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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Stello + +Author: Alfred De Vigny + +Release Date: January, 2006 [EBook #9655] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on October 13, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK STELLO *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + +STELLO + +par ALFRED DE VIGNY. + + + +L'analyse est une sonde. Jetee profondement dans l'Ocean, elle +epouvante et desespere le Faible; mais elle rassure et conduit le +Fort qui la tient fermement en main. + +LE DOCTEUR-NOIR. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CARACTERE DU MALADE + + +Stello est ne le plus heureusement du monde et protege par l'etoile +du ciel la plus favorable. Tout lui a reussi, dit-on, depuis son +enfance. Les grands evenements du globe sont toujours arrives a leur +terme de maniere a seconder et a denouer miraculeusement ses +evenements particuliers, quelque embrouilles et confus qu'ils se +trouvassent; aussi ne s'inquiete-t-il jamais lorsque le fil de ses +aventures se mele, se tord et se noue sous les doigts de la Destinee: +il est sur qu'elle prendra la peine de le disposer elle-meme dans +l'ordre le plus parfait, qu'elle-meme y emploiera toute l'adresse de +ses mains, a la lueur de l'etoile bienfaisante et infaillible. On dit +que, dans les plus petites circonstances, cette etoile ne lui manqua +jamais, et qu'elle ne dedaigne pas d'influer, pour lui, sur le +caprice meme des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand +il le faut. Il y a des gens comme cela. + +Cependant il se trouve des jours dans l'annee ou il est saisi d'une +sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'ame peut faire +eclater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est +alors qu'il redouble de vie et d'activite pour conjurer l'orage, +comme font tous les etres vivants qui pressentent un danger. Tout le +monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut a +qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser, +le persecuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et, +s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un +eternel sourire indulgent et misericordieux. C'est qu'il est heureux +comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous +semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de +la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous parait +toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le +moment ou la voix humaine le console.--C'est ainsi que Stello est +heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et +d'affliction, la vie exterieure, avec ses fatigues et ses chagrins, +avec tous les coups qu'elle donne a l'ame et au corps, lui vaut mieux +que la solitude, ou il craint que la moindre peine de coeur ne lui +donne un de ses funestes acces. La solitude est empoisonnee pour lui, +comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne +cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de desespoir +sans transports, qui est l'absence de l'esperance.--Puisse la femme +inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments +d'angoisse! + +Stello etait, hier matin, aussi change en une heure qu'apres vingt +jours de maladie, les yeux fixes, les levres pales et la tete abattue +sur la poitrine par les coups d'une tristesse imperissable. + +Dans cet etat, qui precede des douleurs nerveuses auxquelles ne +croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont +pleines, il etait couche tout habille sur un canape, lorsque, par un +grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le +Docteur-Noir. + + + + +CHAPITRE II + +SYMPTOMES + + +"Ah! Dieu soit loue! s'ecria Stello en levant les yeux, voici un +vivant. Et, c'est vous, vous qui etes le medecin des ames, quand il y +en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de +tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface! +--Vous n'etes point un etre fantastique, cher Docteur; vous etes bien +reel, un homme cree pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau +jour. Voila, pardieu, ce que j'aime de vous, c'est que vous etes +aussi triste avec les autres que je le suis etant seul.--Si l'on vous +appelle Noir, dans notre beau quartier de Paris, est-ce pour cela ou +pour l'habit et le gilet noir que vous portez?--Je ne le sais pas, +Docteur; mais je veux dire ce que je souffre afin que vous m'en +parliez; car c'est toujours un grand plaisir pour un malade que de +parler de soi et d'en faire parler les autres: la moitie de la +guerison git la dedans. + +"Or, il faut le dire hautement, depuis ce matin j'ai le spleen, et +un tel spleen, que tout ce que je vois, depuis qu'on m'a laisse seul, +m'est en degout profond. J'ai le soleil en haine et la pluie en +horreur. Le soleil est si pompeux, aux yeux fatigues d'un malade, +qu'il semble un insolent parvenu; et la pluie! ah! de tous les fleaux +qui tombent du ciel, c'est le pire a mon sens. Je crois que je vais +aujourd'hui l'accuser de ce que j'eprouve. Quelle forme symbolique +pourrais-je donner jamais a cette incroyable souffrance? Ah! j'y +entrevois quelque possibilite, grace a un savant. Honneur soit rendu +au bon docteur Gall (pauvre crane que j'ai connu!). Il a si bien +numerote toutes les formes de la tete humaine, que l'on peut se +reconnaitre sur cette carte comme sur celle des departements, et que +nous ne recevrons pas un coup sur le crane sans savoir avec precision +quelle faculte est menacee dans notre intelligence. + +"Eh bien, mon ami, sachez donc qu'a cette heure ou une affliction +secrete a tourmente cruellement mon ame, je sens autour de mes +cheveux tous les Diables de la migraine qui sont a l'ouvrage sur mon +crane pour le fendre; ils y font l'oeuvre d'Annibal aux Alpes. Vous +ne les pouvez voir vous: plut aux docteurs que je fusse de meme! Il +y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frele et tout noir, +qui tient une scie d'une longueur demesuree et l'a enfoncee plus d'a +moitie sur mon front; il suit une ligne oblique qui va de la +protuberance de Idealite, n 19, jusqu'a celle de la Melodie, au- +devant de l'oeil gauche, n 32; et la, dans l'angle du sourcil, pres +de la bosse de l'Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entasses l'un +sur l'autre comme des petites sangsues, et suspendus a l'extremite de +la scie pour qu'elle s'enfonce plus avant dans ma tete; deux d'entre +eux sont charges de verser, dans la raie imperceptible qu'y fait leur +lame dentelee, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui +n'est pas merveilleusement douce a sentir. Je sens un autre petit +Demon enrage qui me ferait crier, si ce n'etait la continuelle et +insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a elu +son domicile, en roi absolu, sur la bosse enorme de la Bienveillance, +tout au sommet du crane; il s'est assis, sachant devoir travailler +longtemps; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner +avec une agilite si surprenante que vous me la verrez tout a l'heure +sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d'une petitesse +imperceptible a tous les yeux, meme au microscope que vous pourriez +supposer tenu par un ciron; et ces deux-la sont mes plus acharnes et +mes plus rudes ennemis; ils ont etabli un coin de fer tout au beau +milieu de la protuberance dite du Merveilleux: l'un tient le coin en +attitude perpendiculaire, et s'emploie a l'enfoncer de l'epaule, de +la tete et des bras; l'autre, arme d'un marteau gigantesque, frappe +dessus, comme sur une enclume, a tour de bras, a grands efforts de +reins, a grand ecartement des deux jambes, se renversant pour eclater +de rire a chaque coup qu'il donne sur le coin impitoyable; chacun de +ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt- +quatorze canons en batterie tirant a la fois sur cent quatre-vingt- +quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit +des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se +ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds fremit. +--Helas! helas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis a ces petits +monstres de s'attaquer a cette bosse du Merveilleux? C'etait la plus +grosse sur toute ma tete, et celle qui me fit faire quelques poemes +qui m'elevaient l'ame vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes +plus cheres et secretes folies. S'ils la detruisent, que me restera- +t-il en ce monde tenebreux? Cette protuberance toute divine me donna +toujours d'ineffables consolations. Elle est comme un petit dome sous +lequel va se blottir mon ame pour se contempler et se connaitre, s'il +se peut, pour gemir et pour prier, pour s'eblouir interieurement avec +des tableaux purs comme ceux de Raphael au nom d'ange, colores comme +ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre!). C'etait la +que mon ame apaisee trouvait mille poetiques illusions dont je +tracais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voila que cet +asile est encore attaque par ces infernales et invisibles puissances! +Redoutables enfants du chagrin, que vous ai-je fait?--Laissez-moi, +demons glaces et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le +refroidissant et glissez sur cette corde comme d'habiles danseurs! +Ah! mon ami, si vous pouviez voir sur ma tete ces impitoyables +Farfadets, vous concevriez a peine qu'il me soit possible de +supporter la vie. Tenez, les voila tous a present reunis, amonceles, +accumules sur la bosse de l'Esperance. Qu'il y a longtemps qu'ils +travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu'ils en +arrachent! Helas! mon ami, ils en ont fait une vallee si creuse, +que vous y logeriez la main tout entiere." + +En prononcant ces dernieres paroles, Stello baissa la tete et la mit +dans ses deux mains. Il se tut, et soupira profondement. + +Le Docteur demeura aussi froid que peut l'etre la statue du Czar, en +hiver, a Saint-Petersbourg, et dit: + +"Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglais +Blue-devils." + + + + +CHAPITRE III + +CONSEQUENCES DES DIABLES-BLEUS + + +Stello reprit d'une voix basse: + +"Il s'agit de me donner de graves conseils, o le plus froid des +docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consulte ma tete hier +soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus a ma +disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements +violents de mon coeur; je le sens afflige, blesse, et tout pret, par +desespoir, a se devouer pour une opinion politique et a me dicter des +ecrits dans l'interet d'une sublime forme de gouvernement que je vous +detaillerai... + +--Dieu du ciel et de la terre! s'ecria le Docteur-Noir en se +levant tout a coup, voyez jusqu'a quel degre d'extravagance les +Diables-bleus et le desespoir peuvent entrainer un Poete!" + +Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort +grande gravite, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet, +comme s'il eut geometriquement mesure ses carres et ses losanges. Il +n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prit +la parole. Apres cinq minutes d'attente, il s'apercut que son malade +etait tombe dans une distraction complete, et il l'en tira en lui +disant ceci: + +"Je veux vous conter..." + +Stello sauta vivement sur son canape. + +"Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul. + +--Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites +anecdotes qui vous seront d'excellents remedes contre la tentation +bizarre qui vous vient de devouer vos ecrits aux fantaisies d'un +parti. + +--Helas! helas! soupira Stello, que gagnerons-nous a comprimer ce +beau mouvement de mon coeur? + +--Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur. + +--Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement +que le mepris ne m'etouffe un matin. + +--Meprisez, mais n'etouffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il +est vrai que l'on guerisse par les semblables, comme les poisons par +les poisons memes, je vous guerirai en rendant plus complet le mal +qui vous tient. Ecoutez-moi. + +--Un moment! s'ecria Stello; faisons nos conditions sur la question +que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre. + +"Je vous declare d'abord que je suis las d'entendre parler de la +guerre eternelle que se font la Propriete et la Capacite; l'une, +pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant +bouger, regardant en pitie l'autre, qui porte des ailes a la tete et +aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant +sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira +jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais +que la plus bete est la premiere, et la plus sotte la seconde. +--Voyez donc comme notre monde social a bonne grace a se balancer si +mollement entre deux peches mortels: l'Orgueil, pere de toutes les +Democraties possibles! + +"Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plait; et quant a la Forme, ah! +Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car +je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu, +prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre +remede universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien +paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste, +de tiede et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami! +quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de +mauvais gout; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous +en supplie! et une grande quantite de nymphes, je vous en conjure! +de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes a des Amours sortis +d'une petite cage!--des cages! des cages! des arcs, des carquois, +oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les +coeurs enflammes et les temples a colonnes de bois de senteur!--Oh! +du musc, s'il se peut, n'epargnez pas le musc du bon temps! Oh! le +bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier +pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne +se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir +quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez, +de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'ecrit, et de +tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que +j'ecris et de ce que je fais, et surtout des enumerations rabelai- +siennes, comme je viens d'en faire une a l'instant meme ou je parle. + +--Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai a vous dire, repondit le +Docteur en cherchant au plafond, comme s'il eut suivi le vol d'une +mouche. + +--Helas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre +parti sur l'ennui que vous donnez aux autres." + +Et il se tourna le visage contre le mur. + +Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commenca avec +une honnete confiance en lui-meme. + + + + +CHAPITRE IV + +HISTOIRE D'UNE PUCE ENRAGEE + + +C'etait a Trianon; mademoiselle de Coulanges etait couchee, apres +diner, sur un sofa de tapisseries, la tete du cote de la cheminee et +les pieds du cote de la fenetre; et le roi Louis XV etait couche sur +un autre sofa, precisement en face d'elle, les pieds du cote de la +cheminee, et tournant le dos a la fenetre; tous deux en grande +toilette des pieds a la tete: lui en talons rouges et bas de soie, +elle en souliers a talons et bas brodes en or; lui en habit de +velours bleu de ciel, elle en paniers sous une robe damassee rose; +lui poudre et frise, elle frisee et poudree; lui tenant un livre a +la main en dormant, elle tenant un livre et baillant. + +(Ici Stello fut honteux d'etre couche sur son canape, et se tint +assis.) + +Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n'etait que +trois heures de l'apres-midi, et ses larges rayons etaient bleus, parce +qu'ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y +avait quatre fenetres tres hautes et quatre rayons tres longs; chacun +de ces rayons formait comme une echelle de Jacob, dans laquelle tour- +billonnaient des grains de poussiere doree, qui ressemblaient a des +myriades d'esprits celestes montant et descendant avec une rapidite +incalculable, sans que le moindre courant d'air se fit sentir dans +l'appartement le mieux tapisse et le mieux rembourre qui fut jamais. +La plus haute pointe de l'echelle de chaque rayon bleu etait appuyee +sur les franges du rideau, et la large base tombait sur la cheminee. +La cheminee etait remplie d'un grand feu, ce grand feu etait appuye +sur de gros chenets de cuivre dore, representant Pygmalion et Ganymede; +et Ganymede, Pygmalion, les gros chenets et le grand feu brillaient +et etincelaient de flammes toutes rouges dans l'atmosphere celeste des +beaux rayons bleus. + +Mademoiselle de Coulanges etait la plus jolie, la plus faible, la +plus tendre et la moins connue des amies intimes du Roi. C'etait un +corps delicieux que mademoiselle de Coulanges. Je ne vous assurerai +pas qu'elle ait jamais eu une ame, parce que je n'ai rien vu qui +puisse m'autoriser a l'affirmer; et c'etait justement pour cela que +son maitre l'aimait.--A quoi bon, je vous prie, une ame a Trianon? +--Pour s'entendre parler de remords, de principes d'education, de +religion, de sacrifices, de regrets de famille, de craintes sur +l'avenir, de haine du monde, de mepris de soi-meme, etc., etc., etc.? +Litanies des saintes du beau Parc-aux-Cerfs, que l'heureux prince +savait d'avance, et auxquelles il aurait repondu par le verset +suivant, tout couramment. Jamais on ne lui avait dit autre chose en +commencant, et il en avait assez, sachant que la fin etait toujours +la meme. Voyez quel fatigant dialogue: "Ah! Sire, croyez-vous que +Dieu me pardonne jamais?--Eh! ma belle, cela n'est pas douteux: il +est si bon!--Et moi, comment pourrais-je me pardonner?--Nous +verrons a arranger cela, mon enfant, vous etes si bonne!--Quel +resultat de l'education que je recus a Saint-Cyr! Toutes vos +compagnes ont fait de beaux mariages, ma chere amie.--Ah! ma +pauvre mere en mourra!--Elle veut etre Marquise, elle sera +Duchesse avec le tabouret.--Ah! Sire, que vous etes genereux! +Mais le ciel!--Il n'a jamais fait si beau que ce matin depuis le +1er juin." + +Voila qui eut ete insupportable. Mais avec mademoiselle de +Coulanges, rien de semblable: douceur parfaite... c'etait la plus +naive et la plus innocente des pecheresses; elle avait un calme sans +pareil, un imperturbable sang-froid dans son bonheur, qui lui +semblait tout simplement le plus grand qui fut au monde. Elle ne +pensait pas une fois dans la journee ni a la veille ni au lendemain, +ne s'informait jamais des maitresses qui l'avaient precedee, n'avait +pas l'ombre de jalousie ni de melancolie, prenait le Roi quand il +venait, et, le reste du temps, se faisait poudrer, friser et +epingler, en racine droite, en frimas et en repentirs; se regardait, +se pommadait, se faisait la grimace dans la glace, se tirait la +langue, se souriait, se pincait les levres, piquait les doigts de sa +femme de chambre, la brulait avec le fer a papillotes, lui mettait du +rouge sur le nez et des mouches sur l'oeil; courait dans sa chambre, +tournait sur elle-meme jusqu'a ce que sa pirouette eut fait gonfler +sa robe comme un ballon, et s'asseyait au milieu en riant a se rouler +par terre. Quelquefois (les jours d'etude), elle s'exercait a danser +le menuet avec une robe a paniers et a longue queue, sans tourner le +dos au fauteuil du Roi, mais c'etait la la plus grave de ses meditations +et le calcul le plus profond de sa vie; et, par impatience, elle +dechirait de ses mains la longue robe moiree qu'elle avait eu tant de +peine a faire circuler dans l'appartement. Pour se consoler de ce +travail, elle se faisait peindre au pastel, en robe de soie bleue ou +rose, avec des pompons a tous les noeuds du corset, des ailes au dos, +un carquois sur l'epaule et un papillon noye dans la poudre de ses +cheveux: on nommait cela: Psyche ou Diane chasseresse, et c'etait fort +de mode. + +En ses moments de repos ou de langueur, mademoiselle de Coulanges +avait des yeux d'une douceur incomparable! ils etaient tous les deux +aussi beaux l'un que l'autre, quoi qu'en ait dit M. l'abbe de +Voisenon dans des Memoires inedits venus a ma connaissance: M. l'abbe +n'a pas eu honte de soutenir que l'oeil droit etait un peu plus haut +que l'oeil gauche, et il a fait la-dessus deux madrigaux fort +malicieux, vertement releves, il est vrai, par M. le premier +president. Mais il est temps, dans ce siecle de justice et de bonne +foi, de montrer la verite dans toute sa purete, et de reparer le mal +qu'une basse envie avait fait. Oui, mademoiselle de Coulanges avait +deux yeux et deux yeux parfaitement egaux en douceur; ils etaient +fendus en amande, et bordes de paupieres blondes tres longues; ces +paupieres formaient une petite ombre sur ses joues; ses joues etaient +roses sans rouge; ses levres etaient rouges sans corail; son cou +etait blanc et bleu, sans bleu et sans blanc; sa taille, faite en +guepe, etait a tenir dans la main d'une fille de douze ans, et son +corps d'acier n'etait presque pas serre, puisqu'il y avait place pour +la tige d'un gros bouquet qui s'y tenait tout droit. Ah! mon Dieu! +que ses mains etaient blanches et potelees! Ah! ciel! que ses bras +etaient arrondis jusqu'aux coudes! ces petits coudes etaient +entoures de dentelles pendantes, et son epaule fort serree par une +petite manche collante. Ah! que tout cela etait donc joli! Et, +cependant, le Roi dormait. + +Les deux jolis yeux etaient ouverts tous deux, puis se fermaient +longtemps sur le livre (c'etait les Mariages samnites de Marmontel, +livre traduit dans toutes les langues, comme l'assure l'auteur). Les +deux beaux yeux se fermaient donc fort longtemps de suite, et puis se +rouvraient languissamment en se portant sur la douce lumiere bleue de +la chambre; les paupieres etaient legerement gonflees et plus +legerement teintes de rose, soit sommeil, soit fatigue d'avoir lu au +moins trois pages de suite; car, de larmes, on sait que mademoiselle +de Coulanges n'en versa qu'une dans sa vie, ce fut quand sa chatte +Zulme recut un coup de pied de de brutal M. Dorat de Cubieres, vrai +dragon s'il en fut, qui ne mettait jamais de mouches sur ses joues, +tant il etait soldatesque, et frappait tous les meubles avec son epee +d'acier, au lieu de porter une excuse a lame de baleine. + + + + +CHAPITRE V + +INTERRUPTION + + +"Helas! s'ecria douloureusement Stello, d'ou vient le langage que +vous prenez, cher Docteur? Vous partez quelquefois du dernier mot de +chaque phrase pour grimper a un autre, comme un invalide monte un +escalier avec deux jambes de bois. + +--D'abord, cela vient de la fadeur du siecle de Louis XV, qui +alanguit mes paroles malgre moi; ensuite, c'est que j'ai la manie de +faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quelques-uns de +vos amis. + +--Ah! ne vous y fiez pas, dit Stello en soupirant; car il y en a +un, qui n'est pas precisement le plus sot de tous, qui a dit un soir: +"Je ne suis pas toujours de mon opinion." Parlez donc simplement, o +le plus triste des docteurs! et il pourra se faire que je m'ennuie +un peu moins." + +Et le Docteur reprit en ces termes: + + + + +CHAPITRE VI + +CONTINUATION DE L'HISTOIRE QUE FIT LE DOCTEUR-NOIR + + +Tout a coup la bouche de mademoiselle de Coulanges s'entr'ouvrit, et +il sortit de sa poitrine adorable un cri percant et flute qui +reveilla Louis XV le Bien-Aime. + +"O ma Deite! qu'avez-vous?" s'ecria-t-il en etendant vers elle ses +deux mains et ses deux manchettes de dentelle. + +Les deux jolis pieds de la plus parfaite des maitresses tomberent du +sofa, et coururent au bout de la chambre avec une vitesse bien +surprenante lorsqu'on considere par quels talons ils etaient empeches. + +Le monarque se leva avec dignite et mit la main sur la garde +damasquinee de son epee; il la tira a demi dans le premier mouvement, +et chercha l'ennemi autour de lui. La jolie tete de mademoiselle de +Coulanges se trouva renversee sur le jabot du prince, ses cheveux +blonds s'y repandirent avec un nuage leger de poudre odoriferante. + +"J'ai cru voir..., dit sa douce voix. + +--Ah! je sais, je sais, ma belle..., dit le Roi, les larmes aux +yeux, tout en souriant avec tendresse et jouant avec les boucles de +la tete languissante et parfumee; je sais ce que vous voulez dire. +Vous etes une petite folle. + +--Non, vraiment, dit-elle; votre medecin sait bien qu'il y en a qui +enragent. + +--On le fera venir, dit le Roi; mais quand cela serait, voyons... +l'enfant! ajouta-t-il en lui tapant sur la joue, comme a une petite +fille; quand cela serait, leur croyez-vous la bouche assez grande +pour vous mordre? + +--Oui, oui, je le crois, et j'en souffre a la mort", dirent les +levres roses de mademoiselle de Coulanges. + +Et ses beaux yeux se mirent en devoir de se lever au ciel et de +laisser echapper deux larmes. Il en tomba une de chaque cote: celle +de droite coula rapidement du coin de l'oeil d'ou elle avait jailli, +comme Venus sortant de la mer d'azur; cette jolie larme descendit +jusqu'au menton, et s'y arreta d'elle-meme, comme pour se faire voir, +au coin d'une petite fossette, ou elle demeura comme une perle +enchassee dans un coquillage rose. La seduisante larme de gauche eut +une marche tout opposee; elle se montra fort timidement, toute petite +et un peu allongee; puis elle grossit a vue d'oeil et resta prise +dans les cils blonds les plus doux, les plus longs et les plus soyeux +qui se soient jamais vus. Le Roi bien-aime les devora toutes les deux. + +Cependant le sein de mademoiselle de Coulanges se gonflait de soupirs +et paraissait devoir se briser sous les efforts de sa voix, qui dit +encore ceci: + +"J'en ai pris une... j'en ai pris une avant-hier, et certainement elle +etait enragee; il fait si chaud cette annee! + +--Calmez-vous! calmez-vous! ma reine; je chasserai tous mes gens et +tous mes ministres, plutot que de souffrir que vous trouviez encore +un de ces monstres dans des appartements royaux." + +Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges palirent tout a +coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts poteles +prirent quelque chose de brun, gros comme la tete d'une epingle, et +sa bouche vermeille, qui etait bleue en ce moment, s'ecria: + +--Voyez si ce n'est pas une puce! + +--O felicite parfaite! s'ecria le prince d'un ton tant soit peu +moqueur, c'est un grain de tabac! Fassent les dieux qu'il ne soit +pas enrage!" + +Et les bras blancs de mademoiselle de Coulanges se jeterent au cou +du Roi. Le Roi, fatigue de cette scene violente, se recoucha sur le +sofa. Elle s'etendit sur le sien comme une chatte familiere, et dit: + +"Ah! Sire, je t'en prie, fais appeler le Docteur, le premier +medecin de Votre Majeste." + +Et l'on me fit appeler. + + + + +CHAPITRE VII + +UN CREDO + + +"Ou etiez-vous?" dit Stello, tournant la tete peniblement. + +Et il la laissa retomber avec pesanteur un instant apres. + +"Pres du lit d'un Poete mourant, repondit le Docteur-Noir avec une +impassibilite effrayante. Mais, avant de continuer, je dois vous +adresser une seule question. Etes-vous Poete? Examinez-vous bien, et +dites-moi si vous vous sentez interieurement Poete." + +Stello poussa un profond soupir, et repondit, apres un moment de +recueillement, sur le ton monotone d'une priere du soir, demeurant le +front appuye sur un oreiller, comme s'il eut voulu y ensevelir sa +tete entiere: + +"Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon coeur une +puissance secrete, invisible et indefinissable, toute pareille a un +pressentiment de l'avenir et a une revelation des causes mysterieuse +du temps present. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature +aucune beaute, aucune grandeur, aucune harmonie, qui me cause un +frisson prophetique, qui ne porte l'emotion profonde dans mes +entrailles, et ne gonfle mes paupieres par des larmes toutes divines +et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui +m'est donnee, et j'y crois a cause de la pitie sans bornes que +m'inspirent les hommes, mes compagnons en misere, et aussi a cause du +desir que je me sens de leur tendre la main et de les elever sans +cesse par des paroles de commiseration et d'amour. Comme une lampe +toujours allumee ne jette qu'une flamme tres incertaine et vacillante +lorsque l'huile qui l'anime cesse de se repandre dans des veines avec +abondance, et puis lance jusqu'au faite du temple des eclairs, des +splendeurs et des rayons lorsqu'elle est penetree de la substance qui +la nourrit, de meme je sens s'eteindre les eclairs de l'inspiration +et les clartes de la pensee lorsque la force indefinissable qui +soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse +puissance; et lorsqu'il circule en moi, toute mon ame en est +illuminee; je crois comprendre tout a la fois l'Eternite, l'Espace, +la Creation, les creatures et la Destinee; c'est alors que +l'Illusion, phenix au plumage dore, vient se poser sur mes levres et +chante. + +"Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera +de tarir dans le Poete, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon +a tous, il n'est plus bon au monde. + +"Je crois au combat eternel de notre vie interieure, qui feconde et +appelle, et j'invoque la pensee d'en haut, la plus propre a concentrer +et rallumer les forces poetiques de ma vie: le Devouement et la Pitie. + +--Tout cela ne prouve qu'un bon instinct, dit le Docteur-Noir; +cependant il n'est pas impossible que vous soyez Poete, et je +continuerai." + +Et il continua. + + + + +CHAPITRE VIII + +DEMI-FOLIE + + +Oui, j'etais pres d'un jeune homme fort singulier. L'archeveque de +Paris, M. de Beaumont, m'avait fait prier de venir a son palais, +parce que cet inconnu etait venu chez lui, tout seul, en chemise et +en redingote, lui demander gravement les sacrements. J'allai vite a +l'archeveche, ou je trouvai, en effet, un homme d'environ vingt-deux +ans, d'une figure grave et douce, assis, dans ce costume plus que +leger, sur un grand fauteuil de velours, ou le bon vieil archeveque +l'avait fait placer. Monseigneur de Paris etait en grand habit +ecclesiastique, en bas violets, parce que ce jour-la meme il devait +officier pour la Saint-Louis; mais il avait eu la bonte de laisser +toutes ses affaires jusqu'au moment du service, pour ne pas quitter +ce bizarre visiteur, qui l'interessait vivement. + +Lorsque j'entrai dans la chambre a coucher de M. l'archeveque, il +etait assis pres de ce pauvre jeune homme, et il lui tenait la main +dans ses deux mains ridees et tremblotantes. Il le regardait avec une +espece de crainte, et il s'attristait de voir que le malade (car il +l'etait) refusait de rien prendre d'un bon petit dejeuner que deux +domestiques avaient servi devant lui. Du plus loin que M. de Beaumont +m'apercut, il me dit d'une voix emue: + +"Eh! venez donc! eh! arrivez donc, bon Docteur! Voila un pauvre +enfant qui vient de se jeter dans mes bras, Venite ad me! Il vient +comme un oiseau echappe de sa cage, que le froid a pris sur les +toits, et qui se jette dans la premiere fenetre venue. Le pauvre +petit! J'ai commande pour lui des vetements. Il a de bons principes, +du moins, car il est venu me demander les sacrements; mais il faut +que j'entende sa confession auparavant. Vous n'ignorez pas cela, +Docteur, et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand +embarras. Oh! dame oui! il m'embarrasse beaucoup. Je ne connais pas +l'etat de son ame. Sa pauvre tete est bien affaiblie. Tout a l'heure +il a beaucoup pleure, le cher enfant! J'ai encore les mains toutes +mouillees de ses larmes. Tenez, voyez!" + +En effet, les mains du bon vieillard etaient encore humides comme +un parchemin jaune sur lequel l'eau ne peut pas secher. Un vieux +domestique, qui avait l'air d'un religieux, apporta une robe de +seminariste, qu'il passa au malade en le faisant soulever par les +gens de l'archeveque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu +n'avait nullement resiste a cette toilette. Ses yeux, sans etre +fermes, etaient voiles et comme recouverts a demi par ses sourcils +blonds; ses paupieres tres rouges, la fixite de ses prunelles, me +parurent de tres mauvais symptomes. Je lui tatai le pouls, et je ne +pus m'empecher de secouer la tete assez tristement. + +A ce signe-la, M. de Beaumont me dit: + +"Donnez-moi un verre d'eau: j'ai quatre-vingts ans, moi; cela me +fait mal. + +--Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je: seulement, il y a dans +ce pouls quelque chose qui n'est ni la sante ni la fievre de la +maladie... C'est la folie", ajoutai-je tout bas. + +Je dis au malade: + +"Comment vous nommez-vous?" + +Rien... ses yeux demeurerent fixes et mornes... + +"Ne le tourmentez pas, Docteur, dit M. de Beaumont, il m'a deja dit +trois fois qu'il appelait Nicolas-Joseph-Laurent. + +--Mais ce ne sont que des noms de bapteme, dis-je. + +--N'importe! n'importe! dit le bon archeveque avec un peu d'impatience, +cela suffit a la religion: ce sont les noms de l'ame que les noms de +bapteme. C'est par ces noms-la que les saints nous connaissent. Cet +enfant est bien bon chretien." + +Je l'ai souvent remarque, entre la pensee et l'oeil il y a un +rapport direct et si immediat, que l'un agit sur l'autre avec une +egale puissance. S'il est vrai qu'une idee arrete le regard, le +regard, en se detournant, detourne aussi l'idee. J'en ai fait +l'epreuve aupres des fous. + +Je passai les mains sur les yeux fixes de ce jeune homme, et je les +lui fermai. Aussitot la raison lui vint, et il prit la parole. + +"Ah! monseigneur, dit-il, donnez-moi les sacrements. Ah! bien vite, +monseigneur, avant que mes yeux se soient rouverts a la lumiere; car +les sacrements seuls peuvent me delivrer de mon ennemi, et l'ennemi +qui me possede, c'est une idee que j'ai, et cette idee me reviendra +tout a l'heure. + +--Mon systeme est bon", dis-je en souriant. + +Il continua: + +"Ah! monseigneur, Dieu est certainement dans l'hostie... Je ne +croyais pas qu'une idee put devenir dans la tete comme un fer +rouge... Dieu est certainement dans l'hostie; et si vous me la +donnez, monseigneur, l'hostie chassera l'idee, et Dieu chassera les +philosophes... + +--Vous voyez qu'il pense tres bien, me dit tout bas le bon archeveque. +Laissons-le dire, pour voir." + +Le pauvre garcon continua: + +"Si quelque chose peut chasser le raisonnement, c'est la foi, la foi +du charbonnier; si quelque chose peut donner la foi, c'est l'hostie. +Oh! donnez-moi l'hostie, si l'hostie a donne la foi a Pascal. Je +serai gueri si vous me la donnez, monseigneur, tandis que j'ai les +yeux fermes; hatez-vous: donnez-moi l'hostie. + +--Savez-vous votre Confiteor?" dit l'archeveque. + +Il n'entendit pas et poursuivit: + +"Oh! qui m'expliquera la SOUMISSION DE LA RAISON? ajouta-t-il avec +une voix de tonnerre lorsqu'il prononca les derniers mots... Saint +Augustin a dit: "La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne +jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se +soumette quand elle juge qu'elle le doit." Et moi, Nicolas-Joseph- +Laurent, ne a Fontenoy-le-Chateau, de parents pauvres... j'ajoute +que, si elle se soumet a son propre jugement, c'est a elle-meme +qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu'a elle-meme, elle +ne se soumet donc pas et continue d'etre reine... Cercle vicieux. +Sophisme de saint! Raison d'ecole a rendre le diable fou!... Ah! +d'Alembert! Joli pedant, que tu me tourmentes!" + +Il ajouta ceci en se grattant l'epaule. Je crois que cela vint de ce +que j'avais laisse un de ses yeux libre. Je le refermai de la main +gauche. + +"Helas! dit-il, monseigneur, faites que je m'ecrie comme Pascal: + +Joye!! +Certitude, joye, certitude, sentiment, vue; +Joye, joye, joye et pleurs de joye! +Dieu de Jesus-Christ... oubli de tous, hormis de Dieu. + +"Il avait vu le Dieu de Jesus-Christ ce jour-la, depuis dix heures +et demie du soir jusqu'a minuit et demi, le lundi 25 novembre 1654; +et, en consequence, il etait tranquille et sur de son affaire. Il +etait bien heureux, celui-la...--Aie! aie! aie! voici La Harpe qui me +tire les pieds...--Que me veux-tu? On a jete La Harpe dans le trou du +souffleur avec les Barmecides.--Tu es mort." + +En ce moment j'otai ma main, et il ouvrit les yeux. + +"Un rat! cria-t-il... Un lapin!... Je jure sur l'Evangile que c'est +un lapin... C'est Voltaire! C'est Vol-a-terre!... Oh! le joli jeu de +mots! n'est-ce pas? Hein! mon cher seigneur... il est gentil, mon +jeu de mots?... Il n'y a pas une librairie qui veuille me le payer +un sou... Je n'ai pas dine hier ni la veille... mais je m'en moque, +parce que je n'ai jamais faim... Mon pere est a sa charrue, et je ne +voudrais pas lui prendre la main, parce qu'elle est enflee et dure +comme du bois. D'ailleurs, il ne sait pas parler francais, ce gros +paysan en blouse! Cela fait rougir quand il passe quelqu'un. Ou +voulez-vous que j'aille lui faire boire du vin? Entrerai-je au +cabaret, moi, s'il vous plait? et que dira M. de Buffon, avec ses +manchettes et son jabot?... Un chat... c'est un chat que vous avez +sous votre soulier, l'abbe..." + +M. de Beaumont n'avait pu s'empecher, malgre son extreme bonte, de +sourire quelquefois, les larmes aux yeux. Ici il recula en faisant +rouler son fauteuil en arriere, et fut un peu effraye. + +Je pris la tete du jeune homme, je la secouai doucement dans mes +mains, comme on roule le sac du jeu de loto, et je laissai mes doigts +sur ses paupieres baissees. Les numeros sortants furent tous changes. +Il soupira profondement, et dit d'un ton aussi calme qu'il s'etait +montre emporte jusque-la: + +"Trois fois malheur a l'insense qui veut dire ce qu'il pense avant +d'avoir assure le pain de toute sa vie!... Hypocrisie, tu es la +raison meme! tu fais que l'on ne blesse personne, et le pauvre a +besoin de tout le monde... Dissimulation sainte, tu es la supreme loi +sociale de celui qui est ne sans heritage... Tout homme qui possede +un champ ou un sac est son maitre, son seigneur et son protecteur. +Pourquoi le sentiment du bien et du juste s'est-il etabli dans mon +coeur? Mon coeur s'est gonfle dans mesure; des torrents de haine en +ont coule, et se sont fait jour comme une lave. Les mechants ont eu +peur; ils ont crie, ils se sont tous leves contre moi. Comment voulez- +vous que je resiste a tous, moi seul, moi qui ne suis rien, moi qui +n'ai rien au monde qu'une pauvre plume, et qui manque d'encre +quelquefois?" + +Le bon archeveque n'y tint plus. Il y avait un quart d'heure qu'il +tremblait et etendait les bras vers celui qu'il nommait deja son +enfant; il se leva pesamment de son fauteuil et vint pour l'embrasser. +Moi, qui tenais mes doigts sur ses yeux avec une constance inebranlable, +je fus pourtant force de les oter, parce que je sentais quelque chose +qui les repoussait, comme si les paupieres se fussent gonflees. A +l'instant ou je cessai de les presser, des pleurs abondants se firent +jour entre mes doigts et inonderent ses joues pales. Des sanglots +faisaient bondir son coeur, les veines du cou etaient grosses et bleues, +et il sortait de sa poitrine de petites plaintes comme celles d'un +enfant dans les bras de sa mere. + +"Peste! monseigneur, laissez-le, dis-je a M. de Beaumont: cela va +mal. Le voila qui rougit bien vite, et puis il est tout blanc, et le +pouls s'en va... Il est evanoui... Bien! le voila sans connaissance +... Bonsoir..." + +Le bon prelat se desolait et me genait beaucoup en voulant toujours +m'aider. J'employai tous mes petits moyens pour faire revenir le +malade; et cela commencait a reussir, lorsqu'on vint pour me dire +qu'une chaise de poste de Versailles m'attendait de la part du Roi. +J'ecrivis ce qui restait a faire, et je sortis. + +"Parbleu! dis-je, je parlerai de ce jeune homme-la. + +--Vous nous rendrez bien heureux, mon cher Docteur, car notre caisse +d'aumones est toute vide. Partez vite, dit M. de Beaumont, je garde +ici mon pauvre enfant trouve." + +Et je vis qu'il lui donnait sa benediction en tremblotant et en +pleurant. + +Je me jetai dans la chaise de poste. + + + + +CHAPITRE IX + +SUITE DE L'HISTOIRE DE LA PUCE ENRAGEE + + +Lorsque je partis pour Versailles, la nuit etait close. J'allais ce +qu'on appelle le train du Roi, c'est-a-dire le postillon au galop et +le cheval de brancard au grand trot. En deux heures je fus a Trianon. +Les avenues etaient eclairees, et une foule de voitures s'y +croisaient. Je crus que je trouverais toute la Cour dans les petits +appartements; mais c'etaient des gens qui etaient alles s'y casser le +nez et s'en revenaient a Paris. Il n'y avait foule qu'en plein air, +et je ne trouvai dans la chambre du Roi que mademoiselle de Coulanges. + +"Eh! le voila donc enfin!" dit-elle en me donnant la main a baiser. +Le Roi, qui etait le meilleur homme du monde, se promenait dans la +chambre en prenant le cafe dans une petite tasse de porcelaine bleue. + +Il se mit a rire de bon coeur en me voyant. + +"Jesus-Dieu! Docteur, me dit-il, nous n'avons plus besoin de vous. +L'alarme a ete chaude, mais le danger est passe. Madame, que voici, +en a ete quitte pour la peur.--Vous savez notre petite manie, +ajouta-t-il en s'appuyant sur mon epaule et me parlant a l'oreille +tout haut, nous avons peur de la rage, nous la voyons partout! Ah! +parbleu! il ferait bon voir un chien dans la maison! Je ne sais +s'il me sera permis de chasser dorenavant. + +--Enfin, dis-je en m'approchant du feu qu'il y avait malgre l'ete +(bonne coutume a la campagne, soit dit entre parentheses), enfin, +dis-je, a quoi puis-je etre bon au Roi? + +--Madame pretend, dit-il en se balancant d'un talon rouge sur l'autre, +qu'il y a des animaux, ma foi, pas plus gros que ca, et il donnait une +chiquenaude a un grain de tabac attache aux dentelles de ses manchettes, +qu'il y a des animaux qui... Allons, madame, dites-le vous-meme." + +Mademoiselle de Coulanges s'etait blottie comme une chatte sur son +sofa, et cachait son front sous l'un de ces petits rabats de soie que +l'on posait alors sur le dossier des meubles pour les preserver de la +poudre des cheveux. Elle regardait a la derobee comme un enfant qui a +vole une dragee et qui est bien aise qu'on le sache. Elle etait jolie +comme tous les Amours de Boucher et toutes les tetes de Greuze? + +"Ah! Sire, dit-elle tout doucement, vous parlez si bien!... + +--Mais, madame, en verite, je ne puis pas dire vos idees en +medecine... + +--Ah! Sire, vous parlez si bien de tout! + +--Mais, Docteur, aidez-la donc a se confesser! vous voyez bien +qu'elle ne s'en tirera jamais." + +A dire vrai, j'etais assez embarrasse moi-meme, car je ne savais pas +ce qu'il voulait dire, et je ne l'ai appris que depuis, en 90. + +"Eh bien, mais comment donc! dis-je en m'approchant de la petite +bien-aimee; eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc que ca, madame? eh +bien, donc, qu'est-ce qui nous est arrive, mademoiselle?... Nous +avons de petites peurs! de petites fantaisies, madame? Fantaisies de +femme!--He! he! de jeune femme, Sire!... Nous connaissons ca!...--Eh +bien, donc, qu'est-ce que c'est donc, ca?... Comment donc ca se nomme- +t-il, ces animaux?... Allons, madame!... Eh bien, donc, est-ce que +nous voulons nous trouver mal?..." + +Enfin, tout ce qu'on dit d'agreable et d'aimable aux jeunes femmes. + +Tout d'un coup mademoiselle de Coulanges regarda le Roi et moi, et +je regardai le Roi et elle, le Roi regarda sa maitresse et moi, et +nous partimes ensemble du plus long eclat de rire que j'aie entendu +de mes jours. Mais c'est qu'elle etouffait veritablement, et me +montrait du doigt; et pour le Roi, il en renversa le cafe sur sa +veste d'or. + +Quand il eut bien ri: + +"Ca, me dit-il en me prenant par le bras et me faisant asseoir de +force sur son sofa, parlons un peu raison, et laissons cette petite +folle se moquer de nous tout a son aise. Nous sommes aussi enfants +qu'elle. Dites-moi, Docteur, comment on vit a Paris depuis huit +jours." + +Comme il etait en bonne humeur, je lui dis: + +"Mais je dirai plutot au Roi comment on y meurt. Assez mal a son +aise, en verite, pour peu qu'on soit Poete. + +--Poete! dit le Roi, et je remarquai qu'il renversait la tete en +arriere en froncant le sourcil et croisait les jambes avec humeur. + +--Poete! dit mademoiselle de Coulanges; et je remarquai que sa +levre inferieure faisait la cerise fendue, comme les levres de tous +les portraits feminins du temps de Louis XIV. + +--Bien! me dis-je, j'en etais sur. Il ne faut que ce nom dans le +monde pour etre ridicule ou odieux. + +--Mais que diable veut-il donc dire a present? reprit le Roi, est-ce +que La Harpe est mort? est-ce qu'il est malade?... + +--Ce n'est pas lui, Sire; au contraire, dis-je, c'est un autre +petit Poete, tout petit, qui est fort mal, et je ne sais trop si je +le sauverai, parce que, toutes les fois qu'il est gueri, un acces +d'indignation le fait retomber dans un mauvais etat." + +Je me tus, et ni l'un ni l'autre ne me dit: "Qu'a-t-il?" + +Je repris avec le sang-froid que vous savez: + +"L'indignation produit des debordements affreux dans le sang et la +bile, qui vous inondent un honnete homme interieurement, de maniere +a faire fremir." + +Profond silence. Ni l'un ni l'autre ne fremit. + +"Et si le Roi, poursuivis-je, s'interesse avec tant de bonte au +moindres ecrivains, que serait-ce s'il connaissait celui que je viens +de quitter?" + +Long silence.--Et personne ne me dit: "Comment se nomme-t-il?" Ce +fut assez malheureux, car je savais son nom de lugubre memoire, son +triste nom, synonyme d'amertume satirique et de desespoir... Ne me le +demandez pas encore... Ecoutez. + +Je poursuivis d'un air insouciant, pour eviter le ton solliciteur: + +"Si ce n'etait pas abuser des bontes de Roi, en verite je me +hasarderais jusqu'a lui demander quelque secours... quelque leger +secours pour... + +--Accable! accable! nous sommes accable, monsieur, me dit Louis XV, +de demandes de ce genre pour des faquins qui emploient a nous +attaquer l'aumone que nous leur faisons." + +Puis, se rapprochant de moi: + +"Ah ca, me dit-il, je suis vraiment surpris qu'avec votre usage du +monde vous ne sachiez pas encore que, lorsqu'on se tait, c'est qu'on +ne veut pas repondre... Vous m'avez force dans mes derniers +retranchements; eh bien, je veux bien vous parler de vos Poetes, et +vous dire que je ne vois pas la necessite de me ruiner a soutenir ces +petites bonnes gens-la, qui font le lendemain les jolis coeurs a nos +depens. Sitot qu'ils ont quelques sous, ils se mettent a l'ouvrage +pour nous regenter, et font leur possible pour se faire fourrer a la +Bastille. Cela donne des airs de Richelieu, n'est-ce pas!... C'est la +ce qu'aiment les beaux esprits, que je trouve bien sots. Tudieu! je +suis las de servir de plastron a ces petites gens. Ils feront bien +assez de mal sans que je les y aide... Je ne suis plus bien jeune, et +je me suis tire d'affaire; je ne sais trop si mon successeur s'en +tirera; au surplus, cela le regarde... Savez-vous, Docteur, qu'avec +mon air insouciant je suis tout au moins un homme de sens, et je vois +bien ou l'on nous mene?" + +Ici le Roi se leva et marcha assez vite dans la chambre, secouant +son jabot. Vous pensez que je n'etais guere a mon aise, et que je me +levai aussi. + +"C'est peut-etre mon cher frere le roi de Prusse qui s'en est bien +trouve de son bon accueil a vos Poetes? Il a cru me jouer un tour en +accueillant Voltaire comme il l'a fait: il m'a fait grand plaisir en +m'en debarrassant, et il y a gagne des impertinences qui l'ont force +de faire batonner ce petit monsieur-la.--Vraiment, parce qu'ils +habillent des a peu pres philosophiques et des a peu pres politiques +en figures de rhetorique, ils croient pouvoir, en sortant des bancs, +monter en chaire et nous precher!" + +Il s'arreta ici et continua plus gaiement: + +"Il n'y a rien de pis qu'un sermon, Docteur, et je m'en laisse faire +le moins possible ailleurs qu'a ma chapelle. Que voulez-vous que je +fasse pour votre protege? voyons: que je le pensionne? Qu'arrivera- +t-il? Demain il m'appellera Mars, a cause de Fontenoy, et nommera +Minerve cette bonne petite mam'selle de Coulanges, qui n'y a aucune +pretention." + +(Je crus qu'elle se facherait. Elle ne sourcilla pas. Elle jouait +avec son eventail.) + +"Dans deux jours il voudra faire l'homme d'Etat, et raisonnera sur +le gouvernement anglais pour avoir un grand emploi; il ne l'aura pas, +et on fera bien. Dans quatre jours il tournera en ridicule mon pere, +mon grand-pere et tous mes aieux jusqu'a saint Louis inclusivement. +Il appellera Socrate le roi de Prusse, avec tous ses pages, et me +nommera Sardanapale, a cause de ces dames qui viennent me voir a +Trianon. On lui enverra une lettre de cachet; il sera ravi: le voila +martyr de sa philosophie. + +--Ah! Sire, m'ecriai-je, celui-la l'est des philosophes... + +--C'est la meme chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut +pas plus mon ami pour etre leur ennemi. Se faire un nom a tout prix, +voila leur affaire. Tous ces gens-la sont petris de la meme pate; +chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un +morceau du gateau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne, +ils en ont bon marche. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux- +esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs; +ceux-la n'offensent personne sur leurs theatres, et ne chantent ni ne +dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas +des autres." + +Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour +repondre, il me prit doucement le bras, moitie riant et moitie +serieusement, et se mit a marcher avec moi, en se dandinant a sa +maniere, du cote de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre. + +"Vous aimez donc bien les vers, Docteur?--Je vais vous les dire +aussi bien que ceux qui les font, tenez: + +Il semble a trois gredins, dans leur petit cerveau, +Que, pour etre imprimes et relies en veau, +Les voila dans l'Etat d'importantes personnes; +Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes; +Qu'au moindre petit bruit de leurs productions +Ils doivent voir chez eux voler les pensions; +Que sur eux l'univers a la vue attachee; +Que partout de leur nom la gloire est epanchee, +Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, +Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, +Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles, +Pour avoir employe neuf ou dix mille veille +A se bien barbouiller de grec et de latin, +Et se charger l'esprit d'un tenebreux butin +De tous les vieux fatras qui trainent dans les livres, +Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres, +Riches, pour tout merite, en babil importun, +Inhabiles a tout, vides de sens commun, +Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence +A decrier partout l'esprit et la science. + +"Vous voyez qu'apres tout la cour n'est pas si bete, ajouta-t-il +quand nous fumes arrives au bout de la chambre: vous voyez qu'ils +sont plus sots que nous, vos chers Poetes, car il nous donnent des +verges pour les fouetter." + +La-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras, +il rentra et s'enferma... J'entendis un grand eclat de rire de +mademoiselle de Coulanges. + +Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler etre mis a la porte + + + + +CHAPITRE X + +AMELIORATION + + +Stello cessa d'appuyer sa tete sur le coussin de son canape. Il se +leva et etendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'ecria +avec indignation: + +"Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous +en avait-il prie? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment +ou la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tete? S'il avait soutenu +pendant toute sa jeunesse l'apre dignite de son caractere; s'il avait +pendant une vingtaine d'annees singe l'aisance et la fortune par +orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une +heure toute la fierte de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur, +et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent +encore a subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un +grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper +les dernieres volontes d'un mourant illustre, et de vendre ou de bruler +ses Memoires, quand son dernier regard les a caresses comme une partie +de lui-meme qui allait rester sur la terre apres lui, quand son dernier +souffle les a benis et consacres.--Vous avez trahi ce jeune homme +lorsque vous avez quete pour lui l'aumone d'un roi insouciant.--Pauvre +enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux etaient +fermes (selon votre experience), il pouvait, se sentant mourir, se +feliciter de la pudeur de sa pauvrete, s'enorgueillir de ce qu'il ne +laissait a aucun homme le droit de dire: Il s'est abaisse; et pendant +ce temps-la vous alliez prostituer ainsi la dignite de son ame! Voila, +en verite, une mauvaise action." + +Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillite. + +"Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve deja mieux, vous sortez un +peu de la contemplation de votre maladie. Lache habitude de bien des +hommes, habitude qui double la puissance du mal.--Eh! pourquoi ne +voulez-vous pas que j'aie ete attaque une fois moi-meme d'une maladie +bien repandue, la manie de proteger? Mais revenons a ma sortie de +Trianon. + +"J'en fus tellement deconcerte, que je ne remis plus les pieds chez +l'archeveque et m'efforcai de ne plus penser au malade que j'avais +trouve dans son palais.--Je parvins en quelques minutes a chasser +cette idee par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilite. + +--Mince victoire! dit Stello en grondant. + +--Je me croyais debarrasse de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un +beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, ou me +conduisit une vieille portiere sourde... + +--Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un +homme mort." + +Elle ne me repondit pas; elle me laissa avec le meme homme, que je +reconnus difficilement. + + + + +CHAPITRE XI + +UN GRABAT + + +Il etait a demi couche, le pauvre malade, sur un lit de sangle place +au milieu d'une chambre vide. Cette chambre etait aussi toute noire, +et il n'y avait pour l'eclairer qu'une chandelle placee dans un +encrier, en guise de flambeau, et elevee sur une grande cheminee de +pierre. Il etait assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et +enfonce, les jambes chargees d'une couverture de laine en lambeaux, +la tete nue, les cheveux en desordre, le corps droit, la poitrine +decouverte et creusee par les convulsions douloureuses de l'agonie. +Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait +pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir, +sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion, +inutile pour le sauver, mais bonne a le faire moins souffrir. Sa +figure etait tres noble et tres belle; il me regardait fixement, et +il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette +contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle +maladie ne donne, qui dit au medecin: Va-t'en! et qui est comme +l'etendard que la Mort plante sur sa conquete. Il serrait dans l'une +de ses mains sa plume, sa derniere, sa pauvre plume, bien tachee +d'encre, bien pelee, et toute herissee; dans l'autre main, une croute +bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se +choquaient et tremblaient de maniere a faire craquer le lit mal +assure. J'ecoutai avec attention le souffle embarrasse de la +respiration du malade, et j'entendis le rale avec un enrouement +caverneux; je reconnus la mort a ce bruit, comme un marin experimente +reconnait la tempete au petit sifflement du vent qui la precede. + +"Tu viendras donc toujours la meme avec tous? dis-je a la Mort, +assez bas pour que mes levres ne fissent, aux oreilles du mourant, +qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout a ta voix +creuse que tu pretes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais, +toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussiere +que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire +l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre pale, imperceptible aux +yeux des autres hommes. + +--Te voila bien, l'Inevitable, c'est bien toi!--Tu viens sauver cet +homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et +emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la devorante +douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu'a ce que +nous reposions en toi, bienfaisante amie!" + +C'etait elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir, +et jouit tout a coup de ce divin moment de repos qui precede l'eter- +nelle immobilite du corps; ses yeux s'agrandirent et s'etonnerent, sa +bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme +pour gouter encore, dans quelque coupe invisible, une derniere goutte +du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient +des entrailles et semble venir des pieds: + +Au banquet de la vie infortune convive... + +--C'etait Gilbert! s'ecria Stello en frappant des mains. + +--Ce n'etait plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant +d'un seul cote de la bouche; car il ne put en dire davantage: son +menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyerent a la fois +la croute de pain et la plume du Poete. Le bras droit me resta +longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je +pris la plume et la posai sur sa bouche: un leger souffle l'agita +encore, comme si l'ame l'eut baisee en passant, ensuite rien ne +bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre +vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau... + + + + +CHAPITRE XII + +UNE DISTRACTION + + +Voila une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller +qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troubles... +Ou donc etaient ses parents? + +--Ils labouraient leur champ, et j'en fus charme. Pres du lit des +mourants, les parents m'ont toujours importune. + +--Et pourquoi cela? dit Stello... + +--Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le +plus mediocre role qui se puisse voir. Pendant les huit premiers +jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les +bras; les huit jours suivants, ils s'habituent a la mort de l'homme, +calculent ses suites et speculent sur elle; les huit jours qui +suivent, ils se disent a l'oreille: Les veilles nous tuent; on +prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde +que cela finit. Et s'il reste encore quelques jours apres, on me +regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles +tatent bien, a la derobee, les draps du lit, mais elles ne parlent +pas. + +--O noir Docteur! soupira Stello,--d'une verite toujours +inexorable!... + +--D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son pere et sa mere, +d'abord pour lui avoir donne naissance, ensuite pour lui avoir appris +a lire. + +--Helas! oui, dit Stello, il a ecrit ceci: + +Malheur a ceux dont je suis ne ................ +............................................... +Pere aveugle et barbare! impitoyable mere! +Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant +Qui n'heritat de vous qu'une affreuse indigence! +Encor si vous m'eussiez laisse mon ignorance! +J'aurais vecu paisible en cultivant mon champ; +Mais vous avez nourri les feux de mon genie. + +--Voila des vers raisonnables, dit le Docteur. + +--Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude. + +--Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que +du jour ou il sut lire il fut Poete, et des lors il appartint a la +race toujours maudite par les puissances de la terre... Quant a moi, +comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et +j'allais sortir lorsque je trouvai a la porte les proprietaires du +grabat, qui gemissaient sur la perte d'une clef... je savais ou elle +etait. + +--Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, dit +Stello, je sais cette histoire. + +--Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens +pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je +puiserai les germes de votre guerison. Je vous dirai donc simplement +que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la +clef dans l'oesophage et je la rendis aux proprietaires. + + + + +CHAPITRE XIII + +UNE IDEE POUR UNE AUTRE + + +Lorsque le desesperant Docteur eut acheve son histoire, Stello +demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la +fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva +penetre de cette sorte d'effroi que nous donne la presence d'un +temoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touche et +les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur etait inaccessible +aux emotions de son recit, plus Stello en etait penetre jusqu'a la +moelle des os. Il eprouvait deja l'influence de ce rude medecin des +ames, qui, par ses raisonnements precis et ses insinuations +preparatrices, l'avait toujours conduit a des conclusions inevitables. +Les idees de Stello bouillonnaient dans sa tete et s'agitaient en tous +sens, mais elles ne pouvaient reussir a sortir du cercle redoutable ou +le Docteur-Noir les avait enfermees comme un magicien. Il s'indignait +a l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil dedain; mais il hesitait +a laisser deborder son indignation, se sentant comprime d'avance par +les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupieres, +et il les retenait en froncant les sourcils. Une fraternelle pitie +remplissait son coeur. En consequence, il fit ce que trop souvent l'on +fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une idee toute +differente: + +--Qui vous dit que j'aie pense a une monarchie absolue et +hereditaire, et que ce soit pour elle que j'aie medite quelque +sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme +oublie? Combien, dans le meme temps, n'eussiez-vous pas trouve +d'ecrivains qui furent encourages, combles de faveurs, caresse +et choyes! + +--A la condition de vendre leur pensee, reprit le Docteur; et je +n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma ete une +occasion pour vous devoiler la pensee intime monarchique touchant +messieurs les Poetes, et nous convenons bien d'entendre par Poetes +tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai +pris cette pensee secrete sur le fait, comme je viens de vous le +raconter, et je vous la transmets fidelement. J'y ajouterai, si vous +voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre devouement +politique soit reserve a cette triple machine assez connue sous le +nom de monarchie representative. Je fus temoin de cette anecdote en +1770, c'est-a-dire dix ans precisement avant la fin de Gilbert. + +--Helas! dit Stello, etes-vous ne sans entrailles? N'etes-vous +pas saisi d'une affliction interminable, en considerant que chaque +annee dix mille hommes en France, appeles par l'education, quittent +la table de leur pere pour venir demander, a une table superieure, un +pain qu'on leur refuse? + +--Eh! a qui parlez-vous? je n'ai cesse de chercher toute ma vie un +ouvrier assez habile pour faire une table ou il y eut place pour tout +le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la +table Monarchique: vous les avez goutees tout a l'heure. J'ai vu aussi +celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne +croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la +plus legere apparence d'un drame, ni la moindre complication de per- +sonnages nouant leurs interets, tout le long d'une petite ficelle +entortillee que denoue proprement le dernier chapitre ou le cinquieme +acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai +la simple histoire de ma naive Anglaise Kitty Bell. La voici telle +qu'elle s'est passee sous mes yeux. + +Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatiere ou etaient +entrelaces en losange les cheveux de je ne sais qui, et commenca +ainsi: + + + + +CHAPITRE XIV + +HISTOIRE DE KITTY BELL + + +Kitty Bell etait une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre, +meme dans le peuple. Elle avait le visage tendre, pale et allonge, la +taille elevee et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un +peu maladroit et de decontenance que je trouvais plein de charme. A +son aspect elegant et noble, a son nez aquilin, a ses grands yeux +bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles maitresses de Louis +XIV, dont vous aimez tant les portraits sur email, plutot que pour ce +qu'elle etait, c'est-a-dire une marchande de gateaux. Sa petite +boutique etait situee pres du Parlement, et quelquefois, en sortant, +les membres des deux Chambres descendaient de cheval a sa porte, et +venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la +discussion sur le bill. C'etait devenu une sorte d'habitude par +laquelle la boutique s'agrandissait chaque annee, et prosperait sous +la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et +dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les epaules +toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos, +tombant comme une chasuble. + +Le mari de Kitty, master Bell, etait un des meilleurs selliers de +Londres, et si zele pour son etat, pour la confection et le +perfectionnement de ses brides et de ses etriers, qu'il ne mettait +presque jamais le pied a la boutique de sa jolie femme dans la +journee. Elle etait serieuse et sage; il le savait, il y comptait, +et je crus, en verite, qu'il n'etait pas trompe. + +En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et +le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en etaient la preuve +irrecusable. Elle s'appuyait a son comptoir, et penchait sa tete dans +une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les +bras, attendait les passants avec la plus angelique patience, et les +recevait ensuite en se levant avec respect, repondait juste et +seulement le mot qu'il fallait, faisait signe a ses garcons, ployait +modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'etait la +toute sa journee, a peu de chose pres. + +J'avais toujours ete frappe de la beaute et de la longueur de ses +cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne +mettaient plus sur leur tete qu'un leger nuage de poudre, et qu'en +1770 j'etais assez dispose a admirer les beaux cheveux attaches en +large chignon derriere le cou, et detaches, en longs repentirs, +devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agreables +au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez +ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je +m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gateaux et la +comparant. Je la comparais a Pamela, ensuite a Clarisse, un instant +apres a l'Ophelia, quelques heures plus tard a Miranda. Elle me +faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et +de prevenance, comme s'attendant toujours a quelque saillie +extremement gaie de la part du Francais; elle riait meme quand +j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, apres quoi elle me disait +qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand. +N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait a voir. Je lui parlais +toujours avec la meme confiance, et elle m'ecoutait avec la meme +resignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne a la +Tronchin, qu'ils sculptaient a coups de couteau; un beau jonc +pourtant! + +Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique a lire +le journal, entierement oublie d'elle et des acheteurs, causeurs, +disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'etait alors que +j'exercais mon metier cheri d'observateur. Voici une des choses que +j'observai: + +Tous les jours, a l'heure ou le brouillard etait assez epais pour +cacher cette espece de lanterne sourde que les Anglais prennent pour +le soleil, et qui n'est que la caricature du notre comme le notre est +la parodie du soleil d'Egypte, cette heure, qui est souvent deux +heures apres midi; enfin, des que venait l'entre-chien-et-loup, entre +le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le +trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur- +le-champ de son comptoir, l'aine de ses enfants ouvrait la porte, +elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre +disparaissait, et la mere rentrait chez elle. + +"Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-meme, cette ombre est celle d'un +jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell? +Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre +est elancee et leste dans sa demarche. Elle est enveloppee d'un +manteau noir qui ne peut reussir a la rendre grossiere dans sa forme. +Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des cotes est +rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord, +deux flammes comme Promethee les dut puiser au soleil." + +Je sortis en soupirant, la premiere fois que je vis ce petit manege, +parce que cela me gatait l'idee de ma paisible et vertueuse Kitty; et +puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le +bonheur d'un autre homme aupres d'une femme sans le trouver haissable, +n'eut-il nulle pretention pour lui-meme... La seconde fois, je sortis +en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir devine cela, +tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir +rien decouvert. La trosieme fois je m'y interessai, et je me sentis un +tel desir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je +crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille +d'Agamemnon, si Kitty Bell m'eut dit: "Oui, monsieur, c'est cela meme." + +Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours +placide comme au sortir du preche, elle ne daignait pas meme me +regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sure que vous +etes un homme trop bien eleve et trop delicat pour en rien dire; je +voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal a vous de +rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un +air de mauvaise humeur et d'autorite, comme pour me dire: Lisez +toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Francaise impatiente n'y eut +pas manque, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou +de confiance en elle-meme, ou de mepris pour moi; elle se remettait a +son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi +religieux que si rien ne se fut passe. Je fis de vains efforts pour +attirer son attention. J'avais beau me pincer les levres, aiguiser +mes regards malins, tousser avec importance et gravite, comme un abbe +qui reflechit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un +juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner +dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un +fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se rejouit de +voir certains petits tours ou il est expert; j'avais beau m'arreter +tout a coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber +mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se +noyer de gaiete de coeur et se precipiter dans l'eau du haut du pont; +j'avais beau jeter mon journal tout a coup et le chiffonner comme un +mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope +desespere, renoncant a conduire les hommes au bonheur par la vertu; +j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur +les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offense +de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa presence un page et une +fille d'honneur; j'avais beau courir a la porte vitree, un instant +apres la disparition de l'ombre, et m'arreter la, comme un voyageur +parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de +maniere qu'ils aient l'air derange par les zephyrs, et parlant du +vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des interets; +j'avais beau prendre mon parti tout a coup, et marcher vers elle +comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire, +jusqu'a ce qu'etant a portee, il s'arrete, manquant a la fois de +pensee, de parole et d'action.--Toutes mes grimaces de reflexion, +de penetration, de confusion, de contrition, de componction, de +renonciation, d'abnegation, de consomption, de resolution, de +domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint echouer +devant ce doux visage de marbre, dont l'inalterable sourire et le +regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule +parole intelligible. + +J'y serais encore (car j'avais resolu de n'en pas avoir le dementi, +et je fus toujours perseverant en diable); oui, monsieur, j'y serais +encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre +Pantheon, deux fois decanonise par les canons, et d'ou sainte +Genevieve est allee coucher deux fois dans la rue; o galant Attila, +qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne fut arrive +une aventure qui m'eclaira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous +eclairera vous-meme, je le desire, sur l'ombre politique que vous +poursuivez depuis une heure. + + + + +CHAPITRE XV + +UNE LETTRE ANGLAISE + + +Jamais la venerable ville de Londres n'avait etale avec tant de +grace les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et +n'avait repandu avec autant de generosite les nuages grisatres et +jaunatres de son brouillard meles aux nuages noiratres de son charbon +de terre; jamais le soleil n'avait ete aussi mat ni aussi plat que le +jour ou je me trouvai plus tot que de coutume a la petite boutique de +Kitty. Les deux beaux enfants etaient debout devant la porte de cuivre +de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les +mains derriere le dos, imitant leur pere avec un air serieux, charmant +a voir, place comme il etait sur des joues fraiches, sentant encore le +lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je +m'amusai un instant a les regarder faire, et puis je portai la vue sur +leur mere. Ma foi, je reculai. C'etait la meme figure, les memes traits +reguliers et calmes; mais ce n'etait plus Kitty Bell, c'etait sa statue +tres ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi decoloree; +j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une +seule goutte de sang; ses levres etaient presque aussi pales que le +reste, et le feu de la vie ne brulait que le bord de ses grands yeux. +Deux lampes l'eclairaient et disputaient le droit de colorer la chambre +a la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, placees a droite +et a gauche de sa tete penchee, lui donnaient quelque chose de funeraire +dont je fus frappe. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle +sourit. + +Quelle que soit l'opinion que vous aient donnee sur mon compte +l'inflexibilite de mes raisonnements et la dure analyse de mes +observations, je vous assure que je suis tres bon; seulement je ne le +dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en +suis corrige. + +Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle +serra la mienne d'une facon tres cordiale, et je sentis un papier +doux et froisse qui roulait entre nos deux mains: c'etait une lettre +qu'elle me montra tout a coup en etendant le bras d'un air desespere, +comme si elle m'eut montre un de ses enfants mort a ses pieds. + +Elle me demanda en anglais si je saurais la lire. + +"J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre +du bout du doigt, n'osant pas la tirer a moi et y porter la vue sans +sa permission. + +Elle comprit mon hesitation et m'en remercia par un sourire plein +d'une inexprimable bonte et d'une tristesse mortelle, qui voulait +dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu." + +Les medecins jouent a present, dans la societe, le role des pretres +dans le moyen age. Ils recoivent les confidences des menages troubles, +des parentes bouleversees par les fautes et les passions de famille: +l'Abbe a cede la ruelle au Docteur, comme si cette societe, en devenant +materialiste, avait juge que la cure de l'ame devait dependre desormais +de celle du corps. + +Comme j'avais gueri les gencives et les ongles des deux enfants, +j'avais un droit incontestable a connaitre les peines secretes de +leur mere. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre +que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remedes que +je pusse apporter a vos dispositions douloureuses. Ecoutez. + +Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement +jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille +carte geographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme determine +a ne pas faire grace au malade d'une seule parole: + +MY DEAR MADAM, + +I will only confide to you... + +"O ciel! s'ecria Stello, vous avez un accent francais d'une +pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la +langue de nos peres, et tachez que je ne sente pas trop les +angoisses, les begaiements et les anicroches des traducteurs, qui +fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre labouree, a la +poursuite d'un lievre, emportant sur ses guetres dix livres de boue. + +--Je ferai de mon mieux pour que l'emotion ne se perde pas en +route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez +l'emotion en trop grand peril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou +vous frapperez du pied pour m'avertir." + +Il poursuivit ainsi: + +"MA CHERE MADAME, + +"A vous seule je me confierai, a vous, madame, a vous, Kitty, a +vous, beaute paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre +sur moi le regard ineffable de la pitie. J'ai resolu d'abandonner +pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sur de m'acquitter +envers vous. Mais je veux deposer en vous le secret de mes miseres, +de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstinee. Je suis +un hote trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. Ecoutez +bien ceci. + +"J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'ame ne se developpe, comme je +le crois, et ne peut etendre ses ailes qu'apres que nos yeux ont vu +pendant quatorze ans la lumiere du soleil; si, comme je l'ai eprouve, +la memoire ne commence qu'apres quatorze annees a ouvrir ses tables +et a en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que +mon ame n'a que quatre ans depuis qu'elle se connait, depuis qu'elle +agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Des le jour ou elle a +commence de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas +posee a terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je +le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a ete une interruption au +mouvement de ma pensee; seulement je la sentais flotter et s'egarer +dans le tatonnement aveugle du reve, mais toujours les ailes +deployees, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les +tenebres, toujours elancee vers le but ou l'entrainait un mysterieux +desir. Aujourd'hui la fatigue accable mon ame, et elle est semblable +a celle dont il est dit dans le Livre saint: Les ames blessees +pousseront leurs cris vers le ciel. + +"Pourquoi ai-je ete cree tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai du +faire, et les hommes m'ont repousse comme un ennemi. Si dans la foule +il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai. + +"Voici maintenant ce que j'ai a vous dire: + +"On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et +des parchemins confusement entasses. Ils ont l'air vieux, et ils sont +jeunes: la poussiere qui les couvre est factice; c'est moi qui suis +le Poete de ces poemes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai souffle sur +sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revetu de chair; +je l'ai ranime; je lui ai passe sa robe de pretre; il a joint les +mains et il a chante. + +"Il a chante comme Ossian. Il a chante la Bataille d'Hastings, la +tragedie d'Ella, la ballade de Charite, avec laquelle vous endormiez +vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la +tragedie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles Eglogues du temps de +Henri II. + +"Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver a +parler ce langage du quinzieme siecle, dont le moine Rowley est +suppose se servir pour traduire le moine Turgot et ses poemes +composes au dixieme siecle, eut rempli les quatre-vingts annees de ce +moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloitre; +j'ai beni et sanctifie ma vie et ma pensee; j'ai raccourci ma vue, et +j'ai eteint devant mes yeux les lumieres de notre age; j'ai fait mon +coeur plus simple, et l'ai baigne dans le benitier de la foi +catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai +ecrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi- +franc, et ensuite j'ai place ma Muse religieuse dans sa chasse comme +une sainte. + +"Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont prie devant elle et +passe outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injurie; +tous m'ont foule aux pieds. J'esperais que l'illusion de ce nom +suppose ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un +linceul. + +"O ma belle amie, sage et douce hospitaliere qui m'avez recueill! +croirez-vous que je n'ai pu reussir a renverser la fantome de Rowley +que j'avais cree de mes mains? Cette statue de pierre est tombee sur +moi et m'a tue; savez-vous comment? + +"O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race +d'hommes au coeur sec et a l'oeil microscopique, armee de pinces et +de griffes? Cette fourmilere se presse, se roule, se rue sur le +moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacere, le +traverse plus vite et plus profondement que le ver ennemi des +bibliotheques. Nulle emotion n'entraine cette imperissable famille, +nulle inspiration ne l'enleve, nulle clarte ne la rejouit, ni +l'echauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang +est froid comme celui de la vipere et du crapaud, voit clairement les +trois taches du soleil, et n'a jamais remarque ses rayons; elle va +droit a tous les defauts; elle pullule sans fin dans les blessures +memes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait +couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est a l'abri des +coups par sa tenuite, son abaissement, ses detours subtils et ses +sinuosites perfides; ce qu'elle attaque se sent blesse au coeur comme +par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait +pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a blesse se desseche, se dissout +interieurement, et, sitot que l'air le frappe, tombe au premier +souffle ou au moindre toucher. + +"Epouvantes de voir comment quelques esprits eleves se passaient de +main en main les parchemins que j'avais passe les nuits a inventer, +comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homere a lord +Chatham, a lord North, a sir William Draper, au juge Blackstone, a +quelques autres hommes celebres, ils se sont hates de croire a la +realite de mon Poete imaginaire; j'ai pense d'abord qu'il me serait +facile de me faire reconnaitre. J'ai fait des antiquites en un matin +plus antiques encore que les premieres. On les a reniees sans me +rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout a la fois a ete dedaigne; +mort et vivant, le Poete a ete repousse par les tetes solides dont un +signe ou un mot decide des destinees de la Grande-Bretagne: le reste +n'a pas ose lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-la +ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tache: + +Othello's occupation's gone. + +Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils +ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et +conserver l'autre. + +--Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu +leur remette leurs peches! ils allaient tout eteindre a la fois! +J'essayai de leur obeir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il +en fallait envoyer a Bristol pour ma mere qui est tres vieille, et +qui va mourir apres moi. J'ai tente leurs travaux exacts, et je n'ai +pu les accomplir; j'etais semblable a un homme qui passe du grand +jour a une caverne obscure: chaque pas que je faisais etait trop +tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher. +Ils m'ont declare incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez +raison, et je me suis retire. + +"Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez +vous) plus tot que de coutume, j'avais projete d'attendre M. +Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa +visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si +ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rode +sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands +brouillards; celui d'aujourd'hui s'etend devant les fenetres comme un +drap blanc. J'ai passe dix fois devant votre porte, je vous ai +regardee sans etre apercu de vous, et j'ai demeure le front appuye +sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi +et couler sur mes membres; j'ai espere que la mort me prendrait +ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon +corps faible est doue pourtant d'une insurmontable vitalite. Je vous +ai bien consideree pour la derniere fois, et sans vouloir vous +parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette +faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma resolution si +je vous voyais pleurer. + +"Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes +papiers, et je vous demande en echange le pain de ma mere: vous +n'aurez pas longtemps a le lui envoyer. + +"Voici la premiere page qu'il me soit arrive d'ecrire avec +tranquillite. On ne sait pas assez quelle paix interieure est donnee +a celui qui a resolu de se reposer pour toujours. On dirait que +l'eternite se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille a ces +belles contrees de l'Orient dont on respire l'air embaume longtemps +avant d'en avoir touche le sol. + +"THOMAS CHATTERTON." + + + + +CHAPITRE XVI + +OU LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'ERUDITION D'UNE MANIERE DEPLORABLE +AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS + + +Lorsque j'eus acheve de lire cette grande lettre, qui me fatigua +beaucoup la vue et l'entendement, a cause de la finesse de l'ecriture +et de la quantite d'e muets et d'y que Chatterton y avait entasses +par habitude d'ecrire le vieil anglais, je la rendis a la serieuse +Kitty. Elle etait restee appuyee sur son comptoir; son cou long et +flexible laissait aller sur l'epaule sa tete reveuse et ses deux +coudes, appuyes sur le marbre blanc, s'y reflechissaient, ainsi que +tout son buste charmant. Elle ressemblait a une petite gravure de +Sophie Western, la patiente maitresse de Tom Jones, gravure que j'ai +vue autrefois a Douvres, chez... + +--Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je +besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos +personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, a ceux qui ont un peu +d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut +mieux que tant de details, et, si je vous laisse faire, vous me direz +de quelle manufacture etait la soie qui servit a nouer la rosette de +ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une +maniere effrayante. + +--La! la! s'ecria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il +put forcer son visage impassible a en indiquer; sitot que je veux +devenir sensible, vous m'arretez tout court; ma foi, vogue la galere; +vive Democrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne +pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'echecs; mais, +s'il faut choisir d'Heraclite ou de Democrite pour parler aux hommes +d'eux-memes, j'aime mieux le dernier, comme plus dedaigneux. C'est +vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et +les haisseurs la prennent trop a coeur. C'est ce que vous faites, +dont bien me fache. L'espece humaine, qui est incapable de rien faire +de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle +monotone. Permettez donc que je poursuive a ma maniere. + +--Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime. + +L'autre poursuivit fort a son aise: + +--Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tete vers +la rue, la secoua deux fois et me dit: + +"He is gone!" + +--Assez! assez! La pauvre petite! s'ecria Stello. Oh! assez! N'ajoutez +rien a cela. Je la vois tout entiere dans ce seul mot: Il est parti! +Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez du dire! +Oui, je vous entends; vous lui aviez donne un asile, vous ne lui +faisiez jamais sentir qu'il etait chez vous; vous lisiez respectueuse- +ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda- +cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils etaient beaux a vos yeux que +par votre soin de les apprendre a vos enfants avec leur priere du soir. +Peut-etre hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux +de Birtha a son ami, une croix, presque imperceptible et facile a +effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si +une de vos larmes a enleve une lettre du precieux manuscrit, vous avez +cru sincerement y avoir fait une tache, et vous avez cherche a la faire +disparaitre. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone! + +--Bien! tres bien! dit le Docteur, il n'y a qu'a vous lacher la bride; +vous m'epargnez bien des paroles vaines, et vous devinez tres juste. +Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles details sur +Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages. + +--C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser +instruire avec resignation sur les choses que je sais le mieux, afin +de voir si on les sait de la meme maniere que moi; car il y a diverses +manieres de savoir les choses. + +--Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas +de cette idee, au lieu de la laisser s'evaporer, comme au dehors d'un +flacon debouche, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de +voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque +cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a +jamais apercu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main +tronquee; un troisieme la garde, l'adore, la tourne, la retourne en +lui-meme, la montre et la demontre quelquefois dans l'etat precisement +du fameux torse, sans la tete, les bras et les jambes; de sorte que, +tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action, +ni progres; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la +peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et +passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont la les plus +fiers. Mais, quant a ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient, +possederaient le tout, interieur et exterieur, corps et ame, ensemble +et detail, ayant tout cela egalement present a la pensee pour en faire +usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous +les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de +visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs tres +humbles. Depuis que je voyage, etudiant les sommites intellectuelles +de tous les pays, je n'ai pas trouve l'espece que je viens de vous +decrire. + +Moi-meme, monsieur, je vous avoue que je suis fort eloigne de savoir +si completement ce que je dis, mais je le sais toujours plus +completement que ceux a qui je parle ne me comprennent et meme ne +m'ecoutent. Et remarquez, s'il vous plait, que la pauvre humanite a +cela d'excellent, que la mediocrite des masses exige fort peu des +mediocrites d'un ordre superieur, par lesquelles elle se laisse +complaisamment et fort plaisamment instruire. + +Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous +faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur +le vieil anglais, sur son melange de saxon et de normand, sur ses e +muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais +pousser des gemissements pleins de gravite, d'importance et de +methode, sur la perte irreparable des vieux mots si naifs et si +expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour +unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de +myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour +dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en +anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tachee +d'encre d'ou je ne me fusse montre tres imposant a vos yeux. Dans ce +fauteuil meme, malgre sa proprete, j'aurais pu encore vous jeter dans +un de ces agreables etonnements qui font que l'on se dit: C'est un +puits de science, lorsque je me suis apercu fort a propos que vous +connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent a Londres +(ville ou l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un +voyageur tres considere a Paris); me voici donc retombe dans l'etat +facheux d'un homme force de causer au lieu de precher, et par-ci +par-la d'ecouter! Ecouter! o la triste et inusitee condition pour +un Docteur! + +Stello sourit pour la premiere fois depuis bien longtemps. + +--Je ne suis pas fatigant a ecouter, dit-il lentement; je suis trop +vite fatigue de parler... + +--Facheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de +Paris, ou celui-la est declare eloquent qui, le dos a la cheminee ou +les mains sur la tribune, devide pour une heure et demie des syllabes +sonores, a la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui +n'ait ete lu et entendu quelque part. + +--Oui, continua Stello les yeux attaches au plafond comme un homme +qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur +de moment en moment; oui, je me sens emu a la memoire de ces oeuvres +naives et puissantes que crea le genie primitif et meconnu de +Chatterton mort a dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom, +comme Charlemagne, tout cela est beau, etrange, unique et grand. + +O triste, o douloureux, o profond et noir Docteur! si vous pouvez +vous emouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le debut simple et +antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi depouille l'homme +moderne! S'etre fait par sa propre puissance moine du dixieme siecle! +un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon revolte contre son +joug normand, qui ne connait que deux puissances au monde, le Christ +et la mer. A elles il adresse son poeme, et s'ecrie: + +"O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles +comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombes en +combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings." + +"O mer! mer feconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence +puissante, n'as-tu "pas souleve le flux de tes eaux contre les +chevaliers du duc Wylliam ?" + +--Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit +le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et +embourbe; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers +du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre +ou il soit ecrit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings. + +--"De ce duc Wylliam, continua Stello en declamant pompeusement, dont +les laches fleches "ont tue tant de comtes et arrose les champs d'une +large pluie de sang." + +--C'est un peu bien homerique, grommela le Docteur. + +The souls of many chiefs untimely slain. + +--Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse! +continuait l'enthousiasme de Stello. + +Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et +s'avance en chantant l'air de Roland... + +--Tres exact! tres historique! murmurait sourdement la Science du +Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commenca +l'engagement par le chant de Roland: + +Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores +accenderet. + +Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en +criant: Hiu! hiu! C'etait l'usage barbare. + +Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nomme Gace, Gape, +Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand: + +Taillifer, qui moult bien chantout, +Sorr un cheval qui tost allout, +Devant le duc allout chantant +De Karlemagne et de Rollant, +Et de Olivier et des vassals +Qui morurent en Rouncevals. + +--Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en meme +temps que le Docteur recitait avec lenteur et satisfaction ses +citations; la fleche normande heurte la cotte de mailles saxonne. +C'est le sire de Chatillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de +Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille ile saxonne; la face +de l'ile est renouvelee, sa langue changee; et il ne reste que dans +quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis +Rowley, pour gemir et prier aupres des statues de pierre des saints +rois saxons, qui portent chacune une petite eglise dans leur main. + +--Et quelle erudition! s'ecria le Docteur. Il a fallu joindre les +lectures francaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis +Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de +Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow +appelle Moulinous, et le pretendu Rowley du Mouline; et le bon sire +de Sanceaulx, et le vaillant senechal de Torcy, et le sire de +Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires +mal rimees, balladees et versiculees! C'est le monde d'Ivanhoe. + +--Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si +magnifique creation que celle de la Bataille d'Hastings vienne du +meme poete anglais que ces chants elegiaques qui la suivent; quel +poete anglais ecrivit rien de semblable a cette ballade de Charite si +naivement intitulee: An excelente balade of Charitie? comme l'honnete +Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega +Carpio; rien de naif comme le dialogue de l'abbe de Saint-Godwyn et +de son pauvre; que le debut est simple et beau! que j'ai toujours aime +cette tempete qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes +et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas +eu de meilleurs en ses poetiques galeries. + +Voyez: + +"C'etait le mois de la Vierge. Le soleil etait rayonnant au milieu +du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voila qu'il se +leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui +s'avancerent dans un ordre effrayant et de roulerent au-dessus des +bois en cachant le front eclatant du soleil. La noire tempete +s'enflait et s'etendait a tire-d'aile..." + +Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?) a remplir vos oreilles de +cette sauvage harmonie des vieux vers? + +The sun was glemeing in the middle of daie, +Deadde still the aire, and eke the welken blue, +When from the sea arist in drear arraie +A hepe of cloudes of sable sullen hue, +The which full fast unto the woodlande drewe, +Hiltring attenes the sunnis fetyve face, +And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace. + +Le Docteur n'ecoutait pas. + +--Je soupconne fort, dit-il, cet abbe de Saint Godwyn de n'etre +autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre, +et il est visible que Rowley est yorkiste. + +--O damne commentateur! vous m'eveillez! s'ecria Stello sorti des +delices de son reve poetique. + +--C'etait bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu'il me fut +permis de passer du livre a l'homme, et de quitter la nomenclature +de ses ouvrages pour celle de ses evenements, qui furent tres peu +compliques, mais qui valent la peine que j'en acheve le recit. + +--Recitez donc, dit Stello avec humeur. + +Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la +ferme resolution de penser a autre chose, resolution qu'il ne put +mettre a execution, comme on le pourra voir si l'on se condamne a +lire le chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE XVII + +SUITE DE L'HISTOIRE DE KITTY BELL + + +Un Bienfaiteur + +Je disais donc, reprit le plus glace des docteurs, que Kitty m'avait +regarde languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la +situation de son ame, que je dus me contenter de sa celeste +expression pour explication generale et complete de tout ce que je +voulais savoir de cette situation mysterieuse que j'avais tant +cherche a deviner. La demonstration en fut plus claire encore un +moment apres; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage +pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de +commiseration sentimentale que chacun aime a trouver dans son +semblable... + +--Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello. + +--...Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec +fracas un carrosse lourd et dore qui s'arreta devant la boutique +toute vitree ou Kitty etait eternellement renfermee, comme un fruit +rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant +les chevaux et derriere la voiture; necessaires precautions, car il +etait deux heures apres midi a l'horloge de Saint-Paul. + +--The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s'ecria tout a coup Kitty en frappant +ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues +enflammees et ses yeux brillants de mille douces lumieres; et, par un +instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants, +elle qui avait une joie d'amante!--Les femmes ont des mouvements +inspires on ne sait d'ou. + +C'etait, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le tres honorable M. +Beckford, roi de Londres, elu parmi les soixante-douze corporations +des marchands et artisans de la ville, qui ont a leur tete les douze +corps des orfevres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef +supreme. Vous savez que jadis le Lord-maire etait si puissant, qu'il +alarmait les rois et se mettait a la tete de toutes les revolutions, +comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres. +M. Beckford n'etait nullement revolutionnaire en 1770; il ne faisait +nullement trembler le Roi; mais c'etait un digne gentleman, exercant +sa juridiction avec gravite et politesse, ayant son palais et des +grands diners, ou quelquefois le Roi etait invite, et ou le Lord-maire +buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid. +Tous les soirs, apres diner, il se levait de table le premier, vers +huit heures, allait lui-meme ouvrir la grande porte de la salle a +manger aux femmes qu'il avait recues, ensuite se rasseyait avec tous +les hommes, et demeurait a boire jusqu'a minuit. Tous les vins du globe +circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant +pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford +vidait le premier avec une egale indifference. Il parlait des affaires +publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de +Mansfield, aussi a son aise apres la trentieme bouteille qu'avant la +premiere, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait +aucune alteration dans la soiree. Il se defendait avec bon sens et +moderation des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu +qui eut le courage ou la faiblesse de laisser eternellement anonyme un +des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laisse le +second Evangile, l'Imitation de Jesus-Christ. + +--Et que m'importent a moi les trois ou quatre syllabes d'un nom? +soupira Stello. Le Laocoon et la Venus de Milo sont anonymes, et +leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs +avec un petit marteau. Le nom d'Homere, ce nom de demi-dieu, vient +d'etre raye du monde par un monsieur grec! Gloire, reve d'une ombre! +a dit Pindare, s'il a existe, car on n'est sur de personne a present. + +--Je suis sur de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je, +sa grosse et rouge personne en ce jour-la, que je n'oublierai jamais. +Le brave homme etait d'une haute taille, avait le nez gros et rouge, +tombant sur un menton rouge et gros. Il a existe, celui-la! personne +n'a existe plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, dedaigneux +et gourmand, longuement emmaillote dans une veste de brocart d'or; des +joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant +largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout- +teuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et +honorable; une queue poudree, enfermee dans une grande bourse qui +couvrait ses rondes et larges epaules, dignes de porter, comme un +monde, la charge de Lord-Mayor. + +Tout cet homme descendit de voiture lentement et peniblement. + +Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais, +que M. Chatterton n'avait ete si desespere que parce que cet homme, +son dernier espoir, n'etait pas venu, malgre sa promesse. + +--Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue +turque! + +--Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le +Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revint avec le +Lord-Maire. + +En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque cote du +marchepied une grosse torche resineuse, qui ajoutait au charme du +brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une detestable odeur, et que +M. Beckford faisait son entree dans la boutique, l'ombre de tous les +jours, l'ombre pale, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et +entra a sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton. + +Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant +sans poudre sur les oreilles, le profil d'un jeune Lacedemonien, un +front haut et large, des yeux noirs, tres grands, fixes, creux et +percants, un menton releve sous des levres epaisses, auxquelles le +sourire ne semblait pas avoir ete possible. Il s'avanca d'un pas +regulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur +la figure de Kitty; elle cacha sa belle tete dans ses deux mains. Le +costume de Chatterton etait entierement noir de la tete aux pieds; +son habit, serre et boutonne jusqu'a la cravate, lui donnait tout +ensemble l'air militaire et ecclesiastique. Il me sembla parfaitement +fait et d'une taille elancee. Les deux petits enfants coururent se +pendre a ses mains et a ses jambes comme accoutumes a sa bonte. Il +s'avanca, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua +gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua +vigoureusement, de maniere a arracher le bras avec l'omoplate. Ils +se toiserent tous deux avec surprise. + +Kitty Bell dit a Chatterton, du fond de son comptoir et d'une voix +toute timide, qu'elle n'esperait plus le voir. Il ne repondit pas, +soit qu'il n'eut pas entendu, soit qu'il ne voulut pas entendre. + +Quelques personnes, femmes et hommes, etaient entrees dans la +boutique, mangeaient et causaient indifferemment. Elles se +rapprocherent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la +parole avec l'accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant +d'un protecteur. Les voix se turent par degres et, comme vous dites +entre Poetes, les elements semblerent attentifs, et meme le feu jeta +partout des lueurs eclatantes qui sortaient des lampes allumees par +Kitty Bell, heureuse jusqu'aux larmes de voir pour la premiere fois +un homme puissant tendre la main a Chatterton. On n'entendait plus +que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises +fourrees, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons, +pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des +plum-buns qu'elles croquaient. + +M. Beckford dit donc a peu pres ceci: + +"Je ne suis pas Lord-Maire pour rien, mon enfant; je sais bien ce +que c'est que les pauvres jeunes gens, mon garcon. Vous etes venu +m'apporter vos vers hier, et je vous les rapporte aujourd'hui, mon +fils: les voila. J'espere que je suis prompt, hein? Et je viens moi- +meme voir comment vous etes loge et vous faire une petite proposition +qui ne vous deplaira pas. + +"Commencez par me reprendre tout cela." + +Ici l'honorable M. Beckford prit des mains d'un laquais plusieurs +manuscrits de Chatterton, et les lui remit en s'asseyant lourdement +et s'etalant avec ampleur. Chatterton prit ses parchemins et ses +papiers avec gravite, et les mis sous son bras, regardant le gros +Lord-Maire avec ses yeux de feu. + +"Il n'y a personne, continua le genereux M. Beckford, a qui il ne +soit arrive, comme a vous, de derailler dans sa jeunesse. Eh! eh! +--cela plait aux jolies femmes.--Eh! eh! c'est de votre age, mon +beau garcon.--Les young ladies aiment cela.--N'est-il pas vrai, +la belle?..." + +Et il allongea le bras pour toucher le menton de Kitty Bell par- +dessus le comptoir. Kitty se rejeta jusqu'au fond de son fauteuil, +et regarda Chatterton avec epouvante, comme si elle se fut attendue +a une explosion de colere de sa part; car vous savez ce que l'on a +ecrit du caractere de ce jeune homme: + +He was violent and impetuous to a strange degree. "J'ai fait comme +vous dans mon printemps, dit fierement le gros M. Beckford, et jamais +Littleton, Swift et Wilkes n'ont ecrit pour les belles dames des vers +plus galants et plus badins que les miens. Mais j'avais la raison +assez avancee, meme a votre age, pour ne donner aux Muses que le +temps perdu; et mon ete n'etait pas encore venu, que j'etais deja +tout aux affaires: mon automne les a vues murir dans mes mains, et +mon hiver en recueille aujourd'hui les fruits savoureux." + +Ici l'elegant M. Beckford ne put s'empecher de regarder autour de +lui, pour lire, dans les yeux des personnes qui l'entouraient, la +satisfaction excitee par la facilite de son elocution et la fraicheur +de ses images. + +Les affaires murissant dans l'automne de sa vie parurent faire, sur +deux ministres, un Quaker noir et un Lord rouge, qui se trouvaient +la, une impression aussi profonde que celle que produisent a notre +tribune de l'an 1932 les discours des bons petits vieux generaux del +signor Buonaparte, lorsqu'ils nous demandent, en phrases de college +et d'humanites, nos enfants et nos petits-enfants pour en faire de +grands corps d'armee, et pour nous montrer comment, parce qu'on s'est +occupe, durant dix-sept ans, du debit des vins et de la tenue des +livres, on saurait bien encore perdre sa petite bataille comme on +faisait en l'absence du grand maitre. + +L'honnete M. Beckford, ayant ainsi seduit les assistants par sa +bonhomie melee de dignite et de bonne facon, poursuivit sur un ton +plus grave: + +"J'ai parle de vous, mon ami, et je veux vous tirer d'ou vous etes. +On ne s'est jamais adresse en vain au Lord-Maire depuis un an; je +sais que vous n'avez rien pu faire au monde que vos maudits vers, qui +sont d'un anglais inintelligible, et qui, en supposant qu'on les +comprit, ne sont pas tres beaux. Je suis franc, moi, et je vous parle +en pere, voyez-vous;--et quand meme ils seraient tres beaux,--a quoi +bon? je vous le demande, a quoi bon?" + +Chatterton ne bougeait non plus qu'une statue. Le silence des sept +ou huit assistants etait profond et discret: mais il y avait dans +leurs regards une approbation marquee de la conclusion du Lord-Maire, +et ils se disaient du sourire: A quoi bon? + +Le bienfaisant visiteur continua: + +"Un bon Anglais qui veut etre utile a son pays doit prendre une +carriere qui le mette dans une ligne honnete et profitable. Voyons, +enfant, repondez-moi.--Quelle idee vous faites-vous de vos devoirs?" + +Et il se renversa de facon doctorale. + +J'entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fit cette +singuliere reponse en saccadant ses paroles et s'arretant a chaque +phrase: + +"L'Angleterre est un vaisseau: notre ile en a la forme; la proue +tournee au nord, elle est comme a l'ancre au milieu des mers, +surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres +vaisseaux faits a son image et qui vont la representer sur toutes les +cotes du monde. Mais c'est a bord du grand navire qu'est notre +ouvrage a tous. Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au +gouvernail et a la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la +main aux cordages, monter aux mats, tendre les voiles et charger les +canons; nous sommes tous de l'equipage, et nul n'est inutile dans la +manoeuvre de notre glorieux navire." + +Cela fit sensation. On s'approcha sans trop comprendre et sans savoir +si l'on devait se moquer ou applaudir, situation accoutumee du +vulgaire. + +"Well, very well! cria le gros Beckford, c'est bien, mon enfant! c'est +noblement representer notre bienheureuse patrie! Rule Britannia! +chanta-t-il en fredonnant l'air national. Mais, mon garcon, je vous +prends par vos paroles. Que diable peut faire le Poete dans la +manoeuvre?" + +Chatterton resta dans sa premiere immobilite: c'etait celle d'un homme +absorbe par un travail interieur qui ne cesse jamais et qui lui fait +voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et +dit: + +"Le Poete cherche aux etoiles quelle route nous montre le doigt du +Seigneur." + +Je me levai, et courus, malgre moi, lui serrer la main. Je me +sentais du penchant pour cette jeune tete montee, exaltee, et en +extase comme est toujours la votre. + +Le Beckford eut de l'humeur. + +"Imagination! dit-il..." + +--Imagination! Celeste verite! pouviez-vous repondre, dit Stello. + +--Je sais mon Polyeucte comme vous, reprit le Docteur, mais je n'y +songeais guere en ce moment. + +"Imagination! dit M. Beckford, toujours l'imagination au lieu du +bon sens et du jugement! Pour etre Poete a la facon lyrique et +somnambule dont vous l'etes, il faudrait vivre sous le ciel de Grece, +marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues, et faire +danser les pierres avec le psalterion. Mais avec des bottes crottees, +un chapeau a trois cornes, un habit et une veste, il ne faut guere +esperer se faire suivre, dans les rues, par le moindre caillou, et +exercer le plus petit pontificat ou la plus legere direction morale +sur ses concitoyens. + +"La Poesie est a nos yeux une etude de style assez interessante a +observer, et faite quelquefois par des gens d'esprit; mais qui la +prend au serieux? quelque sot. Outre cela, j'ai retenu ceci de Ben +Jonson, et je vous le donne comme certain, savoir: que la plus belle +Muse du monde ne peut suffire a nourrir son homme, et qu'il faut +avoir ces demoiselles-la pour maitresses, mais jamais pour femmes. +Vous avez essaye de tout ce que pouvait donner la votre; quittez-la +mon garcon; croyez-moi, mon petit ami. D'un autre cote, nous vous +avons essaye dans des emplois de finance et d'administration, ou vous +ne valez rien. Lisez ceci; acceptez l'offre que je vous fais, et vous +vous en trouverez bien, avec de bons compagnons autour de vous. Lisez +ceci, et reflechissez murement; cela en vaut la peine." + +Ici, remettant un petit billet a ce sauvage enfant, le Lord-Maire se +leva majestueusement. + +"C'est, dit-il en se retirant au milieu des saluts et des hommages, +c'est qu'il s'agit de cent livres sterling par an." + +Kitty Bell se leva, et salua comme si elle eut ete prete a lui +baiser la main a genoux. Toute l'assistance suivit jusqu'a la porte +le digne magistrat, qui souriait et se retournait, pret a sortir avec +l'air benin d'un eveque qui va confirmer des petites filles. Il +s'attendait a se voir suivi de Chatterton, mais il n'eut que le temps +d'apercevoir le mouvement violent de son protege.--Chatterton avait +jete les yeux sur le billet; tout a coup il prit ses manuscrits, les +lanca sur le feu de charbon de terre qui brulait dans la cheminee, a +la hauteur des genoux, comme une grande fournaise, et disparut de la +chambre. + +M. Beckford sourit avec satisfaction et, saluant de la portiere de +sa voiture: "Je vois avec plaisir, cria-t-il, que je l'ai corrige, il +renonce a sa Poesie." Et ses chevaux partirent. + +"C'est a la vie, me dis-je, qu'il renonce."--Je me sentis serrer la +main avec une force surnaturelle. C'etait Kitty Bell qui, les yeux +baisses, et n'ayant l'air, aux yeux de tous, que de passer pres de +moi, m'entrainait vers une petite porte vitree, au fond de la +boutique, porte que Chatterton avait ouverte pour sortir. + +On parlait bruyamment de la bienfaisance du Lord-Maire; on allait, +on venait. On ne la vit pas. Je la suivis. + + + + +CHAPITRE XVIII + +UN ESCALIER + + +Saint Socrate, priez pour nous! disait Erasme le savant. J'ai fait +souventes fois cette priere en ma vie, continua le Docteur, mais +jamais si ardemment, vous m'en pouvez croire, qu'au moment ou je me +trouvai seul avec cette jeune femme, dont j'entendais a peine le +langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n'etait +pas claire a mes yeux plus que la parole a mes oreilles. + +Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous etions arrives au +bas d'un long escalier, et la elle s'arreta tout court, comme si les +jambes lui eussent manque au moment de monter. Elle se retint un +instant a la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les +marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe +de passer seul. + +"Vite! vite! allez!" me dit-elle en francais, a ma grande surprise; +je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu'alors, arrete cette +timide personne. + +Elle etait glacee d'effroi; les veines de son front etaient gonflees, +ses yeux etaient ouverts demesurement; elle frissonnait et essayait +en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C'etait une autre femme +que sa frayeur me decouvrait. + +Elle tendait sa belle tete en haut pour ecouter ce qui arrivait, et +paraissait sentir une horreur secrete qui l'attachait a la place ou +elle etait tombee. J'en fremis moi-meme, et la quittai brusquement +pour monter. Je ne savais vraiment ou j'allais, mais j'allais comme +une balle qu'on a lancee violemment. + +"Helas! me disais-je en gravissant au hasard l'etroit escalier, +helas! quel sera l'Esprit revelateur qui daignera jamais descendre +du ciel pour apprendre aux sages a quels signes ils peuvent deviner +les vrais sentiments d'une femme quelconque pour l'homme qui la +domine secretement? Au premier abord, on sent bien quelle est la +puissance qui pese sur son ame, mais qui devinera jamais jusqu'a quel +degre cette femme est possedee? Qui osera interpreter hardiment ses +actions et qui pourra, des le premier coup d'oeil, savoir le secours +qu'il convient d'apporter a ses douleurs? Chere Kitty! me disais-je +(car en ce moment je me sentais pour elle l'amour qu'avait pour +Phedre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein fremissait +des passions devorantes de la fille qu'elle avait allaitee), chere +Kitty! pensais-je, que ne m'avez-vous dit: Il est mon amant? J'aurais +pu nouer avec lui une utile et conciliante amitie; j'aurais pu par- +venir a sonder les plaies inconnues de son coeur; j'aurais... Mais ne +sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles ou le +regard d'une femme aimee n'a pas reussi? Mais comment l'aime-t-elle? +Est-elle plus a lui qu'il n'est a elle? N'est-ce pas le contraire? Ou +en suis-je? Et meme je pourrais dire: Ou suis-je?" + +En effet, j'etais au dernier etage de l'escalier, assez negligemment +eclaire, et je ne savais de quel cote tourner, lorsqu'une porte +d'appartement s'ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une +petite chambre dont le parquet etait entierement couvert de papiers +dechires en mille pieces. J'avoue que la quantite en etait telle, les +morceaux en etaient si petits, cela supposait la destruction d'un si +enorme travail, que j'y attachai longtemps les yeux avant de les +reposer sur Chatterton, qui m'ouvrait la porte. + +Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du +corps; et il etait temps, car il allait tomber et se balancait comme +un mat coupe par le pied.--Il etait devant sa porte; je l'appuyai +contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien- +drait une momie dans sa boite.--Vous eussiez ete epouvante de cette +figure.--La douce expression du sommeil etait paisiblement etendue sur +ses traits; mais c'etait l'expression d'un sommeil de mille ans, d'un +sommeil impose par l'exces du mal. Les yeux etaient encore entr' +ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour +s'y arreter: la bouche etait beante, et la respiration forte, egale et +lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar. + +Il secoua la tete, et sourit un moment comme pour me faire entendre +qu'il etait inutile de m'occuper de lui.--Comme je le soutenais +toujours tres ferme par les epaules, il poussa du pied une petite +fiole qui roula jusqu'au bas de l'escalier, sans doute jusqu'aux +dernieres marches ou Kitty s'etait assise, car j'entendis jeter un +cri et monter en tremblant--Il la devina.--Il me fit signe de +l'eloigner, et s'endormit debout sur mon epaule, comme un homme pris +de vin. + +Je me penchai, sans le quitter, au bord de l'escalier. J'etais saisi +d'un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tete. J'avais +l'air d'un assassin. + +J'apercus la jeune femme qui se trainait pour monter les degres, en +s'accrochant a la rampe, comme n'ayant garde de force que dans les +mains pour se hisser jusqu'a nous. Heureusement elle avait encore +deux etages a gravir avant de le rencontrer. + +Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible +fardeau. Chatterton s'eveilla encore a demi,--il fallait que ce +jeune homme eut une force prodigieuse, car il avait bu soixante +grains d'opium.--Il s'eveilla encore a demi, et employa, le +croiriez-vous?--employa le dernier souffle de sa voix a me dire +ceci: + +"Monsieur... you... medecin... achetez-moi mon corps, et payez ma +dette." + +Je lui serrai les deux mains pour consentir.--Alors il n'eut plus +qu'un mouvement. Ce fut le dernier. Malgre moi, il s'elanca vers +l'escalier, s'y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty, +poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant. + +Je lui soulevai la tete. "Il n'y a rien a faire, me dis-je.--A +l'autre." + +J'eus le temps d'arreter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui +pris le bras, et la forcai de s'asseoir sur les marches de l'escalier. +Elle obeit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts. +Elle tremblait de tout son corps. + +Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases +dans ces cas-la; pour moi, qui passe ma vie a contempler ces scenes +de deuil, j'y suis muet. + +Pendant qu'elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je +retournais dans mes mains la fiole qu'elle avait apportee dans la +sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme +Juliette: "L'ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte +amie!" + +Nous restions ainsi l'un a cote de l'autre, assis et petrifies: l'un +consterne, l'autre frappee a mort: aucun n'osant souffler le mot, et +ne le pouvant. + +Tout d'un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d'en bas: + +"Come, mistress Bell!" + +A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c'etait la voix +de son mari. Le tonnerre eut ete moins fort d'eclat et ne lui eut pas +cause, meme en tombant, une plus violente et plus electrique commo- +tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta +un instant debout pour se remettre. + +"Come, mistress Bell!" repeta la terrible voix. + +Un second coup la mit en marche, comme l'autre l'avait mise sur ses +pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l'air +insensible, sourd et aveugle d'une ombre qui revient. Je la soutins +jusqu'en bas; elle rentra dans sa boutique, se placa les yeux baisses +a son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l'ouvrit, commenca +une page, et resta sans connaissance, evanouie dans son fauteuil. + +Son mari se mit a gronder, des femmes a l'entourer, les enfants a +crier, les chiens a aboyer. + +--Et vous? s'ecria Stello en se levant avec chagrin. + +--Moi? je donnai a M. Bell trois guinees, qu'il recut avec plaisir +et sang-froid et les comptant bien. + +"C'est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est +mort. + +--Oh! dit-il avec l'air satisfait. + +--Le corps est a moi, dis-je; je le ferai prendre. + +--Oh! me dit-il avec un air de consentement." + +Il etait bien a moi, car cet etonnant Chatterton avait eu le sang- +froid de laisser sur la table un billet qui portait a peu pres ceci: + +"Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc), a la condition de +payer a M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme +de trois guinees. Je desire qu'il ne reproche pas a ses enfants les +gateaux qu'ils m'apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont +seuls soutenu ma vie." + +Ici le Docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle il +etait place, et s'y enfonca jusqu'a ce qu'il se trouvat assis sur le +dos et meme sur les epaules. + +--La!--dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme +ayant fini son histoire. + +--Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant +a lire dans les yeux froids du Docteur-Noir. + +--Ma foi, dit celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des +medecins anglais dut lui faire bien du mal... car, n'ayant pas ete +appele, je vins, quelques jours apres, visiter les gateaux de sa +boutique. Il y avait la ses deux beaux enfants qui jouaient, +chantaient, en habit noir. Je m'en allai en frappant la porte de +maniere a la briser. + +--Et le corps du Poete? + +--Rien n'y toucha que le linceul et la biere. Rassurez-vous. + +--Et ses poemes? + +--Il fallut dix-huit mois de patience pour reunir, coller et +traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait dechires dans sa +fureur. Quant a ceux que le charbon de terre avait brules, c'etait +la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants. + +--Vous m'avez ecrase la poitrine avec cette histoire, dit Stello en +retombant assis. + +Tous deux resterent en face l'un de l'autre pendant trois heures +quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. +Apres quoi Stello s'ecria, comme en continuant: + +--Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet? + +--Ah! a propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'eveillant en +sursaut... + +C'etait une place de premier valet de chambre chez lui. + + + + +CHAPITRE XIX + +TRISTESSE ET PITIE + + +Pendant les longs recits et les plus longs silences du Docteur-Noir, +la nuit etait venue. Une haute lampe eclairait une partie de la +chambre de Stello; car cette chambre etait si grande, que la lueur +n'en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux +epais et longs, un antique ameublement, des armes jetees sur des +livres, une enorme table couverte d'un tapis qui en cachait les +pieds, et sur cette table deux tasses de the: tout cela etait sombre, +et brillait par intervalles de la flamme rouge d'un large feu, ou +bien se laissait deviner a demi, et par reflets, sous la lueur +jaunatre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d'aplomb +sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de +Stello, qui reluisait comme un crane d'ivoire poli. Le Docteur +attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupiere ne s'abaissait +jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses idees et la +lutte qu'elles avaient a livrer aux idees de l'homme dont il avait +entrepris la guerison, comme un general contemplerait, d'une hauteur, +l'attaque de son corps d'armee montant a la breche, et le combat +interieur qui lui resterait a gagner contre la garnison, au milieu de +la forteresse a demi conquise. + +Stello se leva brusquement et se mit a marcher a grands pas d'un +bout a l'autre de la chambre. Il avait passe sa main droite sous ses +habits, comme pour contenir ou dechirer son coeur. On n'entendait que +le bruit de ses talons qui frappaient sourdement sur le tapis, et le +sifflement monotone d'une bouilloire d'argent placee sur la table, +source inepuisable d'eau chaude et de delices pour les deux causeurs +nocturnes. Stello laissait echapper, en marchant vite, des exclama- +tions douloureuses, des hesitations penibles, des jurements etouffes, +des imprecations violentes, autant que ces signes se pouvaient mani- +fester dans un homme a qui l'usage du grand monde avait donne la +retenue comme une seconde nature. + +Il s'arreta tout d'un coup et toucha de ses deux mains les mains du +Docteur. "Vous l'avez donc vu aussi? s'ecria-t-il.--Vous avez vu et +tenu dans vos bras le malheureux jeune homme qui s'etait dit: +Desespere et meurs, comme souvent vous me l'avez entendu crier la +nuit! Mais j'aurais honte d'avoir pu gemir, j'aurais honte d'avoir +souffert, s'il n'etait vrai que les tortures que l'on se donne par +les passions egalent celles que l'on recoit par le malheur.--Oui, cela +c'est du passer ainsi; oui, je vois chaque jour des hommes semblables +a ce Beckford, qui est miraculeusement incarne d'age en age sous la +peau blafarde des PLAIDEURS D'AFFAIRES PUBLIQUES. + +"O ceremonieux complimenteurs! lents paraphraseurs de banalites +sentencieuses! fabricateurs legers de cette chaine lourde et crois- +sante pompeusement appelee Code, dont vous forgez les quarante mille +anneaux qui s'entrelacent au hasard, sans suite, le plus souvent +inegaux, comme les grains du chapelet, et ne remontant jamais a l'im- +muable anneau d'or d'un religieux principe!--O membres rachitiques des +corps politiques, impolitiques plutot! fibres detendues des Assemblees, +dont la pensee flasque, vacillante, multiple, egaree, corrompue, +effaree, sautillante, colerique, engourdie, evaporee, emerillonnee, et +toujours, et sempiternellement commune et vulgaire; dont la pensee, +dis-je, ne vaut pas, pour l'unite et l'accord des raisonnements, la +simple et serieuse pensee d'un Fellah jugeant sa famille, au desert, +selon son coeur. N'est-ce pas assez pour vous d'etre glorieusement +employes a charger de tout votre poids le bat, le double bat du maitre, +que le pauvre ane appelle son ennemi en bon francais? Faut-il encore +que vous ayez herite du dedain monarchique, moins sa grace hereditaire +et plus votre grossierete elective? + +"Oui, noir et trop veridique Docteur! oui, ils sont ainsi.--Ce qu'il +faut au Poete, dit l'un, c'est trois cents francs et un grenier!--La +misere est leur Muse, dit un autre.--Bravo!--Courage!--Ce rossignol +a une belle voix! crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore! +l'experience en a ete faite. Ils ont raison. Vive Dieu! + +"Triple divinite du ciel! que t'ont-ils donc fait, ces Poetes que +tu creas les premiers des hommes pour que les derniers des hommes les +renient et les repoussent ainsi?" + +Stello parlait a peu pres de la sorte en marchant. + +Le Docteur tournait la pomme de sa canne sous son menton et souriait. + +"Ou se sont envoles vos Diables-bleus?" dit-il. + +Le malade s'arreta; il ferma les yeux et sourit aussi, mais ne +repondit pas, comme s'il n'eut pas voulu donner au Docteur le plaisir +d'avouer sa maladie vaincue. + +Paris etait plonge dans le silence du sommeil, et l'on n'entendait +au dehors que la voix rouillee d'une horloge sonnant lourdement les +trois quarts d'une heure tres avancee au dela de minuit. Stello +s'arreta tout a coup au milieu de l'appartement, ecoutant le marteau +dont le bruit parut lui plaire; il passa ses doigts dans ses cheveux +comme pour s'imposer les mains a lui-meme et calmer sa tete. On aurait +pu dire, en l'examinant bien, qu'il ressaisissait interieurement les +renes de son ame, et que sa volonte redevenait assez forte pour +contenir la violence de ses sentiments desesperes.--Ses yeux se +rouvrirent, s'arreterent fixement sur les yeux du Docteur, et il se +mit a parler avec tristesse, mais avec fermete: + +"Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les +voix douces de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent, +l'une apres l'autre: Qu'as-tu? + +"Jamais je ne les entends avec indifference quand je me trouve seul, +a cette place ou vous etes, dans ce dur fauteuil ou vous voila.--Ce +sont les heures des Esprits, des Esprits legers qui soutiennent nos +idees sur leurs ailes transparentes et les font etinceler de clartes +plus vives. + +"Je sens que je porte la vie librement durant l'espace de temps +qu'elles mesurent; elles me disent que tout ce que j'aime est +endormi, qu'a present il ne peut arriver malheur a qui m'inquiete. Il +me semble alors que je suis seul charge de veiller, et qu'il m'est +permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil.--Certes, +cette part m'appartient, je la devore avec joie, et je n'en dois pas +compte a des yeux fermes.--Ces heures m'on fait du bien. Il est +rare que ces cheres compagnes ne m'apportent pas, comme un bienfait, +quelque sentiment ou quelque pensee du ciel. Peut-etre que le temps, +invisible comme l'air, et qui se pese et se mesure comme lui, comme +lui aussi apporte aux hommes des influences inevitables. Il y a des +heures nefastes. Telle est pour moi celle de l'aube humide, tant +celebree, qui ne m'amene que l'affliction et l'ennui, parce qu'elle +eveille tous les cris de la foule, pour toute la demesuree longueur +du jour, dont le terme me semble inespere. Dans ce moment, si vous +voyez revenir la vie dans mes regards, elle y revient par les larmes. +Mais c'est la vie enfin, et c'est le calme adore des heures noires +qui me la rend. + +"Ah! je sens en mon ame une ineffable pitie pour ces glorieux +pauvres dont vous avez vu l'agonie, et rien ne m'arrete dans ma +tendresse pour ces morts bien-aimes. + +"J'en vois, helas! d'aussi malheureux qui prennent de diverse +sortes leur destinee amere. Il y en a chez qui le chagrin devient +bouffonnerie et grosse gaiete: ce sont les plus tristes a mes yeux. +Il y en a d'autres a qui le desespoir tourne sur le coeur. Il les +rend mechants. Eh! sont-ils bien coupables de l'etre? + +"En verite, je vous le dis l'homme a rarement tort, et l'ordre social +toujours.--Quiconque y est traite comme Gilbert et Chatterton, qu'il +frappe, qu'il frappe partout!--Je sens pour lui (s'attaquerait-il a +moi-meme) l'attendrissement d'une mere pour son fils, atteint injus- +tement dans son berceau d'une maladie douloureuse et incurable. + +"--Frappe-moi! mon fils, dit-elle, mords-moi, pauvre innocent! tu n'as +rien fait de mal pour meriter de tant souffrir!--Mords mon sein, cela +te soulagera!--mords, enfant, cela fait du bien!" + +Le Docteur sourit dans un calme profond; mais ses yeux devenaient +plus sombres et plus severes de moment en moment, et, avec son +inflexibilite de marbre, il repondit: + +"Que m'importe, s'il vous plait, de voir a decouvert que votre coeur +a d'inepuisables sources de misericorde et d'indulgence, et que votre +esprit, venant a son aide, jette incessamment sur toute sorte de +criminels autant d'interet que Godwin en repandit sur l'assassin +Falkland?--Que m'importe cet instinct de tendresse angelique auquel +vous vous livrez tout d'abord, a tout sujet? Suis-je une femme en qui +l'emotion puisse derouter la pensee? Remettez-vous, monsieur, les +larmes troublent la vue." + +Stello revint s'asseoir brusquement, baissa les yeux, puis les +releva pour regarder son homme de travers. + +"Suivez a present, reprit le Docteur, le cours de l'idee qui nous a +conduits jusqu'ou nous sommes arrives. Suivez-la, s'il vous plait, +comme on suit un fleuve a travers ses sinuosites. Vous verrez que +nous n'avons fait encore qu'un chemin tres court. Nous avons trouve +sur les bords une monarchie et un gouvernement representatif, chacun +avec leur Poete historiquement maltraite et dedaigneusement livre a +misere et a mort, et il ne m'a point echappe que vous esperiez, en +vous voyant transporte a la seconde forme du Pouvoir, y trouver les +Grands, du moment plus intelligents et comprenant mieux les Grands de +l'avenir. Votre espoir a ete decu, mais pas assez completement pour +vous empecher, en ce moment meme, de concevoir une vague esperance +qu'une forme de Pouvoir plus populaire encore serait tout +naturellement, par ses exemples, le correctif des deux autres. Je +vois rouler dans vos yeux toute l'histoire (des Republiques, avec ses +magnanimites de college). Epargnez-m'en les citations, je vous en +supplie, car a mes yeux l'Antiquite tout entiere est hors la loi +philosophique, a cause de l'Esclavage qu'elle aimait tant; et, +puisque je me suis fait conteur aujourd'hui contre ma coutume, +laissez-moi dire paisiblement une troisieme et derniere aventure que +j'ai toujours eue sur le coeur depuis le jour ou j'en fus temoin. Ne +soupirez pas si profondement, comme si votre poitrine voulait +repousser l'air meme que frappe ma voix.--Vous savez bien que cette +voix est inevitable pour vous. N'etes-vous pas fait a ses paroles? +--Si Dieu nous a mis la tete plus haut que le coeur, c'est pour +qu'elle le domine." + +Stello courba son front avec la resignation d'un condamne qui entend +la lecture de son arret. + +"Et tout cela, s'ecria-t-il, pour avoir eu, un jour de Diables-bleus, +la mauvaise pensee de me meler de politique? comme si cette idee, +jetee au vent avec les mille paroles d'angoisse qu'arrache la maladie, +valait la peine d'etre combattue avec un tel acharnement comme si ce +n'etait pas un regard fugitif, un coup d'oeil de detresse, comme celui +que jette le matelot submerge sur les points du rivage, ou celui... + +--Poesie! poesie! ce n'est point cela interrompit le Docteur en +frappant de sa canne avec une force et une pesanteur de marteau. Vous +essayez de vous tromper vous-meme. Cette idee, vous ne la laissez pas +sortir au hasard; cette idee vous preoccupait depuis longtemps; cette +idee, vous l'aimez, vous la contemplez, vous la caressez avec un +attachement secret. Elle est, a votre insu, etablie profondement en +vous, sans que vous en sentiez les racines plus qu'on ne sent celles +d'une dent. L'orgueil et l'ambition de l'universalite d'esprit l'ont +fait germer et grandir en vous, comme dans bien d'autres que je n'ai +pas gueris. Seulement vous n'osiez pas vous avouer sa presence, et +vous vouliez l'eprouver sur moi, en la montrant comme par hasard, +negligemment et sans pretention. + +"O funeste penchant que nous avons tous a sortir de notre voie et +des conditions de notre etre!--D'ou vient cela, sinon de l'envie +qu'a tout enfant de s'essayer au jeu des autres, ne doutant pas de +ses forces et se croyant tout possible? + +--D'ou vient cela, sinon de la peine qu'ont les ames les plus +libres a se detacher completement de ce qu'aime le profane vulgaire? +--D'ou vient cela, sinon d'un moment de faiblesse, ou l'espri est +las de se contempler, de se replier sur lui-meme, de vivre sur sa +propre essence et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa +solitude? Il cede a l'attraction des choses exterieures; il se +quitte lui-meme, cesse de se sentir, et s'abandonne au souffle +grossier des evenements communs. + +"Il faut, vous dis-je, que j'acheve de vous relever de cet abattement, +mais par degres et en vous contraignant a suivre, malgre ses fatigues, +le chemin fangeux de la vie reelle et publique, dans lequel, ce soir, +nous avons ete forces de poser le pied." + +Ce fut, cette fois, avec une sombre resolution d'entendre, toute +semblable aux forces que rassemble un homme qui vase poignarder, que +Stello s'ecria: + +"Parlez, monsieur." + +Et le Docteur-Noir parla ainsi qu'il suit, dans le silence d'une +nuit froide et sinistre: + + + + +CHAPITRE XX + +UNE HISTOIRE DE LA TERREUR + + +Quatre-vingt-quatorze sonnait a l'horloge du dix-huitieme siecle, +quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflammee. +L'an de terreur frappait horriblement et lentement au gre de la terre +et du ciel, qui l'ecoutaient en silence. On aurait dit qu'une +puissance, insaisissable comme un fantome, passait et repassait parmi +les hommes, tant leurs visages etaient pales, leurs yeux egares, +leurs tetes ramassees entre leurs epaules, reployees comme pour les +cacher et les defendre.--Cependant un caractere de grandeur et de +gravite sombre etait empreint sur tous ces fronts menaces et jusque +sur la face des enfants; c'etait comme ce masque sublime que nous met +la mort. Alors les hommes s'ecartaient les uns des autres, ou +s'abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait +a une attaque, leur bonjour a une injure, leur sourire a une convulsion, +leur habillement aux haillons d'un mendiant, leur coiffure a une +guenille trempee dans le sang, leurs reunions a des emeutes, leurs +familles a des repaires d'animaux mauvais et defiants, leur eloquence +aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohemiennes, leurs +ceremonies publiques a de vieilles tragedies romaines manquees, sur +des treteaux de province; leurs guerres a des migrations de peuples +sauvages et miserables, les noms du temps a des parodies poissardes. + +Mais tout cela etait grand, parce que, dans la cohue republicaine, +si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tete +au jeu. + +Pour cela seul, je vous parlerai des hommes de ce temps-la plus +gravement que je n'ai fait des autres. Si mon premier langage etait +scintillant et musque comme l'epee de bal et la poudre, si le second +etait pedantesque et prolonge comme la perruque et la queue d'un +Alderman, je sens que ma parole doit etre ici forte et breve comme +le coup d'une hache qui sort fumante d'une tete tranchee. + +Au temps dont je veux parler, la Democratie regnait. Les Decemvirs, +dont le premier fut Robespierre, allaient achever leur regne de trois +mois. Ils avaient fauche autour d'eux toutes les idees contraires a +celle de la Terreur. Sur l'echafaud des Girondins, ils avaient abattu +les idees d'amour pur de la liberte; sur celui des Hebertistes, les +idees du culte de la raison unies a l'obscenite montagnarde et +republicaniste; sur l'echafaud de Danton, ils avaient tranche la +derniere pensee de moderation; restait donc LA TERREUR. Elle donna +son nom a l'epoque. + +Le Comite de salut public marchait librement sur sa grande route, +l'elargissant avec la guillotine. Robespierre et Saint-Just menaient +la machine roulante: l'un la trainait en jouant le grand pretre, +l'autre la poussait en jouant le prophete apocalyptique. + +Comme la Mort, fille de Satan, l'epouvante lui-meme, la Terreur, +leur fille, s'etait retournee contre eux et les pressait de son +aiguillon. Oui, c'etaient leurs effrois de chaque nuit qui faisaient +leurs horreurs de chaque jour. + +Tout a l'heure, monsieur, je vous prendrai par la main, et je vous +ferai descendre avec moi dans les tenebres de leur coeur; je tiendrai +devant vos yeux le flambeau dont les yeux faibles detestent la +lumiere, l'inexorable flambeau de Machiavel, et, dans ces coeurs +troubles, vous verrez clairement et distinctement naitre et mourir +des sentiments immondes, nes, a mon sens, de leur situation dans les +evenements et de la faiblesse de leur organisation incomplete, plus +que d'une aveugle perversite dont leurs noms porteront toujours la +honte et resteront les synonymes. + +Ici Stello regarda le Docteur-Noir avec l'expression d'une grande +surprise. L'autre continua: + +--C'est une doctrine qui m'est particuliere, monsieur, qu'il n'y a +ni heros ni monstre.--Les enfants seuls doivent se servir de ces +mots-la.--Vous etes surpris de me voir ici de votre avis, c'est que +j'y suis arrive par le raisonnement lucide, comme vous par le +sentiment aveugle. Cette difference seule est entre nous, que votre +coeur vous inspire, pour ceux que les hommes qualifient de monstres, +une profonde pitie, et ma tete me donne pour eux un profond mepris. +C'est un mepris glacial, pareil a celui du passant qui ecrase la +limace. Car, s'il n'y a de monstres qu'aux cabinets anatomiques, +toujours y a-t-il de si miserables creatures, tellement livrees et si +brutalement a des instincts obscurs et bas, tellement poussees, sous +le vent de leur sottise, par le vent de la sottise d'autrui, tellement +enivrees, etourdies et abruties du sentiment faux de leur propre valeur +et de leurs droits etablis on ne sait sur quoi, que je ne me sens ni +rire ni larmes pour eux, mais seulement le degout qu'inspire le spec- +tacle d'une nature manquee. + +Les Terroristes sont de ces gens qui souvent m'ont fait ainsi +detourner la vue; mais aujourd'hui je l'y ramene pour vous, cette vue +attentive et patiente que rien ne detournera de leurs cadavres +jusqu'a ce que nous y ayons tout observe, jusqu'aux os du squelette. + +Il n'y a pas d'annee qui ait fait autant de theories sur ces hommes +que n'en fait cette annee 1832 en un seul de ses jours, parce qu'il +n'y a pas d'epoque ou plus grand nombre de gens ait nourri plus +d'esperances et amasse plus de probabilites de leur ressembler et de +les imiter. + +C'est en effet une chose toute commode aux mediocrites qu'un temps de +revolution. Alors que le beuglement de la voix etouffe l'expression +pure de la pensee, que la hauteur de la taille est plus prisee que la +grandeur du caractere, que la harangue sur la borne fait taire +l'eloquence a la tribune, que l'injure des feuilles publiques voile +momentanement la sagesse durable des livres: quand un scandale de la +rue fait une petite gloire et un petit nom; quand les ambitieux +centenaires feignent, pour les piper, d'ecouter les ecoliers imberbes +qui les endoctrinent; quand l'enfant se guinde sur le bout du pied +pour precher les hommes; quand les grands noms sont secoues pele-mele +dans des sacs de boue, et tires a la loterie populaire par la main des +pamphletiers; quand les vieilles hontes de famille redeviennent des +especes d'honneurs, heredite chere a bien des Capacites connues; quand +les taches de sang font aureole au front, sur ma foi, c'est un bon +temps. + +A quelle mediocrite, s'il vous plait, serait-il defendu de prendre +un grain luisant de cette grappe du Pouvoir politique, fruit repute +si plein de richesse et de gloire? Quelle petite coterie ne peut +devenir club? quel club, assemblee? quelle assemblee, comices? +quels comices, senat? et quel senat ne peut regner? Et ont-ils pu +regner sans qu'un homme y regnat? Et qu'a-t-il fallu?--Oser!--Ah! +le beau mot que voila! Quoi! c'est la tout? Oui, tout! ceux qui l'ont +fait l'ont dit.--Courage donc, vides cerveaux, criez et courez!--Ainsi +font-ils. + +Mais l'habitude des syntheses a ete prise des longtemps par eux sur +les bancs; on en a pour tout; on les attelle a tout: le sonnet a la +sienne. Quand on veut user des morts, on peut bien leur preter son +systeme; chacun s'en fait un bon ou mauvais; selle a tous chevaux, il +faut qu'elle aille. Monterez-vous la Comite de salut public? Qu'il +endosse la selle! + +On a cru les membres de ce Comite farouche devoues profondement aux +interets du peuple et tout sacrifiant aux progres de l'humanite, +tout, jusqu'a leur sensibilite naturelle, tout, jusqu'a l'avenir de +leur nom, qu'ils vouaient sciemment a l'execration.--Systeme de +l'annee a son usage. + +Il est vrai qu'on les a presque dits hydrophobes.--On les a peints +comme decides a raser de la surface de la terre toutes tetes dont les +yeux avaient vu la monarchie, et gouvernant tout expres pour se donner +la joie d'egorger.--Systeme de trembleurs surannes. + +On leur a construit un projet edifiant d'adoucissement successif +dans leur pouvoir, de confiance dans le regne de la vertu, de +conviction dans la moralite de leurs crimes.--Systeme d'honnetes +enfants qui n'ont que du blanc et du noir devant les yeux, ne revent +qu'anges ou demons et ne savent pas quel incroyable nombre de masques +hypocrites, de toute forme, de toute couleur, de toute taille, peuvent +cacher les traits des hommes qui ont passe l'age des passions devouees +et se sont livres sans reserve aux passions egoistes. + +Il s'en trouve qui, plus forts, font a ces gens l'honneur de leur +supposer une doctrine religieuse. Ils disent: + +S'ils etaient Athees et Materialistes, peu leur importait: un +meurtre impuni ne faisait qu'ecraser, selon leur foi, une chose +agissante. + +S'ils etaient Pantheistes, peu leur importait-il, puisqu'ils ne +faisaient qu'une transformation selon leur foi. + +Reste donc le cas fort douteux ou ils eussent ete Chretiens sinceres, +et alors la condamnation etait reservee pour eux-memes, et le salut +et l'indulgence pour la victime. A ce compte, il y aurait encore +devouement et service rendu a ses ennemis. + +O Paradoxes! que j'aime a vous voir sauter dans le cerceau! + +--Et vous, que dites-vous? interrompit Stello, passionnement +attentif. + +--Et moi, je vais chercher a suivre pas a pas les chemins de +l'opinion publique relativement a eux. + +La mort est pour les hommes le plus attachant spectacle, parce +qu'elle est le plus effrayant des mysteres. Or, comme il est vrai +qu'un sanglant denouement suffit a illustrer quelque mediocre drame, +a faire excuser ses defauts et vanter ses moindres beautes, de meme +l'histoire d'un homme public est illustree aux yeux du vulgaire par +les coups qu'il a portes et le grand nombre de morts qu'il a donnees, +au point d'imprimer pour toujours je ne sais quel lache respect de +son nom. Des lors, ce qu'il a ose faire d'atroce est attribue a +quelque faculte surnaturelle qu'il posseda. Ayant fait peur a tant de +gens, cela suppose une sorte de courage pour ceux qui ne savent pas +combien de fois ce fut une lachete. Son nom etant une fois devenu +synonyme d'Ogre, on lui sait gre de tout ce qui sort un peu des +habitudes du bourreau. Si l'on trouve dans son histoire qu'il a souri +a un petit enfant et qu'il a mis des bas de soie, cela devient trait +de bonte et d'urbanite. En general, le Paradoxe nous plait fort. Il +heurte l'idee recue, et rien n'appelle mieux l'attention sur le +parleur ou l'ecrivain.--De la les apologies paradoxales des grands +tueurs de gens.--La Peur, eternelle reine des masses, ayant grossi, +vous dis-je, ces personnages a tous les yeux, met tellement en +lumiere leurs moindres actes, qu'il serait malheureux de n'y pas voir +reluire quelque chose de passable. Dans l'un, ce fut tel plaidoyer +hypocrite; en l'autre, telle ebauche de systeme, tous deux donnant un +faux air d'orateur et de legislateur; informes ouvrages ou le style, +empreint de la secheresse et de la brusquerie du combat qui les +enfantait, singe la concision et la fermete du genie. Mais ces hommes +gorges de pouvoir et soules de sang, dans leur inconcevable orgie +politique, etaient mediocres et etroits dans leurs conceptions, +mediocres et faux dans leurs oeuvres, mediocres et bas dans leurs +actions.--Ils n'eurent quelques moments d'eclat que par une sorte +d'energie fievreuse, une rage de nerfs qui leur venait de leurs +craintes d'equilibristes sur la corde, et surtout du sentiment qui +avait comme remplace leur ame, je veux dire l'emotion continue de +l'assassinat. + +Cette emotion, monsieur, poursuivit le Docteur en se croisant les +jambes et prenant une prise de tabac plus a son aise, l'emotion de +l'assassinat tient de la colere, de la peur et du spleen tout a la +fois. Lorsqu'un suicide s'est manque, si vous ne lui liez les mains, +il redouble (tout medecin le sait). Il en est de meme de l'assassin, +il croit se defaire d'un vengeur de son premier meurtre par un +second, d'un vengeur du second par un troisieme, et ainsi de suite +pour sa vie entiere s'il garde le Pouvoir (cette chose divine et +sainte a jamais a ses yeux myopes!). Il opere alors sur une nation +comme sur un corps qu'il croit gangrene: il coupe, il taille, il +charpente. Il poursuit la tache noire, et cette tache, c'est son +ombre, c'est le mepris et la haine qu'on a de lui: il la trouve +partout. Dans son chagrin melancolique et dans sa rage, il s'epuise +a remplir une sorte de tonneau de sang perce par le fond, et c'est +aussi la son enfer. + +Voila la maladie qu'avaient ces pauvres gens dont nous parlons, +assez aimables du reste. + +Je les ai, je crois, bien connus, comme vous allez voir par les +choses que je vous conterai, et je ne haissais pas leur conversation; +elle etait originale, il y avait du bon et du curieux surtout. Il +faut qu'un homme voie un peu de tout pour bien savoir la vie vers la +fin de la sienne, science bien utile au moment de s'en aller. + +Toujours est-il que je les ai vus souvent et bien examines; qu'ils +n'avaient pas le pied fourchu, qu'ils n'avaient point de tete de +tigre, de hyene et de loup, comme l'ont assure d'illustres ecrivains; +ils se coiffaient, se rasaient, s'habillaient et dejeunaient. Il y en +avait dont les femmes disaient: Qu'il est bien! Il y en avait plus +encore dont on n'eut rien dit s'ils n'eussent rien ete; et les plus +laids ont ici d'honnetes grammairiens et de polis diplomates qui les +surpassent en airs feroces, et dont on dit: Laideur spirituelle! +Idees! idees en l'air! phrases de livres que toutes ces ressemblances +animales! Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles +creatures plus ou moins ballottees et contrefaites par leur destinee. +Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle +et la faconnent a leur gre, au lieu de se laisser petrir par sa main +capricieuse. + +Les Terroristes se laisserent platement entrainer a l'instinct absurde +de la cruaute et aux necessites degoutantes de leur position. Cela leur +advint a cause de leur mediocrite, comme j'ai dit. + +Remarquez bien que, dans l'histoire du monde, tout homme regnant qui +a manque de grandeur personnelle a ete force d'y suppleer en placant +a sa droite le bourreau comme un ange gardien. Les pauvres Triumvirs +dont nous parlons avaient profondement au coeur la conscience de leur +degradation morale. Chacun d'eux avait glisse dans une route meilleure, +et chacun d'eux etait quelque chose de manque: l'un, avocat mauvais et +plat; l'autre, medecin ignorant; l'autre, demi-philosophe; un autre, +cul-de-jatte, envieux de tout homme debout et entier. + +Intelligences confuses et merites avortes de corps et d'ame, chacun +d'eux savait donc quel etait le mepris public pour lui, et ces rois +honteux, craignant les regards, faisaient luire la hache pour les +eblouir et les abaisser a terre. + +Jusqu'au jour ou ils avaient etabli leur autorite triumvirale et +decemvirale, leur ouvrage n'avait ete qu'une critique continuelle, +calomniatrice, hypocrite et toujours feroce des pouvoirs ou des +influences precedentes. Denonciateurs, accusateurs, destructeurs +infatigables, ils avaient renverse la Montagne sur la Plaine, les +Danton sur les Hebert, les Desmoulins sur les Vergniaud, en presentant +toujours a la Multitude regnante la Meduse des conspirations, dont +toute Multitude est epouvantee, la croyant cachee dans son sang et +dans ses veines. Ainsi, selon leur dire, ils avaient tire du corps +social une sueur abondante, une sueur de sang; mais, lorsqu'il fallut +le mettre debout et le faire marcher, ils succomberent a l'essai. +Impuissants organisateurs, etourdis, petrifies par la solitude ou ils +se trouverent tout a coup, ils ne surent que recommencer a se combattre +dans leur petit troupeau souverain. Tout haletants du combat, ils +s'essayaient a griffonner quelque bout de systeme dont ils n'entre- +voyaient meme pas l'application probable: puis ils retournaient a la +tache plus facile de la monstrueuse saignee. Les trois mois de leur +puissance souveraine furent pour eux comme le reve d'une nuit de +malade. Ils n'eurent pas la force d'y prendre le temps de penser. +Et, d'ailleurs, la Pensee, la Pensee calme, sainte, forte et pene- +trante, comme je la concois, est une chose dont ils n'etaient plus +dignes.--Elle ne descend pas dans l'homme qui a horreur de soi. + +Ce qui leur restait d'idees pour leur usage dans la conversation, +vous l'allez entendre, comme j'en eus moi-meme l'occasion. L'ensemble +de leur vie et les jugements qu'on en porte ne sont pas d'ailleurs ce +qui m'occupe, mais toujours l'idee premiere de notre conversation, +leurs dispositions envers les Poetes et tous les artistes de leur +temps. Je les prends pour dernier exemple et, comme, apres tout, ils +furent la derniere expression du pouvoir Republicain-Democratique, +ils me seront un type excellent. + +Je ne puis que gemir, avec les Republicains sinceres et loyaux, du +tort que tous ces hommes-la ont fait au beau nom latin de la chose +publique: je concois leur haine pour ces malheureux (ames qui +n'eurent pas une heure de paix), pour ces malheureux qui souillerent +aux yeux des nations leur forme gouvernementale favorite. Mais, en +cherchant un peu, ne pourront-ils garder la chose avec un autre nom? +La langue est souple. J'en gemis, mais je n'y fus pour rien, je vous +jure.--Je m'en lave les mains, lavez vos noms. + + + + +CHAPITRE XXI + +UN BON CANONNIER + + +Il me souvient fort bien que, le 5 thermidor an II de la Republique, +ou 1794, ce qui m'est totalement indifferent, j'etais assis, +absolument seul, pres de ma fenetre qui donnait sur la place de la +Revolution, et je tournais dans mes doigts la tabatiere que j'ai la, +quand on vint sonner a ma porte assez violemment, vers huit heures du +matin. + +J'avais alors pour domestique un grand flandrin de fort douce et +paisible humeur, qui avait ete un terrible canonnier pendant dix ans, +et qu'une blessure au pied avait mis hors de combat. Comme je +n'entendis pas ouvrir, je me levai pour voir dans l'antichambre ce +que faisait mon soldat. Il dormait, les jambes sur le poele. + +La longueur demesuree de ses jambes maigres ne m'avait jamais frappe +aussi vivement que ce jour-la. Je savais qu'il n'avait pas moins de +cinq pieds neuf pouces quand il etait debout; mais je n'en avais +accuse que sa taille et non ses prodigieuse jambes, qui se +developpaient en ce moment dans toute leur etendue, depuis le marbre +du poele jusqu'a la chaise de paille, d'ou le reste de son corps et, +en outre, sa tete maigre et longue s'elevaient, pour retomber en +avant en forme de cerceau sur ses bras croises.--J'oubliai +entierement la sonnette pour contempler cette innocente et heureuse +creature dans son attitude accoutumee; oui, accoutumee; car, depuis +que les laquais dorment dans les antichambres, et cela date de la +creation des antichambres et des laquais, jamais homme ne s'endormit +avec une quietude plus parfaite, ne sommeilla avec une absence plus +complete de reves et de cauchemars, et ne fut reveille avec une +egalite d'humeur aussi grande. Blaireau faisait toujours mon +admiration, et le noble caractere de son sommeil etait pour moi une +source eternelle de curieuses observations. Ce digne homme avait +dormit partout pendant dix ans, et jamais il n'avait trouve qu'un lit +fut meilleur ou plus mauvais qu'un autre. Quelquefois seulement, en +ete, il trouvait sa chambre trop chaude, descendait dans la cour, +mettait un pave sous sa tete et dormait. Il ne s'enrhumait jamais, et +la pluie ne le reveillait pas. Lorsqu'il etait debout, il avait l'air +d'un peuplier pret a tomber. Sa longue taille etait voutee, et les os +de sa poitrine touchaient a l'os de son dos. Sa figure etait jaune et +sa peau luisante comme un parchemin. Aucune alteration ne s'y pouvait +remarquer en aucune occasion, sinon un sourire de paysan a la fois +niais, fin et doux. Il avait brule beaucoup de poudre depuis dix ans +a tout ce qu'il y avait eu d'affaires a Paris, mais jamais il ne +s'etait tourmente beaucoup du point ou frappait le boulet. Il servait +son canon en artiste consomme et, malgre les changements de +gouvernement, qu'il ne comprenait guere, il avait conserve un dicton +des anciens de son regiment et ne cessait de dire: + +Quand j'ai bien servi ma piece, le Roi n'est pas mon maitre. Il +etait excellent pointeur et devenu chef de piece depuis quelques +mois, quand il fut reforme pour une large entaille qu'il avait recue +au pied, de l'explosion d'un caisson saute par maladresse au Champs- +de-Mars. Rien ne l'avait plus profondement afflige que cette reforme, +et ses camarades, qui l'aimaient beaucoup et le trouvaient souvent +necessaire, l'employaient toujours a Paris et le consultaient dans +les occasions importantes. Le service de son artillerie s'accommodait +assez avec le mien; car, etant rarement chez moi, j'avais rarement +besoin de lui et, souvent, lorsque j'en avais besoin, je me servais +moi-meme de peur de l'eveiller. Le citoyen Blaireau avait donc pris, +depuis deux ans, l'habitude de sortir sans m'en demander permission, +mais ne manquait pourtant jamais a ce qu'il nommait l'appel du soir, +c'est-a-dire le moment ou je rentrais chez moi, a minuit ou deux +heures du matin. En effet, je l'y trouvais toujours endormi devant +mon feu. Quelquefois il me protegeait, lorsqu'il y avait revue, ou +combat, ou revolution dans la Revolution. En ma qualite de curieux, +j'allais a pied dans les rues, en habit noir, comme me voici, la +canne a la main, comme me voila. Alors je cherchais de loin les +canonniers (il en faut toujours un peu en revolution) et, quand je +les avais trouves, j'etais sur d'apercevoir, au-dessus de leurs +chapeaux et de leurs pompons, la tete longue de mon paisible +Blaireau, qui avait repris l'uniforme et me cherchait de loin avec +ses yeux endormis. Il souriait en m'apercevant, et disait a tout le +monde de laisser passer un citoyen de ses amis. Il me prenait sous le +bras; il me montrait tout ce qu'il y avait a voir, me nommait tous +ceux qui avaient, comme on disait, gagne a la loterie de sainte +Guillotine, et le soir nous n'en parlions pas: c'etait un arrangement +tacite. Il recevait ses gages, de ma main, a la fin du mois, et +refusait ses appointements de canonnier de Paris. Il me servait pour +son repos, et servait la nation pour l'honneur. Il ne prenait les +armes qu'en grand seigneur: cela l'arrangeait fort, et moi aussi. + +Tandis que je contemplais mon domestique... (ici je dois +m'interrompre et vous dire que c'est pour etre compris de vous que +j'ai dit domestique; car, en l'an II, cela s'appelait un associe), +tandis que je le contemplais dans son sommeil, la sonnette allait +toujours son train et battait le plafond avec une vigueur inusitee. +Blaireau n'en dormait que mieux. Voyant cela, je pris le parti +d'aller ouvrir ma porte. + +--Vous etes peut-etre au fond un excellent homme, dit Stello. + +--On est toujours bon maitre quand on n'est pas le maitre, repondit +le Docteur-Noir. J'ouvris ma porte. + + + + +CHAPITRE XXII + +D'UN HONNETE VIEILLARD + + +Je trouvai devant moi deux envoyes d'especes differentes: un +vieillard et un enfant. Le vieux etait poudre assez proprement; il +portait un habit de livree ou la place des galons se voyait encore. +Il m'ota son chapeau avec beaucoup de respect, mais en meme temps il +jeta les yeux avec defiance autour de lui, regarda derriere moi si +personne ne me suivait, et se tint a l'ecart sans entrer, comme pour +laisser passer avant lui le jeune garcon qui etait arrive en meme +temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par le pied de +biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu'il sifflait +(vous savez l'air probablement, en 1832, ou nous sommes); il continua +de siffler en me regardant effrontement, et de sonner jusqu'a ce +qu'il fut arrive a la derniere mesure. J'attendis patiemment et je +lui donnai deux sous en lui disant: + +"Recommence-moi ce refrain-la, mon enfant." + +Il recommenca sans se deconcerter; il avait fort bien compris +l'ironie de mon present, mais il tenait a me montrer qu'il me +bravait. Il etait fort joli de figure, portait sur l'oreille un petit +bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement deguenille a +faire soulever le coeur; les pieds nus, les bras nus, et tout a fait +digne du nom de Sans-Culotte. + +"Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d'un ton de voix clair +et tres imperieux, en froncant ses petits sourcils blonds. Faut venir +a deux heures le voir." + +En meme temps il jeta de toute sa force ma piece de deux sous contre +une des vitres du carre, la mit en morceaux et descendit l'escalier a +cloche-pied en sifflant: Ca ira! + +"Que demandez-vous?" dis-je au vieux domestique; et, comme je vis +que celui-la avait besoin d'etre rassure, je lui pris le bras par le +coude et le fis entrer dans l'antichambre. + +Le bonhomme referma la porte de l'escalier avec de grandes +precautions, regarda autour de lui encore une fois, s'avanca en +rasant la muraille, et me dit a voix basse: + +"C'est que... monsieur, c'est que madame la duchesse est bien +souffrante aujourd'hui... + +--Laquelle? lui dis-je: voyons, parlez plus vite et plus haut. Je +ne vous ai pas encore vu." + +Le pauvre homme parut un peu effraye de ma brusquerie et, de meme +qu'il avait ete deconcerte par la presence du petit garcon, il le fut +completement par la mienne; ses vieilles joues pales rougirent sur +leurs pommettes; il fut oblige de s'asseoir et des genoux tremblaient +un peu. + +"C'est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et le plus bas +qu'il put. + +--Eh bien, lui dis-je, du courage, je l'ai deja soignee. J'ira la +voir ce matin a la maison Lazare: soyez tranquille, mon ami. La +traite-t-on un peu mieux? + +--Toujours de meme, dit-il en soupirant; il y a quelqu'un la qui +lui donne un peu de fermete, mais j'ai bien des raisons de craindre +pour cette personne-la, et alors, certainement, madame succombera. +Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n'en reviendra +pas. + +--Bah! bah! mon brave homme, les femmes facilement abattues se +relevent aisement. Je sais des idees pour soutenir bien des faibles. +J'irai lui parler ce matin." + +Le bonhomme voulait bien m'en dire plus long, mais je le pris par la +main et lui dis: "Tenez, mon ami, reveillez-moi mon domestique, si +vous le pouvez, et dites-lui qu'il me faut un chapeau pour sortir." + +J'allais le laisser dans l'antichambre et je ne prenais plus garde a +lui, lorsque, en ouvrant la porte de mon cabinet, je m'apercus qu'il +me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jete un long +regard de terreur sur Blaireau, qui n'avait garde de s'eveiller. + +"Eh bien, lui dis-je, etes-vous fou? + +--Non, monsieur, je suis suspect, me dit-il. + +--Ah! c'est different. C'est une position assez triste, mais +respectable, repris-je. J'aurais du vous deviner a cet amour de se +deguiser en domestique qui vous tient tous. C'est une monomanie. Eh +bien, monsieur, j'ai la une grande armoire vide s'il peut vous etre +agreable d'y entrer." + +J'ouvris les deux battants de l'armoire, et le saluai comme +lorsqu'on fait a quelqu'un les honneurs d'une chambre a coucher. + +"Je crains, ajoutai-je, que vous n'y soyez pas commodement; pourtant +j'y ai deja loge six personnes l'une apres l'autre." + +C'etait ma foi vrai. + +Mon bonhomme prit, lorsqu'il fut seul avec moi, un air tout different +de sa premiere facon d'etre. Il se grandit et se mit a son aise: je +vis un beau vieillard, moins voute, plus digne, mais toujours pale. +Sur mes assurances qu'il ne risquait rien et pouvait parler, il osa +s'asseoir et respirer. + +"Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et +s'efforcer de reprendre la dignite de son rang, monsieur, je veux +sur-le-champ vous mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je +suis monsieur de Chenier. J'ai deux fils qui, malheureusement, ont +assez mal tourne: ils ont tous deux donne dans la Revolution. L'un est +Representant, j'en gemirai toute ma vie, c'est le plus mauvais; l'aine +est en prison, c'est le meilleur. Il est un peu degrise, monsieur, +dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on +me l'a coffre, ce pauvre garcon; car il a fait des ecrits bien revolu- +tionnaires et qui ont du plaire a tous ces buveurs de sang... + +--Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous +rappeler qu'il y a un de ces buveurs qui m'attend a dejeuner. + +--Je le sais, monsieur, mais je croyais que c'etait seulement en +qualite de Docteur, profession pour laquelle j'ai la plus haute +veneration car, apres les medecins de l'ame, qui sont les pretres et +tous les ecclesiastiques, generalement parlant, je ne veux excepter +aucun des ordres monastiques, certainement les medecins du corps... + +--Doivent arriver a temps pour le sauver, interrompis-je encore en +lui secouant le bras pour le reveiller du radotage qui commencait a +l'assoupir; je connais messieurs vos fils... + +--Pour abreger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il, +c'est que l'aine, le prisonnier, l'officier, n'est pas poete comme +celui de Charles IX et, par consequent, lorsque je l'aurai tire +d'affaire, comme j'espere, avec votre aide, si vous voulez bien le +permettre, il n'attirera pas les yeux sur lui par une publicite +d'auteur. + +--Bien juge, dis-je, prenant mon parti d'ecouter. + +--N'est-ce pas, monsieur? continua cet excellent homme. Andre a de +l'esprit, du reste, et c'est lui qui a redige la lettre de Louis XVI +a la Convention. Si je me suis travesti, c'est par egard pour vous, +qui frequentez tous ces coquins-la, et pour ne pas vous compromettre. + +--L'independance de caractere et le desinteressement ne peuvent +jamais etre compromis, dis-je en passant; allez toujours. + +--Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur +militaire, savez-vous qu'il serait affreux de compromettre un galant +homme comme vous, a qui l'on vient demander un service. + +--J'ai deja eu l'honneur de vous offrir... repris-je en montrant +mon armoire avec galanterie. + +--Ce n'est point la ce qu'il me faut, me dit-il; je ne pretends +point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais. +Nous sommes dans un temps ou il faut se remuer, et je ne crains pas +pour ma vieille tete. Mon pauvre Andre m'inquiete, monsieur; je ne +puis supporter qu'il reste a cette effroyable maison de Saint-Lazare. + +--Il faut qu'il reste en prison, dis-je rudement, c'est ce qu'il a +de mieux a faire. + +--J'irai... + +--Gardez-vous d'aller. Je parlerai... + +--Gardez-vous de parler." + +Le pauvre homme se tut tout a coup et joignit les mains entre ses +deux genoux avec une tristesse et une resignation capables +d'attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un +criminel a la question regardait son juge dans quelque bienheureuse +Epoque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une +mer paisible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d'abord +du bas en haut par etonnement, puis du haut en bas par affliction. + +"Je vois bien, me dit-il, que madame de Saint-Aignan s'est trompee; +je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun +suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne +vous importunerai plus, citoyen." + +Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que +fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et, +jamais, depuis sa creation, le mot de citoyen n'eut un pareil son. +La premiere syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurerent +rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un +marais. Il y avait un mepris, une douleur suffocante, un desespoir si +vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonne, surtout si vous +eussiez vu le bon vieillard se lever peniblement en appuyant ses deux +mains a veines bleues sur ses deux genoux, pour reussir a s'enlever +du fauteuil. Je l'arretai au moment ou il allait arriver a se tenir +debout, et je le replacai doucement sur le coussin. + +"Madame de Saint-Aignan ne vous a point trompe, lui dis-je; vous +etes devant un homme sur, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs +de personne, et j'en ai recu beaucoup, surtout des derniers soupirs, +depuis quelque temps..." + +Ma durete le fit tressaillir. + +"Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout +de celui qui vous doit la vie, et a qui vous pouvez l'oter si vous +continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur, +que dans les tremblements de terre il faut rester en place et +immobile." + +Il ne repondit que par un demi-salut de resignation et de politesse +reservee, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse. +Ses yeux etaient plus que baisses et presque fermes quand je +continuai a lui recommander un silence profond et une retraite +absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous +les ages ont leur etourderie, toutes les passions leurs imprudences, +et que l'amour paternel est presque une passion. + +J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands +details, que je ne m'avancais pas a ce point aupres de lui, dans une +circonstance aussi grave, sans etre certain du danger qu'il y aurait +a faire la plus legere demarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi, +mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'etait plus avant +que moi dans la confidence des chefs actuels de l'Etat; que j 'avais +souvent profite des moments favorables de leur intimite pour +soustraire quelques tetes humaines a leurs griffes et les faire +glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une +des plus interessantes qui se fut offerte, puisqu'il s'agissait de +son fils aine, intime ami d'une femme que j'avais vu naitre et que je +regardais comme mon enfant, je declarais formellement qu'il fallait +demeurer muet et laisser faire la destinee, comme un pilote sans +boussole et sans etoiles laisse faire le vent quelquefois.--Non! +il est dit qu'il existera toujours des caracteres tellement polis, +uses, enerves et debilites par la civilisation, qu'ils se referment +par le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois +le toucher rude.--A present j'avais beau parler, il consentait a +tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce +que je disais; mais je sentais sa politesse a fleur d'eau et un roc +au fond.--C'etait l'entetement des vieillards, ce miserable instinct +d'une volonte myope qui surnage en nous quand toutes nos facultes sont +englouties par le temps, comme un mauvais mat au-dessus d'un vaisseau +submerge. + + + + +CHAPITRE XXIII + +SUR LES HIEROGLYPHES DU BON CANONNIER + + +Je passe aussi rapidement d'une idee a l'autre, que l'oeil de la +lumiere a l'ombre. Sitot que je vis mon discours inutile, je me tus. +M. de Chenier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu'a la +porte de l'escalier. La seulement je ne pus m'empecher de lui prendre +la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en +fut emu. Il se retourna, et ajouta d'une voix douce (mais quoi de +plus entete que la douceur?): "Je suis bien peine de vous avoir +importune de ma demande. + +--Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et +que vous prenez un bon conseil pour une defaite. Vous y reflechirez, +j'espere." + +Il me salua profondement et sortit. Je revins me preparer a partir, +en haussant les epaules. Un grand corps me ferma le passage de mon +cabinet: c'etait mon canonnier, c'etait Blaireau, reveille aussi bien +qu'il etait en lui. Vous croyez peut-etre qu'il pensait a me servir? +--point;--a ouvrir les portes?--pas le moins du monde;--a s'excuser? +--encore moins. Il avait ote une manche de son habit de canonnier de +Paris, et s'amusait gravement a terminer, de la main droite, avec une +aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait +jusqu'au sang, semait de la poudre dans les piqures, l'enflammait, et +se trouvait tatoue pour toujours. C'est un vieil usage des soldats, +comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m'empecher de perdre +encore trois minutes a considerer cet original.--Je lui pris le bras: +il se derangea un peu et me l'abandonna avec complaisance et une +satisfaction secrete. Il se regardait le bras avec douceur et vanite. + +"Eh! mon garcon, m'ecriai-je, ton bras est un almanach de la cour +et un calendrier republicain." + +Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'etait son geste +favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche +par politesse. Cela remplacait chez lui tous les discours inutiles: +c'etait son signe de consentement ou d'embarras, de reflexion ou de +detresse, manie de corps de garde, tic de regiment. Je contemplais +sans opposition ce bras heroique et sentimental.--La derniere +inscription qu'il y avait faite etait un bonnet phrygien, place sur +un coeur, et autour Indivisibilite ou la mort. + +"Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas federaliste comme les +Girondins." + +Il se gratta la tete. "Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non +plus." + +Et il me montrait finement une petite rose dessinee avec soin, a +cote du coeur, sous le bonnet. + +"Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais +je ne te denoncerai pas a ton capitaine. + +--Ah! dame! me dit-il, pour etre canonnier on n'est pas de pierre, +et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son pere est geolier +a Lazare.--Fameux emploi!" ajouta-t-il avec orgueil. + +J'eus l'air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon +profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par megarde. Nous +nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement +tacite. + +Je continuai a examiner ses hieroglyphes de caserne avec l'attention +d'un peintre en miniature. Immediatement au-dessus du coeur +republicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu +par un petit blaireau debout, ou, comme on eut dit en langue +heraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caracteres +Honneur a Blaireau, le bourreau des cranes! + +Je levai vite la tete, comme on ferait pour voir si un portrait est +ressemblant. + +"Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique, +mais pour la gloire?" + +Un leger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il +me dit paisiblement: + +"Oui, oui, c'est moi. Les cranes sont les six maitres d'armes a qui +j'ai fait passer l'arme a gauche. + +--Cela veut dire tuer, n'est-ce pas? + +--Nous disons ca comme ca", reprit-il avec la meme innocence. + +En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir, a la maniere +des heros d'Otaiti, avait grave sur son bras jaune, au bout du sabre +du blaireau, six fleurets renverses, qui semblaient l'adorer. + +Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis +qu'il faisait quelque difficulte de relever sa manche. + +"Oh! ca, me dit-il, c'est quand j'etais recrue ca ne compte plus a +present." + +Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et +au-dessus: Vivent les Bourbons et sainte Barbe! et amour eternel +a Madeleine! + +"Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour +garder ta tete. Je te conseille aussi de n'ouvrir que des bras bien +couverts a la citoyenne Rose. + +--Bah! bah! reprit-il d'un air de niaiserie affectee, pourvu que son +pere m'ouvre les verrous, quelquefois, entre les heures du guichet, +c'est tout ce qu'il faut pour..." + +Je l'interrompis, afin de n'etre pas force de le questionner. + +"Allons, lui dis-je en le frappant sur le bras, tu es un prudent +garcon, tu n'as rien fait de mal depuis que je t'ai mis ici; tu ne +commenceras pas a present. Accompagne-moi ce matin ou je vais: +j'aurai peut-etre besoin de toi. Tu me suivras de loin dans le +chemin, et tu n'entreras dans les maisons que si cela te plait. Que +je te retrouve du moins dans la rue!" + +Il s'habilla en baillant encore deux ou trois fois, se frotta les +yeux et me laissa sortir avant lui, tout dispose a me suivre, son +chapeau a trois cornes sur l'oreille et tenant en main une baguette +blanche aussi longue que lui. + + + + +CHAPITRE XXIV + +LA MAISON LAZARE + + +Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un +Prieure. Je crois ne me tromper guere en disant qu'on n'acheva de la +batir qu'en 1465, a la place de l'ancien monastere de Saint-Laurent, +dont parle Gregoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au +sixieme livre de son Histoire, chapitre neuvieme. Les rois de France +y faisaient halte deux fois a leur entree a Paris, ils s'y reposaient +a leur sortie, on les y deposait en les portant a Saint-Denis. En +face le Prieure etait, a cet effet, un petit hotel dont il ne reste +pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieure +devint caserne, prison d'Etat et maison de correction pour les +moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour a +tour agrandi, elargi, barricade et verrouille ce batiment sale, ou +tout etait alors d'un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut +quelque temps pour me rendre de la place de la Revolution a la rue du +Faubourg-Saint-Denis, ou est situee cette prison. Je la reconnus de +loin a une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouillee de pluie, +attachee a un grand baton noir plante au-dessus de la porte. Sur un +marbre noir, en grosses lettres blanches, etait gravee l'inscription +generale de tous les monuments, l'inscription qui me semblait +l'epitaphe de toute la nation: + +Unite, Indivisibilite de la Republique. +Egalite, Fraternite ou la Mort. + +Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis +sur des bancs de chene, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau, +jouaient a la drogue, chantaient la Carmagnole, et otaient la +lanterne d'un reverbere pour la remplacer par un homme qu'on voyait +amene du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le Ca ira! + +On me connaissait, on avait besoin de moi, j'entrai. Je frappai a +une porte epaisse, placee a droite sous la voute. La porte s'ouvrit +a moitie, comme d'elle-meme, et comme j'hesitais, attendant qu'elle +s'ouvrit tout a fait, la voix du geolier me cria: "Allons donc! +entrez donc!" + +Et, des que j'eus mis le pied dans l'interieur, je sentis le +froissement de la porte sur mes talons, et je l'entendis se refermer +violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs, +de ses clous epais, de ses garnitures de fer et de ses verrous. + +Le geolier riait dans les trois dents qui lui restaient. + +Ce vieux coquin etait accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux +qu'on nomme a cremaillere, parce qu'ils ont de chaque cote des crans +de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se +renverse pour servir de lit. La, dormait et veillait, sans se deranger +jamais, l'immobile portier. Sa figure ridee, jaune, ironique, s'avan- +cait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux +jambes passaient a droite et a gauche par-dessus les deux bras du +fauteuil, pour se delasser d'etre assis a la maniere accoutumee, et +il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la +porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans +fatigue.--Je vis derriere son fauteuil une jeune fille debout, les +mains dans les poches de son petit tablier. Elle etait toute ronde, +grasse et fraiche, un petit nez retrousse, des levres d'enfant, de +grosses hanches, des bras blancs, et une proprete rare en cette +maison. Robe d'etoffe rouge relevee dans les poches, et bonnet blanc +orne d'une grande cocarde tricolore. + +Je l'avais deja remarquee en passant, mais jamais avec attention. +Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier +Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inne qui +fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on desirait +voir: C'est lui. + +Cette belle fille avait un air de bonte et de prestance tout a la +fois, qui faisait, a la voir la, l'effet de redoubler la tristesse du +lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette fraiche +personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le +thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un +soupir a chaque prisonnier par sa presence, en leur rappelant les +plaines et les bles. + +"C'est une cruaute, dis-je en m'arretant, une cruaute veritable que +de montrer cette enfant-la aux detenus." + +Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parle grec, et je ne +pretendais pas etre compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus +belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses levres, +qui s'epanouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt. + +Le pere grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien. +J'entrai dans les corridors en tatant la pierre avec ma canne devant +mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides +etaient sombres et mal eclairees en plein jour, par des reverberes +rouges et infects. + +Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter +Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves +et bien rangees, des murs blanchis, des carreaux laves, de la lumiere, +de l'air, de l'ordre partout. Les geoliers, les guichetiers, les +porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc- +teurs, surveillants, portent uniforme bleu a boutons d'argent, parlent +d'une voix douce, et ne connaissent que par oui-dire leurs anciens +noms, qu'ils trouvent ridicules. + +Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait a une grande +cage d'animaux feroces. Il n'existait la que le vieux batiment gris +qu'on y voit encore, bloc enorme et carre. Quatre etages de +prisonniers gemissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on +voyait aux fenetres des grilles, des barreaux enormes, formant en +largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelacant de +si pres la lance et la chaine, que l'air y pouvait a peine penetrer. +Au dedans, trois larges corridors mal eclaires divisaient chaque +etage, coupes eux-memes par quarante portes de loges dignes d'enfermer +des loups, et souvent penetrees d'une odeur de taniere; de lourdes +grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, a +toutes les portes des loges, de petites ouvertures carrees et grillees, +que l'on nomme guichets, et que les geoliers ouvrent en dehors pour +surprendre et surveiller le prisonnier a toute heure. + +Je traversai, en entrant, la grande cour vide ou l'on rangeait +d'ordinaire les terribles chariots destines a emporter des charges de +victimes. Je grimpai sur le perron a demi detruit par lequel elles +descendaient pour monter dans leur derniere voiture. + +Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, use par le +frottement des pieds, brise et marque sur les murs, comme s'il s'y +passait chaque jour quelque combat. Une sorte d'auge pleine d'eau, +d'une mauvaise odeur, en etait le seul meuble. Je ne sais ce qu'on +y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule. + +J'arrivai au preau, large et laide cour enchassee dans de hautes +murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut +d'un toit. Une enorme fontaine de pierre est au milieu, quatre +rangees d'arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur +une croix rouge, rouge d'un rouge de sang. + +Deux femmes etaient au pied de ce grand Christ, l'une tres jeune, et +l'autre tres agee. La plus jeune priait a deux genoux, a deux mains, +la tete baissee, et fondant en larmes; elle ressemblait tant a la +belle princesse de Lamballe, que je detournai la tete. Ce souvenir +m'etait odieux. + +La plus agee arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied +de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes +ont arrose leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les +pleurs! + +Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du +milieu. J'entrai dans les corridors et, a la douzieme loge du rez-de +-chaussee, je m'arretai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut, +mit sa patte grossiere sur la main plus elegante du verrou, et +l'ouvrit.--J'etais chez madame la duchesse de Saint-Aignan. + + + + +CHAPITRE XXV + +UNE JEUNE MERE + + +Comme le porte-clefs avait ouvert brusquement la porte, j'entendis +un petit cri de femme, et je vis que madame de Saint-Aignan etait +surprise, et honteuse de l'etre. Pour moi, je ne fus, etonne que +d'une chose a laquelle je ne pouvais m'accoutumer: c'etait la grace +parfaite et la noblesse de son maintien, son calme, sa resignation +douce, sa patience d'ange et sa timidite imposante. Elle se faisait +obeir, les yeux baisses, par un ascendant que je n'ai vu qu'a elle. +Cette fois, elle etait deconcertee de notre entree; mais elle s'en +tira a merveille, et voici comment. + +Sa cellule etait petite et brulante, exposee au midi, et thermidor +etait, je vous assure, tout aussi chaud que l'eut ete juillet a sa +place... Madame de Saint-Aignan n'avait d'autre moyen de se garantir +du soleil, qui tombait d'aplomb dans sa pauvre petite chambre, que de +suspendre a la fenetre un grand chale, le seul, je pense, qu'on lui +eut laisse. Sa robe tres simple etait fort decolletee, ses bras +etaient nus, ainsi que tout ce que laisserait voir une robe de bal, +mais rien de plus que cela. C'etait peu pour moi, mais beaucoup trop +pour elle. Elle se leva en disant: "Eh! mon Dieu!" et croisa ses +deux bras sur sa poitrine, comme une baigneuse surprise l'aurait pu +faire. Tout rougit en elle, depuis le front jusqu'au bout des doigts, +et ses yeux se mouillerent un instant. + +Ce fut une impression tres passagere. Elle se remit bientot en +voyant que j'etais seul et, jetant sur ses epaules une sorte de +peignoir blanc, elle s'assit sur le bord de son lit pour m'offrir une +chaise de paille, le seul meuble de sa prison.--Je m'apercus alors +qu'un de ses pieds etait nu, et qu'elle tenait a la main un petit bas +de soie noir et brode a jour. + +"Bon Dieu! dis-je; si vous m'aviez fait dire un mot de plus... + +--La pauvre reine en a fait autant!" dit-elle vivement, et elle +sourit avec une assurance et une dignite charmantes, en levant ses +grands yeux sur moi; mais bientot sa bouche reprit une expression +grave, et je remarquai sur son noble visage une alteration profonde +et nouvelle, ajoutee a sa melancolie accoutumee. + +"Asseyez-vous! asseyez-vous! me dit-elle en parlant vite, d'une voix +alteree et avec une prononciation saccadee. Depuis que ma grossesse +a ete declaree, grace a vous, et je vous en dois... + +--C'est bon, c'est bon, dis-je en l'interrompant a mon tour, par +aversion pour les phrases. + +--J'ai un sursis, continua-t-elle; mais il va, dit-on, arriver des +chariots aujourd'hui, et ils ne partiront pas vides pour le tribunal +revolutionnaire." + +Ici ses yeux s'attacherent a la fenetre et me parurent un peu egares. + +"Les chariots, les terribles chariots! dit-elle. Leurs roues +ebranlent tous les murs de Saint-Lazare! Le bruit de leurs roues +m'ebranle tous les nerfs. Comme ils sont legers et bruyants quand ils +roulent sous la voute en entrant, et comme ils sont lents et lourds +en sortant avec leur charge!--Helas! ils vont venir se remplir +d'hommes, de femmes et d'enfants aujourd'hui, a ce que j'ai entendu +dire. C'est Rose qui l'a dit dans la cour, sous ma fenetre, en +chantant. La bonne Rose a une voix qui fait du bien a tous les +prisonniers. Cette pauvre petite!" + +Elle se remit un peu, se tut un moment, passa sa main sur ses yeux +qui s'attendrissaient, et reprenant son air noble et confiant: + +"Ce que je voulais vous demander, me dit-elle en appuyant legerement +le bout de ses doigts sur la manche de mon habit noir, c'est un moyen +de preserver de l'influence de mes peines et de mes souffrances +l'enfant que je porte dans mon sein. J'ai peur pour lui..." + +Elle rougit; mais elle continua malgre la pudeur, et la soumit a +entendre ce qu'elle voulait me dire... + +Elle s'animait en parlant. + +"Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous etes, vous ne +savez pas ce que c'est que cette fierte et cette crainte que ressent +une femme dans cet etat. Il est vrai que je n'ai vu aucune femme +pousser aussi loin que moi ces terreurs." + +Elle leva les yeux au ciel. + +"Mon Dieu! quel effroi divin! quel etonnement toujours nouveau! +Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une ame angelique se +mouvoir dans mon ame troublee, et y vivre d'une vie mysterieuse qui +ne lui sera jamais comptee, excepte par moi qui la partage! Penser +que tout ce qui est agitation pour moi est peut-etre souffrance pour +cette creature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui +etre des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort! +--Quand j'y pense, je n'ose plus remuer ni respirer. J'ai peur de +mes idees, je me reproche d'aimer comme de hair, de crainte d'etre +emue.--Je me venere, je me redoute comme si j'etais une sainte. +--Voila mon etat." + +Elle avait l'air d'un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses +deux bras croises sur sa ceinture, qui commencait a peine a s'elargir +depuis deux mois. + +"Donnez-moi une idee qui me reste toujours presente la, dans l'esprit, +poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m'empeche de faire +mal a mon fils." + +Ainsi, comme toutes les jeunes meres que j'ai connues, elle disait +d'avance mon fils, par un desir inexplicable et une preference +instinctive. Cela me fit sourire malgre moi. + +"Vous avez pitie de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!--Vous +savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de +l'empecher de bondir, de faire tressaillir tout notre etre, de +marquer au front nos enfants pour le moindre de nos desirs. + +"Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tete, avec +abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d'amener mon enfant +jusqu'au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne +me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu'a cela, je +ne suis rien que la frele coquille qui le conserve, et qui sera +brisee apres qu'il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas +autre chose, monsieur! Croyez-vous... (et elle me prit la main), +croyez-vous qu'on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le +regarder quand il sera ne?--S'ils vont me tuer tout de suite, ce +sera bien cruel, n'est-ce pas? Eh bien, si j'ai seulement le temps +de l'entendre crier et de l'embrasser tout un jour, je leur +pardonnerai, je crois, tant je desire ce moment-la!" + +Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un +respect religieux et sans rien dire, crainte de l'interrompre. + +Elle se mit a sourire avec toute la grace d'une jolie femme de +vingt-quatre ans, et ses larmes parurent joyeuses un moment. + +"Il me semble toujours que vous savez tout, vous. Il me semble qu'il +n'y a qu'a dire: Pourquoi? et que vous allez repondre, vous. +--Pourquoi, dites-moi, une femme est-elle tellement mere qu'elle est +moins toute autre chose? moins amie, moins fille, moins epouse meme, +et moins vaine, moins delicate, et peut-etre moins pensante?--Qu'un +enfant qui n'est rien soit tout!--Que ceux qui vivent soient moins +que lui! c'est injuste, et cela est. Pourquoi cela est-il?--Je me +le reproche. + +--Calmez-vous! calmez-vous! lui dis-je; vous avez un peu de fievre, +vous parlez vite et haut. Calmez-vous. + +--Eh! mon Dieu! cria-t-elle, celui-la, je ne le nourrirai pas!" + +En disant cela, elle me tourna le dos tout d'un coup, et se jeta la +figure sur son petit lit, pour y pleurer quelque temps sans se +contraindre devant moi: son coeur debordait. + +Je regardais avec attention cette douleur si franche qui ne +cherchait point a se cacher, et j'admirais l'oubli total ou elle +etait de la perte de ses biens, de son rang, des recherches delicates +de la vie. Je retrouvais en elle ce qu'a cette epoque j'eus souvent +occasion d'observer; c'est que ceux qui perdent le plus sont toujours +aussi ceux qui se plaignent le moins. + +L'habitude du grand monde et d'une continuelle aisance eleve l'esprit +au-dessus du luxe que l'on voit tous les jours, et ne plus le voir est +a peine une privation. Une education elegante donne le dedain des +souffrances physiques, et ennoblit, par un doux sourire de pitie, les +soins minutieux et miserables de la vie, apprend a ne compter pour +quelque chose que les peines de l'ame, a voir sans surprise une chute +mesuree d'avance par l'instruction, les meditations religieuses, et +meme toutes les conversations des familles et des salons, et surtout +a se mettre au-dessus de la puissance des evenements par le sentiment +de ce qu'on vaut. + +Madame de Saint-Aignan avait, je vous assure, autant de dignite en +cachant sa tete sur la couverture de laine de son lit de sangle, que +je lui en avais vu lorsqu'elle appuyait son front sur ses meubles de +soie. La dignite devient a la longue une qualite qui passe dans le +sang, et de la dans tous les gestes, qu'elle ennoblit. Il ne serait +venu a la pensee de personne de trouver ridicule ce que je vis mieux +que jamais en ce moment, c'est-a-dire le joli petit pied nu que j'ai +dit, croise sur l'autre que chaussait un bas de soie noir. Je n'y +pense meme a present que parce qu'il y a des traits caracteristiques +dans tous les tableaux de ma vie, qui ne s'effacent jamais de ma +memoire. Malgre moi, je la revois ainsi. Je la peindrais dans cette +attitude. + +Comme on ne pleure guere une journee de suite, je regardai mes deux +montres: je vis a l'une dix heures et demie, a l'autre onze heures +precises; je pris le terme moyen, et jugeai qu'il devait etre dix +heures trois quarts. J'avais du temps, et je me mis a considerer la +chambre, et particulierement ma chaise de paille. + + + + +CHAPITRE XXVI + +UNE CHAISE DE PAILLE + + +Comme j'etais place de cote sur cette chaise, ayant le dossier sous +mon bras gauche, je ne pus m'empecher de le considerer. Ce dossier +fort large etait devenu noir et luisant, non a force d'etre bruni et +cire, mais par la quantite de mains qui s'y etaient posees, qui +l'avaient frotte dans les crispations de leur desespoir; par la +quantite de pleurs qui avaient humecte le bois, et par les morsures +de la dent meme des prisonniers. Des entailles profondes, de petites +coches, des marques d'ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des +noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y etaient +graves au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre, +a l'aiguille, a l'epingle. + +Ma foi! je devins si attentif a les examiner, que j'en oubliai presque +ma pauvre petite prisonniere. Elle pleurait toujours; moi, je n'avais +rien a lui dire, si ce n'est: Vous avez raison de pleurer; car lui +prouver qu'elle avait tort m'eut ete impossible, et, pour m'attendrir +avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi! + +Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma +chaise. + +C'etaient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres, +rarement communs, toujours accompagnes d'un sentiment ou d'une idee. +De tous ceux qui avaient ecrit la, pas un n'avait en ce moment sa +tete sur ses epaules. C'etait un album que cette planche! Les +voyageurs qui s'y etaient inscrits etaient tous au seul port ou nous +soyons surs d'arriver, et tous parlaient de leur traversee avec +mepris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d'une vie +meilleure, ou seulement d'une vie nouvelle, ou d'une autre vie ou +l'on se sente vivre. Ils paraissaient s'en peu soucier. Aucune foi +dans leurs inscriptions, aucun atheisme non plus; mais quelques elans +de passions cachees, secretes, profondes, indiquees vaguement par le +prisonnier present au prisonnier a venir, dernier legs du mort au +mourant. + +Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetieres +(et ceci en etait un) ont l'aspect d'une decoration paienne. Tel est +votre Pere-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui: +"Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussiere des jardins +tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou +corinthien, de petites arcades de fantaisie a mettre sur sa cheminee +comme pendules curieuses; le tout bien badigeonne, marbre, dore, +enjolive, vernisse; avec des grillages tout autour, pareils aux cages +des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi- +francaises de sensiblerie Riccobonienne, tirees des romans qui font +sangloter les portieres et deperir toutes les brodeuses?" + +L'Indou sera embarrasse; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni +statues de Wichnou aux trois tetes, aux jambes croisees et aux sept +bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le +turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des +morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la +trouvera pas, ou, la demelant avec peine a quelques detours d'allees, +enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il +comprendra bien que les Chretiens font exception dans ce grand +peuple; il se grattera la tete en la balancant et jouant avec ses +boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. +Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins +sables, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar- +quant l'urne qui domine le tombeau; n'ayant vu que rarement: Priez +pour lui, pour son ame, il vous repondra: "Tres certainement ce peuple +brule ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple +croit qu'apres la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple +a coutume de se rejouir de la mort de ses peres, et de rire sur leurs +cadavres, parce qu'il herite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les +felicite d'etre delivres du travail et de la souffrance. Puisse Siwa, +aux boucles dorees et au col d'azur, adore de tous les lecteurs du +Veda, me preserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil a la fleur +dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !" + +Oui, le dossier de la chaise qui m'occupait et qui m'occupe encore +etait tout pareil a nos cimetieres. Une idee religieuse pour mille +indifferentes, une croix sur mille urnes. + +J'y lus: + +Mourir?--Dormir. +ROUGEOT DE MONTCRIF, +Garde du corps. + +Il avait apporte, me dis-je, la moitie d'une idee d'Hamlet. C'est +toujours penser. + +Frailty, thy name is woman! +J.F. Gauthier. + +A quelle femme pensait celui-la? me demandai-je. C'est bien le moment +de se plaindre de leur fragilite!--Eh! Pourquoi pas? me dis-je ensuite +en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: age de vingt-six +ans, ex-page du tyran.--Pauvre page! une jalousie d'amour le suivait +a Saint-Lazare! Ce fut peut-etre le plus heureux des prisonniers. Il +ne pensait pas a lui-meme. Oh! le bel age ou l'on reve d'amour sous le +couteau! + +Plus bas, entoure de festons et de lacs d'amour, un nom d'imbecile: + +Ici a gemi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la +section Brutus, bon patriote, ennemi du Negocantisme, ex-huissier, +ami du Sans-Culottisme. Il ira au neant avec un Republicanisme sans +tache. + +Je detournai un moment la tete a demi pour voir si ma douce +prisonniere etait un peu remise de son trouble; mais, comme +j'entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, decide a +ne pas l'interroger, de peur de redoublement; il me parut d'ailleurs +qu'elle m'avait oublie et je continuai. + +Une petite ecriture de femme, bien fine et deliee: + +Dieu protege le roi Louis XVII et mes pauvres parents. +MARIE DE SAINT-CHAMANS, +Agee de quinze ans. + +Pauvre enfant, j'ai retrouve hier son nom, et vous le montrerai sur +une liste annotee de la main de Robespierre. Il y a en marge: + +"Beaucoup prononcee en fanatisme et contre la liberte, quoique tres +jeune." + +Quoique tres jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme! + +En reflechissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entierement +et toujours abandonnee a son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que +trois minutes m'avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et +lire lentement, ce qu'il me faut bien plus de temps pour me rappeler +et vous raconter. + +Je trouvai pourtant qu'il y avait une sorte d'obstination ou de +timidite a conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on +ne sait par quel chemin revenir d'un eclat de douleur, surtout en +presence des caracteres puissants et contenus, qu'on appelle froids +parce qu'ils renferment des pensees et des sensations hors de la +mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues +ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir, a moins que +l'interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela +m'embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l'histoire de +ma chaise et de ceux qui y avaient veille, pleure, blaspheme, prie ou +dormi. + + + + +CHAPITRE XXVII + +UNE FEMME EST TOUJOURS UN ENFANT + + +J'eus le temps de lire encore ceci, qui vous fera battre le coeur: + +Souffre, o Coeur gros de haine, affame de justice; +Toi, Vertu, pleure si je meurs. + +Point de signature, et plus bas: + +J'ai vu sur d'autres yeux qu'Amour faisait sourire, +Ses doux regards s'attendrir et pleurer; +Et du miel le plus doux que sa bouche respire +Un autre s'enivrer. + +Comme j 'approchais minutieusement les yeux de l'ecriture, y portant +aussi la main, je sentis sur mon epaule une main qui n'etait point +pesante. Je me retournai: c'etait la gracieuse prisonniere, le visage +encore humide, les joues moites, les levres humectees, mais ne +pleurant plus. Elle venait a moi, et je sentis, a je ne sais quoi, +que c'etait pour s'arracher du coeur quelque chose de difficile a +dire et que je n'y avais pas voulu prendre. + +Il y avait dans ses regards et sa tete penchee quelque chose de +suppliant qui disait tout bas: + +"Mais interrogez-moi donc! + +--Eh bien, quoi? lui dis-je tout haut en detournant la tete seulement. + +--N'effacez pas cette ecriture-la, dit-elle d'une voix douce et +presque musicale, en se penchant tout a fait sur mon epaule. Il etait +dans cette cellule; on l'a transfere dans une autre chambre, dans +l'autre cour. M. de Chenier est tout a fait de nos amis, et je suis +bien aise de conserver ce souvenir de lui pendant le temps qui me +reste." + +Je me retournai, et je vis une sorte de sourire effleurer sa bouche +serieuse. + +"Que pourraient vouloir dire ces derniers vers? continua-t-elle. On +ne sait vraiment pas quelle jalousie ils expriment. + +--Ne furent-ils pas ecrits avant qu'on vous eut separee de M. le duc +de Saint-Aignan?" lui dis-je avec indifference. + +Depuis un mois, en effet, son mari avait ete transfere dans le corps +de logis le plus eloigne d'elle. + +Elle sourit sans rougir. + +"Ou bien, poursuivis-je sans remarquer, seraient-ils faits pour +mademoiselle de Coigny?" + +Elle rougit sans sourire cette fois, et retira ses bras de mon epaule +avec un peu de depit. Elle fit un tour dans la chambre. + +"Qui peut, dit-elle, vous faire soupconner cela? Il est vrai que cette +petite est bien coquette; mais c'est une enfant. Et, poursuivit-elle +avec un air de fierte, je ne sais pas comment on peut penser qu'un +homme d'esprit comme M. de Chenier soit occupe d'elle a ce point-la. + +--Ah! jeune femme, pensai-je en l'ecoutant, je sais bien ce que tu +veux que l'on te dise; mais j'attendrai. Fais encore un pas vers moi." + +Voyant ma froideur, elle prit un grand air et vint a moi comme une +reine. + +"J'ai une tres haute idee de vous, monsieur, me dit-elle, et je veux +vous le prouver en vous confiant cette boite qui renferme un +medaillon precieux. Il est question, dit-on, de fouiller une seconde +fois les prisons. Nous fouiller, c'est nous depouiller. Jusqu'a ce +que cette inquietude soit passee, soyez assez bon pour garder ceci. +Je vous le redemanderai quand je me croirai en surete pour tout; +hormis pour la vie, dont je ne parle pas. + +--Bien entendu, dis-je. + +--Vous etes franc au moins, dit-elle en riant malgre le peu d'envie +qu'elle en eut, mais vous vous adressez bien, et je vous remercie de +me connaitre assez de courage pour qu'on puisse me parler gaiement de +ma mort." + +Elle prit sous son chevet une petite boite de maroquin violet, dans +laquelle un ressort ouvert me fit entrevoir une peinture. Je pris la +boite, et, la serrant avec le pouce, je la refermai a dessein. Je +baissais les yeux, je faisais la moue, je balancais la tete d'un air +de president; enfin j'avais l'air doctoral et distrait d'un homme +qui, par delicatesse, ne veut meme pas savoir ce qu'il se charge de +conserver en depot.--Je l'attendais la. + +"Mon Dieu, dit-elle, que n'ouvrez-vous cette boite? je vous le +permets. + +--Eh! madame la duchesse, lui dis-je, croyez bien que la nature du +depot ne peut influer sur ma discretion et ma fidelite. Je ne veux +pas savoir ce que renferme la boite." + +Elle prit un autre ton un peu bref, absolu et vif. + +"Ah ca! je ne veux point que vous pensiez que ce soit un mystere: +c'est la chose la plus simple du monde. Vous savez que M. de Saint- +Aignan, a vingt-sept ans, est a peu pres du meme age que M. de +Chenier. Vous avez pu remarquer qu'ils ont beaucoup d'attachement +l'un pour l'autre. M. de Chenier s'est fait peindre ici: il nous a +fait promettre de conserver ce souvenir si nous lui survivions. C'est +un quine a la loterie, mais enfin nous avons promis; et j'ai voulu +garder moi-meme ce portrait, qui certainement serait celui d'un grand +homme si on connaissait les choses qu'il m'a lues. + +--Quoi donc?" dis-je d'un air surpris. + +Elle fut bien aise de mon etonnement, et prit a son tour un air de +discretion en se reculant un peu. + +"Il n'y a que moi, absolument que moi, qui aie la confidence de ses +idees, dit-elle, et j'ai donne ma parole de n'en rien reveler a qui +que ce soit, meme a vous. Ce sont des choses d'un ordre tres eleve. +Il se plait a en causer avec moi. + +--Et quelle autre femme pourrait l'entendre?" dis-je en courtisan +veritable; car depuis longtemps une autre femme et M. de Pange m'en +avaient donne des fragments. + +Elle me tendit la main: c'etait tout ce qu'elle voulait. Je baisai +le bout effile de ses doigts blancs, et je ne pus empecher mes levres +de dire sur sa main en l'effleurant: "Helas! madame, ne dedaignez +pas mademoiselle de Coigny, car une femme est toujours un enfant." + + + + +CHAPITRE XXVIII + +LE REFECTOIRE + + +On m'avait enferme, selon l'usage, avec la gracieuse prisonniere; +comme je tenais encore sa main, les verrous s'ouvrirent, un +guichetier cria: + +"Berenger, femme Aignan!--Allons! he! au refectoire! Ho he! + +--Voila, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire tres +fin, voila mes gens qui m'annoncent que je suis servie." + +Je lui donnai le bras, et nous entrames dans une grande salle au rez- +de-chaussee, en baissant la tete pour passer les portes basses et les +guichets. + +Une table large et longue, sans linge, chargee de couverts de plomb, +de verres d'etain, de cruches de gres, d'assiettes de faience bleue; +des bancs de bois de chene noir, luisant, use, rocailleux et sentant +le goudron; des pains ronds entasses dans des paniers; des piliers +grossierement tailles posant leurs pieds lourds sur des dalles +fendues, et supportant de leur tete informe un plancher enfume; +autour de la salle, des murs couleur de suie, herisses de piques mal +montees et de fusils rouilles, tout cela eclaire par quatre gros +reverberes a fumee noire, et rempli d'un air de cave humide qui +faisait tousser en entrant voila ce que je trouvai. + +Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma resignee +prisonniere en fit autant. Nous vimes, en les ouvrant, un cercle de +quelques personnes qui s'entretenaient a l'ecart. Leur voix douce et +leur ton poli et reserve me firent deviner des gens bien eleves. Ils +me saluerent de leur place et se leverent quand ils apercurent la +duchesse de Saint-Aignan. Nous passames plus loin. + +A l'autre bout de la table etait un autre groupe plus nombreux, plus +jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil a +un grand quadrille de la Cour en neglige, le lendemain du bal. +C'etaient des jeunes personnes assises a droite et a gauche de leur +grand'-tante; c'etaient des jeunes gens chuchotant, se parlant a +l'oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait +des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades, +des pas, des claquements de doigts remplacant castagnettes et +triangles; on s'etait forme en cercle, on regardait quelque chose qui +se passait au milieu d'un groupe nombreux. Ce quelque chose causait +d'abord un moment d'attente et de silence, puis un eclat bruyant de +blame ou d'enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de +mecontentement, comme apres une scene bonne ou mauvaise. Une tete +s'elevait tout a coup, et tout a coup on ne la voyait plus. + +"C'est quelque jeu innocent", dis-je en faisant lentement le tour de +la grande table longue et carree. + +Madame de Saint-Aignan s'arreta, s'appuya sur la table et quitta mon +bras pour presser sa ceinture de l'autre main, son geste accoutume. + +"Eh! mon Dieu, n'approchons pas! c'est encore leur horrible jeu, me +dit-elle; je les avais tant pries de ne plus recommencer! mais les +concoit-on! C'est d'une durete inouie!--Allez voir cela, je reste +ici." + +Je la laissai s'asseoir sur le banc, et j'allai voir. + +Cela ne me deplut pas tant qu'a elle, moi. J'admirai, au contraire, +ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui, +monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que +l'antiquite, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous +sommes latinistes de pere en fils pendant notre premiere jeunesse, et +nous ne cessons de faire des stations et d'adorer devant les memes +images ou ont prie nos peres. Nous avons tous, a l'ecole, crie +miracle sur cette etude de mourir avec grace que faisaient les +esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j'en vis faire la tout +autant, sans pretention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en +disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain. + +"A vous, madame de Perigord, dit un jeune homme en habit de soie +bleue rayee de blanc, voyons comment vous monterez. + +--Et ce que vous montrerez, dit un autre. + +--A l'amende, cria-t-on, voila qui est trop libre et de mauvais ton. + +--Mauvais ton tant qu'il vous plaira, dit l'accuse; mais le jeu n'est +pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera +le plus decemment. + +--Quel enfantillage! dit une femme fort agreable, d'environ trente +ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n'est pas mieux placee. + +--Oh! oh! c'est une honte, madame de Perigord, dit une femme; la +liste de nos noms porte Sabine Veriville devant le votre: montez en +Sabine, voyons! + +--Je n'en ai pas le costume, fort heureusement. Mais ou mettre le +pied?" dit la jeune femme embarrassee. + +On rit. Chacun s'avanca, chacun se baissa, chacun gesticula, montra, +decrivit: + +"Il y a une planche ici.--Non, la.--Haute de trois pieds.--De deux +seulement.--Pas plus haute que la chaise.--Moins haute.--Vous vous +trompez.--Qui vivra verra.--Au contraire, qui mourra verra." + +Nouveau rire. + +"Vous gatez le jeu, dit un homme grave, serieusement derange, et +lorgnant les pieds de la jeune femme. + +--Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Perigord au +milieu du cercle. Il s'agit de monter sur la machine. + +--Sur le theatre, interrompit une femme. + +--Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa +robe s'elever a plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied. +M'y voila." + +En effet, elle avait vole sur la chaise, ou elle resta debout. + +On applaudit. + +"Et puis apres? dit-elle gaiement. + +--Apres? Cela ne vous regarde plus, dit l'un. + +--Apres? La bascule, dit un gros guichetier en riant. + +--Apres? N'allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de +quatre-vingts ans; il n'y a rien qui soit de plus mauvais gout. + +--Et plus inutile ", dis-je. + +M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le +marquis d'Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les +deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante- +seize ans, s'avancerent aussi pour l'aider. Elle ne donna la main a +personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi decemment, +aussi gracieusement, aussi simplement. + +"Ah! ah! nous allons voir a presen!" s'ecria-t-on de tous cotes. + +Une jeune, tres jeune personne, s'avancait avec l'elegance d'une +fille d'Athenes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en +marchant, a la maniere des enfants, puis s'en apercut, s'efforca +d'aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les +pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en +bandeaux, rejetes en arriere en couronne, tresses avec une chaine +d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses: c'etait une +mode grecque, qui commencait a remplacer la poudre. Sa taille aurait +pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa +tete, petite, penchee en avant avec grace, comme celle des gazelles +et des cygnes; sa poitrine faible et ses epaules un peu courbees, a +la maniere des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et +longs, tout lui donnait un aspect elegant et interessant a la fois. +Son profil regulier, sa bouche serieuse, ses yeux tout noirs, ses +sourcils severes et arques, comme ceux des Circassiennes, avaient +quelque chose de determine et d'original qui etonnait et charmait la +vue. C'etait mademoiselle de Coigny; c'etait elle que j'avais vue +priant Dieu dans le preau. + +Elle avait l'air de penser avec plaisir a tout ce qu'elle faisait, +et non a ceux qui la regardaient faire. Elle s'avanca avec les +etincelles de la joie dans les yeux. J'aime cela a l'age de seize ou +dix-sept ans; c'est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour +ainsi dire innee, electrisait les visages fatigues des prisonniers. +C'etait bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore. + +Son air disait: + +Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, + +et: + +L'illusion feconde habite dans mon sein. + +Elle allait monter. + +"Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je +n'avais pas remarque et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous! +je vous en supplie." + +Elle s' arreta, fit un petit mouvement des epaules comme un enfant +qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle +regrettait sa chaise et la regardait de cote. + +En ce moment-la quelqu'un dit: "Mais madame de Saint-Aignan est la." +Aussitot, avec une vive presence d'esprit et une delicatesse de tres +bonne grace, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l'on forma +une petite contredanse pour lui cacher cette singuliere repetition du +drame de la place de la Revolution. + +Les femmes allerent la saluer et l'entourerent de maniere a lui +cacher ce jeu, qu'elle haissait et qui pouvait la frapper +dangereusement. C'etaient les egards, les attentions que la jeune +duchesse eut recus a Versailles. Le bon langage ne s'oublie pas. En +fermant les yeux, rien n'etait change c'etait un salon. + +Je remarquai, a travers ces groupes, la figure pale, un peu usee, +triste et passionnee de ce jeune homme qui errait silencieusement a +travers tout le monde, la tete basse et les bras croises. Il avait +quitte sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait a grands pas, +rodant autour des piliers et lancant sur les murailles et les +barreaux de fer les regards d'un lion enferme. Il y avait dans son +costume, dans cet habit gris taille en uniforme, dans ce col noir et +ce gilet croise, un air d'officier. Costume et visage, cheveux noirs +et plats, yeux noirs, tout etait tres ressemblant. C'etait le +portrait que j'avais sur moi, c'etait Andre Chenier. Je ne l'avais +pas encore vu. + +Madame de Saint-Aignan nous rapprocha l'un de l'autre. Elle l'appela, +il vint s'asseoir pres d'elle; il lui prit la main avec vitesse, la +baisa sans rien dire, et se mit a regarder partout avec agitation. De +ce moment aussi, elle ne nous repondit plus, et suivit ses yeux avec +inquietude. + +Nous formions un petit groupe dans l'ombre, au milieu de la foule +qui parlait, marchait et bruissait doucement. On s'eloigna de nous +peu a peu, et je remarquai que mademoiselle de Coigny nous evitait. +Nous etions assis tous trois sur le banc de bois de chene, tournant +le dos a la table et nous y appuyant. Madame de Saint-Aignan, entre +nous deux, se reculait comme pour nous laisser causer, parce qu'elle +ne voulait pas parler la premiere. Andre de Chenier, qui ne voulait +pas non plus lui parler de choses indifferentes, s'avanca vers moi, +par-devant elle. Je vis que je lui rendrais service en prenant la +parole. + +"N'est-ce pas un adoucissement a la prison que cette reunion au +refectoire? + +--Cela rejouit, comme vous voyez, tous les prisonniers, excepte moi, +dit-il avec tristesse; je m'en defie, j'y sens quelque chose de +funeste, cela ressemble au repas libre des martyrs." + +Je baissai la tete. J'etais de son avis et ne voulais pas le dire. + +"Allons, ne m'effrayez pas, lui dit madame de Saint-Aignan, j'ai +assez de raisons de chagrins et de craintes: que je ne vous entende +pas dire d'imprudences." + +Et, se penchant a mon oreille, elle ajouta a demi-voix: + +"Il y a ici des espions partout, empechez-le de se compromettre; je +ne puis en venir a bout, il me fait trembler pour lui, tous les +jours, par ses acces de mauvaise humeur." + +Je levai les yeux au ciel involontairement et sans repondre. Il y +eut un moment de silence entre nous trois. Pauvre jeune femme! +pensais-je; qu'elles sont donc belles et riantes ces illusions dorees +dont nous escorte la jeunesse, puisque tu les vois a tes cotes, dans +cette triste maison d'ou l'on enleve chaque jour une fournee de +malheureux. + +Andre Chenier (puisque son nom est demeure ainsi faconne par la voix +publique, et ce qu'elle fait est immuable) me regarda et pencha la +tete de cote avec pitie et attendrissement. Je compris ce geste, et +il vit que je le comprenais. Entre gens qui sentent, rien de superflu +comme les paroles.--Je suis certain qu'il eut signe la traduction +que je fis interieurement de ce signe: + +"Pauvre petite! voulait-il dire, qui croit que je peux encore me +compromettre!" + +Pour ne pas sortir brusquement de la conversation, maladresse grande +devant une personne d'esprit comme madame de Saint-Aignan, je pris le +parti de rester dans les idees tracees, mais de les rendre generales. + +"J'ai toujours pense, dis-je a Andre Chenier que les Poetes avaient +des revelations de l'avenir." + +D'abord son oeil brilla et sympathisa avec le mien, mais ce ne fut +qu'un eclair; il me regarda ensuite avec defiance. + +"Pensez-vous ce que vous dites la? me dit-il; moi, je ne sais jamais +si les gens du monde parlent serieusement ou non car le mal francais, +c'est le persiflage. + +--Je ne suis point seulement un homme du monde, lui dis-je, et je +parle toujours serieusement. + +--Eh bien, reprit-il, je vous avoue naivement que j'y crois. Il est +rare que ma premiere impression, mon premier coup d'oeil, mon premier +pressentiment, m'aient trompe. + +--Ainsi, interrompit madame de Saint-Aignan en s'efforcant de +sourire et pour tourner court sur-le-champ, ainsi vous avez devine +que mademoiselle de Coigny se ferait mal au pied en montant sur la +chaise?" + +Je fus surpris moi-meme de cette promptitude d'un coup d'oeil +feminin, qui percerait les murailles quand un peu de jalousie l'anime. + +Un salon, avec ses rivalites, ses coteries, ses lectures, ses +futilites, ses pretentions, ses graces et ses defauts, son elevation +et ses petitesses, ses aversions et ses inclinations, s'etait forme +dans cette prison, comme, sur un marais dont l'eau est verdatre et +croupie, se forme lentement une petite ile de fleurs que le moindre +vent submergera. + +Andre Chenier me sembla seul sentir cette situation qui ne frappait +pas les autres detenus. La plus grande partie des hommes s'accoutume +a l'oubli du peril, et y prend position comme les habitants du Vesuve +dans des cabanes de lave. Ces prisonniers s'etourdissaient sur le +sort de leurs compagnons enleves successivement; peut-etre etaient- +ils relaches, peut-etre etaient-ils mieux a la Conciergerie; puis ils +avaient pris la mort en plaisanterie par bravade d'abord, ensuite par +habitude; puis, n'y pensant plus, ils s'etaient mis a songer a autre +chose et a recommencer la vie, et leur vie elegante, avec son +langage, ses qualites et ses defauts. + +"Ah, j'esperais bien, dit Andre Chenier avec un ton grave et prenant +dans ses deux mains l'une des mains de madame de Saint-Aignan, +j'esperais bien que nous vous avions cache ce cruel jeu. Je craignais +qu'il ne se prolongeat, c'etait la mon inquietude. Et cette belle +enfant... + +--Enfant, si vous voulez, dit la duchesse en retirant sa main +vivement; elle a sur votre esprit plus d'influence que vous ne le +croyez vous-meme, elle vous fait dire mille imprudences avec son +etourderie, et elle est d'une coquetterie qui serait bien effrayante +pour sa mere, si elle la voyait. Tenez, regardez-la seulement avec +tous ces hommes." + +En effet, mademoiselle de Coigny passait devant nous etourdiment, +entre deux hommes a qui elle donnait le bras, et qui riaient de ses +propos; d'autres la suivaient, ou la precedaient en marchant a +reculons. Elle allait en glissant et en regardant ses pieds, +s'avancait en cadence et comme pour se preparer a danser, et dit en +passant a M. de Trudaine, comme une suite de conversation. + +"... Puisqu'il n'y a plus que les femmes qui sachent tuer avant de +mourir, je trouve tres naturel que les hommes meurent tres +humblement, comme vous allez tous faire un de ces jours..." + + +Andre de Chenier continuait de parler; mais, comme il rougit et se +mordit les levres, je vis qu'il avait entendu, et que la jeune +captive savait se venger surement d'une conversation qu'elle trouvait +trop intime. + +Et pourtant, avec une delicatesse de femme, madame de Saint-Aignan +lui parlait haut, de peur qu'il n'entendit, de peur qu'il ne prit le +reproche pour lui, de peur qu'il ne fut pique d'honneur et ne se +laissat emporter a d'imprudents propos. + +Je voyais s'approcher de nous de mauvaises figures qui rodaient +derriere les piliers; je voulus couper court a tout ce petit manege +qui me donnait de l'humeur, a moi qui venais du dehors et voyais +mieux qu'eux tous l'ensemble de leur situation. + +"J'ai vu monsieur votre pere ce matin", dis-je brusquement a Chenier. + +Il recula d'etonnement. + +"Monsieur, me dit-il, je l'ai vu aussi a dix heures. + +--Il sortait de chez moi, m'ecriai-je; que vous a-t-il dit? + +--Quoi! dit Andre Chenier en se levant, c'est Monsieur qui..." + +Le reste fut dit a l'oreille de sa belle voisine. + +Je devinai quelles preventions ce pauvre homme avait donnees a son +fils contre moi. + +Tout a coup Andre se leva, marcha vivement, revint, et, se placant +debout devant madame de Saint-Aignan et moi, croisa les bras, et dit +d'une voix haute et violente: + +"Puisque vous connaissez ces miserables qui nous deciment, citoyen, +vous pouvez leur repeter de ma part tout ce qui m'a fait arreter et +conduire ici, tout ce que j'ai dit dans le Journal de Paris, et ce +que j'ai crie aux oreilles de ces sbires deguenilles qui venaient +arreter mon ami chez lui. Vous pouvez leur dire ce que j'ai ecrit la, +la... + +--Au nom du ciel! ne continuez pas", dit la jeune femme arretant +son bras. Il tira, malgre elle, un papier de sa poche, et le montra +en frappant dessus. + +"Qu'ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois; que, puisqu'il est +ecrit que jamais une epee n'etincellera dans mes mains, il me reste +ma plume, mon cher tresor; que, si je vis un jour encore, ce sera +pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra +bientot, pour hater le triple fouet deja leve sur ces triumvirs, et +que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi, +qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis +au peuple-roi." + +Aux eclats de sa voix, les prisonniers s'etaient assembles autour de +lui, comme autour du belier les moutons du troupeau malheureux auquel +il les comparait. Un incroyable changement s'etait fait en lui. Il me +parut avoir grandi tout a coup; l'indignation avait double ses yeux +et ses regards: il etait beau. + +Je me tournai du cote de M. de Lagarde, officier aux gardes- +francaises. "Le sang est trop ardent aux veines de cette famille, +dis-je; je ne puis reussir a l'empecher de couler." + +En meme temps je me levai en haussant les epaules et me retirai a +quelques pas. + +Le mot de reussir l'avait sans doute frappe, car il se tut sur-le- +champ et s'appuya contre un pilier en se mordant les levres. Madame +de Saint-Aignan n'avait cesse de le regarder comme on regarderait une +eruption de l'Etna, sans rien dire et sans tenter de s'y opposer. + +Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait ete colonel du regiment +de Beauce, vint lui taper sur l'epaule. + +"Eh bien, lui dit-il, tu te faches encore contre cette canaille +regnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu'a ce que +le rideau tombe sur nous d'abord et sur eux ensuite." + +La-dessus il fit une pirouette, et se mit a table en fredonnant: La +vie est un voyage. + +Une crecelle bruyante annonca le moment du dejeuner. Une sorte de +poissarde, qu'on nommait, je crois, la femme Seme, vint s'etablir au +milieu de la table pour en faire les honneurs: c'etait la femelle de +l'animal appele geolier, accroupi a la porte d'entree. + +Les prisonniers de cette partie du batiment se mirent a table: ils +etaient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Des +qu'ils furent assis, leur ton changea. Ils s'entre-regarderent et +devinrent tristes. Leurs figures, eclairees par les quatre gros +reverberes rouges et enfumes, avaient des reflets lugubres comme ceux +des mineurs dans leurs souterrains ou des damnes dans leurs cavernes. +La rougeur etait noire, la paleur etait enflammee, la fraicheur etait +bleuatre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent +particulieres et a demi-voix. + +Debout derriere ces convives s'etaient ranges des guichetiers, des +porte-clefs, des agents de police et des sans-culottes amateurs, qui +venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et +trainant leurs enfants, avaient eu le privilege d'assister a cette +fete d'un gout tout democratique. J'eus la revelation de leur entree +par une odeur de poisson qui se repandit et empecha quelques femmes +de manger devant ces princesses du ruisseau et de l'egout. + +Ces gracieux spectateurs avaient a la fois l'air farouche et hebete: +ils semblaient s'etre attendus a autre chose qu'a ces conversations +paisibles, a ces apartes decents, que les gens bien eleves ont a +table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le +poing, ils ne savaient que dire. Ils garderent un silence idiot, et +quelques-uns se cacherent en reconnaissant a cette table ceux dont +ils avaient servi et vole les cuisiniers. + +Mademoiselle de Coigny s'etait fait un rempart de cinq ou six jeunes +gens qui s'etaient places en cercle autour d'elle pour la garantir du +souffle de ces harengeres, et, prenant un bouillon debout, comme elle +aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air +accoutume d'insouciance et de hauteur. + +Madame de Saint-Aignan ne dejeunait pas, elle grondait Andre +Chenier, et je vis qu'elle me montrait a plusieurs reprises, comme +pour lui dire qu'il avait fait une sortie fort deplacee avec un de +ses amis. Il froncait le sourcil et baissait la tete avec un air de +douceur et de condescendance. Elle me fit signe d'approcher; je +revins. + +"Voici M. de Chenier, me dit-elle, qui pretend que la douceur et le +silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptomes. Empechez-le +donc de tomber dans ses acces de colere." + +Ses yeux etaient suppliants; je voyais qu'elle voulait nous +rapprocher. Andre Chenier l'y aida avec grace et me dit le premier, +avec assez d'enjouement: + +"Vous avez vu l'Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et +que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l'assurer que je +me repens de l'avoir critique car il avait bien raison de nous +predire le regne des portefaix. Cette commission vous est, j'espere, +moins desagreable que l'autre.--Que voulez-vous! la prison n'adoucit +pas le caractere." + +Il me tendit la main et, a la maniere dont je la serrai, il me +sentit son ami. + +En ce moment meme, un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler +les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes. +Tout se tut. C'etait le roulement des chariots. Leur son etait connu, +comme celui du tonnerre l'est de toute oreille qui l'a une fois +entendu; leur son n'etait pas celui des roues ordinaires, il avait +quelque chose du grincement des chaines rouillees et du bruit de la +derniere pelletee de terre sur nos bieres. Leur son me fit mal a la +plante des pieds. + +"He! mangez donc, les citoyennes!" dit la grossiere voix de la femme +Seme. + +Ni mouvement ni reponse.--Nos bras etaient restes dans la position +ou les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions a ces +familles etouffees de Pompei et d'Herculanum que l'on trouva dans +l'attitude ou la mort les avait surprises. + +La Seme avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de +couteaux, rien ne remuait, tant etait grand l'etonnement de cette +cruaute. Leur avoir donne un jour de reunion a table, leur avoir +permis des embrassements et des epanchements de quelques heures, leur +avoir laisse oublier la tristesse, les miseres d'une prison solitaire, +leur avoir laisse gouter la confidence, savourer l'amitie, l'esprit et +meme un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre a tous +la mort de chacun!--Oh! c'etait trop! c'etait vraiment la un jeu +d'hyenes affamees ou de jacobins hydrophobes. + +Les grandes portes du refectoire s'ouvrirent avec bruit, et vomirent +trois commissaires en habits sales et longs, en bottes a revers, en +echarpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits a bonnets +rouges, armes de longues piques. Ils se ruerent en avant avec des +cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand +spectacle. Ce qu'ils virent les arreta tout court, et les egorges +deconcerterent encore les egorgeurs par leur contenance; car leur +surprise ne dura qu'un instant, l'exces du mepris leur vint donner a +tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de +leurs ennemis, qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs +regards se portaient avec fermete et curiosite meme sur celui des +commissaires qui s'approcha, un papier a la main, pour faire une +lecture. C'etait un appel nominal. Des qu'un nom etait prononce, deux +hommes s'avancaient et enlevaient de sa place le prisonnier designe. +Il etait remis aux gendarmes a cheval au dehors, et on le chargeait +sur un des chariots. L'accusation etait d'avoir conspire dans la +prison contre le peuple et d'avoir projete l'assassinat des +representants et du comite de salut public. La premiere personne +accusee fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre, +madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut +debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus +proches lui baiserent la main. Personne ne pleura, car, a cette +epoque, la vue du sang rendait les yeux secs.--Elle sortit en +disant "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font". +Un morne silence regnait dans la salle. + +On entendit au dehors des huees feroces qui annoncerent qu'elle +paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les +fenetres et les murs, lancees sans doute contre la premiere +prisonniere. Au milieu de ce bruit, je distinguai meme l'explosion +d'une arme a feu. Quelquefois la gendarmerie etait obligee de +resister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie. + +L'appel continua. Le deuxieme nom fut celui d'un jeune homme de +vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de +son nom, lequel etait accuse d'avoir un fils emigre qui portait les +armes contre la patrie. L'accuse n'etait meme pas marie. Il eclata de +rire a cette lecture, serra la main a ses amis et partit.--Memes cris +au dehors. + +Meme silence a la table sinistre d'ou l'on arrachait les assistants +un a un; ils attendaient a leur poste comme des soldats attendent le +boulet. Chaque fois qu'un prisonnier partait, on enlevait son +couvert, et ceux qui restaient s'approchaient de leurs nouveaux +voisins en souriant amerement. + +Andre Chenier etait reste debout pres de madame de Saint-Aignan, et +j'etais pres d'eux. Comme il arrive que, sur un navire menace de +naufrage, l'equipage se presse spontanement autour de l'homme qu'on +sait le plus puissant en genie et en fermete, les prisonniers +s'etaient d'eux-memes groupes autour de ce jeune homme. Il restait +les bras croises et les yeux eleves au ciel, comme pour se demander +s'il etait possible que le ciel souffrit de telles choses, a moins +que le ciel ne fut vide. + +Mademoiselle de Coigny voyait, a chaque appel, se retirer un de ses +gardiens, et peu a peu elle se trouva presque seule a l'autre bout de +la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui +devenait deserte; et, s'appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu'ou +nous etions et s'assit a notre ombre, comme une pauvre enfant +delaissee qu'elle etait. Son noble visage avait conserve sa fierte; +mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient +comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui +tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes +malgre elle. + +La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet +homme prolongeait le supplice par son affectation a prononcer +lentement et a suspendre longtemps les noms de bapteme, syllabe par +syllabe puis il laissait tout a coup tomber le nom de famille comme +une hache sur le cou. + +Il accompagnait le passage du prisonnier d'un jurement qui etait le +signal des huees prolongees.--Il etait rouge de vin et ne me parut pas +solide sur ses jambes. + +Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tete de femme qui +s'avancait a sa droite dans la foule et presque sous son bras, et, +fort au-dessus de cette tete, une longue figure d'homme qui lisait +facilement d'en haut. C'etait Rose d'un cote, et de l'autre mon +canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les +commeres de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la detestai +profondement. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence +ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande +consideration parmi les gens a pique et a bonnet qui l'environnaient. +La liste que tenait le commissaire etait composee de plusieurs +papiers mal griffonnes, et que ce digne agent ne savait pas mieux +lire qu'on n'avait su les ecrire. Blaireau s'avanca avec zele, comme +pour l'aider, et lui prit par egard son chapeau, qui le genait. Je +crus m'apercevoir qu'en meme temps Rose ramassait quelque papier par +terre; mais le mouvement fut si prompt et l'ombre etait si noire dans +cette partie du refectoire, que je ne fus pas sur de ce que j'avais +vu. + +La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants memes, se +levaient et passaient comme des ombres. La table etait presque vide, +et devenait enorme et sinistre par tous les convives absents. Trente- +cinq venaient de passer les quinze qui restaient, dissemines un a un, +deux a deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient a des +arbres oublies dans l'abattis d'une foret. Tout a coup le commissaire +se tut. Il etait au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour +ma part, un soupir de soulagement. + +Andre Chenier dit: "Continuez donc, je suis la." + +Le commissaire le regarda d'un oeil hebete. Il chercha dans son +chapeau, dans ses poches, a sa ceinture, et, ne trouvant rien, dit +qu'on appelat l'huissier du tribunal revolutionnaire. Cet huissier +vint. Nous etions en suspens. L'huissier etait un homme pale et +triste comme les cochers du corbillard. + +"Je vais compter le troupeau, dit-il au commissaire; si tu n'as pas +toute la fournee, tant pis pour toi. + +--Ah! dit le commissaire trouble, il y a encore Beauvilliers Saint- +Aignan, ex-duc, age de vingt-sept ans..." + +Il allait repeter tout le signalement, lorsque l'autre l'interrompit +en lui disant qu'il se trompait de logement et qu'il avait trop bu. +En effet, il avait confondu, dans son recrutement des ombres, le +second batiment avec le premier, ou la jeune femme avait ete laissee +seule depuis un mois. La-dessus ils sortirent, l'un en menacant, +l'autre en chancelant. La cohue poissarde les suivit. La joie +retentit au dehors et eclata par des coups de pierres et de baton. + +Les portes refermees, je regardai la salle deserte, et je vis que +madame de Saint-Aignan ne quittait pas l'attitude qu'elle avait prise +pendant la derniere lecture: ses bras appuyes sur la table, sa tete +sur ses bras.--Mademoiselle de Coigny releva et ouvrit ses yeux +humides comme une belle nymphe qui sort des eaux. Andre Chenier me +dit tout bas en designant la jeune duchesse + +"J'espere qu'elle n'a pas entendu le nom de son mari; ne lui parlons +pas, laissons-la pleurer. + +--Vous voyez, lui dis-je, que monsieur votre frere, qu'on accuse +d'indifference, se conduit bien en ne remuant pas. Vous avez ete +arrete sans mandat, il le sait, il se tait; il fait bien: votre nom +n'est sur aucune liste. Si on le prononcait, ce serait l'y faire +inscrire. C'est un temps a passer, votre frere le sait. + +--Oh! mon frere!" dit-il. Et il secoua longtemps la tete en la +baissant avec un air de doute et de tristesse. Je vis pour la seule +fois une larme rouler entre les cils de ses yeux et y mourir. + +Il sortit de la brusquement. + +"Mon pere n'est pas si prudent, dit-il avec ironie. Il s'expose, lui. +Il est alle ce matin lui-meme chez Robespierre demander ma liberte. + +--Ah! grand Dieu! m'ecriai-je en frappant des mains, je m'en doutais." + +Je pris vivement mon chapeau. Il me saisit le bras. + +"Restez donc, cria-t-il; elle est sans connaissance." + +En effet, madame de Saint-Aignan etait evanouie. + +Mademoiselle de Coigny s'empressa. Deux femmes qui restaient encore +vinrent les aider. La geoliere meme s'en mela, pour un louis que je +lui glissai. Elle commencait a revenir. Le temps pressait. Je partis +sans dire adieu a personne et laissant tout le monde mecontent de +moi, comme cela m'arrive partout et toujours. Le dernier mot que +j'entendis fut celui de mademoiselle de Coigny, qui dit d'un air de +pitie forcee et un peu maligne a la petite baronne de Soyecourt: + +"Ce pauvre monsieur Chenier! que je le plains d'etre si devoue a une +femme mariee et si profondement attachee a son mari et a ses devoirs!" + + + + +CHAPITRE XXIX + +LE CAISSON + + +Je marchais, je courais dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, emporte +par la crainte d'arriver trop tard et un peu par la pente de la rue. +Je faisais passer et repasser devant mes yeux les tableaux qu'ils +venaient de voir. Je les resserrais en mon ame, je les resumais, je +les placais entre le point de vue et le point de distance. Je +commencai sur eux ce travail d'optique philosophique auquel je +soumets toute la vie. J'allais vite, ma tete et ma canne en avant. +Les verres de mon optique etaient arranges. Mon idee generale +enveloppait de toutes parts les objets que je venais de voir et que +j'y rangeais avec un ordre severe. Je construisais interieurement un +admirable systeme sur les voies de la Providence qui avait reserve un +poete pour un temps meilleur et avait voulu que sa mission sur la +terre fut entierement accomplie; que son coeur ne fut pas dechire par +la mort de l'une de ces faibles femmes, toutes deux enivrees de sa +poesie, eclairees de sa lumiere, animees par son souffle, emues par +sa voix, dominees par son regard, et dont l'une etait aimee, dont +l'autre le serait peut-etre un jour. Je sentais que c'etait beaucoup +d'avoir gagne une journee dans ces temps de meurtre, et je calculais +les chances du renversement du triumvirat et du comite de salut +public. Je lui comptais peu de jours de vie; et je pensais bien +pouvoir faire durer mes trois chers prisonniers plus que cette bande +gouvernante. De quoi s'agissait-il? De les faire oublier. Nous +etions au 5 thermidor. Je reussirais bien a occuper d'autre chose que +d'eux mon second malade, Robespierre, quand je devrais lui faire +croire qu'il etait plus mal encore, pour le ramener a lui-meme. Il +s'agissait, pour tout cela, d'arriver a temps. + +Je cherchais inutilement une voiture des yeux. + +Il y en avait peu dans les rues, cette annee-la. Malheur a qui eut +ose s'y faire rouler sur le pave brulant de l'an II de la republique! +Cependant j'entendis derriere moi le bruit de deux chevaux et de +quatre roues qui me suivaient et s'arreterent. Je me retournai, et je +vis planer au-dessus de ma tete la benigne figure de Blaireau. + +"O figure endormie, figure longue, figure simple, figure dandinante, +figure desoeuvree, figure jaune! que me veux-tu? m'ecriai-je. + +--Pardon si je vous derange, me dit-il en ricanant, mais j'ai la un +petit papier pour vous. C'est la citoyenne Rose qui l'a trouve, comme +ca, sous son pied." + +Et il s'amusait, en parlant, a frotter son grand soulier dans le +ruisseau. + +Je pris le papier avec humeur, et je lus avec joie et avec +l'epouvante si grande du danger passe: + +"Suite: + +"C.-L.-S. Soyecourt, agee de trente ans, nee a Paris, ex-baronne, +veuve d'Inisdal, rue du Petit-Vaugirard. + +"F.-C.-L. Maille, age de dix-sept ans, fils de l'ex-vicomte. + +"Andre Chenier, age de trente et un ans, ne a Constantinople, homme +de lettres, rue de Clery. + +"Crequy de Montmorency, age de soixante ans, ne a Chitzlembert, en +Allemagne, ex-noble. + +"M. Berenger, agee de vingt-quatre ans, femme Beauvilliers-Saint- +Aignan, rue de Grenelle-Saint-Germain. + +"L.-J. Dervilly, quarante-trois ans, epicier, rue Mouffetard. + +"F. Coigny, seize ans et huit mois, fille de l'ex-noble du nom, rue +de l'Universite. + +"C-J. Dorival, ex-ermite." + +Et vingt autres noms encore. Je ne continuai pas: c'etait le reste +de la liste, c'etait la liste perdue, la liste que l'imbecile +commissaire avait cherchee dans son chapeau d'ivrogne. + +Je la dechirai, je la broyai, je la mis en mille pieces entre mes +doigts, et je mangeai les pieces entre mes dents. Ensuite, regardant +mon grand canonnier, je lui serrai la main avec... oui, ma foi, je +puis le dire, oui, vraiment, avec... attendrissement. + +--Bah! dit Stello en se frottant les yeux. + +--Oui, avec attendrissement. Et lui, il se grattait la tete comme +un grand niais desoeuvre, et me dit en ayant l'air de s'eveiller: + +"C'est drole! il parait que l'huissier, le grand pale, s'est fache +contre le commissaire, le gros rouge, et l'a mis dans sa charrette a +la place des autres detenus. C'est drole! + +--Un mort supplementaire! c'est juste, dis-je. Ou vas-tu? + +--Ah! je conduis ce caisson-la au Champ de Mars. + +--Tu me meneras bien, dis-je, rue Saint-Honore? + +--Ah! mon Dieu! montez! Qu'est-ce que ca me fait? Aujourd'hui +le roi n'est pas... + +C'etait son mot; mais il ne l'acheva pas et se mordit la bouche. + +Le soldat du train attendait son camarade. Le camarade Blaireau +retourna, en boitant, au caisson, en ota la poussiere avec la manche +de son habit, commenca par monter et se placer dessus a cheval, me +tendit la main, me mit derriere lui en croupe sur le caisson, et nous +partimes au galop. + +J'arrivai en dix minutes rue Saint-Honore, chez Robespierre, et je +ne comprends pas encore comment il s'est fait que je n'y sois pas +arrive ecartele. + + + + +CHAPITRE XXX + +LA MAISON DE M. DE ROBESPIERRE, AVOCAT AU PARLEMENT + + +Dans cette maison grise ou j'allais entrer, maison d'un menuisier +nomme Duplay, autant qu'il m'en souvient, maison tres simple +d'apparence, que l'ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps, +et qu'on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la +demeure du maitre passager de la France, si ce n'etait l'abandon meme +dans lequel elle semblait etre. Tous les volets en etaient fermes du +haut en bas. La porte cochere fermee, les persiennes de tous les +etages fermees. On n'entendait sortir aucune voix de cette maison. +Elle semblait aveugle et muette. + +Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours a +Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se +parlaient a l'oreille. De temps a autre, la porte s'ouvrait pour +laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent +femelle). Alors les groupes se separaient et les parleurs rentraient +vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au +pas devant la porte. On avait jete de la paille sur le pave. On eut +dit que la peste y etait. + +Aussitot que j'eus pose la main sur le marteau, la porte fut ouverte +et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne fut +retombe trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s'il n'etait +pas venu un vieillard de telle et telle facon, decrivant M. de +Chenier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une +promptitude de comedien. Il secoua la tete negativement. + +"Je n'ai pas vu ca", me dit-il. + +J'insistai; je lui dis: "Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont +venus ce matin."--Je le pressai, je l'interrogeai, je le retournai +en tous sens. + +"Je n'ai pas vu ca. + +Voila tout ce que j'en pus tirer. Un petit garcon deguenille se +cachait derriere lui, et s'amusait a jeter des cailloux sur mes bas +de soie. Je reconnus celui qu'on m'avait envoye a son air mechant. Je +montai chez l'incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs +etaient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans +trouver personne. Dans la quatrieme seulement, deux negres assis et +deux secretaires ecrivant eternellement sans lever la tete. Je jetai +un coup d'oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait la +terriblement de listes nominales. Cela me fit mal a la plante des +pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots. + +Je fus introduit en silence, apres avoir marche silencieusement sur +un tapis silencieux aussi, quoique fort use. + +La chambre etait eclairee par un jour blafard et triste. Elle +donnait sur la cour, et de grands rideaux d'un vert sombre en +attenuaient encore la lumiere, en assourdissaient l'air, en +epaississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frappe de +soleil, eclairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir +vert, devant un grand bureau d'acajou, mon second malade de la +journee etait assis, tenant un journal anglais d'une main, de l'autre +faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite +cuiller d'argent. + +Vous pouvez tres bien vous representer Robespierre. On voit beaucoup +d'hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractere de +visage n'apportait l'emotion avec sa presence. Il avait trente-cinq +ans, la figure ecrasee entre le front et le menton, comme si deux +mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce +visage etait d'une paleur de papier, mate et comme platree. La grele +de la petite verole y etait profondement empreinte. Le sang ni la +bile n'y circulaient. Ses yeux petits, mornes, eteints, ne +regardaient jamais en face, et un clignotement perpetuel et +deplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes +vertes ne les cachaient pas entierement. Sa bouche etait contractee +convulsivement par une sorte de grimace souriante, pincee et ridee, +qui le fit comparer par Mirabeau a un chat qui a bu du vinaigre. Sa +chevelure etait pimpante, pompeuse et pretentieuse. Ses doigts, ses +epaules, son cou, etaient continuellement et involontairement +crispes, secoues et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses +et irritees venaient le saisir. Il etait habille des le matin, et je +ne le surpris jamais en neglige. Ce jour-la, un habit de soie jaune +rayee de blanc, une veste a fleurs, un jabot, des bas de soie blancs, +des souliers a boucles, lui donnaient un air fort galant. + +Il se leva avec sa politesse accoutumee, et fit deux pas vers moi, +en otant ses lunettes vertes, qu'il posa gravement sur sa table. Il +me salua en homme comme il faut, s'assit encore et me tendit la main. + +Moi, je ne la pris pas comme d'un ami, mais comme d'un malade, et, +relevant ses manchettes, je lui tatai le pouls. + +"De la fievre, dis-je. + +--Cela n'est pas impossible" dit-il en pincant les levres. Et il se +leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme +et vif, en se frottant les mains; puis il dit: "Bah!" et il s'assit. + +"Mettez-vous la, dit-il, citoyen, et ecoutez cela. N'est-ce pas +etrange?" + +A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes. + +"N'est-ce pas singulier? qu'en pensez-vous? Ce petit duc d'York qui +me fait insulter dans ses papiers!" + +Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues +colonnes. + +"Voila une fausse colere, me dis-je; mettons-nous en garde." + +Les tyrans, poursuivit-il d'une voix aigre et criarde, les tyrans ne +peuvent supposer la liberte nulle part. C'est une chose humiliante +pour l'humanite. Voyez cette expression repetee a chaque page. Quelle +affectation!" + +Et il jeta devant moi la gazette. + +"Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indique, voyez: +Robespierre's army. Robespierre's troops! Comme si j'avais des armees! +comme si j'etais roi, moi! comme si la France etait Robespierre! comme +si tout venait de moi et retournait a moi! Les troupes de Robespierre! +Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?" + +Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes +vertes pour m'observer en dessous: + +"J'espere qu'ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions? +Vous ne les avez jamais entendues, n'est-ce pas?--Cela se dit-il dans +la rue?--Non! c'est Pitt lui-meme qui dicte cette opinion injurieuse +pour moi!--Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les +contre-revolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hebertistes +qui restent encore a la Convention; les fripons comme l'Hermina, que +je denoncerai a la tribune; des valets de Georges d'Angleterre, des +conspirateurs qui veulent me faire hair par le peuple, parce qu'ils +savent la purete de mon civisme et que je denonce leurs vices tous les +jours; des Verres, des Catilina, qui n'ont cesse d'attaquer le gouver- +nement republicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.--Ces animaux +immondes qu'on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre +une couronne sur la tete! Est-ce pour qu'elle tombe comme la leur un +jour? Il est dur qu'ils soient obeis ici par de faux republicains, par +des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.--Il y a six semaines +que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au +Comite de salut public. Ou donc est ma dictature? N'importe! La +coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop +incommode et trop integre. Cette coalition a commence des le moment de +la naissance du gouvernement. Elle reunit tous les fripons et les +scelerats. Elle a ose faire publier dans les rues que j'etais arrete. +Tue! oui; mais arrete? je ne le serai pas.--Cette coalition a dit +toutes les absurdites; que Saint-Just voulait sauver l'aristocratie, +parce qu'il est ne noble.--Eh! qu'importe comment il est ne, s'il vit +et meurt avec les bons principes? N'est-ce pas lui qui a propose et +fait passer a la Convention le decret du bannissement des ex-nobles, +en les declarant ennemis irreconciliables de la Revolution? Cette +coalition a voulu ridiculiser la fete de l'etre supreme et l'histoire +de Catherine Theos; cette coalition contre moi seul m'accuse de toutes +les morts, ressuscite tous les stratagemes des Brissotins: ce que j'ai +dit le jour de la fete valait cependant mieux que les doctrines de +Chaumette et de Fouche, n'est-ce pas? + +Je fis un signe de tete; il continua. + +"Je veux, moi, qu'on ote des tombeaux leur maxime impie que la mort +est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de +l'immortalite." + +Je vis dans ces phrases le prelude d'un discours prochain. Il en +essayait les accords sur moi dans la conversation, a la facon de bien +des discoureurs de ma connaissance. + +Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaca sur son +bureau avec un air d'orateur a la tribune; et, comme je n'avais pas +repondu a son idee, il y revint par un autre chemin, parce qu'il lui +fallait absolument reponse et flatterie. + +"Je sais que vous etes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien +des choses des hommes d'autrefois. Mais vous etes pur, c'est beaucoup. +Je suis bien sur au moins que vous n'aimeriez pas plus que moi le +Despotisme militaire; et, si l'on ne m'ecoute pas, vous le verrez +arriver: il prendra les renes de la Revolution si je les laisse +flotter, et renversera la representation avilie. + +--Ceci me parait tres juste, citoyen", repondis-je. En effet, ce +n'etait pas si mal, et c'etait prophetique. + +Il fit encore son sourire de chat. + +"Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme, a moi, j'en suis sur, +hein?" + +Je dis en grimacant aussi: "Eh!... mais!..." avec tout le vague qu'on +peut mettre dans ces mots flottants. + +"Ce serait, continua-t-il, celui d'un citoyen, d'un homme votre egal, +qui y serait arrive par la route de la vertu, et n'a jamais eu qu'une +crainte, celle d'etre souille par le voisinage impur des hommes pervers +qui s'introduisent parmi les sinceres amis de l'humanite." + +Il caressait de la langue et des levres cette jolie petite longue +phrase comme un miel delicieux. + +"Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins a present, n'est-ce +pas? On ne vous coudoie guere." + +Il se pinca les levres, et placa ses lunettes vertes droit sur les +yeux pour cacher le regard. + +"Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps. +Mais je n'en suis pas moins calomnie." + +Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un +papier. J'ai appris cinq jours apres que ce papier etait une liste de +guillotine, et ce quelque chose... mon nom. + +Il sourit, et se pencha en arriere. + +"Helas! oui, calomnie, poursuivit-il car, a parler sans plaisanterie, +je n'aime que l'egalite, comme vous le savez, et vous devez le voir +plus que jamais a l'indignation que m'inspirent ces papiers emanes +des arsenaux de la tyrannie." + +Il froissa et foula avec un air tragique ces grands journaux anglais; +mais je remarquai bien qu'il se gardait de les dechirer. + +"Ah! Maximilien, me dis-je, tu les reliras seul plus d'une fois, et +tu baiseras ardemment ces mots superbes et magiques pour toi: les +troupes de Robespierre!" + +Apres sa petite comedie et la mienne, il se leva et marcha dans sa +chambre en agitant convulsivement ses doigts, ses epaules et son cou. + +Je me levai et marchai a cote de lui. + +"Je voudrais vous donner ceci a lire avant de vous parler de ma +sante, dit-il, et en causer avec vous. Vous connaissez mon amitie +pour l'auteur. C'est un projet de Saint-Just. Vous verrez. Je +l'attends ce matin; nous en causerons. Il doit etre arrive a Paris a +present, ajouta-t-il en tirant sa montre; je vais le savoir. Asseyez- +vous, et lisez ceci. Je reviendrai." + +Il me donna un gros cahier charge d'une ecriture hardie et hatee, et +sortit brusquement, comme s'il se fut enfui. Je tenais le cahier, +mais je regardais la porte par laquelle il etait sorti, et je +reflechissais a lui. Je le connaissais de longue date. Aujourd'hui je +le voyais etrangement inquiet. Il allait entreprendre quelque chose +ou craignait quelque entreprise. J'entrevis, dans la chambre ou il +passait, des figures d'agents secrets que j 'avais vues plusieurs +fois a ma suite, et je remarquai un bruit de pas comme de gens qui +montaient et descendaient sans cesse depuis mon arrivee. Les voix +etaient tres basses. J'essayai d'entendre, mais vainement, et je +renoncai a ecouter. J'avoue que j'etais plus pres de la crainte que +de la confiance. Je voulus sortir de la chambre par ou j'etais entre; +mais, soit meprise, soit precaution, on avait ferme la porte sur moi: +j'etais enferme. + +Quand une chose est decidee, je n'y pense plus. Je m'assis, et je +parcourus ce brouillon avec lequel Robespierre m'avait laisse en tete +a tete. + + + + +CHAPITRE XXXI + +UN LEGISLATEUR + + +Ce n'etait rien moins, monsieur, que des institutions immuables, +eternelles, qu'il s'agissait de donner a la France, et lestement +preparees pour elle par le citoyen Saint-Just, age de vingt-six ans. + +Je lus d'abord avec distraction; puis les idees me monterent aux +yeux, et je fus stupefait de ce que je voyais. + +"O naif massacreur! o candide bourreau! m'ecriai-je involontairement, +que tu es un charmant enfant! Eh! d'ou viens-tu, beau berger? serait-ce +pas de l'Arcadie? de quels rochers descendent tes chevres, o Alexis?" + +Et en parlant ainsi je lisais: + +"On laisse les enfants a la nature. + +"Les enfants sont vetus de toile en toutes les saisons. + +"Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, +de legumes et de laitage. + +"Les hommes qui auront vecu sans reproche porteront une echarpe +blanche a soixante ans. + +"L'homme et la femme qui s'aiment sont epoux. + +"S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement +secret. + +"Tout homme age de vingt et un ans est tenu de declarer dans le +temple quels sont ses amis. + +"Les amis porteront le deuil l'un de l'autre. + +"Les amis creusent la tombe l'un de l'autre. + +"Les amis sont places les uns pres des autres dans les combats. + +"Celui qui dit qu'il ne croit pas a l'amitie, ou qui n'a pas d'ami, +est banni. + +"Un homme convaincu d'ingratitude est banni." + +"Quelles emigrations!" dis-je. + +"Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. + +"Les meurtriers sont vetus de noir toute leur vie, et seront mis a +mort s'ils quittent cet habit." + +"Ame innocente et douce, m'ecriai-je, que nous sommes ingrats de +t'accuser! Tes pensees sont pures comme une goutte de rosee sur une +feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretees +d'hommes que tu envoies au couteau chaque jour a la meme heure! Et +tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu +ecris seulement leurs noms sur du papier!--moins que cela tu vois +une liste, et tu signes!--moins que cela encore tu ne la lis pas, +et tu signes!" + +Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez, +en parcourant ces institutions dites republicaines, et que vous +pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l'age d'or, auxquelles +ce beat cruel voulait ployer de force notre age d'airain. Robe +d'enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et +vieillie. Pour l'y fourrer, il coupait la tete et les bras. + +Lisez cela, vous le pourrez plus a votre aise que je ne le pouvais +dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre +habituelle pitie, que ce jeune homme etait a plaindre, en verite vous +me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus +grande des infortunes. + +Helas il y a des folies sombres et serieuses, qui ne jettent les +hommes dans aucun discours insense, qui ne les sortent guere du ton +accoutume du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et +precise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal. Ces folies +sont froides, ces folies sont posees et reflechies. Elles singent le +sens commun a s'y meprendre, elles effrayent et imposent, elles ne +sont pas facilement decouvertes, leur masque est epais, mais elles +sont. + +Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit deplacement +imprevu dans la position d'un reveur trop precoce. + +Prenez au hasard, au fond d'un college, quelque grand jeune homme de +dix-huit a dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses +Romains delayes dans de vieilles phrases, tout roide de son droit +ancien et de son droit moderne, ne connaissant du monde actuel et de +ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs, bien irrite de voir +passer des voitures ou il ne monte pas, meprisant les femmes parce +qu'il ne connait que les plus viles, et confondant les faiblesses de +l'amour tendre et elegant avec les devergondages crapuleux de la rue; +jugeant tout un corps d'apres un membre, tout un sexe d'apres un +etre, et s'etudiant a former dans sa tete quelque synthese +universelle bonne a faire de lui un sage profond pour toute sa vie; +prenez-le dans ce moment, et faites-lui cadeau d'une petite +guillotine en lui disant: + +"Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez +obeir de toute la nation; il ne s'agit que de tirer cela et de +pousser ceci. C'est bien simple." + +Apres avoir un peu reflechi, il prendra d'une main son papier +d'ecolier et de l'autre le joujou; et voyant qu'en effet on a peur, +il tirera et poussera jusqu'a ce qu'on l'ecrase lui et sa mecanique. + +Et a peine s'il sera un mechant homme.--Non; il sera meme, a la +rigueur, un homme vertueux. Mais c'est qu'il aura tant lu dans de +beaux livres: juste severite; salutaire massacre; et de vos plus +chers parents saintement homicides, et perisse l'univers plutot qu'un +principe! et surtout: la vertu expiatrice de l'effusion du sang; +idee monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui +et, tout en repetant a lui-meme: Justum et tenacem propositi virum, +il arrive a l'impassibilite des douleurs d'autrui, il prend cette +impassibilite pour grandeur et courage, et... il execute. + +Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l'aura +mis en haut et lui aura trop tot donne cette chose fatale entre +toutes: LE POUVOIR. + + + + +CHAPITRE XXXII + +SUR LA SUBSTITUTION DES SOUFFRANCES EXPIATOIRES + + +Ici le Docteur-Noir s'interrompit, et reprit apres un moment de +stupeur et de reflexion: + +--Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout a coup arrete, +monsieur, et me force de contempler avec effroi deux pensees extremes +qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas. + +En ce temps-la meme dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just +(car il etait, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et +ecrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la +Revolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis +pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstine, +impitoyable, audacieux et subtil, arme comme le sphinx, jusqu'aux +ongles et jusqu'aux dents, de sophismes metaphysiques et enigmatiques, +cuirasse de dogmes de fer, empanache d'oracles nebuleux et foudroyants; +cet autre Esprit grondait comme un orage prophetique et menacant, et +tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre. + +Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, devine phase +par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le +principe generateur des constitutions, sur le Pape, sur les decrets +de l'injustice divine et sur l'inquisition; voulant demontrer, +sonder, devoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il +donnait (probleme eternel!) a l'Autorite de l'homme sur l'homme, +voici en substance ce qu'il ecrivait: + +La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.--Le sang est un +fluide vivant. Le ciel ne peut etre apaise que par le sang. +--L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que +les dieux accouraient partout ou le sang coulait sur les autels; les +premiers docteurs chretiens crurent que les anges accouraient partout +ou coulait le sang de la veritable victime.--L'effusion du sang est +expiatrice. Ces verites sont innees.--La Croix atteste le SALUT PAR +LE SANG. + +Et, depuis, Origene a dit justement qu'il y avait deux Redemptions: +celle du Christ qui racheta l'univers, et les Redemptions diminuees, +qui rachetent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de +quelques hommes pour tous se perpetuera jusqu'a la fin du monde. Et +les nations pourront se racheter eternellement par la substitution +des souffrances expiatoires. + +C'etait ainsi qu'un homme doue des plus hardies et des plus +trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fascine +l'Europe, etait arrive a rattacher au pied meme de la Croix le +premier anneau d'une chaine effrayante et interminable de sophismes +ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et +qu'il avait fini peut-etre par regarder du fond du coeur comme les +rayons d'une sainte verite. C'etait a genoux sans doute et en se +frappant la poitrine qu'il s'ecriait: + +"La terre, continuellement imbibee de sang, n'est qu'un autel +immense ou tout ce qui vit doit etre immole sans fin jusqu'a +l'extinction du mal!--Le bourreau est la pierre angulaire de la +societe: sa mission est sacree.--L'inquisition est bonne, douce et +conservatrice. + +"La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui +excommunie les heretiques et les appelants aux futurs conciles. Eh! +pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit! + +"Le sentiment de la terreur d'une puissance irritee a toujours +subsiste. + +"La guerre est divine: elle doit regner eternellement pour purger le +monde.--Les races sauvages sont devouees et frappees d'anatheme. +J'ignore leur crime, o Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses +et insensees, elles sont criminelles et justement punies de quelque +faute d'un ancien chef. Les Europeens, au siecle de Colomb, eurent +raison de ne pas les compter dans l'espece humaine comme leurs +semblables. + +"La Terre est un autel qui doit etre eternellement imbibe de sang." + +O Pieux Impie! qu'avez-vous fait? + +Jusqu'a cet Esprit falsificateur, l'idee de la Redemption de la race +coupable s'etait arretee au Calvaire. La, Dieu immole par Dieu avait +lui-meme crie: Tout est consomme. + +N'etait-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine? + +Non.--L'orgueil humain sera eternellement tourmente du desir de +trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est +dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce +probleme, et s'y viendront bruler les ailes. Qu'ils soient tous +absous, excepte ceux qui osent toucher a la vie! la vie, le feu +sacre, le feu trois fois saint, que le Createur lui seul a le droit +de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste +meme a la justice! + +Non.--Il a fallu a l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un +alchimiste patient, sur la poussiere des premiers livres, sur les +cendres des premiers docteurs, sur la poudre des buchers indiens et +des repas anthropophages, pour en faire sortir l'etincelle incendiaire +de la fatale idee.--Il lui a fallu trouver et ecrire en relief les +paroles de cet Origene, qui fut un Abeilard volontaire: premiere +immolation et premier sophisme, dont il crut decouvrir aussi le +principe dans l'Evangile; cet obscur et paradoxal Origene, docteur en +l'an 190 de J.-C., dont les principes a demi platoniciens furent loues +depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint +Chrysostome), et condamnes par trois saints, un empereur et un pape +(parmi eux saint Jerome et Justinien).--Il a fallu que le cerveau de +l'un des derniers catholiques fouillat bien avant dans le crane de +l'un des premiers chretiens pour en tirer cette fatale theorie de la +reversibilite et du salut par le sang. Et cela pour replatrer l'edifice +demantele de l'Eglise romaine et l'organisation demembree du moyen age! +Et cela tandis que l'inutilite du sang pour la fondation des systemes +et des pouvoirs se demontrait tous les jours en place publique de Paris! +Et cela tandis qu'avec les memes axiomes quelques scelerats, lui-meme +l'ecrivait, renversaient quelques scelerats en disant aussi: l'Eternel, +la Vertu, la Terreur! + +Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorites, et dites-moi +laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang! + +Et prevoyait-il, le prophete orthodoxe, que de son temps meme +croitrait et se multiplierait a l'infini la monstrueuse famille de +ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il +s'en trouverait dont le cri serait celui-ci: + +"Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est +pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des +devouements volontaires et tres rares. L'innocent immole pour le +coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immole +par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien." + +Entendez-vous le cri de la bete carnassiere, sous la voix de l'homme? +--Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposes, +ces purs ideologues sont arrives d'en bas et d'en haut a un meme +point ou ils se touchent: a l'echafaud? Voyez-vous comme ils +honorent et caressent le Meurtre?--Que le Meurtre est beau, que le +Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien +interprete! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien +faites et quelque peu meublees de paroles impudentes et d'arguties +philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues +parleuses que sur celles qui lechent le sang? Pour moi je ne le sais +pas. + +Demandez-le (si cela s'evoque) aux massacreurs de tous les temps. +Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons, +venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et +tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthelemy jusqu'aux +septembrisades, de Jacques Clement et de Ravaillac a Louvel, de des +Adrets et Montluc a Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des +amis, mais je n'en serai pas. + +Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant +et reprit... + +--Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre +en pitie. + +Dans cette violente passion de tout rattacher, a tout prix, a une +cause, a une synthese, de laquelle on descend a tout, et par laquelle +tout s'explique, je vois encore l'extreme faiblesse des hommes qui, +pareils a des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis +de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abime que ni Dieu +createur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connaitre. Ainsi je +trouve que ceux-la memes qui se croient les plus forts, en +construisant le plus de systemes, sont les plus faibles et les plus +effrayes de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce +qu'elle s'arrete a des effets certains, et ne contemple qu'a travers +l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour +toujours incertaine. + +Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits +justes, les seuls dignes d'estime, ont puise et puiseront jamais les +idees durables, les idees qui frappent par le sentiment de bien-etre +que donne la rare et pure presence du vrai. + +L'Analyse est la destinee de l'eternelle ignorante, l'Ame humaine. + +L'Analyse est une sonde. Jetee profondement dans l'Ocean, elle +epouvante et desespere le Faible; mais elle rassure et conduit le +Fort, qui la tient fermement en main. + +Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux, +comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses meditations +interieures, reprit ainsi le fil de son recit: + + + + +CHAPITRE XXXIII + +LA PROMENADE CROISEE + + +J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saint-Just, au point +d'oublier totalement le lieu ou j'etais. Je me plongeai avec delices +dans une distraction complete, ayant des longtemps fait l'abnegation +totale d'une vie qui fut toujours triste. Tout a coup la porte par +laquelle j'etais entre s'ouvrit encore. Un homme de trente ans +environ, d'une belle figure, d'une taille haute, l'air militaire et +orgueilleux, entra sans beaucoup de ceremonie. Ses bottes a +l'ecuyere, ses eperons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa +cravate noire denouee, l'auraient fait prendre pour un jeune general. + +"Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant +de s'adresser au negre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que +c'est l'auteur de Caius Gracchus et de Timoleon." + +Le negre sortit, ne repondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien +officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra +jusqu'a la cheminee en frappant du talon. + +"Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espere +que, comme representant, le citoyen Robespierre me recevra bientot et +m'expediera avant les autres. Je n'ai qu'un mot a lui dire, moi." + +Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. "Je ne suis +pas un solliciteur, moi.--Moi, je dis tout haut ce que je pense, et, +sous le regime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n'ai pas +fait mystere de mes opinions, moi." + +Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de +surprise qui lui en donna un peu a lui-meme. + +"Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me deranger, que vous vinssiez +ainsi pour votre plaisir." + +Il quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un +fauteuil pres de moi: + +"Ah ca! franchement, me dit-il a voix basse, etes-vous appele comme +je le suis, je ne sais pourquoi?" + +Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c'est +que le tutoiement etait une sorte de langage de comedie qu'on +recitait comme un role, et que l'on quittait pour parler serieusement. + +"Oui, lui dis-je, je suis appele, mais comme les medecins le sont +souvent cela m'inquiete peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en +appuyant sur ces derniers mots. + +--Ah! pour vous!" me dit-il en epoussetant ses bottes avec sa +cravache. + +Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de +mauvaise humeur. + +Il revint. + +"Savez-vous s'il est en affaire? me dit-il. + +--Je le suppose, repondis-je, citoyen Chenier." + +Il me prit la main impetueusement. + +"Ca, me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que +l'on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi." + +J'etais sur les epines; je sentais qu'on allait entrer, que peut- +etre on voyait, que certainement on ecoutait. La Terreur etait dans +l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et +marchai, pour qu'au moins on entendit de longs silences, et que la +conversation ne parut pas suivie. Il me comprit et marcha dans la +chambre dans le sens oppose. Nous allions d'un pas mesure, comme deux +soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux +l'un de l'autre, l'air de reflechir en lui-meme, et disait un mot en +passant; l'autre repondait en passant. + +Je me frottai les mains. + +"Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et +allant de la porte a la cheminee, qu'on nous eut reunis a dessein." +Et tres haut: + +"Joli appartement!" + +Il revint de la cheminee a la porte, et, en me rencontrant au +milieu, dit: + +"Je le crois." Puis en levant la tete: "Cela donne sur la cour." + +Je passai. + +"J'ai vu votre pere et votre frere, ce matin" dis-je. Et en criant: +"Quel beau temps il fait!" + +Il repassa. + +"Je le savais; mon pere et moi nous ne nous voyons plus, et j'espere +qu'Andre ne sera pas longtemps la.--Un ciel magnifique." + +Je le croisai encore. + +"Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens." +Et avec enthousiasme: "C'est un beau sujet que Timoleon!" + +Il me croisa en revenant. + +"Et Barras, Collot-d'Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrere, Boissy- +d'Anglas...--J'aimais encore mieux mon Fenelon." + +Je hatai la marche. + +"Ceci peut durer encore quelques jours.--On dit les vers bien +beaux." Il vint a grands pas et me coudoya. + +"Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.--Je l'ai lu chez la +citoyenne Vestris." + +Cette fois, je lui serrai la main en traversant. + +"Gardez-vous de nommer votre frere, on n'y pense pas.--On dit le +denouement bien beau." + +A la derniere passe, il me reprit chaudement la main. + +"Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.--Il faut faire +le mort. Le 9, je l'irai delivrer de ma main.--Je crains qu'il ne +soit trop prevu." + +Ce fut la derniere traversee. On ouvrit; nous etions aux deux bouts +de la chambre. + + + + +CHAPITRE XXXIV + +UN PETIT DIVERTISSEMENT + + +Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vetu +d'une redingote poudreuse, pale et defait, arrivait a Paris. +Robespierre jeta sur nous deux un coup d'oeil rapide sous ses +lunettes, et la distance ou il nous vit l'un de l'autre me parut lui +plaire; il sourit en pincant les levres. + +"Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il. + +Nous nous saluames tous trois, Joseph Chenier froncant le sourcil, +Saint-Just avec un signe de tete brusque et hautain, moi gravement +comme un moine. + +Saint-Just s'assit a cote de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil +de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. +Je regardai les trois personnages tour a tour. Chenier se renversait +et se balancait avec un air de fierte, mais un peu d'embarras, sur sa +chaise, comme revant a mille choses etrangeres. Saint-Just, l'air +parfaitement calme, penchait sur l'epaule sa belle tete melancolique, +reguliere et douce, chargee de cheveux chatains flottants et boucles; +ses grands yeux s'elevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air +d'un jeune saint.--Les persecuteurs prennent souvent des manieres +de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois +souris qu'il aurait prises. + +"Voila, dit Robespierre d'un air de fete, notre ami Saint-Just qui +revient de l'armee. Il y a ecrase la trahison, il en fera autant ici. +C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chenier?" + +Et il le regarda de cote, comme pour jouir de sa contrainte. + +"Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chenier avec +humeur; si c'est pour affaire, depechons-nous, on m'attend a la +Convention. + +--Je voulais, dit Robespierre d'un air empese en me designant, te +faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'interet a +ta famille." + +J'etais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardames, et nous nous +revelames toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre +les chiens. + +"Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fenelon... + +--Ah! a propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chenier, +du succes de ton Timoleon dans les ci-devant salons ou tu en fais la +lecture.--Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il a Saint-Just avec ironie. + +Celui-ci sourit d'un air de mepris, et se mit a secouer la poussiere de +ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner repondre. + +"Bah! bah! dit Joseph Chenier en me regardant, c'est trop peu de chose +pour lui." + +Il voulait dire cela avec indifference, mais le sang d'auteur lui +monta aux joues. + + +Saint-Just, aussi parfaitement calme qu'a l'ordinaire, leva les yeux +sur Chenier, et le contempla comme avec admiration. + +"Un membre de la Convention qui s'amuse a cela en l'an II de la +Republique me parait un prodige, dit-il. + +--Ma foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit +Joseph Chenier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la +nation. + +Saint-Just haussa les epaules. + +Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit +d'un air pedant: + +"Tu sais, citoyen Chenier, mon opinion sur les ecrivains. Je +t'excepte, parce que je connais tes vertus republicaines; mais, en +general, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la +patrie. Il faut une volonte une. Nous en sommes la. Il la faut +republicaine, et pour cela il ne faut que des ecrivains republicains; +le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et +vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers interieurs. Il +faut que le peuple s'allie a la Convention et elle a lui; que les +sans-culottes soient payes et toleres, et restent dans les villes. +Qui s'oppose a mes vues? Les ecrivains, les faiseurs de vers qui +font du dedain rime, qui crient: O mon ame! fuyons dans les deserts; +ces gens-la decouragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne +sont pas utiles a la Republique comme des contre-revolutionnaires. + +--C'est bien severe, dit Marie-Joseph assez effraye, mais plus +pique encore. + +--Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton +mielleux et radouci; toi, tu as ete un guerrier, tu es legislateur, +et, quand tu ne sais que faire, Poete. + +--Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulierement vexe; je suis +au contraire ne Poete, et j'ai perdu mon temps a l'armee et a la +Convention." J'avoue que, malgre la gravite de la situation, je ne +pus m'empecher de sourire de son embarras. + +Son frere aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se +trompait un peu sur lui-meme; aussi l'Incorruptible, qui etait au +fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: "Allons! allons! +dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop +modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de +Roses pompon. + +--Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-la toi-meme autrefois, +citoyen! dit Chenier; j 'ai lu de toi des couplets fort agreables sur +une coupe et un festin. Il y avait + +O Dieux! que vois-je, mes amis? +Un crime trop notoire. +O malheur affreux! +O scandale honteux! +J'ose le dire a peine; +Pour vous j'en rougis, +Pour moi j'en gemis, +Ma coupe n'est pas pleine. + +"Et puis un certain madrigal ou il y avait: + +Garde toujours ta modestie; +Sur le pouvoir de tes appas +Demeure toujours alarmee: +Tu n'en seras que mieux aimee +Si tu crains de ne l'etre pas. + +"C'etait joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de +mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un eloge de Gresset, ou il y +avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entiere: + +"Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au merite de badiner et +d'ecrire avec grace; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement, +et vous connaitrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la +langue francaise subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs. +Grace au pouvoir du genie, les aventures d'un perroquet occuperont +encore nos derniers neveux. Une foule de heros est restee plongee +dans un eternel oubli, parce qu'elle n'a point trouve une plume digne +de celebrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire +passera a la posterite la plus reculee! O Gresset! tu fus le plus +grand des poetes!--repandons des fleurs, etc., etc., etc." + +"C'etait fort agreable. + +"J'ai encore cela chez moi, imprime sous le nom de M. de +Robespierre, avocat en parlement." + +L'homme n'etait pas commode a persifler. Il fit de sa face de chat +une face de tigre, et crispa les ongles. + +Saint-Just, ennuye, et voulant l'interrompre, lui prit le bras. + +"A quelle heure t'attend-on aux Jacobins? + +--Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m'amuse." + + +Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents. + +"J'attends quelqu'un, ajouta-t-il.--Mais toi, Saint-Just, que fais-tu +des Poetes? + +--Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixieme chapitre de mes +institutions. + +--Eh bien! qu'y font-ils?" + +Saint-Just fit une moue de mepris, et regarda autour de lui a ses +pieds, comme s'il eut cherche une epingle perdue sur le tapis. + +"Mais... dit-il, des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de +chaque mois, en l'honneur de l'Eternel et des bons citoyens, comme le +voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils celebreront la nature et le +peuple; en Floreal, l'amour et les epoux; en Prairial, la victoire; +en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le +bonheur; en Vendemiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'ame +immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivose, la patrie; en +Pluviose, le travail, et en Ventose, les amis." + +Robespierre applaudit. + +"C'est parfaitement regle, dit-il. + +--Et: l'inspiration ou la mort", dit Joseph Chenier en riant. + +Saint-Just se leva gravement. + +"Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les +enflamment pas! Il n'y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur." + +Ensuite il baissa la tete, et demeura tranquillement le dos a la +cheminee, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il +savait toutes choses. Son calme etait parfait, sa voix inalterable et +sa physionomie candide, extatique et reguliere. + +"Voila l'homme que j'appellerais un Poete, dit Robespierre en le +montrant, il voit en grand, lui; il ne s'amuse pas a des formes de +style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des eclairs dans +les tenebres de l'avenir, et il sent que la destinee des hommes +secondaires qui s'occupent du detail des idees est de mettre en +oeuvre les notres; que nulle race n'est plus dangereuse pour la +liberte, plus ennemie de l'egalite, que celle des aristocrates de +l'intelligence, dont les reputations isolees exercent une influence +partielle, dangereuse, et contraire a l'unite qui doit tout regir." + +Apres sa phrase, il nous regarda.--Nous nous regardions.--Nous +etions stupefaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces +opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours +les pouvoirs qui s'acquierent par l'action et le mouvement, pour +tacher de dompter ces puissances mysterieuses et independantes qui ne +se forment que par la meditation qui produit leurs oeuvres, et +l'admiration qu'elles excitent. + +Les parvenus, favoris de la fortune, seront eternellement irrites, +comme Aman, contre ces severes Mardochees qui viennent s'asseoir, +couverts de cendre, sur les degres de leurs palais, refusant seuls de +les adorer, et les forcant parfois de descendre de leur cheval et de +tenir en main la bride du leur. + +Joseph Chenier ne savait comment revenir de l'etonnement ou il etait +d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractere emporte de sa +famille prit le dessus. + +"Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des poetes a qui il ne +manquait pour l'etre qu'une chose, c'etait la poesie." + +Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal, +comme n'ayant pas entendu. + +Saint-Just, qui etait au fond assez naif et tout d'une piece comme +un ecolier non degrossi, prit la chose au serieux, et il se mit a +parler de lui meme avec une satisfaction sans bornes et une innocence +qui m'affligeait pour lui: + +"Le citoyen Chenier a raison, dit-il en regardant fixement le mur +devant lui, sans voir autre chose que son idee: je sens bien que +j'etais poete, moi, quand j'ai dit: + +"Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.--Et--Les +circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le +tombeau.--Et--Je meprise la poussiere qui me compose, et qui vous +parle.--Et--La societe n'est pas l'ouvrage de l'homme.--Et--Le bien +meme est souvent un moyen d'intrigue; soyons ingrats si nous voulons +sauver la patrie. + +--Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins +spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la poesie." + +Saint-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur. + +Nous nous tumes tous quatre. + +La conversation en etait arrivee a ce point ou l'on ne pouvait plus +ajouter un mot qui ne fut un coup, et Marie-Joseph et moi n'etions +pas les plus accoutumes a frapper. + +Nous sortimes d'embarras d'une maniere imprevue, car tout a coup +Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna +vivement. Un negre entra et introduisit un homme age, qui, a peine +laisse dans la chambre, resta saisi d'etonnement et d'effroi. + +"Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je +vous ai prepare a tous une petite entrevue." + +C'etait M. de Chenier en presence de son fils. Je fremis de tout mon +corps. Le pere recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda. +Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner. + +Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dependait +de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire +parler. Nous attendimes, comme on attend un coup de hache. + +Il s'avanca avec dignite vers son fils. + +"Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous +fais l'honneur de croire que vous venez pour le meme motif que moi." + +Ce Marie-Joseph Chenier, si hautain, si grand, si fort, si farouche, +etait ploye en deux par la contrainte et la douleur. + +"Mon pere, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu! +mon pere, avez-vous bien reflechi a ce que vous allez dire?" + +Le pere ouvrit la bouche, le fils se hata de parler haut pour +etouffer sa voix. + +"Je sais... je devine... a peu pres... a peu de chose pres +l'affaire..." + +Et se tournant vers Robespierre en souriant: + +"Affaire bien legere, futile, en verite..." + +Et a son pere: + +"Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la +remettre entre les mains. Je suis depute... moi... Je sais... + +--Monsieur, je sais ce que vous etes, dit M. de Chenier... + +--Non, en verite, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien, +absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me +voir, mon pauvre pere! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans +la Republique. Je suis sur que ce qu'il vient de vous dire, il n'en +est pas meme bien certain." + +Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui. + +"C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-meme, puisque +vous ne le faites pas. + +--Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s'ecria Marie-Joseph au supplice. + +--Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre a Saint- +Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc +a crier tant? + +--J'ai, dit le vieux pere en s'avancant vers Robespierre, j'ai le +desespoir dans le coeur en voyant..." + +Je me levai pour l'arreter par le bras. + +"Citoyen, dit Joseph Chenier a Robespierre, permets-moi de te parler +en particulier, ou d'emmener mon pere d'ici un moment. Je le crois +malade et un peu trouble. + +--Impie, dit le vieillard, veux-tu etre aussi mauvais fils que +mauvais...? + +--Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il etait inutile de me +consulter ce matin. + +--Non, non! dit Robespierre avec sa voix aigue et son incroyable +sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton pere me quitte, +Chenier! Je lui ai donne audience; il faut bien que j'ecoute. + +--Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille?--Que crains-tu donc +qu'il m'apprenne?--Ne sais-je pas a peu pres tout ce qui se passe, +et meme tes ordonnances du matin, docteur? + +--C'est fini!" dis-je en retombant accable sur ma chaise. + +Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avanca hardiment et se placa +de force entre son pere et Robespierre. + +"Apres tout, dit-il a celui-ci, nous sommes egaux, nous sommes +freres, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des +choses que tout autre qu'un representant a la Convention nationale +n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas?--Eh bien, je te dis +que mon bon pere que voici, mon bon vieux pere, qui me deteste a +present, parce que je suis depute, va te conter quelque affaire de + +famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen +Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches +seul; toutes ces choses d'interieur, ces petites brouilleries, tu les +ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper." + +Et il le pressait par les deux mains. + +"Non, je ne veux pas absolument que tu l'ecoutes, vois-tu; je ne +veux pas." Et, faisant le rieur: "Mais c'est que ce sont de vraies +niaiseries qu'il va te dire." + +Et en bavardant plus bas: + +"Quelque plainte de ma conduite passee, de vieilles, vieilles idees +monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. Ecoute, mon ami, toi, +notre grand citoyen, notre maitre!--oui, je le pense franchement, +notre maitre!--va, va a tes affaires, a l'Assemblee ou l'on t'ecoute; +--ou plutot, tiens, renvoie-nous.--Oui, tiens, franchement, mets-nous +a la porte nous sommes de trop.--Messieurs, nous sommes indiscrets, +partons." + +Il prenait son chapeau, pale et haletant, couvert de sueur, tremblant. + +"Allons, docteur; allons, mon pere, j'ai a vous parler. Nous sommes +indiscrets.--Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir! +de l'armee du Nord! N'est-il pas vrai, Saint-Just?" + +Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait +Robespierre par le bras, son pere par les epaules il etait fou. + +Robespierre se leva, et, avec un air de bonte perfide, tendit la +main au vieillard par-devant son fils.--Le pere crut tout sauve; +nous sentimes tout perdu. M. de Chenier s'attendrit de ce seul geste, +comme font les vieillards faibles. + +"Oh! vous etes bon! s'ecria-t-il. C'est un systeme que vous avez, +n'est-ce pas? c'est un systeme qui fait qu'on vous croit mauvais. +Rendez-moi mon fils aine, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je +vous en conjure; il est a Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des +deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et +il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est +point exagere du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur +de se compromettre, et ne vous a pas parle; mais moi, qui suis pere, +Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous +etes un homme comme il faut, il ne s'agit que de voir votre air et +vos manieres; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est- +ce pas?" + +Puis a son fils: + +"Ne me faites point de signes! ne m'interrompez pas! vous m'importunez! +laissez Monsieur agir selon son coeur il s'entend un peu mieux que vous +en gouvernement, peut-etre! Vous avez toujours ete jaloux d'Andre, des +votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas." + +Le malheureux frere! il n'aurait pas parle, il etait muet de douleur, +et moi aussi. + +"Ah! dit Robespierre en s'asseyant et otant ses lunettes paisiblement +et avec soulagement; voila donc leur grande affaire! Dis donc, Saint- +Just! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit +frere? Ces gens-la me croient fou, en verite. Seulement il est bien +vrai que je ne me serais pas occupe de lui d'ici a quelques jours. Eh +bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire +passer l'affaire de ton fils. + +--Voila! dis-je en etouffant. + +--Comment! passer? dit le pere interdit. + +--Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose, +passer au tribunal revolutionnaire, ou il pourra se defendre. + +--Et Andre? dit M. de Chenier. + +--Lui, repondit Saint-Just, a la Conciergerie. + +--Mais il n'y avait pas de mandat d'arret contre Andre! dit son pere. + +--Eh bien, il dira cela au tribunal, repondit Robespierre; tant mieux +pour lui." + +Et en parlant il ecrivait toujours. + +"Mais a quoi bon l'y envoyer? disait le pauvre vieillard. + +--Pour qu'il se justifie, repondait aussi froidement Robespierre, +ecrivant toujours. + +--Mais l'ecoutera-t-on?" dit Marie-Joseph. + +Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux +luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux. + +"Soupconnes-tu l'integrite du tribunal revolutionnaire?" dit-il. + +Marie-Joseph baissa la tete, et dit: "Non!" en soupirant +profondement. + +Saint-Just dit gravement: + +"Le tribunal absout quelquefois. + +--Quelquefois! dit le pere tremblant et debout. + +--Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommencant a ecrire, +sais-tu que c'est aussi un Poete, celui-la? Justement nous parlions +d'eux, et ils parlent de nous tiens, voila une gentillesse de sa facon. +C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just, +il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois. + +--Rien que cela!" dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne +reconnus que trop, et qu'il avait fait derober par ses merveilleux +espions. + +Tout a coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit: +"Deux heures!" + +Il nous salua, et courut a la porte de sa chambre par laquelle il +etait entre avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et a demi +dans l'autre appartement, ou j'apercus des hommes, et laissant sa +main sur la clef comme avec une sorte de crainte et pret a nous +fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme: + +"Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se +passe assez promptement." + +Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec +un sourire ineffable de douceur: + +"dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les +Poetes a composer des scenes de famille. + +--Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing +et en s'en allant par la porte opposee, qui, cette fois, s'ouvrit +d'elle-meme, je vais a la Convention avec Tallien! + +--Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec secheresse et orgueil. + +--Avec Saint-Just", ajouta Saint-Just d'une voix terrible. + +En suivant Marie-Joseph pour sortir de la taniere: + +"Reprenez votre second fils, dis-je au pere; car vous venez de tuer +l'aine." + +Et nous sortimes sans oser nous retourner pour le voir. + + + + +CHAPITRE XXXV + +UN SOIR D'ETE + + +Ma premiere action fut de cacher Joseph Chenier. Personne alors, +malgre la Terreur, ne refusait son toit a une tete menacee. Je +trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour Marie-Joseph. Il s'y +laissa conduire en pleurant comme un enfant. Cache le jour, il +courait la nuit chez tous les representants, ses amis, pour leur +donner du courage. Il etait navre de douleur, il ne parlait plus que +pour hater le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de +Couthon. Il ne vivait plus que de cette idee. Je m'y livrai comme +lui, comme lui je me cachai. J'etais partout, excepte chez moi. Quand +Joseph Chenier se rendait a la Convention, il entrait et sortait +entoure d'amis et de representants auxquels on n'osait toucher. Une +fois dehors, on le faisait disparaitre, et la troupe meme des espions +de Robespierre, la plus subtile volee de sauterelles qui jamais se +soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La +tete d'Andre Chenier dependait d'une question de temps. + +Il s'agissait de savoir ce qui murirait le plus vite, ou la colere +de Robespierre, ou la colere des conjures. Des la premiere nuit qui +suivit cette triste scene, du 5 au 6 Thermidor, nous visitames tous +ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu'a +Barras, depuis Lecointre jusqu'a Vadier. Nous les unissions +d'intention sans les rassembler.--Chacun etait decide, mais tous ne +l'etaient pas. + +Je revins triste. Voici le resultat de ce que j'ai vu: + +La Republique etait minee et contre-minee. La mine de Robespierre +partait de l'Hotel de Ville: la contre-mine de Tallien, des +Tuileries. Le jour ou les mineurs se rencontreraient serait le jour +de l'explosion. Mais il y avait unite du cote de Robespierre, +desunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos +efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la +nuit suivante, du 6 au 7, qu'a des conferences timides et partielles. +Les Jacobins etaient prets des longtemps. La Convention voulait +attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en etait la. + +Paris sentait la terre remuer sous lui. L'evenement futur se +respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les +places etaient encombrees de parleurs. Les portes etaient beantes. +Les fenetres questionnaient les rues. + +Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y etais montre. +On m'avait ferme la porte avec fureur, et presque arrete. J'avais +perdu la journee en recherches vaines. Vers six heures du soir, des +groupes couraient les places publiques. Des hommes agites jetaient +une nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait: "Les +Sections vont prendre les armes. On conspire a la Convention.--Les +Jacobins conspirent.-- + +La Commune suspend les decrets de la Convention. + +--Les canonniers viennent de passer." + +On criait: + +"Grande petition des Jacobins a la Convention en faveur du peuple." + +Quelquefois toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi, +comme balayee par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes +criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence +regnait pour un peu de temps, jusqu'a ce qu'un nouveau trouble vint +tout remuer. + +Le soleil etait voile comme par un commencement d'orage. La chaleur +etait etouffante. Je rodai autour de ma maison de la place de la +Revolution, et, pensant tout d'un coup qu'apres deux nuits ce serait +la qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai. +Toutes les portes etaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je +montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais laisse: mes +livres epars et un peu poudreux, mes fenetres ouvertes. Je me reposai +un moment pres de la fenetre qui donnait sur la place. + +Tout en reflechissant, je regardais d'en haut ces Tuileries +eternellement regnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et +la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres +des Champs-Elysees, tout blancs de poussiere; la place toute noire de +tetes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de +bois peint: la statue de la Liberte et la Guillotine. + +Cette soiree etait pesante. Plus le soleil se cachait derriere les +arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lancait +des rayons obliques et coupes sur les bonnets rouges et les chapeaux +noirs, lueurs tristes qui donnaient a cette foule agitee l'aspect +d'une mer sombre tachetee par des flaques de sang. Les voix confuses +n'arrivaient plus a la hauteur de mes fenetres les plus voisines du +toit que comme la voix des vagues de l'Ocean, et le roulement +lointain du tonnerre ajoutait a cette sombre illusion. Les murmures +prirent tout a coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les +tetes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais +apercevoir. Quelque chose qui venait de la excitait les cris et les +huees, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne +paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un desir invincible de voir +me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j'entendis sur +l'escalier une querelle qui me fit bientot fermer la porte. Des +hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, +leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la +maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'etait vrai, +qu'on avait tout retourne il y avait une heure. J'etais arrive a +temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprecations je +reconnus de quelle part etaient venus ces hommes. Force me fut de +retourner tristement a ma fenetre, prisonnier chez moi. + +Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit superieur +s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la +fusillade. Un flot immense de peuple arme de piques enfonca la vaste +mer du peuple desarme de la place, et je vis enfin la cause de ce +tumulte sinistre. + +C'etait une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargee +de quatre-vingts corps vivants. + +Ils etaient tous debout, presses l'un contre l'autre. Toutes les +tailles, tous les ages etaient lies en faisceau. Tous avaient la tete +decouverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des tetes sans +cheveux, de petites tetes blondes a hauteur de ceinture, des robes +blanches, des habits de paysans, d'officiers, de pretres, de +bourgeois; j'apercus meme deux femmes qui portaient leur enfant a la +mamelle et nourrissaient jusqu'a la fin, comme pour leguer a leurs +fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait +prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fournee. + +La charge etait si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la +trainer. D'ailleurs, et c'etait la cause du bruit, a chaque pas on +arretait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux +reculaient l'un sur l'autre, et la charrette etait comme assiegee. +Alors, par-dessus leurs gardes, les condamnes tendaient les bras a +leurs amis. + +On eut dit une nacelle surchargee qui va faire naufrage et que du +bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans- +Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et +refoulait le cortege avec toutes ses poitrines et toutes ses epaules; +et, interposant devant l'arret son tardif et terrible veto, il criait +d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait a la fois de la +Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et +des paves: + +"NON! NON! NON!" + +A chacune de ces grandes marees d'hommes, la charrette se balancait +sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle etait presque +soulevee avec toute sa charge. J'esperais toujours la voir verser. Le +coeur me battait violemment. J'etais tout entier hors de ma fenetre, +enivre, etourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. +J'avais toute l'ame et toute la vie dans les yeux. + +Dans l'exaltation ou m'elevait cette grande vue, il me semblait que +le ciel et la terre y etaient acteurs. De temps a autre venait du +nuage un petit eclair, comme un signal. La face noire des Tuileries +devenait rouge et sanglante, les deux grands carres d'arbres se +renversaient en arriere comme ayant horreur. Alors le peuple +gemissait; et, apres sa grande voix, celle du nuage reprenait et +roulait tristement. + +L'ombre commencait a s'etendre, celle de l'orage avant celle de la +nuit. Une poussiere seche volait au-dessus des tetes et cachait +souvent a mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher +ma vue de cette charrette ballottee. Je lui tendais les bras d'en +haut, je jetais des cris inentendus; j'invoquais le peuple! Je lui +disais "Courage!" et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas +quelque chose. + +Je m'ecriai: + +"Encore trois jours! encore trois jours! o Providence! o Destin! +o Puissances a jamais inconnues! o vous le Dieu! vous les Esprits! +vous les Maitres! les Eternels! si vous entendez, arretez-les pour +trois jours encore!" + +La charrette allait toujours pas a pas, lentement, heurtee, arretee, +mais, helas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle. +Entre la Guillotine et la Liberte, des baionnettes luisaient en +masse. La semblait etre le port ou la chaloupe etait attendue. Le +peuple, las du sang, le peuple irrite, murmurait davantage, mais il +agissait moins qu'en commencant. Je tremblai, mes dents se choquerent. + +Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le +detail, je pris une longue-vue. La charrette etait deja eloignee de +moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les +mains derriere le dos. Je ne sais si elles etaient attachees. Je ne +doutai pas que ce ne fut Andre Chenier. La voiture s'arreta encore. +On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les +planches de la Guillotine et arranger un panier. + +Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et +mes yeux. + +L'aspect general de la place changeait a mesure que la lutte +changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait +au peuple une defaite qu'il eprouvait. Les cris etaient moins furieux +et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empechait la +marche plus que jamais par le nombre plus que par la resistance. + +Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarques qui +dominaient de tout le corps les tetes de la multitude. J'aurais pu +les compter en ce moment. Les femmes m'etaient inconnues. J'y +distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais +d'y voir. Les hommes, je les ai vus a Saint-Lazare. Andre causait en +regardant le soleil couchant. Mon ame s'unit a la sienne; et tandis +que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses levres, ma bouche +disait tout haut ses derniers vers: + +Comme un dernier rayon, comme un dernier zephire +Anime la fin d'un beau jour, +Au pied de l'echafaud, j'essaie encore ma lyre. +Peut-etre est-ce bientot mon tour. + +Tout a coup un mouvement violent qu'il fit me forca de quitter ma +lunette et de regarder toute la place, ou je n'entendais plus de cris. + +Le mouvement de la multitude etait devenu retrograde tout a coup. + +Les quais, si remplis, si encombres, se vidaient. Les masses se +coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en +individus. Aux extremites de la place, on courait pour s'enfuir dans +une grande poussiere. Les femmes couvraient leurs tetes et leurs +enfants de leurs robes. La colere etait eteinte... Il pleuvait. + +Qui connait Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je +l'ai revu dans des circonstances graves et grandes. + +Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociferations, +succederent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, +de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongees, basses et +descendantes, exprimaient l'abandon de la resistance et gemissaient +sur leur faiblesse. La Nation, humiliee, ployait le dos et roulait +par troupeaux entre une fausse statue, une Liberte qui n'etait que +l'image d'une image, et un reel Echafaud teint de son meilleur sang. + +Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne +voulait rien empecher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer +etait calme, et leur hideuse barque arriva a bon port. La Guillotine +leva son bras. + +En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'etendue de +la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie etait le seul +qui se fit entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges +rayons d'eau s'etendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace. +Mes jambes tremblaient il me fut necessaire d'etre a genoux. + +La je regardais et j'ecoutais sans respirer. La pluie etait encore +assez transparente pour que ma lunette me fit apercevoir la couleur +du vetement qui s'elevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour +blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet +intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs +m'avertissait de les rouvrir. + +Trente-deux fois je baissai la tete ainsi, disant une priere +desesperee, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi +seul j'ai pu concevoir. + +Apres le trente-troisieme cri, je vis l'habit gris tout debout. +Cette fois je resolus d'honorer le courage de son genie en ayant le +courage de voir toute sa mort je me levai. + +La tete roula, et ce qu'il avait la s'enfuit avec le sang. + + + + +CHAPITRE XXXVI + +UN TOUR DE ROUE + + +Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout +a coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la +chambre de Stello: + +--Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma +chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les scelerats! +livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voila!"--Et +j'allongeais ma tete, comme la presentant au couteau. J'etais dans +le delire. + +Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier +que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente presence +m'arreta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayes de me voir, +se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou +que j'etais. Je m'arretai et je me demandai ou j'allais, et comment +cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je +redevins a l'instant maitre de moi; et, me repentant profondement +d'avoir ete assez insense pour esperer pendant un quart d'heure de ma +vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus +toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il etait +venu depuis le 5 thermidor tous les matins, a huit heures; il avait +brosse mes habits et dormi pres du poele. Ensuite, ne me voyant pas +venir, il etait parti sans questionner personne.--Je demandai aux +enfants ou etait leur pere. Il etait alle sur la place voir la +ceremonie. Moi, je l'avais trop bien vue. + +Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le desir violent +qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destinee, et +si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe general de Robespierre +a ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas ete surpris. + +La foule etait si grande encore et si attentive sur la place, que je +sortis, sans etre vu, par ma grande porte, ouverte et vide. La je me +mis a marcher, les yeux baisses, sans sentir la pluie. La nuit ne +tarda pas a venir. Je marchais toujours en pensant. Partout +j'entendais a mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain +de l'orage, le bruissement regulier de la pluie. Partout je croyais +voir la Statue et l'Echafaud se regardant tristement par-dessus les +tetes vivantes et les tetes coupees. J'avais la fievre. +Continuellement j'etais arrete dans les rues par des troupes qui +passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arretais, je +laissais passer, et mes yeux baisses ne pouvaient regarder que le +pave luisant, glissant et lave par la pluie. Je voyais mes pieds +marcher, et je ne savais pas ou ils allaient. Je reflechissais +sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et +j'agissais en insense. L'air avait ete rafraichi, la pluie avait +seche dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse apercu. Je +suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant +a marcher seul sans etre coudoye, et je ne pouvais y reussir. J'avais +du peuple a cote de moi, du peuple devant, du peuple derriere; du +peuple dans la tete, du peuple partout: c'etait insupportable. On me +croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arretais alors, et je +m'asseyais sur une borne ou une barriere: je continuais a reflechir. +Tous les traits du tableau me revenaient plus colores devant les +yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire, +le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se +regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me +heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans +etre importune; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais +voulu qu'elle s'occupat de moi pour etre delivre par l'exterieur de +l'interieur de moi-meme. La moitie de la nuit se passa ainsi dans un +vagabondage de fou. Enfin, comme je m'etais assis sur le parapet d'un +quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai +autour de moi et devant moi. J'etais devant l'Hotel de Ville; je le +reconnus a ce cadran lumineux, eteint depuis, rallume nouvellement +tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin a +une large lune de sang sur laquelle des heures magiques etaient +marquees. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rever. +Ce qui m'etonna surtout fut de voir reellement autour de moi une +quantite d'hommes assembles. Sur la Greve, sur les quais, partout on +allait sans savoir ou. Devant l'Hotel de Ville surtout on regardait +une grande fenetre eclairee. C'etait celle du Conseil de la Commune. +Sur les marches du vieux palais etait range un bataillon epais +d'hommes en bonnets rouges, armes de piques et chantant la +Marseillaise; le reste du peuple etait dans la stupeur et parlait +a voix basse. + +Je pris la sinistre resolution d'aller chez Joseph Chenier. J'arrivai +bientot a une etroite rue de l'ile Saint-Louis, ou il s'etait refugie. +Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant apres +m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il etait +bien content de sa journee; qu'il avait recu dix Representants sans +oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9, +il irait avec moi delivrer M. Andre; qu'il prenait des forces". + +L'eveiller pour lui dire: "Ton frere est mort; tu arriveras trop +tard. Tu crieras: Mon frere! et l'on ne te repondra pas; tu diras: +Je voulais le sauver,--et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta +vie ni apres ta mort! et tous les jours on t'ecrira: Cain, qu'as-tu +fait de ton frere?" + +L'eveiller pour lui dire cela!--Oh! non! + +"Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain." + +Et je recommencai dans la rue ma nocturne marche, resolu de ne pas +entrer chez moi que l'evenement ne fut accompli. Je passai la nuit a +roder de l'Hotel de Ville au Palais-National, des Tuileries a l'Hotel +de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer. + +Le jour, 8 thermidor, se leva bientot, tres brillant. Ce fut un bien +long jour que celui-la. Je vis du dehors le combat interieur du grand +corps de la Republique. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le +silence etait sur la place et le bruit dans le chateau. Le peuple +attendit encore son arret tout le jour, mais vainement. Les partis se +formaient. La Commune enrolait des Sections entieres de la garde +nationale. Les Jacobins etaient ardents a perorer dans les groupes. + +On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions +inquietantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que +Robespierre etait plus fort que jamais, et qu'il avait frappe d'un +discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne +tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il regnerait!--Qui +aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?--Personne +autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place. +J'y vecus, j'y pris racine. + +Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux +fatigues le saluerent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le +jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri, +quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout +changeait de face. Les des etaient jetes sur le tapis, et les tetes +aussi.--Quelquefois un des pales joueurs venait respirer et s'essuyer +le front a une fenetre; alors le peuple lui demandait avec anxiete +qui avait gagne la partie ou il etait joue lui-meme. + +Tout a coup on apprend, avec la fin du jour et de la seance, on +apprend qu'un cri etrange, inattendu, imprevu, inoui, a ete jete: A +bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence +aussitot. Chacun court a son poste. Les tambours roulent, les armes +brillent, les cris s'elevent.--L'Hotel de Ville gemit avec son +tocsin, et semble appeler son maitre.--Les Tuileries se herissent de +fer, Robespierre reconquis regne en son palais, l'Assemblee dans le +sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent a leur +secours, et mutuellement s'excommunient. + +Le peuple etait flottant entre ces deux puissances. Les citoyens +erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et +craignant de se perdre eux-memes et la nation; beaucoup demeuraient +en place et, frappant le pave de la crosse de leurs fusils, s'y +appuyaient le menton en attendant le jour et la verite. + +Il etait minuit. J'etais sur la place du Carrousel, lorsque dix +pieces de canon y arriverent. A la lueur des meches allumees et de +quelques torches, je vis que les officiers placaient leurs pieces +avec indifference sur la place, comme en un parc d'artillerie, les +unes braquees contre le Louvre, les autres vers la riviere. Ils +n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention +decidee. Ils s'arreterent et descendirent de cheval, ne sachant guere +a la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se +coucherent a terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un, +le plus fatigue peut-etre, mais a coup sur le plus grand de tous, qui +s'etait etabli commodement sur l'affut de sa piece et commencait a +ronfler deja. Je le secouai par le bras: c'etait mon paisible +canonnier, c'etait Blaireau. + +Il se gratta la tete un moment avec un peu d'embarras, me regarda +sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son etendue +assez languissamment. Ses camarades, habitues a le venerer comme chef +de piece, vinrent pour l'aider a quelque manoeuvre. Il allongea un +peu ses bras et ses jambes pour se degourdir, et leur dit: + +"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que +voila qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!" + +Les camarades recouches ou eloignes: + +"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive +aujourd'hui?" + +Il prit la meche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe. + +"Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il. + +--Diable!" dis-je. + +Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train. + +"Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire +attention a ca!" + +Il tourna la tete par-dessus ses hautes epaules pour regarder d'un +air de mepris le palais national des Tuileries, avec toutes ses +fenetres eclairees. + +"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent la-bas! Et +c'est tout. + +--Ah! ca ne te fait pas d'autre effet, a toi? lui dis-je, en prenant +un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'epaule, mais n'y arrivant +pas. + +--Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de superiorite +incontestable. + +Je m'assis sur son affut, et je rentrai en moi-meme. J'avais honte +de mon peu de philosophie a cote de lui. + +Cependant j'avais peine a ne pas faire attention a ce que je voyais. +Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en +masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec precaution. +C'etaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles +des Gardes-francaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient +autour de la Convention. Etait-ce pour la cerner ou la defendre? + +Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils +enflammaient le pave de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers. + +Un gros homme, qu'on distinguait mal a la lueur des torches, et qui +beuglait d'une etrange facon, devancait tous les autres. Il +brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin: + +"Citoyens canonniers, a vos pieces!--Je suis le general Henriot. +Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les traitres sont la! enfants. +Brulez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller +les bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis la, moi. +--Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?" + +Pas un mot de reponse. Il chancelait sur son cheval, et, se +renversant en arriere, soutenait son gros corps sur les renes et +faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus. + +"Eh bien, ou sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il. +Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!--Allons! nous +sommes des Sans-Culottes et des bons garcons, qui ne nous mouchons pas +du pied, n'est-ce pas?--Vous me connaissez bien?--Hein! vous savez, +canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pieces +sur cette baraque, ou sont tous les filous et les gredins de la +Convention." + +Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!--Va te coucher. Je n'en +suis pas.--Ni vu ni connu,--tu m'ennuies." + +Un second dit au premier: + +"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas general, +ce vieil ivrogne? + +--Ah bah! qu'est-ce que ca me fait?" dit le premier. Et il s'assit. + +Henriot ecumait. "Je te fendrai le crane comme un melon, si tu +n'obeis pas, mille tonnerres! + +--Oh! pas de ca, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout +d'un ecouvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plait, citoyen." + +Les especes d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforcaient +inutilement d'enlever les officiers et de les decider: ils les +ecoutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de general. + +Le vin, le sang, la colere, etranglaient l'ignoble Henriot. Il +criait, il jurait Dieu, il maugreait, il hurlait; il se frappait la +poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il +remontait et perdait son chapeau a grandes plumes. Il courait de la +droite a la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les +affuts. Les canonniers le regardaient sans se deranger, et riaient. +Les citoyens armes venaient le regarder avec des chandelles et des +torches, et riaient. + +Henriot recevait de grossieres injures et rendait des imprecations +de cabaretier saoul. + +"Oh! le gros sanglier,--sanglier sans defense.--Oh! oh! qu'est-ce +qu'il nous veut, le porc empanache?" + +Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes! a moi les solides a trois +poils! que j'extermine toute cette enragee canaille de Tallien! +Fendons la gorge a Boissy-d'Anglas; eventrons Collot-d'Herbois; +coupons le sifflet a Merlin-Thionville; faisons un hachis de +conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants! + +--Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire +demi-tour, vieux fou. En v'la assez. C'est assez d'parade comm'ca. +Tu ne passeras pas." + +En meme temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du +cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit a courir dans la place du +Carrousel, emportant son gros maitre, dont le sabre et le chapeau +trainaient a terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le +dos, des femmes qui etaient venues accompagner les Sections, et de +pauvres petits garcons accourus pour regarder, comme tout le monde. + +L'ivrogne revint encore a la charge, et, avec un peu plus de bon sens +(le froid sur la tete et le galop l'avaient un peu degrise), dit a un +autre officier: + +"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention, +c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre, +Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu +entends, citoyen?" + +L'officier ota son chapeau. Mais il repondit avec un sang-froid +parfait: + +"Donne-moi un ordre par ecrit, citoyen. Crois-tu que je serai assez +bete pour faire feu sans preuve d'ordre?--Oui! pas mal!--Je ne suis +pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain. +Donne-moi un ordre signe, et je brule le Palais-National et la +Convention comme un paquet d'allumettes." + +La-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos. + +"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-meme aux artilleurs, et +je ne soufflerai pas." + +Henriot le prit au mot. Il vint droit a Blaireau. + +"Canonnier, je te connais." + +Blaireau ouvrit de grands yeux hebetes et dit: + +"Tiens! il me connait! + +--Je t'ordonne de tourner la piece sur le mur la-bas, et de faire +feu." + +Blaireau bailla. Puis il se mit a l'ouvrage, et d'un tour de bras la +piece fut braquee. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur +experimente ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire +vis-a-vis la plus grande fenetre allumee du chateau. + +Henriot triomphait. + +Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit a ses quatre +camarades, qui se tenaient a leur poste pour servir la piece, deux a +droite, deux a gauche: + +"Ce n'est pas tout a fait ca, mes petits amis.--Un petit tour de +roue encore!" + +Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis +retournait en arriere, et je crus voir la roue mythologique de la +Fortune. Oui, c'etait elle... C'etait elle-meme, realisee, en verite. + +A cette roue etait suspendu le destin du monde. Si elle allait en +avant et pointait la piece, Robespierre etait vainqueur. En ce moment +meme les Conventionnels avaient appris l'arrivee d'Henriot; en ce +moment meme, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules. +Le peuple des tribunes s'etait enfui et le racontait autour de nous. +Si le canon faisait feu, l'Assemblee se separait, et les Sections +reunies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait, +puis s'adoucissait, puis restait..., restait un Richard III, ou un +Cromwell, ou apres un Octave... Qui sait? + +Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire. + +Si j'avais dit un mot a Blaireau, si j'avais mis un grain de sable, +le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais +non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul +enfanterait. + +Il y avait un petit trottoir use devant la piece; les quatre +servants ne pouvaient y poser egalement les roues, qui glissaient +toujours en arriere. + +Blaireau recula et se croisa les bras en artiste decourage et +mecontent. Il fit la moue. + +Il se tourna vers un officier d'artillerie: + +"Lieutenant! c'est trop jeune tout ca!--C'est trop jeune, ces +servants-la, ca ne sait pas manier sa piece. Tant que vous me +donnerez ca, il n'y a pas moyen d'aller!--N'y a pas de plaisir!" + +Le lieutenant repondit avec humeur: + +"Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien. + +--Ah bien! c'est different, dit Blaireau en baillant. Ah! bien, +moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir." + +En meme temps il donna un coup de pied a sa piece, la fit rouler en +travers et se coucha dessus. + +Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramasse. + +"Feras-tu feu?" dit-il. + +Blaireau fumait, et, tenant a la main sa meche eteinte, repondit: + +"Ma chandelle est morte! va te coucher! + +Henriot, suffoque de rage, lui donna un coup de sabre a fendre un +mur; mais c'etait un revers d'ivrogne, si mal applique, qu'il ne fit +qu'effleurer la manche de l'habit et a peine la peau, a ce que je +jugeai. + +C'en fut assez pour decider l'affaire contre Henriot. Les canonniers +furieux firent pleuvoir sur son cheval une grele de coups de poing, +de pied, d'ecouvillon; et le malencontreux general, couvert de boue, +ballotte par son coursier comme un sac de ble sur un ane, fut emporte +vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez, a l'Hotel de Ville, +ou Coffinhal le Jacobin le jeta par la fenetre sur un tas de fumier, +son lit naturel. + +En ce moment meme arrivent les commissaires de la Convention; ils +crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont +mis hors la loi. Les Sections repondent a ce mot magique par des cris +de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un +flambeau. Vive la liberte! Vive la Convention! A bas les tyrans! +sont les cris de la foule armee. Tout marche a l'Hotel de Ville, et +tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut +l'interdit republicain: Hors la loi! + +La Convention, assiegee, fit une sortie et vint des Tuileries +assieger la Commune a l'Hotel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne +doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le +menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il eut +recu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la +soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conquerir comme +la Convention. Il avait ete lache. Tout etait dit pour lui. Je ne vis +pas son frere se jeter sur les baionnettes par le balcon de l'Hotel +de Ville, Lebas se casser la tete, et Saint-Just aller a la +guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras +croises, les yeux et les pensees au ciel comme le grand inquisiteur +de la Liberte. + +Ils etaient vaincus, peu m'importait le reste. + +Je restai sur la meme place et, prenant les mains longues et +ignorantes de mon canonnier naif, je lui fis cette petite allocution + +"O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire, +et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et +que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste, +Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appeles grands par +les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi +grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranche du monde un +regne et une Ere democratique; tu as fait reculer la Revolution d'un +pas, tu as blesse a mort la Republique. Voila ce que tu as fait, o +grand Blaireau!--D'autres hommes vont gouverner, qui seront felicites +de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la +fumee de ta pipe solennelle. On ecrira beaucoup et longtemps, et +peut-etre toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera a te +rapporter l'hommage d'adoration qui t'est du tout aussi justement +qu'a tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu +comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta +modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on +ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi, o Blaireau! qui es veritablement +l'homme de la Destinee." + +Cela dit, je m'inclinai avec un respect reel et plein d'humiliation, +apres avoir vu ainsi tout au fond de la source d'un des plus grands +evenements politiques du monde. + +Blaireau pensa, je ne sais pourquoi, que je me moquais de lui. Il +retira sa main des miennes tres doucement, par respect, et se gratta +la tete: + +"Si c'etait, dit ce grand homme, un effet de votre bonte de regarder +un peu mon bras gauche, seulement pour voir. + +--C'est juste" dis-je. + +Il ota sa manche, et je pris une torche. + +"Remercie Henriot, mon fils, lui dis-je, il t'a defait des plus +dangereux de tes hieroglyphes. Les fleurs de lis, les Bourbons et +Madeleine sont enleves avec l'epiderme, et apres-demain tu seras +gueri et marie si tu veux." + +Je lui serrai le bras avec mon mouchoir, je l'emmenai chez moi, et +ce qui fut dit fut fait. + +De longtemps encore je ne pus dormir, car le serpent etait ecrase, +mais il avait devore le cygne de la France. + +Vous connaissez trop votre monde pour que je cherche a vous +persuader que mademoiselle de Coigny s'empoisonna et que madame de +Saint-Aignan se poignarda. Si la douleur fut un poison pour elles, ce +fut un poison lent. Le 9 thermidor les fit sortir de prison. +Mademoiselle de Coigny se refugia dans le mariage, mais bien des +choses m'ont porte a croire qu'elle ne se trouva pas tres bien de ce +lieu d'asile.--Pour madame de Saint-Aignan, une melancolie douce et +affectueuse, mais un peu sauvage, et l'education de trois beaux +enfants, remplirent toute sa vie et son veuvage dans la solitude du +chateau de Saint-Aignan. Un an environ apres sa prison, une femme +vint me demander de sa part un portrait. Elle avait attendu la fin du +deuil de son mari pour me faire reprendre ce tresor. + +--Elle desirait ne pas me voir.--Je donnai la precieuse boite de +maroquin violet, et je ne la revis pas.--Tout cela etait tres bien, +tres pur, tres delicat.--J'ai respecte ses volontes, et je +respecterai toujours son souvenir charmant, car elle n'est plus. + +Jamais aucun voyage ne lui fit quitter ce portrait, m'a-t-on dit; +jamais elle ne consentit a le laisser copier: peut-etre l'a-t-elle +brise en mourant; peut-etre est-il reste dans un tiroir de secretaire +du vieux chateau, ou les petits-enfants de la belle duchesse l'auront +toujours pris pour un grand-oncle; c'est la destinee des portraits. +Ils ne font battre qu'un seul coeur, et, quand ce coeur ne bat plus, +il faut les effacer. + + + + +CHAPITRE XXXVII + +DE L'OSTRACISME PERPETUEL + + +Les dernieres paroles du Docteur-Noir resonnaient encore dans la +grande chambre de Stello, lorsque celui-ci s'ecria, en levant les +deux bras au-dessus de sa tete: + +--Oui, cela dut se passer ainsi! + +--Mes histoires, dit rudement le conteur satirique, sont, comme +toutes les paroles des hommes, a moitie vraies. + +--Oui, cela dut se passer ainsi, poursuivit Stello; oui, je l'atteste +par tout ce que j'ai souffert en ecoutant. Comme l'on sent la ressem- +blance du portrait d'un inconnu ou d'un mort, je sens la ressemblance +des votres. Oui, leurs passions et leurs interets les firent parler de +la sorte. Donc, des trois formes du Pouvoir possibles, la premiere nous +craint, la seconde nous dedaigne comme inutiles, la troisieme nous hait +et nous nivelle comme superiorites aristocratiques. Sommes-nous donc +les ilotes eternels des societes? + +--Ilotes ou Dieux, dit le Docteur, la Multitude, tout en vous portant +dans ses bras, vous regarde de travers comme tous ses enfants, et de +temps en temps vous jette a terre et vous foule aux pieds. C'est une +mauvaise mere. + +Gloire eternelle a l'homme d'Athenes...--Oh! pourquoi ne sait-on +pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui crea la Venus de Milo +ne lui a-t-il pas reserve la moitie de son bloc de marbre? Pourquoi +ne l'a-t-on pas ecrit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en +tete des Hommes illustres de Plutarque?--Gloire a l'homme d'Athenes... +--Je ne cesserai de le venerer et de le considerer comme le type +eternel, le magnifique representant du Peuple de toutes les nations +et de tous les siecles. Je ne cesserai de penser a lui toutes les fois +que je verrai des hommes assembles pour juger quelque chose ou quelqu' +un, ou seulement des hommes reunis qui se parleront d'une oeuvre ou +d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom +celebre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent +indefinissable; c'est un accent pince, roide, jaloux et hostile. On +dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgre celui qui +le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrete +qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche +grimace, les levres flottent vaguement entre le sourire du mepris et +la contraction d'un examen profond et serieux. Il y a du bonheur si, +dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropie, ou suivi d'une +rude et fletrissante epithete. Ainsi, lorsqu'on a goute par complai- +sance une liqueur amere, si les levres la jettent loin d'elles, il +est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une +expression de degout. + +O Multitude! Multitude sans nom! vous etes nee ennemie des noms! +--Considerez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au +theatre. Le fond de vos sentiments est le desir secret de la chute et +la crainte du succes. Vous venez comme malgre vous, vous voudriez ne +pas etre charmee. Il faut que le Poete vous dompte par son interprete, +l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une +longue suite de reproches sourds et obstines. Car proclamerun succes, +un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon- +naitre une superiorite qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais, +je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, o fiere Multitude! si vous +ne sentiez en meme temps (heureuse consolation!) que vous faites acte +de protection. Votre position de juge, qui verse l'or a pleines mains, +vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant +par des applaudissements l'aveu d'une superiorite. Mais partout ou ce +dedommagement secret ne vous est pas donne, a peine avez-vous fait une +gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous +la rongez par le pied et la tete jusqu'a ce qu'elle retombe a votre +niveau. + +Votre unique passion est l'egalite, o Multitude! et tant que vous +serez, vous vous sentirez poussee par le besoin simultane d'un +ostracisme perpetuel. + +Gloire a l'homme d'Athenes... Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas +savoir comment il fut appele!--Lui qui exprima, avec une immortelle +naivete, vos sentiments innes: + +"Pourquoi le bannis-tu? + +--Je suis fatigue, dit-il, d'entendre louer son nom." + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +LE CIEL D'HOMERE + + +Ilotes ou Dieux, repeta le Docteur-Noir, vous souvient-il en outre +d'un certain Platon qui nommait les poetes Imitateurs de fantomes, et +les chassait de sa Republique? Mais aussi il les nommait Divins. +Platon aurait eu raison de les adorer, en les eloignant des affaires; +mais l'embarras ou il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et +pour unir son adoration a son bannissement, montre a quelles +pauvretes et a quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et +logicien severe lorsqu'il veut tout soumettre a une regle +universelle. Platon veut l'utilite de tous dans chacun; mais voila +que tout a coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme +Homere, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le +genent: il leur applique son equerre, et il ne peut les mesurer: cela +le desole. Il les range tous, Poetes, Peintres, Sculpteurs, +Musiciens, dans la categorie des imitateurs; declare que tout art +n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent a la plus +faible partie de l'ame, celle qui est susceptible d'illusions, la +partie peureuse, qui s'attendrit sur les miseres humaines; que les +arts sont deraisonnables, laches, timides, contraires a la raison; +que, pour plaire a la Multitude confuse, les Poetes s'attachent a +peindre les caracteres passionnes, plus aises a saisir par leur +variete; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les +condamnait; qu'ils feraient regner le plaisir et la douleur dans +l'Etat, a la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homere, +s'il eut ete en etat d'instruire et de perfectionner les hommes, et +non un inutile chanteur, comme il etait, incapable meme, ajoute-t-il, +d'empecher Creophile, son ami, d'etre gourmand (o niaiserie antique!), +on ne l'eut pas laisse mendier pieds nus, mais on l'eut estime, +honore et servi autant que Protagoras d'Abdere et Prodicus de Ceos, +sages philosophes, portes en triomphe partout. + +--Dieu tout-puissant! s'ecria Stello, qu'est-ce, je vous prie, a +present, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus, +tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent, en +pleurant, le divin Homere? + +--Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux animes par un triomphe +desesperant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitie pour les +Poetes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se +tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds. + +--Oui, je le sens, dit Stello, pale et agite; mais quelle en est +donc la cause imperissable? + +--Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur idee +(pretexte indestructible!) est l'INUTILITE DES ARTS A L'ETAT SOCIAL. + +La pantomime de tous en face du Poete est un sourire protecteur et +dedaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme +la presence d'un Dieu superieur. + +Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui, +ne sentant qu'a demi cette superiorite, eprouvent seulement pres des +Poetes cette gene que leur causerait aussi le voisinage d'une grande +passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gene que sentirait +un fat ou un froid pedant, transporte subitement a cote de Paul au +moment du depart de Virginie; de Werther, au moment ou il va saisir +ses pistolets; a cote de Romeo, quand il vient de boire le poison; de +Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues. +Cet indifferent les croira fous indubitablement; mais, il sentira +pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes +voues a une emotion profonde, et il se taira en s'eloignant, se +croyant superieur a eux, parce qu'il n'est pas emu. + +--Juste! o juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfoncant de plus +en plus dans son fauteuil, comme pour se derober au son de voix dur et +puissant qui le poursuivait. + +--Pour en revenir a Platon, il y avait aussi rivalite de divinite +entre Homere et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et +justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur +domination intellectuelle que sur le developpement infini du Jugement +et repoussent l'Imagination. + +Sa conviction etait profonde, parce qu'il la puisait dans le +sentiment des facultes de son etre, auxquelles chacun veut toujours +mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, geometrique et +raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repousserent +durement la Poesie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que +Platon, par ce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation, +ayant en de gigantesques pretentions de legislateur et d'homme d'Etat. + +Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit a peu pres ceci: + +"La faculte qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il +y a de plus excellent dans l'ame; donc, l'autre faculte qui lui est +opposee est une des choses les plus frivoles qui soient en nous." + +Et cet honnete homme part de la pour traiter Homere du haut en bas; +il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rheteur, vers le +livre sixieme de sa Republique: + +"Mon cher Homere, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier +eloigne de trois degres de la verite, incapable de faire autre chose +que des fantomes de vertu (car il tient a ses fantomes); si vous etes +un ouvrier du second ordre, capable de connaitre ce qui peut rendre +meilleurs ou pires les Etats et les particuliers, dites-nous quelle +ville vous doit la reforme de son gouvernement, comme Lacedemone en +est redevable a Lycurgue, l'Italie et la Sicile a Charondas, Athenes +a Solon. Quelle guerre avez-vous conduite ou conseillee? Quelle +utile decouverte, quelle invention bonne a la perfection des arts ou +aux besoins de la vie ont signale votre nom?" + +Et, continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui repond sans +cesse: Fort bien,--voici qui est vrai,--vous avez raison, a peu +pres sur le ton que prend un petit seminariste repondant a son abbe +dans une conference, voila mon philosophe qui chasse par les epaules +le mendiant divin hors de sa Republique (fantastique, heureusement +pour l'humanite). + +A ce familier discours le bon Homere ne repondit rien, par la raison +qu'il dormait, non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui +reprocher pour s'amuser a poser des regles aussi, mais du sommeil qui +pese cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'Andre +Chenier. + +Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tete dans ses mains. + +--Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions +ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous +plait, le conduire au musee Charles X (pardon de la liberte grande, +je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui +represente le regne, que dis-je? le ciel d'Homere? Nous lui +montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trone d'or avec son baton +de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds +fatigues, poudreux et meurtris, mais a ses pieds ses deux filles +(deux deesses), l'Iliade et l'Odyssee. Une foule d'hommes couronnes +le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux genies. +Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient ete conserves, +les Poetes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux +aussi. Ils forment, de son temps au notre, une chaine presque sans +interruption de glorieux exiles, de courageux persecutes, de penseurs +affoles par la misere, de guerriers inspires au camp, de marins +sauvant leur lyre de l'Ocean et non des cachots; hommes remplis +d'amour et ranges autour du premier et du plus miserable, comme pour +lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles +d'etonnement. + +Agrandissons ce plafond sublime dans notre pensee, haussons et +elargissons cette coupole, jusqu'a ce qu'elle contienne tous les +infortunes que la Poesie ou l'imagination frappa d'une reprobation +universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'aout, n'y suffirait +pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire, +pur de toute legere et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile +assez large pour servir de fond a leurs portraits. + +Levez les yeux a ce plafond et figurez-vous y voir monter ces +fantomes melancoliques: Torquato Tasso, les yeux brules de pleurs, +couvert de haillons, dedaigne meme de Montaigne (ah! philosophe, +qu'as-tu fait la!), et reduit a n'y plus voir, non par cecite, +mais... Ah! je ne le dirai pas en francais; que la langue des +Italiens soit tachee de ce cri de misere qu'il a jete: + +Non avendo candella per escrivere i suoi versi; + +Milton aveugle, jetant a un libraire son Paradis perdu pour dix +livres sterling;--Camoens recevant l'aumone a l'hopital des mains +de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter; +--Cervantes tendant la main de son lit de misere et de mort;--Le +Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant +demander un asile pour mourir, a un pauvre chanoine, son fils; +--Corneille manquant de tout, meme de bouillon, dit Racine au roi, +au grand roi!--Dryden a soixante-dix ans mourant de misere et +cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices +humaines;--Spenser errant a pied a travers l'Irlande, moins pauvre +et moins desolee que lui, et mourant avec la Reine des fees dans sa +tete, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les +levres.--Que je voudrais pouvoir m'arreter la ...! + +Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim a quatre- +vingt-dix ans, et dont le corps fut porte par quatorze Poetes +miserables et pieds nus;--Samuel Royer, qui fut trouve mort de +froid dans un grenier;--Butler, qui fit Hudibras et mourut de +misere;--Floyer, Sydenham et Rushworth charges de chaines comme des +forcats;--J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumones; +--Malfilatre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert a l'hopital... + +Et tous ceux encore dont les noms sont ecrits dans le ciel de chaque +nation et sur les registres de ses hopitaux. + +Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise a la +celeste famille cette feuille de la Republique que je vous ai citee. +Pensez-vous qu'Homere ne puisse pas lui dire du haut de son trone: + +"Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homere et, comme lui, +tous les infortunes immortels qui l'entourent, ne sont rien que des +imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs +parce qu'ils font la description d'un lit, ni medecins parce qu'ils +racontent une guerison; il est vrai que, par une couche de mots et +d'expressions figurees, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie, +ils simulent la science qu'ils decrivent; il est bien vrai qu'ils ne +font ainsi que presenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et +que, trompant leurs regards, ils s'adressent a la partie de l'ame qui +est susceptible d'illusion; mais, o divin Platon! votre faiblesse +est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre +ame qui s'emeut et qui s'eleve, pour lui preferer celle qui pese et +qui mesure. L'Imagination, avec ses elus, est aussi superieure au +Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi- +dieux. Le don du Ciel le plus precieux, c'est le plus rare.--Or, ne +voyez-vous pas qu'un siecle fait naitre trois Poetes pour une foule +de logiciens et de sophistes tres senses et tres habiles? +L'Imagination contient en elle-meme le Jugement et la Memoire sans +lesquels elle ne serait pas. Qui entraine les hommes, si ce n'est +l'emotion? qui enfante l'emotion, si ce n'est l'art? et qui +enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-meme? Car le Poete n'a pas de +maitre, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.--Vous +me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines +j'ai donnees aux villes? Aucune aux nations, mais une eternelle au +monde.--Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.--Vos +doctrines, vos lois, vos institutions, ont ete bonnes pour un age et +un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art +celeste restent debout pour toujours a mesure qu'elles s'elevent, et +toutes portent les malheureux mortels a la loi imperissable de +l'AMOUR et de la PITIE". + +Stello joignit les mains malgre lui, comme pour prier. Le Docteur se +tut un moment, et bientot continua ainsi: + + + + +CHAPITRE XXXIX + +UN MENSONGE SOCIAL + + +Et cette dignite calme de l'antique Homere, de cet homme symbole de +la destinee des Poetes, cette dignite n'est autre chose que le +sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui +l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.--Ce n'est pas pour +rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et +le Poete ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de +l'inspiration qu'il l'apprend.--Sa mission est de produire des +oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrete. Il doit +l'attendre. Que nulle influence etrangere ne lui dicte ses paroles +elles seraient perissables.--Qu'il ne craigne pas l'inutilite de +son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul, +puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration +et de contemplation pour elle et la pensee qu'elle represente. + +Le sentiment d'indignation que j'ai excite en vous a ete trop vif, +monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti +qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du +Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le +pretexte d'utilite, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus +secrete a devoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes +continuelles, ou vit tout homme qui a une autorite, de perdre cette +autorite cherie et precieuse qui est devenue son ame? + +--Helas! j'entrevois a peu pres ce que vous m'allez dire encore, +dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la verite? + +--Nous y voila, dit le Docteur avec joie. + +Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et +que tout ordre social est base sur un mensonge plus ou moins +ridicule, tandis qu'au contraire les beautes de tout Art ne sont +possibles que derivant de la verite la plus intime, vous comprenez +que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition +dans toute oeuvre ainsi creee. De la ses efforts eternels pour +comprimer ou seduire. + +--Helas! dit Stello, a quelle odieuse et continuelle resistance le +Pouvoir condamne le Poete! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-meme +a la verite? + +--Il ne le peut, vous dis-je! s'ecria violemment le Docteur en +frappant sa canne a terre. Et mes trois exemples politiques ne +prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement +que son essence est contraire a la votre et qu'il ne peut faire +autrement que de chercher a detruire ce qui le gene. + +--Mais, dit Stello avec un air de penetration (essayant de se +retrancher quelque part, comme un tirailleur charge en plaine par un +gros escadron), mais si nous arrivions a creer un Pouvoir qui ne fut +pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord? + +--Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des +deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, heredite et +capacite, qui vous deplaisent si fort, et auxquels il faut revenir? +Et si votre Pouvoir favori regne par l'Heredite et la Propriete, vous +commencerez, monsieur, par me trouver une reponse a ce petit +raisonnement connu sur la Propriete: + +C'est la ma place au soleil; voila le commencement et l'image de +l'usurpation de toute la terre. + +Et sur l'Heredite, a ceci: + +On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempete, celui +des voyageurs qui est de meilleure maison. + +Et, en cas que ce soit la Capacite qui vous seduise, vous me +trouverez, s'il vous plait, une forte reponse a ce petit mot: + +Qui cedera la place a l'autre?--Je suis aussi habile que lui. +--QUI DECIDERA ENTRE NOUS? + +Vous me trouverez facilement ces reponses, je vous donne du temps, +--un siecle, par exemple. + +--Ah! dit Stello consterne, deux siecles n'y suffiraient pas. + +--Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous +restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'aneantir au coeur de tout +homme ne de la femme cet instinct effrayant: + +Notre ennemi, c'est notre maitre. + +Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorite. + +--Ma foi, ni moi, dit Stello emporte par la verite, fut-ce +l'innocent pouvoir d'un garde champetre... + +--Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et +s'il doit l'etre toujours? Il est evident que Dieu n'a pas voulu que +cela fut autrement. Il ne tenait qu'a lui de nous indiquer, en +quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps ou +il a daigne habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manque +la une bien bonne occasion! + +--Quel rire desespere! dit Stello. + +--Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre +son parti, en depit de ce beau cri que repetent en choeur tous les +legislateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution ecrite avec +de l'encre, ils s'ecrient: + +"En voila pour toujours!" + +Allons, comme vous n'etes pas de ces gens innombrables pour qui la +politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler; +allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son +fauteuil a sa facon, de quel paradoxe etes-vous amoureux maintenant, +s'il vous plait? + +Stello se tut. + +--A votre place, j'aimerais une creature du Seigneur plutot qu'un +argument, quelque beau qu'il fut. + +Stello baissa les yeux. + +--A quel Mensonge social necessaire voulez-vous vous devouer? Car +nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une societe.--Auquel? +Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce? + +--Je ne sais, en verite, dit la victime du raisonneur. + +--Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je +sens venir sur mes levres toutes les fois que je rencontre un homme +caparaconne d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin? +Se soutient-il? + +--Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au +milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir? + +--Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec +humeur; il s'agit bien de cela! + +--Je parle de vos pensees et de vos travaux, par lesquels seulement +vous existez a mes yeux. Que me font vos actions? + +Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brule avec +votre maison ou tue dans un carrefour, trois fois tue, trois fois +enterre et trois fois ressuscite, comme signait le capitaine normand +Francois Seville, au temps de Charles IX? + +Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Heredite +dans le carrosse et la Capacite sur le siege, pour voir a les +accorder. + +--Peut-etre, dit Stello. + +--Jusqu'a ce que le cocher essaye de verser le maitre ou d'entrer +dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur. + +Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de +luttes, que se laisser ballotter comme un numero dans le sac d'un +grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous +voyez que, par le raisonnement applique au choix du Pouvoir qu'on +veut s'imposer, on n'arrive qu'a des negations, quand on est de bonne +foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre +coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bete comme +un drapeau. + +--O profanateur! s'ecria Stello. + +--Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs, +c'est le temps: il a use vos drapeaux jusqu'au bois. + +Lorsque le drapeau blanc de la Vendee marchait au vent contre le +drapeau tricolore de la Convention, tous deux etaient loyalement +l'expression d'une idee; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE, +HEREDITE, CATHOLICISME; l'autre, REPUBLIQUE, EGALITE, RAISON HUMAINE: +leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des epees, comme +au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes +des voix males, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA +MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les +baionnettes sur la terre. C'etaient la des drapeaux! + +O temps de degout et de paleur, tu n'en as plus! Naguere le blanc +signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le +blanc etait devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un +peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles +d'ecriture en font, je crois, la difference. Otez donc la flamme, et +portez ces articles au bout du baton. + +Dans notre siecle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule +comme la guerre est passee. Le soldat sera deshabille comme le +medecin l'a ete par Moliere, et ce sera peut-etre un bien. Tout sera +range sous un habit noir comme le mien. Les revoltes memes n'auront +pas d'etendard. Demandez a Lyon, en cette dix-huit cent trente- +deuxieme annee de Notre-Seigneur. + +En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles +m'occupent peu. + +Obeissez a vos affections, vos habitudes, vos relations sociales, +votre naissance... que sais-je, moi?--Soyez decide par le ruban +qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui +lui plaira. Puis recitez-lui les vers d'un grand poete: + +Lorsque deux factions divisent un empire, +Chacun suit, au hasard, la meilleure ou la pire; +Mais quand ce choix est fait, ou ne s'en dedit pas. + +Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas: la plus sensee. Qui +eut raison des Guelfes ou des Gibelins, a votre sens? Ne serait-ce +pas la Divina Commedia? + +Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu +d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien +a faire la. + +C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'interets et +de relations. + +Je desire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne +soyez pas ne dans cette caste de parias, jadis Brahmes, que l'on +nommait Noblesse, et que l'on a fletrie d'autres noms; classe +toujours devouee a la France et lui donnant ses plus belles gloires, +achetant de son sang le plus pur le droit de la defendre en se +depouillant de ses biens piece a piece et de pere en fils; grande +famille pipee, trompee, sapee par ses plus grands Rois, sortis +d'elle; hachee par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur +parlant haut et franc; traquee, exilee, plus que decimee, et toujours +devouee tantot au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, +tantot au Peuple qui la meconnait et la massacre; entre ce marteau +et cette enclume, toujours pure et toujours frappee, comme un fer +rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et +souriante comme les martyrs; race aujourd'hui rayee du livre de vie +et regardee de cote, comme la race juive. Je desire que vous n'en +soyez pas. + +Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul +besoin de vous meler de votre parti. Les partis ont soin +d'enregimenter un homme malgre lui, selon sa naissance, sa position, +ses antecedents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il +crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense +pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui +assigne.--Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les +partis de notre consultation, et la-dessus je vous abandonne au vent +qui soufflera. + +Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier, +avec une secrete satisfaction de soi-meme, et il jeta meme un regard +sur une glace ou son ombre se reflechissait. + +--Me connaissez-vous bien vous-meme? dit-il avec assurance. Savez- +vous (et qui le sait excepte moi?), savez-vous quelles sont les +etudes de mes nuits? + +Pourquoi, si elle est ainsi traitee, ne pas depouiller la Poesie et +la jeter a terre comme un manteau use? + +Qui vous dit que je n'ai pas etudie, analyse, suivi, pulsation par +pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de +l'organisation morale de l'homme, comme vous de son etre materiel? +que je n'ai pas pese dans une balance de fer machiavelique les +passions de l'homme naturel et les interets de l'homme civilise, +leurs orgueils insenses, leurs joies egoistes, leurs esperances +vaines, leurs faussetes etudiees, leurs malveillances deguisees, +leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours +singes, leurs haines amicales? + +O desirs humains! craintes humaines! vagues eternelles, vagues +agitees d'un Ocean qui ne change pas, vous etes seulement comprimees +quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents +violents qui vous soulevent, ou des rochers immuables qui vous +brisent! + +--Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez a vous croire +courant, vent ou rocher! + +--Et pensez-vous que... + +--Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Ocean. + +Il faut bien plus de genie pour resumer tout ce qu'on sait de la vie +dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre, +toujours remuee, des evenements politiques. Il est plus difficile +d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement.--Le Pouvoir +n'a plus depuis longtemps ni la force ni la grace.--Ses jours de +grandeur et de fetes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir +en main, cela s'est toujours pu reduire a l'action de manier des +idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, +ballottes ensemble, amenent des chances imprevues et necessaires, +auxquelles les plus grands ont confesse qu'ils devaient la plus belle +partie de leur renommee. Mais a qui la doit le Poete, si ce n'est a +lui-meme? La hauteur, la profondeur et l'etendue de son oeuvre et de +sa renommee futures sont egales aux trois dimensions de son cerveau. +--Il est par lui-meme, il est lui-meme, et son oeuvre est lui. + +Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une +feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses +imperissables. + +Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous +la premiere et la plus rare des facultes, l'IMAGINATION; si le +chagrin ou l'age la dessechent dans votre tete comme l'amande au fond +du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Memoire; lorsque +vous vous sentirez le courage de dementir cent fois par an vos +actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos +actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos +paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant +d'autres bien a plaindre, desertez le ciel d'Homere, il vous restera +encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, a vous qui +descendrez d'en haut. Mais, jusque-la, laissez aller d'un vol libre +et solitaire l'Imagination qui peut etre en vous.--Les oeuvres +immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos +idees a notre corps.--Ecrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez +sur que s'il s'y rencontre une idee ou seulement une parole utile au +progres civilisateur, que vous ayez laissee tomber comme une plume de +votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, +l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu'a satiete. Laissez-les faire. +L'application des idees aux choses n'est qu'une perte de temps pour +les creatures de pensees. + +Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement, +sourit enfin, et tendit la main a son severe ami. + +--Je me rends, dit-il, ecrivez votre ordonnance. + +Le Docteur prit du papier. + +--Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun +donne une ordonnance qui soit suivie. + +--Je suivrai la votre comme une loi immuable et eternelle, dit +Stello, non sans etouffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber +sa tete sur sa poitrine, avec un sentiment de profond desespoir et la +conviction d'un vide nouveau rencontre sous ses pas; mais, en +ecoutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard epais s'etait +dissipe devant ses yeux et que l'etoile infaillible lui montrait le +seul chemin qu'il eut a suivre. + +Voici ce que le Docteur-Noir ecrivait, motivant chaque point de son +ordonnance, usage fort louable et assez rare. + + + + +CHAPITRE XL + +ORDONNANCE DU DOCTEUR-NOIR + + +SEPARER LA VIE POETIQUE DE LA VIE POLITIQUE. + +Et, pour y parvenir: + +I.--Laisser a Cesar ce qui appartient a Cesar, c'est-a-dire le +droit d'etre, a chaque heure de chaque jour, honni dans la rue, +trompe dans le palais; combattu sourdement, mine longuement, battu +promptement et chasse violemment. + +Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des +arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de +fragile et de passager dans les evenements du jour. Il convient de +laisser cette tache a la critique du matin, qui est morte le soir, ou +a celle du soir, qui est morte le matin.--Laisser a tous les Cesars +la place publique, et les laisser jouer leur role, et passer, tant +qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos +jours.--Plaignez-les de toute votre pitie s'ils ont ete forces de +se mettre au front cette couronne Cesarienne, qui n'a plus de +feuilles et dechire la tete. Plaignez-les encore s'ils l'ont desiree; +leur reveil en est plus cruel apres un long et beau reve. Plaignez- +les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien qui ne +puisse fausser cette antique et peut-etre necessaire Faussete, d'ou +viennent tant de maux.--Regardez cette lumiere s'eteindre, et +veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanite a se grouper +et s'unir autour d'une clarte plus pure! + +II.--SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de +son etre, degage de l'influence des Associations, meme les plus +belles. + +Parce que la Solitude est la source des inspirations. + +LA SOLITUDE EST SAINTE. Toutes les Associations ont tous les defauts +des couvents. + +Elles tendent a classer et diriger les intelligences, et fondent peu +a peu une autorite tyrannique qui, otant aux intelligences la liberte +et l'individualite, sans lesquelles elles ne sont rien, etoufferait +le genie meme sous l'empire d'une communaute jalouse. + +Dans les Assemblees, les Corps, les Compagnies, les Ecoles, les +Academies et tout ce qui leur ressemble, les mediocrites intrigantes +arrivent par degres a la domination par leur activite grossiere et +materielle, et cette sorte d'adresse a laquelle ne peuvent descendre +les esprits vastes et genereux. + +L'Imagination ne vit que d'emotions spontanees et particulieres a +l'organisation et aux penchants de chacun. + +La Republique des lettres est la seule qui puisse jamais etre +composee de citoyens vraiment libres, car elle est formee de penseurs +isoles, separes et souvent inconnus les uns aux autres. + +Les Poetes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le +bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils +jouissent de ce bonheur de ne pas etre confondus dans une societe qui +se presse autour de la moindre celebrite se l'approprie, l'enserre, +l'englobe, l'etreint, et lui dit: NOUS. + +Oui, l'Imagination du Poete est inconstante autant que celle d'une +creature de quinze ans recevant les premieres impressions de l'amour. +L'Imagination du Poete ne peut etre conduite, puisqu'elle n'est pas +enseignee. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir. + +La mission du Poete ou de l'Artiste est de produire, et tout ce +qu'il produit est utile, si cela est admire. + +Un Poete donne sa mesure par son oeuvre; un homme attache au Pouvoir +ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour +le premier, malheur pour l'autre; car, s'il se fait un progres dans +les deux tetes, l'un s'elance tout a coup en avant par une oeuvre, +l'autre est force de suivre la lente progression des occasions de la +vie et les pas graduels de sa carriere. + +SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. + +III.--Eviter le reve maladif et inconstant qui egare l'esprit, et +employer toutes les forces de la volonte a detourner sa vue des +entreprises trop faciles de la vie active. + +Parce que l'homme decourage tombe souvent, par paresse de penser, +dans le desir d'agir et de se meler aux interets communs, voyant +comme ils lui sont inferieurs et combien il semble facile d'y prendre +son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort +souvent, il la perd pour toujours. + +La Neutralite du penseur solitaire est une NEUTRALITE ARMEE qui +s'eveille au besoin. + +Il met un doigt sur la balance et l'emporte. + +Tantot il presse, tantot il arrete l'esprit des nations; il inspire +les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est +revele de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui +importe si sa tete est exposee en se jetant en avant ou en arriere? + +Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumiere se fait. + +Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit, +il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus a ce qu'il a +fait. + +IV.--Avoir toujours presentes a la pensee les images, choisies +entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'Andre Chenier. + +Parce que, ces trois jeunes ombres etant sans cesse devant vous, +chacune d'elles gardera l'une des routes politiques ou vous pourriez +egarer vos pieds. L'un des trois fantomes adorables vous montrera sa +clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine. Ils vous +crieront ceci: + +Le Poete a une malediction sur sa vie et une benediction sur son +nom. Le Poete, apotre de la verite toujours jeune, cause un eternel +ombrage a l'homme du Pouvoir, apotre d'une vieille fiction, parce que +l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude +d'esprit; parce que le Poete laissera une oeuvre ou sera ecrit le +jugement des actions publiques et de leurs acteurs; parce qu'au +moment meme ou ces acteurs disparaissent pour toujours a la mort, +l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre +royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos yeux sont ouverts, mais +de celui qui sera quand vos yeux seront fermes. + +L'ESPERANCE EST LA PLUS GRANDE DE NOS FOLIES. + +Eh! qu'attendre d'un monde ou l'on vient avec l'assurance de voir +mourir son pere et sa mere? + +D'un monde ou de deux etres qui s'aiment et se donnent leur vie, il +est certain que l'un perdra l'autre et le verra mourir? + +Puis ces fantomes douloureux cesseront de parler et uniront leurs +voix en choeur comme en un hymne sacre; car la Raison parle, mais +l'Amour chante. + +Et vous entendrez encore ceci: + + + +SUR LES HIRONDELLES + +Voyez ce que font les hirondelles, oiseaux de passage aussi bien que +nous. Elles disent aux hommes: Protegez-nous, mais ne nous louchez +pas. + +Et les hommes ont pour elles, comme pour nous, un respect +superstitieux. + +Les hirondelles choisissent leur asile dans le marbre d'un palais ou +dans le chaume d'une cabane; mais ni l'homme du palais ni l'homme de +la cabane n'oseraient toucher a leur nid, parce qu'ils perdraient +pour toujours l'oiseau qui porte bonheur a leur habitation, comme +nous aux terres des peuples qui nous venerent. + +Les hirondelles ne posent qu'un moment leurs pieds sur la terre, et +nagent dans le ciel toute leur vie, aussi aisement que les dauphins +dans la mer. + +Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la +voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les +monuments, ne sont pas plus eleves a leurs yeux que les plaines et +les ruisseaux, comme aux regards celestes du Poete tout ce qui est de +la terre se confond en un seul globe eclaire par un rayon d'en haut. + +--Les ecouter, et, si vous etes inspire, faire un livre. + +Ne pas esperer qu'un grand oeuvre soit contemple, qu'un livre soit +lu, comme ils ont ete faits. + +Si votre livre est ecrit dans la solitude, l'etude et le +recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement, +l'etude et la solitude; mais soyez a peu pres certain qu'il sera lu +a la promenade, au cafe, en caleche, entre les causeries, les +disputes, les verres, les jeux et les eclats de rire, ou pas du tout. + +Et, s'il est original, Dieu vous puisse garder des pales imitateurs, +troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits! + +Et, apres tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui, +pareil a toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais +exprime qu'une question et un soupir, pourra se resumer infail- +liblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer +notre destinee de doute et de douleur: + +POURQUOI? et HELAS! + + + + +CHAPITRE XLI + +EFFETS DE LA CONSULTATION + + +Stello crut un moment avoir entendu la sagesse meme.--Quelle folie! +--Il lui semblait que le cauchemar s'etait enfui; il courut +involontairement a la fenetre pour voir briller son etoile, a +laquelle il croyait. Il jeta un grand cri. + +Le jour etait venu. L'aube pale et humide avait chasse du ciel +toutes les etoiles; il n'y en avait plus qu'une qui s'evanouissait +a l'horizon. Avec ses lueurs sacrees, Stello sentit s'enfuir ses +pensees. Les bruits odieux du jour commencaient a se faire entendre. + +Il suivit des yeux le dernier des beaux yeux de la nuit, et, +lorsqu'il se fut entierement ferme, Stello palit, tomba, et le +Docteur-Noir le laissa plonge dans un sommeil pesant et douloureux. + + + + +CHAPITRE XLII + +FIN + + +Telle fut la premiere consultation du Docteur-Noir. + +Stello suivra-t-il l'ordonnance? Je ne le sais pas. + +Quel est ce Stello? quel est ce Docteur-Noir? + +Je ne le sais guere. + +Stello ne ressemble-t-il pas a quelque chose comme le sentiment? Le +Docteur-Noir a quelque chose comme le raisonnement? + +Ce que je crois, c'est que si mon coeur et ma tete avaient, entre +eux, agite la meme question, ils ne se seraient pas autrement parle. + + + +Ecrit a Paris, janvier 1832. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Stello, by Alfred De Vigny + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK STELLO *** + +This file should be named 7stel10.txt or 7stel10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7stel11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7stel10a.txt + +Produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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