summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:33:57 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:33:57 -0700
commitc6668dac5c99e32ffc9e2fabac6fc37b8804dc6f (patch)
treec83a0434355617e425207c170c4455eecf88ae4e /old
initial commit of ebook 9891HEADmain
Diffstat (limited to 'old')
-rw-r--r--old/7cptf10.txt2991
-rw-r--r--old/7cptf10.zipbin0 -> 62349 bytes
-rw-r--r--old/8cptf10.txt2991
-rw-r--r--old/8cptf10.zipbin0 -> 63146 bytes
4 files changed, 5982 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/7cptf10.txt b/old/7cptf10.txt
new file mode 100644
index 0000000..d5de267
--- /dev/null
+++ b/old/7cptf10.txt
@@ -0,0 +1,2991 @@
+The Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec
+sa poupee, by Mme de Renneville
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Conversations d'une petite fille avec sa poupee
+ Suivies de l'histoire de la poupee
+
+Author: Mme de Renneville
+
+Release Date: February, 2006 [EBook #9891]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 28, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPEE.
+
+
+[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece.
+Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine,
+vous allez avoir le fouet!_]
+
+
+ * * * * *
+
+
+CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPEE,
+
+SUIVIES DE
+
+L'HISTOIRE DE LA POUPEE;
+
+PAR Mme. DE RENNEVILLE,
+
+AUTEUR du Petit Charbonnier de la Foret Noire.
+
+OUVRAGE ORNE DE ONZE GRAVURES.
+
+
+ * * * * *
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appelee
+_Mimi_; elle etoit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau.
+Mimi ne desobeissoit jamais a sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle
+prenoit sa poupee, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec
+elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupee,
+etait sa fille. La petite maman repondoit pour Zozo, comme on peut le
+croire. Si la poupee repondoit bien, elle etoit recompensee; si elle
+repondoit mal, elle etoit punie.
+
+Dans ces conversations, Mimi repetoit exactement tout ce que lui disoit sa
+mere, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part a ce leger badinage,
+sans que Mimi en fut plus deconcertee. Mimi prenoit aussi un grand plaisir
+a faire la petite maitresse: Zozo etoit examinee le matin, apres diner,
+quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir
+avant de se coucher.
+
+
+
+
+PREMIERE CONVERSATION.
+
+
+Mimi est habillee; elle a dejeune, et se prepare a faire la toilette de sa
+fille, Mimi questionne ainsi sa poupee:
+
+Zozo, avez-vous pleure quand on vous a debarbouillee?--Non,
+maman.--Avez-vous lave vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre
+priere?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donne votre
+papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous
+nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaite le
+bonjour a papa et a maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente
+de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crepe rose de Zozo, celle qui
+est garnie de fleurs; mais comme elle est dechiree!... C'est vous, Zozo,
+qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre
+penitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de
+pleurer!--Ma petite maman, je ne dechirerai plus ma robe; jamais,
+jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochee.--Comment, Zozo,
+je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachee!... Fi! que c'est
+laid d'etre malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe
+sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.)
+Tournez-vous du cote du mur, et restez la. Oh! la laide! oui, pleurez a
+present.--Ce sont les confitures qui ont tache ma robe.--Vous raisonnez, je
+crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez,
+encore plus fort! ah! mademoiselle, vous etes gourmande! je suis bien aise
+de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez
+lire. Si vous dites bien votre lecon, je vous pardonnerai. Voyons, dites
+vos lettres.
+
+ZOZO.
+
+a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z,
+etc.
+
+MIMI.
+
+Bien. Epelez a present.
+
+ZOZO.
+
+ba, be, bi, bo, bu.
+
+MIMI.
+
+On ne dit pas _be_, mais _be_.
+
+ZOZO.
+
+ca, ce, ci, co, cu.
+
+MIMI.
+
+C'est tres-mal, ca. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle,
+et souvenez-vous-en.
+
+ZOZO.
+
+da, de, di, do, du.
+
+MIMI.
+
+Toujours la meme faute! On ne dit pas _de_, mais _de_. Faites-y donc
+attention!
+
+ZOZO.
+
+fa, fe, fi, fo, fu.
+
+MIMI.
+
+Vous etes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _fe_.
+
+Mais en voila assez. Comptez jusqu'a vingt.
+
+ZOZO.
+
+Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
+treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
+
+MIMI.
+
+Combien y a-t-il de voyelles?
+
+ZOZO.
+
+Cinq: a, e, i, o, u.
+
+MIMI.
+
+Et de consonnes?
+
+ZOZO.
+
+Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z.
+
+MIMI.
+
+Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman!
+
+Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois
+jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te
+donnerois de beaux chiffons pour recompenses, tu serois caressee de tout
+le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?--
+Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut etre bien sage, et tu en
+auras.
+
+Mimi et Zozo etaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa
+fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut a sa maman, et
+par sa precipitation, renversa sa poupee, qui entraina avec elle la boite
+aux joujoux. Jeannette n'etant pas encore prete, Mimi revint aupres de
+Zozo, qu'elle trouva etendue par terre, le nez sur le parquet, et les
+chiffons eparpilles autour d'elle. Elle releva sa poupee, et lui demanda,
+en colere, qui avoit renverse ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous
+mentez, Zozo! personne n'est entre ici. Vous aurez voulu voir les fleurs
+d'or qui sont dans ma boite. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est
+fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les
+verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, apres l'avoir
+fouettee: Ah! ah! je vous apprendrai a mentir! fi! rien n'est si vilain que
+cela! Mimi en etoit la de sa reprimande, quand madame Belmont l'appela de
+nouveau. Apres avoir range ses chiffons, la petite s'en alla avec
+Jeannette. Elle voulut bien pardonner a Zozo, et l'emmena avec elle.
+
+Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta a sa bonne les grands sujets
+de mecontentement que Zozo lui avoit donnes. Jeannette, qui avoit horreur
+du mensonge, lui raconta l'histoire suivante:
+
+_Le petit Menteur._
+
+Il y avoit une fois un laboureur, nomme Jacques, qui etoit reste veuf avec
+trois enfans, Charles, age de six ans, Firmin, age de cinq ans, et Jean,
+age de quatre ans. Ces trois petits garcons n'etoient point mechans; mais
+Charles etoit gourmand, Firmin menteur, et Jean desobeissant; ce qui
+donnoit beaucoup de chagrin a leur pere.
+
+Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires tres-grosses
+et tres-belles: "Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre
+d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent,
+j'acheterai une veste a Charles, des bas a Firmin, et a Jean des souliers
+pour les dimanches; car j'espere bien avoir 12 fr. de mes poires!"
+
+Jacques, voulant aller travailler, recommanda a ses enfans de se bien
+conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mere, feroit le menage; et
+surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; "car, vois-tu, mon
+fils, dit-il a Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste
+neuve, ni tes freres des bas et des souliers!" Charles promit de ne point
+toucher aux belles poires, et son pere le quitta.
+
+Ces trois petits garcons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la
+mere Marguerite etoit restee dans la maison a faire le menage, Charles le
+gourmand dit a ses freres: "Voyons donc ces belles poires que notre pere
+veut vendre pour m'acheter une veste, et a vous des bas et des souliers";
+et tous les trois allerent aupres de l'arbre. Charles, en voyant les
+poires, en eut envie: "J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent etre
+bien sucrees! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a defendu!--Bah! une
+seulement; il n'y paroitra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a
+defendu!--Que tu es bete! mange toujours; il n'en saura rien!" Et voila
+Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin,
+une pour Jean, et une pour lui.
+
+Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit desobeir ses freres,
+n'avoit pas ete aux champs; il s'etoit cache dans un coin du cote du bel
+arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses
+poires. Voulant les eprouver, il les laissa s'eloigner, et fut cette fois
+tout de bon a la charrue.
+
+A l'heure du diner, le laboureur revint a sa maison: "Je veux, dit-il a ses
+enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au
+marche." Les trois enfans se regarderent. "Charles, continua le pere, va me
+chercher le panier qui est dans la salle basse." Charles ayant apporte le
+panier, le laboureur monta a l'echelle, et cueillit ses belles poires.
+Quand il eut fini, il les compta, et dit a ses enfans: "Quelqu'un a mange
+de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le
+jardin?--Personne que la mere Marguerite, repondit Firmin.--Ce n'est pas la
+mere Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'echelle, et l'arbre
+est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que
+c'est vous tous." Aussitot les enfans se mirent a pleurer. "Charles, dit
+Jacques a son fils aine, parle vrai; en as-tu mange?--Oui, mon papa,
+repondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as ete gourmand, reprit
+Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la verite, tu ne
+seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mange une poire?--Non, mon
+papa.--Comment! Charles a mange tout seul trois grosses poires sans vous en
+donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles?" Charles baissa les yeux et
+ne repondit pas. "Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mange une aussi"; et, ce
+petit pleura bien fort! "Je te l'avois cependant defendu!--Je ne serai plus
+jamais desobeissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que
+Firmin qui ait craint de me deplaire.... Cependant, il faut que je sache
+quel est celui de vous qui a mange deux poires: combien as-tu mange de
+poires, Charles?--Je n'en ai mange qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une
+aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mange la troisieme? ah!
+c'est peut-etre la mere Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien
+l'attraper! Faisons l'epreuve du coq."
+
+Aussitot Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'eloigna un
+moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite
+famille sur une ligne, la mere Marguerite a la tete, et il appela chacun a
+son tour pour passer la main sur le dos du coq. "Je verrai, dit-il, quel
+est le coupable; car il ne l'aura pas plus tot touche que le coq chantera."
+La mere Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passerent la
+main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre
+chanter, qu'il n'y toucha pas. "Voyons vos mains, demanda Jacques?" Tous
+presenterent leurs mains." C'est Firmin, dit-il, qui a mange la poire; il
+s'est vendu lui-meme: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des
+autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se
+sentant coupable n'a pas ose y toucher! c'est ainsi qu'on prend les
+menteurs!..." Firmin, confondu, se mit a pleurer. "Je n'ai pas pitie de tes
+larmes, lui dit son pere; ce n'est pas assez d'etre gourmand et
+desobeissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!" Et aussitot
+Jacques dit a la mere Marguerite de donner le fouet a Firmin.
+
+[Illustration: _Le petit menteur._]
+
+[Illustration: _la Biche blanche._]
+
+Ce meme jour, comme le laboureur se reposoit apres son travail, entoure de
+ses trois enfans, il fut aborde par un monsieur bien mis, qui le pria de
+lui donner un peu de cidre pour le rafraichir. Jacques alla lui en
+chercher, et le lui donna de bonne grace. "Je vous remercie, lui dit
+l'etranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire
+quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est a moi,
+monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en etoit un.
+Helas! ils me rappellent mon fils! il etoit de l'age de votre aine, lorsque
+le bon Dieu le retira du monde. C'etoit un enfant si doux! jamais il
+n'avoit desobei! il n'etoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que
+lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conserve tous ses joujoux, et j'ai fait le
+serment de ne les donner qu'a un enfant, qui comme lui ne seroit ni
+gourmand, ni menteur, ni desobeissant. Je voudrois bien qu'un des votres
+meritat ces jolies choses; j'aime deja ces petits a cause de vous. Sans
+doute vous en etes bien content? "Le laboureur secoua la tete, et le
+monsieur soupira! "Vous me faites de la peine, dit-il a Jacques; car je
+vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si,
+pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni
+desobeissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai a
+chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plait-il?" Le laboureur repondit
+comme il le devoit a tant de bontes; et le seigneur ajouta: "Pour donner a
+vos enfans le desir de se bien conduire, amenez-les a mon chateau, je leur
+ferai voir les belles choses que je leur destine."
+
+Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au chateau du
+seigneur. Ils furent eblouis de la beaute et de la richesse des
+appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit
+passer dans une piece plus belle que les autres. On y voyoit une table
+couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les
+enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des
+cabriolets, des polichinels, des pouparts, des menages d'argent, et mille
+autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des
+bonbons, des confitures seches, du sucre d'orge, et toute sorte de
+friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui
+donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc.
+etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le
+petit Jean! Oh! si on lui eut donne seulement un baton de sucre d'orge!
+mais il n'y avoit pas moyen!" Tout cela vous appartiendra dans trois mois,
+leur dit le maitre du chateau, si vous n'etes ni gourmands, ni menteurs, ni
+desobeissans." Il les fit bien regaler et les renvoya.
+
+De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs
+yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser a
+autre chose. Cependant leur pere ne leur recommanda point d'etre sages; il
+avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.
+
+Il y avoit deja deux mois et demi de passes, et les fils de Jacques
+s'etoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea a venir le voir avec
+ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquerent pas de visiter les beaux
+joujoux du petit monsieur. Firmin ayant apercu, pres de lui, une boite
+pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que
+personne le vit.
+
+Les trois mois expires, le laboureur fit mettre a ses enfans leurs plus
+beaux habits, et se rendit au chateau. Le seigneur les attendoit. "Venez,
+mes petits amis," leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais
+auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boite qui manque
+ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui etoit sur la table.
+Firmin rougit prodigieusement, et son pere le regarda d'un oeil
+courrouce.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maitre du chateau,
+voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontement!... Son pere
+fouilla dans sa poche, et y trouva la boite; mais elle etoit vide!--Ah!
+c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon
+Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne
+l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et
+les voleurs! ensuite s'adressant a Charles et a Jean: Quant a vous, mes
+petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne
+tout ce qui est sur cette table; vous serez habilles de neuf, et,
+desormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais
+mon fermier: soyez toujours honnete homme.
+
+Jacques, Charles et Jean s'en retournerent tout joyeux a leur maison.
+Firmin, chasse du chateau comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez
+son pere; car aussitot qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans
+le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du chateau! et tous
+couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps
+enferme, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit merite! pourquoi
+etoit-il menteur et voleur?
+
+L'histoire de Jeannette avoit dure autant que la promenade. A son retour,
+Mimi causa avec sa poupee; elle parla des enfans du laboureur: As-tu
+entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh!
+que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive
+jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais a propos, pourquoi donc
+restois-tu toujours derriere ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te
+prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur,
+apres l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir a la maison,
+et Jeannette s'est fachee! Si tu recommences encore, tu seras en penitence,
+je t'en avertis.
+
+La paix etant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour
+l'habiller, parce que madame Belmont allait diner en ville, et l'emmenoit
+avec elle.
+
+
+
+
+SECONDE CONVERSATION.
+
+
+La dame chez laquelle madame Belmont dinoit ce jour-la, aimoit Mimi a la
+folie; elle voulut l'avoir aupres d'elle a table, et lui donna mille
+friandises. Mimi avoit beaucoup mange quand on servit un plat de gateaux
+qui lui plaisaient fort. Sa mere, qui ne la perdoit pas de vue, lui
+defendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en
+apercevoir, et mangea des gateaux au point d'en etre incommodee. Madame
+Belmont se hata de rentrer chez elle, deshabilla sa fille, et lui fit
+prendre du the. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant
+mieux, courut prendre sa poupee. Pendant que sa mere lisoit, elle eut avec
+Zozo la conversation suivante:
+
+Venez ici, mademoiselle, que je vous delasse. Jeannette, faites du the pour
+cette petite gourmande, qui etouffe pour avoir mange des gateaux, malgre la
+defense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre
+age! vous devriez etre honteuse!... vous aviez pourtant mange des macarons,
+du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'etre
+gourmande, et desobeissante a sa maman! Je suis sure que vous avez mange
+votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demande du poulet, et
+cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend
+que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu
+sans avoir vide votre bouche; vous avez repondu a madame B..., ayant aussi
+la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout
+a fait pour boire et pour repondre quand quelqu'un vous adresse la parole.
+
+En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parle aussi haut
+que les grandes personnes; vous avez dispute avec les filles de madame
+B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arrache les joujoux des
+mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavees? je suis sure que non!
+Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mene diner en
+ville! ah! mademoiselle, il faut etre plus raisonnable, et surtout retenir
+ce que dit votre maman. Vous etes une etourdie, je le sais; vingt fois je
+vous ai dit combien il est deplace de faire telle ou telle chose, et vous
+n'en faites qu'a votre tete.
+
+Je vais a ce sujet vous raconter comment il en a coute la vie aux petits
+d'une biche, pour avoir neglige de suivre les avis de leur mere. Ecoutez
+bien:
+
+_La Biche blanche_.
+
+Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut
+leur aller chercher a manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes
+enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien
+attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans
+le lui promirent, et la biche alla leur chercher a manger.
+
+Cependant, compere le loup etoit derriere la porte. Aussitot que la biche
+fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je
+suis votre mere!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits.
+Compere le loup fut bien attrape, car sa patte etoit grise!... mais le
+malin, l'ayant entortillee d'un linge, revint a la porte: Pan, pan! ouvrez,
+je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitot le compere
+glissa, sous la porte, sa patte enveloppee de chiffons, et les petits
+ouvrirent etourdiment, sans s'assurer si c'etoit bien la patte de biche
+blanche. Qu'arriva-t-il? compere le loup les croqua tous! Voila ce que
+c'est! Si ces petits eussent regarde de tres-pres, ils auroient vu que
+compere le loup avoit enveloppe sa patte; ils n'auroient point ete manges,
+et la biche les auroit retrouves a son retour.
+
+Si vous faisiez aussi attention a ce que je vous dis sans cesse, ma fille,
+vous ne seriez pas grondee souvent comme vous l'etes. Allons, je vous
+pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau
+livre, ce sont _les Soirees de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En
+voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour
+avoir des livres afin de s'instruire.
+
+Voila une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de perir dans un
+canal ou elle etoit tombee, se jette apres elle pour la sauver. Ici, c'est
+un jeune homme qui vient donner des secours a une pauvre veuve qui, apres
+avoir essuye bien des malheurs alloit etre depouillee du peu qui lui
+restoit.
+
+Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille:
+Viens ici, Mimi, apporte ta poupee, et assieds-toi. Tu as conte tout a
+l'heure une histoire a Zozo, veux-tu que je t'en conte une a mon tour?--Oh!
+oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc:
+
+_Histoire de la petite Fille desobeissante_.
+
+Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle etoit bien
+gentille, mais elle desobeissoit toujours a sa maman! ce vilain defaut lui
+attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux,
+malgre sa defense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son
+etui, et renversoit ses aiguilles. Tantot c'etoit la pelotte, dont elle
+tiroit les epingles en s'amusant, tantot le fil qui lui servoit a jouer.
+Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant a sa
+boite, ou dechiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes etoient tachees
+d'encre, parce qu'elle vouloit ecrire, quoique sa maman le lui eut defendu.
+Plusieurs fois Lili s'etoit brulee en jouant avec le feu, et cela ne l'en
+avoit pas corrigee.
+
+Cette petite avoit renverse sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en
+grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupiere; elle s'etoit
+jetee par terre cinq a six fois, d'ou on l'avoit relevee avec une grosse
+bosse au front, et, cependant, Lili recommencoit toujours a toucher a tout.
+On la distinguoit de ses freres et soeurs, en lui donnant le vilain nom de
+_desobeissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la desobeissante;
+qui a dit cela? c'est la desobeissante. A cinq ans, Lili etoit encore la
+meme. La seule difference qu'il y eut, c'est qu'elle commencoit a sentir
+que ce nom-la n'etoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili
+montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit
+faire, parce que Lili n'avoit pas change de caractere.
+
+Un jour la maman de Lili dit a sa _bonne_, nommee Victoire, de mener
+promener sa fille. Le temps etoit superbe, et les jours fort longs.
+Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent
+aupres d'une belle piece de ble, Lili demanda a sa _bonne_ la permission de
+cueillir des bluets: Je le veux bien, repondit Victoire; mais vous etes si
+desobeissante! vous entrerez dans le ble, vous vous perdrez, et puis, que
+dirai-je a votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au
+bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets!
+Songez, mademoiselle Lili, que les bles sont remplis de petites betes qui
+vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en
+prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai
+pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit a dix pas.
+
+Ayant obtenu ce qu'elle desiroit tant, la petite Lili se mit a courir pour
+choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot.
+Lili vit d'abord une grande quantite de fleurs qui toutes lui plaisoient;
+elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en
+choisissant, Lili s'eloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupee a
+son tricot, ne s'apercut pas d'abord que l'enfant n'etoit plus aupres
+d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.
+
+La petite fille se perdit si bien dans ces bles plus hauts qu'elle, qu'il
+lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes
+ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit a pleurer!
+il etoit bien temps! Si elle eut ete obeissante, elle ne se seroit pas
+exposee a avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien
+d'autres sujets d'alarmes.
+
+Cependant Victoire tourna tout autour de la piece de ble pour trouver Lili;
+elle l'appela de toutes ses forces, mais cette piece etoit si grande, que
+sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouve personne qui put lui
+donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligee, retourna a la
+maison pour dire a sa maitresse que sa petite fille etoit perdue! Quand la
+maman sut comment la chose s'etoit passee, elle dit a la _bonne_: Je ne
+m'etonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si
+desobeissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sure; mais elle
+n'aura que ce qu'elle merite!...
+
+Pendant que Victoire rendoit compte a la maman, Lili se tourmentoit pour
+sortir de la piece de ble. Elle alloit a droite, elle alloit a gauche, et
+ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jete les belles
+fleurs dont sa robe etoit remplie, et pleuroit a chaudes larmes!...
+
+En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec
+son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment meme, le
+pere et la mere s'envolerent, et lui toucherent le nez avec leurs ailes;
+Lili fit un cri si percant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui
+couvoient leurs oeufs tout aupres. Un peu plus loin, la petite mit le pied
+sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de
+se trouver mal.
+
+Independamment de ces frayeurs passageres, Lili etoit tourmentee d'une
+maniere cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la
+poitrine; car, pour etre plus leste, Lili avoit ote son chapeau, son schall
+et ses gants; les araignees grimpoient a ses jambes, et lui faisoient des
+ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite etoit martyrisee,
+et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en
+apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tete en sifflant, parce que
+Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse
+enfant se croyant morte, perdit tout a fait connoissance, et tomba par
+terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile
+est sans venin.
+
+Cet accident arriva a Lili au bord de la piece de ble, dont la petite se
+croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit la, ayant
+entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit etre, imagina qu'un
+animal sorti du bois voisin s'etoit cache dans cet endroit; il dirigea son
+fusil de ce cote, et deja couchoit en joue la malheureuse enfant, quand
+heureusement il apercut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta
+son fusil a terre, et s'approcha d'elle.
+
+L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? "Je m'appelle _Lili_,
+monsieur, repondit la petite tout effrayee!--Et votre papa, comment le
+nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il
+etoit connu de tout le monde." Le garde fit encore plusieurs questions a
+Lili, auxquelles elle repondit de son mieux.
+
+Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent apercus par
+Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa lecon faite;
+elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit a Lili de
+l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite
+qu'il avoit a suivre avec la desobeissante Lili.
+
+[Illustration: _La petite fille desobeissante._]
+
+[Illustration: _La petite fille grossiere._]
+
+Le garde etant de retour aupres de la petite fille, lui dit: "Mademoiselle,
+vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que
+vous avez ete trouvee dans le ble, et votre papa paiera le degat que vous y
+avez fait. Si vous etes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de
+prison au pain et a l'eau, c'est la regle." Lili voulut demander grace;
+deja elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre:
+"Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos
+prieres seroient inutiles: je suis les ordres de mes superieurs. Nous
+autres, nous ne sommes pas desobeissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec
+une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres;
+vous n'en mourrez pas!..." Lili voulut resister; mais le garde la prit sous
+son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit etoit alors tout a fait
+noire.
+
+Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arreta au detour d'une rue fort
+etroite, et posa la petite a terre: "J'ai pitie de vous, lui dit-il, car
+vous etes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez
+point les voleurs qui sont dans les salles ou nous allons passer. Ces
+gens-la ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de
+peur!..." Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les
+yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras,
+et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva a une grille, qui
+s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui
+faisoient beaucoup de bruit, les conduisit a une porte qu'il referma
+derriere eux en tirant d'enormes verroux; il fit de meme a une seconde,
+puis a une troisieme porte. Arrive a la quatrieme, le garde se baissa bien
+bas pour y entrer: "Grace a Dieu, dit-il, nous y voila. Pauvre petite, que
+je vous plains!... Vous avez ete desobeissante, mais aussi vous etes punie
+bien severement!..." Alors, il lui ota son bandeau. Lili pleuroit si fort,
+qu'elle put a peine voir les objets qui l'environnoient. "Cette chambre
+n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les
+choses necessaires, parce que c'est la premiere fois que vous etes prise
+dans les bles; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien,
+je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera a
+souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chere; car nous ne sommes
+pas riches!" Apres avoir acheve ces mots, le garde sortit, et sa femme
+entra presque aussitot; mais, quelle femme! c'etoit un colosse, et, laide,
+laide a faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux
+rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme
+lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie.
+Apres que Lili eut soupe, la femme du garde la coucha sans proferer une
+seule parole.
+
+Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain,
+la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud,
+mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut
+donne a contre-coeur!
+
+Lili resta seule jusqu'au diner, s'ennuyant a mourir; alors elle regretta
+le petit livre qui lui servoit a apprendre a lire; car, disoit-elle, ce
+livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!
+
+Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'a trois heures, que la
+femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle
+lui adressa la parole: "Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non,
+madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de
+l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence a lire couramment, et
+maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ca."
+La-dessus, cette femme sortit. Bientot apres elle rentra, tenant un petit
+livre, et deux mouchoirs a ourler, du fil, un de, une aiguille. "Tenez,
+mademoiselle, voila tout ce que je puis faire pour vous;" puis elle laissa
+encore Lili jusqu'a huit heures du soir. Quand elle revint, les deux
+mouchoirs etoient faits, et cousus tres-proprement. "Ah! ah! dit la femme
+en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu
+ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne
+coucherez pas ici ce soir...." A l'instant, on entendit ouvrir une porte
+que Lili n'avoit pas apercue; et, a sa grande surprise, elle vit entrer son
+papa et sa maman!... Qui pourroit depeindre ses transports a cette vue tant
+desiree!... Lili, fondant en larmes, courut se precipiter dans leurs
+bras!--Serez-vous encore desobeissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh!
+jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonne votre Lili!...--Non,
+ma fille; je vous aimois encore malgre vos defauts, parce que j'esperois
+vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'ou va ma
+tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donne de l'argent, pour
+vous empecher d'aller en prison, et que vous avez ete amenee chez nous.
+Lili regarda sa mere avec la plus grande surprise.--Vous avez peine a me
+croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitot
+cette dame ouvrit la porte par ou elle etoit entree, et Lili reconnut
+parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin
+qu'elle ne s'apercut pas qu'elle rentroit chez sa mere. Les grosses portes
+par ou elle avoit passe n'etoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle
+etoit en prison. La chambre ou on l'avoit mise, etant une piece inutile,
+Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha a
+corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mere tendre et
+raisonnable.
+
+Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur
+extreme bonte; elle promit de ne plus jamais leur desobeir, et on assure
+qu'elle a tenu parole.
+
+
+
+
+TROISIEME CONVERSATION.
+
+
+Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La
+petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle repondoit
+toujours _oui, non_, tout court. Rentree a la maison, elle lui en fit des
+reprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle secha ses larmes; et,
+selon son habitude, elle prit sa poupee, pour repeter avec elle tout ce
+qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses
+auxquelles elle avoit manque.
+
+Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses a vous dire. Vous avez bien fait, et
+mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous
+l'apprendre. Quand nous sommes entrees chez madame _L._, vous avez fait la
+reverence; c'est bien. Vous avez repondu comme une belle fille, lorsque
+cette dame vous a souhaite le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher
+souvent; vous avez ete sage tout le temps que votre maman a ete chez madame
+_L._; vous avez remercie poliment quand cette dame vous a donne des bonbons.
+Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous
+avez demande a boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire a
+maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner
+des confitures, vous avez dit a maman que vous aviez faim, par gourmandise,
+n'est-ce pas? Vous n'osez pas repondre! vous vous etes tenue fort mal;
+cependant maman vous a frappee deux fois sur le cou! J'ai encore une chose
+a vous dire, Zozo; quand on eternue, on met toujours son mouchoir ou ses
+mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a
+regardee d'un air fache; vous avez baille, parce que la visite de maman
+etoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent
+fois; on ne baille pas; on ne demande pas a s'en aller, comme vous avez
+fait. Vous meriteriez d'etre en penitence pour cela; vous n'etes pas polie
+du tout;... vous savez que je vous ai deja grondee pour la meme chose.
+Quand on vous parle, vous repondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal;
+on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_.
+
+Je vais, en vous deshabillant, vous conter une histoire qui vous fera
+connoitre combien il est dangereux de desobeir sans cesse a ses parens.
+Ecoutez-moi bien:
+
+_La petite Fanny._
+
+Il y avoit une fois une petite fille, appelee Fanny, qui repondoit
+toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient
+chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la
+maman de Fanny etoient honteux d'avoir une petite fille si grossiere!
+Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne
+faites pas la reverence, si vous ne repondez pas poliment quand on vous
+parle, j'appelerai Croque-Mitaine.
+
+La petite Fanny ne faisant pas attention a ce que lui disoit sa maman,
+cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminee, avec son
+grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la
+politesse. Voila ce qui vous arrivera, Zozo, si vous etes toujours
+grossiere.
+
+Madame Belmont avoit ecoute avec attention les remontrances de Mimi a sa
+poupee. Elle voulut profiter des bonnes dispositions ou sa fille se
+trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servit en meme temps de
+lecon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh!
+oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi a travailler, et surtout ne
+m'interromps pas. Si tu as des questions a me faire, garde-les pour la fin.
+Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et
+puis parce que tu me ferois tromper. Te voila avertie, ecoute a present.
+
+_La petite Fille grossiere._
+
+Monsieur Machaon, medecin, avoit une petite fille nommee Pontie,
+extremement belle; mais elle etoit grossiere et dedaigneuse! Son papa et sa
+maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient a la corriger de ces
+vilains defauts qui la faisaient hair; mais ils n'y gagnaient rien. A l'age
+de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la reverence sans qu'on le
+lui dit; elle regardoit a peine ceux a qui elle parloit. Quand ces
+personnes etoient mal vetues, c'etoit bien pis! Pontie les examinoit un
+moment d'un petit air dedaigneux, et s'enfuyoit a toutes jambes, sans leur
+repondre. Si, a la promenade, une petite fille venoit obligeamment la
+prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitot
+les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant
+mal habille.
+
+M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux
+habits ne font pas le merite; qu'une petite fille mal mise peut etre bon
+sujet, bien douce, bien obeissante, bien savante! Mais, Pontie,
+naturellement grossiere, se mettoit tout a fait a son aise, quand la
+toilette ne lui en imposoit pas un peu.
+
+Pontie eprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parle, elle
+entendoit dire derriere elle: Cette jolie petite fille appartient
+certainement a une femme de la halle; on le voit bien, malgre sa robe de
+merinos, garnie de poil, et son elegant chapeau; car elle est trop
+malhonnete pour etre la fille d'une personne bien elevee: on lui aura prete
+les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge
+comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de
+lui dire le sujet de son chagrin!
+
+Un jour, cette petite fille etant au Luxembourg, se trouva engagee par
+hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.
+
+Une pension tout entiere s'etant mise a jouer a Colin-Maillard, la
+maitresse, assise sur l'herbe, s'amusa a regarder ses eleves, qui rioient
+du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, a deux pas d'elle, montroit
+assez, par son air, le desir d'etre recue parmi cette belle jeunesse, mais
+elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la
+maitresse; vous etes trop gentille pour rester la toute seule a vous
+ennuyer. Une petite fille polie auroit remercie cette dame par une belle
+reverence; mais, point du tout. La grossiere Pontie suivit une grande
+demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'eloigna sans repondre et
+sans regarder seulement la dame qui avoit ete si obligeante a son egard.
+Cette petite fille est bien mal elevee, dit la maitresse a une de ses
+pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!
+
+Le jeu ayant dure une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La
+maitresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon
+coeur, quel age avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle
+ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin
+d'ici? Non.--Vous etes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le
+francais.--Savez-vous quelque chose de memoire?--Des vers que mon papa m'a
+appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter
+jusqu'a cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la
+musique?--J'apprends la musique.
+
+Elles en etoient la de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en
+aller, s'avanca pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercimens a la
+maitresse de pension, et apres l'avoir saluee poliment, elle la quitta.
+
+Mimi, dit madame Belmont en s'arretant, comment trouves-tu que cette petite
+fille se soit conduite dans cette circonstance?--Tres-mal, ma petite maman!
+mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est
+pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon
+histoire.
+
+Lorsque Pontie fut en allee, la maitresse de pension se mit a parler
+d'elle: Il est impossible, dit-elle a ses eleves, que la petite fille qui a
+joue avec vous, appartienne a la dame qu'elle appelle sa mere, et qui l'est
+venue chercher. Avez-vous remarque a quel point cette petite fille est
+grossiere? Cependant, celle qu'elle nomme sa mere, est polie comme une dame
+du grand monde! C'est surement une pauvre enfant qu'elle aura prise par
+charite!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!...
+Si cette petite fille eut ete laide et mal mise, on y auroit fait moins
+d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise elegamment
+avec des manieres poissardes.
+
+Pontie recevait de temps en temps de fortes lecons de la part des
+etrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne
+se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vetus communement, mais
+polis, agreables, et, sans balancer, on leur donnoit la preference sur
+elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur a leurs parens, et vous, ma belle
+demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien
+dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!...
+
+Cette petite etoit non-seulement grossiere, mais, comme je l'ai deja dit,
+elle etoit aussi tres-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux
+qu'une autre, parce que son pere et sa mere avoient un joli appartement,
+une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit
+jamais vu des gens plus riches que son pere et sa mere; elle se croyoit en
+droit de mepriser ceux qu'elle prenoit pour ses inferieurs.
+
+Or, il arriva que son papa et sa maman la menerent un jour aux Tuileries.
+M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut ca et la
+autour d'eux. Elle fut arretee par une dame qui se reposoit sur un banc
+voisin. Cette dame, fort agee, ne voyoit presque plus! elle etoit vetue
+bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds a la tete lorsqu'elle lui
+prit la main pour lui parler.--Ou sont vos parens, mon petit coeur?--La,
+sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous
+etiez si petite la derniere fois que je vous ai vue! comme vous etes
+grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa
+main brusquement, et s'enfuit vers sa mere, a laquelle elle dit qu'une
+_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et
+qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme
+m'auroit peut-etre pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa
+maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela,
+madame Machaon regarda du cote que lui indiquoit sa fille, et elle vit une
+dame assez mal mise; mais qui avoit l'air tres-respectable. Madame Machaon
+crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord.
+Elle fit a sa fille une forte reprimande sur son eloignement pour les
+personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misere
+couvrent des personnes du premier merite, tandis que l'or et la soie qui
+plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnetes gens. Ensuite
+elle se leva pour s'en aller, et passa expres du cote de la dame mal vetue.
+M. Machaon ne l'eut pas plutot vue, qu'il s'ecria: C'est madame la duchesse
+de _L.!_... et s'avancant vers elle avec respect, il la salua profondement,
+lui demanda de ses nouvelles, et lui presenta sa femme et sa fille. La
+duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle
+embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.
+
+Quand l'enfant eut quitte la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien
+les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle,
+madame la duchesse de _L._, femme du plus grand merite, qui a eu un
+equipage, des gens pour la servir, un bel hotel, de beaux habits, une
+grande fortune enfin, est a present dans la misere, par une suite de
+malheurs! Faut-il donc la mepriser pour cela?--Je ne savois pas que c'etoit
+une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il
+suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chere enfant, gardez-vous de
+dedaigner le pauvre; car Dieu ne vous beniroit pas!... Soyez aussi polie
+avec tout le monde, car vous n'etes pas en etat de distinguer a qui vous
+avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez a quelqu'un
+qui ne le meritat pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille
+aimable et bien elevee.
+
+Pontie promit a sa maman d'etre plus polie a l'avenir, et veritablement la
+rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!
+
+Quelque temps apres, cette dame gagna un proces considerable; elle reparut
+dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon
+retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la
+duchesse combla de presens. Pontie devint polie, et tout a fait aimable; et
+la duchesse de _L._ en fit sa favorite.
+
+
+
+
+QUATRIEME CONVERSATION.
+
+
+Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysees, et
+sur l'avenue de Neuilly. Zozo etoit aussi de la partie. Au retour, Mimi
+prit sa poupee, et lui parla ainsi:
+
+Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort
+mecontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et
+vous avez dechire votre robe! savez-vous bien que vous me coutez beaucoup
+d'argent; je n'en ai plus pour mon menage; vilaine petite fille que vous
+etes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un
+chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous etes sale! aussi vous
+vous etes trainee dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez
+noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle,
+avez-vous quitte maman aux Champs-Elysees? pourquoi, malgre sa defense,
+avez-vous joue avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah!
+vous etes desobeissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah!
+ah! vous l'avez bien merite! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassee,
+une robe dechiree!... les enfans sont ruineux, en verite!... En rentrant,
+comment avez-vous demande a boire? Jeannette, donnez-moi a boire, sans dire
+s'il vous plait, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous eleve?
+Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois
+avec un ton fort malhonnete! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner
+que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonte!... Voyons un
+peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions
+sur cela. Qu'est-ce que Saturne?
+
+ZOZO.
+
+Il est fils du ciel et frere de Titan.
+
+MIMI.
+
+Et Jupiter?
+
+ZOZO.
+
+C'est le fils de Saturne et de Cybele.
+
+MIMI.
+
+Quels sont les freres et soeurs de Jupiter?
+
+ZOZO.
+
+Ceres et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses freres.
+
+MIMI.
+
+Qu'est-ce que Ceres?
+
+ZOZO.
+
+La deesse des bles.
+
+MIMI.
+
+Qu'est-ce que Jupiter?
+
+ZOZO.
+
+Le dieu du ciel.
+
+MIMI.
+
+Quel est le dieu de la mer?
+
+ZOZO.
+
+Neptune.
+
+MIMI.
+
+Et celui des enfers?
+
+ZOZO.
+
+Pluton.
+
+MIMI.
+
+Qu'est-ce que Junon?
+
+ZOZO.
+
+La soeur et la femme de Jupiter.
+
+MIMI.
+
+C'est fort bien! en voila assez. Prenez votre ouvrage a present. Si vous
+etes bonne fille, demain je vous acheterai un chapeau. Faites cet ourlet
+bien droit, et a petits points.
+
+Pendant ce dialogue, madame Belmont s'etoit deshabillee. Elle prit son
+ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir aupres d'elle. Mimi, lui
+dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une
+petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des empletes. Je veux,
+aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est
+jolie et sage comme un petit ange.
+
+_La petite Marchande._
+
+Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six
+ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit a vendre du fil, du ruban,
+et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa
+petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'etonne, Mimi,
+dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est
+bien jeune; mais Blanche n'etoit pas un enfant ordinaire. Cette petite
+savoit tres-bien lire; elle connoissoit toutes les etiquettes de la
+boutique. Quand sa maman etoit occupee, Blanche servoit ceux qui venoient
+acheter du fil, des epingles, du ruban, etc., avec une grace charmante;
+elle etoit surtout complaisante et polie a faire plaisir. Sa vivacite, ses
+graces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit
+expres de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la
+boutique fut achalandee, c'est-a-dire qu'il y vint un grand nombre de
+personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur.
+Ce n'est pas que sa maman ne s'entendit pas au commerce, au contraire, elle
+etoit douce, aimable, gracieuse: c'etoit elle enfin qui avoit eleve
+Blanche; mais on s'interessoit davantage a la petite fille a cause de sa
+jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer
+volontairement a des occupations serieuses!... aussi chacun parloit de la
+petite marchande; on l'elevoit au ciel.
+
+Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au
+contraire, elle etoit extremement modeste, et elle paroissoit meme ignorer
+l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche
+prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son
+ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des
+mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises
+pour les enfans, non pas pour s'apprendre a travailler, mais pour vendre,
+car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande etoit
+payee par sa maman comme une ouvriere: un ourlet, deux liards; une chemise
+d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste.
+Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois
+l'annee, au commencement de l'ete et au commencement de l'hiver, pour
+s'acheter les choses dont elle avoit besoin.
+
+Malgre ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour etudier. Sa
+mere la faisoit lire deux fois le jour, et un maitre venoit lui apprendre a
+ecrire et a compter. En peu de temps, et par son application, la petite
+marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-a-dire pour ecrire le
+nom et le prix des marchandises que l'on vendoit.
+
+En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mere,
+qui l'aimoit a la folie! Bientot la petite marchande eut occasion de faire
+connoitre a quel point elle etoit raisonnable. Sa maman etant tombee malade
+tres-serieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle
+eut la discretion de ne point dire que sa mere gardoit le lit, de sorte
+qu'on la croyoit toujours pres d'elle. La bonne se meloit du menage; elle
+soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les
+acheteurs. Enfin la maman se retablit; elle trouva la boutique aussi
+florissante qu'elle l'avoit laissee. Cette bonne mere reconnut avec plaisir
+qu'elle devoit a sa fille la conservation de ses pratiques.
+
+Blanche devoit eprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le
+malheur de perdre sa mere a onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais
+elle avoit assez de raison pour moderer sa douleur, dans la crainte
+d'eloigner ceux qui venoient a sa boutique. Blanche reparut en grand deuil,
+triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mere. Une
+de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison.
+Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite,
+fut en etat de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur
+l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la reputation de la petite
+marchande etoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut
+a son joli caractere et a sa bonne conduite.
+
+Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui
+raconter; la soiree s'etoit passee trop vite a son gre, et l'heure a
+laquelle elle avoit habitude de se coucher etant sonnee, sa maman la fit
+mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont etant indisposee, garda sa
+chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mere, ne voulut pas la laisser
+seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps a quelque
+chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupee, prit et laissa vingt
+fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire,
+elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet etoit si
+drole avec cette coiffure, que sa petite maitresse rit aux larmes en le
+regardant. Comme le jeu plaisoit a Mimi, elle voulut finir la toilette de
+minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine a lui mettre un
+collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint a la robe, Minet voulut
+s'enfuir!... Cependant Mimi avoit resolu d'en venir a son honneur. Elle
+prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de
+peine; mais quand ce vint a l'autre, Minet miaula, jura a faire trembler,
+parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets!
+elle etoit contrariee de ne pas le trouver assez complaisant pour se preter
+a ses fantaisies.... Voyant qu'il lui etoit impossible de lui faire mettre
+la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatiente d'etre
+tourmente ainsi, profita d'un moment ou il etoit libre pour se sauver sous
+le lit; mais la petite, l'ayant attrape par la queue, le tira de toutes ses
+forces. Le chat, deja en colere, se retourna avec vivacite, et lui
+egratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'echappa malgre elle.
+Mimi se mit a pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait.
+
+[Illustration: _Le Chat coiffe._]
+
+[Illustration: _Le mechant petit garcon._]
+
+Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant
+courir Minet en robe trainante, et coiffe si joliment!--Pourquoi
+pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a
+egratignee!...--Cela m'etonne; il est si doux! tu lui as donc fait du
+mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tire par la queue; mais
+c'est que je voulois le retenir!... Au meme instant, Minet parut affuble du
+bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empecher de sourire.
+Elle appella le chat, le debarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux,
+elle se mit sur son seant, fit venir Mimi aupres d'elle, et lui raconta
+l'histoire suivante:
+
+_Histoire de Marinette._
+
+Il y avoit une petite fille, nommee Marinette, qui, toute jeune, annoncoit
+un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma
+bonne amie, les pauvres betes que tu te plais a tourmenter, ont comme toi
+de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment
+petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un
+petit chien a qui on casseroit une patte, eprouveroit les memes douleurs
+que le plus gros de son espece. Une mouche dont on arrache les ailes se
+plaint a sa maniere; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut
+frapper l'oreille.
+
+Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, creveroit un oeil a un ane,
+couperoit la tete d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et
+feroit mille autres cruautes de cette espece par simple passe-temps? on le
+fuiroit comme un monstre redoutable a l'espece humaine, parce qu'on ne
+pourroit croire qu'il fut capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son
+coeur n'etoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique a toi, Marinette,
+continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre
+des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes,
+et leur couper la tete? Est-ce la facilite que tu as a detacher ces parties
+de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point?
+Si tu penses ainsi, ma chere, tu t'abuses; vois les precautions que l'on
+prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le
+laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et
+jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout etre vivant, ma chere
+amie, est susceptible de la meme sensibilite, et c'est etre barbare de se
+faire un jeu d'oter la vie meme a un insecte.
+
+Ces excellentes lecons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit
+d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eut fait d'un morceau de
+carton.
+
+Un jour, madame de Lime, sa maman, ceda a sa priere, en prenant un joli
+chat, a poil long, blanc comme la neige. On cherchoit a interesser
+Marinette a ces petits etres, par la vue journaliere de leurs gentillesses.
+
+D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais
+bientot, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres
+choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le
+tapoit de la bonne maniere, et, si madame de Lime n'etoit pas la pour le
+proteger, _Bibi_ avoit les pattes tortillees, les poils arraches, et force
+soufflets: Marinette en colere ne le menageoit pas.
+
+Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualites de ce
+fidele animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nomme
+_Pouf_. Il devint bientot l'ami de la maison, et s'attacha surtout a la
+petite, quoiqu'elle le maltraitat souvent.
+
+Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, etant a la promenade dans un
+jardin public ou il y avoit beaucoup de monde, se trouverent separes de
+leur fille. Qu'on juge de l'inquietude de ces bons parens!... Ils
+s'apercurent aussi que _Pouf_ n'etoit plus avec eux. Ils chercherent
+partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux a
+la nuit, bien affliges. Marinette etoit arrivee avant eux a la maison:
+_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitot qu'il avoit eu
+perdu ses maitres.
+
+Si la petite fut bien embrassee, le chien intelligent et fidele eut aussi
+sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gre du service qu'il
+lui avoit rendu.
+
+Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit
+beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le
+flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchee de pain a ce bon
+animal. _Pouf_ venoit aupres d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la
+patte, lui lechoit les mains; la mechante enfant repondoit a ces signes
+d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit
+alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre
+chien. Cependant les duretes de cette petite fille ne rebuterent point le
+fidele _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maitre que j'aime;
+je dois t'aimer aussi.
+
+Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les
+jours, malgre la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de
+sacrifies a ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensee
+m'en revolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit
+moineau. Marinette lui attacha un ruban a la patte, et le fit voler comme
+un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout etourdi; le chat
+sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'affligee de
+cette aventure; mais sa maman etant survenue, et ayant appris ce qui venoit
+de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit
+bien merite!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'etoit une mechante que cette
+demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en
+empecherai bien!
+
+Des ce moment, il fut defendu a la mechante Marinette de prendre des
+mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de
+toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'etre punie
+severement.
+
+Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'etoit pas encore attendri une
+seule fois sur le sort des petits malheureux qui etoient tombes entre ses
+mains, lorsqu'un evenement qui arriva a cette epoque la changea tout a
+coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit ete dure jusqu'alors.
+
+J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidele, lui temoignoit la plus
+vive affection, malgre les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir.
+On eut dit meme qu'il avoit pour elle une preference marquee; soit que
+l'enfance interesse jusqu'aux animaux memes, soit qu'eleves ensemble, ce
+chien eut pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame
+de Lime.
+
+Quelques affaires etant survenues a M. de Lime, la petite famille fut
+obligee de faire un voyage, a 60 lieues de sa demeure habituelle. Il etoit
+impossible d'emmener le fidele _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et
+malgre les signes d'une douleur bien sincere, le chien resta a la maison.
+
+Prive de ses chers maitres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il
+se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couche constamment sur une
+robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissee par megarde sur un
+fauteuil.
+
+Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il etoit devore par une
+fievre ardente, qui causa sa mort. La famille etant revenue, ce bon chien
+rassembla toutes ses forces, pour temoigner a ses chers maitres combien il
+etoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de
+Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme
+pour lui dire un dernier adieu, il expira.
+
+Marinette pleura amerement son cher _Pouf_!... Cette mort singuliere avoit
+fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut
+toujours bonne pour les pauvres betes qui se trouverent dans sa depandance,
+et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans
+ses jeunes annees.
+
+Maman, dit Mimi a madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les
+chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois
+davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie a son
+maitre, ou mourir pour lui prouver sa fidelite, soit du chagrin de l'avoir
+perdu, soit pour ne pas abandonner le depot confie a sa garde.
+
+--Maman, les chats ne sont pas si attaches que les chiens?--Ma fille, ils
+le sont aussi a leur maniere; mais leur attachement est moins desinteresse,
+moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a
+beaucoup d'instinct, et il est parfois tres-aimable. Sans m'arreter a
+chercher ceux d'entre les animaux qui meritent particulierement notre
+affection, je repeterai qu'en general, il faut les traiter tous avec
+douceur, leur donner le necessaire, puisqu'ils sont dans notre dependance,
+et ne jamais leur faire de mal, a moins d'y etre force par la
+necessite.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Helas! oui,
+il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur
+donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela
+me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux,
+maman, tant mieux!...
+
+_Le mechant petit Garcon._
+
+Paul etoit un jeune homme querelleur et mechant; aussi il n'etoit aime de
+personne a cause de ses mauvaises qualites. Son plus grand plaisir etoit de
+faire du mal a tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien
+dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de baton; il
+se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenetres; quelquefois
+meme il leur coupoit les oreilles et la queue; c'etoient pour lui des
+gentillesses.
+
+Un jour il attela un chien a un chariot qu'il avoit charge de pierres: Tu
+es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce
+que ce petit animal ne pouvoit pas trainer ce chariot, dont la charge
+excedoit ses forces.
+
+Sur ces entrefaites, Nicolas, pere de Paul, arriva par hasard. Temoin de la
+cruaute de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant a une grande
+voiture, il lui ordonna de la trainer. Paul, incapable de remuer seulement
+cette lourde masse, assura son pere que cela lui etoit impossible. Nicolas,
+sans l'ecouter, prit un fouet, et lui en donna sans misericorde. Le petit
+garcon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son
+pere. Paul ne repondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas,
+penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi a
+la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'a
+toi? Tu ne dois faire du mal a aucun etre vivant, si tu ne veux, a ton
+tour, etre maltraite toi-meme: souviens-toi de cela!
+
+Paul oublia bientot cette lecon. Quelques semaines apres, une hirondelle
+lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes apres
+les autres. Son pere decouvrit encore ce nouveau trait de cruaute. O Dieu!
+dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'etre le pere d'un enfant qui
+sera peut-etre un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transporte
+de colere, il se rendit aupres de Paul, et lui dit: Mechant enfant! ne
+t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux,
+ou que tu serois cruel envers un etre vivant, quel qu'il fut, je le serois
+de meme envers toi? Tu as arrache sans pitie les plumes de ce petit oiseau,
+et ses cris plaintifs n'ont pas emu ton coeur de roche!... Je veux te
+donner une idee des douleurs excessives que tu as causees a cette innocente
+creature.... En meme temps, Nicolas saisit le mechant Paul par les cheveux,
+et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais
+personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur.
+
+Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle mechancete, un homme de merite,
+qui en fut temoin, la lui reprocha avec amertume; il lui predit un avenir
+funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque
+jour le chatiment des souffrances que vous faites endurer a ces animaux,
+que Dieu n'a donnes a l'homme que pour etre sa joie et sa satisfaction. Si
+jamais vous eprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous
+dis aujourd'hui.
+
+Paul se moqua des remontrances et des predictions de l'honnete homme qui
+lui parloit. Il continua d'etre cruel envers les animaux, et finit enfin,
+comme cela devoit etre, par etre barbare avec ses semblables. Il fut meme
+sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses defauts.
+
+Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la
+premiere bataille ou il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux
+jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit
+ensuite, lui arracherent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier
+appareil sur ses blessures, l'aumonier du regiment, ecclesiastique pieux et
+zele, cherchoit a lui inspirer du courage et de la patience; mais les
+douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations
+tout a fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautes
+qu'il avoit exercees dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela
+aussi la prediction qui lui avoit ete faite par l'ami de son pere: Ah!
+s'ecrioit-il, qu'ai-je fait! je sens a present la grandeur de ma faute!
+Dieu est juste; il me punit comme je l'ai merite....
+
+Paul, tout estropie, vecut encore dix ans, allant de ville en ville pour
+recueillir quelques aumones. Cette vie miserable n'etoit encore rien en
+comparaison des reproches qu'il s'adressoit a lui-meme; car de tous les
+maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir merite les peines que
+l'on souffre.
+
+Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi a ses
+joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec
+sa poupee. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai
+interrogee. Voyons un peu si vous etes bien savante. Combien y a-t-il de
+jours dans l'annee?
+
+ZOZO.
+
+Trois cent soixante-cinq.
+
+MIMI.
+
+Dans le mois?
+
+ZOZO.
+
+Trente, ou trente-un.
+
+MIMI.
+
+Dans la semaine?
+
+ZOZO.
+
+Sept.
+
+MIMI.
+
+Nommez-les.
+
+ZOZO.
+
+Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.
+
+MIMI.
+
+Combien y a-t-il de mois dans l'annee?
+
+ZOZO.
+
+Douze.
+
+MIMI.
+
+Nommez-les.
+
+ZOZO.
+
+Janvier, fevrier, mars, avril, mai, juin, juillet, aout, septembre,
+octobre, novembre, decembre.
+
+MIMI.
+
+C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une piece neuve pour
+votre recompense. Venez, que je vous embrasse.
+
+Mimi et Zozo repetoient toujours a peu pres les memes choses: c'etoient des
+lecons de lecture ou de politesse: Mimi etoit l'echo de sa mere.
+
+Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume,
+sa maman la fit venir aupres d'elle pour lui conter une _histoire_, chose
+qu'elle aimoit par-dessus tout.
+
+Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire a te
+raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir aupres de sa maman
+comme une fille raisonnable, et madame Belmont commenca ainsi.
+
+_Le revenant._
+
+Il y avoit une fois une petite fille, nommee Lolotte, qui avoit peur de son
+ombre. Elle n'auroit pas ete seule, sans lumiere, la nuit, dans un lieu
+obscur, pour un tresor!...
+
+Lolotte etoit agee de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la
+porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on
+pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle etoit couchee. Depuis un
+an que cette petite avoit quitte la chambre de sa mere, il ne lui etoit
+rien arrive de facheux.
+
+Une nuit, cependant, Lolotte fut reveillee en sursaut par un vacarme
+effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit a plaisir le dejeuner de
+porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tete dans son lit, et
+se couvrit de sa couverture: elle etoit plus morte que vive, et n'osoit pas
+meme respirer....
+
+Ce bruit ayant cesse, un autre aussi extraordinaire lui succeda. Lolotte
+entendit distinctement tomber une chaise et un gueridon, et sauter en
+eclats la carafe et le gobelet qui etoient dessus. Cette fois la petite
+crut que la maison tout entiere etoit tombee sur elle.... Tremblante de
+tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle;
+mais elle vit un monstre, gros comme un elephant, qui faisoit des grimaces
+effroyables; elle crut meme qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour
+l'etrangler....
+
+La crainte de la mort donna a Lolotte la force de sauter en bas du lit pour
+se cacher dans la ruelle: sa tete etoit tout a fait perdue. Lorsqu'elle eut
+mis machinalement les deux pieds a terre, elle se sentit arretee par sa
+chemise.... Pour le coup, Lolotte crut etre au pouvoir de _l'esprit_; elle
+fit un cri percant, et tomba sans connoissance....
+
+Cependant la _bonne_ s'etoit reveillee au bruit. Elle entra avec de la
+lumiere, vit Lolotte evanouie, accrochee par sa chemise a un clou de sa
+couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_
+resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la paleur de la mort
+sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit
+revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du degat qui s'etoit fait.
+Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre
+dans son lit, et qu'elle en etoit bien sure....
+
+Les gens raisonnables, qui savent tres-bien qu'il n'y a point de
+_revenans_, cherchent a s'instruire de la cause d'un bruit quelconque
+qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se
+plaisent a croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte
+leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une reponse aussi
+peu vraisemblable.
+
+Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'etablit entre elle et sa mere
+le dialogue suivant: "Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es
+arrive.--Maman, je ne le sais pas moi-meme.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce
+n'etoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crie, pourquoi t'es-tu
+trouvee mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a precipitee du
+lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis
+sure, est venu dans ma chambre; il a brise vos porcelaines, renverse la
+chaise, le gueridon, et fracasse le verre et la carafe. Je sais
+qu'effectivement il est arrive cette nuit quelque chose d'extraordinaire;
+mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte
+ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas a ta
+mere. Je vois ce que c'est, tu as fait un reve qui t'a trouble l'esprit:
+conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'etois a
+peine couchee, lorsque j'ai entendu casser tout a la fois les tasses et les
+soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la
+tete dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai
+regarde a travers les rideaux, et j'ai vu un animal enorme pour la
+grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux
+etoient comme deux lumieres qui eclairoient toute la chambre. J'osois a
+peine respirer; tout a coup ces deux lumieres ont disparu; j'ai entendu
+alors remuer les volets de la fenetre, et quelque chose de pesant s'est
+elance contre le mur, et est retombe lourdement. C'etoit bien un
+_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaines qu'il trainoit....--Mais
+pourquoi n'as-tu pas appele?--Je n'en avois pas la force; ma langue me
+refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a ete tranquille; mais
+bientot, a la lueur de la lune, j'apercus un spectre effrayant qui se
+tenoit pres des rideaux de ma fenetre; il me paroissoit tantot grand,
+tantot petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je
+fis meme quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes
+couvertures; mais je perdis tout a fait la tete quand je vis l'_esprit_
+venir a moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a precipitee en bas
+de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais,
+jamais, je ne coucherai dans cette chambre, ou il revient des
+_esprits_!..."
+
+On ne contraignit point Lolotte a coucher dans sa chambre la nuit suivante;
+car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbute dans cette piece.
+
+La premiere chose qui etoit venue a l'idee du papa et de la maman, c'est
+que la petite s'etoit levee en revant, et s'etoit effrayee elle-meme en
+renversant le gueridon, sur lequel etoient le gobelet et la carafe. Cette
+pensee, assez vraisemblable une fois adoptee, tout le reste s'expliquoit
+aisement; car on avoit trouve Lolotte accrochee par sa chemise en voulant
+descendre de son lit. Ce n'etoit donc rien, ou presque rien.
+
+Le papa qui vouloit prouver a sa petite fille, que rien n'arrive dans le
+monde sans une cause simple et naturelle, decida que Lolotte coucheroit
+aupres de sa mere, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit
+suivante. Cette mesure etoit d'autant plus sage, que par-la on s'assuroit
+si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui
+auroit pu arriver. D'un autre cote, le papa lui prouvoit, en couchant dans
+cette chambre, qu'il n'y avoit rien a craindre; car personne ne s'expose
+volontairement a un danger certain.
+
+Le soir etant venu, Lolotte coucha aupres de sa mere, comme il avoit ete
+resolu, et elle dormit fort bien. Quant a son pere, il ne tarda pas a etre
+reveille par un bruit qui l'etonna, et le fit mettre sur son seant: il
+entendit casser un carreau!... Comme il etoit dans le premier sommeil, il
+s'imagina que c'etoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenetre pour entrer
+dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisee et
+meme toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixes sur la
+fenetre, rien ne lui annonca qu'un homme cherchat a s'introduire dans sa
+demeure, et, par reflexion, il rit en lui-meme d'avoir pu seulement arreter
+sa pensee a une chose aussi impossible, puisque son appartement etoit au
+troisieme etage. A la verite, il y avoit un toit de communication qui se
+trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.
+
+Le pere de Lolotte faisoit toutes ces reflexions, lorsqu'un nouveau bruit
+se fit entendre. Ayant tourne les yeux de ce cote, tous ses doutes furent
+eclaircis: il vit le voleur! car c'en etoit un, ou plutot l'_elephant_, le
+_spectre_ de la veille. Un couvercle etant tombe, le pere de Lolotte
+apercut un chat qui, s'etant effraye, cherchoit a s'enfuir, tenant a sa
+gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.
+
+Comme il importoit au papa de desabuser sa fille, il sauta legerement du
+lit, et boucha la fenetre. On reveilla la petite; elle vit le chat, qui
+avoit encore son vol a la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la
+bonne avoit trouve la fenetre ouverte, circonstance qui s'etoit echappee de
+sa memoire.
+
+Des lors Lolotte fut guerie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans
+la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la
+chose qui l'inquietoit; elle s'assuroit par-la qu'elle auroit eu tort de
+s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle etoit, devint
+hardie et courageuse la nuit sans lumiere.
+
+Oh! dit Mimi, quand sa maman eut acheve son histoire, je serois bien comme
+Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon
+mouchoir que j'ai laisse sur ma bergere, aupres de mon lit. Mimi y alla sur
+le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la
+chambre, et s'avancant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un
+tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri!
+Madame Belmont courut a elle avec une lumiere, et la trouva tout en larmes!
+T'es-tu blessee, ma fille? lui demanda cette tendre mere!--Non,
+maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de
+quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as deja oublie comment Lolotte s'est guerie
+de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marche avec precaution, et
+qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porte la main, tu
+aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es
+encore trop enfant pour faire ton profit de la lecon que je t'ai donnee:
+remettons-en l'effet a un autre temps.
+
+Piquee d'etre appelee _enfant_, Mimi chercha mille pretextes dans la soiree
+pour aller sans lumiere, dans le salon, dans la salle a manger, et dans les
+cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle
+recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la
+petite qui put lui faire du mal. Mimi etoit si fiere de sa victoire, qu'il
+fallut se facher pour l'empecher de courir de cote et d'autre dans les
+tenebres, au risque de se casser la tete.
+
+Toute joyeuse de s'etre conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui
+conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chere petite
+maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tot; contez-moi une histoire,
+je vous prie. Madame Belmont devoit une recompense a sa fille pour avoir
+vaincu sa timidite--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:
+
+_Histoire de Maximilien_.
+
+Celui qui veut etre heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire
+tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que
+tu voudrois qu'on fit pour toi-meme_.
+
+Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chere Mimi,
+qui te prouvera que Dieu recompense toujours les hommes pieux et
+bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-memes.
+
+On voit en Alsace un ancien chateau fort, appele _Sternberg_. Il etoit
+habite autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa
+plus tendre affection.
+
+Maximilien, c'etoit le nom de cet enfant cheri, etoit vif, aimable, actif,
+laborieux; il mettoit son bonheur a se livrer a l'etude, a faire du bien
+aux pauvres, et a contenter son pere et sa mere; sa piete filiale le
+faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui
+lui avoient donne le jour.
+
+Maximilien qui, comme nous l'avons deja dit, ne cherchoit qu'a s'instruire,
+aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays
+etrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont repandus sur la
+surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage
+de cet enfant, qui temoignoit a son pere le desir de voyager lorsqu'il
+seroit grand.
+
+Le comte ayant des affaires qui l'appeloient a Paris, resolu d'emmener son
+fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au dela de toute
+expression, il attendoit avec impatience le jour du depart. Ce moment si
+desire arriva enfin.
+
+Des que le petit Maximilien eut perdu de vue le chateau de _Sternberg_, et
+qu'il fut arrive a la premiere ville, il lui fut impossible de contenir sa
+joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les
+beaux pays qu'il alloit parcourir.
+
+Lorsqu'ils furent eloignes d'une journee de _Sternberg_, ils prirent un
+chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort epais, dans lequel
+ils s'egarerent; le jour etoit sur son declin.
+
+Arrives au milieu de cette sombre foret, ils furent entoures par des
+brigands, qui, d'un coup de pistolet, renverserent d'abord le cocher; les
+chevaux s'arreterent.
+
+Dans l'instant, six voleurs armes jusqu'aux dents se saisirent de la
+voiture, et massacrerent le vieux comte qui, en brave militaire, leur
+vendit cherement sa vie; car il en blessa deux grievement. Ils jeterent
+hors de la voiture le pauvre Maximilien qui etoit legerement blesse, et,
+pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres
+dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siege pour servir de cocher, et
+bientot ils disparurent.
+
+L'infortune Maximilien, penetre de douleur, se trainoit ca et la, et
+conjurait a haute voix le Seigneur de vouloir bien le delivrer du danger ou
+il etoit.
+
+Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette foret, entendit la voix
+plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers
+les autres, comme il desiroit qu'on se conduisit envers lui; ainsi il ne
+delibera pas long-temps sur le parti qu'il avoit a prendre. Il courut du
+cote d'ou partoient les gemissemens, et trouva notre malheureux enfant,
+blesse et pouvant a peine se soutenir. L'honnete charbonnier mit de son
+mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea
+ensuite sur ses epaules, et le porta a sa chaumiere qui etoit a une
+demi-lieue, et situee dans le plus epais du bois.
+
+Francois, c'etoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne
+nourrissoit qu'en se livrant chaque jour a un travail penible; mais il
+avoit appris de bonne heure a se contenter de peu, et a remercier Dieu des
+moindres faveurs qu'il en recevoit.
+
+Ses enfans, eleves dans ses principes, etoient toujours joyeux. Nourris
+d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des
+rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur
+de l'espece humaine, n'etoient entres dans leurs coeurs.
+
+Arrive a sa cabane, Francois deposa sur un banc le petit Maximilien, et dit
+a ses enfans: Je vous amene un frere, mes bons amis. Cet enfant est bien
+malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son pere, et lui-meme seroit
+probablement mort cette nuit, si le hasard n'eut guide mes pas dans
+l'endroit ou il etoit. Joignez-vous a moi pour remercier Dieu du bonheur
+que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de
+rendre cet enfant a ses parens si je puis les decouvrir, sinon de le garder
+et de l'elever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un
+frere? Tous s'empresserent de repondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre
+coeur! en meme temps il lui prodiguerent les caresses les plus touchantes,
+et lui dirent: Petit frere, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien.
+Notre pere vous aime deja autant que nous; il ne faut pas pleurer!
+Maximilien s'efforca de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon
+Francois, et les bons freres que la fortune venoit de lui donner; mais dans
+son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable
+pere!
+
+Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne,
+leur mere, et femme de Francois, arriva portant sur ses epaules une charge
+de bois sec. Francois la prit par la main, et lui raconta la triste
+aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas
+moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le
+septieme; mais Dieu nous benira a cause de lui! Anne avoit un bon coeur;
+elle dit a son mari qu'a sa place elle en auroit fait tout autant, et
+caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la
+confiance a cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu a peu a
+ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement a
+l'affection et a la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit
+recu dans son sein.
+
+Cependant le bon Francois ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa
+famille, et de tacher de savoir de lui le nom de ses parens, dans
+l'intention de le rendre a sa mere; mais ce jeune enfant, qui n'avoit
+jamais entendu appeler son pere que monsieur le comte, ne put dire le nom
+de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer a cet
+espoir, et attendre tout du temps.
+
+Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le chateau de son
+pere il n'avoit point ete accoutume a la delicatesse; c'est pourquoi il
+s'habitua bien vite a la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte
+partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux
+de son pere nourricier, et ceux de ses freres adoptifs; aussi il etoit
+cheri de tous! Anne benissoit l'heure et le jour ou il etoit entre dans la
+maison! Maximilien, quoique fort jeune, etoit bien plus savant que ses
+freres! aussi les soirs, quand la journee etoit finie, il leur racontoit
+quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son
+pere: c'etoient toujours de bons et honnetes enfans, bien pauvres, qui, par
+leur application au travail, etoient ensuite devenus riches. Le charbonnier
+admiroit le bon sens de cet enfant, et il etoit enchante de son esprit.
+
+Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses freres en
+les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives a la
+portee des enfans; enfin, s'etant procure quelques livres, il acheva
+d'apprendre a lire et a ecrire, et servit de maitre a ses freres.
+
+Notre jeune comte devint bientot l'enfant cheri de cette pauvre famille,
+qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagne par
+un travail opiniatre et peu lucratif.
+
+Maximilien oublia son premier etat, mais il n'oublia ni son pere, ni sa
+mere. Lorsque dans la solitude, il se representoit le comte massacre par
+des brigands, des larmes brulantes inondoient ses joues; il elevoit les
+yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'ame de ce
+pere cheri! Lorsque Francois le trouvoit occupe de ce pieux devoir, il
+prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage
+abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu....
+
+Cependant la mere de Maximilien, n'ayant point recu de nouvelles de son
+mari ni de son fils, etoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage
+pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-etre lui faire retrouver
+ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le
+hasard voulut qu'elle entrat dans la meme foret ou son mari avoit ete
+assassine.
+
+La chaleur etoit excessive ce jour-la. La comtesse descendit de voiture
+pour se reposer un moment. Le premier objet qui se presenta a elle fut un
+jeune et joli enfant qui dormoit a l'ombre. Elle l'examina avec
+attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!
+
+Cet enfant etoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, pres de la,
+s'occupoit a faire des fagots. Henri, c'etoit le nom de l'enfant, se
+reveilla, et parut etonne de voir une belle dame a cote de lui. La comtesse
+le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une piece d'or.
+
+Le charbonnier etant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa a lui:
+Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci,
+je le ferai elever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le
+regarderai comme mon fils.
+
+Ce que vous me proposez, Madame, repondit Francois, merite toute ma
+reconnoissance; mais, grace a Dieu, mes enfans ont en moi un pere qui bien
+qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en
+separerai point, et je tacherai d'en faire de bons et laborieux
+cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour
+repondre a votre desir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui
+n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a
+perdu son pere; il a ete eleve dans l'abondance, et merite un sort plus
+brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur
+recompensera votre generosite par d'abondantes benedictions. Ou est cet
+enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. Francois repondit a cette dame
+qu'il alloit paroitre dans le moment; aussitot la femme du charbonnier
+amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutot vu, que le reconnoissant
+pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son cote,
+Maximilien vola dans les bras de sa mere, et passant ses deux bras autour
+de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.
+
+[Illustration: _Histoire de Maximilien._]
+
+[Illustration: _Celeste et ses Freres._]
+
+La comtesse et son fils resterent long-temps embrasses; la joie, le
+saisissement, de tristes souvenirs causes par l'assurance de la perte du
+comte, les empechoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des
+larmes. Le bon charbonnier et sa femme, presens a ce spectacle, etoient
+emus jusqu'au fond de l'ame.
+
+Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grace, mon
+Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, a present
+que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse:
+rendez-le heureux et honnete homme!
+
+Apres cette courte et fervente priere, la comtesse s'adressa au charbonnier
+et a sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnes a son
+fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au chateau de
+_Sternberg_, pour y passer leurs jours.
+
+Francois donna sa chaumiere a un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors
+l'avoit hai, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit ete capable. Le
+charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'a force
+de bienfaits_. Un honnete homme n'a pas de plus grande satisfaction que de
+faire du bien a son ennemi.
+
+Francois se rendit avec sa famille, au chateau de _Sternberg_, non pour y
+vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile a la reconnoissante dame,
+qui le traitoit avec tant de bonte. La comtesse fit elever les enfans du
+bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur
+etat. Elle en fit des laboureurs instruits et aises, selon le voeu de leur
+pere, qui n'auroit jamais consenti a les voir changer de condition; car il
+avoit su resister par sagesse aux propositions brillantes du jeune
+Maximilien, qui vouloit faire un partage egal de sa fortune entre ses
+freres, et leur donner dans le monde un etat honorable.
+
+Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima
+toute sa vie avec tendresse, et remplit a son egard tous les devoirs d'un
+bon fils envers son pere.
+
+On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassine le vieux
+comte avoient peri sur un echafaud. C'etoient la plupart des enfans de
+bonne famille, qui, dans leur premiere jeunesse, avoient ete paresseux,
+desobeissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs
+parens, ni de crainte de deplaire a Dieu. Ils commencerent a voler pour
+satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades;
+enfin, etant devenus odieux a leurs peres et meres qui les voyoient se
+perdre tous les jours, ils s'echapperent de la maison paternelle, et
+s'associerent a des brigands.
+
+Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit a Mimi
+qu'il etoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. "Va, ma
+bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup
+plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une
+histoire! ha! c'est bien drole!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir
+ici, ta poupee a appartenu a plusieurs petites demoiselles. Je te conterai
+les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de
+leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.
+
+Ah! je vois, c'est plutot l'histoire des petites demoiselles que celle de
+Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; a demain donc: j'espere
+que tu ne t'ennuieras pas.
+
+Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa
+promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le
+veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons
+chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.
+
+Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage;
+et s'etant mise a travailler, madame Belmont commenca ainsi:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA POUPEE.
+
+
+Ta poupee, ma chere Mimi, a ete faite a Lyon. Elle a ete commandee expres;
+elle a coute beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complete, un lit
+comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'etoit
+pour une petite fille un present considerable; car independamment de toutes
+ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier
+pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de meme; parce que la
+grande dame qui l'avoit fait faire desiroit que toute cette parure servit a
+la petite demoiselle a laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est
+aussi grande que toi.
+
+Tout le temps que cette elegante poupee fut chez la marchande, on venoit la
+voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'etoit avise de
+mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire
+ce present avoit l'intention de recompenser le merite d'une petite fille
+qui fut un modele de piete filiale. C'est de cette enfant dont tu vas
+entendre l'histoire.
+
+_Eugenie, premiere maitresse de Zozo._
+
+Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand merite,
+persecute injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de
+paroitre suspecte, elle n'osoit pas se rendre a la prison aussi souvent
+qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de
+donner a son malheureux pere les consolations qui etoient en son pouvoir,
+jusqu'au moment qui devoit decider de son sort.
+
+Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son pere. Leste,
+caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette
+charmante petite ne manquoit jamais a ce devoir. C'est vainement que les
+guichetiers lui resistoient; elle parvenoit a les flechir par ses instantes
+prieres. Quand elle etoit refusee net, elle attendoit patiemment un moment
+favorable, et parvenoit a entrer en se glissant sous les bras de ceux qui
+se presentoient. Alors courant a toutes jambes, tout essoufflee, elle
+alloit trouver son pere qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois,
+avec lequel elle rioit et pleuroit tour a tour.
+
+Cette aimable enfant sembloit avoir concu toute la profondeur de
+l'infortune qui accabloit son pere, et la necessite de le soustraire a ses
+chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus
+interessant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient
+l'arracher a sa douleur. Cette aimable petite etoit devenue un objet
+d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se
+chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans
+l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour etre precoce, n'en
+reunissoit pas moins tous les caracteres qui rendent cette vertu aussi
+interessante qu'honorable.
+
+Madame la princesse de ***, qui s'interessoit au prisonnier, eut assez de
+pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chere petite des
+plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupee qu'elle avoit
+fait faire a son intention, afin de recompenser son attachement pour son
+pere; mais l'aimable enfant l'eut a peine recue, que de nouvelles
+persecutions forcerent son pere et sa mere d'abandonner leur pays. La
+petite fille laissa sa belle poupee a une de ses parentes, dont je vais te
+parler a present. Mais comment trouves-tu la premiere maitresse de
+Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui
+ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais
+je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de meme, Mimi, si tu
+nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je
+vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas:
+ma petite fille, que je cheris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas
+etre une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombee.
+
+_Coralie, deuxieme maitresse de Zozo._
+
+Coralie avoit sept ans; elle etoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit
+les dons de l'esprit et du coeur, a une figure charmante. Un coeur
+excellent, une grande sensibilite, une grande douceur de caractere, la
+faisoient particulierement remarquer. Extremement caressante, on ne pouvoit
+se defendre de l'aimer; mais son plus bel eloge, c'est d'avoir porte si
+loin son amour pour sa mere, qu'il l'a conduite au tombeau.
+
+Le pere de Coralie, mechant et d'une tres-mauvaise conduite, enferma sa
+femme dans une tour de son chateau. Apres avoir fait murer les fenetres de
+son appartement, il ordonna qu'on le tendit de noir et qu'on y suspendit
+une lampe. La malheureuse dame, abandonnee sans consolation, dans cette
+espece de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de
+ses larmes. Pour comble de malheur, son mechant mari lui ota sa fille, son
+unique societe, et le seul etre qui l'attachat encore a la vie!
+
+Coralie, qui aimoit sa mere avec passion, osa dire a son pere: "Tu n'es
+plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'otes, je ne
+veux plus etre ta fille!..."
+
+Surpris et irrite de la declaration franche et naive de sa fille, ce pere
+violent la maltraita sans pitie, et peu s'en fallut qu'il ne la tuat; mais
+la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans
+s'effrayer: "Si tu me separes de ma chere maman, j'aime mieux mourir tout a
+l'heure!"
+
+Tant de fermete de la part d'une enfant de sept ans, etonna M. de **. Il
+cessa de maltraiter sa fille, et chercha a la gagner par la douceur; mais
+Coralie ne ceda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mere
+avec l'accent du desespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler;
+elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.
+
+Cet epoux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit a
+sa mere. La vue de cette enfant cherie ranima l'infortunee dame; elle
+pressa Coralie sur son coeur, et mela ses larmes a celles de sa chere
+fille!... Le pere de Coralie l'avoit blessee a la tete en plusieurs
+endroits; les baisers de sa mere suffirent pour guerir ses blessures; mais
+son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir!
+C'etoit en vain que sa mere lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne
+doit pas hair son pere, quels que soient ses torts; la vue de sa mere dans
+les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison
+se fit entendre chez elle.
+
+Les mechans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme
+injustement; mais il etoit lui-meme fort a plaindre, parce qu'il savoit
+qu'elle le haissoit. L'eloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son
+supplice. Pour lui paroitre moins odieux, il lui envoya sa belle poupee et
+tous ses joujoux; mais Coralie, occupee de sa mere, ne les regarda pas.
+Comme cette infortunee, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit a
+peine de quoi se vetir, et pour se reposer que les genoux et les bras
+fletris de sa malheureuse mere!
+
+Sitot que Coralie fut sure de rester avec sa mere, elle oublia les horreurs
+de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle etoit privee des choses les plus
+necessaires a la vie. Jour et nuit aupres de celle qu'elle cherissoit, elle
+vit renaitre sa gaiete naturelle, s'appliqua a ce qui pouvoit plaire a son
+unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit a chaque instant
+au col de sa mere, et la serrant avec de vives etreintes dans ses bras,
+elle s'ecrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: "Maman! ... nous
+voici donc ensemble! je suis donc avec toi!"
+
+Oh! qu'il est consolant pour une bonne mere d'avoir une enfant qui reponde
+a sa tendresse! Pres de sa chere Coralie, madame de ** sentoit moins les
+horreurs de sa nouvelle situation; et les naives caresses de sa fille
+repandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit a la
+vie. Resolue de prolonger sa penible existence pour sauver celle de sa
+fille bien aimee, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.
+
+Le desoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y
+remedia, en occupant sa fille tantot a lire, et tantot a coudre.
+
+Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mere, elle n'avoit encore presque
+rien appris; mais son amie cherie devint son institutrice, et ces lecons
+donnees et recues par l'amitie profiterent a l'enfant au dela de toute
+esperance.
+
+"Ma bonne amie, dit un jour madame de ** a sa fille, a present tu sais
+assez bien lire, mais je desirerois que tu apprisses a ecrire; des que tu
+le sauras, tu ecriras une lettre bien touchante a ton papa: peut-etre le
+flechirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau."
+
+Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie a ecrire. L'espoir
+d'abreger les souffrances de sa mere lui donna une activite surprenante:
+cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit meme
+plusieurs heures de la nuit a former des caracteres; et, du moment ou elle
+put tracer des mots, elle ecrivit sous la dictee de sa mere une lettre a
+son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyee
+sur-le-champ, resta sans reponse; il en fut de meme de plusieurs autres.
+
+Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant ete
+infructueuse, elle se laissa abattre; une noire melancolie s'empara de son
+ame, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunee.
+
+Il y avoit pres de deux ans que Coralie etoit enfermee avec sa mere,
+lorsqu'elle ecrivit a son papa.
+
+Jusqu'a cette epoque, cette chere enfant avoit conserve sa gaiete et sa
+force: le bonheur d'etre sa mere, et la legerete ordinaire a cet age
+avoient soutenu sa sante, malgre le defaut d'air et la mauvaise nourriture;
+mais quand la pauvre petite eut apercu l'etat de langueur de sa mere; quand
+elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos,
+une tristesse profonde s'empara d'elle a son tour: son appetit disparut;
+elle maigrit a vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'interet pour
+rien, si ce n'est pour cette tendre amie a qui elle devoit le jour, et dont
+elle partageoit le sort si courageusement.
+
+Une nuit, Coralie, plus accablee qu'a l'ordinaire, eut un songe qui
+enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui
+venoient oter la vie a sa mere. Elle se reveilla en sursaut, et s'ecria: Ne
+faites pas mourir maman!... Des larmes ameres inondoient ses joues, et une
+fievre brulante s'etoit emparee d'elle.
+
+Quand elle fut bien reveillee, cette sensible enfant porta ses mains sur le
+corps et sur la figure de sa mere; ne la sentant pas remuer, elle jeta des
+cris percans, et s'ecria avec l'accent du desespoir: "Maman! ma chere
+maman! est-ce que tu es morte?"
+
+Sa mere la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille,
+chere enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.
+
+Helas! dit l'enfant, ils etoient la; je les ai vus; ils vouloient te faire
+mourir! Oh, maman! le vilain reve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit
+tout en oeuvre pour rassurer sa chere enfant; elle lui fit sentir qu'un
+reve n'etoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour
+sa mere, et son coeur etoit oppresse; elle poussoit des soupirs, et serroit
+fortement sa mere contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui
+la menacoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chere enfant.--Je
+voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman,
+c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions
+plus heureuses d'etre mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de
+** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon
+coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces
+paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de
+sa mere evanouie....
+
+Madame de ** chercha a rechauffer le corps glace de sa chere enfant; elle
+l'appela mille fois avec le cri du desespoir. Mais, helas! sa jeune
+compagne etoit perdue pour elle!...
+
+Apres l'avoir baignee de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers,
+cette malheureuse mere dechira un pan de sa robe, et elle ensevelit le
+corps de sa chere enfant. Ainsi finit a l'age de neuf ans, la plus
+interessante petite fille que le ciel eut jamais formee.
+
+Pendant tout ce recit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient
+coule plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et
+sa mere fut presque fachee de lui avoir raconte cette histoire, un peu
+forte pour son age; cependant comment resister au desir d'apprendre a sa
+fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs peres et meres une
+tendresse passionnee?... Mimi, ayant essuye ses yeux, demanda a sa maman,
+si la mere de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mere
+mourut de douleur d'avoir perdu son enfant cherie.... Crois, ma petite, que
+la tendresse d'une mere surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande
+qu'elle soit!... Mais laissons la un sujet si triste, et passons a la
+troisieme maitresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit
+appartenu a sa fille, qu'il regrettait sincerement, envoya sa garde-robe et
+ses joujoux, a une de ses nieces, qui ne demeuroit point dans la meme
+ville.
+
+_Maria, troisieme maitresse de Zozo._
+
+La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son pere et sa mere qui
+connoissoient le prix de l'education, lui donnerent de bonne heure les
+meilleurs maitres. Elle apprit a lire sans degout et sans ennui, avec des
+caracteres de l'alphabet, traces separement sur autant de petits morceaux
+de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingenieux, Maria, a
+trois ans, lisoit tres-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont
+d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement
+la langue francaise, la mythologie, la geographie et les principaux traits
+de l'histoire generale. Sa modestie, sa douceur egaloient ses heureuses
+dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeat,
+sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eut la memoire ornee de
+quantite de morceaux choisis en vers et en prose.
+
+Malgre son gout pour l'etude, elle avoit la gaiete qui convenoit a son age;
+ses reparties etoient vives, spirituelles, mais la qualite qui la faisoit
+le plus cherir, c'etoit son extreme sensibilite, fort au-dessus de son age.
+Cette qualite du coeur qu'elle possedoit dans un degre, eminent, faisoit
+dire a sa mere, que sa fille seroit bien malheureuse!...
+
+Ce fut l'eloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant,
+qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupee de sa fille.
+
+Le present de M. ** fut accueilli comme il le meritoit. La poupee plut
+beaucoup a l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car a peine l'eut-elle
+recue, qu'elle fut attaquee d'une maladie longue et douloureuse.
+
+Maria souffroit des douleurs aigues; mais elle devoroit ses larmes, pour ne
+pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite creature
+consoloit encore sa mere: "Ne pleurez pas, ma chere maman, lui disoit-elle,
+j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai
+plus." Heureusement cette charmante petite fille revint a la vie, pour
+faire le bonheur de sa tendre mere, par sa douceur et sa sagesse. Afin de
+hater son retablissement, on la mena a la campagne. C'etoit au commencement
+de l'ete. La petite n'emporta aucun joujou; sa mere vouloit qu'elle fut
+sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiat son
+temperament.
+
+Maria, qui passa plusieurs annees a la campagne, etoit trop agee,
+lorsqu'elle revint a la ville pour jouer a la poupee; sa maman la donna a
+une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelee Fortunee,
+n'avoit que cinq ans.
+
+_Fortunee, quatrieme maitresse de Zozo._
+
+Jusque-la, Zozo s'etoit toujours trouvee avec des enfans extremement
+raisonnables; elle n'avoit point ete deshabillee; son trousseau, renferme
+dans sa petite commode, etoit toujours dans le meilleur etat; son lit bien
+blanc et bien propre. Mais Fortunee devoit lui faire subir plus d'une
+metamorphose.
+
+Enchantee d'abord en voyant la belle poupee, la petite la tourna en tous
+sens; ensuite elle lui ota son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis
+elle examina ce qui etoit dans la commode, developpa tout, coupa, hacha;
+tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunee y alloit,
+il est a croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit ete brisee si elle
+fut restee entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoitre cette
+petite fille.
+
+Fortunee etoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune,
+haute et colere a l'exces. Elle trepignoit des pieds quand on lui refusoit
+quelque chose, battoit sa _bonne_, et repondoit a sa mere avec
+impertinence. Malheureusement la maman de Fortunee la gatoit; elle excusoit
+les vilains defauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa
+foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus mechante,
+opiniatre, et fit enfin un mauvais sujet.
+
+Cette mere, sans jugement, s'attacha a faire briller sa fille; elle lui
+donna de tres-bons maitres pour la musique et pour la danse, avant de lui
+faire apprendre a lire. A six ans, Fortunee dansoit de maniere a etonner;
+elle touchoit agreablement du piano, mais elle connoissoit a peine ses
+lettres.
+
+Encouragee par les eloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint
+tres-habile musicienne. Elle parut a la cour, et s'y fit admirer. Mais ses
+succes memes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivree
+des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!...
+Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante a former des
+pas, et a executer un morceau de musique, Fortunee n'avoit aucune idee des
+premieres connoissances qui font la base de l'education; elle ne savoit pas
+non plus travailler.
+
+Sa mere, qui aimait a la faire paraitre dans le grand monde, negligea son
+commerce, et depensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille,
+avec la derniere elegance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se
+ruina entierement.
+
+Quand Fortunee n'eut plus le moyen de paroitre pour faire etalage de ses
+talens, on l'oublia tout a fait. Elle fut forcee de rester aupres de sa
+mere, qui, obligee de travailler pour vivre, regretta amerement de n'avoir
+pas donne a sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui put la
+faire subsister.
+
+Incapable d'aider sa mere en travaillant, Fortunee lui donnoit encore
+beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualites. Son orgueil se revoltoit de
+ce qu'elle etoit obligee de se livrer aux details du menage, car tu penses
+bien qu'on avoit renvoye les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit
+de ne plus aller au bal, dans les assemblees, de n'etre plus fetee comme
+dans le temps qu'elle etoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur,
+repondoit mal a sa mere, et lui reprochoit durement le malheur qui les
+accabloit.
+
+La douleur d'avoir une fille si denaturee, et le chagrin de ne pas avoir
+forme son coeur, au lieu de lui donner des talens agreables, conduisirent
+cette mere au tombeau. Fortunee, qui ne savoit rien faire, tomba dans une
+misere affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voila ce
+qui arrive, lorsqu'on neglige d'acquerir dans l'enfance des talens utiles,
+et d'orner son ame de vertus.
+
+Quant a Zozo, d'abord Fortunee en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai
+dit; mais bientot elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit
+l'ornement, et ou sa vanite etoit satisfaite. Lorsque sa mere vendit ses
+meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche
+acheta la belle poupee pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes
+de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains
+de sa nouvelle maitresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une
+petite grimace, qui temoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie
+que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a
+pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette
+Fortunee, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en
+sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et meme dans
+l'ecriture, et sans etre orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas
+d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois
+des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu
+ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous
+irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chere enfant, du triste sort
+de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie
+ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donne un pere et une mere qui
+te donnent une education solide, et qui travaillent a corriger tes defauts.
+Ecoute a present l'histoire de Celeste, cinquieme maitresse de Zozo.
+
+_Histoire de Celeste._
+
+Celeste etoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-meme veiller a son
+education.
+
+Celeste avoit une figure charmante, mais c'etoit le moindre de ses
+avantages; excellent naturel, docilite, amour de l'etude, generosite,
+sensibilite exquise, discretion, piete filiale, patience heroique dans la
+douleur, elevation d'ame: cette etonnante petite fille reunissoit tout;
+elle avoit toutes les perfections.
+
+Le pere et la mere de Celeste passoient une grande partie de l'annee a la
+campagne, parce que la sante chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit;
+c'est pourquoi son mari, homme tres-instruit, se faisoit un plaisir de
+seconder le precepteur de ses enfans, en leur donnant lui-meme
+d'excellentes lecons.
+
+Celeste avoit deux freres, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle
+s'occupoit comme la mere la plus tendre. Assise tranquillement avec sa
+poupee, elle les surveilloit, ou se meloit a leurs jeux avec une
+complaisance charmante.
+
+Douee des plus heureuses dispositions, Celeste ne pouvoit manquer d'etre
+parfaitement instruite, ayant son pere pour instituteur. Elle apprit la
+musique et le dessin pour lui servir de delassement, mais sans avoir le
+projet de perfectionner ces talens, parce que, malgre sa jeunesse, toutes
+les heures de la journee etaient prises, et qu'elle avoit peu de temps a
+leur donner.
+
+Celeste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage,
+laborieuse, adroite, qui lui apprit a faire plusieurs ouvrages de son sexe.
+Bientot cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et
+pour elle-meme; et quoiqu'elle eut une femme de chambre, elle se coiffoit
+et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit recu de la nature des mains
+pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'etre a charge aux
+domestiques, Celeste donnoit tous ses soins a ses jeunes freres, et leur
+servoit de gouvernante; elle manqua meme d'etre la victime de son
+devouement pour eux.
+
+Celeste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses freres et sa
+gouvernante, dans une campagne voisine de leur chateau. Les enfans jouoient
+sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Celeste formoit des guirlandes,
+et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer
+l'innocent badinage de ces aimables enfans.
+
+Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Celeste proposa a sa gouvernante
+d'aller se promener dans un grand bois, a une demi-lieue du chateau, pour y
+gouter avec ses freres. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps
+etant superbe, la petite societe se mit en marche avec la gaiete de coeurs
+satisfaits, qui volent a de nouvelles jouissances.
+
+Rendue au lieu desire, la petite famille s'assit en rond sous un chene
+touffu, et fit un repas champetre qui lui parut delicieux.
+
+Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte a toute la
+folie de leur age, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre;
+aussitot les jeux cesserent, et tous s'empresserent de chercher un abri.
+
+A peine furent-ils hors de la foret, qu'il s'eleva une tempete effroyable:
+un vent impetueux deracina les arbres; l'air etoit obscurci de feuilles et
+de poussiere; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussee en sens
+contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais
+il l'abandonna tout a fait quand elle entendit au loin voler en eclats les
+cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber a ses pieds.
+
+Les enfans epouvantes sentirent leurs genoux se derober sous eux; la
+frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer.
+Cependant il falloit se hater; la pluie, qui ne tomboit pas encore,
+menacoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aine des garcons
+dans ses bras, et Celeste le cadet; ainsi chargees, elles s'empresserent de
+regagner le chateau.
+
+Mais bientot une pluie semblable a un deluge inonda les champs, et en fit
+une espece de lac. Celeste et sa gouvernante, ayant leurs vetemens trempes,
+marchoient dans l'eau, sans savoir ou porter leurs pas; car les chemins,
+les plaines, les prairies ressembloient a une vaste mer, dont on ne voyoit
+pas l'issue.
+
+Pour comble de malheur, avant d'arriver au chateau, il falloit passer un
+ravin, qui alors se trouvoit grossi considerablement par la pluie d'orage.
+Celeste et sa gouvernante sentirent la necessite de le passer avant qu'il
+augmentat: elles y entrerent avec courage, luttant contre les flots, et
+oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui,
+extremement effrayes, se debattoient et jetoient les hauts cris.
+
+Pres d'etre engloutie vingt fois dans ce gouffre, Celeste ne perdit point
+la tete; elle sortit du ravin, extenuee de fatigue et toute trempee, et
+regagna la maison avec ses freres; mais dans quel etat, grand Dieu!... Des
+qu'elle se fut reposee, elle eut une fievre brulante, avec des acces de
+transports. Elle s'ecrioit alors: "Ne soyez pas en peine, mon papa, maman!
+j'ai sauve mes petits freres ... ne soyez pas en peine, je me porte bien
+aussi." Mais cette chere enfant etoit attaquee d'une fluxion de poitrine
+qui fit craindre pour ses jours.
+
+Quelle douleur pour son pere et sa mere! cette fille cherie, qui devoit
+etre l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-etre leur
+etre ravie au moment ou ils connoissoient tout son merite! Malgre ces
+pensees dechirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de moderer
+leur affliction, pour que Celeste ne se doutat pas du danger ou elle etoit.
+
+A force de soins, la chere enfant se retablit; elle fut plus que jamais la
+gouvernante de ses freres, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des
+droits, depuis l'aventure de la foret. Celeste leur apprit a lire: jusqu'a
+l'age de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir
+la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses
+eleves; c'etoit un coup-d'oeil ravissant!
+
+Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attacherent a Celeste, et leur
+docilite la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur
+education. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer
+une si bonne soeur qui, toujours prete a les excuser lorsqu'ils etoient
+pris en faute, leur evitoit le long du jour toutes sortes de petits
+chagrins par sa prevoyante tendresse!
+
+Une bonne conduite trouve tot ou tard sa recompense. Celeste eut, dans ses
+deux freres, des amis solides, qui ne l'abandonnerent jamais. Heureuse par
+les auteurs de ses jours qui la cherissoient, et par l'affection sincere de
+ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien a desirer.
+Outre cela, elle jouit de l'estime des honnetes gens, chose precieuse pour
+ceux qui ont un peu d'ame.
+
+C'est deja fini, maman? dit Mimi a madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment
+trouves-tu Celeste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois
+qu'elle fut de mon age, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas
+ta belle poupee.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette
+beaucoup l'argent employe a ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je
+m'amuserois de meme avec une poupee ordinaire, et j'aurois une amie qui
+m'apprendroit a etre bonne comme elle; vous seriez toujours contente de
+moi.--Viens m'embrasser, ma chere enfant! ta reponse me prouve que mes
+peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une
+aimable petite fille!
+
+Lorsque Celeste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus
+a la poupee. Ses freres prenoient une grande partie de sa journee, le reste
+etoit pour l'etude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le
+donnoit encore a ses chers eleves, en se melant a leurs jeux, et en se
+mettant a leur portee pour leur plaire davantage.
+
+Celeste donna sa poupee a la fille du receveur de la ville ou elle
+demeurait, comme une preuve de son amitie pour elle, et une recompense des
+belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.
+
+_Lucile, sixieme maitresse de Zozo._
+
+Le pere de Lucile n'avoit point de fortune, mais il etoit honnete homme, et
+lui donna une bonne education. Il avoit remarque que sa fille avoit un
+caractere tres-decide, avec un coeur sensible, et il employa la douceur,
+les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il desiroit; il eut
+la satisfaction de s'en voir respecte et cheri.
+
+La mere de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'etoit ni
+raisonnable, ni eclaire; elle la grondoit severement pour des bagatelles,
+et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mere capricieuse
+l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la
+petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de
+l'enfant et chagrinoit son pere, qui se voyoit contrarie dans la marche
+qu'il vouloit suivre pour l'education, de sa fille.
+
+Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-meme. Les peines
+qu'il eprouvoit, jointes a des malheurs imprevus, abregerent ses jours: il
+mourut a la fleur de son age, et sa femme le suivit de pres. Elle laissa
+Lucile, agee de dix ans, avec un petit garcon de dix-huit mois.
+
+Pour tout heritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite
+chaumiere situee sur la lisiere d'un bois. Lucile se retira dans cet asile
+sauvage avec son petit frere. Les malheureux n'ont, helas! ni parens, ni
+amis; elle se vit absolument delaissee, et fut bientot en proie a la plus
+affreuse indigence. Quelques laboureurs la demanderent cependant pour
+garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, resolue de tout souffrir
+plutot que d'abandonner son petit frere qui demandoit ses soins.
+
+Cependant il falloit avoir du pain, et donner a manger a ce pauvre petit
+qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle
+acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du
+travail lui fut d'un grand secours dans sa misere: elle filoit, cousoit et
+tricotoit tour a tour. Comme elle etoit aussi vigilante qu'habile, elle
+pourvut ainsi a ses besoins, et conserva sa liberte.
+
+La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant
+seule dans une pauvre cabane, se suffisant a elle-meme, et soignant son
+frere en bas age, comme si elle eut ete sa mere, etoit un spectacle rare et
+attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on
+s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les meres surtout se faisoient
+un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.
+
+En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance regna
+dans sa petite chaumiere; elle se vit meme en etat de prendre une bonne
+vieille pour faire le menage et soigner son frere, tandis qu'elle alloit
+porter son ouvrage dans les hameaux voisins.
+
+Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien
+n'eut manque a son bonheur, si elle avoit eu son pere et sa mere. Cette
+jeune personne etoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son age,
+et sa beaute egaloit les qualites de son coeur.
+
+Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, desira la
+voir; apres s'etre assuree que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire
+etoit veritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison,
+promettant que si Lucile continuoit a se conduire comme auparavant, elle
+auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame,
+qui n'avoit point d'enfans, et qui etoit fort riche, adopta notre
+orpheline, qui par-la se vit recompensee de sa bonne conduite, et par suite
+en etat d'assurer une fortune honnete a son frere dont elle n'avoit pas
+cesse de prendre soin.
+
+Lucile avoit dispose de sa poupee, a la mort de sa mere; madame de
+Vertingen l'avoit achetee pour Angelina, sa petite fille.
+
+_Angelina, septieme maitresse de Zozo._
+
+Des les premieres annees d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup
+d'esprit; sa maman en etoit enchantee, elle voulut l'elever elle-meme.
+
+La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup a sa fille:
+en allant au-devant de ses moindres desirs, en cedant aveuglement a toutes
+ses volontes, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colere, et lui
+preparoit des peines pour l'avenir.
+
+Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis a cette mere trop
+foible: "Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec
+franchise; vous n'avez pas encore eleve d'enfant; je crains fort que vous
+ne perdiez la votre, faute de connoitre la maniere de la gouverner: vous
+devez l'elever pour les autres, et l'on seroit tente de croire que vous ne
+l'elevez que pour vous-meme." Madame de Vertingen recut fort bien ce
+reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientot, et
+continua a gater sa fille.
+
+Angelina croissoit cependant a vue d'oeil: son teint etoit vermeil comme la
+rose, l'esprit petilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grace et
+d'expression plaisoit a tout le monde, et son heureux caractere ne
+demandoit qu'une main habile pour le plier a son avantage; mais madame de
+Vertingen rioit de ses fautes, et lui cedoit en toute occasion. Quand un
+domestique differoit a satisfaire ses caprices, il etoit gronde, et l'on
+finissoit par le renvoyer.
+
+Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariete la
+mettoit dans une colere affreuse; ses traits se decomposoient, et sa foible
+mere, craignant pour ses jours, se hatoit de lui accorder tout ce qu'elle
+vouloit. Sure ainsi de se faire obeir, Angelina se mutinoit pour rien, et
+devenoit insupportable.
+
+Cette petite fille si gatee montoit sur les fauteuils, se rouloit a terre,
+alloit partout sans guide, gatoit les meubles, dechiroit ses vetemens,
+brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.
+
+[Illustration: _Angelina._]
+
+[Illustration: _Louisa._]
+
+Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche
+d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grievement a la cuisse. La
+gouvernante que sa mere avoit mise aupres d'elle n'etoit point ecoutee;
+lorsqu'elle lui faisoit des representations, l'enfant mutin repondoit: "Il
+faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice."
+
+Il arriva plusieurs aventures facheuses a l'indocile Angelina. Un jour elle
+voulut attraper un petit poisson rouge; s'etant penchee sur le bord du
+bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement
+se trouvoit de ce cote, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais
+elle fut serieusement malade.
+
+Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'a sa
+tete. Il prit fantaisie a Angelina de faire griller des escargots. Elle
+prit furtivement un rechaud de braise, et l'ayant allume dans un coin, en
+soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une
+minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et meme le visage,
+entierement brules: elle fut plus d'un mois a guerir, et souffrit des
+douleurs inexprimables; encore fut-elle tout a fait defiguree. Angelina
+etoit deja grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mere craignoit de la
+fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maitres, la petite,
+incapable d'application, s'ennuya a mourir; elle ne prit gout a rien; et au
+bout de plusieurs annees, apres avoir fait depenser beaucoup d'argent a son
+pere et a sa mere, Angelina n'eut qu'une legere teinture des arts qu'on
+avoit cherche a lui faire apprendre.
+
+Madame de Vertingen avoit commence d'abord par lui donner un maitre de
+musique et un maitre de danse. Angelina, qui etoit vive et gaie, dansoit
+avec plaisir; mais son maitre de musique etoit souvent renvoye, sous
+pretexte d'un mal de tete, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition.
+Si sa mere exigeoit qu'elle prit sa lecon, Angelina prenoit de l'humeur;
+elle se mettoit au piano de mauvaise grace, bailloit, faisoit des fautes
+sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maitre le plus
+complaisant.
+
+Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps a
+quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une
+matinee, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises,
+tourmentoit le chat, agacoit le chien, commandoit avec hauteur a sa femme
+de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle derangeoit le
+service pour ses fantaisies.
+
+Sa mere, moins fachee de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et
+impertinente, que de reconnoitre son peu de disposition pour les arts
+d'agrement, lui faisoit quelquefois des reproches: "Que voulez vous
+devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni
+dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans education, et
+personne ne vous regardera." Elle eut mieux fait de lui dire: Comment
+ecrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre
+conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de
+la geographie, de l'histoire, et des sciences en general? Qui voudra vous
+servir, si vous etes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous,
+si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez
+tout a vous-meme? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez
+solide pour faire ces reflexions.
+
+Les choses etoient en cet etat, lorsqu'un evenement malheureux forca le
+pere et la mere d'Angelina a quitter la France. Ils abandonnerent leur bien
+pour sauver leur vie. Ayant rassemble a la hate leur argent et leurs
+bijoux, ils allerent en Allemagne attendre un temps plus heureux.
+
+Quand on est hors de son pays, on depense beaucoup. Leurs fonds furent
+bientot epuises; ils eprouverent les horreurs de l'indigence, d'autant plus
+que ni la mere ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.
+
+M. de Vertingen etant mort, leur situation devint veritablement
+deplorable.... C'est alors que la mere d'Angelina ouvrit les yeux pour voir
+les torts qu'elle avoit a se reprocher sur l'education de sa fille!...
+Cette jeune personne, extremement laide, depuis l'accident qui lui etoit
+arrive par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une
+aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes reflexions, jointes a
+la misere, mirent en peu de temps cette mere infortunee au tombeau!...
+Angelina, sans aucune ressource, fut obligee, pour ne pas mourir de faim,
+de se mettre en service chez un vigneron du pays ou elle etoit.
+
+Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont a sa fille, combien
+il est necessaire d'apprendre de bonne heure a lire, a ecrire, et a
+travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage education est
+un tresor qui ne manque jamais. Tu n'aimes surement point Angelina; elle
+n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une lecon
+utile; tu eviteras, je l'espere, de te conduire comme elle.--Je le crois
+bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas a madame de Vertingen. Madame
+Belmont embrassa sa fille, et apres quelques autres reflexions, elle reprit
+son recit.
+
+Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas ete trop heureux avec la
+volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen
+quitterent la France, la belle poupee etait dans un etat pitoyable! Elle
+resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, etant entree au
+service d'une dame, lui en fit present.
+
+Zozo fut encore une fois reparee; on l'habilla richement, et la dame qui en
+etoit devenue proprietaire en fit cadeau a la fille d'une de ses amies.
+C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.
+
+_Louisa, huitieme maitresse de Zozo._
+
+Madame de P... recut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point
+parler a Louisa, sa fille, a qui la poupee etoit destinee. Je veux,
+dit-elle, que ce beau present corrige ma fille d'un grand defaut, et lui
+serve en meme temps de recompense.
+
+Madame de P... ayant ainsi prevenu son amie, placa Zozo dans une grande
+corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noue avec de la
+faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre a coucher, sur une
+commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cachete.
+
+Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce
+qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient
+a lui repondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa etoit fort embarrassee;
+car elle n'osoit point faire de questions a sa mere, parce qu'elle lui
+avoit dit plusieurs fois que rien n'etoit plus impoli.
+
+La pauvre enfant etoit a la torture, d'autant plus que la curiosite etoit
+son defaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu
+ouvriras toi-meme la corbeille mysterieuse dans trois mois, si, d'ici a ce
+temps, tu te corriges de ton excessive curiosite. Pendant trois mois, je
+tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; a cette
+epoque je te montrerai mon livre, et tu seras jugee d'apres cette
+lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas
+moins pour t'habituer a veiller sur toi-meme; d'ailleurs l'arret est
+prononce: dans trois mois, a pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien
+elle disparoitra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce
+qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la
+suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre
+ton funeste penchant.
+
+Trois mois d'epreuves etoient en effet bien longs pour une petite fille
+aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous
+les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise education,
+en cherchant a satisfaire sa curiosite. C'etoit un tiroir qu'elle ouvroit,
+pour regarder ce qu'il y avoit dedans, meme chez les etrangers; un sac
+qu'elle vidoit, un paquet qu'elle developpoit. Un panier couvert, quel
+qu'il fut, lui donnoit le desir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boite,
+aucun coffre n'echappoit a ses recherches. Jusqu'alors les representations,
+les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce defaut, qui
+devenoit chaque jour plus choquant par les inconsequences qu'il lui faisoit
+commettre. Quelquefois meme il avoit des suites facheuses; car Louisa ne
+bornoit pas sa curiosite a voir, elle vouloit aussi entendre, et decouvroit
+les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle ecoutoit aux portes pour
+savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en defioit
+comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa
+passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en etoit quitte
+pour prier instamment qu'on ne le dit point a madame de P..., puis elle
+recommencoit au meme instant.
+
+Louisa etoit non-seulement curieuse, mais elle etoit bavarde. Cependant
+madame de P..., qui haissoit la medisance, lui fermoit la bouche
+lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle
+avoit dit; mais la petite se dedommageoit de cette contrainte en causant
+avec les domestiques, a qui elle repetoit, a sa maniere, tout ce qu'elle
+avoit entendu: de la provenoient des haines, des querelles interminables;
+la paix etoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux eclaircissemens,
+on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.
+
+Madame de P... avoit exige de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa
+fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit
+dans quelque autre piece de la maison ou elle ne devoit pas etre. De son
+cote, madame de P... ne negligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule
+de sa conduite; elle lui defendoit expressement de causer avec les
+domestiques, et la punissoit quand il etoit prouve que ses rapports avoient
+fait de la peine a quelqu'un.
+
+Cette surveillance genoit extremement Louisa, et lui evitoit bien des
+sottises; mais elle ne changeoit point son caractere, parce que cette
+petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.
+
+Madame de P... en fit la reflexion. C'est ce qui la porta a profiter de
+l'occasion qui se presentoit, pour essayer de detruire le vilain defaut de
+sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tot: ce penchant des
+ames vulgaires a cause plus de maux qu'on ne pense!...
+
+Les trois mois d'epreuves commencerent donc. Louisa se promit bien de ne
+commettre aucune faute qui l'empechat de voir ce qu'il y avoit dans la
+corbeille. Malgre le desir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la
+privat de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant
+quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au
+moment meme, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa
+touchoit a quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit a voir
+dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit:
+Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main
+aussi vite que si elle se fut brulee; de maniere que cette petite dut a sa
+bonne gouvernante de n'avoir pas succombe vingt fois a la tentation; car
+l'habitude est une seconde nature.
+
+Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'ecrivit
+rien qui meritat une censure severe. Enchantee d'avoir reussi dans son
+projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'etoit pas
+incorrigible, cette dame se proposa de la recompenser de ses efforts, en
+abregeant le temps de son epreuve; car c'etoit une veritable penitence pour
+une enfant de ce caractere.
+
+Prenant donc Louisa par la main, sa mere la mena dans sa chambre: Voila
+deux mois de passes, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette
+corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton
+age pouvoit te le permettre; cela me fait esperer que, par la suite, tu
+eviteras les fautes ou tu es tombee jusqu'ici. Je consens donc a abreger en
+ta faveur le temps que j'avois fixe; tu peux ouvrir la corbeille, mais a
+une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et
+medisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le
+donner a une autre petite fille plus sage que toi.
+
+Louisa promit a sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta a son col, et
+la remercia mille fois de son extreme bonte. Elle courut a la corbeille,
+dont elle fit bientot voler les cachets; mais que devint-elle a la vue de
+la belle poupee!... elle recula de surprise!... elle ne se possedoit pas de
+joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'ecria-t-elle dans son
+ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que
+nous sommes de la meme taille!... Louisa etoit la plus heureuse personne du
+monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es recompensee de
+tes efforts au dela de tes esperances: travaille toujours a te
+perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une
+mere est si heureuse quand sa fille se porte au bien!
+
+Louisa devint extremement raisonnable; elle donna toutes sortes de
+satisfaction a sa maman. Le temps etant venu de lui donner des maitres,
+cette jeune personne renonca d'elle-meme a sa poupee pour s'appliquer
+davantage. Madame de P... que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma
+fille; mais tu etois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des
+poupees. Je la serrai donc jusqu'a ce que tu eusses assez de raison pour
+t'en amuser sans la gater.
+
+Tu sais a present, ma chere amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on
+joindra la tienne a celle des jeunes demoiselles a qui ta poupee a
+appartenu; vois dans quelle classe tu desires etre rangee; si c'est parmi
+ses bonnes ou ses mauvaises maitresses! Ta conduite a venir en decidera:
+elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mere.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec
+sa poupee, by Mme de Renneville
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE ***
+
+This file should be named 7cptf10.txt or 7cptf10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7cptf11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7cptf10a.txt
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7cptf10.zip b/old/7cptf10.zip
new file mode 100644
index 0000000..5344282
--- /dev/null
+++ b/old/7cptf10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8cptf10.txt b/old/8cptf10.txt
new file mode 100644
index 0000000..473011c
--- /dev/null
+++ b/old/8cptf10.txt
@@ -0,0 +1,2991 @@
+The Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec
+sa poupee, by Mme de Renneville
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Conversations d'une petite fille avec sa poupee
+ Suivies de l'histoire de la poupee
+
+Author: Mme de Renneville
+
+Release Date: February, 2006 [EBook #9891]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 28, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPÉE.
+
+
+[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece.
+Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine,
+vous allez avoir le fouet!_]
+
+
+ * * * * *
+
+
+CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPÉE,
+
+SUIVIES DE
+
+L'HISTOIRE DE LA POUPÉE;
+
+PAR Mme. DE RENNEVILLE,
+
+AUTEUR du Petit Charbonnier de la Forêt Noire.
+
+OUVRAGE ORNÉ DE ONZE GRAVURES.
+
+
+ * * * * *
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appelée
+_Mimi_; elle étoit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau.
+Mimi ne désobéissoit jamais à sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle
+prenoit sa poupée, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec
+elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupée,
+était sa fille. La petite maman répondoit pour Zozo, comme on peut le
+croire. Si la poupée répondoit bien, elle étoit récompensée; si elle
+répondoit mal, elle étoit punie.
+
+Dans ces conversations, Mimi répétoit exactement tout ce que lui disoit sa
+mère, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part à ce léger badinage,
+sans que Mimi en fût plus déconcertée. Mimi prenoit aussi un grand plaisir
+à faire la petite maîtresse: Zozo étoit examinée le matin, après dîner,
+quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir
+avant de se coucher.
+
+
+
+
+PREMIÈRE CONVERSATION.
+
+
+Mimi est habillée; elle a déjeuné, et se prépare à faire la toilette de sa
+fille, Mimi questionne ainsi sa poupée:
+
+Zozo, avez-vous pleuré quand on vous a débarbouillée?--Non,
+maman.--Avez-vous lavé vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre
+prière?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donné votre
+papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous
+nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaité le
+bonjour à papa et à maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente
+de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crêpe rose de Zozo, celle qui
+est garnie de fleurs; mais comme elle est déchirée!... C'est vous, Zozo,
+qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre
+pénitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de
+pleurer!--Ma petite maman, je ne déchirerai plus ma robe; jamais,
+jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochée.--Comment, Zozo,
+je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachée!... Fi! que c'est
+laid d'être malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe
+sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.)
+Tournez-vous du côté du mur, et restez là. Oh! la laide! oui, pleurez à
+présent.--Ce sont les confitures qui ont taché ma robe.--Vous raisonnez, je
+crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez,
+encore plus fort! ah! mademoiselle, vous êtes gourmande! je suis bien aise
+de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez
+lire. Si vous dites bien votre leçon, je vous pardonnerai. Voyons, dites
+vos lettres.
+
+ZOZO.
+
+a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z,
+etc.
+
+MIMI.
+
+Bien. Épelez à présent.
+
+ZOZO.
+
+ba, be, bi, bo, bu.
+
+MIMI.
+
+On ne dit pas _bé_, mais _be_.
+
+ZOZO.
+
+ca, ce, ci, co, cu.
+
+MIMI.
+
+C'est très-mal, ça. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle,
+et souvenez-vous-en.
+
+ZOZO.
+
+da, de, di, do, du.
+
+MIMI.
+
+Toujours la même faute! On ne dit pas _dé_, mais _de_. Faites-y donc
+attention!
+
+ZOZO.
+
+fa, fe, fi, fo, fu.
+
+MIMI.
+
+Vous êtes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _fé_.
+
+Mais en voilà assez. Comptez jusqu'à vingt.
+
+ZOZO.
+
+Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
+treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
+
+MIMI.
+
+Combien y a-t-il de voyelles?
+
+ZOZO.
+
+Cinq: a, e, i, o, u.
+
+MIMI.
+
+Et de consonnes?
+
+ZOZO.
+
+Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z.
+
+MIMI.
+
+Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman!
+
+Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois
+jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te
+donnerois de beaux chiffons pour récompenses, tu serois caressée de tout
+le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?--
+Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut être bien sage, et tu en
+auras.
+
+Mimi et Zozo étaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa
+fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut à sa maman, et
+par sa précipitation, renversa sa poupée, qui entraîna avec elle la boîte
+aux joujoux. Jeannette n'étant pas encore prête, Mimi revint auprès de
+Zozo, qu'elle trouva étendue par terre, le nez sur le parquet, et les
+chiffons éparpillés autour d'elle. Elle releva sa poupée, et lui demanda,
+en colère, qui avoit renversé ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous
+mentez, Zozo! personne n'est entré ici. Vous aurez voulu voir les fleurs
+d'or qui sont dans ma boîte. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est
+fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les
+verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, après l'avoir
+fouettée: Ah! ah! je vous apprendrai à mentir! fi! rien n'est si vilain que
+cela! Mimi en étoit là de sa réprimande, quand madame Belmont l'appela de
+nouveau. Après avoir rangé ses chiffons, la petite s'en alla avec
+Jeannette. Elle voulut bien pardonner à Zozo, et l'emmena avec elle.
+
+Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta à sa bonne les grands sujets
+de mécontentement que Zozo lui avoit donnés. Jeannette, qui avoit horreur
+du mensonge, lui raconta l'histoire suivante:
+
+_Le petit Menteur._
+
+Il y avoit une fois un laboureur, nommé Jacques, qui étoit resté veuf avec
+trois enfans, Charles, âgé de six ans, Firmin, âgé de cinq ans, et Jean,
+âgé de quatre ans. Ces trois petits garçons n'étoient point méchans; mais
+Charles étoit gourmand, Firmin menteur, et Jean désobéissant; ce qui
+donnoit beaucoup de chagrin à leur père.
+
+Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires très-grosses
+et très-belles: «Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre
+d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent,
+j'achèterai une veste à Charles, des bas à Firmin, et à Jean des souliers
+pour les dimanches; car j'espère bien avoir 12 fr. de mes poires!»
+
+Jacques, voulant aller travailler, recommanda à ses enfans de se bien
+conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mère, feroit le ménage; et
+surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; «car, vois-tu, mon
+fils, dit-il à Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste
+neuve, ni tes frères des bas et des souliers!» Charles promit de ne point
+toucher aux belles poires, et son père le quitta.
+
+Ces trois petits garçons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la
+mère Marguerite étoit restée dans la maison à faire le ménage, Charles le
+gourmand dit à ses frères: «Voyons donc ces belles poires que notre père
+veut vendre pour m'acheter une veste, et à vous des bas et des souliers»;
+et tous les trois allèrent auprès de l'arbre. Charles, en voyant les
+poires, en eut envie: «J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent être
+bien sucrées! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a défendu!--Bah! une
+seulement; il n'y paroîtra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a
+défendu!--Que tu es bête! mange toujours; il n'en saura rien!» Et voilà
+Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin,
+une pour Jean, et une pour lui.
+
+Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit désobéir ses frères,
+n'avoit pas été aux champs; il s'étoit caché dans un coin du côté du bel
+arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses
+poires. Voulant les éprouver, il les laissa s'éloigner, et fut cette fois
+tout de bon à la charrue.
+
+A l'heure du dîner, le laboureur revint à sa maison: «Je veux, dit-il à ses
+enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au
+marché.» Les trois enfans se regardèrent. «Charles, continua le père, va me
+chercher le panier qui est dans la salle basse.» Charles ayant apporté le
+panier, le laboureur monta à l'échelle, et cueillit ses belles poires.
+Quand il eut fini, il les compta, et dit à ses enfans: «Quelqu'un a mangé
+de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le
+jardin?--Personne que la mère Marguerite, répondit Firmin.--Ce n'est pas la
+mère Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'échelle, et l'arbre
+est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que
+c'est vous tous.» Aussitôt les enfans se mirent à pleurer. «Charles, dit
+Jacques à son fils aîné, parle vrai; en as-tu mangé?--Oui, mon papa,
+répondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as été gourmand, reprit
+Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la vérité, tu ne
+seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mangé une poire?--Non, mon
+papa.--Comment! Charles a mangé tout seul trois grosses poires sans vous en
+donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles?» Charles baissa les yeux et
+ne répondit pas. «Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mangé une aussi»; et, ce
+petit pleura bien fort! «Je te l'avois cependant défendu!--Je ne serai plus
+jamais désobéissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que
+Firmin qui ait craint de me déplaire.... Cependant, il faut que je sache
+quel est celui de vous qui a mangé deux poires: combien as-tu mangé de
+poires, Charles?--Je n'en ai mangé qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une
+aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mangé la troisième? ah!
+c'est peut-être la mère Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien
+l'attraper! Faisons l'épreuve du coq.»
+
+Aussitôt Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'éloigna un
+moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite
+famille sur une ligne, la mère Marguerite à la tête, et il appela chacun à
+son tour pour passer la main sur le dos du coq. «Je verrai, dit-il, quel
+est le coupable; car il ne l'aura pas plus tôt touché que le coq chantera.»
+La mère Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passèrent la
+main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre
+chanter, qu'il n'y toucha pas. «Voyons vos mains, demanda Jacques?» Tous
+présentèrent leurs mains.» C'est Firmin, dit-il, qui a mangé la poire; il
+s'est vendu lui-même: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des
+autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se
+sentant coupable n'a pas osé y toucher! c'est ainsi qu'on prend les
+menteurs!...» Firmin, confondu, se mit à pleurer. «Je n'ai pas pitié de tes
+larmes, lui dit son père; ce n'est pas assez d'être gourmand et
+désobéissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!» Et aussitôt
+Jacques dit à la mère Marguerite de donner le fouet à Firmin.
+
+[Illustration: _Le petit menteur._]
+
+[Illustration: _la Biche blanche._]
+
+Ce même jour, comme le laboureur se reposoit après son travail, entouré de
+ses trois enfans, il fut abordé par un monsieur bien mis, qui le pria de
+lui donner un peu de cidre pour le rafraîchir. Jacques alla lui en
+chercher, et le lui donna de bonne grâce. «Je vous remercie, lui dit
+l'étranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire
+quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est à moi,
+monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en étoit un.
+Hélas! ils me rappellent mon fils! il étoit de l'âge de votre aîné, lorsque
+le bon Dieu le retira du monde. C'étoit un enfant si doux! jamais il
+n'avoit désobéi! il n'étoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que
+lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conservé tous ses joujoux, et j'ai fait le
+serment de ne les donner qu'à un enfant, qui comme lui ne seroit ni
+gourmand, ni menteur, ni désobéissant. Je voudrois bien qu'un des vôtres
+méritât ces jolies choses; j'aime déjà ces petits à cause de vous. Sans
+doute vous en êtes bien content? «Le laboureur secoua la tête, et le
+monsieur soupira! «Vous me faites de la peine, dit-il à Jacques; car je
+vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si,
+pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni
+désobéissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai à
+chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plaît-il?» Le laboureur répondit
+comme il le devoit à tant de bontés; et le seigneur ajouta: «Pour donner à
+vos enfans le désir de se bien conduire, amenez-les à mon château, je leur
+ferai voir les belles choses que je leur destine.»
+
+Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au château du
+seigneur. Ils furent éblouis de la beauté et de la richesse des
+appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit
+passer dans une pièce plus belle que les autres. On y voyoit une table
+couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les
+enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des
+cabriolets, des polichinels, des pouparts, des ménages d'argent, et mille
+autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des
+bonbons, des confitures sèches, du sucre d'orge, et toute sorte de
+friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui
+donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc.
+etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le
+petit Jean! Oh! si on lui eût donné seulement un bâton de sucre d'orge!
+mais il n'y avoit pas moyen!» Tout cela vous appartiendra dans trois mois,
+leur dit le maître du château, si vous n'êtes ni gourmands, ni menteurs, ni
+désobéissans.» Il les fit bien régaler et les renvoya.
+
+De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs
+yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser à
+autre chose. Cependant leur père ne leur recommanda point d'être sages; il
+avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.
+
+Il y avoit déjà deux mois et demi de passés, et les fils de Jacques
+s'étoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea à venir le voir avec
+ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquèrent pas de visiter les beaux
+joujoux du petit monsieur. Firmin ayant aperçu, près de lui, une boîte
+pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que
+personne le vît.
+
+Les trois mois expirés, le laboureur fit mettre à ses enfans leurs plus
+beaux habits, et se rendit au château. Le seigneur les attendoit. «Venez,
+mes petits amis,» leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais
+auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boîte qui manque
+ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui étoit sur la table.
+Firmin rougit prodigieusement, et son père le regarda d'un oeil
+courroucé.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maître du château,
+voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontément!... Son père
+fouilla dans sa poche, et y trouva la boîte; mais elle étoit vide!--Ah!
+c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon
+Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne
+l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et
+les voleurs! ensuite s'adressant à Charles et à Jean: Quant à vous, mes
+petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne
+tout ce qui est sur cette table; vous serez habillés de neuf, et,
+désormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais
+mon fermier: soyez toujours honnête homme.
+
+Jacques, Charles et Jean s'en retournèrent tout joyeux à leur maison.
+Firmin, chassé du château comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez
+son père; car aussitôt qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans
+le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du château! et tous
+couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps
+enfermé, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit mérité! pourquoi
+étoit-il menteur et voleur?
+
+L'histoire de Jeannette avoit duré autant que la promenade. A son retour,
+Mimi causa avec sa poupée; elle parla des enfans du laboureur: As-tu
+entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh!
+que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive
+jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais à propos, pourquoi donc
+restois-tu toujours derrière ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te
+prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur,
+après l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir à la maison,
+et Jeannette s'est fâchée! Si tu recommences encore, tu seras en pénitence,
+je t'en avertis.
+
+La paix étant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour
+l'habiller, parce que madame Belmont allait dîner en ville, et l'emmenoit
+avec elle.
+
+
+
+
+SECONDE CONVERSATION.
+
+
+La dame chez laquelle madame Belmont dînoit ce jour-là, aimoit Mimi à la
+folie; elle voulut l'avoir auprès d'elle à table, et lui donna mille
+friandises. Mimi avoit beaucoup mangé quand on servit un plat de gâteaux
+qui lui plaisaient fort. Sa mère, qui ne la perdoit pas de vue, lui
+défendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en
+apercevoir, et mangea des gâteaux au point d'en être incommodée. Madame
+Belmont se hâta de rentrer chez elle, déshabilla sa fille, et lui fit
+prendre du thé. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant
+mieux, courut prendre sa poupée. Pendant que sa mère lisoit, elle eut avec
+Zozo la conversation suivante:
+
+Venez ici, mademoiselle, que je vous délasse. Jeannette, faites du thé pour
+cette petite gourmande, qui étouffe pour avoir mangé des gâteaux, malgré la
+défense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre
+âge! vous devriez être honteuse!... vous aviez pourtant mangé des macarons,
+du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'être
+gourmande, et désobéissante à sa maman! Je suis sûre que vous avez mangé
+votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demandé du poulet, et
+cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend
+que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu
+sans avoir vidé votre bouche; vous avez répondu à madame B..., ayant aussi
+la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout
+à fait pour boire et pour répondre quand quelqu'un vous adresse la parole.
+
+En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parlé aussi haut
+que les grandes personnes; vous avez disputé avec les filles de madame
+B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arraché les joujoux des
+mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavées? je suis sûre que non!
+Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mène dîner en
+ville! ah! mademoiselle, il faut être plus raisonnable, et surtout retenir
+ce que dit votre maman. Vous êtes une étourdie, je le sais; vingt fois je
+vous ai dit combien il est déplacé de faire telle ou telle chose, et vous
+n'en faites qu'à votre tête.
+
+Je vais à ce sujet vous raconter comment il en a coûté la vie aux petits
+d'une biche, pour avoir négligé de suivre les avis de leur mère. Ecoutez
+bien:
+
+_La Biche blanche_.
+
+Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut
+leur aller chercher à manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes
+enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien
+attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans
+le lui promirent, et la biche alla leur chercher à manger.
+
+Cependant, compère le loup étoit derrière la porte. Aussitôt que la biche
+fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je
+suis votre mère!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits.
+Compère le loup fut bien attrapé, car sa patte étoit grise!... mais le
+malin, l'ayant entortillée d'un linge, revint à la porte: Pan, pan! ouvrez,
+je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitôt le compère
+glissa, sous la porte, sa patte enveloppée de chiffons, et les petits
+ouvrirent étourdiment, sans s'assurer si c'étoit bien la patte de biche
+blanche. Qu'arriva-t-il? compère le loup les croqua tous! Voilà ce que
+c'est! Si ces petits eussent regardé de très-près, ils auroient vu que
+compère le loup avoit enveloppé sa patte; ils n'auroient point été mangés,
+et la biche les auroit retrouvés à son retour.
+
+Si vous faisiez aussi attention à ce que je vous dis sans cesse, ma fille,
+vous ne seriez pas grondée souvent comme vous l'êtes. Allons, je vous
+pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau
+livre, ce sont _les Soirées de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En
+voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour
+avoir des livres afin de s'instruire.
+
+Voilà une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de périr dans un
+canal où elle étoit tombée, se jette après elle pour la sauver. Ici, c'est
+un jeune homme qui vient donner des secours à une pauvre veuve qui, après
+avoir essuyé bien des malheurs alloit être dépouillée du peu qui lui
+restoit.
+
+Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille:
+Viens ici, Mimi, apporte ta poupée, et assieds-toi. Tu as conté tout à
+l'heure une histoire à Zozo, veux-tu que je t'en conte une à mon tour?--Oh!
+oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc:
+
+_Histoire de la petite Fille désobéissante_.
+
+Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle étoit bien
+gentille, mais elle désobéissoit toujours à sa maman! ce vilain défaut lui
+attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux,
+malgré sa défense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son
+étui, et renversoit ses aiguilles. Tantôt c'étoit la pelotte, dont elle
+tiroit les épingles en s'amusant, tantôt le fil qui lui servoit à jouer.
+Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant à sa
+boîte, ou déchiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes étoient tachées
+d'encre, parce qu'elle vouloit écrire, quoique sa maman le lui eût défendu.
+Plusieurs fois Lili s'étoit brûlée en jouant avec le feu, et cela ne l'en
+avoit pas corrigée.
+
+Cette petite avoit renversé sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en
+grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupière; elle s'étoit
+jetée par terre cinq à six fois, d'où on l'avoit relevée avec une grosse
+bosse au front, et, cependant, Lili recommençoit toujours à toucher à tout.
+On la distinguoit de ses frères et soeurs, en lui donnant le vilain nom de
+_désobéissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la désobéissante;
+qui a dit cela? c'est la désobéissante. A cinq ans, Lili étoit encore la
+même. La seule différence qu'il y eût, c'est qu'elle commençoit à sentir
+que ce nom-là n'étoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili
+montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit
+faire, parce que Lili n'avoit pas changé de caractère.
+
+Un jour la maman de Lili dit à sa _bonne_, nommée Victoire, de mener
+promener sa fille. Le temps étoit superbe, et les jours fort longs.
+Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent
+auprès d'une belle pièce de blé, Lili demanda à sa _bonne_ la permission de
+cueillir des bluets: Je le veux bien, répondit Victoire; mais vous êtes si
+désobéissante! vous entrerez dans le blé, vous vous perdrez, et puis, que
+dirai-je à votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au
+bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets!
+Songez, mademoiselle Lili, que les blés sont remplis de petites bêtes qui
+vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en
+prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai
+pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit à dix pas.
+
+Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit à courir pour
+choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot.
+Lili vit d'abord une grande quantité de fleurs qui toutes lui plaisoient;
+elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en
+choisissant, Lili s'éloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupée à
+son tricot, ne s'aperçut pas d'abord que l'enfant n'étoit plus auprès
+d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.
+
+La petite fille se perdit si bien dans ces blés plus hauts qu'elle, qu'il
+lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes
+ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit à pleurer!
+il étoit bien temps! Si elle eût été obéissante, elle ne se seroit pas
+exposée à avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien
+d'autres sujets d'alarmes.
+
+Cependant Victoire tourna tout autour de la pièce de blé pour trouver Lili;
+elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pièce étoit si grande, que
+sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouvé personne qui pût lui
+donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligée, retourna à la
+maison pour dire à sa maîtresse que sa petite fille étoit perdue! Quand la
+maman sut comment la chose s'étoit passée, elle dit à la _bonne_: Je ne
+m'étonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si
+désobéissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sûre; mais elle
+n'aura que ce qu'elle mérite!...
+
+Pendant que Victoire rendoit compte à la maman, Lili se tourmentoit pour
+sortir de la pièce de blé. Elle alloit à droite, elle alloit à gauche, et
+ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jeté les belles
+fleurs dont sa robe étoit remplie, et pleuroit à chaudes larmes!...
+
+En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec
+son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment même, le
+père et la mère s'envolèrent, et lui touchèrent le nez avec leurs ailes;
+Lili fit un cri si perçant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui
+couvoient leurs oeufs tout auprès. Un peu plus loin, la petite mit le pied
+sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de
+se trouver mal.
+
+Indépendamment de ces frayeurs passagères, Lili étoit tourmentée d'une
+manière cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la
+poitrine; car, pour être plus leste, Lili avoit ôté son chapeau, son schall
+et ses gants; les araignées grimpoient à ses jambes, et lui faisoient des
+ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite étoit martyrisée,
+et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en
+apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tête en sifflant, parce que
+Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse
+enfant se croyant morte, perdit tout à fait connoissance, et tomba par
+terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile
+est sans venin.
+
+Cet accident arriva à Lili au bord de la pièce de blé, dont la petite se
+croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit là, ayant
+entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit être, imagina qu'un
+animal sorti du bois voisin s'étoit caché dans cet endroit; il dirigea son
+fusil de ce côté, et déjà couchoit en joue la malheureuse enfant, quand
+heureusement il aperçut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta
+son fusil à terre, et s'approcha d'elle.
+
+L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? «Je m'appelle _Lili_,
+monsieur, répondit la petite tout effrayée!--Et votre papa, comment le
+nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il
+étoit connu de tout le monde.» Le garde fit encore plusieurs questions à
+Lili, auxquelles elle répondit de son mieux.
+
+Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperçus par
+Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa leçon faite;
+elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit à Lili de
+l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite
+qu'il avoit à suivre avec la désobéissante Lili.
+
+[Illustration: _La petite fille désobéissante._]
+
+[Illustration: _La petite fille grossière._]
+
+Le garde étant de retour auprès de la petite fille, lui dit: «Mademoiselle,
+vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que
+vous avez été trouvée dans le blé, et votre papa paiera le dégât que vous y
+avez fait. Si vous êtes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de
+prison au pain et à l'eau, c'est la règle.» Lili voulut demander grâce;
+déjà elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre:
+«Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos
+prières seroient inutiles: je suis les ordres de mes supérieurs. Nous
+autres, nous ne sommes pas désobéissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec
+une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres;
+vous n'en mourrez pas!...» Lili voulut résister; mais le garde la prit sous
+son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit étoit alors tout à fait
+noire.
+
+Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrêta au détour d'une rue fort
+étroite, et posa la petite à terre: «J'ai pitié de vous, lui dit-il, car
+vous êtes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez
+point les voleurs qui sont dans les salles où nous allons passer. Ces
+gens-là ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de
+peur!...» Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les
+yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras,
+et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva à une grille, qui
+s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui
+faisoient beaucoup de bruit, les conduisit à une porte qu'il referma
+derrière eux en tirant d'énormes verroux; il fit de même à une seconde,
+puis à une troisième porte. Arrivé à la quatrième, le garde se baissa bien
+bas pour y entrer: «Grâce à Dieu, dit-il, nous y voilà. Pauvre petite, que
+je vous plains!... Vous avez été désobéissante, mais aussi vous êtes punie
+bien sévèrement!...» Alors, il lui ôta son bandeau. Lili pleuroit si fort,
+qu'elle put à peine voir les objets qui l'environnoient. «Cette chambre
+n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les
+choses nécessaires, parce que c'est la première fois que vous êtes prise
+dans les blés; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien,
+je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera à
+souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chère; car nous ne sommes
+pas riches!» Après avoir achevé ces mots, le garde sortit, et sa femme
+entra presque aussitôt; mais, quelle femme! c'étoit un colosse, et, laide,
+laide à faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux
+rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme
+lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie.
+Après que Lili eut soupé, la femme du garde la coucha sans proférer une
+seule parole.
+
+Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain,
+la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud,
+mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut
+donné à contre-coeur!
+
+Lili resta seule jusqu'au dîner, s'ennuyant à mourir; alors elle regretta
+le petit livre qui lui servoit à apprendre à lire; car, disoit-elle, ce
+livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!
+
+Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'à trois heures, que la
+femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle
+lui adressa la parole: «Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non,
+madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de
+l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence à lire couramment, et
+maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ça.»
+Là-dessus, cette femme sortit. Bientôt après elle rentra, tenant un petit
+livre, et deux mouchoirs à ourler, du fil, un dé, une aiguille. «Tenez,
+mademoiselle, voilà tout ce que je puis faire pour vous;» puis elle laissa
+encore Lili jusqu'à huit heures du soir. Quand elle revint, les deux
+mouchoirs étoient faits, et cousus très-proprement. «Ah! ah! dit la femme
+en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu
+ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne
+coucherez pas ici ce soir....» A l'instant, on entendit ouvrir une porte
+que Lili n'avoit pas aperçue; et, à sa grande surprise, elle vit entrer son
+papa et sa maman!... Qui pourroit dépeindre ses transports à cette vue tant
+désirée!... Lili, fondant en larmes, courut se précipiter dans leurs
+bras!--Serez-vous encore désobéissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh!
+jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonné votre Lili!...--Non,
+ma fille; je vous aimois encore malgré vos défauts, parce que j'espérois
+vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'où va ma
+tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donné de l'argent, pour
+vous empêcher d'aller en prison, et que vous avez été amenée chez nous.
+Lili regarda sa mère avec la plus grande surprise.--Vous avez peine à me
+croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitôt
+cette dame ouvrit la porte par où elle étoit entrée, et Lili reconnut
+parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin
+qu'elle ne s'aperçût pas qu'elle rentroit chez sa mère. Les grosses portes
+par où elle avoit passé n'étoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle
+étoit en prison. La chambre où on l'avoit mise, étant une pièce inutile,
+Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha à
+corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mère tendre et
+raisonnable.
+
+Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur
+extrême bonté; elle promit de ne plus jamais leur désobéir, et on assure
+qu'elle a tenu parole.
+
+
+
+
+TROISIÈME CONVERSATION.
+
+
+Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La
+petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle répondoit
+toujours _oui, non_, tout court. Rentrée à la maison, elle lui en fit des
+réprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle sécha ses larmes; et,
+selon son habitude, elle prit sa poupée, pour répéter avec elle tout ce
+qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses
+auxquelles elle avoit manqué.
+
+Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses à vous dire. Vous avez bien fait, et
+mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous
+l'apprendre. Quand nous sommes entrées chez madame _L._, vous avez fait la
+révérence; c'est bien. Vous avez répondu comme une belle fille, lorsque
+cette dame vous a souhaité le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher
+souvent; vous avez été sage tout le temps que votre maman a été chez madame
+_L._; vous avez remercié poliment quand cette dame vous a donné des bonbons.
+Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous
+avez demandé à boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire à
+maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner
+des confitures, vous avez dit à maman que vous aviez faim, par gourmandise,
+n'est-ce pas? Vous n'osez pas répondre! vous vous êtes tenue fort mal;
+cependant maman vous a frappée deux fois sur le cou! J'ai encore une chose
+à vous dire, Zozo; quand on éternue, on met toujours son mouchoir ou ses
+mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a
+regardée d'un air fâché; vous avez bâillé, parce que la visite de maman
+étoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent
+fois; on ne bâille pas; on ne demande pas à s'en aller, comme vous avez
+fait. Vous mériteriez d'être en pénitence pour cela; vous n'êtes pas polie
+du tout;... vous savez que je vous ai déjà grondée pour la même chose.
+Quand on vous parle, vous répondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal;
+on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_.
+
+Je vais, en vous déshabillant, vous conter une histoire qui vous fera
+connoître combien il est dangereux de désobéir sans cesse à ses parens.
+Ecoutez-moi bien:
+
+_La petite Fanny._
+
+Il y avoit une fois une petite fille, appelée Fanny, qui répondoit
+toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient
+chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la
+maman de Fanny étoient honteux d'avoir une petite fille si grossière!
+Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne
+faites pas la révérence, si vous ne répondez pas poliment quand on vous
+parle, j'appelerai Croque-Mitaine.
+
+La petite Fanny ne faisant pas attention à ce que lui disoit sa maman,
+cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminée, avec son
+grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la
+politesse. Voilà ce qui vous arrivera, Zozo, si vous êtes toujours
+grossière.
+
+Madame Belmont avoit écouté avec attention les remontrances de Mimi à sa
+poupée. Elle voulut profiter des bonnes dispositions où sa fille se
+trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servît en même temps de
+leçon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh!
+oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi à travailler, et surtout ne
+m'interromps pas. Si tu as des questions à me faire, garde-les pour la fin.
+Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et
+puis parce que tu me ferois tromper. Te voilà avertie, écoute à présent.
+
+_La petite Fille grossière._
+
+Monsieur Machaon, médecin, avoit une petite fille nommée Pontie,
+extrêmement belle; mais elle étoit grossière et dédaigneuse! Son papa et sa
+maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient à la corriger de ces
+vilains défauts qui la faisaient haïr; mais ils n'y gagnaient rien. A l'âge
+de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la révérence sans qu'on le
+lui dît; elle regardoit à peine ceux à qui elle parloit. Quand ces
+personnes étoient mal vêtues, c'étoit bien pis! Pontie les examinoit un
+moment d'un petit air dédaigneux, et s'enfuyoit à toutes jambes, sans leur
+répondre. Si, à la promenade, une petite fille venoit obligeamment la
+prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitôt
+les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant
+mal habillé.
+
+M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux
+habits ne font pas le mérite; qu'une petite fille mal mise peut être bon
+sujet, bien douce, bien obéissante, bien savante! Mais, Pontie,
+naturellement grossière, se mettoit tout à fait à son aise, quand la
+toilette ne lui en imposoit pas un peu.
+
+Pontie éprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parlé, elle
+entendoit dire derrière elle: Cette jolie petite fille appartient
+certainement à une femme de la halle; on le voit bien, malgré sa robe de
+mérinos, garnie de poil, et son élégant chapeau; car elle est trop
+malhonnête pour être la fille d'une personne bien élevée: on lui aura prêté
+les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge
+comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de
+lui dire le sujet de son chagrin!
+
+Un jour, cette petite fille étant au Luxembourg, se trouva engagée par
+hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.
+
+Une pension tout entière s'étant mise à jouer à Colin-Maillard, la
+maîtresse, assise sur l'herbe, s'amusa à regarder ses élèves, qui rioient
+du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, à deux pas d'elle, montroit
+assez, par son air, le désir d'être reçue parmi cette belle jeunesse, mais
+elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la
+maîtresse; vous êtes trop gentille pour rester là toute seule à vous
+ennuyer. Une petite fille polie auroit remercié cette dame par une belle
+révérence; mais, point du tout. La grossière Pontie suivit une grande
+demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'éloigna sans répondre et
+sans regarder seulement la dame qui avoit été si obligeante à son égard.
+Cette petite fille est bien mal élevée, dit la maîtresse à une de ses
+pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!
+
+Le jeu ayant duré une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La
+maîtresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon
+coeur, quel âge avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle
+ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin
+d'ici? Non.--Vous êtes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le
+français.--Savez-vous quelque chose de mémoire?--Des vers que mon papa m'a
+appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter
+jusqu'à cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la
+musique?--J'apprends la musique.
+
+Elles en étoient là de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en
+aller, s'avança pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercîmens à la
+maîtresse de pension, et après l'avoir saluée poliment, elle la quitta.
+
+Mimi, dit madame Belmont en s'arrêtant, comment trouves-tu que cette petite
+fille se soit conduite dans cette circonstance?--Très-mal, ma petite maman!
+mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est
+pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon
+histoire.
+
+Lorsque Pontie fut en allée, la maîtresse de pension se mit à parler
+d'elle: Il est impossible, dit-elle à ses élèves, que la petite fille qui a
+joué avec vous, appartienne à la dame qu'elle appelle sa mère, et qui l'est
+venue chercher. Avez-vous remarqué à quel point cette petite fille est
+grossière? Cependant, celle qu'elle nomme sa mère, est polie comme une dame
+du grand monde! C'est sûrement une pauvre enfant qu'elle aura prise par
+charité!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!...
+Si cette petite fille eût été laide et mal mise, on y auroit fait moins
+d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise élégamment
+avec des manières poissardes.
+
+Pontie recevait de temps en temps de fortes leçons de la part des
+étrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne
+se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vêtus communément, mais
+polis, agréables, et, sans balancer, on leur donnoit la préférence sur
+elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur à leurs parens, et vous, ma belle
+demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien
+dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!...
+
+Cette petite étoit non-seulement grossière, mais, comme je l'ai déjà dit,
+elle étoit aussi très-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux
+qu'une autre, parce que son père et sa mère avoient un joli appartement,
+une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit
+jamais vu des gens plus riches que son père et sa mère; elle se croyoit en
+droit de mépriser ceux qu'elle prenoit pour ses inférieurs.
+
+Or, il arriva que son papa et sa maman la menèrent un jour aux Tuileries.
+M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut çà et là
+autour d'eux. Elle fut arrêtée par une dame qui se reposoit sur un banc
+voisin. Cette dame, fort âgée, ne voyoit presque plus! elle étoit vêtue
+bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds à la tête lorsqu'elle lui
+prit la main pour lui parler.--Où sont vos parens, mon petit coeur?--Là,
+sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous
+étiez si petite la dernière fois que je vous ai vue! comme vous êtes
+grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa
+main brusquement, et s'enfuit vers sa mère, à laquelle elle dit qu'une
+_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et
+qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme
+m'auroit peut-être pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa
+maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela,
+madame Machaon regarda du côté que lui indiquoit sa fille, et elle vit une
+dame assez mal mise; mais qui avoit l'air très-respectable. Madame Machaon
+crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord.
+Elle fit à sa fille une forte réprimande sur son éloignement pour les
+personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misère
+couvrent des personnes du premier mérite, tandis que l'or et la soie qui
+plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnêtes gens. Ensuite
+elle se leva pour s'en aller, et passa exprès du côté de la dame mal vêtue.
+M. Machaon ne l'eut pas plutôt vue, qu'il s'écria: C'est madame la duchesse
+de _L.!_... et s'avançant vers elle avec respect, il la salua profondément,
+lui demanda de ses nouvelles, et lui présenta sa femme et sa fille. La
+duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle
+embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.
+
+Quand l'enfant eut quitté la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien
+les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle,
+madame la duchesse de _L._, femme du plus grand mérite, qui a eu un
+équipage, des gens pour la servir, un bel hôtel, de beaux habits, une
+grande fortune enfin, est à présent dans la misère, par une suite de
+malheurs! Faut-il donc la mépriser pour cela?--Je ne savois pas que c'étoit
+une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il
+suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chère enfant, gardez-vous de
+dédaigner le pauvre; car Dieu ne vous béniroit pas!... Soyez aussi polie
+avec tout le monde, car vous n'êtes pas en état de distinguer à qui vous
+avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez à quelqu'un
+qui ne le méritât pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille
+aimable et bien élevée.
+
+Pontie promit à sa maman d'être plus polie à l'avenir, et véritablement la
+rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!
+
+Quelque temps après, cette dame gagna un procès considérable; elle reparut
+dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon
+retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la
+duchesse combla de présens. Pontie devint polie, et tout à fait aimable; et
+la duchesse de _L._ en fit sa favorite.
+
+
+
+
+QUATRIÈME CONVERSATION.
+
+
+Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysées, et
+sur l'avenue de Neuilly. Zozo étoit aussi de la partie. Au retour, Mimi
+prit sa poupée, et lui parla ainsi:
+
+Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort
+mécontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et
+vous avez déchiré votre robe! savez-vous bien que vous me coûtez beaucoup
+d'argent; je n'en ai plus pour mon ménage; vilaine petite fille que vous
+êtes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un
+chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous êtes sale! aussi vous
+vous êtes traînée dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez
+noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle,
+avez-vous quitté maman aux Champs-Elysées? pourquoi, malgré sa défense,
+avez-vous joué avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah!
+vous êtes désobéissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah!
+ah! vous l'avez bien mérité! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassée,
+une robe déchirée!... les enfans sont ruineux, en vérité!... En rentrant,
+comment avez-vous demandé à boire? Jeannette, donnez-moi à boire, sans dire
+s'il vous plaît, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous élève?
+Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois
+avec un ton fort malhonnête! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner
+que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonté!... Voyons un
+peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions
+sur cela. Qu'est-ce que Saturne?
+
+ZOZO.
+
+Il est fils du ciel et frère de Titan.
+
+MIMI.
+
+Et Jupiter?
+
+ZOZO.
+
+C'est le fils de Saturne et de Cybèle.
+
+MIMI.
+
+Quels sont les frères et soeurs de Jupiter?
+
+ZOZO.
+
+Cérès et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses frères.
+
+MIMI.
+
+Qu'est-ce que Cérès?
+
+ZOZO.
+
+La déesse des blés.
+
+MIMI.
+
+Qu'est-ce que Jupiter?
+
+ZOZO.
+
+Le dieu du ciel.
+
+MIMI.
+
+Quel est le dieu de la mer?
+
+ZOZO.
+
+Neptune.
+
+MIMI.
+
+Et celui des enfers?
+
+ZOZO.
+
+Pluton.
+
+MIMI.
+
+Qu'est-ce que Junon?
+
+ZOZO.
+
+La soeur et la femme de Jupiter.
+
+MIMI.
+
+C'est fort bien! en voilà assez. Prenez votre ouvrage à présent. Si vous
+êtes bonne fille, demain je vous achèterai un chapeau. Faites cet ourlet
+bien droit, et à petits points.
+
+Pendant ce dialogue, madame Belmont s'étoit déshabillée. Elle prit son
+ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir auprès d'elle. Mimi, lui
+dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une
+petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des emplètes. Je veux,
+aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est
+jolie et sage comme un petit ange.
+
+_La petite Marchande._
+
+Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six
+ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit à vendre du fil, du ruban,
+et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa
+petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'étonne, Mimi,
+dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est
+bien jeune; mais Blanche n'étoit pas un enfant ordinaire. Cette petite
+savoit très-bien lire; elle connoissoit toutes les étiquettes de la
+boutique. Quand sa maman étoit occupée, Blanche servoit ceux qui venoient
+acheter du fil, des épingles, du ruban, etc., avec une grâce charmante;
+elle étoit surtout complaisante et polie à faire plaisir. Sa vivacité, ses
+grâces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit
+exprès de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la
+boutique fut achalandée, c'est-à-dire qu'il y vint un grand nombre de
+personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur.
+Ce n'est pas que sa maman ne s'entendît pas au commerce, au contraire, elle
+étoit douce, aimable, gracieuse: c'étoit elle enfin qui avoit élevé
+Blanche; mais on s'intéressoit davantage à la petite fille à cause de sa
+jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer
+volontairement à des occupations sérieuses!... aussi chacun parloit de la
+petite marchande; on l'élevoit au ciel.
+
+Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au
+contraire, elle étoit extrêmement modeste, et elle paroissoit même ignorer
+l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche
+prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son
+ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des
+mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises
+pour les enfans, non pas pour s'apprendre à travailler, mais pour vendre,
+car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande étoit
+payée par sa maman comme une ouvrière: un ourlet, deux liards; une chemise
+d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste.
+Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois
+l'année, au commencement de l'été et au commencement de l'hiver, pour
+s'acheter les choses dont elle avoit besoin.
+
+Malgré ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour étudier. Sa
+mère la faisoit lire deux fois le jour, et un maître venoit lui apprendre à
+écrire et à compter. En peu de temps, et par son application, la petite
+marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-à-dire pour écrire le
+nom et le prix des marchandises que l'on vendoit.
+
+En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mère,
+qui l'aimoit à la folie! Bientôt la petite marchande eut occasion de faire
+connoître à quel point elle étoit raisonnable. Sa maman étant tombée malade
+très-sérieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle
+eut la discrétion de ne point dire que sa mère gardoit le lit, de sorte
+qu'on la croyoit toujours près d'elle. La bonne se mêloit du ménage; elle
+soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les
+acheteurs. Enfin la maman se rétablit; elle trouva la boutique aussi
+florissante qu'elle l'avoit laissée. Cette bonne mère reconnut avec plaisir
+qu'elle devoit à sa fille la conservation de ses pratiques.
+
+Blanche devoit éprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le
+malheur de perdre sa mère à onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais
+elle avoit assez de raison pour modérer sa douleur, dans la crainte
+d'éloigner ceux qui venoient à sa boutique. Blanche reparut en grand deuil,
+triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mère. Une
+de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison.
+Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite,
+fut en état de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur
+l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la réputation de la petite
+marchande étoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut
+à son joli caractère et à sa bonne conduite.
+
+Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui
+raconter; la soirée s'étoit passée trop vite à son gré, et l'heure à
+laquelle elle avoit habitude de se coucher étant sonnée, sa maman la fit
+mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont étant indisposée, garda sa
+chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mère, ne voulut pas la laisser
+seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps à quelque
+chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupée, prit et laissa vingt
+fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire,
+elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet étoit si
+drôle avec cette coiffure, que sa petite maîtresse rit aux larmes en le
+regardant. Comme le jeu plaisoit à Mimi, elle voulut finir la toilette de
+minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine à lui mettre un
+collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint à la robe, Minet voulut
+s'enfuir!... Cependant Mimi avoit résolu d'en venir à son honneur. Elle
+prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de
+peine; mais quand ce vint à l'autre, Minet miaula, jura à faire trembler,
+parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets!
+elle étoit contrariée de ne pas le trouver assez complaisant pour se prêter
+à ses fantaisies.... Voyant qu'il lui étoit impossible de lui faire mettre
+la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatienté d'être
+tourmenté ainsi, profita d'un moment où il étoit libre pour se sauver sous
+le lit; mais la petite, l'ayant attrapé par la queue, le tira de toutes ses
+forces. Le chat, déjà en colère, se retourna avec vivacité, et lui
+égratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'échappa malgré elle.
+Mimi se mit à pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait.
+
+[Illustration: _Le Chat coiffé._]
+
+[Illustration: _Le méchant petit garçon._]
+
+Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant
+courir Minet en robe traînante, et coiffé si joliment!--Pourquoi
+pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a
+égratignée!...--Cela m'étonne; il est si doux! tu lui as donc fait du
+mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tiré par la queue; mais
+c'est que je voulois le retenir!... Au même instant, Minet parut affublé du
+bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empêcher de sourire.
+Elle appella le chat, le débarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux,
+elle se mit sur son séant, fit venir Mimi auprès d'elle, et lui raconta
+l'histoire suivante:
+
+_Histoire de Marinette._
+
+Il y avoit une petite fille, nommée Marinette, qui, toute jeune, annonçoit
+un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma
+bonne amie, les pauvres bêtes que tu te plais à tourmenter, ont comme toi
+de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment
+petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un
+petit chien à qui on casseroit une patte, éprouveroit les mêmes douleurs
+que le plus gros de son espèce. Une mouche dont on arrache les ailes se
+plaint à sa manière; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut
+frapper l'oreille.
+
+Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, crèveroit un oeil à un âne,
+couperoit la tête d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et
+feroit mille autres cruautés de cette espèce par simple passe-temps? on le
+fuiroit comme un monstre redoutable à l'espèce humaine, parce qu'on ne
+pourroit croire qu'il fût capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son
+coeur n'étoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique à toi, Marinette,
+continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre
+des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes,
+et leur couper la tête? Est-ce la facilité que tu as à détacher ces parties
+de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point?
+Si tu penses ainsi, ma chère, tu t'abuses; vois les précautions que l'on
+prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le
+laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et
+jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout être vivant, ma chère
+amie, est susceptible de la même sensibilité, et c'est être barbare de se
+faire un jeu d'ôter la vie même à un insecte.
+
+Ces excellentes leçons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit
+d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eût fait d'un morceau de
+carton.
+
+Un jour, madame de Lime, sa maman, céda à sa prière, en prenant un joli
+chat, à poil long, blanc comme la neige. On cherchoit à intéresser
+Marinette à ces petits êtres, par la vue journalière de leurs gentillesses.
+
+D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais
+bientôt, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres
+choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le
+tapoit de la bonne manière, et, si madame de Lime n'étoit pas là pour le
+protéger, _Bibi_ avoit les pattes tortillées, les poils arrachés, et force
+soufflets: Marinette en colère ne le ménageoit pas.
+
+Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualités de ce
+fidèle animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nommé
+_Pouf_. Il devint bientôt l'ami de la maison, et s'attacha surtout à la
+petite, quoiqu'elle le maltraitât souvent.
+
+Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, étant à la promenade dans un
+jardin public où il y avoit beaucoup de monde, se trouvèrent séparés de
+leur fille. Qu'on juge de l'inquiétude de ces bons parens!... Ils
+s'aperçurent aussi que _Pouf_ n'étoit plus avec eux. Ils cherchèrent
+partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux à
+la nuit, bien affligés. Marinette étoit arrivée avant eux à la maison:
+_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitôt qu'il avoit eu
+perdu ses maîtres.
+
+Si la petite fut bien embrassée, le chien intelligent et fidèle eut aussi
+sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gré du service qu'il
+lui avoit rendu.
+
+Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit
+beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le
+flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchée de pain à ce bon
+animal. _Pouf_ venoit auprès d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la
+patte, lui léchoit les mains; la méchante enfant répondoit à ces signes
+d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit
+alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre
+chien. Cependant les duretés de cette petite fille ne rebutèrent point le
+fidèle _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maître que j'aime;
+je dois t'aimer aussi.
+
+Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les
+jours, malgré la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de
+sacrifiés à ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensée
+m'en révolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit
+moineau. Marinette lui attacha un ruban à la patte, et le fit voler comme
+un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout étourdi; le chat
+sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'affligée de
+cette aventure; mais sa maman étant survenue, et ayant appris ce qui venoit
+de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit
+bien mérité!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'étoit une méchante que cette
+demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en
+empêcherai bien!
+
+Dès ce moment, il fut défendu à la méchante Marinette de prendre des
+mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de
+toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'être punie
+sévèrement.
+
+Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'étoit pas encore attendri une
+seule fois sur le sort des petits malheureux qui étoient tombés entre ses
+mains, lorsqu'un événement qui arriva à cette époque la changea tout à
+coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit été dure jusqu'alors.
+
+J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidèle, lui témoignoit la plus
+vive affection, malgré les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir.
+On eût dit même qu'il avoit pour elle une préférence marquée; soit que
+l'enfance intéresse jusqu'aux animaux mêmes, soit qu'élevés ensemble, ce
+chien eût pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame
+de Lime.
+
+Quelques affaires étant survenues à M. de Lime, la petite famille fut
+obligée de faire un voyage, à 60 lieues de sa demeure habituelle. Il étoit
+impossible d'emmener le fidèle _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et
+malgré les signes d'une douleur bien sincère, le chien resta à la maison.
+
+Privé de ses chers maîtres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il
+se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couché constamment sur une
+robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissée par mégarde sur un
+fauteuil.
+
+Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il étoit dévoré par une
+fièvre ardente, qui causa sa mort. La famille étant revenue, ce bon chien
+rassembla toutes ses forces, pour témoigner à ses chers maîtres combien il
+étoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de
+Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme
+pour lui dire un dernier adieu, il expira.
+
+Marinette pleura amèrement son cher _Pouf_!... Cette mort singulière avoit
+fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut
+toujours bonne pour les pauvres bêtes qui se trouvèrent dans sa dépandance,
+et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans
+ses jeunes années.
+
+Maman, dit Mimi à madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les
+chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois
+davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie à son
+maître, ou mourir pour lui prouver sa fidélité, soit du chagrin de l'avoir
+perdu, soit pour ne pas abandonner le dépôt confié à sa garde.
+
+--Maman, les chats ne sont pas si attachés que les chiens?--Ma fille, ils
+le sont aussi à leur manière; mais leur attachement est moins désintéressé,
+moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a
+beaucoup d'instinct, et il est parfois très-aimable. Sans m'arrêter à
+chercher ceux d'entre les animaux qui méritent particulièrement nôtre
+affection, je répéterai qu'en général, il faut les traiter tous avec
+douceur, leur donner le nécessaire, puisqu'ils sont dans notre dépendance,
+et ne jamais leur faire de mal, à moins d'y être forcé par la
+nécessité.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Hélas! oui,
+il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur
+donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela
+me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux,
+maman, tant mieux!...
+
+_Le méchant petit Garçon._
+
+Paul étoit un jeune homme querelleur et méchant; aussi il n'étoit aimé de
+personne à cause de ses mauvaises qualités. Son plus grand plaisir étoit de
+faire du mal à tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien
+dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de bâton; il
+se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenêtres; quelquefois
+même il leur coupoit les oreilles et la queue; c'étoient pour lui des
+gentillesses.
+
+Un jour il attela un chien à un chariot qu'il avoit chargé de pierres: Tu
+es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce
+que ce petit animal ne pouvoit pas traîner ce chariot, dont la charge
+excédoit ses forces.
+
+Sur ces entrefaites, Nicolas, père de Paul, arriva par hasard. Témoin de la
+cruauté de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant à une grande
+voiture, il lui ordonna de la traîner. Paul, incapable de remuer seulement
+cette lourde masse, assura son père que cela lui étoit impossible. Nicolas,
+sans l'écouter, prit un fouet, et lui en donna sans miséricorde. Le petit
+garçon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son
+père. Paul ne répondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas,
+penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi à
+la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'à
+toi? Tu ne dois faire du mal à aucun être vivant, si tu ne veux, à ton
+tour, être maltraité toi-même: souviens-toi de cela!
+
+Paul oublia bientôt cette leçon. Quelques semaines après, une hirondelle
+lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes après
+les autres. Son père découvrit encore ce nouveau trait de cruauté. O Dieu!
+dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'être le père d'un enfant qui
+sera peut-être un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transporté
+de colère, il se rendit auprès de Paul, et lui dit: Méchant enfant! ne
+t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux,
+ou que tu serois cruel envers un être vivant, quel qu'il fût, je le serois
+de même envers toi? Tu as arraché sans pitié les plumes de ce petit oiseau,
+et ses cris plaintifs n'ont pas ému ton coeur de roche!... Je veux te
+donner une idée des douleurs excessives que tu as causées à cette innocente
+créature.... En même temps, Nicolas saisit le méchant Paul par les cheveux,
+et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais
+personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur.
+
+Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle méchanceté, un homme de mérite,
+qui en fut témoin, la lui reprocha avec amertume; il lui prédit un avenir
+funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque
+jour le châtiment des souffrances que vous faites endurer à ces animaux,
+que Dieu n'a donnés à l'homme que pour être sa joie et sa satisfaction. Si
+jamais vous éprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous
+dis aujourd'hui.
+
+Paul se moqua des remontrances et des prédictions de l'honnête homme qui
+lui parloit. Il continua d'être cruel envers les animaux, et finit enfin,
+comme cela devoit être, par être barbare avec ses semblables. Il fut même
+sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses défauts.
+
+Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la
+première bataille où il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux
+jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit
+ensuite, lui arrachèrent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier
+appareil sur ses blessures, l'aumônier du régiment, ecclésiastique pieux et
+zélé, cherchoit à lui inspirer du courage et de la patience; mais les
+douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations
+tout à fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautés
+qu'il avoit exercées dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela
+aussi la prédiction qui lui avoit été faite par l'ami de son père: Ah!
+s'écrioit-il, qu'ai-je fait! je sens à présent la grandeur de ma faute!
+Dieu est juste; il me punit comme je l'ai mérité....
+
+Paul, tout estropié, vécut encore dix ans, allant de ville en ville pour
+recueillir quelques aumônes. Cette vie misérable n'étoit encore rien en
+comparaison des reproches qu'il s'adressoit à lui-même; car de tous les
+maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir mérité les peines que
+l'on souffre.
+
+Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi à ses
+joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec
+sa poupée. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai
+interrogée. Voyons un peu si vous êtes bien savante. Combien y a-t-il de
+jours dans l'année?
+
+ZOZO.
+
+Trois cent soixante-cinq.
+
+MIMI.
+
+Dans le mois?
+
+ZOZO.
+
+Trente, ou trente-un.
+
+MIMI.
+
+Dans la semaine?
+
+ZOZO.
+
+Sept.
+
+MIMI.
+
+Nommez-les.
+
+ZOZO.
+
+Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.
+
+MIMI.
+
+Combien y a-t-il de mois dans l'année?
+
+ZOZO.
+
+Douze.
+
+MIMI.
+
+Nommez-les.
+
+ZOZO.
+
+Janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre,
+octobre, novembre, décembre.
+
+MIMI.
+
+C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une pièce neuve pour
+votre récompense. Venez, que je vous embrasse.
+
+Mimi et Zozo répétoient toujours à peu près les mêmes choses: c'étoient des
+leçons de lecture ou de politesse: Mimi étoit l'écho de sa mère.
+
+Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume,
+sa maman la fit venir auprès d'elle pour lui conter une _histoire_, chose
+qu'elle aimoit par-dessus tout.
+
+Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire à te
+raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir auprès de sa maman
+comme une fille raisonnable, et madame Belmont commença ainsi.
+
+_Le revenant._
+
+Il y avoit une fois une petite fille, nommée Lolotte, qui avoit peur de son
+ombre. Elle n'auroit pas été seule, sans lumière, la nuit, dans un lieu
+obscur, pour un trésor!...
+
+Lolotte étoit âgée de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la
+porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on
+pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle étoit couchée. Depuis un
+an que cette petite avoit quitté la chambre de sa mère, il ne lui étoit
+rien arrivé de fâcheux.
+
+Une nuit, cependant, Lolotte fut réveillée en sursaut par un vacarme
+effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit à plaisir le déjeuner de
+porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tête dans son lit, et
+se couvrit de sa couverture: elle étoit plus morte que vive, et n'osoit pas
+même respirer....
+
+Ce bruit ayant cessé, un autre aussi extraordinaire lui succéda. Lolotte
+entendit distinctement tomber une chaise et un guéridon, et sauter en
+éclats la carafe et le gobelet qui étoient dessus. Cette fois la petite
+crut que la maison tout entière étoit tombée sur elle.... Tremblante de
+tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle;
+mais elle vit un monstre, gros comme un éléphant, qui faisoit des grimaces
+effroyables; elle crut même qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour
+l'étrangler....
+
+La crainte de la mort donna à Lolotte la force de sauter en bas du lit pour
+se cacher dans la ruelle: sa tête étoit tout à fait perdue. Lorsqu'elle eut
+mis machinalement les deux pieds à terre, elle se sentit arrêtée par sa
+chemise.... Pour le coup, Lolotte crut être au pouvoir de _l'esprit_; elle
+fit un cri perçant, et tomba sans connoissance....
+
+Cependant la _bonne_ s'étoit réveillée au bruit. Elle entra avec de la
+lumière, vit Lolotte évanouie, accrochée par sa chemise à un clou de sa
+couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_
+resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la pâleur de la mort
+sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit
+revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dégât qui s'étoit fait.
+Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre
+dans son lit, et qu'elle en étoit bien sûre....
+
+Les gens raisonnables, qui savent très-bien qu'il n'y a point de
+_revenans_, cherchent à s'instruire de la cause d'un bruit quelconque
+qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se
+plaisent à croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte
+leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une réponse aussi
+peu vraisemblable.
+
+Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'établit entre elle et sa mère
+le dialogue suivant: «Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es
+arrivé.--Maman, je ne le sais pas moi-même.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce
+n'étoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crié, pourquoi t'es-tu
+trouvée mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a précipitée du
+lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis
+sûre, est venu dans ma chambre; il a brisé vos porcelaines, renversé la
+chaise, le guéridon, et fracassé le verre et la carafe. Je sais
+qu'effectivement il est arrivé cette nuit quelque chose d'extraordinaire;
+mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte
+ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas à ta
+mère. Je vois ce que c'est, tu as fait un rêve qui t'a troublé l'esprit:
+conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'étois à
+peine couchée, lorsque j'ai entendu casser tout à la fois les tasses et les
+soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la
+tête dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai
+regardé à travers les rideaux, et j'ai vu un animal énorme pour la
+grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux
+étoient comme deux lumières qui éclairoient toute la chambre. J'osois à
+peine respirer; tout à coup ces deux lumières ont disparu; j'ai entendu
+alors remuer les volets de la fenêtre, et quelque chose de pesant s'est
+élancé contre le mur, et est retombé lourdement. C'étoit bien un
+_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaînes qu'il traînoit....--Mais
+pourquoi n'as-tu pas appelé?--Je n'en avois pas la force; ma langue me
+refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a été tranquille; mais
+bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçus un spectre effrayant qui se
+tenoit près des rideaux de ma fenêtre; il me paroissoit tantôt grand,
+tantôt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je
+fis même quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes
+couvertures; mais je perdis tout à fait la tête quand je vis l'_esprit_
+venir à moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a précipitée en bas
+de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais,
+jamais, je ne coucherai dans cette chambre, où il revient des
+_esprits_!...»
+
+On ne contraignit point Lolotte à coucher dans sa chambre la nuit suivante;
+car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbuté dans cette pièce.
+
+La première chose qui étoit venue à l'idée du papa et de la maman, c'est
+que la petite s'étoit levée en rêvant, et s'étoit effrayée elle-même en
+renversant le guéridon, sur lequel étoient le gobelet et la carafe. Cette
+pensée, assez vraisemblable une fois adoptée, tout le reste s'expliquoit
+aisément; car on avoit trouvé Lolotte accrochée par sa chemise en voulant
+descendre de son lit. Ce n'étoit donc rien, ou presque rien.
+
+Le papa qui vouloit prouver à sa petite fille, que rien n'arrive dans le
+monde sans une cause simple et naturelle, décida que Lolotte coucheroit
+auprès de sa mère, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit
+suivante. Cette mesure étoit d'autant plus sage, que par-là on s'assuroit
+si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui
+auroit pu arriver. D'un autre côté, le papa lui prouvoit, en couchant dans
+cette chambre, qu'il n'y avoit rien à craindre; car personne ne s'expose
+volontairement à un danger certain.
+
+Le soir étant venu, Lolotte coucha auprès de sa mère, comme il avoit été
+résolu, et elle dormit fort bien. Quant à son père, il ne tarda pas à être
+réveillé par un bruit qui l'étonna, et le fit mettre sur son séant: il
+entendit casser un carreau!... Comme il étoit dans le premier sommeil, il
+s'imagina que c'étoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenêtre pour entrer
+dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisée et
+même toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixés sur la
+fenêtre, rien ne lui annonça qu'un homme cherchât à s'introduire dans sa
+demeure, et, par réflexion, il rit en lui-même d'avoir pu seulement arrêter
+sa pensée à une chose aussi impossible, puisque son appartement étoit au
+troisième étage. A la vérité, il y avoit un toit de communication qui se
+trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.
+
+Le père de Lolotte faisoit toutes ces réflexions, lorsqu'un nouveau bruit
+se fit entendre. Ayant tourné les yeux de ce côté, tous ses doutes furent
+éclaircis: il vit le voleur! car c'en étoit un, ou plutôt l'_éléphant_, le
+_spectre_ de la veille. Un couvercle étant tombé, le père de Lolotte
+aperçut un chat qui, s'étant effrayé, cherchoit à s'enfuir, tenant à sa
+gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.
+
+Comme il importoit au papa de désabuser sa fille, il sauta légèrement du
+lit, et boucha la fenêtre. On réveilla la petite; elle vit le chat, qui
+avoit encore son vol à la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la
+bonne avoit trouvé la fenêtre ouverte, circonstance qui s'étoit échappée de
+sa mémoire.
+
+Dès lors Lolotte fut guérie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans
+la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la
+chose qui l'inquiétoit; elle s'assuroit par-là qu'elle auroit eu tort de
+s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle étoit, devint
+hardie et courageuse la nuit sans lumière.
+
+Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achevé son histoire, je serois bien comme
+Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon
+mouchoir que j'ai laissé sur ma bergère, auprès de mon lit. Mimi y alla sur
+le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la
+chambre, et s'avançant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un
+tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri!
+Madame Belmont courut à elle avec une lumière, et la trouva tout en larmes!
+T'es-tu blessée, ma fille? lui demanda cette tendre mère!--Non,
+maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de
+quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as déjà oublié comment Lolotte s'est guérie
+de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marché avec précaution, et
+qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porté la main, tu
+aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es
+encore trop enfant pour faire ton profit de la leçon que je t'ai donnée:
+remettons-en l'effet à un autre temps.
+
+Piquée d'être appelée _enfant_, Mimi chercha mille prétextes dans la soirée
+pour aller sans lumière, dans le salon, dans la salle à manger, et dans les
+cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle
+recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la
+petite qui pût lui faire du mal. Mimi étoit si fière de sa victoire, qu'il
+fallut se fâcher pour l'empêcher de courir de côté et d'autre dans les
+ténèbres, au risque de se casser la tête.
+
+Toute joyeuse de s'être conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui
+conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chère petite
+maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tôt; contez-moi une histoire,
+je vous prie. Madame Belmont devoit une récompense à sa fille pour avoir
+vaincu sa timidité--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:
+
+_Histoire de Maximilien_.
+
+Celui qui veut être heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire
+tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que
+tu voudrois qu'on fît pour toi-même_.
+
+Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chère Mimi,
+qui te prouvera que Dieu récompense toujours les hommes pieux et
+bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.
+
+On voit en Alsace un ancien château fort, appelé _Sternberg_. Il étoit
+habité autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa
+plus tendre affection.
+
+Maximilien, c'étoit le nom de cet enfant chéri, étoit vif, aimable, actif,
+laborieux; il mettoit son bonheur à se livrer à l'étude, à faire du bien
+aux pauvres, et à contenter son père et sa mère; sa piété filiale le
+faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui
+lui avoient donné le jour.
+
+Maximilien qui, comme nous l'avons déjà dit, ne cherchoit qu'à s'instruire,
+aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays
+étrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont répandus sur la
+surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage
+de cet enfant, qui témoignoit à son père le désir de voyager lorsqu'il
+seroit grand.
+
+Le comte ayant des affaires qui l'appeloient à Paris, résolu d'emmener son
+fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au delà de toute
+expression, il attendoit avec impatience le jour du départ. Ce moment si
+désiré arriva enfin.
+
+Dès que le petit Maximilien eut perdu de vue le château de _Sternberg_, et
+qu'il fut arrivé à la première ville, il lui fut impossible de contenir sa
+joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les
+beaux pays qu'il alloit parcourir.
+
+Lorsqu'ils furent éloignés d'une journée de _Sternberg_, ils prirent un
+chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort épais, dans lequel
+ils s'égarèrent; le jour étoit sur son déclin.
+
+Arrivés au milieu de cette sombre forêt, ils furent entourés par des
+brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversèrent d'abord le cocher; les
+chevaux s'arrêtèrent.
+
+Dans l'instant, six voleurs armés jusqu'aux dents se saisirent de la
+voiture, et massacrèrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur
+vendit chèrement sa vie; car il en blessa deux grièvement. Ils jetèrent
+hors de la voiture le pauvre Maximilien qui étoit légèrement blessé, et,
+pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres
+dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siège pour servir de cocher, et
+bientôt ils disparurent.
+
+L'infortuné Maximilien, pénétré de douleur, se traînoit çà et là, et
+conjurait à haute voix le Seigneur de vouloir bien le délivrer du danger où
+il étoit.
+
+Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette forêt, entendit la voix
+plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers
+les autres, comme il désiroit qu'on se conduisît envers lui; ainsi il ne
+délibéra pas long-temps sur le parti qu'il avoit à prendre. Il courut du
+côté d'où partoient les gémissemens, et trouva notre malheureux enfant,
+blessé et pouvant à peine se soutenir. L'honnête charbonnier mit de son
+mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea
+ensuite sur ses épaules, et le porta à sa chaumière qui étoit à une
+demi-lieue, et située dans le plus épais du bois.
+
+François, c'étoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne
+nourrissoit qu'en se livrant chaque jour à un travail pénible; mais il
+avoit appris de bonne heure à se contenter de peu, et à remercier Dieu des
+moindres faveurs qu'il en recevoit.
+
+Ses enfans, élevés dans ses principes, étoient toujours joyeux. Nourris
+d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des
+rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur
+de l'espèce humaine, n'étoient entrés dans leurs coeurs.
+
+Arrivé à sa cabane, François déposa sur un banc le petit Maximilien, et dit
+à ses enfans: Je vous amène un frère, mes bons amis. Cet enfant est bien
+malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son père, et lui-même seroit
+probablement mort cette nuit, si le hasard n'eût guidé mes pas dans
+l'endroit où il étoit. Joignez-vous à moi pour remercier Dieu du bonheur
+que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de
+rendre cet enfant à ses parens si je puis les découvrir, sinon de le garder
+et de l'élever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un
+frère? Tous s'empressèrent de répondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre
+coeur! en même temps il lui prodiguèrent les caresses les plus touchantes,
+et lui dirent: Petit frère, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien.
+Notre père vous aime déjà autant que nous; il ne faut pas pleurer!
+Maximilien s'efforça de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon
+François, et les bons frères que la fortune venoit de lui donner; mais dans
+son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable
+père!
+
+Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne,
+leur mère, et femme de François, arriva portant sur ses épaules une charge
+de bois sec. François la prit par la main, et lui raconta la triste
+aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas
+moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le
+septième; mais Dieu nous bénira à cause de lui! Anne avoit un bon coeur;
+elle dit à son mari qu'à sa place elle en auroit fait tout autant, et
+caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la
+confiance à cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu à peu à
+ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement à
+l'affection et à la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit
+reçu dans son sein.
+
+Cependant le bon François ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa
+famille, et de tâcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans
+l'intention de le rendre à sa mère; mais ce jeune enfant, qui n'avoit
+jamais entendu appeler son père que monsieur le comte, ne put dire le nom
+de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer à cet
+espoir, et attendre tout du temps.
+
+Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le château de son
+père il n'avoit point été accoutumé à la délicatesse; c'est pourquoi il
+s'habitua bien vite à la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte
+partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux
+de son père nourricier, et ceux de ses frères adoptifs; aussi il étoit
+chéri de tous! Anne bénissoit l'heure et le jour où il étoit entré dans la
+maison! Maximilien, quoique fort jeune, étoit bien plus savant que ses
+frères! aussi les soirs, quand la journée étoit finie, il leur racontoit
+quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son
+père: c'étoient toujours de bons et honnêtes enfans, bien pauvres, qui, par
+leur application au travail, étoient ensuite devenus riches. Le charbonnier
+admiroit le bon sens de cet enfant, et il étoit enchanté de son esprit.
+
+Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frères en
+les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives à la
+portée des enfans; enfin, s'étant procuré quelques livres, il acheva
+d'apprendre à lire et à écrire, et servit de maître à ses frères.
+
+Notre jeune comte devint bientôt l'enfant chéri de cette pauvre famille,
+qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagné par
+un travail opiniâtre et peu lucratif.
+
+Maximilien oublia son premier état, mais il n'oublia ni son père, ni sa
+mère. Lorsque dans la solitude, il se représentoit le comte massacré par
+des brigands, des larmes brûlantes inondoient ses joues; il élevoit les
+yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'âme de ce
+père chéri! Lorsque François le trouvoit occupé de ce pieux devoir, il
+prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage
+abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu....
+
+Cependant la mère de Maximilien, n'ayant point reçu de nouvelles de son
+mari ni de son fils, étoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage
+pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-être lui faire retrouver
+ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le
+hasard voulut qu'elle entrât dans la même forêt où son mari avoit été
+assassiné.
+
+La chaleur étoit excessive ce jour-là. La comtesse descendit de voiture
+pour se reposer un moment. Le premier objet qui se présenta à elle fut un
+jeune et joli enfant qui dormoit à l'ombre. Elle l'examina avec
+attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!
+
+Cet enfant étoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, près de là,
+s'occupoit à faire des fagots. Henri, c'étoit le nom de l'enfant, se
+réveilla, et parut étonné de voir une belle dame à côté de lui. La comtesse
+le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pièce d'or.
+
+Le charbonnier étant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa à lui:
+Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci,
+je le ferai élever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le
+regarderai comme mon fils.
+
+Ce que vous me proposez, Madame, répondit François, mérite toute ma
+reconnoissance; mais, grâce à Dieu, mes enfans ont en moi un père qui bien
+qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en
+séparerai point, et je tâcherai d'en faire de bons et laborieux
+cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour
+répondre à votre désir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui
+n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a
+perdu son père; il a été élevé dans l'abondance, et mérite un sort plus
+brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur
+récompensera votre générosité par d'abondantes bénédictions. Où est cet
+enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. François répondit à cette dame
+qu'il alloit paroître dans le moment; aussitôt la femme du charbonnier
+amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutôt vu, que le reconnoissant
+pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son côté,
+Maximilien vola dans les bras de sa mère, et passant ses deux bras autour
+de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.
+
+[Illustration: _Histoire de Maximilien._]
+
+[Illustration: _Céleste et ses Frères._]
+
+La comtesse et son fils restèrent long-temps embrassés; la joie, le
+saisissement, de tristes souvenirs causés par l'assurance de la perte du
+comte, les empêchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des
+larmes. Le bon charbonnier et sa femme, présens à ce spectacle, étoient
+émus jusqu'au fond de l'âme.
+
+Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grâce, mon
+Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, à présent
+que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse:
+rendez-le heureux et honnête homme!
+
+Après cette courte et fervente prière, la comtesse s'adressa au charbonnier
+et à sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnés à son
+fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au château de
+_Sternberg_, pour y passer leurs jours.
+
+François donna sa chaumière à un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors
+l'avoit haï, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit été capable. Le
+charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'à force
+de bienfaits_. Un honnête homme n'a pas de plus grande satisfaction que de
+faire du bien à son ennemi.
+
+François se rendit avec sa famille, au château de _Sternberg_, non pour y
+vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile à la reconnoissante dame,
+qui le traitoit avec tant de bonté. La comtesse fit élever les enfans du
+bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur
+état. Elle en fit des laboureurs instruits et aisés, selon le voeu de leur
+père, qui n'auroit jamais consenti à les voir changer de condition; car il
+avoit su résister par sagesse aux propositions brillantes du jeune
+Maximilien, qui vouloit faire un partage égal de sa fortune entre ses
+frères, et leur donner dans le monde un état honorable.
+
+Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima
+toute sa vie avec tendresse, et remplit à son égard tous les devoirs d'un
+bon fils envers son père.
+
+On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassiné le vieux
+comte avoient péri sur un échafaud. C'étoient la plupart des enfans de
+bonne famille, qui, dans leur première jeunesse, avoient été paresseux,
+désobéissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs
+parens, ni de crainte de déplaire à Dieu. Ils commencèrent à voler pour
+satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades;
+enfin, étant devenus odieux à leurs pères et mères qui les voyoient se
+perdre tous les jours, ils s'échappèrent de la maison paternelle, et
+s'associèrent à des brigands.
+
+Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit à Mimi
+qu'il étoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. «Va, ma
+bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup
+plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une
+histoire! ha! c'est bien drôle!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir
+ici, ta poupée a appartenu à plusieurs petites demoiselles. Je te conterai
+les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de
+leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.
+
+Ah! je vois, c'est plutôt l'histoire des petites demoiselles que celle de
+Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; à demain donc: j'espère
+que tu ne t'ennuieras pas.
+
+Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa
+promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le
+veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons
+chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.
+
+Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage;
+et s'étant mise à travailler, madame Belmont commença ainsi:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA POUPÉE.
+
+
+Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès;
+elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit
+comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit
+pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes
+ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier
+pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la
+grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à
+la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est
+aussi grande que toi.
+
+Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la
+voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de
+mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire
+ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille
+qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas
+entendre l'histoire.
+
+_Eugénie, première maîtresse de Zozo._
+
+Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite,
+persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de
+paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent
+qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de
+donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir,
+jusqu'au moment qui devoit décider de son sort.
+
+Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste,
+caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette
+charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les
+guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes
+prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment
+favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui
+se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle
+alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois,
+avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour.
+
+Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de
+l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses
+chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus
+intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient
+l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet
+d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se
+chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans
+l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en
+réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi
+intéressante qu'honorable.
+
+Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de
+pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des
+plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit
+fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son
+père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles
+persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La
+petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te
+parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de
+Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui
+ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais
+je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de même, Mimi, si tu
+nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je
+vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas:
+ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas
+être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée.
+
+_Coralie, deuxième maîtresse de Zozo._
+
+Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit
+les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur
+excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la
+faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit
+se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si
+loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau.
+
+Le père de Coralie, méchant et d'une très-mauvaise conduite, enferma sa
+femme dans une tour de son château. Après avoir fait murer les fenêtres de
+son appartement, il ordonna qu'on le tendît de noir et qu'on y suspendît
+une lampe. La malheureuse dame, abandonnée sans consolation, dans cette
+espèce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de
+ses larmes. Pour comble de malheur, son méchant mari lui ôta sa fille, son
+unique société, et le seul être qui l'attachât encore à la vie!
+
+Coralie, qui aimoit sa mère avec passion, osa dire à son père: «Tu n'es
+plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes, je ne
+veux plus être ta fille!...»
+
+Surpris et irrité de la déclaration franche et naïve de sa fille, ce père
+violent la maltraita sans pitié, et peu s'en fallut qu'il ne la tuât; mais
+la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans
+s'effrayer: «Si tu me sépares de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à
+l'heure!»
+
+Tant de fermeté de la part d'une enfant de sept ans, étonna M. de **. Il
+cessa de maltraiter sa fille, et chercha à la gagner par la douceur; mais
+Coralie ne céda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mère
+avec l'accent du désespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler;
+elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.
+
+Cet époux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit à
+sa mère. La vue de cette enfant chérie ranima l'infortunée dame; elle
+pressa Coralie sur son coeur, et mêla ses larmes à celles de sa chère
+fille!... Le père de Coralie l'avoit blessée à la tête en plusieurs
+endroits; les baisers de sa mère suffirent pour guérir ses blessures; mais
+son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir!
+C'étoit en vain que sa mère lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne
+doit pas haïr son père, quels que soient ses torts; la vue de sa mère dans
+les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison
+se fit entendre chez elle.
+
+Les méchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme
+injustement; mais il étoit lui-même fort à plaindre, parce qu'il savoit
+qu'elle le haïssoit. L'éloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son
+supplice. Pour lui paroître moins odieux, il lui envoya sa belle poupée et
+tous ses joujoux; mais Coralie, occupée de sa mère, ne les regarda pas.
+Comme cette infortunée, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit à
+peine de quoi se vêtir, et pour se reposer que les genoux et les bras
+flétris de sa malheureuse mère!
+
+Sitôt que Coralie fut sûre de rester avec sa mère, elle oublia les horreurs
+de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle étoit privée des choses les plus
+nécessaires à la vie. Jour et nuit auprès de celle qu'elle chérissoit, elle
+vit renaître sa gaieté naturelle, s'appliqua à ce qui pouvoit plaire à son
+unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit à chaque instant
+au col de sa mère, et la serrant avec de vives étreintes dans ses bras,
+elle s'écrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: «Maman! ... nous
+voici donc ensemble! je suis donc avec toi!»
+
+Oh! qu'il est consolant pour une bonne mère d'avoir une enfant qui réponde
+à sa tendresse! Près de sa chère Coralie, madame de ** sentoit moins les
+horreurs de sa nouvelle situation; et les naïves caresses de sa fille
+répandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit à la
+vie. Résolue de prolonger sa pénible existence pour sauver celle de sa
+fille bien aimée, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.
+
+Le désoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y
+remédia, en occupant sa fille tantôt à lire, et tantôt à coudre.
+
+Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mère, elle n'avoit encore presque
+rien appris; mais son amie chérie devint son institutrice, et ces leçons
+données et reçues par l'amitié profitèrent à l'enfant au delà de toute
+espérance.
+
+«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais
+assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu
+le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le
+fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.»
+
+Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir
+d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante:
+cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même
+plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle
+put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à
+son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée
+sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres.
+
+Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été
+infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son
+âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée.
+
+Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère,
+lorsqu'elle écrivit à son papa.
+
+Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa
+force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge
+avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture;
+mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand
+elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos,
+une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut;
+elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour
+rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont
+elle partageoit le sort si courageusement.
+
+Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui
+enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui
+venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne
+faites pas mourir maman!... Des larmes amères inondoient ses joues, et une
+fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle.
+
+Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le
+corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des
+cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère
+maman! est-ce que tu es morte?»
+
+Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille,
+chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.
+
+Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire
+mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit
+tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un
+rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour
+sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit
+fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui
+la menaçoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chère enfant.--Je
+voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman,
+c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions
+plus heureuses d'être mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de
+** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon
+coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces
+paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de
+sa mère évanouie....
+
+Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle
+l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune
+compagne étoit perdue pour elle!...
+
+Après l'avoir baignée de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers,
+cette malheureuse mère déchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le
+corps de sa chère enfant. Ainsi finit à l'âge de neuf ans, la plus
+intéressante petite fille que le ciel eût jamais formée.
+
+Pendant tout ce récit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient
+coulé plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et
+sa mère fut presque fâchée de lui avoir raconté cette histoire, un peu
+forte pour son âge; cependant comment résister au désir d'apprendre à sa
+fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pères et mères une
+tendresse passionnée?... Mimi, ayant essuyé ses yeux, demanda à sa maman,
+si la mère de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mère
+mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chérie.... Crois, ma petite, que
+la tendresse d'une mère surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande
+qu'elle soit!... Mais laissons là un sujet si triste, et passons à la
+troisième maîtresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit
+appartenu à sa fille, qu'il regrettait sincèrement, envoya sa garde-robe et
+ses joujoux, à une de ses nièces, qui ne demeuroit point dans la même
+ville.
+
+_Maria, troisième maîtresse de Zozo._
+
+La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son père et sa mère qui
+connoissoient le prix de l'éducation, lui donnèrent de bonne heure les
+meilleurs maîtres. Elle apprit à lire sans dégoût et sans ennui, avec des
+caractères de l'alphabet, tracés séparément sur autant de petits morceaux
+de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingénieux, Maria, à
+trois ans, lisoit très-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont
+d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement
+la langue française, la mythologie, la géographie et les principaux traits
+de l'histoire générale. Sa modestie, sa douceur égaloient ses heureuses
+dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeât,
+sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eût la mémoire ornée de
+quantité de morceaux choisis en vers et en prose.
+
+Malgré son goût pour l'étude, elle avoit la gaieté qui convenoit à son âge;
+ses réparties étoient vives, spirituelles, mais la qualité qui la faisoit
+le plus chérir, c'étoit son extrême sensibilité, fort au-dessus de son âge.
+Cette qualité du coeur qu'elle possédoit dans un degré, éminent, faisoit
+dire à sa mère, que sa fille seroit bien malheureuse!...
+
+Ce fut l'éloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant,
+qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupée de sa fille.
+
+Le présent de M. ** fut accueilli comme il le méritoit. La poupée plut
+beaucoup à l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car à peine l'eut-elle
+reçue, qu'elle fut attaquée d'une maladie longue et douloureuse.
+
+Maria souffroit des douleurs aiguës; mais elle dévoroit ses larmes, pour ne
+pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite créature
+consoloit encore sa mère: «Ne pleurez pas, ma chère maman, lui disoit-elle,
+j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai
+plus.» Heureusement cette charmante petite fille revint à la vie, pour
+faire le bonheur de sa tendre mère, par sa douceur et sa sagesse. Afin de
+hâter son rétablissement, on la mena à la campagne. C'étoit au commencement
+de l'été. La petite n'emporta aucun joujou; sa mère vouloit qu'elle fût
+sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiât son
+tempérament.
+
+Maria, qui passa plusieurs années à la campagne, étoit trop âgée,
+lorsqu'elle revint à la ville pour jouer à la poupée; sa maman la donna à
+une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelée Fortunée,
+n'avoit que cinq ans.
+
+_Fortunée, quatrième maîtresse de Zozo._
+
+Jusque-là, Zozo s'étoit toujours trouvée avec des enfans extrêmement
+raisonnables; elle n'avoit point été déshabillée; son trousseau, renfermé
+dans sa petite commode, étoit toujours dans le meilleur état; son lit bien
+blanc et bien propre. Mais Fortunée devoit lui faire subir plus d'une
+métamorphose.
+
+Enchantée d'abord en voyant la belle poupée, la petite la tourna en tous
+sens; ensuite elle lui ôta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis
+elle examina ce qui étoit dans la commode, développa tout, coupa, hacha;
+tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunée y alloit,
+il est à croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit été brisée si elle
+fût restée entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoître cette
+petite fille.
+
+Fortunée étoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune,
+haute et colère à l'excès. Elle trépignoit des pieds quand on lui refusoit
+quelque chose, battoit sa _bonne_, et répondoit à sa mère avec
+impertinence. Malheureusement la maman de Fortunée la gâtoit; elle excusoit
+les vilains défauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa
+foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus méchante,
+opiniâtre, et fit enfin un mauvais sujet.
+
+Cette mère, sans jugement, s'attacha à faire briller sa fille; elle lui
+donna de très-bons maîtres pour la musique et pour la danse, avant de lui
+faire apprendre à lire. A six ans, Fortunée dansoit de manière à étonner;
+elle touchoit agréablement du piano, mais elle connoissoit à peine ses
+lettres.
+
+Encouragée par les éloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint
+très-habile musicienne. Elle parut à la cour, et s'y fit admirer. Mais ses
+succès mêmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivrée
+des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!...
+Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante à former des
+pas, et à exécuter un morceau de musique, Fortunée n'avoit aucune idée des
+premières connoissances qui font la base de l'éducation; elle ne savoit pas
+non plus travailler.
+
+Sa mère, qui aimait à la faire paraître dans le grand monde, négligea son
+commerce, et dépensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille,
+avec la dernière élégance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se
+ruina entièrement.
+
+Quand Fortunée n'eut plus le moyen de paroître pour faire étalage de ses
+talens, on l'oublia tout à fait. Elle fut forcée de rester auprès de sa
+mère, qui, obligée de travailler pour vivre, regretta amèrement de n'avoir
+pas donné à sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pût la
+faire subsister.
+
+Incapable d'aider sa mère en travaillant, Fortunée lui donnoit encore
+beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualités. Son orgueil se révoltoit de
+ce qu'elle étoit obligée de se livrer aux détails du ménage, car tu penses
+bien qu'on avoit renvoyé les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit
+de ne plus aller au bal, dans les assemblées, de n'être plus fêtée comme
+dans le temps qu'elle étoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur,
+répondoit mal à sa mère, et lui reprochoit durement le malheur qui les
+accabloit.
+
+La douleur d'avoir une fille si dénaturée, et le chagrin de ne pas avoir
+formé son coeur, au lieu de lui donner des talens agréables, conduisirent
+cette mère au tombeau. Fortunée, qui ne savoit rien faire, tomba dans une
+misère affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voilà ce
+qui arrive, lorsqu'on néglige d'acquérir dans l'enfance des talens utiles,
+et d'orner son âme de vertus.
+
+Quant à Zozo, d'abord Fortunée en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai
+dit; mais bientôt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit
+l'ornement, et où sa vanité étoit satisfaite. Lorsque sa mère vendit ses
+meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche
+acheta la belle poupée pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes
+de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains
+de sa nouvelle maîtresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une
+petite grimace, qui témoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie
+que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a
+pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette
+Fortunée, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en
+sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et même dans
+l'écriture, et sans être orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas
+d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois
+des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu
+ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous
+irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chère enfant, du triste sort
+de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie
+ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donné un père et une mère qui
+te donnent une éducation solide, et qui travaillent à corriger tes défauts.
+Ecoute à présent l'histoire de Céleste, cinquième maîtresse de Zozo.
+
+_Histoire de Céleste._
+
+Céleste étoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-même veiller à son
+éducation.
+
+Céleste avoit une figure charmante, mais c'étoit le moindre de ses
+avantages; excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité,
+sensibilité exquise, discrétion, piété filiale, patience héroïque dans la
+douleur, élévation d'âme: cette étonnante petite fille réunissoit tout;
+elle avoit toutes les perfections.
+
+Le père et la mère de Céleste passoient une grande partie de l'année à la
+campagne, parce que la santé chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit;
+c'est pourquoi son mari, homme très-instruit, se faisoit un plaisir de
+seconder le précepteur de ses enfans, en leur donnant lui-même
+d'excellentes leçons.
+
+Céleste avoit deux frères, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle
+s'occupoit comme la mère la plus tendre. Assise tranquillement avec sa
+poupée, elle les surveilloit, ou se mêloit à leurs jeux avec une
+complaisance charmante.
+
+Douée des plus heureuses dispositions, Céleste ne pouvoit manquer d'être
+parfaitement instruite, ayant son père pour instituteur. Elle apprit la
+musique et le dessin pour lui servir de délassement, mais sans avoir le
+projet de perfectionner ces talens, parce que, malgré sa jeunesse, toutes
+les heures de la journée étaient prises, et qu'elle avoit peu de temps à
+leur donner.
+
+Céleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage,
+laborieuse, adroite, qui lui apprit à faire plusieurs ouvrages de son sexe.
+Bientôt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et
+pour elle-même; et quoiqu'elle eût une femme de chambre, elle se coiffoit
+et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reçu de la nature des mains
+pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'être à charge aux
+domestiques, Céleste donnoit tous ses soins à ses jeunes frères, et leur
+servoit de gouvernante; elle manqua même d'être la victime de son
+dévouement pour eux.
+
+Céleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frères et sa
+gouvernante, dans une campagne voisine de leur château. Les enfans jouoient
+sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Céleste formoit des guirlandes,
+et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer
+l'innocent badinage de ces aimables enfans.
+
+Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Céleste proposa à sa gouvernante
+d'aller se promener dans un grand bois, à une demi-lieue du château, pour y
+goûter avec ses frères. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps
+étant superbe, la petite société se mit en marche avec la gaieté de coeurs
+satisfaits, qui volent à de nouvelles jouissances.
+
+Rendue au lieu désiré, la petite famille s'assit en rond sous un chêne
+touffu, et fit un repas champêtre qui lui parut délicieux.
+
+Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte à toute la
+folie de leur âge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre;
+aussitôt les jeux cessèrent, et tous s'empressèrent de chercher un abri.
+
+A peine furent-ils hors de la forêt, qu'il s'éleva une tempête effroyable:
+un vent impétueux déracina les arbres; l'air étoit obscurci de feuilles et
+de poussière; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussée en sens
+contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais
+il l'abandonna tout à fait quand elle entendit au loin voler en éclats les
+cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber à ses pieds.
+
+Les enfans épouvantés sentirent leurs genoux se dérober sous eux; la
+frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer.
+Cependant il falloit se hâter; la pluie, qui ne tomboit pas encore,
+menaçoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aîné des garçons
+dans ses bras, et Céleste le cadet; ainsi chargées, elles s'empressèrent de
+regagner le château.
+
+Mais bientôt une pluie semblable à un déluge inonda les champs, et en fit
+une espèce de lac. Céleste et sa gouvernante, ayant leurs vêtemens trempés,
+marchoient dans l'eau, sans savoir où porter leurs pas; car les chemins,
+les plaines, les prairies ressembloient à une vaste mer, dont on ne voyoit
+pas l'issue.
+
+Pour comble de malheur, avant d'arriver au château, il falloit passer un
+ravin, qui alors se trouvoit grossi considérablement par la pluie d'orage.
+Céleste et sa gouvernante sentirent la nécessité de le passer avant qu'il
+augmentât: elles y entrèrent avec courage, luttant contre les flots, et
+oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui,
+extrêmement effrayés, se débattoient et jetoient les hauts cris.
+
+Près d'être engloutie vingt fois dans ce gouffre, Céleste ne perdit point
+la tête; elle sortit du ravin, exténuée de fatigue et toute trempée, et
+regagna la maison avec ses frères; mais dans quel état, grand Dieu!... Dès
+qu'elle se fut reposée, elle eut une fièvre brûlante, avec des accès de
+transports. Elle s'écrioit alors: «Ne soyez pas en peine, mon papa, maman!
+j'ai sauvé mes petits frères ... ne soyez pas en peine, je me porte bien
+aussi.» Mais cette chère enfant étoit attaquée d'une fluxion de poitrine
+qui fit craindre pour ses jours.
+
+Quelle douleur pour son père et sa mère! cette fille chérie, qui devoit
+être l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-être leur
+être ravie au moment où ils connoissoient tout son mérite! Malgré ces
+pensées déchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modérer
+leur affliction, pour que Céleste ne se doutât pas du danger où elle étoit.
+
+A force de soins, la chère enfant se rétablit; elle fut plus que jamais la
+gouvernante de ses frères, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des
+droits, depuis l'aventure de la forêt. Céleste leur apprit à lire: jusqu'à
+l'âge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir
+la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses
+élèves; c'étoit un coup-d'oeil ravissant!
+
+Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachèrent à Céleste, et leur
+docilité la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur
+éducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer
+une si bonne soeur qui, toujours prête à les excuser lorsqu'ils étoient
+pris en faute, leur évitoit le long du jour toutes sortes de petits
+chagrins par sa prévoyante tendresse!
+
+Une bonne conduite trouve tôt ou tard sa récompense. Céleste eut, dans ses
+deux frères, des amis solides, qui ne l'abandonnèrent jamais. Heureuse par
+les auteurs de ses jours qui la chérissoient, et par l'affection sincère de
+ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien à désirer.
+Outre cela, elle jouit de l'estime des honnêtes gens, chose précieuse pour
+ceux qui ont un peu d'âme.
+
+C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment
+trouves-tu Céleste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois
+qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas
+ta belle poupée.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette
+beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je
+m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui
+m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de
+moi.--Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes
+peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une
+aimable petite fille!
+
+Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus
+à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste
+étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le
+donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se
+mettant à leur portée pour leur plaire davantage.
+
+Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle
+demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des
+belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.
+
+_Lucile, sixième maîtresse de Zozo._
+
+Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et
+lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un
+caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur,
+les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut
+la satisfaction de s'en voir respecté et chéri.
+
+La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni
+raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles,
+et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse
+l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la
+petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de
+l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche
+qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille.
+
+Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines
+qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il
+mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa
+Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois.
+
+Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite
+chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile
+sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni
+amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus
+affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour
+garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir
+plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins.
+
+Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit
+qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle
+acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du
+travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et
+tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle
+pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté.
+
+La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant
+seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son
+frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et
+attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on
+s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient
+un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.
+
+En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna
+dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne
+vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit
+porter son ouvrage dans les hameaux voisins.
+
+Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien
+n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette
+jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge,
+et sa beauté égaloit les qualités de son coeur.
+
+Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la
+voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire
+étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison,
+promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle
+auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame,
+qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre
+orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite
+en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas
+cessé de prendre soin.
+
+Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de
+Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille.
+
+_Angelina, septième maîtresse de Zozo._
+
+Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup
+d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même.
+
+La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille:
+en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes
+ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui
+préparoit des peines pour l'avenir.
+
+Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop
+foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec
+franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous
+ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous
+devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne
+l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce
+reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et
+continua à gâter sa fille.
+
+Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la
+rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et
+d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne
+demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de
+Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un
+domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on
+finissoit par le renvoyer.
+
+Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la
+mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible
+mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle
+vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et
+devenoit insupportable.
+
+Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre,
+alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens,
+brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.
+
+[Illustration: _Angelina._]
+
+[Illustration: _Louisa._]
+
+Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche
+d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La
+gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée;
+lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il
+faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.»
+
+Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle
+voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du
+bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement
+se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais
+elle fut sérieusement malade.
+
+Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa
+tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle
+prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en
+soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une
+minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage,
+entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des
+douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina
+étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la
+fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite,
+incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au
+bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son
+père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on
+avoit cherché à lui faire apprendre.
+
+Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de
+musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit
+avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous
+prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition.
+Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur;
+elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes
+sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus
+complaisant.
+
+Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à
+quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une
+matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises,
+tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme
+de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le
+service pour ses fantaisies.
+
+Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et
+impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts
+d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous
+devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni
+dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et
+personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment
+écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre
+conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de
+la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous
+servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous,
+si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez
+tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez
+solide pour faire ces réflexions.
+
+Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le
+père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien
+pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs
+bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.
+
+Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent
+bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus
+que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.
+
+M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement
+déplorable.... C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir
+les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!...
+Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit
+arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une
+aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes réflexions, jointes à
+la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!...
+Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim,
+de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit.
+
+Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien
+il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à
+travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est
+un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle
+n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon
+utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.--Je le crois
+bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame
+Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit
+son récit.
+
+Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la
+volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen
+quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle
+resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au
+service d'une dame, lui en fit présent.
+
+Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en
+étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies.
+C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.
+
+_Louisa, huitième maîtresse de Zozo._
+
+Madame de P... reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point
+parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux,
+dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui
+serve en même temps de récompense.
+
+Madame de P... ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande
+corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la
+faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une
+commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté.
+
+Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce
+qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient
+à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée;
+car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui
+avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli.
+
+La pauvre enfant étoit à la torture, d'autant plus que la curiosité étoit
+son défaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu
+ouvriras toi-même la corbeille mystérieuse dans trois mois, si, d'ici à ce
+temps, tu te corriges de ton excessive curiosité. Pendant trois mois, je
+tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; à cette
+époque je te montrerai mon livre, et tu seras jugée d'après cette
+lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas
+moins pour t'habituer à veiller sur toi-même; d'ailleurs l'arrêt est
+prononcé: dans trois mois, à pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien
+elle disparoîtra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce
+qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la
+suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre
+ton funeste penchant.
+
+Trois mois d'épreuves étoient en effet bien longs pour une petite fille
+aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous
+les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise éducation,
+en cherchant à satisfaire sa curiosité. C'étoit un tiroir qu'elle ouvroit,
+pour regarder ce qu'il y avoit dedans, même chez les étrangers; un sac
+qu'elle vidoit, un paquet qu'elle développoit. Un panier couvert, quel
+qu'il fût, lui donnoit le désir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boîte,
+aucun coffre n'échappoit à ses recherches. Jusqu'alors les représentations,
+les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce défaut, qui
+devenoit chaque jour plus choquant par les inconséquences qu'il lui faisoit
+commettre. Quelquefois même il avoit des suites fâcheuses; car Louisa ne
+bornoit pas sa curiosité à voir, elle vouloit aussi entendre, et découvroit
+les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle écoutoit aux portes pour
+savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en défioit
+comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa
+passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en étoit quitte
+pour prier instamment qu'on ne le dît point à madame de P..., puis elle
+recommençoit au même instant.
+
+Louisa étoit non-seulement curieuse, mais elle étoit bavarde. Cependant
+madame de P..., qui haïssoit la médisance, lui fermoit la bouche
+lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle
+avoit dit; mais la petite se dédommageoit de cette contrainte en causant
+avec les domestiques, à qui elle répétoit, à sa manière, tout ce qu'elle
+avoit entendu: de là provenoient des haines, des querelles interminables;
+la paix étoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux éclaircissemens,
+on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.
+
+Madame de P... avoit exigé de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa
+fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit
+dans quelque autre pièce de la maison où elle ne devoit pas être. De son
+côté, madame de P... ne négligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule
+de sa conduite; elle lui défendoit expressément de causer avec les
+domestiques, et la punissoit quand il étoit prouvé que ses rapports avoient
+fait de la peine à quelqu'un.
+
+Cette surveillance gênoit extrêmement Louisa, et lui évitoit bien des
+sottises; mais elle ne changeoit point son caractère, parce que cette
+petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.
+
+Madame de P... en fit la réflexion. C'est ce qui la porta à profiter de
+l'occasion qui se présentoit, pour essayer de détruire le vilain défaut de
+sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tôt: ce penchant des
+âmes vulgaires a causé plus de maux qu'on ne pense!...
+
+Les trois mois d'épreuves commencèrent donc. Louisa se promit bien de ne
+commettre aucune faute qui l'empêchât de voir ce qu'il y avoit dans la
+corbeille. Malgré le désir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la
+privât de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant
+quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au
+moment même, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa
+touchoit à quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit à voir
+dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit:
+Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main
+aussi vite que si elle se fût brûlée; de manière que cette petite dut à sa
+bonne gouvernante de n'avoir pas succombé vingt fois à la tentation; car
+l'habitude est une seconde nature.
+
+Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'écrivit
+rien qui méritât une censure sévère. Enchantée d'avoir réussi dans son
+projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'étoit pas
+incorrigible, cette dame se proposa de la récompenser de ses efforts, en
+abrégeant le temps de son épreuve; car c'étoit une véritable pénitence pour
+une enfant de ce caractère.
+
+Prenant donc Louisa par la main, sa mère la mena dans sa chambre: Voilà
+deux mois de passés, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette
+corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton
+âge pouvoit te le permettre; cela me fait espérer que, par la suite, tu
+éviteras les fautes où tu es tombée jusqu'ici. Je consens donc à abréger en
+ta faveur le temps que j'avois fixé; tu peux ouvrir la corbeille, mais à
+une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et
+médisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le
+donner à une autre petite fille plus sage que toi.
+
+Louisa promit à sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta à son col, et
+la remercia mille fois de son extrême bonté. Elle courut à la corbeille,
+dont elle fit bientôt voler les cachets; mais que devint-elle à la vue de
+la belle poupée!... elle recula de surprise!... elle ne se possédoit pas de
+joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'écria-t-elle dans son
+ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que
+nous sommes de la même taille!... Louisa étoit la plus heureuse personne du
+monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es récompensée de
+tes efforts au delà de tes espérances: travaille toujours à te
+perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une
+mère est si heureuse quand sa fille se porte au bien!
+
+Louisa devint extrêmement raisonnable; elle donna toutes sortes de
+satisfaction à sa maman. Le temps étant venu de lui donner des maîtres,
+cette jeune personne renonça d'elle-même à sa poupée pour s'appliquer
+davantage. Madame de P... que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma
+fille; mais tu étois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des
+poupées. Je la serrai donc jusqu'à ce que tu eusses assez de raison pour
+t'en amuser sans la gâter.
+
+Tu sais à présent, ma chère amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on
+joindra la tienne à celle des jeunes demoiselles à qui ta poupée a
+appartenu; vois dans quelle classe tu désires être rangée; si c'est parmi
+ses bonnes ou ses mauvaises maîtresses! Ta conduite à venir en décidera:
+elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mère.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec
+sa poupee, by Mme de Renneville
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE ***
+
+This file should be named 8cptf10.txt or 8cptf10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8cptf11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cptf10a.txt
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/8cptf10.zip b/old/8cptf10.zip
new file mode 100644
index 0000000..243c6ed
--- /dev/null
+++ b/old/8cptf10.zip
Binary files differ