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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:33:57 -0700 |
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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Conversations d'une petite fille avec sa poupee + Suivies de l'histoire de la poupee + +Author: Mme de Renneville + +Release Date: February, 2006 [EBook #9891] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on October 28, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + +CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPEE. + + +[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece. +Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine, +vous allez avoir le fouet!_] + + + * * * * * + + +CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPEE, + +SUIVIES DE + +L'HISTOIRE DE LA POUPEE; + +PAR Mme. DE RENNEVILLE, + +AUTEUR du Petit Charbonnier de la Foret Noire. + +OUVRAGE ORNE DE ONZE GRAVURES. + + + * * * * * + + +INTRODUCTION. + + +Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appelee +_Mimi_; elle etoit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau. +Mimi ne desobeissoit jamais a sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle +prenoit sa poupee, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec +elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupee, +etait sa fille. La petite maman repondoit pour Zozo, comme on peut le +croire. Si la poupee repondoit bien, elle etoit recompensee; si elle +repondoit mal, elle etoit punie. + +Dans ces conversations, Mimi repetoit exactement tout ce que lui disoit sa +mere, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part a ce leger badinage, +sans que Mimi en fut plus deconcertee. Mimi prenoit aussi un grand plaisir +a faire la petite maitresse: Zozo etoit examinee le matin, apres diner, +quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir +avant de se coucher. + + + + +PREMIERE CONVERSATION. + + +Mimi est habillee; elle a dejeune, et se prepare a faire la toilette de sa +fille, Mimi questionne ainsi sa poupee: + +Zozo, avez-vous pleure quand on vous a debarbouillee?--Non, +maman.--Avez-vous lave vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre +priere?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donne votre +papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous +nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaite le +bonjour a papa et a maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente +de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crepe rose de Zozo, celle qui +est garnie de fleurs; mais comme elle est dechiree!... C'est vous, Zozo, +qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre +penitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de +pleurer!--Ma petite maman, je ne dechirerai plus ma robe; jamais, +jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochee.--Comment, Zozo, +je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachee!... Fi! que c'est +laid d'etre malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe +sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.) +Tournez-vous du cote du mur, et restez la. Oh! la laide! oui, pleurez a +present.--Ce sont les confitures qui ont tache ma robe.--Vous raisonnez, je +crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez, +encore plus fort! ah! mademoiselle, vous etes gourmande! je suis bien aise +de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez +lire. Si vous dites bien votre lecon, je vous pardonnerai. Voyons, dites +vos lettres. + +ZOZO. + +a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z, +etc. + +MIMI. + +Bien. Epelez a present. + +ZOZO. + +ba, be, bi, bo, bu. + +MIMI. + +On ne dit pas _be_, mais _be_. + +ZOZO. + +ca, ce, ci, co, cu. + +MIMI. + +C'est tres-mal, ca. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle, +et souvenez-vous-en. + +ZOZO. + +da, de, di, do, du. + +MIMI. + +Toujours la meme faute! On ne dit pas _de_, mais _de_. Faites-y donc +attention! + +ZOZO. + +fa, fe, fi, fo, fu. + +MIMI. + +Vous etes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _fe_. + +Mais en voila assez. Comptez jusqu'a vingt. + +ZOZO. + +Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, +treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt. + +MIMI. + +Combien y a-t-il de voyelles? + +ZOZO. + +Cinq: a, e, i, o, u. + +MIMI. + +Et de consonnes? + +ZOZO. + +Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z. + +MIMI. + +Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman! + +Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois +jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te +donnerois de beaux chiffons pour recompenses, tu serois caressee de tout +le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?-- +Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut etre bien sage, et tu en +auras. + +Mimi et Zozo etaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa +fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut a sa maman, et +par sa precipitation, renversa sa poupee, qui entraina avec elle la boite +aux joujoux. Jeannette n'etant pas encore prete, Mimi revint aupres de +Zozo, qu'elle trouva etendue par terre, le nez sur le parquet, et les +chiffons eparpilles autour d'elle. Elle releva sa poupee, et lui demanda, +en colere, qui avoit renverse ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous +mentez, Zozo! personne n'est entre ici. Vous aurez voulu voir les fleurs +d'or qui sont dans ma boite. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est +fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les +verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, apres l'avoir +fouettee: Ah! ah! je vous apprendrai a mentir! fi! rien n'est si vilain que +cela! Mimi en etoit la de sa reprimande, quand madame Belmont l'appela de +nouveau. Apres avoir range ses chiffons, la petite s'en alla avec +Jeannette. Elle voulut bien pardonner a Zozo, et l'emmena avec elle. + +Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta a sa bonne les grands sujets +de mecontentement que Zozo lui avoit donnes. Jeannette, qui avoit horreur +du mensonge, lui raconta l'histoire suivante: + +_Le petit Menteur._ + +Il y avoit une fois un laboureur, nomme Jacques, qui etoit reste veuf avec +trois enfans, Charles, age de six ans, Firmin, age de cinq ans, et Jean, +age de quatre ans. Ces trois petits garcons n'etoient point mechans; mais +Charles etoit gourmand, Firmin menteur, et Jean desobeissant; ce qui +donnoit beaucoup de chagrin a leur pere. + +Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires tres-grosses +et tres-belles: "Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre +d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent, +j'acheterai une veste a Charles, des bas a Firmin, et a Jean des souliers +pour les dimanches; car j'espere bien avoir 12 fr. de mes poires!" + +Jacques, voulant aller travailler, recommanda a ses enfans de se bien +conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mere, feroit le menage; et +surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; "car, vois-tu, mon +fils, dit-il a Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste +neuve, ni tes freres des bas et des souliers!" Charles promit de ne point +toucher aux belles poires, et son pere le quitta. + +Ces trois petits garcons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la +mere Marguerite etoit restee dans la maison a faire le menage, Charles le +gourmand dit a ses freres: "Voyons donc ces belles poires que notre pere +veut vendre pour m'acheter une veste, et a vous des bas et des souliers"; +et tous les trois allerent aupres de l'arbre. Charles, en voyant les +poires, en eut envie: "J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent etre +bien sucrees! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a defendu!--Bah! une +seulement; il n'y paroitra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a +defendu!--Que tu es bete! mange toujours; il n'en saura rien!" Et voila +Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin, +une pour Jean, et une pour lui. + +Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit desobeir ses freres, +n'avoit pas ete aux champs; il s'etoit cache dans un coin du cote du bel +arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses +poires. Voulant les eprouver, il les laissa s'eloigner, et fut cette fois +tout de bon a la charrue. + +A l'heure du diner, le laboureur revint a sa maison: "Je veux, dit-il a ses +enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au +marche." Les trois enfans se regarderent. "Charles, continua le pere, va me +chercher le panier qui est dans la salle basse." Charles ayant apporte le +panier, le laboureur monta a l'echelle, et cueillit ses belles poires. +Quand il eut fini, il les compta, et dit a ses enfans: "Quelqu'un a mange +de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le +jardin?--Personne que la mere Marguerite, repondit Firmin.--Ce n'est pas la +mere Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'echelle, et l'arbre +est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que +c'est vous tous." Aussitot les enfans se mirent a pleurer. "Charles, dit +Jacques a son fils aine, parle vrai; en as-tu mange?--Oui, mon papa, +repondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as ete gourmand, reprit +Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la verite, tu ne +seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mange une poire?--Non, mon +papa.--Comment! Charles a mange tout seul trois grosses poires sans vous en +donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles?" Charles baissa les yeux et +ne repondit pas. "Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mange une aussi"; et, ce +petit pleura bien fort! "Je te l'avois cependant defendu!--Je ne serai plus +jamais desobeissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que +Firmin qui ait craint de me deplaire.... Cependant, il faut que je sache +quel est celui de vous qui a mange deux poires: combien as-tu mange de +poires, Charles?--Je n'en ai mange qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une +aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mange la troisieme? ah! +c'est peut-etre la mere Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien +l'attraper! Faisons l'epreuve du coq." + +Aussitot Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'eloigna un +moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite +famille sur une ligne, la mere Marguerite a la tete, et il appela chacun a +son tour pour passer la main sur le dos du coq. "Je verrai, dit-il, quel +est le coupable; car il ne l'aura pas plus tot touche que le coq chantera." +La mere Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passerent la +main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre +chanter, qu'il n'y toucha pas. "Voyons vos mains, demanda Jacques?" Tous +presenterent leurs mains." C'est Firmin, dit-il, qui a mange la poire; il +s'est vendu lui-meme: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des +autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se +sentant coupable n'a pas ose y toucher! c'est ainsi qu'on prend les +menteurs!..." Firmin, confondu, se mit a pleurer. "Je n'ai pas pitie de tes +larmes, lui dit son pere; ce n'est pas assez d'etre gourmand et +desobeissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!" Et aussitot +Jacques dit a la mere Marguerite de donner le fouet a Firmin. + +[Illustration: _Le petit menteur._] + +[Illustration: _la Biche blanche._] + +Ce meme jour, comme le laboureur se reposoit apres son travail, entoure de +ses trois enfans, il fut aborde par un monsieur bien mis, qui le pria de +lui donner un peu de cidre pour le rafraichir. Jacques alla lui en +chercher, et le lui donna de bonne grace. "Je vous remercie, lui dit +l'etranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire +quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est a moi, +monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en etoit un. +Helas! ils me rappellent mon fils! il etoit de l'age de votre aine, lorsque +le bon Dieu le retira du monde. C'etoit un enfant si doux! jamais il +n'avoit desobei! il n'etoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que +lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conserve tous ses joujoux, et j'ai fait le +serment de ne les donner qu'a un enfant, qui comme lui ne seroit ni +gourmand, ni menteur, ni desobeissant. Je voudrois bien qu'un des votres +meritat ces jolies choses; j'aime deja ces petits a cause de vous. Sans +doute vous en etes bien content? "Le laboureur secoua la tete, et le +monsieur soupira! "Vous me faites de la peine, dit-il a Jacques; car je +vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si, +pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni +desobeissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai a +chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plait-il?" Le laboureur repondit +comme il le devoit a tant de bontes; et le seigneur ajouta: "Pour donner a +vos enfans le desir de se bien conduire, amenez-les a mon chateau, je leur +ferai voir les belles choses que je leur destine." + +Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au chateau du +seigneur. Ils furent eblouis de la beaute et de la richesse des +appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit +passer dans une piece plus belle que les autres. On y voyoit une table +couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les +enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des +cabriolets, des polichinels, des pouparts, des menages d'argent, et mille +autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des +bonbons, des confitures seches, du sucre d'orge, et toute sorte de +friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui +donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc. +etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le +petit Jean! Oh! si on lui eut donne seulement un baton de sucre d'orge! +mais il n'y avoit pas moyen!" Tout cela vous appartiendra dans trois mois, +leur dit le maitre du chateau, si vous n'etes ni gourmands, ni menteurs, ni +desobeissans." Il les fit bien regaler et les renvoya. + +De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs +yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser a +autre chose. Cependant leur pere ne leur recommanda point d'etre sages; il +avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu. + +Il y avoit deja deux mois et demi de passes, et les fils de Jacques +s'etoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea a venir le voir avec +ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquerent pas de visiter les beaux +joujoux du petit monsieur. Firmin ayant apercu, pres de lui, une boite +pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que +personne le vit. + +Les trois mois expires, le laboureur fit mettre a ses enfans leurs plus +beaux habits, et se rendit au chateau. Le seigneur les attendoit. "Venez, +mes petits amis," leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais +auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boite qui manque +ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui etoit sur la table. +Firmin rougit prodigieusement, et son pere le regarda d'un oeil +courrouce.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maitre du chateau, +voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontement!... Son pere +fouilla dans sa poche, et y trouva la boite; mais elle etoit vide!--Ah! +c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon +Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne +l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et +les voleurs! ensuite s'adressant a Charles et a Jean: Quant a vous, mes +petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne +tout ce qui est sur cette table; vous serez habilles de neuf, et, +desormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais +mon fermier: soyez toujours honnete homme. + +Jacques, Charles et Jean s'en retournerent tout joyeux a leur maison. +Firmin, chasse du chateau comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez +son pere; car aussitot qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans +le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du chateau! et tous +couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps +enferme, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit merite! pourquoi +etoit-il menteur et voleur? + +L'histoire de Jeannette avoit dure autant que la promenade. A son retour, +Mimi causa avec sa poupee; elle parla des enfans du laboureur: As-tu +entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh! +que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive +jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais a propos, pourquoi donc +restois-tu toujours derriere ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te +prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur, +apres l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir a la maison, +et Jeannette s'est fachee! Si tu recommences encore, tu seras en penitence, +je t'en avertis. + +La paix etant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour +l'habiller, parce que madame Belmont allait diner en ville, et l'emmenoit +avec elle. + + + + +SECONDE CONVERSATION. + + +La dame chez laquelle madame Belmont dinoit ce jour-la, aimoit Mimi a la +folie; elle voulut l'avoir aupres d'elle a table, et lui donna mille +friandises. Mimi avoit beaucoup mange quand on servit un plat de gateaux +qui lui plaisaient fort. Sa mere, qui ne la perdoit pas de vue, lui +defendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en +apercevoir, et mangea des gateaux au point d'en etre incommodee. Madame +Belmont se hata de rentrer chez elle, deshabilla sa fille, et lui fit +prendre du the. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant +mieux, courut prendre sa poupee. Pendant que sa mere lisoit, elle eut avec +Zozo la conversation suivante: + +Venez ici, mademoiselle, que je vous delasse. Jeannette, faites du the pour +cette petite gourmande, qui etouffe pour avoir mange des gateaux, malgre la +defense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre +age! vous devriez etre honteuse!... vous aviez pourtant mange des macarons, +du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'etre +gourmande, et desobeissante a sa maman! Je suis sure que vous avez mange +votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demande du poulet, et +cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend +que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu +sans avoir vide votre bouche; vous avez repondu a madame B..., ayant aussi +la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout +a fait pour boire et pour repondre quand quelqu'un vous adresse la parole. + +En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parle aussi haut +que les grandes personnes; vous avez dispute avec les filles de madame +B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arrache les joujoux des +mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavees? je suis sure que non! +Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mene diner en +ville! ah! mademoiselle, il faut etre plus raisonnable, et surtout retenir +ce que dit votre maman. Vous etes une etourdie, je le sais; vingt fois je +vous ai dit combien il est deplace de faire telle ou telle chose, et vous +n'en faites qu'a votre tete. + +Je vais a ce sujet vous raconter comment il en a coute la vie aux petits +d'une biche, pour avoir neglige de suivre les avis de leur mere. Ecoutez +bien: + +_La Biche blanche_. + +Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut +leur aller chercher a manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes +enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien +attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans +le lui promirent, et la biche alla leur chercher a manger. + +Cependant, compere le loup etoit derriere la porte. Aussitot que la biche +fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je +suis votre mere!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits. +Compere le loup fut bien attrape, car sa patte etoit grise!... mais le +malin, l'ayant entortillee d'un linge, revint a la porte: Pan, pan! ouvrez, +je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitot le compere +glissa, sous la porte, sa patte enveloppee de chiffons, et les petits +ouvrirent etourdiment, sans s'assurer si c'etoit bien la patte de biche +blanche. Qu'arriva-t-il? compere le loup les croqua tous! Voila ce que +c'est! Si ces petits eussent regarde de tres-pres, ils auroient vu que +compere le loup avoit enveloppe sa patte; ils n'auroient point ete manges, +et la biche les auroit retrouves a son retour. + +Si vous faisiez aussi attention a ce que je vous dis sans cesse, ma fille, +vous ne seriez pas grondee souvent comme vous l'etes. Allons, je vous +pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau +livre, ce sont _les Soirees de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En +voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour +avoir des livres afin de s'instruire. + +Voila une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de perir dans un +canal ou elle etoit tombee, se jette apres elle pour la sauver. Ici, c'est +un jeune homme qui vient donner des secours a une pauvre veuve qui, apres +avoir essuye bien des malheurs alloit etre depouillee du peu qui lui +restoit. + +Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille: +Viens ici, Mimi, apporte ta poupee, et assieds-toi. Tu as conte tout a +l'heure une histoire a Zozo, veux-tu que je t'en conte une a mon tour?--Oh! +oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc: + +_Histoire de la petite Fille desobeissante_. + +Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle etoit bien +gentille, mais elle desobeissoit toujours a sa maman! ce vilain defaut lui +attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux, +malgre sa defense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son +etui, et renversoit ses aiguilles. Tantot c'etoit la pelotte, dont elle +tiroit les epingles en s'amusant, tantot le fil qui lui servoit a jouer. +Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant a sa +boite, ou dechiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes etoient tachees +d'encre, parce qu'elle vouloit ecrire, quoique sa maman le lui eut defendu. +Plusieurs fois Lili s'etoit brulee en jouant avec le feu, et cela ne l'en +avoit pas corrigee. + +Cette petite avoit renverse sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en +grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupiere; elle s'etoit +jetee par terre cinq a six fois, d'ou on l'avoit relevee avec une grosse +bosse au front, et, cependant, Lili recommencoit toujours a toucher a tout. +On la distinguoit de ses freres et soeurs, en lui donnant le vilain nom de +_desobeissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la desobeissante; +qui a dit cela? c'est la desobeissante. A cinq ans, Lili etoit encore la +meme. La seule difference qu'il y eut, c'est qu'elle commencoit a sentir +que ce nom-la n'etoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili +montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit +faire, parce que Lili n'avoit pas change de caractere. + +Un jour la maman de Lili dit a sa _bonne_, nommee Victoire, de mener +promener sa fille. Le temps etoit superbe, et les jours fort longs. +Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent +aupres d'une belle piece de ble, Lili demanda a sa _bonne_ la permission de +cueillir des bluets: Je le veux bien, repondit Victoire; mais vous etes si +desobeissante! vous entrerez dans le ble, vous vous perdrez, et puis, que +dirai-je a votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au +bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets! +Songez, mademoiselle Lili, que les bles sont remplis de petites betes qui +vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en +prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai +pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit a dix pas. + +Ayant obtenu ce qu'elle desiroit tant, la petite Lili se mit a courir pour +choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot. +Lili vit d'abord une grande quantite de fleurs qui toutes lui plaisoient; +elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en +choisissant, Lili s'eloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupee a +son tricot, ne s'apercut pas d'abord que l'enfant n'etoit plus aupres +d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre. + +La petite fille se perdit si bien dans ces bles plus hauts qu'elle, qu'il +lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes +ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit a pleurer! +il etoit bien temps! Si elle eut ete obeissante, elle ne se seroit pas +exposee a avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien +d'autres sujets d'alarmes. + +Cependant Victoire tourna tout autour de la piece de ble pour trouver Lili; +elle l'appela de toutes ses forces, mais cette piece etoit si grande, que +sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouve personne qui put lui +donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligee, retourna a la +maison pour dire a sa maitresse que sa petite fille etoit perdue! Quand la +maman sut comment la chose s'etoit passee, elle dit a la _bonne_: Je ne +m'etonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si +desobeissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sure; mais elle +n'aura que ce qu'elle merite!... + +Pendant que Victoire rendoit compte a la maman, Lili se tourmentoit pour +sortir de la piece de ble. Elle alloit a droite, elle alloit a gauche, et +ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jete les belles +fleurs dont sa robe etoit remplie, et pleuroit a chaudes larmes!... + +En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec +son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment meme, le +pere et la mere s'envolerent, et lui toucherent le nez avec leurs ailes; +Lili fit un cri si percant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui +couvoient leurs oeufs tout aupres. Un peu plus loin, la petite mit le pied +sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de +se trouver mal. + +Independamment de ces frayeurs passageres, Lili etoit tourmentee d'une +maniere cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la +poitrine; car, pour etre plus leste, Lili avoit ote son chapeau, son schall +et ses gants; les araignees grimpoient a ses jambes, et lui faisoient des +ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite etoit martyrisee, +et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en +apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tete en sifflant, parce que +Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse +enfant se croyant morte, perdit tout a fait connoissance, et tomba par +terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile +est sans venin. + +Cet accident arriva a Lili au bord de la piece de ble, dont la petite se +croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit la, ayant +entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit etre, imagina qu'un +animal sorti du bois voisin s'etoit cache dans cet endroit; il dirigea son +fusil de ce cote, et deja couchoit en joue la malheureuse enfant, quand +heureusement il apercut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta +son fusil a terre, et s'approcha d'elle. + +L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? "Je m'appelle _Lili_, +monsieur, repondit la petite tout effrayee!--Et votre papa, comment le +nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il +etoit connu de tout le monde." Le garde fit encore plusieurs questions a +Lili, auxquelles elle repondit de son mieux. + +Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent apercus par +Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa lecon faite; +elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit a Lili de +l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite +qu'il avoit a suivre avec la desobeissante Lili. + +[Illustration: _La petite fille desobeissante._] + +[Illustration: _La petite fille grossiere._] + +Le garde etant de retour aupres de la petite fille, lui dit: "Mademoiselle, +vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que +vous avez ete trouvee dans le ble, et votre papa paiera le degat que vous y +avez fait. Si vous etes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de +prison au pain et a l'eau, c'est la regle." Lili voulut demander grace; +deja elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre: +"Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos +prieres seroient inutiles: je suis les ordres de mes superieurs. Nous +autres, nous ne sommes pas desobeissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec +une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres; +vous n'en mourrez pas!..." Lili voulut resister; mais le garde la prit sous +son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit etoit alors tout a fait +noire. + +Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arreta au detour d'une rue fort +etroite, et posa la petite a terre: "J'ai pitie de vous, lui dit-il, car +vous etes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez +point les voleurs qui sont dans les salles ou nous allons passer. Ces +gens-la ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de +peur!..." Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les +yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras, +et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva a une grille, qui +s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui +faisoient beaucoup de bruit, les conduisit a une porte qu'il referma +derriere eux en tirant d'enormes verroux; il fit de meme a une seconde, +puis a une troisieme porte. Arrive a la quatrieme, le garde se baissa bien +bas pour y entrer: "Grace a Dieu, dit-il, nous y voila. Pauvre petite, que +je vous plains!... Vous avez ete desobeissante, mais aussi vous etes punie +bien severement!..." Alors, il lui ota son bandeau. Lili pleuroit si fort, +qu'elle put a peine voir les objets qui l'environnoient. "Cette chambre +n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les +choses necessaires, parce que c'est la premiere fois que vous etes prise +dans les bles; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien, +je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera a +souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chere; car nous ne sommes +pas riches!" Apres avoir acheve ces mots, le garde sortit, et sa femme +entra presque aussitot; mais, quelle femme! c'etoit un colosse, et, laide, +laide a faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux +rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme +lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie. +Apres que Lili eut soupe, la femme du garde la coucha sans proferer une +seule parole. + +Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain, +la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud, +mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut +donne a contre-coeur! + +Lili resta seule jusqu'au diner, s'ennuyant a mourir; alors elle regretta +le petit livre qui lui servoit a apprendre a lire; car, disoit-elle, ce +livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien! + +Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'a trois heures, que la +femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle +lui adressa la parole: "Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non, +madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de +l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence a lire couramment, et +maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ca." +La-dessus, cette femme sortit. Bientot apres elle rentra, tenant un petit +livre, et deux mouchoirs a ourler, du fil, un de, une aiguille. "Tenez, +mademoiselle, voila tout ce que je puis faire pour vous;" puis elle laissa +encore Lili jusqu'a huit heures du soir. Quand elle revint, les deux +mouchoirs etoient faits, et cousus tres-proprement. "Ah! ah! dit la femme +en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu +ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne +coucherez pas ici ce soir...." A l'instant, on entendit ouvrir une porte +que Lili n'avoit pas apercue; et, a sa grande surprise, elle vit entrer son +papa et sa maman!... Qui pourroit depeindre ses transports a cette vue tant +desiree!... Lili, fondant en larmes, courut se precipiter dans leurs +bras!--Serez-vous encore desobeissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh! +jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonne votre Lili!...--Non, +ma fille; je vous aimois encore malgre vos defauts, parce que j'esperois +vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'ou va ma +tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donne de l'argent, pour +vous empecher d'aller en prison, et que vous avez ete amenee chez nous. +Lili regarda sa mere avec la plus grande surprise.--Vous avez peine a me +croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitot +cette dame ouvrit la porte par ou elle etoit entree, et Lili reconnut +parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin +qu'elle ne s'apercut pas qu'elle rentroit chez sa mere. Les grosses portes +par ou elle avoit passe n'etoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle +etoit en prison. La chambre ou on l'avoit mise, etant une piece inutile, +Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha a +corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mere tendre et +raisonnable. + +Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur +extreme bonte; elle promit de ne plus jamais leur desobeir, et on assure +qu'elle a tenu parole. + + + + +TROISIEME CONVERSATION. + + +Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La +petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle repondoit +toujours _oui, non_, tout court. Rentree a la maison, elle lui en fit des +reprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle secha ses larmes; et, +selon son habitude, elle prit sa poupee, pour repeter avec elle tout ce +qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses +auxquelles elle avoit manque. + +Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses a vous dire. Vous avez bien fait, et +mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous +l'apprendre. Quand nous sommes entrees chez madame _L._, vous avez fait la +reverence; c'est bien. Vous avez repondu comme une belle fille, lorsque +cette dame vous a souhaite le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher +souvent; vous avez ete sage tout le temps que votre maman a ete chez madame +_L._; vous avez remercie poliment quand cette dame vous a donne des bonbons. +Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous +avez demande a boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire a +maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner +des confitures, vous avez dit a maman que vous aviez faim, par gourmandise, +n'est-ce pas? Vous n'osez pas repondre! vous vous etes tenue fort mal; +cependant maman vous a frappee deux fois sur le cou! J'ai encore une chose +a vous dire, Zozo; quand on eternue, on met toujours son mouchoir ou ses +mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a +regardee d'un air fache; vous avez baille, parce que la visite de maman +etoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent +fois; on ne baille pas; on ne demande pas a s'en aller, comme vous avez +fait. Vous meriteriez d'etre en penitence pour cela; vous n'etes pas polie +du tout;... vous savez que je vous ai deja grondee pour la meme chose. +Quand on vous parle, vous repondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal; +on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_. + +Je vais, en vous deshabillant, vous conter une histoire qui vous fera +connoitre combien il est dangereux de desobeir sans cesse a ses parens. +Ecoutez-moi bien: + +_La petite Fanny._ + +Il y avoit une fois une petite fille, appelee Fanny, qui repondoit +toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient +chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la +maman de Fanny etoient honteux d'avoir une petite fille si grossiere! +Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne +faites pas la reverence, si vous ne repondez pas poliment quand on vous +parle, j'appelerai Croque-Mitaine. + +La petite Fanny ne faisant pas attention a ce que lui disoit sa maman, +cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminee, avec son +grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la +politesse. Voila ce qui vous arrivera, Zozo, si vous etes toujours +grossiere. + +Madame Belmont avoit ecoute avec attention les remontrances de Mimi a sa +poupee. Elle voulut profiter des bonnes dispositions ou sa fille se +trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servit en meme temps de +lecon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh! +oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi a travailler, et surtout ne +m'interromps pas. Si tu as des questions a me faire, garde-les pour la fin. +Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et +puis parce que tu me ferois tromper. Te voila avertie, ecoute a present. + +_La petite Fille grossiere._ + +Monsieur Machaon, medecin, avoit une petite fille nommee Pontie, +extremement belle; mais elle etoit grossiere et dedaigneuse! Son papa et sa +maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient a la corriger de ces +vilains defauts qui la faisaient hair; mais ils n'y gagnaient rien. A l'age +de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la reverence sans qu'on le +lui dit; elle regardoit a peine ceux a qui elle parloit. Quand ces +personnes etoient mal vetues, c'etoit bien pis! Pontie les examinoit un +moment d'un petit air dedaigneux, et s'enfuyoit a toutes jambes, sans leur +repondre. Si, a la promenade, une petite fille venoit obligeamment la +prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitot +les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant +mal habille. + +M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux +habits ne font pas le merite; qu'une petite fille mal mise peut etre bon +sujet, bien douce, bien obeissante, bien savante! Mais, Pontie, +naturellement grossiere, se mettoit tout a fait a son aise, quand la +toilette ne lui en imposoit pas un peu. + +Pontie eprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parle, elle +entendoit dire derriere elle: Cette jolie petite fille appartient +certainement a une femme de la halle; on le voit bien, malgre sa robe de +merinos, garnie de poil, et son elegant chapeau; car elle est trop +malhonnete pour etre la fille d'une personne bien elevee: on lui aura prete +les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge +comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de +lui dire le sujet de son chagrin! + +Un jour, cette petite fille etant au Luxembourg, se trouva engagee par +hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment. + +Une pension tout entiere s'etant mise a jouer a Colin-Maillard, la +maitresse, assise sur l'herbe, s'amusa a regarder ses eleves, qui rioient +du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, a deux pas d'elle, montroit +assez, par son air, le desir d'etre recue parmi cette belle jeunesse, mais +elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la +maitresse; vous etes trop gentille pour rester la toute seule a vous +ennuyer. Une petite fille polie auroit remercie cette dame par une belle +reverence; mais, point du tout. La grossiere Pontie suivit une grande +demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'eloigna sans repondre et +sans regarder seulement la dame qui avoit ete si obligeante a son egard. +Cette petite fille est bien mal elevee, dit la maitresse a une de ses +pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille! + +Le jeu ayant dure une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La +maitresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon +coeur, quel age avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle +ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin +d'ici? Non.--Vous etes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le +francais.--Savez-vous quelque chose de memoire?--Des vers que mon papa m'a +appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter +jusqu'a cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la +musique?--J'apprends la musique. + +Elles en etoient la de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en +aller, s'avanca pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercimens a la +maitresse de pension, et apres l'avoir saluee poliment, elle la quitta. + +Mimi, dit madame Belmont en s'arretant, comment trouves-tu que cette petite +fille se soit conduite dans cette circonstance?--Tres-mal, ma petite maman! +mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est +pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon +histoire. + +Lorsque Pontie fut en allee, la maitresse de pension se mit a parler +d'elle: Il est impossible, dit-elle a ses eleves, que la petite fille qui a +joue avec vous, appartienne a la dame qu'elle appelle sa mere, et qui l'est +venue chercher. Avez-vous remarque a quel point cette petite fille est +grossiere? Cependant, celle qu'elle nomme sa mere, est polie comme une dame +du grand monde! C'est surement une pauvre enfant qu'elle aura prise par +charite!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!... +Si cette petite fille eut ete laide et mal mise, on y auroit fait moins +d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise elegamment +avec des manieres poissardes. + +Pontie recevait de temps en temps de fortes lecons de la part des +etrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne +se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vetus communement, mais +polis, agreables, et, sans balancer, on leur donnoit la preference sur +elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur a leurs parens, et vous, ma belle +demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien +dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!... + +Cette petite etoit non-seulement grossiere, mais, comme je l'ai deja dit, +elle etoit aussi tres-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux +qu'une autre, parce que son pere et sa mere avoient un joli appartement, +une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit +jamais vu des gens plus riches que son pere et sa mere; elle se croyoit en +droit de mepriser ceux qu'elle prenoit pour ses inferieurs. + +Or, il arriva que son papa et sa maman la menerent un jour aux Tuileries. +M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut ca et la +autour d'eux. Elle fut arretee par une dame qui se reposoit sur un banc +voisin. Cette dame, fort agee, ne voyoit presque plus! elle etoit vetue +bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds a la tete lorsqu'elle lui +prit la main pour lui parler.--Ou sont vos parens, mon petit coeur?--La, +sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous +etiez si petite la derniere fois que je vous ai vue! comme vous etes +grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa +main brusquement, et s'enfuit vers sa mere, a laquelle elle dit qu'une +_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et +qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme +m'auroit peut-etre pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa +maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela, +madame Machaon regarda du cote que lui indiquoit sa fille, et elle vit une +dame assez mal mise; mais qui avoit l'air tres-respectable. Madame Machaon +crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord. +Elle fit a sa fille une forte reprimande sur son eloignement pour les +personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misere +couvrent des personnes du premier merite, tandis que l'or et la soie qui +plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnetes gens. Ensuite +elle se leva pour s'en aller, et passa expres du cote de la dame mal vetue. +M. Machaon ne l'eut pas plutot vue, qu'il s'ecria: C'est madame la duchesse +de _L.!_... et s'avancant vers elle avec respect, il la salua profondement, +lui demanda de ses nouvelles, et lui presenta sa femme et sa fille. La +duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle +embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main. + +Quand l'enfant eut quitte la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien +les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle, +madame la duchesse de _L._, femme du plus grand merite, qui a eu un +equipage, des gens pour la servir, un bel hotel, de beaux habits, une +grande fortune enfin, est a present dans la misere, par une suite de +malheurs! Faut-il donc la mepriser pour cela?--Je ne savois pas que c'etoit +une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il +suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chere enfant, gardez-vous de +dedaigner le pauvre; car Dieu ne vous beniroit pas!... Soyez aussi polie +avec tout le monde, car vous n'etes pas en etat de distinguer a qui vous +avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez a quelqu'un +qui ne le meritat pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille +aimable et bien elevee. + +Pontie promit a sa maman d'etre plus polie a l'avenir, et veritablement la +rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression! + +Quelque temps apres, cette dame gagna un proces considerable; elle reparut +dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon +retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la +duchesse combla de presens. Pontie devint polie, et tout a fait aimable; et +la duchesse de _L._ en fit sa favorite. + + + + +QUATRIEME CONVERSATION. + + +Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysees, et +sur l'avenue de Neuilly. Zozo etoit aussi de la partie. Au retour, Mimi +prit sa poupee, et lui parla ainsi: + +Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort +mecontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et +vous avez dechire votre robe! savez-vous bien que vous me coutez beaucoup +d'argent; je n'en ai plus pour mon menage; vilaine petite fille que vous +etes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un +chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous etes sale! aussi vous +vous etes trainee dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez +noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle, +avez-vous quitte maman aux Champs-Elysees? pourquoi, malgre sa defense, +avez-vous joue avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah! +vous etes desobeissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah! +ah! vous l'avez bien merite! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassee, +une robe dechiree!... les enfans sont ruineux, en verite!... En rentrant, +comment avez-vous demande a boire? Jeannette, donnez-moi a boire, sans dire +s'il vous plait, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous eleve? +Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois +avec un ton fort malhonnete! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner +que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonte!... Voyons un +peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions +sur cela. Qu'est-ce que Saturne? + +ZOZO. + +Il est fils du ciel et frere de Titan. + +MIMI. + +Et Jupiter? + +ZOZO. + +C'est le fils de Saturne et de Cybele. + +MIMI. + +Quels sont les freres et soeurs de Jupiter? + +ZOZO. + +Ceres et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses freres. + +MIMI. + +Qu'est-ce que Ceres? + +ZOZO. + +La deesse des bles. + +MIMI. + +Qu'est-ce que Jupiter? + +ZOZO. + +Le dieu du ciel. + +MIMI. + +Quel est le dieu de la mer? + +ZOZO. + +Neptune. + +MIMI. + +Et celui des enfers? + +ZOZO. + +Pluton. + +MIMI. + +Qu'est-ce que Junon? + +ZOZO. + +La soeur et la femme de Jupiter. + +MIMI. + +C'est fort bien! en voila assez. Prenez votre ouvrage a present. Si vous +etes bonne fille, demain je vous acheterai un chapeau. Faites cet ourlet +bien droit, et a petits points. + +Pendant ce dialogue, madame Belmont s'etoit deshabillee. Elle prit son +ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir aupres d'elle. Mimi, lui +dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une +petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des empletes. Je veux, +aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est +jolie et sage comme un petit ange. + +_La petite Marchande._ + +Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six +ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit a vendre du fil, du ruban, +et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa +petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'etonne, Mimi, +dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est +bien jeune; mais Blanche n'etoit pas un enfant ordinaire. Cette petite +savoit tres-bien lire; elle connoissoit toutes les etiquettes de la +boutique. Quand sa maman etoit occupee, Blanche servoit ceux qui venoient +acheter du fil, des epingles, du ruban, etc., avec une grace charmante; +elle etoit surtout complaisante et polie a faire plaisir. Sa vivacite, ses +graces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit +expres de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la +boutique fut achalandee, c'est-a-dire qu'il y vint un grand nombre de +personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur. +Ce n'est pas que sa maman ne s'entendit pas au commerce, au contraire, elle +etoit douce, aimable, gracieuse: c'etoit elle enfin qui avoit eleve +Blanche; mais on s'interessoit davantage a la petite fille a cause de sa +jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer +volontairement a des occupations serieuses!... aussi chacun parloit de la +petite marchande; on l'elevoit au ciel. + +Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au +contraire, elle etoit extremement modeste, et elle paroissoit meme ignorer +l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche +prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son +ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des +mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises +pour les enfans, non pas pour s'apprendre a travailler, mais pour vendre, +car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande etoit +payee par sa maman comme une ouvriere: un ourlet, deux liards; une chemise +d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste. +Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois +l'annee, au commencement de l'ete et au commencement de l'hiver, pour +s'acheter les choses dont elle avoit besoin. + +Malgre ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour etudier. Sa +mere la faisoit lire deux fois le jour, et un maitre venoit lui apprendre a +ecrire et a compter. En peu de temps, et par son application, la petite +marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-a-dire pour ecrire le +nom et le prix des marchandises que l'on vendoit. + +En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mere, +qui l'aimoit a la folie! Bientot la petite marchande eut occasion de faire +connoitre a quel point elle etoit raisonnable. Sa maman etant tombee malade +tres-serieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle +eut la discretion de ne point dire que sa mere gardoit le lit, de sorte +qu'on la croyoit toujours pres d'elle. La bonne se meloit du menage; elle +soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les +acheteurs. Enfin la maman se retablit; elle trouva la boutique aussi +florissante qu'elle l'avoit laissee. Cette bonne mere reconnut avec plaisir +qu'elle devoit a sa fille la conservation de ses pratiques. + +Blanche devoit eprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le +malheur de perdre sa mere a onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais +elle avoit assez de raison pour moderer sa douleur, dans la crainte +d'eloigner ceux qui venoient a sa boutique. Blanche reparut en grand deuil, +triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mere. Une +de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison. +Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite, +fut en etat de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur +l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la reputation de la petite +marchande etoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut +a son joli caractere et a sa bonne conduite. + +Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui +raconter; la soiree s'etoit passee trop vite a son gre, et l'heure a +laquelle elle avoit habitude de se coucher etant sonnee, sa maman la fit +mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont etant indisposee, garda sa +chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mere, ne voulut pas la laisser +seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps a quelque +chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupee, prit et laissa vingt +fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire, +elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet etoit si +drole avec cette coiffure, que sa petite maitresse rit aux larmes en le +regardant. Comme le jeu plaisoit a Mimi, elle voulut finir la toilette de +minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine a lui mettre un +collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint a la robe, Minet voulut +s'enfuir!... Cependant Mimi avoit resolu d'en venir a son honneur. Elle +prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de +peine; mais quand ce vint a l'autre, Minet miaula, jura a faire trembler, +parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets! +elle etoit contrariee de ne pas le trouver assez complaisant pour se preter +a ses fantaisies.... Voyant qu'il lui etoit impossible de lui faire mettre +la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatiente d'etre +tourmente ainsi, profita d'un moment ou il etoit libre pour se sauver sous +le lit; mais la petite, l'ayant attrape par la queue, le tira de toutes ses +forces. Le chat, deja en colere, se retourna avec vivacite, et lui +egratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'echappa malgre elle. +Mimi se mit a pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait. + +[Illustration: _Le Chat coiffe._] + +[Illustration: _Le mechant petit garcon._] + +Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant +courir Minet en robe trainante, et coiffe si joliment!--Pourquoi +pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a +egratignee!...--Cela m'etonne; il est si doux! tu lui as donc fait du +mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tire par la queue; mais +c'est que je voulois le retenir!... Au meme instant, Minet parut affuble du +bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empecher de sourire. +Elle appella le chat, le debarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux, +elle se mit sur son seant, fit venir Mimi aupres d'elle, et lui raconta +l'histoire suivante: + +_Histoire de Marinette._ + +Il y avoit une petite fille, nommee Marinette, qui, toute jeune, annoncoit +un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma +bonne amie, les pauvres betes que tu te plais a tourmenter, ont comme toi +de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment +petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un +petit chien a qui on casseroit une patte, eprouveroit les memes douleurs +que le plus gros de son espece. Une mouche dont on arrache les ailes se +plaint a sa maniere; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut +frapper l'oreille. + +Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, creveroit un oeil a un ane, +couperoit la tete d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et +feroit mille autres cruautes de cette espece par simple passe-temps? on le +fuiroit comme un monstre redoutable a l'espece humaine, parce qu'on ne +pourroit croire qu'il fut capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son +coeur n'etoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique a toi, Marinette, +continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre +des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes, +et leur couper la tete? Est-ce la facilite que tu as a detacher ces parties +de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point? +Si tu penses ainsi, ma chere, tu t'abuses; vois les precautions que l'on +prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le +laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et +jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout etre vivant, ma chere +amie, est susceptible de la meme sensibilite, et c'est etre barbare de se +faire un jeu d'oter la vie meme a un insecte. + +Ces excellentes lecons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit +d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eut fait d'un morceau de +carton. + +Un jour, madame de Lime, sa maman, ceda a sa priere, en prenant un joli +chat, a poil long, blanc comme la neige. On cherchoit a interesser +Marinette a ces petits etres, par la vue journaliere de leurs gentillesses. + +D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais +bientot, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres +choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le +tapoit de la bonne maniere, et, si madame de Lime n'etoit pas la pour le +proteger, _Bibi_ avoit les pattes tortillees, les poils arraches, et force +soufflets: Marinette en colere ne le menageoit pas. + +Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualites de ce +fidele animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nomme +_Pouf_. Il devint bientot l'ami de la maison, et s'attacha surtout a la +petite, quoiqu'elle le maltraitat souvent. + +Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, etant a la promenade dans un +jardin public ou il y avoit beaucoup de monde, se trouverent separes de +leur fille. Qu'on juge de l'inquietude de ces bons parens!... Ils +s'apercurent aussi que _Pouf_ n'etoit plus avec eux. Ils chercherent +partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux a +la nuit, bien affliges. Marinette etoit arrivee avant eux a la maison: +_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitot qu'il avoit eu +perdu ses maitres. + +Si la petite fut bien embrassee, le chien intelligent et fidele eut aussi +sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gre du service qu'il +lui avoit rendu. + +Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit +beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le +flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchee de pain a ce bon +animal. _Pouf_ venoit aupres d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la +patte, lui lechoit les mains; la mechante enfant repondoit a ces signes +d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit +alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre +chien. Cependant les duretes de cette petite fille ne rebuterent point le +fidele _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maitre que j'aime; +je dois t'aimer aussi. + +Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les +jours, malgre la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de +sacrifies a ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensee +m'en revolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit +moineau. Marinette lui attacha un ruban a la patte, et le fit voler comme +un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout etourdi; le chat +sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'affligee de +cette aventure; mais sa maman etant survenue, et ayant appris ce qui venoit +de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit +bien merite!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'etoit une mechante que cette +demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en +empecherai bien! + +Des ce moment, il fut defendu a la mechante Marinette de prendre des +mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de +toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'etre punie +severement. + +Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'etoit pas encore attendri une +seule fois sur le sort des petits malheureux qui etoient tombes entre ses +mains, lorsqu'un evenement qui arriva a cette epoque la changea tout a +coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit ete dure jusqu'alors. + +J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidele, lui temoignoit la plus +vive affection, malgre les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir. +On eut dit meme qu'il avoit pour elle une preference marquee; soit que +l'enfance interesse jusqu'aux animaux memes, soit qu'eleves ensemble, ce +chien eut pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame +de Lime. + +Quelques affaires etant survenues a M. de Lime, la petite famille fut +obligee de faire un voyage, a 60 lieues de sa demeure habituelle. Il etoit +impossible d'emmener le fidele _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et +malgre les signes d'une douleur bien sincere, le chien resta a la maison. + +Prive de ses chers maitres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il +se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couche constamment sur une +robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissee par megarde sur un +fauteuil. + +Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il etoit devore par une +fievre ardente, qui causa sa mort. La famille etant revenue, ce bon chien +rassembla toutes ses forces, pour temoigner a ses chers maitres combien il +etoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de +Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme +pour lui dire un dernier adieu, il expira. + +Marinette pleura amerement son cher _Pouf_!... Cette mort singuliere avoit +fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut +toujours bonne pour les pauvres betes qui se trouverent dans sa depandance, +et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans +ses jeunes annees. + +Maman, dit Mimi a madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les +chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois +davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie a son +maitre, ou mourir pour lui prouver sa fidelite, soit du chagrin de l'avoir +perdu, soit pour ne pas abandonner le depot confie a sa garde. + +--Maman, les chats ne sont pas si attaches que les chiens?--Ma fille, ils +le sont aussi a leur maniere; mais leur attachement est moins desinteresse, +moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a +beaucoup d'instinct, et il est parfois tres-aimable. Sans m'arreter a +chercher ceux d'entre les animaux qui meritent particulierement notre +affection, je repeterai qu'en general, il faut les traiter tous avec +douceur, leur donner le necessaire, puisqu'ils sont dans notre dependance, +et ne jamais leur faire de mal, a moins d'y etre force par la +necessite.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Helas! oui, +il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur +donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela +me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux, +maman, tant mieux!... + +_Le mechant petit Garcon._ + +Paul etoit un jeune homme querelleur et mechant; aussi il n'etoit aime de +personne a cause de ses mauvaises qualites. Son plus grand plaisir etoit de +faire du mal a tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien +dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de baton; il +se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenetres; quelquefois +meme il leur coupoit les oreilles et la queue; c'etoient pour lui des +gentillesses. + +Un jour il attela un chien a un chariot qu'il avoit charge de pierres: Tu +es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce +que ce petit animal ne pouvoit pas trainer ce chariot, dont la charge +excedoit ses forces. + +Sur ces entrefaites, Nicolas, pere de Paul, arriva par hasard. Temoin de la +cruaute de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant a une grande +voiture, il lui ordonna de la trainer. Paul, incapable de remuer seulement +cette lourde masse, assura son pere que cela lui etoit impossible. Nicolas, +sans l'ecouter, prit un fouet, et lui en donna sans misericorde. Le petit +garcon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son +pere. Paul ne repondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas, +penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi a +la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'a +toi? Tu ne dois faire du mal a aucun etre vivant, si tu ne veux, a ton +tour, etre maltraite toi-meme: souviens-toi de cela! + +Paul oublia bientot cette lecon. Quelques semaines apres, une hirondelle +lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes apres +les autres. Son pere decouvrit encore ce nouveau trait de cruaute. O Dieu! +dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'etre le pere d'un enfant qui +sera peut-etre un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transporte +de colere, il se rendit aupres de Paul, et lui dit: Mechant enfant! ne +t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux, +ou que tu serois cruel envers un etre vivant, quel qu'il fut, je le serois +de meme envers toi? Tu as arrache sans pitie les plumes de ce petit oiseau, +et ses cris plaintifs n'ont pas emu ton coeur de roche!... Je veux te +donner une idee des douleurs excessives que tu as causees a cette innocente +creature.... En meme temps, Nicolas saisit le mechant Paul par les cheveux, +et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais +personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur. + +Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle mechancete, un homme de merite, +qui en fut temoin, la lui reprocha avec amertume; il lui predit un avenir +funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque +jour le chatiment des souffrances que vous faites endurer a ces animaux, +que Dieu n'a donnes a l'homme que pour etre sa joie et sa satisfaction. Si +jamais vous eprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous +dis aujourd'hui. + +Paul se moqua des remontrances et des predictions de l'honnete homme qui +lui parloit. Il continua d'etre cruel envers les animaux, et finit enfin, +comme cela devoit etre, par etre barbare avec ses semblables. Il fut meme +sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses defauts. + +Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la +premiere bataille ou il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux +jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit +ensuite, lui arracherent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier +appareil sur ses blessures, l'aumonier du regiment, ecclesiastique pieux et +zele, cherchoit a lui inspirer du courage et de la patience; mais les +douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations +tout a fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautes +qu'il avoit exercees dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela +aussi la prediction qui lui avoit ete faite par l'ami de son pere: Ah! +s'ecrioit-il, qu'ai-je fait! je sens a present la grandeur de ma faute! +Dieu est juste; il me punit comme je l'ai merite.... + +Paul, tout estropie, vecut encore dix ans, allant de ville en ville pour +recueillir quelques aumones. Cette vie miserable n'etoit encore rien en +comparaison des reproches qu'il s'adressoit a lui-meme; car de tous les +maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir merite les peines que +l'on souffre. + +Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi a ses +joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec +sa poupee. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai +interrogee. Voyons un peu si vous etes bien savante. Combien y a-t-il de +jours dans l'annee? + +ZOZO. + +Trois cent soixante-cinq. + +MIMI. + +Dans le mois? + +ZOZO. + +Trente, ou trente-un. + +MIMI. + +Dans la semaine? + +ZOZO. + +Sept. + +MIMI. + +Nommez-les. + +ZOZO. + +Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. + +MIMI. + +Combien y a-t-il de mois dans l'annee? + +ZOZO. + +Douze. + +MIMI. + +Nommez-les. + +ZOZO. + +Janvier, fevrier, mars, avril, mai, juin, juillet, aout, septembre, +octobre, novembre, decembre. + +MIMI. + +C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une piece neuve pour +votre recompense. Venez, que je vous embrasse. + +Mimi et Zozo repetoient toujours a peu pres les memes choses: c'etoient des +lecons de lecture ou de politesse: Mimi etoit l'echo de sa mere. + +Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume, +sa maman la fit venir aupres d'elle pour lui conter une _histoire_, chose +qu'elle aimoit par-dessus tout. + +Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire a te +raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir aupres de sa maman +comme une fille raisonnable, et madame Belmont commenca ainsi. + +_Le revenant._ + +Il y avoit une fois une petite fille, nommee Lolotte, qui avoit peur de son +ombre. Elle n'auroit pas ete seule, sans lumiere, la nuit, dans un lieu +obscur, pour un tresor!... + +Lolotte etoit agee de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la +porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on +pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle etoit couchee. Depuis un +an que cette petite avoit quitte la chambre de sa mere, il ne lui etoit +rien arrive de facheux. + +Une nuit, cependant, Lolotte fut reveillee en sursaut par un vacarme +effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit a plaisir le dejeuner de +porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tete dans son lit, et +se couvrit de sa couverture: elle etoit plus morte que vive, et n'osoit pas +meme respirer.... + +Ce bruit ayant cesse, un autre aussi extraordinaire lui succeda. Lolotte +entendit distinctement tomber une chaise et un gueridon, et sauter en +eclats la carafe et le gobelet qui etoient dessus. Cette fois la petite +crut que la maison tout entiere etoit tombee sur elle.... Tremblante de +tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle; +mais elle vit un monstre, gros comme un elephant, qui faisoit des grimaces +effroyables; elle crut meme qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour +l'etrangler.... + +La crainte de la mort donna a Lolotte la force de sauter en bas du lit pour +se cacher dans la ruelle: sa tete etoit tout a fait perdue. Lorsqu'elle eut +mis machinalement les deux pieds a terre, elle se sentit arretee par sa +chemise.... Pour le coup, Lolotte crut etre au pouvoir de _l'esprit_; elle +fit un cri percant, et tomba sans connoissance.... + +Cependant la _bonne_ s'etoit reveillee au bruit. Elle entra avec de la +lumiere, vit Lolotte evanouie, accrochee par sa chemise a un clou de sa +couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_ +resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la paleur de la mort +sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit +revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du degat qui s'etoit fait. +Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre +dans son lit, et qu'elle en etoit bien sure.... + +Les gens raisonnables, qui savent tres-bien qu'il n'y a point de +_revenans_, cherchent a s'instruire de la cause d'un bruit quelconque +qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se +plaisent a croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte +leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une reponse aussi +peu vraisemblable. + +Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'etablit entre elle et sa mere +le dialogue suivant: "Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es +arrive.--Maman, je ne le sais pas moi-meme.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce +n'etoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crie, pourquoi t'es-tu +trouvee mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a precipitee du +lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis +sure, est venu dans ma chambre; il a brise vos porcelaines, renverse la +chaise, le gueridon, et fracasse le verre et la carafe. Je sais +qu'effectivement il est arrive cette nuit quelque chose d'extraordinaire; +mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte +ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas a ta +mere. Je vois ce que c'est, tu as fait un reve qui t'a trouble l'esprit: +conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'etois a +peine couchee, lorsque j'ai entendu casser tout a la fois les tasses et les +soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la +tete dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai +regarde a travers les rideaux, et j'ai vu un animal enorme pour la +grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux +etoient comme deux lumieres qui eclairoient toute la chambre. J'osois a +peine respirer; tout a coup ces deux lumieres ont disparu; j'ai entendu +alors remuer les volets de la fenetre, et quelque chose de pesant s'est +elance contre le mur, et est retombe lourdement. C'etoit bien un +_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaines qu'il trainoit....--Mais +pourquoi n'as-tu pas appele?--Je n'en avois pas la force; ma langue me +refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a ete tranquille; mais +bientot, a la lueur de la lune, j'apercus un spectre effrayant qui se +tenoit pres des rideaux de ma fenetre; il me paroissoit tantot grand, +tantot petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je +fis meme quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes +couvertures; mais je perdis tout a fait la tete quand je vis l'_esprit_ +venir a moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a precipitee en bas +de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais, +jamais, je ne coucherai dans cette chambre, ou il revient des +_esprits_!..." + +On ne contraignit point Lolotte a coucher dans sa chambre la nuit suivante; +car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbute dans cette piece. + +La premiere chose qui etoit venue a l'idee du papa et de la maman, c'est +que la petite s'etoit levee en revant, et s'etoit effrayee elle-meme en +renversant le gueridon, sur lequel etoient le gobelet et la carafe. Cette +pensee, assez vraisemblable une fois adoptee, tout le reste s'expliquoit +aisement; car on avoit trouve Lolotte accrochee par sa chemise en voulant +descendre de son lit. Ce n'etoit donc rien, ou presque rien. + +Le papa qui vouloit prouver a sa petite fille, que rien n'arrive dans le +monde sans une cause simple et naturelle, decida que Lolotte coucheroit +aupres de sa mere, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit +suivante. Cette mesure etoit d'autant plus sage, que par-la on s'assuroit +si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui +auroit pu arriver. D'un autre cote, le papa lui prouvoit, en couchant dans +cette chambre, qu'il n'y avoit rien a craindre; car personne ne s'expose +volontairement a un danger certain. + +Le soir etant venu, Lolotte coucha aupres de sa mere, comme il avoit ete +resolu, et elle dormit fort bien. Quant a son pere, il ne tarda pas a etre +reveille par un bruit qui l'etonna, et le fit mettre sur son seant: il +entendit casser un carreau!... Comme il etoit dans le premier sommeil, il +s'imagina que c'etoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenetre pour entrer +dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisee et +meme toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixes sur la +fenetre, rien ne lui annonca qu'un homme cherchat a s'introduire dans sa +demeure, et, par reflexion, il rit en lui-meme d'avoir pu seulement arreter +sa pensee a une chose aussi impossible, puisque son appartement etoit au +troisieme etage. A la verite, il y avoit un toit de communication qui se +trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver. + +Le pere de Lolotte faisoit toutes ces reflexions, lorsqu'un nouveau bruit +se fit entendre. Ayant tourne les yeux de ce cote, tous ses doutes furent +eclaircis: il vit le voleur! car c'en etoit un, ou plutot l'_elephant_, le +_spectre_ de la veille. Un couvercle etant tombe, le pere de Lolotte +apercut un chat qui, s'etant effraye, cherchoit a s'enfuir, tenant a sa +gueule un morceau de viande qu'il avoit pris. + +Comme il importoit au papa de desabuser sa fille, il sauta legerement du +lit, et boucha la fenetre. On reveilla la petite; elle vit le chat, qui +avoit encore son vol a la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la +bonne avoit trouve la fenetre ouverte, circonstance qui s'etoit echappee de +sa memoire. + +Des lors Lolotte fut guerie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans +la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la +chose qui l'inquietoit; elle s'assuroit par-la qu'elle auroit eu tort de +s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle etoit, devint +hardie et courageuse la nuit sans lumiere. + +Oh! dit Mimi, quand sa maman eut acheve son histoire, je serois bien comme +Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon +mouchoir que j'ai laisse sur ma bergere, aupres de mon lit. Mimi y alla sur +le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la +chambre, et s'avancant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un +tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri! +Madame Belmont courut a elle avec une lumiere, et la trouva tout en larmes! +T'es-tu blessee, ma fille? lui demanda cette tendre mere!--Non, +maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de +quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as deja oublie comment Lolotte s'est guerie +de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marche avec precaution, et +qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porte la main, tu +aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es +encore trop enfant pour faire ton profit de la lecon que je t'ai donnee: +remettons-en l'effet a un autre temps. + +Piquee d'etre appelee _enfant_, Mimi chercha mille pretextes dans la soiree +pour aller sans lumiere, dans le salon, dans la salle a manger, et dans les +cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle +recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la +petite qui put lui faire du mal. Mimi etoit si fiere de sa victoire, qu'il +fallut se facher pour l'empecher de courir de cote et d'autre dans les +tenebres, au risque de se casser la tete. + +Toute joyeuse de s'etre conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui +conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chere petite +maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tot; contez-moi une histoire, +je vous prie. Madame Belmont devoit une recompense a sa fille pour avoir +vaincu sa timidite--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute: + +_Histoire de Maximilien_. + +Celui qui veut etre heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire +tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que +tu voudrois qu'on fit pour toi-meme_. + +Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chere Mimi, +qui te prouvera que Dieu recompense toujours les hommes pieux et +bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-memes. + +On voit en Alsace un ancien chateau fort, appele _Sternberg_. Il etoit +habite autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa +plus tendre affection. + +Maximilien, c'etoit le nom de cet enfant cheri, etoit vif, aimable, actif, +laborieux; il mettoit son bonheur a se livrer a l'etude, a faire du bien +aux pauvres, et a contenter son pere et sa mere; sa piete filiale le +faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui +lui avoient donne le jour. + +Maximilien qui, comme nous l'avons deja dit, ne cherchoit qu'a s'instruire, +aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays +etrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont repandus sur la +surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage +de cet enfant, qui temoignoit a son pere le desir de voyager lorsqu'il +seroit grand. + +Le comte ayant des affaires qui l'appeloient a Paris, resolu d'emmener son +fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au dela de toute +expression, il attendoit avec impatience le jour du depart. Ce moment si +desire arriva enfin. + +Des que le petit Maximilien eut perdu de vue le chateau de _Sternberg_, et +qu'il fut arrive a la premiere ville, il lui fut impossible de contenir sa +joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les +beaux pays qu'il alloit parcourir. + +Lorsqu'ils furent eloignes d'une journee de _Sternberg_, ils prirent un +chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort epais, dans lequel +ils s'egarerent; le jour etoit sur son declin. + +Arrives au milieu de cette sombre foret, ils furent entoures par des +brigands, qui, d'un coup de pistolet, renverserent d'abord le cocher; les +chevaux s'arreterent. + +Dans l'instant, six voleurs armes jusqu'aux dents se saisirent de la +voiture, et massacrerent le vieux comte qui, en brave militaire, leur +vendit cherement sa vie; car il en blessa deux grievement. Ils jeterent +hors de la voiture le pauvre Maximilien qui etoit legerement blesse, et, +pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres +dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siege pour servir de cocher, et +bientot ils disparurent. + +L'infortune Maximilien, penetre de douleur, se trainoit ca et la, et +conjurait a haute voix le Seigneur de vouloir bien le delivrer du danger ou +il etoit. + +Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette foret, entendit la voix +plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers +les autres, comme il desiroit qu'on se conduisit envers lui; ainsi il ne +delibera pas long-temps sur le parti qu'il avoit a prendre. Il courut du +cote d'ou partoient les gemissemens, et trouva notre malheureux enfant, +blesse et pouvant a peine se soutenir. L'honnete charbonnier mit de son +mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea +ensuite sur ses epaules, et le porta a sa chaumiere qui etoit a une +demi-lieue, et situee dans le plus epais du bois. + +Francois, c'etoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne +nourrissoit qu'en se livrant chaque jour a un travail penible; mais il +avoit appris de bonne heure a se contenter de peu, et a remercier Dieu des +moindres faveurs qu'il en recevoit. + +Ses enfans, eleves dans ses principes, etoient toujours joyeux. Nourris +d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des +rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur +de l'espece humaine, n'etoient entres dans leurs coeurs. + +Arrive a sa cabane, Francois deposa sur un banc le petit Maximilien, et dit +a ses enfans: Je vous amene un frere, mes bons amis. Cet enfant est bien +malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son pere, et lui-meme seroit +probablement mort cette nuit, si le hasard n'eut guide mes pas dans +l'endroit ou il etoit. Joignez-vous a moi pour remercier Dieu du bonheur +que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de +rendre cet enfant a ses parens si je puis les decouvrir, sinon de le garder +et de l'elever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un +frere? Tous s'empresserent de repondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre +coeur! en meme temps il lui prodiguerent les caresses les plus touchantes, +et lui dirent: Petit frere, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien. +Notre pere vous aime deja autant que nous; il ne faut pas pleurer! +Maximilien s'efforca de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon +Francois, et les bons freres que la fortune venoit de lui donner; mais dans +son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable +pere! + +Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne, +leur mere, et femme de Francois, arriva portant sur ses epaules une charge +de bois sec. Francois la prit par la main, et lui raconta la triste +aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas +moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le +septieme; mais Dieu nous benira a cause de lui! Anne avoit un bon coeur; +elle dit a son mari qu'a sa place elle en auroit fait tout autant, et +caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la +confiance a cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu a peu a +ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement a +l'affection et a la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit +recu dans son sein. + +Cependant le bon Francois ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa +famille, et de tacher de savoir de lui le nom de ses parens, dans +l'intention de le rendre a sa mere; mais ce jeune enfant, qui n'avoit +jamais entendu appeler son pere que monsieur le comte, ne put dire le nom +de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer a cet +espoir, et attendre tout du temps. + +Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le chateau de son +pere il n'avoit point ete accoutume a la delicatesse; c'est pourquoi il +s'habitua bien vite a la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte +partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux +de son pere nourricier, et ceux de ses freres adoptifs; aussi il etoit +cheri de tous! Anne benissoit l'heure et le jour ou il etoit entre dans la +maison! Maximilien, quoique fort jeune, etoit bien plus savant que ses +freres! aussi les soirs, quand la journee etoit finie, il leur racontoit +quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son +pere: c'etoient toujours de bons et honnetes enfans, bien pauvres, qui, par +leur application au travail, etoient ensuite devenus riches. Le charbonnier +admiroit le bon sens de cet enfant, et il etoit enchante de son esprit. + +Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses freres en +les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives a la +portee des enfans; enfin, s'etant procure quelques livres, il acheva +d'apprendre a lire et a ecrire, et servit de maitre a ses freres. + +Notre jeune comte devint bientot l'enfant cheri de cette pauvre famille, +qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagne par +un travail opiniatre et peu lucratif. + +Maximilien oublia son premier etat, mais il n'oublia ni son pere, ni sa +mere. Lorsque dans la solitude, il se representoit le comte massacre par +des brigands, des larmes brulantes inondoient ses joues; il elevoit les +yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'ame de ce +pere cheri! Lorsque Francois le trouvoit occupe de ce pieux devoir, il +prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage +abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu.... + +Cependant la mere de Maximilien, n'ayant point recu de nouvelles de son +mari ni de son fils, etoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage +pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-etre lui faire retrouver +ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le +hasard voulut qu'elle entrat dans la meme foret ou son mari avoit ete +assassine. + +La chaleur etoit excessive ce jour-la. La comtesse descendit de voiture +pour se reposer un moment. Le premier objet qui se presenta a elle fut un +jeune et joli enfant qui dormoit a l'ombre. Elle l'examina avec +attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes! + +Cet enfant etoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, pres de la, +s'occupoit a faire des fagots. Henri, c'etoit le nom de l'enfant, se +reveilla, et parut etonne de voir une belle dame a cote de lui. La comtesse +le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une piece d'or. + +Le charbonnier etant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa a lui: +Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci, +je le ferai elever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le +regarderai comme mon fils. + +Ce que vous me proposez, Madame, repondit Francois, merite toute ma +reconnoissance; mais, grace a Dieu, mes enfans ont en moi un pere qui bien +qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en +separerai point, et je tacherai d'en faire de bons et laborieux +cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour +repondre a votre desir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui +n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a +perdu son pere; il a ete eleve dans l'abondance, et merite un sort plus +brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur +recompensera votre generosite par d'abondantes benedictions. Ou est cet +enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. Francois repondit a cette dame +qu'il alloit paroitre dans le moment; aussitot la femme du charbonnier +amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutot vu, que le reconnoissant +pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son cote, +Maximilien vola dans les bras de sa mere, et passant ses deux bras autour +de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes. + +[Illustration: _Histoire de Maximilien._] + +[Illustration: _Celeste et ses Freres._] + +La comtesse et son fils resterent long-temps embrasses; la joie, le +saisissement, de tristes souvenirs causes par l'assurance de la perte du +comte, les empechoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des +larmes. Le bon charbonnier et sa femme, presens a ce spectacle, etoient +emus jusqu'au fond de l'ame. + +Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grace, mon +Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, a present +que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse: +rendez-le heureux et honnete homme! + +Apres cette courte et fervente priere, la comtesse s'adressa au charbonnier +et a sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnes a son +fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au chateau de +_Sternberg_, pour y passer leurs jours. + +Francois donna sa chaumiere a un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors +l'avoit hai, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit ete capable. Le +charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'a force +de bienfaits_. Un honnete homme n'a pas de plus grande satisfaction que de +faire du bien a son ennemi. + +Francois se rendit avec sa famille, au chateau de _Sternberg_, non pour y +vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile a la reconnoissante dame, +qui le traitoit avec tant de bonte. La comtesse fit elever les enfans du +bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur +etat. Elle en fit des laboureurs instruits et aises, selon le voeu de leur +pere, qui n'auroit jamais consenti a les voir changer de condition; car il +avoit su resister par sagesse aux propositions brillantes du jeune +Maximilien, qui vouloit faire un partage egal de sa fortune entre ses +freres, et leur donner dans le monde un etat honorable. + +Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima +toute sa vie avec tendresse, et remplit a son egard tous les devoirs d'un +bon fils envers son pere. + +On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassine le vieux +comte avoient peri sur un echafaud. C'etoient la plupart des enfans de +bonne famille, qui, dans leur premiere jeunesse, avoient ete paresseux, +desobeissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs +parens, ni de crainte de deplaire a Dieu. Ils commencerent a voler pour +satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades; +enfin, etant devenus odieux a leurs peres et meres qui les voyoient se +perdre tous les jours, ils s'echapperent de la maison paternelle, et +s'associerent a des brigands. + +Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit a Mimi +qu'il etoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. "Va, ma +bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup +plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une +histoire! ha! c'est bien drole!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir +ici, ta poupee a appartenu a plusieurs petites demoiselles. Je te conterai +les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de +leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple. + +Ah! je vois, c'est plutot l'histoire des petites demoiselles que celle de +Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; a demain donc: j'espere +que tu ne t'ennuieras pas. + +Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa +promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le +veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons +chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo. + +Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage; +et s'etant mise a travailler, madame Belmont commenca ainsi: + + + + +HISTOIRE DE LA POUPEE. + + +Ta poupee, ma chere Mimi, a ete faite a Lyon. Elle a ete commandee expres; +elle a coute beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complete, un lit +comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'etoit +pour une petite fille un present considerable; car independamment de toutes +ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier +pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de meme; parce que la +grande dame qui l'avoit fait faire desiroit que toute cette parure servit a +la petite demoiselle a laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est +aussi grande que toi. + +Tout le temps que cette elegante poupee fut chez la marchande, on venoit la +voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'etoit avise de +mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire +ce present avoit l'intention de recompenser le merite d'une petite fille +qui fut un modele de piete filiale. C'est de cette enfant dont tu vas +entendre l'histoire. + +_Eugenie, premiere maitresse de Zozo._ + +Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand merite, +persecute injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de +paroitre suspecte, elle n'osoit pas se rendre a la prison aussi souvent +qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de +donner a son malheureux pere les consolations qui etoient en son pouvoir, +jusqu'au moment qui devoit decider de son sort. + +Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son pere. Leste, +caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette +charmante petite ne manquoit jamais a ce devoir. C'est vainement que les +guichetiers lui resistoient; elle parvenoit a les flechir par ses instantes +prieres. Quand elle etoit refusee net, elle attendoit patiemment un moment +favorable, et parvenoit a entrer en se glissant sous les bras de ceux qui +se presentoient. Alors courant a toutes jambes, tout essoufflee, elle +alloit trouver son pere qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois, +avec lequel elle rioit et pleuroit tour a tour. + +Cette aimable enfant sembloit avoir concu toute la profondeur de +l'infortune qui accabloit son pere, et la necessite de le soustraire a ses +chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus +interessant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient +l'arracher a sa douleur. Cette aimable petite etoit devenue un objet +d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se +chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans +l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour etre precoce, n'en +reunissoit pas moins tous les caracteres qui rendent cette vertu aussi +interessante qu'honorable. + +Madame la princesse de ***, qui s'interessoit au prisonnier, eut assez de +pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chere petite des +plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupee qu'elle avoit +fait faire a son intention, afin de recompenser son attachement pour son +pere; mais l'aimable enfant l'eut a peine recue, que de nouvelles +persecutions forcerent son pere et sa mere d'abandonner leur pays. La +petite fille laissa sa belle poupee a une de ses parentes, dont je vais te +parler a present. Mais comment trouves-tu la premiere maitresse de +Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui +ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais +je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de meme, Mimi, si tu +nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je +vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas: +ma petite fille, que je cheris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas +etre une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombee. + +_Coralie, deuxieme maitresse de Zozo._ + +Coralie avoit sept ans; elle etoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit +les dons de l'esprit et du coeur, a une figure charmante. Un coeur +excellent, une grande sensibilite, une grande douceur de caractere, la +faisoient particulierement remarquer. Extremement caressante, on ne pouvoit +se defendre de l'aimer; mais son plus bel eloge, c'est d'avoir porte si +loin son amour pour sa mere, qu'il l'a conduite au tombeau. + +Le pere de Coralie, mechant et d'une tres-mauvaise conduite, enferma sa +femme dans une tour de son chateau. Apres avoir fait murer les fenetres de +son appartement, il ordonna qu'on le tendit de noir et qu'on y suspendit +une lampe. La malheureuse dame, abandonnee sans consolation, dans cette +espece de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de +ses larmes. Pour comble de malheur, son mechant mari lui ota sa fille, son +unique societe, et le seul etre qui l'attachat encore a la vie! + +Coralie, qui aimoit sa mere avec passion, osa dire a son pere: "Tu n'es +plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'otes, je ne +veux plus etre ta fille!..." + +Surpris et irrite de la declaration franche et naive de sa fille, ce pere +violent la maltraita sans pitie, et peu s'en fallut qu'il ne la tuat; mais +la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans +s'effrayer: "Si tu me separes de ma chere maman, j'aime mieux mourir tout a +l'heure!" + +Tant de fermete de la part d'une enfant de sept ans, etonna M. de **. Il +cessa de maltraiter sa fille, et chercha a la gagner par la douceur; mais +Coralie ne ceda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mere +avec l'accent du desespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler; +elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture. + +Cet epoux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit a +sa mere. La vue de cette enfant cherie ranima l'infortunee dame; elle +pressa Coralie sur son coeur, et mela ses larmes a celles de sa chere +fille!... Le pere de Coralie l'avoit blessee a la tete en plusieurs +endroits; les baisers de sa mere suffirent pour guerir ses blessures; mais +son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir! +C'etoit en vain que sa mere lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne +doit pas hair son pere, quels que soient ses torts; la vue de sa mere dans +les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison +se fit entendre chez elle. + +Les mechans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme +injustement; mais il etoit lui-meme fort a plaindre, parce qu'il savoit +qu'elle le haissoit. L'eloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son +supplice. Pour lui paroitre moins odieux, il lui envoya sa belle poupee et +tous ses joujoux; mais Coralie, occupee de sa mere, ne les regarda pas. +Comme cette infortunee, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit a +peine de quoi se vetir, et pour se reposer que les genoux et les bras +fletris de sa malheureuse mere! + +Sitot que Coralie fut sure de rester avec sa mere, elle oublia les horreurs +de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle etoit privee des choses les plus +necessaires a la vie. Jour et nuit aupres de celle qu'elle cherissoit, elle +vit renaitre sa gaiete naturelle, s'appliqua a ce qui pouvoit plaire a son +unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit a chaque instant +au col de sa mere, et la serrant avec de vives etreintes dans ses bras, +elle s'ecrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: "Maman! ... nous +voici donc ensemble! je suis donc avec toi!" + +Oh! qu'il est consolant pour une bonne mere d'avoir une enfant qui reponde +a sa tendresse! Pres de sa chere Coralie, madame de ** sentoit moins les +horreurs de sa nouvelle situation; et les naives caresses de sa fille +repandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit a la +vie. Resolue de prolonger sa penible existence pour sauver celle de sa +fille bien aimee, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire. + +Le desoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y +remedia, en occupant sa fille tantot a lire, et tantot a coudre. + +Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mere, elle n'avoit encore presque +rien appris; mais son amie cherie devint son institutrice, et ces lecons +donnees et recues par l'amitie profiterent a l'enfant au dela de toute +esperance. + +"Ma bonne amie, dit un jour madame de ** a sa fille, a present tu sais +assez bien lire, mais je desirerois que tu apprisses a ecrire; des que tu +le sauras, tu ecriras une lettre bien touchante a ton papa: peut-etre le +flechirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau." + +Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie a ecrire. L'espoir +d'abreger les souffrances de sa mere lui donna une activite surprenante: +cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit meme +plusieurs heures de la nuit a former des caracteres; et, du moment ou elle +put tracer des mots, elle ecrivit sous la dictee de sa mere une lettre a +son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyee +sur-le-champ, resta sans reponse; il en fut de meme de plusieurs autres. + +Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant ete +infructueuse, elle se laissa abattre; une noire melancolie s'empara de son +ame, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunee. + +Il y avoit pres de deux ans que Coralie etoit enfermee avec sa mere, +lorsqu'elle ecrivit a son papa. + +Jusqu'a cette epoque, cette chere enfant avoit conserve sa gaiete et sa +force: le bonheur d'etre sa mere, et la legerete ordinaire a cet age +avoient soutenu sa sante, malgre le defaut d'air et la mauvaise nourriture; +mais quand la pauvre petite eut apercu l'etat de langueur de sa mere; quand +elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos, +une tristesse profonde s'empara d'elle a son tour: son appetit disparut; +elle maigrit a vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'interet pour +rien, si ce n'est pour cette tendre amie a qui elle devoit le jour, et dont +elle partageoit le sort si courageusement. + +Une nuit, Coralie, plus accablee qu'a l'ordinaire, eut un songe qui +enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui +venoient oter la vie a sa mere. Elle se reveilla en sursaut, et s'ecria: Ne +faites pas mourir maman!... Des larmes ameres inondoient ses joues, et une +fievre brulante s'etoit emparee d'elle. + +Quand elle fut bien reveillee, cette sensible enfant porta ses mains sur le +corps et sur la figure de sa mere; ne la sentant pas remuer, elle jeta des +cris percans, et s'ecria avec l'accent du desespoir: "Maman! ma chere +maman! est-ce que tu es morte?" + +Sa mere la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille, +chere enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien. + +Helas! dit l'enfant, ils etoient la; je les ai vus; ils vouloient te faire +mourir! Oh, maman! le vilain reve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit +tout en oeuvre pour rassurer sa chere enfant; elle lui fit sentir qu'un +reve n'etoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour +sa mere, et son coeur etoit oppresse; elle poussoit des soupirs, et serroit +fortement sa mere contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui +la menacoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chere enfant.--Je +voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman, +c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions +plus heureuses d'etre mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de +** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon +coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces +paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de +sa mere evanouie.... + +Madame de ** chercha a rechauffer le corps glace de sa chere enfant; elle +l'appela mille fois avec le cri du desespoir. Mais, helas! sa jeune +compagne etoit perdue pour elle!... + +Apres l'avoir baignee de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers, +cette malheureuse mere dechira un pan de sa robe, et elle ensevelit le +corps de sa chere enfant. Ainsi finit a l'age de neuf ans, la plus +interessante petite fille que le ciel eut jamais formee. + +Pendant tout ce recit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient +coule plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et +sa mere fut presque fachee de lui avoir raconte cette histoire, un peu +forte pour son age; cependant comment resister au desir d'apprendre a sa +fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs peres et meres une +tendresse passionnee?... Mimi, ayant essuye ses yeux, demanda a sa maman, +si la mere de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mere +mourut de douleur d'avoir perdu son enfant cherie.... Crois, ma petite, que +la tendresse d'une mere surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande +qu'elle soit!... Mais laissons la un sujet si triste, et passons a la +troisieme maitresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit +appartenu a sa fille, qu'il regrettait sincerement, envoya sa garde-robe et +ses joujoux, a une de ses nieces, qui ne demeuroit point dans la meme +ville. + +_Maria, troisieme maitresse de Zozo._ + +La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son pere et sa mere qui +connoissoient le prix de l'education, lui donnerent de bonne heure les +meilleurs maitres. Elle apprit a lire sans degout et sans ennui, avec des +caracteres de l'alphabet, traces separement sur autant de petits morceaux +de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingenieux, Maria, a +trois ans, lisoit tres-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont +d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement +la langue francaise, la mythologie, la geographie et les principaux traits +de l'histoire generale. Sa modestie, sa douceur egaloient ses heureuses +dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeat, +sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eut la memoire ornee de +quantite de morceaux choisis en vers et en prose. + +Malgre son gout pour l'etude, elle avoit la gaiete qui convenoit a son age; +ses reparties etoient vives, spirituelles, mais la qualite qui la faisoit +le plus cherir, c'etoit son extreme sensibilite, fort au-dessus de son age. +Cette qualite du coeur qu'elle possedoit dans un degre, eminent, faisoit +dire a sa mere, que sa fille seroit bien malheureuse!... + +Ce fut l'eloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant, +qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupee de sa fille. + +Le present de M. ** fut accueilli comme il le meritoit. La poupee plut +beaucoup a l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car a peine l'eut-elle +recue, qu'elle fut attaquee d'une maladie longue et douloureuse. + +Maria souffroit des douleurs aigues; mais elle devoroit ses larmes, pour ne +pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite creature +consoloit encore sa mere: "Ne pleurez pas, ma chere maman, lui disoit-elle, +j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai +plus." Heureusement cette charmante petite fille revint a la vie, pour +faire le bonheur de sa tendre mere, par sa douceur et sa sagesse. Afin de +hater son retablissement, on la mena a la campagne. C'etoit au commencement +de l'ete. La petite n'emporta aucun joujou; sa mere vouloit qu'elle fut +sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiat son +temperament. + +Maria, qui passa plusieurs annees a la campagne, etoit trop agee, +lorsqu'elle revint a la ville pour jouer a la poupee; sa maman la donna a +une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelee Fortunee, +n'avoit que cinq ans. + +_Fortunee, quatrieme maitresse de Zozo._ + +Jusque-la, Zozo s'etoit toujours trouvee avec des enfans extremement +raisonnables; elle n'avoit point ete deshabillee; son trousseau, renferme +dans sa petite commode, etoit toujours dans le meilleur etat; son lit bien +blanc et bien propre. Mais Fortunee devoit lui faire subir plus d'une +metamorphose. + +Enchantee d'abord en voyant la belle poupee, la petite la tourna en tous +sens; ensuite elle lui ota son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis +elle examina ce qui etoit dans la commode, developpa tout, coupa, hacha; +tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunee y alloit, +il est a croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit ete brisee si elle +fut restee entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoitre cette +petite fille. + +Fortunee etoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune, +haute et colere a l'exces. Elle trepignoit des pieds quand on lui refusoit +quelque chose, battoit sa _bonne_, et repondoit a sa mere avec +impertinence. Malheureusement la maman de Fortunee la gatoit; elle excusoit +les vilains defauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa +foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus mechante, +opiniatre, et fit enfin un mauvais sujet. + +Cette mere, sans jugement, s'attacha a faire briller sa fille; elle lui +donna de tres-bons maitres pour la musique et pour la danse, avant de lui +faire apprendre a lire. A six ans, Fortunee dansoit de maniere a etonner; +elle touchoit agreablement du piano, mais elle connoissoit a peine ses +lettres. + +Encouragee par les eloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint +tres-habile musicienne. Elle parut a la cour, et s'y fit admirer. Mais ses +succes memes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivree +des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!... +Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante a former des +pas, et a executer un morceau de musique, Fortunee n'avoit aucune idee des +premieres connoissances qui font la base de l'education; elle ne savoit pas +non plus travailler. + +Sa mere, qui aimait a la faire paraitre dans le grand monde, negligea son +commerce, et depensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille, +avec la derniere elegance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se +ruina entierement. + +Quand Fortunee n'eut plus le moyen de paroitre pour faire etalage de ses +talens, on l'oublia tout a fait. Elle fut forcee de rester aupres de sa +mere, qui, obligee de travailler pour vivre, regretta amerement de n'avoir +pas donne a sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui put la +faire subsister. + +Incapable d'aider sa mere en travaillant, Fortunee lui donnoit encore +beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualites. Son orgueil se revoltoit de +ce qu'elle etoit obligee de se livrer aux details du menage, car tu penses +bien qu'on avoit renvoye les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit +de ne plus aller au bal, dans les assemblees, de n'etre plus fetee comme +dans le temps qu'elle etoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur, +repondoit mal a sa mere, et lui reprochoit durement le malheur qui les +accabloit. + +La douleur d'avoir une fille si denaturee, et le chagrin de ne pas avoir +forme son coeur, au lieu de lui donner des talens agreables, conduisirent +cette mere au tombeau. Fortunee, qui ne savoit rien faire, tomba dans une +misere affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voila ce +qui arrive, lorsqu'on neglige d'acquerir dans l'enfance des talens utiles, +et d'orner son ame de vertus. + +Quant a Zozo, d'abord Fortunee en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai +dit; mais bientot elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit +l'ornement, et ou sa vanite etoit satisfaite. Lorsque sa mere vendit ses +meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche +acheta la belle poupee pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes +de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains +de sa nouvelle maitresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une +petite grimace, qui temoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie +que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a +pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette +Fortunee, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en +sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et meme dans +l'ecriture, et sans etre orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas +d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois +des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu +ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous +irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chere enfant, du triste sort +de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie +ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donne un pere et une mere qui +te donnent une education solide, et qui travaillent a corriger tes defauts. +Ecoute a present l'histoire de Celeste, cinquieme maitresse de Zozo. + +_Histoire de Celeste._ + +Celeste etoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-meme veiller a son +education. + +Celeste avoit une figure charmante, mais c'etoit le moindre de ses +avantages; excellent naturel, docilite, amour de l'etude, generosite, +sensibilite exquise, discretion, piete filiale, patience heroique dans la +douleur, elevation d'ame: cette etonnante petite fille reunissoit tout; +elle avoit toutes les perfections. + +Le pere et la mere de Celeste passoient une grande partie de l'annee a la +campagne, parce que la sante chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit; +c'est pourquoi son mari, homme tres-instruit, se faisoit un plaisir de +seconder le precepteur de ses enfans, en leur donnant lui-meme +d'excellentes lecons. + +Celeste avoit deux freres, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle +s'occupoit comme la mere la plus tendre. Assise tranquillement avec sa +poupee, elle les surveilloit, ou se meloit a leurs jeux avec une +complaisance charmante. + +Douee des plus heureuses dispositions, Celeste ne pouvoit manquer d'etre +parfaitement instruite, ayant son pere pour instituteur. Elle apprit la +musique et le dessin pour lui servir de delassement, mais sans avoir le +projet de perfectionner ces talens, parce que, malgre sa jeunesse, toutes +les heures de la journee etaient prises, et qu'elle avoit peu de temps a +leur donner. + +Celeste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage, +laborieuse, adroite, qui lui apprit a faire plusieurs ouvrages de son sexe. +Bientot cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et +pour elle-meme; et quoiqu'elle eut une femme de chambre, elle se coiffoit +et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit recu de la nature des mains +pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'etre a charge aux +domestiques, Celeste donnoit tous ses soins a ses jeunes freres, et leur +servoit de gouvernante; elle manqua meme d'etre la victime de son +devouement pour eux. + +Celeste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses freres et sa +gouvernante, dans une campagne voisine de leur chateau. Les enfans jouoient +sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Celeste formoit des guirlandes, +et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer +l'innocent badinage de ces aimables enfans. + +Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Celeste proposa a sa gouvernante +d'aller se promener dans un grand bois, a une demi-lieue du chateau, pour y +gouter avec ses freres. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps +etant superbe, la petite societe se mit en marche avec la gaiete de coeurs +satisfaits, qui volent a de nouvelles jouissances. + +Rendue au lieu desire, la petite famille s'assit en rond sous un chene +touffu, et fit un repas champetre qui lui parut delicieux. + +Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte a toute la +folie de leur age, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre; +aussitot les jeux cesserent, et tous s'empresserent de chercher un abri. + +A peine furent-ils hors de la foret, qu'il s'eleva une tempete effroyable: +un vent impetueux deracina les arbres; l'air etoit obscurci de feuilles et +de poussiere; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussee en sens +contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais +il l'abandonna tout a fait quand elle entendit au loin voler en eclats les +cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber a ses pieds. + +Les enfans epouvantes sentirent leurs genoux se derober sous eux; la +frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer. +Cependant il falloit se hater; la pluie, qui ne tomboit pas encore, +menacoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aine des garcons +dans ses bras, et Celeste le cadet; ainsi chargees, elles s'empresserent de +regagner le chateau. + +Mais bientot une pluie semblable a un deluge inonda les champs, et en fit +une espece de lac. Celeste et sa gouvernante, ayant leurs vetemens trempes, +marchoient dans l'eau, sans savoir ou porter leurs pas; car les chemins, +les plaines, les prairies ressembloient a une vaste mer, dont on ne voyoit +pas l'issue. + +Pour comble de malheur, avant d'arriver au chateau, il falloit passer un +ravin, qui alors se trouvoit grossi considerablement par la pluie d'orage. +Celeste et sa gouvernante sentirent la necessite de le passer avant qu'il +augmentat: elles y entrerent avec courage, luttant contre les flots, et +oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui, +extremement effrayes, se debattoient et jetoient les hauts cris. + +Pres d'etre engloutie vingt fois dans ce gouffre, Celeste ne perdit point +la tete; elle sortit du ravin, extenuee de fatigue et toute trempee, et +regagna la maison avec ses freres; mais dans quel etat, grand Dieu!... Des +qu'elle se fut reposee, elle eut une fievre brulante, avec des acces de +transports. Elle s'ecrioit alors: "Ne soyez pas en peine, mon papa, maman! +j'ai sauve mes petits freres ... ne soyez pas en peine, je me porte bien +aussi." Mais cette chere enfant etoit attaquee d'une fluxion de poitrine +qui fit craindre pour ses jours. + +Quelle douleur pour son pere et sa mere! cette fille cherie, qui devoit +etre l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-etre leur +etre ravie au moment ou ils connoissoient tout son merite! Malgre ces +pensees dechirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de moderer +leur affliction, pour que Celeste ne se doutat pas du danger ou elle etoit. + +A force de soins, la chere enfant se retablit; elle fut plus que jamais la +gouvernante de ses freres, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des +droits, depuis l'aventure de la foret. Celeste leur apprit a lire: jusqu'a +l'age de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir +la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses +eleves; c'etoit un coup-d'oeil ravissant! + +Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attacherent a Celeste, et leur +docilite la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur +education. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer +une si bonne soeur qui, toujours prete a les excuser lorsqu'ils etoient +pris en faute, leur evitoit le long du jour toutes sortes de petits +chagrins par sa prevoyante tendresse! + +Une bonne conduite trouve tot ou tard sa recompense. Celeste eut, dans ses +deux freres, des amis solides, qui ne l'abandonnerent jamais. Heureuse par +les auteurs de ses jours qui la cherissoient, et par l'affection sincere de +ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien a desirer. +Outre cela, elle jouit de l'estime des honnetes gens, chose precieuse pour +ceux qui ont un peu d'ame. + +C'est deja fini, maman? dit Mimi a madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment +trouves-tu Celeste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois +qu'elle fut de mon age, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas +ta belle poupee.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette +beaucoup l'argent employe a ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je +m'amuserois de meme avec une poupee ordinaire, et j'aurois une amie qui +m'apprendroit a etre bonne comme elle; vous seriez toujours contente de +moi.--Viens m'embrasser, ma chere enfant! ta reponse me prouve que mes +peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une +aimable petite fille! + +Lorsque Celeste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus +a la poupee. Ses freres prenoient une grande partie de sa journee, le reste +etoit pour l'etude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le +donnoit encore a ses chers eleves, en se melant a leurs jeux, et en se +mettant a leur portee pour leur plaire davantage. + +Celeste donna sa poupee a la fille du receveur de la ville ou elle +demeurait, comme une preuve de son amitie pour elle, et une recompense des +belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour. + +_Lucile, sixieme maitresse de Zozo._ + +Le pere de Lucile n'avoit point de fortune, mais il etoit honnete homme, et +lui donna une bonne education. Il avoit remarque que sa fille avoit un +caractere tres-decide, avec un coeur sensible, et il employa la douceur, +les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il desiroit; il eut +la satisfaction de s'en voir respecte et cheri. + +La mere de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'etoit ni +raisonnable, ni eclaire; elle la grondoit severement pour des bagatelles, +et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mere capricieuse +l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la +petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de +l'enfant et chagrinoit son pere, qui se voyoit contrarie dans la marche +qu'il vouloit suivre pour l'education, de sa fille. + +Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-meme. Les peines +qu'il eprouvoit, jointes a des malheurs imprevus, abregerent ses jours: il +mourut a la fleur de son age, et sa femme le suivit de pres. Elle laissa +Lucile, agee de dix ans, avec un petit garcon de dix-huit mois. + +Pour tout heritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite +chaumiere situee sur la lisiere d'un bois. Lucile se retira dans cet asile +sauvage avec son petit frere. Les malheureux n'ont, helas! ni parens, ni +amis; elle se vit absolument delaissee, et fut bientot en proie a la plus +affreuse indigence. Quelques laboureurs la demanderent cependant pour +garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, resolue de tout souffrir +plutot que d'abandonner son petit frere qui demandoit ses soins. + +Cependant il falloit avoir du pain, et donner a manger a ce pauvre petit +qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle +acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du +travail lui fut d'un grand secours dans sa misere: elle filoit, cousoit et +tricotoit tour a tour. Comme elle etoit aussi vigilante qu'habile, elle +pourvut ainsi a ses besoins, et conserva sa liberte. + +La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant +seule dans une pauvre cabane, se suffisant a elle-meme, et soignant son +frere en bas age, comme si elle eut ete sa mere, etoit un spectacle rare et +attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on +s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les meres surtout se faisoient +un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans. + +En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance regna +dans sa petite chaumiere; elle se vit meme en etat de prendre une bonne +vieille pour faire le menage et soigner son frere, tandis qu'elle alloit +porter son ouvrage dans les hameaux voisins. + +Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien +n'eut manque a son bonheur, si elle avoit eu son pere et sa mere. Cette +jeune personne etoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son age, +et sa beaute egaloit les qualites de son coeur. + +Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, desira la +voir; apres s'etre assuree que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire +etoit veritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison, +promettant que si Lucile continuoit a se conduire comme auparavant, elle +auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame, +qui n'avoit point d'enfans, et qui etoit fort riche, adopta notre +orpheline, qui par-la se vit recompensee de sa bonne conduite, et par suite +en etat d'assurer une fortune honnete a son frere dont elle n'avoit pas +cesse de prendre soin. + +Lucile avoit dispose de sa poupee, a la mort de sa mere; madame de +Vertingen l'avoit achetee pour Angelina, sa petite fille. + +_Angelina, septieme maitresse de Zozo._ + +Des les premieres annees d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup +d'esprit; sa maman en etoit enchantee, elle voulut l'elever elle-meme. + +La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup a sa fille: +en allant au-devant de ses moindres desirs, en cedant aveuglement a toutes +ses volontes, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colere, et lui +preparoit des peines pour l'avenir. + +Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis a cette mere trop +foible: "Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec +franchise; vous n'avez pas encore eleve d'enfant; je crains fort que vous +ne perdiez la votre, faute de connoitre la maniere de la gouverner: vous +devez l'elever pour les autres, et l'on seroit tente de croire que vous ne +l'elevez que pour vous-meme." Madame de Vertingen recut fort bien ce +reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientot, et +continua a gater sa fille. + +Angelina croissoit cependant a vue d'oeil: son teint etoit vermeil comme la +rose, l'esprit petilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grace et +d'expression plaisoit a tout le monde, et son heureux caractere ne +demandoit qu'une main habile pour le plier a son avantage; mais madame de +Vertingen rioit de ses fautes, et lui cedoit en toute occasion. Quand un +domestique differoit a satisfaire ses caprices, il etoit gronde, et l'on +finissoit par le renvoyer. + +Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariete la +mettoit dans une colere affreuse; ses traits se decomposoient, et sa foible +mere, craignant pour ses jours, se hatoit de lui accorder tout ce qu'elle +vouloit. Sure ainsi de se faire obeir, Angelina se mutinoit pour rien, et +devenoit insupportable. + +Cette petite fille si gatee montoit sur les fauteuils, se rouloit a terre, +alloit partout sans guide, gatoit les meubles, dechiroit ses vetemens, +brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit. + +[Illustration: _Angelina._] + +[Illustration: _Louisa._] + +Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche +d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grievement a la cuisse. La +gouvernante que sa mere avoit mise aupres d'elle n'etoit point ecoutee; +lorsqu'elle lui faisoit des representations, l'enfant mutin repondoit: "Il +faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice." + +Il arriva plusieurs aventures facheuses a l'indocile Angelina. Un jour elle +voulut attraper un petit poisson rouge; s'etant penchee sur le bord du +bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement +se trouvoit de ce cote, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais +elle fut serieusement malade. + +Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'a sa +tete. Il prit fantaisie a Angelina de faire griller des escargots. Elle +prit furtivement un rechaud de braise, et l'ayant allume dans un coin, en +soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une +minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et meme le visage, +entierement brules: elle fut plus d'un mois a guerir, et souffrit des +douleurs inexprimables; encore fut-elle tout a fait defiguree. Angelina +etoit deja grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mere craignoit de la +fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maitres, la petite, +incapable d'application, s'ennuya a mourir; elle ne prit gout a rien; et au +bout de plusieurs annees, apres avoir fait depenser beaucoup d'argent a son +pere et a sa mere, Angelina n'eut qu'une legere teinture des arts qu'on +avoit cherche a lui faire apprendre. + +Madame de Vertingen avoit commence d'abord par lui donner un maitre de +musique et un maitre de danse. Angelina, qui etoit vive et gaie, dansoit +avec plaisir; mais son maitre de musique etoit souvent renvoye, sous +pretexte d'un mal de tete, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition. +Si sa mere exigeoit qu'elle prit sa lecon, Angelina prenoit de l'humeur; +elle se mettoit au piano de mauvaise grace, bailloit, faisoit des fautes +sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maitre le plus +complaisant. + +Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps a +quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une +matinee, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises, +tourmentoit le chat, agacoit le chien, commandoit avec hauteur a sa femme +de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle derangeoit le +service pour ses fantaisies. + +Sa mere, moins fachee de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et +impertinente, que de reconnoitre son peu de disposition pour les arts +d'agrement, lui faisoit quelquefois des reproches: "Que voulez vous +devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni +dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans education, et +personne ne vous regardera." Elle eut mieux fait de lui dire: Comment +ecrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre +conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de +la geographie, de l'histoire, et des sciences en general? Qui voudra vous +servir, si vous etes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous, +si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez +tout a vous-meme? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez +solide pour faire ces reflexions. + +Les choses etoient en cet etat, lorsqu'un evenement malheureux forca le +pere et la mere d'Angelina a quitter la France. Ils abandonnerent leur bien +pour sauver leur vie. Ayant rassemble a la hate leur argent et leurs +bijoux, ils allerent en Allemagne attendre un temps plus heureux. + +Quand on est hors de son pays, on depense beaucoup. Leurs fonds furent +bientot epuises; ils eprouverent les horreurs de l'indigence, d'autant plus +que ni la mere ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains. + +M. de Vertingen etant mort, leur situation devint veritablement +deplorable.... C'est alors que la mere d'Angelina ouvrit les yeux pour voir +les torts qu'elle avoit a se reprocher sur l'education de sa fille!... +Cette jeune personne, extremement laide, depuis l'accident qui lui etoit +arrive par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une +aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes reflexions, jointes a +la misere, mirent en peu de temps cette mere infortunee au tombeau!... +Angelina, sans aucune ressource, fut obligee, pour ne pas mourir de faim, +de se mettre en service chez un vigneron du pays ou elle etoit. + +Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont a sa fille, combien +il est necessaire d'apprendre de bonne heure a lire, a ecrire, et a +travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage education est +un tresor qui ne manque jamais. Tu n'aimes surement point Angelina; elle +n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une lecon +utile; tu eviteras, je l'espere, de te conduire comme elle.--Je le crois +bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas a madame de Vertingen. Madame +Belmont embrassa sa fille, et apres quelques autres reflexions, elle reprit +son recit. + +Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas ete trop heureux avec la +volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen +quitterent la France, la belle poupee etait dans un etat pitoyable! Elle +resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, etant entree au +service d'une dame, lui en fit present. + +Zozo fut encore une fois reparee; on l'habilla richement, et la dame qui en +etoit devenue proprietaire en fit cadeau a la fille d'une de ses amies. +C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien. + +_Louisa, huitieme maitresse de Zozo._ + +Madame de P... recut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point +parler a Louisa, sa fille, a qui la poupee etoit destinee. Je veux, +dit-elle, que ce beau present corrige ma fille d'un grand defaut, et lui +serve en meme temps de recompense. + +Madame de P... ayant ainsi prevenu son amie, placa Zozo dans une grande +corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noue avec de la +faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre a coucher, sur une +commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cachete. + +Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce +qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient +a lui repondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa etoit fort embarrassee; +car elle n'osoit point faire de questions a sa mere, parce qu'elle lui +avoit dit plusieurs fois que rien n'etoit plus impoli. + +La pauvre enfant etoit a la torture, d'autant plus que la curiosite etoit +son defaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu +ouvriras toi-meme la corbeille mysterieuse dans trois mois, si, d'ici a ce +temps, tu te corriges de ton excessive curiosite. Pendant trois mois, je +tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; a cette +epoque je te montrerai mon livre, et tu seras jugee d'apres cette +lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas +moins pour t'habituer a veiller sur toi-meme; d'ailleurs l'arret est +prononce: dans trois mois, a pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien +elle disparoitra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce +qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la +suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre +ton funeste penchant. + +Trois mois d'epreuves etoient en effet bien longs pour une petite fille +aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous +les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise education, +en cherchant a satisfaire sa curiosite. C'etoit un tiroir qu'elle ouvroit, +pour regarder ce qu'il y avoit dedans, meme chez les etrangers; un sac +qu'elle vidoit, un paquet qu'elle developpoit. Un panier couvert, quel +qu'il fut, lui donnoit le desir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boite, +aucun coffre n'echappoit a ses recherches. Jusqu'alors les representations, +les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce defaut, qui +devenoit chaque jour plus choquant par les inconsequences qu'il lui faisoit +commettre. Quelquefois meme il avoit des suites facheuses; car Louisa ne +bornoit pas sa curiosite a voir, elle vouloit aussi entendre, et decouvroit +les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle ecoutoit aux portes pour +savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en defioit +comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa +passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en etoit quitte +pour prier instamment qu'on ne le dit point a madame de P..., puis elle +recommencoit au meme instant. + +Louisa etoit non-seulement curieuse, mais elle etoit bavarde. Cependant +madame de P..., qui haissoit la medisance, lui fermoit la bouche +lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle +avoit dit; mais la petite se dedommageoit de cette contrainte en causant +avec les domestiques, a qui elle repetoit, a sa maniere, tout ce qu'elle +avoit entendu: de la provenoient des haines, des querelles interminables; +la paix etoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux eclaircissemens, +on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage. + +Madame de P... avoit exige de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa +fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit +dans quelque autre piece de la maison ou elle ne devoit pas etre. De son +cote, madame de P... ne negligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule +de sa conduite; elle lui defendoit expressement de causer avec les +domestiques, et la punissoit quand il etoit prouve que ses rapports avoient +fait de la peine a quelqu'un. + +Cette surveillance genoit extremement Louisa, et lui evitoit bien des +sottises; mais elle ne changeoit point son caractere, parce que cette +petite ne faisoit aucun effort pour se corriger. + +Madame de P... en fit la reflexion. C'est ce qui la porta a profiter de +l'occasion qui se presentoit, pour essayer de detruire le vilain defaut de +sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tot: ce penchant des +ames vulgaires a cause plus de maux qu'on ne pense!... + +Les trois mois d'epreuves commencerent donc. Louisa se promit bien de ne +commettre aucune faute qui l'empechat de voir ce qu'il y avoit dans la +corbeille. Malgre le desir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la +privat de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant +quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au +moment meme, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa +touchoit a quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit a voir +dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit: +Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main +aussi vite que si elle se fut brulee; de maniere que cette petite dut a sa +bonne gouvernante de n'avoir pas succombe vingt fois a la tentation; car +l'habitude est une seconde nature. + +Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'ecrivit +rien qui meritat une censure severe. Enchantee d'avoir reussi dans son +projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'etoit pas +incorrigible, cette dame se proposa de la recompenser de ses efforts, en +abregeant le temps de son epreuve; car c'etoit une veritable penitence pour +une enfant de ce caractere. + +Prenant donc Louisa par la main, sa mere la mena dans sa chambre: Voila +deux mois de passes, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette +corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton +age pouvoit te le permettre; cela me fait esperer que, par la suite, tu +eviteras les fautes ou tu es tombee jusqu'ici. Je consens donc a abreger en +ta faveur le temps que j'avois fixe; tu peux ouvrir la corbeille, mais a +une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et +medisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le +donner a une autre petite fille plus sage que toi. + +Louisa promit a sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta a son col, et +la remercia mille fois de son extreme bonte. Elle courut a la corbeille, +dont elle fit bientot voler les cachets; mais que devint-elle a la vue de +la belle poupee!... elle recula de surprise!... elle ne se possedoit pas de +joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'ecria-t-elle dans son +ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que +nous sommes de la meme taille!... Louisa etoit la plus heureuse personne du +monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es recompensee de +tes efforts au dela de tes esperances: travaille toujours a te +perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une +mere est si heureuse quand sa fille se porte au bien! + +Louisa devint extremement raisonnable; elle donna toutes sortes de +satisfaction a sa maman. Le temps etant venu de lui donner des maitres, +cette jeune personne renonca d'elle-meme a sa poupee pour s'appliquer +davantage. Madame de P... que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma +fille; mais tu etois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des +poupees. Je la serrai donc jusqu'a ce que tu eusses assez de raison pour +t'en amuser sans la gater. + +Tu sais a present, ma chere amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on +joindra la tienne a celle des jeunes demoiselles a qui ta poupee a +appartenu; vois dans quelle classe tu desires etre rangee; si c'est parmi +ses bonnes ou ses mauvaises maitresses! Ta conduite a venir en decidera: +elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mere. + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec +sa poupee, by Mme de Renneville + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE *** + +This file should be named 7cptf10.txt or 7cptf10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7cptf11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7cptf10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + +CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPÉE. + + +[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece. +Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine, +vous allez avoir le fouet!_] + + + * * * * * + + +CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPÉE, + +SUIVIES DE + +L'HISTOIRE DE LA POUPÉE; + +PAR Mme. DE RENNEVILLE, + +AUTEUR du Petit Charbonnier de la Forêt Noire. + +OUVRAGE ORNÉ DE ONZE GRAVURES. + + + * * * * * + + +INTRODUCTION. + + +Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appelée +_Mimi_; elle étoit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau. +Mimi ne désobéissoit jamais à sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle +prenoit sa poupée, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec +elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupée, +était sa fille. La petite maman répondoit pour Zozo, comme on peut le +croire. Si la poupée répondoit bien, elle étoit récompensée; si elle +répondoit mal, elle étoit punie. + +Dans ces conversations, Mimi répétoit exactement tout ce que lui disoit sa +mère, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part à ce léger badinage, +sans que Mimi en fût plus déconcertée. Mimi prenoit aussi un grand plaisir +à faire la petite maîtresse: Zozo étoit examinée le matin, après dîner, +quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir +avant de se coucher. + + + + +PREMIÈRE CONVERSATION. + + +Mimi est habillée; elle a déjeuné, et se prépare à faire la toilette de sa +fille, Mimi questionne ainsi sa poupée: + +Zozo, avez-vous pleuré quand on vous a débarbouillée?--Non, +maman.--Avez-vous lavé vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre +prière?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donné votre +papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous +nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaité le +bonjour à papa et à maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente +de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crêpe rose de Zozo, celle qui +est garnie de fleurs; mais comme elle est déchirée!... C'est vous, Zozo, +qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre +pénitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de +pleurer!--Ma petite maman, je ne déchirerai plus ma robe; jamais, +jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochée.--Comment, Zozo, +je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachée!... Fi! que c'est +laid d'être malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe +sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.) +Tournez-vous du côté du mur, et restez là. Oh! la laide! oui, pleurez à +présent.--Ce sont les confitures qui ont taché ma robe.--Vous raisonnez, je +crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez, +encore plus fort! ah! mademoiselle, vous êtes gourmande! je suis bien aise +de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez +lire. Si vous dites bien votre leçon, je vous pardonnerai. Voyons, dites +vos lettres. + +ZOZO. + +a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z, +etc. + +MIMI. + +Bien. Épelez à présent. + +ZOZO. + +ba, be, bi, bo, bu. + +MIMI. + +On ne dit pas _bé_, mais _be_. + +ZOZO. + +ca, ce, ci, co, cu. + +MIMI. + +C'est très-mal, ça. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle, +et souvenez-vous-en. + +ZOZO. + +da, de, di, do, du. + +MIMI. + +Toujours la même faute! On ne dit pas _dé_, mais _de_. Faites-y donc +attention! + +ZOZO. + +fa, fe, fi, fo, fu. + +MIMI. + +Vous êtes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _fé_. + +Mais en voilà assez. Comptez jusqu'à vingt. + +ZOZO. + +Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, +treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt. + +MIMI. + +Combien y a-t-il de voyelles? + +ZOZO. + +Cinq: a, e, i, o, u. + +MIMI. + +Et de consonnes? + +ZOZO. + +Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z. + +MIMI. + +Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman! + +Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois +jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te +donnerois de beaux chiffons pour récompenses, tu serois caressée de tout +le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?-- +Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut être bien sage, et tu en +auras. + +Mimi et Zozo étaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa +fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut à sa maman, et +par sa précipitation, renversa sa poupée, qui entraîna avec elle la boîte +aux joujoux. Jeannette n'étant pas encore prête, Mimi revint auprès de +Zozo, qu'elle trouva étendue par terre, le nez sur le parquet, et les +chiffons éparpillés autour d'elle. Elle releva sa poupée, et lui demanda, +en colère, qui avoit renversé ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous +mentez, Zozo! personne n'est entré ici. Vous aurez voulu voir les fleurs +d'or qui sont dans ma boîte. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est +fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les +verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, après l'avoir +fouettée: Ah! ah! je vous apprendrai à mentir! fi! rien n'est si vilain que +cela! Mimi en étoit là de sa réprimande, quand madame Belmont l'appela de +nouveau. Après avoir rangé ses chiffons, la petite s'en alla avec +Jeannette. Elle voulut bien pardonner à Zozo, et l'emmena avec elle. + +Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta à sa bonne les grands sujets +de mécontentement que Zozo lui avoit donnés. Jeannette, qui avoit horreur +du mensonge, lui raconta l'histoire suivante: + +_Le petit Menteur._ + +Il y avoit une fois un laboureur, nommé Jacques, qui étoit resté veuf avec +trois enfans, Charles, âgé de six ans, Firmin, âgé de cinq ans, et Jean, +âgé de quatre ans. Ces trois petits garçons n'étoient point méchans; mais +Charles étoit gourmand, Firmin menteur, et Jean désobéissant; ce qui +donnoit beaucoup de chagrin à leur père. + +Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires très-grosses +et très-belles: «Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre +d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent, +j'achèterai une veste à Charles, des bas à Firmin, et à Jean des souliers +pour les dimanches; car j'espère bien avoir 12 fr. de mes poires!» + +Jacques, voulant aller travailler, recommanda à ses enfans de se bien +conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mère, feroit le ménage; et +surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; «car, vois-tu, mon +fils, dit-il à Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste +neuve, ni tes frères des bas et des souliers!» Charles promit de ne point +toucher aux belles poires, et son père le quitta. + +Ces trois petits garçons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la +mère Marguerite étoit restée dans la maison à faire le ménage, Charles le +gourmand dit à ses frères: «Voyons donc ces belles poires que notre père +veut vendre pour m'acheter une veste, et à vous des bas et des souliers»; +et tous les trois allèrent auprès de l'arbre. Charles, en voyant les +poires, en eut envie: «J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent être +bien sucrées! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a défendu!--Bah! une +seulement; il n'y paroîtra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a +défendu!--Que tu es bête! mange toujours; il n'en saura rien!» Et voilà +Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin, +une pour Jean, et une pour lui. + +Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit désobéir ses frères, +n'avoit pas été aux champs; il s'étoit caché dans un coin du côté du bel +arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses +poires. Voulant les éprouver, il les laissa s'éloigner, et fut cette fois +tout de bon à la charrue. + +A l'heure du dîner, le laboureur revint à sa maison: «Je veux, dit-il à ses +enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au +marché.» Les trois enfans se regardèrent. «Charles, continua le père, va me +chercher le panier qui est dans la salle basse.» Charles ayant apporté le +panier, le laboureur monta à l'échelle, et cueillit ses belles poires. +Quand il eut fini, il les compta, et dit à ses enfans: «Quelqu'un a mangé +de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le +jardin?--Personne que la mère Marguerite, répondit Firmin.--Ce n'est pas la +mère Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'échelle, et l'arbre +est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que +c'est vous tous.» Aussitôt les enfans se mirent à pleurer. «Charles, dit +Jacques à son fils aîné, parle vrai; en as-tu mangé?--Oui, mon papa, +répondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as été gourmand, reprit +Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la vérité, tu ne +seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mangé une poire?--Non, mon +papa.--Comment! Charles a mangé tout seul trois grosses poires sans vous en +donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles?» Charles baissa les yeux et +ne répondit pas. «Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mangé une aussi»; et, ce +petit pleura bien fort! «Je te l'avois cependant défendu!--Je ne serai plus +jamais désobéissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que +Firmin qui ait craint de me déplaire.... Cependant, il faut que je sache +quel est celui de vous qui a mangé deux poires: combien as-tu mangé de +poires, Charles?--Je n'en ai mangé qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une +aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mangé la troisième? ah! +c'est peut-être la mère Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien +l'attraper! Faisons l'épreuve du coq.» + +Aussitôt Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'éloigna un +moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite +famille sur une ligne, la mère Marguerite à la tête, et il appela chacun à +son tour pour passer la main sur le dos du coq. «Je verrai, dit-il, quel +est le coupable; car il ne l'aura pas plus tôt touché que le coq chantera.» +La mère Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passèrent la +main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre +chanter, qu'il n'y toucha pas. «Voyons vos mains, demanda Jacques?» Tous +présentèrent leurs mains.» C'est Firmin, dit-il, qui a mangé la poire; il +s'est vendu lui-même: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des +autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se +sentant coupable n'a pas osé y toucher! c'est ainsi qu'on prend les +menteurs!...» Firmin, confondu, se mit à pleurer. «Je n'ai pas pitié de tes +larmes, lui dit son père; ce n'est pas assez d'être gourmand et +désobéissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!» Et aussitôt +Jacques dit à la mère Marguerite de donner le fouet à Firmin. + +[Illustration: _Le petit menteur._] + +[Illustration: _la Biche blanche._] + +Ce même jour, comme le laboureur se reposoit après son travail, entouré de +ses trois enfans, il fut abordé par un monsieur bien mis, qui le pria de +lui donner un peu de cidre pour le rafraîchir. Jacques alla lui en +chercher, et le lui donna de bonne grâce. «Je vous remercie, lui dit +l'étranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire +quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est à moi, +monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en étoit un. +Hélas! ils me rappellent mon fils! il étoit de l'âge de votre aîné, lorsque +le bon Dieu le retira du monde. C'étoit un enfant si doux! jamais il +n'avoit désobéi! il n'étoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que +lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conservé tous ses joujoux, et j'ai fait le +serment de ne les donner qu'à un enfant, qui comme lui ne seroit ni +gourmand, ni menteur, ni désobéissant. Je voudrois bien qu'un des vôtres +méritât ces jolies choses; j'aime déjà ces petits à cause de vous. Sans +doute vous en êtes bien content? «Le laboureur secoua la tête, et le +monsieur soupira! «Vous me faites de la peine, dit-il à Jacques; car je +vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si, +pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni +désobéissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai à +chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plaît-il?» Le laboureur répondit +comme il le devoit à tant de bontés; et le seigneur ajouta: «Pour donner à +vos enfans le désir de se bien conduire, amenez-les à mon château, je leur +ferai voir les belles choses que je leur destine.» + +Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au château du +seigneur. Ils furent éblouis de la beauté et de la richesse des +appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit +passer dans une pièce plus belle que les autres. On y voyoit une table +couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les +enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des +cabriolets, des polichinels, des pouparts, des ménages d'argent, et mille +autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des +bonbons, des confitures sèches, du sucre d'orge, et toute sorte de +friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui +donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc. +etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le +petit Jean! Oh! si on lui eût donné seulement un bâton de sucre d'orge! +mais il n'y avoit pas moyen!» Tout cela vous appartiendra dans trois mois, +leur dit le maître du château, si vous n'êtes ni gourmands, ni menteurs, ni +désobéissans.» Il les fit bien régaler et les renvoya. + +De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs +yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser à +autre chose. Cependant leur père ne leur recommanda point d'être sages; il +avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu. + +Il y avoit déjà deux mois et demi de passés, et les fils de Jacques +s'étoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea à venir le voir avec +ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquèrent pas de visiter les beaux +joujoux du petit monsieur. Firmin ayant aperçu, près de lui, une boîte +pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que +personne le vît. + +Les trois mois expirés, le laboureur fit mettre à ses enfans leurs plus +beaux habits, et se rendit au château. Le seigneur les attendoit. «Venez, +mes petits amis,» leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais +auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boîte qui manque +ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui étoit sur la table. +Firmin rougit prodigieusement, et son père le regarda d'un oeil +courroucé.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maître du château, +voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontément!... Son père +fouilla dans sa poche, et y trouva la boîte; mais elle étoit vide!--Ah! +c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon +Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne +l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et +les voleurs! ensuite s'adressant à Charles et à Jean: Quant à vous, mes +petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne +tout ce qui est sur cette table; vous serez habillés de neuf, et, +désormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais +mon fermier: soyez toujours honnête homme. + +Jacques, Charles et Jean s'en retournèrent tout joyeux à leur maison. +Firmin, chassé du château comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez +son père; car aussitôt qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans +le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du château! et tous +couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps +enfermé, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit mérité! pourquoi +étoit-il menteur et voleur? + +L'histoire de Jeannette avoit duré autant que la promenade. A son retour, +Mimi causa avec sa poupée; elle parla des enfans du laboureur: As-tu +entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh! +que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive +jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais à propos, pourquoi donc +restois-tu toujours derrière ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te +prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur, +après l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir à la maison, +et Jeannette s'est fâchée! Si tu recommences encore, tu seras en pénitence, +je t'en avertis. + +La paix étant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour +l'habiller, parce que madame Belmont allait dîner en ville, et l'emmenoit +avec elle. + + + + +SECONDE CONVERSATION. + + +La dame chez laquelle madame Belmont dînoit ce jour-là, aimoit Mimi à la +folie; elle voulut l'avoir auprès d'elle à table, et lui donna mille +friandises. Mimi avoit beaucoup mangé quand on servit un plat de gâteaux +qui lui plaisaient fort. Sa mère, qui ne la perdoit pas de vue, lui +défendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en +apercevoir, et mangea des gâteaux au point d'en être incommodée. Madame +Belmont se hâta de rentrer chez elle, déshabilla sa fille, et lui fit +prendre du thé. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant +mieux, courut prendre sa poupée. Pendant que sa mère lisoit, elle eut avec +Zozo la conversation suivante: + +Venez ici, mademoiselle, que je vous délasse. Jeannette, faites du thé pour +cette petite gourmande, qui étouffe pour avoir mangé des gâteaux, malgré la +défense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre +âge! vous devriez être honteuse!... vous aviez pourtant mangé des macarons, +du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'être +gourmande, et désobéissante à sa maman! Je suis sûre que vous avez mangé +votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demandé du poulet, et +cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend +que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu +sans avoir vidé votre bouche; vous avez répondu à madame B..., ayant aussi +la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout +à fait pour boire et pour répondre quand quelqu'un vous adresse la parole. + +En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parlé aussi haut +que les grandes personnes; vous avez disputé avec les filles de madame +B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arraché les joujoux des +mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavées? je suis sûre que non! +Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mène dîner en +ville! ah! mademoiselle, il faut être plus raisonnable, et surtout retenir +ce que dit votre maman. Vous êtes une étourdie, je le sais; vingt fois je +vous ai dit combien il est déplacé de faire telle ou telle chose, et vous +n'en faites qu'à votre tête. + +Je vais à ce sujet vous raconter comment il en a coûté la vie aux petits +d'une biche, pour avoir négligé de suivre les avis de leur mère. Ecoutez +bien: + +_La Biche blanche_. + +Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut +leur aller chercher à manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes +enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien +attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans +le lui promirent, et la biche alla leur chercher à manger. + +Cependant, compère le loup étoit derrière la porte. Aussitôt que la biche +fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je +suis votre mère!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits. +Compère le loup fut bien attrapé, car sa patte étoit grise!... mais le +malin, l'ayant entortillée d'un linge, revint à la porte: Pan, pan! ouvrez, +je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitôt le compère +glissa, sous la porte, sa patte enveloppée de chiffons, et les petits +ouvrirent étourdiment, sans s'assurer si c'étoit bien la patte de biche +blanche. Qu'arriva-t-il? compère le loup les croqua tous! Voilà ce que +c'est! Si ces petits eussent regardé de très-près, ils auroient vu que +compère le loup avoit enveloppé sa patte; ils n'auroient point été mangés, +et la biche les auroit retrouvés à son retour. + +Si vous faisiez aussi attention à ce que je vous dis sans cesse, ma fille, +vous ne seriez pas grondée souvent comme vous l'êtes. Allons, je vous +pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau +livre, ce sont _les Soirées de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En +voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour +avoir des livres afin de s'instruire. + +Voilà une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de périr dans un +canal où elle étoit tombée, se jette après elle pour la sauver. Ici, c'est +un jeune homme qui vient donner des secours à une pauvre veuve qui, après +avoir essuyé bien des malheurs alloit être dépouillée du peu qui lui +restoit. + +Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille: +Viens ici, Mimi, apporte ta poupée, et assieds-toi. Tu as conté tout à +l'heure une histoire à Zozo, veux-tu que je t'en conte une à mon tour?--Oh! +oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc: + +_Histoire de la petite Fille désobéissante_. + +Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle étoit bien +gentille, mais elle désobéissoit toujours à sa maman! ce vilain défaut lui +attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux, +malgré sa défense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son +étui, et renversoit ses aiguilles. Tantôt c'étoit la pelotte, dont elle +tiroit les épingles en s'amusant, tantôt le fil qui lui servoit à jouer. +Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant à sa +boîte, ou déchiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes étoient tachées +d'encre, parce qu'elle vouloit écrire, quoique sa maman le lui eût défendu. +Plusieurs fois Lili s'étoit brûlée en jouant avec le feu, et cela ne l'en +avoit pas corrigée. + +Cette petite avoit renversé sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en +grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupière; elle s'étoit +jetée par terre cinq à six fois, d'où on l'avoit relevée avec une grosse +bosse au front, et, cependant, Lili recommençoit toujours à toucher à tout. +On la distinguoit de ses frères et soeurs, en lui donnant le vilain nom de +_désobéissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la désobéissante; +qui a dit cela? c'est la désobéissante. A cinq ans, Lili étoit encore la +même. La seule différence qu'il y eût, c'est qu'elle commençoit à sentir +que ce nom-là n'étoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili +montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit +faire, parce que Lili n'avoit pas changé de caractère. + +Un jour la maman de Lili dit à sa _bonne_, nommée Victoire, de mener +promener sa fille. Le temps étoit superbe, et les jours fort longs. +Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent +auprès d'une belle pièce de blé, Lili demanda à sa _bonne_ la permission de +cueillir des bluets: Je le veux bien, répondit Victoire; mais vous êtes si +désobéissante! vous entrerez dans le blé, vous vous perdrez, et puis, que +dirai-je à votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au +bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets! +Songez, mademoiselle Lili, que les blés sont remplis de petites bêtes qui +vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en +prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai +pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit à dix pas. + +Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit à courir pour +choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot. +Lili vit d'abord une grande quantité de fleurs qui toutes lui plaisoient; +elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en +choisissant, Lili s'éloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupée à +son tricot, ne s'aperçut pas d'abord que l'enfant n'étoit plus auprès +d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre. + +La petite fille se perdit si bien dans ces blés plus hauts qu'elle, qu'il +lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes +ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit à pleurer! +il étoit bien temps! Si elle eût été obéissante, elle ne se seroit pas +exposée à avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien +d'autres sujets d'alarmes. + +Cependant Victoire tourna tout autour de la pièce de blé pour trouver Lili; +elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pièce étoit si grande, que +sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouvé personne qui pût lui +donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligée, retourna à la +maison pour dire à sa maîtresse que sa petite fille étoit perdue! Quand la +maman sut comment la chose s'étoit passée, elle dit à la _bonne_: Je ne +m'étonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si +désobéissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sûre; mais elle +n'aura que ce qu'elle mérite!... + +Pendant que Victoire rendoit compte à la maman, Lili se tourmentoit pour +sortir de la pièce de blé. Elle alloit à droite, elle alloit à gauche, et +ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jeté les belles +fleurs dont sa robe étoit remplie, et pleuroit à chaudes larmes!... + +En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec +son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment même, le +père et la mère s'envolèrent, et lui touchèrent le nez avec leurs ailes; +Lili fit un cri si perçant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui +couvoient leurs oeufs tout auprès. Un peu plus loin, la petite mit le pied +sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de +se trouver mal. + +Indépendamment de ces frayeurs passagères, Lili étoit tourmentée d'une +manière cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la +poitrine; car, pour être plus leste, Lili avoit ôté son chapeau, son schall +et ses gants; les araignées grimpoient à ses jambes, et lui faisoient des +ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite étoit martyrisée, +et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en +apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tête en sifflant, parce que +Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse +enfant se croyant morte, perdit tout à fait connoissance, et tomba par +terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile +est sans venin. + +Cet accident arriva à Lili au bord de la pièce de blé, dont la petite se +croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit là, ayant +entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit être, imagina qu'un +animal sorti du bois voisin s'étoit caché dans cet endroit; il dirigea son +fusil de ce côté, et déjà couchoit en joue la malheureuse enfant, quand +heureusement il aperçut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta +son fusil à terre, et s'approcha d'elle. + +L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? «Je m'appelle _Lili_, +monsieur, répondit la petite tout effrayée!--Et votre papa, comment le +nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il +étoit connu de tout le monde.» Le garde fit encore plusieurs questions à +Lili, auxquelles elle répondit de son mieux. + +Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperçus par +Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa leçon faite; +elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit à Lili de +l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite +qu'il avoit à suivre avec la désobéissante Lili. + +[Illustration: _La petite fille désobéissante._] + +[Illustration: _La petite fille grossière._] + +Le garde étant de retour auprès de la petite fille, lui dit: «Mademoiselle, +vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que +vous avez été trouvée dans le blé, et votre papa paiera le dégât que vous y +avez fait. Si vous êtes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de +prison au pain et à l'eau, c'est la règle.» Lili voulut demander grâce; +déjà elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre: +«Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos +prières seroient inutiles: je suis les ordres de mes supérieurs. Nous +autres, nous ne sommes pas désobéissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec +une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres; +vous n'en mourrez pas!...» Lili voulut résister; mais le garde la prit sous +son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit étoit alors tout à fait +noire. + +Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrêta au détour d'une rue fort +étroite, et posa la petite à terre: «J'ai pitié de vous, lui dit-il, car +vous êtes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez +point les voleurs qui sont dans les salles où nous allons passer. Ces +gens-là ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de +peur!...» Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les +yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras, +et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva à une grille, qui +s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui +faisoient beaucoup de bruit, les conduisit à une porte qu'il referma +derrière eux en tirant d'énormes verroux; il fit de même à une seconde, +puis à une troisième porte. Arrivé à la quatrième, le garde se baissa bien +bas pour y entrer: «Grâce à Dieu, dit-il, nous y voilà. Pauvre petite, que +je vous plains!... Vous avez été désobéissante, mais aussi vous êtes punie +bien sévèrement!...» Alors, il lui ôta son bandeau. Lili pleuroit si fort, +qu'elle put à peine voir les objets qui l'environnoient. «Cette chambre +n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les +choses nécessaires, parce que c'est la première fois que vous êtes prise +dans les blés; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien, +je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera à +souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chère; car nous ne sommes +pas riches!» Après avoir achevé ces mots, le garde sortit, et sa femme +entra presque aussitôt; mais, quelle femme! c'étoit un colosse, et, laide, +laide à faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux +rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme +lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie. +Après que Lili eut soupé, la femme du garde la coucha sans proférer une +seule parole. + +Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain, +la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud, +mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut +donné à contre-coeur! + +Lili resta seule jusqu'au dîner, s'ennuyant à mourir; alors elle regretta +le petit livre qui lui servoit à apprendre à lire; car, disoit-elle, ce +livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien! + +Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'à trois heures, que la +femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle +lui adressa la parole: «Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non, +madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de +l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence à lire couramment, et +maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ça.» +Là-dessus, cette femme sortit. Bientôt après elle rentra, tenant un petit +livre, et deux mouchoirs à ourler, du fil, un dé, une aiguille. «Tenez, +mademoiselle, voilà tout ce que je puis faire pour vous;» puis elle laissa +encore Lili jusqu'à huit heures du soir. Quand elle revint, les deux +mouchoirs étoient faits, et cousus très-proprement. «Ah! ah! dit la femme +en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu +ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne +coucherez pas ici ce soir....» A l'instant, on entendit ouvrir une porte +que Lili n'avoit pas aperçue; et, à sa grande surprise, elle vit entrer son +papa et sa maman!... Qui pourroit dépeindre ses transports à cette vue tant +désirée!... Lili, fondant en larmes, courut se précipiter dans leurs +bras!--Serez-vous encore désobéissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh! +jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonné votre Lili!...--Non, +ma fille; je vous aimois encore malgré vos défauts, parce que j'espérois +vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'où va ma +tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donné de l'argent, pour +vous empêcher d'aller en prison, et que vous avez été amenée chez nous. +Lili regarda sa mère avec la plus grande surprise.--Vous avez peine à me +croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitôt +cette dame ouvrit la porte par où elle étoit entrée, et Lili reconnut +parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin +qu'elle ne s'aperçût pas qu'elle rentroit chez sa mère. Les grosses portes +par où elle avoit passé n'étoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle +étoit en prison. La chambre où on l'avoit mise, étant une pièce inutile, +Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha à +corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mère tendre et +raisonnable. + +Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur +extrême bonté; elle promit de ne plus jamais leur désobéir, et on assure +qu'elle a tenu parole. + + + + +TROISIÈME CONVERSATION. + + +Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La +petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle répondoit +toujours _oui, non_, tout court. Rentrée à la maison, elle lui en fit des +réprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle sécha ses larmes; et, +selon son habitude, elle prit sa poupée, pour répéter avec elle tout ce +qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses +auxquelles elle avoit manqué. + +Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses à vous dire. Vous avez bien fait, et +mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous +l'apprendre. Quand nous sommes entrées chez madame _L._, vous avez fait la +révérence; c'est bien. Vous avez répondu comme une belle fille, lorsque +cette dame vous a souhaité le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher +souvent; vous avez été sage tout le temps que votre maman a été chez madame +_L._; vous avez remercié poliment quand cette dame vous a donné des bonbons. +Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous +avez demandé à boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire à +maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner +des confitures, vous avez dit à maman que vous aviez faim, par gourmandise, +n'est-ce pas? Vous n'osez pas répondre! vous vous êtes tenue fort mal; +cependant maman vous a frappée deux fois sur le cou! J'ai encore une chose +à vous dire, Zozo; quand on éternue, on met toujours son mouchoir ou ses +mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a +regardée d'un air fâché; vous avez bâillé, parce que la visite de maman +étoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent +fois; on ne bâille pas; on ne demande pas à s'en aller, comme vous avez +fait. Vous mériteriez d'être en pénitence pour cela; vous n'êtes pas polie +du tout;... vous savez que je vous ai déjà grondée pour la même chose. +Quand on vous parle, vous répondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal; +on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_. + +Je vais, en vous déshabillant, vous conter une histoire qui vous fera +connoître combien il est dangereux de désobéir sans cesse à ses parens. +Ecoutez-moi bien: + +_La petite Fanny._ + +Il y avoit une fois une petite fille, appelée Fanny, qui répondoit +toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient +chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la +maman de Fanny étoient honteux d'avoir une petite fille si grossière! +Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne +faites pas la révérence, si vous ne répondez pas poliment quand on vous +parle, j'appelerai Croque-Mitaine. + +La petite Fanny ne faisant pas attention à ce que lui disoit sa maman, +cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminée, avec son +grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la +politesse. Voilà ce qui vous arrivera, Zozo, si vous êtes toujours +grossière. + +Madame Belmont avoit écouté avec attention les remontrances de Mimi à sa +poupée. Elle voulut profiter des bonnes dispositions où sa fille se +trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servît en même temps de +leçon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh! +oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi à travailler, et surtout ne +m'interromps pas. Si tu as des questions à me faire, garde-les pour la fin. +Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et +puis parce que tu me ferois tromper. Te voilà avertie, écoute à présent. + +_La petite Fille grossière._ + +Monsieur Machaon, médecin, avoit une petite fille nommée Pontie, +extrêmement belle; mais elle étoit grossière et dédaigneuse! Son papa et sa +maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient à la corriger de ces +vilains défauts qui la faisaient haïr; mais ils n'y gagnaient rien. A l'âge +de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la révérence sans qu'on le +lui dît; elle regardoit à peine ceux à qui elle parloit. Quand ces +personnes étoient mal vêtues, c'étoit bien pis! Pontie les examinoit un +moment d'un petit air dédaigneux, et s'enfuyoit à toutes jambes, sans leur +répondre. Si, à la promenade, une petite fille venoit obligeamment la +prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitôt +les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant +mal habillé. + +M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux +habits ne font pas le mérite; qu'une petite fille mal mise peut être bon +sujet, bien douce, bien obéissante, bien savante! Mais, Pontie, +naturellement grossière, se mettoit tout à fait à son aise, quand la +toilette ne lui en imposoit pas un peu. + +Pontie éprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parlé, elle +entendoit dire derrière elle: Cette jolie petite fille appartient +certainement à une femme de la halle; on le voit bien, malgré sa robe de +mérinos, garnie de poil, et son élégant chapeau; car elle est trop +malhonnête pour être la fille d'une personne bien élevée: on lui aura prêté +les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge +comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de +lui dire le sujet de son chagrin! + +Un jour, cette petite fille étant au Luxembourg, se trouva engagée par +hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment. + +Une pension tout entière s'étant mise à jouer à Colin-Maillard, la +maîtresse, assise sur l'herbe, s'amusa à regarder ses élèves, qui rioient +du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, à deux pas d'elle, montroit +assez, par son air, le désir d'être reçue parmi cette belle jeunesse, mais +elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la +maîtresse; vous êtes trop gentille pour rester là toute seule à vous +ennuyer. Une petite fille polie auroit remercié cette dame par une belle +révérence; mais, point du tout. La grossière Pontie suivit une grande +demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'éloigna sans répondre et +sans regarder seulement la dame qui avoit été si obligeante à son égard. +Cette petite fille est bien mal élevée, dit la maîtresse à une de ses +pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille! + +Le jeu ayant duré une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La +maîtresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon +coeur, quel âge avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle +ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin +d'ici? Non.--Vous êtes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le +français.--Savez-vous quelque chose de mémoire?--Des vers que mon papa m'a +appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter +jusqu'à cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la +musique?--J'apprends la musique. + +Elles en étoient là de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en +aller, s'avança pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercîmens à la +maîtresse de pension, et après l'avoir saluée poliment, elle la quitta. + +Mimi, dit madame Belmont en s'arrêtant, comment trouves-tu que cette petite +fille se soit conduite dans cette circonstance?--Très-mal, ma petite maman! +mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est +pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon +histoire. + +Lorsque Pontie fut en allée, la maîtresse de pension se mit à parler +d'elle: Il est impossible, dit-elle à ses élèves, que la petite fille qui a +joué avec vous, appartienne à la dame qu'elle appelle sa mère, et qui l'est +venue chercher. Avez-vous remarqué à quel point cette petite fille est +grossière? Cependant, celle qu'elle nomme sa mère, est polie comme une dame +du grand monde! C'est sûrement une pauvre enfant qu'elle aura prise par +charité!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!... +Si cette petite fille eût été laide et mal mise, on y auroit fait moins +d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise élégamment +avec des manières poissardes. + +Pontie recevait de temps en temps de fortes leçons de la part des +étrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne +se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vêtus communément, mais +polis, agréables, et, sans balancer, on leur donnoit la préférence sur +elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur à leurs parens, et vous, ma belle +demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien +dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!... + +Cette petite étoit non-seulement grossière, mais, comme je l'ai déjà dit, +elle étoit aussi très-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux +qu'une autre, parce que son père et sa mère avoient un joli appartement, +une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit +jamais vu des gens plus riches que son père et sa mère; elle se croyoit en +droit de mépriser ceux qu'elle prenoit pour ses inférieurs. + +Or, il arriva que son papa et sa maman la menèrent un jour aux Tuileries. +M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut çà et là +autour d'eux. Elle fut arrêtée par une dame qui se reposoit sur un banc +voisin. Cette dame, fort âgée, ne voyoit presque plus! elle étoit vêtue +bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds à la tête lorsqu'elle lui +prit la main pour lui parler.--Où sont vos parens, mon petit coeur?--Là, +sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous +étiez si petite la dernière fois que je vous ai vue! comme vous êtes +grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa +main brusquement, et s'enfuit vers sa mère, à laquelle elle dit qu'une +_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et +qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme +m'auroit peut-être pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa +maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela, +madame Machaon regarda du côté que lui indiquoit sa fille, et elle vit une +dame assez mal mise; mais qui avoit l'air très-respectable. Madame Machaon +crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord. +Elle fit à sa fille une forte réprimande sur son éloignement pour les +personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misère +couvrent des personnes du premier mérite, tandis que l'or et la soie qui +plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnêtes gens. Ensuite +elle se leva pour s'en aller, et passa exprès du côté de la dame mal vêtue. +M. Machaon ne l'eut pas plutôt vue, qu'il s'écria: C'est madame la duchesse +de _L.!_... et s'avançant vers elle avec respect, il la salua profondément, +lui demanda de ses nouvelles, et lui présenta sa femme et sa fille. La +duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle +embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main. + +Quand l'enfant eut quitté la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien +les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle, +madame la duchesse de _L._, femme du plus grand mérite, qui a eu un +équipage, des gens pour la servir, un bel hôtel, de beaux habits, une +grande fortune enfin, est à présent dans la misère, par une suite de +malheurs! Faut-il donc la mépriser pour cela?--Je ne savois pas que c'étoit +une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il +suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chère enfant, gardez-vous de +dédaigner le pauvre; car Dieu ne vous béniroit pas!... Soyez aussi polie +avec tout le monde, car vous n'êtes pas en état de distinguer à qui vous +avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez à quelqu'un +qui ne le méritât pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille +aimable et bien élevée. + +Pontie promit à sa maman d'être plus polie à l'avenir, et véritablement la +rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression! + +Quelque temps après, cette dame gagna un procès considérable; elle reparut +dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon +retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la +duchesse combla de présens. Pontie devint polie, et tout à fait aimable; et +la duchesse de _L._ en fit sa favorite. + + + + +QUATRIÈME CONVERSATION. + + +Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysées, et +sur l'avenue de Neuilly. Zozo étoit aussi de la partie. Au retour, Mimi +prit sa poupée, et lui parla ainsi: + +Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort +mécontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et +vous avez déchiré votre robe! savez-vous bien que vous me coûtez beaucoup +d'argent; je n'en ai plus pour mon ménage; vilaine petite fille que vous +êtes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un +chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous êtes sale! aussi vous +vous êtes traînée dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez +noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle, +avez-vous quitté maman aux Champs-Elysées? pourquoi, malgré sa défense, +avez-vous joué avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah! +vous êtes désobéissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah! +ah! vous l'avez bien mérité! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassée, +une robe déchirée!... les enfans sont ruineux, en vérité!... En rentrant, +comment avez-vous demandé à boire? Jeannette, donnez-moi à boire, sans dire +s'il vous plaît, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous élève? +Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois +avec un ton fort malhonnête! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner +que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonté!... Voyons un +peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions +sur cela. Qu'est-ce que Saturne? + +ZOZO. + +Il est fils du ciel et frère de Titan. + +MIMI. + +Et Jupiter? + +ZOZO. + +C'est le fils de Saturne et de Cybèle. + +MIMI. + +Quels sont les frères et soeurs de Jupiter? + +ZOZO. + +Cérès et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses frères. + +MIMI. + +Qu'est-ce que Cérès? + +ZOZO. + +La déesse des blés. + +MIMI. + +Qu'est-ce que Jupiter? + +ZOZO. + +Le dieu du ciel. + +MIMI. + +Quel est le dieu de la mer? + +ZOZO. + +Neptune. + +MIMI. + +Et celui des enfers? + +ZOZO. + +Pluton. + +MIMI. + +Qu'est-ce que Junon? + +ZOZO. + +La soeur et la femme de Jupiter. + +MIMI. + +C'est fort bien! en voilà assez. Prenez votre ouvrage à présent. Si vous +êtes bonne fille, demain je vous achèterai un chapeau. Faites cet ourlet +bien droit, et à petits points. + +Pendant ce dialogue, madame Belmont s'étoit déshabillée. Elle prit son +ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir auprès d'elle. Mimi, lui +dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une +petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des emplètes. Je veux, +aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est +jolie et sage comme un petit ange. + +_La petite Marchande._ + +Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six +ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit à vendre du fil, du ruban, +et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa +petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'étonne, Mimi, +dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est +bien jeune; mais Blanche n'étoit pas un enfant ordinaire. Cette petite +savoit très-bien lire; elle connoissoit toutes les étiquettes de la +boutique. Quand sa maman étoit occupée, Blanche servoit ceux qui venoient +acheter du fil, des épingles, du ruban, etc., avec une grâce charmante; +elle étoit surtout complaisante et polie à faire plaisir. Sa vivacité, ses +grâces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit +exprès de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la +boutique fut achalandée, c'est-à-dire qu'il y vint un grand nombre de +personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur. +Ce n'est pas que sa maman ne s'entendît pas au commerce, au contraire, elle +étoit douce, aimable, gracieuse: c'étoit elle enfin qui avoit élevé +Blanche; mais on s'intéressoit davantage à la petite fille à cause de sa +jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer +volontairement à des occupations sérieuses!... aussi chacun parloit de la +petite marchande; on l'élevoit au ciel. + +Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au +contraire, elle étoit extrêmement modeste, et elle paroissoit même ignorer +l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche +prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son +ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des +mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises +pour les enfans, non pas pour s'apprendre à travailler, mais pour vendre, +car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande étoit +payée par sa maman comme une ouvrière: un ourlet, deux liards; une chemise +d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste. +Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois +l'année, au commencement de l'été et au commencement de l'hiver, pour +s'acheter les choses dont elle avoit besoin. + +Malgré ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour étudier. Sa +mère la faisoit lire deux fois le jour, et un maître venoit lui apprendre à +écrire et à compter. En peu de temps, et par son application, la petite +marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-à-dire pour écrire le +nom et le prix des marchandises que l'on vendoit. + +En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mère, +qui l'aimoit à la folie! Bientôt la petite marchande eut occasion de faire +connoître à quel point elle étoit raisonnable. Sa maman étant tombée malade +très-sérieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle +eut la discrétion de ne point dire que sa mère gardoit le lit, de sorte +qu'on la croyoit toujours près d'elle. La bonne se mêloit du ménage; elle +soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les +acheteurs. Enfin la maman se rétablit; elle trouva la boutique aussi +florissante qu'elle l'avoit laissée. Cette bonne mère reconnut avec plaisir +qu'elle devoit à sa fille la conservation de ses pratiques. + +Blanche devoit éprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le +malheur de perdre sa mère à onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais +elle avoit assez de raison pour modérer sa douleur, dans la crainte +d'éloigner ceux qui venoient à sa boutique. Blanche reparut en grand deuil, +triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mère. Une +de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison. +Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite, +fut en état de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur +l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la réputation de la petite +marchande étoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut +à son joli caractère et à sa bonne conduite. + +Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui +raconter; la soirée s'étoit passée trop vite à son gré, et l'heure à +laquelle elle avoit habitude de se coucher étant sonnée, sa maman la fit +mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont étant indisposée, garda sa +chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mère, ne voulut pas la laisser +seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps à quelque +chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupée, prit et laissa vingt +fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire, +elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet étoit si +drôle avec cette coiffure, que sa petite maîtresse rit aux larmes en le +regardant. Comme le jeu plaisoit à Mimi, elle voulut finir la toilette de +minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine à lui mettre un +collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint à la robe, Minet voulut +s'enfuir!... Cependant Mimi avoit résolu d'en venir à son honneur. Elle +prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de +peine; mais quand ce vint à l'autre, Minet miaula, jura à faire trembler, +parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets! +elle étoit contrariée de ne pas le trouver assez complaisant pour se prêter +à ses fantaisies.... Voyant qu'il lui étoit impossible de lui faire mettre +la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatienté d'être +tourmenté ainsi, profita d'un moment où il étoit libre pour se sauver sous +le lit; mais la petite, l'ayant attrapé par la queue, le tira de toutes ses +forces. Le chat, déjà en colère, se retourna avec vivacité, et lui +égratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'échappa malgré elle. +Mimi se mit à pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait. + +[Illustration: _Le Chat coiffé._] + +[Illustration: _Le méchant petit garçon._] + +Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant +courir Minet en robe traînante, et coiffé si joliment!--Pourquoi +pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a +égratignée!...--Cela m'étonne; il est si doux! tu lui as donc fait du +mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tiré par la queue; mais +c'est que je voulois le retenir!... Au même instant, Minet parut affublé du +bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empêcher de sourire. +Elle appella le chat, le débarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux, +elle se mit sur son séant, fit venir Mimi auprès d'elle, et lui raconta +l'histoire suivante: + +_Histoire de Marinette._ + +Il y avoit une petite fille, nommée Marinette, qui, toute jeune, annonçoit +un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma +bonne amie, les pauvres bêtes que tu te plais à tourmenter, ont comme toi +de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment +petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un +petit chien à qui on casseroit une patte, éprouveroit les mêmes douleurs +que le plus gros de son espèce. Une mouche dont on arrache les ailes se +plaint à sa manière; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut +frapper l'oreille. + +Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, crèveroit un oeil à un âne, +couperoit la tête d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et +feroit mille autres cruautés de cette espèce par simple passe-temps? on le +fuiroit comme un monstre redoutable à l'espèce humaine, parce qu'on ne +pourroit croire qu'il fût capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son +coeur n'étoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique à toi, Marinette, +continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre +des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes, +et leur couper la tête? Est-ce la facilité que tu as à détacher ces parties +de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point? +Si tu penses ainsi, ma chère, tu t'abuses; vois les précautions que l'on +prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le +laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et +jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout être vivant, ma chère +amie, est susceptible de la même sensibilité, et c'est être barbare de se +faire un jeu d'ôter la vie même à un insecte. + +Ces excellentes leçons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit +d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eût fait d'un morceau de +carton. + +Un jour, madame de Lime, sa maman, céda à sa prière, en prenant un joli +chat, à poil long, blanc comme la neige. On cherchoit à intéresser +Marinette à ces petits êtres, par la vue journalière de leurs gentillesses. + +D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais +bientôt, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres +choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le +tapoit de la bonne manière, et, si madame de Lime n'étoit pas là pour le +protéger, _Bibi_ avoit les pattes tortillées, les poils arrachés, et force +soufflets: Marinette en colère ne le ménageoit pas. + +Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualités de ce +fidèle animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nommé +_Pouf_. Il devint bientôt l'ami de la maison, et s'attacha surtout à la +petite, quoiqu'elle le maltraitât souvent. + +Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, étant à la promenade dans un +jardin public où il y avoit beaucoup de monde, se trouvèrent séparés de +leur fille. Qu'on juge de l'inquiétude de ces bons parens!... Ils +s'aperçurent aussi que _Pouf_ n'étoit plus avec eux. Ils cherchèrent +partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux à +la nuit, bien affligés. Marinette étoit arrivée avant eux à la maison: +_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitôt qu'il avoit eu +perdu ses maîtres. + +Si la petite fut bien embrassée, le chien intelligent et fidèle eut aussi +sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gré du service qu'il +lui avoit rendu. + +Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit +beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le +flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchée de pain à ce bon +animal. _Pouf_ venoit auprès d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la +patte, lui léchoit les mains; la méchante enfant répondoit à ces signes +d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit +alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre +chien. Cependant les duretés de cette petite fille ne rebutèrent point le +fidèle _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maître que j'aime; +je dois t'aimer aussi. + +Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les +jours, malgré la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de +sacrifiés à ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensée +m'en révolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit +moineau. Marinette lui attacha un ruban à la patte, et le fit voler comme +un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout étourdi; le chat +sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'affligée de +cette aventure; mais sa maman étant survenue, et ayant appris ce qui venoit +de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit +bien mérité!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'étoit une méchante que cette +demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en +empêcherai bien! + +Dès ce moment, il fut défendu à la méchante Marinette de prendre des +mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de +toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'être punie +sévèrement. + +Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'étoit pas encore attendri une +seule fois sur le sort des petits malheureux qui étoient tombés entre ses +mains, lorsqu'un événement qui arriva à cette époque la changea tout à +coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit été dure jusqu'alors. + +J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidèle, lui témoignoit la plus +vive affection, malgré les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir. +On eût dit même qu'il avoit pour elle une préférence marquée; soit que +l'enfance intéresse jusqu'aux animaux mêmes, soit qu'élevés ensemble, ce +chien eût pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame +de Lime. + +Quelques affaires étant survenues à M. de Lime, la petite famille fut +obligée de faire un voyage, à 60 lieues de sa demeure habituelle. Il étoit +impossible d'emmener le fidèle _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et +malgré les signes d'une douleur bien sincère, le chien resta à la maison. + +Privé de ses chers maîtres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il +se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couché constamment sur une +robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissée par mégarde sur un +fauteuil. + +Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il étoit dévoré par une +fièvre ardente, qui causa sa mort. La famille étant revenue, ce bon chien +rassembla toutes ses forces, pour témoigner à ses chers maîtres combien il +étoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de +Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme +pour lui dire un dernier adieu, il expira. + +Marinette pleura amèrement son cher _Pouf_!... Cette mort singulière avoit +fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut +toujours bonne pour les pauvres bêtes qui se trouvèrent dans sa dépandance, +et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans +ses jeunes années. + +Maman, dit Mimi à madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les +chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois +davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie à son +maître, ou mourir pour lui prouver sa fidélité, soit du chagrin de l'avoir +perdu, soit pour ne pas abandonner le dépôt confié à sa garde. + +--Maman, les chats ne sont pas si attachés que les chiens?--Ma fille, ils +le sont aussi à leur manière; mais leur attachement est moins désintéressé, +moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a +beaucoup d'instinct, et il est parfois très-aimable. Sans m'arrêter à +chercher ceux d'entre les animaux qui méritent particulièrement nôtre +affection, je répéterai qu'en général, il faut les traiter tous avec +douceur, leur donner le nécessaire, puisqu'ils sont dans notre dépendance, +et ne jamais leur faire de mal, à moins d'y être forcé par la +nécessité.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Hélas! oui, +il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur +donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela +me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux, +maman, tant mieux!... + +_Le méchant petit Garçon._ + +Paul étoit un jeune homme querelleur et méchant; aussi il n'étoit aimé de +personne à cause de ses mauvaises qualités. Son plus grand plaisir étoit de +faire du mal à tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien +dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de bâton; il +se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenêtres; quelquefois +même il leur coupoit les oreilles et la queue; c'étoient pour lui des +gentillesses. + +Un jour il attela un chien à un chariot qu'il avoit chargé de pierres: Tu +es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce +que ce petit animal ne pouvoit pas traîner ce chariot, dont la charge +excédoit ses forces. + +Sur ces entrefaites, Nicolas, père de Paul, arriva par hasard. Témoin de la +cruauté de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant à une grande +voiture, il lui ordonna de la traîner. Paul, incapable de remuer seulement +cette lourde masse, assura son père que cela lui étoit impossible. Nicolas, +sans l'écouter, prit un fouet, et lui en donna sans miséricorde. Le petit +garçon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son +père. Paul ne répondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas, +penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi à +la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'à +toi? Tu ne dois faire du mal à aucun être vivant, si tu ne veux, à ton +tour, être maltraité toi-même: souviens-toi de cela! + +Paul oublia bientôt cette leçon. Quelques semaines après, une hirondelle +lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes après +les autres. Son père découvrit encore ce nouveau trait de cruauté. O Dieu! +dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'être le père d'un enfant qui +sera peut-être un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transporté +de colère, il se rendit auprès de Paul, et lui dit: Méchant enfant! ne +t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux, +ou que tu serois cruel envers un être vivant, quel qu'il fût, je le serois +de même envers toi? Tu as arraché sans pitié les plumes de ce petit oiseau, +et ses cris plaintifs n'ont pas ému ton coeur de roche!... Je veux te +donner une idée des douleurs excessives que tu as causées à cette innocente +créature.... En même temps, Nicolas saisit le méchant Paul par les cheveux, +et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais +personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur. + +Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle méchanceté, un homme de mérite, +qui en fut témoin, la lui reprocha avec amertume; il lui prédit un avenir +funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque +jour le châtiment des souffrances que vous faites endurer à ces animaux, +que Dieu n'a donnés à l'homme que pour être sa joie et sa satisfaction. Si +jamais vous éprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous +dis aujourd'hui. + +Paul se moqua des remontrances et des prédictions de l'honnête homme qui +lui parloit. Il continua d'être cruel envers les animaux, et finit enfin, +comme cela devoit être, par être barbare avec ses semblables. Il fut même +sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses défauts. + +Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la +première bataille où il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux +jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit +ensuite, lui arrachèrent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier +appareil sur ses blessures, l'aumônier du régiment, ecclésiastique pieux et +zélé, cherchoit à lui inspirer du courage et de la patience; mais les +douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations +tout à fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautés +qu'il avoit exercées dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela +aussi la prédiction qui lui avoit été faite par l'ami de son père: Ah! +s'écrioit-il, qu'ai-je fait! je sens à présent la grandeur de ma faute! +Dieu est juste; il me punit comme je l'ai mérité.... + +Paul, tout estropié, vécut encore dix ans, allant de ville en ville pour +recueillir quelques aumônes. Cette vie misérable n'étoit encore rien en +comparaison des reproches qu'il s'adressoit à lui-même; car de tous les +maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir mérité les peines que +l'on souffre. + +Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi à ses +joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec +sa poupée. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai +interrogée. Voyons un peu si vous êtes bien savante. Combien y a-t-il de +jours dans l'année? + +ZOZO. + +Trois cent soixante-cinq. + +MIMI. + +Dans le mois? + +ZOZO. + +Trente, ou trente-un. + +MIMI. + +Dans la semaine? + +ZOZO. + +Sept. + +MIMI. + +Nommez-les. + +ZOZO. + +Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. + +MIMI. + +Combien y a-t-il de mois dans l'année? + +ZOZO. + +Douze. + +MIMI. + +Nommez-les. + +ZOZO. + +Janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, +octobre, novembre, décembre. + +MIMI. + +C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une pièce neuve pour +votre récompense. Venez, que je vous embrasse. + +Mimi et Zozo répétoient toujours à peu près les mêmes choses: c'étoient des +leçons de lecture ou de politesse: Mimi étoit l'écho de sa mère. + +Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume, +sa maman la fit venir auprès d'elle pour lui conter une _histoire_, chose +qu'elle aimoit par-dessus tout. + +Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire à te +raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir auprès de sa maman +comme une fille raisonnable, et madame Belmont commença ainsi. + +_Le revenant._ + +Il y avoit une fois une petite fille, nommée Lolotte, qui avoit peur de son +ombre. Elle n'auroit pas été seule, sans lumière, la nuit, dans un lieu +obscur, pour un trésor!... + +Lolotte étoit âgée de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la +porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on +pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle étoit couchée. Depuis un +an que cette petite avoit quitté la chambre de sa mère, il ne lui étoit +rien arrivé de fâcheux. + +Une nuit, cependant, Lolotte fut réveillée en sursaut par un vacarme +effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit à plaisir le déjeuner de +porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tête dans son lit, et +se couvrit de sa couverture: elle étoit plus morte que vive, et n'osoit pas +même respirer.... + +Ce bruit ayant cessé, un autre aussi extraordinaire lui succéda. Lolotte +entendit distinctement tomber une chaise et un guéridon, et sauter en +éclats la carafe et le gobelet qui étoient dessus. Cette fois la petite +crut que la maison tout entière étoit tombée sur elle.... Tremblante de +tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle; +mais elle vit un monstre, gros comme un éléphant, qui faisoit des grimaces +effroyables; elle crut même qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour +l'étrangler.... + +La crainte de la mort donna à Lolotte la force de sauter en bas du lit pour +se cacher dans la ruelle: sa tête étoit tout à fait perdue. Lorsqu'elle eut +mis machinalement les deux pieds à terre, elle se sentit arrêtée par sa +chemise.... Pour le coup, Lolotte crut être au pouvoir de _l'esprit_; elle +fit un cri perçant, et tomba sans connoissance.... + +Cependant la _bonne_ s'étoit réveillée au bruit. Elle entra avec de la +lumière, vit Lolotte évanouie, accrochée par sa chemise à un clou de sa +couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_ +resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la pâleur de la mort +sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit +revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dégât qui s'étoit fait. +Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre +dans son lit, et qu'elle en étoit bien sûre.... + +Les gens raisonnables, qui savent très-bien qu'il n'y a point de +_revenans_, cherchent à s'instruire de la cause d'un bruit quelconque +qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se +plaisent à croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte +leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une réponse aussi +peu vraisemblable. + +Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'établit entre elle et sa mère +le dialogue suivant: «Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es +arrivé.--Maman, je ne le sais pas moi-même.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce +n'étoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crié, pourquoi t'es-tu +trouvée mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a précipitée du +lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis +sûre, est venu dans ma chambre; il a brisé vos porcelaines, renversé la +chaise, le guéridon, et fracassé le verre et la carafe. Je sais +qu'effectivement il est arrivé cette nuit quelque chose d'extraordinaire; +mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte +ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas à ta +mère. Je vois ce que c'est, tu as fait un rêve qui t'a troublé l'esprit: +conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'étois à +peine couchée, lorsque j'ai entendu casser tout à la fois les tasses et les +soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la +tête dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai +regardé à travers les rideaux, et j'ai vu un animal énorme pour la +grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux +étoient comme deux lumières qui éclairoient toute la chambre. J'osois à +peine respirer; tout à coup ces deux lumières ont disparu; j'ai entendu +alors remuer les volets de la fenêtre, et quelque chose de pesant s'est +élancé contre le mur, et est retombé lourdement. C'étoit bien un +_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaînes qu'il traînoit....--Mais +pourquoi n'as-tu pas appelé?--Je n'en avois pas la force; ma langue me +refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a été tranquille; mais +bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçus un spectre effrayant qui se +tenoit près des rideaux de ma fenêtre; il me paroissoit tantôt grand, +tantôt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je +fis même quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes +couvertures; mais je perdis tout à fait la tête quand je vis l'_esprit_ +venir à moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a précipitée en bas +de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais, +jamais, je ne coucherai dans cette chambre, où il revient des +_esprits_!...» + +On ne contraignit point Lolotte à coucher dans sa chambre la nuit suivante; +car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbuté dans cette pièce. + +La première chose qui étoit venue à l'idée du papa et de la maman, c'est +que la petite s'étoit levée en rêvant, et s'étoit effrayée elle-même en +renversant le guéridon, sur lequel étoient le gobelet et la carafe. Cette +pensée, assez vraisemblable une fois adoptée, tout le reste s'expliquoit +aisément; car on avoit trouvé Lolotte accrochée par sa chemise en voulant +descendre de son lit. Ce n'étoit donc rien, ou presque rien. + +Le papa qui vouloit prouver à sa petite fille, que rien n'arrive dans le +monde sans une cause simple et naturelle, décida que Lolotte coucheroit +auprès de sa mère, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit +suivante. Cette mesure étoit d'autant plus sage, que par-là on s'assuroit +si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui +auroit pu arriver. D'un autre côté, le papa lui prouvoit, en couchant dans +cette chambre, qu'il n'y avoit rien à craindre; car personne ne s'expose +volontairement à un danger certain. + +Le soir étant venu, Lolotte coucha auprès de sa mère, comme il avoit été +résolu, et elle dormit fort bien. Quant à son père, il ne tarda pas à être +réveillé par un bruit qui l'étonna, et le fit mettre sur son séant: il +entendit casser un carreau!... Comme il étoit dans le premier sommeil, il +s'imagina que c'étoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenêtre pour entrer +dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisée et +même toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixés sur la +fenêtre, rien ne lui annonça qu'un homme cherchât à s'introduire dans sa +demeure, et, par réflexion, il rit en lui-même d'avoir pu seulement arrêter +sa pensée à une chose aussi impossible, puisque son appartement étoit au +troisième étage. A la vérité, il y avoit un toit de communication qui se +trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver. + +Le père de Lolotte faisoit toutes ces réflexions, lorsqu'un nouveau bruit +se fit entendre. Ayant tourné les yeux de ce côté, tous ses doutes furent +éclaircis: il vit le voleur! car c'en étoit un, ou plutôt l'_éléphant_, le +_spectre_ de la veille. Un couvercle étant tombé, le père de Lolotte +aperçut un chat qui, s'étant effrayé, cherchoit à s'enfuir, tenant à sa +gueule un morceau de viande qu'il avoit pris. + +Comme il importoit au papa de désabuser sa fille, il sauta légèrement du +lit, et boucha la fenêtre. On réveilla la petite; elle vit le chat, qui +avoit encore son vol à la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la +bonne avoit trouvé la fenêtre ouverte, circonstance qui s'étoit échappée de +sa mémoire. + +Dès lors Lolotte fut guérie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans +la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la +chose qui l'inquiétoit; elle s'assuroit par-là qu'elle auroit eu tort de +s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle étoit, devint +hardie et courageuse la nuit sans lumière. + +Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achevé son histoire, je serois bien comme +Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon +mouchoir que j'ai laissé sur ma bergère, auprès de mon lit. Mimi y alla sur +le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la +chambre, et s'avançant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un +tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri! +Madame Belmont courut à elle avec une lumière, et la trouva tout en larmes! +T'es-tu blessée, ma fille? lui demanda cette tendre mère!--Non, +maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de +quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as déjà oublié comment Lolotte s'est guérie +de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marché avec précaution, et +qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porté la main, tu +aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es +encore trop enfant pour faire ton profit de la leçon que je t'ai donnée: +remettons-en l'effet à un autre temps. + +Piquée d'être appelée _enfant_, Mimi chercha mille prétextes dans la soirée +pour aller sans lumière, dans le salon, dans la salle à manger, et dans les +cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle +recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la +petite qui pût lui faire du mal. Mimi étoit si fière de sa victoire, qu'il +fallut se fâcher pour l'empêcher de courir de côté et d'autre dans les +ténèbres, au risque de se casser la tête. + +Toute joyeuse de s'être conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui +conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chère petite +maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tôt; contez-moi une histoire, +je vous prie. Madame Belmont devoit une récompense à sa fille pour avoir +vaincu sa timidité--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute: + +_Histoire de Maximilien_. + +Celui qui veut être heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire +tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que +tu voudrois qu'on fît pour toi-même_. + +Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chère Mimi, +qui te prouvera que Dieu récompense toujours les hommes pieux et +bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mêmes. + +On voit en Alsace un ancien château fort, appelé _Sternberg_. Il étoit +habité autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa +plus tendre affection. + +Maximilien, c'étoit le nom de cet enfant chéri, étoit vif, aimable, actif, +laborieux; il mettoit son bonheur à se livrer à l'étude, à faire du bien +aux pauvres, et à contenter son père et sa mère; sa piété filiale le +faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui +lui avoient donné le jour. + +Maximilien qui, comme nous l'avons déjà dit, ne cherchoit qu'à s'instruire, +aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays +étrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont répandus sur la +surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage +de cet enfant, qui témoignoit à son père le désir de voyager lorsqu'il +seroit grand. + +Le comte ayant des affaires qui l'appeloient à Paris, résolu d'emmener son +fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au delà de toute +expression, il attendoit avec impatience le jour du départ. Ce moment si +désiré arriva enfin. + +Dès que le petit Maximilien eut perdu de vue le château de _Sternberg_, et +qu'il fut arrivé à la première ville, il lui fut impossible de contenir sa +joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les +beaux pays qu'il alloit parcourir. + +Lorsqu'ils furent éloignés d'une journée de _Sternberg_, ils prirent un +chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort épais, dans lequel +ils s'égarèrent; le jour étoit sur son déclin. + +Arrivés au milieu de cette sombre forêt, ils furent entourés par des +brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversèrent d'abord le cocher; les +chevaux s'arrêtèrent. + +Dans l'instant, six voleurs armés jusqu'aux dents se saisirent de la +voiture, et massacrèrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur +vendit chèrement sa vie; car il en blessa deux grièvement. Ils jetèrent +hors de la voiture le pauvre Maximilien qui étoit légèrement blessé, et, +pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres +dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siège pour servir de cocher, et +bientôt ils disparurent. + +L'infortuné Maximilien, pénétré de douleur, se traînoit çà et là, et +conjurait à haute voix le Seigneur de vouloir bien le délivrer du danger où +il étoit. + +Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette forêt, entendit la voix +plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers +les autres, comme il désiroit qu'on se conduisît envers lui; ainsi il ne +délibéra pas long-temps sur le parti qu'il avoit à prendre. Il courut du +côté d'où partoient les gémissemens, et trouva notre malheureux enfant, +blessé et pouvant à peine se soutenir. L'honnête charbonnier mit de son +mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea +ensuite sur ses épaules, et le porta à sa chaumière qui étoit à une +demi-lieue, et située dans le plus épais du bois. + +François, c'étoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne +nourrissoit qu'en se livrant chaque jour à un travail pénible; mais il +avoit appris de bonne heure à se contenter de peu, et à remercier Dieu des +moindres faveurs qu'il en recevoit. + +Ses enfans, élevés dans ses principes, étoient toujours joyeux. Nourris +d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des +rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur +de l'espèce humaine, n'étoient entrés dans leurs coeurs. + +Arrivé à sa cabane, François déposa sur un banc le petit Maximilien, et dit +à ses enfans: Je vous amène un frère, mes bons amis. Cet enfant est bien +malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son père, et lui-même seroit +probablement mort cette nuit, si le hasard n'eût guidé mes pas dans +l'endroit où il étoit. Joignez-vous à moi pour remercier Dieu du bonheur +que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de +rendre cet enfant à ses parens si je puis les découvrir, sinon de le garder +et de l'élever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un +frère? Tous s'empressèrent de répondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre +coeur! en même temps il lui prodiguèrent les caresses les plus touchantes, +et lui dirent: Petit frère, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien. +Notre père vous aime déjà autant que nous; il ne faut pas pleurer! +Maximilien s'efforça de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon +François, et les bons frères que la fortune venoit de lui donner; mais dans +son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable +père! + +Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne, +leur mère, et femme de François, arriva portant sur ses épaules une charge +de bois sec. François la prit par la main, et lui raconta la triste +aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas +moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le +septième; mais Dieu nous bénira à cause de lui! Anne avoit un bon coeur; +elle dit à son mari qu'à sa place elle en auroit fait tout autant, et +caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la +confiance à cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu à peu à +ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement à +l'affection et à la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit +reçu dans son sein. + +Cependant le bon François ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa +famille, et de tâcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans +l'intention de le rendre à sa mère; mais ce jeune enfant, qui n'avoit +jamais entendu appeler son père que monsieur le comte, ne put dire le nom +de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer à cet +espoir, et attendre tout du temps. + +Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le château de son +père il n'avoit point été accoutumé à la délicatesse; c'est pourquoi il +s'habitua bien vite à la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte +partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux +de son père nourricier, et ceux de ses frères adoptifs; aussi il étoit +chéri de tous! Anne bénissoit l'heure et le jour où il étoit entré dans la +maison! Maximilien, quoique fort jeune, étoit bien plus savant que ses +frères! aussi les soirs, quand la journée étoit finie, il leur racontoit +quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son +père: c'étoient toujours de bons et honnêtes enfans, bien pauvres, qui, par +leur application au travail, étoient ensuite devenus riches. Le charbonnier +admiroit le bon sens de cet enfant, et il étoit enchanté de son esprit. + +Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frères en +les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives à la +portée des enfans; enfin, s'étant procuré quelques livres, il acheva +d'apprendre à lire et à écrire, et servit de maître à ses frères. + +Notre jeune comte devint bientôt l'enfant chéri de cette pauvre famille, +qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagné par +un travail opiniâtre et peu lucratif. + +Maximilien oublia son premier état, mais il n'oublia ni son père, ni sa +mère. Lorsque dans la solitude, il se représentoit le comte massacré par +des brigands, des larmes brûlantes inondoient ses joues; il élevoit les +yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'âme de ce +père chéri! Lorsque François le trouvoit occupé de ce pieux devoir, il +prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage +abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu.... + +Cependant la mère de Maximilien, n'ayant point reçu de nouvelles de son +mari ni de son fils, étoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage +pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-être lui faire retrouver +ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le +hasard voulut qu'elle entrât dans la même forêt où son mari avoit été +assassiné. + +La chaleur étoit excessive ce jour-là. La comtesse descendit de voiture +pour se reposer un moment. Le premier objet qui se présenta à elle fut un +jeune et joli enfant qui dormoit à l'ombre. Elle l'examina avec +attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes! + +Cet enfant étoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, près de là, +s'occupoit à faire des fagots. Henri, c'étoit le nom de l'enfant, se +réveilla, et parut étonné de voir une belle dame à côté de lui. La comtesse +le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pièce d'or. + +Le charbonnier étant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa à lui: +Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci, +je le ferai élever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le +regarderai comme mon fils. + +Ce que vous me proposez, Madame, répondit François, mérite toute ma +reconnoissance; mais, grâce à Dieu, mes enfans ont en moi un père qui bien +qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en +séparerai point, et je tâcherai d'en faire de bons et laborieux +cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour +répondre à votre désir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui +n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a +perdu son père; il a été élevé dans l'abondance, et mérite un sort plus +brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur +récompensera votre générosité par d'abondantes bénédictions. Où est cet +enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. François répondit à cette dame +qu'il alloit paroître dans le moment; aussitôt la femme du charbonnier +amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutôt vu, que le reconnoissant +pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son côté, +Maximilien vola dans les bras de sa mère, et passant ses deux bras autour +de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes. + +[Illustration: _Histoire de Maximilien._] + +[Illustration: _Céleste et ses Frères._] + +La comtesse et son fils restèrent long-temps embrassés; la joie, le +saisissement, de tristes souvenirs causés par l'assurance de la perte du +comte, les empêchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des +larmes. Le bon charbonnier et sa femme, présens à ce spectacle, étoient +émus jusqu'au fond de l'âme. + +Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grâce, mon +Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, à présent +que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse: +rendez-le heureux et honnête homme! + +Après cette courte et fervente prière, la comtesse s'adressa au charbonnier +et à sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnés à son +fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au château de +_Sternberg_, pour y passer leurs jours. + +François donna sa chaumière à un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors +l'avoit haï, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit été capable. Le +charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'à force +de bienfaits_. Un honnête homme n'a pas de plus grande satisfaction que de +faire du bien à son ennemi. + +François se rendit avec sa famille, au château de _Sternberg_, non pour y +vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile à la reconnoissante dame, +qui le traitoit avec tant de bonté. La comtesse fit élever les enfans du +bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur +état. Elle en fit des laboureurs instruits et aisés, selon le voeu de leur +père, qui n'auroit jamais consenti à les voir changer de condition; car il +avoit su résister par sagesse aux propositions brillantes du jeune +Maximilien, qui vouloit faire un partage égal de sa fortune entre ses +frères, et leur donner dans le monde un état honorable. + +Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima +toute sa vie avec tendresse, et remplit à son égard tous les devoirs d'un +bon fils envers son père. + +On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassiné le vieux +comte avoient péri sur un échafaud. C'étoient la plupart des enfans de +bonne famille, qui, dans leur première jeunesse, avoient été paresseux, +désobéissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs +parens, ni de crainte de déplaire à Dieu. Ils commencèrent à voler pour +satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades; +enfin, étant devenus odieux à leurs pères et mères qui les voyoient se +perdre tous les jours, ils s'échappèrent de la maison paternelle, et +s'associèrent à des brigands. + +Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit à Mimi +qu'il étoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. «Va, ma +bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup +plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une +histoire! ha! c'est bien drôle!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir +ici, ta poupée a appartenu à plusieurs petites demoiselles. Je te conterai +les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de +leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple. + +Ah! je vois, c'est plutôt l'histoire des petites demoiselles que celle de +Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; à demain donc: j'espère +que tu ne t'ennuieras pas. + +Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa +promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le +veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons +chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo. + +Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage; +et s'étant mise à travailler, madame Belmont commença ainsi: + + + + +HISTOIRE DE LA POUPÉE. + + +Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès; +elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit +comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit +pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes +ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier +pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la +grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à +la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est +aussi grande que toi. + +Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la +voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de +mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire +ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille +qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas +entendre l'histoire. + +_Eugénie, première maîtresse de Zozo._ + +Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite, +persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de +paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent +qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de +donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir, +jusqu'au moment qui devoit décider de son sort. + +Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste, +caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette +charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les +guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes +prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment +favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui +se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle +alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois, +avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour. + +Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de +l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses +chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus +intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient +l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet +d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se +chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans +l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en +réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi +intéressante qu'honorable. + +Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de +pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des +plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit +fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son +père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles +persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La +petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te +parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de +Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui +ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais +je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de même, Mimi, si tu +nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je +vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas: +ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas +être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée. + +_Coralie, deuxième maîtresse de Zozo._ + +Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit +les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur +excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la +faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit +se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si +loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau. + +Le père de Coralie, méchant et d'une très-mauvaise conduite, enferma sa +femme dans une tour de son château. Après avoir fait murer les fenêtres de +son appartement, il ordonna qu'on le tendît de noir et qu'on y suspendît +une lampe. La malheureuse dame, abandonnée sans consolation, dans cette +espèce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de +ses larmes. Pour comble de malheur, son méchant mari lui ôta sa fille, son +unique société, et le seul être qui l'attachât encore à la vie! + +Coralie, qui aimoit sa mère avec passion, osa dire à son père: «Tu n'es +plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes, je ne +veux plus être ta fille!...» + +Surpris et irrité de la déclaration franche et naïve de sa fille, ce père +violent la maltraita sans pitié, et peu s'en fallut qu'il ne la tuât; mais +la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans +s'effrayer: «Si tu me sépares de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à +l'heure!» + +Tant de fermeté de la part d'une enfant de sept ans, étonna M. de **. Il +cessa de maltraiter sa fille, et chercha à la gagner par la douceur; mais +Coralie ne céda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mère +avec l'accent du désespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler; +elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture. + +Cet époux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit à +sa mère. La vue de cette enfant chérie ranima l'infortunée dame; elle +pressa Coralie sur son coeur, et mêla ses larmes à celles de sa chère +fille!... Le père de Coralie l'avoit blessée à la tête en plusieurs +endroits; les baisers de sa mère suffirent pour guérir ses blessures; mais +son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir! +C'étoit en vain que sa mère lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne +doit pas haïr son père, quels que soient ses torts; la vue de sa mère dans +les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison +se fit entendre chez elle. + +Les méchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme +injustement; mais il étoit lui-même fort à plaindre, parce qu'il savoit +qu'elle le haïssoit. L'éloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son +supplice. Pour lui paroître moins odieux, il lui envoya sa belle poupée et +tous ses joujoux; mais Coralie, occupée de sa mère, ne les regarda pas. +Comme cette infortunée, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit à +peine de quoi se vêtir, et pour se reposer que les genoux et les bras +flétris de sa malheureuse mère! + +Sitôt que Coralie fut sûre de rester avec sa mère, elle oublia les horreurs +de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle étoit privée des choses les plus +nécessaires à la vie. Jour et nuit auprès de celle qu'elle chérissoit, elle +vit renaître sa gaieté naturelle, s'appliqua à ce qui pouvoit plaire à son +unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit à chaque instant +au col de sa mère, et la serrant avec de vives étreintes dans ses bras, +elle s'écrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: «Maman! ... nous +voici donc ensemble! je suis donc avec toi!» + +Oh! qu'il est consolant pour une bonne mère d'avoir une enfant qui réponde +à sa tendresse! Près de sa chère Coralie, madame de ** sentoit moins les +horreurs de sa nouvelle situation; et les naïves caresses de sa fille +répandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit à la +vie. Résolue de prolonger sa pénible existence pour sauver celle de sa +fille bien aimée, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire. + +Le désoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y +remédia, en occupant sa fille tantôt à lire, et tantôt à coudre. + +Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mère, elle n'avoit encore presque +rien appris; mais son amie chérie devint son institutrice, et ces leçons +données et reçues par l'amitié profitèrent à l'enfant au delà de toute +espérance. + +«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais +assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu +le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le +fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.» + +Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir +d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante: +cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même +plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle +put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à +son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée +sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres. + +Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été +infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son +âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée. + +Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère, +lorsqu'elle écrivit à son papa. + +Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa +force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge +avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture; +mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand +elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos, +une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut; +elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour +rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont +elle partageoit le sort si courageusement. + +Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui +enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui +venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne +faites pas mourir maman!... Des larmes amères inondoient ses joues, et une +fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle. + +Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le +corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des +cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère +maman! est-ce que tu es morte?» + +Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille, +chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien. + +Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire +mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit +tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un +rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour +sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit +fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui +la menaçoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chère enfant.--Je +voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman, +c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions +plus heureuses d'être mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de +** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon +coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces +paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de +sa mère évanouie.... + +Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle +l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune +compagne étoit perdue pour elle!... + +Après l'avoir baignée de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers, +cette malheureuse mère déchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le +corps de sa chère enfant. Ainsi finit à l'âge de neuf ans, la plus +intéressante petite fille que le ciel eût jamais formée. + +Pendant tout ce récit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient +coulé plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et +sa mère fut presque fâchée de lui avoir raconté cette histoire, un peu +forte pour son âge; cependant comment résister au désir d'apprendre à sa +fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pères et mères une +tendresse passionnée?... Mimi, ayant essuyé ses yeux, demanda à sa maman, +si la mère de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mère +mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chérie.... Crois, ma petite, que +la tendresse d'une mère surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande +qu'elle soit!... Mais laissons là un sujet si triste, et passons à la +troisième maîtresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit +appartenu à sa fille, qu'il regrettait sincèrement, envoya sa garde-robe et +ses joujoux, à une de ses nièces, qui ne demeuroit point dans la même +ville. + +_Maria, troisième maîtresse de Zozo._ + +La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son père et sa mère qui +connoissoient le prix de l'éducation, lui donnèrent de bonne heure les +meilleurs maîtres. Elle apprit à lire sans dégoût et sans ennui, avec des +caractères de l'alphabet, tracés séparément sur autant de petits morceaux +de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingénieux, Maria, à +trois ans, lisoit très-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont +d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement +la langue française, la mythologie, la géographie et les principaux traits +de l'histoire générale. Sa modestie, sa douceur égaloient ses heureuses +dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeât, +sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eût la mémoire ornée de +quantité de morceaux choisis en vers et en prose. + +Malgré son goût pour l'étude, elle avoit la gaieté qui convenoit à son âge; +ses réparties étoient vives, spirituelles, mais la qualité qui la faisoit +le plus chérir, c'étoit son extrême sensibilité, fort au-dessus de son âge. +Cette qualité du coeur qu'elle possédoit dans un degré, éminent, faisoit +dire à sa mère, que sa fille seroit bien malheureuse!... + +Ce fut l'éloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant, +qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupée de sa fille. + +Le présent de M. ** fut accueilli comme il le méritoit. La poupée plut +beaucoup à l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car à peine l'eut-elle +reçue, qu'elle fut attaquée d'une maladie longue et douloureuse. + +Maria souffroit des douleurs aiguës; mais elle dévoroit ses larmes, pour ne +pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite créature +consoloit encore sa mère: «Ne pleurez pas, ma chère maman, lui disoit-elle, +j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai +plus.» Heureusement cette charmante petite fille revint à la vie, pour +faire le bonheur de sa tendre mère, par sa douceur et sa sagesse. Afin de +hâter son rétablissement, on la mena à la campagne. C'étoit au commencement +de l'été. La petite n'emporta aucun joujou; sa mère vouloit qu'elle fût +sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiât son +tempérament. + +Maria, qui passa plusieurs années à la campagne, étoit trop âgée, +lorsqu'elle revint à la ville pour jouer à la poupée; sa maman la donna à +une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelée Fortunée, +n'avoit que cinq ans. + +_Fortunée, quatrième maîtresse de Zozo._ + +Jusque-là, Zozo s'étoit toujours trouvée avec des enfans extrêmement +raisonnables; elle n'avoit point été déshabillée; son trousseau, renfermé +dans sa petite commode, étoit toujours dans le meilleur état; son lit bien +blanc et bien propre. Mais Fortunée devoit lui faire subir plus d'une +métamorphose. + +Enchantée d'abord en voyant la belle poupée, la petite la tourna en tous +sens; ensuite elle lui ôta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis +elle examina ce qui étoit dans la commode, développa tout, coupa, hacha; +tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunée y alloit, +il est à croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit été brisée si elle +fût restée entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoître cette +petite fille. + +Fortunée étoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune, +haute et colère à l'excès. Elle trépignoit des pieds quand on lui refusoit +quelque chose, battoit sa _bonne_, et répondoit à sa mère avec +impertinence. Malheureusement la maman de Fortunée la gâtoit; elle excusoit +les vilains défauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa +foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus méchante, +opiniâtre, et fit enfin un mauvais sujet. + +Cette mère, sans jugement, s'attacha à faire briller sa fille; elle lui +donna de très-bons maîtres pour la musique et pour la danse, avant de lui +faire apprendre à lire. A six ans, Fortunée dansoit de manière à étonner; +elle touchoit agréablement du piano, mais elle connoissoit à peine ses +lettres. + +Encouragée par les éloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint +très-habile musicienne. Elle parut à la cour, et s'y fit admirer. Mais ses +succès mêmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivrée +des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!... +Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante à former des +pas, et à exécuter un morceau de musique, Fortunée n'avoit aucune idée des +premières connoissances qui font la base de l'éducation; elle ne savoit pas +non plus travailler. + +Sa mère, qui aimait à la faire paraître dans le grand monde, négligea son +commerce, et dépensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille, +avec la dernière élégance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se +ruina entièrement. + +Quand Fortunée n'eut plus le moyen de paroître pour faire étalage de ses +talens, on l'oublia tout à fait. Elle fut forcée de rester auprès de sa +mère, qui, obligée de travailler pour vivre, regretta amèrement de n'avoir +pas donné à sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pût la +faire subsister. + +Incapable d'aider sa mère en travaillant, Fortunée lui donnoit encore +beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualités. Son orgueil se révoltoit de +ce qu'elle étoit obligée de se livrer aux détails du ménage, car tu penses +bien qu'on avoit renvoyé les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit +de ne plus aller au bal, dans les assemblées, de n'être plus fêtée comme +dans le temps qu'elle étoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur, +répondoit mal à sa mère, et lui reprochoit durement le malheur qui les +accabloit. + +La douleur d'avoir une fille si dénaturée, et le chagrin de ne pas avoir +formé son coeur, au lieu de lui donner des talens agréables, conduisirent +cette mère au tombeau. Fortunée, qui ne savoit rien faire, tomba dans une +misère affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voilà ce +qui arrive, lorsqu'on néglige d'acquérir dans l'enfance des talens utiles, +et d'orner son âme de vertus. + +Quant à Zozo, d'abord Fortunée en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai +dit; mais bientôt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit +l'ornement, et où sa vanité étoit satisfaite. Lorsque sa mère vendit ses +meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche +acheta la belle poupée pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes +de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains +de sa nouvelle maîtresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une +petite grimace, qui témoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie +que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a +pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette +Fortunée, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en +sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et même dans +l'écriture, et sans être orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas +d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois +des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu +ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous +irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chère enfant, du triste sort +de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie +ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donné un père et une mère qui +te donnent une éducation solide, et qui travaillent à corriger tes défauts. +Ecoute à présent l'histoire de Céleste, cinquième maîtresse de Zozo. + +_Histoire de Céleste._ + +Céleste étoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-même veiller à son +éducation. + +Céleste avoit une figure charmante, mais c'étoit le moindre de ses +avantages; excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité, +sensibilité exquise, discrétion, piété filiale, patience héroïque dans la +douleur, élévation d'âme: cette étonnante petite fille réunissoit tout; +elle avoit toutes les perfections. + +Le père et la mère de Céleste passoient une grande partie de l'année à la +campagne, parce que la santé chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit; +c'est pourquoi son mari, homme très-instruit, se faisoit un plaisir de +seconder le précepteur de ses enfans, en leur donnant lui-même +d'excellentes leçons. + +Céleste avoit deux frères, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle +s'occupoit comme la mère la plus tendre. Assise tranquillement avec sa +poupée, elle les surveilloit, ou se mêloit à leurs jeux avec une +complaisance charmante. + +Douée des plus heureuses dispositions, Céleste ne pouvoit manquer d'être +parfaitement instruite, ayant son père pour instituteur. Elle apprit la +musique et le dessin pour lui servir de délassement, mais sans avoir le +projet de perfectionner ces talens, parce que, malgré sa jeunesse, toutes +les heures de la journée étaient prises, et qu'elle avoit peu de temps à +leur donner. + +Céleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage, +laborieuse, adroite, qui lui apprit à faire plusieurs ouvrages de son sexe. +Bientôt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et +pour elle-même; et quoiqu'elle eût une femme de chambre, elle se coiffoit +et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reçu de la nature des mains +pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'être à charge aux +domestiques, Céleste donnoit tous ses soins à ses jeunes frères, et leur +servoit de gouvernante; elle manqua même d'être la victime de son +dévouement pour eux. + +Céleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frères et sa +gouvernante, dans une campagne voisine de leur château. Les enfans jouoient +sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Céleste formoit des guirlandes, +et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer +l'innocent badinage de ces aimables enfans. + +Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Céleste proposa à sa gouvernante +d'aller se promener dans un grand bois, à une demi-lieue du château, pour y +goûter avec ses frères. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps +étant superbe, la petite société se mit en marche avec la gaieté de coeurs +satisfaits, qui volent à de nouvelles jouissances. + +Rendue au lieu désiré, la petite famille s'assit en rond sous un chêne +touffu, et fit un repas champêtre qui lui parut délicieux. + +Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte à toute la +folie de leur âge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre; +aussitôt les jeux cessèrent, et tous s'empressèrent de chercher un abri. + +A peine furent-ils hors de la forêt, qu'il s'éleva une tempête effroyable: +un vent impétueux déracina les arbres; l'air étoit obscurci de feuilles et +de poussière; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussée en sens +contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais +il l'abandonna tout à fait quand elle entendit au loin voler en éclats les +cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber à ses pieds. + +Les enfans épouvantés sentirent leurs genoux se dérober sous eux; la +frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer. +Cependant il falloit se hâter; la pluie, qui ne tomboit pas encore, +menaçoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aîné des garçons +dans ses bras, et Céleste le cadet; ainsi chargées, elles s'empressèrent de +regagner le château. + +Mais bientôt une pluie semblable à un déluge inonda les champs, et en fit +une espèce de lac. Céleste et sa gouvernante, ayant leurs vêtemens trempés, +marchoient dans l'eau, sans savoir où porter leurs pas; car les chemins, +les plaines, les prairies ressembloient à une vaste mer, dont on ne voyoit +pas l'issue. + +Pour comble de malheur, avant d'arriver au château, il falloit passer un +ravin, qui alors se trouvoit grossi considérablement par la pluie d'orage. +Céleste et sa gouvernante sentirent la nécessité de le passer avant qu'il +augmentât: elles y entrèrent avec courage, luttant contre les flots, et +oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui, +extrêmement effrayés, se débattoient et jetoient les hauts cris. + +Près d'être engloutie vingt fois dans ce gouffre, Céleste ne perdit point +la tête; elle sortit du ravin, exténuée de fatigue et toute trempée, et +regagna la maison avec ses frères; mais dans quel état, grand Dieu!... Dès +qu'elle se fut reposée, elle eut une fièvre brûlante, avec des accès de +transports. Elle s'écrioit alors: «Ne soyez pas en peine, mon papa, maman! +j'ai sauvé mes petits frères ... ne soyez pas en peine, je me porte bien +aussi.» Mais cette chère enfant étoit attaquée d'une fluxion de poitrine +qui fit craindre pour ses jours. + +Quelle douleur pour son père et sa mère! cette fille chérie, qui devoit +être l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-être leur +être ravie au moment où ils connoissoient tout son mérite! Malgré ces +pensées déchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modérer +leur affliction, pour que Céleste ne se doutât pas du danger où elle étoit. + +A force de soins, la chère enfant se rétablit; elle fut plus que jamais la +gouvernante de ses frères, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des +droits, depuis l'aventure de la forêt. Céleste leur apprit à lire: jusqu'à +l'âge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir +la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses +élèves; c'étoit un coup-d'oeil ravissant! + +Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachèrent à Céleste, et leur +docilité la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur +éducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer +une si bonne soeur qui, toujours prête à les excuser lorsqu'ils étoient +pris en faute, leur évitoit le long du jour toutes sortes de petits +chagrins par sa prévoyante tendresse! + +Une bonne conduite trouve tôt ou tard sa récompense. Céleste eut, dans ses +deux frères, des amis solides, qui ne l'abandonnèrent jamais. Heureuse par +les auteurs de ses jours qui la chérissoient, et par l'affection sincère de +ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien à désirer. +Outre cela, elle jouit de l'estime des honnêtes gens, chose précieuse pour +ceux qui ont un peu d'âme. + +C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment +trouves-tu Céleste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois +qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas +ta belle poupée.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette +beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je +m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui +m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de +moi.--Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes +peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une +aimable petite fille! + +Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus +à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste +étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le +donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se +mettant à leur portée pour leur plaire davantage. + +Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle +demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des +belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour. + +_Lucile, sixième maîtresse de Zozo._ + +Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et +lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un +caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur, +les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut +la satisfaction de s'en voir respecté et chéri. + +La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni +raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles, +et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse +l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la +petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de +l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche +qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille. + +Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines +qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il +mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa +Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois. + +Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite +chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile +sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni +amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus +affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour +garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir +plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins. + +Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit +qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle +acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du +travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et +tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle +pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté. + +La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant +seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son +frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et +attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on +s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient +un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans. + +En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna +dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne +vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit +porter son ouvrage dans les hameaux voisins. + +Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien +n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette +jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge, +et sa beauté égaloit les qualités de son coeur. + +Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la +voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire +étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison, +promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle +auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame, +qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre +orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite +en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas +cessé de prendre soin. + +Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de +Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille. + +_Angelina, septième maîtresse de Zozo._ + +Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup +d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même. + +La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille: +en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes +ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui +préparoit des peines pour l'avenir. + +Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop +foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec +franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous +ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous +devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne +l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce +reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et +continua à gâter sa fille. + +Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la +rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et +d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne +demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de +Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un +domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on +finissoit par le renvoyer. + +Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la +mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible +mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle +vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et +devenoit insupportable. + +Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre, +alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens, +brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit. + +[Illustration: _Angelina._] + +[Illustration: _Louisa._] + +Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche +d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La +gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée; +lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il +faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.» + +Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle +voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du +bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement +se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais +elle fut sérieusement malade. + +Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa +tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle +prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en +soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une +minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage, +entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des +douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina +étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la +fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite, +incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au +bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son +père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on +avoit cherché à lui faire apprendre. + +Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de +musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit +avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous +prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition. +Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur; +elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes +sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus +complaisant. + +Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à +quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une +matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises, +tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme +de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le +service pour ses fantaisies. + +Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et +impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts +d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous +devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni +dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et +personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment +écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre +conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de +la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous +servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous, +si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez +tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez +solide pour faire ces réflexions. + +Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le +père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien +pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs +bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux. + +Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent +bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus +que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains. + +M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement +déplorable.... C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir +les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!... +Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit +arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une +aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes réflexions, jointes à +la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!... +Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim, +de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit. + +Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien +il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à +travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est +un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle +n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon +utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.--Je le crois +bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame +Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit +son récit. + +Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la +volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen +quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle +resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au +service d'une dame, lui en fit présent. + +Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en +étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies. +C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien. + +_Louisa, huitième maîtresse de Zozo._ + +Madame de P... reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point +parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux, +dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui +serve en même temps de récompense. + +Madame de P... ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande +corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la +faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une +commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté. + +Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce +qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient +à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée; +car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui +avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli. + +La pauvre enfant étoit à la torture, d'autant plus que la curiosité étoit +son défaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu +ouvriras toi-même la corbeille mystérieuse dans trois mois, si, d'ici à ce +temps, tu te corriges de ton excessive curiosité. Pendant trois mois, je +tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; à cette +époque je te montrerai mon livre, et tu seras jugée d'après cette +lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas +moins pour t'habituer à veiller sur toi-même; d'ailleurs l'arrêt est +prononcé: dans trois mois, à pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien +elle disparoîtra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce +qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la +suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre +ton funeste penchant. + +Trois mois d'épreuves étoient en effet bien longs pour une petite fille +aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous +les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise éducation, +en cherchant à satisfaire sa curiosité. C'étoit un tiroir qu'elle ouvroit, +pour regarder ce qu'il y avoit dedans, même chez les étrangers; un sac +qu'elle vidoit, un paquet qu'elle développoit. Un panier couvert, quel +qu'il fût, lui donnoit le désir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boîte, +aucun coffre n'échappoit à ses recherches. Jusqu'alors les représentations, +les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce défaut, qui +devenoit chaque jour plus choquant par les inconséquences qu'il lui faisoit +commettre. Quelquefois même il avoit des suites fâcheuses; car Louisa ne +bornoit pas sa curiosité à voir, elle vouloit aussi entendre, et découvroit +les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle écoutoit aux portes pour +savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en défioit +comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa +passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en étoit quitte +pour prier instamment qu'on ne le dît point à madame de P..., puis elle +recommençoit au même instant. + +Louisa étoit non-seulement curieuse, mais elle étoit bavarde. Cependant +madame de P..., qui haïssoit la médisance, lui fermoit la bouche +lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle +avoit dit; mais la petite se dédommageoit de cette contrainte en causant +avec les domestiques, à qui elle répétoit, à sa manière, tout ce qu'elle +avoit entendu: de là provenoient des haines, des querelles interminables; +la paix étoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux éclaircissemens, +on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage. + +Madame de P... avoit exigé de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa +fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit +dans quelque autre pièce de la maison où elle ne devoit pas être. De son +côté, madame de P... ne négligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule +de sa conduite; elle lui défendoit expressément de causer avec les +domestiques, et la punissoit quand il étoit prouvé que ses rapports avoient +fait de la peine à quelqu'un. + +Cette surveillance gênoit extrêmement Louisa, et lui évitoit bien des +sottises; mais elle ne changeoit point son caractère, parce que cette +petite ne faisoit aucun effort pour se corriger. + +Madame de P... en fit la réflexion. C'est ce qui la porta à profiter de +l'occasion qui se présentoit, pour essayer de détruire le vilain défaut de +sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tôt: ce penchant des +âmes vulgaires a causé plus de maux qu'on ne pense!... + +Les trois mois d'épreuves commencèrent donc. Louisa se promit bien de ne +commettre aucune faute qui l'empêchât de voir ce qu'il y avoit dans la +corbeille. Malgré le désir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la +privât de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant +quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au +moment même, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa +touchoit à quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit à voir +dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit: +Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main +aussi vite que si elle se fût brûlée; de manière que cette petite dut à sa +bonne gouvernante de n'avoir pas succombé vingt fois à la tentation; car +l'habitude est une seconde nature. + +Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'écrivit +rien qui méritât une censure sévère. Enchantée d'avoir réussi dans son +projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'étoit pas +incorrigible, cette dame se proposa de la récompenser de ses efforts, en +abrégeant le temps de son épreuve; car c'étoit une véritable pénitence pour +une enfant de ce caractère. + +Prenant donc Louisa par la main, sa mère la mena dans sa chambre: Voilà +deux mois de passés, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette +corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton +âge pouvoit te le permettre; cela me fait espérer que, par la suite, tu +éviteras les fautes où tu es tombée jusqu'ici. Je consens donc à abréger en +ta faveur le temps que j'avois fixé; tu peux ouvrir la corbeille, mais à +une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et +médisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le +donner à une autre petite fille plus sage que toi. + +Louisa promit à sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta à son col, et +la remercia mille fois de son extrême bonté. Elle courut à la corbeille, +dont elle fit bientôt voler les cachets; mais que devint-elle à la vue de +la belle poupée!... elle recula de surprise!... elle ne se possédoit pas de +joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'écria-t-elle dans son +ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que +nous sommes de la même taille!... Louisa étoit la plus heureuse personne du +monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es récompensée de +tes efforts au delà de tes espérances: travaille toujours à te +perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une +mère est si heureuse quand sa fille se porte au bien! + +Louisa devint extrêmement raisonnable; elle donna toutes sortes de +satisfaction à sa maman. Le temps étant venu de lui donner des maîtres, +cette jeune personne renonça d'elle-même à sa poupée pour s'appliquer +davantage. Madame de P... que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma +fille; mais tu étois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des +poupées. Je la serrai donc jusqu'à ce que tu eusses assez de raison pour +t'en amuser sans la gâter. + +Tu sais à présent, ma chère amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on +joindra la tienne à celle des jeunes demoiselles à qui ta poupée a +appartenu; vois dans quelle classe tu désires être rangée; si c'est parmi +ses bonnes ou ses mauvaises maîtresses! Ta conduite à venir en décidera: +elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mère. + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec +sa poupee, by Mme de Renneville + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE *** + +This file should be named 8cptf10.txt or 8cptf10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8cptf11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cptf10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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