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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Histoire des Montagnards + +Author: Alphonse Esquiros + +Release Date: January, 2006 [EBook #9643] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on October 13, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MONTAGNARDS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders + + + + +HISTOIRE + +DES + +MONTAGNARDS + + + +LIBRAIRIE DE LA RENAISSANCE + +OEUVRES D'ALPHONSE ESQUIROS + +HISTOIRE DES MONTAGNARDS + + + +[Illustration: Alphonse Esquiros.] + +[Illustration: Rouget de l'Isle.] + + + + + +INTRODUCTION + + + + +I + +MES TEMOINS + + +Au moment ou fut ecrit l'_Histoire des Montagnards_ (1846-1847), +quelques acteurs du grand drame revolutionnaire vivaient encore; +d'autres venaient de mourir. J'eus la bonne fortune de connaitre +Barere, auquel je fus presente par le sculpteur David, Lakanal, +Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'etait point +des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les +journaux ou les brochures du temps; c'etait l'ame d'une epoque qui n'a +jamais eu d'egale dans l'histoire. + +Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des details +curieux, des souvenirs personnels, des impressions tres-profondes sur +les evenements auxquels ces derniers temoins d'un monde evanoui avaient +plus ou moins participe. Si la memoire leur faisait quelquefois defaut +sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses +etait reste intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de +connaitre. En un mot, n'etait-ce point la source a laquelle on pouvait +retrouver la vie de la Revolution Francaise? + +Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient guere a parler +de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque +peine a les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravite des scenes +terribles auxquelles ils avaient assiste leur eut pose sur les levres +un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions +n'etaient nullement ebranlees et qu'ils soumettaient leurs actes au +jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillite de conscience. + +Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les +hommes; deux d'entre elles m'ont laisse un vif souvenir. La premiere +est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de +Marat. + +Madame Lebas devait avoir ete jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil +noir, des manieres distinguees et une memoire tres-sure. C'est d'elle +que deux ou trois historiens de la Revolution Francaise ont appris des +details interessants sur la famille Duplay et sur la vie privee de +Robespierre. Ses souvenirs ne depassaient guere le cercle des relations +intimes; mais comme a dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer +vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre, +elle avait passe sa jeunesse au coeur meme de la Revolution. Elle avait +aime son mari, comme elle disait elle-meme, d'un amour patriotique; +mais par une reserve et une delicatesse de coeur que les femmes +comprendront, c'etait celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just, +de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes +actions qui l'avaient touchee. Sa grande admiration etait pour +Maximilien. L'interieur de la famille Duplay etait une maison a la +Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risquee sur un +deluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait, +ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait +a toutes nos conversations et la surveillait de pres, craignant sans +doute des indiscretions qui pussent blesser son amour-propre comme fils +d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais +l'expression consternee de sa figure, un jour que cette respectable +veuve me confia l'etat de detresse et de misere auquel elle avait ete +reduite apres la mort de son mari. Elle s'etait faite blanchisseuse et +allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup +c'etait trop fort, et l'academicien palit. Raconter de pareilles +choses, passe encore, mais les ecrire (et il savait bien que je les +ecrirais plus tard), c'etait selon lui deroger a la dignite classique +de l'histoire. + +Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste! + +Comme je tenais a recueillir et a controler tous les temoignages, je +m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible, +mais qui, dit-on, avait refuse autrefois de se marier pour ne point +perdre ce nom dont elle se faisait gloire. + +C'etait un jour de pluie. + +Rue de la Barillerie n deg. 32 (c'est l'adresse que m'avait indiquee le +statuaire David), je rencontrai une allee etroite et sombre, gardee par +une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots ecrits en lettres +noires: "Le portier est au deuxieme." Je montai. + +Au deuxieme etage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa +femme s'entre-regarderent en silence. + +--C'est ici? + +--Oui, monsieur, reprirent-ils apres s'etre consultes du coin de +l'oeil. + +--Elle est chez elle? + +--Toujours: cette malheureuse est paralysee des jambes. + +--A quel etage? + +--Au _cintieme_, la porte a droite. + +La femme du portier, qui jusque-la m'avait observe sans rien dire, +ajouta d'une voix goguenarde: + +--Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-da! + +Je continuai a monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et +gras. Les murs sans badigeon etalaient dans le clair-obscur la sale +nudite du platre. Arrive tout en haut devant une porte mal close, je +frappai. Apres quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai +un dernier coup d'oeil au delabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je +demeurai frappe de stupeur. L'etre que j'avais devant moi et qui me +regardait fixement, c'etait Marat. + +On m'avait prevenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frere +et la soeur; mais qui pouvait croire a une telle vision de la tombe +presente en chair et en os? Son vetement douteux--une sorte de robe de +chambre--pretait encore a l'illusion. Elle etait coiffee d'une +serviette blanche qui laissait passer tres-peu de cheveux. Cette +serviette me fit souvenir que Marat avait la tete ainsi couverte quand +il fut tue dans son bain par Charlotte Corday. + +Je fis la question d'usage: + +--Mademoiselle Marat? + +Elle arreta sur moi deux yeux noirs et percants: + +--C'est ici: entrez. + +Je la suivis et passai par un cabinet tres-sombre ou l'on distinguait +confusement une maniere de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre +unique, situee sous les toits, assez propre, mais triste et miserable. +Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage ou +chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques +livres, entre autres une collection complete des numeros de l'_Ami du +peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait +toujours refuse de vendre. L'un des carreaux de la fenetre ayant ete +brise, on l'avait remplace par une feuille de papier huileuse sur +laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui repandait dans la +chambre une lumiere livide. + +Voyant toute cette misere, j'admirai au fond du coeur le +desinteressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains +toutes les fortunes avec toutes les tetes, et qui etaient morts +laissant a leur femme, a leur soeur, cinq francs en assignats. + +La soeur de Marat se placa dans une chaise a bras et m'invita a +m'asseoir a cote d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite, +puis je hasardai quelques questions sur son frere. Elle me parla, je +l'avoue, beaucoup plus de la Revolution que de Marat. Je fus surpris de +trouver sous les vetements et les dehors d'une pauvre femme des idees +viriles, une etonnante memoire des faits, des connaissances assez +etendues, un langage correct, precis et vehement. Sa maniere +d'apprecier les caracteres et les evenements etait d'ailleurs celle de +l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui regnait +dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux +hommes de 93 me penetrait peu a peu. J'avais froid. Cette femme ne +m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je +l'ecoutai en silence. + +Les paroles qui tombaient de sa bouche etaient des paroles austeres. + +--On ne fonde pas, me disait-elle, un etat democratique avec de l'or ni +avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le +peuple. Une republique veut des hommes purs que l'attrait des richesses +et les seductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre +grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des +droits et l'observation des devoirs. Ciceron est grand parce qu'il a su +dejouer les desseins de Catilina et defendre les libertes de Rome. Mon +frere lui-meme ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaille toute +sa vie a detruire les factions et a etablir le regne du peuple: +autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la +liberte d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la liberte de tous et +celle-ci ne s'acquiert dans un Etat que par des moeurs rigides. Il +faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes +sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frere est mort a +l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa memoire. + +Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume. + +--Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si +mon frere eut vecu, les tetes de Danton et de Camille Desmoulins ne +seraient pas tombees. + +Je lui demandai si son frere avait ete vraiment medecin de la maison du +comte d'Artois. + +--Oui, repondit-elle, c'est la verite. Sa charge consistait a soigner +les gardes du corps et les gens preposes au service des ecuries. Aussi +fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses +qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient a +deserter la cause du peuple. Le bruit courut meme par la ville qu'il +s'etait vendu pour un chateau.... + +--Monsieur, ajouta-t-elle en me designant d'un geste son miserable +reduit,--je suis sa soeur et son unique heritiere: regardez, voici mon +chateau! + +Et il y avait de l'orgueil dans sa voix. + +L'humeur soupconneuse de certains revolutionnaires ne s'etait point +endormie chez elle avec les annees. Plusieurs fois je la surpris a +fixer sur mon humble personne des regards mefiants et inquisiteurs. +Elle m'avoua meme eprouver le besoin de prendre des renseignements sur +mon _civisme_ aupres d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la +vis aussi s'emporter a chaque fois que je lui fis quelques objections: +c'etait bien le sang de Marat. + +Mes questions sur les habitudes de son frere, sur sa maniere de vivre, +n'obtinrent guere plus de succes. Les details de la vie intime +rentraient d'apres elle dans les conditions de l'homme, etre calamiteux +et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne +devait point descendre jusqu'a ces futilites. + +Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventuriere +et d'une fille de mauvaise vie. + +Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique. +Louis-Philippe venait d'echapper a l'un des nombreux attentats qui +signalerent son regne; on pense bien qu'elle detestait en lui l'homme +et le roi. + +--N'importe! s'ecria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se +defaire des tyrans. + +Je me levai pour sortir. + +--Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous +communiquerai des renseignements biographiques sur mon frere, si je vis +encore; car dans l'etat de maladie ou vous me voyez je m'eteindrai +subitement. Un jour, demain peut-etre, en ouvrant la porte, on me +trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La +mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublee. Moi, +qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on +quitte la vie sans regrets quand on n'a rien a se reprocher. Mon frere +est mort pauvre et victime de son devouement a la patrie; c'est la +toute sa gloire. + +Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur. + +--Voila des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanite, +qui poursuivirent ce reve jusqu'a la mort avec un desinteressement +heroique, et qui ne sont guere arrives qu'a une renommee sanglante, a +une dictature ephemere. On en est meme a se demander s'ils n'ont point +compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez +que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne +desavouent ni la raison ni la justice. + +Marat se definissait lui-meme le bouc emissaire qui se charge en +passant de tous les maux de l'humanite. Il y avait dix siecles +d'oppression, de miseres, de tortures entasses sur cet enfant du +peuple, laid et mal venu, qui, a bout de patience, se retourne contre +ses anciens maitres, furieux, ecumant. Ce petit homme sur les pieds +duquel toute une societe a marche; ce medecin qui porte dans son corps +malade la paleur et la fievre des hopitaux; ce journaliste inquiet, +ombrageux, mefiant, lache sur la place publique comme un dogue vigilant +dans une ville ouverte et peu sure, pour y faire le guet; cet oeil du +peuple qui va rodant ca et la pour decouvrir les traitres; cet +homme-anatheme, qui assume sur sa tete maudite tout l'odieux des +mesures de sang, constitue bien un caractere a part, une des maladies +de la Revolution. + +Il a ete trop legerement traite de charlatan et d'aventurier par les +ecrivains royalistes. Avant d'entrer dans la carriere politique, Marat +etait un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses +premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de +l'influence de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, 1775] ou il +placait le siege de l'ame dans les meninges. [Note: Nom collectif des +trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que +l'auteur etait spiritualiste. Il publia ensuite differents travaux sur +le feu, l'electricite, la lumiere, l'optique. + +Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma +memoire est fidele) l'administration du Jardin des Plantes fit +l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un +hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi a Marat +pour faire ses experiences; l'autre avait appartenu au comte de +Provence, depuis Louis XVIII. + +Un autre caractere excentrique avec lequel me mit en relation cette +histoire des Montagnards etait l'avocat Deschiens. Celui-la n'avait +jamais demande de tetes; c'etait l'indifference politique, l'ordre et +l'urbanite en personne. Il habitait Versailles ou il possedait +plusieurs chambrees de brochures et de papiers publics, comme on disait +au temps de la Revolution. Tous ces documents etaient classes, +etiquetes. A chaque grande epoque historique il se rencontre un homme +(un, c'est assez) qui s'isole du mouvement general des esprits pour se +livrer a des gouts personnels, et en apparence bizarres; mais, sans +lui, ou trouverait-on les materiaux de l'histoire? C'est ce qu'on +appelle le collectionneur. + +La question que s'adressait a lui-meme l'avocat Deschiens, en +s'eveillant des l'aube (de 89 a 94) n'etait pas du tout celle qui +preoccupait alors tout le monde: "La cour triomphera-t-elle de +l'Assemblee nationale ou est-ce au contraire l'Assemblee nationale qui +aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la +Montagne ou de la Gironde? Ou s'arretera la terreur? Les Dantonistes +delivreront-ils la France des Hebertistes? Que pense et que fait le +Comite de salut public? Ou nous conduit la Commune de Paris?" Non, rien +de tout cela ne l'interessait tres-vivement. Sa question a lui etait +celle-ci: + +"Combien paraitra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de +pamphlets?" Alerte et cette pensee dans la tete, il parcourait aussitot +les rues de Paris, ecoutant les crieurs, s'arretant aux boutiques des +libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec +un soin minutieux. He bien! cet homme particulier a rendu un grand +service. S'il se fut laisse entrainer comme tant d'autres par +l'ambition de la tribune, nous compterions un pale orateur de plus dans +un temps qui regorgeait deja de parleurs et d'hommes d'Etat; tandis que +la collection Deschiens a laquelle j'ai beaucoup puise pour ecrire +cette histoire etait a peu pres unique dans le monde. Malheureusement, +si je ne me trompe, cette collection a ete dispersee, apres la mort de +celui qui l'avait formee avec tant de zele et de perseverance. + +Le second Empire ne tenait point du tout a enrichir notre Bibliotheque +nationale des archives de la Revolution Francaise. + + + + +II + +LES GIRONDINS + + +L'_Histoire des Montagnards_ parut en meme temps que le premier volume +de l'_Histoire de la Revolution Francaise_ par Louis Blanc, l'_Histoire +des Girondins_ par Lamartine et l'_Histoire de la Revolution Francaise_ +par Michelet. + +Pourquoi ce titre: _Histoire des Montagnards_? + +Est-ce a dire que les Girondins ne comptent point dans le mouvement +revolutionnaire? Aurions-nous par hasard ete insensible aux charmes de +leur eloquence? N'aurions-nous rien compris au caractere et aux +sublimes discours de Vergniaud, a l'esprit philosophique de Condorcet, +le revelateur de la loi du progres, a la fougue patriotique d'Isnard, a +l'energie de Barbaroux, a la science politique de Brissot, a +l'honnetete de Petion, a la grande ame de madame Roland? Etions-nous +tellement aveugle que nous eussions le parti pris de denigrer les +hommes de la Gironde au profit des hommes de la Montagne? Non, rien de +tout cela. + +Les Girondins representent un cote de la Revolution Francaise, les +Montagnards en representent un autre; c'est cet autre cote que nous +avons voulu mettre en lumiere. Voila tout. + +Autre consideration: les Girondins n'ont joue, dans le grand drame +revolutionnaire, qu'un role de courte duree. Non-seulement la Montagne +leur a survecu, mais encore c'est de cette cime formidable, au milieu +des eclairs et des tonnerres, que se sont reveles les oracles de +l'esprit moderne. De ces hauteurs sont parties la force et la lumiere. +A peine si les Girondins ont resiste; ils ont pali devant les +evenements; ils se sont effaces dans un rayon d'eloquence. Les +Montagnards au contraire ont renouvele entre eux, avec le pays et avec +le monde entier, la lutte des Titans. Foudroyes, ils ont enseveli la +Revolution dans les plis de leur drapeau, et apres eux la Republique +n'a plus ete qu'un fantome. + +Lamartine lui-meme comprit tres-bien que les Girondins n'avaient point +tranche le noeud gordien de la Revolution: aussi, en depit du titre, +continua-t-il son histoire jusqu'au 9 thermidor. + +On est convenu de regarder les Girondins comme des moderes et les +Montagnards comme des buveurs de sang. Fort bien; mais on oublie +peut-etre que ce sont les Girondins qui ont declare la guerre a toute +l'Europe et vote la mort du roi. La verite est qu'il faut etre logique: +si la Revolution Francaise etait, comme le croient encore certains +esprits faibles, une abominable levee de boucliers contre les dieux et +les lois eternelles du genre humain, il faudrait condamner tous les +hommes qui y ont participe, a quelque parti qu'ils appartiennent et +sous quelque banniere qu'ils se soient rallies a l'esprit du mal. + +Le crime des Girondins fut d'avoir allume la guerre civile dans les +departements ou ils s'etaient refugies apres leur chute. Qu'on ait ete +injuste envers eux, je le veux bien; que les accusations portees contre +leur systeme politique fussent ou fausses ou exagerees, je l'admets +encore; que leur expulsion de l'Assemblee fut un acte illegal, je n'y +contredis point; mais si persecute que soit un parti, il n'a jamais le +droit d'armer les citoyens les uns contre les autres, surtout quand les +bataillons etrangers foulent sous leurs pieds le sol sacre de la +patrie. + +Quoi qu'il en soit, ce livre n'a point ete dicte par un esprit +d'exclusion. Ne batissons point de petites eglises dans la grande unite +de la Revolution Francaise. L'histoire de ces jours de luttes, +d'antagonismes terribles et de haines violentes demande a etre ecrite +avec amour. Ce n'est point ici un paradoxe. Oui, il y avait une +sympathie immense, un elan passionne vers l'ideal, dans cette fureur du +bien public qui immolait tout a un principe. Il faut donc embrasser +d'un point de vue eleve cette epoque sinistre et glorieuse qui reunit +tous les contrastes. Le moment est venu d'amnistier les uns pour leur +ardent amour de la patrie, les autres pour leur devouement a +l'humanite. Ayons enfin le courage d'admirer ce qui fut grand dans tous +les partis et sous toutes les nuances. Parmi ceux que la Montagne +eleva, dans un jour de tempete, jusqu'au gouvernement du pays, je +dirais presque jusqu'a la dictature, il y en a qui ont sauve le +territoire de l'invasion etrangere, renouvele les institutions +sociales, ebauche une constitution, ecrase les factions abjectes dont +le triomphe aurait amene la perte de la France, assure le respect de la +souverainete nationale, retabli sur de larges bases les services +publics; apres avoir tout detruit, ils essayerent de tout reconstruire. +La vie de pareils hommes merite bien d'etre racontee et, quelles que +soient leurs fautes, la posterite les jugera en s'inclinant devant leur +memoire. + +[Illustration: Louis XIV] + +Nous ne promettons pas toutefois une rehabilitation systematique de la +Terreur ni des Terroristes. Il y a tels de leurs actes que rien ne peut +justifier. A chacun d'eux sa responsalbilite devant l'histoire. Loin de +nous cette froide theorie de la souverainete du but qui absout tous les +crimes au nom de la raison d'Etat. Nous n'admettrons jamais non plus +qu'on puisse rejeter sur les circonstances, sur la necessite des +temps, le fardeau des oeuvres sanglantes. Pas de fatalite: ce serait +une injure a la conscience humaine. + +Ce que nous aimons chez les Montagnards, ce que nous defendrons, la +tete haute, ce sont les vrais principes de la Revolution Francaise. Ils +ont secouru le pauvre, releve le faible, protege l'enfant, delivre +l'opprime en frappant l'oppresseur; ils ont voulu regenerer les moeurs. + +Agites dans l'opinion publique, comme ils l'avaient ete eux-memes dans +la vie, les hommes de la Montagne n'ont pu jusqu'ici degager leur +memoire de la tourmente qui les avait engloutis. Des voix +retentissantes insultent, depuis plus d'un siecle, leurs ombres +proscrites, tandis que d'autres les acclament avec enthousiasme. Il n'y +a peut-etre eu de mesure ni dans le blame ni dans l'eloge. Pour moi, je +me rejouis d'ecrire ces pages dans un moment calme (1847), ou l'opinion +se recueille et ou se prepare le jugement definitif de l'histoire. +Libre envers le pouvoir, libre meme envers les partis, sans autre +passion qu'un ardent amour du peuple, je me crois a meme de promettre +une chose grave et difficile a tenir, la verite. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +PRELUDES DE LA REVOLUTION FRANCAISE + + + + +I + +Du sentiment religieux.--Principaux evenements de notre +histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour +amener un changement dans l'ordre politique et +social.--Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La +Saint-Barthelemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV. + + +L'histoire de la Montagne se lie etroitement a l'histoire de la +Revolution, laquelle se rattache a toute notre histoire de France. + +Il nous faut donc renouer le fil des evenements. + +Le point de vue religieux, presque absent au XVIIIe siecle des +speculations de l'esprit, a exerce, dans ces derniers temps, une grande +influence sur la direction des etudes historiques et sociales. Doit-on +s'en applaudir? doit-on s'en plaindre? Il faut du moins se tenir sur +ses gardes et se defendre contre les utopies. De nombreuses erreurs se +sont glissees dans les ouvrages qui ont trait a l'origine de la +democratie en France, et comme ces erreurs tendent a obscurcir une des +questions dominantes de la philosophie politique, il est utile de +signaler le mal. Quelques historiens envisagent la democratie moderne +comme le developpement necessaire des idees chretiennes; pour eux, la +Revolution Francaise est sortie tout armee de l'Evangile. [Note: Nous +avions en vue l'ecole de Buchez, dont l'importance etait alors +considerable.] + +Les societes antiques rapportaient presque toutes leur fondation a un +dieu ou au fils d'un dieu. Peu s'en faut que les theodemocrates +n'arrivent, par un effort d'imagination, a la meme consequence. S'il +faut les en croire, c'est un dogme, une verite de foi qui a preside au +berceau des nations modernes. Jesus-Christ a ete le premier citoyen +francais, le precurseur de la _Declaration des droits_. + +D'ou vient cette maniere de voir? Il existe assurement une certaine +conformite entre les doctrines de l'Evangile et celles de la Revolution +Francaise. + +Dix-sept cents ans avant Voltaire, le fils d'un charpentier, dans un +temps ou plus de la moitie du genre humain etait esclave, ou la societe +s'appuyait sur une hierarchie de naissance, avait prononce ces paroles +memorables: "Vous etes tous freres, et vous n'avez qu'un pere qui est +la-haut." Cette relation entre les principes du christianisme et ceux +de la democratie n'avait point echappe aux hommes de 93. L'abbe Maury +et l'abbe Fouchet en firent le texte de touchantes homelies. On connait +le mot de Camille Desmoulins devant le tribunal revolutionnaire: "J'ai +l'age du sans-culotte Jesus, trente-deux ans." L'un des hommes qu'on +s'attend le moins a rencontrer sur ce terrain, Marat, qui n'etait point +devot, rend lui-meme justice sur ce point aux croyances chretiennes. +"Si la religion, dit-il, influait sur le prince comme sur ses sujets, +cet esprit de charite que preche le christianisme adoucirait sans doute +l'exercice de la puissance. Elle embrasse egalement tous les hommes +dans l'amour du prochain; elle leve la barriere qui separe les nations +et reunit tous les chretiens en un peuple de freres. Tel est le +veritable esprit de l'Evangile." Oui, mais cet esprit a-t-il ete +souvent applique au gouvernement des affaires humaines? + +L'alliance du sentiment religieux et des aspirations revolutionraires +peut etre seduisante; elle flatte les entrainements de l'esprit et du +coeur, elle convient a la jeunesse; mais nous trouvons cette theorie a +la fois excessive et incomplete. Le christianisme a ete une grande +chose; la democratie en est une autre; gardons-nous bien de meler ces +deux courants, si nous tenons a ne point tomber dans une confusion +d'idees. + +Toute la question est de savoir si le christianisme seul, abandonne a +ses propres forces, eut pu faire la Revolution Francaise; nous ne le +croyons pas. Il fallait la protestation de la dignite humaine, violee +depuis des siecles par l'insolente domination des classes privilegiees. +Il fallait le travail lent et souterrain de la raison humaine. Il +fallait la liberte d'examen. N'ayant a son service que des armes +spirituelles, le christianisme n'aurait jamais pu realiser un mouvement +national qui tenait a l'ordre philosophique par les principes, a +l'ordre moral par le droit et a l'ordre materiel par la force. + +C'est donc dans un autre ordre de faits et d'idees qu'il nous faut +chercher les racines de la Revolution Francaise. + +Tout le monde sait que, issu de la conquete, le gouvernement de la +France fut a la fois militaire et theocratique. Le pouvoir etait divise +entre une foule de petits tyrans locaux. C'est ce qu'on appelle la +feodalite. La guerre etait l'occupation des hommes libres: guerre entre +les Etats, guerre entre les provinces, guerre de chateau a chateau, de +seigneur a seigneur. Au milieu de ces troubles et de ces chocs +perpetuels, que devenait le pauvre vassal? Son champ etait ravage, sa +famille sans cesse sur le qui-vive, le fruit de son dur travail pille +par des bandes armees. Je glisse tres-rapidement sur ces origines bien +connues. + +Le grand evenement du moyen age, c'est l'affranchissement des communes. +A l'ombre des chateaux forts s'etaient formes dans les villes et les +bourgs populeux des groupes d'artisans qui avaient besoin d'une +certaine securite pour exercer leur industrie. Avec le temps, et par +suite du mouvement naturel qui pousse les races asservies vers la +lumiere et la liberte, ces confederations reclamerent quelques +garanties. Elles offrirent meme d'acheter leurs franchises, soit du +roi, soit du haut et puissant seigneur dont elles dependaient. Aimant +mieux se priver d'un morceau de pain que de vivre sans droits, les +ouvriers, les petits debitants des villes s'imposerent les plus durs +sacrifices, et meme, dans quelques localites, se souleverent pour +conquerir la dignite d'hommes. D'un autre cote, les nobles tenaient a +remplir leurs coffres-forts, et Louis le Gros avait interet a favoriser +le developpement des communes pour s'en faire un rempart contre les +entreprises de certains seigneurs feodaux. Il importe surtout de +constater que le sentiment religieux fut tout a fait etranger a ces +transactions; la politique seule y joua un role. A partir de ce jour, +les communes, ces associations libres et regulieres, jouirent d'une +juridiction a elles et tinrent de la sanction royale le droit d'avoir +un echevin, un tribunal, un sceau, un beffroi, une cloche, une garde +mobile. En temps de guerre, elles ne devaient preter qu'au roi de +France leurs soldats, qui, banniere en tete, rejoignaient les corps +d'armee. + +Qui ne voit d'ici l'importance de cette revolution accomplie sans +bruit, sans eclat, sans une goutte de sang verse, par une sorte d'elan +spontane, mais dont les consequences devaient s'etendre de siecle en +siecle! Avec le temps, en effet, l'industrie et le commerce, delivres +de leurs entraves, purent se redresser; le pauvre s'enrichissait par +son ardeur a l'ouvrage, son adresse, son economie; les familles que le +hasard de la naissance avait d'abord placees au bas de l'echelle +sociale s'elevaient peu a peu et contractaient quelquefois des +alliances avantageuses; c'est alors qu'entre la noblesse et la masse +obscure des plebeiens se forma une classe intermediaire qui prit plus +tard le nom de tiers etat ou de bourgeoisie. + +L'affranchissement des communes peut se definir d'un mot: ce fut la +victoire du travail sur la guerre. + +La tradition chretienne, fort obscurcie au milieu de ces luttes, +s'eloignait de plus en plus de la democratie evangelique. Il se +rencontra, de siecle en siecle, des hommes qui protesterent contre la +direction du clerge; mais comme ils etaient en petit nombre, on les +declara heretiques. "L'an 1320, dit Belleforest, on a vu des novateurs +qui sous le nom de _Frerots_ estoient venus en telles resveries qu'ils +disoient et prechoient publiquement que les gens d'eglise ne devoient +rien tenir qui leur fust propre; que l'Eglise estoit fondee en pauvrete +telle que Jesus-Christ avoit et approuve et institue, veu qu'il n'avoit +jamais possede.... Par la ils inferoiont que c'estoit abusivement +proceder au pape, cardinaux, evesques et autres preslats, d'etre riches +et puissants." Cette secte avait pour chef Jehan de La Rochetaillade, +"lequel, ajoute Froissard, proposoit des choses si profondes ... que +par aventure il oust fait le monde errer.... A tant que moult, souvent +les cardinaux en estoient esbahis et volontiers l'eussent a mort +condamne." A la lumiere de cette tradition democratique s'alluma le +flambeau de Wiclef, de Jean Huss et de Jerome de Prague, qui voulaient +ramener l'Eglise a sa constitution primitive. La tentative etait +genereuse, mais elle etait temeraire. L'Eglise et l'Etat avaient +desormais si bien confondu leurs interets, qu'il devenait impossible de +toucher a l'une sans ebranler l'autre; le pape etait roi, le roi de +France etait "clerc et homme d'eglise". Aussi les nouveaux predicateurs +furent-ils traites comme seditieux et punis de mort. On les frappa au +nom de l'Eglise avec un glaive aiguise sur l'Evangile de celui qui +avait dit: "Remettez le glaive dans le fourreau." + +L'affranchissement des communes fut suivi plus tard de +l'affranchissement des serfs sur plusieurs points du royaume. Ce qu'il +y a encore de tres-remarquable, c'est que le clerge n'intervint +nullement dans cet acte d'humanite. Les edits memes d'affranchissement +ne font aucune allusion au sentiment religieux ni a l'esprit chretien. +Que conclure de leur silence, sinon que le developpement du droit +naturel et le respect de la dignite humaine amenerent, en dehors de +toute autre influence, l'abolition de la servitude corporelle? Elle +existait pourtant encore, cette servitude, dans certaines localites, +jusqu'a la veille de la Revolution. Un grand coup porte a l'edifice des +anciennes croyances religieuses fut le mouvement de la Reformation. +L'esprit de libre examen, foudroye dans la personne de Jean Huss par la +puissance de l'orthodoxie erigee en concile, trouva dans Martin Luther +un vigoureux lutteur qui dechira l'unite de l'Eglise. La liberte de +penser avait apparu dans le monde. Quoique Luther eut voulu limiter sa +revolte a l'ordre de foi, bien autres devaient en etre les +consequences. Tous les esprits serieux savent quelle etroite affinite +relie la pensee a l'action, l'heresie a la guerre contre les pouvoirs +absolus. Ces deux courants se cotoyaient l'un l'autre et partaient du +meme principe. L'heresie en voulait a la tete de l'Eglise, de meme que +la Revolution au chef de l'Etat. Les peuples qui avaient vu un ancien +moine jeter au feu la bulle du pape ne reculerent plus devant la +majeste d'un roi; la lutte contre Leon X amena la resistance du +Parlement anglais contre Charles 1er. Luther appela Cromwell. + +C'est une loi douloureuse, mais qu'y faire? Le progres s'ecrit d'un +cote de la page avec la plume et de l'autre avec le glaive. + +Le peuple anglais s'etait rallie a la noblesse contre la monarchie pour +conquerir certains droits octroyes dans ce qu'on appelle la grande +charte, _magna charta_. Chez nous, au contraire, le populaire se +rattacha fortement a la royaute en haine de l'aristocratie. C'est la +difference des deux histoires. La France aspirait a l'imite. C'est a +cet esprit d'unite qu'il faut rapporter l'erection des parlements en +cours permanentes et sedentaires de justice. Cette institution rendit +des services, "en nous sauvant, dit Loyscau, d'etre cantonnes et +demembres comme en Italie et en Allemagne". + +Les doctrines de Luther et de Calvin avaient mis le feu aux poudres. La +France n'echappa pointe cet embrasement general. La guerre civile etait +imminente. Les Huguenots tenaient dans leurs mains une partie des +services publics. On les trouvait partout, meme a la cour. La noblesse +etait aussi bien atteinte que la classe moyenne par l'esprit de liberte +en matiere de religion. La France allait-elle devenir protestante? Il +serait oiseux de rechercher quelle influence bonne ou mauvaise ce +changement de croyances aurait pu exercer sur ses destinees. + +Une femme, Catherine de Medicis, superstitieuse faute de religion, +hautaine, vindicative, se chargea d'abattre l'hydre de l'heresie. Ce +fut une oeuvre de tenebres. La nuit de la Saint-Barthelemy ne saurait +etre trop severement reprochee a cette reine et a son fils Charles IX. +Les entrailles fremissent d'horreur quand on songe a cet infame +massacre qui fut pourtant approuve par la cour de Rome. Quelques +historiens neocatholiques ont cherche a justifier cette oeuvre de sang +par les avantages qu'en aurait retires le pays. Ne jouons pas avec la +conscience et n'admettons jamais de pareilles excuses! Que me +parlez-vous de la raison d'Etat, du droit de legitime defense, de +certains progres couves dans la boue du crime? L'historien juge les +faits et ne saurait absoudre que ce qui est juste. + +Cependant la royaute gagnait chaque jour du terrain. Richelieu reprit +l'oeuvre et la politique de Louis XI, qui consistait a se debarrasser +des grands seigneurs pour ramener toute l'autorite a la couronne. La +feodalite s'etait implantee sur le sol avec l'epee, le cardinal-duc la +detruisit par la hache. Non content de supprimer les grands vassaux, +les principaux de la noblesse de France, il effaca en quelque sorte le +souverain lui-meme. L'homme rouge se posa comme une goutte de sang sur +la lignee bleue des rois de France. De Henri IV a Louis XIV, il y eut +une sorte d'interregne. Louis XIII avait disparu derriere son ministre. +C'etait l'ombre d'un roi; il ne mourut point, il s'evanouit. + +La concentration de tous les pouvoirs entre les mains de la royaute +etait d'ailleurs une oeuvre necessaire. Decomposant a l'infini +l'autorite, l'emiettant, si l'on ose ainsi dire, le regime feodal +aurait inevitablement conduit la France soit a l'anarchie, soit a la +domination d'une foule de maitres avides et d'autant plus ombrageux +qu'ils etaient plus faibles. Comment eut-on pu extirper ces tyrannies +locales? Or voila que la royaute vint en aide au peuple; elle mit +environ quatre siecles a fonder l'unite, a reprimer toutes les +revoltes, a briser toutes les resistances, et au moment ou elle croyait +avoir atteint son but eclaterent les troubles de la Fronde. + +Louis XIV sortit victorieux de la Journee des Barricades. La fraction +de l'aristocratie qui lui disputait les renes du gouvernement etait +ecrasee. Ceci fait, il profita de l'humiliation de la noblesse pour la +fixer a la cour et lui enlever ainsi les moyens de nuire. Que pouvaient +contre le roi les grands seigneurs eloignes de leur province? Il les +chargea de rubans et de chaines d'or, les fit asseoir autour de lui sur +des fauteuils ou des banquettes de velours, en un mot les enguirlanda +de servitude. Versailles devint un foyer de grandeur et de +magnificence. Ce n'etaient que fetes, carrousels, spectacles, chasses, +galas. + +Le roi-soleil attirait a lui tous les jeunes moucherons de +l'aristocratie, trop heureux de venir se bruler les ailes a sa lumiere. +Le pouvoir absolu etant remonte tout entier a la couronne, on entoura +le chef de l'Etat d'une sorte de culte bien fait pour degrader les +caracteres. Louis XIV assista vivant a son apotheose: il avait ainsi +trouve un moyen qui valait mieux que d'exterminer les grands, c'etait +de les avilir. Autour de cette idole s'organisa tout un systeme de +fetichisme, ayant le palais de Versailles pour temple, les courtisans +pour sacrificateurs et le peuple pour victime. + +S'apercut-on alors du gouffre qui se creusait autour du trone? En tout +cas, il etait trop tard. La royaute avait abaisse toutes les barrieres +qui genaient l'exercice du pouvoir arbitraire; elle avait domestique +ces farouches barons qui etaient quelquefois les rivaux, mais le plus +souvent les soutiens de l'edifice monarchique; elle s'isolait ainsi +dans des hauteurs ou la foudre devait tot ou tard l'atteindre. + +Louis XIV mort, la France, un instant courbee sous son fouet et ses +bottes a eperons, redressa superbement la tete. Les parlements moins +soumis, et fortifies des armes de l'opinion, essayerent ca et la +quelque resistance. Vint la Regence, qui engourdit dans la debauche ce +qui restait de vigueur a l'aristocratie. Sous Louis XV, le pays +s'accoutuma a ne plus avoir de maitres; il etait gouverne par des +maitresses qu'il meprisait. Quand Louis XVI monta sur le trone, les +esprits, eclaires desormais sur les abus, etaient dans une horrible +agitation, et il ne fit rien pour les calmer. Alors le peuple vint se +presenter, la pique d'une main et la constitution de l'autre, sur les +marches du Louvre.--Ce visiteur-la n'attend pas longtemps a la porte +des rois. + +Telle est la serie des faits qui ont amene la Revolution Francaise. Un +mot maintenant sur les doctrines. + +Quoique le veritable esprit chretien ne fut nullement en contradiction +avec les principes de 89, il est tres-difficile de lui attribuer une +influence dans la Declaration des droits de l'homme et du citoyen. La +liberte dont on retrouve tenebreusement les traces dans les ecrits des +Peres de l'Eglise n'avait rien de commun avec la liberte civile et +politique fondee par la Revolution Francaise. Nous voyons au contraire +les doctrines de l'Eglise aboutir partout a l'obeissance passive. Lisez +dans Bossuet le chapitre intitule: _Les sujets n'ont a opposer a la +violence des princes que des remontrances, sans mutinerie et sans +murmure, et des prieres pour leur conversion._ Voila quoi etait en +politique le sentiment du clerge orthodoxe; les armes de la priere +etaient les seules que la liberte chretienne put forger dans son +arsenal. Nous doutons qu'avec ces armes-la on eut jamais pris la +Bastille, et nous trouvons que le peuple de 89 fit sagement d'y ajouter +un fer de lance. + +Parmi les elements qui preparerent la Revolution Francaise, on n'a pas +assez tenu compte du vieil esprit gaulois dont on retrouve la trace +dans les fabliaux et dans quelques romans du moyen age, esprit +frondeur, satirique, riant sous cape de la noblesse et du clerge. A +cote des ecrivains orthodoxes se forma d'ailleurs, du XVe au XVIe +siecle, une ecole de philosophes calmes, stoiques, degages des luttes +religieuses, relevant plutot de la tradition paienne que de l'Evangile, +denoncant avec une rare hardiesse tous les abus de leur temps: ce +furent Michel Montaigne, Etienne de La Boetie, Charron, Rabelais. Dans +leurs ouvrages, si differents de verve et de style, s'epanouit la +veritable liberte d'examen. Apres eux vint Descartes, qui commenca par +faire table rase de toutes les connaissances acquises, et deplacant des +le premier coup la base de la certitude, mit dans le _moi_ le criterium +de l'erreur ou de la verite. Pascal demasqua les jesuites dans ses +_Lettres provinciales_. Les voies etaient ouvertes: le XVIIIe siecle +s'y precipita. Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Buffon, +Condorcet, d'Alembert, quelle pleiade de genies! La theologie +chretienne s'etait placee elle-meme en dehors du monde et de la nature, +la philosophie intervient et fournit a l'humanite ce qui lui manquait, +la notion de ses droits. Est-ce a dire que la Revolution Francaise soit +l'oeuvre d'une ecole de philosophes? Non. Les grands esprits du XVIIIe +siecle exercerent sans doute une vaste influence sur le mouvement des +idees; sans eux, le triomphe des libertes publiques eut ete ajourne +indefiniment. Mais les penseurs excitent et dirigent les forces vives +de leur epoque, ils ne les creent jamais. La source de toutes les +forces et de toutes les initiatives etait dans le peuple. + +[Illustration: Louis XVI.] + +Resumons-nous: La Revolution Francaise n'emane point du sentiment +religieux; elle est fille du droit et de la justice. + +Que repondre d'un autre cote a ceux qui lui reprochent de n'avoir point +fait surgir de l'autel de la patrie un Dieu nouveau? Elle n'etait point +faite pour cela: essentiellement pratique et realiste, elle s'est +attachee aux faits, a la loi, a la reforme des institutions. Son oeuvre +fut de deplacer l'axe des societes modernes en substituant au regne de +la foi l'autorite de la raison. + + + + +II + +La Revolution en germe dans la cabale.--La franc-maconnerie.--Les +mystiques.--Les inventeurs. + + +On n'a pas assez tenu compte d'une autre source d'opposition a l'ancien +regime theocratique et monarchique: cette source, c'est la science. + +Il est bien vrai que la science n'existait guere au moyen age et meme a +l'epoque de la renaissance des lettres et des arts. On ne decouvre, a +cette epoque, que des systemes incoherents, vagues, entaches de +merveilleux. N'oublions pas toutefois que de l'alchimie s'est degagee +la chimie et que l'astrologie a ete l'embryon de l'astronomie. + +L'Eglise n'avait point en elle-meme le principe de la science. L'homme, +d'apres elle, a ete dechu pour avoir voulu savoir; il ne se releve que +par l'ignorance volontaire, c'est-a-dire par la soumission de l'esprit +a des dogmes reveles et a l'autorite visible des conciles. Une telle +doctrine devait logiquement proscrire la libre pensee et frapper d'une +reprobation terrible la recherche des lois de la nature. Les oeuvres +d'Aristote furent brulees par la main du bourreau. Condamnee, +poursuivie par la justice ecclesiastique et seculiere, la science se +cacha, rentra sous terre. Enveloppee de formes obscures, bizarres, +impenetrables, elle eut ses initiations, ses mysteres. Elle se fit +societe secrete et prit le nom de _cabale_. + +La cabale etait une contre-Eglise. + +Pour peu qu'on fouille dans les ouvrages des cabalistes (astrologues, +alchimistes, magiciens), on decouvre les opinions les plus etranges sur +l'eternite de la matiere, la transmutation des mineraux, +l'engendrement des plantes et des animaux par une serie de +transformations naturelles, la chaine magnetique des etres, le tout +brouille dans des reveries et des mythes dont le secret n'etait +accessible qu'aux inities. Pourquoi ces voiles? C'est qu'alors la libre +pensee ne se sentait point en surete sous les formes vulgaires du +langage. Le livre ecrit a style decouvert courait grand risque d'etre +condamne aux flammes s'il contenait des opinions equivoques [Note: +Temoin celui de Jean Scott qu'Honorius fit bruler]. C'est pour eviter +cette menace perpetuelle de destruction que les cabalistes couvrirent +opiniatrement leurs idees d'une obscurite prudente. Ces precautions ne +desarmerent pas la surveillance de l'Eglise. Elle ne tarda point a +decouvrir la retraite dans laquelle l'esprit humain s'etait refugie. +L'antagonisme de la science et de la foi eclata. Les cabalistes, sans +fronder ouvertement l'autorite du dogme ni du mystere, ouvraient aux +esprits curieux une voie d'investigations hasardeuses. De la conflit. +Et pourtant beaucoup d'ecclesiastiques mordirent, durant le moyen age, +a la pomme des sciences occultes, comme quelques-uns d'entre eux +gouterent plus tard aux doctrines philosophiques du XVIIIe siecle. + +Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que ces savants livres, +d'apres un auteur du temps, a la pratique des arts seditieux, _artibus +quibusdam seditiosis_, eussent sur la reforme religieuse et politique +les memes idees que nos peres de 89. Non; mais ces hommes etaient des +dissidents. Leur opposition, relative au temps ou ils vivaient, +inquieta les maitres de la societe. L'Eglise et l'Etat condamnerent la +cabale comme la racine amere de toutes les heresies et de toutes les +nouveautes. La verite est que l'orthodoxie sentait par cette voie +tenebreuse les meilleures intelligences du temps lui echapper. Quoique +l'esprit des sciences occultes fut tres-indetermine, le clerge jugea +nettement que cet esprit n'etait pas le sien. Qu'etait-il donc? une +tendance a se rapprocher de la nature, cette grande excommuniee que les +docteurs declaraient etre la fille de Satan. + +Moins la science est avancee, plus elle se nourrit de chimeres et de +folles illusions, plus elle croit deja tenir sous sa main tous les +secrets de la nature. L'ambition des alchimistes et des astrologues +n'avait d'egale que leur inexperience. Ils affichaient la pretention de +faire de l'or, de prolonger indefiniment la vie au moyen d'un elixir +dont ils disaient avoir la formule, de creer un homme "en dehors et +sans le secours du moule naturel", de derober aux astres qui roulent +au-dessus de nos tetes les arcanes de la destinee et de predire ainsi a +chacun les evenements futurs, la grandeur ou la decadence des royaumes. +Que ne promettaient-ils point a leurs adeptes? En agissant ainsi, +etaient-ils de bonne foi? Il faut croire qu'ils se trompaient +eux-memes. La base de la methode experimentale leur manquant, ils +n'echappaient au mysticisme chretien que pour se jeter dans les +reveries. Toujours est-il que l'attrait de ces sciences occultes devait +seduire les imaginations et que le nombre des affilies etait +considerable. Or la plupart d'entre eux (nous le savons par leurs +ouvrages) se montraient tres-preoccupes de palingenesie sociale. Ils +s'attendaient a de grands evenements, a des guerres durant lesquelles +le sang coulerait a flot, "a des mutations de royaume et a des +revolutions," apres lesquelles la paix et le repos retourneraient sur +la terre. Songes creux, dira-t-on; soit, mais songes d'esprits +inquiets, aspirant a un ordre de choses meilleur que celui sous lequel +ils vivaient. + +Non contents de voiler leurs idees sous les pages symboliques du +grimoire, les alchimistes les avaient fixees dans la pierre. Il y avait +a Paris un monument qui passait surtout pour contenir les secrets de la +science hermetique; mais il fallait etre initie pour dechiffrer le sens +des figures. C'etait le cimetiere des Innocents. Sur l'un des murs on +voyait un lion accroupi et enroule d'une banderole avec ces mots: +_Requiescens accubuit ut leo; quis suscitabit cum?_ "Mon fils est +couche comme un lion; qui le fera lever?" + +Le lion s'est leve le 14 juillet 1789; il a aiguise ses ongles sur les +pierres de la Bastille, et ses rugissements ont fait trembler toute la +terre. + +Mal vus, mais redoutes a cause de la puissance infernale dont le +vulgaire les croyait investis, les inities aux sciences occultes +exercerent une assez grande influence sur l'opinion publique. La foule +ignorante crut s'egaler a eux en se donnant au diable. Il y eut des +confreries de sorciers. Dans ces ages d'ignorance et de superstition, +une idee tourne tout de suite en epidemie morale. Le nombre de tels +insenses devint considerable; Henri Boguet, grand juge en la terre de +Saint-Claude, propose qu'on coupe la tete a trois cent mille, et +demande "que chacun prete la main a un si bon office". Les moins +coupables etaient conduits "a la fosse" pour y faire penitence au pain +et a l'eau. [Note: J'ai trouve une ancienne gravure sur bois qui +represente bien les idees du temps sur la Justice: une femme assise sur +un siege de fer, la tete couverte d'un voile noir, les pieds enveloppes +d'un suaire, la place du coeur vide et une balance a la main. C'est +cette Justice qui expediait les sorciers et les heretiques.] La societe +d'alors, pour exercer ses violences contre les sorciers, s'autorisa du +pacte qu'ils avaient, disait-on, jure entre eux de detruire les chefs +de l'Eglise et de la monarchie. + +"S'il advient, dit Juvenal des Ursins, que... icieux _innovateurs_ de +diables idolatres soient mis en prison, ils doivent etre punys comme +_trahistes_ du roy et crimineux de _leze-majeste_." Les magistrats, aux +XVe et XVIe siecle, firent arreter un si grand nombre de ces +malheureux, qu'on ne pouvait plus, dit un auteur du temps, les juger ni +les executer, quoiqu'on y allat tres-vite. De la mauvaise physionomie +d'un homme on pouvait tirer contre lui un indice suffisant pour +l'appliquer a la question. Le fils etait appele a porter temoignage de +ce crime contre le pere, le pere contre le fils. Le chatiment des +sorciers etait la peine du feu. Le seul doute qui tourmentait, en +France, plus d'un legiste, etait de savoir s'ils devaient etre brules +tout vifs ou s'il convenait premierement de les etrangler. Ces deux +opinions reunissaient des partisans.--Je recommande de tels faits aux +historiens sensibles qui versent tant de larmes sur les victimes du +tribunal revolutionnaire; les exces provoquent toujours, dans l'avenir, +d'autres exces; l'abime appelle l'abime; le bucher appelle l'echafaud. + +Les aveugles etaient, jusqu'en 1450, proteges par la loi: la peine de +mort passait muette et desarmee devant cette grande infortune. Le +bourreau n'avait rien a faire la ou la justice divine s'etait arretee +si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas +moins au feu, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts. Ce +parlement celebre fit executer en moins de trois mois (c'est lui qui +s'en vante) un nombre presque innombrable, _numerum pene innumerum_, de +sorciers. Celui de Toulouse, voulant prouver son orthodoxie et son +attachement au roi, en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans +les flammes du bucher. Ces faits ne sont pas seulement atroces, ils +sont feconds en enseignements. + +Si la magie n'eut pas ete, dans la pensee des juges, une insurrection +contre l'ordre religieux et politique, elle n'eut pas ete soumise a de +semblables atrocites. Les delits relatifs aux institutions etablies +etaient en effet les seuls que l'Etat, menace dans sa forme, dans sa +duree, dans son repos, frappait a coups redoubles et a travers toutes +les lois humaines, _per fas et nefas_. + +Les anciens cabalistes revaient l'execution du _grand oeuvre_; ils +demandaient pour cela du feu, du metal et du sang. Precurseurs de la +science, vous serez satisfaits! Le grand oeuvre s'accomplira; +j'apercois un inconnu qui, le visage masque, les bras nus, la poitrine +haletante et penchee sur la fournaise, remue les elements d'une +transmutation future: cet alchimiste, c'est le Progres. + +L'astrologie etait une chimere; mais elle n'en servit pas moins a +elargir pour l'homme la notion de l'univers. Melange de fatalisme et de +chaldeisme, elle reliait du moins notre globe a l'ensemble de la +mecanique celeste: son erreur etait d'y attacher aussi nos destinees. +Les rois et les reines s'etaient fait longtemps tirer leur horoscope; +en 92, ce fut le tour de la Republique Francaise. + +"Heureuse France! s'ecriait l'enthousiaste Loustalot, le soleil au +signe de la Balance entrait dans le point equinoxial d'automne, quand +tu jurais l'egalite et fondais la Republique; une concordance parfaite +regnait, en ce moment, entre le ciel et la terre; c'est sous ces beaux +auspices que tu disais anatheme a la royaute et donnais a la liberte +cette egalite sainte, que le soleil, a pareille epoque, etablit entre +les jours et les nuits. Republique des Francs, tes hautes destinees +sont ecrites sur le livre meme de la nature. Nation puissante et +fortunee par-dessus toutes les autres, tous les ans a pareil jour tu +trouveras le soleil au signe de la Balance, symbole de l'egalite." + +Helas! cet oracle ne fut guere plus vrai que ceux de Nostradamus; mais +si la Republique meurt quelquefois etouffee dans le sang de ses heros, +elle renait toujours. + +Aux sciences occultes, a la societe secrete des cabalistes succeda plus +tard la franc-maconnerie, poursuivant a peu pres le meme but, mais par +des moyens beaucoup plus pratiques. Reduite durant des siecles a +dissimuler sa marche, la libre pensee prit successivement differents +masques. Elle se cacha sous le boisseau, sachant bien que le moment +viendrait ou elle pourrait poser dessus la lumiere. Un des chefs de la +franc-maconnerie, Thomas Crammer, se faisait appeler lui-meme le fouet +des princes, _flagellum principum_. Les deux colonnes de cette grande +institution etaient l'egalite et la fraternite. Les signes, les +symboles, les initiations etaient autant de formes protectrices sous +lesquelles s'exercaient sa propagande et son action bienfaisante. Dans +le temple s'effacaient toutes les distinctions de naissance, de +couleur, de rang, de patrie. La maconnerie encourut a plusieurs +reprises les disgraces de l'Eglise et de plusieurs gouvernements. +Laissons parler un inquisiteur romain: "Parmi ces assemblees, formees +sous l'apparence de s'occuper des devoirs de la societe ou d'etudes +sublimes, les unes professent une irreligion effrontee ou une licence +abominable, les autres cherchent a secouer le joug de la subordination +et a detruire les monarchies. Peut-etre, en derniere analyse, est-ce la +l'objet de toutes: mais ce secret ne se communique pas en meme temps ni +a toutes les loges." [Note: Extrait de la procedure instruite a Rome en +1790 contre Cagliostro. Les noms de Mesnier et de Cagliostro se +trouvent meles, sur la fin du dix-huitieme siecle, aux preludes de la +Revolution francaise. Ce n'est pas que ces deux hommes aient jamais +exerce sur ce grand evenement une influence directe; mais la tournure +cabalistique de leurs idees les fit ranger a tort ou a raison du cote +des novateurs.] Cette accusation ne manque pas d'un fond de verite; la +Revolution serpenta durant des siecles par des chemins obscurs, +jusqu'au jour ou, transmise de la cabale aux loges maconniques et des +loges maconniques aux clubs, elle apparut enfin la face decouverte. + +Tous les historiens royalistes qui ont ecrit vers la fin du dernier +siecle signalent d'ailleurs le role important que joua la maconnerie +dans le mouvement de 89. Presque tous les chefs revolutionnaires +appartenaient a differentes loges. De meme que les francs-macons, les +_illumines_, les _martinistes_, preparaient le monde aux fetes de +l'egalite, a cette celebre confederation du Champ-de-Mars ou tous les +Francais se reunirent sous le soleil en un peuple de freres. Quels +transports de joie! Une meme nation, un meme coeur. L'element mystique +est inseparable du travail de l'esprit humain et, cette fois du moins, +malgre quelques ecarts, il seconda l'elan general vers la verite. + +D'un autre cote, ne perdons point de vue qu'avec le temps la science +reelle, positive, exacte, avait fait son chemin dans le monde. Elle +s'etait delivree des langes du merveilleux et de l'utopie. Apres bien +des tatonnements et des essais malheureux, elle s'etait enfin trouvee +sur son terrain: la methode experimentale. A chaque decouverte qu'elle +faisait se dissipait une erreur, s'evanouissait une superstition. + +Galilee, Kepler, Newton avaient trouve la loi qui preside au mouvement +des corps celestes. Ce n'est point le soleil qui tourne, c'est la +terre. Que devenait alors la legende de Josue? Harvey avait penetre +dans le mystere de la circulation du sang. Descartes, Pascal, Leibniz +avaient de beaucoup recule les bornes des connaissances humaines. +Chaque conquete sur la matiere est une victoire pour l'esprit. +L'industrie, le commerce, la navigation avaient largement profite des +progres de la chimie et de l'astronomie. Grace aux recherches d'un +protestant francais, Denis Papin, et d'un Anglais, Watt, la puissance +de la vapeur etait presque conquise. + +L'associe de Watt assistait un jour au lever du roi d'Angleterre; +Georges III le reconnut. + +--Ah! Boulton, s'ecria-t-il, voici longtemps qu'on ne vous a vu a la +cour; que faites-vous donc?--Sire, je m'occupe de produire une chose +qui est le grand desir des rois.--Et laquelle?--La force. + +Les peuples en ont autant besoin que les souverains. + +Il existe d'ailleurs un lien etroit entre la science et +l'affranchissement de l'esprit humain. Quand les intelligences +s'accoutument a chercher des lois dans la nature, elles en demandent +bientot a la societe. L'arbitraire ne peut se soutenir qu'en face de +l'ignorance. Aussi la Revolution fut-elle generalement saluee avec +enthousiasme par les savants. Tous ceux qui avaient cherche dans +l'univers un ordre appuye sur les rapports naturels des choses ne +pouvaient logiquement souffrir, dans les institutions civiles et +politiques, un ordre impose par la volonte d'un seul. + + + + +III + +Les prisons d'Etat.--Le Prevot de Beaumont.--Decadence de l'ancien +regime. + + +On peut caracteriser l'etat des institutions monarchiques des le milieu +du XVIIIe siecle: une grande impuissance d'etre. + +Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royaute est +salie; le peuple se desaffectionne; la noblesse elle-meme tourne aux +philosophes; le numeraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent +encore; mais leur secret est decouvert. Le voile s'est dechire sur +l'abime des iniquites de la justice humaine. Les geoliers ont beau +faire, leurs victimes sont connues et pleurees. La bouche comprimee se +tait, les pierres crient. + +Chaque regne a son prisonnier celebre:--sous Louis XIV, le masque de +fer;--sous Louis XV ou plutot sous madame de Pompadour, Latude;--sous +Louis XVI, Le Prevot de Beaumont. + +Le crime de ce dernier etait d'avoir decouvert par hasard l'existence +du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit +incarcerer. Transporte de la Bastille au donjon de Vincennes, de +Vincennes a Charenton, de Charenton a Bicetre, il defia successivement, +dans une captivite de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre +prisons d'Etat. Couche nu, les chaines aux pieds et aux mains, sur un +grabat en forme d'echafaud, couvert d'un peu de paille reduite en +fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamne a la +faim pour avoir denonce les auteurs de la famine qui ravageait la +France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau +pour tout aliment, il vecut. La Providence, comme on dit, veillait sur +cet homme, car il devait un jour reveler au monde un mystere +d'iniquite. + +Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de +Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de geolier!--s'epuisent a etouffer +cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa +conscience, Le Prevot de Beaumont ecrit dans la nuit du cachot, ecrit +toujours. On saisit les papiers; on les detruit; il recommence. Les +persecutions des geoliers redoublent; cet homme est une tete de fer +incorrigible, on n'aura _plus de bontes_ pour lui. On le change de +cachot; plus d'air, plus de jour. "De Sartines, raconte-t-il lui-meme, +avait essaye de me faire perir, en ne me delivrant tous les huit jours +que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je +ne savais ou placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et +je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux +que mon geolier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de +mon cachot, procure un filon d'air qui m'empechait d'etouffer dans un +lieu hermetiquement ferme; car le defaut d'air fait aussi promptement +perir que la faim." Dieu et les rats aidant, ce prisonnier reussit +encore a vivre. Louis XV, sous le regne duquel il avait ete arrete, +meurt; Louis XVI monte sur le trone; les ministres se succedent. De +temps en temps l'un d'eux venait faire, par maniere de ceremonial, une +visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit +retentir la prison de ses cris et de ses revelations foudroyantes. + +--Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu! + +Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'eloigna. Sa famille +reclamait au dehors, on lui repondait avec la brutalite du laconisme +administratif: + +--Rien a faire. + +Il esperait, il attendait, il ecrivait toujours du fond de sa fosse; il +accusait sans relache les affameurs de la France et les siens. Une +toile d'araignee en fer obscurcissait la fenetre de son cachot; l'encre +lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des +caracteres sur du linge avec du jus de reglisse ou du sang. La soif ni +la faim n'ayant pu amortir cet indiscret temoin des horreurs d'un tel +regne, on compta sur le scorbut: le voila transporte a Bicetre. Cet +homme etait indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit: +il avait vu, il devait reveler. La verite, celle surtout qui est +destinee a faire revolution dans le monde, a besoin de s'epurer au +creuset d'une adversite perseverante. Cependant les idees marchaient; +un souffle de liberte avait penetre jusqu'aux pierres de la Bastille et +du donjon de Vincennes. Les geoliers, Lenoir en tete, sentaient le sol +chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'epuisaient ni la +vie ni le courage de Le Prevot, on capitula. Le nouveau lieutenant de +police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transferer a +Bercy, dans une maison de force. Il esperait que le prisonnier, dont le +sort allait etre ameliore, finirait par s'oublier lui-meme dans cette +nouvelle detention. C'etait le moyen de derober son secret a la +connaissance du monde. Heureusement les previsions et les intrigues des +hommes de police furent dejouees. Il comptait les jours apres les jours +dans une fievreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivite +(vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inebranlable en la +justice de sa cause. N'etait-il point appele a rendre un grand service +aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet +1789, Le Prevot apercut de Bercy, a l'aide d'une lunette, une fumee +noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une +masse hideuse et sombre: c'etait la Bastille qu'on prenait. + +Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse ou il avait +passe treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La +Bastille etait une ennemie personnelle dont on le delivrait; chaque +pierre qui tombait, c'etait un douloureux souvenir dont sa memoire +etait allegee. + +[Illustration: Necker.] + +La liberte de cet homme suivit de pres la ruine de son ennemie; les +verrous ne tenaient plus. Le Prevot etait un revenant qui accusait +l'ancien regime en face de la Revolution. Le terrible secret qu'on +avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait a la lumiere. +Qu'etait donc ce secret qui, decouvert par megarde, avait coute a un +malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet +arrete, signe entre quelques hommes, ministres et directeurs generaux, +"1re de vendre Louis XV dans le temps present, avec son autorite, et +Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France, a bail de douze +annees, a quatre millionnaires designes par noms, qualites et +domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'etablir +methodiquement les disettes, la cherte en tout temps, et, dans les +annees de mediocre recolte, les famines generales dans toutes les +provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand +monopole des bles et des farines." Ce pacte avait ete conclu; les +auteurs en avaient recu le prix,--le prix du sang. + +Idee infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son +cote, semble epuisee comme la monarchie; elle ne donne qu'a regret. Une +mauvaise annee succede a une annee mauvaise; il parait qu'on touche a +la fin du monde; l'abomination de la desolation est dans les affaires +de l'Etat. Les abus debordent; l'argent passe aux lieutenants de +police, aux favorites et aux geoliers. Un Lenoir se fait, par ses +machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme a la +Bastille, une compagnie de cent quatre hommes coute, depuis +soixante-dix ans, trois millions et demi chaque annee, pour ne garder +dans ces deux prisons que les murailles et les fosses. + +Le commerce des lettres de cachet produit des benefices enormes; les +arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les +espionnages, les delations mangent la fortune publique et le bien des +familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la +liberte des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des +Francais, arretes par lettres de cachet, a des marchands hollandais, +qui les emmenaient pour etre revendus comme esclaves a Batavia. Ces +hommes de police se livraient a des monstruosites sous le voile de la +surete de l'Etat; et quand plus tard le peuple indigne voulut mettre la +main sur ces accapareurs et ces traitres,--rien: ils s'etaient enfuis a +l'etranger avec le fruit de leurs rapines. + +Cependant les signes du temps et les presages annoncaient une +catastrophe. Une maladie hideuse avait frappe Louis XV, et ce galant +monarque n'etait plus que la figure de la lepre avec l'odeur du +sepulcre. Les premiers-nes des maisons royales mouraient. La moisson +etait devoree en herbe par la secheresse du sol et les grains par les +accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nuee de +sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies +d'Egypte, mais le coeur des grands etait endurci. Il ne restait plus +qu'a changer en sang l'eau des puits. La catastrophe etait inevitable. +Les prophetes ne manquaient pas: la Revolution etait predite, annoncee +dans les termes les plus clairs. Rousseau ecrivait en 1770: [Note: +_Emile_, livre III.] "Nous approchons de l'etat de crise et du siecle +de revolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de +l'Europe aient encore longtemps a durer; toutes ont brille, et tout +Etat qui brille est sur son declin. J'ai de mon opinion des raisons +plus particulieres que cette maxime; mais il n'est pas a propos de les +dire, et chacun ne les voit que trop.." Voltaire ecrivait en 1762: +"Tout ce que je vois jette les semences d'une revolution qui arrivera +immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'etre temoin. La +lumiere s'est tellement repandue de proche en proche qu'on eclatera a +la premiere occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens +sont bien heureux, ils verront bien des choses." [Note: Lettre a M. de +Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir etait transparent; +seuls les privilegies s'obstinaient a ne pas voir. + +La cognee etait a la racine de la monarchie, que les classes nobles +s'enivraient encore follement, a l'ombre de cet arbre ronge par mille +abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarmes. +Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux ecrivains de +detourner le peuple de son travail et de ses devoirs. + +Cependant tout declinait. La beaute elle-meme etait vieillotte: du fard +et de la poudre. L'etat des moeurs rappelait la corruption des Romains +sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers. +La coquetterie remplacait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les +abbes effeuillaient des roses aux divinites de l'Opera: le breviaire +etait devenu dans leurs mains l'almanach des Graces. Voila de quelle +maniere passait son temps cette societe frivole, a la veille du jour ou +le chatiment allait eclater, ou la Justice allait revendiquer ses +droits. + +Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de +l'irritation populaire. Cette parole de Moise fut une fois de plus +verifiee: "Les peres seront punis dans leurs enfants." La noblesse +transmit a ses descendants la responsabilite de ses actes, et Louis XV +fut guillotine dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de +la Pompadour, le digne eleve de l'infame Dubois. + +La foi n'existait plus que dans le clerge inferieur, et ca et la dans +quelques campagnes. Sorti d'une etable, le christianisme etait retourne +aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique +remettait en question tous les dogmes religieux. A cote des orgies +d'une societe mourante, une apre ecole de libres penseurs, avocats, +ecrivains, rheteurs, medecins, tabellions, travaillaient dans le +silence a reconstituer les titres perdus de l'humanite. La conscience +troublee revelait ses inquietudes par des tressaillements infinis. On +sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir. + + + + +IV + +La Revolution pouvait-elle etre evitee?--Louis XVI et +Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que +dans la convocation des Etats generaux. + + +Il y en a qui se demandent encore si la Revolution de 89 pouvait etre +eludee par des reformes. Turgot et Malesherbes l'ont essaye; l'un et +l'autre ont echoue devant les obstacles. Le bras d'un homme n'etait pas +assez fort pour s'opposer aux exces d'une caste puissante et nombreuse; +il fallait le rempart vivant de toute une nation. Peut-etre meme +etait-il inevitable que cette reformation du vieux monde fut produite +par des moyens extraordinaires et violents. Les crimes contre la +societe entrainent des chatiments exemplaires qui epouvantent la +Justice elle-meme. On ne deracine pas les chenes sans remuer le sol +autour d'eux. + +Au moment ou s'ouvre l'histoire de la Revolution, les deux derniers +regnes ont detrompe la France royaliste. Les prisons d'Etat, les +lettres de cachet, la censure, les impots, livres au caprice d'une +courtisane ou d'un favori, ont cree dans les populations des villes +l'esprit de resistance. Les iniquites des droits feodaux et des +justices feodales, la corvee, les aides, la dime, la milice, avaient +souleve les classes agricoles. Sans doute les abus etaient grands; +mais, il faut en convenir, la Revolution Francaise fut surtout +provoquee par les nouveaux instincts du peuple. + +La premiere moitie de la vie des nations appartient au pouvoir et la +seconde moitie a la liberte. A cote du sommeil de la cour et de la +molle ignorance des grands seigneurs, les sciences et les lettres, ces +filles du peuple, avaient marche: la parole mise au bout des doigts du +sourd-muet; la foudre derobee aux nuages; l'aerostat, ce vaisseau qui +semble fait pour dompter un jour l'ocean de l'air; tout cela avait +donne aux hommes, jusque-la timides et soumis, une grande opinion de +leurs forces. La nation etouffait de pensees; le moment de les ecrire +etait venu, et quand les idees sont semees il faut qu'elles levent. Les +philosophes sortaient en general de la classe inferieure ou moyenne. De +toutes parts les larges tetes du peuple et de la bourgeoisie chassaient +devant elles les fronts bas et renverses des petits-maitres de la cour. + +On touchait a l'annee memorable qui devait decider la lutte. L'horizon +politique devenait de plus en plus sombre. Louis XVI, depuis son +avenement, avait essaye successivement a la France plusieurs ministeres +que des obstacles nouveaux et imprevus venaient toujours renverser. Les +circonstances etaient insurmontables; elles usaient les hommes. +Calonne, bel-esprit, vain et prodigue, venait de disperser les restes +du tresor public, dans lequel les maitresses de Louis XV avaient puise +a pleines mains. [Note: La Dubarry recut, en quinze mois, du tresor +public 2,400,000 fr.] + +Comme l'or est, dans les Etats monarchiques, le soleil de la corruption +et l'instrument du pouvoir sur les consciences, _instrumentum regni_, +Calonne, en agitant les finances, avait reveille pour un instant autour +du trone un eclat factice qui ne tarda pas a s'eteindre. On avait +depense beaucoup trop d'argent; il crut que le remede etait d'en +depenser davantage. Illusions!--Bientot le numeraire manqua dans les +caisses. Le cardinal de Brienne, eleve au rang de premier ministre par +la retraite de Calonne, n'avait rien pu contre les progres d'une +banqueroute. Il venait de sortir des affaires, emportant le sentiment +d'une calamite prochaine. Le mauvais etat des finances creusait de plus +en plus, sous les marches du trone, un gouffre devorant, dans lequel +devait s'engloutir l'ancien regime. Dans le mauvais etat ou etaient +les affaires, un grand roi eut-il sauve la monarchie en se mettant a la +tete des reformes? J'en doute. Les abus avaient depasse la mesure; la +coupe debordait; la reaction contre l'ancien regime devait donc +malheureusement etre entachee d'exces. En pareil cas, on n'arrive a la +moderation qu'apres un temps de violence. Louis XVI, d'un autre cote, +n'etait pas du tout l'homme qu'il fallait pour dominer les evenements. +Il ne savait pas vouloir. Eleve dans les traditions de la cour, il ne +comprenait absolument rien a l'etat des esprits ni aux tempetueuses +exigences de l'opinion publique. Contracter une alliance serieuse avec +le tiers-etat eut peut-etre ete le moyen de tout sauver; il n'y songea +meme point. Engage comme roi par des liens seculaires envers la +noblesse de France et le clerge, il s'obstinait a compter sur leur +concours pour defendre la majeste du trone. Ne sachant trop de quel +cote attaquer les abus, il se contenta d'abolir la torture et d'adoucir +l'exercice du pouvoir arbitraire. Effraye du role que lui imposaient +les evenements, il se refugia dans les devoirs de la vie privee qui +sont apres tout les derniers devoirs d'un roi. On raconte que le +Regent, homme d'esprit, liberal, mais sceptique, et avec lequel Louis +XVI n'avait aucun autre trait de ressemblance, cherchait l'heure a une +table chargee de montres, quand il eut du la demander au cadran de son +siecle. Au milieu du reveil des esprits, Louis XVI, lui, se livrait +plus volontiers a des travaux manuels qu'a des plans de regeneration +politique. Il forgeait volontiers des clefs, des serrures; il entreprit +et executa plusieurs grands ouvrages de serrurerie, entre autres une +grille pour le palais de Versailles. Quelle derision! Quelle amere +critique des institutions monarchiques! Le culte du trone etait en +France une veritable idolatrie. Le roi se montrait a distance comme une +sorte d'etre surnaturel. Que dut penser la noblesse, le jour ou se +tournant vers ce fetiche pour lui demander aide et protection, a la +place d'un dieu elle ne trouva plus sur l'autel qu'un forgeron? + +Cependant la nation, mal servie par ses ministres, mecontente du roi +qui demeurait irresolu, entendait bien ne plus prendre conseil que +d'elle-meme. Le voeu unanime reclamait la convocation des Etats +generaux. Ces grandes assemblees etaient depuis longtemps suspendues: +la derniere avait eu lieu en 1614. Formes a la vie politique par les +ecrits de Montesquieu, de Diderot, de Jean-Jacques, de Voltaire, +beaucoup d'orateurs et d'hommes d'Etat qui n'avaient point encore fait +leurs preuves, brulaient du desir d'attaquer en face les privileges et +les abus. N'etait-on pas a bout d'expedients? N'avait-on pas eu recours +vainement a l'Assemblee des notables (1787)? Quel autre moyen que la +convocation des Etats generaux pour remedier aux embarras dans lesquels +les profusions des deux derniers regnes avaient jete les finances? + +On avait reduit les Francais a l'etat de servitude et de silence en les +isolant; il leur suffisait maintenant, pour redevenir libres, de se +reunir. C'est un spectacle curieux sur lequel on ne saurait trop +reflechir: le plus grand evenement que le monde ait encore vu, entrant +sur la scene par la porte basse et etroite d'une question d'argent. +Sans le deficit legue par Louis XIV a Louis XV et par Louis XV a son +successeur, il ne se fut pas rencontre de motif assez imperieux aux +yeux de la cour pour convoquer la nation et l'eriger en conseil. La +Revolution, ne voyant pas alors d'ouverture favorable, aurait bien pu +s'eloigner et attendre encore un demi-siecle. La royaute, en somme, n'y +aurait pas beaucoup gagne; mais Louis XVI aurait conserve sa tete. + +Tout le monde tournait les yeux vers l'assemblee future comme vers une +arche de salut. Le peuple affame lui demandait du pain; la cour, +embarrassee du poids des affaires, esperait y trouver des lumieres pour +sortir d'une situation difficile; le tiers etat y voyait un moyen de +ressaisir son existence politique. + +A peine la declaration du roi relative a l'assemblee des Etats generaux +(23 decembre 1788) fut-elle connue, qu'une joie universelle eclata. +Cette declaration etait arrachee a Louis XVI par la necessite des +circonstances. Il avait plusieurs fois ecarte le fantome d'une +assemblee nationale comme une ombre importune qui en voulait a son +autorite. Pour ce que le pauvre roi faisait de cette autorite, ce +n'etait guere la peine de tant marchander, mais enfin il la tenait et +il ne voulait pas s'en defaire. Le projet d'une convocation des Etats +generaux, envisage d'abord avec effroi, quitte, puis repris, avait fini +par s'imposer. La Revolution, en germe dans ce projet, devait courber +bien d'autres obstacles que la resistance du faible monarque. Au fond, +ses craintes personnelles n'etaient pas chimeriques. Du jour ou +l'existence des Etats generaux fut decidee, le peuple francais comprit +qu'il venait de se donner un souverain. Louis XVI n'avait jamais +beaucoup compte; il ne comptait plus du tout. Ni aime ni hai, il +passait cependant pour bonhomme. Le roi est excellent, disait la cour; +le roi est bon, repetait la bourgeoisie; le roi est tres-bon, s'avisa +de demander un jour le peuple: _mais a quoi?_ + +Il y avait quelqu'un de plus etranger en France que le roi. Si Louis +XVI n'etait pas l'homme qui convenait a la gravite des circonstances, +la reine Marie-Antoinette s'accordait encore moins avec les idees et +les tendances nouvelles. Quoique jolie, elle manquait de charmes. Se +montrait-elle en public, son air hautain soulevait dans la foule un +sentiment qui ressemblait a de l'aversion. Une aventure acheva de la +perdre: je parle de la vilaine affaire du collier. Coupable? Je +n'assure pas qu'elle le fut; mais de tels scandales n'eclatent jamais +autour des femmes sur le compte desquelles il n'y a rien a dire. Le +cardinal de Rohan, esprit faible et ambitieux, grand depensier, etait +tombe en disgrace a la cour. La comtesse de La Motte lui persuada +qu'elle avait le moyen de le remettre a flot. Elle alla jusqu'a lui +promettre une entrevue de nuit avec Marie-Antoinette, dans le parc de +Versailles. Le cardinal donna dans le piege. Une fille, dit-on, qui +ressemblait beaucoup a la reine, couverte d'un mantelet blanc et la +tete enveloppee d'une _therese_, joua le role que madame de La Motte +lui avait appris, et de Rohan se crut au comble de la faveur. + +L'intrigante insinua alors au cardinal que la reine avait grande envie +d'un collier de diamants et qu'elle le chargeait de l'acheter en +secret. De Rohan alla chez les joailliers de la couronne et en +rapporta ce precieux talisman qui valait 1,600,000 livres. Le collier +passa par les mains de la comtesse qui devait le remettre a la reine, +mais qui se hata de le vendre a son profit. De jour en jour les +joailliers attendaient leur argent qui ne venait pas; c'est alors que +se decouvrit le pot aux roses. Le cardinal fut envoye a la Bastille +revetu de ses habits pontificaux, et le parlement fut saisi de +l'affaire. Cagliostro, implique dans cette intrigue et confronte avec +madame de La Motte, nia intrepidement toute participation a ces +coupables manoeuvres. Ne pouvant ebranler la force des arguments qu'il +fit valoir pour sa defense, cette femme irritee lui jeta un chandelier +a la tete en presence des juges. Cagliostro fut acquitte comme innocent +et le cardinal de Rohan comme dupe. La comtesse, condamnee au fouet, a +la marque et a la reclusion perpetuelle, fut enfermee a l'hospice de +Bicetre, dans un quartier qui servait alors de prison d'Etat. Vers +1840, feuilletant dans cet hospice l'ancien registre des ecrous, je +tombai sur la note suivante: _21 juin 1786, Jeanne de Valois, de +Saint-Remy de Luz, epouse de Marc-Antoine-Nicolas de La Motte, agee de +29 ans, native de Fontette, en Champagne. Arret de la Cour: (a +perpetuite), fletrie d'un_ V _sur les deux epaules._ Et plus bas, ecrit +par une autre main: _Evadee de la maison de force le 5 juin 1787._ + +Nous avons raconte cette scandaleuse histoire du collier, d'apres les +temoignages des ecrivains les plus favorables a la reine; mais +l'affaire ne reste-t-elle point chargee de tenebres? Quoi! des lettres +fausses dans lesquelles l'ecriture de la reine etait imitee a s'y +meprendre, une entrevue derriere une charmille, dans laquelle une +soubrette est prise pour la reine par un cardinal habitue du chateau, +un grand seigneur ayant tous les moyens de verifier s'il a ete dupe et +qui persiste dans son mutisme, une rose donnee et recue sans que le +courtisan honore d'une telle faveur ait cherche a lever le masque qui +couvrait toute l'intrigue, tout cela peut etre utile pour bien mener +l'action d'un roman ou d'une comedie; mais, quand il s'agit d'un +episode de la vie reelle, l'histoire exige plus de vraisemblance. Aussi +l'opinion publique resta-t-elle partagee en deux camps. A tort ou a +raison, Marie-Antoinette etait deja fort decriee; elle avait marche +d'un pied leger sur toutes les regles de l'etiquette et se livrait a +mille caprices. Le Petit-Trianon etait son sejour favori. "Une robe de +percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille etaient la +seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de +pecher dans le lac enchantait la reine. On y jouait la comedie: _le +Devin du village_ de Rousseau, _le Barbier de Seville_ de Beaumarchais +y furent representes. La reine remplissait le role de Rosine." [Note: +_Memoires de madame Campan._] + +Tout cela etait sans doute fort innocent; mais cette idylle +convenait-elle bien a la tragique solennite des evenements qui deja +obscurcissaient l'horizon politique? Les excentricites de la reine +trouvaient du moins une excuse dans la froideur du roi a son egard. Ce +gros homme etait tres-peu voluptueux: il fallut cinq ans de mariage, +les murmures de la cour et une conversation secrete entre lui et le +frere de Marie-Antoinette, avant qu'il sut donner un dauphin au royaume +de France. + +Dans la meme annee ou s'ebruita l'affaire du collier (1786), une autre +aventure sentimentale se passait en haut lieu, qui ne fut point connue +du public et du moins ne deshonora personne. + +La lecture de _la Nouvelle Heloise_ avait grise jusqu'aux princesses du +sang; la tete disputait encore contre les idees philosophiques, mais le +coeur etait pris; quelques femmes de la cour furent, a leur insu, les +anges precurseurs de la Revolution. Elles allumaient dans leur propre +sein la flamme qui allait regenerer la France. Au moment ou le peuple +devait abattre l'edifice monstrueux de la noblesse, l'amour effacait de +son cote les inegalites sociales. + +Louise de Bourbon, petite-fille du grand Conde, belle et pieuse, avait +toujours mene une vie irreprochable. Elle avait ete elevee au couvent +(le couvent de Beaumont-lez-Tours) avec toutes les princesses de ce +temps-la: mais, differente de beaucoup d'entre elles, madame Louise +avait conserve une reputation sans tache et toute blanche comme sa robe +de pensionnaire. Quelle surprise et quel scandale, si l'on etait venu +dire alors: Cette vertu, cette sainte, cette grande fille de +trente-deux ans a une affection dans le coeur que vous ne connaissez +pas; Son Altesse Serenissime la princesse de Conde aime un homme que +son rang et sa naissance lui defendent d'epouser.--Cet homme obscur +etait le marquis de La Gervaisais. Leur liaison donna lieu a un +commerce de lettres tres-tendres qui demeurerent secretes jusqu'apres +1830. Le marquis, simple officier de carabiniers, etait grand +admirateur de _Werther_, de _la Nouvelle Heloise_ et de _Clarisse +Harlowe_. Imperieux, tracassier, original, grand discuteur, il +s'eloignait presque en tout des routes battues. Madame Louise l'adora +malgre ou peut-etre pour ses singularites. Le coeur de cette princesse +etait excellent. "Comme il m'aime! s'ecriait-elle dans ses lettres; +vraiment, si quelque chose pouvait me rendre orgueilleuse, ce serait +cela!" Fuir et s'unir a l'etranger par les liens du mariage, on y +pensait quelquefois. Oh! combien dans ces moments-la une petite maison +au bord d'une riviere, un bateau, une vigne et quelques pigeons +flattaient leur imagination troublee! Vains songes! Il fallait qu'elle +refoulat son coeur, emprisonnee dans la grandeur comme dans une cage +d'or, inquiete et consolee, heureuse et malheureuse a la fois du seul +sentiment naturel qui fut entre jusque-la dans son ame: elle n'avait +pas connu sa mere. Des scrupules de conscience interrompirent apres un +an cette correspondance si douce et si contraire aux regles de +l'etiquette. Je vis le marquis de La Gervaisais en 1836: c'etait un +grand vieillard, obsede par une idee fixe. Dans son enthousiasme +nebuleux il parlait sans cesse d'_Elle_, de l'_Etre_, de l'_Ame_; on +comprenait bientot a qui s'appliquaient ces designations mystiques. + +Apres la Restauration, la princesse se retira dans le couvent du +Temple! Tout enfant, je fus conduit dans cette chapelle par ma +grand'mere. Au moment de l'elevation, un grand rideau qui voilait tout +le choeur s'ouvrait; on distinguait alors dans un clair-obscur des +tetes de religieuses et de novices etagees dans des stalles de bois, +puis tout au fond, a genoux sur un prie-dieu, une figure immobile et +enveloppee: c'etait madame Louise. Triste temps que celui ou les +princesses du sang royal n'avaient a choisir qu'entre une cour frivole +ou le cloitre! + +[Illustration: Serment du Jeu de-Paume.] + +Au debut d'un evenement qui finit par inscrire sur son drapeau la +Terreur, je dois me demander une derniere fois s'il n'y avait pas un +moyen de sauver la France sans traverser une mer de sang. J'ai beau +chercher, je ne vois que le clerge dont la main aurait pu intervenir +d'une maniere efficace. Si, renoncant aux biens temporels, l'Eglise +avait courageusement separe sa cause de celle des privilegies et des +riches; si, prevenant le tumulte des esprits, elle eut elle-meme ramene +dans l'Etat l'egalite qui est dans l'Evangile; si, abandonnant au +siecle les parties usees de son vetement, elle eut reconnu la necessite +de regenerer le christianisme, de renouveler l'idee de Dieu, j'estime +que son action sur la societe aurait encore pu etre feconde. Au lieu de +cela, les pretres, s'embarrassant dans toutes sortes d'intrigues et de +complots, resserrant le lien qui les rattachait au temple vermoulu des +vieilles institutions, s'obstinerent a mourir sous des debris. C'est +pour avoir manque a leur mission que la justice humaine les chatia si +cruellement et que la main du peuple s'appesantit sur eux. + +Ministres de la paix, ils laisserent s'engager la guerre: la guerre les +tua. Et cependant ils n'avaient qu'a ouvrir les yeux. Deja plusieurs +fois, du haut de la chaire chretienne, des avertissements leur avaient +ete donnes. J'entends gronder les murmures du peuple derriere ces +paroles du P. Bridaine: "C'est ici ou mes regards ne tombent que sur +des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanite +souffrante, ou des pecheurs audacieux et endurcis; c'est ici seulement +qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de +son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un cote la mort, +de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger." Si cette voix eut ete +alors celle de tout le clerge de France, l'edifice des privileges et +des abus qui s'ecroula, quelques annees plus tard, sous la main du +peuple, serait tombe sans le secours de la hache. L'egoisme du haut +clerge s'opposait a cet heureux denouement. + +On se demande comment une Revolution nee de la justice a pu, dans +l'ivresse de la colere et du succes, reculer quelquefois jusqu'a +l'injustice meme. Autant demander pourquoi le reflux succede au flux. +Les hommes de la Terreur avaient commence par vouloir presque tous +l'abolition de la peine de mort; les circonstances seules leur avaient +mis le glaive dans la main. Leurs entrailles saignaient sans doute des +blessures que la Revolution portait de temps en temps a l'humanite; +mais comme ils croyaient sincerement cette Revolution necessaire au +bonheur du monde entier et qu'ils s'y devouaient eux-memes corps et +ame, ils se firent une volonte de fer. + +La situation des affaires etait d'ailleurs tellement extreme que, d'une +part comme d'une autre, on poussait egalement aux violences. Le langage +des defenseurs de la cour ne differait guere, en 1789, de celui de +Marat. Que disaient-ils au roi? _Un peu de sang impur verse a propos +fait souvent le salut d'un empire._--Si le sang des revolutionnaires +etait impur aux yeux des royalistes, celui des royalistes ne devait pas +etre plus sacre pour les revolutionnaires. De tous les cotes, je vois +les partis entraines a l'agression et les epees a demi tirees du +fourreau. Il faut donc nous resoudre a un cataclysme. Les fleaux +regenerateurs qui agitent, a un moment donne, la vie des nations, +rentrent-ils dans les lois qui president aux destinees du genre +humain?--Demandez aux crises geologiques qui ont prepare l'economie +actuelle du globe! De pres, ce ne sont que convulsions et ravages; il +semble que les elements saisis de terreur se precipitent vers une +grande ruine, et que la creation touche a son dernier jour. Attendons. +A peine la face agitee des choses s'est-elle reposee, que les agents de +destruction se changent visiblement en des agents de formation et de +progres. Le depouillement douloureux du vieux monde laisse entrevoir, +apres les jours de dechirement et d'angoisses, la figure d'un monde +nouveau qui lui succede. La mort, la feconde mort, n'a fait que +renouveler encore une fois le spectacle de la vie; rien n'a fini que ce +qui devait finir. Par malheur, ces salutaires changements ne sont pas +tout de suite apprecies; longtemps une grande voix sort du sepulcre, et +l'on entend retentir dans l'age suivant comme un bruit d'ossements qui +s'agitent. + +Que repondre aux elegies sentimentales des adversaires de la +Revolution? Ils ressemblent a Laban qui poursuivait Jacob et lui +reprochait de lui avoir vole ses dieux: _Cur furatus es deos +meos?_--He! bonnes ames, le grand mal, si ces dieux etaient des idoles! +Depuis plus d'un siecle, le ver du doute commencait a ronger vos +croyances monarchiques; vous aviez mis la Divinite dans des images de +chair; la religion meme du Christ expirait sous les chaines d'or d'une +politique athee. Le dix-huitieme siecle, sensuel et corrompu, avait +amene le paganisme dans nos moeurs; l'esprit allait de nouveau chatier +la chair. Des hommes parurent qui, traitant la matiere pour ce qu'elle +est, exagererent envers les autres, comme envers eux-memes, le mepris +du corps et de la vie. Entraines par la tourmente a immoler les ennemis +de la Revolution et a s'immoler apres eux, ils se couvrirent +stoiquement de l'immortalite de l'ame. Ecoutez Saint-Just: "Je meprise +la poussiere qui me compose et qui vous parle; on pourra la persecuter +et faire mourir cette poussiere, mais je defie qu'on m'arrache cette +vie independante que je me suis donnee dans les siecles et dans les +cieux!" Quel langage! Fort de ces convictions, il mourut sur +l'echafaud, bravant la calomnie et l'injure. + +Parmi les adversaires systematiques de la Revolution Francaise, il en +est sans doute de considerables par le talent; leur jugement ne saurait +toutefois prevaloir contre le sentiment national. A l'avenement du +christianisme, ceux qui ont voulu contrarier la marche de la nouvelle +doctrine ont ete brises. Le plus grand de tous, Julien, qui etait +pourtant un sage et un penseur, n'a reussi qu'a fletrir son nom d'une +epithete odieuse. La posterite traitera de meme les hommes qui +resistent aux principes de la Revolution; lutter contre elle, c'est +lutter contre l'esprit moderne. Le jour viendra ou, blesses a leurs +propres armes, ces ennemis de la lumiere jetteront eux-memes leur sang +vers le ciel en s'ecriant: "Revolution, tu as vaincu!" + + + + +V + +Le clerge, la noblesse et le tiers etat.--La mission de la France, et +pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards. + + +Un mot sur les trois ordres qui vont representer la nation aux Etats +generaux. + +Au moyen age, le clerge, etant seul en possession des lumieres, +jouissait d'une autorite incomparable. Il perdit cette autorite a +mesure que l'education se repandit dans le royaume. "C'est la clergie +qui a fait le clerge, ecrivait Camille Desmoulins. Aujourd'hui que nous +savons tous lire, il ne peut plus y avoir que deux ordres, et chacun +doit rentrer dans le sien. Nous sommes tous clerge." Le titre +d'ecclesiastique avait disparu dans le sens de lettre; il ne subsistait +plus que pour designer un ministre de la religion. Or, comme l'Eglise +etait alors menacee, d'un cote par l'esprit sceptique du siecle, de +l'autre par la corruption interieure des ordres religieux, il en +resulta que la puissance du clerge n'avait plus de grandes racines dans +le pays. Il en est de meme de toutes les institutions; elles se +detruisent avec le temps et s'evanouissent en inoculant leur +superiorite morale a la nation tout entiere. + +On a beaucoup ecrit sur l'origine militaire de la feodalite. A vrai +dire, ce n'est pas la noblesse qui est sortie du droit des armes, c'est +la conquete; mais la conquete fut suivie du partage des terres entre +les envahisseurs, et c'est sur la propriete fonciere que +l'aristocratie feodale s'est etablie. Le cadre de notre travail nous +interdit toute excursion sur le terrain des premiers siecles de la +monarchie. Il suffira donc de savoir que l'importance de chaque +seigneur etait alors determinee par le rang qu'occupaient ses ancetres +dans la hierarchie sociale, et par l'etendue des domaines qu'ils lui +avaient transmis. Se regardant comme d'une race superieure a celle des +autres mortels, les nobles adopterent pour eux-memes le titre de +_gentilshommes_, par opposition aux roturiers qui furent appeles +_vilains_. La division des classes s'appuyait donc, a l'origine, sur +des caracteres physiologiques. C'etait du moins quelque chose de trace +dans la nature. Avec le temps, les races se croiserent, le sang des +conquerants fut mele a celui de la population conquise. Les privileges +de la noblesse n'eurent plus alors d'autres raisons d'etre que la +force, l'usage et la tradition. Tout cet edifice s'appuyait sur +l'ignorance et la dependance des vassaux comme sur une base +inebranlable. + +Ce qu'il nous importe surtout de connaitre est l'histoire du tiers +etat. + +Grace a une infatigable economie, la classe bourgeoise etait arrivee a +sortir de la situation humiliante que l'aristocratie lui avait faite. +Eclairee, avide, envahissante, elle se remuait pour saisir la part +d'influence qui lui revenait, en toute justice, dans les affaires de +l'Etat. Son seul tort fut de vouloir limiter les resultats de la +Revolution; elle voulait bien ameliorer le sort du peuple, mais non +l'admettre a la participation des droits qu'elle reclamait pour +elle-meme. Cet egoisme de caste devait etre puni. La borne qu'elle +avait marquee fut emportee par le courant. L'isolement et la resistance +du tiers firent de plus avorter une partie des resultats moraux que la +Revolution Francaise devait produire. + +Le peuple etait cette masse obscure, laborieuse, feconde, qui +alimentait depuis des siecles l'agriculture, le commerce, l'industrie, +l'armee. Son origine remontait a la vieille couche celtique. Recouverte +par des invasions successives qui s'etaient superposees a la population +des Gaules, cette race forte se remontrait toujours et donnait ses +traits au caractere national. Incomparablement plus nombreux que les +trois autres ordres, le peuple etait la nation meme. "C'est le peuple, +ecrivait en 1760 Jean-Jacques Rousseau, qui compose le genre humain; ce +qui n'est pas peuple est si peu de chose, que ce n'est pas la peine de +le compter." Ce _si peu de chose_ neanmoins etait tout dans l'Etat, +tandis que le reste n'etait rien. Voila l'injustice que le mouvement de +89 allait sans doute reparer. + +Le peuple servait d'assise a la Montagne; c'est par lui qu'elle domina +toute la Revolution; qu'elle a fait la loi, soutenu la guerre, dompte +les factions. La France etait a la veille de sa perte: les Montagnards +la sauverent; les ennemis du dedans furent comprimes et les ennemis du +dehors furent repousses la baionnette dans les reins. Il y avait, comme +toujours, un troupeau d'hommes qui rapportent tout a eux-memes et a des +jouissances sensibles, indifferents pour la vertu et pour l'honneur +national, laches, egoistes, avides; mais alors, du moins, ils se +cachaient. Des legislateurs moins convaincus auraient pris le genre +humain en pitie; ceux de la Montagne s'indignerent. Comme Moise, ils +voulurent faire un peuple. + +Des institutions monarchiques, fondees sur la corruption et la +bassesse, aux institutions republicaines, assises sur le devoir et la +dignite humaine, il y avait la distance d'un desert a traverser; aucun +obstacle ne les arreta. Le sol de la Revolution etait brulant; il +s'entr'ouvrait de lui-meme sous les pieds des mecontents et des +trainards pour les engloutir. De regrettables exces ternirent cette +grande epoque; mais au-dessus et par dela les mauvais jours, les chefs +du mouvement revolutionnaire entrevoyaient la terre du repos. Ils +marchaient a la fraternite a travers la discorde et le chatiment, mais +ils y marchaient; la peine de mort elle-meme allait disparaitre, quand, +arretes dans leur reve sublime par la trahison et l'intrigue, +condamnes, non juges, les Montagnards tomberent. + +La Revolution Francaise ne ressemble a aucune des revolutions qui ont +agite le monde: les autres etaient des deplacements de la force; +celle-ci fut un avenement d'idees. Ce qu'il importe surtout de degager +dans cette grande tentative de regeneration morale, c'est la purete des +motifs. Que parle-t-on de represailles? Le sang de toute la noblesse de +France n'aurait point suffi a laver les plaies que l'ancien regime +avait faites au peuple et a la liberte. Non, l'ivresse de la colere ni +de la vengeance n'a point dirige, quoi qu'on en dise, les mesures +energiques (trop energiques souvent) dont la Revolution a frappe ses +ennemis; la raison des coups terribles qu'elle leur porta est dans la +resistance qu'ils opposaient a ses principes et a ses droits. + +Est-il plus vrai que la Convention ait maitrise par le glaive la +volonte du pays? Jamais gouvernement n'a demontre, au contraire, d'une +facon plus eclatante, l'impuissance de la force materielle. Ou +etait-elle en effet, cette force? Dans la Vendee, dans les departements +revoltes, surtout dans la coalition etrangere. Sans doute l'Assemblee +nationale a repondu au canon par le canon; a defaut d'armee dans +l'interieur, l'echafaud consterna les rebelles: qu'est-ce que cela +aupres du systeme complique d'armes offensives et defensives dont les +gouvernements dits reguliers se servent pour assurer leur existence? La +puissance de la Convention, avant tout, appartenait a l'ordre moral; +elle envoya des armees sur les frontieres,--pauvres armees de +volontaires, sans fusils et sans pain!--elle decreta la terreur dans le +pays souleve par d'odieuses manoeuvres; mais ce fut bien plutot +l'artillerie des idees nouvelles qui foudroya au dehors l'etranger, et +le poids de l'opinion qui accabla au dedans les conspirateurs et les +traitres. + +Je repousse le systeme historique de la force et de la necessite. La +force ne donne pas le droit; la necessite n'excuse que les consciences +douteuses. Il faut s'elever vers un autre ordre d'idees. Le peuple +francais accomplit dans la Revolution Francaise une grande mission: +designe par son caractere au role d'initiateur du genre humain, il a +conquis, pour lui et pour les autres nations, a force de sacrifices et +de larmes, une verite, une existence nouvelle. A sa tete se sont +trouves, quand les circonstances l'exigeaient, des hommes +extraordinaires, des hommes prevus, qui, faisant taire dans leur coeur +les sentiments de la nature, etouffant jusqu'a la pitie, ont mis les +principes au-dessus de la vie. Ce sont ces principes, en effet, qui +devaient regenerer les institutions. Il en est des peuples comme des +hommes: les uns sont nes pour l'egoisme, les autres pour le devouement. +La France est douee d'une force d'expansion merveilleuse; elle +travaille, meurt et renait sans cesse pour le salut du monde. Voila sa +destinee, son devoir. Si les hommes de 93 ont defendu la patrie avec un +heroisme qui tient du prodige, soit a la tribune, soit sur le champ de +bataille, c'est que la France etait a leurs yeux le sol d'une idee; +otez cette idee, et le territoire, malgre les interets qui s'y +attachent, malgre le sang martial de ses enfants, le territoire eut ete +envahi. Dira-t-on qu'ils combattaient _pro aris et focis_, ces +conscrits sans veste et sans souliers, qui opposaient leur poitrine nue +a la mitraille? Des autels? ils etaient renverses. Des foyers? ces +hommes-la n'en avaient pas encore.--Pour qui donc combattaient-ils? Oh! +nous le savons tous, ils combattaient pour la Revolution. C'est +l'esprit de la liberte qui a garde nos frontieres. + +La Montagne etait le Sinai de la loi nouvelle; terrible et foudroyante, +avec des eclairs aux flancs, un peuple prosterne a ses pieds et Dieu au +sommet. + +Au peuple francais se rattachaient les destinees des autres peuples, a +la Revolution, etait lie le renouvellement de l'esprit humain. Qui +pouvait resister a cela? Trop pres des hommes et des choses pour voir +la main qui poussait les evenements, d'insenses agitateurs demanderent +au passe et aux tenebres de les couvrir. Ils se plongerent d'eux-memes +dans la mort. Quant aux chefs de la Revolution, ils lutterent jusqu'au +bout l'epee haute. Depositaires de la puissance, ils voulurent hater le +terme des douleurs, enfanter l'avenir. Ils perirent aussi dans +l'action; mais leur oeuvre ne perira pas. La Revolution desormais n'a +plus de violences a exercer; elle forcera l'entree des esprits par la +lumiere et ouvrira les coeurs par l'amour. Deja ses ennemis se sentent +flechir. Le moment viendra, je l'espere, ou nous nous reconcilierons +tous au pied de l'arbre de la liberte dont elle a enfonce les racines +dans un sol nouveau et parmi des debris taches de sang. + +Mais n'anticipons point sur la marche des evenements: nous n'en sommes +encore qu'aux debuts de la Revolution Francaise. Louis XVI regne a +Versailles entoure du respect de son peuple; tout le monde le felicite +d'avoir enfin convoque les Etats generaux; Necker, son premier +ministre, est l'idole de la classe moyenne. Le ciel, naguere charge de +nuages, s'est eclairci; tout le monde espere en l'avenir. + + + + +CHAPITRE DEUXIEME + +L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE + + + + +I + +Les elections.--Convocation des Etats generaux.--Serment du +Jeu-de-Paume. + + +L'election des deputes aux Etats generaux fut la preface de la +Revolution Francaise; qui ne la trouve digne de l'oeuvre? Le pays, las +de l'arbitraire, reclamait, par la voie des cahiers, une _maniere fixe +d'etre gouverne_, une constitution. Les communes entendaient qu'on les +delivrat de ces formes surannees qui classaient la nation en deux +especes d'hommes: les oppresseurs et les opprimes. Dans ces cahiers, +dits de _condoleance_, on se plaignait des abus du systeme feodal, de +l'absence d'une juridiction fixe et uniforme, des privileges qui +pesaient sur l'industrie, de l'inegalite des impots et contributions +territoriales. Tout etait incertain, abandonne au hasard, c'est-a-dire +au caprice des puissants. Le moyen qu'on indiquait pour remedier a ce +mal dans la societe, c'etait de substituer la loi a l'arbitraire et +d'armer les volontes generales d'une force reelle, superieure a +l'action de toute autre volonte. Deja l'esprit de la Revolution etait +mur; sa marche etait tracee. L'autorite se deplacait naturellement et +sans bruit. De toutes parts, on sentait le besoin de limiter les +anciens pouvoirs et d'en creer de nouveaux dans la nation meme. +Jusqu'ici le roi avait dit: "Nous voulons"; maintenant le pays +voulait. [Note: Voyez les _Cahiers de la Revolution_, par Chassin, et +le _Bonhomme Jadis_, par l'auteur des _Montagnards_ editeur Dentu.] + +Les obstacles a cette heureuse renovation etaient grands, mais ils ne +semblaient point insurmontables. Les interets prives, en contradiction +ouverte avec l'interet general, etaient de plus divises entre eux. La +guerre eclatait au sein meme des privileges et des privilegies. La +noblesse comptait sur les Etats generaux pour lier les mains du roi et +pour appauvrir le clerge, qui, de son cote, songeait a humilier +l'aristocratie. Il y avait alors le haut et le bas clerge: quel +contre-sens parmi les ministres de Celui qui n'admettait pas qu'on fit +acception des personnes! Le haut clerge voulait conserver tous les +abus; le clerge inferieur consentait a certaines reformes. Le tiers +etat seul s'entendait pour detruire les inegalites dans l'Eglise et +dans l'aristocratie. Les cahiers du clerge et de la noblesse +contiennent d'ailleurs quelques voeux significatifs; on se +reconnaissait mutuellement des torts. La conversion de l'ancien regime +devait commencer par un examen de conscience et par une confession +publique. + +Ces importantes elections se firent dans les circonstances les plus +critiques. L'annee 1788 avait afflige la France d'une nouvelle disette. +La terre se resserrait comme le coeur des riches dans cette societe +egoiste. L'ete avait ete sec, l'hiver fut froid: ni pain, ni feu. +L'inactivite des travaux entrainait la baisse des salaires, qui, +combinee avec la cherte des subsistances, repandait la tristesse et la +misere dans les familles. Il faut sans doute que toutes les grandes +choses germent dans le besoin et la pauvrete: la Revolution eut pour +langes le deficit et la disette. + +Le peuple supportait heroiquement tous ces maux. En presence de la +demoralisation effroyable de la noblesse et du clerge, il avait les +vertus qu'engendre le travail. Quelques troubles insignifiants, presque +tous suscites par l'aristocratie ou par la cour, traverserent, dans les +provinces, les operations des electeurs. A Paris, Reveillon, ancien +ouvrier, fabricant de papiers peints, avait tenu des propos atroces. Il +se proposait de reduire la paie des ouvriers a quinze sous par jour, +disant tout haut que le pain etait trop bon pour ces gens-la, qu'il +fallait les nourrir de pommes de terre. Sa maison fut saccagee. Apres +un simulacre de jugement, il fut pendu lui-meme en effigie sur la place +de Greve. [Note: L'impartialite veut que je recueille tous les avis; +voici celui de Barere: "Des intrigants exciterent et ameuterent les +ouvriers pour avoir le pretexte de se plaindre officiellement des +troubles de Paris et provoquer le deploiement violent de la force armee +contre cette _emeute de fabrique_. On accusait alors un grand +personnage d'avoir voulu effrayer les deputes, produire une commotion +populaire pour amener des troubles et par suite l'impossibilite de +convoquer les Etats generaux."] + +Depuis quelques annees, en France, les esprits etaient malades, comme +il arrive presque toujours a la veille des transformations sociales. +L'annonce de la convocation des Etats generaux fut pour tous un grand +soulagement, une detente. Le 4 mai eut lieu a Versailles la messe du +Saint-Esprit. Les deputes du tiers etat, en modestes habits noirs, mais +acclames par la faveur publique; la noblesse en grande pompe, avec ses +chapeaux a plumes, ses dentelles et ses parements d'or, accueillie par +un morne silence; le clerge divise en deux classes: les prelats en +rochet et robe violette, puis les simples cures dans leur robe noire, +defilerent devant une foule immense. Le roi fut applaudi; c'etait pour +le remercier d'avoir convoque les Etats. Au passage de la reine +s'eleverent quelques murmures; des femmes crierent: "Vive le duc +d'Orleans!" Marie-Antoinette palit et chancela; la princesse de +Lamballe fut obligee de la soutenir. + +Ce jour-la, Versailles etait Paris, la nation semblait etonnee d'avoir +recouvre la parole apres un silence force de soixante-quinze annees. +L'enthousiasme ne peut se decrire. Les vieillards pleuraient de joie, +les femmes agitaient leurs mouchoirs aux fenetres et jetaient des +fleurs sur les deputes des communes. Tous les coeurs s'ouvraient a une +vie nouvelle. Les Francais n'avaient ete jusqu'ici que des sujets, le +moment etait venu pour eux de se montrer citoyens. L'eveque de Nancy, +M. de La Fare, fit un sermon politique. Il parla contre le luxe et le +despotisme des cours, sur les devoirs des souverains, sur les droits du +peuple. Les idees de liberte, enveloppees dans les formes chretiennes, +avaient je ne sais quoi d'attendrissant et de solennel qui penetrait +toutes les ames. On appellerait volontiers ce 4 mai le jour de la +naissance morale d'une grande nation. + +[Illustration: Camille Desmoulins.] + +Le 5, les douze cents deputes se reunirent dans la salle des Menus, +convertie en salle des seances. + +Le clerge fut assis a la droite du trone, la noblesse a gauche et le +tiers en face. Le roi ouvrait d'une tremblante main l'antre des +discussions politiques; il craignait d'en dechainer les vents et les +tempetes. La frayeur percait dans son langage embarrasse, diffus, +ombrageux, et dans celui de son ministre, le garde des sceaux M. de +Necker. On avait convoque la nation, et on lui exprimait indirectement +le voeu d'etre delivre de son concours. La France pretendait hater, +par l'assemblee des Etats, les innovations necessaires; la couronne +comptait, au contraire, sur cette mesure pour les moderer. A des +hommes rassembles pour reformer et gouverner le pays, on ne parla que +de finances, on ne demanda que des subsides. La cour ne voulant pas +que la discussion s'elevat jusqu'aux idees, elle lui tracait d'avance +un programme. Les representants de la nation etaient encore attaches a +la personne du roi, mais ils se retrancherent derriere leur mandat pour +lui resister. Louis XVI avait une belle occasion de retremper ses +droits dans la souverainete populaire: c'etait d'abdiquer son pouvoir +en entrant dans la salle des seances, pour le recevoir ensuite du libre +consentement de l'Assemblee. Il n'en fit rien. + +Une question preoccupait surtout les esprits: quelle serait enfin la +situation du tiers relativement aux deux autres ordres? Le voeu des +communes etait formel: les Francais devaient cesser d'appartenir a +differentes classes; a l'avenir, l'ensemble des citoyens et du +territoire constituerait l'Etat. Il ne doit y avoir qu'un peuple, +qu'une Assemblee nationale. Les Etats se trouverent reduits, des le +debut, a l'inaction. La noblesse et le clerge voulaient qu'on votat par +ordres, et les communes par tetes. La noblesse montrait pour ses +privileges un attachement intraitable; le clerge ne voulait pas +abandonner ses pretentions; la vieille France hesitait a se fondre dans +la France nouvelle. Composee d'elements heterogenes, l'Assemblee ne +pouvait vivre qu'en les ramenant a l'unite. Le tiers etat se trouvait +etre le lien de cette unite necessaire, le mediateur des pouvoirs +particuliers qui allaient se reunir dans un grand pouvoir national. + +Je passe sur bien des lenteurs et des retards; je ne puis pourtant +omettre les resistances qui amenerent la ruine de ce qu'on esperait +sauver. Ces fluctuations (on perdit tout un grand mois a negocier pour +la reunion des trois ordres) rejouissaient la cour. Les defiances du +pouvoir souverain croissaient avec l'energie des communes. En meme +temps, on serrait Paris de troupes. Le mauvais vouloir des conseillers +du roi eclatait par des actes significatifs: le _Journal des Etats +generaux_, dont Mirabeau avait publie la premiere feuille, venait +d'etre supprime. Quel moment choisissait-on pour mettre le scelle sur +les idees? Celui ou la nation, impatiente, s'etait reunie pour rompre +le silence violent qu'on lui imposait depuis des siecles! La liberte de +la presse, mere de toutes les autres libertes, venait d'etre frappee: +c'est toujours la premiere a laquelle s'attaquent les reactions. + +La cour esperait rencontrer peu de resistance a l'execution de ses +projets. Quels etaient ces projets? Louis XVI avait-il l'intention de +frapper un grand coup? Voulait-il attaquer ou se defendre? Mais se +defendre contre qui? Le peuple et l'Assemblee tenaient encore pour le +roi. Cette conduite louche et tenebreuse entretenait une inquietude +profonde. "Que la tyrannie se montre avec franchise, s'ecriait +Mirabeau, et nous verrons alors si nous devons nous roidir ou nous +envelopper la tete!" Mirabeau! qu'etait cet homme?--Un monstre +d'eloquence.--Que venait-il faire?--Detruire. Il reprochait a la +societe les meurtrissures qu'elle lui avait faites, et les vices dont +il etait gangrene. Ses aventures scandaleuses avaient fait du bruit, +mais, comme les rugissements du lion imposent silence, dans la foret, +aux cris lugubres du chacal et aux hurlements de la hyene, cet homme +allait ecraser la medisance sous la puissance de son organe. + +Le jour ou il parut aux Etats generaux fut pour lui, de meme que pour +le pays, un jour de renovation. Mirabeau avait eu a souffrir de la +tyrannie de la famille et de celle du pouvoir; il allait envelopper +son ressentiment dans la colere d'un grand peuple. + +La situation devenait perilleuse. La cour, livree a une agitation +extreme, n'osait ni frapper ni ceder. Dans des conjonctures si +difficiles, l'Assemblee sentait le besoin de lier son sort a celui du +peuple. "Que nos concitoyens nous entourent de toutes parts, s'ecriait +Volney, que leur presence nous anime et nous inspire!" D'un autre +cote, les royalistes repetaient a outrance que la societe allait perir +sous le debordement de la democratie. Au milieu de tant d'ennemis, +l'Assemblee ne disposait que d'une force morale; a la verite, cette +force commencait a etre immense. La voix des deputes du tiers etait +grossie par tous les echos de l'opinion publique. Les tetes +bouillonnaient, et le volcan dont on entendait deja les grondements +sourds et profonds ouvrait son cratere a quatre lieues de Versailles. +La cour avait pour elle l'armee; l'Assemblee avait Paris. La, +l'exasperation etait au comble: les aristocrates indignaient le peuple +par le retard qu'ils apportaient a l'organisation de l'Assemblee. Au +milieu du jardin du Palais-Royal s'elevait une sorte de tente en +planches ou l'on discutait sur les affaires publiques. Chaque cafe +etait un club; chaque club avait ses orateurs. Les plus hardis +declaraient que si la cour persistait dans sa resistance, la noblesse +dans son refus de se joindre aux deux autres ordres et l'Assemblee des +Etats dans son immobilite, le peuple ferait bien d'agir par lui-meme. +La disette contribuait a entretenir cette fermentation. Des nouvelles +inquietantes circulaient de bouche en bouche. Les troupes se massaient +entre Paris et Versailles. Pourquoi ce deploiement de forces? Pourquoi +dans l'etat de detresse ou etaient les finances de la nation, +faisait-on venir des frontieres, a grands frais, des trains +formidables d'artillerie? Il fallait du pain, on apportait des boulets! + +A Versailles, le sentiment national etait plus calme; mais il etait +aussi ferme. On s'attendait a un acte d'autorite royale, a un coup +d'Etat. La situation etait telle qu'elle ne pouvait se prolonger. +L'entetement et la violence des conservateurs devait, d'un jour a +l'autre, provoquer la lutte. Le bien allait-il sortir de l'exces du +mal? Les Communes, entravees dans leur marche par la resistance passive +des deux autres ordres, le haut clerge et la noblesse, enveloppees par +les intrigues de la cour, a bout de patience, mettaient une lenteur +desesperante dans la verification des pouvoirs. + +Les deputes du tiers, comme etant les plus nombreux, avaient pris +possession de la grande salle. C'est la qu'ils sommaient les deux +autres ordres de se reunir a eux; mais toutes les tentatives de +rapprochement avaient echoue. L'Assemblee existait depuis un mois, et +elle n'avait pas encore de nom. On en proposa plusieurs qui furent +ecartes. Enfin l'abbe Sieyes obtint qu'elle s'intitulat ASSEMBLEE +NATIONALE. Pres de cinq cents voix consacrerent cet acte de +hardiesse.--Qu'etait l'abbe Sieyes? Un esprit profond, marchant droit +a son but par des voies souterraines, l'homme de la revolution +bourgeoise, un grand logicien qui avait pose le fameux axiome du tiers +etat, entre _tout_ et _rien_. Contrarie par la volonte de ses parents, +dans le choix d'une carriere, il se soumit a epouser tristement +l'Eglise. Ce fut un mariage de raison. Comme chez lui la passion etait +dans la tete, le jeune homme se livra tout entier aux charmes austeres +de l'etude. Il contracta dans ce commerce une melancolie sauvage et une +morne insensibilite. Au sortir du seminaire de Saint-Sulpice ou l'etude +sterile de la theologie n'avait point absorbe toutes ses forces, il se +livra a de profondes recherches sur la _marche egaree de l'esprit +humain_. Ses meditations se tournerent vers la politique. Quand les +vieilles institutions sociales furent attaquees, il se montra tout a +coup sur la breche. Son caractere etait timide, effet inevitable de la +solitude dans laquelle il avait vecu; mais il possedait la hardiesse de +l'esprit. Taciturne, il gardait en lui-meme ses pensees, et quand le +moment de les dire etait venu, il les acerait comme des fleches. + +L'Assemblee, reduite au tiers etat par l'absence volontaire de la +noblesse et du clerge, poursuivait ses travaux. Cette marche inquieta +serieusement la cour, qui resolut de suspendre les seances. Une mesure +aussi arbitraire etait bien faite pour jeter la consternation dans +Versailles et la guerre civile dans Paris. On annonca une seance royale +pour le 23 juin. Puis, sous pretexte de travaux a faire pour la +decoration du trone, un detachement de soldats s'empare de la salle des +Etats, et en defend l'entree: la nation est mise a la porte de chez +elle. + +Ou aller? + +Les deputes ahuris ouvrirent entre eux des avis differents. Deja +plusieurs brochures avaient emis le voeu que l'Assemblee nationale eut +son siege a Paris. S'y transporterait-on? Les sages reculerent devant +cette resolution extreme. Les uns voulaient s'assembler sur la place +d'Armes et deliberer a ciel ouvert; invoquant en faveur de leur opinion +les souvenirs de notre histoire, ils proposaient de tenir un _champ de +mai_. D'autres criaient: "A la terrasse de Marly!" On flottait entre +ces avis contradictoires, quand on apprit que Bailly, d'apres le +conseil du depute Guillotin, avait choisi pour lieu de la seance la +salle du Jeu-de-Paume.--Bailly avait la figure longue, grave et +froide, un peu le profil calviniste. Son opposition a l'ancien regime +etait aussi calme qu'inflexible. Il avait obtenu tres-longtemps le +_prix de sagesse_; on designait ainsi une pension accordee aux +ecrivains serieux et tranquilles. Astronome, il avait etudie la marche +de la Revolution tout en suivant le mouvement des corps celestes. De +meme que les mondes observes dans l'espace, l'esprit humain est soumis +a des lois: c'est un equivalent de ces lois que Bailly, homme d'ordre, +aurait voulu introduire dans la societe de son temps. Revenons aux +deputes errants dans les rues de Versailles par une journee pluvieuse +et triste. Le peuple escorte avec respect et en silence ces +representants de la nation blesses dans leurs droits et dans leur +dignite. La salle du Jeu-de-Paume, triste et nue, convenait a la +circonstance. Tous les membres influents des commumes etaient reunis. +On remarquait surtout parmi eux un ministre protestant, Rabaud +Saint-Etienne; un chartreux, dom Gerle; un cure, l'abbe Gregoire +[Note: Un jour le statuaire David accompagnait a Versailles l'abbe +Gregoire. L'ancien membre de l'Assemblee nationale voulait revoir cette +salle du Jeu-de-Paume, muet temoin d'un si grand acte de courage. Il la +retrouve. Tel ses souvenirs l'oppressent, il garde un religieux silence +que son compagnon a la delicatesse de respecter. Quand David leva les +yeux, il vit de grandes larmes rouler noblement sur les joues du +vieillard. "Si jamais mon amour de la liberte pouvait s'affaiblir, +s'ecria l'abbe Gregoire, pour le rallumer, je tournerais les regards +vers cette salle!"]. Ce fut un modere, Mounier, de Grenoble, qui +proposa le serment du Jeu-de-Paume: "Les membres de l'Assemblee +nationale jurent de ne se separer jamais jusqu'a ce que la constitution +du royaume et la regeneration de l'ordre public soient etablies et +affermies sur des bases solides." Bailly, d'une voix distincte et +haute, lit la formule du serment, et en sa qualite de president jure le +premier. Alors tous les bras se levent. L'ivresse du patriotisme eclate +de toutes parts; on s'embrasse; les mains cherchent les mains; tous les +coeurs palpitent, l'enthousiasme deborde. Cependant le ciel fait +fureur; de larges gouttes de pluie tombent sur le toit de l'edifice; a +l'une des fenetres defoncees un rideau est tordu par l'orage; le jour +est si sombre qu'on y voit a peine dans la salle. Un eclair dechire +cette obscurite sinistre; le tonnerre gronde. Quel moment et quelle +grandeur! Un orage au dehors, une revolution dans l'assemblee. A peine +les deputes du tiers eurent-ils accompli cet acte de sagesse virile et +d'autorite, qu'effrayes eux-memes de leur audace ils pousserent le cri +de _Vive le roi!_ L'illusion de la monarchie constitutionnelle n'etait +point alors evanouie. Quoi qu'il en soit, l'effet de cette seance fut +electrique; les curieux firent entendre au dehors leurs +applaudissements prolonges qui allerent se perdre dans les derniers +eclats de la foudre. Les representants s'etaient montres dignes de la +nation: tout etait sauve. + + + + +II + +La seance royale--Paroles de Mirabeau--Necker--Troubles a +Paris--Conduite des deputes--Pris de la Bastille. + + +Le lendemain (2l juin 1789) etait un dimanche; on respecta le jour du +repos. Le lundi, l'Assemblee n'avait point encore trouve ou s'abriter; +la salle du Jeu-de-Paume ne convenait nullement comme lieu de reunion: +ni sieges, ni banquettes. Le comte d'Artois l'avait d'ailleurs fait +retenir pour son agrement. Le tiers tint seance dans l'eglise +Saint-Louis. + +L'Assemblee des communes ne cessait de sommer le clerge, au nom du Dieu +de paix, de se reunir a elle. La noblesse etait surtout attachee a ses +titres, le clerge a ses interets; mais il y a tels moments ou la force +des doctrines desarme l'amour-propre des plus obstines. L'abbe +Gregoire, ce genereux transfuge, qui avait assiste la veille a la +fameuse seance du Jeu-de-Paume, rejoignit son ordre dans l'intention de +la ramener. Vers une heure, la majorite du clerge, l'archeveque de +Bordeaux en tete, fut introduite dans le choeur. La joie et les +applaudissements eclaterent; lorsque l'on prononca le nom de l'abbe +Gregoire, l'air retentit d'acclamations universelles. L'Assemblee fit +entendre, par la bouche de son president, des paroles d'union. Bailly +exprima en ces termes le regret de ne pas voir la noblesse sieger avec +les communes et avec le clerge: "Des freres d'un autre ordre manquent a +cette auguste famille." Comment pouvait-on supposer des passions +haineuses et subversives chez des hommes qui tenaient un langage si +conforme a l'esprit evangelique? L'Assemblee augmentait ses forces par +la lutte et les delais; la cour epuisait les siennes. C'est la seule +fois peut-etre que l'inaction fut mise au service du progres. Quelques +semaines auparavant, le clerge avait voulu forcer cette inaction +salutaire, en proposant a l'Assemblee de s'occuper de la misere +publique et de la cherte des grains. Cette demarche n'etait qu'un +piege; l'Assemblee ne s'y trompa pas, et elle eut le courage d'y +resister. Le clerge croyait le peuple dispose a vendre son droit +d'hommes libres pour un morceau de pain; il se trompait. Les grandes +conquetes morales ne s'achetent que par le sacrifice; la France de la +Revolution preferait encore a la nourriture materielle le pain de la +parole qui fait les justes, et le pain de la liberte qui fait les +forts.--Le 9, l'Assemblee avait d'ailleurs institue un Comite de +subsistances. + +La seance royale eut enfin lieu le 23 juin. On commenca par humilier +les communes. Quelle est cette procession d'hommes noirs qui attendent +dehors, sous une pluie battante, l'ouverture de la salle?--Annoncez la +nation! + +Le despotisme, banni depuis quelques mois des affaires du pays, reparut +tout a coup sous des formes si odieuses, que les plus moderes furent +contraints d'ouvrir les yeux. Le roi tint un langage severe, +inconvenant: il menaca les deputes, et leur fit entendre qu'il se +passerait de leur concours, s'il rencontrait chez eux une resistance +inebranlable. Il cassa les arretes de l'Assemblee, qu'il ne reconnut +que comme l'ordre du tiers; les libertes que la representation +nationale s'etait donnees depuis un mois se trouvaient violemment +reprises, confisquees. "Le roi veut, etait-il dit, que l'ancienne +distinction des trois ordres de l'Etat soit conservee en entier, comme +essentiellement liee a la constitution du royaume." Ces declarations +furent accueillies comme elles devaient l'etre, par le silence. Dans +les temps de revolution, l'ombre du passe marche a cote du present; +elle le depasse meme quelquefois, mais c'est pour s'evanouir. "Je vous +ordonne, messieurs, avait dit le roi en finissant, de vous separer tout +de suite." Presque tous les eveques, quelques cures et une grande +partie de la noblesse obeirent; les deputes du peuple, mornes, +deconcertes, fremissant d'indignation, resterent a leur place. Ils se +regardaient, cherchant, dans ce moment-la, non une resolution, mais une +bouche pour la dire. Mirabeau se leve: "Messieurs, s'ecrie-t-il, +j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait etre le salut de la +patrie, si les presents du despotisme n'etaient pas toujours dangereux. +Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la +violation du temple national, pour vous commander d'etre heureux! Qui +vous fait ce commandement? votre mandataire! Qui vous donne des lois +imperieuses? votre mandataire, qui doit les recevoir de nous, +messieurs, qui sommes revetus d'un caractere politique et inviolable; +de nous, enfin, de qui vingt-cinq millions d'hommes attendent un +bonheur certain, parce qu'il doit etre consenti, donne et recu par +tous. Mais la liberte des voix deliberatives est enchainee: une force +militaire environne les Etats! Ou sont les ennemis de la nation? +Catilina est-il a nos portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre +dignite, de votre puissance legislative, vous vous renfermiez dans la +religion de votre serment: il ne nous permet de nous separer qu'apres +avoir fait la constitution." Alors le grand-maitre des ceremonies, +petit manteau, frisure a l'_oiseau royal_, surmonte d'un chapeau +absurde, s'avancant vers le bureau, prononce quelques mots d'une voix +basse et mal assuree: _Plus haut!_ lui crie-t-on. "Messieurs, dit alors +M. de Breze, vous avez entendu les ordres du roi." Bailly allait +discuter; mais Mirabeau: "Allez dire a votre maitre que nous sommes ici +par la volonte du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force +des baionnettes!" Il accompagna ces paroles d'un geste de majeste +terrible. Breze voulut repliquer; il balbutia, perdit contenance et +sortit. "Vous etes aujourd'hui, ajouta Sieyes avec calme, ce que vous +etiez hier; deliberons..." Mirabeau, pour couronner la seance, propose +aux deputes de declarer infame et traitre envers la nation quiconque +preterait les mains a des attentats ordonnes contre eux. Par cet +arrete, l'Assemblee elevait une barriere morale entre l'arbitraire des +ministres et sa surete personnelle. L'inviolabilite, ce caractere +essentiel du souverain, passait aux elus de la nation. + +Necker n'assistait point a la seance royale. Cette absence le rendit +populaire. La nouvelle d'une disgrace, encourue par ce ministre, +augmenta le trouble des esprits. Il y eut emeute a Versailles. +L'apparition de bandes armees jetait la terreur dans les provinces. Des +hommes qui semblaient sortir de terre et y rentrer, tant leurs traces +se perdaient dans les tenebres, saccageaient les bles verts. La cour se +montrait toujours prete a agir; mais la difficulte de determiner le roi +etait extreme. La noblesse, abandonnee du clerge, resistait seule et +refusait encore de se reunir au tiers. Son attachement a ce qu'elle +appelait ses droits etait fortifie chez elle par le sentiment de +l'heredite qui n'existait pas dans l'Eglise. Le 25, une minorite de la +noblesse vint prendre siege dans l'Assemblee. Le 27, le roi ecrivit +lui-meme aux Ordres, les invitant a ne point se separer du noyau qui +s'etait forme dans la grande salle des seances. On assure que la veille +Louis XVI avait fait appeler le duc de Luxembourg, president des +deputes de la noblesse. Celui-ci deroula aux yeux du roi un plan de +defense. Le roi, frappe de l'incertitude du succes, aurait repondu: +"Non, je ne souffrirai pas qu'un seul homme perisse pour ma querelle." +Ce mot, s'il est vrai, montre l'etat d'isolement ou la couronne s'etait +placee. Les intrigues de la reine et de sa cour n'avaient reussi qu'a +mettre le souverain a la tete d'un parti. La noblesse ne se soumit a +l'invitation du roi qu'avec une repugnance extreme. Quelques +gentilshommes affectaient de dire tout haut qu'il fallait preferer la +monarchie au monarque. La reunion s'opera neanmoins; a chaque membre +de l'aristocratie qui allait se confondre, sur les banquettes, avec le +reste de l'Assemblee, l'ancien regime s'evanouissait comme un fantome. + +Les craintes, les soupcons, les alarmes n'en continuaient pas moins +d'augmenter a la vue des preparatifs de guerre civile qui frappaient +les plus confiants dans la loyaute de Louis XVI. La royaute +songeait-elle a se defendre? Tout l'indique et pourtant elle n'etait +pas encore attaquee; ce fut la son erreur et l'une des causes de sa +perte. L'Assemblee en masse etait alors royaliste. L'historien +distingue bien ca et la, dans les profondeurs de la salle, des acteurs +qui joueront tout a l'heure un autre role: pour les contemporains, cet +avenir etait voile. La Montagne etait en formation dans l'Assemblee +nationale, mais c'etait une formation latente. Que font la-bas ces +trente voix muettes qui parleront si haut dans la suite? Leur heure +n'est pas encore venue. Pour les partis comme pour les hommes +prophetiques, il faut la preparation du silence. Alors les membres des +communes se croyaient d'accord, parce qu'ils attaquaient ensemble les +abus de l'ancienne societe. Les dissentiments devaient sortir de la +victoire. En attendant, contentons-nous de resumer la situation +presente. A peine les Etats generaux furent-ils constitues, qu'il se +declara tout de suite trois pouvoirs en France: la cour, qui voulait +empecher la Revolution de s'organiser;--l'Assemblee, qui marchait dans +la voie des reformes avec cette lenteur prudente qu'exige la dignite +representative;--l'opinion, qui, maitresse d'elle-meme, etait toujours +contre la cour et en avant de l'Assemblee. Ces trois pouvoirs avaient +chacun leur siege: la cour tenait son quartier general au palais de +Versailles; l'Assemblee rayonnait en dehors des murs du chateau; +l'opinion tronait a Paris. + +Necker, enivre des suites de cette seance royale, ou son absence avait +obtenu tant de succes, faisait courir la nouvelle de sa retraite. La +cour s'etait en effet tournee contre lui; chasse, puis rappele, il +montrait une hesitation factice a reprendre les renes embarrassees du +gouvernement. + +--Nous vous aiderons, s'ecria Target se donnant le droit de parler au +nom de tous, et pour cela meme il n'est point d'efforts, de sacrifices +que nous ne soyons prets a faire. + +--Monsieur, lui dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous +aime point, mais je me prosterne devant la vertu. + +--Restez, monsieur Necker, s'ecria la foule, restez, nous vous en +conjurons. + +--Parlez pour moi, monsieur Target, dit le ministre sensiblement emu, +car je ne puis parler moi-meme. + +--He bien, messieurs, je reste! s'ecria alors Target; c'est la reponse +de M. Necker. + +Il resta. + +[Illustration: Camille Desmoulins au Palais-Royal.] + +Le peuple de Versailles etait tres-loin d'aimer l'ancien regime +monarchique, il l'avait vu de trop pres pour cela. Malgre quelques +temoignages de reconnaissance donnes au roi, a la reine meme, pour le +maintien du ministre, tout rentra dans une opposition taciturne. Chaque +jour les frayeurs augmentaient avec l'arrivee continuelle des troupes. +Une armee pesait sur l'Assemblee naissante. Celle-ci, de son cote, +etait reduite a l'impuissance. Elle ne pouvait sortir de cet etat +critique sans l'intervention de la force.--Paris se leva. + +Les mouvements commencerent le 30. Le peuple est femme, +_plebs_.--Accessible aux emotions, son premier acte est presque +toujours dirige par le coeur. Cette revolution, qu'on accuse d'avoir +peuple les cachots, commenca par en ouvrir les portes. Onze soldats du +regiment des gardes-francaises etaient detenus a la prison de l'Abbaye, +comme faisant partie d'une societe secrete dont les membres avaient +jure d'epargner le sang de leurs concitoyens. Ils devaient etre +transferes, la nuit meme, a Bicetre, _ainsi que de vils scelerats_. On +court a l'Abbaye, on les delivre. Quelques autres prisonniers +militaires sont mis en liberte. On distinguait parmi eux un vieux +soldat qui, depuis plusieurs annees, etait renferme a l'Abbaye. Ce +malheureux avait les jambes extremement enflees et ne pouvait que se +trainer. On le mit sur un brancard et des bourgeois le porterent. +Accoutume depuis un grand nombre d'annees a n'eprouver que les rigueurs +des hommes:--Ah! messieurs, s'ecria le vieillard, je mourrai de tant +de bontes! + +Il y eut, des ce moment, les _soldats de la patrie_ (les +gardes-francaises) et les soldats du roi,--qui etaient pour la plupart +etrangers. + +Le lendemain, une deputation de jeunes gens se rendit a Versailles pour +reclamer l'intercession de l'Assemblee nationale en faveur des braves +qu'on venait de soustraire a la brutalite de leurs chefs. Cette +demarche etait alors contraire a tous les usages de la monarchie. +C'etait la premiere fois que des citoyens, depourvus de tout caractere +public, prenaient sur eux-memes l'initiative et la responsabilite d'une +pareille demarche. Il y eut des murmures. On promit neanmoins +d'invoquer la clemence du roi. [Note: Les gardes-francaises obtinrent +en effet leur grace du roi, apres s'etre reconstitues d'eux-meme +prisonniers.] La situation de l'Assemblee etait difficile, placee +qu'elle etait entre une cour factieuse et un peuple a la veille de se +revolter. + +La contagion des idees nouvelles avait gagne l'armee. La cour ne +pouvait plus compter que sur les regiments suisses, allemands; triste +et singulier spectacle que celui du Champ-de-Mars occupe par une milice +etrangere! Paris etait remue d'un souffle inconnu. Les royalistes +consternes, stupefaits, ne comprenant rien a ce soulevement des grandes +eaux populaires, se livraient a mille terreurs chimeriques; les uns +accusaient le duc d'Orleans, les autres Mirabeau; leurs imaginations +malades voyaient partout des complots ourdis contre leurs privileges. +En fait de complots, il n'y en avait qu'un seul: la nation tout entiere +conspirait au grand jour contre un regime decrepit et abhorre. + +A Paris, la disette croissait toujours. La presence des troupes +augmentait encore la rarete des subsistances. On s'arrachait avec une +sorte de rage, a la porte des boulangers, un morceau de pain noir, +amer, terreux. Des rixes frequentes eclataient entre les marchands et +la population affamee. Les ateliers etaient deserts. + +Le 6 juillet, l'assemblee des electeurs de Paris se reunit a l'Hotel de +Ville. La situation devenait de plus en plus menacante. Trente-cinq +mille hommes etaient echelonnes entre Paris et Versailles. On en +attendait, disait-on, vingt autres mille. Des trains d'artillerie les +suivaient. Le marechal de Broglie venait d'etre nomme commandant de +l'armee reunie sous les murs de la ville. Les ordres secrets, des +contre-ordres precipites, jetaient l'alarme dans tous les coeurs. + +Il se preparait visiblement une attaque a main armee contre les +citoyens. La sterilite avait deja desole la terre des campagnes; +maintenant c'etait la guerre qui allait promener la faux sur nos +villes. La main qui semait tous ces maux etait connue. "Je demande, +disait l'abbe Gregoire, qu'on devoile, des que la prudence le +permettra, les auteurs de ces detestables manoeuvres, qu'on les denonce +a la nation comme coupables de lese-majeste nationale, afin que +l'execration contemporaine devance l'execration de la posterite." On +nommait ouvertement la reine, le comte d'Artois, le prince de Conde, le +baron de Bezenval, le prince de Lambesc. A l'exemple de cet insense +despote qui faisait fouetter la mer, la cour voulait chatier la +Revolution. + +Paris etait dans la plus grande fermentation; un ecrit avait paru qui +cherchait a calmer les esprits et a les armer de patience. "Citoyens, +s'ecriait l'auteur, les ministres, les aristocrates soufflent la +sedition; vous deconcerterez leurs perfides manoeuvres. Soyez +paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de +leur horrible fureur. Si vous ne troublez pas cette precieuse harmonie +qui regne a l'Assemblee nationale, la Revolution la plus salutaire, la +plus importante se consomme irrevocablement, sans qu'il en coute ni +sang a la nation, ni larmes a l'humanite." Cet ecrit, plein de +moderation, sortait des mains d'un homme qui n'avait encore souleve de +bruit que par ses livres de science, Marat. + +La Revolution, faite sans une goutte de sang, etait le reve de toutes +les ames genereuses; mais au point ou en etaient arrivees les +animosites de la cour et celles de la ville, un conflit devenait +inevitable. Du 11 au 12, le bruit court que les _brigands_ (lisez le +peuple) viennent de mettre le feu aux barrieres de la Chaussee-d'Antin. +Des ouvriers, que la cherte des vivres reduisait au desespoir, +croyaient abolir ainsi les droits d'entree. Des gardes-francaises, +envoyes pour repousser les assaillants, resterent tranquilles +spectateurs du desordre. Le moyen de tirer sur des hommes qui, reduits +a lutter depuis longtemps contre les horreurs de la faim, n'etaient +plus que des cadavres vivants! + +La cour n'abandonnait pas ses projets sinistres. Des regiments suisses +et des detachements du Royal-Dragon campaient au Champ-de-Mars avec de +l'artillerie! Provence et Vintimille occupaient Meudon; Royal-Cravate +tenait Sevres. Ainsi serre, Paris ne bougerait pas. On esperait alors +profiter de son inaction pour casser les Etats generaux. Les membres de +l'Assemblee, enleves pendant la nuit, devaient etre disperses dans le +royaume. Les plus mutins paieraient pour les autres. Une liste de +proscription etait arretee dans le comite de la reine. Soixante-neuf +deputes, a la tete desquels figuraient Mirabeau, Sieyes, Bailly, Camus, +Barnave, Target et Chapellier, devaient etre renfermes dans la +citadelle de Metz, puis executes comme coupables de rebellion. [Note: +On trouva plus tard dans le cabinet du stathouder le texte d'une espece +de jugement contre les deputes recalcitrants que la cour avait decide +de _pendre_, de _rouer_ et _d'ecarteler_; ce sont les termes memes de +la sentence.] + +Le signal convenu pour cette Saint-Barthelemy des representants de la +nation etait le changement de ministere. Un evenement ne tarda point a +justifier ces bruits et a prouver qu'ils n'etaient pas depourvus de +fondement. Necker allait se mettre a table, quand il recut l'ordre de +quitter le royaume; il lut la lettre du roi et dina comme a +l'ordinaire; apres diner, sans meme avertir sa famille, il monta dans +sa voiture et gagna la route de Flandre. L'Assemblee se trouvait tout a +fait decouverte par la retraite du ministre constitutionnel. Assise au +milieu d'un camp, elle deliberait sous les baionnettes. Un mouvement de +plus, et la representation allait perir. La nouvelle du renvoi de +Necker arriva le 12 a Paris. + +Le Palais-Royal etait rempli d'une foule agitee. D'abord un triste et +long murmure, bientot une rumeur plus redoutable s'y fit entendre. + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Et que voulez-vous qu'il y ait de plus? M. Necker est exile. + +Le peuple est comme les femmes, il faut toujours qu'il aime quelqu'un; +Necker, le favori du moment, avait aux yeux de tous le merite tres-reel +de sa disgrace. L'opinion depuis quelques jours grondait; la fatale +nouvelle mit le feu au volcan. + +En ce moment, il etait midi, le canon du palais vint a tonner. La foule +etait tellement preparee aux evenements extraordinaires que ce bruit +penetra toutes les ames d'un sombre sentiment de terreur. Un jeune +homme, Camille Desmoulins, monte sur une table. L'heroisme de la +liberte est peint sur son visage. Les cheveux au vent, la tete a demi +renversee, les yeux pleins d'une sainte indignation: "Citoyens, +s'ecrie-t-il, nous allons tous etre egorges, si nous ne courons aux +armes!" A ces mots, il agite une epee nue et montre un pistolet. "Aux +armes!" repete avec transport toute cette multitude entrainee. Il +fallait un signe de ralliement. L'orateur attache une feuille verte a +son chapeau. Tout le monde l'imite. En un moment, les marronniers du +jardin sont depouilles. Voila le peuple debout! + +On envoie des ordres pour fermer les spectacles, les salles de danse. +En meme temps, un groupe de citoyens se rend chez Curtius qui tenait un +cabinet de figures en cire. On enleve les bustes de Necker et du duc +d'Orleans, qu'on disait egalement frappe d'un ordre d'exil. On les +couvre d'un crepe noir en signe d'affliction publique, et on les porte +dans les rues au milieu d'un nombreux cortege d'hommes armes de batons, +d'epees, de pistolets ou de haches. Cette sorte de procession +tumultueuse traverse les rues Saint-Martin, Grenetat, Saint-Denis, la +Ferronnerie, Saint-Honore, en desordre, mais avec une certaine +solennite. On enjoint a tous les citoyens qu'on rencontre de mettre +chapeau bas. Cette marche, tout a la fois funebre, deguenillee et +menacante, etait precedee de tambours voiles en signe de deuil. On +arrive sur la place Vendome. En ce moment, un detachement de dragons, +qui stationnait devant les hotels des fermiers generaux, fond sur cette +foule. Le buste de Necker est brise. Tout le monde se disperse: un +garde-francaise sans armes demeure ferme et se fait tuer. + +Une autre foule ayant ete chargee, au milieu du jardin des Tuileries, +par le prince de Lambesc, alla porter l'effroi dans les rues et les +faubourgs. La ville n'eut plus qu'un cri: "Aux armes!" Dans la soiree, +les gardes-francaises se reunirent au peuple. Sous la blouse, sous +l'uniforme, n'etait-ce pas le meme coeur? L'incendie des barrieres +continua. Terrible spectacle que la capitale si violemment agitee, et +entouree d'une ceinture de feu! Quelle vision! Le Palais-Royal, cet +oeil vigilant des operations publiques, resta ouvert toute la nuit. On +defonca quelques boutiques d'armuriers. Telle etait, du reste, la +grandeur du sentiment national, que dans Paris, cette ville bloquee, +sans tribunaux, sans police, a la merci de cent mille hommes errant au +milieu de la nuit et la plupart manquant de pain, il ne se commit pas +un seul vol, un seul degat. L'ordre venait de sortir du desordre; un +pouvoir nouveau naissait de l'insurrection: quelques patrouilles +bourgeoises se montraient dans les rues, et a six heures du soir les +electeurs de Paris s'etaient rendus a l'Hotel de Ville, ou ils tinrent +conseil. Un homme du peuple en chemise, sans bas, sans souliers, le +fusil sur l'epaule, montait bravement la garde a la porte de la grande +salle. + +Le meme soir, six ou sept cents deputes se reunirent, a Versailles, +dans la salle des seances. En l'absence du president, l'abbe Gregoire, +l'un des secretaires, occupa le fauteuil. Les vastes galeries etaient +remplies de spectateurs; la nouvelle des troubles qui agitaient Paris +causait une inquietude indescriptible; la plupart des physionomies +etaient sombres. Gregoire crut qu'il fallait rassurer tout ce monde par +une sortie vigoureuse contre les ennemis de la paix. "Le ciel, +s'ecria-t-il, marquera le terme de leurs sceleratesses; ils pourront +eloigner la Revolution, mais, certainement, ils ne l'empecheront pas. +Des obstacles nouveaux ne feront qu'irriter notre resistance; a leurs +fureurs, nous opposerons la maturite des conseils et le courage le plus +intrepide. Apprenons a ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est +pas faite pour nous.... Oui, messieurs, nous sauverons la liberte +naissante qu'on voudrait etouffer dans son berceau, fallut-il pour cela +nous ensevelir sous les debris fumants de cette salle! _Impavidum +ferient ruinae!_" Un applaudissement general couvrit ce discours. Il +fut aussitot decide que la seance serait permanente: elle dura +soixante-douze heures. Des vieillards passerent la nuit sur leurs +sieges. A chaque instant, la salle pouvait etre militairement envahie; +tous les membres de l'Assemblee etaient decides a mourir plutot que de +quitter leur poste. Il est bon de se reporter a ces nuits d'alarmes: +voila pourtant ce que l'enfantement de la liberte couta d'angoisses, de +veilles et de devouement aux conscrits de 89! + +La journee du 13, a son lever, eclaire une ville menacante. Le tocsin +sonne, Paris demande toujours des armes; les serruriers forgent des +piques; les plombiers coulent des balles: mais ou sont les fusils? On +va en demander a l'Hotel de Ville, aux Chartreux: rien! on ne trouve +rien. Quelques-uns courent au garde-meuble et enlevent les armes qu'on +y conservait: ces armes etaient en general fort belles, mais en petit +nombre. L'epee de Turenne, l'arquebuse de Charles IX, les pistolets de +Louis XIV, passent aux mains obscures du peuple. Les engins du +despotisme se retournent contre les oppresseurs. [Note: Ces armes, +ainsi que celles qui avaient ete prises dans la boutique des armuriers, +furent fidelement remises apres le combat.] Les prisons de la Force +sont ouvertes et les prisonniers delivres, excepte les criminels. Du +fer et du pain, c'est tout le voeu de ces hommes qui courent les rues +en chemise et la manche retroussee. Un amas de ble ayant ete trouve au +couvent des Lazaristes, on le fait conduire a la halle dans des +voitures. + +L'evenement de la journee est l'organisation d'une garde bourgeoise +pour retablir la surete dans la ville. "C'est le peuple, avait dit un +depute, qui doit garder le peuple." Le cure de Saint-Etienne-du-Mont +marche au milieu de ses paroissiens capables de porter les armes. "Mes +enfants, leur dit-il, cela nous regarde tous; car nous sommes tous +freres." Un bateau charge de poudre a canon ayant ete decouvert, un +autre abbe se charge d'en faire la distribution au peuple. Les cloches +memes des eglises servent a donner au mouvement un caractere solennel: +ces grandes voix d'airain qui convoquaient les hommes a la priere les +appellent maintenant a la conquete de leurs droits et de leurs +libertes. + +La nuit descend sur Paris inquiet, eveille. Des divisions de soldats du +guet, des gardes-francaises, des patrouilles bourgeoises parcourent les +rues; quelques bandes continuent a errer, demandant du pain et des +armes. La sombre attitude de ces hommes dont les desseins sont +inconnus, le bruit des crosses de fusil sur le pave, les feux allumes +sur les places publiques, tout redouble l'effroi des vieux royalistes. +Les mots d'ordre echanges ca et la entre les patrouilles donnent +quelquefois lieu a des meprises et a des fausses alertes qui se +transmettent d'un quartier de la capitale a l'autre. Tout s'emeut, puis +tout rentre dans le silence. Ce calme n'est plus interrompu que par le +sinistre hoquet du tocsin. Un rang de lampions poses sur les croisees +du premier etage borde toutes les maisons de chaque rue et aide a +surveiller les manoeuvres des traitres. De moment en moment, on entend +retentir ce cri; "Soignez vos lampions; l'ennemi est dans les +faubourgs." Des signaux convenus indiquent quand il faut les eteindre +et quand il faut rallumer. Des hommes armes de leviers, de sabres, de +batons, de fourches, montes jusque sur le toit des maisons, guettent +l'ombre meme d'un danger possible. Des femmes, des jeunes filles +presques nues, un jupon serre autour de la taille, arrachent +peniblement tous les paves de leur cour et, pliant sous le fardeau, les +transportent dans leur chambre. Gare aux soldats qui passeront sous +leurs fenetres! + +Que l'ennemi vienne maintenant, il trouvera une ville fermement resolue +a se defendre! + +L'Assemblee, depuis deux jours, accusait hautement la cour et +l'invitait a eloigner cet appareil de guerre qui tenait la ville en +agitation; mais elle n'en obtenait que des reponses vagues ou +menacantes. + +"On nous fit attendre dans une salle, raconte Barere: le roi passa dans +son cabinet, dont les rideaux cramoisis, mal joints ou mal fermes, nous +laisserent voir le jeu des physionomies des ministres et les mouvements +des princes, qui semblaient portes a des actes de severite. Tous les +membres de la deputation voyaient cette pantomime politique a travers +les grands verres de Boheme qui sont a ces croisees." L'irresolution du +roi tenait a son caractere; l'obstination de la reine a un orgueil de +femme: l'ignorance ou ils etaient tous les deux des forces reelles de +l'opinion publique acheva de les perdre. Louis XVI ne comprenait rien a +ce qui se passait, depuis deux mois, autour de lui: son insouciance ne +fut pas un instant ebranlee. Il ecrivait un journal dont voici quelques +feuillets: + +"Le 1er juillet 1789.--Mercredi. Rien. Deputation des Etats. + +"Jeudi 2.--Monte a cheval a la porte du Maine, pour la chasse du cerf a +Port-Royal. Pris un! + +"Vendredi 3.--Rien. + +"Samedi 4.--Chasse du chevreuil au Butard. Pris un et tue vingt-neuf +pieces. + +"Dimanche 5.--Vepres et salut. + +"Lundi 6.--Rien. + +"Mardi 7.--Chasse du cerf a Port-Royal. Pris deux. + +"Mercredi 8.--Rien. + +"Jeudi 9.--Rien. Deputation des Etats. + +"Vendredi 10.--Rien. Reponse a la deputation des Etats. + +"Samedi 11.--Rien. Depart de M. Necker. + +"Dimanche 12.--Vepres et salut. Depart de MM. de Montmorin, +Saint-Priest et de la Luzerne. + +"Lundi 13.--Rien." Il avait pris medecine. + +Il est probable que le roi ne savait rien ou presque rien de ce qui se +passait dans la capitale. Averti par les deputes du tiers, il croyait +que ces hommes avaient interet a le tromper, a grossir le caractere des +evenements. De perfides conseillers profitaient de cette faiblesse +d'esprit pour obscurcir son jugement et lui deguiser la verite. Il se +trouva meme un certain baron de Breteuil, qui, s'erigeant en messie +royaliste, promit de raffermir, en trois jours, le temple de l'autorite +ebranle par les factieux. Or, le troisieme jour, le peuple etait maitre +de Paris et du roi. + +Le 14 juillet 1789, la grande ville poussa deux cris; "Aux +Invalides!--A la Bastille!" On alla d'abord a l'Hotel des Invalides ou +l'on savait qu'il y avait des armes. Les _volontaires_ du Palais-Royal, +des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse, marchaient en rangs +serres et le fusil sur l'epaule. La veille c'etait une cohue, +aujourd'hui c'est une armee. Cette armee, assemblee a la hate, +connaissait mal sans doute les regles de la discipline; mais la +puissance invisible de l'esprit public la soulevait. Personne ne +commandait; tout le monde sut obeir. Ce n'etait pas une expedition sans +danger: on savait que trois regiments etaient campes au Champ-de-Mars; +le gouverneur des Invalides avait des armes, des munitions, et un fort +detachement du regiment d'artillerie de Toul avec ses pieces. Qui prit +tout cela? L'opinion. Le soldat se sentait circonvenu, caresse, +supplie par ces hommes du peuple qui etaient ses freres, par ces jeunes +filles qui etaient ses soeurs. L'ennemi n'etait deja plus l'ennemi; il +riait, il buvait, il etait charme; les deserteurs sont desormais ceux +qui restent sous le drapeau de la cour au lieu de se rallier aux +couleurs de la patrie. On enleva de l'Hotel 28 000 fusils et 20 pieces +de canon: tout ce qui n'etait pas arme de guerre fut respecte. On +distribua sur-le-champ des fusils et de la poudre: voila le peuple +arme. + +Vers onze heures, le ciel, jusque-la voile, se decouvrit. Un soleil +revolutionnaire chauffait toutes les tetes. Alors sortit de la foule +une grande voix qui disait: "A la Bastille! A la Bastille!" + +Cette forteresse etait detestee. Le peuple se montra desinteresse dans +la haine qu'il lui portait; car, apres tout, elle ne lui avait rien +fait a lui. Cette sombre prison d'Etat n'avait point ete construite +pour des manants. Il fallait etre a peu pres gentilhomme pour avoir +l'honneur d'y etre renferme, ou comme Voltaire, Mirabeau et tant +d'autres, avoir ecrit pour la cause du peuple et de la liberte. C'etait +un des motifs de la haine du peuple. Cette forteresse inquietait +d'ailleurs les Parisiens a d'autres titres. Du haut de ses huit grosses +tours ne pouvait-elle ecraser la foule sous la mitraille de ses bouches +a feu, foudroyer certains quartiers de la ville? Le faubourg +Saint-Antoine avait cette citadelle-la sur le coeur. L'importance de la +Bastille etait grande au point de vue strategique, mais bien plus +grande encore etait la signification qui s'y rattachait. Elle +representait la prerogative royale et l'ancien regime. C'etait la +contre-revolution enorme, massive et scellee dans la pierre. La +destruction de tout autre edifice public n'eut ete qu'un acte de +vandalisme; la Bastille renversee, tout ce qui restait en France du +pouvoir absolu s'ecroulait. Cette verite fut aussitot comprise de tous: +le peuple a des eclairs de genie; il ne raisonne point, il devine. + +Parmi les assaillants, quelques hommes determines avaient reussi a +rompre les chaines du pont-levis qui gardait l'entree de la premiere +avant-cour de la Bastille; c'est alors que le feu commenca. Tout le +monde se lanca dans un tourbillon de fumee. Devant ces remparts +herisses de canons, les citoyens se confondirent dans un meme elan, +dans la meme determination de vaincre ou de mourir. Des enfants (le +gamin de Paris existait deja), meme apres les decharges du fort, +couraient ca et la pour ramasser les balles ou la mitraille. Furtifs et +pleins de joie, ils revenaient s'abriter et presenter ces munitions de +guerre aux gardes-francaises qui les renvoyaient, par la bouche du +canon, aux assieges. Les femmes, de leur cote, secondaient les +operations avec une ardeur incroyable. On distinguait parmi elles, en +agile amazone, robe de drap bleu, chapeau a la Henri IV sur l'oreille, +large sabre au cote, deux pistolets a la ceinture, une jolie Liegeoise. +La fumee de la poudre l'enivre; elle pousse, elle exalte les +assaillants. Son histoire etait celle de toutes les femmes galantes: +aimee, puis trahie. Dans ses emportements et ses fureurs de chatte, +elle jette mille imprecations contre la Bastille. On voit a cote +d'elle, dans la foule, d'autres grandes pecheresses, qu'un sentiment +nouveau, extraordinaire, immense, venait aussi de convertir. +Aujourd'hui, elles n'ont plus qu'un amant: le peuple. Leur coeur est +tout a la Revolution; et comme les anciennes Gauloises, elles inspirent +les combattants. Parmi ces derniers, il y a des gens sans aveu et a +figure livide: le feu purifie tout. La plupart se montrent heroiques. +Frappes, ils tombent en criant: "Nos cadavres serviront du moins a +combler les fosses!" + +[Illustration: Robespierre.] + +Au milieu de ce devouement general et de cette ardeur, un trait +particulier de courage sur mille merite d'etre signale par l'histoire. +Les assaillants avaient cesse le feu; a un signal donne, une planche +est jetee sur l'un des fosses qui entouraient la Bastille: un citoyen +s'elance et tombe; un autre, le fils d'un huissier, Maillard, s'avance +sans broncher sur ce pont etroit et dangereux. Tout a coup un cri +s'eleve: "La Bastille se rend!" Elle, cette forteresse que Louis XI, +Louis XIV et Turenne jugeaient imprenable,--oui, la Bastille demande a +capituler. + +Pendant ce temps-la, les electeurs deliberaient a l'Hotel de Ville; +hommes de peu de foi, ils regardaient le siege de cette forteresse +comme une entreprise temeraire. Soudain un autre grand cri s'eleve dans +les airs: "La Bastille est prise!" + +Hommes, femmes et enfants se precipitent alors comme un torrent vers la +place de Greve. Des citoyens bizarrement armes, noirs de poudre, +portent en triomphe dans leurs bras un jeune officier des +gardes-francaises, Elie, dont la conduite avait ete magnanime. Les +vainqueurs affecterent de defiler devant le buste de Louis XIV qui +etait alors sur la place, en face de l'Hotel de Ville. Lui absent, la +fete n'eut point ete complete; il fallait a la monarchie, pour temoin +de sa defaite, le plus absolu des rois. + +Bientot toute cette tempetueuse foule penetre dans la salle ou un +comite d'electeurs appartenant a la classe moyenne s'etaient reunis: +les murs tremblent, les boiseries craquent. Un homme porte les clefs et +le drapeau de la Bastille; un autre, le reglement de la prison pendu a +la baionnette de son fusil. A la priere de l'intrepide Hullin, d'Elie +et des gardes-francaises, qui s'etaient signales pendant le siege, on +couvre les prisonniers d'un genereux pardon. + +Quelques represailles avaient eu lieu dans l'interieur de la +forteresse: le miserable de Launay, gouverneur de la Bastille, qui +avait fait tirer sur le peuple, fut mis a mort; un traitre, Flesselle, +prevot de Paris, qui avait amuse depuis deux jours les Parisiens, pour +se donner le temps de les surprendre, fut abattu dans la foule par une +main restee inconnue. L'horreur de ces executions disparut dans +l'ivresse de la victoire. + +Un architecte, le citoyen Palloy, qui etait au siege de la terrible +forteresse, fut charge de detruire _le repaire de la tyrannie_. Cet +homme, qui n'est guere connu, fit une grande chose dans sa vie, une +seule: il demolit la Bastille. + +La chute de cette celebre prison d'Etat eut dans le monde un +retentissement prodigieux. En France, on crut entendre tomber, d'une +extremite du territoire a l'autre, le pouvoir monstrueux de la force. +Des que la nouvelle s'en repandit a Versailles, [Note: Dans la nuit du +14 juillet, une deputation s'etait rendue chez le roi sans rien +obtenir. Louis XVI fixa les yeux constamment sur M. de Mirabeau. Le roi +du passe regardait tout etonne le roi de la Revolution.] la cour, qui +tenait encore ferme dans ses projets d'attaque, fut aneantie. La +terreur passa en un instant du peuple aux agresseurs. Les regiments, +campes au Champ-de-Mars, deguerpirent pendant la nuit et prirent la +fuite, comme si l'epee de la colere divine s'etait etendue sur eux. On +ramena, de ces lieux occupes naguere par une armee, plusieurs voitures +chargees de tentes, de pistolets, de manteaux. Le succes au contraire +fit de tous les citoyens un peuple de freres. On s'embrassait, on etait +heureux. Les religieux de divers couvents avaient pris la cocarde aux +couleurs de la nation, blanc, bleu et rouge; ils formerent des +detachements; le temps de la Ligue et de la Fronde etait revenu. Le +cure de Saint-Etienne-du-Mont avait marche tout le temps a la tete de +ses paroissiens. Ces guerriers, en soutane, en froc et en capuchon, +attestaient l'unanimite de sentiments qui faisait agir toute la ville. +Il se trouvait la des nobles, des bourgeois, des abbes, des hommes du +peuple: ils n'avaient tous qu'une volonte, qu'une ame. Comme on n'etait +pas encore rassure sur les intentions de la cour, on depava les rues, +on eleva des barricades; precautions tres-sages sans doute: mais que +pouvait desormais la faction royaliste en face d'une Assemblee +souveraine, d'un peuple en insurrection, d'une armee evanouie? + +Pendant que l'on se battait encore a la Bastille, un nombreux +detachement de dragons et de cavalerie allemande, recu dans Paris aux +acclamations de la multitude, venait de reconnaitre le quartier +Saint-Honore et traversait le Pont-Neuf. Un chef d'escadron commande +alors a ses soldats de faire halte, pour haranguer les citoyens: il +annonce comme une bonne nouvelle la prochaine arrivee du corps de +dragons, de hussards, et de Royal-Allemand, toute cavalerie qui vient, +dit-il, se reunir au peuple. Un applaudissement, mele de cris de joie, +accueille son discours. Un seul assistant remue la levre en signe de +doute. Il s'elance du trottoir, fend la foule jusqu'a la tete des +chevaux, saisit par la bride celui de l'officier et somme celui-ci de +mettre pied a terre. L'officier interdit descend de cheval. L'inconnu, +quoique petit et grele, exige que le chef remette ses armes et celles +de ses soldats dans les mains du peuple. L'officier garde un silence +qui donne a penser. Ce refus tacite confirme dans ses soupcons le +citoyen ombrageux, qui se met alors a semer l'alarme parmi les +assistants. Ses gestes et ses paroles repandent la mefiance. La foule +enjoint sur-le-champ aux cavaliers de faire volte-face, et les conduit +a l'Hotel de Ville d'ou le comite les renvoie tous a leur camp sous +bonne garde. + +Cet homme, dont le coup d'oeil vigilant avait peut-etre evente une ruse +et dejoue une entreprise perfide des royalistes, etait Jean-Paul Marat. + +Le 14, Louis XVI avait ecrit sur ses tablettes: "Rien." + +La nouvelle de la prise de la Bastille jeta dans le camp de +l'aristocratie un tel decouragement que les choses a Versailles +changerent de face: le roi n'eut d'autre moyen de salut que de venir +lui-meme au milieu de l'Assemblee nationale. La Bastille prise, il se +rendait: l'insurrection de Paris consacra definitivement la victoire +des droits sur les privileges; sans elle, tout ce qui avait ete fait +jusque-la manquait d'une sanction decisive. Le serment du Jeu-de-Paume, +l'opposition a la fameuse seance royale etaient des actes courageux; +mais ces germes auraient pu etre steriles: il fallait le concours de +Paris pour les feconder et pour leur donner les caracteres d'une +revolution. L'Assemblee avait mis dans sa resistance la force du +raisonnement; le peuple y mit celle du sentiment et de l'action: alors +tout fut dit. Les revolutions se font encore plutot par le coeur que +par la tete. + +Le roi vint a Paris. Il traversa une foule immense: deux cent mille +citoyens formaient sur son passage une haie herissee de baionnettes, de +piques, de faux, de batons ferres: gardes-francaises, milice +bourgeoise, religieux, tous etaient confondus sous les armes, tous +etaient amis. On se traitait de freres: les riches accueillaient les +pauvres avec bonte; les rangs n'existaient plus, tous etaient egaux. +Quel beau jour! les femmes du haut des balcons, des croisees, jetaient +a pleines mains des cocardes patriotiques, des touffes de rubans. La +fraternite respirait sur tous les visages. Le roi venait chercher la +paix dans cette ville, ou, quelques jours auparavant, il avait fait +entrer la guerre. Le peuple avait le droit de se montrer severe; il fut +clement. On recut d'abord Louis XVI dans un silence morne et solennel, +les armes hautes; mais quand il eut pris des mains de Bailly la cocarde +nationale, quand surtout il sortit de l'Hotel de Ville ou il etait +entre sans gardes et avec confiance, la serenite revint sur tous les +visages, et les armes s'abaisserent. Il fut reconduit avec tous les +honneurs militaires par les vainqueurs de la Bastille. Les femmes de la +halle crierent le long du chemin: Vive le roi! + +Cependant il devenait clair que cet homme indecis, epousant tour a tour +la cause de la noblesse par inclination, celle du peuple par raison et +par necessite, etait un grand obstacle a la marche des evenements. Or +les revolutions n'ont qu'une maniere d'agir avec les obstacles; elles +les suppriment. + +Deux pouvoirs democratiques etaient sortis de l'insurrection, la +municipalite de Paris et la garde nationale; deux hommes avaient du +leur election aux circonstances, Bailly et La Fayette. + +La vieille France, rajeunie par le sentiment du droit, aimait a tourner +ses regards vers le Nouveau-Monde. Le marquis de La Fayette, qui avait +concouru a l'affranchissement des Etats-Unis, fut le heros du jour. +Triste rayon de popularite qui palit bientot sur son front! + +L'elan de Paris se communiqua comme l'etincelle electrique aux +provinces; de toutes parts, les citoyens se reunirent et +s'associerent.--Je m'arrete: la France, depuis l'ouverture des Etats +generaux, a fait une belle etape dans la voie qui conduit a la liberte. +La Revolution est demeuree pure d'exces. Sa premiere victoire n'a point +coute une larme; en sera-t-il ainsi dans la suite? + +Vain espoir! Ses ennemis ne negligent rien pour la provoquer et lui +mettre le glaive a la main. + + + + +III + +Etat des esprits.--Premiere emigration.--La disette.--Mort de Foulon et +de Bertier.--Conduite du clerge francais dans les premiers temps de la +Revolution. + + +Paris livre a lui-meme, Paris lache dans l'ivresse de sa victoire, +inspirait de graves inquietudes a certains membres de l'Assemblee +nationale. Le sentimental et larmoyant Lally fit une motion qui tendait +a calmer l'effervescence des habitants de la grande ville. Reprimer +trop tot l'esprit public, dans les temps de revolution, c'est +quelquefois l'amollir. Robespierre se leva. On trouve, dans les +premiers mots qu'il fit entendre, les principaux traits de son +caractere politique: respect et amour de la nation, horreur de +l'intrigue. Il la poursuit, cette intrigue, sous le masque du parti de +la cour, comme il la poursuivra dans la suite sous le masque des +Girondins. Cet homme arrivait a la Revolution, arme de toutes pieces +par l'integrite de ses principes. Jusqu'ici du reste rien ne le designe +a l'attention; il se confond, il s'efface dans la pale multitude des +orateurs. Le denouement de la Revolution etait dans cet homme a part; +mais il se montrait encore trop couvert d'ombre pour qu'on put +distinguer toute sa valeur. + +Un autre depute, alors inconnu, tour a tour ami et ennemi de +Robespierre, siegeait sur les memes bancs; son nom etait Barere. Voici +le portrait qu'en trace madame de Genlis: "Il etait jeune, jouissait +d'une tres-bonne reputation, joignait a beaucoup d'esprit un caractere +insinuant, un exterieur agreable, et des manieres a la fois nobles, +douces et reservees. C'est le seul homme que j'aie vu arriver de sa +province avec un ton et des manieres qui n'auraient jamais ete deplaces +dans le grand monde et a la cour. Il avait tres-peu d'instruction, mais +sa conversation etait toujours aimable et toujours attachante: il +montrait une extreme sensibilite, un gout passionne pour les arts, les +talents et la vie champetre. Ses inclinations douces et tendres, +reunies a un genre d'esprit tres-piquant, donnaient a son caractere et +a sa personne quelque chose d'interessant et de veritablement +original." Enfant des Pyrenees, il aimait la _constitution de ces +montagnes, decretee il y a des siecles par la nature_, ces vallees +embellies par des moeurs candides et pastorales; il aimait jusqu'aux +torrents et aux ours, car tout cela c'etait le pays. Son enfance avait +ete reveuse; sa jeunesse fut melancolique. "On ne fait pas, ecrit-il +lui-meme, assez attention aux preliminaires des grands accidents de la +vie. Ce sont pourtant des avertissements que la Providence nous donne, +mais dont nous profitons rarement, soit qu'ils passent inapercus, soit +qu'ils arrivent trop tard. Lors de mon mariage, en 1785, qui fut une +grande fete de famille a Vic et a Tarbes, j'allais a l'autel avec ma +jeune fiancee; c'etait au milieu de la nuit; l'eglise etait +resplendissante de lumieres; une societe nombreuse de parents et d'amis +nous entourait. Une profonde tristesse me serrait le coeur, et, lorsque +je prononcai le _oui_ solennel, des larmes coulerent involontairement +sur mes joues decolorees. Il n'y eut que ma mere qui s'en apercut, et +qui, apres la messe des epousailles, me prit la main et la serra contre +sa poitrine." Ce mariage fut malheureux: attachee a la cause de +l'aristocratie par gout et par tradition de famille, la jeune femme ne +pardonna pas a son mari d'avoir embrasse la cause de la nation. Barere +exercait la profession d'avocat quand le mouvement de la France +l'envoya aux Etats generaux. Il etait alors pour la monarchie temperee. +Doue d'une imagination vive, mobile, chauffee au soleil du Midi, il +avait essaye sa plume dans quelques ouvrages peu connus, couronnes par +l'Academie de Toulouse. A Paris, il redigeait, depuis l'ouverture des +Etats, une feuille intitulee _le Point du Jour_. Nature vive, +semillante, la variete des impressions s'opposait chez lui a la duree. +Barere avait dans l'esprit la grande qualite des femmes, la +penetration. Le mouvement rapide de ses idees et de ses sentiments ne +lui permit point de se fixer a un principe. Fin, ruse, grand comedien, +voulant a tout prix sauver sa tete, cet homme d'Etat fut, selon le +cours des evenements, le cameleon des diverses nuances revolutionnaires. + +Dans son journal, _le Point du Jour_, il attaquait avec ardeur le parti +de la cour, denoncait a l'indignation publique les menees et les +conduites occultes d'un parti qui preferait renoncer a la France que +d'abandonner ses pretentions et ses privileges. Deja, en effet, le +mouvement de l'emigration avait commence. Le frere de Louis XVI, le +comte d'Artois, les Conde et les Conti, les Polignac, les Vaudreuil, +les de Broglie, les Lambesc et d'autres etaient passes a l'etranger. +Une lourde responsabilite pese sur la tete de ces hommes. Deserter son +pays parce que la cause a laquelle on avait rattache ses interets est +en peril, se faire etranger par le coeur, se fermer volontairement la +France, quel triste exemple donnait alors la haute aristocratie! Ce +_sauve qui peut_ avait d'ailleurs une autre signification: ces princes, +ces nobles, passaient avec toute vraisemblance pour bien connaitre la +pensee de Louis XVI. + +Le roi trompait-il donc le peuple de Paris quand il lui disait: "Vous +pouvez avoir confiance en moi?" + +Revenons a Paris. La ville etait calme a la surface, mais, sous le +repos meme, on distinguait les dernieres agitations de l'orage. Une +circonstance souleva de nouveau toute cette masse d'hommes. Parmi les +accapareurs de bles, qu'on accusait d'etre les auteurs de la misere et +de la disette, la clameur publique denoncait surtout un nomme Foulon. +Abhorre des le dernier regne, il n'avait vecu jusqu'a soixante ans que +pour entasser sur sa tete les accusations les plus graves. Ses +monopoles odieux le couvraient de l'indignation publique: c'etait son +vetement, sa chemise de soufre. Il fallait que cet homme se jugeat +lui-meme bien coupable envers le peuple, puisqu'il avait fait repandre +partout le bruit de sa mort et enterrer, a sa place, le cadavre d'un de +ses domestiques. Bien vivant, il avait quitte Paris le 19 juillet et +s'etait cache dans une terre de M. de Sartines, a Viry, petit village +situe sur la route de Fontainebleau. C'est la qu'il fut apercu et saisi +par des paysans qui lui attacherent sur le dos, par derision, une botte +de foin avec un bouquet de chardons. C'etait une allusion a un propos +atroce qu'avait tenu le miserable: "Ces gens-la, avait-il dit en +parlant de ses vassaux, peuvent bien manger de l'herbe, puisque mes +chevaux en mangent." Il avait ajoute "qu'il ferait faucher la France". + +Conduit en cet etat a l'Hotel de Ville de Paris, il fut confronte, +interroge. On trouva sur lui les morceaux d'une lettre qu'il avait +dechiree avec ses dents. Pas une voix ne s'eleva pour le justifier, +Bailly, La Fayette, les membres du Comite de l'Hotel de Ville, tout le +monde le jugeait tres-coupable; et d'un autre cote ces honorables +citoyens voulaient eviter l'effusion du sang. Il avait ete decide qu'au +tomber de la nuit il serait transfere secretement dans les prisons de +l'Abbaye-Saint-Germain. + +--Foulon! nous voulons Foulon! N'a-t-il pas lui-meme signe sa sentence +en passant pour mort? + +Voila ce que la foule, accrue d'instant en instant, ne cessait de crier +sur la Greve. Au milieu de cette multitude have, affamee, il y avait +des hommes qui avaient vu mourir une soeur, un enfant, une femme, +d'epuisement et de misere: la nature les rendait feroces. Le malheureux +entendait gronder a ses oreilles ce mugissement terrible d'un peuple +justement irrite. + +Le Comite de l'Hotel de Ville insistait toujours, et avec raison, pour +qu'il fut juge. "Oui, oui, crie-t-on de toutes parts, juge sur-le-champ +et pendu!" Un simulacre de tribunal s'improvisa; il etait compose de +sept membres; mais quelle impartialite devait-on attendre de juges +deliberant sous la pression de telles circonstances? La Fayette +intervint: il etait encore dans tout l'eclat de sa popularite. + +--Je ne puis blamer, dit-il, votre indignation contre cet homme. Je ne +l'ai jamais aime. Je l'ai toujours regarde comme un grand scelerat, et +il n'est aucun supplice trop rigoureux pour lui.... Mais il a des +complices; il faut que nous les connaissions. Je vais le faire conduire +a l'Abbaye. La nous instruirons son proces et il sera condamne a la +mort infame qu'il n'a que trop meritee. + +Vains efforts! La foule grossissait toujours; l'impatience croissait; +bientot des murmures, ensuite les fureurs. C'est sans resultat que des +citoyens, emus de pitie et voulant qu'on respectat les formes de la +justice, traversent les groupes et representent qu'il ne faut pas +verser le sang. + +--Le travail du peuple est du sang aussi, reprend cette multitude +indignee, et le traitre l'a bu; il s'est nourri, engraisse de la faim +publique! + +Des groupes nouveaux debordent du dehors; cette maree vivante pousse +devant elle la foule qui emplissait la salle. Tous s'ebranlent, tous se +portent avec l'impetuosite de l'ocean vers le bureau et vers la chaise +ou Foulon etait assis. La chaise est renversee. + +--Qu'on le conduise en prison! commande La Fayette d'une voix qui +cherchait encore a dominer la tempete. + +Des mains implacables ont deja saisi le malheureux qui demandait grace; +on lui fait traverser la place de l'Hotel de Ville. Arrive sous le +reverbere qui se trouvait en face de l'edifice, il est attache a une +corde. La corde casse: "Qu'on en cherche une autre!" On recommence +jusqu'a trois fois pour le hisser a ce gibet improvise. Une bande de +furieux met a prolonger les horreurs du supplice cette sorte +d'obstination et d'acharnement qu'on deploie contre un fleau public. Ce +qu'ils s'imaginaient pendre dans cet homme, c'etait la famine. + +Le meme jour, Bertier, gendre de Foulon, intendant de Paris, arrivait +de Compiegne par la porte Saint-Martin. Le peuple avait divers motifs +de haine contre lui. Bertier passait pour avoir donne a Louis XVI le +conseil de faire avancer les troupes sur Paris. C'etait en outre un +administrateur dur et hautain, un coeur de bronze. Il parut tout a coup +entoure d'un rassemblement formidable, assis dans un cabriolet dont on +avait brise la capote, afin qu'il demeurat expose a la vue de tous. Un +electeur, Etienne de La Riviere, le protegeait au peril de sa vie +contre l'indignation populaire. Des morceaux de pain noir tombaient +dans la voiture. + +--Tiens, criaient des voix etouffees par la colere, tiens, brigand! +voila le pain que tu nous as fait manger! + +Il fut conduit a l'Hotel de Ville, ou Bailly l'interrogea. Sur l'avis +du bureau, le maire dit: + +--A l'Abbaye! + +Il etait plus facile de donner un pareil ordre que de le faire +executer. Traine sous la lanterne ou l'on avait pendu Foulon, Bertier +resiste, saisit un fusil et tombe perce de cent coups de baionnette. + +Quoiqu'un affreux souvenir s'attache a ces deux executions sommaires, +il faut pourtant reconnaitre que les auteurs de ces actes a jamais +regrettables se montrerent desinteresses. "Les meurtriers, dit Bailly, +respecterent la propriete et les effets de ceux a qui ils s'etaient +permis d'oter la vie. Tous ces effets, meme les plus precieux, et +l'argent, ont ete rapportes." [Note: Ce qui etonne est la froideur des +ecrivains du temps vis-a-vis de ces executions sommaires. Voici tout ce +qu'elles inspirent a l'un d'entre eux: "En voyant ces restes +degoutants, je me disais: Qui croirait que ces corps (ceux de Foulon et +de Bertier), maintenant horribles, ont ete tant de fois baignes, +etuves, embaumes, et que ce qui revolte la nature a si souvent prononce +des actes d'autorite, tant humilie d'honnetes gens, et fait souffrir un +si grand nombre de malheureux!"] + +L'ancien regime n'a-t-il point d'ailleurs, dans ces massacres, sa part +de responsabilite? N'est-ce point lui qui avait entretenu le peuple +dans l'ignorance, mere de toutes les barbaries? La vue des supplices +ordonnes par les juges du roi n'etait-elle point bien faite pour +endurcir le coeur des masses? Se souvient-on de Ravaillac et de tant +d'autres, tenailles en place de Greve, aux mamelles et aux gras des +jambes, la main droite brulee, les plaies injectees de plomb fondu, +d'huile bouillante, de poix resine et de soufre, puis reconduits en +prison, panses et medicamentes, jusqu'au jour ou leurs membres etant +renouveles de maniere a endurer de nouvelles tortures, on les ramenait +en Greve pour y etre roues vifs ou tires a quatre chevaux? Les douces +moeurs que devaient inspirer au peuple de tels spectacles! + +Detournons nos regards de ces scenes sanglantes et reportons-les sur la +France. + +Il est un fait qu'il importe de bien etablir, c'est que le bas clerge +ne se montra point hostile a la Revolution naissante; des services +furent celebres dans les eglises pour les citoyens morts au siege de la +Bastille. L'abbe Fauchet leur prodigua les tresors de son eloquence. Il +avait choisi pour texte de son sermon ces paroles de saint Paul: +_Vocati estis ad libertatem, fratres_: "Freres, vous etes tous appeles +a la liberte." + +L'orateur faisant allusion a l'etat general des esprits s'ecriait du +haut de la chaire: "C'est la philosophie qui a ressuscite la nation.... +L'humanite etait morte par la servitude; elle s'est ranimee par la +pensee; elle a cherche en elle-meme et elle y a trouve la liberte. Elle +a jete le cri de la verite dans l'univers; les tyrans ont tremble; ils +ont voulu resserrer les fers des peuples.... Ils auraient egorge la +moitie du genre humain, pour continuer d'ecraser l'autre.... Les faux +interpretes des divins oracles ont voulu, au nom du Ciel, faire ramper +les peuples sous les volontes arbitraires des chefs. Ils ont consacre +le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des tyrans! Ces faux +docteurs triomphaient, parce qu'il est ecrit: _Rendez a Cesar ce qui +appartient a Cesar_. Mais ce qui n'appartient pas a Cesar, faut-il +aussi le lui rendre? Or la liberte n'est point a Cesar, elle est a la +nature humaine." Ce fier langage fut diversement apprecie; les princes +des pretres et les pharisiens modernes crierent au scandale; mais un +tel discours transporta d'enthousiasme tous ceux qui tenaient encore +pour l'alliance du christianisme et de la Revolution. Une compagnie de +garde nationale reconduisit l'abbe Fauchet jusqu'a sa sortie de +l'eglise. On portait devant lui une couronne civique. + +[Illustration: Prise de la Bastille.] + +Pretre janseniste et mystique, il avait embrasse de bonne foi et avec +tout l'elan d'une imagination ardente le nouveau dogme de la liberte, +de l'egalite et de la fraternite. Son tort, et il l'expia cruellement, +fut de croire qu'on put allier deux ordres d'idees inconciliables. + +L'influence de cette erreur propagee par quelques autres +ecclesiastiques, tels que le cure de Saint-Etienne-du-Mont, fit reculer +l'esprit public jusqu'aux formes les plus superstitieuses et les plus +naives. On mit la Revolution naissante sous la protection de sainte +Genevieve; on la voua au blanc. Chaque jour, c'etaient des processions +solennelles: le bataillon du quartier, avec de la musique, les femmes +du marche, les jeunes filles, allaient porter des actions de graces et +un bouquet a la patronne de Paris. Au retour, elles se rendaient chez +le maire. + +"Tous les jours, raconte Bailly, j'avais des compliments et des +brioches; j'etais bien fete et bien baise par toutes ces demoiselles." + +Les citoyens du district du faubourg Saint-Antoine se reunirent quand +leur tour fut venu: a leur tete marchaient les jeunes vierges vetues de +blanc; tout le cortege allait faire benir un modele de la Bastille. Les +vainqueurs entouraient fierement ce simulacre d'une forteresse detruite +par la main du peuple; quelques-uns portaient en trophee les drapeaux +et les armes des vaincus. On ne doutait pas que ces depouilles ne +fussent agreables au dieu de la liberte. + +Il est aujourd'hui permis de se demander si ces gages de sympathie +donnes par le clerge de 89, au reveil d'un grand peuple, etaient bien +sinceres. Nous avons mille motifs pour en douter. Un contemporain, +Rabaut-Saint-Etienne, ministre protestant, est d'ailleurs plus a meme +que tout autre de nous renseigner a cet egard. "Le clerge, dit-il, +cherche encore, dans une religion de paix, des pretextes et des moyens +de discorde et de guerre; il brouille les familles dans l'espoir de +diviser l'Etat: tant il est difficile a ce genre d'hommes de savoir se +passer de richesses et de pouvoir!" + +Nous verrons d'ailleurs plus tard jusqu'ou le bas clerge suivit la +Revolution Francaise et a quelle borne il s'arreta. + + + + +IV + +Troubles et soulevements dans les campagnes--Henri de Belzunce--Un +episode de la Revolution a Caen. + + +Une grande nouvelle se repandit, le 19 juillet, dans les rues de Paris: +les campagnes s'agitent; des bandes armees viennent de se montrer +jusque dans les districts ruraux qui avoisinent la capitale. "Les +paysans sont ici! ils sont la!" On y courait; on battait les champs: +que decouvrait-on? Rien. Pas meme la trace des pieds nus ou des sabots. +C'etait une armee invisible qui sortait de terre et qui rentrait sous +terre. + +Ces bruits etaient-ils appuyes sur des faits? Ces terreurs +etaient-elles chimeriques? Ces fausses alertes faisaient-elles partie +d'un plan qui consistait a tenir en haleine les forces de la repression +dans toute l'etendue du royaume? Il est assez difficile de le dire. +Constatons seulement que l'esprit public etait malade, par suite du +systeme d'accaparement et de monopole qui avait trop longtemps pese sur +les subsistances; chacun croyait decouvrir partout une main qui brulait +et ravageait les moissons; un tourbillon de poussiere devenait tout a +coup, pour les imaginations hallucinees, une bande de malfaiteurs. A la +moindre alarme, on sonne le tocsin dans les campagnes; les villes y +repondent par le cri de guerre, une garde nationale s'elance tout +organisee a la poursuite des brigands. En quelques jours, la France se +montre, d'une extremite a l'autre, sous les armes. + +Le systeme feodal avait trop longtemps lasse la France pour que +l'explosion revolutionnaire ne fut pas terrible envers quelques +privilegies insolents. Comme un arbre courbe par la force qui, en se +relevant, se jette d'une secousse vigoureuse dans la direction opposee, +l'esprit public allait violemment du respect servile a une revolte +impitoyable contre l'aristocratie. Dans quelques provinces, le peuple +tout entier formait une ligue pour detruire les chateaux, briser les +armoiries, et surtout pour s'emparer des chartriers, ou les titres des +proprietes feodales etaient en depot. Ici, c'est une princesse de +Bauffremont qui a ete obligee, par ses paysans, de declarer qu'elle +_renoncait aujourd'hui et pour toujours_ a tous ses droits +seigneuriaux. La, c'est un homme dur envers ses vassaux qui est +poursuivi par eux a coups de fourches. "Il est difficile, s'ecriait +Loustalot dans ses _Revolutions de Paris_, de ne pas croire que les +ravages dont plusieurs chateaux viennent d'etre les theatres ne soient +pas les effets des vexations passees des seigneurs et de l'animosite de +leurs tenanciers... Que l'on nous cite un seul seigneur humain, +charitable, qui ait ete expose a ces exces!" Le peuple montra en effet +un sens tres-sur; il sut parfaitement distinguer entre les abus des +vieilles institutions et le caractere des gentilshommes qui, nes dans +les rangs de la noblesse, attenuaient, par leur maniere de vivre et +leur generosite, l'injustice de leurs privileges. + +Au plus fort de cette fievre de destruction, quelques seigneurs +recommandables, ayant visite leurs terres, furent accueillis par leurs +paysans avec des marques de respect et d'estime personnelle. Les autres +nobles, maltraites, pilles, injuries, furent generalement ceux qui +avaient temoigne du mepris pour la Revolution naissante. On cite le mot +d'une femme de qualite qui, se trouvant a Paris, pendant que le peuple +faisait le siege de la Bastille, disait a ses domestiques: + +--Conduisez-moi a mon donjon, que je voie s'egorger celle canaille. + +La caste privilegiee regardait les gens de la classe inferieure comme +appartenant a une autre espece humaine. + +L'aristocratie, depuis des siecles, avait tenu les populations rurales +dans l'ignorance et la misere; elle avait seme la haine dans leur +coeur, elle recoltait la devastation, le meurtre. Ces hommes, endurcis +aux travaux ingrats de la terre, ne connaissaient qu'une loi, la loi du +talion; c'est celle de toutes les races barbares. Ils rendaient aux +chateaux oeil pour oeil, dent pour dent. Les pierres etaient ici +complices des abus qui s'y refugiaient. On se disait que, le nid +detruit, le vautour ne reviendrait plus. Ce n'est pas que j'approuve +ces ravages; la destruction est un supplice trop doux pour les +monuments de la tyrannie; il faut les condamner a vivre. + +Au milieu de ce soulevement general contre un ordre de choses maudit, +fixons nos yeux sur un point de la France qui servira plus tard de +quartier general aux entreprises de la Gironde. + +En ce temps-la, deux regiments stationnaient a Caen, dans la caserne +dite de Vaucelles; c'etaient le regiment d'Artois et le regiment de +Bourbon. L'un portait une medaille qu'il avait recue quelques jours +auparavant comme signe de recompense pour son devouement a la cause +commune: il tenait pour le peuple, dont il etait aime; l'autre, compose +de jeunes officiers attaches au parti royaliste et de soldats gagnes, +inspirait dans la ville une grande defiance. [Note: On assure que des +soldats du regiment de Bourbon auraient arrache la medaille nationale a +des soldats d'Artois qui etaient sans armes.] La haine et les soupcons +des bourgeois portaient principalement sur Henri de Belzunce, major en +second du regiment de Bourbon. + +Les troubles qui avaient agite Paris, dans les journees du 13 et du 14 +juillet, avaient produit dans toute la France un ebranlement general. +La disette des bles tenait surtout la Normandie en rumeur. Le peuple de +Caen, persuade que les accapareurs etaient cause de la famine, vint en +armes et avec menaces demander qu'on les lui livrat. Les autorites de +la ville lui permirent de bruler, s'il en trouvait, les magasins ou de +riches proprietaires entassaient les grains. Une bande de turbulents se +repandit alors dans tous les quartiers de la ville et incendia deux +maisons. Cela fait, la colere du peuple se calma, et le conseil ayant +pourvu a l'approvisionnement des marches, tout rentra dans l'ordre. Le +comte Henri de Belzunce, avec la temerite d'un jeune homme de dix-huit +ans, se montra, dans cette journee, pour les mesures violentes. La +conduite sage des autorites lui fit pitie; il eut voulu que l'on +comprimat du tels mouvements par la force des armes. + +Une pyramide ayant ete elevee a Caen, devant l'eglise Saint-Pierre, en +l'honneur du rappel de Necker, le ministre a la mode, toute la ville +vint assister a l'inauguration. Ce jour-la, M. le comte de Belzunce +passa a cheval sur la place, et regarda la statue avec un sourire +insultant. Nargue dans ses affections, le peuple poursuivit le comte +d'un long et sourd murmure; mais l'officier donna de l'eperon a son +cheval, et tint ferme, ce jour-la, contre l'orage. Cette conduite ne +manqua pas cependant d'attacher au major du regiment de Bourbon cette +terrible note qui s'ecrivait des lors en lettres rouges: _Aristocrate!_ + +Quelques amis d'Henri de Belzunce engagerent le comte d'Harcourt a +mettre cet imprudent aux arrets dans le chateau. C'etait un moyen de +calmer le peuple. Le comte n'en fit rien. Il y a dans certains +evenements une force qui entraine fatalement les hommes vers une +catastrophe et que les plus sages conseils ne sauraient paralyser. Les +rivalites entre le regiment de Bourbon et les bourgeois de la ville en +etaient venues a un point extreme qui rendait le choc inevitable. + +Voici maintenant de quelle maniere la lutte s'engagea: le 10 aout, a +dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, commandant le +poste bourgeois, etait de faction au pont de Vaucelles; un officier du +regiment de Bourbon se presente dans l'ombre. La sentinelle crie trois +fois: "Qui vive!" + +Nuit et silence! + +L'officier avait dans ses mains un fusil de chasse; il veut tirer, mais +le coup manque; il arme de nouveau. Avant qu'il ait eu le temps de +faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l'abat la face contre +terre. A la vue de l'agresseur justement puni, le poste de la garde +nationale pousse un cri d'alarme; on sonne le tocsin; le tambour bat +dans toutes les directions; le canon tonne. Surprise au milieu de son +sommeil, la paisible population de Caen est bientot sur pied. Les +lumieres etoilent a toutes les fenetres; une foule compacte encombre +deja toutes les issues. + +Le bruit court que la garnison va faire un mouvement sur la ville et +qu'il faut la prevenir. Le cri: "Aux armes!" se fait entendre de toutes +parts; on court au chateau dont les portes sont forcees, et tout ce qui +s'y trouve, en poudre, fusils, sabres, pistolets, canons, passe dans +les mains du peuple. Le regiment d'Artois se joint a la milice +bourgeoise; des torches servent a eclairer la marche. Cette foule armee +se dirige vers la caserne et arrive devant les grilles qu'elle trouve +soigneusement fermees. Le regiment de Bourbon etait rassemble dans la +cour et deja sous les armes. + +--Vive la nation! crie le peuple. + +--Vive Bourbon! repond le regiment. + +Un silence de mort succeda a ces deux cris; qu'allait-il se passer? La +caserne etait dominee sur ses derrieres par les hauteurs de la ville, +sur lesquelles on avait deja traine des canons. Henri de Belzunce jugea +d'un coup d'oeil que la resistance etait impossible; quelques-uns de +ses militaires commencaient a se detacher; le comte se rendit. + +Deux bourgeois furent laisses en otage au regiment pour lui repondre de +son chef. + +Il etait une heure du matin. On conduit le comte a l'hotel de ville; un +gros de garde bourgeoise le serrait etroitement: le peuple suivait. + +Le comite voulant mettre la tete de Henri de Belzunce a l'abri des +fureurs de la multitude, et jugeant l'hotel de ville trop peu fortifie, +donna ordre de le conduire au chateau. Le chateau de Caen, bati par +Guillaume le Conquerant dans la seconde moitie du XIe siecle, etait une +citadelle entouree de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une +eglise. + +Les tetes s'echauffaient de moment en moment. On parlait de +denonciations venues de Paris. Quelques soldats avaient depose contre +leur chef; il s'en trouva meme qui declarerent avoir recu du comte +l'ordre d'arracher la medaille aux militaires du regiment d'Artois qui +en etaient decores. Tous ces bruits etaient encore envenimes par des +propos de femmes: une fille du quartier Saint-Sauveur declara tenir de +son amant, sergent au regiment de Bourbon, que l'intention de leur chef +etait depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville. Les +familiarites du comte avec ses soldats etaient l'objet d'accusations +graves. Tous avouerent qu'il couchait a cote d'eux, au corps de garde, +sur des bottes de paille, qu'il buvait meme quelquefois a leur sante, +et qu'il leur tenait des discours contre la Revolution. + +Pendant ce temps, la sentinelle du pont de Vaucelles, qui avait tire +sur l'officier, etait portee en triomphe comme un sauveur. + +Le peuple serrait de plus en plus les abords du chateau; les flots +presses et turbulents de celle maree humaine battaient a grand bruit +les portes solidement fermees. Il commencait a faire jour. Deux soldats +du regiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur +chef, furent amenes sur ces entrefaites, et par ordre du comite, dans +la prison du chateau. Il fallut leur entr'ouvrir les portes. Le peuple, +amasse a l'entree, profita de cette occasion pour faire irruption dans +la cour. Le cri: "A la prison! a la prison!" se detache alors de ce +rale lugubre et confus qui est le bruit naturel de l'emeute. Toute +cette foule se precipite dans le donjon du chateau. + +Le comte Henri de Belzunce, pale et defait par les horreurs d'une +pareille nuit, recoit au fond de son cachot le choc impetueux de ce +courant qui a brise ses ecluses. Il demande d'une voix ferme a etre +conduit a l'hotel de ville, devant le comite. Le cri: "A l'hotel de +ville!" ayant aussitot gagne toute la multitude, on y conduisit le +prisonnier. Arrive sur la place Saint-Pierre, devant l'hotel de ville, +le cortege s'arreta a cause de la foule qui grossissait toujours et +encombrait les voies. L'eglise, les maisons, la place etaient noires de +tetes. L'hotel de ville regardait avec ses fenetres entr'ouvertes. Il +etait dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l'on ne sait +d'ou; le comte Henri de Belzunce tomba. Au meme instant, on depouille +le mort; on l'insulte, on lui crache a la face; sa tete est coupee et +mise au bout d'une pique; ses membres, divises et attaches a des +batons, sont promenes par ces furieux dans toutes les rues de la ville. +Une femme (c'etait la haine d'un amour trahi) lui ouvre la poitrine +avec des ciseaux, en tire le coeur entre ses mains ensanglantees et +l'emporte. + +Si j'ai decrit la mort d'Henri de Belzunce avec quelques details, c'est +que de Caen partira plus tard le bras qui doit enfoncer le poignard +dans le sein d'un des chefs de la Montagne, et que de graves +historiens du temps ont pretendu avoir ete arme par le souvenir de +cette sanglante tragedie, et par l'horreur des citoyens de cette ville +pour les exces de la Revolution. + +Passant, il y a quelques annees, a Caen, j'avisai dans la cour de +l'hotel de ville une colossale statue de Judith.--Je songeai malgre +moi, dans le moment, a une autre vengeance de femme. + + + + +V + +Suite de l'emotion populaire.--La detente.--Nuit du 4 aout.--Quelle est +sa portee.--Abolition des dimes.--Conduite du roi et de la cour. + + +L'ancien regime avait seme la servitude; il recoltait la revolte. + +Seule l'Assemblee constituante etait a meme de ramener le calme et la +paix: unique pouvoir dans lequel on eut confiance, elle surnageait au +milieu du naufrage de toutes les vieilles institutions. +Malheureusement, les membres de l'Assemblee n'etaient guere d'accord +entre eux. Malgre l'apparente fusion des ordres, il restait toujours +dans l'Assemblee le parti des interets et le parti des idees, +l'aristocratie et la nation. De toutes parts, cependant, le regime +feodal s'ecroulait. Les droits preleves par la noblesse et le clerge +sur le travail de la classe agricole avaient ete denonces comme +injustes, dans les _cahiers de doleances_, et les deputes du Tiers +avaient recu le mandat imperatif d'en poursuivre l'abolition. L'esprit +public avait, comme toujours, devance l'Assamblee: il finit par +l'entrainer. + +Nous sommes a la nuit du 4 aout. Quelques voix eloquentes et +desinteressees sonnent le tocsin d'une Saint-Barthelemy des abus. +Bientot l'enthousiasme et l'emulation du renoncement gagnent tous les +coeurs. C'est a qui fera son offrande; celui-ci propose d'abolir les +justices seigneuriales; celui-la, les corvees, les droits de chasse, de +peche et de colombier, le droit de retrait feodal, les banalites, les +cens, les lods, etc., etc. L'affranchissement des servitudes +personnelles est decrete: qui croirait que le nombre des serfs montait +encore a quinze cent mille? Un cure, Thibault, apporte a la patrie le +denier de la veuve: il propose le sacrifice du casuel. On le refuse. Il +ne s'agit encore que des privileges de la noblesse. + +Les titres feodaux etant abolis, viennent les titres des provinces; +plusieurs d'entre elles jouissaient de certaines immunites, de certains +avantages dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; nouvelle +immolation. Elles declarent se resigner a rentrer dans le droit commun. +Puis ce fut le tour des villes; par la voix de leurs deputes, elles +vinrent, l'une apres l'autre, offrir le sacrifice de leurs antiques +_chartres_. Ainsi l'arbre feodal tombait feuille par feuille, branche +par branche; ainsi s'abaissaient les barrieres qui s'etaient opposees +trop longtemps a l'unite nationale. Il n'y avait plus de classes ni de +provinces; il y avait une seule famille, une seule et meme patrie. + +La seance avait commence a huit heures du soir; elle se prolongea +jusqu'a deux heures du matin, au milieu des transports d'enthousiasme; +se demunir, se devouer, tel etait le veritable esprit de la Revolution +Francaise, et cet esprit souffla, celle nuit-la, sur toutes les tetes +de l'Assemblee. C'etait beau, c'etait grand. La conscience des nobles +semblait soulagee d'un poids enorme: ne venait-elle point de rejeter le +fardeau des anciennes iniquites sociales? + +Tous les coeurs etaient attendris. L'archeveque de Paris demande qu'on +chante, dans quelques jours, un _Te Deum_ pour remercier Dieu d'avoir +inspire aux elus du peuple un tel acte de desinteressement et de +justice. + +Au moment ou tombait pierre a pierre l'edifice de la feodalite, un +vieillard murmurait tout bas dans un des coins de la salle: "Ils ne +laisseront rien debout!" Ce vieillard se trompait: ils ont laisse apres +eux la France une et regeneree. + +Quand les debats de la seance du 4 aout furent connus, la France +entiere tressaillit. "L'ivresse de la joie, raconte l'auteur des +_Revolutions de Paris_, s'est aussitot repandue dans tous les coeurs; +on se felicitait reciproquement; on nommait avec enthousiasme nos +deputes les _Peres de la Patrie_. Il semblait qu'un nouveau jour allait +luire sur la France... Il s'est forme des groupes dans presque toutes +les grandes rues. Pres de tous les ponts, on attendait les passants +pour leur apprendre ce qu'ils auraient peut-etre ignore jusqu'au +lendemain. On etait aise de partager sa joie, de la repandre. La +fraternite, la douce fraternite regnait partout. C'etait surtout +lorsqu'on rencontrait quelques gardes-francaises que les demonstrations +de joie etaient plus vives. On en a vu embrasser des bourgeois qui les +serraient dans leurs bras. Oui, il est des moments dans la vie des +peuples, comme dans celle des hommes, qui font oublier des annees de +douleur et de calamite." On voit a quel degre le sentiment national +etait emu. La Revolution Francaise fut par-dessus tout un +epanouissement du coeur. + +La nuit du 4 aout n'avait qu'un tort: elle venait trop tard. Les +seigneurs ont trop attendu. Que n'ont-ils abdique leurs privileges +avant la revolte des paysans, avant le pillage des chateaux, avant les +attaques a main armee contre les armoires de fer dans lesquelles ils +conservaient leurs anciens titres! Fallait-il donc qu'eclatat +l'incendie pour qu'ils se decidassent a faire la part du feu? Ne +peut-on leur reprocher d'avoir lache une proie qui leur echappait? + +D'un autre cote, tenons bien compte d'un fait important, c'est que le +gouvernement du roi ne fut pour rien dans ce grand acte de reparation +et d'humanite. Lors de l'ouverture des Etats generaux, Louis XVI, +faisant allusion au cri general des communes et au voeu des cahiers, +disait, le 23 juin 1789: "Toutes les proprietes sans exception seront +constamment respectees, et, sous le nom de propriete, nous comprenons +expressement les dimes, cens, rentes, droits et devoirs feodaux et +seigneuriaux, et generalement tous les droits et prerogatives utiles +ou honorifiques attaches aux terres ou aux fiefs, ou appartenant aux +personnes." + +Le roi, instruit par les evenements, avait-il depuis ce temps-la change +d'avis? + +[Illustration: Danton.] + +Il est permis d'en douter. La nouvelle de la fameuse seance du 4 aout +porta le deuil et la consternation a la cour de Versailles. Quelques +nobles incorrigibles, qui poursuivaient la guerre des privileges contre +le bien public, crurent tout perdu, et ils appelerent le monarque au +secours des institutions de l'ancien regime. + +"J'invite l'Assemblee nationale, declarait Louis XVI le 18 septembre +1789, a reflechir si l'extinction des cens et des droits de lods et +ventes convient veritablement au bien de l'Etat." + +Ces paroles, bien claires, furent interpretees comme un desaveu des +resolutions prises par l'Assemblee nationale. Les intentions +personnelles du roi, ses sympathies secretes, se devoilent encore mieux +dans une lettre ecrite a l'archeveque d'Arles: + +"Je ne consentirai jamais, lui disait-il, a depouiller mon clerge, ma +noblesse. Je ne donnerai point une sanction a des decrets qui les +depossedent." + +Durant plus d'un mois, en effet, la cour usa de toute son influence +pour jeter, comme on dit, des batons dans les roues. Elle voulait que +l'Assemblee revint sur ses declarations du 4 aout, ou tout au moins +qu'elle les modifiat. Parmi les representants de la noblesse, plusieurs +avaient peut-etre ete dupes de leur generosite; on esperait les ramener +au bon sens, a l'intelligence de leurs veritables interets. Les +resolutions adoptees dans un elan d'enthousiasme devaient maintenant +passer par la longue filiere des travaux legislatifs. Le systeme feodal +etait bien mort; il restait toutefois a chercher les moyens de liquider +sa succession. Un comite fut constitue: il se composait des juristes +les plus verses dans le droit des fiefs. Apres bien des lenteurs sortit +enfin de leurs debats cette conclusion: + +"Le regime feodal est aboli en tant que constitutif des droits +seigneuriaux; mais ses effets sont maintenus en tant qu'ils derivent du +droit de propriete." + +Un decret des 3 et 4 mai 1790 determinait en consequence le mode et le +taux des rachats, pour certains droits qu'on devait croire abolis. +C'etait une derision. Comment des paysans ecrases, ruines, suces +jusqu'a la moelle des os par l'ancien regime, auraient-ils jamais pu se +racheter? + +De tous les impots, le plus lourd et le plus impopulaire dans les +campagnes etait la dime ecclesiastique. Ce fut pourtant celui que les +membres du clerge defendirent a l'Assemblee constituante avec le plus +d'opiniatrete. La discussion se rouvrit le 6 aout 1789. Sieyes parla +contre l'abolition de la dime sans rachat. Un autre pretre, qu'on +s'etonna de voir prendre en main les interets de l'Eglise, fut l'abbe +Gregoire. + +Cure d'Embermenil, petite commune rurale situee sur le ruisseau des +Amis (Meurthe), il avait appris a aimer les humbles, les paysans, etant +ne lui-meme de parents pauvres. Janseniste, il avait souvent pleure sur +les ruines de Port-Royal. Ses principes etaient ceux de Pascal et de +Fenelon. Il cherchait en quelque sorte des ennemis pour les envelopper +dans le pardon et dans la tolerance. Tous les reprouves de l'Eglise +etaient ses enfants de predilection. La solitude avait fortifie les +meditations de cet esprit austere et droit. Il admirait, en desirant +l'imiter, la bonte du Createur, qui etend sa prevoyance aux oiseaux du +ciel et aux lis des champs. N'ayant d'autre richesse que celle de +l'esprit, il cherchait a communiquer ses lumieres aux ignorants. Les +jours de fete, sa simple et fraiche eloquence jetait plus de fleurs que +les pruniers sauvages, dont les rameaux entraient par les vitres +cassees jusque dans l'eglise. Il avait forme une bibliotheque pour ses +paroissiens; aux enfants, il distribuait des ouvrages de morale; il +leur expliquait surtout le grand livre de la nature. L'alliance du +christianisme et de la democratie lui semblait si naturelle qu'il ne +comprenait pas l'Evangile sans le renoncement aux privileges. Tout le +travail de son esprit etait de mettre le sentiment religieux en +harmonie avec les institutions republicaines. Aime, il l'etait de tous +ses paroissiens, qu'il cherissait lui-meme comme des freres. Quand le +moment de nommer des representants aux Etats generaux fut venu, il +partit charge de leurs recommandations et de leurs doleances. L'abbe +Gregoire avait, dans sa demarche et dans toutes ses manieres, cette +rare distinction qui vient de la noblesse de l'ame. Assis sur les bancs +de l'Assemblee, il s'efforca d'ameliorer le sort des negres, des +enfants trouves, des domestiques. Allant avec un zele heroique +au-devant de tous les proscrits, il osa meme defendre la cause des +Juifs: Jesus-Christ, par la bouche de son ministre, venait de pardonner +une seconde fois a ses bourreaux. + +Comment donc se fait-il que la dime n'inspirat point a cet honnete +homme la meme horreur qu'aux autres citoyens? Gregoire etait pretre; il +avait epouse l'Eglise; le moyen d'echapper aux noeuds des serpents qui +etoufferent Laocoon! + +Malgre la resistance du clerge, apres trois jours d'aigres discussions, +la dime fut abolie sans rachat, pour l'avenir. + +L'acte qui consacrait l'abolition des droits feodaux et des dimes fut +porte au roi par l'Assemblee tout entiere. Louis XVI l'accepta et +invita les deputes a venir avec lui _rendre graces a Dieu, dans son +temple, des sentiments genereux qui regnaient dans l'Assemblee_. + +Etait-il de bonne foi en parlant ainsi? peu nous importe. Les +privileges etaient abolis; la justice, exilee depuis des siecles, +venait de redescendre sur la terre. + + + + +VI + +Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille +Desmoulins.--Declaration des droits de l'homme et du citoyen.--La +prerogative royale et le veto.--Systeme des deux Chambres.--Obstacles +que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton. + + +O Revolution! comment ont-ils pu te couvrir du masque de la haine, toi +dont le premier battement de coeur fut pour l'humanite tout entiere? +Non, tes ennemis ont beau dire, tu n'as point la premiere tire le +glaive du fourreau. Tu as commence par eclairer le monde, par lui +donner le baiser de paix; mais le monde ne t'a point connue. Les +maitres du passe se sont caches dans leur ombre, pour ne point voir la +lumiere de tes bienfaits; ils ont voulu te mettre a mort, parce que ta +clarte importune revelait leurs actions mauvaises. Qu'ils soient +eclaires a leur tour, et toi, Revolution, sois saluee par la +reconnaissance de toutes les nations de la terre. + +La Revolution avait en quelques mois renouvele le caractere francais, +adouci les moeurs. Un criminel devait etre execute a Versailles: deja +la roue etait disposee; pale, consterne, defait, le miserable etait +deja etendu sur l'echafaud, lorsque des cris de: _Grace! Grace!_ +s'elevent de toutes parts: voila l'homme sauve. On chercherait a tort +une contradiction entre cette demence du peuple et les actes de cruaute +qui venaient de repandre l'effroi dans Paris. On appelait alors de +telles voies de fait des exemples, des justices armees qui passent, +comme la foudre, sans meme laisser apres elles la trace du sang. + +De l'agitation prodigieuse des esprits, tournes vers les affaires +publiques, un nouveau pouvoir venait de sortir, le journalisme. Deux +hommes s'y faisaient surtout remarquer, l'un par l'excentricite de son +talent, l'autre de son caractere, c'etaient Camille Desmoulins et +Marat. + +Camille, nature flottante, mais qui s'appartient dans sa mobilite meme, +un peu femme, mais surtout homme du peuple. Ecrivain, il manie comme +admirablement l'arme a deux tranchants du sarcasme! Je vois errer sur +ses levres ondoyantes le rire d'une nation qui a souffert; son arbre +nerveux frissonne a tous les vents, vibre a toutes les emotions. Trop +d'esprit, pas assez de tete. + +"Mon cher Camille, lui ecrivait l'Ami du peuple, vous etes encore bien +neuf en politique. Peut-etre cette aimable gaiete, qui fait le fond de +votre caractere, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus +graves, s'oppose-t-elle au serieux de la reflexion. Je le dis a regret, +combien vous serviriez mieux la patrie si votre marche etait ferme et +soutenue; mais vous vacillez dans vos jugements; vous blamez +aujourd'hui ce que vous approuverez demain; vous paraissez n'avoir ni +plan ni but." + +Cette legerete faisait a la fois le charme et le principal defaut de +Camille, l'enfant gate de la Revolution:--elle le perdit. + +Ne de parents obscurs, Marat avait apporte en venant au monde, dans ses +membres faibles et maladifs, des souffrances inveterees. Voyageur, il +n'avait rencontre, le long de son chemin, qu'esclaves fouettes de +verges, que pauvres servant a essuyer les pieds des riches, que nations +pressurees selon le bon plaisir d'un seul, comme la grappe sous la vis +du pressoir. Plonge au fond de l'Ocean amer, sa nature molle et +absorbante s'emplit des miseres du peuple comme l'eponge de la bourbe +de l'eau. Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus +tard, il secoua de ses mains crispees et rebelles les haillons de +l'indigent, pour en chasser la poussiere sur le front des privilegies; +medecin, il revetit la chemise mouillee de sueur froide et tachee de +sang. Le journal et l'homme ne faisaient qu'un: dans l'_Ami du peuple_, +l'exageration du sentiment de la justice va quelquefois jusqu'a la +fureur. Un homme se portait-il a des violences contre son semblable +plus faible que lui, Marat eut tout donne pour punir de mort ce lache +agresseur. Bonne ou mauvaise, sa feuille etait necessaire: sans elle, +quelque chose aurait manque a la Revolution, et si le redacteur de +l'_Ami du peuple_ n'avait pas existe, il aurait fallu l'inventer. Il +fallait a la crise sociale ce phenomene nerveux. Inegal, emporte, lui +seul avait la conscience de sa logique. [Note: On retrouva, en +fouillant dans les papiers du comte d'Artois, une lettre ecrite en +1763, et adressee a un Anglais: "Si la nation francaise, y dirait-on, +est avilie, c'est par le defunt d'autrui; souvenez-vous, mylord, +qu'elle ne sera pas vile dans vingt ans."--Qui avait ecrit cette +lettre? Jean-Jacques Rousseau.] + +"La chaleur de son coeur, ecrivait-il en parlant de lui-meme, lui donne +l'air de l'emportement; l'impossibilite ou il est presque toujours de +developper ses idees et les motifs de sa demarche l'a fait passer, +aupres des hommes qui ne raisonnent pas, pour une tete ardente; il le +sait: mais les lecteurs judicieux et penetrants qui le suivent dans ses +bonds savent bien qu'il a une tete tres-froide. La crainte extreme +qu'il a de laisser echapper un seul piege tendu contre la liberte le +reduit toujours a la necessite d'embrasser une multitude d'objets, et a +les indiquer plutot que de les faire voir." + +Apres la prise de la Bastille, apres la nuit du 4 aout, d'ou pouvaient +donc venir les alarmes des ecrivains populaires? Le voici: le 14 +juillet avait ete le triomphe de la classe moyenne; la Constituante +etait son assemblee, la garde nationale sa force armee, la mairie son +pouvoir actif; il y avait en un mot une infusion de sang nouveau dans +les veines du gouvernement du pays; mais il n'y avait pas de peuple +souverain. Les ombrageux voyaient dans les institutions naissantes le +germe d'une aristocratie qui voulait se substituer a l'ancienne +noblesse. Qu'avait gagne le peuple a la Revolution du 14 juillet? Le +travail, deja languissant, venait de tomber tout a coup; les principaux +consommateurs etant passes a l'etranger, le commerce se trouvait frappe +de stupeur. On lit continuellement, dans les feuilles du temps, ces +paroles navrantes: "Il a ete aujourd'hui tres-difficile de se procurer +du pain." Au milieu de cette crise universelle, quelques corps d'etat +s'agiterent; la garde nationale, d'accord avec la municipalite, dissipa +leurs mouvements par la force. Des patrouilles bourgeoises, enflees par +un premier succes, voulurent mettre la police dans le jardin du +Palais-Royal. Ces mesures d'ordre rencontrerent des resistances, +souleverent des murmures. Les feuilles democratiques rendirent +Lafayette et Bailly responsables des voies de fait qui avaient ete +commises envers les citoyens. On crut voir dans les attaques de la +classe moyenne l'exercice d'un nouveau pouvoir qui s'essayait a la +domination. Le froid et doux Bailly n'avait a coup sur rien d'un tyran; +la pauvre tete de Lafayette flechissait deja sous son laurier; mais +leur autorite n'en eveilla pas moins des defiances parmi les +sentinelles avancees de l'opinion publique. + +L'Assemblee nationale discutait, pendant ce temps, la Declaration des +droits. C'etait le fondement de toute la Constitution. L'abbe Gregoire +voulait qu'on placat en tete le nom de la Divinite. "L'homme, +disait-il, n'a pas ete jete au hasard sur le coin de terre qu'il +occupe, et s'il a des droits, il faut parler de celui dont il les +tient." Il demandait aussi une declaration des devoirs: "On vous +propose de mettre en tete de votre Constitution une declaration des +droits de l'homme: un pareil ouvrage est digne de vous; mais il serait +imparfait si cette declaration des droits n'etait pas aussi celle des +devoirs. Il faut montrer a l'homme le cercle qu'il peut parcourir et +les barrieres qui doivent l'arreter." + +En parlant ainsi, le cure d'Embermenil etait sans doute d'accord avec +son caractere et avec ses convictions; mais ne poursuivait-il point une +chimere? Nous avons deja dit ce qui manquait a l'esprit religieux pour +reveiller chez l'homme le sentiment de l'independance. + +"Le plaisir d'etre libre, declare Bossuet, quand il s'attache a +nous-memes, etant un fruit de notre amour-propre, le chretien doit +craindre de s'abandonner a cette douceur trop sensible." + +La theologie avait fait de l'homme un etre dependant; masquant partout +les droits, elle ne lui parlait que de ses devoirs. Il fallait donc +reprendre les choses par un autre cote. La philosophie, s'appuyant sur +la nature, declarait, au contraire, l'homme un etre doue de forces +imprescriptibles: etre, c'est pouvoir. De la notion des forces sortit +celle des droits. La Revolution Francaise consacra tout le travail de +l'esprit humain au XVIIIe siecle; elle fut le triomphe de la +philosophie sur le mysticisme, des idees sur les croyances, de l'avenir +sur le passe. [Note: Le voeu de l'abbe Gregoire fut neanmoins realise +en partie. "L'Assemblee nationale, dit le preambule de la Declaration, +reconnait et declare, en presence de l'Etre Supreme, les droits +suivants de l'homme et du citoyen."] + +Une autre question divisait l'Assemblee: il s'agissait de limiter les +pouvoirs, jusque-la mal definis, de la representation nationale et ceux +de la couronne. Le parti monarchique voulait que le roi put opposer son +_veto_ aux decrets de l'Assemblee qui n'auraient point son assentiment: +c'etait simplement le droit de suspendre l'exercice de la puissance +legislative. Les deux souverains se trouvaient en presence, je veux +dire le roi et la nation. Entre les deux, l'opinion publique n'hesitait +pas: elle se disait que la volonte d'un seul ne peut pas balancer celle +de vingt-quatre millions d'hommes. C'etait la doctrine du _Contrat +social_ qui s'elevait fiere, menacante, contre les envahissements du +trone constitutionnel: Jean-Jacques, du fond de sa tombe, presidait aux +debats. + +Le veto etait evidemment l'arme du despotisme. Aussi une lutte violente +eclata dans l'Assemblee. D'un cote etaient ceux qui esperaient regagner +par le roi ce qu'ils avaient perdu par la victoire du peuple. De +l'autre se rangeaient les ennemis declares de l'arbitraire. La +Constituante se dechira en deux camps, et cette scission passa dans +tout le royaume. + +Une autre question divisait les esprits: l'Assemblee nationale +resterait-elle une et indivisible, ou aurait-on deux Chambres? Le haut +clerge et une partie de la noblesse tenaient pour ce dernier systeme. +Les uns reclamaient un Senat a vie, les autres un Senat a temps, tire +de la Constituante elle-meme. Enfin l'Assemblee decreta, a la majorite +de neuf cents voix contre quatre vingt-dix-neuf, qu'il n'y aurait +qu'une seule Chambre. Elle statua, en outre, que le Corps legislatif se +renouvellerait tous les deux ans par de nouvelles elections. + +De pareilles discussions n'etaient point de nature a calmer l'opinion +publique. L'inquietude et la defiance persistaient malgre les +assurances pacifiques du roi. A Paris, la fermentation augmentait +chaque jour en raison meme des moyens employes pour retablir l'ordre. +La garde nationale montrait trop de zele. Ce deploiement de forces +irritait les citoyens desarmes; ces patrouilles de nuit, ces mesures +inutiles prises contre l'emeute absente, blessaient les susceptibilites +des esprits ombrageux. "Quand je rentre a onze heures du soir, ecrivait +Camille Desmoulins, on me crie: _Qui vive?_--Monsieur, dis-je a la +sentinelle, laissez passer un patriote picard. Mais il me demande si je +suis Francais, en appuyant la pointe de sa baionnette. Malheur aux +muets! Prenez le pave a gauche! me crie une sentinelle; plus loin, une +autre crie: Prenez le pave a droite! Et, dans la rue Sainte-Marguerite, +deux sentinelles crient: Le pave a droite! le pave a gauche! J'ai ete +oblige, de par le district, de prendre le ruisseau." Les noms de +Lafayette et de Bailly se trouvaient meles aux soupcons du +mecontentement public. Les ecrivains du parti democratique demandaient +a la nation si elle avait detruit les privileges de la noblesse pour +leur substituer les privileges de la bourgeoisie. "Le droit d'avoir un +fusil et une baionnette, ajoutait le semillant Camille, appartient a +tout le monde." + +D'un autre cote, la famine sevissait toujours: la porte des boulangers +etait assiegee du matin au soir. Dans plusieurs quartiers de Paris, on +faisait des distributions de riz pour suppleer au pain qui manquait. +L'Assemblee nationale, sur laquelle la multitude s'etait reposee, +n'avait point ameliore l'etat des subsistances. "Le Corps legislatif, +ecrivait Marat dans sa feuille, ne s'est occupe qu'a _detruire_, sans +reflechir combien il etait indispensable de _construire_ le nouvel +edifice avant de demolir l'ancien. Abolir etait chose aisee: mais +aujourd'hui que le peuple ne veut payer aucun impot qu'il ne connaisse +son sort, comment les remplacer? Et comment, dans ces jours d'anarchie, +pourvoir aux besoins pressants des vrais ministres de la religion? +Comment soutenir le poids des charges publiques? Comment faire face aux +depenses de l'Etat? Un autre inconvenient est d'avoir neglige le soin +des choses les plus urgentes: le manque de pain, l'indiscipline et la +desertion des troupes, desordres portes a un tel degre que, sous peu, +nous n'aurons plus d'armee, et que le peuple est a la veille de mourir +de faim." Ces reflexions tres-sages etaient semees par toute la France. +L'Assemblee nationale, au milieu de ses embarras, montrait aux citoyens +la mauvaise humeur de l'impuissance irritee. La grande voix de Mirabeau +s'etait-elle donc endormie? Le bruit courait deja que cet homme +debauche etait a la veille de vendre l'orateur. Des citoyens disaient +tout haut dans les groupes: "Il faut un second acces de revolution." Le +corps politique etait malade de la division des volontes; il ne pouvait +sortir de la que par une crise. + +Quelques accapareurs de l'ancien regime, furieux de voir la France leur +echapper, ne cessaient de faire sur la misere publique des speculations +honteuses: ils esperaient prendre la Revolution par la famine. Les +accaparements, les manoeuvres de l'industrie usuraire, desolaient la +population aux abois. "Quoi! s'ecriait Desmoulins, en vain le ciel aura +verse ses benedictions sur nos fertiles contrees! Quoi! lorsqu'une +seule recolte suffit a nourrir la France pendant trois ans, en vain +l'abondance de six moissons consecutives aura ecarte la faim de la +chaumiere du pauvre; il y aura des hommes qui se feront un trafic +d'imiter la colere celeste! Nous retrouverons au milieu de nous, et +dans un de nos semblables, une famine, un fleau vivant." + +A cote du mal etait le bien. La detresse generale ouvrait les coeurs a +des actes continuels de desinteressement. Les citoyens venaient en aide +a l'Etat, cet etre de raison auquel la Revolution de 89 a veritablement +donne naissance. Les dons patriotiques pleuvaient de tous les coins de +la France sur le bureau du president de l'Assemblee nationale. Les +femmes detachaient leurs colliers pour en orner le sein de la patrie +nue.--La noblesse avait abdique; maintenant, c'etait le tour de la +coquetterie. Parmi ces presents, il y avait quelquefois le denier de la +veuve, plus souvent encore les parures de la courtisane. L'une d'elles +envoya ses bijoux avec cette lettre: + +"Messeigneurs, j'ai un coeur pour aimer; j'ai amasse quelque chose en +aimant: j'en fais, entre vos mains, l'hommage a la patrie. Puisse mon +exemple etre imite par mes compagnes de tous les rangs." + +L'esprit de la Revolution avait touche ces nouvelles Madeleines: emues, +elles venaient repandre a l'envi les parfums de la charite sur la tete +du peuple. + +Deux des principaux acteurs de la Revolution, quoique dans des roles +bien differents, commencaient des lors a se degager de l'obscurite de +la foule: l'un etait Brissot, l'autre Danton. + +Dans les temps de revolution, toute declaration imprudente s'attache, +si l'on ose ainsi dire, a la chair et aux os de l'homme d'Etat. C'est +pour lui la robe de Nessus. Brissot, redacteur du _Patriote francais_, +venait de communiquer aux commissaires de l'Hotel de Ville un plan de +municipalite, avec un preambule dans lequel on remarquait le passage +suivant: + +"Les principes sur lesquels doivent etre appuyees ces administrations +municipales et provinciales, ainsi que leurs reglements, doivent etre +entierement conformes aux principes de la constitution nationale. Cette +conformite est le lien _federal_ qui unit toutes les parties d'un vaste +empire." + +Pourquoi l'autour a-t-il souligne lui-meme le mot _federal_?--Nous nous +souviendrons de ce fait, quand Brissot sera devenu le chef du parti de +la Gironde. + +Danton, lui, naquit a Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Son pere etait +procureur au bailliage de la ville. La plupart des revolutionnaires +sortaient des mains du clerge: le futur Conventionnel fit ses etudes +chez les Oratoriens. On ne sait presque rien de son enfance, tres-peu +de sa jeunesse, sinon qu'il exercait la profession d'avocat. En 1787, +il se maria et, avec la dot de sa femme, acheta une charge aux conseils +du roi. + +[Illustration: Barere.] + +"Avocat sans cause," dit madame Roland. Pourquoi pas? Son genre +d'eloquence n'etait guere fait pour plaider en faveur du mur mitoyen. A +ce fougueux orateur, il fallait la tribune ou la place publique. Lors +des elections aux Etats generaux de 89, il avait ete choisi comme +president par l'un des soixante districts de Paris. Ce district etait +celui des Cordeliers qui faisait trembler les moderes. Danton etait +deja, dans son quartier, l'ame des hommes d'action. Tout en lui +respirait la force et l'audace: une criniere de lion, une large face +ravagee par la petite verole, des epaules d'Atlas;--il est vrai qu'il +portait un monde! + + + + +VII + +Orgie des gardes-du-corps.--La contre-revolution secondee par les +deesses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi a +Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine +au balcon.--Lafayette.--Reconciliation.--Retour a Paris. + + +L'esprit public etait arrive a ce degre d'effervescence ou il suffit de +la moindre etincelle pour allumer l'incendie. La provocation ne se fit +pas attendre. La cour meditait une seconde tentative de +contre-revolution et l'appuyait encore sur l'armee. Depuis quelques +jours se montraient, au Palais-Royal, des cocardes noires, des +uniformes inconnus. L'aristocratie, invisible apres le 14 juillet, +relevait insolemment la tete. Que se passait-il a Versailles? Le +regiment de Flandre, recu avec inquietude par les habitants, est fete +au chateau, caresse. On admet les soldats au jeu de la reine. Le 1er +octobre, un grand repas se prepare dans la magnifique salle de l'Opera, +qui ne s'etait point ouverte depuis la visite de l'empereur Joseph II. +Au nom des gardes-du-corps, on invite les officiers du regiment de +Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes-Suisses, des +cent-Suisses, de la Prevote, de la Marechaussee, l'etat-major et +quelques officiers de la garde nationale de Versailles. Dans cette +belle salle tout etincelante de lumieres, d'uniformes, de joie +militaire, les visages s'animent, les vins petillent, la musique joue +des airs entrainants. Le moment vient ou les pensees qui dormaient au +fond des coeurs doivent s'eveiller sous la clarte d'une pareille fete. + +Des le second service, on porte avec enthousiasme les santes de toute +la famille royale. Et la sante de la nation? omise, rejetee. Des +grenadiers de Flandre, des gardes-Suisses, des dragons entrent +successivement dans la salle: ils sont eblouis, charmes. Une +familiarite insidieuse regne entre les chefs et leurs subalternes. Tout +a coup les portes s'ouvrent: le roi, la reine! Il se fait un silence de +quelques instants. + +Louis XVI entre avec ses habits de chasse; Marie-Antoinette, vetue +d'une robe bleu et or. Elle s'etait ennuyee, tout le jour, au chateau: +on voit encore errer dans ses yeux un leger nuage de melancolie +attendrissante. Le moyen de ne pas s'interesser a cette femme: reine, +elle retient sa couronne qui tombe; mere, elle porte son enfant dans +ses bras! A cette vue, les convives perdent la tete. Une fureur +d'acclamations, de trepignements, a demi contenue par la presence de +la famille royale, ebranle toute la salle. L'epee nue d'une main, le +verre de l'autre, les officiers boivent a la sante du roi, de la reine. +Au milieu de tous ces transports, Marie-Antoinette sourit en faisant le +tour des tables. Au moment ou la famille royale se retire, la musique +execute l'air: _O Richard, o mon roi, l'univers t'abandonne..._ + +Cet appel a la vieille fidelite des soldats francais ne retentit pas en +vain: on y repond par des cris insenses. Les vins coulent; l'ivresse du +fanatisme eclate en des actes ridicules, coupables. Les uns prennent la +cocarde blanche, d'autres la cocarde noire, par amour de la reine. Les +voila donc passes a l'Autriche. + +La cocarde tricolore, c'est-a-dire le serment, la nation, est foulee +aux pieds. + +Au meme instant, l'orchestre se met a jouer la marche des _Uhlans_. +Nouveaux transports. On sonne la charge: ici les convives ne se +connaissent plus. Ils s'elancent tout chancelants, escaladent les +loges. Ces hommes, dans les fumees du vin, revent qu'ils font le siege +de quelque chose, de Paris, sans doute, et de la Revolution. Bientot +l'orgie ne peut se contenir dans la salle, elle deborde, elle se repand +au grand air, dans la cour de Marbre. Tout le chateau s'agite. + +Les jours suivants, des dames de la cour, des jeunes filles, coupent +les rubans qui ornent leurs robes, leurs chevelures, et les distribuent +aux soldats: "Prenez celle cocarde, disent-elles, c'est la bonne." +Elles exigent de ces nouveaux chevaliers le serment de fidelite: a ce +titre, ceux-ci obtiennent la faveur de leur baiser la main. Ces jolies +tetes encadrees dans des fleurs et des edifices de plumes troublent +tous les sentiments autour d'elles: on boit a longs traits, dans leurs +yeux, le poison de la guerre civile. Comme ces nymphes du parc de +Versailles qui passent gracieusement la main sur le dos des monstres de +bronze, elles flattent et caressent les passions les plus meurtrieres, +les plus dangereuses, dans l'etat actuel des esprits. Innocemment +terribles, elles sement par leurs charmes le germe de la discorde et du +carnage. On tremble a les voir si belles, si douces, a cote de la +reine: n'est-ce pas la cette etrangere, dont la bouche a des sourires +de miel et des paroles seduisantes, mais dont les pieds, dit la Bible, +conduisent aux souterrains de la mort? + +La nouvelle de l'orgie des gardes-du-corps fit palir les citoyens. Il y +avait donc reellement un complot ourdi contre la nation. Marat vole a +Versailles, revient comme l'eclair, fait a lui seul autant de bruit que +les quatre trompettes du jugement dernier, et crie: "O morts, +levez-vous!" Danton, de son cote, sonne le tocsin aux Cordeliers; +Camille agite la crecelle. La fermentation s'accroit d'heure en heure. +Le bateau qui apportait les farines du moulin de Corbeil arrivait matin +et soir, dans le commencement de la Revolution; il n'arriva dans la +suite qu'une fois par jour, puis il n'arrive plus que toutes les +trente-six heures. Ces retards presagent le moment ou il ne viendra +plus du tout. Ne serait-il pas temps de prevenir les projets sinistres +de l'ennemi, et de commencer l'attaque? Dans ces conjonctures +difficiles, les femmes, c'est-a-dire l'initiative, se chargerent du +salut de la patrie. + +L'Assemblee discutait pesamment a Versailles sur le consentement +incertain, ambigu, que le roi venait de donner a la declaration des +droits de l'homme. De moment en moment une inquietude sourde se +repandait dans la salle. L'air etait charge de pressentiments et de +terreurs confuses. Le sol tremblait sous la tribune. Plusieurs deputes +sentaient distinctement le souffle de quelqu'un qui allait venir. Les +pas assourdis d'une armee invisible agitaient devant elle le silence +meme. + +--Paris marche, disait Mirabeau a l'oreille de Mounier. + +Tout a coup les portes s'ouvrent; une bande de femmes se repand dans +l'Assemblee comme une nuee de sauterelles. + +--Femmes, que venez-vous demander? + +--Du pain et voir le roi. + +Voici ce qui etait arrive: + +Une jeune fille entre, le 5 au matin, dans un corps de garde, s'empare +d'un tambour, et parcourt les rues en battant la generale. Quelques +femmes des halles s'assemblent. Apres de courtes explications, le +cortege se dirige vers l'Hotel de Ville, et grossit en marchant. On +ramasse dans les rues toutes les femmes qu'on rencontre, on penetre +meme dans les maisons. + +"Accourez avec nous: les hommes ne vont pas assez vite; il faut que +nous nous en melions." + +Il n'etait encore que sept heures du matin: la Greve presente un +spectacle extraordinaire. Des marchandes, des filles de boutique, des +ouvrieres, des actrices, couvrent le pave. Quatre a cinq cents femmes +chargent la garde a cheval qui etait aux barrieres de l'Hotel de Ville, +la poussent jusqu'a la rue du Mouton et reviennent attaquer les portes. +Elles entrent. Les plus furieuses allaient commettre quelques degats, +bruler les papiers, quand un homme saisit le bras d'une d'entre elles +et renverse la torche. On veut le mettre a mort. + +--Qui es-tu? + +--Je suis Stanislas Maillard, un des vainqueurs de la Bastille. + +--Il suffit! + +Cependant les femmes ont enfonce le magasin d'armes: elles sont +maitresses de deux pieces de canon et de sept a huits cents fusils. + +--Maintenant, s'ecrient-elles, marchons a Versailles! Allons demander +du pain au roi! Mais qui nous conduira? + +--Moi, dit Maillard. + +On l'accepte pour guide. + +Jamais on n'avait vu une pareille affluence; sept a huit mille femmes +sont reunies sur la place. Ces farouches amazones attachent des cordes +aux pieces d'artillerie: mais ce sont des pieces de marine, et elles +roulent difficilement. Les voyez-vous arretant des charrettes, et y +chargeant leurs canons qu'elles assujettissent avec des cables? Elles +portent de la poudre et des boulets, en tout peu de munitions. Les unes +conduisent les chevaux, les autres, assises sur les affuts, tiennent a +la main une meche allumee. Au milieu de toute cette foule que personne +ne dirige, mais qui parait obeir au meme mobile, on distingue ca et la +de poetiques figures. Voici la jolie bouquetiere, Louison Chabry, toute +pimpante, toute fraiche de ses dix-sept ans. La, c'est la fougueuse +Rose Lacombe; actrice, elle a quitte le theatre pour la Revolution, le +drame des treteaux et des papiers peints pour le grand drame de +l'humanite. Mais ou donc est Theroigne?--Son panache rouge au vent, le +sein gonfle, la narine ouverte, elle prophetise sur un canon. + +"Le peuple a le bras leve, s'ecrie-t-elle; malheur a ceux sur qui +tombera sa colere, malheur!" + +A ces mots, nouvelle Velleda, elle agite dans ses mains des faisceaux +d'armes qu'elle distribue a ses compagnes. + +La colonne s'ebranle, precedee de huit a dix tambours, et suivie d'une +compagnie de volontaires de la Bastille, qui forme l'arriere-garde. +Cependant le tocsin sonne de toutes parts; les districts s'assemblent +pour deliberer; les grenadiers et un grand nombre de compagnies de la +garde soldee se rendent a la place de l'Hotel de Ville. On les +applaudit. + +"Ce ne sont pas, crient-ils aux bourgeois, des claquements de mains que +nous demandons: la nation est insultee; prenez les armes et venez avec +nous recevoir les ordres des chefs." + +Au Palais-Royal, des hommes armes de piques formaient des groupes et +tenaient conseil: tels les anciens Gaulois deliberaient a ciel ouvert, +et les armes a la main, sur les affaires communes. En remuant la +population de Paris, la Revolution avait fait remonter a la surface la +vieille race celtique avec ses moeurs, et sa physionomie inalterable. + +Il etait sept heures du soir lorsque Lafayette, entraine par +l'impulsion generale, se laissa conduire, lui en tete, a Versailles. +Les murmures avaient fini par vaincre sa resistance. Au moment ou il +s'avanca, monte sur son cheval blanc, des cris de: _Bravo! Vive +Lafayette!_ se firent entendre. Le bon general sourit a ces cris de +satisfaction; il semblait dire: + +"Ce n'est pas moi qui vais; c'est vous qui le voulez absolument, +j'obeis." + +La joie nationale se soutint tant que l'on entendit battre les tambours +et que l'on vit flotter les etendards; mais quand cette expedition se +fut eloignee, l'inquietude et le silence tomberent lourdement sur la +ville de Paris. + +Les femmes qui etaient parties le matin pour Versailles avaient +traverse sans obstacle le pont de Sevres. Maillard etait toujours a +leur tete; il avait su preserver Chaillot du pillage et des desordres +qu'entraine d'ordinaire une marche precipitee. Au Cours, le cortege +rencontre un homme en habits noirs qui se rendait a Versailles; les +esprits etaient ouverts a tous les soupcons: on le prend pour un espion +du faubourg Saint-Germain qui allait rendre compte de ce qui se passait +a Paris. Tumulte: on veut le retenir, le faire descendre de voiture. +L'inconnu protestait, se defendait. + +--Mais enfin, qu'allez-vous faire a Versailles dans un pareil moment? + +--Je suis depute de Bretagne. + +--Depute! ah! c'est different. + +--Oui, je suis Chapelier. + +--Oh! attendez. + +Un orateur harangue les femmes: + +--Ce voyageur est le digne M. Chapelier, qui presidait l'Assemblee +nationale pendant la nuit du 4 aout. + +Alors toutes: + +--Vive Chapelier! + +Plusieurs hommes armes montent devant et derriere sa voiture pour +l'escorter. + +Versailles! voici Versailles!--Maillard arrete ses femmes, les dispose +sur trois rangs. + +--Vous allez, leur dit-il, entrer dans une ville ou l'on n'est prevenu +ni de votre arrivee ni de vos intentions: de la gaiete, du calme, du +sang-froid. Toutes ces femmes lui obeissent. Les canons sont relegues +a l'arriere-garde. Les Parisiennes continuent leur marche pacifique, +entonnant l'air _Vive Henri IV_, et entremelant leurs chants des cris +de _Vive le roi!_ Grand spectacle pour les habitants de Versailles, que +cette armee de femmes et cet appareil extraordinaire! Ils accourent +au-devant d'elles en criant: _Vivent les Parisiennes!_ + +Elles se presentent sans armes, sans batons, a la porte de l'Assemblee +nationale; toutes veulent s'introduire: Maillard n'en laisse entrer +qu'un certain nombre. Ici s'engage un grand dialogue entre cet +intrepide huissier et l'Assemblee. Respectueux, calme, severe, il somme +les deputes de pourvoir aux besoins urgents de la ville de Paris. Dans +la salle, une seule voix appuya brievement celle de Maillard, la voix +de Robespierre. Ces deux hommes se touchent, se repondent: l'un est le +representant du peuple; l'autre, c'est le peuple lui-meme. + +L'Assemblee decide qu'une deputation sera envoyee au roi pour lui +mettre sous les yeux la position malheureuse de la ville de Paris. + +Mais ou est le roi? + +Ah! qui le sait? A la chasse, sans doute. + +Cependant les deputes, Mounier en tete, sortent de la salle des +seances. + +"Aussitot, raconte-t-il lui-meme, les femmes m'environnent en me +declarant qu'elles veulent m'accompagner chez le roi. J'ai beaucoup de +peine a obtenir, a force d'instances, qu'elles n'entreront chez le roi +qu'au nombre de six, ce qui n'empecha point un grand nombre d'entre +elles de former notre cortege. + +"Nous etions a pied dans la boue, avec une forte pluie. Une foule +considerable d'habitants de Versailles bordait de chaque cote l'avenue +qui conduit au chateau. Les femmes de Paris formaient divers +attroupements entremeles d'un certain nombre d'hommes, couverts de +haillons pour la plupart, le regard feroce, le geste menacant, poussant +des cris sinistres; ils etaient armes de quelques fusils, de vieilles +piques, de haches, de batons ferres, ou de grandes gaules ayant a leur +extremite des lames d'epees ou de couteaux. + +"De petits detachements des gardes-du-corps faisaient des patrouilles, +et passaient au grand galop, a travers les cris et les huees. Une +partie des hommes armes de piques, de haches et de batons, s'approchent +de nous pour escorter la deputation. L'etrange et nombreux cortege dont +les deputes etaient assaillis est pris pour un attroupement. Des +gardes-du-corps courent au travers: nous nous dispersons dans la boue; +et l'on sent bien quel exces de rage durent eprouver nos compagnons, +qui pensaient qu'avec nous ils avaient plus de droit de se presenter. +Nous nous rallions et nous avancons ainsi vers le chateau. Nous +trouvons, ranges sur la place, les gardes-du-corps, le detachement de +dragons, le regiment de Flandre, les gardes-Suisses, les invalides et +la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, recus avec +honneur; nous traversons les lignes, et l'on a beaucoup de peine a +empecher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu +de six femmes auxquelles j'avais promis l'entree du chateau, il fallut +en introduire douze." + +Une narration royaliste appelle ces femmes des creatures sans nom; +elles en avaient un: la Faim. + +Quelques aristocrates, meles au tumulte, profitent de la circonstance +pour tenter le peuple. + +--Si le roi, lui dit-on, recouvrait toute son autorite, la France ne +manquerait jamais de pain. + +Les femmes repondent a ces insinuations perfides par des injures. + +--Nous voulons du pain, ajoutent-elles, mais non pas au prix de la +liberte. + +Degageons, a ce propos, un fait general: ce n'est pas le besoin qui a +ete le nerf le plus energique des actes revolutionnaires; c'est le +devoir. La disette ne figure qu'en seconde ligne dans les causes qui +determinerent l'expedition du 5 octobre. Sans doute le pain manquait; +parmi les femmes qui etaient la, un grand nombre n'avaient pas mange +depuis trente heures: mais si l'instinct seul de la conservation avait +parle, se seraient-elles exposees, sur la place d'Armes, a etre +etouffees entre les chevaux? Dans cette cohue, sous la pluie, il y en +avait qui etaient grosses ou _incommodees_, elles n'en suivaient pas +moins le courant; d'autres etaient jeunes, jolies, et ne souffraient +pas beaucoup de la disette; des musiciennes avec des tambours de +basque, des chanteuses, des artistes, des modeles, quelques-unes un peu +follement vetues, allaient et venaient dans les groupes. C'etaient les +plus animees contre la cour et les gardes-du-corps. Qui les lancait +ainsi sur le pave de Versailles, entre les sabres et les mousquetons? +L'instinct du bien public, le devouement a un ordre d'idees qu'elles ne +comprenaient pas tres-nettement, mais qu'elles devinaient par le coeur. + +Au peuple de Paris, il fallait du pain sans doute; mais il lui fallait +aussi la Constitution, la parole vivante. + +Cependant Louis XVI est de retour au chateau. Suivons les femmes chez +le roi: elles entrent. Louison Chabry, piquant orateur en bonnet fin et +en fichu de soie, est chargee de presenter au roi les doleances des +Parisiens. Pour tout exorde, la voila qui s'evanouit. Louis XVI se +montre fort touche. Il fait secourir la pauvre enfant, promet de +veiller a l'etat des subsistances. En se retirant, Louison veut baiser +la main du roi; mais celui-ci avec bonte: + +--Venez, mon enfant, vous etes assez jolie pour qu'on vous embrasse. + +Les femmes ont la tete perdue; elles sortent en criant: _Vive le roi et +sa maison!_ La foule qui attend sur la place, et qui n'a pas vu le roi, +se montre tres-eloignee de partager leur enthousiasme. On les accuse de +s'etre laisse gagner pour de l'argent. Quelques-unes passent deja leur +jarretiere au cou de Louison pour l'etrangler. Babet Lairot, une autre +jeune fille, ainsi que deux gardes-du-corps, interviennent et la +delivrent. + +La garnison de Versailles etait toujours sous les armes. Les soldats du +regiment de Flandre et les dragons inspiraient des inquietudes. Les +femmes se jettent sans frayeur parmi eux, les enlacent. + +--Ton nom? + +--Citoyenne. + +--Le tien? + +--Francais. + +On s'entend. Les jolies mains des Parisiennes jouent avec les armes, +caressent les chevaux des cavaliers. Le soldat est pris; il s'excuse +d'avoir assiste au fameux banquet. + +--Nous avons bu, dit-il, le vin des gardes-du-corps; mais cela ne nous +engage en rien; nous sommes a la nation pour la vie; nous avons crie +_Vive le roi!_ comme vous le criez vous-memes tous les jours: rien de +plus. + +Les femmes approuvent: + +--Mais enfin, tirerez-vous sur le peuple, sur vos freres? + +Pour toute reponse, les soldats lancent leurs baguettes dans les +fusils, et les font sonner, montrant ainsi que leurs armes ne sont +point chargees. Quelques-uns offrent meme de leurs cartouches aux plus +jolies. + +La soiree etait noire et pluvieuse. Lafayette arrive avec la milice +bourgeoise; d'Estaing, commandant de la place, donne l'ordre aux +troupes de se retirer. Les gardes-du-corps executent leur retraite; +mais les tenebres, la foule compacte, et une vieille rancune aussi les +poussant, ils tirent ca et la quelques coups de feu. Sans cette +malheureuse provocation, le sang n'eut pas coule dans Versailles. Les +gardes devaient preter, le lendemain, serment a la nation et prendre la +cocarde tricolore. Leur horrible imprudence perdit tout. L'irritation +gagna aussitot de proche en proche; la nuit etait chargee de tenebres +et de mauvais conseils. Au chateau, la reine voulait entrainer le roi +dans une fuite qu'elle lui montrait comme le chemin du triomphe. Dans +la ville, la multitude fatiguee, mouillee, campee au hasard, revait a +l'attaque nocturne des gardes-du-corps. Ce demi-sommeil couvait des +coleres. + +C'est cette nuit-la qu'au dire des royalistes Lafayette dormit contre +son roi.--Le fait est qu'il dormit. + +Les idees se materialisent dans les institutions, les institutions dans +les edifices. Le palais de Versailles, c'etait l'image grandiose d'une +monarchie absolue; c'etait Louis XIV n'ayant plus d'ennemis a craindre; +mais ce chateau ouvert de tous cotes ne pouvait pas tenir devant la +Revolution. + +[Illustration: Un homme fut tue par les gardes-du-corps.] + +Des la pointe du jour, le peuple se repand dans les rues. Il apercoit +un garde-du-corps a une des fenetres de l'aile droite du chateau; +huees, provocations, defis; un coup de fusil part; un jeune volontaire +tombe dans la cour. + +Qui a tire? c'est le garde-du-corps. Le peuple, bouillant de colere, se +precipite: la grille est escaladee, le chateau envahi. On cherche +partout le coupable. Des forcenes--d'autres disent des voleurs-- +profitent de la circonstance pour s'introduire plus avant dans +les riches appartements. La reine avertie fuit toute tremblante et a +demi vetue chez le roi. Les gardes-francaises arrivent, et poussent +devant leurs baionnettes toute cette foule, qui se retire en tumulte: +le chateau est evacue; deux gardes-du-corps ont ete massacres pendant +l'attaque. Tout a coup le cri de _Grace! Grace!_ succede a cet acces de +fureur. Silence! voici le roi au balcon. + +A cette vue, un cri immense, un seul, s'eleve, comme par inspiration, +de toute cette masse d'hommes: _Le roi a Paris! Le roi a Paris!_ Louis +XVI hesite; une oppression violente arrete sa voix. "Mes enfants, +dit-il enfin, vous me demandez a Paris; j'irai, mais a condition que ce +sera avec ma femme et mes enfants." On applaudit: le cri de _Vive le +roi_ frappe mille fois les airs. La reine parait, a son tour, au +balcon: Lafayette la conduit et lui baise respectueusement la main. +Alors le peuple, pour la premiere fois: _Vive la reine!_ La paix etait +faite; non pas encore: Lafayette parait une seconde fois avec un +garde-du-corps, au chapeau duquel il attache sa cocarde. Le peuple +s'ecrie: _Vivent les gardes-de-corps!_ [Note: Au meme moment, le peuple +embrasse les gardes-du-corps qu'il tient prisonniers dans la cour de +Marbre. "En les arretant, raconte Loustalot, plusieurs gardes nationaux +avaient recu leurs epees, et leur avaient par egard presente la leur. +Les gardes-du-corps, rassembles sur la place d'Armes, pretent le +serment national; alors on veut leur rendre leurs epees dont la poignee +est d'un plus grand prix que celle de la garde nationale; plusieurs de +ces messieurs la refusent et demandent comme une grace de marcher +indistinctement dans les rangs, tandis que le roi se rendrait a +Paris."] Tout est pardonne. + +On a voulu rattacher aux evenements des 5 et 6 octobre certaines +manoeuvres odieuses: quelques historiens attribuent les violences +commises dans le chateau a la faction du duc d'Orleans, cet ambitieux +vulgaire qui n'osa jamais ni le crime ni la vertu. Il est possible +qu'une autre main travaillat dans l'ombre. Quoi qu'il en soit, cette +manifestation populaire fut feconde en resultats. Les deux journees +detruisirent les anciens usages, autour desquels se ralliaient les +intrigues de l'aristocratie. Malgre la Revolution, l'etiquette du regne +de Louis XIV s'etait toujours maintenue a Versailles. Les journees des +5 et 6 octobre disperserent la cour; le 10 aout detronera la royaute. + +La famille royale partit pour Paris, escortee de toute cette cohue +naguere menacante, a present joyeuse. Les femmes criaient en chemin: +"Nous amenons le boulanger, la boulangere et le petit mitron." Dans +leur naivete, elles croyaient que tenir le roi, c'etait avoir trouve +les moyens de se procurer du pain. La marche fut lente. Louis XVI alla +coucher le soir meme au chateau des Tuileries. En le placant au milieu +de son peuple, on s'imaginait avoir soustrait le roi aux intrigues et +aux mauvaises influences de son entourage. + +Les 5 et 6 octobre furent les journees des femmes de Paris. Le +sentiment venait en aide a la raison. Ce qui rendit la Revolution +irresistible, c'est que, dans les plis de son drapeau, elle enveloppait +toutes les souffrances, toutes les faiblesses, toutes les miseres, +allegees par l'espoir d'un avenir meilleur. + + + + +VIII + +L'Assemblee nationale a Paris.--Ses travaux.--Regeneration des +moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur +Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre +grandit. + + +Les evenements qui venaient de s'accomplir a Versailles, cette emeute +de femmes, la majeste royale forcee dans ses derniers retranchements, +le roi garde a vue, tout cela jeta la stupeur dans les rangs de +l'aristocratie. Les courtisans prirent aussitot le parti des laches, la +fuite. Les demandes de passeports affluaient. La portion de l'Assemblee +nationale qui se rattachait aux intrigues du chateau partagea les memes +alarmes. Lally-Tollendal et Mounier s'exilerent; la ville etait, au +contraire, livree a la joie: l'abondance parut renaitre; la cour avait +laisse tomber son faste; la curiosite des habitants se portait en masse +au jardin des Tuileries, devant ce beau palais si longtemps inhabite, +ou maintenant errait l'ombre d'une monarchie expirante. Louis XVI et +Marie-Antoinette temoignaient une extreme repugnance a fixer leur +sejour dans la capitale. Il fallut pourtant s'y resoudre. L'Assemblee +suivit aussitot le roi a Paris. Les deputes se reunirent les premiers +jours dans la chapelle de l'archeveche. + +"On les eut pris, raconte Barere, pour un concile ou un synode plutot +que pour une assemblee politique, en jetant les yeux sur les banquettes +et les ornements de la salle des seances." + +C'etait, en effet, le concile de la raison humaine au XVIIIe siecle. + +L'Assemblee siegea ensuite dans la salle de l'ancien manege des +Tuileries. Cette nouvelle residence favorisait les communications avec +le chateau; l'Assemblee et le roi formaient alors, dans les idees +constitutionnelles, les deux moities du souverain. + +La classe moyenne avait interet a croire la Revolution terminee: elle +venait de prendre dans l'Etat toute la place que la defaite de +l'aristocratie avait laissee vide. Ici se dressa, entre le vainqueur et +le vaincu, un nouveau reclamant qu'on n'attendait pas, le peuple. + +La bourgeoisie avait bien voulu du peuple pour prendre la Bastille et +pour porter un coup mortel a la domination de la cour; mais, a present +que le succes etait obtenu, elle refusait de partager les fruits de la +victoire. On se sert, en pareil cas, d'un mot qui couvre tous les +envahissements: l'ordre. La bourgeoisie voulait moderer la Revolution +pour l'organiser a son profit. L'Assemblee nationale, ou le Tiers etait +en majorite, commenca par diviser la nation en deux classes de +citoyens, les uns _actifs_, les autres qui ne l'etaient point. Les +citoyens actifs faisaient partie de la garde nationale, etaient pourvus +de droits et de fonctions politiques; les autres non. Le pays +_actif_--nous dirions maintenant le pays legal--ne songea plus des +lors qu'a se constituer. La reaction bourgeoise s'annonca en outre par +une loi contre les rassemblements, connue sous le nom de loi martiale. +Comme toujours, on se servit d'un pretexte pour justifier les mesures +contre-revolutionnaires. + +Le boulanger Francois venait d'etre injustement massacre par des +furieux; [Note: Ici des details d'une ferocite revoltante. On force un +autre boulanger qui passait dans la rue a donner son bonnet; on en +couvre la tete coupee du malheureux Francois, qui est ensuite portee de +boutique en boutique, pesee dans des balances. Sa jeune femme, enceinte +de trois mois, accourt: des monstres lui presentent cette tete a +baiser, la malheureuse tombe evanouie, le visage baigne de sang. Son +enfant meurt dans son sein.--Francois avait sa boulangerie pres de +l'Archeveche ou l'Assemblee nationale tenait encore ses seances. Un +assez grand nombre de pains saisis chez lui firent croire a un systeme +d'accaparement.] une vengeance particuliere, plus encore que la faim, +l'impitoyable faim, nous semble avoir determine les circonstances +atroces d'un tel meurtre. + +La verite est qu'une bande tres-peu nombreuse de malfaiteurs trempa les +mains dans ce sang. La presse democratique n'eut qu'une voix pour +fletrir un si lache assassinat. + +"Des Francais! des Francais!... s'ecriait Loustalot; non, non, du tels +monstres n'appartiennent a aucun pays; le crime est leur element, le +gibet leur patrie." + +On ne saurait evidemment rattacher un acte semblable ni au peuple, ni a +aucun des partis qui agitaient alors la Revolution: c'est le fait d'une +poignee de miserables. + +Est-il vrai, d'ailleurs, que, depuis la chute du regime absolu, Paris +fut livre au brigandage et a l'assassinat? + +Au contraire; les proprietes se defendaient elles-memes par la saintete +du droit. Il existait une veritable conspiration generale contre les +vices, les principes de la Revolution avaient moralise toutes les +classes de la societe. Quoiqu'il y eut tres-peu de police, les +desordres avaient diminue. Ecoutons le plus lu des journaux de cette +epoque: + +"Les cabriolets, dit-il, n'ecrasent plus personne; messieurs les +aristocrates ne rossent plus leurs creanciers; on entend tres-peu +parler de vols, et les inspecteurs des filles publiques n'enlevent plus +des filles de treize ans des bras de leurs meres pour les conduire dans +le lit d'un lieutenant de police." + +Cette reforme morale contrastait singulierement avec les iniquites de +l'ancien regime que la presse revelait de jour en jour. Au moment ou le +soleil de la monarchie vint a decliner, les abus des hautes fonctions +qui l'entouraient projeterent une ombre plus grande, _altis de montibus +umbrae_. Le _Livre rouge_ devoila le scandale des pensions. + +"L'incomparable Pierre Lenoir, raconte Camille Desmoulins, s'etait cree +des pensions sur les huiles et sur les suifs, sur les boues et sur les +latrines: toutes les compagnies d'escrocs, tous les vices et toutes les +ordures etaient tributaires de notre lieutenant de police, qui, par sa +place, aurait du etre _magister morum_, le gardien des moeurs; enfin il +avait su mettre la lune a contribution et assigner a une de ses femmes +une pension connue sous le nom de _pension de la lune_. Je sais un +ministre qui a signe a sa maitresse une pension de 12 000 livres, dont +elle jouit encore, sur l'entreprise du pain des galeriens." + +A ces enormites, la democratie naissante opposait la regeneration des +moeurs, la diminution des delits. En verite, le moment etait mal choisi +pour jeter le blame et l'injure a la face d'une population si +raisonnable. + +Robespierre s'eleva energiquement contre le projet de loi qui separait +la nation en deux groupes; l'un exercant tous ses droits politiques, +l'autre exclu de toute participation aux affaires de l'Etat. Il parla +aussi contre la loi martiale. + +"Les deputes de la Commune, dit-il, vous demandent du pain et des +soldats, pourquoi? pour repousser le peuple, dans ce moment ou les +passions, les menees de tout genre cherchent a faire avorter la +Revolution actuelle." + +Cet homme avait la sagesse de ramener toujours la discussion aux +principes. Il echoua, quoique la raison et la justice fussent de son +cote. La these qu'il soutenait plut peut-etre a Caton, mais elle deplut +aux dieux de l'Assemblee nationale. La promulgation de la loi martiale +se fit avec un grand appareil et au son des trompettes. Cette ceremonie +avait quelque chose d'imposant, mais aussi de triste et de lugubre: +elle dura depuis huit heures du matin jusqu'a deux heures apres midi. +Des hommes revetus d'un costume antique et etrange, en manteau, a +cheval, suivis et precedes de soldats, de tambours, s'arreterent sur +toutes les places, et firent la lecture du decret, a haute voix. Loin +de calmer les habitants, une telle lecture, ce cortege theatral, +laisserent dans les quartiers de la ville un profond sentiment de +colere et d'impatience. Quant a la force armee, sans discipline, il est +vrai, mais toujours victorieuse, qu'on avait lancee deux fois, depuis +l'ouverture des Etats generaux, sur la prerogative royale, il n'etait +plus question maintenant que de l'aneantir. On venait, solennellement +et brusquement, de licencier le peuple. L'irritation de la masse des +citoyens fit craindre un mouvement insurrectionnel. La cour et la +municipalite s'appreterent a se servir de la loi martiale avant que les +vingt-quatre heures fussent ecoulees. Il suffisait de trois sommations, +apres lesquelles le canon d'alarme devait etre tire, le drapeau rouge +arbore sur l'Hotel de Ville. Le maire marchait alors en tete de la +force armee, et adressait aux groupes d'une voix haute et solennelle +cet avertissement: + +--_On va faire feu! que les bons citoyens se retirent!_ + +Le parti democratique voyait avec horreur cette violation de la +souverainete du peuple. A ses yeux, il ne pouvait y avoir deux classes +de citoyens. La nation etant indivisible, elle devait etre admise tout +entiere a l'exercice de ses droits politiques. + +La garde nationale etait composee de citoyens appartenant a la classe +moyenne. Aussi commencait-elle a devenir suspecte. + +"Voici, s'ecrie l'un des journaux du temps, tout le systeme qui +convient a la France: la nation ne peut etre assuree de sa liberte +civile et politique qu'autant que les forces militaires, entre les +mains des citoyens, formeront la balance des forces de l'armee... On +voit a quoi tient l'existence de cette garde nationale, si brillante +des son aurore, et a laquelle je ne connais qu'un defaut, c'est qu'elle +ne comprend pas la totalite des habitants qui sont en etat de porter +les armes." + +La distinction de citoyens _actifs_ et de citoyens _passifs_ revoltait +les sinceres partisans de la doctrine du _Contrat social_; etre, c'est +agir; voila donc plusieurs millions d'hommes rejetes, de par la loi, +dans le neant. Toute restriction imposee a la volonte generale des +citoyens limitait l'esprit meme des institutions nouvelles. Quelques +districts de Paris reclamerent, au nom de ces principes, contre la _loi +martiale_: Danton plaida aux Cordeliers la cause de ces _gens de rien_, +que la Revolution avait promis de rendre a l'existence civile. La +doctrine de la souverainete nationale, a laquelle se ralliaient les +democrates sinceres, n'etait autre chose que le sens commun, ou, en +d'autres termes, le consentement universel applique a la politique. + +L'Assemblee nationale continuait a discuter, et le compte rendu de ses +seances retentissait d'un bout a l'autre du pays. Apres de longs +debats, elle fixa les conditions d'eligibilite. La capacite politique +fut evaluee a un marc d'argent, c'est-a-dire a huit ecus de six livres +trois dixiemes. Prieur de la Marne proposa un amendement: + +"Substituez, dit-il, la _confiance_ au marc d'argent." + +Mirabeau appuya. + +"Je demande la priorite pour l'amendement de M. Prieur, parce que, +selon moi, il est le seul conforme au principe." + +Rejete. + +Robespierre fit entendre quelques verites incontestables. + +"Rien n'est plus contraire, dit-il, a votre declaration des droits, +devant laquelle tout privilege, toute distinction, toute exception +doivent disparaitre. La Constitution etablit que la souverainete reside +dans le peuple, dans tous les individus du peuple. Chaque individu a +donc droit de concourir a la loi par laquelle il est oblige, et a +l'administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n'est +pas vrai que tous les hommes soient egaux en droits, que tout homme +soit citoyen." + +L'orage du sentiment public eclata surtout dans les journaux. + +"Il n'y a qu'une voix dans la capitale, s'ecriait l'incendiaire Camille +Desmoulins, il n'y en aura qu'une dans les provinces contre le decret +du marc d'argent: il vient de constituer en France un gouvernement +aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais +citoyens aient remportee a l'Assemblee nationale. Pour faire sentir +toute l'absurdite de ce decret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau, +Corneille, Mably, n'auraient pas ete eligibles... Pour vous, o pretres +meprisables, o bonzes fourbes et stupides, ne voyez-vous pas que votre +Dieu n'aurait pas ete eligible? Jesus-Christ, dont vous faites un Dieu +dans les chaires, dans la tribune, vous venez de le releguer parmi la +canaille! et vous voulez que je vous respecte, vous, pretres d'un Dieu +proletaire et qui n'etait pas meme un citoyen _actif_! Respectez donc +la pauvrete qu'il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire avec ce mot de +_citoyen actif_ tant repete? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont +pris la Bastille; ce sont ceux qui defrichent les champs, tandis que +les faineants du clerge et de la cour, malgre l'immensite de leurs +domaines, ne sont que des plantes vegetatives, pareils a cet arbre de +votre Evangile qui ne porte point de fruits et qu'il faut jeter au +feu." + +Marat, Condorcet, Loustalot, attaquaient le marc d'argent avec moins de +verve que Camille, mais avec la meme aprete de raisonnements; ils y +voyaient tous le germe d'une feodalite nouvelle, un corps electoral +privilegie. + +Au milieu de l'agitation de la presse, l'Assemblee nationale +poursuivait ses travaux. + +Le docteur Guillotin vint lire a l'une des seances un long discours sur +la reforme du Code penal. Cette question preoccupait deja les esprits; +car l'echafaudage de la vieille Themis venait de s'ecrouler. + +L'orateur proposa d'etablir un seul genre de supplice pour tous les +crimes qui entrainent la peine de mort, et de substituer au bras du +bourreau l'action d'une machine. Il vantait fort les avantages de ce +nouveau systeme d'execution. + +"Avec ma machine, dit gravement M. Guillotin, je vous fais sauter la +tete en un clin d'oeil et vous ne souffrez point." + +L'Assemblee se mit a rire.--Combien parmi ceux qui avaient ri devaient +plus tard faire l'epreuve du fatal couperet! + +La philanthropie du docteur Guillotin obtint du succes dans le monde: +une machine qui vous tue sans vous faire souffrir, sans meme vous +laisser le temps de dire merci, quel progres! Mais les hommes destines +a former un jour le parti de la Montagne etaient d'un autre avis; il ne +s'agissait pas tant, d'apres eux, de perfectionner l'instrument du +supplice que d'abolir la peine de mort. Marat, dans son _Plan de +legislation_, avait deja fait entendre sur ce sujet le langage de la +raison et du l'humanite. + +"C'est une erreur de croire, disait-il, qu'on arrete toujours le +mechant par la rigueur des supplices: leur image est sitot effacee!... +L'exemple des peines moderees n'est pas moins reprimant que celui des +peines outrees, lorsqu'on n'en connait pas de plus grandes. En rendant +les crimes capitaux, on a pretendu augmenter la crainte du chatiment, +et on l'a reellement diminuee. Punir de mort, c'est donner un exemple +passager, et il en faudrait de permanents. On a aussi manque le but +d'une autre maniere: l'admiration qu'inspire le mepris de la mort que +montre un heros expirant, un malfaiteur souffrant avec courage, inspire +ce meme mepris aux scelerats determines... Pourquoi donc continuer, +contre les cris de la raison et les lecons de l'experience, a verser +sans besoin le sang d'une foule de criminels. Ce n'est pas assez de +satisfaire a la justice, il faut encore corriger les coupables. S'ils +sont incorrigibles, il faut tourner leur chatiment au profit de la +societe. Qu'on les emploie donc aux travaux publics, aux travaux +degoutants, malsains, dangereux." + +Robespierre et les plus inflexibles parmi les hommes de 93 avaient +commence par reclamer l'abolition de la peine de mort et des peines +infamantes. Comment donc se fait-il, dira-t-on, qu'ils aient demande +plus tard la tete des grands coupables envers la nation? C'est qu'a +tort ou a raison ils regardaient les crimes politiques comme indignes +de toute pitie, et que la Revolution etant pour la France une question +de vie ou de mort, ils crurent pouvoir s'affranchir des regles du droit +commun. "Le salut du peuple, a dit un ancien, est la loi supreme." Nous +apprecierons cette doctrine dans le cours de l'ouvrage. + +La motion du docteur Guillotin eut, en definitive, un grand resultat: +elle introduisit dans la loi l'egalite du supplice quels que fussent le +rang et l'etat du coupable. "Le criminel, ajoutait l'article 2, sera +_decapite_; il le sera par l'effet d'un simple mecanisme." C'est ainsi +qu'on designait alors la guillotine. + +Cette invention temoignait du moins d'un certain adoucissement dans les +moeurs: la societe n'osait plus tuer l'homme officiellement par le +ministere de son semblable; elle employait pour cette horrible tache +quelque chose de sans coeur et sans entrailles, une machine insensible, +aveugle, brutale comme la destinee. Desormais le bras qui frappe se +cache pour donner la mort; le couteau est cense avoir tout fait. Grace +a cet appareil fatal, le bourreau n'est plus une conscience, c'est la +force. La Revolution avait reellement remue la nature humaine dans ses +profondeurs. La compassion envers le malheur s'etait accrue. Les +anciens supplices, si cruels, si prolonges, semblaient presque aussi +coupables que les crimes memes; ils les faisaient naitre quelquefois en +mettant sous les yeux de la multitude des tableaux hideux et des +exemples de ferocite legale. "C'est, disait Loustalot, parce que M. le +president, M. le prevot et M. le lieutenant-criminel assassinent dans +les formes une douzaine de personnes tous les ans, que le peuple a +assassine Foulon et Bertier." Les bons citoyens reconnaissaient +l'importance d'humaniser le peuple par un Code penal moins severe. La +Vieille Themis etait jugee a son tour; et si l'echafaud lui-meme ne +s'ecroula pas sous la malediction publique, ce fut plutot alors la +faute des royalistes que celle des revolutionnaires. La reforme +politique sonna le reveil de la conscience humaine: les sensibles, les +doux, les misericordieux s'elevaient, au nom de la justice, contre un +regime de sang qui avait dure des siecles. + +La reaction bourgeoise encourageait, sans le vouloir, les manoeuvres de +l'aristocratie. Il paraissait chaque jour des brochures sans nom +d'auteur, ou l'on ne revenait pas de l'audace du parti philosophique, +qui avait ose mettre l'Assemblee nationale entre le roi et le pays. Ces +ecrivains anonymes menacaient la France d'un retour aux anciennes +institutions. "Tu nous cites toujours _la nation, la nation!_ +Ignores-tu que notre gouvernement est monarchique, que le roi a le +droit de dissoudre les Etats, et que c'est ce qui peut nous arriver de +plus heureux?" L'opinion publique, de son cote, ne laissait echapper +aucune circonstance pour fletrir les intrigues de la cour et des +courtisans. Je ne parlerais pas du _Charles IX_ de M.-J. Chenier, si +cette piece n'avait ete un veritable evenement politique lors de son +apparition sur le theatre. Elle avait rencontre mille obstacles pour +arriver a la scene: le succes fut orageux. C'etait tout un passe de +notre histoire que le public, ce soir-la, ecrasait, aneantissait, en +quelque sorte, sous les trepignements de l'enthousiasme. "Des allusions +frequentes et faciles a saisir, dit un critique du temps, toutes les +grandes maximes dont notre esprit se nourrit depuis six mois mises en +vers, voila le secret du succes de cette piece. Elle fait execrer le +despotisme ministeriel, les intrigues feminines des cours; elle prouve +la necessite de mettre un frein aux volontes d'un roi, parce qu'il peut +etre ou faible ou cruel; elle apprend que le clerge et l'Etat ne sont +pas la meme chose: elle est utile, tres utile dans le moment." La +Revolution venait de trouver son poete. M.-J. Chenier melait a la +passion du beau l'amour de la patrie regeneree. + +[Illustration: Le club des Cordeliers.] + +L'Assemblee nationale semblait sommeiller: cette imposante reunion de +talents, telle que le monde n'en a jamais vu, se troublait dans la +confusion meme de ses lumieres. + +Une chose manquait a ces hommes, la foi: ils marchaient au milieu de +l'orage sur une mer soulevee par la tempete et de temps en temps ils se +sentaient faiblir; le decouragement s'emparait de leur ame. + +Un seul etait fort comme le peuple: il croyait a la justice de la cause +dont il avait embrasse la defense. Cet homme etait Robespierre. Ne dans +la ville d'Arras, le 6 mai 1758 [Note: Il parait que la maison ou il +naquit est encore debout. On lit dans l'excellente _Histoire de +Robespierre_ par Ernest Hamel: "A quelques pas de la place de la +Comedie, a Arras, dans la rue des Rapporteurs, qui debouche presque en +face du theatre, on voit encore, gardant fidelement son ancienne +empreinte, une maison bourgeoise de severe et coquette apparence. +Elevee d'un etage carre et d'un second etage en forme de mansarde, elle +prend jour par six fenetres sur la rue, sombre et etroite comme presque +toutes les rues des vieilles villes du moyen age..."] il perdit sa mere +lorsqu'il n'avait encore que sept ans. Quelque temps apres, son pere, +avocat au conseil d'Artois, mourut de chagrin. A neuf ans, Maximilien +etait orphelin avec deux freres et une soeur; sa famille l'envoya +suivre les cours du college d'Arras. Doue d'une memoire heureuse et +d'un gout tres prononce pour l'etude, il se trouva bientot a la tete de +sa classe. Ses maitres le regardaient comme un _bon eleve_, seulement +un peu concentre en lui-meme. Apres tout, les succes d'ecole ne +prouvent rien, et les parents sont trop souvent decus par ces fleurs +precoces de l'intelligence. Maximilien eut bientot appris tout ce qu'on +enseignait au college d'Arras; pour aller plus loin, il lui fallait +changer de milieu, entrer dans l'Universite de Paris; mais ou trouver +de l'argent pour payer sa pension? Il existait alors dans la capitale +de l'Artois une abbaye celebre, l'abbaye de Saint-Waast, qui disposait +de quatre bourses au college Louis-le-Grand. A la sollicitation des +parents et des amis du jeune Robespierre, l'eveque du diocese, M. de +Conzie, obtint l'une de ces bourses pour son protege. En 1769, +Maximilien vint donc a Paris. + +L'instruction du college Louis-le-Grand devait beaucoup elargir la +sphere de ses idees. Les souvenirs de l'antiquite grecque et romaine +exercaient alors une grande influence sur l'esprit de la jeunesse. +Robespierre redoubla d'ardeur au travail. Deux de ses camarades etaient +Camille Desmoulins et Freron, l'_Orateur du peuple_. + +Les etudes classiques etant terminees, Robespierre se livra tout entier +a l'etude du droit; son pere lui avait trace le chemin du barreau; a +vingt-quatre ans, il fut recu avocat. + +De tous les grands ecrivains et philosophes du XVIIIe siecle, celui que +Maximilien admirait le plus etait J.-J. Rousseau. Il professait pour +l'auteur du _Contrat social_ et de l'_Emile_ une sorte de culte. Un +beau jour il se rendit a Ermenonville et frappa, le coeur serre +d'emotion, a la porte de l'ermitage. Que se passa-t-il dans cette +entrevue? [Note: "Nul ne le sait," repond M. Ernest Hamel auquel nous +devons le recit de cette anecdote.] Rousseau etait alors vieux, casse, +melancolique, ne sachant guere a qui il parlait ni ce que deviendrait +plus tard ce jeune homme; il etait a coup sur tres loin de se douter +qu'il avait devant les yeux le plus fervent et le plus redoutable de +ses disciples, celui qui, arme du glaive de la terreur, devait +appliquer un jour ses doctrines et mourir sur l'echafaud. + +Robespierre revint dans sa ville natale ou il s'etablit comme avocat. +[Note: "Ce jeune homme, avait ecrit Ferriere a l'un de ses amis, n'est +pas ce que vous pensez. Ses succes de college vous ont trompe. Il ne +fera jamais plus que ce qu'il a fait; il ne saura jamais plus que ce +qu'il sait. Sa tete n'est point bonne; il a peu de sens, nul jugement. +Il est depourvu de toute disposition non-seulement pour le barreau, +mais encore pour tout exercice d'esprit. Ne le laissez point a Paris." +Evidemment Ferriere l'avait mal juge.] Une occasion lui permit de +sortir de l'obscurite. Franklin avait mis a la mode les paratonnerres; +mais cette merveilleuse invention rencontrait plus d'un obstacle dans +les prejuges des devotes et les tenebres de l'ignorance. Un riche +habitant de Saint-Omer avait fait elever sur sa maison une de ces +pointes de fer. Une dame voulut le contraindre a renverser "la +machine", sous pretexte qu'un tel appareil mettait en danger les +maisons du voisinage. De la, proces. L'affaire fit beaucoup de bruit. +Une emeute eclata presque dans la ville. Tout l'Artois prit parti dans +la querelle, les uns pour, les autres contre le paratonnerre. +Robespierre plaida en faveur de celui qui avait inaugure a Saint-Omer +la decouverte de Franklin, defendit fermement la cause de la science et +les vrais interets de la securite publique. Il gagna son proces. Cet +esprit intrepide avait bien quelque chose a demeler avec la foudre. + +Robespierre etait avocat; mais il etait aussi homme de lettres et +membre de l'Academie d'Arras. Son _Eloge de Gresset_ (1788) montre +qu'il aimait alors la poesie legere. La Revolution l'entraina bientot +vers des sujets plus graves. A la veille des elections, il ecrivait une +_Adresse aux Artesiens_ sur la necessite de reformer les Etats +d'Artois. Envoye par le Tiers a l'Assemblee nationale, il monta +plusieurs fois a la tribune, parla en faveur de la liberte individuelle +et de la liberte de la presse, demanda qu'a la nation seule appartint +le droit d'etablir l'impot, combattit la loi martiale, s'eleva contre +le marc d'argent et reclama l'application du suffrage universel; son +langage etait clair et correct; ses raisons etaient peremptoires; mais +a ses discours fort travailles manquait ce rayon qui illumine la parole +des grands orateurs. + +Jusqu'ici Robespierre s'etait fait surtout connaitre de la nation par +une persistance inflexible dans sa ligne de conduite, une conviction +austere qui resistait a toutes les epreuves, a tous les froissements de +l'amour-propre blesse. Seul il plaide la cause de tous, la souverainete +de la raison publique, l'unite de la famille humaine. Inaccessible aux +passions de son auditoire, insensible aux murmures de toute une salle, +il n'ecoute jamais que son idee. Sa parole, son geste se degagent +peniblement; on sent en lui l'effort de l'intelligence qui souleve le +couvercle d'une compression enorme. Rien n'echappe a sa penetration +obstinee. Merlin de Thionville racontait que, pendant les seances, +Robespierre faisait usage de deux paires de lunettes; les verres de +l'une lui servaient a distinguer les objets eloignes, les autres +etaient pour les objets rapproches. C'est aussi a l'aide d'un double +point de vue que son esprit fut a meme de suivre les faits qui se +passaient a courte distance, tout en appreciant, dans le lointain, les +causes et les consequences probables des evenements. + +Mirabeau disait de lui: "Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il +dit." + +Laissons-le donc grandir dans la lutte et dans la tempete. + + + + +IX + +Apparition des clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites +exercees contre les journaux democratiques.--Marat raconte par +lui-meme.--Favras.--Les biens de l'Eglise.--Projets des emigres.--L'Ami +du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat a cet +egard.--Division de la France en 83 departements.--Les juifs, les +protestants et les comediens. + + +Quelques deputes bretons avaient forme un club a Versailles, apres la +seance royale du 23 juin: on y admit Sieyes, les Lameth, le duc +d'Aiguillon, Duport et quelques autres deputes. Quand la representation +nationale se fut transportee a Paris, le _club Breton_ choisit, pour +tenir ses seances, le couvent des Jacobins, dans la rue Saint-Honore. +On y preparait la discussion des matieres qui devaient etre soumises, +le lendemain, a la deliberation de l'Assemblee. "La liste des membres +de ce club, dit l'abbe Gregoire qui en faisait partie, etait ornee de +noms recommandables, et ses seances etaient un cours de saine +politique." + +En avant de la nation et de la plupart des deputes, il eclairait la +marche des idees revolutionnaires. Quand une proposition etait de +nature a effaroucher l'Assemblee, on commencait par lui ouvrir l'entree +du club des Jacobins, ou elle faisait, pour ainsi dire, antichambre, en +attendant que l'heure fut venue de se presenter au congres de la +nation. Ce club n'avait, comme on voit, en 1790, ni l'influence +orageuse ni le caractere exclusif qu'il acquit dans la suite. + +Une reunion bien autrement bruyante, originale et curieuse etait celle +qui siegeait au district des Cordeliers. De meme que le club des +Jacobins, celui des Cordeliers devait son nom a un ancien couvent de +moines, dans lequel les reunions populaires avaient succede aux +exercices religieux. Si les murs, comme on dit, ont des oreilles, ils +devaient bien s'etonner a chaque fois que les mots de liberte, progres, +souverainete nationale, Revolution, retentissaient dans la salle. + +Nul autre qu'un temoin occulaire et un grand artiste ne pouvait +dessiner la physionomie de ce club qui joua un si grand role dans +l'histoire de la Revolution Francaise. + +"La sonnette du district des Cordeliers, dit Camille Desmoulins, cet +enfant perdu de la basoche, est, comme tout le monde sait, aussi +fatiguee que celle de l'Assemblee nationale. Il y a quelquefois des +seances que prolongent bien avant dans la nuit l'interet des matieres +et l'eloquence des orateurs. Ce district a, comme le congres, ses +Mirabeau, ses Barnave, ses Petion, ses Robespierre; _solemque suum sua +sidera norunt_. Il ne lui manque que ses Malouet et J.-F. Maury. Depuis +que j'etais venu habiter dans cette terre de liberte, il me tardait de +prendre possession de mon titre honorable de membre de l'illustre +district. J'allai donc, ces jours derniers, faire mon serment civique, +et saluer les peres de la patrie, mes voisins. Avec quel plaisir +j'ecrivis mon nom, non pas sur ces vieux registres de bapteme, qui ne +pouvaient nous defendre ni du despotisme prevotal ni du despotisme +feodal, et d'ou les ministres et Pierre Lenoir, les robins et les +catins, vous effacaient si aisement et sans laisser trace de votre +existence, mais sur les tablettes de ma tribu, sur le registre de +Pierre Duplain, sur ce veritable livre de vie, fidele et incorruptible +depositaire de tous ces noms, et qui en rendrait compte au vigilant +district. Je ne pus me defendre d'un sentiment religieux; je croyais +renaitre une seconde fois; comme chez les Romains mon nom etait inscrit +sur le tableau des vivants dans le temple de la terre. Il me semblait +voir le vieux Saturne dans Pierre Duplain, qui, en me couchant sur son +registre, me debitait, avec la gravite d'un oracle, ces vers de Cyrano +de Bergerac: + + "Ces noms pour le tyran sont ecrits sur le cuivre; + Il ne dechire point les pages de mon livre." + +"J'allais me retirer, continue l'amusant Camille, en remerciant Dieu, +sinon comme Panglosse d'etre dans le meilleur des mondes, au moins +d'etre dans le meilleur des districts possibles, quand la sentinelle +appelle l'huissier de service, et l'huissier de service annonce au +president qu'une jeune dame veut absolument entrer au senat. + +"On croit que c'est une suppliante; et on pense bien que, chez des +Francais et des Cordeliers, personne ne propose la question prealable; +mais c'etait une opinante. C'etait la jeune, la jolie, la celebre +Liegeoise, Theroigne de Mericourt. Tout en elle respire l'energie, la +grace et la sensibilite. Elle s'avance avec un eclair dans les yeux; +comme les pythonisses de l'antiquite qui avaient besoin, pour rendre +leurs oracles, d'avoir les pieds sur un sol charge d'influences +volcaniques, elle s'inspire, montee sur une Revolution. A sa vue, +l'enthousiasme saisit un membre du district; il s'ecrie: "C'est la +reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts!" + +"--Oui, reprend Theroigne, avec un petit accent liegeois qui donnait +encore plus de charme et d'originalite a son discours, c'est la +renommee de votre sagesse qui m'amene au milieu de vous. Prouvez que +vous etes Salomon; que c'est a vous qu'il etait reserve de batir le +temple, et hatez-vous d'en construire un a l'Assemblee nationale: c'est +l'objet de ma motion. Les bons patriotes peuvent-ils souffrir plus +longtemps de voir le pouvoir executif loge dans le plus beau palais de +l'univers, tandis que le pouvoir legislatif habite sous des tentes, et +tantot aux Menus-Plaisirs, tantot dans un Jeu-de-Paume, tantot au +Manege, comme la colombe de Noe qui n'a point ou reposer le pied. La +derniere pierre des derniers cachots de la Bastille a ete apportee au +pied du senat, et M. Camus la contemple tous les jours avec +ravissement, deposee dans ses archives. Le terrain de la Bastille est +vacant; cent mille ouvriers manquent d'occupation: que tardons-nous? +Hatez-vous d'ouvrir une souscription pour elever le palais de +l'Assemblee nationale sur l'emplacement de la Bastille. La France +entiere s'empressera de vous seconder; elle n'attend que le signal, +donnez-le-lui; invitez tous les meilleurs ouvriers, tous les plus +celebres artistes; ouvrez un concours pour les architectes; coupez les +cedres du Liban, les sapins du mont Ida. Ah! si jamais les pierres ont +du se mouvoir d'elles-memes, ce n'est pas pour batir les murs de +Thebes, mais pour construire le temple de la Liberte. C'est pour +enrichir, pour embellir cet edifice qu'il faut nous defaire de notre +or, de nos pierreries: j'en donnerai l'exemple la premiere. On vous l'a +dit, le vulgaire se prend par les sens; il lui faut des signes +exterieurs auxquels s'attache son culte. Detournez ses regards du +pavillon de Flore, des colonnades du Louvre, pour les porter sur une +basilique plus belle que Saint-Pierre de Rome et que Saint-Paul de +Londres. Le veritable temple de l'Eternel, le seul digne de lui, c'est +le temple ou a ete prononcee la Declaration des droits de l'homme. Les +Francais, dans l'Assemblee nationale, revendiquant les droits de +l'homme et du citoyen, voila sans doute le spectacle sur lequel l'Etre +Supreme abaisse ses regards avec complaisance." + +Camille etait ebloui. + +"On concoit, ajoute-t-il, l'effet que dut faire un discours si anime, +et ce melange d'images empruntees du recit de Pindare et de ceux de +l'Esprit saint. Quand la fureur des applaudissements fut un peu calmee, +plusieurs honorables membres discuterent la motion, l'examinerent sous +toutes ses faces, et conclurent comme la preopinante, apres lui avoir +donne de justes eloges, qu'on nommat des commissaires pour rediger +l'arrete et une adresse aux 59 districts et aux 83 deparrements. Sur la +demande de mademoiselle Theroigne d'etre admise au district avec voix +consultative, l'Assemblee a suivi les conclusions du president, qu'il +serait vote des remerciements a cette excellente citoyenne pour sa +motion; qu'un canon du concile de Macon ayant formellement reconnu que +les femmes ont une ame et la raison comme les hommes, on ne pouvait +leur interdire d'en faire un si bon usage que la preopinante; qu'il +sera toujours libre a mademoiselle Theroigne, et a toutes celles de son +sexe, de proposer ce qu'elles croiraient avantageux a la patrie; mais +que sur la question d'Etat, si mademoiselle Theroigne sera admise au +district avec voix consultative seulement, l'Assemblee est incompetente +pour prendre un parti, et qu'il n'y a pas lieu a deliberer." + +Le district des Cordeliers avait pour president Danton, qui fut renomme +quatre fois, malgre les efforts des royalistes. Cette presidence +continuee donna l'eveil a la calomnie: le bruit se repandit qu'une +telle election etait entachee de brigue. La susceptibilite des +electeurs s'emut des accusations qu'on faisait courir. L'Assemblee tout +entiere repondit par une deliberation qui fut communiquee aux 59 autres +districts. On y declare "que la continuite et l'unanimite des suffrages +ne sont que le juste prix du courage, des talents et du civisme dont M. +d'Anton (je conserve l'orthographe du registre des Cordeliers) a donne +les preuves les plus fortes et les plus eclatantes, comme militaire et +comme citoyen. La reconnaissance des membres de l'Assemblee pour ce +cheri president (textuel), la haute estime qu'ils ont pour ses rares +qualites, l'effusion de coeur qui accompagne le concert honorable des +suffrages a chaque reelection, rejettent bien loin toute idee de +seduction et de brigue. L'Assemblee se felicite de posseder dans son +sein un aussi ferme defenseur de la liberte, et s'estime heureuse de +pouvoir souvent lui renouveler sa confiance." + +Il y a des natures qui attirent et d'autres qui se laissent entrainer: +Danton, lui, possedait une force d'attraction considerable. Le +magnetisme de son regard, l'entrainement de sa parole et de son geste, +etait irresistible. Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, l'aimaient +comme un dieu, comme une maitresse. Un temperament sanguin et +bouillant, une voix tonnante, une ame accessible a toutes les passions +fortes, une energie quelquefois brutale, voila l'homme. Des scrupules, +aucun: il allait droit devant lui comme le taureau furieux, abattant +tout sous ses pieds. Sa large figure remontait aux races primitives. +Dans cette grande campagne de l'esprit humain qu'on nomme la Revolution +Francaise, il representait l'animation robuste du peuple, Hercule avec +son eloquence pour massue. La Regence avait mis la corruption dans la +noblesse, qui la transmit un instant aux classes inferieures et +moyennes: les vices de Danton avaient le caractere des circonstances +troublees au milieu desquelles il vecut; fougueux, emporte par ses +instincts artistes, il aimait la vie gaie et facile. Il fut +non-seulement un grand homme: il fut son epoque. + +Le parti des moderes ne tarda point a s'engager dans une voie de +poursuites contre les journaux: le district des Cordeliers devint alors +la terre d'asile des ecrivains, le rempart de la liberte de la presse. +Marat avait lance de terribles attaques contre le Chatelet,--un +tribunal de sang qui ecrasait le moucheron et menageait l'elephant.--Le +Chatelet venait, en consequence, de decerner un mandat d'amener contre +l'Ami du peuple. + +Laissons-le raconter lui-meme ses tribulations: "Un bon citoyen vint +m'avertir qu'on allait m'enlever. Je passai chez un voisin, et, vingt +minutes apres, je vis d'une croisee toute l'expedition.--A onze heures +et demie s'avancerent au petit pas dans la rue de l'Ancienne-Comedie, +par celle Saint-Andre, plusieurs detachements de huit hommes tres-peu +eloignes les uns des autres. Apres le mot d'ordre donne a l'officier +qui commandait le corps de garde qui est a ma porte, ses detachements +s'y rassemblerent, et, lorsque le dernier fut arrive, ils en sortirent, +se firent ouvrir la porte cochere, se repandirent dans la cour, +silencieusement et sur la pointe du pied, et se presenterent a la porte +de mon appartement qu'ils trouverent fermee, puis ils descendirent a +mon imprimerie, demanderent a mes ouvriers ou j'etais, prirent des +renseignements sur ma personne, sur les endroits ou je pouvais me +trouver, et enleverent plusieurs exemplaires de mon journal et d'une +_Denonciation en regle contre le ministere des finances_, prete a +paraitre. Ils avaient certainement a leur tete quelque espion bien au +fait des personnes qui sont a mon service et des chambres qu'elles +habitent. En montant l'escalier jusqu'au grenier, ils arriverent a la +porte de ma retraite, et je les apercus par le trou de la serrure. +Ensuite ils entrerent dans plusieurs pieces, firent d'exactes, mais +d'inutiles recherches, et redescendirent dans la cour. Une demoiselle +qui se trouvait chez le portier leur dit que j'etais sans doute dans +mon ancien appartement, rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent tous +a la fois, sans laisser un seul homme en arriere. Des qu'ils furent +eloignes, je descendis dans la cour et j'appris qu'ils avaient presente +au corps de garde un decret du Chatelet, portant ordre de m'enlever +partout ou je serais. Cet ordre etait ecrit sur un chiffon de papier +non timbre. Je quittai la maison et j'allai chercher un asile chez un +ami de coeur. Le lendemain matin, plusieurs temoins dignes de foi +vinrent m'avertir de ce qui s'etait passe rue du Vieux-Colombier. Ils +avaient force la portiere de leur ouvrir mon appartement. Faches de ne +rien trouver, on les a entendus dire: "_Ce b....., nous l'aurons mort +ou vif._" + +Marat aurait sans doute succombe dans sa lutte avec le Chatelet, si le +district des Cordeliers ne fut venu a son secours et n'eut fait +suspendre les poursuites en interposant un arrete ainsi concu: +"Considerant que dans ces temps d'orage, que produisent necessairement +les efforts du patriotisme luttant contre les ennemis de la +Constitution naissante, il est du devoir des bons citoyens, et, par +consequent, de tous les districts de Paris, qui se sont deja signales +si glorieusement dans la Revolution, de veiller a ce qu'aucun individu +de la capitale ne soit prive de sa liberte sans que le decret ou +l'ordre en vertu duquel on voudrait se saisir de sa personne n'ait +acquis un caractere de verite capable d'ecarter tout soupcon de +vexation ou d'autorite arbitraire." + +L'affaire alla au Chatelet, du Chatelet a la Commune, de la Commune a +l'Assemblee generale des representants. La resistance du district fut +jugee illegale, le pouvoir qu'il s'arrogeait exorbitant. Les Cordeliers +tinrent ferme, et, dans la prevision d'une nouvelle tentative contre la +surete d'un citoyen, ils poserent deux sentinelles a la porte de Marat. +Cependant une petite armee, infanterie et hommes a cheval, precedee +d'un huissier, s'avance sur le terrain du district des Cordeliers. Tout +le quartier s'agite. L'huissier somme le comite civil du district de +remettre entre ses mains le citoyen decrete de prise de corps; refus. +Le comite declare haut et ferme qu'il prend M. Marat sous sa +protection, et depute quatre de ses membres a l'Assemblee nationale. +L'Assemblee improuve la conduite du district, declare ses pretentions +temeraires. Pendant ce temps, la cavalerie, divisee en plusieurs corps, +se range sur la place du Theatre-Francais (aujourd'hui le cafe Procope) +et dans les rues adjacentes; l'infanterie occupe le carrefour de Bucy +et toute la rue des Fosses-Saint-Germain-des-Pres; une reserve de +cavalerie stationne sur le quai de la Monnaie. Voila bien du monde sur +pied pour enlever un citoyen; de nombreux rassemblements se forment +pour le defendre. Le district refuse de se rendre a l'arrete de +l'Assemblee nationale et envoie une deputation a Lafayette. Les tetes +s'echauffent; des figures menacantes s'amassent autour de la force +armee, immobile dans les rues. Les habitants du quartier, les femmes +surtout, elevent fortement la voix. "Si mon mari, qui est grenadier, +dit l'une d'elles, etait assez lache pour vouloir arreter l'Ami du +peuple, je lui brulerais la cervelle moi-meme." Le bataillon du +district etait tout entier sous les armes, pret a repousser les +attaques des troupes nationales. Le sang allait couler. Alors les +huissiers, ecoutant les conseils de la prudence, se retirerent. Le +lendemain, nouvelles poursuites; cette fois, le district laissa faire: +Marat s'etait echappe. + +[Illustration: Marat.] + +Le journal _l'Ami du peuple_ fut interrompu durant quatre mois. +Profitons de cette lacune et de ce silence pour etudier le caractere +d'un des hommes les plus etranges, les plus calomnies, les plus +influents de la Revolution. La conscience de Marat! qui osera regarder +dans cet abime? Rassurons-nous et voyons froidement.--Je le laisse +raconter lui-meme son enfance: "Ne avec une ame sensible, j'ai encore +recu de ma mere une education parfaite; cette femme, tant aimee et tant +regrettee, m'inspira, quand j'etais encore enfant, l'amour de la +justice et des hommes. C'est par mes mains qu'elle faisait passer des +secours aux malheureux. Elle me forma elle-meme aux bonnes moeurs, et +ecarta de moi toutes les habitudes vicieuses. J'etais vierge a vingt +ans. La seule passion qui devorat alors mon ame etait celle de la +gloire. A cinq ans, j'aurais voulu etre maitre d'ecole, a quinze ans +professeur, auteur a dix-huit ans, genie createur avant ma vingtieme +annee. Pendant ma premiere enfance, mon organisation etait tres-debile; +aussi n'ai-je connu ni la petulance, ni l'etourderie, ni l'amour du +jeu. Mes maitres obtenaient tout de moi par la douceur; je me revoltais +au contraire devant un chatiment injuste. Je ne fus puni qu'une fois, +et le ressentiment que j'en concus fut ineffacable. Vous allez juger de +la fermete de mon caractere: j'avais alors onze ans; on voulut me faire +rentrer a l'ecole, je resistai. On essaya de me dompter par la faim; je +jeunai deux jours entiers sans me rendre a la volonte de mes parents. +Ceux-ci, n'ayant pu me faire flechir par la faim, essayerent de la +prison; ils m'enfermerent dans une chambre ou il y avait une fenetre. +Je ne pus alors resister a l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la +croisee et me precipitai dans la rue, ou je tombai le front sur un +caillou. J'en porte encore la cicatrice. J'ai pris, tout jeune, le gout +de l'etude; a part le petit nombre d'annees que j'ai consacrees a +l'exercice de la medecine, j'ai passe ma vie dans la retraite, a +m'ecouter en silence, a chercher les destinees de l'homme au dela du +tombeau, et a porter une inquiete curiosite sur l'histoire de la +nature." + +Ainsi c'est lui qui nous le dit: sa grande passion etait l'amour de la +gloire. Cette gloire, il ne pouvait l'attendre de ses premiers +ouvrages. Son livre sur l'homme est ecrit dans un style decolore, fade, +declamatoire, qui se rechauffe de temps en temps au soleil de J.-J. +Rousseau. Son esprit mobile s'essayait a tout. Marat se livra pele-mele +a divers travaux de physique, notamment sur le feu et sur la lumiere; +ses ambitieuses experiences n'allaient a rien de moins qu'a detroner +les idees de Newton. Les Academies dedaignerent ses travaux: il se +recria; un des savants de cette epoque, M. Charles, le traita avec une +ironie meprisante; un duel s'ensuivit que Marat soutint vaillamment. +Engage dans unn fausse voie, il y marcha droit et ferme. Si l'angle de +son esprit n'etait pas assez ouvert pour embrasser tous les elements de +la question, du moins les connaissances ne lui manquaient pas. Sa vie +n'etait pas celle d'un aventurier ni d'un charlatan, mais d'un +inventeur malheureux. Le demon des decouvertes le tourmentait. Ses +moeurs etaient reglees; il vivait de peu: la nourriture des bonzes, du +riz et quelques tasses de cafe a l'eau lui suffisaient. Sa maniere de +vivre etait bizarre, son temperament volcanique. Il ecrivait +continuellement, et gardait durant son travail une serviette mouillee +sur le front. Il y a un dernier livre de science que je signale a cause +de la concordance du titre avec le caractere de l'homme: _Recherches +sur l'electricite medicale_.--Marat fut dans la suite l'etincelle +electrique de la Revolution. + +Avant l'ouverture des Etats generaux, Marat n'etait point demeure +etranger a la politique. Ne en Suisse, il se vit entraine tout jeune, +par les circonstances et par l'agitation de son esprit, dans le +mouvement qui se preparait. Il avait plusieurs fois voyage; l'etude +qu'il fit de diverses constitutions, et qui ne lui montra que des +peuples courbes sous le poids de la misere et soumis a des lois +iniques, fortifia son horreur innee du despotisme. Il s'interessa des +lors a l'affranchissement de toutes les nations du globe. + +En 1774, il avait couru en Angleterre. "J'avais ete, dit-il, pour +influencer, au moyen d'un ecrit, les elections du Parlement; j'y +travaillai pendant trois mois, vingt-une heures par jour; a peine si +j'en prenais deux de sommeil; et, pour me tenir eveille, je fis un +usage si excessif de cafe a l'eau, que je faillis y laisser ma vie. Je +tombai dans une sorte d'aneantissement; toutes les facultes de mon ame +etaient etonnees; je restai treize jours en ce triste etat dont je ne +sortis que par le secours de la musique." Cet ouvrage etait intitule +_les Chaines de l'esclavage_; mal ecrit et d'une erudition commune, il +etait cependant plein d'apercus. + +Le champ de la discussion sur les reformes sociales etait ouvert: en +1778, Marat, toujours remuant, adressait a une societe helvetique le +plan d'une legislation criminelle. "A mesure, ecrivait-il, que les +lumieres se repandent, elles font changer l'opinion publique; peu a peu +les hommes viennent a connaitre leurs droits; enfin ils veulent en +jouir; alors, alors seulement ils cherchent a devenir libres." Marat se +montre surtout frappe, dans cet ouvrage, de l'inconvenient des +inegalites sociales qui s'opposent a l'exercice de la loi. La justice +humaine est comme la toile d'araignee: elle retient le moucheron et +laisse passer le chameau; c'est-a-dire que les delits du pauvre sont +punis outre mesure, tandis que les crimes des riches echappent a la +repression. Cet ecrit est d'ailleurs un modele de raison et d'humanite; +s'agit-il de _rendre le supplice exemplaire, l'auteur entend la voix de +la nature gemissante, son coeur se serre, la plume lui tombe des +mains._ Marat etait donc prepare a une renovation politique et sociale: +il l'attendait depuis des annees. + +"J'arrivai, dit-il, a la Revolution avec des connaissances tres-variees +et un ardent amour des hommes. De tout temps, je n'ai pu soutenir le +spectacle d'une injustice sans me revolter; la vue des mauvais +traitements exerces par les nobles, dans les nombreux pays que j'ai +parcourus, avait fait bondir mon coeur comme le sentiment d'un outrage +personnel. A Geneve, ou je suis ne; a Londres, ou j'ai demeure +longtemps; a Bordeaux, ou j'ai vecu dix annees; a Dublin, a Edimbourg, +a la Haye, a Utrecht, a Amsterdam, ou j'ai voyage; a Paris, ou je +mourrai sans doute, j'ai toujours appele de mes voeux une revolution +qui remettrait le peuple en puissance de ses droits." Elle vint, cette +Revolution tant desiree. + +"Le jour de l'ouverture des Etats generaux, s'ecrie-t-il, fut pour moi +un jour de delivrance; j'entrevis que les hommes allaient redevenir +freres et mon coeur s'ouvrit a toutes les joies de l'esperance. +J'ecrivis alors que la Revolution pouvait se faire sans verser une +goutte de sang." L'organisation physique de Marat l'appelait bien +plutot a la douceur et a la compassion qu'a la cruaute bestiale. Il +avait la fibre delicate, les joues tendues, les levres epaisses et +molles, les narines enflees, quelque chose d'un peu egare dans les +yeux, mais sans colere. + +"Marat, dit Fabre d'Eglantine qui l'a connu, etait fortement sensible, +et Marat etait tres-faible." + +Comme toutes les natures chetives, il avait un caractere credule, +inquiet et soupconneux; dispose a l'amour du genre humain, il gemissait +sur les noirs coeurs, les bassesses et les trahisons dont les hommes se +rendent coupables. Il serait sans doute plus court de declarer ici, +avec la plupart des ecrivains, que Marat etait un _tigre altere de +sang_; mais il faut que l'histoire se montre sans passion comme sans +faiblesse: elle est le tribunal de la conscience humaine. + +Dans les premiers temps de la Revolution, Marat avait fonde une tribune +pour y defendre les droits du peuple et la cause des citoyens opprimes. +Il plaida d'abord cette cause avec une energie moderee par l'esperance +du succes: mais bientot il crut voir le mouvement devier; des +obstacles, qu'il n'avait point prevus, surgirent l'un apres l'autre; +les nobles depossedes chercherent a entraver la marche de la Revolution +naissante: a cette vue, Marat, impatient et deconcerte, fremit. Il fit +alors des motions violentes, incendiaires. La sensibilite convulsive de +cet etre frele donnait, par instants, aux articles de _l'Ami du peuple_ +la couleur d'une feuille imprimee avec du sang. On voudrait detruire +ces pages que regrettait peut-etre, le lendemain, l'auteur revenu au +calme et a la conscience de ses devoirs. + +Aucun sacrifice ne lui couta pour assurer l'existence de son journal: +on en jugera. "Vous accusez le destin, ecrivait-il au ministre Necker, +de la singularite des evenements de votre vie. Que serait-ce si, comme +l'Ami du peuple, vous etiez le jouet des hommes et la victime de votre +patriotisme! Si, en proie a une maladie mortelle, vous aviez, comme +lui, renonce a la conservation de vos jours pour eclairer le peuple sur +ses droits et sur les moyens de les recouvrer! Si, des l'instant de +votre guerison, vous lui aviez consacre votre repos, vos veilles, votre +liberte! Si vous vous etiez reduit au pain et a l'eau pour consacrer a +la chose publique tout ce que vous possediez! Si, pour defendre le +peuple, vous aviez fait la guerre a tous ses ennemis! Si, pour sauver +la classe des infortunes, vous etiez brouille avec tout l'univers sans +meme vous menager un seul asile sous le soleil! Si, accuse tour a tour +d'etre vendu aux ministres que vous demasquiez, au despote que vous +combattiez, aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'Etat +auxquelles vous vouliez faire rendre gorge; si, decrete tour a tour par +les jugeurs iniques dont vous auriez denonce les prevarications, par le +legislateur dont vous demasqueriez les erreurs, les iniquites, les +desseins desastreux, les complots, la trahison; si, poursuivi par une +foule d'assassins armes contre vos jours, si, courant d'asile en asile, +vous vous etiez determine a vivre dans un souterrain pour sauver un +peuple insensible, aveugle, ingrat! Sans cesse menace d'etre tot ou +tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des +ambitieux que j'ai traverses, des fripons que j'ai demasques; ignorant +le sort qui m'attend, et destine peut-etre a perir de misere dans un +hopital, m'est-il arrive comme a vous de me plaindre? Il faudrait etre +bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours +ordinaire des choses de la vie; il faudrait avoir bien peu d'elevation +dans l'ame, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher, a ce prix, +vingt-cinq millions d'hommes a la tyrannie, a l'oppression, aux +vexations, a la misere, et de les faire enfin arriver au moment d'etre +heureux." + +Cette feuille etait necessaire pour surveiller et demasquer les +principaux acteurs de la contre-revolution. Sans cesse sur la breche, +Marat empechait de relever les pierres de l'ancien regime; ombrageux, +il se piquait de connaitre les hommes; _d'un coup d'oeil, il lisait au +fond des coeurs_. La verite est qu'il ne se meprit guere sur les +intentions douteuses de Mirabeau, ni sur les traites secrets de ce +tribun avec le chateau. Marat, c'etait l'ame de la defiance populaire. + +A cote du fanatisme revolutionnaire, le fanatisme royaliste: trois mois +plus tard, le Chatelet avait a juger le marquis de Favras, qui avait +forme le projet d'enlever le roi et la famille royale, pour les +conduire a Peronne. Voici le plan du complot: rassembler les mecontents +des differentes provinces, donner entree dans le royaume a des troupes +etrangeres, et se mettre ainsi a la tete d'une contre-revolution. +[Note: Monsieur, depuis Louis XVIII, s'etait mele sourdement et +timidement a cette conspiration contre l'Etat. Favras fit preuve de +courage et de fidelite en ne denoncant pas son _auguste_ complice. Les +papiers relatifs a cette affaire furent remis plus tard a Louis XVIII +par madame du Cayla, et brules dans le tete-a-tete.] + +Favras avait vecu en aventurier, il mourut en heros. Lorsqu'il sortit +du Chatelet, apres s'etre confesse, la foule qui encombrait les rues +battit des mains. Arrive a la principale porte de Notre-Dame, il prit +avec beaucoup de sang-froid la torche ardente d'une main et de l'autre +son arret de mort qu'il lut lui-meme d'un ton de voix assure, nu-pieds, +nu-tete, en chemise et ayant la corde au cou. La joie du peuple accouru +sur son passage ne parut ni l'irriter ni l'affliger. En revenant de +Notre-Dame, le condamne avait pali, mais sa contenance etait toujours +ferme. De la Greve, Favras monta a l'Hotel de Ville: il ecrivit cinq a +six lettres et dicta lui-meme son testament avec la tranquillite d'un +homme qui ne toucherait pas a ses derniers moments. La nuit etait +survenue. Cependant la foule qui occupait les dehors de l'Hotel de +Ville ne cessait de crier: _Favras! Favras!_ On distribua des lampions +sur la place; on en mit jusque sur la potence. Enfin le condamne +descendit de l'Hotel de Ville, marchant d'un pas assure. Au pied du +gibet, il eleva la voix, en disant: _Citoyens, je meurs innocent, priez +Dieu pour moi._ Arrive a la moitie de l'echelle, il dit d'un ton aussi +eleve: + +_Citoyens, je vous demande le secours de vos prieres, je meurs +innocent_. Au dernier echelon, Favras repeta une troisieme fois: +_Citoyens, je suis innocent, priez Dieu pour moi_; alors, se tournant +vers le bourreau: _Et toi, fais ton devoir_. + +Une question commencait a jeter le trouble dans le sein de l'Assemblee +nationale, c'etait celle des biens ecclesiastiques. Deja plusieurs +membres avaient demande qu'une partie des richesses du clerge fut +employee a l'amelioration des finances de l'Etat: rien de plus conforme +que ce projet a l'esprit de desinteressement et de sacrifice qui est +l'esprit meme de l'Evangile. Tous les pretres de bonne foi le +reconnurent. "L'Eglise, ecrivait l'un d'eux, nous est representee comme +arrachant son sein pour ses enfants; c'est la notre modele. Allons +faire notre priere et disons: Grand Dieu, vous aviez donne beaucoup de +biens a nos freres, mais nous n'en sommes qu'usufruitiers; en bons +citoyens, nous les remettons a la nation de qui nous les tenons." La +masse des ecclesiastiques se montrait fort eloignee de partager ces +genereux sentiments; la resistance venait surtout de la part des +eveques, entre les mains desquels etaient les richesses de l'Eglise de +France. Jusque-la le clerge n'avait point trop ouvertement oppose son +influence aux decisions de la majorite du pays: la concordance des +principes chretiens et des idees revolutionnaires etait assez manifeste +pour qu'on n'osat pas se couvrir de Dieu contre les nouveaux progres de +l'esprit humain. Mais quand la Revolution eut tenu aux ministres du +culte le langage que Jesus lui-meme tenait a un riche; quand elle leur +eut dit: "Laissez a l'Etat ce que vous possedez, puis venez et +suivez-moi," oh! alors les visages se rembrunirent, et le haut clerge +s'en alla triste, courrouce. + +La discussion sur les biens ecclesiastiques s'ouvrit le 31 octobre +1789. + +Il y avait alors dans l'Eglise une noblesse, une classe moyenne, un +peuple; des riches, des aises et des pauvres; tout cela contraire a +l'esprit de l'institution. Comment des prelats entoures d'un faste +insultant, des abbes coureurs de boudoirs, des moines oisifs et +endormis dans la mollesse, se seraient-ils soumis de bon coeur a un +nouvel ordre de choses qui leur retranchait de vastes domaines, de +riches abbayes, la possession de terres leguees par les ages +d'ignorance et de superstition? L'ambition des depositaires infideles +de l'Evangile ne savait pas meme se renfermer dans le cadre des +dignites ecclesiastiques: ils avaient brigue partout les premieres +places. "La religion veut, au contraire, declarait Camille Desmoulins, +qu'ils aient le dernier rang. Le cahier de la ville d'Etain, apres +avoir cite une foule de textes: _Que leur regne n'est pas de ce monde; +que s'ils veulent etre les premiers dans l'autre, il faut qu'ils soient +les derniers dans celui-ci, etc._, leur fait ce dilemme admirable: Si +vous croyez a votre Evangile, mettez-vous a la derniere place qu'il +vous assigne; soyez du moins nos egaux; ou, si vous ne croyez pas un +mot de ce que vous dites, vous etes donc des hypocrites et des fripons, +et nous vous donnons, tres-reverendissime pere en Dieu, monseigneur +l'archeveque de Paris, six cent mille livres de rentes pour vous moquer +de nous: _Quidquid dixeris argumentabor_." + +Le haut clerge aima mieux se retirer de la Revolution que de rompre ces +fatales attaches aux biens temporels, qui avaient amene dans l'Eglise +le declin des croyances et la corruption des moeurs. + +Des hommes de loi, profondement verses dans la science des decretales +et des conciles; des abbes jansenistes, des ecclesiastiques connus par +la rectitude de leur jugement, demontrerent que le clerge n'etait pas +proprietaire, mais simple administrateur de ses biens, qui avaient ete +donnes au culte et non aux pretres; l'Etat pouvait donc en exiger la +restitution: mais quand meme l'Eglise eut ete reellement depouillee, +ne devait-elle pas se tenir pour heureuse d'etre allegee du fardeau de +ces richesses qui lui alienaient le coeur des populations? Ne +devait-elle pas tout au moins se soumettre? N'est-il pas ecrit dans +l'Evangile: "Si l'on veut enlever votre tunique, donnez aussi votre +manteau?" + +Le haut clerge ne voulait rien ceder: il reclama, protesta; au langage +irrite des eveques, on eut dit que rendre les biens, pour eux, c'etait +rendre l'ame. Jesus se relevait a demi du tombeau tout charge de liens, +et criait a ces indignes ministres: "Vous me deshonorez! Je vous ai dit +que mon royaume n'etait pas de ce monde, et vous avez etabli un Etat +dans l'Etat. Je vous ai dit: N'amassez point de tresors, _nolite +thesaurisare_, et vous avez mis tellement votre coeur dans les biens de +ce monde, que vous refusez de rendre aux hommes ce qu'ils vous ont +confie. Je vous renie devant mon pere comme vous m'avez renie devant la +nation." + +Ce langage, quelques bons pretres le firent entendre a la tribune: "Qui +oserait me dire, s'ecriait le cure de Cuiseaux, que le tiers des biens +de l'Eglise a ete donne aux pauvres; que l'autre tiers a ete consacre a +l'entretien des eglises; que les pretres du second ordre ont ete +equitablement salaries? Ainsi, depuis plus de cent trente ans, le +clerge a joui de soixante-dix millions de biens dont il n'etait pas +proprietaire." + +L'abbe Gouttes s'ecriait au milieu des murmures: "Vous n'y gagnerez +rien; je dirai la verite. Je dirai qu'on aurait moins calomnie le +clerge et qu'on aurait beni la religion, si les ecclesiastiques se +fussent respectes davantage. Je dirai avec Fleury que, pendant les +persecutions, les pretres, n'ayant pas l'administration de leur eglise, +etaient vraiment vertueux; mais les persecutions cesserent. Alors ils +devinrent des pasteurs mercenaires, s'engraisseront de la substance de +leur troupeau, et l'abandonnerent aux loups... Quand les legislateurs +reprimeront les abus, quand ils supprimeront les benefices simples, +quand ils reduiront les ecclesiastiques a un traitement particulier... +les legislateurs ne feront rien de mauvais; ils agiront, non comme des +hommes, mais comme des anges envoyes sur la terre pour retablir dans +l'Eglise les vertus que la mauvaise distribution des biens en avait +exilees." + +La droite de l'Assemblee interrompait, trepignait, murmurait... "O +hommes de peu de foi! s'ecria-t-il on se tournant de ce cote de +l'Assemblee, prenez-vous donc Jesus-Christ pour un avare ou pour un +voleur, que vous liiez si fort sa cause a celle des interets materiels? +Je vous dis, moi, que votre cupidite le degoute; vous faites rougir +Dieu!" + +Les membres du haut clerge s'indignaient qu'on comparat leur richesse a +l'indigence des apotres: les temps, selon eux, etaient changes; autres +moeurs; il fallait suivre le courant des societes humaines.--Et +pourquoi donc alors nous opposez-vous toujours l'immuabilite des +institutions de l'Eglise, quand on vous presse de marcher avec le +siecle? + +A bout de raisons, le haut clerge insinuait qu'on en voulait a la +racine meme du christianisme. Ici Charles Lameth rapproche +tres-heureusement la Revolution et l'Evangile: il montre que l'une et +l'autre se rencontrent sur certains points: "Lorsque l'Assemblee +s'occupe d'assurer le culte public, est-ce le moment de presenter une +motion (la motion de dom Gerle) [Note: Dom Gerle, chartreux, membre du +club des Jacobins, bon coeur, mais tete faible, avait demande que, pour +fermer la bouche a ceux qui calomniaient les sentiments religieux de +l'Assemblee, on declarat la religion catholique, apostolique et +romaine, religion de la nation.] qui peut faire douter de ses +sentiments religieux? Ne les a-t-elle pas manifestes, quand elle a pris +pour base de ses decrets la morale et la religion? Qu'a fait +l'Assemblee nationale? Elle a fonde la constitution sur la fraternite +et sur l'amour des hommes; elle a, pour me servir des termes de +l'Ecriture, "humilie les superbes"; elle a mis sous sa protection les +faibles et le peuple, dont les droits etaient meconnus, elle a enfin +realise, pour le bonheur des hommes, ces paroles de Jesus-Christ +lui-meme, quand il a dit: "Les premiers deviendront les derniers, les +derniers deviendront les premiers." Elle les a realisees; car, +certainement, les personnes qui occupaient le premier rang dans la +societe, qui possedaient les premiers emplois, ne les possederont +plus." + +L'abolition des ordres monastiques, la vente des biens de l'Eglise et +la suppression des voeux furent decretes; la nation se chargea des +frais de l'autel et de l'entretien des ministres. Il restait encore un +pas a faire; il fallait reconstituer l'Eglise sur ses antiques bases. +Une refonte generale de la discipline ecclesiastique etait devenue +necessaire. Les idees avaient pris, depuis deux siecles, une direction +nouvelle; les peuples avaient besoin d'une notion plus democratique de +la Divinite; la formidable hierarchie du clerge catholique avait fini +par masquer le ciel comme l'echelle de Jacob. Quel beau moment pour +l'Eglise, si, au lieu d'associer la foi a ses ambitions, a ses +interets, et de meler Dieu dans sa querelle, elle eut renouvele de fond +en comble l'edifice religieux! Se renouveler par les institutions, +c'est vivre. + +Une singuliere recrue vint au secours de la philosophie et du bon sens. +Je parle de Suzette Labrousse, une pauvre fille du Perigord; elle ne +venait pas, comme Jeanne d'Arc, sauver la France, mais l'Eglise. +Visionnaire, un peu folle, elle avait passe son enfance dans la +retraite et dans l'exaltation des pratiques religieuses: son coeur se +fondait au son des cloches, a un chant d'eglise ou a la vue d'un +crucifix. Elle entendait des voix qui l'avertissaient de sa mission. La +voila qui abandonne tout, famille, pays; elle renonce a l'amour; elle +foule aux pieds les coquetteries et les delicatesses de son sexe: plus +de moelleuses etoffes, de la bure; plus de parures, de la cendre. Elle +eteint sa beaute, sa fraicheur, pour ne pas tenter les regards profanes +qui s'arreteraient sur une enveloppe trop seduisante. + +[Illustration: Les Cordeliers avaient pose deux sentinelles a la porte +de Marat.] + +Cependant, que lui disait l'esprit? "L'Eglise doit rentrer dans sa +verite primitive: toutes les cours romaines et episcopales, ouvrages de +la cupidite des hommes, vont s'ecrouler au premier jour. Dieu ne veut +plus tolerer ce colosse qui a effraye les nations." Les grands +evenements qui commencaient a etonner l'Europe remuaient depuis +longtemps son cerveau hallucine. Elle arrive un jour a Paris, pieds +nus: "Le temps, dit-elle, ou il faut que toute justice se fasse est +arrive. Il ne resultera d'autre destruction que celle des prejuges et +de la cause des maux qui inondent toute la terre... Si on met du retard +a seconder mes vues, une saignee cruelle s'ensuivra." + +Le prodige fit du bruit: les eveques de l'Assemblee nationale, et +plusieurs membres du clerge de France, consulterent Suzette Labrousse. +"Pour savoir la marche a tenir, leur disait-elle, il ne faut point etre +savant: il ne faut qu'etre bon. Le moment est venu de renoncer aux +benefices, aux dimes, aux richesses, qui sont a l'Eglise ce que +l'ivraie est au bon grain. Rechauffons tous nos coeurs sans delai pour +reedifier a l'Etre Supreme un nouveau corps resplendissant de lumiere." +La foi naive de cette paysanne confondit l'orgueil et la sagesse des +docteurs. + +Il s'agit bien de mysticisme! Pour juger sainement les faits, il faut +nous placer a un tout autre point de vue. La vente des proprietes +ecclesiastiques fut une question de droit. Les biens dont l'Eglise +n'etait que depositaire devaient retourner a la nation qui avait fait +le depot. De quel droit l'Etat s'emparait-il de ces biens? Les juristes +repondaient: _Du droit de desherence_. Le clerge cessant d'etre une +corporation avait perdu la qualite de proprietaire; l'Etat lui +succedait. Le gouvernement fut donc autorise, par un decret de la +Constituante, a vendre les domaines de l'Eglise jusqu'a concurrence de +quatre cents millions. L'Etat s'engageait, de son cote, a pourvoir aux +besoins des ministres du culte et au soulagement des pauvres. + +La France courait-elle a l'abime? La Revolution etait entouree +d'ennemis: les membres de l'aristocratie, detruite et dispersee, +cherchaient a se reformer au dela du Rhin en un corps d'armee. Trop +faibles pour agir seuls, les emigres pretendaient soulever en leur +faveur les puissances voisines et rentrer avec elles, en France, les +armes a la main. Leur plan etait de delivrer Louis XVI, qu'ils +affectaient de croire prisonnier de la Revolution: le pays insurge +devait alors etre severement puni et le gouvernement rendu a sa forme +primitive. Les mauvaises dispositions des princes et des souverains +etrangers envers les revolutionnaires favorisaient beaucoup les +entreprises de la noblesse francaise. L'horizon diplomatique etait +charge de nuages. Un cordon _sanitaire_ se formait de tous cotes, sur +les frontieres, pour empecher le developpement du mal francais; on +appelait ainsi cet enthousiasme de la liberte qui, pour des spectateurs +froids, avait les caracteres d'une veritable fievre. La France +cependant ne pouvait reculer. Un homme peut bien, quand la paix +generale du monde l'exige, retenir la verite en lui-meme; un peuple, +non. L'existence de la Revolution importait a l'univers; il fallait que +la France se sacrifiat, au besoin, pour propager ses idees. Les +peuples, en l'attaquant, s'attaqueraient eux-memes: mais il etait a +craindre qu'une longue pratique de la servitude n'etouffat dans leur +coeur la voix des interets les plus sacres. + +Ces reflexions roulaient dans la tete des revolutionnaires, quand +l'Assemblee nationale ouvrit sa discussion sur le droit du declarer la +paix ou la guerre. A qui ce droit doit-il appartenir? Les courtisans +repondaient: Au roi; les democrates disaient: A l'Assemblee +legislative. + +A la tete de ceux qui professaient cette derniere opinion etait +Robespierre. + +"Pouvez-vous ne pas croire, s'ecria-t-il, que la guerre est un moyen de +defendre le pouvoir arbitraire contre les nations? Il peut se presenter +differents partis a prendre. Je suppose qu'au lieu de vous engager dans +une guerre dont vous ne connaissez pas les motifs, vous vouliez +maintenir la paix; qu'au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des +armements, vous croyiez devoir faire une grande demarche et montrer une +grande loyaute. Par exemple, si vous manifestiez aux nations que, +suivant les principes bien differents de ceux qui ont fait le malheur +des peuples, la nation francaise, contente d'etre libre, ne veut +s'engager dans aucune guerre et veut vivre, avec toutes les nations, +dans cette fraternite qu'avait commandee la nature. Il est de l'interet +des nations de proteger la nation francaise, parce que c'est de la +France que doivent partir la liberte et le bonheur du monde." + +Paix avec tous les peuples de la terre, tant que la France ne serait +point attaquee, tel etait, comme on le verra plus tard, l'idee fixe de +toute sa vie. La guerre offensive etait contraire a tous les principes +de la democratie. La France d'alors n'avait nulle intention d'etendre +son territoire, nulle ambition de race; elle voulait se donner pour +forteresses la paix et la fraternite. + +La Revolution naissante voulait etendre les principes de la justice aux +relations internationales. Les peuples doivent se traiter en freres; +l'un d'eux ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on +lui fit. + +Dans cette discussion solennelle, certains hommes mirent au jour leurs +pensees secretes, et la discussion du droit de paix et de guerre eut +pour resultat de demasquer Mirabeau. Ce grand homme indigne de ce nom +passa timidement a la cour et a la contre-revolution. Les feuilles +publiques le denoncerent; tout Paris fermenta. Camille Desmoulins, qui +l'avait le plus aime, se dechaina contre lui: "Tu as beau me dire que +tu n'as pas ete corrompu, que tu n'as pas recu d'or, j'ai entendu la +motion. Si tu en as recu, je le meprise; si tu n'en as pas recu, c'est +bien pis, je l'ai en horreur." Pendant ce temps-la, Mirabeau louait un +hotel, achetait de l'argenterie et tenait table ouverte. + +L'Assemblee nationale avait eu la delicatesse d'inviter Louis XVI a +fixer lui-meme sa liste civile: il lui demanda 25 millions; _le pauvre +homme!_ Quatre deputes seulement oserent, dans le vote par assis et +leve, refuser une somme si exorbitante; l'un de ces quatre etait l'abbe +Gregoire. + +La nuit du 4 aout avait mis la cognee a l'arbre du regime feodal; mais +la noblesse se soutenait encore par le prestige de ses titres +nobiliaires, _stat magni nominis umbra_. Cette ombre meme devait +disparaitre devant la Constitution. L'aristocratie de l'ancien regime +legua, cette fois, un grand exemple a toutes les aristocraties futures: +elle s'executa elle-meme simplement, gravement, et avec ce je ne sais +quoi d'exquis dans les formes que donne la pratique du monde. On vit un +de Noailles, un Montmorency, combattre les pales arguments d'un petit +abbe Maury, avec toute la superiorite que donne la dignite du sacrifice +et du desinteressement. + +"Aneantissons, s'ecriait M. de Noailles, ces vains titres, enfants de +l'orgueil et de la vanite. Ne reconnaissons de distinction que celle +des vertus. Dit-on le marquis de Franklin, le comte Washington, le +baron Fox? On dit Benjamin Franklin, Fox, Washington. Ces noms n'ont +pas besoin de qualification pour qu'on les retienne; on ne les prononce +jamais sans admiration. J'appuie donc de toutes mes forces les diverses +propositions qui ont ete faites. Je demande en outre que desormais +l'encens soit reserve a la Divinite. [Note: L'usage d'encenser le +seigneur du lieu etait etabli dans les paroisses.] Je supplierai aussi +l'Assemblee d'arreter ses regards sur une classe de citoyens jusqu'a +present avilie, et je demanderai qu'a l'avenir on ne porte plus de +livree." + +Parmi les plus ardents revolutionnaires, il y en avait d'engages +personnellement au maintien de ces titres. Ils ne daignerent pas meme +parler contre ces distinctions antisociales, qui etaient mortes depuis +longtemps dans leur coeur; ils laisserent faire. Le decret passa au +milieu des applaudissements. Il me semble entendre, parmi ces +claquements de mains, une voix qui retentit du bout du monde a l'autre. +"Elle est tombee, elle est tombee, la grande Babylone des nations, +cette feodalite qui buvait le vin et le sang du peuple, ce colosse aux +pieds d'argile, qui s'affaisse lui-meme sous le poids de son +injustice!" + +Un homme blama pourtant la decision de l'Assemblee, relative aux titres +nobiliaires, et, qui le croirait? cet homme etait Marat. + +Voici ses raisons: "C'etait bien fait, sans doute, ecrivait-il dans +_l'Ami du peuple_, d'aneantir les ordres privilegies; rien de mieux que +de les avoir depouilles de leurs prerogatives oppressives; mais il +fallait leur laisser leurs hochets, leurs titres, et les charger +seulement de fortes redevances. Qui doute que leur abolition n'ait ete +decretee pour entretenir dans l'Etat un foyer de discordes? C'est a la +prochaine legislature de l'eteindre en retablissant ces hochets. La +plupart des noms que portent aujourd'hui les jadis nobles sont des noms +de terres titrees: ces noms sont a leurs yeux la plus chere portion de +l'heritage de leurs peres; ils font leur gloire et leur consolation +dans l'adversite; plutot que de se soumettre a les quitter, ils +braveront mille morts. Ce que je dis de leur nom, je le dis de leurs +decorations et de leurs titres. Quelle demence de vouloir les +contraindre a les abandonner! Quoi! l'Assemblee nationale, avant que +les lumieres de la philosophie aient penetre tous les esprits de la +vraie grandeur de l'homme, sape barbarement un edifice pompeux qu'a +eleve la gloire et qu'a respecte le temps! Elle veut que, sans fremir +de honte et de fureur, un Montmorency reprenne le nom de B....., et +cesse de se qualifier du titre de premier baron chretien; elle veut +que, sans mourir de douleur, les descendants de ce Villars, qui sauva +la France du joug autrichien, se contentent d'un nom tout net, qui les +confond avec le vendeur de chandelles ou le crocheteur du coin! Non, +non! quoi qu'ils aient pu faire, ils ne detruiront jamais ni les +rapports de la nature ni les rapports de la societe. Un duc sera +toujours un duc pour ses valets. Sans doute la doctrine de l'egalite +parfaite devait etre recue avec enthousiasme de l'aveugle multitude, +toujours menee par des mots; qu'on juge de l'ivresse d'un porteur +d'eau, qui se croit l'egal d'un duc ou d'un marechal de France... Mais +ce que je ne puis concevoir, c'est qu'il ne se soit trouve personne +dans le senat de la nation, qui ait senti les inconvenients de cette +doctrine, et qui en ait prevu les funestes effets sur la surete et la +tranquillite publiques. Qu'y a gagne, d'ailleurs, le pauvre peuple? Il +n'a cesse de ramper devant l'heritier d'un grand nom que pour ramper +devant un nouveau parvenu cent fois plus indigne... Ah! puisqu'il est +ne pour l'humiliation, mieux valait l'abaisser devant un marechal de +France qui avait recu de l'education que devant un grippe-sous pare de +son echarpe tricolore. Tout ce que la Constitution fait avec tyrannie, +elle pouvait le faire avec douceur et prudence. Au lieu d'aneantir les +ordres du roi et la noblesse, elle pouvait les laisser s'eteindre... +Voici ma profession de foi: La Revolution a rendu ennemis du peuple +tous les ordres privilegies... Je dis qu'il faut les ramener par la +justice, qu'il faut empecher les jadis nobles de se regarder comme des +etrangers dans l'Etat, en cessant de les depouiller de leurs titres. Je +sais qu'en proposant ce conseil je m'expose a la defaveur du peuple; +mais je serais indigne du glorieux titre de son defenseur, si un lache +retour sur moi-meme me fermait la bouche en presence de la justice et +de la verite." Ce langage extraordinaire fit alors accuser Marat de +_royalisme_; ses ennemis repandirent meme le bruit qu'il s'etait vendu +a la cour. La verite est que l'Ami du peuple, comme tous les ecrivains +democrates, voyait avec peine se former, sur les ruines du regime +feodal, une aristocratie d'argent. Il reclamait une fusion reelle de +tous les citoyens en un corps de nation, non un simple deplacement des +anciens privileges. + +L'Assemblee nationale, nous devons le reconnaitre, ne perdait point son +temps en discussions frivoles: quelques mois lui avaient suffi pour +reorganiser la France; elle l'avait divisee (15 janvier 1789) en 83 +departements, qui tiraient leurs noms de la configuration meme du sol, +des montagnes et des rivieres; elle avait couvert le pays de +municipalites et d'assemblees electorales, ou devaient etre admis tous +ceux qui payaient, en contribution, la valeur de trois journees de +travail, cree un papier-monnaie pour faciliter la vente des biens +ecclesiastiques, detruit les parlements, delegue le pouvoir judiciaire +a des juges salaries par la nation. Au milieu de ces travaux, elle fut +plus d'une fois interrompue par les troubles des provinces; l'esprit +royaliste agitait le Midi; la lutte des croyances religieuses +commencait a remuer l'Ouest; de tous ces cotes, l'ancienne constitution +des provinces, encore mal effacee, servait de ferment aux germes d'une +guerre civile. "A Montauban, dit Loustalot, l'aristocratie militaire, +ecclesiastique et judiciaire a fait perir, dans un quart d'heure, plus +de citoyens que vingt-trois millions d'hommes n'en ont immole dans une +grande revolution ou ils avaient a se venger de quatre siecles de +malheurs et d'outrages." Incroyable aveuglement des prejuges: la France +se soulevait contre son propre bonheur. + +Malgre les maux inseparables de tout enfantement politique, la +situation du plus grand nombre des citoyens s'etait amelioree: dans +l'ordre civil, le paysan n'etait plus un etre taillable et corveable a +merci; dans l'Eglise, si les beneficiers et les prelats avaient ete +obliges de retrancher leur luxe, les cures de campagne jouissaient au +moins du necessaire: c'est la Revolution qui a donne du pain au clerge +inferieur. De toutes parts, les inegalites sociales, causes de la +misere et de l'ignorance, disparaissaient. La France courait a une +nouvelle distribution du territoire et de la fortune publique. Les +bornes des Etats ne limitaient meme plus cette secousse vers l'unite. +Franklin mourut: l'Assemblee nationale porta le deuil pendant trois +jours. En s'associant a la douleur de l'Amerique, les revolutionnaires +francais montrerent qu'ils etaient citoyens du monde entier: un grand +homme n'appartient pas seulement a son pays mais au genre humain qu'il +eclaire de ses lumieres. + +Comment s'expliquer qu'au milieu de cette diffusion de lumieres on +continuat de faire la guerre aux ecrivains? Freron etait emprisonne, +Marat traque, Loustalot inquiete; une amende de dix mille livres, +nouvelle epee de Damocles, etait suspendue sur la tete de Camille. Ne +pouvant les vaincre, on essaya de les seduire. Les ouvriers de +corruption en furent pour leur peine; Camille, cette tete si facile a +griser, resista aux narcotiques et aux promesses; ivresse pour ivresse, +il prefera celle de la Revolution. Jamais Desmoulins n'avait montre +tant de verve, d'originalite, d'assurance, qu'en face de cette +conspiration contre la presse. "Je vois bien, dit-il, que pour faire un +journal libre, et ne point craindre les assignations ni les juges +corrompus, il faut renoncer a etre citoyen actif, suivre le precepte de +l'Evangile, _donner ce qu'on a, ne tenir a rien_, et se retirer dans un +grenier ou dans un tonneau insaisissable, et je suis bien determine a +prendre ce parti, plutot que de trahir la verite et ma conscience. +--Oui, je viens de prendre ce parti; je me suis debarrasse +du peu que j'avais acquis par mes veilles, et d'un pecule que je puis +bien appeler _quasi castrense_. A present, viennent les huissiers! +Quand ils viendront, j'echapperai a l'inquisition, comme le moucheron a +la toile d'araignee, en passant au travers. Je benis la tempete qui m'a +fait jeter dans la mer les instruments de ma servitude; maintenant je +me sens libre comme _Bias_. Je revelerai toute la corruption de +l'Assemblee nationale. Je declare, je jure qu'ils m'ont offert une +place dans la municipalite, qu'ils m'ont dit avoir la parole de Bailly +et de Lafayette. J'ai compris par leurs menaces qu'ils disposaient de +_Talon_ et de son Chatelet, et, par leurs promesses, qu'ils disposaient +des places de la municipalite et des graces de la cour. Oui, citoyens, +je vous denonce que deja vous etes a l'encan; on marchande le silence +ou l'appui de vos defenseurs. A la suite d'un repas ou l'on avait +affaibli ma raison, en prodiguant les vins, et amolli mon courage, en +m'offrant une image du bonheur qui n'est point sur la terre et dont ils +ne voient pas que le dedommagement ne peut etre que dans la probite, le +temoignage de la conscience et l'estime de soi-meme; apres m'avoir +ainsi prepare a recevoir les impressions qu'on voulait me faire +prendre, n'osant pas me proposer de professer d'autres principes, on +m'a propose une place de mille ecus, de deux mille ecus... Pardon, +chers concitoyens, si je ne me suis point leve avec horreur, et si je +n'ai point denonce ces offres. J'aurais trahi l'hospitalite, la +saintete de la table... Que le peuple soit averti qu'on marchande les +journalistes, qu'on dispose a l'avance des places de la municipalite, +qu'on engage la parole de Bailly et de Lafayette." Loustalot fit aussi +son manifeste. "Voyons qui de nous, s'ecriait-il, sera le meilleur +citoyen?" Camille releva le gant: "Je veux lutter avec vous de civisme. +Il ne reste plus de sacrifices a faire apres ceux que j'ai faits; mais +je sacrifierais, s'il le faut, au bien public jusqu'a ma reputation. +Qu'on m'assigne, qu'on me decrete, qu'on m'outrage, qu'on me calomnie +indignement, j'immolerai jusqu'a l'estime des hommes, je ne craindrai +ni les coups d'autorite ni le coup des lois; je serai au-dessus des +honneurs et de la misere; je ne cesserai d'abreuver l'esprit public de +la verite et des bons principes; la lache desertion de quelques +journalistes, la pusillanimite du plus grand nombre, ne m'ebranlera +pas, et je vous suivrai jusqu'a la cigue." Tel etait alors le +devouement de quelques journalistes. + +La Revolution avait promis de relever tous les abaissements. Ne +devait-elle point alors tendre la main aux juifs, aux protestants? ne +devait-elle pas ecarter de la tete des comediens un prejuge funeste? +Talma ayant rencontre, a propos de son mariage, de la part de l'Eglise, +une resistance que n'avait pu vaincre le progres des idees, saisit +l'Assemblee nationale de sa plainte. "J'implore, lui ecrivait-il dans +une lettre, le secours de la loi constitutionnelle et je reclame les +droits de citoyen qu'elle ne m'a point ravis, puisqu'elle ne prononce +aucun titre d'exclusion contre ceux qui embrassent la carriere du +theatre. J'ai fait choix d'une compagne a laquelle je veux m'unir par +les liens du mariage; mon pere m'a donne son consentement; je me suis +presente devant le cure de Saint-Sulpice pour la publication de mes +bans. Apres un premier refus, je lui ai fait faire une sommation par +acte extra-judiciaire. Il a repondu a l'huissier qu'il avait cru de sa +prudence d'en referer a ses superieurs, qui lui ont rappele les regles +canoniques auxquelles il doit obeir, et qui defendent de donner a un +comedien le sacrement de mariage, avant d'avoir obtenu de sa part une +renonciation a son etat... Je me prosterne devant Dieu; je professe la +religion catholique, apostolique et romaine... Comment cette religion +peut-elle autoriser le dereglement des moeurs?... J'aurais pu, sans +doute, faire une renonciation et reprendre le lendemain mon etat; mais +je ne veux point me montrer indigne de la religion qu'on invoque contre +moi, indigne du bienfait de la Constitution, en accusant vos decrets +d'erreur et vos lois d'impuissance." Robespierre dans un excellent +discours defendit la cause des comediens contre l'intolerance +religieuse. "Il etait bon, dit-il, qu'un membre de cette Assemblee vint +reclamer on faveur d'une classe trop longtemps opprimee. Les comediens +meriteront davantage l'estime publique, quand un absurde prejuge ne +s'opposera plus a ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des +individus contribueront a epurer les spectacles, et les theatres +deviendront des ecoles publiques de principes, de bonnes moeurs et de +patriotisme." Ce langage etait celui de la raison et contribua sans +doute a adoucir les prejuges qui regnaient autrefois contre les +acteurs. Moliere, du fond de sa tombe, dut remercier l'orateur et cette +grande Revolution qui venait rappeler tous les Francais, tous les +habitants de la terre a la dignite d'hommes et de citoyens. + +Une question encore plus grave que la vente des biens ecclesiastiques +etait la constitution civile du clerge. + + + + +X + +Constitution civile du clerge.--Fete de la Federation. + + +Une assemblee laique avait-elle le droit de modifier les institutions +religieuses, et de les mettre en harmonie avec les nouvelles +institutions du pays? Les uns disaient oui; les autres, non. Les +partisans de cette reforme s'appuyaient sur un argument tres-fort: +l'Etat pouvait-il tolerer, a cote de lui, une puissance rivale qui +echappait a son controle? On crut tourner la difficulte en decidant que +la constitution civile du clerge serait l'oeuvre du clerge lui-meme. Le +comite charge de rediger le projet de loi se composait presque tout +entier d'ecclesiastiques, dont quelques-uns etaient jansenistes. Ce +comite, je dirais presque ce concile de la foi nouvelle, deliberait +presque tous les jours. Les vivants et les morts illustres, Fenelon, +Pascal, Mably, assistaient en quelque sorte aux debats. De ce travail +preparatoire sortit un plan de constitution ecclesiastique, calque sur +la constitution politique du pays. Enfin la discussion s'ouvrit au mois +de juin 1790. Plusieurs membres du haut clerge chercherent a deplacer +la question, en defendant des dogmes qui n'etaient point attaques. Ces +casuistes s'envelopperent dans une discussion obscure: les fantomes ne +soulevent que des tenebres. Robespierre alors se leva: cet orateur +avait autant de rectitude dans l'esprit que de droiture dans le coeur. +Lui qu'on a souvent accuse d'avoir conserve un faible pour le clerge se +montra, dans cette circonstance, un veritable homme d'Etat, +parfaitement libre et degage de tout esprit de secte. "Les pretres, +dit-il, sont, dans l'ordre social, de veritables magistrats destines au +maintien et au service du culte. De ces notions simples derivent tous +les principes; j'en presenterai trois qui se rapportent aux trois +chapitres du plan du comite. Premier principe: toutes les fonctions +publiques sont d'institution sociale; elles ont pour but l'ordre et le +bonheur de la societe; il s'ensuit qu'il ne peut exister, dans la +societe, aucune fonction qui ne soit utile. Devant cette maxime +disparaissent les benefices et les etablissements sans objet. On ne +doit conserver en France que des eveques et des cures. Second principe: +les officiers ecclesiastiques etant institues pour le bonheur des +hommes et pour le bien du peuple, il s'ensuit que le peuple doit les +nommer. Troisieme principe; les officiers ecclesiastiques etant etablis +pour le bien de la societe, il s'ensuit que la mesure de leur +traitement doit etre subordonnee a l'interet et a l'utilite generale, +et non au desir de gratifier et d'enrichir ceux qui doivent exercer ces +fonctions. Ces trois principes renferment la justification complete du +projet du comite. J'ajouterai une observation d'une grande importance, +et que j'aurais peut-etre du presenter d'abord: quand il s'agit de +fixer la constitution ecclesiastique, c'est-a-dire les rapports des +ministres de cette public avec la societe, il faut donner a ces +magistrats, a ces officiers publics, des motifs qui unissent plus +particulierement leur interet a l'interet public. Il est donc +necessaire d'attacher les pretres a la societe par tous les liens, +en... + +[Illustration: Fete de la Federation au Champ-de-Mars.] + +Ici l'orateur est interrompu par un melange de murmures et +d'applaudissements; il allait parler du mariage des pretres. + +Robespierre prit part deux autres fois a la discussion des matieres +ecclesiastiques: "Ni les assemblees administratives ni le clerge ne +peuvent concourir a l'election des eveques: la seule election +constitutionnelle, c'est celle qui vous a ete proposee par le comite. +Quand on dit que cet article contrevient a l'esprit de piete, qu'il est +contraire aux principes du bon sens, que le peuple est trop corrompu +pour faire de bonnes elections, ne s'apercoit-on pas que cet +inconvenient est relatif a toutes les elections possibles, que le +clerge n'est pas plus pur que le peuple lui-meme? Je vote pour le +peuple." + +Il faudrait citer tout au long ces deux discours, pour donner une juste +idee de la maniere dont le disciple de J.-J. Rousseau envisageait cette +delicate question. Contentons-nous cependant de quelques extraits. + +"L'auteur pauvre et bienfaisant de la religion, dit-il, a recommande au +riche de partager ses richesses avec les indigents; il a voulu que ses +ministres fussent pauvres; il savait qu'ils seraient corrompus par les +richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus genereux, +que ceux qui sont separes des miseres de l'humanite ne compatissent +guere a ces miseres, et que par leur luxe et par les besoins attaches a +leur richesse ils sont souvent pauvres au sein meme de l'abondance." + +Robespierre, a la fin, fut simple et touchant; il s'agissait d'une +question d'humanite. "J'invoque, s'ecria-t-il, la justice de +l'Assemblee en faveur des ecclesiastiques qui ont vieilli dans le +ministere et qui, a la suite d'une longue carriere, n'ont recueilli de +leurs travaux que des infirmites. Ils ont aussi pour eux le titre +d'ecclesiastiques et quelque chose de plus, l'indigence. Je demande que +l'Assemblee declare qu'elle pourvoira a la subsistance des +ecclesiastiques de soixante-dix-ans, qui n'ont ni pensions ni +benefices." La Revolution etait tenue d'etablir la justice et la +misericorde dans l'Eglise, comme dans la societe. + +La discussion fut orageuse: les eveques n'attendaient que ce moment +pour eclater. Ils crierent a l'heresie, au scandale; mais l'abbe +Gouttes, au nom des membres du comite ecclesiastique: "Je fais +profession d'aimer, d'honorer la religion, et de verser, s'il le faut, +tout mon sang pour elle." Les cures de l'Assemblee font la meme +declaration de foi. Au meme instant, l'eveque de Clermont, furieux, +sort de la salle a la tete des autres eveques et de tous les membres +dissidents. "Je vote, dit alors l'abbe Gregoire, sous l'oeil de Dieu." +Le decret passa. "Nulle consideration, s'ecrie aussitot ce pretre +vertueux, ne peut suspendre l'emission de notre serment. Nous formons +des voeux sinceres pour que, dans toute l'etendue de l'empire, nos +confreres, calmant leurs inquietudes, s'empressent de remplir un devoir +de patriotisme, si propre a porter la paix dans le royaume, et a +cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles!" Reste a la +tribune, il y prononce alors le premier, aux applaudissements de +l'Assemblee, le fameux serment constitutionnel: "Je jure d'etre fidele +a la nation, a la loi et au roi." + +L'Assemblee nationale venait de rappeler l'Eglise a la simplicite des +premiers temps, a l'election des eveques et des cures par les fideles. +Elle n'avait touche ni aux dogmes ni aux croyances, et pourtant une +grande agitation clericale se repandit dans toute la France. Les +ministres d'une religion de paix ainsi, qu'ils s'intitulent eux-memes, +fomenterent dans l'Eglise un schisme qui devait dechirer l'unite de +l'Etat. Un abime de dissentiments separait les pretres assermentes des +pretres inassermentes. Les eveques sonnerent l'alarme dans leurs +dioceses. Un assez grand nombre de prelats emigrerent a l'etranger. Des +cures abandonnerent leurs fonctions, aimant mieux vivre d'aumones que +de recevoir la retribution accordee par le gouvernement +constitutionnel. La pitie des femmes les accompagna dans leur retraite; +elles suivaient avec attendrissement ces vieillards reduits a dire la +messe dans le creux des rochers, dans les maisons particulieres, au +coin des bois. On en est meme a se demander si la constitution civile +du clerge ne fut pas une des fautes de la Revolution Francaise. Sans +doute l'Etat avait le droit de courber sous sa main toutes les +resistances; mais il s'attaquait, cette fois, a des hommes qui +regardaient leurs croyances comme anterieures et superieures a tous les +droits politiques. Reconcilier le clerge avec les principes de 89 etait +un reve; intervenir dans ses affaires etait un danger. Y avait-il une +autre solution? personne alors ne la proposa. + +Au moment ou cette querelle du clerge semait la discorde dans les +villes et dans les campagnes, tous les esprits vraiment philosophiques +tendaient, au contraire, vers l'unite. Une scene etrange et curieuse se +passa au sein meme de l'Assemblee constituante. Au moment ou l'on s'y +attendait le moins, les portes de la salle s'ouvrent: c'est une +deputation d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de +Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suedois, d'Italiens, d'Espagnols, +de Brabancons, de Liegeois, d'Avignonnais, de Suisses, de Genevois, +d'Indiens, d'Arabes, qui tous viennent, conduits par l'etoile de la +liberte, adorer la Revolution au berceau.--Ces etrangers, a la tete +desquels marche l'orateur Clootz, demandent la faveur d'etre admis a la +fete qui se prepare dans le Champ-de-Mars, pour l'anniversaire du 11 +juillet; "La trompette, dit Clootz, qui sonne la resurrection d'un +grand peuple, a retenti aux quatre coins du monde, et les chants de +vingt millions d'hommes libres ont reveille les peuples ensevelis dans +un long esclavage." Ainsi s'accomplissait le mot de Volney, dans la +discussion du droit de paix et de guerre: "Jusqu'a ce moment vous avez +delibere dans la France et pour la France: aujourd'hui vous allez +deliberer pour l'univers et dans l'univers." + +Ce cosmopolitisme n'etait peut-etre pas de tres-bon aloi. Avant de +constituer l'unite du genre humain, ne fallait-il point fonder l'unite +national? Aussi la deputation fut-elle accueillie froidement. + +Quel etait pourtant le caractere de la grande solennite qui se +preparait au Champ-de-Mars? + +Depuis quelque temps, on avait concu l'idee d'une confederation +generale, qui devait reunir les drapeaux de toutes les gardes +nationales du royaume. + +Ce mouvement etait parti des provinces: l'egoisme de localite cedait +dans toute la France a l'entrainement de l'esprit public: les citoyens +regeneres avaient besoin de se voir, de se connaitre; ils se +cherchaient; plus de divisions; une grande famille liee par les memes +sentiments. On avait choisi le Champ-de-Mars pour le theatre de la +fete; mais ce theatre etait lui-meme a construire. Quinze mille +ouvriers travaillaient depuis quelques jours a relever les terres, de +chaque cote du Champ, en vastes talus qui devaient supporter la masse +des spectateurs. Cependant le bruit circule que l'ouvrage n'avance pas; +l'inquietude se repand dans tous les quartiers de la ville. On se +transporte aussitot sur les lieux. Il n'y a qu'un cri: "Mettons-nous-y +tous." + +A l'instant meme, une armee de cent cinquante mille travailleurs +accourt; le Champ est transforme en un immense atelier national. Les +bataillons de la garde nationale, les citoyens de tout rang, de tout +age, arrivent armes de pelles et de pioches. Les invalides, auxquels il +reste un bras, une jambe, remuent vaillamment la terre; ceux d'entre +eux qui sont aveugles aident a tirer les tombereaux. Les femmes, que +l'oisivete du dimanche avait amenees sur le theatre de ces joyeux +travaux, oublient tout a coup leur sexe, leurs atours; elles disputent +aux hommes les instruments penibles; de blanches et fines mains +enfoncent la beche, poussent la brouette. La nuit separe cette +laborieuse famille, mais l'aurore qui suit la trouve deja rassemblee. +Les femmes reviennent; deja leur teint est legerement bruni au service +de la patrie; elles mettent de la grace dans leur ardeur a l'ouvrage; +leur simple vue repose des fatigues, leur exemple encourage. Des +pretres, des moines se melent dans les bandes: les chartreux +transportent la terre en silence et avec un pieux recueillement; les +enfants font, a travers tout cela, l'ecole buissonniere; leurs bras +tremblants ou debiles aident a charger les fardeaux; leur gaiete trompe +la longueur des heures de travail. + +Le nombre de travailleurs augmente d'heure en heure: les outils +manquent; tout a coup les chapeaux, les tabliers suppleent aux +brouettes; l'emulation du devouement invente des instruments nouveaux. +Au milieu de cette population ouvriere, on distingue les bras rompus +depuis longtemps a la fatigue, les mains de fer creees par l'industrie. + +Les imprimeurs avaient inscrit sur leur drapeau: _Imprimerie, premier +flambeau de la liberte!_ Ceux de Prudhomme s'etaient fait, pour se +reconnaitre, des bonnets de papier avec les couvertures des +_Revolutions de Paris_; ils sont accueillis a leur arrivee par des +applaudissements. Les riches apportent le sacrifice de leur mollesse et +de leur oisivete, les femmes de leur beaute craintive et douillette: le +pauvre, chose plus grave, chose sainte! apporte son temps. + +"Je n'oublierai pas les colporteurs, dit Camille Desmoulins. Voulant +surpasser les autres corps, et voues plus particulierement a la chose +publique, ils avaient arrete de consacrer toute une journee a +l'amelioration des travaux. Paris s'etonna de ne point entendre, des le +matin, les cris familiers de ces douze cents reveille-matin, et ce +silence avertit la ville et les faubourgs que ces patriotes piochaient +dans la plaine de Grenelle." + +Un ordre admirable, supreme, regne dans toute cette foule: trois cent +mille bras, une seule ame! Les outils remuent, bouleversent le +Champ-de-Mars; le gazon du milieu est souleve, les tertres lateraux se +dessinent en amphitheatre. Nulle police; a quoi bon? Un jeune homme +arrive, ote son habit, jette dessus ses deux montres, prend une pioche +et va travailler au loin.--Mais vos deux montres?--Oh! l'on ne se +defie pas de ses freres!--Et ce depot, laisse au sable et aux cailloux, +est garde par la moralite publique. Les jeux se melent de temps en +temps au travail: le tombereau qui part plein de terre revient orne de +branchages, et charge de groupes de jeunes gens et de jolies femmes qui +auparavant aidaient a le trainer. Il pleut: l'eau du ciel, tout +abondante qu'elle soit, ne refroidit pas l'enthousiasme. Le soir, on se +rassemble avant de se retirer; une branche d'arbre sert d'etendard, un +tambour, un fifre ouvre la marche. Les fetes de Saturne et de Rhee +etaient revenues: a la veille de jurer le pacte federal, les citoyens +francais contractent une alliance utile et sacree, l'alliance avec la +terre. + +La presse, toujours ouverte aux alarmes, ne partageait qu'a demi la +joie et la confiance des travailleurs. "Surtout, leur disait-elle, +n'adorez pas!" Cette recommandation s'adressait au caractere idolatre +des Francais, qui, soit par enthousiasme, soit par facile entrainement +du coeur, se montrent trop souvent enclins a se prosterner devant +quelqu'un ou quelque chose. L'idole, ici, c'etait la cour, le roi, la +reine. Il etait a craindre que ces federes, venus du fond de leur +province, ne se laissassent tout a coup seduire. + +La reine etait belle; elle avait des yeux et des sourires de sirene. Un +mot, et l'epee de la France, l'epee de la Revolution allait peut-etre +tomber entre les mains de cette Autrichienne. La verite est que deja +les tetes s'enflammaient pour elle; la garder dans son chateau, +l'escorter a la promenade, veiller la nuit pres de son sommeil, il y +avait la plus qu'il n'en faut pour mettre aux champs des imaginations +neuves et romanesques. D'un autre cote, des rancunes farouches +paraissaient survivre, chez quelques citoyens, a l'abolition de la +noblesse: ces sentiments, la presse democratique eut la generosite de +les calmer. "Une chose, s'ecriait Loustalot en rendant compte des +travaux du Champ-du-Mars, une seule chose pourrait affliger un +observateur patriote dans ces beaux jours. Les pelles de beaucoup de +citoyens etaient ornees de devises menacantes contre les aristocrates. +Freres et amis, le caractere d'un peuple libre est de _dompter les +superbes et de pardonner aux vaincus!_ Les aristocrates ne sont pas +dignes de votre courroux. Que ce beau jour ne soit trouble par aucune +haine, par aucun exces, par aucune vengeance publique ni privee: vous +gouterez le bonheur et vos ennemis seront assez punis." + +Enfin parut l'aube du 14 juillet. Le ciel ne repondait pas a la +serenite du sentiment public: c'etait une matinee sombre et chargee de +nuages. Des le point du jour, tous les federes repandus dans la ville +se reunirent; ils avaient recu la plus cordiale hospitalite dans les +couvents, les casernes, les maisons bourgeoises: depuis quelques jours, +les citoyens n'avaient plus qu'un toit et qu'une table. Le monde +n'avait jamais rien vu de semblable. A dix heures, une salve +d'artillerie annonca l'arrivee du cortege, qui traversait la Seine sur +un pont de bateaux. Et quel cortege! La France entiere, la France avec +ses anciennes provinces qui, tout a coup, immolant leurs droits, leurs +privileges, leur amour-propre local, venaient se rallier au meme +symbole. + +La foule etait imposante: quatre cent mille spectateurs, hommes et +femmes, tous decores de rubans aux couleurs de la nation, s'etageaient +sur des gradins qui, partant d'un triple arc de triomphe, decrivaient +un cintre incline dont le haut se mariait avec les branches des allees +d'arbres, et dont les pieds s'appuyaient sur une immense plate-forme au +milieu de laquelle s'elevait un autel a la maniere antique. Quatre +cents prelats revetus d'aubes flottantes, avec des ceintures +tricolores, couvraient les marches de _l'autel de la patrie_, et +attendaient la fin du cortege, la face tournee vers la riviere. + +De temps en temps, la pluie tombait par rafales. Une immense galerie +couverte, ornee de draperies bleu et or, occupait le cote du +Champ-de-Mars ou se trouve l'Ecole militaire; au milieu de la galerie +s'elevait le pavillon du roi. Les vainqueurs de la Bastille etaient a +la fete: il y etait, ce brave et genereux Hulin, qui, par esprit de +renoncement a toutes les distinctions honorifiques, avait detache de sa +boutonniere le ruban et la medaille accordee par la Commune. [Note: Je +rencontrai Hulin en 1811, ce meme 14 juillet; il se promenait au +Champ-de-Mars par un beau soleil; mais ce soleil qui _brule les +bastilles_, Hulin ne le voyait plus; il etait aveugle.] + +A trois heures et demie, le cortege acheva d'entrer dans le +Champ-de-Mars; une seconde salve d'artillerie se fit entendre... on +commenca la messe. L'eveque d'Autun, Talleyrand, monta sur l'autel en +habits pontificaux, au milieu de son clerge: la messe se celebra au +bruit des instruments militaires; l'officiant benit ensuite les +bannieres des quatre-vingt-trois departements. Le roi assistait a cette +ceremonie sans sceptre, sans couronne, sans manteau; en homme qui se +respecte, non en comedien. + +Le moment solennel etait venu: M. de Lafayette, nomme ce jour-la +commandant general de toutes les gardes nationales du royaume, traverse +les rangs au milieu des acclamations, appuie son epee nue sur l'autel, +et dit d'une voix elevee, en son nom, au nom des troupes et des +federes: "Nous jurons d'etre fideles a la nation, a la loi et au roi; +de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution decretee par +l'Assemblee nationale et acceptee par le roi, et de demeurer unis a +tous les Francais par les liens de la fraternite." Au meme instant, les +trompettes sonnent, les tambours battent, l'obus eclate; le ciel, +jusque-la voile, se decouvre; et le soleil, ce Verbe de la nature, +parait pour recevoir le serment de quatre cent mille hommes. + +L'Assemblee, le roi, le peuple, s'unissent dans le meme elan national. +Quel moment! Au bruit de la bombe et du tambour, les habitants restes +dans Paris, hommes, femmes, enfants, levent la main du cote du +Champ-de-Mars, et s'ecrient aussi: "Oui, je le jure!" La France repete +ce serment avec transport. Qui dira la joie et les embrassements de +tout un peuple venant de naitre a la liberte? Ah! ce fut un grand +spectacle! Comment decrire l'effet produit par ces drapeaux qui +flottent dans les airs, comme pour se confondre desormais en un seul, +le drapeau de la France, les armes qui brillent comme une moisson de +fer dans cette plaine nue, les cris qui courent avec des frissons +d'enthousiasme sur toutes les tetes, la terre qui s'ebranle, le ciel +qui semble lui repondre par une clarte subite, les formidables accents +d'une joie orageuse, la voix tonnante du peuple, et le genie de la +Liberte qui plane dans les airs? + +"O siecle! o memoire! s'ecriait alors Carra, nous avons entendu ce +serment, qui sera bientot, nous l'esperons, le serment de tous les +peuples de la terre; vingt-cinq millions d'elus l'ont repete a la meme +heure dans toutes les parties de cet empire; les echos des Alpes, des +Pyrenees, des vastes cavernes du Rhin et de la Meuse en ont retenti au +loin; ils le transmettent sans doute aux bornes les plus reculees de +l'Europe et de l'Asie. Divine Providence! je me prosterne devant toi, +en regardant avec dedain tous les rois qui se croient des dieux et +demandent l'amour des mortels; je leur dis: Qu'etes-vous? Qu'avez-vous +fait pour le bonheur des hommes? C'est aux nations assemblees a faire +leurs propres lois et leur propre bonheur. Peuples de l'Europe, en +ecoutant ce recit, tombez a genoux devant la divine Providence, et +puis, vous relevant avec la fierte de l'homme et l'enthousiasme du +republicain, renversez le trone de vos tyrans; soyez libres et heureux +comme nous." + +Pour se faire une idee des sentiments qui dictaient a la nation entiere +de telles paroles, il faut se reporter en esprit a ces jours de foi et +d'esperance, ou tous les hommes n'eurent qu'un nom, celui de freres. La +liberte etait une mer dont on ne connaissait pas encore les orages. +Avec quelle joie on voyait le vaisseau de la France manoeuvrer sur cet +ocean tranquille! Pendant une semaine, ce ne furent que chants et +illuminations jusque sur les ruines de la Bastille; a la porte, on +avait mis cette inscription heureuse par les contrastes qu'elle faisait +naitre: _Ici l'on danse_. Tout en transformant ce lieu d'horreur en une +salle de plaisirs, on avait pris le soin de ne point enlever le +caractere de la primitive forteresse. Dans les anciens fosses, ou la +danse etait fort animee, des restes de cachots, eclaires d'une sombre +lumiere, projetaient sur la fete des souvenirs bien faits pour +entretenir le peuple dans l'horreur du despotisme dont cette forteresse +avait ete le rempart. + +Les craintes qu'avaient concues les ecrivains democrates furent en +partie confirmees: l'enthousiasme des federes les emporta bien au dela +des bornes de la reserve et de la convenance. Malgre ses querelles avec +le roi et avec le clerge, la France etait encore royaliste et +catholique, Lafayette avait ete enleve dans les bras, etouffe; on avait +baise ses mains, ses bottes, son cheval blanc. Pendant huit jours, le +peuple ne se livra plus qu'aux danses et aux divertissements; il +s'abandonna, avec une facilite imprudente, a l'ivresse d'une joie sans +mesure; la tribune etait oubliee; il fallait que l'idolatrie populaire +fut bien prononcee pour que Mirabeau lui-meme s'en indignat. "Que +voulez-vous faire, dit-il, d'une nation qui ne sait que crier: Vive le +roi?" Dans une revue des gardes nationales, la reine avait donne sa +main a baiser aux federes, sa belle main. Il parait, au reste, que nos +provinciaux laisserent dechirer leur civisme et leur morale a des +fleches moins delicates: on les vit rechercher publiquement les +attraits des heroines du Palais-Royal. + +Le puritanisme democratique ne cessait de gemir sur ces desordres, sur +les prodigalites scandaleuses de la fete, et sur cette fureur de +spectacles et de nouveautes, si contraire a la dignite d'un peuple +libre. Les ecrivains se plaignaient surtout des offenses faites a +l'egalite: le peuple figurait bien au Champ-de-Mars, mais comme +spectateur; les citoyens _actifs_ avaient seuls l'uniforme, portaient +les armes; on aurait desire voir les formidables piques des faubourgs +melees aux baionnettes. Cette fete n'en laissa pas moins, dans la +memoire nationale, une trace que le temps n'a point effacee. Le vieux +sang de nos peres se rechauffe quand on leur parle, a cette heure, de +la Federation et du 14 juillet. + +Si incomplete que parut alors aux revolutionnaires cette fete +philosophique, elle n'en fut pas moins le signe de la reconstitution de +l'unite nationale. La poesie est presque toujours impuissante a +traduire ces grandes emotions. M.-J. Chenier et Fontanes essayerent +pourtant: Chenier seul trouva quelques accents heureux: + +Dieu du peuple et des rois, des cites, des campagnes, +De Luther, de Calvin, des enfants d'Israel, +Dieu que le Guebre honore au pied de ses montagnes, + En invoquant l'astre du ciel; + +Ici sont rassembles sous ton regard immense, +De l'empire francais les fils et les soutiens. +Celebrant devant toi leur bonheur qui commence, + Egaux a leurs yeux comme aux tiens! + +Ces deux strophes obtinrent un succes inoui, d'abord parce qu'elles +sont reellement belles, ensuite parce qu'elles sont l'expression de la +philosophie de la Revolution. + +Les fetes et les rejouissances se prolongerent durant quelques jours; +les theatres furent frequentes par les cent mille federes venus de +leurs provinces. Le Theatre-Francais donna une piece en deux actes de +Collot-d'Herbois, la _Famille patriote ou la Federation_. Cette comedie +de circonstance n'eut qu'un succes d'allusion et de patriotisme. La +Revolution avait commence par la litterature; Voltaire, Diderot, +Beaumarchais etaient reconnus au theatre pour les precurseurs de la +regeneration morale et politique, mais au moment ou la secousse se +declara les grands ecrivains avaient disparu. Au milieu de cette +disette de beaux-esprits, la Revolution regarda en arriere: elle +retrouva toute une chaine de grands hommes qui l'avaient annoncee et +preparee. Il y en a surtout un parmi eux qu'elle reconnut pour sien. +Moliere n'etait guere connu jusqu'alors que de l'aristocratie et des +hommes lettres; 89 le revela au peuple. + +Lisez les journaux du temps: l'acteur que Louis XIV avait fait enterrer +la nuit dans un coin de cimetiere se trouve, sur-le-champ, porte aux +nues. La vengeance que l'auteur a voulu exercer devient palpable pour +tout le monde; ses pieces sont des satires qui attaquent tous les +ridicules des grands seigneurs dechus. Le peuple, a la fin du XVIIIe +siecle, aime a mesurer la distance qui le separe de Sganarelle, fin, +intelligent, plein de mepris envers la noblesse, mais gage, +pusillanime, cauteleux, servile, n'osant pas regarder son maitre en +face, ni lui dire tout haut ce qu'il pense tout bas. La catastrophe du +cinquieme acte de _Don Juan_ est comprise de tous, et appliquee aux +evenements. Cette statue du commandeur qui, a la fin du souper, saisit +avec une majeste sombre et terrible le bras du seigneur libertin +qu'elle entraine, figure bien la Revolution apres la Regence. +Entendez-vous retentir les pas lourds de ce fantome de marbre? C'est le +peuple qui s'avance! + +[Illustration: Fabre d'Eglantine] + +La nouvelle division de la France en departements n'avait point ete +etrangere a la fete de la Federation. Les anciennes provinces s'etaient +effacees et avec elles avaient disparu les privileges du clerge et de +la noblesse, abolis de droit, mais non de fait, dans la nuit du 4 aout. + +On s'arreterait volontiers a ce beau jour d'enthousiasme, de confiance +et d'elan patriotique; beau jour sans lendemain! Mais la marche des +evenements nous entraine. Qu'il vive cependant a jamais dans +l'histoire, le souvenir de ce moment trop court ou le coeur de tout un +peuple battit d'amour pour la Justice et pour la Liberte! + + + + +XI + +Le parti des indifferents.--Marat eclate.--Camille Desmoulins denonce +par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Desorganisation de +l'armee.--Mort de Loustalot.--Une seance du club de Jacobins.--Mariage +de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau. + + +Sous tous les gouvernements et a toutes les epoques, quelle que soit la +gravite des circonstances, quels que soient les troubles qui agitent le +pays, il se rencontre des hommes qui se font une regle de conduite de +demeurer etrangers aux evenements, de rester insensibles aux plus +nobles enthousiasmes; ils ne s'arretent jamais a une determination +qu'apres avoir pris conseil de leur amour-propre ou de leurs interets +personnels: a qui les comparerons-nous, sinon a ces anges neutres, dont +parle Dante, "qui n'ont voulu prendre parti ni pour Dieu ni pour Satan, +etres sans infamie comme sans gloire, mais dont la vie est si basse, +que la justice et la misericorde les dedaignent egalement"? Ces +hommes-la se nommerent alors, eux-memes, les impartiaux. Toute leur +impartialite n'etait qu'un masque, sous lequel se couvrit le royalisme. +Nuls principes! ces hommes ramenaient tous les devoirs a l'egoisme; +c'est assez dire qu'ils n'en reconnaissaient aucun. "L'egoiste +vertueux, lit-on dans une de leurs brochures, n'est d'aucun parti, +d'aucune faction, d'aucun complot. Ses superieurs le considerent, ses +egaux l'aiment, ses inferieurs le respectent: il est heureux." + +Toute cette morale epicurienne contraste singulierement avec l'esprit +et le langage des revolutionnaires. Je lis, dans un discours prononce a +l'assemblee federative de Valence, les paroles suivantes: + +"Quelque assuree que paraisse la conquete de notre liberte, +gardons-nous de penser qu'il ne nous reste que des jouissances a +satisfaire; c'est, au contraire, par des privations qu'il nous faudra +la consolider." + +Qu'on compare ces deux manieres de voir, et qu'on juge! + +Toute passion, si noble qu'elle soit, a pourtant ses exces: l'amour de +la liberte se montre jaloux, ombrageux, alarme comme tous les autres +amours. Marat etait ainsi fait, que le moindre bruit d'infidelite a la +patrie le jetait dans des fureurs. Toujours traque, il avait pris le +parti de s'evanouir comme l'air. Il faut lire le journal de Camille +Desmoulins, pour se faire une idee de l'existence fabuleuse de cet etre +bizarre, qui semblait avoir derobe l'anneau de Gyges. Pour se +soustraire a la nuit des cachots, il s'etait reduit a vivre au fond +d'une cave; la du moins il pouvait ecrire, continuer la redaction de +l'_Ami du peuple_. Ce qui l'effrayait le plus etait l'idee du repos. + +Marat luttait contre le Chatelet, contre la Municipalite, contre +l'Assemblee nationale. Aux poursuites, il repondait par des defis. Tout +dernierement, nouvel esclandre; grande perquisition chez l'invisible +Marat; a defaut du coupable, on saisit ses papiers, les numeros de son +journal, et une pauvre vieille femme qui pliait les feuilles. A minuit, +on emmene le tout chez Bailly. Qu'y a-t-il donc? Marat avait, dit-on, +lance un nouveau pamphlet anonyme: _C'en est fait de nous_. Rien de +plus irrite que l'auteur de cet ecrit; il depasse toutes les bornes; +mais, il faut bien le dire, les journaux etaient presque tous montes, +depuis quelque temps, au diapason de la violence la plus +extraordinaire. Marat, dont on a voulu faire la personnification de la +demence, se montrait souvent plus modere que Freron et autres. +Peut-etre cette exageration etait-elle necessaire pour reveiller +l'esprit public; on ne sonne pas le tocsin d'alarme avec un grelot. Or +nous verrons plus loin que la Revolution courait alors des dangers +reels. Il est toujours mal, sans doute, de provoquer au desordre; la +vie de l'homme est inviolable et sacree dans tous temps: mais l'Ami du +peuple voulait-il reellement qu'on prit ses provocations a la lettre? +On peut en douter. Dans son adresse aux citoyens, je decouvre moins de +conseils reflechis que de vehementes hyperboles. + +"Citoyens de tout age et de tout rang, s'ecrie-t-il, les mesures prises +par l'Assemblee nationale ne sauraient vous empecher de perir; c'en est +fait de vous pour toujours, si vous ne courez aux armes, si vous ne +retrouvez cette valeur heroique, qui, le 14 juillet et le 5 octobre, +sauverent deux fois la France. Volez a Saint-Cloud [Note: Il parait que +Louis XVI habitait alors, pour quelques jours, le chateau de +Saint-Cloud.], s'il en est encore temps; ramenez le roi et le dauphin +dans vos murs; tenez-les sous bonne garde, et qu'ils vous repondent des +evenements; renfermez l'Autrichienne et son beau-frere: qu'ils ne +puissent plus conspirer; saisissez-vous de tous les ministres et de +leurs commis; mettez-les aux fers; assurez-vous du chef de la +municipalite et des lieutenants de mairie; gardez a vue le general; +arretez l'etat-major; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte; +emparez-vous de tous les magasins et moulins a poudre; que les canons +soient repartis entre tous les districts, que tous les districts se +retablissent et restent a jamais permanents; qu'ils fassent revoquer +les funestes decrets. Courez, courez, s'il en est encore temps, ou +bientot de nombreuses legions ennemies fondront sur vous: bientot vous +verrez les ordres privilegies se relever, le despotisme, l'affreux +despotisme, reparaitra plus formidable que jamais. Cinq a six cents +tetes abattues vous auraient assure repos, liberte et bonheur; une +fausse humanite a retenu vos bras et suspendu vos coups: elle va couler +la vie a des millions de vos freres; que vos ennemis triomphent un +instant, et le sang coulera a grands flots; ils vous egorgeront sans +pitie, ils eventreront vos femmes; et, pour eteindre a jamais parmi +vous l'amour de la liberte, leurs mains sanguinaires chercheront le +coeur dans les entrailles de vos enfants." Ce style est atroce; ces +soupcons et ces conseils font horreur, a nous surtout qui lisons de +pareilles lignes avec sang-froid et a distance des evenements. Mais +alors les esprits etaient enflammes par la lutte; le langage se +chargeait de teintes sinistres; la defiance colorait tout en noir; et +l'esprit public etait assiege de fantomes. Marat etait le type de +l'hypocondrie sociale. Son esprit se nourrissait d'alarmes, son +imagination effaree donnait aux evenements la figure glaciale de la +trahison et de la perfidie; il representait reellement l'inquietude de +tous les nouveaux affranchis, qui croient partout revoir le bout de la +chaine. La lecture du _C'en est fait de nous_ souleva l'Assemblee +nationale. Denonce par Malouet, Marat rendit guerre pour guerre. Voici +le curieux manifeste qu'il lanca au plus fort de l'orage: + +"J'ai un si souverain mepris pour ceux qui ont rendu le decret qui me +declare criminel de lese-nation, et plus encore pour ceux qui ont ete +charges de l'executer, j'ai tant de confiance dans le bon sens du +peuple, qu'on s'est efforce d'egarer, et tant de certitude de +l'attachement qu'il a pour son _ami_, dont il connait le zele, que je +suis sans la plus legere inquietude sur les suites de ce decret +honteux, et que je ne balancerais pas a aller me remettre entre les +mains des jugeurs du Chatelet, si je pouvais le reconnaitre pour +tribunal d'Etat, si j'avais l'assurance de ne pas etre emprisonne, et +d'etre interroge a la face des cieux, certain qu'ils seraient plus +embarrasses que moi. S'ils n'etaient pas mis en pieces, avant que l'Ami +du Peuple eut acheve de plaider sa cause, ils apprendraient de lui ce +que c'est que d'avoir affaire a un homme de tete, qui ne s'en laisse +point imposer, qui ne prete point le flanc a la marche de la chicane, +qui sait relever des juges prevaricateurs, les ramener au fond de +l'affaire, et les montrer dans toute leur turpitude; ce que c'est que +d'avoir affaire a un homme de coeur, fier de sa vertu, brulant de +patriotisme, [Note: Une circonstance risible vint croiser cette +boutade: "Le president, raconte Camille Desmoulins, annonca que Marat, +le criminel de lese-nation, faisait hommage a l'Assemblee de son plan +de legislation criminelle. On crut d'abord que c'etait un tour de +Marat, qui envoyait ses elucubrations patriotiques, enrichies de son +portrait, pour persiffler les noirs (les membres du cote droit) et le +Chatelet, qui ne pouvaient pas mettre la main sur l'original. Mais il +faut entendre _l'Ami du Peuple_ dans son numero suivant se defendre de +cet envoi. "Il y a dix ou douze jours, dit-il, que ce plan fut remis a +une dame pour te faire passer au president de l'Assemblee. Je regrette +beaucoup qu'il ait ete presente dans une conjoncture pareille. Je ne +sais point faire de platitudes; loin de rendre dorenavant a +l'Assemblee aucun hommage, je n'aurai pour elle que justice severe; je +ne lui donnerai aucun eloge." Marat concluait en declarant, a son tour, +l'Assemblee _criminelle de haute trahison_, le tout au grand amusement +de Camille, qui s'egayait de son ami Marat comme d'un _phenomene +politique_.] exalte par le sentiment de la grandeur des interets qu'il +defend, connaissant les grands mouvements des passions et l'art +d'amener les scenes tragiques." + +L'un des moindres defauts de Marat etait de faire, sans cesse, l'eloge +de lui-meme. + +Camille Desmoulins avait, lui aussi, ete denonce par Malouet, comme le +_digne emule_ de Marat. Il reclama par voie de petition. "S'il y a +quelque reproche a me faire, disait Camille, ce serait plutot d'etre +idolatre de la nation et non d'etre criminel envers elle." Alors +Malouet: "Camille Desmoulins est-il innocent? il se justifiera. Est-il +coupable? je serai son accusateur et celui de tous ceux qui prendront +sa defense. Qu'il se justifie, s'il l'ose." A ces mots, une voix +s'eleve des tribunes: "Oui, je l'ose." Tumulte: une partie de +l'Assemblee surprise se leve. Le president donne l'ordre d'arreter +l'interrupteur, qui n'etait autre que Camille. Robespierre prend une +grave initiative: "Je crois que l'ordre provisoire donne par M. le +president etait indispensable: mais devez-vous confondre l'imprudence +et l'inconsideration avec le crime? Il s'est entendu accuser d'un crime +de lese-nation; il est alors difficile a un homme sensible de se taire. +On ne peut supposer qu'il ait eu l'intention de manquer de respect au +corps legislatif. L'humanite, d'accord avec la justice, reclame en sa +faveur. Je demande son elargissement et qu'on passe a l'ordre du jour." +Pendant ce temps, Camille avait file d'une tribune a l'autre, et les +inspecteurs de la salle annoncent qu'il s'est echappe. + +On oublie l'incident pour continuer la deliberation sur l'adresse. +Robespierre revient plusieurs fois a la charge. Petion presente fort +adroitement un projet de decret qui annule celui de la veille: Camille +est excepte de la denonciation qui se trouve maintenue seulement contre +Marat. Il faut entendre Camille raconter lui-meme, dans son style +charivarique, l'issue de cette affaire: "Victor Malouet avait assez +bien arrange son plan de procedure, mais il n'a pas joui longtemps de +sa victoire. Il avait saisi habilement l'avantage + + "D'une nuit qui laissait peu de place au courage." + +M. Dubois de Crance a rallie les patriotes, et j'ai eu la gloire +immortelle de voir Petion, Lameth, Barnave, Cottin, Lucas, Decroix, +Biauzat, etc., confondre les perils d'un journaliste famelique avec la +liberte, et livrer pendant quatre heures un combat des plus opiniatres, +pour m'arracher aux noirs qui m'emmenaient captif; maints beaux faits +surtout ont signale mon cher _Robespierre_. Cependant la victoire +restait indecise, lorsque _Camus_, qu'on etait alle chercher au poste +des archives, accourant sans perruque et le poil herisse, se fit jour +au travers de la melee, et parvint enfin a me degager des aristocrates, +qui, malgre l'inegalite des forces et les embuscades inattendues de +_Dubois_ et de _Biauzat_, se battaient en desesperes. Il etait onze +heures et demie; _Mirabeau-Tonneau_ etait tourmente du besoin d'aller +rafraichir son gosier desseche, et je fus redevable du silence +qu'obtint _Camus_, moins a la sonnette du president, qui appelait a +l'ordre, qu'a la sonnette de l'office, qui appelait les ci-devant et +les ministeriels a souper, et qui, depuis plus d'une heure, sonnait la +retraite. Ils abandonnerent enfin le champ de bataille, je fus ramene +en triomphe; et a peine ai-je goute quelque repos, que deja un chorus +de colporteurs patriotes vient m'eveiller du bruit de mon nom, et crie +sous mes fenetres: _Grande confusion de Malouet; grande victoire de +Camille Desmoulins_; comme si c'etait la victoire de celui qui, les +mains chargees de chaines, ne pouvait combattre, et non pas la victoire +de cette cohorte sacree des amis de la Constitution, de cette foule de +preux Jacobins, qui ont culbute _les Malouet, les Desmeuniers, les +Murinais, les Foucault_, et cette multitude de noirs et de gris, +d'aristocrates veterans et de transfuges du parti populaire." + +Camille, tire d'un mauvais pas, n'en devint guere plus sage: cet +ecolier de genie ecoutait plutot son immense memoire, son amour de la +plaisanterie et du trait que sa surete personnelle, et meme que la +dignite de la Revolution. + +Un nouveau caractere allait entrer sur la scene, et prendre une part +active aux evenements. + +Le 19 aout 1790, Robespierre recut de Blerancourt, pres de Noyon, une +lettre; l'ecriture en etait nette et hardie, il lut: + +"Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du +despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par +des merveilles, je m'adresse a vous, monsieur, pour vous prier de vous +reunir a moi pour sauver mon triste pays. La ville de Couci s'est fait +transferer (ce bruit court ici) les marches francs du bourg de +Blerancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privileges +des campagnes? Il ne restera donc plus a ces dernieres que la taille et +les impots! Appuyez, s'il vous plait, de tout votre talent, une adresse +que je fais par le meme courrier, dans laquelle je demande la reunion +de mon heritage aux domaines nationaux du canton, pour que l'on +conserve a mon pays un privilege sans lequel il faut qu'il meure de +faim. Je ne vous connais pas, mais vous etes un grand homme. Vous +n'etes pas seulement le depute d'une province, vous etes celui de +l'humanite et de la republique. Faites que ma demande ne soit pas +meprisee. + +"_Signe_: SAINT-JUST, + +"Electeur au departement de l'Aisne." + +Robespierre demeura longtemps absorbe; l'emotion s'empara de tout son +etre, il lui sembla que son ame se separait de la matiere et se +trouvait en contact avec une ame soeur: ces deux hommes s'etaient +compris a distance. + +Au moment ou venait de se former, entre Robespierre et ce jeune +inconnu, un lien que le fer seul de leurs ennemis devait trancher plus +tard, Marat rompait avec un des hommes qui devaient l'entrainer dans +une lutte a mort. "Monsieur Brissot, ecrivait-il, m'avait toujours paru +vrai ami de la liberte: l'air infect de l'Hotel de Ville, et plus +encore le souffle impur du general (Lafayette), influerent bientot sur +ses principes; son plan d'aristocratie municipale, qui a servi de +canevas a celui de Desmeuniers, ne me laissa plus voir en lui qu'un +petit ambitieux, un souple _intrigant_, et la voix du patriotisme +etouffa dans mon coeur la voix de l'amitie." Intrigue et intrigants, +c'est le fer rouge dont la Montagne marquera, plus tard, tout le parti +de la Gironde. + +Il existait dans l'armee un principe de dissolution: Mirabeau proposa +de la licencier pour la reorganiser sur de nouvelles bases. On n'osa +prendre cette mesure. Dans l'ancien systeme, l'armee etait une simple +machine de guerre; elle n'agissait pas, elle fonctionnait. Composee, +comme le clerge, d'une noblesse et d'un peuple, elle consacrait, sous +l'uniforme, la plus entiere separation des castes: d'un cote, les +officiers; de l'autre, les sous-officiers et les soldats. Quand +les bases de l'ancienne societe s'ebranlerent, toutes les +institutions avaient ete obligees de s'ouvrir a l'element +democratique: il n'en fut pas de meme de l'armee. Abattue partout +ailleurs, l'aristocrati levait encore la tete sous les drapeaux. +Appuyee sur l'obeissance passive qu'imposent les lois militaires, elle +bravait, en quelque sorte, le torrent des idees nouvelles. Les opinions +etaient determinees par la place que chacun occupait dans cette +formidable hierarchie: les officiers, tous d'origine noble, se +montraient generalement opposes a la Revolution; les sous-officiers et +les soldats se declaraient, au contraire, tres-favorables au mouvement: +de la deux partis dans l'armee comme dans la nation. Les soldats, +quoique gardes a vue par leurs chefs, lisaient et commentaient entre +eux les ecrits publics; l'esprit de liberte penetrait a travers +l'uniforme. + +Telle etait la situation, lorsqu'une etincelle mit le feu aux poudres. +A Nancy eclata un soulevement general qui faillit degenerer en une +guerre civile. Trois regiments s'insurgerent; Bouille marcha sur eux, a +la tete de la garnison et des gardes nationales de Metz; il les soumit. +Le sang avait coule: cette victoire fit horreur a ceux memes que la loi +de la subordination mettait dans la necessite de vaincre. Quand cette +nouvelle arriva sur Paris, elle causa une exasperation terrible. +Quarante mille hommes entourent la salle du Manege, et poussent des +cris d'imprecations contre Bouille, jusque dans les Tuileries; ils +veulent arreter le ministre de la guerre. L'Assemblee nationale n'en +decerne pas moins des remerciements a M. de Bouille et a l'armee +victorieuse, et des honneurs funebres aux citoyens morts pour le +maintien de la discipline. + +Un conseil de guerre, compose d'officiers appartenant aux divisions de +Vigier et de Castella, avait condamne vingt-trois soldats de +Chateau-Vieux a la peine de mort, quarante et un aux galeres; soixante +et onze furent renvoyes a la justice de leur regiment. Robespierre fit +un appel a la clemence de l'Assemblee. Remontant des effets aux causes, +il accusa les mauvais traitements dont l'armee etait victime de la part +de ses chefs. "Il ne faut pas seulement, ajouta-t-il, fixer votre +attention sur la garnison de Nancy; il faut, d'un seul coup d'oeil, +envisager la totalite de l'armee. On ne saurait se le dissimuler, les +ennemis de l'Etat ont voulu la dissoudre: c'est la leur but. On a +cherche a degouter les bons; on a distribue des cartouches jaunes; +[Note: C'etait une punition et une marque d'infamie.] on a voulu aigrir +les troupes pour les forcer a l'insurrection, faire rendre un decret, +et en abuser en leur persuadant qu'il est l'ouvrage de leurs ennemis. +Il n'est pas necessaire de plus longs developpements pour vous prouver +que les ministres et les chefs de l'armee ne meritent pas votre +confiance." + +Signalons un trait de devouement et d'humanite: la femme Humberg, +concierge de la porte de Stanislas, a Nancy, voulant eteindre le feu de +la guerre civile, prit un seau d'eau et le renversa sur la lumiere d'un +canon, malgre l'opposition des canonniers. + +La nouvelle des massacres de Metz et de Nancy eut un retentissement +sinistre dans les feuilles publiques. Marat ne se connait plus; il +s'emporte, il delire. + +"Juste ciel! s'ecrie-t-il. Tous mes sens se revoltent, et l'indignation +serre mon coeur. Laches citoyens! verrez-vous donc, en silence, +accabler vos freres? Resterez-vous donc immobiles, quand des legions +d'assassins vont les egorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy +sont innocents; ils sont opprimes, ils resistent a la tyrannie; ils en +ont le droit, leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que +doivent tomber vos coups: l'Assemblee nationale elle-meme, par le vice +de sa composition, par la depravation de la plus grande partie de ses +membres, par les decrets injustes, vexatoires et tyranniques qu'on lui +arrache journellement, ne merite plus votre confiance." + +Ces acces de colere qui faisaient affluer tout son sang vers le coeur, +a la vue de l'injustice, avaient, plus d'une fois, valu a Marat une +reputation de folie; il ne s'en laissa pas ebranler. Toute la vengeance +qu'il exerca fut de renvoyer la meme accusation a ses ennemis. + +"Rien n'egale, poursuit-il, l'horreur que j'ai pour les noirs projets +des ennemis de la Revolution, si ce n'est le mepris que m'inspire leur +demence! Qu'un prince ou des ministres accables de regrets d'avoir, par +leurs concussions et leur tyrannie, amene les choses au point ou elles +en sont, et furieux de ne pouvoir les retablir, perdent la tete, et se +conduisent en insenses, il n'y a rien la d'etrange. Mais qu'un senat +nombreux imite leurs folies, c'est ce qu'on refuserait de croire, si +l'on ignorait que ses membres sont presque tous agites des memes +passions. Comment, toutefois, ne s'est-il pas trouve, parmi eux, un +seul homme qui les ait rappeles a la raison, a la prudence? Quel +aveuglement impardonnable de vouloir suivre aujourd'hui, avec les +troupes reglees, les maximes de l'ancien regime! Sont-ce des hommes, +dont les ecrits patriotiques ont ouvert les yeux, dont le sentiment de +la liberte a eleve l'ame, et qui craignent moins la mort que le +deshonneur, que l'on peut encore traiter en serfs? Est-ce en cherchant +a couvrir les anciennes vexations par de nouvelles, en employant la +violence a l'appui de l'injustice, en ajoutant outrage a outrage, que +l'on peut esperer de les rendre dociles a la voix de leurs oppresseurs? +Est-ce par des traitements iniques et honteux qu'on peut se flatter de +les plier au devoir? Non, jamais!" + +Quelques jours apres, le journalisme fit une perte cruelle. Loustalot, +le redacteur des _Revolutions de Paris_, venait de mourir a l'age de +vingt-huit ans. C'etait un grand coeur et un ecrivain de talent, devore +par le feu sacre du patriotisme. Sa feuille se tirait a un nombre +considerable d'exemplaires, et, toute palpitante de l'emotion de la +semaine, elle exercait une enorme influence dans les faubourgs. Il +tomba au champ d'honneur, ferme, vaillant, la plume a la main: certes, +cette plume valait bien une epee. Il se rencontre des hommes chez +lesquels se resume l'instinct et le bon sens des masses; Loustalot +etait de ceux-la. Au moment ou le journalisme, ce nouveau pouvoir, +succedait a la royaute, l'auteur des _Revolutions de Paris_ fit mieux +encore que de gouverner le peuple: il l'eclaira. La presse devint, +alors, un veritable sacerdoce. + +[Illustration: Une seance du club des Jacobins.] + +Le 4 septembre 1790, Necker se retira du ministere. Sa retraite eut +tous les caracteres d'une fuite; la popularite l'avait seduit; elle le +trompa. On lisait sur la porte de son hotel: _Au ministre adore_; +l'inscription est enlevee; une defaveur generale succede a l'ancienne +idolatrie. Ces retours de l'opinion ne doivent pas nous etonner; dans +les temps de revolution, les idees sont tout, les hommes rien. + +Necker n'avait jamais ete que le masque de la volonte nationale, a un +moment donne; il s'evanouit avec la circonstance. Seuls les Montagnards +se fortifiaient et grandissaient a chaque pas; c'est qu'ils avaient +derriere eux le peuple. + +La lutte des croyances continuait, quoique la Revolution ne cessat +d'appeler a elle les membres desinteresses du clerge.--La resistance +des ecclesiastiques etait en raison inverse du rang qu'ils occupaient +dans la hierarchie; les eveques se montrerent plus opposes a la reforme +que les cures, les cures que les simples vicaires. Il y eut ca et la, +dans le bas clerge, des exemples remarquables d'adhesion au nouvel +ordre de choses; un pretre de Saint-Sulpice, M. Jacques Roux, fit +entendre du haut de la chaire les paroles suivantes: "Interdit des +fonctions sacrees du ministere, par les vicaires generaux de Saintes, +pour m'etre declare l'apotre de la Revolution; force de quitter mon +diocese et mes foyers, pour echapper a la fureur des mechants qui +avaient mis ma tete a prix, la joie que je ressens de preter le serment +decrete le 27 novembre dernier, par la loi sur la constitution civile +du clerge, cette consolation inappreciable me fait oublier que, depuis +seize ans, je n'ai vecu que de mes infortunes et de mes larmes. Je jure +donc, messieurs, en presence du ciel et de la terre, que je serai +fidele _a la nation, a la loi et au roi_, qui sont indivisibles. +J'ajouterai meme que je suis pret a verser jusqu'a la derniere goutte +de mon sang, pour le soutien d'une revolution qui a change deja, sur la +face du globe, le sort de l'espece humaine, en rendant les hommes egaux +entre eux, comme ils le sont de toute eternite devant Dieu." + +Pour la plebe du clerge, le serment exige par la loi etait un rempart +contre la tyrannie des grands-vicaires et des eveques, ils pleuraient +d'attendrissement et de joie en le prononcant en face de l'autel. Les +citoyens les entouraient de leur affection. Cependant, en beaucoup +d'endroits, les eglises etaient desertees par les ministres du culte: a +Paris, des cures, pour interesser le peuple a leur cause, avaient fait +vendre leurs meubles a la porte de l'eglise; d'autres s'etaient +coalises pour faire manquer les offices. A la paroisse de +Saint-Jean-en-Greve, il ne s'etait pas trouve un seul pretre pour +commencer les vepres. On fait venir un religieux, et les gardes +nationaux, de service a la maison commune, accourent en grand nombre +pour chanter les vepres. Les paroissiens affluent: depuis longtemps on +n'avait prie d'aussi bon coeur. + +On n'a point assez appuye sur un fait singulier: c'est que la +Revolution naissante, bien loin d'eteindre le sentiment religieux chez +les laiques, l'avait au contraire ravive. + +Le meme jour, a Saint-Gervais, a Saint-Roch, a Saint-Sulpice, des +citoyens sans armes entouraient le lutrin, et chantaient a voix +deployee les louanges du Createur. + +D'un autre cote se developpait un mouvement en dehors des anciens +cultes. A la tete d'une des loges maconniques de Paris figuraient +quelques philosophes; la loge se changea en club, sous le nom de +_Cercle social_. Les membres de cette association se distinguaient par +des sentiments de bienveillance reciproque et par la pratique de la +charite universelle. + +Les hommes freres, les hommes rattaches a toutes les creatures, qui +forment elles-memes le lien de la vie, les hommes unis d'esprit et de +sentiment au souverain ordonnateur des etres, a l'Architecte de +l'Univers, tel etait leur ideal, leur reve philosophique. La +consequence de cette doctrine, qui avait le tort de flotter un peu dans +les nuages, etait le changement de toutes les existences, de toutes les +relations sociales. Le devoir de l'homme, comme celui du citoyen, +etait, d'apres eux, de joindre sa volonte a celle de l'Etre Supreme, +pour creer, de concert avec lui, un monde nouveau, un monde conforme au +dessein primitif, un monde ou regneraient la justice et la verite. + +Toute grande reforme politique ou sociale traine a sa suite une nuee de +metaphysiciens, de reveurs, de mystiques. Le peuple, en 90, eut le bon +esprit de ne pas les suivre, de s'attacher fermement, comme a un roc, +aux faits positifs, a la loi, aux principes. Il avait un amour +passionne pour la discussion; mais il la voulait nette, precise. Ses +heros etaient les hommes pratiques, ceux qui cherchaient a incarner le +vrai et l'utile, dans les institutions nouvelles. Ce n'est pas lui qui +aurait lache la proie pour l'ombre. + +De jour en jour, les opinions se degagent: les clubs se multiplient; +celui des Jacobins s'etait demembre. Sieyes, Lafayette, Bailly, +Chapelier, Larochefoucauld, en se retirant, avaient fonde a +l'extremite du Palais-Royal, pres le passage Radziwil, une societe +connue sous le nom de _Club de 89_. Les deputes s'y reunissaient pour +lire les journaux et pour faire d'excellents diners, au sortir des +seances de l'Assemblee. Dans la soiree, on preparait, par une +discussion reguliere et paisible, les travaux legislatifs. L'ancien +club des Jacobins avait gagne, a la retraite des moderes, de +s'accroitre en force et en influence; il devint plus nombreux et plus +tumultueux; les Lameth et Barnave le dirigeaient, mais leur autorite +tendait a decroitre. Mirabeau, quoique hai, etait egalement recherche +des deux clubs, ou sa parole remuait des passions bien differentes. + +Derriere ces notabilites commencait a poindre l'opiniatre genie de +Robespierre. Appuye au dehors sur la presse, il n'attendait qu'une +occasion pour s'imposer lui-meme a la faveur populaire. Cette occasion +se presenta: l'Assemblee nationale venait de rendre un decret, portant +que les citoyens actifs seraient seuls inscrits sur le role des gardes +nationales. L'indignation ouvrit la veine oratoire de Robespierre; il +fit, au club, un discours trouve admirable par Camille. Les +applaudissements eclaterent. Mirabeau, president des Jacobins, rappela +l'orateur a l'ordre. Cette interruption excita un soulevement orageux. +Vainement l'athlete aux poumons d'airain usait les forces de sa voix +contre le tumulte; le bruit meme de la sonnette etait etouffe. + +"Mirabeau, raconte Desmoulins, voyant qu'il ne pouvait parler aux +oreilles, et pour les frapper par un mouvement nouveau, au lieu de +mettre son chapeau, comme le president de l'Assemblee nationale, monta +sur son fauteuil. "Que tous mes confreres m'entourent!" s'ecria-t-il, +comme s'il eut ete question de proteger le decret en personne. Aussitot +une trentaine des honorables membres s'avancent et entourent Mirabeau. +Mais, de son cote, Robespierre, toujours si pur, si incorruptible, et a +cette seance si eloquent, avait autour de lui tous les vrais Jacobins, +toutes les ames republicaines, toute l'elite du patriotisme. Le silence +que n'avait pu obtenir la sonnette et le geste theatral de Mirabeau, le +bras en echarpe de Charles Lameth [Note: Lameth s'etait battu en duel +avec un membre du cote droit, M. de Castries. Barnave s'etait +auparavant rencontre avec Cazeles. Le peuple, irrite des provocations +qu'on adressait depuis quelque temps a ses deputes, s'etait mis en +mouvement pour exercer une vengeance. Ayant couru en force a l'hotel de +Castries, il brisa les meubles, mit le linge en pieces et jeta tout par +les fenetres. Ces luttes personnelles alarmerent la conscience des +revolutionnaires; ils engagerent fortement les bons citoyens a reserver +toutes leurs forces pour la grande lutte nationale. Camille Desmoulins +donna lui-meme l'exemple en refusant un duel; les ecrivains de son +parti le feliciterent d'avoir le coeur de paraitre lache. Ainsi le +sentiment puritain de la democratie condamnait ce prejuge barbare de +l'assassinat par les armes et devant temoins.] parvint a le ramener. Il +monte a la tribune ou, tout en louant Robespierre de son amour pour le +peuple, et en l'appelant son ami tres cher, il le colaphisa un peu +rudement et pretendit, comme M. le president, qu'on n'avait pas le +droit de faire le proces a un decret, sanctionne ou non. Mais M. de +Noailles concilia les deux partis, en soutenant que le decret ne +comportait point le sens qu'on lui pretait, qu'il s'etait trouve au +Comite de constitution lorsqu'on avait discute cet article, et qu'il +pouvait attester que ni lui ni le comite ne l'avaient entendu dans le +sens de M. Charles Lameth et de Mirabeau. La difficulte etant levee, la +parole fut rendue a Robespierre, qui acheva son discours au milieu des +applaudissements, comme il l'avait commence. + +Ainsi croissait, au milieu des interruptions et des murmures, cette +puissance formidable que Robespierre devait bientot exercer aux +Jacobins. + +La regeneration politique entraina la regeneration des moeurs. Avant la +Revolution, la femme etait avilie, le lien conjugal fort relache. La +reforme des idees fit de l'amour un sentiment qui s'epure en se +reglant, et rendit au mariage la dignite qui lui est propre. + +Le mercredi 29 decembre 1790, une ceremonie touchante etait celebree +dans l'eglise Saint-Sulpice: Camille Desmoulins s'unissait a Lucile +Duplessis. Il faut reprendre les choses de plus haut. Un etudiant en +droit, maitre es arts, rencontre un soir, dans le jardin du Luxembourg, +deux femmes, dont l'une, la mere, avait les traits nobles et empreints +d'une majeste tragique; l'autre etait une jeune fille de douze ans, +fort gracieuse et fort bien elevee. Ce jeune homme etait tres +modestement vetu, point beau; la parole hesitait sur ses levres comme +embarrassee d'un leger begaiement, ses politesses semblaient un peu +gauches: tel qu'il etait, il plut d'abord a la mere, puis a la jeune +fille. Camille se trouvait redevable de son education au chapitre de +Laon; sa famille etait sans fortune, et les chanoines l'avaient fait +entrer, comme boursier, au college Louis-le-Grand, ou il avait acheve +ses etudes pour entrer a l'Ecole de droit. + +Tous les soirs, Camille allait courtiser ses chers feuillages; ce coin +de nature, encadre dans le faubourg Saint-Germain, etait le pays de son +coeur; les deux femmes y revinrent aussi... par hasard. La conversation +etant tombee sur quelques idees qui commencaient des lors a fermenter, +Camille begaya des paroles eloquentes; on lui trouva l'esprit orne; +l'acces de la maison lui fut donne. Le coeur a ses troubles comme la +vue: Camille avait d'abord cru aimer la mere; mais, de jour en jour, +ses sentiments se detournaient d'elle pour se porter sur la fille, sur +la petite Lucile, dont les perfections croissantes jetaient deja, parmi +ses jeux, un parfum de tendresse et de sensibilite delicate. C'etait +une ame charmante; toute troublee, elle ignorait la cause et l'objet de +ces soupirs seditieux, qui soulevaient, par instants, sa poitrine emue. +Elle accusait alors la chaleur du ciel des subites rougeurs qui lui +montaient au visage. Le secret de Lucile ne fut pas trop bien garde; +rien de bavard comme des yeux de seize ans; sa mere lut dans ces +yeux-la. Il y avait des obstacles de fortune. Le jeune bachelier en +droit avait ete recu avocat au parlement de Paris, mais, jusqu'ici, +quel espoir fonder sur son avenir? D'un autre cote, Lucile avait +quelque fortune. Cependant la Revolution avait fait son chemin dans le +monde, et Camille s'etait pousse avec elle; il etait alors une des voix +les plus ecoutees du pays. Aime de la France, pour le tour incisif de +son esprit original et petulant, les qualites de son esprit et de son +coeur en firent l'idole de la femme qu'il recherchait. + +"Aujourd'hui decembre, ecrivait-il a son pere, je me vois enfin au +comble de mes voeux. Le bonheur, pour moi, s'est fait longtemps +attendre; mais enfin il est arrive, et je suis heureux autant qu'on +peut l'etre sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant +parle, et que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent, +et elle ne me refuse pas. Tout a l'heure, sa mere vient de m'annoncer +cette nouvelle en pleurant de joie... Quant a Lucile, vous allez la +connaitre par ce seul trait. Quand sa mere me l'a donnee, il n'y a +qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux +de Lucile; surpris de l'entendre rire, je leve les yeux; les siens +n'etaient pas en meilleur etat que les miens; elle etait tout en +larmes, elle pleurait meme abondamment, et cependant elle riait encore. +Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n'aurais pas +imagine que la nature et la sensibilite pussent reunir a ce point ces +deux contrastes!" O pressentiment! rire a travers les larmes, n'est-ce +pas toute la vie?--Ce fut celle de Lucile. + +Rien ne manquait a leur bonheur que la ceremonie du mariage. L'abbe +Denis Berardier, grand-maitre du college de Louis-le-Grand, fit la +celebration a Saint-Sulpice. Les temoins furent Petion, Robespierre, +Sillery, Brissot et Mercier. Berardier, qui etait membre de l'Assemblee +constituante, prononca un discours dans lequel il recommandait a +Camille de respecter la religion dans ses ecrits. "Si l'on peut, lui +dit-il, etre assez presomptueux pour se flatter de pouvoir se passer +d'elle, dans toutes les infortunes inseparables de cette vie, ce serait +un meurtre que d'enlever ce secours a tant de malheureux, qui n'ont +d'autre ressource, dans leurs peines, que la consolation qu'elle leur +procure, et d'autre espoir que les recompenses qu'elle promet. Si ce +n'est pas pour vous, ce sera au moins pour les autres que vous +respecterez la religion dans vos ecrits; j'en serais volontiers le +garant; j'en contracte meme ici, pour vous, l'engagement au pied des +autels, et devant Dieu qui y reside. Monsieur, vous ne me rendrez pas +parjure... Votre patriotisme n'en sera pas moins actif; il n'en sera +que plus epure, plus ferme, plus vrai; car si la loi peut forcer a +paraitre citoyen, la religion oblige a l'etre." + +La voix du bon abbe s'etait attendrie, en s'adressant a son ancien +eleve; les larmes coulerent. Lucile, cependant, attirait tous les +regards; il n'y avait qu'une voix dans l'eglise: "Qu'elle est +belle!"--"Je vous assure, ecrivait Camille quelques jours plus tard, +que cette beaute est son moindre merite. Il y a peu de femmes qui, +apres avoir ete idolatrees, soutiennent l'epreuve du mariage; mais plus +je connais Lucile, et plus il faut me prosterner devant elle." Le +charme et la mollesse enfantine des sentiments n'excluaient pas chez +elle l'energie. Lucile appartenait bien a la race des femmes de la +Revolution, douce et terrible, la grace du cygne avec des reveils de +lionne. + +Souleverons-nous ici les voiles du sanctuaire domestique? Oh! le +charmant nid risque au milieu de l'orage! On jouait avec la politique, +comme les enfants des pecheurs d'Etretat avec la mer. Camille avait +d'ailleurs abrite sa vie des tempetes du forum. Lucile, quand son mari +avait termine son numero de journal, voulait qu'on le lui lut; aux +endroits plaisants, c'etaient des eclats de rire et des folies qui +animaient encore la verve satirique de Camille. Quelquefois elle le +mettait en colere: les femmes n'aiment point sans cela. Au beau milieu +du travail, qui prenait a Camille les plus longues heures du jour, +Lucile, ennuyee du silence, lui jouait quelquefois un charivari, en +faisant aller sur le piano les pattes de sa chatte, laquelle finissait, +tout en jurant, par l'egratigner en _ut, re, mi, fa_. + +Comme ces gracieux enfantillages se detachent en lumiere, sur le fond +serieux d'une Revolution! Quelle douce et charmante insouciance! Helas! +la fureur des evenements allait emporter bien loin ces jours de +bonheur. Quand il raconte de tels enfantillages, Camille ressemble a un +poete qui, menace lui-meme par les dangers de l'eruption, s'amuserait a +jeter des fleurs dans la bouche du Vesuve. + +Il avait de la poesie dans l'ame, mais il avait surtout la verve de la +critique, l'esprit satirique de Voltaire. Il ne tarda point a +plaisanter sur le serment qu'avait exige de lui l'abbe Berardier, de +_ne point toucher au spirituel_. "C'etait, dit-il, gener un peu la +liberte des opinions religieuses, et porter atteinte a la declaration +des droits; mais qu'y faire? Je n'etais point venu la pour dire non. +C'est ainsi que je me trouvai pris et oblige, par serment, a ne me +meler, dans mes numeros, que de la partie politique et democratique, et +a en retrancher l'article theologie. Sans avoir approfondi la question, +je me doute bien que ce serment, accessoire au principal, n'est pas +d'obligation etroite comme l'autre." Voila l'homme; chez lui, le +premier mouvement venait du coeur et le second de l'esprit. + +Ce tour d'esprit railleur l'a fait accuser de scepticisme; il est vrai +que Camille lanca plus d'une fois ses fleches contre les ordonnances de +l'Eglise, et contre les abus du clerge: mais les vrais sceptiques sont +ceux qui acceptent tout sans s'attacher a rien, couvrant ainsi du +manteau des formes, et du respect exterieur, le neant de leurs +convictions. + +"Mirabeau est mort!" Telle fut la grande nouvelle qui, le 2 avril 1791, +courut d'un bout a l'autre de Paris. Ses relations avec la cour, ses +intrigues, ses manoeuvres honteuses, ne sont plus, aujourd'hui, un +secret pour personne. L'armoire de fer a parle; des confidences, des +ecrits authentiques, ont trahi le mystere de sa conduite, dans les +derniers temps de sa vie. Il avait propose a la cour un plan de +conspiration d'ou devait sortir la guerre civile, et a l'aide de la +guerre civile il esperait que le roi recouvrerait son autorite. Les +contemporains n'avaient guere sur son compte que des soupcons. Marat +l'avait bien denonce comme traitre; mais qui Marat n'avait-il point +accuse? On oublia, un instant, ses faiblesses, ses vices, pour ne se +souvenir que du grand orateur. Quel malheur que son caractere ne fut +point a la hauteur de son genie! + +La mort refit Mirabeau. Le linceul couvrit les taches trop reelles de +son existence depravee. Le directoire du departement proposa de lui +donner pour tombe la nouvelle eglise de Sainte-Genevieve; l'Assemblee +nationale delibera sur-le-champ; Robespierre alors, qui avait plusieurs +fois essuye les dementis et les coleres oratoires de Mirabeau, +Robespierre se leva: "Ce n'est pas, dit-il, au moment ou l'on entend, +de toutes parts, les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre +qui, dans les epoques les plus critiques, a deploye tant de courage +contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer a ce qu'il lui fut +decerne des marques d'honneur. J'appuie cette proposition de tout mon +pouvoir ou plutot de toute ma sensibilite." De ces deux hommes, +Mirabeau et Robespierre, l'un etait le premier, l'autre le dernier mot +de la Revolution. + +L'edifice de Sainte-Genevieve, transforme en Pantheon, devait reunir +les depouilles de tous les grands hommes. Pensee sublime, qui fut +repudiee plus tard comme tant d'autres, quand la France s'affaissa sur +elle-meme:--"Convoquer les ombres, faire un concile de morts, leur +demander, en mettant sous leurs yeux la Constitution de 89; Etes-vous +contents de notre oeuvre?"--Place a Voltaire, a J.-J. Rousseau, aux +grands hommes du XVIIIe siecle, dans ce temple eleve a la philosophie, +mere de la Revolution! Mirabeau ouvrit la marche et leur montra le +chemin. + +Le peuple, qui aime les grands hommes malgre leurs faiblesses, suivit +les funerailles de l'orateur en pleurant. On se figure difficilement +que ces hommes-la doivent perir; tant l'idee de l'ame et du genie +s'allie intimement a celle de l'immortalite! + +La rumeur publique fit circuler mille contes invraisemblables. On parla +vaguement de poison; il n'y en avait d'autre que celui de la debauche a +laquelle se livrait cette orageuse nature. Le travail et la tribune +firent le reste. Mirabeau commencait a avoir peur de la Revolution; sa +tonnante voix criait aux flots de reculer; les flots se brisent, mais +ne reculent pas. Emporte dans cette lutte avec un element sourd et +inexorable, il se raidit contre les debris du drame; il se fit de la +royaute une ancre a laquelle, d'une main desesperee, il cherchait a +rattacher sa fortune et celle de la France. Vains efforts! + +Comme ses besoins etaient enormes et que la cour etait riche, il vendit +sa parole.--L'eloquence de Mirabeau? Une grande prostituee!--Longtemps +son audace le couvrit; sa defection, entouree d'abord des obscurites de +l'incertitude, ne se devoila que quand il n'etait plus la pour se +defendre. Le voici donc couche dans les tenebres du sepulcre, cet +homme, digne des gemonies par sa conduite, digne du Pantheon par ses +vastes talents! La poesie, qui s'amuse aux contrastes, a voulu +rehausser chez lui l'eclat des lumieres par l'opposition des ombres: +pas de ces jeux-la, s'il vous plait! ayons le courage de dire que la +probite est le seul piedestal du vrai genie. + +Le jour de sa mort, tous les spectacles furent fermes. L'accablement, +la consternation, la stupeur etaient sur presque tous les visages. La +voix des journaux exprima des sentiments divers, mais, en general, les +regrets et l'admiration pour les talents de l'orateur firent oublier +l'immoralite de l'homme. Marat seul tint ferme dans ses diatribes: +"Peuple, s'ecriait-il, rends graces au ciel! ton plus redoutable +ennemi, Riquetti, n'est plus." + +La nouvelle destination donnee a l'eglise Sainte-Genevieve fut encore, +pour Marat, l'objet de vives critiques; il ne vit dans cet edifice, +consacre a honorer les lumieres sans les vertus, qu'un monument de pure +ostentation nationale. Ce qu'il y a de plus remarquable, et j'oserais +dire de prophetique, c'est la declaration suivante: "Si jamais la +liberte s'etablissait en France, et si jamais quelque legislature, se +souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie, etait tentee de me +decerner une place dans Sainte-Genevieve, je proteste ici hautement +contre ce sanglant affront." (Marat entendait dire par la qu'il y +serait en trop mauvaise compagnie.) "Oui, j'aimerais mieux cent fois ne +jamais mourir que d'avoir a redouter un si cruel outrage." Ce dernier +trait est assez beau: "J'aimerais mieux cent fois ne jamais +mourir!"--Marat, quoi qu'il en ait dit, alla plus tard au Pantheon; il +est vrai que ce fut pour en chasser Mirabeau. + +Les plus acharnes contre Mirabeau etaient alors les royalistes, soit +qu'ils ignorassent ses engagements avec la cour, soit qu'ils ne +voulussent point lui pardonner d'avoir, des le principe, mis son +eloquence au service de la tempete revolutionnaire. Au milieu du deuil +general, quand sa cendre etait encore tiede, ils l'attaquerent avec +fureur dans leurs journaux. Apres l'avoir traite d'_escroc_, de +_coureur de filles_, de _gredin_, l'un de ces pamphletaires mele a ses +injures des anecdotes assez piquantes: + +"Loge en chambre garnie, rue et hotel Coq-Heron, en proie a la plus +affreuse misere, Mirabeau est reduit a la triste ressource de voler son +garcon perruquier; pendant que celui-ci lui arrangeait son toupet, il +prend sa montre et la lui emprunte sous le pretexte d'en acheter une +pareille le meme jour; et, quand le coiffeur a voulu la reclamer, +Riquetti nie l'avoir vue, s'emporte, et roue de coups le pauvre garcon. +Voici comment il se defaisait de ses domestiques, apres qu'il leur +avait mange le fruit de leurs epargnes et de vingt annees de servitude. +La veille de son depart pour Bruxelles, il affecte une transe cruelle +sur un oubli de papiers qu'il a laisses a Bignon. Il caresse son +domestique, a qui il devait deja quatorze cents livres, le conjure, le +presse tendrement de vouloir bien monter sur un cheval qu'il fait louer +par lui-meme, et, des que le domestique est parti, Riquetti devalise la +malle de ce credule serviteur, et derampe.--Une autre fois, il +s'appropria une bague de cent louis, de la meme facon qu'il avait +escamote la montre...--Sa valeur est parfaitement connue dans le +regiment de Royal-Comtois, et c'est cette valeur qui lui inspira le +dessein de deguerpir, tandis que l'armee etait aux prises avec les +Corses." + +[Illustration: Brissot] + +Ce manifeste de la haine se termine par un curieux mouvement oratoire: + +"Ombres immortelles des Ravaillac, des Cartouche, des Mandrin, des +Desrues; reprenez vos depouilles humaines, et accourez sieger aux +Etats-generaux; accourez, vous tous dont le front est couvert d'un +triple airain, vous que souillerent tous les forfaits, venez vous +asseoir au milieu de cette assemblee d'elite ou doit presider le comte +de Mirabeau. Ah! sans doute, vous avez tous autant de droits que lui; +vous n'avez pas plus demerite que lui d'etre a votre poste de citoyens; +vous ne futes que des scelerats, Riquetti fut quelque chose de pis." + +Vendez-vous donc au parti des _honnetes gens_, pour en etre traite de +la sorte apres votre mort! + +On assure que Mirabeau aurait dit: "J'emporte avec moi la monarchie." +Notre ferme conviction est que, vivant, il ne l'eut point sauvee. Il ne +faut ni amoindrir ni exagerer la part d'influence de certains hommes, +dans le grand drame de la Revolution Francaise. Ceux qui parlent de +mener les evenements s'abusent ou veulent en imposer; les evenements +ont leurs phases, leur epoque de maturite. Ils sont regles d'avance par +la logique et par la force des choses. Toutes les resistances sont +impuissantes contre les lois de la nature, la marche des idees, et les +impulsions de la volonte nationale. + + + + +XII + +Les federations.--La bulle du pape.--Le clerge refractaire.--Marat et +Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Revolution.--Les +chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au chateau des +Tuileries.--Theroigne de Mericourt. + + +Au moment ou Mirabeau disparut de la scene, tout etait a reorganiser, +le clerge, la magistrature, l'armee. Pour entreprendre cette oeuvre +gigantesque, il fallait des forces immenses; ces forces, on les +trouvera dans le patriotisme de l'Assemblee nationale et dans l'union +de tous les citoyens francais. + +En quelques mois, la France tout entiere se couvrit d'un reseau de +fraternite. Les villes se relierent aux villes pour assurer la +circulation des grains, defendre leurs droits, reprimer les exces. Ce +fut la ligue du bien public. L'union fait la force: desormais, cette +nation trop longtemps morcelee, divisee, n'avait plus qu'une ame et +qu'un coeur. + +Le grand ecueil auquel venait sans cesse se heurter la Revolution etait +le clerge. Les historiens qui ont neglige ce point de vue ont trop +souvent cherche les obstacles la ou ces obstacles n'etaient point. + +Les 10 mars et 13 avril 1791, le pape Pie VI lanca une bulle, dans +laquelle il declarait nulles et illicites les nouvelles elections de +cures et d'eveques faites par des laiques. Ces luttes de croyances +reporterent l'esprit francais aux farces du moyen age et aux moeurs de +la Reforme. Luther, condamne par Rome, avait brule la bulle du pape sur +un bucher. La Revolution accueillit le bref de Sa Saintete avec le meme +sans-facon; elle y mit seulement moins de colere et plus d'ironie. En +89, les roles etaient changes; le pape n'etait plus qu'un faible +vieillard, tandis qu'une jeunesse vaillante penetrait a la fois dans +l'Eglise et dans la societe. On fit un mannequin qui representait Pie +VI, et qui fut transporte au Palais-Royal; la un membre de quelque +societe patriotique lit, a haute voix, un requisitoire dans lequel, +apres avoir notifie les intentions criminelles de Joseph-Ange Braschi, +Pie VI, il conclut a ce que son effigie soit brulee, apres qu'on lui +aura arrache la croix et l'anneau, et a ce que ses cendres soient +jetees au vent. A peine dit, l'effigie du pape, son bref dans une main, +un poignard dans l'autre, un ecriteau sur la poitrine avec ce mot: +_Fanatisme_, est livree aux flammes.--Cette scene burlesque se passait +au milieu des acclamations de nombreux spectateurs. + +La bulle du pape donna encore lieu a une caricature qui obtint du +succes; le saint-pere, en grand costume, etait represente assis sur sa +chaire pontificale, a l'un des balcons de son palais. Devant lui +s'elevait un large benitier rempli d'eau de savon que l'abbe Royou, un +des chefs de la resistance ecclesiastique, faisait mousser avec un +goupillon. Le pape, un chalumeau a la bouche, soufflait vers la France +des bulles auxquelles il donnait sa benediction. Pres de la etaient +Mesdames, tantes du roi [Note: Les tantes du roi s'etaient enfuies a +Rome, malgre les justes plaintes du peuple de Paris qui avait cherche a +les retenir.], et plusieurs cardinaux. Ceux-ci, avec leurs chapeaux +rouges, et Mesdames, avec leur eventail, agitaient l'air et dirigeaient +les saintes bulles. Dans le lointain se montrait la France, assise sur +un nuage, entouree de son nouveau clerge. Appuyee sur le livre de sa +Constitution, elle recevait les bulles, et d'une chiquenaude elle les +faisait disparaitre. + +Ne devait-on point s'attendre a cette resistance de la cour de Rome? La +constitution civile du clerge rompait les vieux liens de l'unite +hierarchique, decretait l'independance du clerge vis-a-vis du +saint-siege, sinon en matiere de dogme, du moins, en matiere de +discipline, creait, en un mot, une veritable Eglise gallicane dont le +chef ne serait plus le roi, mais qui fonctionnerait sous la main du +peuple. + +Ce n'est point ici le lieu ni le moment pour ecrire une histoire de la +papaute; il est neanmoins permis de se demander si elle n'a point +contribue, elle-meme, au declin des croyances. En protegeant le +mouvement de la Renaissance, Leon X favorisa, sans le savoir, +l'avenement de l'esprit nouveau. L'antiquite reparut et devant son +soleil se disperserent les nuages du mysticisme. La recherche du beau +etait un premier pas vers la recherche du vrai. Dans la marche du genre +humain, les progres s'enchainent avec une logique admirable. Aussi la +renaissance des lettres et des arts ne fut-elle etrangere ni a la +philosophie ni a la Revolution Francaise. + +Quoi qu'il ca soit, le bref du pape ne fit qu'envenimer les divisions +entre le clerge refractaire et le clerge assermente. Les laiques +prirent naturellement parti pour l'un ou pour l'autre. Des courtisans +athees, de grandes dames sans moeurs, d'anciens esprits forts qui se +vantaient naguere d'avoir, dans un coin de leur bibliotheque, _la +Pucelle_ et l'_Encyclopedie_, tinrent a honneur de frequenter +immoderement les eglises clandestines, entrainant apres eux de bonnes +femmes et des hommes simples fermement attaches a la tradition. Les +interets de l'aristocratie, les passions les plus etrangeres au +sentiment religieux, se couvrirent du masque de l'orthodoxie. + +D'un autre cote, a Paris, dans les grandes villes et meme dans quelques +campagnes, la majorite des habitants se declara en faveur des pretres +qui avaient prete serment a la nation; les insermentes, autour +desquels se rangeaient, par esprit d'opposition et de contraste, les +ennemis de la chose publique, furent, au contraire, l'objet de +sarcasmes, d'insultes, et bientot de voies de fait. Le peuple voyait +avec tristesse la solitude des eglises reputees schismatiques, tandis +que la foule doree s'empressait autour des autels que la loi ne +reconnaissait plus comme legitimes. A Paris, il y eut des desordres +regrettables: on forca l'entree de cloitres et de communautes +religieuses; la virginite de quelques saintes filles fut livree aux +verges, et a d'autres outrages plus abominables encore. Tres peu de +personnes prirent part a ces exces, qui d'ailleurs ont deshonore, dans +tous les temps, les guerres de religion. + +Il importe de bien etablir que Marat et les autres revolutionnaires +extremes, qui servaient alors presque tous dans la presse militante, +demeurerent etrangers a toute provocation d'actes semblables. Le sage +Robespierre alla plus loin: a propos de troubles tres-graves qui +venaient d'eclater a Douai, et dans lesquels des pretres insermentes +avaient, disait-on, joue un role, il fit entendre ces dignes paroles: +"Il est houteux de vouloir porter contre les ecclesiastiques une loi +qu'on n'a pas encore ose porter contre tous les citoyens; des +considerations particulieres ne doivent jamais prevaloir sur les +principes de la justice et de la liberte. Un ecclesiastique est un +citoyen, et aucun citoyen ne peut etre soumis a des peines pour ses +discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirigee contre les +discours des ministres de l'Eglise... J'entends des murmures, et je ne +fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont les plus zeles partisans +de la liberte; ils appuieraient eux-memes mes observations, s'il +n'etait pas question des affaires religieuses." Ces sentiments, je +n'hesite pas a le dire, etaient ceux de la majorite des vrais +revolutionnaires: s'il leur arriva jamais de frapper sur la religion, +c'est que derriere cette figure auguste se cachaient alors +l'hypocrisie et l'atheisme aristocratique. + +Une autre consideration qu'il ne faut point perdre de vue, sous peine +de ne rien comprendre a la suite des evenements, c'est qu'a cette +epoque (avril et mai 1791) la plupart des democrates etaient encore +royalistes. Marat, malgre ses boutades contre Louis XVI, engageait +fort a le conserver sur le trone. "J'ignore, disait-il, si les +contre-revolutionnaires nous forceront a changer la forme du +gouvernement; mais je sais bien que la monarchie tres limitee est celle +qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu la depravation et la +bassesse des suppots de l'ancien regime, tous si portes a abuser des +pouvoirs qui leur sont confies. Avec de tels hommes, une republique +federee degenererait bientot en oligarchie. On m'a souvent represente +comme un mortel ennemi de la royaute, et je pretends que le roi n'a pas +de meilleur ami que moi. Ses mortels ennemis sont ses parents, ses +ministres, les pretres factieux et autres suppots du despotisme; car +ils l'exposent continuellement a perdre la confiance du peuple, et ils +le poussent par leurs conseils a jouer la couronne, que j'affermis sur +sa tete en devoilant leurs complots, et en le pressant de les livrer au +glaive des lois. Quant a la personne de Louis XVI, je crois bien qu'il +n'a que les defauts de son education, et que la nature en a fait une +excellente pate d'homme, qu'on aurait cite comme un digne citoyen, s'il +n'avait pas eu le malheur de naitre sur le trone. Tel qu'il est, c'est, +a tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons benir le ciel de +nous l'avoir donne; nous devons le prier de nous le conserver: avec +quelle sollicitude ne devons-nous pas le retenir parmi nous! Je vais +lui donner une marque d'interet, qui vaudra mieux que le serment de +fidelite prescrit par l'Assemblee traitresse, et dont on ne suspectera +pas la sincerite, car je ne suis pas flagorneur. On sait que les +courtisans contre-revolutionnaires maudissent tout haut la bonhomie de +Louis XVI, qu'ils regardent comme un obstacle a la reussite de leurs +projets desastreux: eh bien! cette bonhomie, devenue la qualite la plus +precieuse du monarque, est a mes yeux d'un si grand prix, qu'une fois +que la justice aura son cours, je ferai des voeux pour que Louis XVI +soit immortel." + +Le 23 avril, a propos d'une lettre ecrite par le ministre des affaires +etrangeres a toutes les cours de l'Europe, et dans laquelle il +declarait que Sa Majeste avait librement accepte la nouvelle forme du +gouvernement Francais, des cris de _Vive le roi_ retentirent dans la +salle des seances de l'Assemblee. + +Alexandre Lameth proposa l'envoi d'une deputation chargee d'offrir des +remerciements a Louis XVI. Biauzat voulait que l'Assemblee se rendit, +en corps, aupres du souverain. Robespierre crut bon de rappeler les +representants de la nation au sentiment des convenances; mais il n'en +affirma pas moins, dans ce discours, son respect pour la royaute +constitutionnelle. "Il faut, dit-il, rendre au roi un hommage noble et +digne de la circonstance. Il reconnait la souverainete de la nation et +la dignite de ses representants, et sans doute il verrait avec peine +que l'Assemblee nationale, oubliant cette dignite, se deplacat tout +entiere. Je ne m'eloigne pas de la proposition de M. Lameth, je me +borne a une legere modification. Il vous a propose de remercier le roi; +mais ce n'est pas de ce moment que l'Assemblee doit croire a son +patriotisme, elle doit penser que depuis le commencement de la +Revolution il y est reste constamment attache. Il ne faut donc pas le +remercier, mais le feliciter du parfait accord de ses sentiments avec +les notres." + +Il etait meme arrive a quelques ecrivains du parti democratique d'en +appeler a Louis XVI contre l'Assemblee nationale. Loustalot engageait +le roi a faire usage du _veto_ suspensif que lui accordait la +Constitution, pour paralyser l'effet des lois dictees par +l'aristocratie bourgeoise: c'aurait ete le moyen de rendre quelque +popularite a un pouvoir affaibli. La verite est que ces ecrivains +attachaient alors peu d'importance a la forme du gouvernement. Le roi +etait en outre, a leurs yeux, l'otage de la Revolution. De la les +efforts du peuple pour le retenir a Paris; et quand Louis XVI voulut, +par des motifs qu'il est difficile d'eclaircir, se rendre a +Saint-Cloud, un commencement d'emeute lui fit comprendre qu'il devait +renoncer a tout projet de depart.--Ainsi les revolutionnaires tenaient +a garder le roi. + +Et c'etait le moment ou, d'accord avec Marie-Antoinette, Louis XVI +(nous le savons aujourd'hui) recherchait l'alliance de tous les rois de +l'Europe, pour attirer en France les armees etrangeres. + +Un mot sur les doctrines economiques de la Revolution. Il y avait deux +ecoles: la premiere resumait ainsi ses tendances: "Honorables +indigents! malgre les injustices et les dedains de la classe opulente, +contentez-vous de lui avoir inspire un moment la terreur. Perseverez +dans vos travaux; ne vous lassez point de porter le poids de la +Revolution; elle est votre ouvrage; son succes depend de vous; votre +rehabilitation depend d'elle. N'en doutez pas, vous rentrerez un jour, +et peut-etre bientot, dans le domaine de la nature, dont vous etes les +enfants bien-aimes. Vous y avez tous votre part. Oui, vous devez tous +devenir proprietaires, un jour, mais pour l'etre il vous faut acquerir +des lumieres que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'instruction a +vous guider dans ce droit sentier, qui tient le juste milieu entre vos +droits et vos devoirs." Honorables indigents! qui ne reconnaitrait a ce +langage une magnifique reparation des inegalites sociales? Messeigneurs +les pauvres! cette ecole voulait l'augmentation du bien-etre individuel +par le travail, par des lois justes, par la transformation reguliere du +travailleur econome en proprietaire eclaire. + +L'autre ecole, a la tete de laquelle se placa l'ancienne loge +maconnique des _Amis de la Verite_, contenait en germe la doctrine du +communisme socialiste, moins les mots, qui n'etaient pas encore +trouves: elle reclamait, comme une consequence de la Revolution, la +_propriete pour tous_. Cette proposition, quoique confuse, deplut aux +Jacobins, qui accuserent les _Amis de la Verite_ de vouloir la loi +agraire: on n'avait pas alors d'autre terme pour designer une +repartition egale de la richesse publique. Le sort de la classe +ouvriere etait, aux deux points de vue, l'objet d'une active +sollicitude. Dans la presse, un homme s'occupait ardemment du rapport +des questions politiques a la question du travail et des salaires; +c'etait Marat. L'_Ami du Peuple_ devait sans doute a ces articles, ou +il osait se parer fierement des guenilles de la misere, une influence +que d'autres feuilles beaucoup mieux redigees n'acqueraient pas alors. +Il revetit le sac et le cilice de la classe desheritee pour laquelle il +reclamait des droits, des soulagements et une justice. Le dedain avec +lequel les ecrivains royalistes parlaient de la classe inferieure +l'entrainait quelquefois a se faire leur avocat officieux. Voici l'un +de ces plaidoyers: + +"Toute la canaille anti-revolutionnaire s'est accordee a traiter de +_brigands_ les citoyens de la capitale armes de piques, de lances, de +haches, de batons; c'est une infamie: ils faisaient partie de l'armee +parisienne. Aux yeux des hommes libres, ils n'etaient pas moins soldats +de la patrie que les citoyens en uniforme; et, aux yeux du philosophe, +ils etaient la fleur de l'armee. Je le repete, la classe des +infortunes, que la richesse insolente defigure sous le nom de +_canaille_, est la partie la plus saine de la societe; la seule qui, +dans ce siecle de boue, aime encore la verite, la justice, la liberte; +la seule qui, consultant toujours le simple bon sens, et s'abandonnant +aux elans du coeur, ne se laisse ni aveugler par les sophismes, ni +seduire par les cajoleries, ni corrompre par la vanite; la seule qui +soit inviolablement attachee a la patrie, et dont maitre Motier +(Lafayette) n'eut jamais fait des cohortes pretoriennes. Lecteurs +irreflechis, qui voudriez savoir pourquoi la classe des infortunes +serait la moins corrompue de la societe, apprenez que, forcee de +travailler continuellement pour vivre, et n'ayant ni les moyens ni le +temps de se depraver, elle est restee plus pres que vous de la nature." + +C'etait, dira-t-on, provoquer a la guerre des pauvres contre les +riches. Je n'en disconviens pas; mais dans les ecrits de Marat lui-meme +on ne decouvre rien qui ressemble a la theorie du communisme. + +Mirabeau mort, plusieurs membres de l'Assemblee nationale se +disputerent son influence. Robespierre, qu'on avait surnomme la +_chandelle d'Arras_, par allusion au flambeau qui venait de s'eteindre, +n'avait, dans son eloquence, ni l'eclat ni la chaleur de Mirabeau; mais +la conscience de l'homme d'Etat concourt souvent plus que le genie au +salut des nations. Cette parole qu'on affectait de rabaisser etait +d'ailleurs forte, solide, carrement taillee dans le marbre. A propos du +droit de petition, l'orateur s'eleva a la veritable eloquence. "Plus un +homme est faible et malheureux, s'ecria-t-il, plus il a besoin du droit +de petition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que vous le +lui oteriez! Dieu accueille les demandes, non seulement des plus +malheureux des hommes, mais des plus coupables." Robespierre fut +soutenu par l'abbe Gregoire: "Le mot petition signifie _demande_. Or, +dans un Etat populaire, que peut demander un citoyen quelconque qui +rende le droit de petition dangereux? Ne serait-il pas etrange qu'on +defendit a un citoyen non actif de provoquer des lois utiles, qu'on +voulut se priver de ses lumieres? Qu'on ne dise pas qu'il n'y a de +citoyens non actifs que les vagabonds. Je connais, a Paris, des +citoyens qui ne sont pas actifs, qui logent a un sixieme, et qui sont +cependant en etat de donner des lumieres, des avis utiles." + +L'Assemblee murmure; les tribunes applaudissent. Le parti des +courtisans voulait refuser au malheureux la faculte de faire entendre +ses plaintes, il niait a la brebis qu'on egorge le droit de geindre +sous le couteau. Robespierre reparut trois fois a la tribune, au milieu +de la rage des moderes: "Je demande, s'ecria-t-il, je demande a +monsieur le president que l'on ne m'insulte pas continuellement autour +de moi, lorsque je defends les droits les plus sacres des citoyens." La +sonnette etait impuissante a retablir l'ordre. Au milieu de ces +violences, qui partaient du milieu de la salle, Robespierre etait +appuye par les tribunes: sa parole allait plus loin que l'enceinte +legislative; ce qui faisait surtout la force de ce depute, c'est qu'il +s'adressait toujours a la nation. Il n'y avait plus guere de discussion +a laquelle Maximilien ne melat sa parole obstinee. Il s'etait forme, a +Paris, une societe d'_Amis des noirs_, qui travaillait a l'abolition de +l'esclavage et de la traite des negres. Quand la question des colonies +s'agita devant l'Assemblee nationale, Gregoire, qui etait membre de +cette societe philanthropique, eleva la voix en faveur des hommes de +couleur. Malonet declara que si l'Assemblee persistait a vouloir elever +un trophee a la philosophie, elle devait s'attendre a le composer des +debris de vaisseaux, et du pain d'un million d'ouvriers. + +Le tour de Robespierre etait venu; jamais il ne se montra ni plus libre +de prejuges, ni mieux inspire par un sentiment de justice. "S'il +fallait, s'ecria-t-il, s'il fallait sacrifier l'interet ou la justice, +il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe... Des le +moment ou, dans un de vos decrets, vous aurez prononce le mot +_esclave_, vous aurez prononce votre deshonneur. (Nombreux murmures; +l'orateur continue impassible.) L'interet supreme de la nation et des +colonies est que vous ne renversiez pas, de vos propres mains, les +bases de la liberte! Perissent les colonies (nouvel orage dans la +salle), s'il doit vous en couter votre bonheur, votre gloire, votre +independance! Je le repete, perissent les colonies, si les colonies +veulent, par des menaces, nous forcer a decreter ce qui convient le +plus a leurs interets! Je declare que nous ne leur sacrifierons ni la +nation ni l'humanite entiere." + +Ces mots: "Perissent les colonies plutot qu'un principe," ont ete +souvent reproches a Robespierre. Il faut pourtant se dire que nul ne +prevoyait alors les massacres de Saint-Domingue. Les horreurs de +l'esclavage n'ont-elles point, d'ailleurs, amene ces epouvantables +represailles? Il existe deux sortes d'hommes d'Etat: ceux qui +s'accommodent aux circonstances, et ceux qui poursuivent un systeme. +Maximilien etait de ces derniers. Les ruines d'un monde peuvent frapper +le citoyen arme d'une conviction; elles ne l'ebranlent point. + +La nation, malgre la vente des biens du clerge, qui ne pouvait se faire +que successivement, se trouvait alors sans argent et sans armee! Les +caisses vides, les frontieres ouvertes, ou allions-nous? Cet etat de +choses desastreux se trouvait etroitement lie au travail de destruction +et de recomposition qui s'operait alors dans la societe. La discipline +militaire etait a reconstruire sur de nouvelles bases. Les partisans de +l'immobilite voulaient, au contraire, qu'on conservat les abus de +l'ancien systeme. Ce fut encore Robespierre qui domina toute la +discussion: "Legislateurs, dit-il, gardez-vous de vouloir avec +obstination des choses contradictoires, de vouloir etablir l'ordre sans +justice. Ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissants +que la nature." On avait parle de lier les soldats a l'ancien regime +militaire par un serment sur l'honneur. "Quel est, s'ecria-t-il, cet +honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays? Je me fais +gloire de ne pas connaitre un pareil honneur." L'oratear proposait le +licenciement de l'armee. Un membre du cote droit, Cazales, lui succede +a la tribune et injurie brutalement le discours de Robespierre, qu'il +traite de diatribe calomnieuse. Ici des cris _a l'ordre! a l'Abbaye_ un +vacarme horrible du cote gauche.--Le souffle des hommes forts se +reconnait a cela, qu'il souleve des orages. + +[Illustration: Collot-d'Herbois.] + +Cependant la contre-revolution faisait chaque jour des progres, a la +cour et dans certaines classes de la societe. Le ciel se montrait +charge de nuages. A l'interieur du pays, le clerge refractraire, ce ver +rongeur de la Constitution, annoncait avec triomphe le retour de +l'ancien regime; les emigres adressaient, de l'etranger, des sommations +menacantes. La reine cherchait un appui dans l'intervention de +l'Autriche. L'epidemie de la liberte commencait a gagner les nations +voisines; les monarques le savaient et, autour de la France, se nouait, +a petit bruit, le _cordon sanitaire_ qui devait l'etrangler. + +Dans le chateau meme des Tuileries, la garde nationale s'etait trouvee, +plusieurs fois, aux prises avec une garde secrete, dont les membres +furent plus tard surnommes les _Chevaliers du Poignard_. Ces don +Quichotte de la monarchie guettaient l'heure et l'occasion de faire +quelque coup de tete. Une circonstance se presenta qui favorisait leurs +desseins. Le 28 fevrier, le faubourg Saint-Antoine se porte au chateau +de Vincennes et veut detruire le donjon de ce frere de la Bastille. +Lafayette accourt, dissipe le rassemblement et fait une soixantaine de +prisonniers qu'il ramene a l'Hotel de Ville. + +Au retour de son expedition, le general apprend que les appartements du +roi sont remplis de gens armes de cannes a epee, de pistolets et de +poignards. C'etaient des hobereaux et des chatelains qu'on avait +appeles de la Bretagne et des provinces meridionales, au secours de la +monarchie. Deja M. de Gouvion, major de la garde nationale, avait +prevenu le roi. Louis XVI ayant demande pourquoi plus de quatre cents +personnes se trouvaient ainsi rassemblees dans son chateau, avec des +armes secretes, on lui repondit que la noblesse, effrayee de +l'evenement de Vincennes, s'etait ralliee autour de Sa Majeste pour la +defendre. Il desapprouva, mais faiblement, _le zele indiscret de ces +messieurs_. La garde les fouillait, les desarmait, les huait, les +chassait, quand Lafayette arrive, qui termine cette comedie de +devouement provincial par une complete deroute. Le general lanca fort +rudement les ducs de Villequier et de Duras, que le lendemain, dans un +ordre du jour, il qualifia de "chefs de la domesticite du chateau." + +Que signifiait pourtant la conduite ambigue de Louis XVI? Ou voulait-on +en venir? Quel tenebreux dessein, quelle intrigue se cachait sous le +manteau des conspirateurs royalistes? Le temps va devoiler ce secret. + +Les mains pleines de verites, la France les avait courageusement +ouvertes; elle inondait le monde de ses lumieres. A la diffusion des +principes de 89, elle avait meme sacrifie, pour un temps, cette ardeur +belliqueuse qui etait un des apanages de notre vieille race celtique. +"La nation francaise, disait la Constitution, renonce a entreprendre +aucune guerre, dans la vue de faire des conquetes, et n'emploiera +jamais ses forces contre la liberte d'aucun peuple." D'ou vient donc +que, non contentes de se tenir sur leurs gardes, les monarchies +etrangeres avaient forme entre elles une ligue offensive et defensive? +Pourquoi appuyaient-elles ouvertement les desseins et les manoeuvres +des emigres?--Elles craignaient encore plus les idees de la Revolution +que ses armees. + +Deja plusieurs etrangers, nous l'avons vu, etaient accourus en France +et se ralliaient, de toute leur ame, a un mouvement qui, tot ou tard, +devait affranchir leur patrie. Parmi ces etrangers se distinguait au +premier rang une jeune fille, une Liegeoise. + +Theroigne de Mericourt voyait, avec fremissement, le pays ou elle etait +nee, sa bonne ville de Liege, sous le joug des prejuges et de +l'arbitraire; elle resolut, un peu follement, de courir les chances +d'une lutte en faveur des principes revolutionnaires. Ce role lui +souriait; hirondelle du printemps de la liberte, elle irait annoncer, +aux peuples du Nord, que le moment de soulever les glaces du despotisme +etait venu. Peut-etre s'exagerait-elle (Theroigne etait toujours femme) +ses moyens d'influence; elle comptait secretement sur ses yeux noirs, +sur sa taille de fee, sur sa main petite et d'une perfection +incroyable, pour gagner le coeur du peuple. Elle avait une eloquence +naturelle et toute debordante; son babil amusait, charmait, tournait +les tetes; c'est ainsi qu'elle avait desarme le regiment de Flandre. +Theroigne etait partie avec Bonne-Carrere, secretaire au club des +Jacobins; ils arriverent a Bruxelles et dans le pays de Liege. +Jusqu'ici tout allait bien: mais nos zeles emissaires etaient suivis a +la piste par deux Francais, dont les projets masques eventerent le +complot. Carrere fut assez heureux pour s'evader; Theroigne tomba au +pouvoir de l'Autriche et fut conduite a Vienne, dans la forteresse de +Kulstein, sous la double accusation de propagande et de regicide; on +entendait ainsi fletrir la conduite qu'avait tenue Theroigne a +Versailles, dans les journees des 5 et 6 octobre. + +Cette heroine des faubourgs, si horriblement decriee pour ses moeurs, +s'etait renouvelee dans l'amour de la Revolution. Avant son depart de +Paris, elle n'avait plus que de chastes rapports avec les principaux +meneurs; Theroigne faisait sa societe intime du rigide abbe Sieyes et +du republicain Gilbert Romme, une espece de quaker affectant la plus +austere modestie, la malproprete meme, et d'une figure a faire peur. Ce +Romme etait un metaphysicien obscur, un alchimiste politique, dont les +dissertations bizarres s'echappaient comme les fumees d'un cerveau en +ebullition. Rien n'etait plus amusant que de voir la petite Theroigne +l'ecouter d'un air grave, et rencherir encore sur la mysticite de son +maitre, dans son aimable jargon moitie flamand moitie francais: ils +travaillaient ainsi, l'un et l'autre, a la decouverte de la nouvelle +pierre philosophale. L'amour de la Revolution lui refit une virginite: +elle vendit ses parures, ses meubles et ses bijoux, et jeta tout dans +le tronc de la patrie. A Kulstein, au milieu du silence et de +l'obscurite, les idees, les destins, les mouvements de la France, +pesaient sur son ame opprimee. Elle subit plusieurs mois d'une +captivite tres-dure. + +Cependant Louis XVI ne pouvait se consoler des pertes que faisait, +chaque jour, son autorite souveraine. La reine lui soufflait +secretement la haine et le mepris de la Constitution; elle ne cessait +de mettre sous ses yeux l'inutilite des sacrifices consentis depuis le +14 juillet, les exigences toujours plus imperieuses de l'opinion +dominante, les conseils qu'avait donnes Mirabeau lui-meme, epouvante +des dangers que courait la monarchie, et paye d'ailleurs pour lui +preter son appui. Mere, elle parlait surtout de l'amour qu'elle portait +a son fils, de ses perpetuelles alarmes. Toutes ces raisons etaient de +nature a faire impression sur l'esprit du roi. Louis XVI n'avait cesse +d'entretenir, depuis quelques mois, une correspondance secrete avec les +cours etrangeres. Il intriguait, intriguait, intriguait. Depuis +longtemps, il cherchait un endroit du royaume d'ou lui et sa famille +pussent communiquer en surete avec les puissances du Nord et dicter des +lois a l'Assemblee nationale. Il lui fallait un homme devoue, qui +entrat dans le complot, et une armee qui servit de point d'appui pour +reagir sur la Revolution. Cet homme etait trouve: M. de Bouille, +l'impitoyable heros de Nancy, avait ete charge de reunir des troupes, +sous son commandement, autour de la forteresse de Montmedy. C'est la +que, toutes reflexions faites, le roi et la famille royale avaient +decide de se rendre. On touchait, par ce point, aux mouvements +militaires de l'Autriche. De cette maniere, tout etait sauve: la cour +n'etait plus eloignee de l'accomplissement de son reve que par la +distance qui separe Paris de la frontiere. Des preparatifs de depart +furent concertes dans le plus grand mystere; ce n'etait pas une legere +entreprise que d'enlever, sans bruit, le trousseau de la reine, ses +parures, ses bijoux favoris et tout ce monde de coquetterie feminine, +_mundus muliebris_, dont le poids et le volume compliquaient la +difficulte de l'evasion. Il y eut bien du temps consume dans ces +apprets de fuite; la famille royale crut enfin n'avoir rien oublie, +rien neglige pour s'ouvrir clandestinement le chemin de l'exil ou du +triomphe. Vaine esperance! Elle n'avait pas tenu compte de l'imprevu, +qui dejoue les calculs de la prudence humaine, au moment meme ou les +projets les mieux concus touchent a leur execution, et ou paraissent +s'abaisser tous les obstacles. + + + + +XIII + +Alarmes et soupcons.--Marat prophete.--Fuite du roi.--Lafayette risque +d'etre massacre sur la place de Greve.--Les armes et les insignes de la +royaute sont arrachees et detruites.--Le peuple entre au chateau des +Tuileries.--Robespierre aux Jacobins. + + +Quelques jours avant le 21 juin 1791, des bruits etranges circulaient +dans Paris. Des mouvements inusites, dans le chateau des Tuileries, +avaient fait soupconner des projets d'evasion. + +Lafayette et Bailly furent prevenus par lettres, et invites a redoubler +de surveillance; mais la parole de Louis XVI, dans laquelle on avait +encore foi, leur fit ecarter tous les soupcons. + +Un homme qui s'etait donne le role de la prophetesse Cassandre, Marat +seul, veillait dans l'ombre. "C'est un fait constant, ecrivait-il, que, +le 17 de ce mois, une personne anciennement attachee au service du roi +l'a surpris fondant en larmes, dans son cabinet, et s'efforcant de +cacher ses pleurs a tous les regards. D'ou venait cette affliction? De +ce que, la veille, on avait tente de le faire fuir; car on veut, a +toute force, l'entrainer dans les Pays-Bas, sous pretexte que sa cause +est celle de tous les rois de l'Europe, et dans l'espoir qu'une +contre-revolution soudaine sera aussi facile, en France, que dans les +provinces Belges. Avant quinze jours, dit hier Bergasse, l'Assemblee +nationale sera dissoute. Ce qui afflige Louis XVI, ce sont les assauts +multiplies que lui livre sa famille, et surtout l'Autrichienne, pour le +determiner a une demarche dont il prevoit les suites funestes. Obsede +sans relache, il ne peut se resoudre a etouffer la voix du sang et de +la nature; il fremit a l'aspect de tous les malheurs prets a fondre sur +sa maison, s'il etait assez faible pour se deshonorer par une fuite +criminelle, au mepris de tant de serments. Il s'efforce de resister aux +instances d'une femme perfide, qui sera, toute sa vie, l'ennemie +mortelle des Francais. Pour triompher de sa resistance, on change +l'attaque; on s'efforce de l'intimider par l'idee de la perte de sa +couronne et de sa vie! On affecte de lui rappeler les derniers moments +de Charles 1er. Que doit-il resulter de cette penible lutte entre le +monarque et d'infames courtisans? La guerre civile; et un instant +suffit pour la decider! vous etes assez imbeciles pour ne pas prevenir +la fuite de la famille royale. Je suis las de vous le repeter, insenses +Parisiens; ramenez le roi et le dauphin dans vos murs; gardez-les avec +soin; renfermez l'Autrichienne, son beau-frere et le reste de sa +famille. La perte d'un seul jour peut etre fatale a la nation, et +creuser le tombeau a trois millions de Francais." + +De son cote, M. de Bouille echelonnait des detachements sur la route +qui conduit de Montmedy a la frontiere. Comme il fallait un motif a ces +dispositions, il pretexta la necessite de proteger la caisse contenant +l'argent destine au paiement de ses troupes. + +--Nous attendons un tresor, repondaient les cavaliers aux bourgeois que +la presence des uniformes intriguait. + +Ce tresor, comme on le devine bien, c'etait le roi et la famille +royale. + +Louis XVI ne negligeait aucun subterfuge pour dissimuler ses desseins: +il avait promis d'assister, le jeudi suivant, avec la reine et une +deputation de l'Assemblee nationale, a la procession de la Fete-Dieu; +presse de donner aux puissances etrangeres une declaration de ses +sentiments sur la Revolution, il chargea Montmorin, comme on l'a vu, de +leur ecrire que le roi des Francais etait heureux et libre; a +Lafayette, il reitera des assurances positives, solennelles, qu'il ne +partirait pas. + +Dans la nuit du 20 au 2l juin, Paris dormait tranquille; la confiance +de Bailly et du general charge de veiller sur les Tuileries etait +parfaite. La cour aurait-elle renonce a ses tenebreux projets? Le +remords, la honte, la crainte, auraient-ils arrete ce roi fugitif sur +le bord de l'abime? + +Le 2l, un bruit courut avec le jour de quartier en quartier: + +--Il est parti! + +Consternation et stupeur. La royaute, qui inspirait si peu du crainte +sur le trone, se montra redoutable par son absence. Le mystere, +l'inconnu qui avait preside a ce depart, redoublaient les alarmes. On +assurait que les portes avaient ete fidelement gardees toute la nuit: +le roi etait pourtant de grosseur a ne point passer invisible. Tout +etait obscur dans cette fuite, les intentions, les moyens. Qu'y +avait-il a craindre? Ou etait le danger? Existait-il une mine sous ce +depart inquietant? et par quel cote eclaterait-elle? Cependant les +citoyens s'abordent, se rassemblent: + +"Eh bien! vous savez la nouvelle?--Voila donc comme il nous trompait! +--L'honnete homme!--C'est infame!--Mais ses serments?--Trahison et +mensonge!--Fiez-vous donc aux rois!--C'est ainsi qu'ils sont tous.--Il +a sans doute, en partant, organise la guerre civile?--Je le crains." + +D'autres visages plus sombres se montraient avec l'apparence du calme +et du sang-froid: + +--Qu'avez-vous donc a vous troubler ainsi? Un roi de moins, peu de +chose! Cela ne vaut pas la peine de faire tant de bruit. Des rois, nous +le sommes tous. Depuis notre Revolution, la monarchie n'etait plus +qu'un fantome; le fantome s'est evanoui. Ce n'est pas le moment d'avoir +peur; signifions, au contraire, nos volontes par la force des piques. + +Tous les partis se disputaient la situation; mais les moderes tenaient +un tout autre langage. + +--Qu'allons-nous devenir? Pourquoi, au lieu de faire le bonheur de la +France par des reformes sages et graduelles, s'est-on jete aussi +inconsiderement dans tous ces systemes nouveaux, qui ont mis la +division entre la nation et le roi, entre tous les ordres de la +societe?--Tant mieux! nous aurons la republique, repondaient ca et la +quelques sombres figures. + +Au milieu de ces conversations agitees, la ville conservait un calme +imposant et fier. Tout le monde s'accordait a regarder la fuite du roi +comme une abdication furtive et honteuse. "Le roi parti, disaient les +groupes, c'est le peuple qui succede. Vive le roi! Montrons de la +dignite, de la grandeur: ecrasons nos ennemis sous la sagesse de notre +conduite." + +Toutefois les soupcons erraient vaguement sur les nobles de cour, sur +les pretres, sur les ministres, sur Lafayette et sur Bailly. + +--Cette fuite n'est pas naturelle, disait-on; il faut que le general +ait mis les mains dans le complot. + +--Imprudent ou traitre, cet homme est coupable. + +--_Je reponds sur ma tete de la personne du roi!_ disait, a qui voulait +l'entendre, M. de Lafayette, le jour du depart pour Saint-Cloud. + +--General, vous avez prononce votre arret. + +Tous les citoyens ne s'arretaient point a deliberer sur les places, +devant les portes des maisons, au coin des rues; les gardes nationaux +s'arment et courent au lieu de rassemblement de leur bataillon; les +autres gagnent leurs clubs ou leurs districts; la masse des habitants +se porte devant la maison commune et devant les Tuileries. Ici une idee +subite calme toutes les inquietudes: cette foule tourmentee tourne d'un +seul mouvement ses yeux vers la salle de l'Assemblee nationale. + +--Le souverain est la-dedans, se dit-elle; Louis XVI peut aller ou il +voudra. + +A dix heures, la nouvelle de l'evenement du jour fut confirmee par +trois coups du canon: ces trois coups retentirent dans les coeurs, +comme l'annonce de la decheance de la royaute. On aurait cru que la +monarchie devait avoir jete de profondes racines dans la nation: il +n'en etait rien. La foule se montra curieuse de visiter les +appartements evacues; on y trouve des sentinelles; on les questionne: +"Mais par ou et comment a-t-il pu fuir? comment ce gros individu royal, +qui se plaint de la mesquinerie de son logement, est-il venu a bout de +se rendre invisible aux factionnaires, lui dont la corpulence devait +obstruer tous les passages? + +--Nous ne savons que repondre, disent les soldats de garde. + +Les visiteurs insistent. + +--Vos chefs etaient du complot... Et tandis que vous etiez a vos +postes, Louis XVI quittait le sien a votre insu et tout pres de vous. + +--Nous ne savons. + +Au meme instant, Lafayette s'avancait, a cheval, sans escorte, au +milieu d'une foule prodigieuse, vers l'Hotel de Ville. La tranquillite +semblait peinte sur son visage. A la place de Greve, l'accueil fut +terrible: Lafayette palit. Une seule chose le sauva dans ces +conjonctures difficiles: il etait honnete. Complice, non; dupe, oui. On +n'a qu'a regarder sur ses bustes le front bas et decouronne de ce +_heros des deux mondes_ pour se convaincre (phrenologie a part) de la +faiblesse de ses moyens de defense morale. Un tel homme etait incapable +de reagir contre les complots de la cour: chevaleresque, il n'en +appelait qu'a ses serments et a son epee. Entoure de tout ce monde, il +debuta par une plaisanterie. + +--Chaque citoyen, dit-il, gagne vingt sous de rente par la suppression +de la liste civile. + +Les fronts charges de soupcons et de coleres ne se deridaient point. +Des hommes, des femmes se lamentaient sur le malheur qui venait +d'arriver et tenaient des propos menacants contre le general. + +--Si vous appelez cela un malheur, reprit Lafayette, je voudrais bien +savoir quel nom vous donneriez a une contre-revolution qui vous +priverait de votre liberte. + +Son sang-froid et sa presence d'esprit le mirent hors de danger; la +famille royale, en prenant la fuite, avait prevu, dit-on, que M. de +Lafayette serait massacre par le peuple. + +Grace a la sagesse des citoyens, cette supposition charitable ne se +trouva pas confirmee. + +Retournons aux Tuileries: la foule s'etait emparee du chateau; tout ce +luxe royal, toute cette pompe, qui avaient si longtemps soumis les +respects, ne faisaient plus qu'irriter les dedains. + +"Le peuple, dit Prudhomme, se montrait soul du trone..." Le portrait du +roi fut decroche de la place d'honneur et suspendu a la porte; une +fruitiere prit possession du lit d'Antoinette, pour y vendre des +cerises, en disant: + +--C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre a son aise. + +Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffat d'un bonnet +de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mepris. On +respecta davantage le cabinet d'etudes du dauphin... Le peuple aime +les enfants, lui qui a leur candeur, avec la force de plus. + +La ville offrait un autre spectacle. La force nationale armee se +deployait en tout lieu d'une maniere imposante, comme au 14 juillet. Le +peuple, masque depuis quelque temps par les uniformes, trouait partout +la resistance bourgeoise; les bonnets de laine, origine du bonnet +rouge, reparurent, eclipserent les bonnets d'ours. Un brasseur, le gros +Santerre, enrolait, pour sa part, deux mille piques de son faubourg. +Les femmes disputaient aux hommes la garde des portes de la ville, en +leur disant: + +--C'est nous qui avons amene le roi a Paris; c'est vous qui l'avez +laisse evader. + +--Mesdames, ne vous vantez pas tant, vous ne nous aviez pas fait la un +grand cadeau. + +Ainsi l'ironie populaire ne cessait de ronger les bases du trone +vacant. + +La vieille royaute montrait encore par toute la ville son effigie et +ses armes; on les effaca. A la Greve, on fit tomber en morceaux le +buste de Louis XIV, qu'eclairait la celebre lanterne a laquelle on +avait pendu les ennemis de la Revolution. + +"Quand donc, s'ecrie Prudhomme, quand donc le peuple fera-t-il justice +de tous ces rois de bronze, monuments de notre idolatrie?" + +Rue Saint-Honore, on executa, dans la boutique d'un marchand, une tete +de platre a la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin, on se +contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier, signe +d'aveuglement. + +Les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, cour, Monsieur, frere +du roi_ furent arraches partout, sur les boutiques et les enseignes. Le +Palais-Royal devint le palais d'Orleans. Les couronnes peintes furent +proscrites. + +La gaiete francaise jetait a pleines mains son gros sel: comme on +effacait partout ces emblemes, le peuple remarqua rue de la Harpe une +enseigne au _Boeuf couronne_; l'allusion fut tout de suite saisie; on +detruisit l'image. Les promeneurs lisaient, dans les Tuileries, cette +affiche triviale! "On previent les citoyens qu'un gros cochon s'est +enfui des Tuileries, on prie ceux qui le rencontreront de le ramener a +son gite; ils auront une recompense modique." La motion suivante fut +faite en plein vent au Palais-Royal: + +"Messieurs, il serait tres-malheureux, dans l'etat actuel des choses, +que cet homme perfide nous fut ramene: qu'en ferions-nous? Il +viendrait, comme Thersite, nous verser ces larmes grasses dont parle +Homere. Si on le ramene, je fais la motion qu'on l'expose pendant trois +jours a la risee publique, le mouchoir rouge sur la tete; qu'on le +conduise ensuite, par etapes, jusqu'aux frontieres, et qu'arrive la on +lui donne du pied au cul." + +Qui n'entend eclater ici le rire de Camille Desmoulins, cet ancien rire +gaulois? La royaute, par sa mauvaise foi, s'etait tellement +deconsideree et etait descendue si bas, que le peuple marchait sur elle +avec des huees. Un piquet de cinquante lances fit des patrouilles +jusque dans les Tuileries, portant, pour banniere, un ecriteau sur +lequel on lisait: _Vivre libre ou mourir. Louis XVI s'expatriant +n'existe plus pour nous._ + +[Illustration: Santerre] + +Mais qu'etait devenu le roi? Apercevez-vous, roulant dans la direction +de la Champagne, un tourbillon de poussiere? Le nuage s'entr'ouvre par +instants; il en sort une grosse berline et un cabriolet de suite. Cela +s'avance assez vite, quoique pesamment; les chevaux soufflent et suent; +la route est belle et, jusqu'ici, deserte. Des courriers, en livree +chamois, filent devant et derriere la voiture. Qui voyage, dans des +circonstances si critiques, avec ce train inusite? De par le roi, +laissez passer madame la baronne de Korf, qui se rend a Francfort avec +ses deux enfants, une femme et un valet de chambre, et trois +domestiques.--Un gros homme, en habit gris de fer, coiffe d'un chapeau +rond qui lui cache presque tout le visage, emplit un des coins de la +voiture, et etouffe. La chaleur est extreme. La baronne de Korf, +quoique, selon toute probabilite, femme d'un riche banquier de +Francfort, ne donne aux relais que des _pourboires_ ordinaires. Nul du +reste, ne prete trop d'attention a cette epaisse machine roulante qui +rappelle un peu, par la forme, l'idee de l'arche de Noe: seulement +l'arche devait, dit-on, sauver une famille choisie, tandis que ce grand +coche entraine toute une dynastie royale au fond de l'abime. + +Des l'instant ou le depart du roi fut connu, l'Assemblee nationale +sentit que le poids de la couronne retombait tout entier sur elle, et +elle se montra digne de la porter, dans ces circonstances difficiles. +Louis XVI avait fui, dans la Revolution, une ennemie et une rivale. De +par le droit de la nation, cette Assemblee lui succedait et prenait +naturellement sa place. Il ne tenait qu'a elle de se declarer +souveraine et de decreter la decheance de la monarchie. Les deputes, +neanmoins, s'arreterent a un parti tout contraire, et imaginerent une +fiction pour couvrir l'inviolabilite du chef de l'Etat. Le roi, +dirent-ils, a ete enleve. C'etait peut-etre conserver le monarque, mais +c'etait en faire un mannequin, derriere lequel s'exercerait, a +l'avenir, la puissance reelle du pays. + +Apres avoir pris toutes les dispositions pour faire face aux +circonstances inattendues ou elle se trouvait engagee, avoir donne ses +instructions aux hommes dont elle avait besoin pour agir, avoir refuse, +par delicatesse, d'ouvrir une lettre adressee a la reine et trouvee +dans ses appartements, l'Assemblee passa majestueusement _a l'ordre du +jour_. L'effet de cet ordre du jour fut prodigieux: la royaute venait +de tomber silencieusement dans l'oubli. Au moment ou la cour s'etait +eloignee du chateau, elle avait cru laisser derriere elle la guerre +civile; il lui semblait qu'un trone ne pouvait pas s'ebranler sans +produire un bouleversement general. L'orage aurait ete du moins une +consolation pour les fugitifs: la reine surtout esperait courroucer son +peuple; elle n'eut pas meme ce plaisir. On passa. + +Lecture fut donnee du manifeste que Louis XVI--comme le Parthe qui +lance sa fleche en fuyant--decochait, par-dessus l'epaule, contre la +nation. Un passage de cette curieuse diatribe souleva surtout les +murmures et les risees. "Le roi, disait-il, cedant au voeu manifeste +par l'armee des Parisiens, vint s'etablir, avec sa famille, au chateau +des Tuileries. Rien n'etait pret pour le recevoir; et le roi, bien loin +de trouver les commodites auxquelles il etait accoutume dans ses autres +demeures, n'y a pas meme rencontre les agrements que se procurent les +personnes aisees." Cet egoisme royal, qui consultait si fort ses aises, +parut revoltant, dans un moment surtout ou la nation s'imposait tous +les genres de sacrifices. L'Assemblee nationale se declara en +permanence, pour se donner la force d'une volonte et d'une action +continues. + +Les clubs s'agitaient: celui des Cordeliers reclamait hautement la +Republique. Marat vomissait des flammes. "Citoyens, s'ecriait-il, amis +de la patrie, vous touchez au moment de votre ruine! Un seul moyen vous +reste pour vous retirer du precipice ou vos dignes chefs vous ont +entraines, c'est de nommer, a l'instant, un chef militaire, un +dictateur supreme, pour faire main basse sur les principaux traitres +connus. Vous etes perdus sans ressource, si vous pretez l'oreille a vos +chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir, +jusqu'a l'arrivee des ennemis devant vos murs. Que, dans la journee, le +tribun soit nomme; faites tomber votre choix sur le citoyen qui vous a +montre jusqu'il ce jour le plus de lumiere, de zele et de fidelite." + +Les autres Cordeliers, Desmoulins, Danton, Fabre d'Eglantine, Freron, +parlaient du _ci-devant roi_ comme d'un transfuge qui avait signe, +lui-meme, son ostracisme: "Je voulais, disait Camille, ecrire le nom de +l'huitre royale sur sa coquille: mais elle m'a devance en prenant la +fuite." + +En etait-il de meme aux Jacobins? Non: ces derniers avaient pris le nom +d'Amis de la Constitution; on comptait parmi eux des membres voues au +maintien de la monarchie. Ce fut pourtant vers ce club que se dirigea +l'attention. Au tomber de la nuit, Robespierre occupait la tribune. La +salle etait melancoliquement eclairee, les visages etaient sombres; il +regnait un silence imposant. L'orateur enveloppa sa pensee de certains +nuages; si la Republique etait alors dans son coeur, elle y etait a +l'etat latent. Il tint neanmoins a decliner toute responsabilite dans +les malheurs qui allaient fondre sur le pays. Il fut vague, +sentimental, pathetique. + +Pour la premiere fois, il separa ouvertement ses opinions et sa +conduite de l'Assemblee nationale. "Je sais, ajouta-t-il, qu'en +accusant ainsi la presque universalite de mes confreres, les membres de +l'Assemblee, d'etre contre-revolutionnaires, les uns par ignorance, les +autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blesse, +d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont +corrompus, je souleve contre moi tous les amours-propres, j'aiguise +mille poignards, et je me devoue a toutes les haines; je sais le sort +qu'on me garde; mais si dans les commencements de la Revolution, et +lorsque j'etais a peine apercu dans l'Assemblee nationale, si lorsque +je n'etais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie a +la verite, a la liberte, a la patrie; aujourd'hui que les suffrages de +mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop +d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement, m'ont bien paye de ce +sacrifice, je recevrai, comme un bienfait, une mort qui m'empechera de +voir des maux que je crois inevitables." + +L'orateur est applaudi; les larmes coulent; huit cents personnes, +religieusement emues, se levent: "Robespierre, nous mourrons tous avec +toi!" + +Cependant les membres du Club de 89, qui s'etaient separes, comme nous +l'avons vu, des Jacobins, annoncent qu'ils viennent se reunir aux Amis +de la Constitution pour conjurer les maux dont la patrie est menacee. +Alors Danton: "Si les traitres se presentent dans cette Assemblee, je +prends l'engagement formel de porter ma tete sur l'echafaud ou de +prouver que la leur doit tomber aux pieds de la nation qu'ils ont +trahie." Lafayette entre avec d'autres deputes; Danton s'elance a la +tribune; il tonne, il eclate contre le general en paroles accusatrices. +Point de reponse ou, qui pis est, une reponse molle, evasive, ecourtee. +Lafayette palit, balbutie quelques mots et redescend de la tribune. +Depuis cet echec, il n'osa jamais reparaitre a la societe des Jacobins. + +Comme Paris etait beau dans ces jours d'interregne ou il se gouvernait +lui-meme! La ville ne cessait de se montrer calme et tranquille; le +peuple sentait sa force et se faisait un point d'honneur de la regler; +les spectacles s'etaient rouverts; les processions de la Fete-Dieu +avaient eu lieu, comme a l'ordinaire, dans les eglises; le commerce et +le travail commencaient a reprendre leur cours; depuis quarante-huit +heures que la capitale avait perdu son roi de vue, elle l'avait presque +oublie. Le depart clandestin du chef de l'Etat apprit aux citoyens a se +passer de la monarchie. La defection de Louis XVI etait jugee, par les +revolutionnaires, comme un acte d'hypocrisie et de lachete. Ainsi, +quand cet homme jurait, au Champ-de-Mars, d'etre fidele a la +Constitution, il mentait; quand il assurait l'Assemblee de la purete de +ses sentiments, et de sa confiance envers elle, il mentait; quand il +donnait, a la garde nationale, sa parole d'honneur de ne point deserter +la Revolution, il mentait. Cette fuite miserable acheva de detruire les +restes d'idolatrie que le sentiment public attachait, en France, a la +royaute. On avait autrefois eleve le trone entre le ciel et la terre: +mais le moyen d'adorer maintenant un trone vide! Jamais desertion ne +fut si coupable. + +Mais quel est cet homme que j'apercois, a cheval, sur la route de +Varennes, et courant a toute bride? Une illumination soudaine l'a +saisi, une voix, la voix du patriotisme, lui a dit: "Cours, tu prendras +le roi!--Moi, Drouet, le simple fils d'un maitre de poste, je prendrai +le roi de France!--Va, te dis-je!" Et il va, et la terre fuit sous +l'elan de sa monture. Cet homme, ce galop, ce vertige, ce nuage de +poussiere, tel est le tourbillon dans lequel s'agitent les destinees de +la famille royale et du pays. + + + + +XIV + +Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de +Drouet.--Fermete de Sausse.--Retour a Paris.--La voie +douloureuse.--Arrivee au chateau des Tuileries.--Translation des +cendres de Voltaire au Pantheon.--Discussion, a l'Assemblee nationale, +sur le sort de la royaute.--Les clubs.--Robespierre et +Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trone? + + +"Il est arrete!" C'est la nouvelle qui arriva a Paris le 23 juin 1791, +et qui se repandit, dans les differents quartiers, avec la rapidite de +l'eclair. + +Les vicissitudes de ce malencontreux voyage sont longues et +compliquees; j'abrege. La famille royale etait sortie des Tuileries, +dans la nuit du 21, apres la ceremonie du coucher; elle etait sortie +par l'appartement de M. de Villequier, separement et a diverses +reprises. Les preparatifs de cette fuite avaient occasionne un retard +d'un jour; ce retard fit avorter l'entreprise. Le roi avait dans sa +voiture 13 200 livres en or et 56 000 livres en assignats. Monsieur +(Louis XVIII) partait, la meme nuit, du palais du Luxembourg, en +prenant une autre route qui le conduisit hors de France. Le voyage de +Louis XVI ne fut pas aussi heureux. De Paris a Chalons, nul accident, a +part une roue de la voiture qui se rompit; il fallut la reparer; ce fut +un retard d'une heure. Le roi, qui etouffait dans la berline, voulut +descendre une ou deux fois; il monta a pied, en tenant son fils par la +main, une cote assez rude. Etant tres-obese, il marchait lentement; +cependant les heures s'enfuyaient et avec elles les chances d'atteindre +la frontiere. Le long de la route, tout etait calme. M. de Bouille +avait pris des mesures pour assurer le passage; seulement ses +dispositions previnrent d'un jour l'arrivee de la famille royale. + +Un detachement de hussards, qui avait ordre d'attendre le roi au dela +de Chalons, ne voyant rien paraitre au jour et a l'heure marques, se +retira; un second detachement, poste a Sainte-Menehould, n'ayant pas +recu les instructions que le premier devait lui transmettre, resta dans +l'inaction. Le roi, que l'inquietude commencait a gagner, ayant mis +imprudemment la tete a la portiere de sa voiture, pour demander des +chevaux, fut reconnu. Louis XVI etait l'homme du royaume le plus +difficile a deguiser; son volume et l'empreinte bourbonnienne de son +visage le revelaient a ceux-la meme qui ne l'avaient jamais vu; son +portrait, frappe en relief sur les pieces de monnaie, fournissait +d'ailleurs un moyen de controle, a la portee de tout le monde. +Plusieurs personnes eurent des soupcons, mais elles garderent le +silence. + +Drouet, fils du maitre de poste de Sainte-Menehould, ancien dragon au +regiment de Conde, crut de son devoir d'en agir tout autrement. Il vit +arriver, le 21 juin a sept heures et demie du soir, deux voitures et +onze chevaux a la poste de Sainte-Menehould. Pendant qu'on relayait, il +crut reconnaitre la reine, et apercevant un homme dans le fond de la +voiture, a gauche, il fut frappe de sa ressemblance avec l'effigie +imprimee sur les assignats de cinquante livres. Ce train de chevaux, +une double escorte de dragons et de hussards qui precedaient et +suivaient la voiture, tout cela lui donna a penser. Un instant, la +crainte d'exciter de fausses alarmes lui conseilla de se taire; que +pouvait-il, d'ailleurs, seul contre les deux detachements de cavaliers? +Il laissa donc partir les voitures qui, apres avoir demande des chevaux +pour Verdun, se mirent en mouvement sur la route de Varennes. + +C'est alors que, foulant aux pieds toute prudence humaine, Drouet se +decide a faire son devoir. Il selle le meilleur cheval des ecuries de +son pere, et prend, avec son camarade Guillaume, ancien dragon au +regiment de la reine, un chemin de traverse qui les conduit a Varennes. +Il etait onze heures du soir; il faisait nuit profonde; tout le monde +etait couche. La famille royale, qui s'attendait a trouver un relais a +la ville haute, errait, de porte en porte, livree a l'inquietude et au +decouragement. Les postillons voulaient qu'on fit au moins reposer et +rafraichir les chevaux. Les voyageurs, qu'alarmaient les retards, le +silence, la nuit noire et l'absence du relais, prodiguaient l'or et les +instances pour qu'a tout prix on brulat l'etape. + +La ville dort. Drouet veille. S'adressant a son camarade Guillaume: +"Es-tu bon patriote?--N'en doute pas.--He bien, le roi est a Varennes; +il faut l'arreter." Les deux amis descendent de cheval et vont +reconnaitre les lieux. Entre la ville haute et la ville basse, il y +avait un pont, et sur ce pont une voute surchargee d'une tour; c'est +par la, sous cette voute, que la berline devait poursuivre son chemin. +Drouet et son compagnon decident qu'il faut barrer le passage. Le +hasard avait place, tout pres de ces lieux, une voiture charge de +meubles. Ils la trainent a force de bras et la culbutent; voila une +barricade toute construite. Cela fait, Drouet s'en va chercher quelque +renfort dans la ville; il reveille Paul Leblanc, Joseph Poussin, et +d'autres jeunes patriotes, en tout huit hommes de coeur et de bonne +volonte. C'est par le ministere de ces bras obscurs, qu'allait +s'accomplir un des evenements de notre histoire qui eurent les plus +graves consequences. + +Cette petite troupe, s'etant reunie, se place en embuscade derriere la +charrette renversee. Le bruit de la voiture du roi, lancee au trot, +grossit de moment en moment. La berline s'approche, elle a deja franchi +l'entree de la voute, lorsqu'une voix crie: "Halte!" Le cocher fouette +ses chevaux qui s'arretent et se cabrent. Au meme instant, huit hommes +armes se presentent. Surpris, les gardes-du-corps qui etaient sur le +siege font un mouvement de resistance; ils sortent et rentrent leurs +armes; la verite est qu'ils avaient peur; le roi avait encore plus peur +qu'eux; tous se rendirent. + +Louis XVI, la reine, madame Elisabeth voulurent d'abord nier leur +qualite; le moment etait venu ou les rois et les princesses allaient +dire aux tenebres: Couvrez-nous! On conduit les fugitifs chez le +procureur de la commune de Varennes, un epicier nomme Sausse. La reine +exhibe son passeport. Quelques personnes ayant entendu la lecture de +cette piece disent que cela devait suffire. Drouet se montra plus +difficile. "Le passeport, fit-il observer, n'est signe que du roi; il +devrait l'etre aussi par le president de l'Assemblee nationale. Si vous +etes une etrangere (en s'adressant a la reine), comment avez-vous assez +d'influence pour faire partir apres vous un detachement?" + +Mme la baronne de Korf n'opposait, a ces objections, que de grands airs +depites: elle etait, disait-elle, pressee de continuer son voyage. +Cette impatience la perdit. On decida, apres avoir delibere, que les +voyageurs ne se remettraient en route que le lendemain. Ce lendemain +fut terrible. La troupe de determines qui, le sabre et le pistolet a la +main, venait de fondre sur la voiture, se repand dans la ville et jette +partout l'alarme. Un chirurgien de Varennes, Mangin, reveille par ce +bruit, entre dans la maison du procureur-syndic et reconnait dans les +cinq personnes arretees toute la famille royale qu'il avait vue a Paris +durant les fetes de la Federation; il sort et va faire part de sa +decouverte a ses concitoyens. Alors la cloche de l'eglise s'ebranle; au +bruit du tocsin repondent, de villages en villages, des tocsins +eloignes. Le detachement de hussards qui etait a Varennes veut faire un +mouvement, les citoyens lui montrent quelques canons qu'on avait +trouves dans la ville et sur lesquels s'etend deja une meche allumee; +il rend les armes. Toujours rodant, Drouet ne cesse de veiller sur sa +proie. + +Louis XVI n'avait plus qu'un moyen de s'ouvrir le chemin de la +frontiere, c'etait de flechir, par la douceur, les hommes qui le +retenaient prisonnier. Le roi se jette dans les bras de M. Sausse, en +l'implorant; la reine, demi-agenouillee, lui presente le dauphin; le +procureur est inebranlable. Marie-Antoinette tente alors de flechir le +coeur de Mme Sausse: celle-ci se retranche derriere ses devoirs de +mere, d'epouse et de citoyenne.--"Sire, je voudrais vous obliger, +reprend le marchand de chandelles; mais la nation passe avant le roi. +Si vos infortunes et vos larmes me touchent, je redoute aussi pour le +pays les suites de ce voyage; les calamites publiques et la guerre +civile me remuent encore plus le coeur que les desastres d'une famille. +Quelle serait cette sensibilite aveugle, cruelle, qui aurait des yeux +et des entrailles pour quelques augustes personnes, et qui ne +regarderait pas au sort de plusieurs millions d'hommes? Je suis sujet +de la Constitution; elle m'ordonne de vous arreter." + +Le jour, si matinal au mois de juin, commencait a eclairer la miserable +echoppe qui avait servi de Louvre, cette nuit-la, a un roi fuyard et a +une dynastie vagabonde. Les enfants dormaient d'un mauvais sommeil, +durant lequel retentissaient, a travers leurs reves, des pas de +chevaux, des cris, des cliquetis d'armes. Toutes les cloches du canton +repandaient dans les airs leurs tintements redoubles. La reine, que +cette sombre musique impatientait, s'ecria: "Quand auront-ils donc fini +leurs bruits detestables?--Madame, repondit Sausse gravement, c'est le +bruit de toute la France!" + +Cependant un des affides de Bouille, voyant les hussards meles a la +foule qui couvre la place, tente une derniere fois de faire appel a +leur devouement: "Hussards, leur crie-t-il, tenez-vous pour la nation +ou pour le roi?--Pour la nation!" repondent d'une seule voix les +soldats. La question ainsi posee decidait du sort de la monarchie: le +roi de France n'etait plus qu'un etranger dans son royaume. + +Louis XVI, le coude appuye sur une table, attendait encore sa +delivrance de l'arrivee soudaine des troupes de Bouille. Les heures +tombaient avec le froid de l'acier sur les angoisses mortelles du +captif; rien ne venait. Quelques curieux cherchaient a penetrer dans la +maison de M. Sausse, pour voir la famille royale. Louis etait d'une +construction massive; il avait le visage bleme et les yeux bleuatres. +Indolent, lymphatique, son temperament etait celui de toutes les races +degradees et abatardies. Il mangeait fort et aimait le vin. La chasse, +surtout la chasse au tir, etait le seul exercice ou il mit quelque +passion. Une rusticite, que l'education royale avait mal recouverte, +l'eloignait du commerce des femmes. Cette rudesse de moeurs et de +caractere l'avait d'abord rendu cher a la Revolution et au peuple, qui +voyait en lui un bon ouvrier; mais ses complots avec l'etranger, ses +continuelles intrigues, ses rapports secrets avec les emigres, plus que +tout cela, l'autorite qu'il laissait prendre a la reine, lui avaient +aliene les coeurs. Par une singularite de nature, il voyait a peine les +objets qui etaient pres de lui, et distinguait tres-bien ce qui se +passait a longue distance. Il en etait de meme de son jugement: le +malheureux Louis XVI, durant toute sa vie, apercut l'echafaud dans le +lointain; mais il ne sut jamais faire usage des moyens simples et +faciles qui etaient, pour ainsi dire, sous sa main pour l'eviter. Le +costume de domestique, sous lequel il avait imagine, dans cette +circonstance, de cacher un roi de France, faisait encore ressortir la +vulgarite de ses manieres. + +Marie-Antoinette etait d'une taille ordinaire; elle avait l'oeil un peu +dur, les levres minces et serrees, les cheveux tirant sur le roux; mais +un air naturel de distinction, la finesse et la regularite de ses +traits, l'eclat de son teint, donnaient a l'ensemble de sa personne un +caractere seduisant. Son tort fut de vouloir faire la reine, quand pour +regner sur les coeurs il lui suffisait de rester femme. Un gout effrene +des plaisirs, l'attention qu'elle marquait aux jeunes gens doues d'une +jolie figure et de talents exterieurs la firent soupconner de +galanterie: elle aimait, en outre, eperdument le jeu et les spectacles. +La fierte du sang lui rendit la Revolution odieuse, le peuple +desagreable; ses reponses courtes et froides, dans toutes les +solennites nationales, annoncaient un coeur sec. Les horreurs, les +transes, les assauts de cette nuit affreuse avaient fletri l'eclat de +son visage; ses cheveux, assure-t-on, avaient change de couleur. +Marie-Antoinette sentait venir la mort de la monarchie. + +Plus de quatre mille gardes nationaux couvraient la campagne. La +famille royale cherchait a gagner du temps; il fallut se mettre en +marche. Un cortege de baionnettes cernait la voiture. Le secours +qu'attendait Louis XVI arriva, mais trop tard: le roi avait quitte +Varennes depuis une heure, quand M. de Bouille se montra devant la +ville a la tete d'un regiment de cavalerie. Les chevaux etaient +fatigues, les hommes montraient de l'indecision, et refusaient d'aller +plus avant. Le moment predit etait venu: "Le roi menera deuil; les +principaux se vetiront de desolation et les mains des soldats du pays +tomberont de frayeur." + +Il fallait maintenant retourner a Paris, et a travers combien +d'humiliations! Tout le long de la route, le peuple des campagnes, +accouru au-devant du cortege, ne cessa de proferer les injures dont il +abreuve les rois traitres ou abuses. Marie-Antoinette trouva, dans son +coeur, assez de haine et de fierte pour se faire, contre cette tempete +d'outrages, un front d'airain. + +[Illustration: Petion.] + +L'Assemblee avait envoye trois commissaires pour proteger les jours de +la famille royale; ils rejoignirent le cortege a Epernay. Barnave et +Petion monterent dans la voiture du roi. Ce fut durant ce voyage que +Barnave, touche des infortunes de Louis XVI, des prevenances de +Marie-Antoinette, et du sort de ces enfants, qui n'avaient pas merite +tant d'humiliations, se rattacha de coeur a la cause de la monarchie. +Petion se montra, au contraire, dogmatique et froid. Ses discours, +aussi libres que ses manieres etaient brusques, lui attirerent les +aigreurs de la reine. Petion tenait, entre ses genoux, le petit +dauphin; il se plaisait a rouler dans ses doigts les beaux cheveux +blonds du l'enfant, et, parlant avec action, il tirait quelquefois une +des boucles assez fort pour le faire crier. "Donnez-moi mon enfant, lui +dit sechement la reine; il est accoutume a des soins, a des egards, +qui le disposent peu a tant de familiarites." + +Louis XVI montrait un sang-froid apathique. On l'accusa, plus tard, +d'avoir bu et mange tout le long de la route: ce bon roi etait doue +d'un appetit enorme. Par instants, il temoignait quelque inquietude au +sujet de l'accueil que lui feraient les habitants de Paris. Cet accueil +fut sinistre. On avait placarde, au faubourg Saint-Antoine, un ordre du +jour ainsi concu: "Quiconque applaudira le roi sera batonne; quiconque +l'insultera sera pendu." Un long silence improbateur fut, en effet, la +lecon qu'il recut a son entree dans les Champs-Elysees; par instants, +ce sombre silence se dechirait comme un nuage, et il en sortait un +tonnerre de murmures bientot reprimes. + +On avait decide que les tetes resteraient couvertes: les gardes +nationaux eux-memes criaient: "Enfoncez vos chapeaux; il va paraitre +devant ses juges." Il parut; dans quel equipage, grand Dieu! Une foule +de grenadiers l'entourait; chaque cheval de l'attelage en portait un; +le devant, le derriere, les cotes de la voiture en etaient charges. Un +voile de poussiere couvrait, par instants, l'humiliation de cette +famille. Les stores de la voiture etaient baisses a demi; le dauphin, +enfant aux cheveux blonds, se montrait quelquefois a la portiere, et +son age, sa figure interessante, semblaient demander grace pour les +coupables, pour ce roi de France, surpris par son peuple, en flagrant +delit d'evasion. + +O abaissement! qui sondera jamais l'abime des decheances royales? Les +armes demeurerent immobiles, en presence du monarque; les drapeaux ne +saluerent pas; les canons firent mine de ne le point reconnaitre. +C'etait un spectacle imposant et terrible, vu des Champs-Elysees, que +ces vingt mille baionnettes parsemees de lances, escortant avec +gravite, a travers une population de quatre cent mille curieux, un roi +cache dans le fond de sa voiture, et cherchant a se derober a +l'embarras d'une situation cruelle. Un eclatant soleil le livrait, +comme par ironie, a tous les regards. A la plupart de ces baionnettes +et de ces fers de lances, dont les pointes dardaient des eclairs +menacants, etait embroche un pain, comme pour faire entendre a Louis +XVI que l'absence d'un roi ne cause pas la famine. Ceux qui faisaient +le mouvement d'oter leur chapeau, sous pretexte de chaleur, etaient a +l'instant sommes de le remettre. Autrefois, la noblesse avait seule le +droit de se couvrir devant le monarque; le tiers etat avait pris, +dernierement, cette liberte, et maintenant c'etait tout le peuple. + +Au moment ou le cortege entrait par la place Louis XV, tous les glaives +s'agiterent dans les mains des gens a cheval, en signe de fraternite. +Un sourire, mele d'indignation et de mepris, fut le seul accueil que +recurent les membres de la famille royale. Plusieurs jeunes gens +groupes sur le piedestal de la statue de Louis XV banderent les yeux de +la statue en attendant l'arrivee du cortege. Au moment ou passa la +voiture de Louis XVI, ils arracherent le bandeau et essuyerent les yeux +de ce marbre royal, comme s'il devait verser des larmes, a la vue d'un +roi de France aussi degrade. Ce jour, bien plus encore que le 21 +janvier, fut un jour d'execution et de supplice; l'insurrection et +l'echafaud sont moins terribles pour les rois que l'humiliation, le +ridicule et le mepris public. + +Derriere les voitures qui contenaient la famille royale venait un +chariot decouvert, entoure de branches de lauriers: Drouet et +Guillaume, couronnes de feuilles de chene et debout, y recevaient, +comme heros de la fete, les applaudissements et les hommages du peuple. +On criait: _"Vive la nation! vive Drouet et Guillaume! vive la brave +garde nationale de Varennes!"_--"L'entree de Drouet, dit tres-bien +Ferrieres, etait le triomphe d'un general victorieux qui amene devant +lui un grand captif." Cet homme avait cru; il avait eu foi en lui-meme +et en la nation. Son nom, obscur la veille, courait maintenant sur +toutes les levres. + +Aucun outrage ne fut epargne a la famille royale: une femme lanca, +contre la voiture, un linge trempe de l'eau du ruisseau. La figure de +la reine faillit etre atteinte. Des filles publiques, melees a la +foule, la regardaient d'un air insultant. "J'aime encore mieux, disait +l'une d'elles, me voir ce que je suis que d'etre Antoinette." + +Quand le cortege arriva par le pont tournant, en face des Tuileries, +les domestiques, postes aux fenetres du chateau, se decouvrirent, du +plus loin qu'ils apercurent leur maitre: la garde nationale, les +couchant en joue, leur ordonna de garder leurs chapeaux sur la tete, +aussi bien que les autres citoyens: ils obeirent. Les femmes de chambre +et d'honneur de la reine s'etaient mises, de leur cote, a battre des +mains pour saluer le retour de leur maitresse: on reprima ces +temoignages de fidelite servile. L'instant ou les voitures toucherent +le sol des Tuileries fut meme le plus dangereux de tous; une foule +indignee se porta autour des roues avec des huees, des sifflets, des +cris, des imprecations terribles. + +L'Assemblee nationale, dans la crainte de quelque accident funeste, +envoya trente commissaires, pour proteger le roi et sa famille, depuis +l'entree du jardin jusqu'au chateau. La mission etait perilleuse, a +cause de l'exaltation generale des esprits; mais, des que les deputes +se presenterent, cette foule immense et furieuse se separa en deux +rangs pour les laisser parvenir jusqu'aux voitures. Il leur suffit de +se nommer et de presenter leurs medailles: ce fut comme un talisman. On +fit defiler les voitures une a une; mais lorsqu'elles monterent sur la +terrasse du chateau, pour deposer le roi et sa famille a la grande +porte de l'Horloge, l'indignation du peuple eclata de nouveau; les +invectives et les reproches s'adressaient surtout a la reine, avec une +effrayante unanimite. + +Les _augustes_ voyageurs (cette ancienne formule du respect etait, dans +la circonstance actuelle, une sanglante ironie) mirent pied a terre, +dans un costume aussi ridicule qu'affligeant. La violence des insultes +et des menaces redoublait. Barere et Gregoire se chargerent du dauphin, +qu'ils emporterent entre leurs bras dans les appartements. Le roi +sortit ensuite, accompagne par quinze deputes: les quinze autres +resterent aupres de la reine, qui les priait avec larmes de l'assister +de leur presence: "Surtout, leur criait-elle, ne me laissez pas seule!" + +Apres avoir depose Louis XVI dans son chateau, les representants qui +l'avaient suivi coururent chercher Antoinette. Ce fut alors qu'ils +rencontrerent le plus d'obstacles pour revenir jusqu'a la voiture; il +etait tres-difficile de se frayer un passage au milieu de cette foule +compacte et de se reconnaitre dans ce tumulte, ou l'on n'entendait que +des cris confus. Le peuple ne voulait pas que la reine entrat aux +Tuileries. + +Apres une demi-heure passee a retablir l'ordre, les trente deputes se +reunirent et formerent deux haies, depuis la voiture jusqu'a la porte +du chateau; la reine sortit alors tout effrayee, et gagna les +appartements au bras d'un depute de la droite. + +La juste colere du peuple etait sur le point d'eclater, contre les +trois gardes-du-corps qui avaient servi de courriers durant le voyage, +et qui occupaient encore les sieges de la berline. Les malheureux +allaient etre saisis a la gorge. Petion se montre; il annonce que les +coupables seront mis en etat d'arrestation; la foule s'apaise aussitot. +Les trois gardes sont conduits sans aucun obstacle. Un attroupement +tres-considerable se formait deja devant l'une des portes du chateau; +Petion s'y presente pour arreter le desordre: un garde national le +prend au collet; le depute se fait connaitre, et la multitude +obeissante se retire. "Nous attendimes, ajoute Barere, que la foule fut +diminuee dans les Tuileries, et que les sentiments du peuple fussent +plus calmes, afin de n'avoir rien a redouter pour le roi et sa famille, +quand nous aurions quitte le chateau." + +Quelques jours apres celui ou Louis XVI etait force de retrograder +honteusement sur Paris, le 11 juillet, les cendres de Voltaire, ce roi +de l'opinion, traversaient la capitale, au milieu d'une affluence +considerable et avec des honneurs extraordinaires. Traine par douze +chevaux blancs, et se dirigeant vers le Pantheon, le char funebre +s'arreta devant la maison ou le grand homme avait fini ses jours, le 30 +mai 1778. _Belle et bonne_, Mme de Villette, la fille adoptive de +Voltaire, accompagnee de son enfant, et les deux demoiselles Calas, +rendirent hommage aux restes de l'illustre philosophe et payerent leur +tribut a la douleur. La pluie tombait a torrents; le cortege brava le +mauvais temps et ne se retira que lorsque le cercueil eut pris sa +place, dans le temple que la patrie avait dedie aux grands hommes. + +Voltaire avait prepare la Revolution par son esprit, comme Jean-Jacques +Rousseau par son coeur. L'ami du roi de Prusse devait etre le heros des +constitutionnels de 91; le citoyen de Geneve fut le dieu des +republicains de 93. L'un convenait a la bourgeoisie, l'autre etait +l'idole du peuple. + +M. de Bouille, apres le mauvais succes de son entreprise, s'etait enfui +vers la frontiere. Il ecrivit, du Luxembourg, a l'Assemblee nationale, +une lettre dans laquelle il menacait la France de la vengeance des +armees etrangeres, si elle ne se hatait de faire amende honorable aux +pieds du roi. "Croyez-moi, lui disait-il, tous les princes de l'univers +reconnaissent qu'ils sont menaces par le monstre que vous avez enfante +(la Revolution), et bientot ils fondront sur notre malheureuse patrie. +Je connais vos forces: toute espece d'espoir est chimerique, et bientot +votre chatiment servira d'exemple memorable a la posterite... Cette +lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de +l'Europe." L'Assemblee fit a cet insolent memoire l'accueil qu'il +meritait; elle se contenta de rire. + +Par un decret, M. de Bouille fut suspendu de ses fonctions militaires; +c'etait tout le chatiment qu'on put lui infliger. Le roi fut aussi +provisoirement suspendu. + +Quelle devait etre la solution de cet etat de crise? Louis XVI +devait-il etre maintenu sur le trone, malgre sa fuite? La nation +pouvait-elle avoir desormais confiance en lui? Serait-il juge? Ou +prendrait-on ses juges? Telles etaient les questions qui agitaient +l'Assemblee, les clubs, le peuple. + +Le parti tres-influent des Lameth, de Barnave, de Dupont, de Lafayette, +voulait conserver Louis XVI sur le trone. Des commissaires furent +nommes pour interroger le roi et la reine; mais ces commissaires furent +choisis dans le sein meme de l'Assemblee, malgre la reclamation de +Robespierre: "Il n'y a, dit-il, aucune raison pour qu'il en soit ainsi. +Nous ne meriterions plus la confiance du pays, si nous violions les +principes, si nous faisions une exception pour le roi et la reine. +Qu'on ne dise pas que l'autorite royale sera degradee. Un citoyen, une +citoyenne, un homme quelconque, a quelque degre qu'il soit eleve, ne +peut jamais etre degrade par la loi. La reine est une citoyenne; le +roi, dans ce moment, est un citoyen comptable a la nation; et, en +qualite de premier fonctionnaire public, il doit etre soumis a la loi." + +La question de la decheance etait surtout a l'ordre du jour: les +royalistes constitutionnels chercherent a masquer les torts de Louis +XVI derriere la fiction de l'enlevement et de l'inviolabilite royale; +au lieu d'accuser le chef, ils accuserent les conseillers et les +instruments de la fuite; il n'y avait, selon eux, dans cet acte +criminel, que des complices et pas de coupable. On voulait ainsi +couvrir les attentats contre la Constitution, de la Constitution +elle-meme. Robespierre attaqua cette etrange doctrine: "Je ne viens +pas, dit-il, provoquer des dispositions severes contre un individu, +mais combattre une proposition a la fois faible et cruelle, pour +substituer une mesure douce et favorable a l'interet public. Je +n'examinerai pas si la fuite de Louis XVI est le crime de quelques +individus, s'il s'est enfui volontairement et de lui-meme, ou si, de +l'extremite du royaume, un citoyen audacieux l'a enleve par la force de +ses conseils; si les peuples en sont encore a croire qu'on enleve les +rois comme des femmes. Je n'examinerai pas si, comme l'a pense le +rapporteur, le depart du roi n'etait qu'un voyage sans objet, si son +absence etait indifferente. Je n'examinerai pas si elle est le but ou +le complement de conspirations toujours impuissantes et renaissant +toujours. Je n'examinerai pas meme si la declaration donnee par le roi +n'attente point aux serments qu'il a faits, d'un attachement sincere a +la Constitution. Je ne veux m'occuper que d'une hypothese generale. Je +parlerai du roi de France comme d'un roi de Chine; je discuterai +uniquement l'inviolabilite dans sa doctrine." + +Il conclut par ces fermes paroles: "Les mesures que l'on vous propose +ne peuvent que vous deshonorer; si vous les adoptez, je demanderai a me +declarer l'avocat de tous les accuses. Je veux etre le defenseur des +trois gardes-du-corps, de la gouvernante du dauphin, de M. Bouille +lui-meme. Dans les principes de vos comites, il n'y a pas de delit; +mais partout ou il n'y a pas de delit, il n'y a pas de complices. +Messieurs, si epargner un coupable est une faiblesse, immoler le +coupable faible, en epargnant le coupable tout-puissant, c'est une +lachete. Il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer +l'absolution entiere." En bonne logique, il n'y avait rien a repondre; +l'Assemblee ne repondit pas: elle vota. + +Elle vota quoi? Le retablissement de Louis XVI sur le trone! Pouvait-on +imaginer un denouement plus illogique et plus ridicule? Que signifiait +cette fiction d'un roi "enleve par les ennemis du bien public"? + +Les declarations de Louis XVI pour expliquer les motifs et le but de +son voyage etaient si entachees de mauvaise foi, qu'elles faisaient +sourire les plus moderes. A quoi bon ce roi? La monarchie ne s'est-elle +pas suicidee? Avant l'echauffouree de Varennes, des hommes plus ou +moins conseilles par leurs interets avaient pu croire qu'il etait +possible d'elever la nation sans abaisser la royaute; mais, apres +l'humiliation dont la famille royale venait d'etre abreuvee, un tel +reve ne devenait-il point tout a fait chimerique? Conserver, de force, +un roi qui se regardait toujours comme le galerien du trone +revolutionnaire, n'etait-ce point jeter un mensonge vivant entre la +Constitution et le pays? + +A cote des hommes pratiques, dont les motifs s'appuyaient sur des +raisons d'Etat, quelques philosophes s'accordaient a regarder la +republique comme la forme la plus parfaite de gouvernement. Tel etait +aussi l'ideal de Brissot et de son parti, connu plus tard sous le nom +de parti des Girondins. C'etait l'avis de Condorcet. Robespierre, lui, +croyait utile au succes de la cause democratique de se couvrir de +prudence, et de ne point alarmer les esprits par le fantome des mots. +Marat etait malade; Marat se taisait. + +Il importe surtout de bien connaitre l'opinion des clubs. Le plus +avance de tous etait alors celui des Cordeliers (Societe des droits de +l'homme). Danton y regnait. Dans une seance memorable, il traca la +ligne de conduite a suivre. "La Societe des amis des droits de l'homme, +s'ecria-t-il, pense qu'une nation doit tout faire, ou par elle-meme, ou +par des officiers amovibles et de son choix; elle pense qu'aucun +individu, dans l'Etat, ne doit raisonnablement posseder assez de +richesses, assez de prerogatives pour pouvoir corrompre les agents de +l'administration politique; elle pense qu'il ne doit exister dans +l'Etat aucun emploi qui ne soit accessible a tous les membres de +l'Etat; elle pense enfin que plus un emploi est important, plus sa +duree doit etre courte et passagere. Penetree de la verite, de la +grandeur de ces principes, elle ne peut donc plus se dissimuler que la +royaute, la royaute hereditaire surtout, est incompatible avec la +liberte. Telle est son opinion; elle en est comptable a tous les +Francais." Pouvait-on designer plus clairement la Republique sans la +nommer? + +Danton ne sortait point de ce dilemme: Ou criminel, ou imbecile; si +criminel, que Louis soit juge; si imbecile, qu'il soit interdit! + +Aux Jacobins (Societe des amis de la Constitution), les debats sur la +decheance du monarque amenerent le demembrement du club. Les royalistes +constitutionnels se separerent des vrais democrates. Une telle +epuration centupla les forces de ces derniers. Appuyee sur des milliers +de societes semblables et affiliees entre elles, repandues d'un bout a +l'autre de la France, la societe-mere s'erigea plus tard en une sorte +de dictature. Ce fut la plus grande puissance de la Revolution, grace a +l'esprit organisateur de Robespierre. + +Que devait-on faire du roi? Cette question fut agitee au club des +Jacobins. Maximilien n'osa pas ou ne voulut pas conclure. +Billaud-Varennes ayant parle d'en finir avec la monarchie, des murmures +etoufferent sa voix. + +Et pourtant avaient-ils tort, ceux qui, a l'exemple de Danton, +reclamaient hautement la decheance de Louis XVI? On se demande si, dans +son interet et dans l'interet meme de la nation, il n'eut pas beaucoup +mieux valu qu'il gagnat tranquillement la frontiere. Drouet, tout en +croyant bien faire, n'avait-il point rendu un mauvais service au pays? +C'est ce qu'il nous faut examiner. + +L'Assemblee nationale comptait, en 91, assez d'hommes capables et +honnetes pour saisir, d'une main ferme, les renes du gouvernement. +N'avait-elle point lance elle-meme, lors du depart de Louis XVI, une +proclamation invitant les citoyens de Paris a maintenir l'ordre public +et a defendre la patrie? n'avait-elle point somme les ministres +d'assister a ses seances, de se reunir et de mettre ses decrets a +execution? Mais la sanction royale? Bah! on s'en passera; et en effet +elle n'ajoutait plus rien a l'autorite des lois... La Constituante +etait donc a meme de gouverner, ou, si elle redoutait la confusion du +pouvoir executif et du pouvoir legislatif, il ne tenait qu'a elle de +nommer un president. + +D'un autre cote, si Louis XVI, et il est difficile d'en disconvenir, +etait un obstacle a la marche des reformes, une cause de guerre +etrangere, ne se montrait-il point beaucoup plus dangereux a +l'interieur qu'a l'exterieur? Au dela des frontieres, ce n'etait plus +qu'un simple emigre. Et quelle reputation, grand Dieu! emportait-il a +l'etranger? Celle d'un roi fourbe, infidele a ses serments. + +Une question d'humanite domine toutes ces considerations. La mort du +roi, quoique votee par les Girondins et par les Montagnards, alluma +entre eux des inimities implacables. Ce sang verse au nom de la raison +d'Etat ne fut point etranger au regime de la Terreur. De tels malheurs +pouvaient-ils etre evites? Oui, le roi absent, c'etait peut-etre +l'echafaud de moins dans l'histoire de la Revolution. + +Apres l'evenement du 21 juin, la royaute n'etait plus a conserver en +France; elle etait a reconstruire. Les republicains avaient le droit de +profiter de la circonstance; a quoi bon relever ce qui s'etait ecroule +de soi-meme? Remettant sous les yeux de la nation les maux, les abus, +les actes de mauvaise foi dont le pouvoir monarchique s'etait souille, +depuis quatorze siecles, ils lui demandaient d'en finir. Citoyens, +voulez-vous donc reprendre dans vos murs la trahison et le despotisme? + +On ne saurait donc trop condamner les conservateurs a vue courte, ou +diriges par des interets feroces, qui voulurent, a tout prix, retablir +Louis XVI sur le trone. Ne cherchaient-ils point a maintenir un rouage +inutile, la monarchie constitutionnelle, pour se menager, le moment +venu, le moyen d'ecraser leurs adversaire? Je ne sais pas si, dans +cette journee decisive, les _exaltes_ auraient sauve la Revolution; +mais ce que je sais bien, c'est que les _moderes_ la perdirent. + + + + +XV + +Discussion sur la forme de gouvernement.--Reunion des citoyens au +Champ-de-Mars.--Petition signee sur l'autel de la patrie.--Deploiement +de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette +et Bailly.--Massacres.--Consequences de cette journee desastreuse. + + +Le premier usage que Louis XVI fit de sa liberte fut de renouer des +rapports occultes avec les cours etrangeres. Comment n'en eut-il point +ete ainsi? Son amour-propre n'etait-il point blesse au vif par les +outrages qu'il avait essuyes? N'avait-il point le droit de se +considerer desormais comme le prisonnier, l'otage de la Revolution? + +La question de monarchie ou de Republique avait ete soulevee; or ces +questions-la se montrent sans pitie pour le repos des nations, jusqu'au +jour ou elles sont resolues. + +Au club des Jacobins, La Clos proposa de rediger une petition signee +par tous les citoyens, et dans laquelle on demanderait que l'Assemblee +fut appelee a statuer de nouveau sur la forme du gouvernement. +L'Assemblee ayant decide que le roi etait inviolable, cette motion +effraya quelques citoyens faibles ou indecis. Danton s'elance alors a +la tribune et d'une voix tonnante: "Si nous avons de l'energie, +montrons-la... Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le +front de l'homme libre se dispensent de signer notre petition. +N'avons-nous pas besoin d'un scrutin epuratoire? Le voila tout trouve." +On ne signa rien; mais quatre mille personnes, hommes et femmes, +s'etant tout a coup repandues dans la salle, on convint de se reunir le +17 juillet au Champ-de-Mars, autour de l'autel de la patrie. + +Est-il vrai que la municipalite de Paris cherchat, alors, l'occasion +d'une lutte a main armee, pour ecraser les clubs et les societes +populaires? Tout semble du moins l'indiquer. + +Le 15 juillet etait un dimanche. On s'attendait a quelque +manifestation. La municipalite se tenait sur ses gardes. Au point du +jour, les trompettes sonnerent, les tambours battirent dans toutes les +directions; la garde nationale prit les armes. Un zele sauvage animait +la bourgeoisie contre l'insurrection absente. Depuis le retour du roi, +les constitutionnels de l'Assemblee ne cessaient d'exciter sourdement +les boutiquiers contre les clubs. On avait effraye les interets. +L'industrie, a laquelle le depart de Louis XVI venait de porter un +dernier coup, se montrait affamee de calme et de tranquillite publique; +elle avait raison, sans doute; mais, avant de mettre l'ordre dans la +rue, ne fallait-il pas l'introduire dans les organes et les fonctions +du gouvernement? La ville etait herissee de baionnettes; la resistance +se montrait partout, l'agression nulle part. Ce deploiement de force +armee, autour d'une monarchie replatree a la hate par un decret de +l'Assemblee nationale, jetait le mecontentement et l'alarme dans la +population qu'on voulait calmer. Ou donc etait l'ennemi? Les +patrouilles se croisaient dans un morne silence. + +[Illustration: La deputation des petitionnaires du Champ-de-Mars quitte +l'Hotel de Ville, terrifiee d'avoir vu arborer le drapeau rouge.] + +Les societes patriotiques s'etaient donne rendez-vous, pour onze heures +du matin, sur la place de la Bastille; elles devaient se rendre de la, +en un seul corps, vers le Champ-de-Mars. La place de la Bastille fut +occupee des le matin par des troupes soldees, afin de s'opposer au +rassemblement. A la vue de cet appareil militaire, les groupes se +dispersent, chacun se retire. Le Champ-de-Mars, ce theatre de la +joyeuse fete de la Federation, etait encore desert; c'est la qu'on se +rend isolement, la reunion projetee sur la place de la Bastille n'ayant +pu avoir lieu; c'est la, devant l'autel de la patrie, qu'une +determination sera prise. + +Ici un incident malheureux: deux invalides, dont l'un avait une jambe +de bois, s'etaient caches sous l'autel construit en planches; ils sont +decouverts. Que faisaient-ils? quel etait leur dessein? Voila ce qu'on +se demande, et l'epouvante succede bientot a la curiosite. Le bruit +court que l'autel est mine; un tonneau d'eau que ces malheureux avaient +roule dans leur retraite, pour leur provision de la journee, est +bientot transforme, par la rumeur publique, en un tonneau de poudre. Le +motif bas et vulgaire qui les a fait agir (ils s'etaient mis la, +dirent-ils, _pour voir les jambes des femmes_) se transforme en un +complot contre la vie des citoyens. Aussitot saisis par la multitude, +ils sont pendus a un reverbere, et leurs tetes coupees sont portees au +bout d'une pique. Un tel acte du brutalite fait fremir; mais une +poignee seulement d'imbeciles ou de monstres, fletris par tous leurs +contemporains, tremperent leurs mains dans ce sang. + +Il parait bien que les royalistes avaient besoin d'un pretexte pour +decharger leur colere sur les agitateurs; car la nouvelle du meurtre +des deux invalides fut sur-le-champ denaturee et portee dans l'enceinte +de l'Assemblee nationale. On raconta que deux bons citoyens venaient +d'etre pendus, au Champ-de-Mars, pour avoir preche l'execution de la +loi. Ce mensonge fit fortune, et prepara les esprits a des mesures de +violence. Sur les lieux, tout fut bien vite efface, et le +Champ-de-Mars, qui n'avait pas meme ete temoin de cet atroce +assassinat, rentra dans sa majestueuse tranquillite. + +Vers midi, la foule debouche par toutes les ouvertures; la garde +nationale venait d'entrer dans le Champ-de-Mars avec du canon; mais, +voyant la reunion paisible, elle se retirait. Les citoyens affluent +autour de l'autel de la patrie; on attend avec impatience les +commissaires de la Societe des Jacobins, pour avoir de nouveau lecture +de la petition et la signer. Un envoye du club parait enfin; on +l'entoure. + +"La petition, dit-il, qui a ete lue hier ne peut plus servir +aujourd'hui, l'Assemblee nationale ayant decrete, dans sa seance du +soir, l'innocence ou l'inviolabilite de Louis XVI; la Societe va +s'occuper d'une autre redaction qu'elle vous soumettra." + +Tous ces retards n'etaient pas du gout de la foule, qui aime a faire +vite ce qu'elle fait. + +Quelqu'un propose de rediger, a l'instant meme, une seconde petition +sur l'autel de la patrie. Adopte. La foule cherche alors des yeux ses +chefs et ses meneurs. Ou etes-vous, Danton, Desmoulins, Freron? +Absents. Ne les trouvant pas, le peuple se decide a agir par lui-meme. +On nomme quatre commissaires; l'un d'eux prend la plume; les citoyens +impatients se rangent autour de lui; il ecrit: "_Sur l'autel de la +patrie, le 17 juillet an III_... Le desir imperieux d'eviter l'anarchie +a laquelle nous exposerait le defaut d'harmonie entre les representants +et les representes, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de +la France entiere, de revenir sur votre decret, de prendre en +consideration que le delit de Louis XVI est prouve, que ce roi a +abdique; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau pouvoir +constitutionnel pour proceder, d'une maniere vraiment nationale, au +jugement du coupable, et surtout a son remplacement et a l'organisation +d'un nouveau pouvoir executif." + +La foule grossissait d'heure en heure. La petition redigee, on en fait +lecture a haute voix; cette lecture est couverte d'applaudissements. On +commence des lors par signer des feuilles volantes, a huit endroits +differents, sur les angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille +gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des villages +voisins, des hommes, des femmes, des enfants deposent religieusement +leur nom sur ces feuillets sacres, d'autres une croix ou tout autre +signe de leur volonte libre. + +"Le nombre des signatures, dit M. Buchez, depasse certainement six +mille. Le plus grand nombre est de gens qui savaient a peine ecrire... +Quelquefois la page est divisee en trois colonnes; d'enormes taches +d'encre en couvrent plusieurs; les noms sont au crayon sur deux. Des +femmes du peuple signerent en tres-grand nombre, meme des enfants, dont +evidemment on conduisait la main... La plus jolie ecriture de femme est +sans contredit celle de _mademoiselle David, marchande de modes, rue +Saint-Jacques, n 173_. Quelques belles signatures apparaissent de loin +en loin; on les compte. Un feuillet fut garni par un groupe de +cordeliers; ici l'ecriture est fort lisible. On voit en haut une +signature a lettres longues, legerement courbees en avant; c'est celle +de _Chaumette, etudiant en medecine, rue Mazarine, n 9_. On lit +ensuite celles de _E.-J.-B. Maillard_, de _Meunier, president de la +Societe fraternelle seante aux Jacobins_. On ne trouve nulle part le +nom de _Momoro_; il fut cependant accuse, plus tard, d'avoir fait grand +bruit au Champ-de-Mars, le 17; mais on voit celui d'_Hebert, ecrivain, +rue Mirabeau_; celui d'_Henriot_, et la signature du _Pere Duchene_." + +Trois officiers publics, en echarpe, envoyes par la Commune, s'etaient +avances vers l'autel: on les recoit avec l'energie et la tranquillite +qui conviennent a des hommes libres. Ce spectacle, la joie grave qui +rayonne sur la figure des petitionnaires, le caractere pacifique de +cette foule ou l'on voyait des enfants, des femmes, des vieillards, +tout parait les rassurer sur le caractere de la reunion. "Messieurs, +disent-ils, nous sommes charmes de connaitre vos dispositions; on nous +avait dit qu'il y avait ici du tumulte, on nous avait trompes: nous ne +manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la +tranquillite qui regne au Champ-de-Mars. Si vous doutez de nos +intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu'a ce +que toutes les signatures soient apposees." Un citoyen leur donne +lecture de la petition; ils la trouvent conforme aux principes. "Nous +la signerions nous-memes, ajoutent-ils, si nous n'etions pas maintenant +en fonctions." + +De telles assurances de paix augmentent la confiance. On leur demande +l'elargissement de deux citoyens arretes; les officiers municipaux +engagent a nommer une deputation qui les suive a l'Hotel de Ville. +Douze commissaires partent. On continuait a couvrir la petition de +signatures. Le Champ-de-Mars etait tranquille et libre; les troupes +s'etaient repliees sur la ville. Toute idee de peril etant ecartee, le +rassemblement grossissait a vue d'oeil. Les jeunes gens qui ont signe +se livrent a des danses; ils forment des rondes en chantant. Survient +un orage; on le brave. La pluie cesse, le ciel redevient calme et bleu; +en moins de deux heures, il se trouve pres de cent mille personnes dans +le Champ-de-Mars; c'etaient des meres, d'interessantes jeunes filles, +des habitants de Paris qui, enfermes toute la semaine, se livraient a +la promenade du dimanche. Aux yeux des revolutionnaires, penetres +qu'ils etaient alors des reminiscences de l'antiquite, ce rassemblement +de citoyens libres ressemblait a ceux qui se formaient jadis dans le +Forum. Il y avait la un grand nombre d'hommes et de femmes qui avaient +aide a construire le champ de la Federation, d'autres avaient etendu +leurs mains vers l'autel de la patrie: imprudents! vous ne vous doutiez +pas alors que cet autel dut etre rougi par des sacrifices humains! + +Les commissaires deputes vers l'Hotel de Ville reviennent. Leur visage +est morne, ils ont vu des choses sinistres. + +--Nous sommes trahis! murmure l'un d'eux d'une voix sombre. + +On les presse de s'expliquer. + +--Nous sommes parvenus, disent-ils, a la salle d'audience a travers une +foret de baionnettes; les trois officiers municipaux qui nous +accompagnaient en nous assurant de leurs bonnes intentions nous prient +d'attendre; ils entrent dans une autre salle et nous ne les revoyons +plus. [Note: Ils firent, a ce qu'il parait, un rapport faux sur +l'attitude de la reunion, disant qu'ils avaient trouve le champ de la +Federation couvert d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre +sexe, qui se disposaient a rediger une petition contre le decret du 27 +juin, qu'ils leur avaient demontre que leur demarche et leur +reclamation etaient contraires a l'obeissance a la loi, et tendaient +evidemment a troubler l'ordre public. "Si la France redevient libre, +s'ecrie Camille Desmoulins, il faut que les noms de _Jacques_, _Renaud_ +et _Hardi_ (les trois membres du conseil municipal) soient affiches +dans toutes les villes, a toutes les rues, pour etre a jamais voues a +l'execration publique."] Le corps municipal sort. + +"--Nous sommes compromis, dit un de ses membres, il faut agir +severement." + +"Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que +l'objet de notre mission etait de reclamer en faveur d'honnetes +citoyens qu'on nous avait promis de rendre a la liberte. Le maire +(Bailly) repond _qu'il n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va +marcher au Champ-de-Mars pour y mettre la paix..._ Sur ces entrefaites, +un capitaine du bataillon de Bonne-Nouvelle vient dire que le +Champ-de-Mars n'etait rempli que de brigands; un de nous lui repond +qu'il en impose. La-dessus la municipalite ne veut plus nous entendre. +Descendus de l'Hotel de Ville, nous apercevons, a une des fenetres, le +drapeau rouge; ce signal du massacre, qui devait inspirer un sentiment +de douleur a ceux qui allaient marcher a sa suite, a produit un effet +tout contraire sur l'ame des gardes nationaux qui couvraient la place +(ils portaient a leur chapeau le pompon rouge et bleu). A l'aspect du +drapeau couleur de sang, ils ont pousse des cris de joie en elevant en +l'air leurs armes qu'ils ont ensuite chargees. Nous avons vu un +officier municipal en echarpe aller de rang en rang, et parler a +l'oreille des officiers. Glaces d'horreur, nous sommes retournes au +champ de la Federation avertir nos freres de tout ce dont nous avions +ete les temoins." + +Ce recit est suivi d'un profond silence. L'inquietude peinte sur le +visage des commissaires souleve d'abord quelques nuages; cependant la +reunion se rassure. De quel droit la municipalite interviendrait-elle +et disperserait-elle, par la force armee, des citoyens qui signent +legalement leur profession de foi sur l'autel de la patrie? La foule +est compacte, mais inoffensive; la nuit approche. D'instant en instant, +des nouvelles alarmantes courent sur la multitude, comme un vent +d'orage sur un champ de ble, et la font tressaillir. + +Le bruit court que l'Assemblee nationale, pour faire croire qu'il +existe un projet de mouvement contre elle, s'est formidablement +entouree de baionnettes et de canons. Elle a, dit-on, transmis a la +municipalite des ordres severes. Depuis longtemps on guettait +l'occasion de declarer la guerre aux adversaires de la monarchie +constitutionnelle; le jour etait venu. La loi martiale etait comme un +arc tendu, il fallait que le trait partit. + +Quelques nouveaux citoyens arrivent: ils ont rencontre l'armee de +Lafayette sur les quais; les gardes nationaux marchaient avec un +entrainement farouche; la cavalerie surtout paraissait animee de +sentiments de colere et de violence. On avait vu des grenadiers sortir +tout le long de la route, un a un, des maisons voisines, charger leurs +fusils a balle, devant le peuple, et se joindre a l'armee qui +s'avancait vers le Champ-de-Mars. + +--Nous allons, disaient-ils brutalement, envoyer des pilules aux +Jacobins. + +Le jour etait tombe; il faisait assez sombre pour l'execution des +mauvais desseins. A huit heures et demie du soir, on entend le bruit du +tambour et le roulement lointain des pieces d'artillerie; on se +regarde; quelques personnes sont d'avis de se retirer; d'autres +rappellent que, le but de la reunion etant legal, il serait lache de +fuir; on demeure. Les troupes debouchent dans le Champ-de-Mars par +trois entrees a la fois, par l'avenue de l'Ecole militaire, par le +passage entre les glacis du cote du Gros-Caillou et par l'ouverture qui +fait face a la Seine; c'est par celle-ci que se montre le drapeau +rouge. + +On connait le Champ-de-Mars et on se represente aisement cette vaste +plaine avec l'autel de la patrie au milieu. La colonne a la tete de +laquelle s'avance Bailly, par l'ouverture du bord du fleuve, souleve +une indignation universelle et les cris: "A bas le drapeau rouge! Honte +a Bailly! Mort a Lafayette!" + +Cependant plus de quinze mille personnes environnaient l'autel; elles +se pressaient la comme autour des anciens lieux d'asile et de refuge. A +peine avait-on vu flotter au loin le drapeau rouge, qu'on entend +retentir une detonation d'armes a feu: + +--Ne bougeons pas; on tire a blanc; il faut qu'on vienne ici publier la +loi. + +On avait en effet tire en l'air. Tout a coup une seconde decharge +eclate, mais reelle et meurtriere. Les colonnes s'ebranlent, la +cavalerie charge, les canons ouvrent sur le devant leur bouche chargee +a mitraille. Le dernier feu avait trace un cercle de victimes; hommes, +femmes, enfants, vieillards, etaient tombes pele-mele. Aux plaintes et +aux cris succede le silence plus terrible encore que les gemissements. + +Bailly et Lafayette se donnaient sans doute, a eux-memes, les raisons +qu'on invoque toujours en pareil cas: l'ordre public, le salut de la +societe, le besoin de faire un exemple, le devoir d'obeir a la lettre +de la loi... Vaines excuses! La loi au-dessus de toutes les autres +lois, c'est l'inviolabilite de la vie humaine. + +Au plus fort de la melee, des citoyens s'elancent sous le feu, a +travers les charges de la cavalerie, pour recueillir les feuilles +volantes qui portent ecrite la volonte du peuple; cette petition est le +drapeau d'une idee, elle ne doit pas demeurer aux mains de l'ennemi. On +la sauve. "Oui, s'ecrie l'auteur des _Revolutions de Paris_, oui, la +petition reste; elle est accompagnee de six mille signatures; de +genereux patriotes ont expose leur vie pour la sauver du desordre, et +elle repose aujourd'hui dans une arche sainte, placee dans un temple +inaccessible a toutes les baionnettes, et elle en sortira quelque jour; +elle en sortira rayonnante." L'oracle n'a point menti; celle petition +conservee existe encore aux Archives de la ville; la Republique, +qu'elle contenait en germe, est sortie, le 10 aout, des plis de cette +piece memorable. Quand une fois les idees ont ete baptisees avec du +sang, elles ne meurent plus. + +La nuit etait tombee sur le Champ-de-Mars comme un linceul. De toutes +parts, des citoyens sans armes fuient devant des citoyens armes; ils se +pressent, se poussent, se renversent. Des femmes, des enfants avaient +ete etouffes entre les chevaux ou sous les pieds de la foule. La garde +nationale, Lafayette en tete, rentre dans la ville. La nouvelle de +cette sanglante tuerie se propage lugubrement de quartier en quartier. +Les rues sont desertes, les visages mornes. Il est facile de voir qu'on +revient d'une execution. Il y avait des vainqueurs et des vaincus, mais +pas de victoire. + +Cet evenement a ete juge diversement, selon les partis. Toute la +question se reduit a savoir si le roi n'avait point volontairement +abdique en prenant la fuite; car, s'il en est ainsi, ceux qui +proposaient de remplacer la monarchie par la republique etaient dans la +logique; ils avaient prevu la marche fatale des evenements. On les tua, +je l'avoue, avec toutes les formes legales; mais que me font vos +sommations prealables, votre echarpe, votre drapeau? Une guenille rouge +au bout d'un baton ne donne point le droit d'attenter a la vie de +citoyens desarmes et paisibles. + +Combien de morts? La nuit le taira et demain le sable du Champ-de-Mars +l'aura oublie; mais il y a dans les choses une justice qui n'oublie +pas. La classe moyenne sera cruellement chatiee pour avoir la premiere +fait couler le sang des hommes devoues a la Revolution. On a, dit-on, +exagere le nombre des personnes qui tomberent frappees par les balles: +soit; mais la responsabilite d'une aussi triste journee ne se mesure +point au chiffre des victimes; elle se mesure aux lois eternelles de +la conscience humaine. Cette responsabilite terrible pese lourdement +sur Lafayette et sur Bailly. + + + + +XVI + +Triomphe de la reaction.--Robespierre introduit dans la famille +Duplay.--Sa maniere de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la +peine de mort proposee par Robespierre, repoussee par la majorite +conservatrice de l'Assemblee.--Fin de la Constituante. + + +En politique, on n'a jamais vu un parti vainqueur user moderement de sa +victoire. Les royalistes constitutionnels profiterent de la journee du +Champ-de-Mars, du trouble et de l'emotion que la nouvelle du massacre +avait repandus dans les rangs des citoyens, pour faire un essai de +terreur. Les representants de la classe moyenne en voulaient surtout +aux journalistes et aux orateurs des clubs. Des mandats d'amener +furent lances contre les plus connus d'entre eux. Danton, se jugeant +fort compromis, et trouvant que les ombrages de Fontenay-sous-Bois ne +le couvraient point suffisamment, se sauva dans sa ville natale, +Arcis-sur-Aube. Freron s'eclipsa. Camille Desmoulins, riant et mordant +a la fois, envoya au general Lafayette sa demission de journaliste, +dans une lettre petillante de verve. Quant a Marat, il etait rentre +dans sa cave. Beaucoup d'autres ecrivains compromis chercherent dans +la fuite, selon le langage du temps, "un asile contre les assassins". +C'etait une panique generale. + +Quelques amis de Robespierre craignirent meme pour sa surete. Il +logeait en garni dans le Marais, rue Saintonge, et venait a pied tous +les jours de chez lui jusqu'a l'Assemblee nationale. Aussi simple dans +ses gouts que rigide dans ses principes, il dinait pour trente sous +chez un traiteur. Le 17 juillet, a l'issue de la seance, aux Jacobins, +un des membres du club, Maurice Duplay, menuisier de son etat, +tremblant pour les jours de Maximilien, qu'il admirait, vint lui offrir +un asile chez lui. Il demeurait dans une maison portant alors le +numero 366 et situee presque en face de la rue Saint-Florentin. +Robespierre accepta la proposition qui lui etait faite de si bon +coeur. + +Duplay etait alors un homme d'une cinquantaine d'annees. Ouvrier +d'abord, puis entrepreneur en menuiserie, il avait acquis, par le +travail, une petite fortune. Ses cheveux commencaient a grisonner; +mais dans l'age mur il avait conserve tout le feu et toute l'ardeur de +la jeunesse. Les patriotes de ce temps-la etaient des natures de fer. +Le petit nombre des Conventionnels et des citoyens connus que +l'echafaud a epargnes ont prolonge leurs jours au dela des limites +ordinaires de la vie humaine. + +Quel fut l'etonnement de la famille Duplay, quand, cette nuit-la, le +menuisier rentra chez lui, conduisant par la main un inconnu d'une +trentaine d'annees, vetu, avec une certaine recherche, d'un gilet a +grands revers, d'un habit couleur marron et d'une culotte de soie! +Duplay etait pere d'un garcon et de quatre filles dont l'une etait +mariee a un avocat d'Issoire, en Auvergne. S'adressant a sa femme et a +ses enfants: + +--Je vous amene, dit-il, un grand et brave citoyen que les +contre-revolutionnaires veulent faire arreter. Cette maison lui servira +d'asile. Vous le connaissez deja de nom, c'est Maximilien +Robespierre... + +La femme, les jeunes filles, le fils age d'une douzaine d'annees, qui +avaient lu ce nom-la dans les papiers publics et qui l'avaient souvent +entendu prononcer avec enthousiasme par leur pere, entourerent +l'illustre persecute de soins et d'egards. + +Robespierre n'avait accepte cet asile que pour une nuit; mais le +lendemain, quand il voulut prendre conge de ses hotes et retourner rue +Saintonge, toute la famille le pria de rester. + +--Vous etes ici chez vous, lui dit Duplay; mon fils sera votre frere. + +Puis lui montrant le groupe des jeunes filles dans les yeux desquelles +on lisait autant de respect que de sympathie pour le grand citoyen: + +--Mon ami, voici vos soeurs. + +Le moyen de ne pas ceder a de telles instances? Robespierre se rendit; +la maison de Duplay devint la sienne. + +De cette maison, il ne reste rien ou presque rien. Le temps a tout +detruit et tout reconstruit. En face de l'eglise de l'Assomption se +trouve, il est vrai, sur le meme terrain, une autre maison dont l'allee +assez etroite conduit dans une petite cour; mais la configuration +actuelle des lieux ne saurait donner aucune idee de ce qu'ils etaient +en 1791. La rue elle-meme etait a peine une rue: c'etait un groupe +d'une dizaine d'habitations. Dans le voisinage, alors tranquille et +silencieux, s'elevait le couvent des religieuses de la Conception. La +maison de Maurice Duplay avait a l'exterieur une bonne apparence +bourgeoise. Une porte cochere donnait entree dans une assez grande cour +ou etaient des planches et des ateliers de menuiserie. Au fond, dans un +petit batiment, demeuraient le maitre menuisier et sa famille. Il y +avait du logement de reste. On pria Maximilien de choisir lui-meme sa +chambre. Il se decida pour une qui etait separee du corps de logis et +situee sous les toits, une simple et modeste chambre que l'on tapissa, +selon ses gouts, d'une tenture de damas bleu a fleurs blanches. + +Les habitudes de Robespierre furent bientot connues; il soignait +beaucoup sa toilette, etait d'une proprete fort delicate, aimait le +linge blanc et recherchait l'elegance dans ses habits. Un coiffeur +allait tous les matins friser et poudrer ses longs cheveux. Sa toilette +terminee, il se reunissait a la famille du menuisier pour le repos du +matin. Maximilien etait d'une sobriete de Spartiate: il dejeunait avec +du pain chaud et du laitage. + +[Illustration: Massacre du Champs-de-Mars.] + +Quoique sans luxe, la maison etait charmante. Il y avait dans un coin +de la cour un tres-petit jardin, entoure d'un leger treillage et orne +de fleurs que la main des jeunes filles s'occupait a cultiver. Un jour +de souffrance s'ouvrait sur les vastes ombrages de tilleuls et de +marronniers qui masquaient le couvent de la Conception, ou les filles +de Duplay avaient ete elevees. Du matin au soir, un atelier de six a +huit ouvriers en menuiserie animait tout l'entourage, par le bruit du +rabot, du marteau et des chansons. N'etait-ce point l'interieur +qu'aurait reve J.-J. Rousseau? + +Robespierre sortait regulierement vers le milieu du jour. Ou allait-il? +A l'Assemblee Constituante. Duplay disait a sa femme et a ses filles: +"Maximilien va travailler au bonheur public. Tant qu'il sera notre +defenseur, la nation n'a rien a craindre. Quel honneur de l'avoir chez +nous!" + +La paix et le calme le plus inalterable regnaient dans cette maison +retiree, isolee des rumeurs de la grande ville. Le soir, quand +s'endormaient le bruit de la scie et du rabot, et le dernier chant des +petits oiseaux dans les arbres du couvent, venait l'heure de la +reflexion et des epanchements intimes. Au fond de cette solitude, les +filles du menuisier avaient contracte une simplicite de moeurs qui +s'alliait bien a l'elan du patriotisme. + +Maximilien revenait a six heures pour souper. Au sortir de table, il +suivait le menuisier et ses filles dans le salon; c'etaient de +charmantes reunions de famille, pleines de graces et de severite; les +jeunes filles, groupees en cercle autour de leur mere, travaillaient, +avec elle, a divers ouvrages d'aiguille. On se separait a neuf heures, +en se donnant le bonsoir. Le jeudi seulement, ces soirees prenaient un +caractere de ceremonie; quelques invites, tous amis de la maison, se +rassemblaient ce jour-la: c'etaient David, le peintre; Buonarotti, +descendant de Michel-Ange et qui n'etait point alors communiste; Lebas, +qui recherchait en mariage une des filles de la maison, et quelques +autres intimes. De gros fauteuils d'acajou, recouverts d'un velours +couleur cerise, formaient, en se rapprochant, un cercle etroit, mais +sympathique. On parlait quelquefois de litterature: Maximilien tenait +pour le tendre Racine, son auteur favori. Comme il disait bien les +vers, on le priait de reciter quelques tirades de _Berenice_ ou +d'_Andromaque_; il s'en acquittait avec tant d'ame, qu'il tirait des +larmes de tous les yeux. + +Les filles du menuisier, assises en groupe autour de leur mere, +ecoutaient la lecture sans cesser leur travail; les yeux modestement +baisses et les pieds sur leur tabouret, elles renfermaient en +elles-memes leur emotion. Ensuite Buonarotti, qui etait grand musicien, +se mettait au piano; c'etait une ame reveuse et ardente; il touchait +des airs pathetiques, dont l'effet triste ou gai etait inevitable; il +semblait que la vie s'echappat sous ses doigts des notes fremissantes +de l'instrument: on rapprochait alors des fenetres pour regarder le +ciel, tant cette musique elevait les coeurs. Cependant le ciel etait +plein d'etoiles, et les coeurs etaient pleins d'amour. On croyait a la +famille, a l'humanite, a l'avenir. Voyant cet interieur si grave et si +uni, cette douce religion du foyer, ce culte des cheveux gris autour +des vieillards et de la pudeur autour des jeunes filles, on comprenait +que les anciens eussent eleve des autels aux dieux lares. Ces reunions +ne se prolongeaient pas tres-avant dans la nuit; Maximilien se retirait +a onze heures, dans sa chambre, pour travailler; souvent, jusqu'a la +blancheur du matin, on voyait briller a sa vitre une petite lumiere. + +C'est la qu'il ecrivait ses grands discours, dont quelques-uns sentent +un peu trop l'huile de la lampe. Le plus souvent vers huit heures du +soir il se rendait au club des Jacobins. Telle etait en 1791 sa maniere +de vivre. + +Nous avons perdu de vue, depuis longtemps, l'Ami du peuple.--Dans une +cave de l'ancienne rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de +l'Ecole-de-Medecine), il y avait, au mois de septembre 1791, debout +devant un tonneau charge de papiers, et une plume a la main, un +journaliste qui ecrivait. Quelquefois il jetait sa plume, quittait sa +chaise, et se promenait a grands pas, en proie a une agitation +fievreuse; si le roulement d'une voiture sur le pave de la rue +prolongeait par hasard son bruit sourd le long des voutes basses et +humides du caveau, il relevait la tete et ecoutait avec une attention +fixe; son oreille inquiete semblait chercher dans ce bruit le roulement +lointain du canon. Quand la voiture etait passee, et que le souterrain +rentrait dans le silence, le bonhomme agitait la tete avec desespoir et +se remettait a ecrire. Or ce souterrain, qui recevait un peu de jour +par un soupirail etait la cave de l'ancien couvent des Cordeliers. Le +journaliste etait Marat. + +Par quelle echelle fatale ce docteur, passionne pour la lumiere et pour +les decouvertes, comme son aieul Faust, etait-il descendu dans ce +reduit obscur? Ses idees excentriques avaient souleve contre lui, dans +la societe, les memes orages que ses systemes avaient dechaines jadis +dans le monde de la science. Ce petit homme, chetif et irritable, +souffrait plus que tout autre de la dure captivite a laquelle le +condamnaient, depuis quelques mois, les poursuites de ses ennemis. +Traque de repaire en repaire, comme une bete fauve, ne pouvant coucher +deux fois dans le meme lit, harcele a toute heure et en tout lieu par +les limiers de la police, il ne trouvait un peu de repos que dans la +profondeur des tenebres. La privation de la douce lumiere du jour, qui +avait ete toute sa vie l'objet de son admiration et de ses etudes, +l'affligeait encore plus que tout le reste. Les lieux sombres qu'il +habitait, depuis trois ans, faisaient passer dans son ame un monde de +tenebres. Nuit et jour flamboyait, devant ses yeux, l'epee de la +contre-revolution, qui menacait la France. Son esprit plein de pensees +lugubres se debattait dans les affres et les hallucinations de la mort. +Les passions de la place publique soutenaient seules son enveloppe +debile au-dessus de l'aneantissement ou de la folie. Quand cette +excitation morale faiblissait, il demandait au cafe, dont il prenait +jusqu'a trente-deux tasses par jour, des forces artificielles pour +lutter contre l'abattement et le sommeil. Infatigable, il redigeait a +lui seul, depuis le commencement de la Revolution, une foule de +pamphlets et sa feuille _l'Ami du peuple_. Marat travaillait vingt-deux +heures de suite: cette prodigieuse tension irritait toutes les cordes +de son esprit. Sa maniere de vivre, extraordinaire, ouvrait son coeur a +tous les soupcons comme a toutes les credulites. Il s'emportait par +bourrasques contre ses meilleurs amis. + +"Tu as raison, lui repondait Camille outrage, de prendre sur moi le pas +du l'anciennete et de m'appeler dedaigneusement _jeune homme_, +puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moque de toi; de +m'appeler injuste, puisque j'ai dit que tu etais celui de tous les +journalistes qui a le plus servi la Revolution; de m'appeler +malveillant, puisque je suis le seul ecrivain qui ait ose te louer... +Tu as beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois, +je te declare que, tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la +Revolution, je persisterai a te louer, parce que je pense que nous +devons defendre la liberte, comme la ville de Saint-Malo, non-seulement +avec des hommes, mais avec des chiens." Marat avait beau dire et crier, +il aimait ce jeune homme. + +Apres la fatale journee du Champ-de-Mars, le souterrain lui-meme ne fut +plus tenable; il fallut partir. Depuis quelque temps, Marat n'avait +plus d'imprimerie; il occupait celle d'une demoiselle Colombe; on vint +saisir les caracteres et les presses. Les citoyens ardents, les +lecteurs de l'_Ami du Peuple_, regardaient avec une fureur concentree +ce cortege de trois ou quatre voitures, s'acheminant vers la maison +commune, environnees de baionnettes, et chargees de tout l'attirail +d'une imprimerie; des colporteurs garrottes fermaient la marche. +"Convient-il, murmurait-on d'une voix sourde, convient-il a des +citoyens armes, qui ont tue nos freres, de venir mettre a la raison des +ecrivains accuses d'avoir conseille le meurtre? Les apres diatribes de +Marat, les figures de rhetorique de l'_orateur du peuple_, n'ont point +fait verser depuis trois annees deux gouttes de sang; un seul ordre de +Lafayette en a fait repandre une large tache." Ainsi l'opinion publique +fremissait dans l'ombre; mais ses chefs etaient disperses ou captifs, +ses orateurs muets, ses esperances ajournees, sinon detruites. + +Cependant l'Assemblee constituante touchait au terme de ses travaux. +Fatiguee, enervee, soupconne de trahison et de connivence avec la cour, +depuis les massacres du Champ-de-Mars, elle avait cesse d'etre le foyer +auquel se rechauffait en 89 l'opinion publique. Ses dissensions +interieures, son peu de foi dans la duree de la Constitution qu'elle +venait d'ebaucher, ses illusions sur la possibilite d'etablir en France +le regime de la monarchie constitutionnelle, tout la condamnait a un +dernier sacrifice. Elle eut du moins le merite de se retirer a temps. +Il est vrai que, depuis quelques mois et a diverses reprises, +quelques-uns de ses orateurs lui avaient conseille de se dissoudre. +Robespierre fit une motion plus courageuse encore: il proposa a +l'Assemblee de decreter que ses membres ne pourraient etre reelus a la +prochaine legislature. + +L'Assemblee constituante, malgre ses defauts et ses passions, avait du +moins une qualite heroique, dont elle fit preuve dans toutes les +occasions: c'etait le desinteressement. Robespierre s'adresse +uniquement a cette generosite bien connue. "Ceux qui fixent les +destinees des nations, s'ecrie-t-il, doivent s'isoler de leur propre +ouvrage." Sans rabaisser la mission de l'Assemblee, ni ses lumieres, il +ose lui rappeler que la source de toute grandeur et de toute +inspiration est dans le sentiment general. "Je pense, dil-il, que les +principes de la Constitution sont graves dans le coeur de tous les +hommes et dans l'esprit de la majorite des Francais; que ce n'est point +de la tete de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein meme +de l'opinion publique qui nous a precedes et qui nous a soutenus; c'est +a la volonte de la nation qu'il faut confier sa duree et sa perfection, +et non a l'influence de quelques-uns de ceux qui la representent en ce +moment." Ces belles paroles, quoique proferees par un seul, repondaient +a la conscience de tous. + +L'Assemblee decrete, a la presque unanimite, la proposition de +Robespierre. Quelques historiens ont avance que si la Constituante ne +s'etait point decapitee elle-meme, et n'avait point exclu ses membres +de la prochaine Assemblee, il n'y aurait pas eu de republique. Pour +celui qui cherche constamment la logique des faits, une telle +conclusion n'est pas admissible. Il fallait que la Revolution se fit et +qu'elle epuisat toutes ses consequences: le trone etait un obstacle a +sa marche, elle le franchit. L'Assemblee constituante aurait eu beau +renaitre sous un autre nom, qu'elle n'eut point empeche la monarchie de +courir a sa perte, ni le peuple francais de revendiquer sa +souverainete. + +La Constitution qu'elle avait votee etait l'oeuvre de la classe +moyenne, et laissait en dehors de la vie politique, c'est-a-dire de +l'election, un assez grand nombre de citoyens. Sur quel droit +pouvait-on etablir ces restrictions et tracer des limites au suffrage +universel? Il etait bien question de droit! La verite est que la +bourgeoisie, effrayee des envahissements de la masse, voulait lui +fermer l'acces des urnes. Vainement objecterait-on que les gens exclus +du droit de voter etaient des pauvres. + +"Ces gens dont vous parlez, repondait avec beaucoup du raison +Robespierre, sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au +sein de la societe, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car +s'ils sont pourvus de ces moyens-la, ils ont, ce me semble, quelque +chose a perdre ou a conserver. Oui, les grossiers habits qui me +couvrent; l'humble reduit ou j'achete le droit du me retirer et de +vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes +enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des +chateaux, des equipages; tout cela s'appelle _rien_, peut-etre, pour le +luxe et pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanite; +c'est une propriete sacree, aussi sacree sans doute que les brillants +domaines de la richesse." [Note: J'ai use, abuse peut-etre de la +citation,--j'en serai plus sobre a l'avenir.--Mais si les evenements +ont une voix, comme je le pense, c'est dans les ecrits et les discours +du temps qu'il faut la chercher.] + +L'ensemble de la Constitution (89-91) presente neanmoins un caractere +imposant: c'est tout un passe qui se bouleverse, c'est toute une +societe nouvelle qui s'eleve. Il serait trop long de recapituler les +importants travaux de cette Assemblee memorable, ses decrets sur la +surete des personnes et des proprietes, l'abolition des privileges, la +libre circulation des grains, la liberte des opinions religieuses, +l'eligibilite des non-catholiques, la division du royaume en +departements, l'interdiction des voeux monastiques, la reorganisation +de l'armee et du pouvoir judiciaire, l'alienation des biens nationaux, +l'emission des assignats, le progres de l'education publique, la +suppression des maitrises et des jurandes, la reforme du Code penal. +L'Assemblee adoucit la rigueur des supplices; mais elle n'osa point +abolir la peine de mort, et pourtant Robespierre l'y exhortait de +toutes ses forces. Le 30 mai 1791, il s'ecriait a la tribune: "Effacez +du Code des Francais les lois de sang qui commandent des meurtres +juridiques et que repoussent nos moeurs et notre Constitution +nouvelle." Cet appel a la raison, a la justice, a l'humanite, cette +voix de la clemence se perdit dans le desert. A ceux qui lui reprochent +aujourd'hui d'avoir fait couler le sang, Maximilien pourrait repondre: +"J'ai trouve dans votre loi le glaive leve; je vous ai propose de le +briser, vous n'avez pas voulu; cette arme est tombee plus tard entre +mes mains, je m'en suis servi." + +La terreur constitutionnelle durait toujours; on arretait les +discoureurs en plein vent; le drapeau rouge flottait a l'Hotel de +Ville; un silence morne regnait au Palais-Royal et dans les cafes. +L'Assemblee profita de cette stupeur pour _reviser_ la Constitution, +c'est-a-dire pour la modifier. La Republique semblait vaincue, et, ce +qui est le dernier degre de la defaite, elle etait tombee sans +combattre. + +Commencee le 17 juin 1789, la Constitution fut terminee le 3 septembre +1791. Louis XVI l'accepta. "Convaincu, disait-il, de la necessite +d'etablir cette Constitution et d'y etre fidele," il se rendit +solennellement au sein de l'Assemblee nationale. Au milieu des cris +d'enthousiasme qu'excitaient parmi les deputes la presence et le +serment du roi, l'abbe Gregoire fit entendre ces sombres paroles: "Il +jurera tout et ne tiendra rien." Cette Constitution fut proclamee par +le maire de Paris, dans le Champ-de-Mars, au bruit du canon. Lafayette +fit decreter une amnistie generale pour les delits relatifs aux +affaires politiques du 15 juillet; l'amnistie ne releve pas les morts! + +Enfin ils sont partis!--Ce furent les adieux que recurent les deputes +de la Constituante, si bien venus et si bien fetes a leur arrivee; les +legislatures s'usent des qu'elles ne contiennent plus l'esprit de la +Revolution. Finissons. Les hommes, les faits, les idees qui ont prepare +la Montagne nous sont desormais connus; nous avons vu construire +laborieusement et piece a piece le theatre de la lutte: viennent +maintenant les gladiateurs de la liberte! + + + + +CHAPITRE TROISIEME + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE + + + + +I + +En quoi l'Assemblee legislative differait de l'Assemblee +constituante.--Le parti des Girondins.--Quels etaient alors les +republicains.--Troubles excites dans tout le royaume par les pretres +refractaires.--Menaces des emigres.--Conduite ambigue de Louis XVI. + + +Il en est des grandes Assemblees comme des grands hommes: on s'apercoit +de leur superiorite alors qu'elles ne sont plus. La Constituante, en +disparaissant, avait creuse un abime. Comment combler ce vide? ou +trouver, parmi les nouveaux venus, des candidats capables de succeder +aux Mirabeau, aux Sieyes, aux Duport, aux Barnave, aux Robespierre? Les +revolutions sement les dents du dragon: il en nait des hommes, des +citoyens. + +La Legislative fut une Assemblee de transition, une sorte de lien entre +la Revolution et la Republique. Elle ouvrit ses seances le 1er octobre +1791. Cette nouvelle Assemblee nationale n'avait plus l'eclat imposant +de la Constituante: ni grands noms, ni grandes distinctions naturelles +ou acquises. Soixante des nouveaux deputes n'avaient pas encore +accompli leur vingt-sixieme annee. C'etait l'Assemblee des jeunes. A +part Condorcet, Brissot et quelques autres, ses membres etaient +inconnus. Parmi eux, on s'etonnait de ne point trouver Danton; les +intrigues et la violence de ses ennemis avaient fait echouer sa +candidature. + +Le premier acte de la Legislative fut un temoignage de deference et de +respect pour les travaux de l'Assemblee qui venait de finir. Le livre +de la Constitution fut apporte en triomphe par douze vieillards, comme +un livre saint; l'archiviste Camus le presenta solennellement aux +nouveaux deputes, qui le recurent debout et la tete decouverte. Ainsi +l'Assemblee legislative parut se tenir dans une humble contenance, +devant l'ombre meme de la Constituante. Quoique sincere, sans doute, +cet hommage rendu a l'un des plus grands monuments de l'esprit humain +ne pouvait etre, de la part des nouveax venus, un engagement durable. +La Constitution, quoique saluee avec enthousiasme, n'allait deja plus a +la taille de la Revolution, qui grandissait toujours; les premiers +mouvements de la Legislative devaient la faire eclater comme un +vetement trop court et trop etroit. + +Des le debut de la session, la vieille etiquette royale vint se heurter +au roc des idees democratiques. "Nous n'etions pas douze republicains +en 89," dit quelque part Camille Desmoulins. Depuis la fuite du roi et +le massacre du Champ-de-Mars, le nombre s'en etait beaucoup accru. Le +duel entre les deux principes s'engagea a propos d'un incident. + +Couthon, dont les paupieres molles, le teint bleme, les joues creuses, +annoncaient une constitution faible et un esprit taciturne, proposa de +reformer le ceremonial qui avait ete suivi par la Constituante, dans +les receptions du pouvoir executif. Plus de trone,--un fauteuil; plus +de titre de _sire_,--monsieur; plus de deputes debout et decouverts +devant leurs maitres,--tous assis. "La Constitution, disait l'orateur, +qui nous rend tous egaux et libres, ne veut point qu'il y ait d'autre +majeste que la majeste divine et la majeste du peuple." L'Assemblee +vota d'abord ces dispositions; puis, effrayee elle-meme de son audace, +elle revint le lendemain sur le decret, et aneantit son propre ouvrage. +Le coup n'en etait pas moins porte. Le roi constitutionnel devenait, +aux yeux de la loi, ce qu'il devait etre d'apres l'esprit meme de +l'institution, le serviteur de son peuple, et encore un serviteur a +gages, c'est-a-dire revocable. + +Elle eut lieu pourtant, cette seance royale. Louis XVI lut un discours +dans lequel il faisait semblant de croire la Revolution terminee; elle +commencait. Des cris de _vive le roi_ l'accueillirent a son entree et +l'accompagnerent a sa sortie. + +La Constituante s'etait distinguee par l'experience, la maturite, les +lumieres de ses hommes d'Etat; la Legislative, elle, apportait un +element nouveau, l'enthousiasme. + +Un groupe se faisait remarquer par son accent bordelais, son ardeur, sa +verve meridionale: c'etait celui des deputes de la Gironde, Vergniaud, +Guadet, Gensonne, Ducos, Fonfrede et autres. La plupart d'entre eux +avaient fait de bonnes etudes classiques. Ils etaient sortis du +college, fort ignorants, mais l'ame remplie des souvenirs de +l'antiquite. Le sentiment paien de la forme et de la beaute exterieure +les saisissait: ils avaient voue un culte a la Republique d'Athenes. Le +discours latin developpa chez eux la faculte d'imitation, le forum +bordelais affermit et enfla leur voix. Il y avait du soleil dans leur +eloquence. Ces jeunes gens appartenaient en general a la classe +moyenne, a cette envahissante bourgeoisie qui avait depuis si longtemps +attaque les privileges de la noblesse. La majeste royale, comme on +disait alors, n'exercait sur leur esprit aucun prestige. Ils avaient +secoue le joug des prejuges religieux et ne croyaient qu'a la puissance +de la raison. D'ailleurs legers, remuants, grands parleurs, ils avaient +plus de forme que de fond. Le chef de ce groupe, ou du moins le centre +autour duquel ils ne tarderent point a se reunir, etait Brissot _dit_ +de Warville, esprit serieux, possedant les connaissances qui manquaient +a ses jeunes amis, sachant manier les hommes et les affaires, mais +helas! d'une probite douteuse. Brissot croyait, depuis longtemps, que +la nation francaise etait assez avancee pour se gouverner elle-meme. +Les Girondins adopterent sa maniere de voir; ils se rallierent, par +necessite, au simulacre de la monarchie constitutionnelle; mais leur +ideal etait la Republique. + +[Illustration: Couthon.] + +Par une contradiction qui etonna, les democrates, d'un autre cote, se +montraient bien moins preoccupes de changer la forme du gouvernement +que de realiser certaines conquetes politiques et sociales. +Robespierre, on le sait, ne faisait point partie de la Legislative; +mais il n'avait point cesse pour cela de parler et d'ecrire. Quelle +etait alors son attitude? Il se couvrait de la Constitution comme d'un +manteau. Pourvu qu'on tracat autour de la monarchie de sages limites, +c'etait la forme de gouvernement qu'il acceptait encore au mois de +septembre 1791. + +"Je n'ai point partage, ecrivait-il dans une adresse aux Francais, +l'effroi que le titre de roi a inspire a presque tous les peuples +libres. Pourvu que la nation fut mise a sa place, et qu'on laissat un +libre essor au patriotisme que la nature de notre Revolution avait fait +naitre, je ne craignais pas la royaute, et meme l'heredite des +fonctions royales dans une famille; j'ai cru seulement qu'il ne fallait +point abaisser la majeste du peuple devant son delegue, soit par des +adorations serviles, soit par un langage abject. J'ai cru qu'il ne +fallait point se hater de lui procurer ni assez de forces pour tout +opprimer, ni assez de tresors pour tout corrompre, si on ne voulait +point que la liberte perit avant meme que la Constitution fut achevee. +Tels furent les principes de toutes mes opinions sur les parties +principales de l'organisation du gouvernement: elles peuvent n'etre que +des erreurs; mais, a coup sur, elles ne sont point celles des esclaves +ni des tyrans." Comme il ne se retracte point, comme il defend au +contraire toute sa conduite, on est autorise a dire qu'il perseverait +dans la meme maniere de voir. + +Pour etablir la Republique, il faut des principes, des vertus et des +lumieres; les Girondins n'avaient qu'un systeme. + +L'Assemblee constituante leguait a la Legislative des embarras enormes: +la rarete des subsistances, la resistance du clerge, l'emigration, la +guerre civile et la guerre exterieure. Devant ces obstacles accumules, +les Constituants avaient quelquefois manque de prevoyance et d'energie. +Les politiques du fait, hommes a vue courte, n'avaient pas su calculer +l'importance de la question religieuse. La Revelation ne s'attendait +qu'a la guerre des rois; elle vit se dresser devant elle la guerre des +pretres et des croyances. Contre toute prevision, elle rencontra, dans +le clerge, un ennemi dont les armes tenaient encore de l'enchantement. +Exercer sur les ames un empire invisible, couvrir leurs complots d'un +voile sacre, troubler la terre au nom du ciel, telle fut la tactique +des pretres factieux. Parmi ces derniers, beaucoup ne songeaient qu'a +guerir la plaie faite a leurs interets materiels; d'autres s'agitaient +par esprit de fanatisme: c'etaient les plus dangereux. Les hommes de la +Constituante s'etaient contentes de tonner contre le pharisaisme de +l'ancien clerge, et d'opposer aux artifices des refractaires un +tranquille mepris. Cette conduite etait impolitique et legere. Il y +avait plus de foi dans le peuple que les pretres eux-memes n'osaient +l'esperer. D'un autre cote, des plaisanteries maladroites et indecentes +contre les idees religieuses venaient en aide a la fureur du clerge en +alarmant les consciences. La philosophie a le droit de succeder aux +cultes qui meurent; elle n'a pas le droit de les tourner en ridicule. + +La situation des ecclesiastiques assermentes devint intolerable. Leurs +faux freres excitaient contre eux les populations ignorantes et +aveuglees. Dans les campagnes, on ravageait leurs petites cultures, on +tuait leurs pigeons, on denichait les oeufs dans leurs poulaillers. +[Note: Extrait d'une note curieuse qui existe aux Archives du royaume.] +Reduits a la famine, ils avaient encore a souffrir les insultes des +enfants qui les pourchassaient a coups de fourche. Plusieurs +ecclesiastiques distingues et soumis a la loi occuperent alors les +sieges episcopaux devenus vides par la retraite des anciens eveques; +ils rencontrerent dans leur diocese des obstacles enormes. A Caen, +l'abbe Fauchet, nomme eveque du Calvados, s'agitait contre la ligue +formidable des nobles et des pretres. Deux ou trois cents femmes d'une +paroisse de Caen poursuivirent le cure constitutionnel, lui jeterent +des pierres, le chasserent jusque dans son eglise, ou elles +descendirent le reverbere du choeur pour le pendre devant l'autel. La +meme ville fut bientot le theatre de desordres plus graves encore: dans +l'eglise Saint-Jean, on vit reluire les armes devant l'autel, des coups +de feu furent tires par d'anciens nobles qui avaient fait de la maison +de priere un antre de sedition et une caverne de brigands. + +Faisant allusion a ces desordres, a ces actes de barbarie et aux +pretres rebelles qui les excitaient, l'abbe Fauchet s'ecriait indigne: +"En comparaison de tels pretres, les athees sont des anges.... Allez, +ont-ils dit aux ci-devant nobles. Allez, epuisez l'or et l'argent de la +France; combinez les attaques au dehors, pendant qu'au dedans nous vous +disposerons d'innombrables complices: le royaume sera devaste, tout +nagera dans le sang; mais nous recouvrerons nos privileges! _Abimons +tout plutot, c'est l'esprit de l'Eglise._--Dieu bon, quelle Eglise! ce +n'est pas la notre; et si l'enfer peut en avoir une parmi les hommes, +c'est de cet esprit qu'elle doit etre animee. Et ils osent parler de +l'Evangile, de ce code divin des droits de l'homme qui ne preche que +l'egalite, la fraternite, qui dit: Tout ce qui n'est pas contre nous +est avec nous; annoncons la nouvelle de la delivrance a toutes les +nations de la terre: malheur aux riches et aux oppresseurs! N'invoquons +pas les fleaux contre les cites qui nous dedaignent; appelons-les au +bonheur de la liberte par le doux eclat de la lumiere." + +L'Assemblee legislative, instruite de ce qui se passait a Caen et +ailleurs, hesitait elle-meme entre la tolerance et les mesures de +rigueur, contre des hommes qui fomentaient la guerre civile sous le +manteau de la religion. Merlin de Douai proposa de charger sur des +vaisseaux les pretres insermentes. On ecarta pour l'instant toute +persecution. Cependant l'incendie des croyances religieuses se +propageait et s'etendait de jour en jour. Quelques provinces du Midi, +le Gevaudan, la Bretagne suivirent l'exemple du Calvados. Les pays de +montagnes resistent plus longtemps que les autres au deluge des eaux et +des idees. Il en est des renouvellements du monde social comme de ces +grands cataclysmes qui ont change plusieurs fois la face du globe +terrestre. C'est toujours sur les hauteurs que se retirent les derniers +representants de l'ordre de choses qui va finir; c'est la qu'ils +luttent a outrance contre la destruction generale. + +Les provinces soulevees par la lutte des prejuges religieux etaient, en +outre, isolees du reste de la France par des barrieres naturelles, des +rivieres, des fleuves, des routes impraticables, un langage et des +moeurs a part. Les habitants de quelques provinces etaient habitues a +vivre dans une independance farouche, bien differente de celle que la +Constitution voulait fonder. La liberte du citoyen n'est pas celle du +sauvage: la volonte particuliere se trace a elle-meme des limites en se +rattachant a la volonte generale. La Revolution, qui etait en realite +une delivrance, leur parut, en raison des sacrifices qu'elle exigeait, +une tyrannie. Les ecclesiastiques, les nobles dechus, profiterent de +ces instincts et de ces germes de mecontentement pour inspirer aux +paysans la haine des institutions nouvelles. Les paisibles campagnes se +changerent, sous leur main, en champs de bataille ou l'ignorance +agitait des tenebres et des armes. Cette puissance mysterieuse des +pretres tenait moins encore a leur habilete personnelle qu'a l'empire +des croyances sur le coeur de l'homme. + +La rarete et, par suite, la cherte des subsistances etaient +inseparables d'un etat de choses aussi trouble et qui n'avait pas +encore permis a la fortune publique de se rasseoir. La domination des +riches sur les pauvres survivait a l'aristocratie detruite. L'habit des +citoyens actifs causait de l'impatience aux hommes en blouse, qu'on +avait prives des droits politiques. Les gardes nationaux, depuis +l'affaire du Champ-de-Mars, etaient designes sous le nom de Janissaires +de l'ordre. D'un autre cote, les interets alarmes se coalisant contre +la misere, il se trouva des speculateurs pour operer la hausse factice +des denrees; des mouvements eurent lieu dans le faubourg Saint-Marceau, +a l'occasion de la cherte subite du sucre. Au milieu du denument des +classes laborieuses, la Revolution jetait ca et la quelques sentences +economiques:--Tous les hommes ont droit a la subsistance.--Si l'habit +du pauvre a des trous, les habits du riche ont des taches.--La nature +donne des vivres, et les hommes font la famine. + +Un pretre conformiste faisait entendre de sages et utiles paroles. "La +Revolution n'est pas faite, ecrivait-il, si habituellement le pain +n'est pas a meilleur marche qu'il n'est aujourd'hui... Le bois, le +linge, les maisons diminuant de prix avec le temps, nous n'aurons plus +de mendiants, et j'aurai le plaisir de voir s'accomplir a la lettre +cette prophetie de David: _Les pauvres mangeront et seront rassasies._" + +L'Etat se trouvait lui-meme aux abois; il avait bien les mains pleines +de papier-monnaie; mais ses caisses etaient vides de numeraire. La +confiance manquait, la vente des biens du clerge rencontrait un +obstacle dans certains scrupules religieux. Le cultivateur achetait, +mais en tremblant. Marchait-on bien sur un terrain solide? L'ancien +regime ne pouvait-il pas revenir? Et, dans ce cas, ces terres, quoique +legitimement acquises, ne seraient-elles pas violemment arrachees des +mains du paysan? Heureux encore s'il ne payait pas de sa tete le crime +d'avoir solde la terre avec le fruit de ses economies et de la feconder +chaque jour par son travail! L'Etat se reposait sur le credit; le +credit, c'est l'ideal de la fortune. Toutes ces causes reunies +produisaient une masse de souffrances incessamment accrues. Si quelque +chose etonne, c'est qu'au milieu de circonstances si graves la +Revolution ait pu se maintenir. + +Les pretres non-assermentes en appelaient aux foudres du pape, les +nobles a l'epee des souverains etrangers; leurs esperances se portaient +ainsi de tous cotes, et toujours au dela des frontieres. Les classes +qui, jusqu'en 1789, etaient a la tete de la societe se mirent +violemment hors la nation. Ces hommes, pour lesquels le sol francais +etait peu de chose a cote de leurs interets personnels, auraient compte +pour rien les ravages de leur entreprise et la vie des citoyens, a la +condition de retablir la monarchie. Avec l'emigration, le numeraire +s'enfuyait; il se formait de jour en jour, sur la frontiere, ce qu'on +nommait alors la _France exterieure_. Tandis que les troncons de +l'aristocratie, coupee par le glaive de la Revolution, s'agitaient +ainsi pour se rejoindre a Coblentz ou a Bruxelles; les souverains du +Nord armaient sur toute la ligne. + +Les emigres trompaient les rois de l'Europe par les reves dont ils +s'abusaient eux-memes; ils leur disaient qu'une fois le pied des armees +etrangeres sur le sol de la France, la nation, comprimee par une +poignee de revolutionnaires, se souleverait elle-meme et chercherait +son salut du cote de l'etranger. Le but des puissances confederees +etait d'ailleurs conforme aux projets et au langage des emigres +francais: soutenir la partie saine de la nation contre la partie +delirante, eteindre au sein du royaume le volcan du fanatisme +revolutionnaire dont les eruptions successives menacaient les empires +circonvoisins. + +Chaque jour, des lettres arrivaient du camp de Coblentz ou de Worms; +une armee, dont presque tous les soldats etaient gentilshommes, se +tenait prete a agir; l'argent abondait. Voici une de ces lettres, +retrouvee par nous aux Archives du royaume: "On attaquera sur cinq +points;... je ne sais si les esprits changent en France; mais le peuple +des frontieres adopte nos principes. Vous ne pouvez vous faire une idee +du degre de chaleur ou les esprits sont montes. Tous les jours des +officiers arrivent, surmontant tous les dangers et tous les obstacles; +dix-huit se sont jetes a la nage, devant les gardes nationales, pour +passer de l'autre cote; d'autres traversent la riviere a cheval... Les +princes nous ont assure qu'ils n'ecouteraient aucune proposition ni +accommodement. Vaincre ou mourir sera la devise de l'armee. Le mois ou +nous entrons sera bien interessant; croyez que nous vous rosserons de +main de maitre, et que l'on ne punira personne sans un jugement. Les +parlements sont tant a Coblentz qu'a Bruxelles. Les princes leur ont +donne l'ordre de ne pas s'ecarter. M. Seguier aura bien de la besogne. +Malheur a ceux qui feront de la resistance!" [Note: Lettre d'une +emigree trouve dans les papiers de M. Lemounier, medecin du roi.] + +Ce rassemblement convulsif, tout electrise de contre-revolution et +d'aristocratie, inquietait a juste titre les legislateurs. Chaque jour, +l'armee se desorganisait par la fuite des officiers. Le plus grand tort +que les ennemis de la Revolution pouvaient lui faire, c'etait de la +pousser aux exces; les nobles et les pretres n'epargnerent aucun moyen +pour amener ce resultat desastreux; l'absence menacante des uns, la +presence occulte et les complots des autres concouraient a souffler le +feu de la guerre civile. L'Assemblee legislative voyait le mal; elle ne +voyait pas le remede. Condorcet avait propose de lier les nobles a la +Constitution par un serment: "Ils le preteront, lui repondit Isnard, +mais ils jureront d'une main, et de l'autre ils aiguiseront leur epee." + +Dans ces conjonctures difficiles, que faisait le roi? Louis XVI n'avait +point encore perdu l'espoir de raffermir son trone ebranle. Quelques +pales rayons de popularite lui revenaient, par intervalles, comme les +dernieres caresses d'un soleil d'automne. Le soir du jour ou il s'etait +rendu a l'Assemblee nationale, il alla au Theatre-Italien avec la +reine, Madame Elisabeth et ses enfants. La famille royale fut recue +avec des marques d'attendrissement. + +--Le bon peuple, s'ecria la reine, il ne demande qu'a aimer! + +Pourquoi donc, madame, n'avez-vous pas su gagner son coeur?... + +Les ci-devant nobles ne manquerent point d'attribuer ces retours a +l'humeur legere des Francais, qui s'etaient eloignes du trone par +etourderie et par bravade, mais qui seraient bientot forces d'y revenir +a genoux et dans l'attitude du repentir. La mobilite du caractere +francais est, au contraire, comme celle de la mer qui repousse +continuellement les chaines dont on voudrait la charger. Cependant +Louis XVI, conseille par Barnave, ne cessait de donner des gages +apparents a la Constitution. Rome avait prononce d'avance l'absolution +de cette conscience royale, qui flechissait sous la force majeure des +evenements. Tromper la Revolution, c'etait un moyen de la soumettre: on +comptait sur cette sainte hypocrisie pour lasser ce qu'on nommait la +fureur des partis extremes; ses solennels serments n'empechaient +d'ailleurs pas Louis XVI de porter ses regards et ses intrigues au dela +du Rhin. + + + + +II + +Deux decrets: l'un contre les emigres, l'autre contre les pretres +refractaires.--D'ou est parti le systeme de la Terreur.--Le roi tient +pour le clerge non assermente et pour la noblesse revoltee contre la +nation.--Les desastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans +journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nomme +procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractere et sa +profession de foi. + + +Une conduite si ondoyante n'etait pas seulement dans la politique du +chateau; elle etait surtout dans le caractere faible de ce malheureux +prince. La reine avait, disait-on, plus de force d'ame; mais la volonte +n'est une puissance que si elle s'appuie sur un grand dessein; or, +Marie-Antoinette n'avait dans le coeur que des rancunes d'ambition +froissee, et dans l'esprit que des plans decousus. D'un autre cote, les +soutiens du trone constitutionnel allaient manquer a la royaute de 89: +Lafayette et Bailly atteignaient le terme de leurs fonctions, tandis +que l'Assemblee legislative voulait enfin percer a jour les vraies +intentions de Louis XVI et lui imposer des hommes nouveaux. + +Tel etait l'etat de trouble des esprits; tels etaient les embarras et +les difficultes de la situation; l'Assemblee nationale allait-elle +trouver le moyen d'en sortir? + +L'Assemblee legislative crut que le moment etait venu de renoncer a un +systeme d'impunite dont on voyait chaque jour se developper les +funestes consequences. La tolerance des hommes d'Etat envers les +pretres refractaires et les nobles qui s'etaient sauves a l'etranger +n'avait fait qu'encourager le schisme et l'emigration. Si l'on +perseverait dans cette voie, ne courait-on pas a la perte de toutes les +conquetes revolutionnaires? Ce fut Brissot qui, le 30 octobre 1791, +suivant une expression vulgaire, attacha le grelot. Dans un discours +fort etudie, il demanda que si, passe un certain delai, les princes et +les fonctionnaires emigres ne rentraient pas dans le royaume, ils +fussent poursuivis criminellement et leurs biens confisques. Quant aux +autres (le menu fretin) on se contenterait de frapper leurs proprietes +d'une triple imposition. Ces moyens d'intimidation parurent trop doux a +Vergniaud. "Avec ces miserables pygmees, parodiant l'entreprise des +Titans contre le ciel, il n'est point besoin de preuves legales." Le +lendemain, le fougueux Isnard s'elance a la tribune: "Il est +souverainement juste, s'ecrie-t-il, d'appeler au plus tot, sur ces +tetes coupables, le glaive des lois... Il est temps que ce grand niveau +de l'egalite qu'on a place sur la France libre prenne enfin son +aplomb... Ne vous y trompez pas, c'est la longue impunite des grands +criminels qui a pu rendre le peuple bourreau... Si nous voulons etre +libres, il faut que la loi, la loi seule, nous gouverne; que sa voix +foudroyante retentisse dans le palais du grand comme dans la chaumiere +du pauvre, et qu'aussi inexorable que la mort lorsqu'elle tombe sur sa +proie, elle ne distingue ni les rangs ni les personnes." Ces images +funebres, la voix assombrie de l'orateur, souleverent des +applaudissements. + +Pour le coup, ce fut Marat qui se declara charme; il croyait avoir +enfin trouve son homme. Qu'invoquaient pourtant Brissot, Vergniaud, +Isnard pour justifier ces mesures de rigueur? La raison d'Etat. +N'est-ce point au nom du meme sophisme que les Montagnards s'armerent +plus tard de l'echafaud? Les uns et les autres n'ont donc rien a se +reprocher. Le systeme de la Terreur a meme ete invente par les +Girondins. + +Apres les emigres, ce fut le tour des pretres refractaires. Le 14 +novembre, Isnard, s'adressant aux hommes de la Revolution, dit cette +verite sinistre: "Il faut que vous les vainquiez ou que vous soyez +vaincus." Puis se retournant vers les pretres refractaires: "Il faut, +poursuivit-il, ramener les coupables par la crainte ou les soumettre +par le glaive. Une pareille rigueur ferait peut-etre couler le sang; +mais il est necessaire de couper la partie gangrenee pour sauver le +reste du corps." Toujours la meme doctrine: c'etait celle de +l'Inquisition. + +Le 29 novembre, l'Assemblee vota un decret qui prescrivait a tous les +ecclesiastiques de preter le serment civique, dans le delai de huit +jours, sous peine d'etre prives du tous traitements ou pensions, +declares suspects de revolte envers la loi et soumis a la surveillance +de toutes les autorites constituees. + +Les priver de leur traitement etait un acte de justice. Mais au nom du +salut public, les declarer suspects, les placer en dehors du droit +commun, n'etait-ce point faire un grand pas vers le systeme de 93? + +Ces deux decrets, l'un contre les emigres, l'autre contre les +ecclesiastiques refractaires, furent frappes plus tard de deux vetos +consecutifs. Le premier, disent les royalistes (le decret contre les +emigres), offensait le coeur de Louis XVI, sincerement devoue a sa +bonne noblesse, dont il avait recu tant de gages de sympathie et de +devouement; le second (celui contre les pretres) revoltait ses +croyances religieuses. Pouvait-il en etre autrement? Le roi n'admettait +au chateau que des pretres non assermentes; Madame Elisabeth, fort +devote et peu eclairee, mais exercant une assez grande influence sur le +roi, contribuait a affermir ses scrupules. Louis XVI se contenta +d'inviter les emigres a rentrer en France; cette mesure etait +insuffisante; etait-elle meme bien sincere? + +La note suivante, extraite d'une liasse deposee aux Archives du +royaume, me permet d'en douter. "Quoique emigre, Lambesc a continue, +jusqu'en janvier 1792, a faire les fonctions de grand-ecuyer, de +l'approbation de Capet; le ministre Latour du Pin correspondait avec +lui en cette qualite. On a fait faire a Paris et expedie a Treves des +uniformes de gardes-du-corps (en gravure ou en nature?) de soldats +prussiens, et des habits de livree de valets de pied; les etats de +depense des grandes et petites ecuries etaient envoyes a Treves, d'ou +Lambesc les renvoyait apres les avoir signes." + +Les fonctions de grand-ecuyer exercees a distance, par un homme qui +etait hors du royaume; l'assentiment plus ou moins direct que Louis XVI +donnait a cette conduite, tout montre bien qu'il existait alors un lien +entre le cabinet des Tuileries et l'emigration. Les anciens nobles +avaient fui une patrie qu'ils ne pouvaient plus dominer; ce n'est donc +pas une simple invitation du roi qui pouvait les rappeler a leurs +devoirs. Ils ne manquerent pas de mettre en doute la liberte de leur +souverain, ni d'abriter leur desobeissance soi-disant fidele derriere +une fiction de contrainte et de captivite morale. + +Cependant l'Assemblee nationale voyait avec impatience son autorite +muree par deux vetos. Le peuple s'indignait; la colere des citoyens se +montrait d'autant plus grande que les deux decrets, surtout celui +contre les ecclesiastiques insoumis, etaient reellement empreints de +sagesse et de moderation. L'Assemblee se contentait, selon le mot de +Camille, d'exorciser le demon du fanatisme par le jeune, c'est-a-dire +de retirer la pension aux pretres qui persisteraient a ne point preter +le serment civique. La Legislative avait bien prononce des peines +severes contre les ci-devant nobles, qui intimidaient le pays par une +fuite seditieuse, et contre les pretres convaincus d'avoir provoque la +desobeissance aux lois; mais cette peine, purement comminatoire, devait +expirer devant les barrieres de l'etranger et devant le refus de la +sanction royale. + +La conduite du roi, dans ces circonstances extremes ne fut approuvee +que par les _Feuillants_; on nommait ainsi les successeurs du club de +89. Un jeune ecrivain du plus grand talent exposa les doctrines de ces +conservateurs dans une longue lettre sur _les dissensions des pretres_. +Andre Chenier--c'etait son nom--s'avouait alors royaliste. + +[Illustration: Vergniaud.] + +Les democraties se montrent generalement peu favorables aux poetes; +elles regardent sans cesse a l'interet de tous, a la grandeur +nationale, bien plus qu'a certains dons de la nature. Qu'arrive-t-il +pourtant en pareil cas? Ces esprits freles et delicats, mais jaloux de +notoriete, qui voudraient soulever le monde avec une aile de papillon, +s'irritent, accusent les evenements de detourner d'eux la renommee, +regrettent le bon vieux temps et maudissent le progres. Avons-nous en +vue Andre Chenier? non vraiment, mais une foule de beaux esprits qui +rimaient alors contre la Revolution. Ce n'etaient ni des ecrivains ni +des poetes qu'il fallait a la nation en danger, c'etaient des citoyens. + +Guerre aux blancs! c'est le cri que poussait alors Saint-Domingue et +qui traversa les mers. Comme toujours, l'insurrection avait ete +precedee par le martyre. Un noir, le brave et malheureux Oger, avait +peri sur l'echafaud des esclaves; les idees ressemblent aux herbes des +champs, il faut les faucher pour qu'elles croissent. On sait +aujourd'hui que les premiers troubles de Saint-Domingue furent +provoques par la resistance des colons et par leur injustice; ces +hommes durs repousserent le decret qui accordait les privileges +civiques aux hommes de sang mele, c'est-a-dire a leurs propres enfants. +Ils furent chaties; l'incendie et le meurtre couvrirent la colonie. Les +negres inventerent des supplices qui font fremir d'horreur: les blancs +leur avaient si bien appris a etre cruels! Tot ou tard, les armes de la +persecution et de la tyrannie se retournent contre la main qui s'en est +servie. C'etait maintenant le tour des maitres de manger leur pain dans +l'agitation et la terreur. Nulle pitie: etre blanc, c'etait etre +coupable; le crime ne faisait qu'un avec la peau. + +Cette nouvelle excita en France des emotions diverses: si la perte de +nos colonies affligeait le sentiment national, si la conduite des noirs +etait revoltante, la conscience saluait, du moins avec tristesse, deux +grandes choses, l'emancipation des esclaves et l'unite de l'espece +humaine. Les voila donc, ces negres, ces hommes de couleur trop +longtemps traites comme des animaux, qui, eux aussi, reclament au nom +de la liberte! D'ou leur venait cette audace, sinon de la Declaration +des droits de l'homme? D'un bout du monde a l'autre, les esclaves +repondaient a la Revolution Francaise par un tressaillement de coeur. +Au milieu de ces desastres, l'attitude de la nation fut sublime. "Il +n'y a pas a balancer, s'ecria-t-elle; les lois de la justice avant +celles des convenances commerciales, et nos interets apres ceux de +l'espece humaine." O enthousiasme de la generosite! Quand avait-on vu +un peuple frappe benir sa blessure? Quand une nation, tout en donnant +des larmes aux victimes, s'etait-elle consolee de la perte d'une de ses +plus belles colonies par amour des principes et de l'humanite? + +Camille avait donne sa demission de journaliste, mais non celle de +citoyen. Aux Cordeliers, aux Jacobins, il ne cessait de repandre sa +verve intarissable; comme il se defiait de sa voix, il faisait +quelquefois lire ses discours. Sans principes bien arretes, Camille +s'abandonnait toujours a la providence de son esprit; il allait avec le +flot, mais ce flot allait lui-meme du bon cote. Republicain, il +attaquait sans cesse le _Monstre politique_ de la Constitution. Les +partisans de la royaute l'accusaient d'exagerer les maux de la +situation actuelle, sans indiquer de remede; il se contenta de les +tourner, le plus joliment du monde, en ridicule: "Que signifient, leur +repondit-il, ces questions captieuses et pharisaiques et toutes ces +metaphores de remedes et de maladies desesperees, en parlant des +nations? A un malade, il ne suffit pas pour etre gueri d'en avoir la +volonte, au lieu que vous reconnaissez tous que, pour qu'un peuple soit +libre, il suffit qu'il le veuille; pour guerir une nation paralysee par +le despotisme ou l'aristocratie, il suffit de lui dire comme au +paralytique de la porte du temple de Jerusalem: _Levez-vous et +marchez_; car c'est votre Lafayette lui-meme qui l'a dit: _Pour qu'un +peuple soit libre, soit gueri, il suffit qu'il le veuille_. Ainsi, +messieurs, ceux d'entre vous qui sont de bonne foi ne peuvent repondre, +a ce discours, rien de raisonnable, si ce n'est de dire comme les +goujons des _Mille et une Nuits_, a qui l'auteur de la _Feuille du +Jour_ vient de comparer si plaisamment les Francais, et qui repondaient +dans la poele a frire: _Nous sommes frits, mais nous sommes contents_." + +Camille Desmoulins demeurait alors rue du Theatre-Francais; mais il +passait les derniers beaux jours de l'automne a Bourg-la-Reine, dans +une maison de campagne de sa belle-mere. Lucile etait toujours +resplendissante de jeunesse et de gaiete; elle aimait la Revolution +pour elle-meme et pour son Camille: jamais sentiment plus noble ne +souleva le sein d'une femme. L'enthousiasme civique ne l'empechait pas +de descendre aux amusements champetres. Freron, l'ami de la maison, +venait souvent les joindre a Bourg-la-Reine; on passait gaiement de la +politique aux moeurs familieres de l'intimite. Freron aimait a jouer +avec les animaux de la garenne, et Lucile l'appelait pour cela +Freron-Lapin. Camille souriait a ces propos innocents: "J'aime Lapin, +disait-il, parce qu'il aime Rouleau." C'est ainsi qu'il appelait sa +femme. + +Le coeur humain est toujours le meme; comme ces charmants badinages se +detachent avec melancolie sur le fond triste et severe d'une Revolution +qui devait devorer ses plus beaux enfants! + +Camille reprit du service dans le barreau, mais non sans regretter sa +tribune de journaliste. "J'exerce de nouveau, ecrivait-il a son pere, +mon ancien metier d'homme de loi, auquel je consacre a peu pres tout ce +que me laissent de temps mes fonctions municipales ou electorales et +les Jacobins, c'est-a-dire assez peu de moments. Il m'en coute de +deroger a plaider des causes bourgeoises apres avoir traite de si +grands interets et la cause publique a la face de l'Europe. J'ai tenu +la balance des grandeurs; j'ai eleve ou abaisse les principaux +personnages de la Revolution. Celui que j'ai abaisse ne me pardonne +point, et je n'eprouve qu'ingratitude de ceux que j'ai eleves; mais ils +auront beau faire, celui qui tient la balance est toujours plus haut +que celui qu'il eleve. C'est une grande sottise que j'ai faite d'avoir +cesse mon journal. C'etait une puissance qui faisait trembler mes +ennemis, qui aujourd'hui se jettent lachement sur moi, me regardant +comme le lion a qui Amaryllis a coupe les ongles." Cette derniere +phrase ne nous dit-elle pas que l'adoucissement de la grace et de la +beaute, toujours presentes dans la personne de sa femme, avait desarme +pour un temps la verve satirique de Camille? + +On se souvient de l'affaire de Nancy; le zele aristocratique de Bouille +avait laisse des victimes: quarante soldats furent tires des galeres; +on fit de leur retour l'objet d'une fete a laquelle le peuple assista. +Le sentiment public s'elevait avec la Revolution. A Libourne, un +supplicie pour cause d'assassinat restait depuis quelques jours, prive +de sepulture; les prejuges civils et religieux ecartaient de cette +depouille avilie les mains les plus charitables; six membres du club +des Jacobins allerent lever le corps pour le porter au lieu des +inhumations. L'adoucissement des moeurs se poursuivait! a Paris, les +combats de taureaux furent defendus, ainsi que les scenes atroces de +boucherie qui se passaient dans le quartier des halles; en reprimant +les mauvais traitements envers les animaux, on voulait bannir toute +cruaute du coeur des hommes libres. La presse revolutionnaire +continuait a regarder la peine de mort comme injuste, en ce que la +societe n'a pas le droit de priver un citoyen de ce qu'elle ne lui a +pas donne. + +Les pieces de theatre devoilaient une nouvelle tendance philosophique +et sociale; on joua successivement _Caius Gracchus_, de J. Chenier, la +_Mort d'Abel_, de Legouve, et _Robert, chef de brigands_, par +Lamartelliere. Ce vers de Chenier fut surtout applaudi: + + S'il est des indigents, c'est la faute des lois. + +Les arts, quoique masques sans doute par l'importance de la question +politique, n'etaient point delaisses absolument. Il y eut, vers la fin +de l'an 1791, une exposition de peinture; on y remarqua les portraits +de l'abbe Maury, de Lafayette et de Robespierre; au bas de ce dernier +se lisait l'inscription suivante: _l'Incorruptible_. Le buste de +Mirabeau figurait a cote du buste de Louis XVI. Il y avait beaucoup de +paysages: au milieu des scenes les plus pathetiques de l'histoire, +l'oeil et le coeur de l'homme cherchent toujours quelques riantes +echappees pour retourner a la nature. + +"Ce genre touchant, ecrivait alors un critique, doit necessairement +gagner a la Revolution. Nos campagnes, devenues plus fortunees, +offriront d'aimables sujets aux pinceaux qui s'y consacreront." + +A cette exposition de tableaux, le public se portait surtout vers le +_Serment du Jeu de Paume_. + +L'esprit humain, soit qu'il cherche le vrai, soit qu'il cherche le +beau, suit toujours des voies paralleles. Cette constante relation ne +saurait etre brisee qu'aussitot l'unite morale ne se trouble et que la +signification des diverses ecoles ne s'altere. Il en resulte qu'une +histoire de l'art est forcement une histoire des dogmes, des +revolutions, des philosophies qui ont, de siecle en siecle, renouvele +la face du monde. Sans foi, il n'y a pas d'art; mais cette foi change +de forme et d'objet, selon les courants d'idees qui transforment la +societe. A la peinture religieuse de Lesueur avait succede, en France, +la peinture philosophique du Poussin. La decadence des moeurs avait +ensuite pousse l'art dans les affeteries et les nudites du boudoir. +Cependant, au sein de l'ancienne societe ou toutes les croyances +declinaient, s'eleva tout a coup un de ces souffles de l'esprit qui +agitent les ossements arides. La Revolution parut, et avec elle le +peintre David. + +Ce qu'il faut chercher dans ses toiles magistrales, d'un style beaucoup +trop academique, ce sont de grands exemples et de grandes lecons. Les +_Horaces_, la _Mort de Socrate_, _Brutus_, _Leonidas aux Thermopyles_ +sont autant de proclamations adressees au peuple francais; le pinceau +n'en avait jamais signe de semblables. Chez David, le peintre n'est que +la personnification du civisme; inspire par les evenements, il preche +ici le devouement a la patrie, la le sacrifice de l'homme a une idee, +ailleurs la haine de la tyrannie qui force un pere a ensanglanter ses +mains dans la mort tragique de ses fils. David imprime a toutes ses +oeuvres la figure de ses convictions politiques. Sous son _Belisaire +demandant l'aumone_, qui n'a devine la sollicitude du revolutionaire +pour ces vieux soldats de la patrie, dont les haillons contrastent +amerement avec des services glorieux? Ainsi envisagees, les peintures +de Louis David ne sont pas seulement des tableaux; ce sont des actes; +l'artiste est plus qu'un homme, c'est le sentiment national decalque +sur la toile. Le _Serment du Jeu de Paume_, cette grande page de la +Revolution Francaise, allait a l'ame et au talent du peintre; la foudre +qui tombe sur le chateau royal nous montre dans l'eloignement le +tonnerre du 10 aout; ou les Constituants n'avaient vu qu'une resistance +a la cour, David avait apercu la chute de la royaute. + +Au milieu de ces oeuvres d'art et de litterature, l'_Almanach du +bonhomme Gerard_, par Collot-d'Herbois, marque l'origine des almanachs +politiques. + +Danton venait d'etre nomme substitut-adjoint du procureur de la +Commune. Cet homme, auquel la nature avait donne en partage des formes +athletiques et des poumons d'airain, avait prevu que la Revolution ne +s'accomplirait pas dans l'Assemblee des representants de la nation; +qu'il fallait que le peuple s'agitat, et que la force siegeat surtout +dans les faubourgs. Il se fit le tribun des masses, le Jupiter tonnant +de la place publique. Son eloquence a coups de canon retentissait +surtout dans le club des Cordeliers, ou elle donnait le signal de +l'attaque. On n'agite pas pour agiter: sous ce tourbillon, il y avait +une justice. Danton aimait sincerement les classes pauvres et +malheureuses, il voulait les affranchir; son coeur etait bon, mais ses +besoins etaient enormes. A tort ou a raison (nous reviendrons plus tard +la-dessus), on l'accusait de marches et du transactions deshonorantes +avec Philippe d'Orleans. + +Qu'y avait-il de vrai dans ces vagues rumeurs? + +Danton recevait-il d'une main et se vengeait-il de l'autre, en ecrasant +les fourbes, les traitres et les ennemis du peuple? Drape dans son +audace, il se couvrait contre toutes ces medisances ou toutes ces +calomnies d'une confiance demesuree en lui-meme. + +Danton avait ete nomme substitut-adjoint du procureur de la Commune par +1 162 voix. Le jour de son installation, il adressa au maire et aux +autres membres du conseil municipal un discours qui etait une +profession de foi: "Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, +puisque tel est le voeu des amis de la liberte et de la Constitution; +je le dois d'autant plus que ce n'est pas dans le moment ou la patrie +est menacee de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui +peut avoir ses dangers." L'orateur parle ensuite des calomnies dont il +a ete assiege, de ce qu'il a fait pour la Revolution. "La nature, +dit-il, m'a donne en partage les formes athletiques et la physionomie +apre de la liberte. Exempt du malheur d'etre ne d'une de ces races +privilegiees, suivant nos vieilles institutions, et par cela meme +presque toujours abatardies, j'ai conserve, en creant seul mon +existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un +seul instant, soit dans ma vie privee, soit dans la profession que +j'avais embrassee, de prouver que je savais allier le sang-froid de la +raison a la chaleur de l'ame et a la fermete du caractere... Si des les +premiers jours de notre regeneration j'ai eprouve tous les +bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti a paraitre exagere, +pour n'etre jamais faible, si je me suis attire une premiere +proscription pour avoir dit hautement ce qu'etaient ces hommes qui +voulaient faire le proces a la Revolution, pour avoir defendu ceux +qu'on nommait les energumenes de la liberte, c'est que je vis ce qu'on +devait attendre des traitres qui protegeaient ouvertement les serpents +de l'aristocratie... Voila quelle fut ma vie. Voici, messieurs, ce +qu'elle sera desormais..." + +Danton promettait alors de concourir au maintien de la Constitution, +_rien que la Constitution_. Son opinion sur la royaute etait a peu pres +celle de Robespierre. "Apres avoir brise ses fers, continuait-il, la +nation francaise a conserve la royaute sans la craindre et l'a epuree +sans la hair. Que la royaute respecte un peuple dans lequel de longues +oppressions n'ont point detruit le penchant a etre confiant, et souvent +trop confiant; qu'elle livre elle-meme a la vengeance des lois tous les +conspirateurs, sans exception, et tous ces valets de conspiration, qui +se font donner par les rois des a-compte sur des contre-revolutions +chimeriques, auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler +ainsi, des partisans a credit; que la royaute enfin se montre +sincerement l'amie de la liberte sa souveraine: alors elle s'assurera +une duree pareille a celle de la nation elle-meme, alors on verra que +les citoyens qui ne sont accuses d'etre au _dela de la Constitution_ +que par ceux memes qui sont evidemment en _deca_, on verra, dis-je, que +ces citoyens, quelle que soit leur theorie arbitraire sur la liberte, +ne cherchent point a rompre le pacte social; qu'ils ne voulaient, pour +un mieux ideal, renverser un ordre de choses fonde sur l'egalite, la +justice et la liberte. Oui, messieurs, je dois le repeter, quelles +qu'aient ete mes opinions individuelles, lors de la revision de la +Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est +juree, j'appellerai a grands cris la mort sur le premier qui leverait +un bras sacrilege pour l'attaquer, fut-il mon frere, mon ami, fut-il +mon propre fils. Tels sont mes sentiments." + +Les idees de Danton s'etaient-elles modifiees au contact de ses +nouvelles fonctions? On serait tente de le croire. Cette riche nature +abondait d'ailleurs en contrastes. Revolutionnaire par temperament, +homme d'action, il lui fallait le bruit, le mouvement, le forum, et +pourtant il aimait les champs, la nature. S'il faut en croire Fabre +d'Eglantine, les gouts de Danton l'entrainaient a la campagne, aux +bains, a la vie de fermier. Avec le remboursement d'une charge qui +n'existait plus, il avait achete, a Fontenay-sous-Bois, une petite +metairie qu'il surveillait lui-meme. Sa physionomie, feroce a la +tribune, devenait, dans l'intimite, bonne, enjouee, quelquefois +souriante. Ses discours, violents jusqu'a la fureur, ne donnent aucune +idee de sa conversation, qui etait instructive et agreable. Il aimait +veritablement le peuple qui l'avait tire, comme il disait, "de +l'abjection du neant". Malheureusement il etait esclave de ses plaisirs +et du ses passions. Avec ses amis, il tenait souvent des propos +cyniques; mais chez lui il ne se montrait etranger a aucun des +sentiments delicats. Ce tribun, dont les coleres faisaient palir le +front des rois, avait pres de sa femme des attendrissements de lion +amoureux. + +Mais est-ce bien le moment de nous occuper des hommes et de leur vie +privee? L'eclair brille, le sol tremble: la Revolution vient +d'emboucher la trompette guerriere. + + + + +III + +La guerre.--Resistance de Robespierre a l'elan general.--L'avis de +Danton--Brissot se declare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre lui +et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais +marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministere girondin. + + +Des bruits de guerre grondaient depuis quelque temps d'un bout de la +France a l'autre. Des le mois de mars 1791, Marseille demandait a +marcher vers le Rhin. L'elan patriotique etait irresistible. D'ou +venait a la nation francaise ce souffle belliqueux? De la provocation +constante des puissances etrangeres. Un mur de fer entourait la France, +mur mouvant qui se rapprochait chaque jour de nos frontieres. Tous les +rois de l'Europe se sentaient menaces par la Revolution, dans la +personne de Louis XVI, et cette Revolution, ils avaient jure de la +vaincre. C'etait la lutte entre le vieux droit divin et la souverainete +du peuple. La gravite de la situation n'echappait point au bon sens des +masses. On se demandait seulement si la France devait attendre d'etre +attaquee, ou s'il ne valait pas mieux prevenir l'agression. + +Le 29 novembre 1791, l'Assemblee legislative avait somme Louis XVI +d'adresser aux cours etrangeres une declaration dont les termes etaient +en meme temps fermes et moderes: "Dites-leur que partout ou l'on +souffre des preparatifs contre la France, la France ne peut voir que +des ennemis; que nous garderons religieusement le serment de ne faire +aucune conquete; que nous leur offrons le bon voisinage, l'amitie +inviolable d'un peuple libre et puissant; que nous respectons leurs +lois, leurs usages, leurs constitutions, mais que nous voulons que la +notre soit respectee. Dites-leur enfin que si des princes d'Allemagne +continuent de favoriser des preparatifs diriges contre les Francais, +les Francais porteront chez eux, non pas le fer et la flamme, mais la +Liberte! C'est a eux de calculer quelles peuvent etre les suites de ce +reveil des nations." + +Le roi fit, en apparence, ce qu'on lui demandait; mais les cours +etrangeres affectaient de ne point le croire libre. N'etait-ce point +pour lui d'ailleurs qu'elles travaillaient en marchant contre la +Revolution? Aussi, quand Louis XVI les invita noblement a retirer leurs +troupes des frontieres, lui opposerent-elles "la legitimite de la ligue +des souverains, reunis pour la surete et l'honneur des couronnes". + +Divisees par d'anciennes rancunes, la Prusse et l'Autriche se +rapprochaient dans la haine des idees nouvelles. C'etait donc bien une +coalition qui se formait contre la France! Comment dejouer les +sinistres projets de toutes ces tetes couronnees? Quel moyen de +conjurer le danger? Comment dissiper ce point noir qui grossissait de +jour en jour a l'horizon? + +Les esprits en etaient a ce degre de fermentation, quand Brissot se +declara ouvertement pour la guerre. Apres avoir enumere les dangers que +courrait le pays, devoile le plan des puissances etrangeres, leur +systeme d'etouffement, leur projet bien arrete d'imposer a la France +les institutions anglaises par la force des armes; "He bien! si les +choses en viennent la, concluait-il, il faut attaquer vous-memes." + +Un homme resistait a l'entrainement general, et cet homme etait +Robespierre. Dans une memorable seance du club des Jacobins, il +repondit au discours de Brissot. Apres avoir constate lui-meme que +l'elan de la nation etait tourne vers la guerre, il se demanda s'il ne +fallait point deliberer murement avant de prendre une resolution +decisive. Le salut de l'Etat et la destinee de la Constitution +dependaient du parti auquel on allait s'arreter. N'etait-ce point a la +precipitation et a l'enthousiasme du moment qu'etaient dues plusieurs +des fautes commises depuis l'ouverture des Etats generaux? Le role de +ceux qui veulent servir leur patrie est de semer dans un temps pour +recueillir dans un autre, et d'attendre de l'experience le triomphe de +la verite. Si la guerre est necessaire, on la fera; mais si la paix +peut etre maintenue, pourquoi se jeter dans une aventure qui, sous +pretexte de defendre la liberte, est de nature a l'aneantir? + +Il faudrait tout citer pour donner une idee de l'eloquence nouvelle de +Robespierre: + +"Je decourage la nation, dites-vous: je l'eclaire... et n'eusse-je fait +autre chose que de devoiler tant de pieges, que de refuter tant de +fausses idees et de mauvais principes, que d'arreter les elans d'un +enthousiasme dangereux, j'aurais avance l'esprit public et servi la +patrie.--Vous avez dit encore que j'avais outrage les Francais en +doutant de leur courage et de leur amour pour la liberte. Non, ce n'est +point du courage des Francais dont je me defie, c'est la perfidie de +leurs ennemis que je crains... Vous avez ete etonnes, avez-vous dit, +d'entendre un defenseur du peuple calomnier et avilir le peuple. +Certes, je ne m'attendais pas a un pareil reproche. D'abord apprenez +que je ne suis pas le defenseur du peuple; jamais je n'ai pretendu a ce +titre fastueux. Je suis du peuple, je n'ai jamais ete que cela, je ne +veux etre que cela; je meprise quiconque a la pretention d'etre quelque +chose de plus. S'il faut tout dire, j'avouerai que je n'ai jamais +compris pourquoi l'on donnait des noms pompeux a la fidelite constante +de ceux qui n'ont point trahi sa cause. Serait-ce un moyen de menager +une excuse a ceux qui l'abandonnent, en presentant la conduite +contraire comme un effort d'heroisme et de vertu? Non, ce n'est rien de +tout cela; ce n'est que le resultat naturel de tout homme qui n'est +pas degrade. L'amour de la justice, de l'humanite, de la liberte, est +une passion comme une autre. Quand elle est dominante, on lui sacrifie +tout; quand on a ouvert son ame a des passions d'une autre espece, +comme la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la +gloire, et la justice, et l'humanite, et le peuple, et la patrie. Voila +le secret du coeur humain, voila toute la difference qui existe entre +le crime et la probite, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur +pays.--Que dois-je repondre au reproche d'avoir avili et calomnie le +peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas +soi-meme. J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le +flatter pour le perdre et que j'ignore l'art de le conduire au +precipice par des routes semees de fleurs; en revanche, c'est moi qui +sus deplaire a tous ceux qui ne sont pas du peuple, en defendant +presque seul les droits des citoyens les plus pauvres et les plus +malheureux contre la majorite des legislateurs. C'est moi qui opposai +constamment la declaration des droits a toutes ces distinctions +calculees sur la quotite des impositions qui laissaient une distance +entre des citoyens et des citoyens. C'est moi qui defendis, non +seulement les droits du peuple, mais son caractere et ses vertus; qui +soutins, contre l'orgueil et les prejuges, que les vices ennemis de +l'humanite et de l'ordre social allaient toujours decroissant avec les +besoins factices de l'egoisme, depuis le trone jusqu'a la chaumiere; +c'est moi qui consentis a paraitre exagere, opiniatre, orgueilleux +meme, pour etre juste." + +[Illustration: Dumouriez] + +Danton, qu'on represente toujours comme ayant pousse a la guerre, +faisait aussi ses reserves: "Ce n'est point contre l'energie que je +viens parler, dit-il en faisant allusion au discours de Brissot. Mais, +messieurs, quand devons-nous avoir la guerre? N'est-ce pas apres avoir +bien juge notre situation, apres avoir tout pese? n'est-ce pas, +surtout, apres avoir bien scrute les intentions du pouvoir executif qui +vient vous proposer des mesures belliqueuses?... Quand j'ai dit que je +m'opposais a la guerre, j'ai voulu dire que l'Assemblee nationale, +avant de s'engager dans cette demarche, doit faire connaitre au roi +qu'il doit deployer tout le pouvoir que la nation lui a confie contre +ces memes individus dont il a disculpe les projets et qu'il a dit +n'avoir ete entraines hors du royaume que par les divisions +d'opinion..." + +Ainsi, ceux qu'on appellera plus tard les Montagnards, se defiaient +alors de la guerre, parce qu'ils croyaient que le roi et ses ministres +la desiraient, que la cour et les emigres la voyaient d'un oeil +favorable, qu'ils tenaient a vaincre les ennemis du dedans avant +d'attaquer les ennemis du dehors. A la suite des defaites de nos +armees, ils voyaient l'invasion et le cesarisme. + +Le parti de la guerre se composait d'elements tres divers. Il y avait +d'abord la faction des anciens nobles qui, des le commencement de la +Revolution, poussaient aux mesures externes et ne voyaient plus de +salut pour eux que dans une conflagration generale. Venait ensuite le +groupe des royalistes moderes, qui croyaient encore a la possibilite de +faire retrograder le mouvement, et qui voulaient donner a la France la +constitution anglaise, "dans l'esperance, disait joyeusement Danton, de +nous donner bientot celle de Constantinople". Il leur fallait pour +l'execution d'un tel dessein l'appui de l'etranger. Quant aux +Girondins, on les accusait de vouloir la guerre afin de se glisser dans +le ministere a la faveur du desarroi de la cour. Le peuple n'entrait +evidemment dans aucune de ces combinaisons; mais il est volontiers, +pour les mesures energiques. Il se regardait d'ailleurs comme le +depositaire des vrais principes, et la verite doit etre defendue au +prix du sang par ceux qui ont l'honneur de la posseder. + +Le 30 decembre 1791, second discours de Brissot, en faveur de la +guerre; le 2 janvier 1792, nouvelle refutation de Robespierre. La lutte +se poursuivait, s'envenimait. Ce qui enlevait beaucoup d'autorite a la +parole de Brissot, c'etait le caractere de Brissot lui-meme.--Mele dans +toutes sortes d'intrigues, il avait laisse de son honneur aux +broussailles d'une vie nomade et besogneuse. + +Maximilien, au contraire, revenait a Paris, d'un voyage a Arras, sa +ville natale, avec une reputation d'integrite a l'abri de tout soupcon. +Opiniatre et convaincu, on le savait pret a sceller de son sang tout ce +qu'il ecrivait. Les motifs de guerre tires de la situation exterieure +le touchaient moins que les principes. Il ne voyait pas sans effroi la +direction des forces militaires du pays remises entre les mains du +pouvoir executif. Et a quel chef confier la defense nationale? Les +anciens generaux etaient tous compromis. D'un autre cote, l'agression, +venant de la part de la France, ne mettrait-elle point du cote des +cours etrangeres les apparences du droit et de la justice? Ou +Robespierre se montra vraiment homme d'Etat, c'est quand il combattit +certaines illusions. Quelques braves patriotes se figuraient que les +nations allaient accourir au-devant des armees francaises, adopter nos +lois et notre Constitution, embrasser nos soldats. "Le gouvernement le +plus vicieux, repondait-il avec beaucoup de raison, trouve un puissant +appui dans les prejuges, dans les habitudes et dans l'education des +peuples." Il eut beau dire: sa voix ne fut point ecoutee, le vent etait +a la guerre. + +Dans sa lutte contre les partisans des hostilites immediates, +Robespierre s'etait fermement tenu sur le terrain des principes, +evitant toute allusion personnelle et blessante. Mais voici que des +revelations foudroyantes tombent sur la tete de Brissot. Cet homme +d'Etat, tel est le titre que le groupe de la Gironde affectait de lui +donner, s'essayait depuis quelque temps a une certaine austerite de +moeurs; mais c'etait une vertu tardive et accommodee aux circonstances. +Les personnes qui l'avaient connu refusaient de croire a la sincerite +de ce changement. Dans une lettre signee du baron de Grimm on lit: +"Vous me dites que Brissot de Warville est un bon republicain; oui, +mais il fut l'espion de Lenoir, a 150 francs par mois. _Je le defie de +le nier_, et j'ajoute qu'il fut chasse de la police, parce que +Lafayette, qui des lors commencait a intriguer, l'avait corrompu et +pris a son service." Ce qui ajoutait a la vraisemblance de cette +accusation, c'est que Brissot avait tantot attaque, tantot defendu la +police, qu'il regardait dans un temps comme une _institution +admirable_. Camille Desmoulins decocha contre _l'homme d'Etat_ de la +Gironde un de ces pamphlets qui penetrent dans le vif. + +"En vous entendant, l'autre jour, a la tribune des Jacobins, ecrivit +Camille, vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d'Horace: + + Integer vitae, scelerisque porus, + +je me contentai de rire tout bas, avec mes voisins, de votre +patriotisme sans tache et de l'immacule Brissot. Je dedaignai de +relever le gant que vous jetiez si temerairement au milieu de la +societe; car, loin de chercher a _calomnier le patriotisme_, je suis +plutot las de medire de qui il appartient. Mais puisque, non content de +vous preconiser a votre aise et sans contradicteur a la tribune des +Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun +de nous deux a sa place. Honnete Brissot, je ne veux pas me servir +contre vous de temoins que vous pourriez recuser comme notes +d'aristocratie. Ainsi je ne produirai point l'envoye extraordinaire de +Russie, M. le baron de Grimm, dont le temoignagne a pourtant quelque +gravite, a cause du caractere dont il est revetu... Je ne vous citerai +point non plus Morande, avec qui votre proces criminel reste toujours +pendant et indecis, et qui va disant partout assez plaisamment a qui +veut l'entendre: "Je conviens que je ne suis pas un honnete homme; mais +ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint..." + +"Je ne produirai pas meme ici le temoignage de Duport-Dutertre, que je +trouvai l'autre jour furieusement en colere contre vous, dans un moment +ou ma profession m'appelait chez lui. Il ne vous traitait pas plus +respectueusement que ne fait Morande, et me disait "que vous et C.... +etiez deux _coquins_ (c'est le mot dont j'atteste qu'il s'est servi); +que s'il n'etait pas ministre, il revelerait des choses..." Il n'acheva +pas; mais il me laissa entendre que ces choses n'etaient pas d'un +saint, ni surtout d'un Jacobin. Dites que M. Duport est un +anti-Jacobin, recusez son temoigagne, j'y consens. Cependant, J.-P. +Brissot, pour pretendre asservir tout le monde a vos opinions, pour +decrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme +vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines; pour vous +flatter de perdre ses amis dans l'opinion publique, de depit de n'avoir +pu seulement l'y ebranler; pour vous eriger en dominateur des Jacobins +et de leurs comites, vous m'avouerez que ce n'est pas un titre +suffisant que l'honneur d'etre traite d'_espion_, de _fripon_ et de +_coquin_ par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et +qu'il n'y a pas la de quoi etre si fier de voir votre nom devenu +proverbe." + +On avait, en effet, invente un mot: _brissoter_ voulait dire intriguer. + +Je laisse de cote ces accusations si graves et je m'adresse aux ecrits +de l'homme. Un auteur se revele par ses oeuvres comme l'arbre par ses +fruits. Qu'est-ce que Brissot ecrivain? Un trafiquant d'idees, qui +passe d'un camp a l'autre, selon les interets de son commerce +litteraire. Il avait bassement flatte le _sublime_ Necker, _le Sully du +siecle_, quand ce ministre etait en place; il le poursuivit d'un vil +acharnement quand le Genevois se retira des affaires. Cette versatilite +fit tour a tour de Brissot l'ennemi et l'ami de la Revolution, le +flagorneur et le critique impitoyable des ministres, l'apologiste et le +detracteur de la police, le partisan et l'adversaire de la royaute. + +Quoique Brissot eut soin de se couvrir maintenant d'une vertu affectee, +la philosophie qu'il avait professee dans ses ouvrages temoignait du +plus abject egoisme; je cite au hasard: "Deux besoins essentiels +resultent de la constitution de l'animal, la nutrition et +l'evacuation...--Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables? +Un seul mot resout cette question, et ce mot est dicte par la nature +meme: les etres ont droit de se nourrir de toute matiere propre a +satisfaire leurs besoins. Si le mouton a droit d'avaler des milliers +d'insectes qui peuplent les herbes des prairies, si le loup peut +devorer le mouton, si l'homme a la faculte de se nourrir d'autres +animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas +egalement le droit de faire servir leurs semblables a leurs appetits?" + +On ne s'attendait guere a trouver, dans le chef des Girondins, un +defenseur de l'anthropophagie; mais revenons a la theorie du _besoin +d'evacuation_: + +"C'est dans l'animal une fois developpe que nait ce besoin terrible: +l'amour, besoin de l'homme, comme le sommeil et la faim, que la nature +lui ordonne imperieusement de satisfaire. Le taureau vieux et use, qui +ne sent plus l'aiguillon de l'amour, combat-il encore pour des genisses +qu'il ne saurait satisfaire? Non. La nature a dit a ses animaux comme a +l'homme sauvage: Ta propriete finit avec tes besoins; mais l'homme +social n'ecoute point la nature, il etend sa propriete au dela de ses +besoins, il se cantonne, il s'isole, et il a l'audace d'appeler cette +propriete sacree.--Homme de la nature, suis son voeu, ecoute ton +besoin: c'est ton maitre, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes +veines un feu secret a l'aspect d'un objet charmant? Eprouves-tu ces +heureux symptomes qui t'annoncent que tu es homme? La nature a parle, +cet objet est a toi, jouis: tes caresses sont innocentes, tes baisers +sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim +l'est de la propriete." + +Que penser d'un homme qui ramene tous les droits aux besoins? L'amour +n'est pour lui qu'une fonction bestiale, une...--Ma plume se refuse a +transcrire le mot. + +Ces extraits et quelques autres, cites par les feuilles du temps, +donnerent lieu a une polemique tres-vive. Andre Chenier s'en mela: "Le +sieur Brissot, ecrivit-il, a dit que l'on fait de ses ecrits des +_dissections ministerielles_. Cela veut-il dire qu'elles sont infideles +et fausses? Voila ce qu'il faudrait prouver. Au nom de Dieu, monsieur +Brissot, avez-vous ou n'avez-vous pas ecrit les infamies qu'on vous +attribue? Oui ou non! Si vous ne les avez pas ecrites, alors vous avez +raison de vous plaindre, et ceux qui vous attaquent sont en effet des +calomniateurs. Si vous les avez ecrites, alors vous _mentez_ +effrontement, quand vous assurez que de tout temps vous ecriviez contre +les despotes avec la meme energie qu'a present, et vous seul etes un +calomniateur. De grace, monsieur Brissot, un mot de reponse a ce +dilemme, et ne faites plus bouillonner notre sang; cessez de nous +importuner de votre eloge auquel personne ne repond que par le silence +du mepris et de l'indignation, et epargnez-vous ce plat pathos qui +vous rend aussi ridicule que vous vous etes deja rendu odieux." + +Brissot s'emporta; il ne repondit pas. L'ecrivain incrimine ne nia ni +l'exactitude des citations ni les arguments qu'on en pouvait tirer +contre lui; il contesta seulement les dates. "Il ne peut avoir eu pour +but en cela, repondait un redacteur anonyme du _Journal de Paris_, que +de faire mettre au nombre des peches et des ignorances de la jeunesse +un ouvrage extravagant et immoral. Mais pour cela l'epoque n'est pas +assez reculee; car M. Brissot, etant aujourd'hui age de quarante-six a +quarante-huit ans, en avait trente-quatre ou trente-six en 1778 ou en +1780, et a cet age on n'est plus un enfant." + +Accable sous ses propres ecrits, Brissot se retrancha derriere les +services qu'il avait rendus a la Revolution; Camille Desmoulins le +poursuivit sur le terrain d'une discussion que l'_homme d'Etat_ de la +Gironde cherchait, comme on voit, a deplacer. Il lui reprocha ses +liaisons avec Lafayette.--"Apres la Saint-Barthelmy du Champs-de-Mars, +repliqua Brissot, je voyais Lafayette une fois tous les mois, _c'etait +pour soutenir en lui quelque souffle de liberte._ Il m'a trompe; +depuis, je ne l'ai point revu. Il m'est etranger, il me le sera +toujours." "--Si tu voyais, reprenait Camillle, que la liberte etait +expirante dans son coeur, pourquoi donc nous disais-tu que sa demission +etait une _vraie calamite_? Traitre, pourquoi trompais-tu la nation? +pourquoi remettais-tu sa destinee entre des mains si incertaines? Je +n'ai besoin que de tes ecrits pour te confondre." + +Les Girondins, de leur cote, ne cessaient d'attaquer Robespierre, de +lui reprocher son langage, dans lequel revenaient sans cesse les mots +de vertu, de principes, de probite. Ils l'accusaient d'etre defiant, +envieux, malade d'orgueil. Ainsi la grande question de la paix ou de la +guerre degenerait, de part et d'autre, en questions personnelles. + +Il y eut pourtant, au club des Jacobins, une sorte de reconciliation +entre Robespierre et Brissot. Le vieux Dussaulx, le traducteur de +Juvenal, le Nestor de la democratie, fit l'eloge de l'un et l'autre +adversaires, de ces "deux genereux citoyens", et exprima le desir de +les voir terminer leur querelle par un embrassement. Ils se donnerent +aussitot l'accolade fraternelle au grand attendrissement de +l'assemblee. Cet oubli des injures etait-il bien sincere? Suffisait-il +du baiser de paix pour effacer de pareils dissentiments? + +"Je viens, dit alors Robespierre, de remplir un devoir de fraternite et +de satisfaire mon coeur; il me reste encore une dette plus sacree a +acquitter envers la patrie. Le sentiment profond qui m'attache a elle +suppose necessairement l'amour de mes concitoyens et de ceux avec +lesquels j'ai des affections plus etroites; mais toute affection +individuelle doit ceder a l'interet de la liberte et de l'humanite; je +pourrai facilement le concilier ici avec les egards que j'ai promis a +tous ceux qui ont bien servi la patrie et qui continueront a la bien +servir. J'ai embrasse M. Brissot avec ce sentiment, et je continuerai +de combattre son opinion dans les points qui me paraissent contraires a +mes principes, en indiquant ceux ou je suis d'accord avec lui. Que +notre union repose sur la base sacree du patriotisme et de la vertu; +combattons-nous, comme des hommes libres, avec franchise, avec energie +meme, s'il le faut, mais avec egards, avec amitie." + +Les deux adversaires reprirent en effet leur position, l'un comme +partisan, l'autre comme ennemi declare de la guerre offensive. Ce +n'etait point la lutte avec l'Europe armee que redoutait Robespierre, +c'etaient les consequences de ce conflit, et les dangers qu'allait +courir la Revolution. Il n'avait ni les grands mouvements oratoires de +Danton, ni le langage image de Vergniaud, ni l'ardeur meridionale +d'Isnard; mais il etait l'homme du sang-froid et de la raison. Dans +cette discussion, il se montra superieur a lui-meme. "Le talent de +Robespierre, ecrivait alors Camille Desmoulins, s'est eleve a une +hauteur desesperante pour les ennemis de la liberte; il a ete sublime, +il a arrache des larmes." + +Barere, a son lit de mort, laissait lomber ces melancoliques paroles: + +"Robespierre avait le temperament des grands hommes d'Etat, et la +posterite lui accordera ce titre. Il fut grand, quand tout seul, a +l'Assemblee constituante, il eut le courage de defendre la souverainete +du peuple; il fut grand, quand plus tard, a l'assemblee des Jacobins, +seul contre tous, il balanca le decret de declaration de guerre a +l'Allemagne." + +Un tel langage ne saurait etre suspect de partialite dans la bouche de +celui qui avait trahi Robespierre au 9 thermidor. + +Vains efforts! La prediction de Danton allait s'accomplir: "Nous aurons +la guerre; oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, l'ange +exterminateur fera tomber ces satellites du despotisme." + +Plusieurs amis de Robespierre lui reprochaient meme de froisser cet +instinct martial qui est au fond du caractere francais, de risquer sa +popularite dans une lutte inutile, de se separer, de s'isoler... + +"On n'est pas seul, leur repondait-il fierement, quand on est avec le +droit et la raison." + +Cependant le Midi etait en feu. Dans quelques localites ou ils se +sentaient les plus forts, les pretres et les nobles exercerent des +persecutions odieuses contre les vrais citoyens. Le 5 mars 1792 parut a +la tribune du club des Jacobins Barbaroux, de Marseille, celui qu'on +comparait alors pour la beaute a la statue d'Antinoues. Il venait +annoncer la marche des Marseillais sur Arles, l'un des repaires de la +reaction, et demandait qu'on aidat ses braves concitoyens a refouler +l'audace de l'aristocratie. + +D'un autre cote, le groupe de la Gironde ne negligeait rien de ce qui +peut exciter l'enthousiasme des masses. Ainsi que tous les hommes dont +les convictions ne sont pas tres-solides, ils comptaient beaucoup sur +les signes et les formes exterieures pour se gagner le coeur du peuple. + +Fils d'une epoque de reaction (1814), nous avons partage dans notre +enfance les prejuges de l'epoque contre le bonnet rouge; unis nous +etions alors bien loin de nous douter que cette coiffure, devenue le +symbole des exces et des fureurs de la plus vile populace, fut une +invention des brillants Girondins, ces _hommes de gout_. "Ce sont les +pretres, ecrivait Brissot dans son journal, ce sont les pretres et les +despotes qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que +la ridicule et servile ceremonie d'un salut qui degrade l'homme, en lui +faisant courber, devant son semblable, un front nu et soumis. +Remarquez, pour l'air de la tete, la difference entre le bonnet et le +chapeau. Celui-ci, triste, morne, monotone, est l'embleme du deuil et +de la morosite magistrale; l'autre egaie, degage la physionomie, la +rend plus ouverte, plus assuree, couvre la tete sans la cacher, en +rehausse avec grace la dignite naturelle, et est susceptible de toutes +sortes d'embellissements." Cette diatribe contre les chapeaux ne +manquait pas d'un fond de verite; mais ce qu'on proposait de leur +substituer valait-il mieux? + +A Paris, une mode nouvelle fait bien vite son chemin; le bonnet rouge +courut sur toutes les tetes. Robespierre resista cette fois a +l'entrainement populaire; il trouvait dans l'inalterabilite de sa +conscience des armes pour combattre les exagerations, les fausses +mesures, les innovations pueriles ou frivoles. Ses plus grands ennemis +lui rendent cette justice, qu'il n'adopta jamais les livrees +excentriques dont les faux patriotes se plaisaient a couvrir un zele +ridicule et dangereux. On ne le vit jamais laisser croitre ses ongles, +negliger ses cheveux, ni porter des vetements hideux, par maniere de +patriotisme. Il avait meme horreur de ce qu'on appelait alors le +debraille revolutionnaire. Maximilien croyait qu'on pouvait aimer le +peuple et porter du linge blanc. Il temoigna pour le bonnet rouge une +sympathie mediocre: "Je respecte, s'ecria-t-il aux Jacobins, tout ce +qui est l'image de la liberte; mais nous ayons un signe qui nous +rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce +signe le voici. (Il montre sa cocarde.) En deposant le bonnet rouge, +les citoyens, qui l'avaient pris par un patriotisme louable, ne +perdront rien. Les amis de la liberte continueront a se reconnaitre +sans peine au meme langage, au signe de la raison et de la vertu, +tandis que tous les autres emblemes peuvent etre adoptes par les +aristocrates et les traitres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux +moyens pour exciter le peuple. Le peuple n'a pas besoin d'etre excite; +il faut seulement qu'il soit bien defendu. C'est le degrader que de +croire qu'il est sensible a des marques exterieures. Elles ne +pourraient que le detourner de l'attention qu'il donne aux principes de +liberte et aux actes des mandataires auxquels il a confie sa +destinee... Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre +dignite, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livres a un +esprit de faction." Ces raisons prevalurent, et le bonnet rouge +disparut alors du club des Jacobins. + +Le parti de la Gironde ne cessait neanmoins de frapper l'esprit de la +multitude par des coups de theatre. "Des piques! des piques! des +piques!" s'ecrient les acteurs de la liberte; on forge aussitot +plusieurs milliers de piques pour en armer des citoyens passifs. Dans +leur preoccupation du costume, les Girondins glorifient le titre de +_sans-culotte_ qu'ils opposent fierement a celui d'aristocrate. Et +voila ces grands politiques, dont quelques historiens ont tant exalte +les vues larges et fecondes! Ils voulaient, dit-on, l'alliance de la +bourgeoisie avec la multitude: soit; mais celle alliance n'etait pas +une fusion des interets; mais l'accord qu'ils revaient d'etablir entre +la classe moyenne et le peuple etait un lien superficiel qui devait se +briser apres la victoire. + +Les Girondins avaient pris l'initiative de la guerre, et cette guerre +etant sur le point d'eclater, le roi ne pouvait plus refuser leur +concours ni resister au voeu de la nation. C'etait une nouvelle couche +sociale qui arrivait au pouvoir. Quand Roland vint pour la premiere +fois a la cour, il s'y presenta en chapeau rond avec des cordons aux +souliers. A la vue de cette figure de quaker et de ce neglige +bourgeois, le maitre des ceremonies ne pouvait en croire ses yeux. Ca, +un ministre! Il fallut pourtant lui livrer passage. Se tournant alors +vers Dumouriez: "Eh! monsieur, point de boucles a ses souliers!--Ah! +monsieur, tout est perdu," repondit Dumouriez avec le plus grand +sang-froid. + +Tout etait effectivement perdu pour l'ancien regime. La Revolution +entrait en gros souliers dans les conseils du roi. + +[Illustration: Madame Roland.] + + + + +IV + +Influence des femmes sur la Revolution Francaise.--Mme Roland et +Theroigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacre dans le midi +de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Declaration de +guerre. + + +La nymphe, l'Egerie des nouveaux legislateurs, etait Mme Roland. Jeune +encore, belle d'une beaute a elle, mariee a Roland, un honnete +bourgeois, elle avait au coeur une passion qui domina, reduisit toutes +les autres,--elle aimait la Republique. Quand le roi fut arrete a +Varennes, elle devina tout de suite qu'il fallait suspendre Louis XVI, +abolir en France la royaute. Cette Republique, cette idole, Mme Roland +la voyait un peu a travers le prisme du sentiment. Elle la voulait pure +d'exces, drapee a l'antique, groupant autour de son char les plaisirs +et les beaux-arts. Elle avait ete l'amie de quelques defenseurs du +peuple a la Constituante; mais peu a peu ses preferences s'etaient +tournees du cote des Girondins, qui repondaient mieux a son ideal de +gouvernement. Comme eux, elle cherchait le beau en politique; dans des +temps de trouble, au milieu des circonstances exceptionnelles qu'on +traversait, il eut fallu surtout y chercher le vrai... Mais ou trouver +le courage de lui reprocher ses illusions, quand on pense au sort qui +l'attendait?... + +Theroigne etait de retour a Paris. Que d'anecdotes, que d'aventures ne +tenait-elle point en reserve! Curieux de connaitre cette femme, sur +laquelle on lui racontait les choses les plus romanesques, l'empereur +d'Autriche s'avisa de la faire venir dans son cabinet; quand il l'eut +vue et entendue, il lui donna sa liberte, mais avec ordre de sortir +d'Autriche. Theroigne parut a la tribune des Jacobins; elle s'etendit +sur les peripeties de son voyage, sa captivite, les actes de tyrannie +que l'empereur avait exerces contre elle, et annonca l'intention +d'ecrire ses Memoires. Manuel dit: "Vous venez d'entendre une des +premieres amazones de la liberte; je demande que, presidente de son +sexe, assise aujourd'hui a cote de notre president, elle jouisse des +honneurs de la seance." + +Theroigne demeurait alors rue de Tournon; les principaux Cordeliers, +Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, M.-J. Chenier, +frequentaient son salon converti en un veritable club. Elle y declamait +des scenes de _Brutus_ ou de toute autre tragedie ou l'auteur +invectivait les _tyrans_; la flamme de l'enthousiasme qui s'allumait +dans ses yeux, sa beaute piquante, ses poses males et fieres donnaient +aux vers recites par elle une puissance d'enivrement irresistible; ce +n'etait pas une actrice, c'etait la Liberte personnifiee. + +On raconte qu'un etranger, un Russe de grande famille, masque sous le +pseudonyme d'Otcher, fut conduit par Romme chez Mlle de Mericourt. Il y +revint une fois, deux fois, il y revint toujours; son bonheur etait de +la voir, de l'entendre, d'effeuiller en silence et a l'ecart les fleurs +melancoliques d'un sentiment qu'elle ignorait.--Cette intrigue s'arreta +tout court: un ordre de rappel enleva le jeune Otcher au danger qu'il +courait; sa famille trembla longtemps sur les suites qu'auraient pu +avoir de telles relations avec une femme seduisante et qui joua un si +grand role dans les scenes revolutionnaires. Cet Otcher n'etait autre +que le comte de Strogonoff, qui devint, par la suite, l'ami intime +d'Alexandre et son ministre de l'interieur. + +La renommee de Theroigne lui attira des critiques et des sarcasmes. Les +ecrivains royalistes la dechirerent dans leurs pamphlets. Ils lirent +d'indecentes plaisanteries sur le mariage de Theroigne avec Populus; il +existait un depute de ce nom, age de cinquante-sept ans. Une caricature +du temps represente Theroigne dans un boudoir, aupres d'une toilette +sur laquelle trainent un pot de rouge vegetal, un poignard, quelques +boucles de cheveux epars, une paire de pistolets, l'_Almanahc du Pere +Gerard_, une toque, la _Declaration des droits de l'homme_, un bonnet +de laine rouge, un peigne a chignon, une fiole de vinaigre de la +composition du sieur Mailhe, un fichu fort chiffonne, la _Chronique de +Paris_ et le _Courrier de Gorsas_. Dans le fond se decouvre un lit de +sangle decore d'une paillasse; a cote de la paillasse, une pique +enorme, pres de laquelle s'etale un superbe habit d'amazone en velours +d'Utrecht; les murs sont ornes de tableaux agreables, tels que la +_Prise de la Bastille_, la _Mort de Foulon et Berthier_, la _Journee du +6 octobre 1789_, les meurtres commis a Nimes, Montauban, la Glaciere, +et autres jolis massacres constitutionnels. Mlle Theroigne est dans le +neglige le plus galant: elle a des pantoufles de maroquin rouge, des +bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc, +un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu, surmonte d'un +pompon vert.--Toutes ces fadaises, entremelees de calomnies atroces, +faisaient bouillonner le sang de la jolie Theroigne; elle en etait, du +reste, bien vengee par l'influence qu'elle exercait; aux clubs, sa +presence inspirait les orateurs, et les plus severes cherchaient +quelques-unes de leurs idees dans ses yeux noirs. + +On se tromperait si l'on croyait qu'il y eut alors une rupture declaree +entre les Girondins et les Jacobins. Les uns et les autres continuaient +de se voir, de se serrer la main; ils assistaient aux memes reunions +publiques; mais de graves dissentiments, des froissements +d'amour-propre, des questions personnelles tendaient de plus en plus a +les separer en deux groupes. La division eclata sur le terrain des +croyances religieuses. + +L'empereur Leopold venait de mourir presque subitement; Robespierre +crut voir dans cet evenement le doigt de la Providence. "Craignons, +disait-il, craignons de lasser la bonte celeste qui s'est obstinee +jusqu'ici a nous sauver malgre nous." Ce langage de la _superstition_ +indigne le sceptique Guadet qui se leve, et reclame contre une idee "a +laquelle il ne voit, dit-il, aucun sens". Robespierre reprend la parole +au milieu du bruit: + +"Je ne viens point combattre un legislateur distingue (interruption), +mais je viens prouver a M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens +combattre pour des principes communs a M. Guadet et a moi; car je +soutiens que tous les patriotes ont mes principes.... Quand j'aurai +termine ma courte reponse, je suis sur que M. Guadet se rendra lui-meme +a mon opinion; j'en atteste _son patriotisme et sa gloire_, choses +vaines et sans fondement, si elles ne s'appuyaient sur les _verites +immuables_ que je viens de proposer. L'objection qu'il m'a faite tient +trop a mon honneur, a mes sentiments et aux principes reconnus par tous +les peuples du monde et par les Assemblees de tous les peuples et de +tous les temps, pour que je ne croie pas mon honneur engage a les +soutenir de toutes mes forces.... La superstition, il est vrai, est un +des appuis du despotisme; mais ce n'est pas induire les citoyens dans +la superstition que de prononcer le nom de la Divinite. J'abhorre +autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont repandues dans +l'univers pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les +passions, en se servant du pouvoir sacre de l'Eternel qui a cree la +nature et l'humanite; mais je suis bien loin de le confondre avec les +imbeciles dont le despotisme s'est arme. Je soutiens, moi, ces eternels +principes sur lesquels s'etaie la faiblesse humaine pour s'elancer a la +vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans +celle de tous les hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de +morale pour croire a l'existence de Dieu. (A l'ordre du jour! +Brouhaha.) + +"Non, messieurs! vous n'etoufferez pas ma voix: il n'y a pas d'ordre du +jour qui puisse etouffer cette verite... Je ne crois pas qu'il puisse +jamais deplaire a aucun membre de l'Assemblee nationale d'entendre ces +principes, et ceux qui ont defendu la liberte a l'Assemblee +constituante ne doivent pas trouver d'opposition au sein des amis de la +Constitution. Loin de moi d'entamer ici aucune discussion religieuse +qui pourrait jeter la division parmi ceux qui aiment le bien public, +mais je dois justifier tout ce qui est attache sous ce rapport a +l'adresse presentee a la Societe. Oui, invoquer la Providence et +admettre l'idee de l'Etre eternel qui influe essentiellement sur les +destins des nations, qui me parait, a moi, veiller d'une maniere toute +particuliere sur la Revolution Francaise, n'est point une idee trop +hasardee, mais un sentiment de mon coeur, un sentiment necessaire a +moi, qui, livre dans l'Assemblee constituante a toutes les passions et +a toutes les viles intrigues, et environne de si nombreux ennemis, me +suis toujours soutenu. _Seul avec mon ame_, comment aurais-je pu +suffire a des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je +n'avais point _eleve mon ame a Dieu_? Sans trop approfondir cette idee +encourageante, ce sentiment divin _m'a bien dedommage_ de tous les +avantages offerts a ceux qui voulaient trahir le peuple. Qu'y a-t-il +dans cette adresse? Une reflexion noble et touchante, adoptee par ceux +qui ont ecrit avec l'inspiration de ce sentiment sublime. Je nomme +Providence ce que d'autres aimeront peut-etre mieux appeler hasard; +mais ce mot Providence convient mieux a mes sentiments... Oui, j'en +demande pardon a tous ceux qui sont plus eclaires que moi, quand j'ai +vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes perfides +employes pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que le +peuple lui-meme ne pouvait agir, et qu'il etait oblige de s'abandonner +a des traitres, alors, plus que jamais, j'ai cru a la Providence... Je +conclus, et je dis que c'etait pour l'etablissement de la morale de la +politique que j'avais ecrit l'adresse que j'ai lue a la Societe. Je +demande qu'elle decide si les principes que j'annonce sont les siens." + +Ce qui manque aujourd'hui a un tel discours, c'est l'orateur, la paleur +concentree de son visage, les accents de sa voix la plus aigre, et +l'agitation de l'auditoire. Maximilien se montra bravement, dans cette +circonstance, ce qu'il fut toute sa vie, un deiste convaincu, le +disciple de Jean-Jacques Rousseau, un chretien a la maniere du _Vicaire +Savoyard_. Quoi qu'il en soit, la question religieuse etait posee, et +c'est ce sol brulant qui devait devorer plus tard les Girondins; apres +les Girondins, les Hebertistes; apres les Hebertistes, les Dantonistes; +apres les Dantonistes, Robespierre lui-meme... Effroyable engendrement +de supplices! + +Les ennemis de Robespierre voulurent profiter de cette profession de +foi pour detruire son influence. Ils comptaient sur l'incredulite qui +commencait a se repandre dans les classes populaires. La lutte avec +Guadet avait eu lieu le 26 mars 1792, aux Jacobins: le 2 avril, +nouvelle attaque en regle. De sourdes rumeurs designaient Maximilien +comme un hypocrite, qui ne s'etait oppose a la guerre que par des vues +d'ambition personnelle. On ne prononcait point encore le mot de +dictature; personne n'y croyait; mais on jalousait deja sa popularite. + +--Si quelqu'un a des reproches a me faire, dit-il hardiment, je +l'attends ici: c'est ici qu'il doit m'accuser et non dans des societes +particulieres. Y a-t-il quelqu'un qui se leve? + +--Oui, moi! s'ecria Real. + +--Parlez, repondit Robespierre. + +Une partie de l'assemblee applaudit Real; l'autre, appuyee par les +tribunes publiques, le couvre de murmures. "Je vous accuse, monsieur +Robespierre, non de ministerialisme (une voix: C'est bien heureux!), +mais d'opiniatrete, mais d'acharnement a avoir tente tous les moyens +possibles pour faire changer dans la question de la guerre l'opinion +que la Societe s'etait formee. Je vous accuse d'avoir exerce ici, +peut-etre sans le savoir, et surement sans le vouloir, un despotisme +qui pese sur tous les hommes libres qui composent la societe." Les +attaques se succederent. "Je denonce a M. Robespierre, s'ecrie Guadet, +un homme qui, par amour pour la liberte de sa patrie, devrait peut-etre +s'imposer a lui-meme la peine de l'ostracisme, car c'est servir le +peuple que de se derober a son idolatrie. Je lui denonce un autre homme +qui, ferme au poste ou sa patrie l'aura place, ne parlera jamais de +lui, et y mourra plutot que de l'abandonner. Ces deux hommes, c'est +lui, c'est moi." + +Alors Robespierre: + +"Quant a l'ostracisme auquel M. Guadet m'invite a me soumettre, il y +aurait un exces de vanite a moi de me l'imposer, car c'est la punition +des grands hommes, et il n'appartient qu'a M. Brissot de les +classer.--On me reproche d'assieger sans cesse cette tribune; mais que +la liberte soit assuree, que le regne de l'egalite soit affermi, que +tous les intrigants disparaissent, alors vous me verrez empresse a fuir +cette tribune et meme cette Societe. Alors, en effet, le plus cher de +mes voeux serait rempli: heureux de la felicite de mes concitoyens, je +passerais des jours paisibles dans le sein d'une douce et sainte +intimite... Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait +bannir. Pour moi, ou voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple +chez lequel je trouverai la liberte etablie, et quel despote voudra me +donner asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante; +mais menacee, mais dechiree, mais opprimee, on ne la fuit pas, on la +sauve, ou l'on meurt pour elle.--Le ciel qui me donna une ame +passionnee pour la liberte et qui me fit naitre sous la domination des +tyrans; le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au regne des factions +et des crimes, m'appelle peut-etre a tracer de mon sang la route qui +doit conduire mon pays au bonheur... J'accepte avec transport cette +douce et glorieuse destinee. Exigez-vous de moi un autre sacrifice? +Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l'offre a ma +patrie: c'est celui de ma reputation. Je vous la livre; reunissez-vous +tous pour la dechirer; unissez, multipliez vos libelles periodiques. Je +ne voulais de reputation que pour le bien de mon pays. Si, pour la +conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la +verite et du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne a tous les +esprits faibles et versatiles que l'imposture peut egarer, a tous les +mechants qui la repandent. J'aurai l'orgueil encore de preferer a leurs +frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de +tous les hommes eclaires et vertueux. J'attendrai le secours tardif du +temps, qui doit venger l'humanite trahie et les peuples opprimes... +Voila mon apologie: c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en +avais pas besoin." + +On ne s'est point assez demande comment Robespierre finit par s'imposer +aux evenements. D'autres etaient plus eloquents que lui; ecrivain et +philosophe, il n'atteignait pas a la hauteur de Condorcet; mais il +avait un plan, une ligne de conduite, une doctrine. Nul ne devient +vraiment homme d'Etat qu'a cette condition. Patient, tenace, il +marchait droit vers son but, sans jamais detourner la tete. Ces +caracteres-la sont rares, et quand ils se trouvent, rien ne leur +resiste: pour les arreter, il faut un evenement qui depasse les forces +des previsions humaines. + +Pendant que les Jacobins et les Girondins se disputaient entre eux, il +venait chaque jour, du Midi, des nouvelles alarmantes. Avignon nageait +dans le sang. Un infortune, un Francais qui avait arrache des murs de +la ville les decrets pontificaux, avait ete assassine sur le marchepied +de l'autel. Des represailles avaient eu lieu, a la Glaciere; au +meurtre, on avait repondu par le meurtre. La porte sanglante des +massacres de septembre etait ouverte. + +Encore un decret d'accusation contre Marat!--Depuis assez longtemps, la +voix de l'Ami du peuple manquait aux evenements. Nous l'avons laisse, +apres les massacres du Champ-de-Mars, se debattre contre une +persecution furieuse. Marat est le premier en France qui ait eleve le +journal a l'etat de puissance; ce chiffon de papier a sucre, mal +imprime, ecrit a la hate, distribue au hasard dans les rues, faisait +evenement; cela remuait plus de curiosite qu'une proclamation de la +cour; la plume de cet ecrivain atrabilaire exercait plus d'autorite que +le sceptre d'or aux mains languissantes de Louis XVI. Cette feuille, +composee dans les caves, avait le prestige d'un malefice. Quoique +influent, Marat etait toujours proscrit, miserable, enseveli. Les +porteurs de sa feuille engageaient chaque jour, sur la voie publique, +des luttes a coups de poing avec les agents de l'autorite; les +royalistes montraient, sur la place de Greve, le reverbere auquel on +devait pendre Marat. + +Une descente d'alguazils ayant eu lieu dans la cave du couvent des +Cordeliers, Marat s'etait echappe par une issue secrete et s'etait +dirige, de nuit, sur Versailles. Il errait, sans trouver d'asile auquel +il osat confier sa tete; il errait dans les rues tenebreuses, lorsque, +vaincu par la marche et par le froid, il se laissa tomber, de +decouragement, contre une borne. Dans ce moment, un pretre passa a cote +de lui dans l'ombre; il avait pour vetement une simple soutane de drap +noir, de gros souliers a cordons de cuir et des guetres; il venait de +porter le viatique a un mourant. C'etait le cure Bassal. Il avait eu +beaucoup a souffrir de l'intolerance de l'ancien clerge, a cause de ses +opinions avancees. + +Ce cure, qui avait ete membre de l'Assemblee nationale, reconnut Marat +et le recueillit dans son modeste presbytere, une petite maison +recouverte en tuiles, au milieu d'une rue deserte, avec une treille qui +laissait tomber au vent d'automne les dernieres feuilles. Marat, apres +avoir dormi sous le toit hospitalier d'un ministre de l'Eglise +assermentee, prit le chemin de la Normandie. + +Son intention etait de gagner les bords de l'Ocean; il esperait trouver +sur la cote une barque ou un vaisseau qui le jetterait en Angleterre. +Son voyage fut une suite d'alertes et de perils. Il logea secretement +dans la ville de Caen, rue du Rempart, chez une femme qui le coucha +pour l'amour de Dieu et de la Revolution. Le lendemain, il se rendit a +Courcelles, ou il rencontra la mer, et fit prix avec un batelier pour +la traversee. Il etait six heures; les brumes du soir descendaient sur +l'etendue immense; Marat, a cette vue, songea peut-etre a cet autre +Ocean, Paris, qu'il allait quitter et sur lequel il soufflait les +tempetes. Deja il avait un pied dans la barque, quand, se retournant +vers la terre, la poitrine pleine de sanglots: "Non, s'ecria-t-il, o +Revolution! je ne l'abandonnerai pas." Et il revint. + +Le reste de son voyage ne fut qu'une suite de tribulations dont il prit +assez gaiement son parti, et qu'il raconta lui-meme en ces termes. "Ne +sachant a qui m'adresser a Amiens, pour avoir un asile, je gagnai la +prairie pres des bords de la Somme; je m'assis derriere une haie vive +sur un monceau de pierres, et la, comme Marius sur les ruines de +Carthage, je me mis a rever tristement. Un berger etait a quelques pas; +j'allai vers lui pour m'informer des sentiers de detour qui pouvaient +me jeter sur la route de Paris. Je lui demandai ensuite de m'indiquer +un guide. Il me designa un ancien grenadier aux gardes-francaises dont +il me lit l'eloge. Je l'envoyai chercher. Arrive un grand homme sec et +decharne, ayant a peine trente ans et en montrant plus de quarante, +tant la misere l'avait vieilli! Il me conduit dans sa chaumiere. Je lui +propose de me servir de guide pendant la nuit pour gagner Beauvais par +des sentiers detournes. En attendant le coucher du soleil, je me mis a +ecrire un numero de ma feuille; puis j'endossai un habit rustique, et +me voila en route. Nous allions a travers champs. Chemin faisant, j'eus +le malheur de me blesser au pied. Il fallait trouver une voiture ou +rester en place. Je me trainai jusqu'au village le moins eloigne, et +montai dans une charrette dont le mauvais cheval, deja fatigue des +travaux de la journee, fut bientot sur les dents. Il fallut prendre la +poste jusqu'a Beauvais, d'ou un cabriolet me ramena dans Paris." + +Quand Marat revit la grande ville, ce centre des ebranlements +revolutionnaires, il faisait nuit profonde; il traversa avec un de ses +amis la place de Greve. Le poteau du reverbere auquel on devait pendre +l'Ami du peuple detachait au clair de lune sa sombre et fantastique +silhouette; Marat voulut passer dessous par bravade. "La grandeur de la +cause que je defends, dit-il a son compagnon, eleve mon coeur au-dessus +de la crainte des supplices." + +Vers cette meme epoque, Marat et Robespierre eurent une entrevue chez +un ami commun. Ces deux hommes defendaient a peu pres les memes +doctrines sans se connaitre; mais ils les soutenaient par des armes +bien differentes. L'un etait la logique meme, le sang-froid, la +puissance de la volonte; l'autre etait la fureur revolutionnaire. L'Ami +du people avait toujours parle du depute d'Arras avec estime.--"M. de +Robespierre, le seul depute qui paraisse instruit des grands principes, +et peut-etre le seul patriote qui siege dans le senat..." Ils +s'aborderent avec une politesse affectee. Robespierre ne dissimula +rien. Apres avoir donne de justes eloges aux motifs qui faisaient agir +Marat, il finit par lui reprocher les exces de sa feuille, exces qui +pouvaient obscurcir, aux yeux de certaines gens, les services rendus +par lui a la Revolution. + +--Il vous echappe, ca et la, dit-il en insistant, des _paroles en +l'air_, qui viennent, j'aime a le croire, d'une intention droite, mais +qui n'en compromettent pas moins notre cause. Je vous engage a calmer +ces coleres immoderees, qui fournissent des pretextes a nos ennemis +pour calomnier votre coeur. + +--Apprenez, reprend Marat en se redressant avec fierte, que l'influence +de ma feuille tient a ces exces memes, a l'audace avec laquelle je +foule aux pieds tout respect humain, a l'effusion de mon ame, aux elans +de mon coeur, a mes reclamations violentes contre l'oppression, a mes +sorties impetueuses, a mes douloureux accents, a mes cris +d'indignation, de fureur et de desespoir... Ces cris d'alarmes, ces +coups de tocsin que vous prenez pour des paroles en l'air sont les +expressions naives de mes sentiments, les sons naturels que rend mon +coeur agite. + +--Mais, reprit Robespierre, vous avouerez qu'en servant la cause du +peuple vous avez reclame quelquefois, au nom de la liberte, des mesures +contraires a la liberte. + +--Que venez-vous parler de liberte? Cinq cents espions me cherchent +jour et nuit; s'ils me decouvrent et s'ils me tiennent, ils me +jetteront dans un four ardent et je mourrai victime de la liberte que +vous m'accusez de contrarier. Dieu desarmees, si jamais j'ai desire un +instant pouvoir me saisir de ton glaive, ce n'etait que pour retablir, +a l'egard des indigents, les saintes lois de la nature! Croyez-moi, +nous venons tout simplement essayer aux hommes des destinees nouvelles. +Ce que nous faisons, nous sommes fatalement pousses a le faire, et +notre Revolution est une suite continuelle de miracles. Chaque age a +son courant d'idees qu'on ne peut ni determiner ni tarir; quand les +obstacles se rencontrent devant ces courants, il y a lutte, et les +trones, et les societes, le passe, en un mot, se trouve emporte par une +force insurmontable. C'est la toute l'histoire de notre Revolution. Il +y a des moments, je le confesse, ou, au milieu des difficultes et des +perils d'un etat de choses agite, je regrette moi-meme le regime +ancien, mais il nous faut subir la necessite d'un renouvellement: nous +ramenerions plutot la mer sur les bords laisses a sec que le temps sur +les hommes et les institutions qu'il a quittes. Puisque les +Constituants de 89 ont provoque et commence une Revolution, il faut la +finir a tout prix; ils l'ont commencee au milieu des fetes et des +embrassements de joie, nous l'acheverons dans le sang et dans les +larmes; c'est la loi des revolutions. Nous serons probablement brises a +l'oeuvre; mais qu'importe! nous travaillons, et nos fils recueilleront +seuls le fruit de nos travaux et de nos sueurs; la generation actuelle +doit disparaitre. On ne fait pas des hommes libres avec d'anciens +maitres et de vieux esclaves. De meme que l'amant d'une prostituee ne +saurait apprecier une honnete femme, de meme l'amant d'un regime +oppresseur ne saurait aimer ni reconnaitre la nature d'un regime libre +et raisonnable." + +[Illustration: Chaumette.] + +Robespierre ecoutait avec effroi; il palit et garda quelque temps le +silence. + +--Vous etes donc, reprit-il enfin, pour les mesures de sang! Si vous +pretendez frapper tous ceux qui ont inflige le joug et tous ceux qui +l'ont subi, la moitie de la France y succombera. + +--Vous savez bien, repondit Marat, que notre Revolution est environnee +d'obstacles et de resistances; dans un temps calme et quand le systeme +regnant est bien assis, on ramene les dissidents par la moderation, par +la patience, et on les rattache au maintien de la Constitution par les +bienfaits qui en decoulent; mais au milieu des factions, des guerres +civiles et des principes de ruines qui menacent de toutes parts notre +liberte naissante, nous n'avons ni le temps ni le loisir d'en agir +ainsi. Il faut ecraser tout ce qui resiste et repondre a la guerre par +la guerre. Les revolutions commencent par la parole et finissent par le +glaive. Je n'avais pas prevu moi-meme, en 89, que nous serions amenes +forcement a couper des tetes; mais c'etait un tort et un aveuglement: +vous verrez que nous serons obliges d'en venir la. Tout changement +cree, parmi ceux dont il derange les anciens privileges, des haines +irreconciliables. Une lutte s'engage, lutte a mort, ou le nouveau +gouvernement doit necessairement frapper ou etre frappe. Vaincus ou +disperses sur un point, nos ennemis se montrent aussitot sur un autre; +pour s'en defaire, il faut les detruire. Vous savez ces choses aussi +bien que moi, mais vous n'osez pas les avouer. + +Robespierre baissa la tete. + +--Aucune revolution, continua Marat, n'aura ete plus econome que la +notre du sang des peuples. Nous ne faisons pas la guerre, nous la +subissons. La sainte epidemie de la liberte gagne partout avec +diligence; c'est elle qui nous delivrera bientot de tous nos ennemis en +renversant les trones et en faisant disparaitre la servitude. + +"Voila qui vaut mieux que du canon. Nous ne sommes durs qu'envers les +ennemis du dedans, parce que, avec eux, il n'y a ni traite ni amnistie +a esperer. Il faut qu'ils tombent sous nos coups ou que nous tombions +sous les leurs. Si nous les manquons, ils ne nous manqueront pas. Mais, +encore une fois, cet etat de violence ne peut durer; c'est le passage +d'un regime ancien a un regime nouveau. Nos principes feront bientot de +tous les Francais les enfants d'une meme famille; alors se formera un +spectacle nouveau, inconnu jusqu'a ce jour, et le plus beau qu'ait +jamais eclaire le soleil. On me represente comme un esprit brouillon et +agitateur. L'_Ami du peuple_, au contraire, n'est pas moins ennemi de +la licence que passionne pour l'ordre, la paix et la justice. Mais, +tant que la Revolution n'est pas faite, je regarde comme un devoir +d'exciter le peuple et de le tenir en eveil contre les perfidies de ses +anciens maitres. La monarchie essaie a chaque instant de renaitre sous +des formes nouvelles et deguisees; je vois percer une autre +aristocratie a travers le masque des Girondins. On m'accuse encore de +flatter le bas peuple et de descendre jusqu'a ses caprices, afin de +mieux le pousser a mes volontes: mensonge! Lisez ma feuille et vous +verrez comme je traite, au contraire, cette portion aigrie et remuante +du peuple qu'on nomme la populace; si je m'en suis quelquefois servi, +c'est qu'on a besoin d'elle dans les revolutions pour exciter la masse +a se soulever; on ne fait pas de pain sans levain. Du reste, ce n'est +pas le gouvernement d'une classe de Francais que je desire fonder, +c'est le gouvernement de tous. Au triomphe de notre liberte me semble +attache celui des autres peuples de la terre, le bonheur du genre +humain. + +"Ne vous etonnez plus maintenant si je m'emporte contre ceux qui +contrarient ce noble dessein et retardent, par leurs complots, le regne +de la justice. Il faut que ce regne vienne ou que je meure. De la ces +paroles en l'air, ces transports et ces cris d'indignation que vous +blamez, mais que m'arracheront toujours malgre moi la vue des miseres +du genre humain et le sentiment de son oppression. Je ne suis pas de +ces ames de glace qui regardent souffrir les autres sans s'emouvoir; un +tel spectacle me jette dans des acces de courroux dont je ne suis plus +maitre. Je m'ecrie alors: Vengez-vous, mes amis, vengez-vous! Tuez et +brulez, et ne vous arretez pas que le genre humain tout entier ne soit +hors des mains de ses bourreaux." + +Robespierre se retira terrifie. + +Cette entrevue eut des suites facheuses; Robespierre, aux Jacobins, +repudia toute connivence avec Marat, dont il blama le zele dangereux et +les extravagances. Marat desavoua, d'un autre cote, Robespierre pour +son dictateur. "Je declare, ecrivit-il dans sa feuille, que Robespierre +ne dispose pas de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi a lui rendre +justice; une entrevue que je viens d'avoir avec lui me confirme dans +mon opinion qu'il reunit aux lumieres d'un sage senateur l'integrite +d'un veritable homme de bien, mais qu'il manque egalement et des vues +et de l'audace d'un homme d'Etat." + +La voix du canon allait couvrir ces discussions personnelles. Il faut +rendre justice a l'Assemblee legislative: jamais proposition de guerre +ne fut discutee avec plus de talent et de conscience. La nation put +savoir exactement a quoi s'en tenir sur les raisons qu'elle avait de +prendre l'initiative de l'attaque. Le bouillant Isnard lui-meme +n'entraina point une decision prematuree. Quand les deputes se +declarerent prets a tirer le glaive et a en jeter le fourreau, tout le +monde put juger la situation telle qu'elle etait. Ni surprise ni +deguisement. + +Le 20 avril 1792, Louis XVI prononca solennellement devant l'Assemblee +la declaration de guerre contre l'empereur d'Autriche. En entrant dans +la salle des seances, il regardait a droite et a gauche avec cette +sorte de curiosite vague qui caracterise les personnes a vue +tres-basse. Sa physionomie n'exprimait point sa pensee. Il proclama la +guerre du meme ton qu'il eut pris pour promulguer le decret le plus +insignifiant du monde. + +Mme de Stael assistait a cette seance. + +"Lorsque Louis XVI et ses ministres furent sortis, raconte-t-elle, +l'Assemblee vota la guerre par acclamation. Quelques membres ne prirent +point part a la deliberation; mais les tribunes applaudirent avec +transport; les deputes leverent leurs chapeaux en l'air, et ce jour, le +premier de la lutte sanglante qui a dechire l'Europe pendant +vingt-trois annees, ce jour ne fit pas naitre dans les esprits la +moindre inquietude. Cependant, parmi les deputes qui ont vote cette +guerre, un grand nombre a peri d'une mort violente, et ceux qui se +rejouissaient le plus venaient a leur insu de signer leur arret de +mort." + +La guerre etait peut-etre inevitable; a coup sur elle etait alors +populaire; mais elle fit devier la Revolution, la poussant d'abord vers +la Terreur et ensuite vers le despotisme. + + + + +V + +La guerre debute mal.--Quelles etaient les causes de notre inferiorite +passagere.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de +Valence.--L'ennemi est a l'interieur.--Decret contre les pretres +refractaires.--Declin des croyances religieuses.--Le veto +royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministere girondin.--Changements +que la necessite de vaincre amenent dans l'esprit public. + + +La guerre commenca par des revers. Le ministre influent, l'homme de la +situation, Dumouriez, comptait enlever aisement les Pays-Bas, mal +soumis, mecontents, presque revoltes contre la maison d'Autriche. Des +ordres furent donnes pour entraver ce plan de campagne; le 29 avril au +matin, le general Theobald Dillon se porta de Lille sur Tournai. Les +soldats se sauvent devant l'ennemi, en criant a la trahison, rentrent a +Lille furieux, accusent leurs chefs d'avoir voulu les livrer a +l'ennemi, et massacrent Dillon dans une grange. + +On apprit en meme temps qu'un autre general francais, Biron, venait +d'essuyer un semblable echec devant les murs de Mons, et que ses +troupes s'etaient debandees. + +Grand effroi a Paris. Ou etait la cause de nos deux premieres defaites? +Tout le monde vit tres bien qu'il n'existait aucune confiance entre les +soldats et les officiers. Les uns etaient le sang nouveau de la +Revolution; les autres sortaient de l'ancien regime et avaient conserve +des attaches avec la noblesse. + +Qu'attendre d'une guerre entreprise dans de telles conditions? D'un +autre cote, le roi pouvait-il desirer le succes de nos armes, sachant +que chacun de ces succes devait consolider le nouvel ordre de choses? +Qui dirigeait alors les hostilites? La cour. Qui avait interet a ce que +nos troupes fussent battues? La cour. Ou devait-elle trouver les moyens +de relever les debris du trone? Dans les victoires de l'etranger. + +On agissait sans vigueur, sans ensemble, sans determination; les chefs +de nos armees, Rochambeau, Luckner et le mou Lafayette, inspiraient aux +Jacobins de justes defiances. Il fallait recourir a des mesures +energiques; la France ne pouvait balancer les forces materielles de +l'Europe qu'en faisant appel a l'enthousiasme, au patriotisme, au +devoir des citoyens libres. Le jour du devouement supreme etait venu; +mais d'ou partirait l'eclair?--La reine voyait nos revers avec une +satisfaction secrete. La Legislative etait reduite, comme la +Constituante, dans les derniers temps, a une impuissance fatale. Les +clubs etaient desunis. + +Cette fois, comme dans toutes les situations desesperees, il fallait +que le peuple intervint. Deja les provinces du Midi avaient donne le +signal; plus anciennement fixees au sol, ces populations etaient aussi +les plus avancees du royaume. Elles donnerent aux evenements le +caractere d'impetuosite qui est dans leur nature. La commune de +Marseille prit l'initiative; voici la copie d'une lettre conservee aux +Archives et adressee aux citoyens de Valence: "Freres et amis, la +liberte est en danger; elle serait aneantie si la nation entiere ne se +levait pour la defendre. Les Marseillais ont jure de vivre libres; ils +n'aiment, ils ne connaissent plus pour Francais et pour freres que ceux +qui, ayant jure comme eux, se leveront comme eux pour vaincre ou +mourir. Cinq cents d'entre eux, bien pourvus de patriotisme, de force, +de courage, d'armes, bagages et munitions, partiront dimanche ou lundi +pour la capitale. Alimentez ce feu, freres et amis, joignez vos armes +et votre courage a celui des Phoceens; que l'aristocratie et le +despotisme tremblent, il n'est plus temps d'ecouter leur langage; c'est +la patrie qui parle seule, elle vous demande la liberte ou la mort. Nos +citoyens passeront dans votre ville, ils vous offriront de partager +avec vous l'honneur de la victoire; ils vous diront que Marseille vous +aime, parce qu'elle est sure que vous suivrez son exemple; ils vous +demandent en son nom l'asile et l'hospitalite." Avant de partir, les +Marseillais avaient mis a la raison la ville d'Arles, qui etait +infectee d'aristocratie. Ils y etaient entres le 28 mars, au nombre de +cinq mille, par une breche faite a coups de canon; ils se seraient +facilement decides a la demolir pour effacer, disaient-ils, la honte de +l'avoir fondee. + +Excitee par l'elan general de la nation, l'Assemblee legislative +declara la patrie en danger et, le 8 juin, vota la formation d'un camp +de vingt mille hommes aux portes de la capitale. + +L'ennemi s'avancait sur nos frontieres; mais n'etait-il point aussi au +coeur de la France? La question religieuse soulevait de plus en plus +les populations; des troubles eclataient au Nord et au Midi, excites +par les intrigues des pretres refractaires. Avant de tourner toutes ses +forces contre l'etranger, ne fallait-il point pacifier le pays, se +debarrasser des agitateurs, en les intimidant par la severite des lois? + +Des le 6 avril, l'Assemblee nationale vota un decret qui supprimait +tout costume religieux, hors des eglises et de l'exercice des fonctions +ecclesiastiques. + +Le 27 mai fut adopte d'urgence un autre decret en vertu duquel pouvait +etre condamne a la deportation tout pretre qui avait refuse de preter +serment, si cette mesure de rigueur etait demandee par vingt citoyens +actifs (c'est-a-dire payant une contribution), approuvee par le +district, prononcee par le departement. Le deporte devait recevoir +trois livres par jour comme frais de route jusqu'a la frontiere. + +Le roi refusa de donner sa sanction a ce dernier decret: nouveau veto, +nouvelle irritation dans les faubourgs. Le peuple etait las de cette +resistance inerte qui paralysait toutes les determinations vigoureuses. + +L'acte de la Legislative a ete fort critique. Quoi! s'ecrie-t-on, +livrer la liberte d'un citoyen a des denonciations qui reposaient le +plus souvent sur ses opinions presumees? Il est bon de faire observer +que cette deportation etait un simple exil et que le despotisme n'y +regarde pas a deux fois avant de lancer un pareil decret. Si la gravite +des circonstances ne justifie pas entierement des mesures aussi +arbitraires, elle suffit du moins a les expliquer. Or la France +revolutionnaire n'avait alors a choisir qu'entre le suicide ou +l'expulsion de ses plus mortels ennemis. + +Un fait important a noter, c'est que l'esprit democratique, favorable +en 89 aux idees religieuses, s'etait peu a peu detourne des eglises, +quand on vit la conduite que tenait le clerge. Les pretres assermentes +eux-memes reconnaissaient en 92 le besoin de certaines reformes dans +les pompes du culte catholique, si l'on tenait a sauver le peu qui +restait encore des anciennes croyances. + +"Que signifie, disait M. Tolin, membre de la Legislative, vicaire +episcopal de Loir-et-Cher, cette mitre d'argent entre les mains d'un +clerc assez beat pour la porter gravement et processionnellement devant +l'eveque deja couvert d'une mitre d'or!... Que veut dire cette crosse +si ridiculement promenee par un autre clerc fort et vigoureux?... +Pourquoi ce lourd baton qu'il faut faire trainer devant soi?... En +vertu de quel canon depouille-t-on le calice, ce vase precieux ou va +reposer le sang de l'agneau, pour couvrir les genoux de l'eveque? +Quelle indecence!... Pourquoi ces gants pendant la celebration des +saints mysteres? Cette tete couverte, lors meme que le Saint-Sacrement +est expose? Quels impudents privileges! Un trone, dont la magnificence +rivalise avec celui du Tres-Haut, forme un second autel, ou chacun +porte ses voeux de preference au premier, autour duquel des cierges, +constamment allumes, semblent demander les memes hommages; tout cela +surprend la foi des fideles, et lui donne le change!... Ce clerge +nombreux, toujours bassement prosterne devant l'homme, le dos tourne au +tabernacle, s'embarrasse autour de ce trone... s'agenouille pour baiser +un diamant... c'est une sorte d'idolatrie, ou au moins une bassesse... +Peut-on estimer des hommes qui, loin de savoir rougir de ces viles +complaisances, ont eu la faiblesse de les rendre? Ils sont plus +coupables que ceux qui les recoivent. Ceux-ci (les eveques) sont +seduits par l'amour-propre... par l'espoir de captiver l'attention du +peuple, de le contenir, de l'amuser, comme un enfant, de ces hochets." + +Mais l'attention publique se portait alors vers des sujets beaucoup +plus graves: la defense nationale et les vrais moyens de l'organiser. + +Avant tout, il s'agissait d'etablir l'union entre les citoyens et les +soldats. La garde du roi inspirait de justes defiances. Ce corps etait +compose en grande partie de _coupe-jarrets_ et de _chevaliers +d'industrie_. Ils avaient, disait-on, fait eclater leur joie apres +l'echec de Mons et de Douai. Leurs illusions planaient au dela des +frontieres: que l'etranger vienne jusqu'a Paris, et le retablissement +des droits de la couronne etait assure. Le 29 mai, dans la seance du +soir, l'Assemblee ordonna le licenciement immediat de ce corps et la +remise des postes des Tuileries a la garde nationale. + +Une lettre de Roland, ecrite, dit-on, par sa femme et s'adressant +plutot a la France qu'au roi, fut lue tout haut au conseil des +ministres, puis envoyee aux quatre-vingt-trois departements. Que disait +cette lettre? Elle prouvait nettement, en termes francs et durs, que +tout le mal de la situation etait dans les defiances reciproques de +Louis XVI et de l'Assemblee. Le roi profita-t-il des sages conseils que +lui donnait son ministre? Il le destitua. + +Fidele a son systeme, il expedia vers le meme temps un agent secret, +Mallet du Pan, aux rois coalises. [Note: On connait la declaration de +l'entrevue de Piluitz: "L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, sur +les representations des freres de Louis XVI, s'engagent a employer les +moyens necessaires pour le roi de France en vue d'affirmer les bases du +gouvernement monarchique." (27 aout 1792.)] + +Les Girondins tomberent du pouvoir. Leur passage aux affaires ne fut +marque ni par des victoires ni par de grandes mesures politiques. Et +pourtant leur avenement ne fut point inutile. Pour la premiere fois, on +avait vu la Revolution monter jusqu'aux marches du trone, des hommes +nouveaux manier les renes du gouvernement, des parvenus faire la loi a +un pays qui n'avait obei depuis des siecles qu'a une certaine classe +dirigeante. Maintenant la nation ne pouvait-elle pas tout attendre de +l'imprevu? + +La nouvelle de nos desastres, la lenteur des operations militaires +jeterent un nouvel element de fermentation dans les masses, deja si +profondement agitees. + +En France, la defaite est toujours coupable; on chercha partout des +complots et des trahisons; les Girondins accuserent la cour, la cour +accusa les Jacobins. + +Le besoin de se trouver mutuellement des torts ne fit qu'aigrir les +ressentiments. Le peuple sentit tout de suite par ou la situation le +blessait; en vain quelques Constitutionnels, a la tete desquels se +placa Lafayette, essayerent-ils de refouler la Revolution et de +pourvoir au salut du roi; il etait evident pour tous que ce roi etait +un obstacle au libre deploiement de la force populaire. Le trone +barrait l'elan de la France; il fallait ou le briser ou consentir a une +soumission honteuse. Les Girondins avaient cru faire plier la royaute +et la reduire a son veritable role dans un Etat libre; mais de tels +hommes n'avaient point la main assez forte ni l'esprit assez convaincu +pour reagir sur la cour, ce foyer perpetuel de contre-revolution. La +Gironde fut repoussee du ministere; sa disgrace lui ramena la confiance +du pays. Les moderes s'aveuglaient, d'un autre cote, sur les mesures a +prendre pour constituer la defense; l'energie etait desormais a l'ordre +du jour; un ciel si rempli d'electricite que l'etait alors le ciel de +la Revolution ne pouvait se decharger que par plusieurs orages +successifs. La guerre, repoussee au debut par les Jacobins, devait +dicter desormais des conditions nouvelles; il fallait voiler les +statues de la Liberte et de la Justice, pour decouvrir celle du Salut +public. Le point de vue moral et politique de la Revolution Francaise +changea tout a coup avec l'apparition de l'ennemi. La tempete battait +les flancs du navire; dans cette situation extreme, on jeta +provisoirement a la mer tout le bagage des idees constitutionnelles. Le +besoin de se couvrir du patriotisme comme d'un bouclier entraina la +France a des mesures de rigueur: la monarchie entravait la defense +nationale! on lui signifia d'avoir a suivre le mouvement ou a +disparaitre. + + + + +VI + +Preludes de la journee du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de +la reine.--Lettre de Lafayette a l'Assemblee.--Menaces d'un coup +d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il penetre dans +l'Assemblee.--Envahissement des Tuilleries.--Conduite de Louis XVI.--A +qui la victoire?--Fete du Champ-de-Mars. + + +Louis XVI tenait toujours l'Assemblee nationale bloquee par ses vetos. +Les faubourgs s'indignaient, trepignaient. + +Peuple, en marche! + +Quelques mots sur les incidents qui preparerent la journee du 20 juin. +Les griefs qui s'elevaient deja contre le chateau, la demission du +ministere girondin, la resistance du roi a un decret de l'Assemblee +frappant des pretres rebelles, tout cela suffisait bien pour exciter +les mefiances. Des soupcons, qui ont acquis depuis le caractere de la +certitude, planaient sur les manoeuvres de la reine. Le _comite +autricien_, forme autour d'elle et par elle, communiquait sans cesse +avec l'ennemi. + +Danton avait perce a jour ces intrigues de femme. Des le 4 juin, il +proposa deux mesures pour desarmer l'influence de la cour et dejouer +ses sinistres projets. La premiere etait d'asseoir l'impot sur de +nouvelles bases, d'exonerer le pauvre et de charger le riche; par ce +moyen, l'Assemblee s'attacherait les sympathies de la classe la plus +nombreuse. La seconde loi forcerait Louis XVI "a repudier sa femme et a +la renvoyer a Vienne avec tous les egards et tous les menagements dus a +son rang". + +Pendant que la situation exterieure etait alarmante, on faisait courir +a l'interieur des bruits de coup d'Etat. Pour frapper un coup d'Etat, +il faut une armee et un chef. Ce chef existait-il? Le 16 juin, du camp +de Maubeu, Lafayette ecrivit a l'Assemblee legislative une lettre dure, +insolente, contenante les reproches les plus amers. Le nom de Cromwell +fut prononce et courut sur quelques bancs. Lafayette eut fait un pauvre +Cromwell; telle n'etait d'ailleurs pas son ambition. Il eut plus +volontiers joue le role d'un Monk honnete homme. Quoique deteste de la +cour, son reve etait de relever les debris du trone constitutionnel et +de l'asseoir sur l'union de la noblesse avec la classe moyenne. + +[Illustration: Les petitionnaires du 20 Juin.] + +Cette lettre maladroite souleva d'abord une tempete dans l'Assemblee; +puis, apres un moment de reflexion, on decida qu'il n'y avait pas lieu +a deliberer. C'etait repondre a la menace par le mepris. De quel droit, +d'ailleurs, un general s'immiscait-il en maitre dans les affaires du +pays? + +Les defiances populaires s'accrurent; on commentait surtout ce passage +de la lettre: "Que le regne des clubs, aneantis par vous, fasse place +au regne de la loi, leurs usurpations a l'exercice ferme et independant +des autorites constituees, leurs maximes desorganisatrices aux vrais +principes de la liberte, leur fureur delirante au courage calme et +constant..." Etait-ce clair? On en voulait au droit de reunion; mais ce +droit avait jete, en deux annees, de trop profondes racines dans les +moeurs pour qu'on l'en arrachat sans rencontrer de resistance. + +On attribue a Danton une part considerable dans les evenements qui vont +suivre; il faut pourtant avouer qu'a cet egard les preuves nous +manquent. On a beau fouiller dans les journaux et les Memoires du +temps, on n'y trouve aucune trace de son influence directe. S'il fut +l'ame du mouvement, ce fut d'ailleurs le peuple seul qui marcha. + +Deux pretextes servirent a masquer les desseins des meneurs: une +petition qu'on irait presenter a l'Assemblee; un arbre de la liberte +qu'on planterait sur la terrasse des Feuillants, en memoire du serment +du Jeu-de-Paume. + +Le 20 juin, un rassemblement d'environ vingt mille hommes, dans lequel +les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau, Saint-Jacques avaient verse +leurs habitants, se dirigea vers la salle du Manege. Le mouvement +reconnut tout de suite ses meneurs: c'etaient le brasseur Santerre, +Legendre, le terrible marquis de Saint-Huruge. Ce dernier avait dissipe +sa fortune et sa reputation dans des aventures scandaleuses; prisonnier +sous le regne de Louis XVI, il avait amasse dans son coeur un tresor de +vengeance contre l'aristocratie et contre la cour. Sa formidable voix +evoquait sans cesse le fantome de la Bastille, cette prison d'Etat ou +il avait ete renferme. D'une force physique extraordinaire, il se fit +le chef des _Enrages_ et des _Hurleurs_. La foule enflait de moment en +moment. Le rendez-vous etait fixe sur la place de la Bastille. Les +colonnes en desordre s'ebranlent; des inscriptions, parsemees ca et la +dans la longueur du cortege, annoncent l'esprit et les desseins du +rassemblement. Hommes, femmes, enfants, s'avancent, precedes de la +Declaration des droits et de quelques canons. Ils suivent +processionnellement la rue Saint-Honore, au milieu des acclamations et +du tumulte. Cette multitude herissee de piques, de faux, de fourches, +de croissants, de leviers, de batons garnis de couteaux, de scies, de +massues dentelees, se meut comme une foret vivante. Les femmes melees +au cortege marchent gravement le sabre au poing. Voila, il faut en +convenir, de singuliers petitionnaires! Le peuple ayant epuise les +voies de reclamations pacifiques, le peuple dedaigne et foudroye, le +peuple avait fini par mettre un bout de fer sur sa signature. + +Il etait deux heures quand on arriva sur la place Vendome. Les +terribles visiteurs s'etaient annonces par leurs cris, par leur marche +sonore et par le cliquetis de leurs armes. De violents debats +s'eleverent dans l'Assemblee Nationale entre la gauche, qui etait +d'avis de les recevoir, et la droite qui voulait qu'on leur refusat +l'entree de la salle. Cependant les portes commencaient a etre +secouees: que faire? Allez donc desarmer vingt mille hommes! Les portes +s'ouvrent; les petitionnaires se rangent dans la salle du Corps +legislatif; l'orateur designe par la deposition s'avance et dit d'une +voix energique: "Legislateurs, le peuple francais vient aujourd'hui +vous presenter ses craintes et ses inquietudes. Nous ne sommes d'aucun +parti; nous n'en voulons adopter d'autre que celui qui sera d'accord +avec la Constitution. Le pouvoir executif n'est pas d'accord avec vous; +nous n'en voulons d'autres preuves que le renvoi des ministres +patriotes. C'est donc ainsi que le bonheur d'un peuple libre dependra +du caprice d'un roi! Mais ce roi ne doit avoir d'autre volonte que +celle de la loi. Le peuple veut qu'il en soit ainsi, et sa tete vaut +bien celle des despotes couronnes. Cette tete est l'arbre genealogique +de la nation, et devant ce chene robuste le faible roseau doit +plier.... Nous nous plaignons, messieurs, de l'inaction de nos armees. +Penetrez-en la cause, et si elle derive du pouvoir executif, qu'il soit +aneanti!... Nous avons depose dans votre sein une grande douleur. Le +peuple est la; il attend dans le silence une reponse digne de sa +souverainete." + +L'Assemblee repondit, mais faiblement: elle avait peur. Le cortege +defila solennellement, les armes hautes et les bannieres deployees; on +lisait ca et la: + +Resistance a l'oppression! +Avis a Louis XVI. +Le peuple las de souffrir +Veut la liberte tout entiere +Ou la mort! +A bas le veto! + +Aux Tuileries! aux Tuileries! On tourne la tete du rassemblement vers +le chateau. Vergniaud lui-meme n'avait-il pas dit: "La terreur est +souvent sortie de ce palais funeste; qu'elle y rentre au nom de la +loi?..." Elle allait y rentrer cette fois au nom du peuple. Les piques, +suivies ou precedees du canon, se presentent sur la place du Carrousel. +Les abords de la demeure royale etaient gardes par des forces assez +considerables et flanques d'artillerie; mais les armes ne tiennent pas +longtemps, quand les coeurs sont atteints; tout ce simulacre de +resistance s'evanouit piece a piece. Il y eut pourtant deux ou trois +fausses alertes; la foule, resserree ca et la par quelque mouvement des +troupes, s'enflait et allait eclabousser les murs des maisons voisines. +Tous ces flots disperses revenaient bien vite dans le courant qui +montait, montait toujours. La foule devora successivement les +intervalles et les obstacles qui la separaient du chateau. Les grilles, +les cours interieures etaient forcees: la multitude tenta tous les +passages. Elle hesitait, toutefois, a violer la demeure royale. "C'est +le domicile du roi, lui criait un municipal, vous n'y pouvez entrer en +armes. Il veut bien recevoir votre petition, mais seulement par +l'entremise de vingt deputes." Ces paroles firent quelque impression +sur la foule; mais bientot elle pousse des cris de joie a la vue d'un +canon que des hommes determines montaient sur leurs epaules jusque dans +la salle des gardes, au sommet du grand escalier. Une porte resiste +encore: on la travaille a coups de hache. Au meme instant, une voix +crie: "Ouvrez!" + +Louis XVI avait d'abord compte sur la troupe et sur ses fideles +gentilshommes pour garantir l'inviolabilite de la demeure royale; mais, +averti de moment en moment par des clameurs et des soubresauts furieux, +il avait fini par se presenter lui-meme au-devant de l'orage. Silence +et respect: le flot populaire recula. Toule cette multitude avait bon +coeur; elle voulait avertir la royaute, lui montrer de quel cote etait +la force; elle ne tenait point a avilir le roi. L'emeute poussant +l'emeute, hommes, femmes, enfants, se repandirent bientot dans les +appartements. Quel spectacle! Cette apparition de la misere armee sous +le toit pompeux des souverains, au milieu des glaces, des marbres et +des dorures, presentait un contraste qui serrait le coeur. Ces +brigands, comme on les nommait a la cour, ces sans-culottes, comme ils +s'appelaient eux-memes fierement, ces malheureux epuises par le travail +ou exaltes par les privations et les souffrances.... Sire, voici votre +peuple!--Cet homme faible, domine par une femme et par un parti +d'incorrigibles, ce pauvre aveugle qui ne sait ou appuyer sa main.... +Peuple, voila ton roi! + +Les tables des droits de l'homme furent placees en face de Louis XVI, +qui occupait l'embrasure d'une fenetre; la loi devant le roi. Les flots +de citoyens se portaient, l'un apres l'autre, au-devant de lui: +"Sanctionnez les decrets, lui criait-on de toutes parts; chassez les +pretres; choisissez entre Coblentz et Paris." Louis XVI tendait la main +aux uns, agitait son chapeau pour satisfaire les autres; mais sa voix +ne pouvait dominer le tumulte. De nouvelles clameurs ayant demande la +sanction des decrets, il repondit fermement: "Ce n'est ni la forme ni +le moment pour l'obtenir de moi." Le mot le plus dur de la journee fut +dit par Legendre: s'adressant au roi, il l'appela "monsieur", lui +reprocha d'avoir toujours trompe le peuple, d'etre un perfide, et +profera des menaces inconvenantes. Louis XVI se contenta de repondre: +"Je ferai ce que m'ordonnent de faire les lois et la Constitution." + +Cette foule etait orageuse, passionnee, mais non malveillante; elle +voulait que le roi donnat un gage a la liberte. Un homme du peuple lui +tendit un bonnet rouge au bout d'une pique; Louis XVI accepta le bonnet +et s'en couvrit. La vue de ce signe demagogique sur la tete du roi +produisit un effet immense: la foule sourit, elle etait desarmee. +Apercevant alors une femme qui portait a son epee une cocarde +tricolore, il demanda la cocarde et l'attacha au bonnet rouge. Cet acte +de patriotisme enivra la foule qui se mit a crier: "Vive le roi! vive +la nation!"--"Vive la nation!" repondit le roi en agitant son bonnet. + +Louis XVI, debout sur une banquette placee pres d'une fenetre, +etouffait de chaleur et de soif; un sans-culotte lui tendit une +bouteille, en lui disant: "Si vous aimez le peuple, buvez a sa sante." +Le roi prit la bouteille sans hesiter et but a la nation. Des +applaudissements eclalerent alors de toutes parts. + +Il y avait cinq heures que durait cette revue de l'opinion et de la +misere parisienne; le roi etait fatigue; de grosses gouttes de sueur +coulaient sous son bonnet rouge. L'Assemblee avait enfin appris ce qui +se passait aux Tuileries; c'est alors qu'arriverent deux ou trois +deputations de l'Assemblee nationale. Elles furent accueillies avec des +marques de respect et de confiance; la foule s'ouvrit pour leur livrer +passage. Isnard et Vergniaud parlerent successivement au peuple, et +l'engagerent a se retirer; puis trouvant le roi entoure de toute cette +multitude armee, furieuse de n'avoir rien obtenu, et dont toute la +fougue bruyante venait se briser contre l'impassibilite d'un homme qui +repetait sans cesse: "Je ne peux pas.... ma conscience me le defend.... +--Sire, n'ayez pas peur, lui dirent-ils.--Moi, craindre! repondit le +roi; non, je suis tranquille;" puis saisissant la main d'un garde +national: "Tiens, grenadier, mets ta main sur mon coeur, et dis s'il +bat plus vite qu'a l'ordinaire." Petion survint vers six heures du soir +et balaya d'un signe les trainards.--Ainsi se termina cette journee que +les journaux royalistes du temps ne manquerent pas de representer comme +une journee de deuil et d'abomination. La violation du domicile royal +leur parut un attentat; mais les revolutionnaires leur repondaient: +"L'Europe entiere saura que Louis XVI n'a couru aucun danger, puisqu'il +est encore plein de vie et de sante, qu'il n'a pas meme ete presse par +ceux qui l'entouraient; elle saura qu'il n'a point ete avili ni +contraint, puisqu'il n'a rien signe ni promis. Quoiqu'il ait ete +pendant cinq heures a la discretion de vingt mille hommes, venus expres +pour lui demander la sanction de deux decrets salutaires, le roi n'a +subi aucune violence. Le peuple venait faire ses representations a son +delegue; il est maintenant tranquille et satisfait." + +Qui sortait vainqueur de cette journee? Evidemment le roi. A la force, +il avait oppose la patience, les droits que lui donnait la +Constitution. On l'avait vu admirable de calme, de sang-froid, de +courage. Il avait montre un certain esprit d'a-propos; mais la +difficulte restait toujours pendante entre lui et la nation. + +Lorsque le chateau fut rentre dans le calme, la famille royale ne +s'occupa qu'a compter les outrages et les plaies faites a son +inviolabilite; elle visita les boiseries endommagees, les meubles +detruits, les glaces brisees par le passage des barbares. Louis XVI +mettait ses mains sur sa figure comme pour cacher l'humiliation que +venait de subir la royaute. Un voile de rougeur couvrait le visage +enflamme de la reine et un souffle de colere gonflait son nez +legerement aquilin. Les familiers du chateau gardaient un silence +abattu. On voyait sur le parquet les traces insolentes de gros souliers +ferres. L'emeute avait laisse ca et la des vestiges de son passage, +comme le torrent qui jette son ecume sur les bords. Le mouvement du 20 +juin ne fut pas une insurrection, ainsi que l'ont dit avec une mauvaise +foi evidente les royalistes: il n'y eut de porte a la monarchie qu'une +offense morale, et encore cette offense etait-elle provoquee par les +circonstances en face desquelles se trouvait alors le pays. Il fallait +renverser les dernieres esperances de la monarchie et detruire ce mur +d'inviolabilite derriere lequel se cachait la trahison. Le tort de +cette journee fut d'etre l'ouvrage d'un parti; elle flatta +l'amour-propre des Girondins dont le peuple demandait le retour au +pouvoir. Aussi cette entreprise, quoique appuyee sur des griefs +serieux, provoquee par l'indignation qu'excitait dans le pays la longue +resistance du roi, fut-elle depourvue de resultat. Les petitionnaires +n'obtinrent pas la sanction qu'ils demandaient, et le roi souffrit +tout, mais n'accorda rien, ne promit rien. + +La royaute, deconsideree, poursuivie par les faubourgs jusque dans son +palais des Tuileries, humiliee, non soumise, allait-elle se relever en +se montrant a son peuple? Le sentiment, qui joue un si grand role dans +les affaires humaines, n'etait-il pas en sa faveur? La haine qu'on +portait a la reine ne cederait-elle point le terrain a la pitie pour la +femme? Digne et touchante, n'avait-elle point oppose au flot populaire +la meilleure des defenses, son fils, le jeune dauphin, qu'elle serrait +dans ses bras? Une occasion se presenta de sonder a cet egard les +dispositions de la multitude. + +Une fete se preparait au Champ-de-Mars pour celebrer l'anniversaire du +14 juillet, le jour de la prise de la Bastille. En tete du cortege +militaire figurait le bataillon des Marseillais, arrive a Paris le 20 +juin. On les reconnaissait a leur teint bruni, a leur mine vaillante. +Avant la journee du 20 juin, ils avaient envoye a l'Assemblee une +adresse violente "sur le reveil du peuple, ce lion genereux qui allait +enfin sortir de son repos." Le jour de leur entree dans Paris, tout le +faubourg Saint-Antoine, Santerre en tete, s'etait porte a leur +rencontre. Le 14 juillet 1792, ils passerent devant l'estrade sur +laquelle etait placee la famille royale en criant: "Vive Petion! Petion +ou la mort!" Le maire de Paris venait d'etre destitue de ses fonctions. +Ce cri de _vive Petion!_ etait donc un reproche adresse au pouvoir +executif. A peine si quelques voix faisaient entendre, comme un adieu a +la monarchie expirante, le cri de _vive le roi!_ + +L'expression du visage de la reine etait navrante. Ses yeux etaient +abimes de pleurs; la splendeur de sa toilette contrastait avec le +cortege dont elle etait entouree: une haie de gardes nationaux la +separait a peine de la masse compacte des citoyens armes de piques. Le +roi se rendit a pied du pavillon sous lequel etait la famille royale +jusqu'a l'autel eleve a l'extremite du Champ-de-Mars. C'est la qu'il +devait une fois de plus preter serment a la Constitution. Quelques +gamins de Paris suivaient le roi en riant et en applaudissant. Sa tete +poudree se detachait au milieu de la multitude a cheveux noirs ou +blonds; son habit brode tranchait sur les vetements des hommes du +peuple qui se pressaient autour de lui et dont quelques-uns etaient +fort depenailles. Il redescendit les degres de l'autel de la Patrie, +et, traversant de nouveau les rangs en desordre, il revint s'asseoir +aupres de la reine et de ses enfants. + +"Depuis ce jour, dit melancoliquement Mme. de Stael, le peuple ne l'a +plus revu que sur l'echafaud." + + + + +VII + +Lenteur calculee des operations militaires.--Lafayette a la barre de +l'Assemblee.--Manifeste de Brunswick.--Enrolements +volontaires.--Arrivee des federes marseillais.--Role de +Danton.--Angoisses et decouragement des chefs populaires.--Le 10 +aout.--Une page du journal de Lucile.--Peripeties de la lutte.--Le roi +se refugie dans l'Assemblee legislative.--Defaite et massacre des +Suisses.--Theroigne et Sulcan.--Resolutions votees par les +representants de la nation. + + +Depuis l'ouverture de la guerre, les operations trainaient en longueur. +L'elan national etait comprime par les craintes qu'inspiraient les +sourdes manoeuvres des royalistes. Des hommes dont l'avenir fletrira la +memoire appuyaient ouvertement a l'interieur les mouvements de +l'etranger. Louis XVI, de son chateau, tendait la main aux armees +etrangeres; la nation se trouvait de la sorte entre une conspiration et +une guerre, entre l'ennemi de l'interieur et celui de l'exterieur. La +cour paralysait tous nos moyens d'attaque ou de defense. Les cadres de +nos armees etaient vides ou mal remplis, nos frontieres decouvertes, +nos places fortes depourvues. Il semblait que Louis XVI eut dit a la +France: "Je te defends de vaincre!" Le pays n'etait plus d'humeur a +tolerer une pareille situation; les lenteurs calculees des generaux qui +devaient marcher en avant furent attribuees a la trahison et a +l'influence du chateau. + +La decheance du roi etait ouvertement reclamee par les departements, +les feuilles publiques, les clubs et les sections: quelques citoyens +engageaient charitablement Louis XVI a se demettre de la couronne et a +rentrer dans la vie obscure pour laquelle il etait ne. "Ce n'est qu'en +France, avait dit Robespierre, que l'on force les gens a etre rois +malgre eux." Cette question de la decheance s'eleva bientot jusqu'a +l'Assemblee nationale, ou elle fut soutenue par les Girondins. +Vergniand et Brissot tournerent leurs batteries contre le chateau des +Tuileries, ou siegeait la force de la coalition etrangere. Ils +accuserent hautement Louis XVI de couvrir la ligue des rois contre la +France. Les avis etaient d'ailleurs partages: les uns voulaient annuler +la monarchie en la dominant, les autres voulaient la detruire; ceux-ci +craignaient une defaite, et ceux-la tremblaient dans la prevision d'une +victoire trop complete. + +Le dimanche 22 juillet, on tira le canon des le matin; des charges +d'artillerie continuerent d'heure en heure pendant tout le jour. Les +officiers municipaux a cheval, divises en deux bandes, sortirent a 10 +heures de la maison commune, faisant porter au milieu d'eux par un +garde national une grande banniere tricolore sur laquelle etait ecrit: +_Citoyens, la patrie est en danger!_ Devant et derriere le cortege +roulaient plusieurs canons. De nombreux detachements de garde nationale +et quelques piques les accompagnaient. Une musique appropriee a ces +tristes circonstances faisait entendre, de moment en moment, ses +lugubres accords. Des amphitheatres etaient dresses sur les places +publiques pour recevoir les enrolements volontaires. Une tente +s'elevait, couverte de guirlandes et de feuilles de chene, chargee de +couronnes civiques et flanquee de deux piques avec le bonnet de la +liberte; le drapeau de la section, plante en avant, flottait au-dessus +d'une table posee sur deux tambours; le magistrat du peuple, avec son +echarpe, enregistrait les noms des volontaires qui se pressaient en +foule autour de l'estrade; les balustrades, les deux escaliers, le +devant de l'amphitheatre etaient defendus par deux canons, et toute la +place inondee d'une jeunesse ardente qui venait offrir son sang a la +patrie. Quelle difference entre le concours enthousiaste de cette +multitude et les scenes affligeantes que presentaient sous l'ancienne +monarchie les necessites du recrutement militaire! Il n'y avait ici +d'autre racoleur que le devouement, et tout le monde voulait partir. +Quelques vieux royalistes, temoins de cette ardeur heroique, disaient +entre eux; "C'est bien; mais comment ces jeunes soldats feront-ils pour +battre, maintenant qu'ils n'ont plus de nobles a leur tete pour les +commander?" + +Or, c'etait le moment ou s'enrolaient comme volontaires les Hoche, les +Championnet, les Marceau, les Kleber et tant d'autres qui ont fait la +gloire de nos armees. + +Paris ne repondit pas seul au cri d'alarme. L'elan de la province fut +admirable. Les quatre-vingt-trois departements tressaillirent. Les +federes accouraient pour former le camp sous Paris. Tous etaient pleins +d'ardeur; tous brulaient du desir de marcher vers la frontiere. + +Ainsi, du peuple, rien a craindre; il fera son devoir. Mais en est-il +de meme de la part des generaux? Lafayette quitta son corps d'armee et +vint, le 28, a la barre de l'Assemblee legislative, demander justice de +la journee du 20 juin. Beaucoup parmi les deputes desapprouvaient +hautement la violation du palais des Tuileries et les familiarites dont +on avait use envers le roi. Aussi un decret parut le 2l juin, defendant +a aucune reunion de citoyens armes de se presenter a la barre de +l'Assemblee ni devant aucune autorite constituee. + +Lafayette voulait qu'on allat plus loin, qu'on poursuivit les +coupables. L'attitude du general fut aussi provocante que son +intervention dans les affaires de l'Etat etait insolite et dangereuse. +Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que cette demarche etait un +symptome. Lafayette parlait au nom de ses compagnons d'armes, au nom de +l'affection de ses soldats. Ou en etait-on si les hommes charges de +fermer le passage a l'ennemi ne marchaient point d'accord avec la +nation? L'Assemblee sembla pourtant donner raison a Lafayette par une +majorite de 339 voix contre 231. + +Le pays avait perdu confiance dans ses representants; tous les pouvoirs +publics se desorganisaient; le decouragement etait profond, quand, le +27 juillet, tomba sur Paris le foudroyant manifeste du duc de +Brunswick. + +Une coalition formidable s'avancait, precedee de menaces et de +bravades. O France, tu es perdue, si tu n'appelles a toi toute ton +energie! Je vois tes ennemis qui t'environnent de toutes parts; je vois +les aigles des armees du Nord fondre sur ta tete comme sur une proie +certaine; je vois reluire les epees derriere les epees et l'alliance +des tyrans reunis s'etendre jusque par dela le Caucase. + +[Illustration: Hebert.] + +Ecoute plutot ce que te dit le duc de Brunswick: "La ville de Paris et +tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre +sur-le-champ et sans delai au roi, de mettre ce prince en pleine et +entiere liberte, et de lui assurer, ainsi qu'a toutes les personnes +royales, l'inviolabilite et le respect auxquels le _droit de la nature +et des gens_ oblige les sujets envers les souverains; Leurs Majestes +Imperiale et Royale rendent personnellement responsables de tous les +evenements, sur leurs tetes, pour etre militairement chaties, sans +espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblee nationale, du +_district_, de la municipalite et de la garde nationale de Paris, les +juges de paix et tous autres qu'il appartiendra; declarent, en outre, +Leurs dites Majestes, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que +si le chateau est force ou insulte, que s'il est fait la moindre +violence, le moindre outrage a Leurs Majestes le roi, la reine et la +famille royale, s'il n'est pas pourvu immediatement a leur surete, a +leur conservation et a leur liberte, elles en tireront une _vengeance +exemplaire et a jamais memorable, en livrant la ville de Paris a une +execution militaire et a une subversion totale, et les revoltes, +coupables d'attentats, aux supplices gu'ils auront merites."_ Le +manifeste etait date de Coblentz, le quartier general des emigres. +Plusieurs le crurent emane des Tuileries. + +Eh bien! ce coup de foudre reveilla la nation comme en sursaut. Ces +menaces, bien loin de jeter la terreur dans les esprits, firent courir, +d'un bout de la France a l'autre, un fremissement de rage. + +--Qui ose nous parler ainsi? Ne sommes-nous pas cinq a six millions +d'hommes en etat de porter les armes; renvoyons la terreur a ceux qui +veulent nous intimider. Tous debout! + +La Revolution etant devenue une question d'existence nationale, la +France lia ses armes a la defense des principes. Une idee nouvelle +soulevait le sein de la France, et c'est cette idee qui la rendait +indomptable. + +Les soupcons augmenterent avec l'approche de l'ennemi; a chaque pas +qu'on marquait en avant sur les frontieres pour les defendre, on +retournait la tete derriere soi, vers le chateau. La surete interieure +n'inquietait pas moins que la surete exterieure. Les volontaires qui +s'enrolaient sur les places publiques etaient abordes par des citoyens +au visage sombre: + +--Ou courez-vous? leur disait-on. L'ennemi n'est pas sur la frontiere, +il est dans nos murs. Les Tuileries correspondent avec Coblentz; +Coblentz a des intelligences avec toutes les cours etrangeres. Le +centre des operations de l'ennemi etant aux Tuileries, c'est la qu'il +faut porter d'abord vos forces et vos armes. + +Ce langage etait repete dans les faubourgs. + +Robespierre exprimait dans son journal, le _Defenseur de la +Constitution_, les memes defiances: "Deja une cour parjure se prepare a +voler sous les drapeaux des tyrans de l'Europe. Voila la situation ou +nos ennemis nous ont places; voila notre cause; que les peuples de la +terre la jugent! ou, si la terre est le patrimoine de quelques +despotes, que le ciel lui-meme en decide. Dieu puissant, cette cause +est la tienne! Defends toi-meme ces lois eternelles que tu gravas dans +les coeurs; absous ta justice accusee par le triomphe du crime et par +les malheurs du genre humain, et que les nations se reveillent du moins +au bruit du tonnerre dont tu frapperas les tyrans et les traitres!" + +L'erreur de Lafayette et de son parti etait de croire que l'on put +alors faire la guerre, repousser l'ennemi, deborder sur son territoire +par les seules forces de la discipline et de la vieille tactique +militaire; non, il fallait l'enthousiasme, le feu sacre de la +Revolution. + +"Si le chateau est force," disait le fameux manifeste: parole +maladroite et imprudente! C'etait designer au peuple de Paris le point +sur lequel il devait frapper. Tout le monde voyait distinctement se +former l'orage. Le 17 juillet, les federes reclamaient dans une +audacieuse adresse a l'Assemblee la suspension de Louis XVI et des +poursuites contre Lafayette; quelques jours apres, Brissot demandait la +decheance du monarque; le 3 aout, Petion accusait le roi d'avoir +conspire contre le peuple et proposait l'abolition de la royaute. Ainsi +tout le monde etait d'accord pour regarder le chateau comme l'obstacle +supreme au succes de nos armes; mais d'ou partirait l'etincelle qui +mettrait le feu a cette trainee de poudre?--De Marseille et des +faubourgs de Paris. + +Le 30 juillet, Danton propose aux Cordeliers de signer la resolution +suivante: "La section du Theatre-Francais declare que, la patrie etant +en danger, tous les hommes francais sont de fait appeles a la defendre; +qu'il n'existe plus ce que les aristocrates appelaient des citoyens +passifs, que ceux qui portaient cette injuste denomination sont appeles +tant dans le service de la garde nationale que dans les sections et +dans les assemblees pour y deliberer." Notez que c'est aux Cordeliers +et non aux Jacobins que Danton s'adresse. Pourquoi? Parce que, compose +d'hommes a lui, d'hommes d'action, le club des Cordeliers etait bien +son quartier general. + +On attendait de Marseille cinq cents nouveaux federes, choisis parmi +les plus braves, "cinq cents hommes qui sussent mourir". [Note: Lettre +de Barbaroux] Ils arrivent sur Paris. Barbaroux et Rebecqui vont les +recevoir a Charenton. Les Marseillais sont aussitot acclames, choyes. +Santerre, Marat, Danton, Camille Desmoulins et bien d'autres les +fetent, se disputent l'honneur de les faire asseoir a leur table. C'est +vers ces rudes enfants du soleil et de la liberte que se tourne tout +l'espoir de la nation. + +Cependant les chefs de l'opinion publique hesitaient. Brissot et +Vergniaud, quoique republicains, n'approuvaient point une entreprise a +main armee contre le chateau; ils craignaient une deroute, les suites +toujours effroyables d'une insurrection vaincue, la ruine de +l'Assemblee nationale, le retablissement de la vieille monarchie. De +son cote, Robespierre se plongea dans la retraite: son oeil fixe +n'envisageait pas sans crainte les consequences de la chute du roi. +Tout lui semblait mystere et tenebres derriere ce trone renverse. A +tout prendre, si les evenements n'avaient pas exige ce dernier +sacrifice a la Revolution, il eut prefere s'en tenir a la Constitution +de 91; mais la cour avait perdu la royaute, et alors que faire? On +raconte que Danton lui-meme s'etait retire a Arcis-sur-Aube, d'ou il ne +revint a Paris que le 9 aout. Ainsi la Revolution, tout en sachant bien +qu'elle n'avait que des obstacles et des resistances a attendre de la +part du pouvoir executif, tremblait devant l'idee de le renverser. + +Un comite insurrectionnel s'etait forme; Barbaroux et Carra preparaient +les voies au soulevement. La cour, de son cote, se tenait en etat de +defense. Elle comptait avec raison sur une partie de la garde +nationale, sur une garnison devouee, sur les grilles, les murs, le +pont-levis du chateau, dont la configuration exterieure n'etait point +du tout alors ce qu'elle est aujourd'hui. Une police secrete s'etait +organisee dans le cabinet des Tuileries; des rapports faits par des +espions instruisaient la famille royale des mouvements et des propos de +la ville. Voici l'un de ces rapports, date du 5 aout: "Le nomme +Nicolas, batelier sur le pont Saint-Paul, demeurant rue de la +Mortellerie, a cote de la rue du Long-Pont, doit assassiner... (le nom +est en blanc), a l'instigation de la Societe des Amis des droits de +l'homme." Nous ne nous perdrons pas en conjectures sur l'objet du +crime; il y a tout lieu de croire que la personne designee au poignard +de ce fanatique etait la reine. L'auteur du _Rapport_ designe ensuite +"le sieur Fournier l'Americain, demeurant rue de Mirabeau; le sieur +Rossignol, demeurant rue Dauphine; le nomme Nicolas la Pipe, fort du +port, comme devant seconder les projets contre la famille royale et +marcher a la tete des federes." Les principaux traits de l'insurrection +prochaine se trouvent esquisses dans ce rapport, quoique d'une maniere +un peu vague. L'espion assure que "les sieurs Santerre, Rossignol et +Dijon distribuent chaque jour 800 francs au faubourg Saint-Marcel..., +que le sieur Balzac, demeurant place de la Bastille, et le sieur Clin +se sont promenes le 6 au soir, du Louvre a la Greve, par le pont Double +et le faubourg Saint-Antoine, en criant qu'ils portaient le sabre pour +mettre a bas les tetes du roi et de la reine." [Note: Cette piece +curieuse a ete extraite par nous des cartons des Archives.] + +On voit par la que la famille royale etait prevenue: elle avait +d'ailleurs pris ses precautions et faisait coucher dans l'interieur du +chateau des gentilshommes armes jusqu'aux dents. Un instant elle se +crut a la veille non-seulement de resister, mais de vaincre et de +retablir ses pouvoirs abolis. Le 8, tout etait en grande fermentation; +les Tuileries ressemblaient a une place forte menacee par des +assaillants. Les nobles etaient accourus de toutes les provinces et +remplissaient le chateau jusqu'aux combles. Des sabres, des epees, des +pistolets, encombraient les corridors. La cour en meme temps tramait le +complot de transferer le corps legislatif a Rouen, ou il y avait une +reunion de troupes suisses; mais les deputes s'y opposerent. Pour +vaincre leur resistance, on insinua aux membres de l'Assemblee que leur +vie n'etait pas en surete a Paris. Ils refuserent absolument de +deplacer le siege de la representation nationale. + +D'un autre cote, Mme Roland, Barbaroux, Servan, decourages par les +lenteurs de l'insurrection ou prevoyant une deroute, avaient forme le +projet d'une Republique du Midi dont Marseille serait le centre. C'est +la qu'ils comptaient se retirer en cas d'insucces. + +A Paris, on parlait ouvertement d'en finir avec le parti du roi. "Il +s'agit de savoir, disaient les citoyens, s'il y a, oui ou non, une +patrie et une Constitution. La France n'a pas le droit d'abdiquer sa +nationalite. Il faut couper cette main que la royaute des Tuileries +tend aux monarchies europeennes." Les soupcons d'intelligence avec +l'etranger, soupcons qui ont ete confirmes depuis, eteignaient toute +compassion dans le coeur des masses. Le 9 au soir, Danton jeta l'alarme +aux Cordeliers: "Qu'attendez-vous? La Constitution est impuissante, +l'Assemblee nationale hesite; il ne vous reste plus que vous-memes pour +vous sauver! Hatez-vous donc; car cette nuit meme des satellites, +caches dans le chateau, doivent faire une sortie sur le peuple et +l'egorger avant de quitter Paris, pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous +donc vous-memes! Aux armes! aux armes!" Danton appuya ce discours d'un +mouvement de tete colossal et de gestes terribles; cet homme avait en +lui du dogue et du lion; il aboyait et rugissait a la fois; sa main +levee foudroyait le chateau. La multitude, appelee a donner son avis, +opina par des cris et par un tumulte effrayant. Un frisson d'armes +courut de faubourg en faubourg. Quand le moment est venu de porter son +intervention dans les destinees de l'Etat, le peuple dont on veut +etouffer la voix, le peuple vote a coups de canon. + +De part et d'autre, une declaration de guerre en regle preceda +l'attaque et la defense. Il n'y eut point de surprise. La cour +connaissait les preparatifs de l'insurrection; le peuple n'ignorait +point les manoeuvres de la cour. Dans la nuit du 4 au 5 aout, on avait +fait venir de Courbevoie au chateau des Tuileries les bataillons des +Suisses. Ces soldats etrangers etaient ceux sur la fidelite desquels la +famille royale pouvait le mieux s'appuyer. De son cote, la mairie +venait de faire distribuer des cartouches aux Marseillais. Ainsi une +collision etait imminente. + +Le 10 aout, a minuit, le tocsin sonna. Le premier coup de cloche partit +du district des Cordeliers ou etaient les Marseillais. C'est sur eux +qu'on comptait pour former la tete du mouvement. Qui dira les angoisses +de cette nuit sinistre? La plupart des revolutionnaires connus jouaient +leur tete sur un coup de de. Comment, a distance des evenements, +decrire l'inquietude, les transes de leurs meres, de leurs enfants, de +leurs femmes? Un document precieux nous vient en aide. Lucile +Desmoulins tenait pour elle-meme un _Journal_ "ou elle se racontait les +impressions de son ame". Citons l'une des pages les plus emouvantes et +les plus naives qui soient jamais sorties de la plume d'une femme: + +"Qu'allons-nous devenir, s'ecrie-t-elle, o mon pauvre Camille? Je n'ai +plus la force de respirer... Mon Dieu, s'il est vrai que tu existes, +sauve donc des hommes qui sont dignes de toi!... Nous voulons etre +libres; o Dieu, qu'il en coute!... Le 8 aout, je suis revenue de la +campagne; deja tous les esprits fermentaient bien fort. Le 9, j'eus des +Marseillais a diner; nous nous amusames assez. Apres le diner, nous +fumes tous chez M. Danton. La mere pleurait; elle etait on ne peut plus +triste; son petit avait l'air hebete; Danton etait resolu; moi, je +riais comme un folle. Ils craignaient que l'affaire n'eut pas lieu: +quoique je n'en fusse pas du tout sure, je leur disais qu'elle aurait +lieu. "Mais peut-on rire ainsi?" me disait Mme Danton. "Helas! lui +dis-je, cela me presage que je verserai bien des larmes ce soir." Il +faisait beau; nous fimes quelques tours dans la rue; il y avait assez +de monde. Plusieurs sans-culottes passerent en criant: Vive la Nation! +Puis des troupes a cheval; enfin des troupes immenses. La peur me prit: +je dis a Mme Danton: "Allons-nous-en." Elle rit de ma peur; mais a +force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis a sa mere: "Adieu; +vous ne tarderez pas a entendre le tocsin..." + +"Arrives chez Mme Danton, nous la trouvames fort agitee. Je vis que +chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. O +Dieu! je m'enfoncai dans l'alcove, je me cachai avec mes deux mains et +me mis a pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse +et dire tout haut a Camille que je ne voulais pas qu'il se melat de +tout cela, je guettai le moment ou je pouvais lui parler sans etre +entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant +qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il s'etait expose. +Freron avait l'air d'etre determine a perir. "Je suis las de la vie, +disait-il, je ne cherche qu'a mourir." A chaque patrouille qui venait, +je croyais les voir pour la derniere fois. J'allai me fourrer dans le +salon qui etait sans lumiere, pour ne point voir tous ces apprets... +Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir pres du lit, accablee, +aneantie, m'assoupissant parfois; et lorsque je voulais parler, je +deraisonnais. Danton vint se coucher; il n'avait pas l'air fort +empresse, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le +chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune; le tocsin des +Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignee de larmes, a +genoux sur la fenetre, cachee dans mon mouchoir, j'ecoutais le son de +cette fatale cloche... + +"Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de +mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet etait d'aller +aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j'allais +m'evanouir. Mme Robert demandait son mari a tout le monde. "S'il perit, +me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de +ralliement! si mon mari perit, je suis femme a le poignarder." Camille +revint a 1 heure; il s'endormit sur mon epaule... Mme Danton semblait +se preparer a la mort de son mari. Le matin, on tira le canon. Elle +ecoute, palit, se laisse aller et s'evanouit... Jeannette criait comme +une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c'etait +Camille qui etait la cause de tout cela. Nous entendimes crier et +pleurer dans la rue; nous crumes que tout Paris allait etre en sang... +Cependant on vint nous dire que nous etions vainqueurs. Mais les recits +etaient cruels. Camille arriva et me dit que la premiere tete qu'il +avait vue tomber etait celle de Suleau. Robert avait eu sous les yeux +l'affreux spectacle des Suisses qu'on massacrait... Le lendemain, 11, +nous vimes le convoi des Marseillais... Le 12, en rentrant, j'appris +que Danton etait ministre." + +Ainsi les larmes des femmes se melaient a la colere du peuple, comme +les gouttes de pluie au grondement du tonnerre. + +Aux approches du 10 aout, Marat, libre depuis quelque temps, rentra +dans son souterrain. Designe d'avance a tous les coups de la reaction, +dans le cas ou la cour l'emporterait, il n'avait ni grace ni merci a +esperer. L'issue de la lutte lui semblait douteuse; les consequences +pouvaient etre mortelles pour la liberte: les privileges, en se +renversant, avaient repandu ca et la bien des coleres; les +amours-propres offenses, les interets dechus allaient-ils se rallier +autour du trone dans un dernier espoir de succes et de vengeance? Les +federes, mal armes, mal disciplines, etaient-ils de taille a se mesurer +avec de vieilles troupes exercees au metier des armes? + +Dans la soiree du 9, Marat etait particulierement triste. Une main, +sans doute connue, frappa trois coups contre la porte du caveau; Marat +leva la tete avec defiance; alors une voix de femme, douce et claire: +"Ouvrez, Marat, c'est moi." Il ouvrit. Une jeune fille blonde, svelte +et jolie, entra avec un petit sourire aux levres. Elle portait a son +bras un panier en jonc gonfle de quelques provisions de bouche, du riz, +des fruits secs et une bouteille de cafe a l'eau: c'etait le souper du +proscrit. Marat avait eu peu de rapports dans sa vie avec les femmes. +Celle-ci etait la comedienne Fleury; l'Ami du peuple l'avait connue a +Versailles; pauvre fille, abandonnee au theatre des ses plus jeunes +annees, elle avait beaucoup ri et beaucoup souffert; il lui en restait +une pitie intarissable pour les malheureux. Mme Fleury trouvait un +charme triste et doux a venir de temps en temps defaire son masque de +theatre, ce masque rose et joyeux, sous lequel il y avait des larmes, +aupres du masque de fer de Marat. Opprimee sous le fardeau du mepris +qui s'attachait a la profession, cette actrice hatait de tous ses voeux +le denouement d'une revolution juste, raisonnable et humaine, qui +devait bannir du monde tous les prejuges. + +Marat lui demanda des nouvelles de la ville. Paris ne remuait pas +encore. + +--C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. Je vais partir pour +Marseille avec Barbaroux; nous irons planter ensemble des oliviers, et +nous consoler, au sein de la nature, de l'ingratitude et de la betise +des hommes. Puisqu'ils tiennent a etre esclaves et a baiser la verge +qui les fouette, nous les laisserons a leur servitude." + +Et il frappait du pied la terre, et il se promenait de long en large +sous les voutes moines du souterrain, en proie a une horrible +agitation. + +Que se passait-il au dehors? Le tocsin sonnait dans tout Paris. Les +faubourgs descendirent lentement. Au petit jour, on battit la generale. +L'armee de l'insurrection s'ebranla. L'avant-garde se composait de cinq +cents federes marseillais [Note: L'attitude de ces Marseillais, d'apres +le temoignage de tous les contemporains, etait vraiment admirable. La +Republique, formee depuis longtemps dans le coeur des Phoceens par +l'exercice des libertes municipales, jaillit, pour ainsi dire, en bloc +sous l'influence de la Revolution. "On distinguait, raconte Robespierre +dans son journal, l'immortel bataillon de Marseille, celebre par ses +victoires remportees dans le Midi. Cette legion egalement imposante par +le nombre, par la diversite infinie des armes, et surtout par le +sentiment sublime de la liberte qui respirait sur leurs visages, +presentait un spectacle qu'aucune langue ne peut rendre." O Marseille, +Marseille, si Paris est la tete de la France, tu en es le coeur!] et de +trois cents federes bretons. Derriere eux venait une masse armee de +piques et de fusils. Des hommes de toutes classes, ouvriers et +bourgeois, marchaient a l'assaut des Tuileries. Il est 9 heures du +matin, les deux partis, celui de la cour et celui de l'insurrection, +sont en presence; les bouches a feu sont pointees de part et d'autre; +les regiments suisses (1330 hommes) se rangent en bataille derriere +les grilles du chateau. Quelques bataillons de la garde nationale, +entre autres celui des Filles-Saint-Thomas, se tiennent immobiles avec +de l'artillerie. Le combat va commencer. C'est alors qu'on put juger +des dangers de l'entreprise et que les assaillants virent combien il +serait difficile d'enlever cette forteresse de la royaute. Leur courage +n'en fut point ebranle. + +La lutte s'engage. Le chateau se defend; les boulets trouent le front +des colonnes insurgees; la fusillade abat de part et d'autre un assez +grand nombre de combattants. Les citoyens, parmi lesquels on comptait +beaucoup d'anciens militaires, reculent et reviennent a la charge avec +une intrepidite terrible. + +On ignorait au dehors ce qui se passait dans l'interieur des Tuileries. +Mal conseille, le roi s'etait montre dans les cours aux gardes +nationaux: il avait ete accueilli par les cris de _vive la nation_! La +defection faisait a chaque instant des progres. Mandat, auquel avait +ete confiee la defense du chateau, venait d'etre massacre. Roederer +accourt: + +--Sire, dit-il au roi, Votre Majeste n'a pas cinq minutes a perdre; il +n'y a de surete pour elle que dans l'Assemblee nationale. + +Il ajouta que tout Paris s'avancait contre le chateau et que la +resistance etait impossible. + +La reine hesitait; elle comptait encore sur les forces qui +l'entouraient, sur la vieille epee des gentilshommes. + +--Marchons! dit le roi. + +Il sortit avec toute la famille royale et traversa a pas lents le +jardin des Tuileries jonche de feuilles mortes. + +Au moment ou Louis XVI quitta le chateau, on etait au fort de l'action: +arrive dans le plus grand desordre a la salle du Manege, il se placa +sous la sauvegarde de l'Assemblee nationale. L'infortune de cet homme +qui n'avait pas su conserver le pouvoir toucha les coeurs. Chabot fit +neanmoins observer que la Constitution defendait de deliberer devant le +roi; un decret decide que Louis XVI et sa famille passeront dans la +loge du logographe. Lorsqu'il est entre dans cette loge, les officiers +generaux suisses demandent a Sa Majeste quels ordres elle veut leur +donner: + +--_Retournez a votre poste et faites votre devoir_, repond froidement +Louis XVI. + +En maintenant la resistance du chateau, du fond de sa retraite, le roi +couvrait sa tete et se menageait en meme temps les chances d'une +victoire. + +--Nous allons revenir, avait dit de son cote la reine a l'une de ses +femmes. + +Donc on esperait encore; donc, tout en demandant asile au toit sous +lequel siegeait la souverainete nationale, on comptait bien rentrer +victorieux dans le chateau. Ce calcul amena tous les malheurs de la +journee. + +L'orage qui grondait sur les Tuileries retentissait jusque dans la +salle ou l'Assemblee nationale tenait ses seances. Les vitres +crepitaient sous le sifflement des balles, les pierres craquaient, les +portes s'ebranlaient; on eut dit un vaisseau agite par la tempete. + +Le bruit courut que les Suisses, profitant d'un semblant de victoire, +marchaient vers le Manege. Ils venaient, disait-on, enlever le roi, +detruire la representation nationale. Ce bruit etait-il tout a fait +depourvu de fondement? On sait aujourd'hui que telle etait l'intention +de quelques officiers de ce corps. La fusillade semblait se rapprocher +de moment en moment. On crut un instant que le feu etait dirige sur la +salle des seances. Les deputes se montrerent ce jour-la dignes du +mandat qui leur etait confie. En face du danger, la representation +nationale tout entiere se leva, jura avec des elans d'enthousiasme de +mourir a son poste. + +[Illustration: L'abbe Sicard, instituteur des sourds-muets.] + +On aurait pu croire que la fuite du roi allait suspendre les +hostilites. Abandonnes de celui pour lequel ils se battaient, les +Suisses ne consentiraient-ils point a deposer les armes? Ceux qui +raisonnaient ainsi comptaient sans la toute-puissance qu'exerce sur de +vieilles troupes la discipline militaire. Apres le depart du roi, la +lutte recommenca de part et d'autre, furieuse, acharnee. Ces soldats en +habit rouge combattaient pour l'honneur du drapeau, pour executer +l'ordre que leur avait transmis Louis XVI: "Faites votre devoir." Avec +un heroisme digne d'une meilleure cause, ils tinrent jusqu'au bout et +se firent massacrer. + +L'Assemblee attendait, en proie a une extreme anxiete, des nouvelles du +dehors, quand le procureur general Roederer annonca que _le chateau +etait force_. Le dernier espoir de la monarchie s'evanouissait. Alors +le roi avertit le president qu'il venait de faire donner l'ordre de +cesser le feu. N'etait-il pas bien tard? + +Que faisait-il d'ailleurs, au milieu d'evenements si graves, celui dont +la couronne tombait en poussiere? Il mangeait. + +Cette journee fut une des plus sanglantes de la Revolution. Des +contemporains evaluent a plus de quatre mille le nombre des morts. Les +abords des Tuileries presentaient un spectacle affreux. Les bras +manquaient pour emporter les cadavres; ils furent trouves, le +lendemain, tout couverts de mouches et deja dans un etat de +decomposition tres avance. Quand les bataillons, eclaircis par un feu +meurtrier, rentrerent dans les faubourgs a la nuit, il manquait ca et +la un pere, un epoux, un frere; le deuil voilait l'eclat et la joie de +la victoire, comme un crepe jete sur un drapeau. + +Ne devait-on point s'attendre a des represailles? Il y en eut de tres +regrettables. Les Suisses et quelques vieux serviteurs de la cour +furent cruellement immoles. Mais en revanche on cite de beaux traits +d'humanite. + +L'un des vainqueurs amene a la barre de l'Assemblee un Suisse qu'il +vient d'arracher a la mort, l'embrasse et s'evanouit. Puis revenant a +lui-meme: + +--Il me faut une vengeance. Je prie l'Assemblee de me laisser emmener +ce malheureux: je veux le loger et le nourrir. + +Un acte tout a fait inexcusable, parce qu'il eut lieu avant la +bataille, fut le meurtre de Suleau. + +Quelque temps avant l'attaque du chateau, Theroigne avait annonce le +projet d'enroler sous ses ordres deux mille piques. Le 10 aout, au +point du jour, elle se trouva sous son costume d'amazone sur la +terrasse des Feuillants, ou l'on venait de conduire des prisonniers. +Quelques gardes nationaux du parti de la cour, instruits des evenements +qui se preparaient, avaient aussi pris les armes. Une de ces fausses +patrouilles fut arretee. Onze prisonniers sur vingt-deux, ayant ete +places dans une salle separee, trouverent le moyen de se sauver, en +sautant par la fenetre, dans un jardin dont ils s'ouvrirent les issues. +Parmi ceux qui n'avaient pu s'evader, on remarquait un jeune homme d'un +exterieur elegant, en bonnet de police et en uniforme de garde +national. C'etait Suleau: ecrivain royaliste, il s'attachait +particulierement a tourner en ridicule les personnages de la +Revolution. L'un des plus furieux agents de l'aristocratie, redacteur +d'une feuille intitulee les _Actes des apotres_, il adressait chaque +jour a Theroigne de ces injures ecrites qu'une femme n'oublie ni ne +pardonne. [Note: Elle avait contre lui un autre grief. Suleau avait +publie a Bruxelles le _Tocsin des rois_, un journal qui combattit la +Revolution des Pays-Bas, et dans lequel la ville de Liege etait sans +cesse insultee.] Le hasard voulut que le nom de ce pamphletaire fut +prononce devant elle: + +--Quoi! c'est Suleau! + +Et courant droit a son ennemi: + +--Ah! c'est vous, s'ecrie Theroigne, qui me calomniez ainsi! Ah! je +suis vieille! ah! je suis laide! ah! je suis la maitresse de Populus! + +En disant ces mots, elle leve le sabre nu; son oeil etincelle; une +sombre et subite vengeance couvre son visage d'un voile de feu. Suleau +oppose une resistance intrepide; il arrache une arme des mains de ceux +qui veulent l'egorger, mais au meme instant Theroigne le previent; d'un +bond furieux, elle se precipite sur son adversaire et lui plonge son +sabre en pleine poitrine. + +Il tombe. Ceci fait, Theroigne court a l'assaut des Tuileries ou elle +se distingue par sa bravoure et obtient, malgre son sexe, un grade +militaire. + +Theroigne s'etait d'abord attachee au parti des Jacobins; mais +Robespierre ayant dit "que la femme devait demeurer gardienne des +vertus domestiques et reserver pour le foyer sa douce influence", +Theroigne declara qu'elle _lui retirait son estime_. Elle appartenait +maintenant a la Gironde. + +Une autre femme se montra vraiment heroique. Sous le feu, sous une +grele de balles, la fougueuse Rose Lacombe fut blessee au poignet d'un +eclat d'obus; les Marseillais, emerveilles de son courage, lui +decernerent apres la victoire une couronne civique. + +Retournons a l'Assemblee legislative. Ses membres montrerent plus de +resolution qu'on ne pouvait en attendre de leur conduite depuis le 20 +juin. La grande majorite etait royaliste; mais il y a tel moment dans +l'histoire des Assemblees ou les evenements s'imposent aux majorites +elles-memes. Au nom d'une commission extraordinaire creee tout expres +pour deliberer sur la gravite des circonstances, Vergniaud proposa la +suspension du pouvoir executif, un decret pour donner un gouverneur au +prince royal, l'installation du roi et de sa famille au Luxembourg, la +convocation d'une Assemblee nouvelle qui s'appellerait la Convention. +Le peuple voulait la decheance; mais la Legislative decida qu'elle +etait liee par la Constitution et qu'a la Convention nationale seule +appartenait le droit de se prononcer sur la forme du gouvernement. + +Les Girondins Roland, Servan et Claviere furent rappeles a leurs +anciennes fonctions ministerielles; mais ne fallait-il point au pouvoir +un homme qui personnifiat l'insurrection victorieuse? Tous les regards +se tournerent vers Danton. + +Le lendemain, Danton couchait a l'hotel du ministre de la justice, et +Louis XVI a la tour du Temple. + +Le 10 aout a ete diversement juge. Ceux qui representent la prise du +chateau comme le triomphe de la vile multitude se trompent ou veulent +nous tromper. Presque tout Paris marcha, et parmi ceux qui ne prirent +point une part directe au mouvement, beaucoup y consentirent. La +royaute avait fait son temps; elle etait un obstacle a l'essor de la +defense nationale. Une seule question; si Louis XVI eut triomphe le 10 +aout, les etrangers ne seraient-ils point accourus jusqu'a Paris? n'y +auraient-ils point retabli l'ancien regime, un despotisme d'autant plus +odieux qu'il eut ete impose par les baionnettes prussiennes et +autrichiennes? Mme de Stael elle-meme, une royaliste constitutionnelle, +repond: + +"Il est possible que les choses fussent arrivees a cette extremite." + +Le 10 aout fut donc un jour de delivrance. Maitresse de ses destinees, +responsable de ses actes, obligee de vaincre ou de mourir, la France, +dans cette memorable journee, brula le vaisseau de la royaute pour +sauver le territoire national. + +La stricte discipline militaire, le point d'honneur, un malentendu, +d'aveugles vengeances, amenerent de part et d'autre l'effusion du sang. + +La conscience en gemit; mais ne faut-il pas aussi envisager la +situation tout entiere? Le trone ne fut pas renverse, comme on l'a dit, +par une faction; il fut broye entre les rivalites terribles des classes +nouvellement affranchies qui se disputaient le terrain. Sans le 10 +aout, il n'y eut point eu de Revolution, car il n'y eut point eu de +justice ni d'egalite entre les citoyens libres. La guerre confiee aux +mains des constitutionnels aurait manque de determination et d'energie: +en jetant un sceptre rompu entre Paris et Coblentz, les hommes du +mouvement couvrirent la France contre l'etranger frappe de tant +d'audace. Toutes ces vues etaient alors confuses et enveloppees; mais +elles se degagerent apres la victoire. + + + + +VIII + +Direction nouvelle imprimee a la guerre.--La Commune de Paris.--Sa +lutte avec l'Assemblee legislative.--Marat a l'Hotel de Ville.--Qui +l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Creation du tribunal +revolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement +de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au +massacre des royalistes. + + +Elles s'avancent sur Paris, ces hordes du Nord, portant la devastation +et le carnage. Aux armes! Peuple francais, leve-toi! + +La monarchie, en s'ecroulant, leguait a la France une situation +lamentable: la fortune publique aneantie; un papier-monnaie qui, de +jour en jour, menacait de s'evanouir; nos frontieres degarnies; nos +annees livrees au decouragement, conduites par des chefs peu surs et +battues partout; l'ennemi maitre d'une de nos meilleures places fortes; +l'administration sans nerf et le gouvernement sans vigueur; toutes les +forces du pays inactives ou desorganisees, l'indifference dans les +coeurs, la corruption dans les consciences, telles etaient les +consequences du systeme de monarchie constitutionnelle qu'on avait +voulu essayer a la nation. L'energie seule, une energie colossale, +pouvait sauver le pays, dans des circonstances si critiques. Le peuple, +evoque par le canon du 10 aout, se leva tumultueusement pour defendre +la Revolution ou mourir. Cette forte race celtique ne connait que le +devoir farouche; attachee au sol par toutes les mysterieuses sympathies +de sa nature, elle verse sur la terre nationale ou sa sueur ou son +sang. L'ennemi, je veux dire Louis XVI, etant tombe a l'interieur, tous +les yeux se tournerent avec tous les bras vers l'ennemi exterieur. + +L'une des consequences immediates du 10 aout fut, en effet, de changer +le systeme de la guerre contre l'etranger. + +Danton, l'homme de la tempete, avait ete porte au ministere; avec lui, +la force plebeienne venait de faire irruption dans le gouvernement. Son +premier soin fut de preparer une resistance gigantesque. Danton, ce +Cerbere de la Revolution, jura de defendre contre l'ennemi l'entree de +la France: il le lit avec des fureurs et des aboiements sublimes: + +"Le pouvoir executif provisoire, dit-il le 28 aout a la tribune de +l'Assemblee nationale, m'a charge d'entretenir l'Assemblee des mesures +qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en +ministre du peuple, en ministre revolutionnaire. L'ennemi menace le +royaume; mais l'ennemi n'a pris que Longwy. Si les commissaires de +l'Assemblee n'avaient pas contrarie, par erreur, les operations du +pouvoir executif, deja l'armee, remise a Kellermann, se serait +concertee avec celle de Dumouriez. Vous voyez que nos dangers sont +exageres. Il faut que l'Assemblee se montre digne de la nation. C'est +par une convulsion que nous avons renverse le despotisme, ce n'est que +par une grande convulsion nationale que nous ferons retrograder les +despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulee de +Lafayette; il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire +au peuple qu'il doit se precipiter en masse sur les ennemis. Telle est +notre situation, que tout ce qui peut materiellement servir a notre +salut doit y concourir. Comment les peuples qui ont conquis la liberte +l'ont-ils conservee? ils ont vole a l'ennemi et ne l'ont point attendu. +Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l'arrivee des +ennemis? Le peuple francais a voulu etre libre, il le sera. On mettra a +la disposition des municipalites tout ce qui sera necessaire, en +prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient a la +patrie quand la patrie est en danger." + +L'Assemblee n'osa point se montrer sourde a ces vigoureux accents du +patriotisme. + +Elle adopta la plupart des mesures que proposait Danton et que +commandait la necessite. Quels etaient ces moyens de defense nationale? +Le pouvoir executif nommerait des commissaires charges d'exercer dans +les departements l'influence de l'opinion. L'Assemblee nationale devait +de son cote en choisir d'autres dans ses membres, afin que la reunion +des representants des deux pouvoirs produisit un effet plus salutaire +et plus prompt. Chaque municipalite serait autorisee a prendre l'elite +des hommes bien equipes qu'elle possedait. Le gouvernement de la +Revolution aurait le droit de faire des visites domiciliaires pour +saisir les armes cachees chez les particuliers. On soupconnait qu'il y +avait a Paris quatre-vingt mille fusils, en bon etat, derobes par la +malveillance, au service de la patrie en danger. Ces mesures +rigoureuses, arbitraires, n'etaient-elles point justifiees par la +gravite tout exceptionnelle des circonstances? + +Un nouveau pouvoir etait sorti de l'insurrection du 10 aout et de la +victoire du peuple. La Commune de Paris fut avec le Comite de salut +public, qui s'etablit plus tard, un des deux principaux organes de la +Revolution. A peine etait-elle installee qu'elle joua tout de suite un +role important et caracteristique. C'est elle qui s'opposa d'abord a +ce que Louis XVI fut enferme au Luxembourg, chateau peu sur et d'ou +l'evasion etait facile. La Commune lui assigna pour prison la tour du +Temple, un vieux donjon, laid, massif, mais facile a garder. C'est la +qu'etait autrefois le tresor de l'ordre des Templiers, detruits par +Philippe le Bel. On y deposa la royaute vaincue, ruine sur ruine. + +Cette Commune se composait d'elements divers, mais en somme le parti +des exaltes y dominait. + +Tallien, l'orateur atrabilaire; Panis, ami de Robespierre, de Danton +et de Marat, beau-frere de Santerre; Chaumette, etudiant en medecine +et journaliste; Hebert, le _Pere Duchesne_ a l'etat d'embryon; Leonard +Bourdon, un pedagogue qui revait l'application des lois de Lycurgue; +Collot-d'Herbois, acteur et auteur dramatique siffle; Billaud-Varennes, +nature sombre et violente, tel etait avec d'autres hommes peu connus +le groupe qui tendait a se faire le centre de l'action revolutionnaire. + +Marat lui-meme, Marat, le Simeon Stylite de la democratie, etait sorti +de sa nuit, avait brise la chaine qui l'attachait au pilier de sa cave +et s'etait un jour reveille en pleine lumiere, couronne de lauriers, +assis sur un siege d'honneur a l'Hotel de Ville. Sans etre precisement +membre de la Commune, il etait admis aux seances comme _redacteur des +evenements_ et exercait sur le conseil une influence incontestable. + +--Marat, disait le peuple des faubourgs, est la conscience de l'Hotel +de Ville. Tant qu'il veillera, tout ira bien. + +Une lutte s'etait engagee des le debut entre la Commune de Paris et +l'Assemblee legislative, sur le terrain juridique. + +Le 10 aout, on s'en souvient, avait fait de nombreuses victimes. + +Des veuves eplorees, des orphelins venaient chaque jour demander la +punition des Suisses qui avaient tire sur le peuple, des traitres qui +avaient attise le feu de la guerre civile, des gentilshommes qui, par +leur presence et leurs discours, avaient fortifie la resistance du +chateau. + +Divers incidents ajoutaient a l'animosite des citoyens contre les +anciens partisans de la cour. Gohier avait lu son rapport sur les +papiers trouves dans l'armoire de fer au 10 aout. En face de preuves +ecrites, de documents irrefutables, le moyen de nier qu'il n'y eut un +complot organise contre la Revolution et contre les patriotes? L'une +des pieces saisies dans cette cachette royale disait: "Nous avons +voulu avancer la punition des Jacobins, nous ferons justice: l'exemple +sera terrible." + +Le 10 aout avait humilie, disperse les chevaliers errants de la +monarchie; les avait-il reduits a l'impuissance, leur avait-il surtout +enleve les moyens de nuire et de conspirer? Pas le moins du monde. Ils +etaient meme d'autant plus dangereux qu'ils cachaient leurs armes et +leurs sinistres desseins. "Il ne faut pas, disait un placard, il ne +faut pas, par un respect superstitieux pour la Constitution, laisser +paisiblement le roi et ses perfides conseillers detruire la liberte +francaise." + +Le pouvoir executif avait ordonne a la hate des visites domiciliaires. +On avait separe tant bien que mal l'ivraie du bon grain. Les +arrestations avaient frappe sur les deux classes les plus envenimees +contre la Revolution: le clerge dissident et la noblesse. La necessite +imperieuse d'organiser a la fois la defense du territoire national et +la surete interieure du pays avait fait passer dans plus d'un cas sur +les formes ordinaires de la loi. Les prisons etaient gorgees. Qui +chatiera les coupables? L'Assemblee legislative penchait vers la +clemence; la Commune de Paris reclamait la vengeance. Danton saisit le +joint: il fut pour la justice. + +Des le 11 aout, il monte a la tribune et s'ecrie: "Dans tous les temps +ou commence l'action de la justice, la doivent cesser les vengeances +populaires. Je prends devant l'Assemblee nationale l'engagement de +proteger les hommes qui sont dans son enceinte; je marcherai a leur +tete et je reponds d'eux!" + +Cette justice, il la voulait prompte, severe, impartiale. Mme Roland, +dans ses _Memoires_, accuse Danton d'avoir neglige le ministere de la +justice pour celui de la guerre ou il allait sans cesse et cherchait a +placer ses creatures. La verite est que ce grand citoyen etait alors +partage entre deux devoirs: delivrer la France de l'invasion etrangere +et prevenir le massacre des prisonniers par des jugements qui fussent +de nature a calmer l'indignation publique. + +Il avait pour secretaires Freron et Camille Desmoulins. Tous les deux +etaient surcharges de travail. Cent quatre-vingt-trois decrets et des +adresses aux departements sortirent en quelques jours du ministere de +la justice. Danton inspirait, dictait et n'ecrivait pas. + +Tout fier d'etre loge dans le palais des Maupeou et des Lamoignon, en +sa qualite de secretaire general, Camille ecrivait alors a son pere: + +"Malgre toutes vos propheties, que je ne ferais jamais rien, je me vois +monte au premier echelon de l'elevation d'un homme de notre robe, et +loin d'en etre plus vain, je le suis beaucoup moins qu'il y a dix ans, +parce que je vaux beaucoup moins qu'alors par l'imagination, le talent +et le patriotisme, que je ne distingue pas de la sensibilite, de +l'humanite et de l'amour de ses semblables, que les annees +refroidissent... La vesicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie, +de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi +a la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune, et qui n'a fait que +me rendre plus melancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus +vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les miseres +humaines." Le pere lui repond qu'il se rejouirait de la nouvelle +position de son fils, "si Camille ne la devait pas a une crise qu'il ne +voyait pas encore finie, et dont il redoutait toujours les suites; +qu'il prefererait peut-etre le voir succeder a la place paisible que +lui-meme occupait a Guise, plutot qu'a la tete d'un grand empire deja +bien mine, bien dechire, bien degrade, et qui, loin d'etre regenere, +sera peut-etre, d'un moment a l'autre, ou demembre ou detruit." + +Ainsi les peres, nourris dans les traditions de l'ancien regime, ne +comprenant rien a ce qui se passait autour d'eux, aigris par l'age et +se defiant des nouveautes, ils cherchaient a jeter de l'eau froide sur +l'enthousiasme ou, si l'on veut, sur les illusions de la jeunesse. + +La question revenait sans cesse sur le tapis; quel tribunal jugera les +Suisses, officiers et soldats, accuses d'avoir tire sur le peuple? +L'Assemblee legislative, par l'organe du depute Lacroix, proposait une +cour martiale qui aurait ete composee d'anciens officiers, peut-etre +meme de federes connaissant les devoirs et les exigences qu'impose la +discipline militaire. La Commune repoussa cet avis et demanda +l'installation d'un tribunal forme de commissaires pris dans chaque +section, en un mot, des _juges crees pour la circonstance_. Un tel +tribunal ne pouvait etre qu'un tribunal de sang, et comme l'Assemblee +hesitait a adopter cette mesure dont elle prevoyait les consequences, +la Commune resolut d'exercer sur le pouvoir legislatif une pression +dominatrice. L'un de ses membres les plus violents vient, le 17 aout, +annoncer a la barre de l'Assemblee nationale que le peuple est las de +n'etre point venge, et que si rien n'est organise pour assurer la +punition des traitres, le tocsin sonnera a minuit, qu'on battra le +rappel et que le peuple se fera justice lui-meme. + +Une autre deputation s'avance et dit: "Si avant deux ou trois jours les +jures ne sont pas en etat d'agir, de grands malheurs se promeneront +dans Paris." + +L'Assemblee obeit et vote la creation d'un tribunal extraordinaire. +Toutefois elle oppose une digue (bien faible du reste) au torrent qui +l'entrainait. Inspiree, dit-on par Marat, la Commune voulait que _le +jugement se fit au moyen des commissaires pris dans chaque section_; +l'Assemblee decide au contraire que le peuple nommera un electeur par +section et que ces electeurs nommeront les juges. + +Cette election au second degre sur laquelle on comptait pour moderer le +caractere du tribunal n'exercera en definitive qu'une tres-legere +influence sur le choix des hommes. Osselin, d'Aubigny, Dubail, +Coffinhal, Pepin-Deyrouette, Lullier, Lohier et Caillet de l'Etang sont +elus membres de cette cour improvisee. Robespierre refuse de presider +une telle commission dont la justice ressemblait beaucoup trop a une +vengeance. Il avait deja decline, quelques mois auparavant, les +fonctions odieuses d'accusateur public. + +Le nouveau tribunal n'etait pas seulement redoutable par le caractere +des juges qui le composaient; il l'etait aussi par les garanties qu'il +enlevait a la defense: l'accuse n'avait que pendant douze heures +communication de la liste des temoins; le delai de trois jours entre le +jugement et l'execution etait supprime. Toutes ces dispositions +terribles proclament assez haut l'etat de crise dans lequel se trouvait +alors le pays, menace au dedans par les royalistes et au dehors par les +armees etrangeres. + +L'approche du danger jetait d'ailleurs parmi les chefs la confusion des +avis. Les uns voulaient attendre l'ennemi sous les murs de la capitale, +les autres se retirer a Saumur. Danton s'exprime ainsi devant le Comite +de defense generale: + +[Illustration: Interieur de l'Abbaye aux journees de Septembre.] + +"Vous n'ignorez pas que la France est dans Paris; si vous abandonnez la +capitale a l'etranger, vous vous livrez et vous lui livrez la France. +C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne +puis adopter le plan qui tend a vous en eloigner. Le second projet ne +me parait pas meilleur. Il est impossible de songer a combattre sous +les murs de la capitale: le 10 aout a divise la France en deux partis, +dont l'un est attache a la royaute, et l'autre veut la republique. +Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler l'extreme minorite dans +l'Etat, est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre. +L'autre se refusera a marcher; il agitera Paris en faveur de +l'etranger, tandis que vos defenseurs, places entre deux feux, se +feront tuer pour le repousser. S'ils succombent, comme cela ne me +parait pas douteux, la perte de la France et la votre sont certaines: +si, contre toute attente, ils reviennent vainqueurs de la coalition, +cette victoire sera encore une defaite pour vous; car elle vous aura +coute des milliers de braves, tandis que les royalistes, plus nombreux +que vous, n'auront rien perdu de leurs forces ni de leur influence. Mon +avis est que, pour deconcerter leurs mesures et arreter l'ennemi, il +faut _faire peur_ aux royalistes." + +Le Comite, qui comprend le sens cache sous ces lugubres paroles, +demeure consterne. + +"Oui, vous dis-je, reprend Danton, il faut leur faire peur..." + +Il sort. + +Faire peur aux royalistes, telle etait la pensee fixe de Danton; mais +s'ensuit-il qu'il voulut les frapper avec d'autres armes que celles de +la loi? Toute sa conduite dans ces journees sinistres proteste contre +une telle interpretation. "Que la justice des tribunaux commence, la +justice du peuple cessera," s'ecrie-t-il encore une fois, le 18 aout, +dans une admirable adresse a la nation. + +Elle commenca, cette justice du tribunal exceptionnel. Des le 19 aout, +elle condamna; car juger alors c'etait condamner; le 20, elle condamna; +les jours suivants, elle condamnera. L'idee du docteur Guillotin +s'etait faite chaine et fer; la hideuse machine travaillait avec rage. +Et pourtant la severite des supplices ne produisit point du tout +l'effet qu'on en attendait. Chez les uns, ces executions excitaient la +pitie pour les victimes; d'autres accusaient au contraire cette +justice, si expedive qu'elle fut, de marcher avec lenteur et de ne +point frapper d'assez grands coups. La verite est que Paris etait livre +a toutes les transes de l'inquietude et ne savait a qui s'en prendre +d'une situation aussi deplorable. + +Cette situation, qui l'avait creee? "Vous, s'ecrie l'historien anglais +Carlyle, vous, emigres et despotes du monde!" Le moment etait venu ou +seules les mesures revolutionnaires pouvaient sauver la France. +L'Assemblee legislative le comprit: elle decreta la sequestration des +biens des emigres et l'expulsion dans quinze jours des pretres +non-assermentes. Vergniaud, qui certes n'etait point cruel, voulait +meme qu'on deportat ces derniers a Cayenne. + +Entre l'Assemblee et la Commune, la lutte etait d'ailleurs inegale. La +monarchie constitutionnelle s'etant ecroulee, la Legislative survivait +en quelque sorte a son mandat. Il n'en etait point ainsi de la Commune; +issue de la victoire du peuple, elle etait dans toute sa jeunesse et +dans toute sa force. Appuyee sur les hommes d'action, elle avait la +parole tranchante et imperieuse. Tallien s'exprime en ces termes, a la +barre de l'Assemblee nationale: + +"Les representants provisoires de la Commune, appeles par le peuple +dans la nuit du 9 au 10 aout pour sauver la patrie, ont du faire ce +qu'ils ont fait. C'est vous-memes, ajoute-t-il, qui nous avez donne le +titre honorable de representants de la Commune. Tout ce que nous avons +fait, le peuple l'a sanctionne; ce n'est pas quelques factieux, comme +on voudrait le croire, c'est un million de citoyens. Nous avons +sequestre les biens des emigres, chasse les moines, les religieuses, +livre les conspirateurs aux tribunaux, proscrit les journaux +incendiaires qui corrompaient l'opinion publique, fait des visites +domiciliaires, fait arreter les pretres perturbateurs; ils sont +enfermes dans une maison particuliere, et _sous peu de jours le sol de +la liberte sera purge de leur presence._" + +L'Assemblee s'etonne de tant d'audace et se tait. + +Un incident accrut la force que la Commune puisait dans la gravite des +circonstances. Le tribunal extraordinaire, epure par l'election a deux +degres, venait d'acquitter Montmorin, l'ex-ministre du roi, convaincu, +disait l'acte d'accusation, _d'avoir dresse un plan de conspiration +dont l'effet eclata le 10 aout_. Les faits etaient prouves; mais il fut +absous _comme n'ayant pas agi mechamment_. D'autres prevenus furent +egalement acquittes sous pretexte que, s'ils _avaient coopere a des +levees d'hommes_ pour allumer la guerre civile, ils ne l'avaient pas +fait _a dessein de nuire_. Le peuple vit ces actes de moderation ou de +faiblesse avec une fureur concentree. Qu'avait-on a attendre de la +repression legale, si ce tribunal farouche, institue en vue des +circonstances, venait lui-meme a mollir devant les grands coupables? +Une sourde rumeur se repand dans Paris: "On elargit les royalistes; on +va faire ouvrir les prisons. Nous sommes trahis." + +Danton comprit le danger: il ordonna comme ministre de la justice la +revision du proces. L'acte etait sans doute arbitraire et illegal; mais +n'etait-ce point alors le seul moyen de desarmer la vengeance +populaire, d'ecarter le massacre suspendu sur la tete des prisonniers +royalistes, d'eviter, en un mot, une plus grande effusion de sang? + +Les desastres succedaient aux desastres. Le 18 aout, Lafayette avait +deserte, abandonnant son corps d'armee et lancant la fleche du Parthe +contre "ces factieux payes par l'ennemi, brigands avides de pillage," +qui avaient pris d'assaut les Tuileries. Le 22, la terrible Vendee se +soulevait au cri de: "Vive le roi!" Ces ferments de guerre civile +etaient d'autant plus dangereux qu'ils se rattachaient a l'influence du +clerge refractaire sur les campagnes. La 23, Longwy avait succombe; le +general autrichien Clairfait etait entre dans la place, livree, s'il +faut en croire la rumeur publique, par les royalistes. + +Au milieu de toutes ces calamites, l'Assemblee nationale tenait tete a +l'orage. Par son attitude a la fois energique et calme, elle inspirait +aux autres la resolution, qu'elle avait prise elle-meme, de vaincre ou +de s'ensevelir sous les ruines de la patrie. Des militaires avaient +abandonne Longwy; harasses, couverts de poussiere, furieux de leur +fuite, ils se precipitent dans l'enceinte de l'Assemblee legislative. +Ou trouver ailleurs un drame plus emouvant? + +--Nous etions, dit l'un d'eux, disperses sur les remparts, ayant a +peine un canonnier pour deux pieces; notre lache commandant Lavergne ne +se presentant nulle part, nos armes ratant, point de poudre dans les +bombes, que pouvions-nous faire? + +--Mourir, leur repondent les representants de la nation. + +A la nouvelle de la reddition de Longwy, la Commission extraordinaire +avait fait afficher la proclamation suivante: + +"Citoyens, + +"La place de Longwy vient d'etre rendue ou livree, les ennemis +s'avancent. Peut-etre se flattent-ils de trouver partout des laches ou +des traitres. Ils se trompent: nos armees s'indignent de cet echec et +leur courage s'en irrite, Citoyens, vous partagez leur indignation; la +Patrie vous appelle: partez!" + +Ils partirent. Un grand cri sortit de toutes les poitrines, le cri de +_la Marseillaise_: "Aux armes! marchons!" Des armes, on n'en avait pas. +Partez tout de meme, heroiques phalanges de la Revolution! Allez dire a +toutes les nations etrangeres comment un peuple traverse les rangs +ennemis sans souliers, sans pain, presque sans munitions; allez dire +comment avec de mauvais canons et de mauvais fusils il culbute a la +baionnette des armees aguerries, disciplinees et brise le cercle de fer +dans lequel voulait l'etouffer la coalition des rois! Allez dire que +vous portez la victoire dans les plis de votre drapeau parce que ce +drapeau n'est pas celui de la conquete, mais celui de la justice et de +l'humanite! + +Les evenements se precipitent; chaque jour apporte des nouvelles +alarmantes. Vergniaud annonce du haut de la tribune que l'ennemi +s'avance et va fondre sur Paris, le ministre Roland declare qu'une +vaste conspiration vient d'etre decouverte dans le Morbihan, Lebrun dit +que la Russie se joint aux autres puissances coalisees et qu'elle +couvre de ses navires la mer Noire pour se rendre par les Dardanelles +dans la Mediterranee. La fureur, l'epouvante, les resolutions viriles +ou sinistres se repandent dans toutes les ames. + +Paris, tenu au secret, est visite, fouille, interroge. On cherche +partout des armes. Devant l'oeil clairvoyant d'une multitude effaree, +les maisons n'ont plus de secrets, les caves n'ont plus de tenebres. +Des herauts a cheval embouchent la trompette d'alarme. Le tocsin sonne, +les tambours battent, le canon tonne de moment en moment. Un grand +drapeau noir flotte sur l'Hotel de Ville et porte dans ses plis ces +mots funebres: "La patrie est en danger." + +Danton grondait toujours comme la foudre; il revint a l'Assemblee, et +rendit compte des mesures prises par le gouvernement: "Il est bien +satisfaisant, messieurs, pour les ministres d'un peuple libre, d'avoir +a lui annoncer que la patrie va etre sauvee. Tout s'emeut, tout +s'ebranle, tout brule de combattre. Vous savez que Verdun n'est point +encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison a jure +d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple +va se porter aux frontieres, une autre va creuser des retranchements, +et la troisieme, avec des piques, defendra l'interieur de nos villes. +Paris va seconder ces grands efforts. C'est en ce moment, messieurs, +que vous pouvez declarer que la capitale a bien merite de la France +entiere; c'est en ce moment que l'Assemblee nationale va devenir un +veritable comite de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec +nous a diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des +commissaires qui nous secondent dans ces grandes mesures. Nous +demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de +remettre ses armes soit puni de mort. Nous demandons qu'il soit fait +une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements; qu'il soit +envoye des courriers dans tous les departements pour les avertir des +decrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un +signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les +vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, +toujours de l'audace, et la patrie est sauvee!" + +En temps de Revolution tout homme se resume dans un mot; Danton avait +dit le sien: _l'audace!_ + +Ame de la defense nationale, genie de la guerre sacree, celle qui +defend le territoire d'un peuple contre l'invasion etrangere, il se +montre partout, repand sur les multitudes sa parole brulante; c'est le +patriotisme fait homme. + +Qu'on tienne d'ailleurs compte d'un fait: par gout, par temperament, +par sa robuste constitution physique, Danton etait de la race des +paysans. Il avait avec la terre ces fortes et secretes attaches qui +font les vrais coeurs francais. Puisse sa conduite servir d'exemple aux +hommes d'Etat qui se trouveraient un jour places dans les memes +circonstances! Il leur a montre comment on sauve un peuple en +dechainant toutes les forces vives de la Revolution. + +Cependant l'ennemi avancait toujours. Le 2 septembre, les passants +consternes lisaient la proclamation suivante, qui couvrait les murs de +la capitale: + +"Citoyens, + +"L'ennemi est aux portes de Paris: Verdun qui l'arrete ne peut tenir +que huit jours. Les citoyens qui la defendent ont jure de mourir plutot +que de se rendre; c'est vous dire qu'ils vous font un rempart de leur +corps. Il est de votre devoir de voler a leur secours. Citoyens, +marchez a l'instant sous vos drapeaux: allons nous reunir au +Champ-de-Mars: qu'une armee de 60 000 hommes se forme a l'instant. +Allons expirer sous les coups de l'ennemi ou l'exterminer sous les +notres." + +Cette proclamation emanait de la Commune de Paris. + +Plus d'espoir que dans la resistance desesperee de la nation. Verdun +venait de subir le meme sort que Longwy. Cette sinistre nouvelle jette +la capitale dans un etat d'agitation et de delire. O France! o +Revolution! On croit entendre le pas des armees prussiennes et +autrichiennes en marche vers les murs de Paris. Tout est perdu, si une +resolution terrible, infernale, ne vient au secours de la patrie en +danger. Quelques-uns des plus farouches sans-culottes, les lions de la +Montagne, ne sont pourtant pas d'avis d'aller tendre le cou a l'ennemi; +ils se retiront sombres et rugissants dans leurs tanieres. Leur dessein +est arrete d'armer la nation d'epouvante. Comme ces anciens peuples du +Nord qui, avant de partir pour la guerre, immolaient des victimes +humaines sur les autels d'Odin, avant de voler au-devant de l'ennemi, +ils parlent ouvertement de consommer un grand et lugubre sacrifice. + +Ces sentiments n'etaient points partages par la jeunesse ni par les +vaillants defenseurs de la nation. Chez eux, l'ardeur du patriotisme +eteignait la soif de la vengeance. A chaque coin de rue eclataient des +scenes dechirantes: c'etaient les adieux des enfants, des fiances, des +vieux parents, les larmes des femmes en voyant partir, le fusil au +bras, les sauveurs de la France et de la Revolution. Quarante mille +hommes sont reunis au Champ-de-Mars. Le moment est venu de partir; ils +embrassent une derniere fois tous ceux qui leur sont chers. Ils +marchent a l'ennemi au milieu des alarmes et des troubles d'une +population exaltee, bleme de terreur et de vengeance: "Vous laissez, +leur crie-t-on, vous laissez derriere vous le pays livre a des +perfidies et a des manoeuvres tenebreuses. Ce n'est pas en Champagne +que sont nos plus dangereux ennemis; ils sont a Paris, dans les +prisons. Si encore ces brigands ne menacaient que notre existence; mais +ils tendent la main aux Prussiens, afin d'eteindre la Revolution dans +un egorgement: il ne faut pas que les defenseurs de la patrie +s'immolent sans immoler les traitres. Sang pour sang!" Le terrible cri: +_Exterminons les traitres! Il faut en finir!_ vole de bouche en bouche; +une espece de rage s'empare des citoyens qui voient s'eloigner leurs +freres. + +Danton se multipliait. A la tribune, au Champ-de-Mars, partout ou il y +a besoin d'un encouragement, d'une parole de flamme, il est la. Il +secoue sa chevelure comme une criniere. Ses traits heurtes, sa voix +tonnante, son froncement de sourcils menacant, son geste qui s'adresse +a l'ennemi, comme si l'ennemi etait present, tout en lui remue les +grandes passions, les nobles sentiments, l'amour sacre de la patrie. Il +repete sans cesse sa formule favorite, son cri de guerre: "De l'audace, +encore de l'audace et toujours de l'audace!" Quelquefois il +s'attendrit; il pleure: ce sont les larmes du lion. Place entre la +victoire et l'echafaud que lui preparent les royalistes, il ne s'occupe +que de son pays. + +A ces eclats d'eloquence, au bruit haletant du tocsin, aux menaces de +l'etranger qui se croit deja dans nos murs, les faubourgs repondent par +un soulevement d'indignation. On se demande si des ennemis du bien +public, qui, depuis quatre ans, ont attire sur la France la famine, des +dissensions interieures, la guerre, et qui appellent de tous leurs +voeux l'invasion, on se demande, dis-je, si ces fleaux vivants meritent +que de braves gens aillent exposer leur vie pour les defendre. Est-il +meme prudent de conserver dans la place des auxiliaires aussi dangereux +lorsque l'etranger s'avance pour leur donner la main? La grande ville +ne va-t-elle point etre prise, comme on dit, entre deux feux, ou plutot +entre deux egorgements? + +L'exasperation fut au comble quand on apprit que les royalistes +enfermes de par la loi profitaient de l'inviolabilite dont les +couvraient les murs de la prison pour afficher hautement leurs +esperances, se livrer a des orgies scandaleuses et appeler la fureur de +l'ennemi sur leurs juges. Qui ouvrirait leurs verrous? Une main +etrangere, et cette main, ils l'imploraient, ils la benissaient. + +On touchait evidemment a une vengeance populaire: de tels actes ne se +justifient point; ils s'expliquent. C'est ce que nous avons essaye de +faire. + +Une des grandes lois du regne animal est la lutte pour l'existence; +c'est aussi celle des societes. A ce besoin d'etre, elles immolent sans +pitie tous les obstacles. La France de 92 voulait vivre, c'etait son +droit; en lui disputant ce droit, on la placait dans l'inexorable +necessite de perir ou d'aneantir ses ennemis. + + + + +IX + +Massacres de Septembre.--Le Comite de surveillance.--La prison de +l'Abbaye.--Le president Maillard.--Les jugements.--Journiac de +Saint-Meard.--Ce qui se passait dans l'interieur de la prison et devant +le tribunal.--Royalistes acquittes.--Mme Cazotte et Mme de +Sombreuil.--L'abbe Sleard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la +responsabilite des massacres?--Role de Danton.--Marat seul ose +justifier les journees de Septembre. + + +L'aurore du 2 septembre eclaire une ville morne et consternee. L'epee +est sur toutes les tetes; un pressentiment orageux trouble les esprits +et les consciences. C'est un dimanche. Vers les deux heures apres midi, +le canon d'alarme du Pont-Neuf fait entendre trois coups, le tocsin +sonne, et le tambour bat la generale dans toutes les sections de Paris. + +"Qu'est-il donc arrive? demandent les citoyens sortis de leurs maisons. +Les ennemis sont-ils a Epernay? Demain, seront-ils a nos portes?--Pas +encore: mais il est un autre ennemi qu'il faut ecraser; c'est sur +celui-la que tonne l'heure de la vengeance publique." + +Un _Comite de surveillance_ s'etait organise, pouvoir secret, sorte de +Conseil des Dix, dictature anonyme et d'autant plus dangereuse qu'elle +etait irresponsable. Ce comite se composait de quinze citoyens, dont +les principaux etaient Sergent, Panis, Duplain et Jourdeuil; le matin +du 2 septembre, ils s'adjoignirent six autres membres, parmi lesquels +figurait Marat. Est-ce de ce Comite que partit la direction des +massacres? Il y a lieu de le croire; contre lui s'elevent des indices, +des presomptions tres-fortes, mais de preuves materielles, aucune. + +Massacre, quel mot terrible! Il faut pourtant reconnaitre que toute +notre ancienne histoire de France est une serie de meurtres, une longue +trainee de sang. Il y eut le massacre des Albigeois et des Vaudois, le +massacre de la Saint-Barthelemy, le massacre des Cevennes, le massacre +de Merindol et bien d'autres que je passe sous silence. Quels exemples +la monarchie de droit divin leguait a la Revolution! Ces exemples +atroces, le peuple de 92 eut sans doute tort de les suivre; mais si les +rois, pour couvrir l'horreur de pareils actes, invoquaient le besoin de +sauver le trone et la religion, des hommes egares par la fureur _du +bien public_ n'avaient-ils point aussi pour excuse le besoin de sauver +la patrie? + +Quoi qu'il en soit, le Comite de surveillance siegeait a l'hotel de +ville, lorsque on y annonca que des pretres refractaires venaient +d'etre arraches aux mains de la garde et mis a mort. On ajoutait que +_le peuple_ (lisez quelques individus) menacait de se porter aux +prisons. A cette nouvelle, le Comite envoie aussitot l'ordre aux +differents geoliers de _sauver les petits delinquants, les prisonniers +pour rixe, les detenus pour dettes, mois de nourrice et autres causes +civiles._ Ce triage fait, suivant l'expression de Marat, "afin que le +peuple ne fut pas expose a immoler quelque innocent," etait-il vraiment +un acte d'humanite? Cette separation des detenus en petits delinquants +civils et en grands malfaiteurs politiques n'etait-elle point tout au +contraire de la part du Comite un aveu de complicite plus ou moins +directe? N'etait-ce point une maniere de designer les traitres contre +la Revolution a la vengeance des meurtriers? N'etait-ce point dire: +"Epargnez ceux-ci; tuez les autres"? + +L'horloge de l'Hotel de Ville a sonne trois heures de l'apres-midi. + +Paris est morne, inquiet, consterne. Il y a du sang dans l'air. Ou va +ce groupe d'hommes a figures sinistres, armes de piques, de batous, de +sabres et d'assommoirs? + +--Nous allons _nettoyer les prisons_, murmurent-ils d'une voix sombre. + +On a cru voir dans ce groupe les federes du Midi. Rien n'est plus +douteux. Les Marseillais, les vainqueurs du 10 aout, n'etaient point +alors aux prisons; ils etaient aux armees; ils n'assassinaient point, +ils se battaient. + +Quelques garcons bouchers, des marchands, des gens de toute profession, +tel etait le personnel de celle bande d'exterminateurs. Habitants du +quartier, ils avaient ete plusieurs fois insultes, provoques par les +prisonniers royalistes qui leur criaient a travers les grilles de +l'Abbaye: + +--Les Prussiens arrivent: miserables, vous serez tous pendus! + +C'est en effet sur la prison de l'Abbaye que se porta tout d'abord la +colere des meurtriers. En peu de temps, vingt-quatre detenus furent +immoles. Mais quelle est cette figure austere, impassible? Je reconnais +le fameux huissier du faubourg Saint-Antoine, qui, le pont-levis etant +rompu, a traverse les fosses de la Bastille sur une mechante planche, +celui qui dans la journee du 4 octobre a conduit les femmes a +Versailles, nature revolutionnaire, quoique homme d'ordre a sa maniere. + +--Stanislas Maillard, que viens-tu faire ici? + +--Juger, repond-il froidement. + +En effet, le voici installe devant une table. Il se fait apporter +l'ecrou de la prison, verifie les condamnations, fait relacher les +delinquants civils, tous ceux qu'avait deja separes le Comite du +surveillance. Ceci regle, il se compose un jury qu'il choisit parmi les +gens bien etablis, les marchands du voisinage. Alors commencent les +appels funebres des accuses. Chacun d'eux comparait a son tour devant +le sanglant tribunal. + +--Votre nom? + +--Journiac de Saint-Meard. + +[Illustration: Massacres dans les prisons.] + +Journiac de Saint-Meard etait l'un des redacteurs des _Actes des +apotres_. Le Comite de surveillance de la Commune l'avait fait arreter +le 22 aout. Transporte le lendemain a la prison de l'Abbaye, il fut +presente au concierge qui lui dit la phrase d'usage: _Il faut esperer +que ce ne sera pas long_. On le fit placer dans une grande salle qui +servait de chapelle aux prisonniers de l'ancien regime, dans laquelle +il y avait dix-neuf personnes couchees sur des lits de sangle. On lui +donna celui de M. Dangremont qui avait eu la tete tranchee deux jours +auparavant. + +Que se passait-il le 2 septembre, dans l'interieur de la prison? Le +diner avait ete servi plus tot que de coutume. A deux heures, le +guichetier entra et ramassa tous les couteaux que chaque detenu avait +soin de placer dans sa serviette. Ses yeux hagards font presager +quelque malheur. On l'entoure; on le presse de questions; mais il garde +un silence obstine. + +A deux heures et demie, l'inquietude s'accroit; on entend les tambours +qui battent la generale, les trois coups du canon d'alarme et le tocsin +qui sonne de tous cotes; que se prepare-t-il? On apprend bientot qu'on +venait de massacrer les eveques et autres ecclesiastiques _parques_ +dans le cloitre de l'abbaye. + +Vers quatre heures, les cris dechirants d'un homme qu'on hachait a +coups de sabre attirent les detenus a la fenetre de la tourelle. Ils +voient alors, vis-a-vis le guichet de leur prison, le corps d'un homme +etendu mort sur le pave. Un instant apres, on en massacre un autre, et +ainsi de suite. + +Un silence d'horreur regne pendant ces executions: mais aussitot que la +victime est gisante a terre s'elevent les cris de: _Vive la nation!_ + +Il est dix heures du soir: les tourments de la soif se joignent aux +affreuses emotions et aux angoisses des prisonniers. Enfin le +guichetier Bertrand parait, et l'on obtient de lui qu'il apporte une +cruche d'eau. Un federe etant venu faire, avec d'autres personnes, la +visite de la prison, on lui parle de cette negligence. Indigne, il +demande le nom du susdit guichetier, assurant qu'il allait +l'_exterminer_. La grace de ce malheureux fut aisement obtenue; mais on +voit par la a quel point tous les sentiments bons ou mauvais du coeur +humain etaient surexcites. + +Apres une _agonie de trente-sept heures_, Journiac de Saint-Meard voit, +le mardi, a une heure du matin, la porte de sa prison s'ouvrir. On +l'appelle; il se presente; trois hommes le saisissent et l'entrainent +dans l'affreux guichet. + +A la lueur de deux torches, il apercoit le terrible tribunal qui +dispensait d'un mot la vie ou la mort. Le president, en habit gris, un +sabre au cote, etait appuye contre une table sur laquelle on voyait des +papiers, une ecritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table +etait entouree par dix jures assis ou debout, dont deux portaient la +veste et le tablier de travail; d'autres dormaient etendus sur des +bancs. Deux hommes, en chemise teinte de sang, le sabre a la main, +gardaient la porte du guichet. Un vieux guichetier avait la main sur +les verrous. En presence du tribunal, trois executeurs tenaient un +prisonnier qui paraissait age de soixante ans. + +On place Journiac dans un coin du guichet, ou des gardiens croisent +leur sabre sur sa poitrine, et l'avertissent que, s'il fait le moindre +mouvement pour s'evader, ils le perceront de part en part. + +Le dossier du vieillard ayant ete examine, Maillard dit: _Conduisez +monsieur_.... A peine ces mots etaient-ils prononces, qu'on pousse le +malheureux dans la rue ou il tombe frappe a mort sur le pave. + +Le president s'asseoit pour ecrire, et apres avoir enregistre le nom de +celui qu'on egorgeait: _A un autre_, dit-il.--Cet autre, c'etait +Journiac. + +Traine devant le tribunal par les trois hommes qui le gardaient, dont +deux lui tenaient chacun une main et dont l'autre avait saisi le collet +de son habit, il subit un court interrogatoire. On assure que, pour se +donner de la verve et du courage, il avait bu une bouteille +d'eau-de-vie. + +LE PRESIDENT.--Votre profession? + +L'ACCUSE.--Officier du roi, etc., etc. + +UN DES JUGES.--Le moindre mensonge vous perd. + +Journiac se defend comme il peut avec une chaleur toute provencale et +une grande assurance. + +UN AUTRE JUGE, impatiente.--Vous nous dites toujours que vous n'etes +pas ca ni ca: qu'etes-vous donc? + +--J'etais franc royaliste. + +Il s'eleve un murmure qui est bien vite reprime par le juge. + +--Ce n'est pas, dit-il, pour juger les opinions que nous sommes ici, +c'est pour en _juger les resultats_. + +--Oui, monsieur, j'ai ete franc royaliste; mais je n'ai jamais ete paye +pour l'etre. + +Le president, apres avoir ote son chapeau: + +--Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur. + +"Je lui accorde la liberte. Est-ce votre avis?" + +TOUS LES JUGES.--Oui, oui, c'est _juste_! + +A peine ces mots etaient-ils prononces qu'eclatent des applaudissements +et des bravos. Tous ceux qui se trouvaient dans le guichet embrassent +l'acquitte. Le president charge trois personnes d'aller en _deputation_ +annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Nouvelles +acclamations, nouveaux transports de joie. + +Les trois deputes rentrent et conduisent Journiac hors du guichet. +Aussitot qu'il parait dans la rue, l'un d'eux s'ecrie: + +--Chapeau bas! ... Citoyens, voici celui pour lequel vos juges +demandent aide et secours.--Tous se decouvrent. + +Place au milieu de quatre torches, l'_innocent_ est entoure, serre dans +des bras sanglants. Toute la foule crie: "Vive la nation!" Le voila +desormais sous la sauvegarde du peuple. Avec toute sorte d'honneurs, et +au milieu des applaudissements enthousiastes, il passe a travers les +rangs de la multitude, suivi des trois deputes que le president avait +charges de le conduire a son domicile. + +Chemin faisant, l'un des deputes lui dit qu'il etait maitre macon, +etabli dans le faubourg Saint-Germain; l'autre qu'il etait apprenti +perruquier; le troisieme, vetu de l'uniforme de garde national, qu'il +etait federe. Le macon demanda: + +--Avez-vous peur? + +--Pas plus que vous. + +--Vous auriez tort d'avoir peur; car maintenant vous etes sacre pour le +peuple, et si quelqu'un vous frappait, il perirait sur-le-champ. Je +voyais bien que vous n'etiez pas une de ces chenilles de la liste +civile; mais j'ai tremble pour vous, quand vous avez dit que vous etiez +officier du roi. Vous souvenez-vous que je vous ai marche sur le pied? + +--Oui, mais j'ai cru que c'etait un des juges... + +--C'etait parbleu! bien moi; je croyais que vous alliez vous fourrer +dans le harria, et j'aurais ete fache de vous faire mourir; mais vous +vous en etes bien tire. J'en suis tres-aise, parce que j'aime les gens +qui ne _boudent_ pas. + +Bouder, dans le langage du temps, voulait dire dissimuler, _fouiner_. + +Arrives dans la rue Saint-Benoit, les trois deputes et Journiac prirent +un fiacre qui devait les conduire a domicile. Un hote, un ami, chez +lequel il demeurait, fut charme et presque etonne de le revoir. Son +premier mouvement fut d'ouvrir son portefeuille et d'offrir un assignat +aux conducteurs qui le ramenaient sain et sauf. Ceux-ci refuserent et +dirent en propres termes: + +--Nous ne faisons pas ce metier pour de l'argent. Voici votre ami: il +nous a promis un verre d'eau-de-vie; nous boirons a sa sante, et nous +retournerons a notre poste. + +Avant de se separer, ils demanderent une attestation ecrite et qui +declarat qu'ils avaient conduit l'acquitte chez lui sans accident. +Journiac les accompagna jusqu'a la rue, ou il les embrassa, dit-il, "de +bien bon coeur". + +Il resulte de ces faits racontes par un temoin oculaire, ayant joue le +role de _victime sauvee_ dans ce terrible drame, que le tribunal du 2 +septembre jugeait les prisonniers; qu'on y tolerait l'aveu d'une +opinion contraire a la pensee des juges, pourvu que cette opinion n'eut +point eclate en actes seditieux; que la defense etait libre et que la +vie de chaque homme etait severement pesee dans la balance de Minos. + +Il y avait dans la prison de l'abbaye un vieillard, auteur du _Diable +amoureux_, d'_Olivier_ et d'autres poemes ou operas-comiques: c'etait +Cazotte. Dans un acces de seconde vue, long temps avant la Revolution, +a la fin d'un repas, il avait predit, s'il faut en croire La Harpe, le +sort tragique reserve a chacun des convives et a lui-meme. Durant le +sejour qu'il fit a l'Abbaye, sa gaiete, sa facon de parler orientale, +ses paradoxes avaient fort diverti ses compagnons de captivite. Esprit +mystique, il cherchait a leur persuader que leur situation et la sienne +etaient une _emanation_ de l'Apocalypse, qu'ils etaient plus heureux +que ceux qui jouissaient de leur liberte... Deux gardes vinrent le +chercher pour le conduire au tribunal criminel et interrompirent ses +reveries. Il y avait contre lui des charges tres graves, des preuves +ecrites. A cinq heures, des voix appelerent: "Monsieur Cazotte!" Il +parait avec ses cheveux blancs, accompagne de sa fille; les bras jetes +autour du cou de son pere, elle semblait lui faire un rempart de sa +piete filiale, implorait, charmait, conjurait les juges. Le peuple, +touche de ce spectacle, demande sa grace et l'obtient. + +Une autre fille heroique, Mlle de Sombreuil, sauva son pere par un acte +de devouement qui fait fremir. Maillard, le president du tribunal, +avait dit: "Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du +peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard." C'etait bien +un acquittement; mais de Sombreuil etait connu pour un ennemi de la +Revolution. Deux de ses fils se battaient alors contre la France. Les +forcenes voulaient obtenir de Mlle de Sombreuil un gage d'abjuration: +"Si tu n'es point une aristocrate, lui disent-ils, bois a la nation." +En meme temps ils lui presentent un verre de vin, souille par les +empreintes de doigts sanglants. Et elle but. [Note: Cette version a ete +affirme a l'auteur par un ancien geolier de l'Abbaye qui l'avait +recueillie de son predecesseur.] + +Maillard avait siege trois jours et trois nuits; il avait fait absoudre +quarante-trois personnes. Un fanatisme calme, froid, reflechi, l'avait +conduit dans ces lieux habites par l'epouvante et par la mort. Appuyant +sa conscience sur la necessite, il traversa cet abime de sang comme il +avait traverse le 14 juillet les fosses de la Bastille, la tete sur un +abime. Accuse plusieurs fois d'indulgence et de faiblesse, menace +personnellement par son _pouvoir executif_, environne de piques +sanglantes et de lames de sabre ebrechees, il crut attenuer l'horreur +des fonctions qu'il exercait comme president d'un tribunal de meurtre, +en limitant la vengeance par quelques-unes des formes de la justice. + +Il se trompa. On pretend qu'un condamne s'etait ecrie: "C'est affreux! +votre jugement est un assassinat." Maillard aurait repondu: _J'en ai +les mains lavees_... Toutes les eaux de l'Ocean ne suffiraient point a +laver le sang d'un innocent. Lady Macbeth a beau se frotter les mains +dans son delire de somnambule; la tache reste toujours. + +Le lendemain du 4 septembre, les abords de la prison de l'Abbaye +etaient encombres de charrettes qui enlevaient les morts. Des flaques +de sang s'etendaient sur la place de l'execution; c'etait un spectacle +hideux, une boucherie d'hommes. Les chiens, revenus comme leurs maitres +a la ferocite primitive du chacal, trainaient dans le ruisseau des +membres tronques, des lambeaux de chair. Horreur! + +Les adversaires de la Revolution lui reprochent sans cesse le 2 +septembre. Ces actes de barbarie, nous les deplorons plus qu'eux. Les +forcenes qui tremperent leur main dans le crime croyaient naivement +servir la cause du peuple: ils la perdirent. + +Les massacres continuerent et se prolongerent jusqu'au 6. Les betes +feroces qui avaient goute le sang voulaient en boire de nouveau. Les +memes bandes armees allaient heurter de prison en prison. Le Chatelet, +la Conciergerie, Saint-Firmin, les Bernardins, les Carmes, la Force, la +Salpetriere, Bicetre, tous les lieux de detention furent successivement +envahis, fouilles, _epures_. Mot terrible! Partout c'etaient les memes +scenes de violence et d'atrocite. Les membres tombent sous la hache; +les coeurs sortent des poitrines ouvertes, les bouches se contractent +et palissent dans un dernier cri de grace! + +--Grace, s'ecriaient les bourreaux; vous ne nous l'auriez pas faite; de +la misericorde! vous n'en auriez pas eu pour nous; il a fallu prevenir +les coups que vous nous prepariez. + +Et ces hommes, dont le delire est comme glace par la vue du sang, +frappent encore, frappent toujours. + +Partout aussi les memes scenes de pitie brutale. L'arbre nerveux de +cette bande meurtriere etait remue jusque dans les profondeurs. Les +sentiments les plus divers, les plus opposes, la vengeance, la +generosite, l'attendrissement, le respect de la chose jugee, la joie de +decouvrir un innocent se succedaient avec la rapidite de l'eclair dans +ces ames tenebreuses. Mille contrastes se detachaient sur ce voile +uniforme et tache de sang, ou de minute en minute passaient les ombres +de la mort. + +L'abbe Sicard etait le seul parmi les prisonniers de l'Abbaye qui, +avant l'arrivee de Maillard, eut trouve grace devant les egorgeurs. Il +fut repris dans l'une des voitures qui se dirigeaient hors des murs de +Paris et qui contenaient d'autres pretres. On les conduisit tous au +comite de la section des Quatre-Nations. Les suspects sont interroges; +quinze d'entre eux trouvent la mort sur les degres memes de la salle. +C'est le tour de l'abbe Sicard; il palit. Un horloger, le citoyen +Monnot, decouvre sa poitrine pour recevoir les coups qu'on preparait a +la victime: + +--Que faites-vous? s'ecrie-t-il; cet homme est l'instituteur des +sourds-muets, le successeur de l'abbe de L'Epee; les sourds-muets sont +les enfants du malheur, celui qui leur donne ses soins ne saurait etre +un ennemi du peuple. Leur enlever leur professeur, leur pere, l'homme +de talent qui par les ressources de son art est parvenu a leur +restituer en quelque sorte le don du langage, ce serait un crime contre +Dieu et contre la nature. + +Cette defense heroique, la cause des sourds-muets representee par leur +habile maitre, tout parle au coeur des assassins: ils fondent en +larmes; l'abbe Sicard est enleve dans leurs bras nus et ramene a +l'institution de la rue Saint-Jacques, au milieu des effusions de la +joie, de l'attendrissement et du patriotisme. + +Une jeune fille s'etant evanouie au moment de passer devant ses juges, +les hommes feroces qui veillaient a la porte du guichet l'emportent le +plus doucement qu'ils peuvent dans un coin de la salle, et n'osant +delacer eux-memes son corset prient une citoyenne de lui rendre ce +service. Le vieux d'Affry etait fort compromis par ses relations avec +la cour; ses cheveux blancs, sa figure venerable, desarment le bras de +la justice expeditive: il est reconduit chez lui au milieu des +applaudissements, entre une double haie de spectateurs qui se tiennent +debout et la tete nue. Le tribunal etabli a la Force decharge de toute +accusation Chamilly, l'un des valets de chambre de Louis XVI. Le +prisonnier est porte sur les bras comme en triomphe; on l'escorte +jusqu'a sa maison, ou sa famille alarmee n'esperait plus le revoir. A +chaque acquittement, une joie presque folle eclate parmi les +executeurs: la misericorde, la pitie, toutes les emotions douces et +touchantes remontent du fond de ces ames englouties dans l'abime d'une +idee fausse. Outre l'abbe Sicard, Cazotte, d'Affry, Sombreuil, +Saint-Meard, Chamilly, ce tribunal epargna Duverrier, l'ex-secretaire +du sceau, Journeau, depute, le notaire Guillaume, Salomon, +conseiller-clerc a l'ancien parlement et plusieurs autres. Le fer du 2 +septembre respecta quelques tetes de femmes: mesdames de Tourzelle mere +et fille, de Saint-Brice, de Navarre, de Septeuil, la princesse de +Tarente, la marquise de Fausse-Landry. Le hasard seul perdit la +princesse de Lamballe. + +Elle etait a la Force. La Commune, dit-on, voulait la sauver. On +l'amene devant le tribunal improvise. Voici son interrogatoire, tel +qu'il nous a ete conserve par le royaliste Peltier dans son _Histoire +de la Revolution_ du 10 aout et qu'il a recueilli, dit-il, de la bouche +d'un temoin oculaire: + +LE JUGE.--Qui etes-vous? + +ELLE.--Marie-Louise, princesse de Savoie. + +LE JUGE.--Votre qualite? + +ELLE.--Surintendante de la maison de la reine. + +LE JUGE.--Aviez-vous connaissance des complots de la cour au 10 aout? + +ELLE.--Je ne sais s'il y avait des complots au 10 aout; mais je sais +bien que je n'en avais pas connaissance. + +LE JUGE.--Jurez la liberte, l'egalite; jurez haine au roi, a la reine +et a la royaute. + +ELLE.--Je preterai volontiers le premier serment, mais je ne puis +preter le second: il n'est pas dans mon coeur. + +Ici un assistant lui dit tout bas: "Jurez donc! si vous ne jurez pas, +vous etes morte." La princesse ne repondit rien et fit un pas vers le +guichet. + +LE JUGE.--Elargissez madame! + +Elle touchait a la liberte. Alors deux hommes la prirent sous les bras +et lui recommanderent de crier en entrant dans la cour: "Vive la +nation!" Le guichet s'ouvrit. + +A la vue d'une mare de sang, d'un monceau de cadavres, la princesse +fremit, oublia ce qu'on lui avait dit et s'ecria: "Fi! horreur!" + +Que se passa-t-il alors? C'est ce qu'il est assez difficile de savoir. +Un jeune homme, un garcon perruquier, dit-on, soit par maladresse, soit +avec intention, lui fit sauter son bonnet d'un coup de pique et ses +longs cheveux se repandirent sur ses epaules. Quelques-uns pretendent +qu'elle avait cache dans sa coiffure un billet de la reine et que le +bonnet s'envolant, sa riche chevelure se denouant, le billet tomba +entre les mains des meurtriers dont il excita la fureur. D'autres +racontent que le fer de la pique lui avait effleure le front; le sang +coulait. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre ces tigres en +appetit. Morte, on la depouille de ses vetements, on se livre sur son +pauvre corps a des actes de barbarie degoutante, on lui tranche la +tete, et ce hideux trophee est promene ca et la dans le faubourg +Saint-Antoine. + +Quelques criminels, absolument etrangers a la politique, mais envers +lesquels (a en croire le sentiment public) la justice s'etait montree +trop indulgente, furent enveloppes dans la vengeance des +septembriseurs. Une de leurs bandes s'etait etablie au milieu de la +cour de la Salpetriere: une triste heroine des _Causes celebres_, la +femme de Desrues, tomba la premiere sous les coups des meurtriers; +d'autres prisonnieres, qui avaient acquis la celebrite du crime, +subirent le meme sort. Madame de La Motte (Valois), la meme qui figura +dans l'affaire du collier, et qui avait ete renfermee apres une +premiere evasion, passa au milieu de ces forcenes, portant une canne, +un habit d'amazone et une cage avec un serin. Elle s'echappa. [Note: Ce +fait, conserve dans les _Memoires_ des anciennes religieuses de la +Salpetriere, a ete affirme a l'auteur par un vieil econome de la +Salpetriere.] + +Les pretres furent les plus maltraites dans ces massacres: un citoyen +genereux reussit a en sauver quelques-uns. Profitant du desordre seme +par le bruit du tocsin, et d'intelligences acquises a prix d'argent, +Geoffroy Saint-Hilaire penetre a deux heures dans la prison de +Saint-Firmin; il s'etait procure la carte et les insignes d'un +commissaire. Son intervention echoue devant la delicatesse des +prisonniers: + +--Non, repond l'un d'eux, l'abbe de Keranran, proviseur de Navarre, +non! nous ne quitterons pas nos freres. Notre delivrance rendrait leur +perte plus certaine. + +Pendant la nuit, douze ecclesiastiques de Saint-Firmin s'echapperent +neanmoins, a la faveur d'une echelle que le jeune Geoffroy, plus tard +le grand naturaliste, avait appuyee contre un angle du mur. + +Les massacres furent juges le lendemain par le conseil de surveillance +de la Commune une mesure de surete generale. + +"Ce terrible evenement, ecrivait quelqu'un du haut du rocher de +Saint-Helene, etait dans la force des choses et dans l'esprit des +hommes. Ce n'est point un acte de pure sceleratesse. Les Prussiens +entraient; avant de courir a eux, on a voulu faire main basse sur leurs +auxiliaires dans Paris." + +Laissons le cesarisme soutenir l'opportunite des massacres; il a besoin +de le faire pour justifier ses propres actes. Quant a nous, ayons le +courage de desavouer hautement la necessite du crime. Les nations ne se +sauvent point par la vengeance; elles se sauvent par la justice. +Voilons donc d'un crepe funebre le souvenir de ces journees +desastreuses. La consequence de pareils actes est de faire reculer pour +longtemps la liberte. Le 2 septembre, comme un noir fantome, couvre et +obscurcit depuis pres d'un siecle le soleil du 10 aout. Surtout, que de +semblables _expeditions_ ne recommencent jamais; les circonstances +manqueraient pour les expliquer et l'humanite inconsolable n'aurait +plus qu'a se plonger dans l'abime du scepticisme ou du desespoir. Ni +les uns ni les autres nous ne savons quelles destinees l'avenir nous +reserve; un nuage epais nous derobe les epreuves que peut avoir encore +a soutenir la France; mais quoi qu'il arrive, mais quels que soient les +evenements qui grondent a l'horizon, jurons tous de proscrire dans nos +luttes civiles l'intervention de la mort. + +A qui maintenant incombe la responsabilite des massacres du 2 +septembre? C'est une question qu'il importe de resoudre. Plusieurs +historiens ont designe Danton comme l'auteur du ces sanglantes +journees. + +Aucune de ses paroles, aucun de ses actes, quand on les examine de pres +et en quelque sorte a la loupe, ne justifient cette accusation. Il +etait, nous l'a-vous dit, pour une justice qui frappat de grands coups +et qui intimidat les royalistes; il ne voulait pas d'une +Saint-Barthelemy revolutionnaire. + +[Illustration: Massacre des Carmes.] + +Il faut d'abord savoir que les evenements du 2 septembre etaient +prevus. Tout le monde depuis quelques jours craignait un massacre, tout +le monde s'y attendait. La chose etait pour ainsi dire dans l'air. +Avant la descente des meurtriers dans les prisons, l'abbe Hauy avait +ete delivre sur une simple note de l'Institut qui le reclamait comme +indispensable a la science. L'abbe l'Homond, auteur d'une grammaire +latine, fut mis en liberte, grace a la protection d'un de ses anciens +eleves, Tallien. L'abbe Berardier recut un sauf-conduit d'une main +inconnue; on se souvient que Camille avait etudie sous lui a +Louis-le-Grand. Robespierre, Fabre d'Eglantine, Fauchet sauverent aussi +quelques prisonniers. La pitie en etait donc venue a se rabattre sur +les individus, sur quelque vieille affection de college, tant la +catastrophe semblait inevitable. + +Mais pourquoi Danton, en sa qualite de ministre de la justice, ne +s'est-il point servi de son autorite, de son influence, des armes que +lui donnait la loi, pour arreter l'effusion du sang? On pourrait en +dire autant de bien d'autres qui occupaient des fonctions politiques. +Pourquoi de son cote Petion, maire de Paris, a-t-il pendant deux jours +consecutifs laisse _des brigands consommer leurs forfaits_, dans toutes +les prisons de Paris? Pourquoi Roland, le ministre girondin, n'a-t-il +point agi? Pale, abattu, la tete appuyee contre un arbre dans le jardin +du ministere des affaires etrangeres, il se contentait de demander +qu'on transferat l'Assemblee nationale a Tours ou a Blois. La verite +est que le pouvoir executif etait impuissant, l'Assemblee muette et +paralysee, la population indecise, affolee de peur, ne sachant a qui +obeir. + +Il y avait aux alentours des prisons une force armee; elle ne bougea +pas. Des gardes nationaux faisaient l'exercice dans le jardin du +Luxembourg, a deux pas des Carmes et de l'Abbaye, on vint les avertir +de ce qui se passait; ils demeurerent immobiles, firent la sourde +oreille. Beaucoup parmi les bons citoyens desapprouvaient les +massacres; ils n'essayerent rien pour les arreter. Chacun laissait +faire, laissait passer, c'est-a-dire laissait tuer. + +Cette complicite passive enhardissait naturellement les meurtriers. Ils +se croyaient la justice du peuple--Le peuple! Il ne faut pas donner ce +nom aux miserables bandes qui allaient enfoncer la porte des prisons. +Quatre ou cinq cents hommes, tout au plus, prirent une part active dans +ces executions; mais le plus grand nombre regardait ces evenements, +comme frappes du cachet de la fatalite. Une force ineluctable, la +stupeur, la loi supreme du salut public, l'indignation, l'approche de +l'ennemi qui avait jure de detruire Paris, la crainte de la royaute qui +du fond de la tour du Temple se montrait encore redoutable par les +mouvements qu'elle excitait a l'interieur et par les secours qu'elle +attendait du dehors, la haine des nobles et des pretres refractaires, +qui depuis 89 avaient par leurs complots suspendu les affaires, jete la +discorde dans le pays, paralyse l'elan de la guerre defensive, grossi +les rangs de l'armee prussienne, tout concourait a enchainer la +resolution de reagir contre les executeurs des oeuvres sanglantes. + +"Les ci-devant ont bien merite leur sort: cela ne nous regarde point." +Ainsi raisonnaient les bourgeois, les ouvriers. + +Lebas n'avait pris aucune part aux massacres. Voici pourtant la lettre +qu'il ecrivait a son pere: "Pour moi, quand je reflechis a toutes les +circonstances de cette journee, je n'y peux apercevoir qu'une mesure de +surete necessaire pour la journee du 10 aout. Si l'humanite gemit sur +tant de victimes immolees, et surtout sur de cruelles meprises, on +trouve quelque soulagement a penser que l'inaction du glaive de la loi +a ete seule cause de tant de violences." + +Tel etait aussi, il est permis de le croire, l'avis de Danton. Il faut +lui rendre cette justice que seul, dans ces jours lamentables ou tous +les esprits etaient troubles, il ne desespera point du salut de la +patrie; qu'il insista de toutes ses forces pour que l'Assemblee restat +dans les murs de la capitale, et que frappant du pied la terre il en +fit sortir des armees. + +Ceux qui l'accusent d'avoir dirige les massacres se fondent sur une +parole de Danton a une bande de travailleurs [Note: On a pretendu que +ce mot avait ete invente par les ouvriers de mort qui avaient +fonctionne au 2 septembre. C'est une erreur: au moyen age, on appelait +ainsi les mercenaires qui arretaient ou tuaient les heretiques. Ils +etaient meme retribues, sous pretexte que toute peine merite salaire.] +qui avait extermine a Versailles les prisonniers d'Orleans et qui etait +venue envahir la cour de son hotel; il avait repondu: + +--Celui qui vous remercie n'est pas le ministre de la Justice, c'est le +ministre de la Revolution! + +Qu'est-ce que cela prouve? Danton etait l'homme des faits accomplis. Il +n'avait pas la conscience assez scrupuleuse et il etait trop esclave de +la popularite pour braver un danger inutile. Le sang etait verse; un +reproche adresse aux meurtriers n'aurait point ressuscite les morts. Il +fit contre fortune bon coeur, il remercia, mais en separant toutefois +la Revolution de la Justice. C'etait maintenant la justice qui allait +reprendre son cours. [Note: Cette maniere de voir se trouve confirmee +par l'opinion de Garat, un modere, qui dit dans ses _Memoires_: "Danton +a ete accuse de participation a toutes ces horreurs. J'ignore s'il a +ferme les yeux et ceux de la justice quand on egorgeait; on m'a assure +qu'il _avait approuve comme ministre ce qu'il detestait surement comme +homme_; mais je crois que tandis que les hommes de sang auxquels il se +trouvait associe exterminaient des hommes presque tous innocents et +paisibles, Danton, couvrant sa pitie sous des rugissements, derobait a +droite et a gauche autant de victimes qu'il lui etait possible a la +hache, et que des actes de son humanite a cette meme epoque ont ete +reputes comme des crimes envers la Revolution, dans l'accusation qui +l'a conduit a la mort."] + +Un seul homme accepta, revendiqua fierement la sinistre responsabilite +du massacre en le declarant, dans son journal, _une operation +malheureusement trop necessaire_. + +Cet homme est Marat. + +Tant que l'Ami du peuple avait ete un simple journaliste, tant qu'il +s'etait contente de verser sur le papier des flots d'encre rouge, on +pouvait a la rigueur mettre ses diatribes, ses conseils sanguinaires, +ses provocations a la vengeance, sur le compte d'une imagination +effaree. Il n'en fut plus de meme quand, apres s'etre glisse dans le +Comite de surveillance, il y exerca des fonctions publiques. Le +jugement de l'histoire doit etre d'autant plus severe envers les hommes +qu'ils encourent par la nature de leurs pouvoirs une responsabilite +plus grande. Eh bien! au risque d'etre accuse de folie ou de +sceleratesse, Marat osa pretendre que _tout Paris etait a +l'expedition_; que _rejeter ces executions populaires sur le Comite de +surveillance etait une insinuation perfide; que si les conspirateurs +sont tombes sous la hache du peuple, c'est parce qu'ils avaient ete +soustraits au glaive de la Justice_. + +Il est vrai que plus tard, en octobre 92, Marat lui-meme a defini les +massacres du 2 septembre "un evenement desastreux". + +C'est le nom qui leur restera dans l'histoire. + + + +X + +Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de +Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les elections.--Fin de +l'Assemblee legislative. + + +Il y a peut-etre quelque chose de plus affreux que le meurtre lui-meme; +c'est le lendemain du meurtre. + +Pendant l'execution, le mouvement, la fureur, le bruit, les clameurs +sinistres couvrirent une partie des scenes atroces qui deshonoraient +certains quartiers de Paris. Mais apres!... Un silence glacial +s'etendit sur toute la ville. Le ciel etait charge de miasmes impurs. +Souillees, consternees, les imaginations etaient hantees par des +spectres. Les murs des prisons vides suaient du sang. Toutes les forces +vives de l'action et de la pensee semblaient etre tombees dans un grand +aneantissement moral. + +Qui relevera les courages abattus? L'homme qui n'a jamais desespere de +la France ni de la Revolution. + +Danton voyait d'un oeil ombrageux les envahissements de la Commune. +Certes, il ne voulait pas la detruire, il la croyait un organe +indispensable au mouvement revolutionnaire; mais il voulait contenir +cette force rivale, la renfermer dans la limite de ses attributions, la +subordonner au pouvoir executif et a l'Assemblee legislative. + +Le 3 septembre, quand le sang coulait dans les ruisseaux, le Comite de +surveillance avait adresse a tous les departements une circulaire +signee de ses membres et qui etait une veritable apologie des +massacres, une provocation a la vengeance: + +"Tous les Francais s'ecrieront comme les Parisiens: "Marchons a +l'ennemi!" Mais nous ne laisserons pas derriere nous ces brigands pour +egorger nos enfants et nos femmes." + +On a dit que cette circulaire avait passe sous le couvert du ministre +de la justice; mais on n'en a jamais fourni la preuve. Quoi qu'il en +soit, elle constituait un veritable abus de pouvoir. De quel droit la +Commune de Paris s'arrogeait-elle une action directe sur les +provinces? De quel droit prechait-elle le meurtre a tous les Francais? + +Danton fremit de colere; mais il ne se crut point assez fort dans un +pareil moment, ni assez bien arme, pour attaquer de front le Comite de +surveillance, sur lequel regnait Marat. Il attendit. Un incident lui +fournit quelques jours plus tard l'occasion d'engager la lutte. + +Avant le 2 septembre, lors des visites domiciliaires, la municipalite +de Paris avait fait rechercher Adrien Duport; on ne l'avait point +trouve. Ses opinions royalistes etaient bien connues. Duport avait ete +membre de l'Assemblee constituante. La cour l'avait consulte, ainsi que +Barnave et Lameth. C'etait du reste un caractere honorable, un homme de +talent, un constitutionnel sincere. Voyant que la cour ne suivait point +ses conseils, il se retira dans ses fonctions de magistrat (president +du tribunal criminel) et dans les devoirs de la vie privee. En vue de +sa surete personnelle, il vivait tantot a Paris, dans le Marais, tantot +sur ses terres, au chateau de Buignon. Garde national, grenadier de la +section du Marais, il faisait regulierement son service, avait passe la +nuit du 10 aout a la caserne, n'avait donc point paru au chateau. La +verite est qu'il cherchait a se faire oublier. + +Les haines politiques n'oublient point. La Commune, craignant que cette +proie ne lui echappe, envoie au maire de Bazoches l'ordre d'arreter +partout ou il le trouvera le sieur Duport et de le traduire a sa barre. +Le 4 septembre, en effet, le maire, flanque de ses officiers +municipaux, du procureur de la Commune et des officiers de la garde +nationale, se met en marche vers le chateau de Buignon. Chemin faisant, +ils rencontrent Duport accompagne de sa femme et d'un ami, lui montrent +le mandat d'amener et l'arretent. + +Homme d'Etat, homme de gouvernement avant tout, Danton, averti a temps, +s'indigne. Ou s'arreteront les empietements de la Commune? Ne +courait-on pas tout droit a l'anarchie par la confusion des pouvoirs? +N'etait-il pas bien temps de s'arreter dans cette voie? A un moment +aussi critique, lorsque l'ennemi marchait sur Paris, la France etait +perdue si une main vigoureuse ne ressaisissait la direction generale +des affaires, si la loi ne triomphait, a l'interieur, de tous les +obstacles. + +D'un autre cote, n'avait-on pas deja verse trop de sang? Ramener Duport +dans Paris, c'etait rouvrir la porte aux massacres. Il eut ete +extermine en route ou a son entree dans la ville. + +Le 7, Danton ecrit en toute hate au commissaire du pouvoir executif, +district de Nemours. + +"Des motifs importants et d'ordre public _exigent_, monsieur, que votre +tribunal fasse _retenir_ le sieur Duport dans les prisons ou il est +actuellement detenu, qu'il ne le laisse point _arriver a Paris jusqu'a +nouvel ordre_. Je vous prie de veiller a l'execution de mes +_intentions_, ainsi qu'a la surete de ce prisonnier." + +Le 8, le ministre de la justice s'adressant a l'Assemblee legislative, +seule autorite supreme qu'il reconnaisse, lui transmet sa lettre et une +protestation de Duport contre le mandat d'amener lance par la Commune. +L'Assemblee renvoie les pieces au pouvoir executif (c'est-a-dire +Danton), pour faire statuer sur la legalite de l'arrestation. + +Fort de ce premier succes, Danton ecrit a MM. les juges du tribunal du +district de Melun: "D'apres le decret de l'Assemblee nationale du 9 +courant, vous voudrez bien, messieurs, statuer promptement sur la +_legalite_ ou l'_illegalite_ de l'arrestation de M. Adrien Duport, afin +que ce prisonnier soit mis en liberte s'il n'a pas merite d'en etre +prive plus longtemps." + +Voulant menager tous les pouvoirs (c'etait le moyen de s'assurer une +victoire plus complete), Danton demande par lettre au Comite de +surveillance: "Avez-vous de nouvelles charges contre Duport? Si oui, +communiquez-les, et je les transmettrai au tribunal de Melun." + +"Des charges, des pieces nouvelles! En avions-nous besoin, repond +fierement le Comite, pour mettre en arrestation Adrien Duport? Sa +conduite a l'Assemblee nationale, ses machinations, ses liaisons avec +les conspirateurs, en un mot toute sa vie ne s'eleve-t-elle point +contre lui?" + +Silence de Danton. + +Le 17 septembre 1792, la chambre du conseil, district de Melun, declare +illegale l'arrestation de Duport et ordonne qu'il sera a l'instant meme +elargi. + +Danton n'avait pas seulement remporte une victoire: ce qui est bien +plus, il avait arrache une victime a la mort. + +La Commune de Paris sentit le coup qui lui etait porte, bondit, ecuma +de rage. Le torrent de sang avait rencontre sa digue. Marat ecrivit a +Danton une lettre dont les termes ne sont point parvenus jusqu'a nous, +mais que le fougueux tribun trouva injurieuse, outrageante. Il court a +la mairie. C'est Petion qu'il rencontre. Il lui montre la lettre de +Marat, lettre insolente et dans laquelle l'Ami du peuple le menacait de +ses placards. Danton etait courrouce. + +--Eh bien! lui dit Petion, descendons au Comite de surveillance; vous +vous expliquerez. + +Marat y etait; le debut fut tres anime. Danton traita Marat durement; +Marat soutint ce qu'il avait avance, finit par dire que dans les +circonstances ou l'on se trouvait il fallait tout oublier, puis, pris +d'un mouvement de sensibilite, se jeta dans les bras de Danton qui +l'embrassa. + +Cette scene a ete racontee par Petion, un temoin oculaire. Le recit +est-il bien exact? Peu importe: la tyrannie de la Commune etait brisee; +l'Assemblee nationale porta plus tard un decret qui defendait _d'obeir +aux commissaires d'une municipalite hors de son territoire_. + +Danton avait retabli l'unite dans la diversite des pouvoirs, la vraie +doctrine revolutionnaire. + +On rentrait peu a peu dans le droit, dans le classement des fonctions +publiques. Pourtant le fantome du 2 septembre obscurcissait toujours +l'horizon. Ceux qui avaient directement participe au massacre +cherchaient a nier, a se dissimuler, a se couvrir de leur ombre; les +autres, ceux qui avaient laisse faire, cherchaient mille excuses a leur +lachete, et, comme il arrive toujours en pareil cas, accusaient, +denoncaient avec une fureur extreme. C'est ainsi qu'on demoralise une +nation. + +Il est d'ailleurs curieux de voir l'extreme reserve avec laquelle les +Girondins eux-memes parlaient alors de ces journees sanglantes. Ecoutez +Vergniaud: + +"Que le peuple, lasse d'une longue suite de trahisons, se soit enfin +leve, qu'il ait tire de ses ennemis connus une vengeance eclatante, je +ne vois la qu'une resistance a l'oppression, et s'il se livre a +quelques exces qui outre-passent les bornes de la justice, je n'y vois +que les crimes de ceux qui l'ont provoque par leurs trahisons..." + +C'est-a-dire les crimes des royalistes. + +Il est vrai que, dans le meme discours Vergniaud signale en termes +eloquents la fameuse circulaire du Comite de surveillance, cet _infame +ecrit_, et qu'il somme les membres inculpes de _desavouer leur +signature_; sinon _ils doivent etre punis_... Ce ne sont donc point +encore les massacres de Paris eux-memes que l'on fletrit, c'est +l'effrayante intention de les etendre a toute la France. Il fallait un +bouc emissaire; on rejeta sur Marat tout l'odieux du crime. + +Cependant la Legislative touchait a l'expiration de ses pouvoirs. + +Deja les elections pour l'Assemblee prochaine avaient commence. Elles +se firent sous deux impressions, celle du 10 aout et celle du 2 +septembre. Tout le monde sentait que l'energie etait necessaire pour +substituer un gouvernement a un autre, pour contenir les ennemis du +dedans et pour effrayer les puissances etrangeres. + +"Tout homme qui ne se passionne pas pour la liberte, s'ecriait Jullien +de la Drome, est indigne de la servir. C'est une vierge delicate qui +prefere etre haie a etre aimee faiblement. Oui, messieurs, donnez-nous +des aristocrates ardents plutot que de tiedes patriotes. Les premiers +se feront detester et ne seront pas a craindre: les autres pourraient +se faire aimer, et leur mollesse contagieuse affaiblirait le ressort +energique dont nous avons besoin pour sauver la patrie en danger." +[Note: Copie par l'auteur sur une note aux Archives nationales.] + +Ces sentiments etaient ceux de la majorite des citoyens. Les corps +electoraux de Paris et de Versailles nommerent deputes a la Convention +nationale Danton, Marat, les deux Robespierre, Tallien, Osselin, +Audoin, Joseph Chenier, Fabre d'Eglantine, Legendre, Camille +Desmoulins, Lavicomterie, Freron, Panis, Sergent, Billaud-Varennes, +Collot-d'Herbois et Philippe d'Orleans, que la Commune devait autoriser +a prendre le nom d'Egalite. + +La Legislative n'en continuait pas moins ses seances. Entoures de +defiance, accuses de mollesse, soupconnes meme de rever le +retablissement de la monarchie, les deputes sentirent le besoin de +faire une declaration. Des le 4 septembre, au moment ou le sang fumait +encore, ils s'etaient tous leves et s'etaient ecries dans un elan +d'enthousiasme: "Plus de roi!" + +C'est par respect envers l'Assemblee prochaine et pour ne point +anticiper sur les droits de la Convention que le decret, ecrit en +quelque sorte dans tous les coeurs, fut remplace par un serment qui +n'engageait que chaque membre en particulier. + +Avant de se separer, les deputes eurent un autre beau mouvement: +"Perisse l'Assemblee nationale, s'etait ecrie Vergniaud a la tribune, +pourvu que la France soit libre!" + +Tous se leverent, tous repeterent d'un meme elan: "Oui, oui, perissons +s'il le faut... et perisse notre memoire!..." + +Le 21 septembre 1792, l'Assemblee legislative avait vecu. + +Serree, etouffee, pour ainsi dire, entre deux colosses, la Constituante +et la Convention, elle n'en a pas moins marque sa place dans +l'histoire. Menacee par la coalition de tous les rois de l'Europe, +trahie par la cour, trompee par la fortune des armes au debut d'une +guerre qu'elle avait elle-meme declaree, debordee par les mouvements de +la rue, eclaboussee par le sang du 2 septembre, elle n'a jamais flechi; +elle a eu foi dans la France et dans la Revolution. Tout etait mouvant, +incertain; le sol tremblait sous ses pieds; mais elle ne trembla point. +En face de la gravite des circonstances, elle se demit volontairement +et noblement de ses pouvoirs. Avait-elle repondu a tout ce qu'on +attendait d'elle? Non vraiment; elle eut du moins la sagesse de +comprendre qu'en face de l'etranger et de la guerre civile la +representation nationale avait besoin de se renouveler aux sources de +l'election populaire. Elle sut mourir a temps. + +Place a la Convention! C'est maintenant vers elle que se porte la +grande attente du pays. + +[Illustration: Barras] + + + + +CHAPITRE QUATRIEME + +LA CONVENTION + + + + +I + +Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du +bureau.--Abolition de la royaute.--La situation politique jugee par +Danton.--La propriete est declaree inviolable.--Reforme +judiciaire.--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les +citoyens.--Vice originel de la Convention.--Les Girodins ennemis de +Paris.--Le parti qu'ils tirent des journees de Septembre.--Presages +d'une lutte a mort entre la Gironde et la Montagne. + + +Le 20 septembre 1792, la France avait vaincu a Valmy: l'ennemi etait +repousse! + +Le lendemain, la Convention se reunit aux Tuileries, d'ou, apres avoir +pris conge des membres de la Legislative dont les pouvoirs etaient +expires, elle se rend dans la meme salle des Feuillants ou l'Assemblee +precedente tenait ses seances. + +A droite est la Gironde, a gauche s'eleve la Montagne; entre ces deux +points, culminants, dans le fond, s'etend la Plaine ou le Marais. + +Parmi les sept cent quarante-cinq membres de la nouvelle Assemblee, +soixante-quinze avaient siege a la Constituante et soixante-seize a la +Legislative. Les autres arrivaient generalement des provinces et +appartenaient a la bourgeoisie. Plus ou moins inconnus, ils jouaient +dans leur silence le role de sphinx. + +On voit deja, clair-semees sur les bancs, quelques tetes a caractere: +voici Saint-Just, en habit noir boutonne, et grave, beau comme un +symbole; Robespierre avec son profil anguleux, son front en hache et +son gilet a revers; Danton avec sa laideur fougueuse; Camille +Desmoulins avec sa physionomie mobile et son sourire melancolique; +Couthon, paralyse des jambes, mais dont toute la vie etait dans la +tete; le peintre David avec une joue enflee; Marat, cette maladie +revolutionnaire, ce mythe: ses yeux paraissent eblouis et comme etonnes +de la lumiere; le visage terreux, il a l'air de Lazare sortant du +sepulcre. + +Les tribunes s'elevent, placees au-dessus des bancs des deputes, comme +des loges de theatre sur un parterre. Elles sont occupees par des +figures plebeiennes, qui viennent assister a la premiere scene du grand +drame national; ces tribunes representent le choeur antique; elles +approuvent ou elles condamnent; elles ont les passions, les +entrainements, les caprices de la multitude. + +La seance est ouverte a deux heures et un quart. L'Assemblee nomme son +president et porte son choix sur Petion. Les secretaires sont deux +constituants, Camus et Rabaud-Saint-Etienne, puis les Girondins +Brissot, Vergniaud, Lasource et Condorcet. + +Deux representants, Manuel et Collot-d'Herbois, proposent de voter +immediatement l'abolition de la royaute. + +Ecoutez! Un orateur en soutane violette reclame la parole, c'est l'abbe +Gregoire. [Note: L'abbe Gregoire avait ete nomme eveque du Blois, mais +non, comme le disent les ultramontains, par l'Assemblee constituable: +il fut appele au siege episcopal par le clerge et le peuple, en vertu +d'une election libre.] + +"Personne ne nous proposera jamais, dit-il, de conserver en France la +race funeste des rois; nous savons trop bien que toutes les dynasties +n'ont jamais ete que des races devorantes qui se disputent les lambeaux +des hommes, mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberte. Il +faut detruire ce talisman dont la force magique pourrait encore +stupefier bien des esprits legers." + +Le timide Bazire fait observer que la question etant delicate a besoin +d'etre murement discutee. + +"Et qu'est-il besoin de discuter, reprend Gregoire avec enthousiasme, +quand tout le monde est d'accord? Les rois sont dans l'ordre moral ce +que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier +des crimes et la taniere des tyrans. L'histoire des rois est le +martyrologe des peuples." + +--Oui, s'ecrie-t-on de toutes parts, la discussion est inutile. + +Il se fait un profond silence. Cette proposition mise aux voix est +votee par acclamation. + +Le president se leve et dit: + +"LA CONVENTION NATIONIAL DECRETE QUE LA ROYAUTE EST ABOLIE EN FRANCE." + +Une explosion de joie, les applaudissements, les cris de _vive la +nation_, repetes par les galeries, se prolongent durant plusieurs +minutes.--La royaute, cette idole devant laquelle la France s'etait +tenue agenouillee depuis des siecles, cette image charnelle de la +divinite, cette toute-puissance faite homme, cette tradition vivante, +voila ce que la nouvelle Assemblee, du premier coup, sans discussion, +venait de briser comme un hochet d'enfant. C'etait donner, des le +debut, une belle idee de sa force et de son intrepidite. Elle +anathematisait tous les trones dans un seul, et cela sous le canon des +rois coalises! O geants de la Convention, vous qui repandiez la lumiere +d'une main et le tonnerre de l'autre, on peut bien calonnier vos +memoires; on ne les avilira point: vous, du moins, vous avez ose! + +L'abolition de la royaute etait dans les necessites du renouvellement +social; comment le vieux monde pouvait-il disparaitre et ceder la place +aux institutions modernes, tant que la tete de l'ancien regime etait +debout? L'alliance entre les principes qui avaient fait la monarchie et +les idees qui venaient de faire la Revolution etait impossible: on +l'avait bien vu par l'essai du gouvernement constitutionnel. + +"On ne met pas du vin nouveau dans les vieilles outres." La monarchie, +qui est la forme du droit divin, ne pouvait contenir les idees +philosophiques du dix-huitieme siecle, ni les consequences qui s'en +degagent; elle eclata. + +La logique voulait que l'Assemblee votat ensuite l'ouverture d'une ere +nouvelle. Les actes publics, au lieu d'etre dates de l'an IV de la +liberte, furent dates de l'an 1er de la Republique. + +Ce grand pas fait, la Convention s'arreta. Les tiraillements et les +divisions des partis, les rancunes personnelles semblaient la reduire a +l'impuissance d'agir. Entre la Gironde et la Montagne grondaient de +sourds tonnerres. Nous avons vu que les moderes s'etaient empares du +fauteuil et du bureau. Ce premier succes leur avait donne une grande +confiance en eux-memes. Notez d'ailleurs que la salle etait petite, +resserree: les haines se touchaient dans cette fosse aux lions. + +Quant aux nouveaux venus, ils etaient indecis, flottants, inquiets. A +quel parti se rattacher? Ils ne voulaient ni de la dictature sanglante, +ni d'une Republique federative, qui aurait plonge la France dans +l'anarchie, ouvert le territoire national a l'invasion etrangere. + +Danton comprit qu'il fallait a tout prix rompre la glace. Il etait +encore ministre de la justice: il vint deposer ses pouvoirs a la +tribune: + +"Avant d'exprimer mon opinion, dit-il, sur le premier acte que doit +faire l'Assemblee nationale, qu'il me soit permis de resigner dans son +sein les fonctions qui m'avaient ete deleguees par l'Assemblee +legislative. Je les ai recues au bruit du canon dont les citoyens de la +capitale foudroyerent le despotisme. Maintenant que la jonction des +armees est faite, que la jonction des representants du peuple est +operee, je ne dois plus reconnaitre mes fonctions premieres; je ne suis +plus qu'un mandataire du peuple, et c'est en cette qualite que je vais +parler. + +"On vous a propose des serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans +la vaste carriere que vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, +par une declaration solennelle, quels sont les sentiments et les +principes qui presideront a vos travaux. + +"Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, +nominativement acceptee par la majorite des assemblees primaires. Voila +ce que vous devez declarer au peuple. Les vains fantomes de dictature, +les idees extravagantes de triumvirat, toutes ces absurdites inventees +pour effrayer le peuple, disparaissent alors, puisque rien ne sera +constitutionnel que ce qui aura ete accepte par le peuple. + +"Apres cette declaration, vous devez en faire une autre qui n'est pas +moins importante pour la liberte et pour la tranquillite publique. +Jusqu'ici on a agite le peuple parce qu'il fallait lui donner l'eveil +contre les tyrans. Maintenant _il faut que les lois soient aussi +terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_ que le peuple l'a ete +en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les +coupables pour que le peuple n'ait plus rien a desirer. (_On +applaudit_.) + +"On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu presumer que des amis +ardents de la liberte pouvaient nuire a l'ordre social en exagerant les +principes: eh bien! abjurons ici toute exageration, declarons que +toutes les proprietes territoriales, individuelles et industrielles +seront eternellement maintenues, (_Il s'eleve des applaudissements +unanimes_.) + +"Souvenez-vous ensuite que nous avons tout a revoir, tout a recreer; +que la declaration des droits, elle-meme, n'est pas sans tache, et +qu'elle doit passer a la revision d'un peuple vraiment libre." + +L'effet de ce discours fut immense. L'orateur y touchait les trois +points essentiels dans des circonstances aussi orageuses: le +gouvernement du peuple par le peuple, le regne de la loi substitue a +l'arbitraire des masses, le respect de la propriete, declaree par lui +inviolable, sacree. Devant cette parole claire et precise +s'evanouissaient la dictature, le triumvirat, la crainte des massacres, +l'horreur du pillage, cette tete de Meduse. Du premier bond, Danton +s'etait pose en homme d'ordre, en legislateur qui reconnait le besoin +de tout refaire, de tout recreer, mais avec le consentement de la +nation et a l'aide de l'Assemblee tout entiere. Les interets legitimes +etaient rassures; le programme de la Revolution se montrait trace en +lettres de feu: A nous, les Titans! Escaladons le ciel, fondons un +monde nouveau! + +La Convention decreta les deux propositions de Danton: 1) il ne peut y +avoir de constitution que quand elle est acceptee du peuple; 2) la +surete des personnes et des proprietes est sous la sauvegarde de la +nation. + +Le 22 septembre, une deputation de la ville d'Orleans vient annoncer a +la Convention qu'elle a suspendu ses officiers municipaux, qui etaient +des hommes devoues a la monarchie. Les delegues demandent a l'Assemblee +de les appuyer dans la lutte qu'ils soutiennent contre un conseil +general qui resiste et ne veut pas se retirer devant la reprobation de +ses electeurs. + +Danton monte a la tribune. + +"Vous venez d'entendre les reclamations de toute une commune contre ses +oppresseurs. Il ne s'agit point de traiter cette affaire par des +renvois a des comites; il faut, par une decision prompte, epargner le +sang du peuple, _il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la +fasse pas lui-meme_ ... Je demande qu'a l'instant trois membres de la +Convention soient charges d'aller a Orleans pour verifier les faits ... +Que la loi soit terrible et tout rentrera dans l'ordre. Prouvez que +vous voulez le regne des lois; mais prouvez aussi que vous voulez le +salut du peuple, et surtout epargner le sang des Francais." + +L'Assemblee applaudit. + +Le meme jour, on agite la question de la reforme judiciaire. + +Danton intervient encore dans la discussion. Il a passe au ministere de +la justice. Il a ete a meme d'apprecier les sentiments de l'ancienne +magistrature. Les pieces envoyees a M. Joly, ministre du roi, sont +tombees entre les mains du ministre du peuple. Il a vu que tel juge est +ennemi du nouvel ordre de choses, que tel autre adressait au +gouvernement dechu des petitions flagorneuses. C'est alors qu'il s'est +convaincu de la necessite d'exclure cette classe d'hommes des +tribunaux. + +Payne demandait qu'on s'en tint, pour le present, a la reelection des +individus, sans rien changer aux lois. Danton replique: + +"Ma proposition entre parfaitement dans le sens du citoyen Payne. Je ne +crois pas de votre devoir, en ce moment, de changer l'ordre judiciaire; +mais je pense seulement que vous devez etendre la faculte des choix. +Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aristocratie +revoltante; si le peuple est force de choisir parmi ces hommes, _il ne +saura ou reposer sa confiance_. Je pense que si l'on pouvait, au +contraire, etablir dans les elections un principe d'exclusion, ce +devrait etre contre ces hommes de loi qui ont ete une des grandes +plaies du genre humain.... + +"Elevez-vous a la hauteur des grandes considerations. Le peuple ne veut +point de ses ennemis dans les emplois publics: laissez-lui donc la +faculte de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un etat de juger les +hommes etaient comme les pretres: les uns et les autres ont +eternellement trompe le peuple. La justice doit se rendre par les +simples lois de la raison. Et moi aussi je connais les formes; et si +l'on defend l'ancien regime judiciaire, je prends l'engagement de +combattre en detail, pied a pied, ceux qui se montreront les sectateurs +de ce regime." + +A diverses objections qui lui sont faites par la droite, l'orateur +repond: + +"On a mal interprete mes paroles: je n'ai pas propose d'exclure les +hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espece de +privilege exclusif qu'ils se sont arroge jusqu'a present. Le peuple +elira sans doute tous les citoyens de cette classe qui unissent le +patriotisme aux connaissances; mais, a defaut d'hommes de loi +patriotes, ne doit-il pas pouvoir elire d'autres citoyens? + +"Je dois vous dire, moi, que les hommes infiniment verses dans l'etude +des lois sont extremement rares, que ceux qui se sont glisses dans la +composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a +parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et meme +d'huissiers. Eh bien! les memes hommes, loin d'avoir une connaissance +approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science, +loin d'etre utile, est infiniment funeste." + +La Convention declare que les juges pourront etre indistinctement +choisis parmi tous les citoyens. Cette proposition admise en principe +est neanmoins renvoyee a un comite pour en regler les moyens +d'execution. + +Danton grandissait chaque jour; mais ce sont les hauteurs qui attirent +la foudre. + +Le jour meme de sa naissance, cette grande Assemblee se montra atteinte +d'un vice originel, d'une terrible maladie, dont on vit plus tard se +developper les germes. Ses membres avaient en quelque sorte la rage de +se dechirer, de se proscrire les uns les autres, de s'entre-tuer. Sans +cette fureur de suicide, qui donc aurait jamais pu la vaincre? +Personne: la Convention seule avait la force de se decapiter elle-meme. + +Cette maladie existait aussi bien a droite qu'a gauche. + +Le signal des hostilites partit meme de la Gironde. Le 23, Brissot +ecrivait dans son journal qu'il y avait un _parti desorganisateur_ au +sein de l'Assemblee. + +Est-il vrai que les Girondins revassent des lors une republique +federative, le demembrement de la France? On peut en douter; mais un +fait certain, c'est qu'ils avaient la peur et la haine de Paris. + +Sur quoi se fondait cette aversion pour la capitale? D'abord sur des +griefs personnels: Paris avait nomme leurs adversaires. Les Girondins +donnaient aussi pour pretexte les evenements du 2 septembre: certes, ce +pretexte etait fort grave; toutefois, pouvait-on sans injustice rendre +la ville responsable des massacres? Non, mille fois non. + +Nous avons vu que si le signal partit d'un pouvoir constitue, ce fut du +comite de surveillance de la Commune: mais que dira Saint-Just dans son +fameux rapport du 8 juillet 1793, en s'adressant aux Girondins: +"Accusateurs du peuple, on ne vous a point vus le 2 septembre entre les +assassins et les victimes!" + +Le role au moins passif des Girondins, au milieu de ces sinistres +evenements, leur donnait-il le droit de s'elever sans cesse contre les +auteurs presumes d'un tel crime? Le tocsin et le canon d'alarme avaient +retenti assez haut. Il est impossible que Brissot, le chef de la +Gironde, ignorat quelques heures d'avance les malheurs qui se +preparaient. + +"Il faut, lui ecrivait Chabot, que je te demasque tout entier: c'est de +ta bouche meme que j'ai appris, le 2 septembre au matin, le complot du +massacre des prisonniers; je t'ai conjure d'empecher ces desastres en +engageant l'Assemblee a se mettre a la tete de la Revolution. Je +croyais qu'elle seule pouvait mettre un terme a l'anarchie; c'etait +d'ailleurs un moyen pour elle de se soustraire a la domination de la +Commune, dont tu commencais a te plaindre. Toute ta reponse a mes +observations fut que la Constitution reprouvait cette mesure." + +Chabot devoile ensuite le secret de cette indifference et de cette +impassibilite. Morande etait dans les prisons. Ce Morande avait ete +l'ami de Brissot; il etait maintenant son ennemi intime. Rien de plus +insupportable a un homme d'Etat que le complice de ses anciennes +intrigues et de ses bassesses. S'il faut en croire les mauvais propos, +Brissot jouissait deja de la mort d'un temoin si redoutable. Cette mort +ensevelissait dans l'eternel silence le secret de certaines vilenies +que la bouche du vivant pouvait divulguer. Aussi Brissot ne +montra-t-il, a la fin de cette terrible journee, qu'un souci, qu'une +inquietude: il s'informa si Morande existait encore. + +Il y a plus: la Commune, si calomniee depuis, vint reclamer +l'intervention de l'Assemblee nationale pour arreter l'effusion du +sang. Le capucin Chabot s'engageait a sauver les victimes; il donnait +pour garant de sa promesse le succes de ses exhortations dans la +journee du 10 aout, journee orageuse ou il avait reussi a calmer le +peuple. On ecarta son influence. L'Assemblee envoya sur le theatre des +massacres une commission impuissante: le vieux Dussault, apres avoir +obtenu le silence, au milieu des sabres sanglants, par le seul effet +d'une medaille de depute, ne parla que de ses ecrits academiques et de +sa traduction de Juvenal: ce fatras d'erudition, si hors de propos, +aigrit la multitude au lieu de l'apaiser. Dussault aurait du se +souvenir de l'adage classique: "_Non erat hic locus_, ce n'etait pas le +moment." + +Petion, le president de l'Assemblee, le _vertueux_ Petion cher aux +Girondins, n'avait-il pas lui-meme manque a tous ses devoirs? Maire de +Paris, ses fonctions ne lui commandaient-elles point de se mettre a la +tete de la force armee et, dans le cas ou la garde nationale aurait +refuse de le suivre, ne devait-il point, ceint de l'echarpe municipale, +se jeter entre les bourreaux et les victimes? N'avait-il point +conseille plus tard de _couvrir d'un voile_ les evenements accomplis? +Une enquete ayant ete ouverte en vue de decouvrir les veritables +auteurs de ces malheureuses journees, Petion avait solennellement +declare: "Les assassinats furent-ils commandes, furent-ils diriges par +quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai recu des +rapports; j'ai recueilli quelques faits: si j'avais a me prononcer +comme juge, je ne pourrais pas dire: Voila le coupable!" + +Par quelle raison ces memes hommes, si tranquilles a l'heure du crime, +venaient-ils maintenant agiter la chemise sanglante de Cesar? Le 2 +septembre devait naturellement soulever dans tout le pays un +fremissement d'horreur: assassiner des citoyens qui etaient sous la +protection de la loi, c'etait assassiner la loi elle-meme. En lavant +leurs mains dans ce sang et rejetant toute la responsabilite de pareils +actes sur la Commune de Paris, les Girondins ne croyaient-ils point +faire acte d'habilete politique? Soit, mais leur grand tort est qu'ils +se servaient de ces massacres toleres, a dessein, comme d'un moyen pour +perdre la capitale dans l'esprit des provinces. + +Trois tetes du parti populaire etaient surtout designees par les +journaux girondins a la vengeance des moderes: Danton, Robespierre et +Marat. + +Nous avons dit que les deux premiers avaient ete etrangers aux +massacres, et quant a Marat, le moment etait mal choisi pour le +frapper. Il semblait que son titre de _depute a la Convention +nationale_ l'eut un peu calme. "Consacrons-nous exclusivement a la +constitution: ce qui importe, c'est de poser les bases de l'edifice +social," ecrivait-il la veille du l'ouverture des seances. Son journal +meme avait fait peau neuve. _L'Ami du peuple_ avait ete remplace par le +_Journal de la Republique francaise._ + +De leur cote, la Commune de Paris, le Comite de surveillance, +desavouaient maintenant toute participation dans les scenes affreuses +qui avaient revolte la France. N'eut-il point ete plus sage de profiter +de cette reaction de la conscience publique pour reconcilier les partis +et fonder un gouvernement stable? Malheureusement, comme nous l'avons +dit, le souvenir des fatales journees etait un pretexte qui voilait de +sombres animosites personnelles. Ceux qui transportaient sans cesse la +discussion sur ce terrain y cherchaient moins un acte de justice qu'un +champ de bataille. + +Apres le succes qu'elle venait d'obtenir dans l'election du president +et des secretaires, la Gironde se croyait maitresse de l'Assemblee; +elle comptait sur les nouveaux deputes elus par les provinces et se +flattait deja d'une vengeance facile. + +Depuis quelques jours, l'orage grondait: il eclata dans le seance du +23. + + + + +II + +Une proposition malheureuse.--Seance du 25 septembre.--Denonciation de +Lasource.--Discours de Danton,--Attaque contre Robespierre.--Sa +defense.--Dementi donne a Barbaroux par Paris.--Accusation contre +Marat.--L'ami du peuple a la tribune.--Conclusion de cette +journee.--Defaite des Girondins.--Paris venge.--La Republique une et +indivisible. + + +Dans toutes les grandes assemblees, il y a certains signes par lesquels +s'annonce la bataille. L'atmosphere de la salle est en quelque sorte +chargee d'electricite haineuse. De banc en banc regne un silence +glacial. Quelquefois au contraire de sourdes rumeurs circulent. Les +fronts sont inquiets, sombres, contractes. De part et d'autre, on se +regarde comme deux armees en presence. + +Telle etait la physionomie de la Convention le 21 septembre 1792. + +D'ou partirait le feu? + +Trois Girondins, Kersaint, Buzot, Vergniaud, proposent de donner a la +Convention une force armee, une garde prise dans les quatre-vingt-trois +departements. C'etait une insulte jetee a la face de Paris. + +[Illustration: Marat a la tribune de la Convention. Seance orageuse.] + +Cet acte de defiance envers la capitale etait a la fois injuste et +impolitique. Entouree de la majeste de la loi, defendue en quelque +sorte par la confiance des plus ardents patriotes, la Convention +n'avait alors rien a redouter d'un coup de main. Tout le monde esperait +en elle; tout le monde comprenait le besoin de remplacer la royaute +abolie par la representation nationale seule et inviolable. Or rien +n'est plus maladroit que de defier un danger absent. Le projet d'une +garde departementale souleva l'indignation des Parisiens et donna lieu +sur-le-champ a des soupcons plus ou moins fondes. Appuyee sur une armee +venue de la province et dont les partis se serviraient les uns contre +les autres, la Convention ne degenererait-elle point en une assemblee +de tyrans? + +Le 25, la guerre se declara entre la Gironde et la deputation de Paris. + +Un mouvement subit se fait dans la salle comme un coup de vent dans les +bles; Marat, en houppelande de drap noir avec des revers doubles de +fourrures, en pantalon de peau, en veste de satin blanc fane, en bottes +molles a la hussarde, entre et va se placer a la crete de la Montagne. +Quelques deputes affectent sur son passage de detourner la tete et de +s'eloigner avec degout; les tribunes, au contraire, temoignent le plus +vif interet. Marat, sans se soucier de ces manifestations diverses, +pose sa casquette sur son banc et promene autour de lui dans la salle +un regard assure. L'attention, l'attendrissement redoublent dans les +tribunes; les hommes le montrent du doigt aux femmes, en leur disant: +"Le voici! C'est lui!" + +Les deputes de la Montagne ne donnent aucun signe; Camille Desmoulins +seul vient lui serrer la main. + +--J'aime ce jeune homme, dit Marat presque a haute voix; c'est une tete +faible, mais c'est un bon coeur. + +Petion est au fauteuil. Apres quelques debats insignifiants; le +Girondin Lasource ouvre le feu: + +"Je repete, dit-il, a la face de la Republique, ce que j'ai dit au +citoyen Merlin en particulier. Je crois qu'il existe un parti qui veut +depopulariser la Convention nationale, qui veut la dominer et la +perdre, qui veut regner sous un autre nom, en reunissant tout le +pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prediction +sera peut-etre justifiee par l'evenement, mais je suis loin de croire +que la France succombe sous les efforts de l'intrigue, et j'annonce aux +intrigants que je ne les crains point, qu'a peine demasques ils seront +punis, et que la puissance nationale, qui a foudroye Louis XVI, +foudroiera tous ces hommes avides de domination et de sang..." + +L'Assemblee applaudit. Cet acte d'accusation designait a mots couverts +trois grands coupables, Danton, Robespierre et Marat. + +Ce fut Danton qui monta d'abord a la tribune. Crispant sa face de lion, +calme au milieu de l'orage et se tournant vers la droite avec hauteur: + +"Citoyens, + +"C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +Republique Francaise que celui qui amene faire nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les representants du peuple, sa tete +tombera aussitot qu'il sera demasque. Cette imputation ne doit pas etre +une imputation vague et indeterminee; celui qui l'a faite doit la +signer; je le ferais moi-meme, cette imputation dut-elle faire tomber +la tete de mon meilleur ami. Ce n'est pas la deputation de Paris prise +collectivement qu'il faut inculper: je ne chercherai pas non plus a +justifier chacun de ses membres, je ne suis responsable pour personne; +je ne vous parlerai donc que de moi. + +"Je suis pret a vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberte. +Pendant la duree de mon ministere, j'ai employe toute la vigueur de mon +caractere, j'ai apporte dans le conseil toute l'activite et tout le +zele du citoyen embrase de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui +puisse m'accuser a cet egard, qu'il se leve et qu'il parle! + +"Il existe, il est vrai, dans la deputation de Paris, un homme dont les +opinions sont pour le parti republicain ce qu'etaient celles de Royou +[Note: Pamphletaire royaliste qui s'etait rendu ridicule par ses +extravagances et de ses violences.] pour le parti aristocratique; c'est +Marat. Assez et trop longtemps on m'a accuse d'etre l'auteur des ecrits +de cet homme. J'invoque le temoignage du citoyen qui vous preside +(Petion). Il tient, votre president, la lettre menacante qui m'a ete +adressee par ce citoyen; il a ete temoin d'une altercation qui a eu +lieu entre lui et moi a la mairie, Mais j'attribue ces exagerations aux +vexations que ce citoyen a eprouvees. Je crois que les souterrains dans +lesquels il a ete enferme ont ulcere son ame... Il est tres-vrai que +d'excellents citoyens ont pu etre republicains a l'exces, il faut en +convenir; mais n'accusons pas, pour quelques individus exageres, une +deputation tout entiere. + +"Quant a moi, je n'appartiens pas a Paris; je suis ne dans un +departement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un +sentiment de plaisir; _mais aucun de nous n'appartient a tel ou tel +departement, il appartient a la France entiere._ Faisons donc tourner +cette discussion au profit de l'interet public. + +"Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient detruire la liberte publique. Eh bien! portons-la, cette +loi; portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +declarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, apres +avoir pose ces bases qui garantissent le regne de l'egalite, +aneantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On pretend qu'il +est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la +France; faisons disparaitre ces idees absurdes, en prononcant la peine +de mort contre leurs auteurs. _La France doit etre un tout +indivisible._ Elle doit avoir unite de representation. Les citoyens de +Marseille desirent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande +donc la peine de mort contre quiconque voudrait detruire l'unite en +France, et je propose de decreter que la Convention nationale pose pour +base du gouvernement qu'elle va etablir l'unite de representation et +d'execution. Ce ne sera pas sans fremir que les Autrichiens apprendront +cette sainte harmonie; alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts!" + +Ce discours, on le voit, etait un glaive a deux tranchants; il frappait +d'un cote sur la dictature et de l'autre sur la decentralisation de la +France. Ni pouvoir absolu confie a un seul, ni gouvernement federatif: +l'unite par la representation nationale. Quelques amis communs +reprocherent plus tard a Danton d'avoir sacrifie Marat. Danton etait +trop jaloux du succes, il avait trop foi dans la souverainete du but +pour ne point jeter a la mer tout ce qui pouvait lui nuire. D'un autre +cote, n'etait-ce point le seul moyen de sauver l'Ami du peuple que de +le representer comme un extravagant, un esprit trouble par la +persecution et par les tenebres de sa cave? Triste moyen, dira-t-on, +que de le recommander a la commiseration de ses juges! Soit; mais +n'etait-il pas la pour se defendre? Marat, d'ailleurs, tenait a marcher +seul: c'etait flatter son orgueil que de le mettre a part. + +Quoi qu'il en soit, par ce male discours, Danton avait ecarte la foudre +qui menacait sa tete. C'etait a present le tour de Robespierre. + +On demandait l'ordre du jour. Merlin alors se leve. "Citoyens, +s'ecrie-t-il, le veritable ordre du jour, le voici: Lasource m'a dit +hier qu'il y avait dans cette salle un parti qui voulait etablir la +dictature; je le somme de m'en indiquer le chef; quel qu'il soit, je +declare etre pret a le poignarder!" + +Cambon, de son banc et en montrant son bras, le poing ferme: + +--Miserable, voici l'arret de mort des dictateurs. + +--Oui, s'ecrie Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans cette +Assemblee un parti qui aspire a la dictature, et le chef de ce parti, +je le nomme, c'est Robespierre! voila l'homme que je vous denonce. + +Robespierre monte a la tribune. + +De meme que Danton, il repudie toute solidarite avec Marat: "On m'a +impute a crime les phrases irreflechies d'un patriote exagere et les +marques de confiance qu'il me donnait." L'orateur parle ensuite +beaucoup trop longuement de lui-meme, des services tres-reels qu'il a +rendus a la Revolution. "Un homme qui avait longtemps lutte contre tous +les partis avec un courage acre et inflexible, sans menager personne, +devait etre en butte a la haine et aux persecutions de tous les +ambitieux, de tous les intrigants." Accuse par la Gironde, il denonce a +son tour un parti qui veut reduire la France "a n'etre qu'un amas de +republiques federees". Pour arriver a la dictature, il faut aduler le +peuple; il nie avoir jamais eu recours a ce vil expedient: "Il faut +savoir si nous sommes des traitres, si nous avons des desseins +contraires a la liberte, contraires aux droits du peuple, que nous +n'avons jamais flatte; car on ne flatte pas le peuple: on flatte bien +les tyrans; mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne +la flatte pas plus que la divinite." + +L'Assemblee etait froide, hesitante, lorsque Barbaroux s'elance a la +tribune. + +L'orateur affirme qu'a l'epoque du 10 aout les volontaires marseillais +etant recherches par les deux partis qui divisaient alors Paris, on le +fit venir chez Robespierre, que la on lui dit de se rallier aux +citoyens qui avaient acquis de la popularite,--et que Panis lui designa +Robespierre _comme l'homme vertueux gui devait etre le dictateur de la +France._ + +Nous verrons plus tard que le mensonge etait assez dans les habitudes +politiques de la Gironde. + +Panis, interpelle par Barbaroux, refute ainsi l'accusation portee +contre Robespierre: + +"Je ne monte a la tribune que pour repondre a l'inculpation du citoyen +Barbaroux. Je ne l'ai vu que deux fois et _j'atteste_ que, ni l'une ni +l'autre, je ne lui ai parle de dictature. Quels sont ses temoins?" + +Rebecqui, de sa place: + +--Moi! + +"Vous etes son ami, je vous recuse." [Footnote. Panis vivait encore +apres 1830. Dans sa jeunesse, il avait fait de mauvais vers. Ses +manieres, affables, polies, elegantes, appartenaient a la bonne societe +du dix-huitieme siecle. Toujours bien mis, tire a quatre epingles, il +ressemblait plutot a Dorat qu'a un _buveur de sang_. Jamais on ne l'a, +que je sache, accuse de mauvaise foi.] + +Brissot, voyant les nuages de l'accusation se dissiper, s'ecrie: + +--Et le 2 septembre? + +PANIS.--On ne se reporte point assez aux circonstances terribles dans +lesquelles nous nous trouvions. Nous vous avons sauves, et vous nous +abreuvez de calomnies. Voila donc le sort de ceux qui se sacrifient au +triomphe de la liberte! Notre caractere chaud, ferme, energique, nous a +fait, et particulierement a moi, beaucoup d'ennemis. Qu'on se +represente notre situation: nous etions entoures de citoyens irrites +des trahisons de la cour... On a accuse le Comite de surveillance +d'avoir envoye des commissaires dans les departements pour enlever des +effets ou meme arreter des individus. Voici les faits. Nous etions +alors en pleine revolution: les traitres s'enfuyaient, il fallait les +poursuivre; le numeraire s'exportait, il fallait l'arreter... Nos +propres tetes etaient a chaque instant menacees: croyez-vous que nous +nous fussions exposes a tous ces dangers, si ce n'eut ete pour le bien +public? Oui, nous avons illegalement assure le salut de la patrie. + +Le terrain de la discussion se deplacait. Vergniaud saisit cette +occasion pour de nouveau evoquer le spectre des sanglantes journees. Il +lit la fameuse circulaire du Comite de surveillance. L'accusation +s'etait ecartee de Robespierre, mais elle retombait foudroyante sur la +tete de Marat. + +Tout le monde savait qu'il avait depuis longtemps reclame un dictateur +dans son journal, l'_Ami du peuple_, et dans ses placards dont les murs +de Paris etaient couverts. Un dernier article qui passe de main en main +souleve l'indignation de l'Assemblee. C'est celui qui finit par ces +mots: "O peuple babillard, si tu savais agir!" + +Un fremissement d'horreur court de banc en banc. Une foule de deputes, +parmi lesquels Cambon, Goupillau, Rebecqui, environnent Marat avec des +gestes menacants; ils le poussent, le coudoient, lui mettent le poing +sous le nez pour l'eloigner de la tribune. Cet homme etrange y monte +ce jour-la pour la premiere fois. Son apparition excite des mouvements +de fureur; sa cravate en desordre, ses cheveux negliges, le rire de +mepris qu'il oppose autour de lui aux huees et aux insultes, augmentent +encore le tumulte; de tous les coins de la salle partent des cris: "A +bas! a bas!". + +C'est au milieu de ce soulevement epouvantable que Marat fait entendre +sa voix: + +"J'ai dans cette salle un grand nombre d'ennemis personnels." + +--Tous; oui, nous le sommes tous! + +Alors Marat imperturbable et repetant sa phrase apres un silence: + +"J'ai beaucoup d'ennemis personnels dans cette salle: je les rappelle a +la pudeur. + +"Si quelqu'un est coupable d'avoir jete dans le public ces idees de +dictature, c'est moi! Mes collegues, notamment Danton et Robespierre, +l'ont constamment repoussee quand je la mettais en avant. J'appelle sur +ma tete seule les vengeances de la nation. Mais, avant de faire ainsi +tomber l'opprobre ou le glaive, citoyens, sachez ecouter. + +"Au demeurant, que me demandez-vous? Me feriez-vous un crime d'avoir +propose la dictature, si ce moyen etait le seul qui put vous retenir au +bord de l'abime? Qui osera d'ailleurs blamer cette mesure quand le +peuple l'a approuvee et s'est fait lui-meme dictateur pour punir les +traitres? A la vue de ces vengeances populaires, a la vue des scenes +sanglantes du 14 juillet, du 6 octobre, du 10 aout, du 2 septembre, +j'ai fremi moi-meme des mouvements impetueux et desordonnes qui se +prolongeaient parmi nous. J'aurais desire qu'ils fussent diriges par +une main juste et ferme. Redoutant les exces d'une multitude sans +frein; desole de voir la hache frapper indistinctement et confondre ca +et la les petits delinquants avec les grands coupables; desirant la +tourner sur la tete seule des vrais scelerats, j'ai cherche a soumettre +ces mouvements terribles et deregles a la sagesse d'un chef. + +"J'ai donc propose de donner une autorite provisoire a un homme +raisonnable et fort, de nommer un dictateur, un tribun, un triumvir, le +titre n'y fait rien. Ce que je voulais, c'etait un citoyen integre, +eclaire, qui aurait recherche tout de suite les principaux +conspirateurs afin de trancher d'un seul coup la racine du mal, +d'epargner le sang, de ramener le calme et de fonder la liberte. Suivez +mes ecrits, vous y trouverez partout ces vues. La preuve, au reste, que +je ne voulais point faire de cette espece de dictateur un tyran, tel +que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime devouee a la +patrie, c'est que je voulais en meme temps que son autorite ne durat +que peu de jours, qu'elle fut bornee au pouvoir de condamner les +traitres et meme qu'on lui attachat durant ce temps un boulet aux +pieds, afin qu'il fut toujours sous la main du peuple. + +"Je rends grace a mes ennemis de m'avoir amene a vous dire ma pensee +tout entiere. Si, apres la prise de la Bastille, j'avais eu en main +l'autorite, cinq cents tetes scelerates seraient tombees a ma voix. Ce +coup d'audace, en jetant la terreur dans la ville, aurait contenu tout +de suite tous les mechants. Il ne restait plus des lors qu'a fonder +l'ordre, la paix et le bonheur public sur des lois, ce qui eut ete +facile, cette tache n'etant plus empechee a chaque instant par des +complots et des menees sourdes; mais faute d'avoir deploye cette +energie aussi sage que necessaire, cent mille patriotes ont ete egorges +et cent mille sont menaces de l'etre. Vous avez eu des massacres +nombreux et reiteres, vous avez verse vous-memes beaucoup de sang, vous +en verserez encore. Vraiment, quand je viens a comparer vos idees aux +miennes, je rougis pour vous et je m'indigne de vos fausses maximes +d'humanite. + +"C'est en vain d'ailleurs que vous avez l'air de rejeter maintenant +cette mesure dictatoriale avec horreur. Vous y viendrez un jour malgre +vous, seulement il ne sera plus temps: la division et l'anarchie auront +gagne toutes les classes de citoyens. Au lieu de cinq cents tetes, vous +en abattrez deux cent mille, et vous echouerez. + +"Une violence legale et ordonnee par un chef est toujours preferable a +celle ou une fausse moderation jette, dans les temps de desordre, une +nation entiere. Les penseurs sentiront toute la justesse de ce +principe. Citoyens, si sur cet article vous n'etes point a la hauteur +de m'entendre, tant pis pour vous! + +"Oui, telle a ete mon opinion; j'y ai mis mon nom et je n'en rougis +pas. On a eu l'impudeur de m'accuser d'ambition, de cruaute, de +connivence avec les tyrans.--Moi... vendu! Les tyrans donnent de l'or +aux esclaves qu'ils corrompent, et je n'ai pas meme le moyen +d'acquitter les dettes de ma feuille. Moi, cruel, qui ne puis voir +souffrir un insecte sans partager son agonie! Moi, ambitieux!... +Citoyens, voyez-moi et jugez-moi (il montre ses habits sales, ses +membres chetifs): un pauvre diable, sans protection, sans amis, sans +intrigue! Le glaive de vingt mille assassins etait suspendu sur moi: +j'ai erre de souterrain en souterrain. Toute ma gloire est dans le +triomphe de la nation, dont j'ai defendu les droits, depuis trois +annees, la tete sur le billot. + +"Cessons ces discussions et ces debats scandaleux. Hatez-vous de +marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le salut de la +nation; posez les bases sacrees d'un gouvernement juste et libre; +faites respecter les droits, l'origine et la dignite de l'homme. Je ne +demande qu'a m'immoler tous les jours de ma vie pour le bonheur du +peuple. Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantome de la +dictature se reunissent a moi, qu'ils s'unissent a tous les bons +citoyens, pour ensevelir leurs ressentiments dans la grandeur et la +prosperite communes." + +La tete de Marat etait faite de la boue du peuple; quand le genie +revolutionnaire venait a souffler sur cette boue, il en sortait une +sorte d'eloquence monstrueuse. Cette imnge extraordinaire, infernale, +d'un dictateur trainant a travers les cadavres le boulet qui l'enchaine +aux volontes de la multitude est quelque chose de par dela l'humanite. +Le style hache de cet orateur, son geste effare, son rire amer, le +mouvement electrique de ses yeux noirs, l'aspect de ce front sur lequel +on voyait se former d'avance tous les orages de la Revolution, ses +bravades ont confondu l'Assemblee. Un lugubre silence regne sur les +bancs des deputes; mais les tribunes applaudissent avec fureur. + +Enfin Vergniaud lui succede a la tribune: "S'il est un malheur, dit-il +d'une voix qui affectait la tristesse, s'il est un malheur pour un +representant du peuple, c'est de remplacer ici un homme tout charge de +decrets de prises de corps qu'il n'a pas purges." + +MARAT, de son banc.--Je m'en fais gloire! + +Yergniaud repeta sa phrase, agita le linceul des victimes du 2 +septembre, mais ne reussit point a entrainer une resolution de la part +de l'Assemblee. + +Le calme semblait depuis quelques instants retabli. Tout a coup un +second orage eclate sur la tete de Marat. Il s'agit d'un numero de +l'_Ami du peuple_ dans lequel Boileau denonce le passage suivant: "Ce +qui m'accable, c'est que mes efforts pour le salut de la Republique +n'aboutiront a rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de +la plupart des deputes (Boileau se tournant vers Marat: Pour mon propre +compte, Marat, je te dirai qu'il y a plus de verite dans ce coeur que +de folie dans ta tete)... a voir la trempe de la plupart des deputes, +je desespere du salut public, si dans les huit premieres seances toutes +les bases de la Constitution ne sont pas posees. N'attendez plus rien +de cette Assemblee; vous etes aneantis pour toujours: cinquante ans +d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur, +vrai patriote et homme d'Etat." + +Un mouvement d'indignation s'empare de l'Assemblee. De tous les coins +de la salle s'elevent des cris terribles: + +--A l'Abbaye! a l'Abbaye! + +Marat se leve avec sang-froid et reclame de nouveau la parole. + +"Et moi,'s'ecrie Boileau, je demande que ce monstre soit decrete +d'accusation." + +C'est a qui des lors appuiera l'eponge trempee de fiel sur la bouche de +l'accuse. + +UNE VOIX.--Je demande que Marat parle a la barre. + +MARAT.--Je somme l'Assemblee de ne pas se livrer a ces acces de fureur. + +LARIVIERE.--Je demande que cet homme soit interpelle purement et +simplement d'avouer ces lignes ou de les desavouer. + +Alors Marat, qui a reussi a se frayer un chemin jusqu'a la tribune, a +travers les flots tumultueux de ses ennemis: "Je n'ai pas besoin +d'interpellation. L'ecrit qu'on vient de lire est de moi, je l'avoue. +Jamais le mensonge n'a approche de mes levres et la dissimulation est +etrangere a mon coeur. Seulement cet ecrit est deja ancien; il date de +dix jours. Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous, +avec les amis de la patrie, cette preuve que vous ne revoquerez pas en +doute, la voici." Il tire de sa poche le premier numero de son nouveau +_Journal de la Republique._ + +Un secretaire de l'Assemblee en lit quelques fragments: + +_Nouvelle marche de l'auteur._ + +"Depuis l'instant ou je me suis devoue pour la patrie, je n'ai cesse +d'etre abreuve de degouts et d'amertume: mon plus cruel chagrin n'etait +pas d'etre en butte aux assassins, c'etait de voir une foule de +patriotes sinceres, mais credules, se laisser aller aux perfides +insinuations, aux calomnies atroces des ennemis de la liberte sur la +purete de mes intentions et s'opposer eux-memes au bien que je voulais +faire... Les laches, les aveugles, les fripons et les traitres se sont +reunis pour me peindre comme un _fou atrabilaire_, invective dont les +charlatans encyclopedistes gratifierent l'auteur du _Contrat social_... +Quant aux vues ambitieuses qu'on me prete, voici mon unique reponse: Je +ne veux ni emplois ni pensions. Si j'ai accepte la place de depute a la +Convention nationale, c'est dans l'espoir de servir plus officiellement +la patrie, meme sans paraitre... Je suis pret a prendre les voies +jugees efficaces par les defenseurs du peuple: je dois marcher avec +eux. Amour sacre de la patrie, je t'ai consacre mos veilles, mon repos, +mes jours, toutes les facultes de mon etre; je t'immole aujourd'hui mes +preventions, mon ressentiment, mes haines. A la vue des attentats des +ennemis de la liberte, a la vue de leurs outrages contre ses enfants, +j'etoufferai, s'il se peut, dans mon sein, les mouvements d'indignation +qui s'y eleveront; j'entendrai, sans me livrer a la fureur, le recit du +massacre des vieillards et des enfants egorges par de laches assassins; +je serai temoin des menees des traitres a la patrie, sans appeler sur +leurs tetes criminelles le glaive des vengeances populaires. Divinite +des ames pures, prete-moi des forces pour accomplir mon voeu! Jamais +l'amour-propre ou l'obstination ne s'opposera chez moi aux mesures que +prescrit la sagesse: fais-moi triompher des impulsions du sentiment; et +si les transports de l'indignation doivent un jour me jeter hors des +bornes et compromettre le salut public, que j'expire de douleur avant +de commettre cette faute." + +[Illustration: Seance du 25 Septembre.] + +La lecture de cette piece calme l'exasperation generale et dejoue les +sinistres projets de la Gironde. + +MARAT.--Je me flatte qu'apres la lecture de cet ecrit il ne vous reste +pas le moindre doute sur la purete de mes intentions; mais on me +demande de retracter des principes qui sont a moi, c'est me demander +que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens. +Il n'y a aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce +renversement d'idees. Il ne depend pas plus de moi de changer mes +pensees qu'il ne depend de la nature de bouleverser l'ordre du jour et +de la nuit. + +"On me reprochait tout a l'heure les maux que j'ai soufferts pour la +patrie: c'est indecent. Les motifs de reprobation qu'on a invoques +contra moi, je m'en fais gloire, j'en suis fier. Les decrets qui m'ont +frappe, je m'en etais rendu digne pour avoir demasque les traitres, +dejoue les conspirateurs. Oui, dix-huit mois, j'ai vecu sous le glaive +de Lafayette. S'il se fut rendu maitre de ma personne, il m'eut +aneanti. J'ai ete accable de poursuites par le Chatelet et le tribunal +de police: mais je m'en vante! On a ose me donner comme titres de +proscription les decrets provoques contre moi dans l'Assemblee +constituante et dans l'Assemblee legislative: eh bien! ces decrets, le +peuple les a detruits en m'appelant parmi vous. Sa cause est la mienne. + +"Qui sont, apres tout, les auteurs de cette accusation atroce? Des +hommes pervers, des membres de la faction Brissot! Les voila tous +devant moi: ils ricanaient tout a l'heure, ils triomphaient au bruit +des cris forcenes de leurs agents; qu'ils osent me fixer maintenant! + +"Souffrez qu'apres une seance aussi orageuse, apres les clameurs +furibondes et les menaces ehontees auxquelles vous venez de vous +abandonner contre moi, je vous rappelle a vous-memes, a la justice. +Quoi! si par la faute de mon imprimeur la feuille de ce jour n'eut pas +paru, vous m'auriez donc livre a l'opprobre et a la mort? Cette fureur +est indigne d'hommes libres. Mais non, je ne crains rien sous le +soleil. Je declare que si le decret eut ete lance contre moi, je me +brulais la cervelle au pied de cette tribune." + +L'orateur appuie la bouche d'un pistolet contre son front. "Voila donc, +reprend Marat d'une voix attendrie par l'emotion, voila le fruit de +trois annees de cachots et de tourments... Voila donc le fruit de mes +veilles, de mes labeurs, de ma misere, de mes souffrances, des dangers +sans nombre que j'ai essuyes pour la patrie!... Un decret d'accusation +contre moi! C'est un complot monte par mes ennemis, dans cette +assemblee, pour m'en faire sortir. Eh bien! je resterai parmi vous pour +braver vos fureurs!..." + +L'Assemblee murmure; les tribunes applaudissent a outrance. "A la +guillotine! a la guillotine!" vociferent quelques Girondins forcenes. +On demande que Marat soit tenu d'evacuer la tribune. + +TALLIEN.--Je demande, moi, que l'ordre du jour fasse treve a ces +scandaleuses discussions. Decretons le salut de l'empire, et laissons +la les individus. + +La Convention passe a l'ordre du jour. + +Il nous reste a tirer les conclusions de cette orageuse seance. + +Constatons d'abord que l'attaque des Girondins manquait absolument de +base. Pour fonder une dictature, il faut un dictateur: ou etait-il? + +Prudhomme dans son journal (_les Revolutions de Paris_) jugeait ainsi +les trois hommes contre lesquels avait eu lieu cette levee de +boucliers: + +"Qui connait le caractere _reveche_, les manieres dures de Robespierre, +ne le jugera pas fait pour etre un tribun du peuple. Fier de professer +les vrais principes sans alterations, il y tient avec roideur.--Marat, +malgre ses listes de proscription, n'aime pas plus le sang qu'un autre. +Domine par un amour-propre excessif, il ne veut pas dire ce que les +autres ont dit et comme ils l'ont dit: si on a trouve une verite, un +principe avant lui, pour ne pas rester en deca, il passe outre et tombe +dans l'exageration; souvent il touche a la folie, a l'atrocite, mais il +professe des principes que les malintentionnes redoutent et +abhorrent.--Danton ne ressemble nullement aux deux premiers; jamais il +ne sera dictateur ou tribun, ou le premier des triumvirs, parce que +pour l'etre il faut de longs calculs, des combinaisons, une etude +continuelle, une assiduite tenace, et Danton veut etre libre en +travaillant a la liberte de son pays. Amis lecteurs, nous vous le +demandons, que pouvez-vous redouter de ces trois citoyens? L'un ne veut +que passer doucement sa vie, et les deux autres n'ont de pretentions +qu'a la renommee et a quelques honneurs populaires. Pourvu qu'on les +lise, qu'on les ecoute, et surtout qu'on les applaudisse, ils sont +contents." + +La seule dictature a laquelle ils visassent alors etait celle de la +popularite. + +Si, pris individuellement, chacun d'eux etait incapable de faire un +dictateur, eut-il ete plus facile de reunir Danton, Marat et +Robespierre dans un triumvirat? Evidemment non. Ils etaient trop +personnels, trop divers, trop peu d'accord entre eux sur les voies et +moyens de fonder le nouvel ordre de choses pour marcher vers le meme +but. Ou donc a-t-on jamais trouve la trace d'une alliance, d'un pacte, +d'une action commune entre ces trois hommes? + +Ainsi l'accusation des Girondins s'appuyait sur une chimere. + +Quels etaient maintenant les maitres du champ de bataille? Sans +contredit ceux qui avaient ete attaques. Danton, dans son discours, +s'etait eleve a la hauteur d'un veritable homme d'Etat. + +Robespierre, quoique faible ce jour-la, avait derriere lui l'integrite +de sa vie, les services rendus a la cause du peuple; il lui suffisait +de souffler sur l'accusation pour en dissiper les nuages. Certes, Marat +n'etait point un genie; mais ce n'etait pas non plus, comme on affecte +de le dire, un homme sans valeur. Abandonne, desavoue des siens, il +avait montre a la tribune plus de sang-froid, plus d'ordre dans les +idees, plus d'eloquence sauvage qu'on ne pouvait en attendre d'un homme +poursuivi comme un loup par une meute de chiens. + +L'Ami du peuple etait jusque-la, pour plusieurs, un probleme, une +fiction; de telles attaques lui donnaient, pour ainsi dire, une +existence reelle; elles en faisaient l'_Ecce homo_ de la Revolution. +Marat s'exaltait lui-meme dans le sentiment de cette lutte gigantesque. +La contradiction n'est pour les esprits abuses par une idee fausse +qu'un motif de confiance dans la mission qu'ils se sont donnee; elle +assure leur marche; elle les rehausse a leurs propres yeux et aux yeux +de la foule. Marat se soulevait sur la haine qu'il inspirait aux +moderes comme sur un piedestal. + +En temps de Revolution, denoncer des chefs de parti, c'est les designer +aux faveurs de la fortune politique. Les Girondins avaient donc fait +une fausse manoeuvre. Ils croyaient detruire leurs ennemis; ils les +avaient fortifies. L'importance des hommes d'Etat se mesure a la +violence des attaques dont ils sont l'objet. Les tempetes n'eclatent +point sur des ruisseaux. + +Mais laissons de cote les personnes. Le veritable evenement historique +de cette journee fut la victoire de Paris. Sa representation tout +entiere demeurait intacte: Vergniaud lui-meme avait ete force de +reconnaitre qu'elle contenait des hommes de merite, le venerable +Dussaulx, le grand peintre David et d'autres encore. Ainsi l'ame de la +France et de la Revolution, Paris qui avait pris la Bastille, Paris qui +avait fait les journees du 5 octobre et du 10 aout, Paris qui porte +malheur a tous ceux qui se defient de lui, Paris etait sorti triomphant +de la lutte. + +Autre grand resultat: l'Assemblee decreta la proposition de Danton: + +LA REPUBLIQUE FRANCAISE EST UNE ET INDIVISIBLE. + + + + +III + +Elan de la defense nationale.--La panique.--Detente.--La patrie n'est +plus en danger.--Arrivee de Dumouriez a Paris.--Sa presence au club des +Jacobins.--Habilite de Danton.--Une soiree chez Talma.--Rabat-Joie. + + +Paris sortait d'un affreux cauchemar: il avait dormi dans le sang, avec +le spectre de l'Invasion sur la poitrine. + +On se souvient de la prise de Verdun; les Parisiens, croyant deja voir +le roi de Prusse a leurs portes, avaient forme un camp qui s'etendait +depuis Clichy jusqu'a Montmartre. Tout le monde y travaillait. De +jolies citoyennes maniaient bravement la pioche, la beche ou la +brouette. Maitres de Verdun, les Prussiens marchaient deja dans les +plaines de la Champagne, s'avancaient sur Sainte-Menehould par la +trouee de Grandpre. La consternation etait au comble. + +L'elan revolutionnaire deborda comme un torrent. Hommes, munitions, +chevaux, fourrages, tout fut mis en requisition. Les ustensiles de +menage, pelles, pincettes, chenets, furent transformes en armes de +guerre. Dans un moment de frenesie, on alla jusqu'a deterrer les _morts +de qualite_, afin de convertir en balles le plomb de leur cercueil. +L'Assemblee nationale s'eleva contre ces profanations; mais les cloches +des eglises furent fondues pour faire des canons. La necessite de +pourvoir au salut de la patrie augmentant de jour en jour, quelques +municipalites avaient requis l'argenterie, les vases sacres, l'or des +sacristies. D'un autre cote, les dons patriotiques affluerent. Des +ouvrieres, de pauvres femmes en deuil venaient deposer entre les mains +des magistrats, le denier de la veuve. Et ce n'est pas seulement a +Paris, c'est d'un bout a l'autre de la France qu'eclataient ces actes +de devouement. + +Dans une lettre adressee a la Convention, le citoyen Bonnaire racontait +les sacrifices des habitants de sa province: "Les citoyens de ce +departement (le Cher) ont aussi voulu deposer leurs offrandes sur +l'autel de la patrie. Le conseil de notre arrondissement a maintenant a +sa disposition 218 paires de souliers, 17 capotes, 6 habits, 2 vestes, +2 culottes, 7 chemises, 2 epaulettes en or et une somme de 4 060 livres +pour distribuer des secours aux femmes et aux enfants des volontaires +partis pour les armees. La municipalite de Bourges est depositaire de +114 habits, 40 vestes, 30 culottes, 4l paires de bas, 32 paires de +souliers, 16 chemises, d'une somme de 4 360 livres 2 sous 8 deniers, +destines aux pauvres de cette ville, et d'une autre somme de 13 429 +livres pour les femmes des citoyens qui sont alles combattre les +brigands." [Note: Cette lettre fut communiquee a l'auteur par Felix +Bonnaire, directeur de la _Revue de Paris_.] + +Apres le 10 aout, nous l'avons dit, le pouvoir executif provisoire +avait envoye des commissaires dans les departements. Voici les +instructions qui leur furent donnees: "Ils s'attacheront surtout a ne +servir la plus belle des causes que par des moyens constamment dignes +d'elle; ils mettront, en consequence, le plus grand soin a s'annoncer +par des manieres simples et graves, par une conduite pure, reguliere, +irreprochable." Ces instructions furent suivies, et a la voix de ces +commissaires toute la France tressaillit d'enthousiasme. + +Quand on apprit de meilleures nouvelles de l'etranger, quand on sut que +la bataille de Valmy etait gagnee sur les Prussiens, les alarmes se +dissiperent. Un mois apres, Montesquieu s'emparait de Chambery, Anselme +prenait Nice. Lille etait encore assiegee; mais la ville etait defendue +par plus de neuf mille hommes qui bravaient les bombes allemandes. Le 3 +octobre, une lettre de Custine annoncait que Spire avait ete arrachee +aux Autrichiens. + +France de la Revolution, tu etais digne de vaincre! Sans toi, que fut +devenue l'Europe? Tu combattais sans doute pour ta propre conservation, +mais aussi pour le salut du monde. Tu versais a la fois ton sang et tes +idees. Dans tes flancs sacres, tu portais l'humanite tout entiere! + +Disons-le une fois pour toutes, c'est surtout au regime des Assemblees +nationales que la France dut ses premiers succes. Le retentissement de +la tribune courait jusque sur les champs de bataille. Cette parole, ce +coup de marteau frappant chaque jour sur le fer rouge du patriotisme, +en dispersait les etincelles dans tout le pays. Jamais la dictature +d'un homme n'aurait produit une telle effervescence. Grace a ses +representants, la Republique etait partout, tenait tete a tout et +montrait aux armees sa face severe. + +Voyant l'ennemi repousse, les Prussiens decimes dans les plaines de la +Champagne par le fer et par la maladie, Custine tenant Spire et pouvant +se reunir au general Biron pour porter la guerre dans tout l'empire +d'Autriche, Danton proposa de declarer que la _patrie n'etait plus en +danger_. L'Assemblee resista: ce fut une faute. De telles formules, +autorisant toute sorte d'actes arbitraires, ne devraient point survivre +aux circonstances exceptionnelles qui les ont creees. Le moyen, en +outre, pour les legislateurs, d'inspirer de la confiance a la nation, +c'est d'en avoir eux-memes, c'est de ne pas craindre. + +Dumouriez vint a Paris pour jouir de son triomphe et sonder les partis +qui agitaient alors la Republique. Il fut partout fete, acclame, +cajole. Qui ne connait l'enthousiasme des Francais pour un general +vainqueur? C'etait le lion, l'evenement du jour. A la ville, au +theatre, on ne parlait que de lui, on ne voyait que lui. Le 11 +octobre, accompagne de Santerre, il se rend au club de Jacobins, ou il +embrasse Robespierre. Tout le monde applaudit. Dumouriez demande la +parole: + +"Citoyens, freres et amis, dit-il en terminant son discours, d'ici a la +fin du mois, j'espere mener soixante mille hommes pour attaquer les +rois et sauver les peuples de la tyrannie." + +Alors Danton: + +"Lorsque Lafayette, lorsque ce vil eunuque de la Revolution prit la +fuite, vous servites deja bien la Republique en ne desesperant pas de +son salut; vous ralliates nos freres: vous avez depuis conserve avec +habilete cette station qui a ruine l'ennemi, et vous avez bien merite +de votre patrie. Une plus belle carriere encore vous est ouverte: que +la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les couronnes +tombent devant ce bonnet rouge dont la societe vous a honore. Revenez +ensuite vivre parmi nous, et votre nom figurera dans les plus belles +pages de notre histoire." + +Plus tard on a beaucoup reproche a Danton d'avoir recherche, flatte, +adule Dumouriez? Etait-ce bien le general qu'il courtisait? Non, +c'etait la victoire. Il fallait avant tout que la Revolution s'appuyat +sur le succes de nos armes, et, plus que tout autre, Danton avait +poursuivi ce reve glorieux; plus que tout autre, il avait contribue a +remuer dans les coeurs le sentiment national, a pousser vers nos +frontieres les heroiques defenseurs de la patrie. Comptait-il aussi sur +l'influence du general pour conclure une alliance avec la Gironde? Il y +a tout lieu de le croire. + +Il faut d'ailleurs se dire que les projets de Dumouriez etaient alors +couverts d'un voile impenetrable. Qui l'eut soupconne de trahison? Ses +discours semblaient inspires par le genie du patriotisme. Tous les +partis s'y meprirent; les citoyens les plus purs rendirent hommage a ce +vainqueur. + +Un seul homme ne partageait point l'engouement general; mais cet homme +etait Marat, c'est-a-dire la defiance. + +D'ou naissaient des lors ses soupcons? + +Dumouriez etant venu a Paris pour recevoir les honneurs du triomphe, +c'etait a qui s'abriterait derriere l'epee du general. Il trainait a sa +suite tout un etat-major. Durant quelques jours, on ne vit dans les +rues que des uniformes et des epaulettes. La ville passa sur-le-champ +des frayeurs et de la tristesse a l'enivrement. Toutes les tetes +tournerent avec tous les coeurs du cote du general victorieux. Les +Girondins profiterent de la circonstance pour regner sur l'opinion et +pour introduire le militarisme dans la Republique. La presence de ces +officiers bravaches et fanfarons offusquait au contraire l'austerite +des apotres de la democratie. Ces pretendus sauveurs venaient a Paris +animes d'un beau feu contre les _agitateurs_ et provoquaient jusque +dans les rues et les promenades publiques les citoyens connus par leurs +opinions exaltees. Marat fut personnellement victime de leurs boutades +et de quelques voies de fait. Le crime de ce petit homme ombrageux +etait de ne point avoir fait echo a l'enthousiasme universel pour le +heros du jour. Deux bataillons de volontaires parisiens, le Mauconseil +et le Republicain, avaient, disait-on, cede aux cruelles defiances de +leur epoque, en massacrant quatre malheureux deserteurs prussiens qui +venaient se rendre et servir sous nos drapeaux, mais qu'ils prirent +pour des espions ou pour des emigres francais. Dumouriez avait ordonne +que ces deux bataillons fussent transferes dans une forteresse, +depouilles de leurs armes et de leurs uniformes. Marat ne vit dans la +conduite de Dumouriez qu'un symptome de haine secrete contre Paris. Il +trembla sur le sort de ces soldats qui vivaient dans l'attente d'une +punition inconnue. "Je veux avoir le coeur net de cette affaire, +dit-il, et tant que j'aurai la tete sur les epaules, on n'egorgera pas +le peuple impunement." Il demanda donc aux Jacobins qu'on lui adjoignit +deux commissaires, afin de se rendre chez Dumouriez, et de s'informer +aupres du general des causes qui avaient fait traiter si severement les +deux bataillons accuses. + +Cette nuit-la, il y avait fete rue Chantereine, dans la petite maison +de Talma. Un enfant de Thalie (style du temps) recevait chez lui un +enfant de Mars. Une porte cochere, dont le marteau, souleve a chaque +instant par des mains fraichement gantees, retombait avec un bruit +sourd, conduisait, par une etroite allee d'arbres, dans une cour +sablee, ou la maison, jolie bonbonniere du dernier siecle, +s'epanouissait en souriant dans un nuage de parfums et de clarte. Les +vitres, eclairees aux bougies, laissaient passer de temps en temps sur +les rideaux de mousseline blanche les ombres joyeuses de femmes en +grande toilette, les seins et les epaules nus, les cheveux releves de +fleurs, le cou humide d'une rosee de perles ou marque de grains de +corail; des gardes nationaux en tenue de bal, culotte de casimir blanc, +bas de soie, souliers a semelles fines, allaient et venaient dans les +allees; un bruit de musique, d'eclats de rire, de voix folles et +coquettes, descendait jusque dans la cour, et des flots de lumiere +ruisselaient sur les marches de pierres de la maison que frolaient, en +montant, de longues jupes de soie. + +Cette petite maison resplendissante, au milieu de la ville eteinte et +morne, avait cache, comme par pudeur, au fond d'une allee, sous des +ombres d'arbres, sa joie et ses lumieres qui insultaient a la disette +publique. On se cachait alors pour se rejouir, comme en d'autres temps +pour verser des larmes. La disposition interieure de la maison, que je +visitai en 1837 et qui etait alors habitee par un directeur du _Temps_, +presente une forme spherique assez singuliere, qui ne manque point de +caractere ni d'elegance; elle aurait plu a Mme de Pompadour, et semble +une petite habitation secrete, choisie pour les plaisirs d'un comedien +ou d'un roi. Bonaparte y demeura a son retour d'Egypte. + +Le salon etait eclaire interieurement de lustres qui laissaient tomber +du plafond leurs larmes de cristal. On voyait assis sur des fauteuils +Kersaint, Lebrun, Roland, Lasource, Chenier et d'autres, engages dans +le parti de la Gironde; des femmes d'esprit, des jeunes filles du +monde, des fees de l'Opera, achevaient de parer la fete. On distinguait +dans leurs groupes mademoiselle Contat, madame Vestris, la Dugazon. +L'ameublement etait d'un gout parfait; le salon tendu de damas bleu et +blanc, avec des rideaux de fenetres en mousseline relevee de draperies +en soie, egayait les yeux par l'harmonie des tons; de grands vases de +porcelaine d'ou sortaient des tiges de fleurs naturelles (grand luxe +d'alors) repandaient leur haleine embaumee dans tout l'appartement; ce +n'etait que mousseline, que soie, que rubans, que dorures, que lumieres +repetees sur les consoles et les cheminees, dans des glaces +eblouissantes. Talma, en habit de comedien, faisait les honneurs de +chez lui. + +Le general Dumouriez, arrive depuis quelques jours a Paris, etait le +heros de la fete. Il sortait du theatre des Varietes, ou sa presence +avait excite des applaudissements. Il n'etait bruit dans la ville que +de ses exploits militaires. Chacun, dans le salon de Talma, +s'empressait cette nuit-la a toucher la main du general vainqueur. +Jamais roi ne recueillit tant d'honneurs ni de flatteries de la part de +ses courtisans qu'en recut de ses concitoyens le chef des armees de la +Republique. Des femmes charmantes, les bras demi-nus, les yeux +assassins, les cheveux dresses a la derniere mode, sans poudre ni +constructions aeriennes (la Revolution avait passe son niveau sur les +tetes les plus coquettes), agitaient autour de lui leurs mouchoirs +parfumes, ou prenaient sur leurs fauteuils des poses agacantes pour +attirer son attention. On eut dit, sur des proportions plus +bourgeoises, le marechal de Villars courtise par les dames de +Versailles. Dumouriez etait un militaire de belle humeur et de fiere +mine, qui repondait galamment a toutes ces avances. Rien de plus +aimable qu'un homme heureux. Toute cette societe, ivre de gloire, de +lumiere, de grand feu, de bruit, de parfums de fleurs, se livrait sans +remords a l'oubli des sombres evenements qui menacaient alors la +France. On entend tout a coup un grand tumulte dans l'antichambre; +alors la grosse voix de Santerre, cette voix qui remuait les faubourgs, +annonce, en s'elevant au milieu de cette societe toute rejouie de doux +propos, de tendres oeillades, de toilettes folles: + +--Marat! + +[Illustration: Boissy D'Anglas] + +A ce nom, tous les visages se rembrunissent. Un petit homme a mine +cynique, negligemment vetu, en houppelande sale, culotte de peau, +bottes crottees, un mouchoir blanc noue sur la tete, apparait au seuil +du salon. Il a force l'entree, malgre la resistance des valets amasses +dans l'antichambre. La laideur, la petite taille et le visage terreux +de cet homme ressortent singulierement encadres dans la bordure +eblouissante d'une fete. Il est suivi de deux membres du club des +Jacobins, Bentabole et Monteau, deux longs et maigres sans-culottes, +deux tetes de l'Apocalypse. + +A cette vue, un morne silence, mele de surprise, saisit tous les +assistants. Marat, en cet etat debraille, represente le pauvre peuple, +brusquement survenu, avec les livrees de la misere, au milieu des +rejouissances des riches. C'etait 93 fait homme, entrant, sans etre +invite ni attendu, dans un petit souper de la Regence. + +Dumouriez demeure interdit; Marat va droit a lui, et mesurant d'un +regard intrepide le general vainqueur: + +--Monsieur, lui dit-il, c'est a vous que j'ai affaire. + +Dumouriez tourne lestement les talons avec un geste d'insolence +militaire; mais, le saisissant par la manche, Marat l'entraine dans un +coin du salon. + +--Nous sommes envoyes, dit-il, par le club des Jacobins. + +--Nous avons besoin de vous parler en particulier, ajoutent Bentabole +et Monteau. + +Ils entrent tous les quatre dans une chambre voisine. On entend a +intervalles, quoique la porte soit close, la voix des interlocuteurs. + +MARAT.--La maniere dont vous les avez traites est revoltante. + +Il s'agissait, comme on pense bien, des deux regiments, le Mauconseil +et le Republicain. + +--Monsieur Marat!... + +--Vous en imposez a l'Assemblee pour lui arracher des decrets +sanguinaires. + +--Vous etes trop vif, monsieur Marat; je ne puis m'expliquer avec vous. + +--Je viens ici au nom de l'humanite. + +--Vous approuvez donc l'indiscipline des soldats? + +--Non, mais je hais la _trahison_ des chefs. + +Dumouriez ne pouvait tolerer un pareil langage. + +--Brisons la, dit-il. + +La porte de la chambre ou s'entrenait le general avec Marat, Bentabole, +et Monteau s'ouvre brusquement. L'Ami du peuple rentre dans le salon, +suivi de ses deux commissaires. En traversant la foule, son regard se +promene avec une audace et un mepris visibles sur les femmes demi-nues +qui ornent cette fete, sur les Girondins suspects, sur les officiers a +epaulettes d'or, et s'arretant devant Santerre avec un air de reproche: + +--Toi ici? dit-il. + +Il semble a quelques assistants voir les lumieres palir. Marat, cette +tache noire et sordide, en se posant sur une soiree radieuse, en a +terni toute la joie. Les femmes, si rieuses et si brillantes il n'y a +qu'un instant, sont tout a coup devenues obscures; l'ombre de cet +homme, en marchant, laisse sur les toilettes, sur les seins decouverts, +sur la gracieuse figure de ces nymphes, une tristesse morne.--C'est la +Terreur qui passe. + +Plusieurs soldats de Dumouriez l'attendaient dans l'antichambre, le +sabre nu sur l'epaule; Marat traverse cet appareil belliqueux et +ridicule avec un sourire de dedain. + +--Votre maitre, ajoute-t-il, redoute plus le bout de ma plume que je ne +crains la pointe de vos sabres. + +Dumouriez etait mal a l'aise; l'audace de ce petit homme qui etait +arrive, a la clarte d'une fete, devant tout le monde, pour lui arracher +le masque du visage, cette voix severe du peuple qui etait venue le +saisir au milieu de tant de voix charmantes et flatteuses, et lui dire +en face: "Tu es un traitre!" ce remords visible, cette conscience faite +homme qui s'etait glissee en haillons sous les rayons et les fleurs de +la victoire, le confondaient. Il passa la main sur son front quand +l'Ami du peuple se fut tout a fait retire. En vain, de son cote, Mlle +Contat reconduisait-elle a distance les trois commissaires, une +cassolette a la main, toute fumante d'encens et d'odeurs, comme si elle +eut voulu purifier les traces de Marat; cette gracieuse espieglerie, +qu'elle prolongea jusqu'a la porte de la rue, ne rappela sur les levres +de l'assemblee qu'un sourire froid et contraint. Marat avait d'un +souffle eteint toute cette fete. + + + + +IV + +Ce qu'etaient alors les Girondins.--Leur role dans la +Convention.--Leurs prejuges contre Paris.--Encore l'affaire du +Mauconseil et du Republicain.--La population lasse des divisions +personnelles.--Danton conciliateur et repousse par les Girondins.--Son +mot sur Mme Roland.--On lui demande des comptes.--Sa defense.--La +Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Seance du 8 +novembre.--Deroute de la Gironde.--Robespierre et son frere chez +Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat denonce par +Barbaroux.--Reponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes. + + +Revenons a la Convention, ce grand centre de la vie politique en +octobre et novembre 92. + +Les factions qui divisaient l'Assemblee s'appuyaient evidemment sur +l'etat du pays. Quelle etait donc la situation? Les anciens nobles, les +partisans de la cour etaient a peu pres rentres sous terre, quoique, +grace au vote des provinces, quelques-uns d'entre eux se fussent +glisses sur les bancs de la Convention. La bourgeoisie, composee de +gens de robe, de legistes, d'avocats, de tabellions, de scribes, de +negociants, avait remplace l'ancienne aristocratie et cherchait a +diriger le mouvement. Cette classe moyenne acceptait volontiers la +Republique, mais elle redoutait les emportements de la multitude. +Venaient ensuite les petits boutiquiers, les artisans, les +contre-maitres, les commis de bureau, les paysans qui, eux aussi, +voulaient se faire une place au soleil de l'egalite. + +Les Girondins avaient d'abord plante leur drapeau dans la couche +populaire. N'avaient-ils point arbore le bonnet rouge? On a vu qu'ils +avaient ete les premiers a prononcer en France le mot de Republique. +D'ou vient donc qu'ils se soient tout a coup detournes de la +democratie? D'ou vient qu'ils siegent aujourd'hui a droite de +l'Assemblee et qu'ils jouent, avec quelques variantes, le role des +constitutionnels de 89? Ont-ils ete decourages par le peu de succes +qu'ils obtenaient aupres des masses? Tremblent-ils devant la Revolution +comme l'alchimiste d'un drame allemand devant l'homme de bronze qu'il a +cree? Il est probable que diverses causes influerent sur le revirement +du parti girondin. + +Ces hommes remarquables par le talent de la parole se croyaient alors +les maitres de la situation. La majorite de la Convention leur +appartenait. Ils tenaient la plupart des ministeres, ils distribuaient +les places et les faveurs, ils regnaient sur les journaux, ils avaient +avec eux Dumouriez, c'est-a-dire la victoire, et malgre tous ces +avantages ils etaient impuissants. Que leur manquait-il donc? Un +principe. + +Ils voulaient la republique, sans doute, mais une republique de +sentiment dont Mme Roland etait la Muse. On ne fonde point une forme de +gouvernement avec des reves, ni avec des figures de rhetorique. D'un +autre cote, la republique n'etait alors qu'un ideal; avant de +l'atteindre, il fallait repousser l'ennemi, eteindre le foyer de la +guerre civile, achever la Revolution, et les Girondins en etaient +incapables. Ils se trouvaient donc fatalement entraines dans une +politique d'expedients. De la une alliance avec la classe moyenne, dont +ils esperaient se faire un rempart contre les envahissements de la +democratie et contre les attaques de leurs adversaires. + +La difference entre les doctrines semait chaque jour parmi les citoyens +des germes de desordre. + +"Que m'importe, disait-on dans les clubs, qu'un homme s'appelle +monsieur le duc ou monsieur le jacobin, si je retrouve en lui le meme +orgueil, la meme intolerance, le meme despotisme?" [Note: Note copiee +aux Archives nationales.] C'etaient en effet les moeurs qu'il fallait +changer, si l'on tenait a fonder le regne de la democratie. Or, sous ce +rapport, les Girondins appartenaient beaucoup trop a l'ancien regime. + +Le projet de donner a la Convention une force ou, comme on disait +alors, une maison militaire attira sur eux la juste defiance des +Parisiens. Un plan general ne se cachait-il point derriere cette mesure +proposee par Barbaroux? "Qu'y a-t-il, s'ecriait Robespierre, de plus +naturellement lie aux idees federalistes que ce systeme d'opposer sans +cesse Paris aux departements, de donner a chacun de ces departements +une representation armee particuliere; enfin de tracer de nouvelles +lignes de demarcation entre les diverses sections de la Republique dans +les choses les plus indifferentes et sous les pretextes les plus +frivoles?" + +Ils avaient beau s'en defendre, tout demontre clairement que les +Girondins cherchaient a detruire la domination morale et politique de +Paris, dont ils redoutaient de plus en plus l'influence. Si l'on +reflechit maintenant que, sans un centre d'ebranlement, le pouvoir +executif n'aurait jamais pu resister aux foudres de la coalition +etrangere ni aux complots royalistes, on en conclura qu'en frappant la +tete de la France les Girondins auraient immole la Revolution. Ces +hommes inventifs ne cessaient cependant d'agiter le fantome de +l'assassinat pour couvrir leurs tenebreux projets. Ils pretaient a +leurs adversaires des intentions sinistres et cherchaient a les noyer +dans l'opinion publique sous un deluge de sang. Les Girondins avaient +raison de conjurer les perils et les violences de la dictature; mais +n'avaient-ils point pris eux-memes l'initiative de la Terreur? A +l'Assemblee legislative, Isnard n'invoquait-il point _la vengeance du +peuple sur la tete des traitres_? Comment ce qui passait chez lui pour +_l'energie d'une ame brulante_ devenait-il sur les levres de Marat _le +langage de la sceleratesse_? + +Les temps, dit-on etaient changes. Erreur! il n'y avait de change que +la position des Girondins. + +Etait-ce aussi sans motif que Barbaroux ne cessait de montrer a Paris +un faux visage de Marseille? [Note: C'etait lui, on s'en souvient, qui +aux approches du 10 aout avait annonce l'arrivee des braves federes +patriotes; comment se fait-il qu'en septembre a la Convention il +reclamait une garde d'honneur composee de jeunes aristocrates? L'esprit +de Marseille avait-il change? Les journees de Septembre avaient-elles +produit une reaction? Barbaroux aurait voulu le faire croire; mais la +verite est que dans toutes les grandes villes se trouvent deux elements +distincts. Le 10 aout, le jeune depute avait fait appel au parti du +mouvement; il jugeait maintenant utile a ses interets de se servir du +parti contraire.] Il y avait certes dans cette tactique une menace et +un defi jete aux citoyens de la capitale. Avec un tel systeme, on est +tres vite entraine a demembrer un Etat. + +On voyait bien, dans cette lutte, des idees en presence les unes des +autres; mais il y avait aussi des hommes. Les dissentiments politiques +s'appuyaient sur des griefs personnels, sur de vieilles rancunes, sur +des antagonismes d'amour-propre. Les Girondins ne pardonnaient point a +Danton sa superiorite, a Robespierre l'integrite de sa vie, a Marat sa +popularite. + +L'Ami du peuple avait toujours sur le coeur l'affaire du Mauconseil et +du Republicain, les deux bataillons mis en quarantaine par Dumouriez. + +Le 18 octobre, il demande la parole a la Convention nationale, et +annonce qu'un grand complot a ete trame... contre lui. Scandale, bruit, +eclats de rire forces. L'Assemblee ne veut point l'entendre. Marat +insiste. Des murmures l'interrompent. + +LE PRESIDENT, au milieu du desordre.--Marat, vous avez la parole, mais +ce n'est que pour un fait. + +MARAT.--Ce fait, le voici: Je dis que des ministres et des generaux +perfides en imposent a la Convention, par des denonciations fausses, +pour la jeter dans des mesures violentes et lui arracher des decrets +sanguinaires. (Rumeurs.) + +Marat repete son exorde en rehaussant la voix. Les murmures +recommencent avec des trepignements. + +"Je vous demande, president, du silence. J'ai, comme la faction qui +m'interrompt, le droit d'etre entendu." + +LE PRESIDENT.--Je ne puis que vous donner la parole; mais il m'est +impossible de vous donner du silence. + +MARAT.--Tandis que le public indigne s'eleve contre les mesures atroces +qui sont employees envers les soldats de la patrie, seriez-vous les +seuls a y applaudir; et faut-il qu'un homme que vous accablez de vos +clameurs soit plus jaloux de votre honneur que vous-memes? Je reclame +contre le decret qui vous a ete surpris au sujet des deux bataillons +patriotes le _Mauconseil_ et le _Republicain_, denonces par les +generaux comme ayant deshonore les armees francaises. Je me suis rendu, +pour eclaircir le fait, chez le general Dumouriez; il a paru interdit. +(Il s'eleve des eclats de rire.) Dumouriez ne m'a oppose que des +raisons evasives. Pousse dans ses derniers retranchements, il a +declare s'en referer a la Convention nationale et au ministre. Je me +suis adresse a votre Comite de surveillance. Il s'est fait remettre la +piece relative a cette affaire. Si vous l'eussiez lue avec nous, vous +auriez ete tous saisis d'indignation, en voyant que les quatre +pretendus deserteurs prussiens etaient quatre emigres francais. +C'etaient donc des espions qui venaient sous vos drapeaux pour vous +trahir, et qui conspiraient peut-etre avec le general. (La salle +s'ebranle d'indignation.) Je veux parler du general Chazot. N'oubliez +pas qu'il a ete cause de la deroute de l'avant-garde de Dumouriez. Je +sais qu'il est un certain nombre de membres qui ne me voient qu'avec le +dernier deplaisir. (Oui, oui!) J'en suis fache pour eux. Lorsqu'un +homme, qui n'est anime que du bien public, ne recoit que des +vociferations, les sentiments de ses ennemis sont juges. Je dis qu'il +existe dans cette Assemblee une cabale qui cherche a m'exclure de son +sein pour ecarter un surveillant incommode; je viens d'etre menace par +le citoyen Rouyer; je ne sais si c'est un spadassin. + +LE PRESIDENT.--Le reglement defend toute personnalite, et ce n'est pas +ici le lieu de vider une rixe personnelle avec un collegue. + +MARAT,--Ce n'est pas comme homme que je vous adresse la parole, ce +n'est pas comme citoyen, c'est comme representant du peuple; j'ai ete +menace, dis-je, par le citoyen Rouyer; je ne sais s'il a espere me +rabaisser a son niveau ou m'eloigner par la terreur; mais je me dois au +salut public, je resterai a mon poste, et je dois declarer que si l'on +entreprend contre moi quelques voies de fait, je repousserai ces +outrages en homme de coeur, et j'en prends a temoin ceux qui m'ont vu. + +LE PRESIDENT.--A quoi concluez-vous, Marat? + +MARAT.--Je demande la lecture du proces-verbal qui est depose au Comite +de surveillance. Je vous fais en outre observer qu'il n'a jamais ete +dans mon intention de disculper les bataillons d'avoir voulu prevenir +l'action de la justice; ils ont manque a la forme: mais les generaux +vous en ont impose quand ils vous ont represente les quatre +malheureuses victimes de cette affaire comme des deserteurs prussiens. +Je m'eleve donc contre les mesures generales et violentes qu'on a +prises envers ces bataillons, tandis qu'il etait evident qu'ils ne +renfermaient qu'un petit nombre de coupables; on les a tous enveloppes +d'une fletrissure qui, s'ils eussent ete des brigands pris dans les +forets, n'eut pu etre plus honteuse. En vous denoncant ces faits, j'ai +rempli le devoir que m'imposait ma conscience. Je me retire. + +La preuve que Marat n'avait pas tout a fait tort, c'est que ces deux +bataillons furent plus tard rehabilites. + +Quel que fut l'homme, il etait depute de Paris, au meme titre que ses +collegues, et tout outrage envers sa personne s'adressait a la +representation nationale tout entiere. Or, chaque jour, on l'insultait +aux portes memes de la Convention; on lui marchait sur les pieds en +criant par derision: "Ah! le petit Marat!" Gorsas, dans son _Courrier +des departements_, lui jetait de la boue et du sang au visage. Des +placards le designaient a la haine et a la vengeance des bons citoyens. +Des hommes a cheval passaient la nuit devant sa maison avec des torches +et demandaient sa tete. Est-il vrai que ses jours fussent alors +menaces? Il le crut du moins et, pour se conserver vivant, Marat rentra +le soir dans son souterrain. + +Ces attaques furieuses, ces ressentiments personnels affligeaient le +pays. Les faubourgs en murmuraient. Dans un moment aussi critique, ou +tout etait a reorganiser, ou le numeraire s'etait evanoui, ou la rarete +des subsistances amenait des troubles sur les marches, ou l'industrie +souffrait, ou il s'agissait d'assurer le bonheur de vingt-cinq millions +d'hommes, ou le succes de nos armes etait encore mal affermi, ou +couvait dans l'Ouest la guerre civile, la Convention n'avait-elle donc +rien de mieux a faire que de se livrer a des luttes steriles? Les +geants se combattaient, se blessaient les uns les autres dans des +debats confus, ainsi que les dieux de l'Iliade dans les nuages. Ces +rivalites facheuses ne decourageaient-elles point les esperances et les +heroiques efforts de la nation? Chacun se demandait: "Nous +sacrifions-nous pour des principes ou pour des ambitieux?" Une +petition, adressee a l'Assemblee, disait: "C'est avec douleur que nous +voyons des hommes faits pour se cherir et s'estimer, se hair et se +craindre autant et plus qu'ils ne'detestent les tyrans... Qu'on impose +silence a l'amour-propre, et il ne faudra qu'un moment pour eteindre le +flambeau des divisions intestines... Que les citoyens ne soient pas +constamment occupes a se surprendre, a se tendre des pieges, a nourrir +des defiances..." + +Le rapprochement des partis, la reconciliation des chefs, l'extinction +des haines personnelles, tel etait alors le voeu de tous les esprits +sages. Un seul homme avait assez de confiance en lui-meme et assez +d'energie pour amener cet heureux denouement. Oubliant ses griefs +particuliers, refoulant ses vieilles rancunes, Danton tendit a la +Gironde sa large main; cette main fut repoussee. On dedaigna ses +avances. Les grands projets echouent souvent contre un grain de sable. +On pretend qu'un mot rompit toutes les chances d'un accord entre Danton +et les Girondins. Le 29 septembre, il avait dit en riant a la tribune: +"Personne ne rend plus justice que moi a Roland; mais je vous dirai, si +vous lui faites l'invitation de rester ministre: Faites-la donc aussi a +Mme Roland..." Le trait blessa au vif l'amour-propre des deux epoux et +du parti tout entier, qui etait accuse d'obeir a une femme. + +Quoi qu'il en soit, les Girondins se servirent d'un autre pretexte pour +rejeter les avances de Danton. Ils mirent en doute sa probite. Beaucoup +d'argent avait ete depense dans la crise terrible que venait de +traverser la France. Cambon, ministre des finances, homme severe et +integre, demandait que ses collegues fussent tenus de rendre des +comptes. Roland avait presente les siens dans le plus minutieux detail. +C'etait maintenant le tour de Danton. Ses adversaires trouvaient +etonnant qu'il eut employe 200,000 livres en depenses secretes et pres +de 200,000 livres en depenses extraordinaires; mais on doit se souvenir +que Danton etait a la fois ministre de la justice et adjudant du +ministre de la guerre, que la patrie etait en peril et qu'il fallait a +tout prix la sauver. + +[Illustration: Saint-Just.] + +"Je n'ai rien fait, disait-il, que par ordre du conseil, pendant mon +ministere... Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la +consternation se repandait meme parmi les meilleurs et les plus +courageux citoyens, l'Assemblee legislative nous dit: N'epargnez rien, +prodiguez l'argent, s'il le faut, pour ranimer la confiance et donner +l'impulsion a la France entiere. Nous avons ete forces a des depenses +extraordinaires, et, pour la plupart de ces depenses, j'avoue que nous +n'avons point de quittances bien legales... Je ferai observer en +finissant que si le conseil eut depense dix millions de plus, il ne +serait pas sorti un seul ennemi de la terre qu'ils avaient envahie..." + +Ainsi, de l'aveu meme de Danton, sa comptabilite etait irreguliere; +mais ne fallait-il point se reporter aux circonstances tragiques dans +lesquelles les livres avaient ete tenus? Qu'il y eut alors quelques +desordres dans le maniement des fonds, le moyen de s'en etonner? Danton +n'etait point un avare, aimant l'argent pour l'argent. Il tenait a bien +vivre, a recevoir des amis, a humilier la richesse, dont il eut fait +volontiers la servante de ses desseins et de ses plaisirs. De telles +moeurs ouvraient carriere a bien des soupcons; mais encore faudrait-il +que ces soupcons fussent fondes. Qui croira jamais qu'au milieu de ce +tourbillon d'affaires, au plus fort des calamites publiques, un homme +de la taille de Danton, un grand citoyen apres tout, ait songe a +remplir ses poches? Qu'il fut mal entoure, je l'admets; qu'il fut +faible dans ses amities, passe encore; qu'il ait prodigue l'or pour +soutenir certains journaux, poursuivre a la piste la conspiration de la +Bretagne et du Midi, pour payer les services secrets de police et de +diplomatie, c'est un fait certain; mais qui donc a le droit de dire +qu'il se soit approprie les depouilles de la France? + +Les laches, qui s'etaient caches au moment du danger, reclamaient de +Danton des comptes qu'ils savaient bien ne pouvoir etre fournis: +c'etait un moyen de l'avilir. + +Danton ayant ete repousse par la Gironde, tout espoir de conciliation +etait perdu. Enhardis par l'avantage de leur position (ils etaient +maitres de l'Assemblee), les Girondins auraient du se montrer oublieux, +magnanimes: loin de la, ils ne cessaient de lancer contre leurs +adversaires la meute aboyante de leurs journaux, ni de fatiguer la +tribune de denonciations monotones. Les Montagnards, de leur cote, +rendaient guerre pour guerre. En temps de revolution, il y a des mots, +des epithetes qui ressemblent a des fleches empoisonnees. Quand les +partis se sont mutuellement traites de _brigands_, de _scelerats_, de +_chiens enrages_, le jour arrive ou ils agissent en consequence et +prononcent les uns contre les autres la peine de mort. Qu'on admire du +reste la logique des factions: les Girondins se presentaient alors +devant le pays comme des moderes; ils disaient avoir horreur du sang, +ils protestaient contre les doctrines de Marat, et ils demandaient sa +tete! + +De nouveaux orages se formaient a l'horizon, et la foudre eclata le 29 +octobre. + +La Gironde en voulait surtout a la Commune de Paris, qui contrariait +ses desseins. Tant que ce pouvoir rival resterait debout, la politique +des _Brissotins_ (comme on disait alors) serait tenue en echec. La +Commune, de son cote, avait eu le tort de provoquer la lutte, en +lancant contre l'Assemblee, a propos de la garde departementale, une +adresse insolente, un veritable brandon de discorde. La Convention +indignee riposta en decretant que la Commune rendrait ses comptes _dans +trois jours_. Frapper les hommes obscurs qui siegeaient a l'Hotel de +Ville n'eut point beaucoup avance les affaires des Girondins; ce qu'on +voulait, c'etait atteindre deux ou trois membres de la Convention. +Danton, Robespierre, n'etaient point de la Commune, mais on s'efforcait +de les rattacher a l'Hotel de Ville par l'influence vraie ou fausse +qu'ils y exercaient. + +Une enquete s'ouvrit sur les arrestations faites par la Commune le 18 +aout et sur les journees de Septembre. Le 4 octobre, Valaze, membre du +Comite de surete generale, vint declarer a la tribune: "Nous avons +trouve des papiers qui prouvent l'innocence de plusieurs personnes +massacrees dans les prisons. (Un mouvement d'horreur s'eleve de toutes +parts.) Oui, il est temps de dire la verite. Des personnes innocentes +ont ete massacrees, parce que les membres qui avaient lance les mandats +d'arret s'etaient trompes sur les noms; le Comite de surveillance +lui-meme en est convaincu." + +Marat, on s'en souvient, faisait partie de ce Comite; il demande la +parole. + +LASOURCE.--Il faut que Marat soit entendu et que vous le decretiez +d'accusation s'il est coupable. + +MARAT.--J'applaudis moi-meme au zele du citoyen courageux qui m'a +denonce a cette tribune. + +Beaucoup plus sage et plus habile que ses amis, Buzot comprit tres-bien +que la Gironde faisait une fausse manoeuvre. + +"Nous risquons, dit-il, de donner a ces denonciations une importance +qu'elles n'auraient pas sans cela... Il me semble entendre les +Prussiens demander eux-memes que Marat soit entendu. En effet, n'est-ce +pas en faisant denigrer sans cesse les representants du peuple que les +Prussiens doivent desirer d'avilir la Convention, et lui faire perdre +la confiance dont elle a besoin pour faire le honheur du peuple?" + +Marat, cependant, monte a la tribune. + +UNE VOIX.--Votez la cloture: Marat ne vaut pas l'argent qu'il coute a +la nation. + +LIDON.--Puisque le corps electoral de Paris a prononce contre nous le +supplice d'entendre Marat, je demande le silence. + +CAMBON.--Comme il est juste d'entendre le crime aussi bien que la +vertu, je demande que sans perdre de temps Marat soit entendu. + +Au milieu de ces exclamations flatteuses, l'Ami du peuple commence par +rappeler l'Assemblee... a la reflexion, signale _une cabale affreuse +elevee_ contre lui _pour enchainer sa plume_ et declare hautement que, +quant a ses opinions politiques, _elles etaitent au-dessus des lois_. + +A une vague accusation, il repondait par une bravade. Ce n'etait +d'ailleurs pas lui cette fois qu'on visait; c'etait Danton et +Robespierre. Quant a Marat, la Gironde croyait l'avoir aneanti pour le +moment sous la conspiration du mepris. + +Le 22 octobre, attaque en regle contre la Commune. Roland dans un +rapport tres-bien fait resumait ainsi la situation de la capitale: "En +un mot, corps administratif sans pouvoir; Commune despote; peuple bon, +mais trompe; force publique excellente, mais mal conduite, voila +Paris." + +Ce tableau lamentable de l'anarchie se detachait en vigueur sur l'ombre +rougeatre des journees de Septembre. + +Le 30, Danton eleva le debat en le placant sur le terrain de +l'histoire. + +"Rappelez-vous, s'ecria-t-il, ce que le ministre actuel de la justice +vous a dit sur ces malheurs inseparables de la Revolution! Je ne ferai +point d'autres reponse au ministre de l'interieur (Roland). Si chacun +de nous, si tout republicain a le droit d'invoquer la justice contre +ceux qui auraient excite des troubles revolutionnaires pour assouvir +des vengeances particulieres, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler +non plus que jamais trone n'a ete fracasse sans que ses eclats +blessassent quelques bons citoyens. Jamais revolution complete n'a ete +operee sans que cette vaste demolition de l'ordre de choses existant +n'ait ete funeste a quelqu'un. Il ne faut donc imputer ni a la cite de +Paris ni a celles qui auraient pu presenter les memes desastres ce qui +est peut-etre l'effet de quelques vengeances particulieres dont je ne +nie pas l'existence, mais ce qui est bien plus probablement la suite de +cette commotion generale, de cette fievre nationale qui a produit les +miracles dont s'etonnera la posterite." + +L'orateur concluait en demandant que la discussion sur le memoire de +Roland fut fixee au lundi suivant. "Ainsi, ajoutait-il, les bons +citoyens qui ne cherchent que la lumiere, qui veulent connaitre les +choses et les hommes, sauront bientot a qui ils doivent leur haine ou +la fraternite; or la fraternite seule peut donner a la Convention cette +marche sublime qui marquera sa carriere." + +Danton, dans le cours de son improvisation, avait d'ailleurs lance sur +la Gironde un grand trait: "Je declare que tous ceux qui parlent de la +faction Robespierre sont a mes yeux ou des hommes prevenus ou de +mauvais citoyens." A ces mots, des murmures s'etaient eleves dans +l'Assemblee. + +Robespierre dans ces derniers temps s'etait tenu a l'ecart. Le 2 +septembre, il se plongea le front voile dans la retraite. L'avocat +d'Arras attendait: il avait place sa barque sur un roc ou la maree, +c'est-a-dire la force des evenements, devait un jour ou l'autre +l'emporter vers le but qu'il voulait atteindre. + +C'est a cet homme d'Etat qu'allait s'attaquer la Gironde. Grande +imprudence! Et qui choisit-elle pour porter les premiers coups? Louvet, +l'auteur de _Faublas_, un roman libertin. Autant eut valu la piqure +d'une guepe contre une statue de marbre. + +"Robespierre, je t'accuse!" + +Ce debut promettait. A en croire Louvet, un grand complot existait +depuis le 10 aout; le 2 septembre, Robespierre s'etait rendu a la +Commune, ou il avait designe ses ennemis a la vengeance des meurtriers. +Cette accusation etait vague, diffuse, entierement denuee de preuves. +Louvet parla; ce fut tout. Cependant Maximilien comprit la necessite +d'un supreme effort pour rejeter ce linceul de dictature dans lequel +ses ennemis avaient jure de l'ensevelir. Il demanda huit jours pour +preparer sa defense. L'Assemblee decida que Robespierre paraitrait a la +tribune de la Convention pour se justifier, le lundi 5 novembre. + +Dans l'intervalle; des rassemblements nombreux parcouraient la ville en +vociferant les cris de: "Mort a Robespierre! mort a Danton et a Marat!" + +Les huit jours ecoules, Robespierre, qui s'etait cache a tout les yeux, +monte les degres de la tribune. Les femmes ecoutent haletantes; +l'Assemblee elle-meme est comme suspendue aux levres de l'orateur. +Robespierre repousse avec une ironie hautaine les absurdes reproches de +Louvet. La necessite ou la Gironde le mettait, par des accusations +violentes, de derouler sa vie, lui donnait une occasion magnifique +d'attirer l'attention sur les services qu'il avait rendus a la patrie. +Il rejeta, non sans horreur, toute solidarite avec les journees +sanglantes des 2 et 3 septembre. "Ceux qui ont dit, s'ecrie-t-il, que +j'avais eu la moindre part a ces evenements, sont des hommes ou +excessivement credules ou excessivement pervers. Je les rappellerais au +remords, si le remords ne supposait une ame." + +Il eut des mouvements d'une veritable eloquence. "On assure qu'un +innocent a peri; un seul! c'est beaucoup trop, sans doute. Citoyens, +pleurez cette meprise cruelle. Pleurez les malheurs de cette journee; +pleurez meme les victimes coupables reservees a la vengeance des lois, +qui sont tombees sous le glaive de la justice populaire; mais que votre +douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons aussi +quelques larmes pour des calamites plus touchantes! Pleurez cent mille +patriotes immoles par la tyrannie! Pleurez nos citoyens expirants sous +leurs toits embrases! Pleurez les fils des citoyens massacres au +berceau ou dans les bras de leurs meres! Pleurez donc, pleurez +l'humanite abattue sous le joug odieux des tyrans et de leurs +complices! Mais consolez-vous, si, imposant silence a toutes les viles +passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et preparer +celui du monde; consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre +l'egalite et la justice exilees, et tarir, par des lois justes, la +source des crimes et des malheurs de vos semblables." + +Se tournant du cote de ses adversaires: "De quel droit voulez-vous +faire servir la Convention a venger votre amour-propre? Vous nous +reprochez des illegalites! Oui, notre conduite a ete illegale, aussi +illegale que la chute du trone et que la prise de la Bastille, aussi +illegale que la liberte meme! Citoyens, vouliez-vous donc une +Revolution sans revolution? L'univers, la posterite ne verront dans ces +evenements que leur cause sacree et leur sublime resultat; vous devez +les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais +en hommes d'Etat et en legislateurs du monde." Le moment de conclure +etait venu, on s'attendait a de justes represailles; mais Robespierre, +ecartant d'une main genereuse le tonnerre qui grondait sur la tete de +ses ennemis: "Je renonce au facile avantage de repondre aux calomnies +de mes adversaires par des denonciations plus redoutables; j'ai voulu +supprimer la partie offensive de ma justification. Je ne demande +d'autre vengeance que le retour de la paix et le triomphe de la +liberte." + +La Convention etait fatiguee de ces attaques personnelles. Les +applaudissements eclataient dans les tribunes. Maximilien Robespierre +venait d'etre marque par le doigt de ses ennemis; c'etait le signe de +l'elevation ou du martyre. + +Cependant ses accusateurs fremissaient. + +BARBAROUX.--Je demande a denoncer Robespierre, et a signer ma +denonciation. Si vous ne m'entendez pas, je serai donc repute +calomniateur! Je descendrai a la barre... Je graverai ma denonciation +sur le marbre." (Murmures. On demande a grands cris l'ordre du jour.) + +LOUVET.--Je vais repondre a Robespierre..." + +Les interruptions etouffent sa voix. L'Assemblee decide de passer a +l'ordre du jour. Louvet reste a la tribune: furieux, il demande a +parler contre le president. + +LE PRESIDENT.--J'ai peine a concevoir comment, lorsque je n'ai fait que +prendre les ordres de l'Assemblee, un membre demande a parler contre +moi. + +Alors Barbaroux descend a la barre. Un mouvement de surprise agite +l'Assemblee; on rit, on s'impatiente, on s'agite. Barbaroux insiste et +reclame la parole comme citoyen. Plusieurs membres demandent qu'il soit +censure comme avilissant le caractere de representant du peuple. + +Barere parait a la tribune. Le silence se retablit. L'orateur cherche a +terminer ces duels politiques, en amoindrissant l'importance des chefs +de la Montagne. + +On renouvelle la motion de censurer Barbaroux. Lanjuinais parle au +milieu d'un tumulte epouvantable. + +QUELQU'UN.--Je demande qu'il soit ordonne a Barbaroux de quitter la +barre et de faire cesser ce scandale. + +LANJUINAIS.--Je soutiens que Barbaroux a employe le seul moyen pour +obtenir la parole et pour vous rendre attentifs. + +LE PRESIDENT.--Je vous fais observer que l'Assemblee ayant decide de +passer a l'ordre du jour, la discussion est fermee. + +COUTHON.--Je le dis avec douleur, mais avec verite, la petite manoeuvre +employee par Barbaroux pour nous forcer a lui accorder la parole ne +merite que notre pitie. + +Les Montagnards applaudissent; quelques Girondins trepignent de rage. +Barbaroux quitte tristement la barre et reprend sa place de secretaire. + +Le triomphe de Robespierre etait encore dispute avec acharnement. +Quelques membres, pretextant des doutes sur la premiere epreuve, +demandent que la proposition de passer a l'ordre du jour soit remise +aux voix. Le president fait remarquer qu'en effet le tumulte l'a +empeche de prononcer le resultat de la deliberation. Lanjuinais insiste +de nouveau pour etre entendu; des cris: _A bas de la tribune!_ +s'elevent avec violence. Il va reprendre sa place au bureau des +secretaires, a cote de Barbaroux. Louvet, Lanthenas lui succedent et +sont bruyamment econduits par l'impatience generale. On demande de +toutes parts l'ordre du jour. Barere relit son projet de decret, ou il +cherche a couvrir dedaigneusement l'accuse du manteau de l'impuissance +et de la mediocrite. + +ROBESPIERRE.--Je ne veux pas de votre ordre du jour, qui m'est +injurieux. + +La Convention decide purement et simplement qu'elle passe par-dessus +les demeles personnels. C'est ce que voulait Robespierre. + +Le retentissement de cette orageuse seance se fit sentir le soir aux +Jacobins, ou Robespierre fut vivement acclame. Ce fut alors qu'un fort +de la halle, aux formes athletiques, au coeur tendre sous une rude +ecorce, prit une resolution peut-etre unique dans l'histoire.--"Voila, +se dit-il en ecoutant parler Maximilien, voila un homme que les +aristocrates, bourgeois ou autres, doivent avoir concu le projet de +mettre a mort. On ne defend pas impunement les droits du peuple avec +tant de courage et d'eloquence. Il faut que je me decide a lui faire un +rempart de ma personne. Les rois ont des satellites pour les +accompagner: il faut que l'ami, le defenseur de la nation ait au moins +un bras pour ecarter de lui les attentats des conspirateurs et des +traitres. Je serai ce bras. Seul, a l'ecart, je veillerai sur la surete +de ce digne representant du peuple." Le projet concu est aussitot mis a +execution: chaque soir, cet ami inconnu attend Robespierre a la sortie +du club et jusqu'a la rue Saint-Honore l'accompagne a distance, un +enorme baton dans la main. Robespierre ignora toute sa vie ce +devouement anonyme et l'espece de culte dont il etait l'objet de la +part de ce brave homme, qui s'etait fait volontairement son garde du +corps. [Note: Communique a l'auteur par David d'Angers, qui tenait +lui-meme le fait de la famille Lebas.] + +Maximilien, a son retour d'Arras en 1792, etait descendu chez les +Duplay avec sa soeur, Charlotte Robespierre, et son frere Augustin, qui +venait d'etre nomme depute. C'est la qu'il se rendit dans la nuit du 5 +novembre, apres l'orageuse victoire qu'il venait de remporter sur les +Girondins. Maurice Duplay, l'hote des deux Robespierre, avait chez lui, +comme nous l'avons dit, trois filles, Eleonore qui etait l'ainee, +Victoire qui ne fut jamais mariee, et Elisabeth, la plus jeune, celle +qui epousa Lebas. Ces trois filles aimaient Maximilien comme un frere. +Elles lui confiaient leurs peines, le faisant juge de leurs petites +querelles. Quand un de ces legers nuages, qui passent sur les familles +les mieux unies, venait a obscurcir le front d'une des jeunes soeurs, +il l'attirait doucement sur ses genoux et lui demandait a voix basse le +secret de sa tristesse. Si c'etait qu'elle avait ete grondee par sa +mere, il se faisait aussitot le conciliateur des parties offensees et +plaidait les circonstances attenuantes. On n'est pas avocat pour rien. +Toujours il revenait le sourire du pardon sur les levres et poussait +alors la jolie boudeuse dans les bras de Mme Duplay. + +Un sentiment plus tendre que l'amitie l'attirait vers Eleonore, la +fille ainee du menuisier. C'etait, dit-on, une belle personne aux +traits accentues, a l'ame virile. Un jour, Maximilien, en presence de +ses hotes, prit la main d'Eleonore dans la sienne et lui glissa au +doigt un anneau d'or; c'etait, conformement aux moeurs de sa province +(l'Artois), un signe de fiancailles. Toutefois le mariage fut ajourne a +la paix (comme on disait alors), c'est-a-dire a des jours meilleurs et +moins troubles, ou la France serait debarrassee de ses ennemis. + +Robespierre l'aine avait ainsi deux familles, l'une dans l'Artois, a +laquelle il envoyait la plus grande partie de son traitement, l'autre +sur laquelle il s'etait pour ainsi dire greffe par l'analogie des +moeurs et des principes. A l'instigation de sa soeur, il quitta plus +tard la maison Duplay, mais pour y revenir; c'etait le nid de ses +affections, l'Eldorado de ses reves. + +La Gironde avait commis une faute en accusant deux hommes tels que +Danton et Robespierre, la force et la probite; elle en commit une +seconde, qui fut de remettre Marat sur la sellette. + +Nous devons dire a la suite de quel incident. + +S'il faut en croire le professeur Tissot, qui avait connu Marat dans +l'intimite, l'homme valait beaucoup mieux que ses systemes et ses +ecrits. Accable de travail, sa seule distraction etait une promenade, +le dimanche, sur les bords de la Seine. Il allait tantot seul, tantot +accompagne de quelques amis; car, quoi qu'on en dise, Marat avait des +amis. Ses deux compagnons etaient, ce jour-la, Fabre d'Eglantine et +Camille Desmoulins; peut-etre par leur entremise cherchait-il un +rapprochement avec Danton. [Note: Tous ces details et les suivants ont +ete communiques a l'auteur par la soeur de Marat.] Ils se dirigeaient +en causant du cote de Charenton. Le plus vieux des trois, Marat, n'en +etait pas moins vif dans ses mouvements; il marchait le dos courbe et +la tete legerement inclinee vers le cote droit. Dans ce contraste d'une +ville en revolution avec le silence, la grave serenite d'un coucher de +soleil, les grands arbres depouilles de feuilles, mais detachant dans +le ciel leurs fines nervures, les trois promeneurs avaient devant les +yeux les deux faces solennelles du grand et du beau, l'histoire et la +nature. + +Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins aimaient la nature en poetes; +Marat l'observait en savant. Ayant beaucoup etudie, beaucoup cherche et +un peu decouvert, sa conversation etait interessante. Tant qu'on ne +contredisait point ses idees, il se montrait bon diable; s'accommodait +a tout, faisait ce que voulaient les autres; mais Camille Desmoulins se +donnait parfois le malin plaisir de l'attirer sur le terrain brulant de +la politique. Alors ce petit homme devenait furieux, insociable, +volcanique. Le contraste existe souvent en amitie comme en amour: ce +qui l'attirait du cote de Camille, c'etait l'esprit, la gaiete, la +belle humeur, du jeune espiegle. Camille repondit d'abord a cette +bienveillance avec enthousiasme; il traita publiquement Marat de +prophete, d'ange tutelaire de la France, de genie de la Revolution; il +le nomma dans sa feuille le _divin_ Marat. L'admiration etourdie de +Desmoulins, a laquelle s'etait toujours mele un grain de sarcasme, +commencait a reculer devant la froide et terrible logique de ce dieu +qui demandait des tetes. + +Fabre d'Eglantine avait de l'estime pour Marat, dont il nous a laisse +un portrait a la plume beaucoup trop flatte. + +Le voyant ce soir-la plus calme que d'habitude, Camille lui adressa +diverses questions, pour voir si l'Ami du peuple etait decidement un +maniaque ou s'il avait un systeme. Il lui rappela ses idees moderees, a +l'epoque de l'ouverture des Etats generaux, et les mit en opposition +avec ses doctrines actuelles. "Si en effet, reprit Marat, les fautes de +l'Assemblee constituante ne nous avaient pas cree dans les anciens +nobles autant d'ennemis irreconciliables, je persiste a croire que ce +grand mouvement aurait pu s'avancer dans le monde par des voies +pacifiques: mais, apres l'edit absurde qui garde de force ces +ennemis-la parmi nous, apres les coups maladroits portes a leur orgueil +par l'abolition des titres, apres l'extorsion violente des biens du +clerge, je soutiens qu'il n'y a plus moyen de les rallier a notre +Revolution. Nous voulons fonder un gouvernement sur les lois sacrees de +la nature et de la justice: eh bien! ces nobles, en possession, depuis +des siecles, de nous fouler aux pieds, de nous piller et de nous +charger comme des betes de somme, travailleront sans cesse a miner les +bases de notre nouvel etat social. Nous sommes en guerre avec des +ennemis intraitables; il faut donc ou renoncer a la Revolution ou les +detruire. A mesure que les dangers qui menacent notre Republique +naissante s'eloigneront, la peine de mort deviendra inutile et elle +s'effacera bientot de nos codes." + +[Illustration: Louis XVI et la famille royale au Temple.] + +On peut plaider en faveur de Marat certaines circonstances plus ou +moins attenuantes, le ressentiment d'un amour-propre blesse, les +dangers qu'il avait courus, les persecutions qu'il avait endurees; +mais, dans l'analyse de son caractere, il faut surtout tenir compte +d'une singularite: l'Ami du peuple n'avait point de patrie. Ne en +Suisse, a Boudry, d'un pere sarde et d'une mere genevoise, il avait +vecu successivement en Angleterre et dans beaucoup d'autres pays; il +parlait et ecrivait diverses langues; il etait citoyen du monde. Malgre +les bonnes intentions qu'on peut leur supposer, de tels etres sont +toujours dangereux. N'etant retenus ni par les liens du sang ni par les +attaches du sol natal, ils s'absorbent volontiers dans une idee fixe, +et sacrifient beaucoup trop aisement les hommes a leurs revus +d'humanite. + +La nuit etait descendue sur les campagnes. Les trois Conventionnels +reprirent lentement le chemin de Paris.--Cette grosse masse sombre, +toute piquee de lumieres, elevait dans le lointain, au-dessus du +courant de la Seine, son front entoure d'une brume rougeatre. Chemin +faisant, la conversation tomba sur Barbaroux. Marat dit: + +--Barbaroux a ete mon ami: si l'expedition du 10 aout eut manque, nous +devions partir ensemble pour Marseille; c'etait alors un bon jeune +homme, qui aimait a s'instruire pres de moi. J'ai des lettres ecrites +de sa main, ou il me nomme son maitre, et se dit mon disciple: si je +l'ai perdu, c'est que la faction brissotine s'est emparee de sa tete, +en le flattant. + +Camille Desmoulins qui, d'accord avec son ami Danton, n'avait pas +encore abandonne tout espoir d'une alliance avec la Gironde, proposa +une reconciliation. Il conduisit en effet Marat dans un petit cafe de +la rue du Paon, ou etait Barbaroux. L'Ami du peuple se montra d'abord +froid et reserve; mais Barbaroux ayant fait quelques avances, ils +s'embrasserent. + +Etait-ce un baiser de Judas? + +Le lendemain, grand tumulte dans la Convention nationale; a l'ouverture +de la seance, Barbaroux occupait la tribune. "Citoyens, disait-il, +l'homme veritablement coupable est l'agitateur pervers qui ne cesse de +semer le trouble et la discorde dans Paris, qui egare les sentiments +des soldats et des federes.... Eh bien! ce coupable, je vous le livre: +c'est Marat." Il s'agissait d'une visite que l'Ami du peuple avait ete +faire dans la matinee a la caserne des Marseillais. Voyant le mauvais +etat des vivres et du coucher, il avait temoigne une vive indignation. +Ce sont ses paroles qui, recueillies dans un proces-verbal par quelques +officiers attaches au parti de la Gironde, servaient maintenant d'acte +d'accusation entre les mains de Barbaroux. Cette denonciation contre +Marat est recue de l'Assemblee avec transport. Les tribunes seules +murmurent. Avant que l'accuse ait le temps d'ouvrir la bouche, le bruit +court que Marat ne cesse de tenir des propos sanguinaires. + +UNE VOIX.--Je sais qu'un membre de cette Assemblee a entendu dire a ce +monstre que, pour avoir la tranquillite, il fallait encore abattre deux +cent soixante-dix mille tetes. + +L'Assemblee fait un mouvement d'horreur. Les yeux se portent vers la +tribune et y rencontrent la figure de Marat. + +L'indignation de l'Assemblee eclate en un soulevement formidable; de +toutes parts s'elevent les cris: "A l'ordre! A l'Abbaye! A la +guillotine!" + +Marat, qui se complait dans son role de bouc emissaire, domine cette +nouvelle tempete, le front haut, la bouche dilatee jusqu'aux oreilles +par un rictus ironique, l'oeil menacant. + +"Il est atroce, s'ecrie-t-il, que ces gens-la parlent de liberte +d'opinion et ne veuillent pas me laisser la mienne.... C'est atroce!... +Vous parlez de faction; oui, il en existe une, et cette faction existe +contre moi seul; car personne n'ose prendre ma defense. Tout +m'abandonne, excepte la raison et la justice. Eh bien! seul, je vous +tiendrai tete a tous. (On murmure, on rit.) C'est une sceleratesse que +de convertir en demarche d'Etat des honnetetes patriotiques. (Les +murmures et les rires recommencent.) Je demande du silence: on ne peut +pas tenir un accuse sous le couteau comme vous faites. + +"J'etais aux Jacobins, aupres des federes: ce sont eux qui m'ont pris +la main et m'ont parle les premiers. Leurs officiers ont ete a ma +table; ce sont eux qui m'ont invite a visiter leur caserne. J'ai ete +revolte de la maniere dont ces volontaires ont ete recus; ils couchent +sur le marbre et sans paille; ils se sont plaints a moi de la Commune +de Paris, et ensuite ils m'ont entrepris sur la cause de Barbaroux. Je +ne suis entre dans aucun detail a cet egard; je ne sais si c'est un +coup monte pour me perdre, mais je compte assez sur la veracite des +federes de Marseille; ils pourront rapporter ce que je leur ai dit. +Voila ma justification. + +"Le cardinal Richelieu a dit qu'avec le _Pater_ il serait parvenu a +faire pendre tous les saints du paradis; moi, je defie les +interpretations malveillantes et je brave tous mes ennemis. + +"On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper cent ou deux cent +mille tetes. Ce propos a ete mal rendu. J'ai dit: "Ne croyez pas que le +calme renaisse, tant que la Republique sera remplie des oppresseurs du +peuple. Vous les faites inutilement _decaniller_ d'un departement dans +un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs tetes, vous ne serez +pas tranquilles." Voila ce que j'ai dit: c'est la confession de mon +coeur. + +"Je suis vraiment honteux pour l'Assemblee nationale d'etre oblige +d'entrer dans ces details. Quant a mes vues, a mes sentiments +politiques, il ne vous appartient pas de les juger: ma conscience est +au-dessus de vos decrets. Non, il ne vous est pas donne d'empecher +l'homme de genie de s'elancer dans l'avenir. (On rit.) Le moment n'est +pas venu de me rendre justice. Si combattre les ennemis de la nation, +si reclamer pour de braves federes les egards et les soins que vous +accordez a des soldats equivoques [Note: Marat designe ainsi les +dragons auxquels on l'accusait de vouloir opposer les Marseillais.] est +un crime, egorgez-moi!" + +Au moment ou il retournait a sa place, Camille Desmoulins lui dit: "Tu +m'as enchante, ton exorde est sublime. Pauvre Marat! Tu es de deux +siecles au dela du tien!" + +N'y avait-il pas une pointe d'ironie sous ces mots: _pauvre Marat?_ + +L'Assemblee prononca le renvoi de la denonciation de Barbaroux aux +Comites de surveillance et de legislation. + +En sortant de la salle, a la fin de la seance, l'Ami du peuple s'arrete +devant le jeune depute des Bouches-du-Rhone: + +"A votre age, lui dit-il, on n'a pas encore le coeur pourri; j'aime a +croire que vous etes seulement egare par quelque passion funeste et +tourmente de la rage de jouer un role. C'est toute la vengeance de +Marat." + +Cet etre etrange avait glace d'un souffle la fureur de ses adversaires. +"Marat, ecrivait plus tard Saint-Just, avait quelques idees +_heureuses_, et lui seul savait les dire." + +Au milieu de ces luttes enervantes, de ces tenebreux combats de parole, +la France vit enfin luire un rayon de soleil: le 6 novembre, notre +brave armee gagnait la bataille de Jemmapes au chant de la +_Marseillaise_. La Belgique nous etait ouverte; une ere nouvelle +commencait pour la Revolution Francaise, l'ere de la victoire. + + + + +V + +Louis XVI au Temple.--Preliminaires de son proces.--Quels sont les +hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se +revele a son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des +femmes.--Marat et Mlle Fleury.--La question religieuse sous la +Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le +proces du roi reclame par les Montagnards, consenti par les +Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du proces +est resolue. + + +Le besoin de s'attaquer et de se creer mutuellement des torts jeta la +personne de Louis XVI entre les rivalites formidables de la Convention +et de la Commune. + +L'ex-roi etait toujours au Temple. Dans les premiers jours de sa +captivite, la famille royale avait trouve cette vieille tour fort mal +preparee pour la recevoir. Abandonnees depuis longtemps, les chambres +etaient sales, tristes, pauvres, couvertes de toiles d'araignee. Il est +curieux d'apprendre quelle sorte de logement occupait d'abord Madame +Elisabeth: c'etait une ancienne cuisine au troisieme etage; sa toilette +se trouvait placee sur une pierre a laver, et a cote des fourneaux; sa +couchette etait un lit de sangle, avec deux petits matelas minces et +trop courts; tout le mobilier consistait en un vieux buffet, garni de +vaisselle de terre encore toute grasse. O contraste des grandeurs +humaines! o abaissement de la fortune! Les rois et les princes sont si +peu dans l'ordre de la nature, qu'une fois renverses de leur elevation +imaginaire on ne sait plus meme quel nom leur donner: la Commune +inventa d'appeler le souverain dechu Louis Capet. L'oeil du peuple +fixait avec curiosite cette tour qui contenait les ruines vivantes +d'une monarchie. Il y avait la des motifs d'attendrissement auxquels +les coeurs les plus durs ne resistent guere: un prisonnier d'Etat, deux +femmes, deux enfants. + +La famille royale captive faisait des royalistes. Meprise apres sa +fuite et son retour de Varennes, abhorre au 10 aout, lorsque le trone +sombra dans le sang, Louis XVI inspirait depuis sa chute un tout autre +sentiment a beaucoup de ses anciens sujets, la pitie. Au chateau des +Tuileries, il n'apparaissait guere qu'a travers ses defauts; au Temple, +on ne vit de lui que ses vertus et ses malheurs. Il etait bon pere, se +levait de bonne heure et donnait une lecon de latin ou de geographie a +son fils. La reine elle-meme devenait interessante. On lui reprochait +bien encore sa conduite legere, son caractere hautain, ses relations +avec l'etranger; mais, apres tout, elle etait femme, elle etait +mere.... Il y avait la un danger que la Commune n'avait point prevu. + +Manuel, qui avait conduit la famille royale au Temple, rougit du +delabrement et de la malproprete du logis; il en parla lui-meme a la +Commune et au bout de quelques jours les prisonniers furent installes +d'une maniere plus convenable; mais le moyen de changer la vieille tour +elle-meme, qui etait sombre et humide? + +L'initiative du proces et du jugement ne partit point de la Convention. +Un grand nombre de documents authentiques proclament que la mise en +accusation du ci-devant roi etait alors demandee de tous les points de +la France. Quelques-unes de ces adresses lancees sur l'Assemblee +nationale prennent meme un ton imperatif et violent. Les signataires y +reprochent aux legislateurs d'atermoyer une mesure de surete publique. +"Le soleil, ecrivent a la Convention les societes populaires du Midi, +le soleil a cent fois parcouru sa course depuis la victoire du peuple +sur le tyran... et le tyran existe encore!... La vie du roi provoque et +entretient dans l'interieur du pays une agitation perfide. +Legislateurs, nous demandons la mort de Louis Capet." La verite est que +les ennemis de la Revolution profitaient de la captivite du roi pour +semer dans certains departements des germes de guerre civile. + +Parmi ceux memes qui plaignaient Louis XVI, beaucoup le croyaient +coupable; mais ils voulaient une decision rapide. Que le peuple ecrase +apres la victoire le maitre qui le trahissait, c'est son droit; mais du +moins qu'il ne le fasse pas souffrir. Ces lenteurs, ces delais, ces +alternatives d'espoir et de decouragement qui font passer chaque jour +le froid de l'acier sur le cou de la victime, quelle barbarie indigne +d'une grande nation! Les bons citoyens blamaient les degradations +inutiles auxquelles on avait soumis les prisonniers du Temple; ils +blamaient Manuel allant dire a Louis XVI, apres le decret qui +abolissait la monarchie: "Vous n'etes plus roi, voila une belle +occasion de devenir citoyen; au reste, consolez-vous, la chute des rois +est aussi prochaine que celle des feuilles." La haine et la vengeance a +petites doses est toujours atroce. Laisser languir un ennemi royal dans +les outrages d'une captivite ou tout lui reveille a chaque instant le +douloureux souvenir de ses prosperites eteintes; enfoncer lentement le +couteau et le retourner dans les plaies de son amour-propre; prolonger +l'agonie d'un regne sur la personne du roi vivant, tout cela est mille +fois plus cruel que la mort. Les Girondins, hommes irresolus et +indecis, etaient, au contraire, d'avis d'entretenir, au milieu des +embarras et des persecutions inevitables, une existence royale que, de +leur propre aveu, il faudrait sans doute trancher tot ou tard. Il n'y +avait qu'un parti humain a prendre vis-a-vis de Louis XVI, c'etait de +le rendre a la liberte: mais les circonstances s'y opposaient +energiquement; et les Girondins eux-memes n'y auraient point consenti. +Dans cet etat de choses, toute leur politique etait de faire oublier le +roi: inutiles efforts! + +Les partis politiques ont bonne memoire, et le sang du 10 aout fumait +encore. + +Il faut dire que de leur cote les Montagnards se montraient fort +perplexes. Robespierre hesitait (il l'avoua plus tard dans un de ses +discours), Danton lui-meme, c'est-a-dire l'audace, hesitait. On raconte +qu'au club des Cordeliers, entoure d'energumenes qui hurlaient: +_Vengeance! Mort au tyran!_ il aurait repondu brusquement: "Une nation +se sauve, mais elle ne se venge pas." Il parait aussi qu'a la meme +epoque Danton fit une derniere tentative de rapprochement avec la +Gironde. + +Pourquoi hesiter? Que craignait-on? Tous les hommes senses et +prevoyants se disaient qu'ayant hache une tete royale l'echafaud ne +s'arreterait pas la; qu'il demanderait d'autres victimes, qu'on allait +ouvrir une ere de sang et qu'apres avoir immole ses ennemis, pareille +au vieux Saturne, la Revolution devorerait ses enfants. Les rois ne +sont pas seulement nuisibles de leur vivant; ils sont encore dangereux +apres leur mort. + +N'est-ce point ici le lieu de rappeler ce que nous avons dit a propos +du 21 juin 1791? Ce fut on effet un jour decisif pour la Revolution que +celui ou, apres la fuite nocturne de Louis XVI et de sa famille, la +France s'eveilla sans roi. Quel moment plus favorable pour etablir la +Republique? Les partis politiques ne s'etaient point encore porte entre +eux ces profondes blessures qui les separent a jamais. Des esprits +eminents rayonnaient dans toutes les directions et possedaient encore +assez d'autorite sur les masses pour fonder un ordre nouveau sans +effusion de sang. Malgre la vivacite des premieres luttes contre les +anciens privileges, les coeurs etaient pleins de confiance, d'espoir et +d'amour: on l'avait bien vu au Champ-de-Mars, le 11 juillet. +L'Assemblee nationale, qui etait le souverain de fait, n'avait rien +perdu du respect et du prestige que lui assuraient ses recentes +conquetes sur la royaute. Pas un nuage au ciel; on etait a mille lieues +du terrorisme; on en ignorait meme le nom, et aucun point noir +n'annoncait qu'il put sortir du choc violent des factions. Il y avait +bien, il est vrai, la coalition etrangere; mais quelle force pouvait +lui apporter un roi transfuge? Jamais occasion si belle ne s'etait +presentee dans notre histoire pour suivre l'exemple des Etats-Unis +d'Amerique. La Republique, inauguree le 2l juin 1791, aurait-elle vecu? +Il est permis de le croire, car elle avait alors autour d'elle tous les +elements de succes qui lui ont manque plus tard. + +Qui a perdu la situation? Les moderes, les irresolus, les timides. +L'abdication du roi etait signee par sa fuite; cette abdication +volontaire, les royalistes ne voulurent point l'accepter. + +L'histoire impartiale dira qu'en ajournant la decheance de Louis XVI la +majorite de l'Assemblee constituante prononca, sans le vouloir, la +peine de mort contre Louis XVI. Elle croyait conserver la monarchie; +elle ne conserva que l'echafaud qui devait couper la tete du monarque. +En refusant de faire a temps ce qui etait ecrit dans la logique des +choses et dans les ineluctables consequences de la Revolution, les +moderes attirerent sur eux, sur le roi et sur le pays toutes les +calamites qui devaient aboutir au 10 aout, au 9 thermidor et au 18 +brumaire. Les sages, les prudents, etaient alors les exaltes, ceux qui +proposaient d'en finir tout de suite avec la fiction de la royaute +hereditaire en face d'un peuple souverain. Si leurs conseils avaient +ete suivis, que de malheurs auraient ete epargnes a la France! Les +journees de Septembre, les sanglantes luttes de la Montagne et de la +Gironde n'avaient plus alors les memes raisons d'etre. Qui songeait, +dans ce temps-la, a faire de la peine de mort un instrument de +necessite publique? Ni Robespierre, ni Danton, ni tout autre. Les +hommes d'Etat les plus circonspects reculerent devant une Republique +eclose pacifiquement d'un incident heureux; ils se condamnerent ainsi +d'avance a subir un regime ne d'un orage, et qui devait se continuer a +travers les eclairs et les tonnerres. C'est eux-memes qu'ils eurent a +accuser, quand le flot toujours montant et irrite par la resistance les +emporta vers l'abime. + +Ou etaient en 91 le bon sens, le droit, la sagesse? Du cote de ceux que +Lafayette avait fait massacrer au Champ-de-Mars, autour de l'autel de +la patrie parce qu'ils reclamaient des lors l'abolition de la royaute. + +La discussion sur ce qu'on devait faire de Louis XVI s'ouvrit le 13 +novembre 1792. Les deux questions qui se posaient devant l'Assemblee +nationale etaient celles-ci: Louis XVI sera-t-il juge?--Si oui, par qui +sera-t-il juge? + +La Constitution de 89 le declarait bien inviolable; mais cette +Constitution n'avait-elle point ete dechiree au 10 aout? Est-il +d'ailleurs vrai qu'elle lui conferat le privilege de conspirer sans +danger la ruine de la patrie et de la Constitution elle-meme? Si les +legislateurs avaient la volonte de lui donner un tel pouvoir, en +avaient-ils le droit? Le droit imprescriptible d'une nation n'est-il +point, au contraire, de se defendre et de punir ceux qui attentent a sa +liberte? + +Un jeune homme, jusque-la silencieux, parait a la tribune. Les cheveux +longs et partages au milieu de la tete par une raie, le front bas, les +yeux bleus, le nez admirablement dessine, la bouche d'une jolie femme, +le teint blanc et la peau delicate, il semble dans sa melancolie +austere frappe du sceau de la fatalite. C'est une croyance +tres-ancienne que les hommes capables de grandes actions ne doivent pas +faire de vieux jours sur la terre. On se rappelle involontairement, en +regardant celui-ci, les paroles d'Achille: "O mere, puisque tu m'as +enfante etant destine a vivre peu de temps, du moins le dieu de +l'Olympe devrait-il m'accorder de la gloire!" + +Qui etait-il, ce jeune homme? D'ou venait-il? + +On se souvient d'une lettre adressee a Robespierre, sous la +Constituante, et signee Saint-Just. + +C'etait lui. + +Une particularite bien faite pour etonner l'Assemblee nationale, c'est +que ce severe jeune homme, ne le 25 aout 1767 a Decize, petite ville du +Nivernais, eleve chez les Oratoriens, etait l'auteur d'un poeme leger +en vingt chants. _Organt_ (c'est le titre de l'ouvrage) avait paru en +1789 et reparut en 92. L'auteur s'etait beaucoup trop souvenu de _la +Pucelle_ et des episodes graveleux de l'Arioste. Du reste, Saint-Just +regardait lui-meme cet essai comme indigne de lui: "J'ai vingt ans, +ecrivait-il dans sa preface; j'ai mal fait, je pourrai faire mieux." + +En effet, il lit beaucoup mieux: tournant le dos a la muse frivole et +libertine, il publiait, en 1791, _l'Esprit de la Revolution et de la +Constitution en France_, ouvrage serieux nourri de la lecture de +Plutarque et de Montesquieu. + +C'est arme de ces fortes etudes qu'il se presentait a la tribune de la +Convention. + +"J'entreprends, dit Saint-Just d'une voix grave, de prouver que le roi +peut etre juge, que l'opinion de Morisson [Note: Depute de la Vendee. +Apres avoir longtemps parle "des crimes, des perfidies et des atrocites +dont Louis s'etait rendu coupable"; apres l'avoir appele un monstre +sanguinaire, Morissot concluait en demandant que, _malgre les forfaits +du tyran_, la Constitution de 89 soit respectee.] qui conserve +l'inviolabilite, et celle du Comite qui veut qu'on le juge en citoyen, +sont egalement fausses. "Moi, je dis que le roi doit etre juge en +ennemi... + +"Un jour on s'etonnera qu'au dix-huitieme siecle nous ayons ete moins +avances que du temps de Cesar: le tyran fut immole en plein Senat, sans +autre formalite que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que +la liberte de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le proces +d'un homme, assassin d'un peuple, pris en flagrant delit, la main dans +le sang, la main dans le crime... + +"Citoyens, si le peuple romain, apres six cents ans de vertu et de +haine contre les rois; si la Grande-Bretagne, apres Cromwell mort, vit +renaitre les rois, malgre son energie, que ne doivent pas craindre +parmi nous les bons citoyens, amis de la liberte, on voyant la hache +trembler dans nos mains; et un peuple, des le premier jour de sa +liberte, respecter le souvenir de ses fers? Quelle Republique +voulez-vous etablir au milieu de nos combats particuliers et de nos +faiblesses communes? + +"On n'est pour rien dans un contrat ou l'on ne s'est point oblige: +consequement, Louis, qui ne s'etait point oblige, ne peut etre juge +civilement. Ce contrat etait tellement oppressif qu'il obligeait les +citoyens et non le roi. Un tel contrat etait necessairement nul; car +rien n'est legitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans +la nature. + +"Louis ne passa-t-il pas, avant le combat, les troupes en revue? Ne +prit-il pas la fuite au lieu de les empecher de tirer? Et l'on vous +propose de le juger civilement, tandis que vous reconnaissez qu'il +n'etait pas citoyen! + +"Juger un roi comme un citoyen! ce mot etonnera la posterite. Juger, +c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport +de justice y a-t-il donc entre l'humanite et les rois? Qu'y a-t-il de +commun entre Louis et le peuple francais, pour le menager apres sa +trahison? Il est telle ame genereuse qui dirait dans un autre temps que +_le proces doit etre fait a un roi_, non point pour les crimes de son +administration, mais _pour celui d'avoir_ ete roi; car rien au monde ne +peut legitimer cette usurpation... On ne peut regner innocemment: la +folie en est trop evidente. [Illustration: Louis XVI donnant une lecon +de geographie a son fils.] + +"C'est vous qui devez juger Louis; il n'etait pas citoyen avant son +crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes, il l'est +encore moins apres. + +"Je le repete, on ne peut pas juger un roi selon les lois du pays, ou +plutot de la cite. Il n'y avait rien dans les lois de Numa pour juger +Tarquin, rien dans les lois de l'Angleterre pour juger Charles 1er. On +les jugea selon le droit des gens; on repoussa un etranger, un ennemi. + +"Hatez-vous de juger le roi; car il n'est pas de citoyen qui n'ait sur +lui le droit qu'avait Brutus sur Cesar. Vous ne pourriez pas plus punir +cette action envers cet etranger que vous n'avez puni la mort de +Leopold et de Gustave. Louis etait un autre Catilina. Le meurtrier, +comme le consul de Rome, jurerait qu'il a sauve la patrie. + +"Il doit etre juge promptement, c'est le conseil de la sagesse et de la +saine politique. On cherche a remuer la pitie; on achetera bientot des +larmes, comme aux enterrements de Rome; on fera tout pour nous +interesser, pour nous corrompre meme. Peuple, si le roi est jamais +absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et +tu pourras nous accuser de perfidie!" + +La Convention demeura immobile, petrifiee. Cette parole concise, aceree +comme le tranchant de l'acier, cette hache emmanchee dans des +reminiscences classiques, la roideur incroyable du ton et des manieres, +le contraste entre la beaute feminine de ce jeune homme et la durete de +son coeur, tout avait frappe l'Assemblee d'etonnement. Ni la fureur de +Danton, ni la froide et implacable logique de Robespierre, ni le sombre +radotage de Marat demandant des tetes, n'etaient comparables a l'effet +de terreur produit par ce discours. Tout le monde sentait qu'on avait +affaire a quelqu'un et que ce quelqu'un serait sans pitie. + +Le lendemain, Brissot ecrivait dans son journal le _Patriote_: "Parmi +des idees exagerees, qui decelent la jeunesse de l'orateur, il y a dans +ce discours des details lumineux, un talent qui peut honorer la +France." + +Ce qu'on ne sait point assez, c'est a quel point les deputes furent +alors entoures, sollicites pour obtenir d'eux la grace du roi. On fit +agir toutes les influences secretes, toutes les seductions, toutes les +belles promesses. Ce n'est point seulement aux Girondins que +s'adressaient de tels moyens de corruption; c'est aussi aux Montagnards +et meme aux plus farouches d'entre eux. Marat recut plusieurs lettres +ou l'on demandait qu'il dit seulement un mot en faveur de Louis XVI: +"Si tu le fais, ecrivait-on, nous sommes prets a deposer cent mille +ecus." L'Ami du peuple leur repondit en allant porter ces lettres au +Comite de surete generale. + +A ces annonces grossieres s'ajoutait l'influence delicate des femmes. +Marat avait bien ecrit dans son _Journal de la Republique_: "Je ne +croirai a la Republique que lorsque la tete de Louis XVI ne sera plus +sur ses epaules;" mais l'Ami du peuple n'avait-il jamais change d'avis? +Ne l'avait-on pas vu soutenir la cause de la moderation aussi bien que +celle de la violence? Il n'avait aucune haine contre l'ex-roi, qu'il +avait declare lui-meme une excellente _pate d'homme_; tete faible, +caractere naif, ne pouvait-on en le flattant emouvoir son coeur? + +Marat revenait de la Convention, quand il trouva chez lui Mlle Fleury +qui l'attendait. Las des travaux de la seance, il ouvrit cependant +quelques lettres deposees sur la table, et, les parcourant avec des +yeux irrites: + +--Encore! s'ecria-t-il; je vais denoncer ces lettres au Comite de +surveillance. + +--Apres un silence:--J'ai aime Louis Capet, reprit Marat comme se +parlant a lui-meme, mais avais tort. Cet homme nous a trompes. +Maintenant je le hais; maintenant je veux appesantir sur sa tete une +main que j'avais etendue vers lui pour le soutenir. + +--Quels crimes lui reprochez-vous donc? + +--Ses crimes? Un roi insurge contre la nation! un roi faussaire! c'est +lui qui, par ses lenteurs, par sa mauvaise foi, par les conseils +perfides de ses courtisans, nous a jetes dans la necessite d'une +politique violente. Nous subirons l'echafaud; il l'a dresse. + +Mademoiselle Fleury, soeur du grand comedien, tomba aux genoux de +Marat. + +--Que faites-vous? lui dit celui-ci surpris; on ne s'agenouille meme +plus devant Dieu. + +--Je demande, repondit-elle en joignant les mains avec une grace +theatrale et en relevant deux yeux suppliants, je demande la grace du +roi. + +--Y pensez-vous? + +--J'y ai pense depuis un mois... Ecoutez-moi, Marat; je sais que vous +etes bon. Le systeme de terreur ou vous voulez engager la France tient +a une idee fixe contre laquelle votre coeur se revolte. Mais +reflechissez encore. Si vous vous trompiez enfin! si, au bout de cette +trainee de sang, les generations futures ne trouvaient pas le bonheur +que vous leur promettez, jugez combien votre oeuvre serait maudite! Il +ne tient qu'a vous aujourd'hui de rattacher votre nom a un present +moins ensanglante, a un avenir moins temeraire. Parlez pour le roi +demain, a l'Assemblee surprise, atterree, etourdie; on n'osera plus +voter le jugement, c'est-a-dire la mort, quand Marat aura vote la vie. + +--Qu'osez-vous dire la? reprit Marat dont l'oeil etincelait; parlez +moins haut, madame; qu'on ne sache pas que de tels propos sont tenus +dans ma maison. + +--Oh! je ne vous crains pas, Marat; votre honneur et votre salut me +sont plus chers que ma vie: j'ai de l'amitie pour vous; je souffre de +vous voir sur la pente glissante d'un abime de sang, et je voudrais +vous arreter. + +--Tu ne comprends donc pas ma mission, jeune fille? Je te l'ai deja +dit, je suis la vengeance de Dieu et du peuple; je suis ce betail +humain jusqu'ici traine a la charrue ou a la boucherie, mais qui, comme +le taureau mal tue, se retourne enfin, la corne haute, contre son +maitre, et l'eventre. + +Marat etait effrayant; sa chevelure s'agitait horrible et menacante sur +son front baigne de sueur. Mlle Fleury recula. + +--Louis est coupable, continua Marat; mais fut-il innocent, nous +serions encore en droit de punir dans sa personne les crimes de la +royaute. "Le roi est mort, vive le roi!" disaient les courtisans pour +faire entendre qu'il n'y avait qu'un seul roi de France dans la lignee +des souverains. Le nouveau venu au trone, en heritant des droits et des +honneurs de ses peres, ne saurait en decliner les charges. Ce n'est +donc pas a Louis que nous allons faire un proces, c'est a tous les rois +de France dans la personne de Louis. Nous allons juger le passe dans le +present, les rois qui sont morts dans celui qui vit. + +--Ecoutez-moi, Marat: cet homme ne doit pas regner, soit; mais dans +votre propre interet il faut qu'il vive. Frapper un monarque a terre, +ce serait ressusciter la monarchie. + +--Vous etes genereuse, pauvre fille de theatre! Malheureusement, nous +sommes obliges aujourd'hui de nous faire, contre cette noble pitie, des +entrailles de fer. Croyez-vous que si j'eusse ete libre de choisir mon +role dans le drame de sang qui se joue sous vos yeux, je n'eusse pas +mieux aime etre victime que bourreau? Je souffrirais moins. Mais il y a +une volonte d'en haut qui s'accomplit, et a laquelle nous servons de +ministres: Saint-Just et moi, nous sommes les deux bras de la justice +levee sur le monde. + +Mademoiselle Fleury se retira; mais elle croyait l'Ami du peuple +ebranle et comptait bien revenir a la charge. + +La discussion continuait a l'Assemblee nationale: ainsi que Saint-Just, +l'abbe Gregoire pensait que la Convention devait juger Louis XVI, mais +il voulait qu'elle effacat de nos lois la peine de mort, reste de +barbarie et honte de la civilisation. Il croyait que la Divinite +n'avait pas donne a l'homme le pouvoir de detruire l'homme; fidele a +ses principes d'humanite, meme envers les souverains, il voulait que +Louis "etant le premier a jouir du bienfait de la loi fut condamne a +l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits l'assiegeat sans cesse +et le poursuivit dans le silence des nuits, si toutefois le repentir +etait fait pour les rois". + +L'orateur demandait le jugement et foudroyait de ses arguments cette +doctrine d'inviolabilite derriere laquelle les partisans de la +monarchie voulaient sauver la tete du roi. L'Assemblee entiere fremit, +lorsque Gregoire s'ecria: "Est-il un parent, un ami de nos freres +immoles sur les frontieres, qui n'ait le droit de trainer son cadavre +aux pieds de Louis XVI et de lui dire: Voila ton ouvrage!" + +En levant le bras sur le roi faible et detrone, ce n'est pas seulement +Louis XVI que l'eveque republicain voulait atteindre, c'etait la +monarchie. + +"Legislateurs, continua-t-il, il importe au bonheur, a la liberte de +l'espece humaine, que Louis soit juge: jetez un regard sur l'etat +actuel de l'Europe; en proie aux brigandages de huit ou dix familles, +couverte encore de despotes et d'esclaves, elle retentit des +gemissements de ceux-ci, des scandales de ceux-la! Mais la raison +approche de sa maturite; elle tire le canon d'alarme contre les tyrans; +tous les bons esprits demandent a cette raison et a l'experience ce que +sont les rois, et tous les monuments de l'histoire deposent que la +royaute et la liberte sont, comme les principes des Manicheens, dans +une lutte perpetuelle. Dans toutes les contrees de l'univers, ils ont +imprime leurs pas sanglants; des milliers d'hommes, des milliards +d'hommes immoles a leurs querelles atroces, semblent, du silence des +tombeaux, elever la voix et crier vengeance! L'impulsion est donnee a +l'Europe attentive; la lassitude des peuples est a son comble; tous +s'elancent vers la liberte; leur main terrible va s'appesantir sur les +oppresseurs! Il semble que les temps sont accomplis, que le volcan va +faire explosion, et operer la resurrection politique du globe! +Qu'arriverait-il si, au moment ou les peuples vont briser leurs fers, +vous assuriez l'impunite a Louis XVI? L'Europe douterait si ce n'est +pas pusillanimite de votre part; les despotes saisiraient habilement le +moyen d'attacher encore quelque importance a l'absurde maxime qu'ils +tiennent _leurs couronnes de Dieu et de leurs epees_, d'egarer +l'opinion et de river les fers des peuples, au moment ou les peuples, +prets a broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes, +allaient prouver qu'ils tiennent _leur liberte de Dieu et de leurs +sabres_." + +L'eveque de Blois associait fidelement ses devoirs religieux aux +fonctions publiques. Adopte par une honnete famille, qui couvrait sa +vie simple et studieuse du voile sacre de l'amitie, cet enfant de +l'Eglise, lion rugissant a la tribune, etait doux et bon dans la vie +privee. Pourquoi faut-il qu'il se soit rallie plus tard a l'Empire? +Mais n'anticipons pas sur les evenements et jugeons les hommes tels +qu'ils etaient en 1792. + +La Convention detourna un instant ses regards du proces de Louis XVI +pour les porter sur les agitations du pays. La faim et la question +religieuse soulevaient ca et la les villes et les campagnes. Les +Girondins, ces republicains formalistes, ne comprenaient rien a la +maladie sociale. La Montagne leur revela la nature du malaise qui +travaillait sourdement les consciences. "L'homme maltraite de la +fortune, dit Danton, cherche des jouissances ideales. Quand il voit un +homme se livrer a tous ses gouts, caresser tous ses desirs, alors il +croit, et cette idee le console, il croit que dans une autre vie les +jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans ce +monde. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de +morale, qui auront fait penetrer la lumiere dans les chaumieres, alors +il sera bon de parler au peuple de morale et de philosophie. Mais +jusque-la il est barbare, c'est un crime de lese-nation, de vouloir +enlever au peuple des hommes dans lesquels il espere encore trouver +quelques consolations. Je penserais donc qu'il serait utile que la +Convention fit une adresse pour persuader au peuple qu'elle ne veut +rien detruire, mais tout perfectionner; et que si elle poursuit le +fanatisme, c'est qu'elle veut la liberte des opinions religieuses." +Danton parlait en philosophe et en homme politique; il voulait de la +tolerance comme d'un moyen pour dissoudre, avec l'aide du temps, les +dogmes et les croyances theologiques; mais en etait-il de meme en ce +qui regardait Robespierre? + +"Mon Dieu, ecrivait-il a ce propos dans son journal, c'est celui qui +crea tous les hommes pour la verite et le bonheur; c'est celui qui +protege les opprimes et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est +celui de la justice et de l'humanite. Il ne reste plus guere dans les +esprits que ces dogmes imposants qui pretent un appui aux idees +morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de +l'egalite que le fils de Marie enseigna jadis a ses concitoyens. +Bientot sans doute l'Evangile de la raison et de la liberte sera +l'Evangile du monde. Si la declaration des droits de l'humanite etait +dechiree par la tyrannie, nous la retrouverions encore dans ce code +religieux que le despotisme sacerdotal presentait a notre veneration; +et s'il faut qu'aux frais de la societe entiere les citoyens se +rassemblent encore dans les temples communs devant l'imposante idee +d'un Etre supreme, la du moins le riche et le pauvre, le puissant et le +faible sont reellement egaux et confondus devant elle... Faites bien +attention: quelle est la portion de la societe qui est degagee de toute +idee religieuse? Ce sont les riches: cette maniere de voir dans cette +classe d'hommes suppose chez les uns plus d'instruction, chez les +autres seulement plus de corruption. Qui sont ceux qui croient a la +necessite du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins +aises, soit parce qu'ils sont moins raisonneurs et moins eclaires, soit +aussi par une des raisons auxquelles on a attribue les progres rapides +du christianisme, savoir que la morale du fils de Marie prononce des +anathemes contre la tyrannie et contre l'impitoyable opulence, et porte +des consolations a la misere et au desespoir lui-meme. [Note: Tout +cela etait vrai en 92.] Ce sont donc les citoyens pauvres qui seront +obliges de supporter les frais du culte, ou bien ils seront encore a +cet egard dans la dependance des riches ou dans celle des pretres; ils +seront reduits a mendier la religion comme ils mendient du travail et +du pain..." + +On voit assez que ni Danton ni Robespierre n'etaient alors pour ce que +nous appelons aujourd'hui la separation de l'Eglise et de l'Etat. En +these generale, un culte salarie par l'Etat est une inconsequence et +une anomalie. Plus la religion chretienne tend a la pauvrete, plus elle +assure son independance morale, en se degageant des liens du pouvoir +temporel, et plus elle se rapproche des intentions de son auteur. +Retirer aux pretres constitutionnels leur traitement, c'etait effacer +du christianisme les taches que lui avaient imprimees la faineantise, +l'hypocrisie et la cupidite de ses ministres: mais si l'on regarde aux +circonstances, on reconnaitra que Robespierre avait raison de redouter +les suites de cette mesure economique. Il y avait deja un schisme dans +l'Eglise; il fallait a tout prix eviter un second clerge refractaire. +La masse des fideles n'aurait d'ailleurs vu dans cette reforme qu'une +nouvelle atteinte portee a ses croyances. Ses ennemis se vengerent de +la superiorite des vues de Robespierre en lui jetant niaisement a la +face l'epithete de _devot_. C'etait un moyen de le perdre. + +Dans les doctrines religieuses s'etait introduite en 92 une +modification dont ne parait pas s'etre doute Robespierre. Les idees de +Diderot avaient fait leur chemin. Alors parut une brochure qui, si j'en +crois les signes du temps, etait l'echo du sentiment general: _Dieu, +c'est la nature_. + +On se souvient que le roi Louis XVI avait fait construire par un +ouvrier, au chateau des Tuileries, dans l'epaisseur d'un mur, une +armoire de fer a laquelle il confiait ses papiers secrets. Cette +cachette contenait des pieces attestant les rapports de la cour avec +quelques constitutionnels et surtout avec le clerge refractaire. Un +ouvrier, qui avait aide le roi a construire l'armoire, vint tout +reveler au ministre de l'interieur, Roland. La decouverte de ces +papiers fournissait des armes terribles contre l'infortune monarque. On +voyait par sa correspondance qu'il avait toujours ete l'instrument du +parti pretre, et que ce parti fomentait partout la guerre. Les indignes +negociations de Riquetti avec le chateau se trouverent aussi denoncees. +Son ombre sortit pour ainsi dire de l'armoire de fer, la bourse de +Judas a la main. La Convention temoigna un sentiment d'horreur; le +buste du grand homme, qui assistait en quelque sorte aux seances de la +nouvelle Assemblee, fut couvert d'un voile; on brisa, le soir, son +image aux Jacobins. + +Les departements etaient toujours troubles; la rarete des subsistances +entrainait ca et la les populations rurales a des actes monstrueux. +Trois deputes de la Convention avaient ete saisis dans le departement +du Loiret par des paysans egares. Ces miserables etaient au nombre de +six mille, armes de fusils, de fourches et de massues. Ils accusent les +trois Conventionnels d'etre des aristocrates, des traitres qui +s'entendent avec les accapareurs. Des cris s'elevent: _A la hart! Point +de grace!_ Et a l'instant les haches, les fourches se tournent contre +la poitrine des representants du peuple. Deux sont deja depouilles de +leurs vetements: on va les precipiter dans la riviere. Tout a coup les +furieux se ravisent; on traine les commissaires au lieu du marche, et +la, le couteau sur la gorge, on les force a signer les taxes des +differentes denrees, selon le bon plaisir des assassins. Des pretres +ont ete vus dans ces desordres. La representation nationale, outragee +dans trois de ses membres, fremit. La Gironde, avec plus de haine que +de raison, rejette la responsabilite de ces violences sur la tete de +Marat. Robespierre leur repond en montrant du doigt la tour du Temple; +"C'est la, leur dit-il, qu'est la veritable cause de ces soulevements." + +Oui, il existait vraiment un parti qui esperait encore sauver les jours +du roi a la faveur des troubles qu'il remuerait dans le pays et jusque +dans la capitale. Les Montagnards etaient, au contraire, interesses a +conserver l'ordre et le calme, surtout a Paris, pour ne point donner +aux Girondins le pretexte de nouvelles accusations. Marat, qui avait +tous les genres de fanatisme, meme celui de la moderation, fit entendre +quelques sages paroles: "Si les autorites ne sont pas respectees, c'est +que le respect se merite, mais ne se commande point. Ce n'est pas avec +des baionnettes et du canon qu'on arrete, qu'on previent des +insurrections. Je demande qu'on confie le commandement des troupes a +des chefs connus par leur civisme... (Plusieurs voix: A Marat!) Si vous +vouler que je vous dise a qui, a Santerre." La Convention nationale, +cette assemblee intrepide, qui n'a jamais pali devant le glaive ni +devant l'emeute, decrete qu'elle improuve la conduite de ses +commissaires. "Ils auraient du repondre a ces forcenes, qui les +entrainaient a l'oubli de leurs devoirs ou a la mort: _Vous pouvez me +tuer; je ne signerai pas._" Il y eut encore un mot remarquable: "On +leur presentait la hache et la plume, dit Manuel; ils devaient prendre +la hache et se couper la main." + +La faim est mauvaise conseillere; il fallait donc trouver un remede au +malaise des classes ouvrieres et agricoles. Dans la seance du 29 +novembre, une deputation du conseil general de la Commune avait +presente a la Convention une petition au sujet des subsistances. +Encourage par son premier succes, Saint-Just reparut a la tribune. Ou +avait-il etudie l'economie politique? Le fait est qu'il developpa +quelques idees saines et profondes. "Je ne suis point, dit-il, de +l'avis du Comite, je n'aime point les lois violentes sur le commerce... +Il est dans la nature des choses que nos affaires economiques se +brouillent de plus en plus jusqu'a ce que la Republique etablie +embrasse tous les rapports, tous les interets, tous les droits, tous +les devoirs et donne une allure commune a toutes les parties de +l'Etat." Puis de la pitie pour les malheureux et les indigents il +s'eleve en lui une haine inflexible envers les rois: "Voila ce que +j'avais a dire sur l'economie. Vous voyez que le peuple n'est point +coupable; mais la marche du gouvernement n'est point sage. Il resulte +de la une infinite de mauvais effets, que tout le monde s'impute; de la +les divisions, qui corrompent la source des lois, en reduisant la +sagesse de ceux qui les font; et cependant on meurt de faim, la liberte +perit, et les tendres esperances de la nature s'evanouissent. Citoyens, +j'ose vous le dire, tous les abus vivront tant que le roi vivra; tant +que vivra le roi, nous ne serons jamais d'accord; nous nous ferons la +guerre. La Republique ne se concilie point avec les faiblesses; faisons +tout pour que la haine des rois passe dans le sang du peuple; tous les +yeux se tourneront alors vers la patrie." La Montagne n'avait alors +qu'un cri: "Donc il faut detruire Louis XVI! _ergo delenda est +Carthago_." Elle etait conduite a cette determination farouche, non par +inimitie personnelle, ni par amour du sang; mais parce que la vie du +roi couvrait, selon elle, les desseins et les agitations des partis. +Elle voulait en outre donner aux puissances coalisees une grande idee +de la vigueur des institutions republicaines. + +Le jugement et la mort du roi etaient aux yeux de Danton, de +Robespierre, de Marat, de Saint-Just, un coup de genie. Si Louis eut +disparu au 10 aout dans le feu de la guerre civile, l'humanite aurait +moins eu a gemir sans doute que sur un acte reflechi de severite +populaire; mais la Revolution n'aurait point donne au monde cet +etonnant spectacle d'une assemblee de citoyens qui juge paisiblement et +majestueusement un souverain appele a sa barre; la base de tous les +trones n'en eut point tremble, et les peuples, remues jusqu'aux +entrailles, ne se fussent point demande les uns aux autres: "Est-ce +donc ainsi que la France punit son roi?" + +La lutte entre l'opinion publique et la monarchie semblait bien alors +terminee, mais celle entre la bourgeoisie et le peuple ne l'etait plus. +Une bonne partie de la classe moyenne tenait encore a l'ancienne +constitution royaliste par le lien des interets et des habitudes. Le +peuple n'avait pas besoin sans doute de ramasser ses droits ni ses +pouvoirs dans le sang d'un roi; mais la victoire du 16 aout demandait a +etre affermie par un grand acte d'autorite nationale. + +Une aristocratie nouvelle, aristocratie de fortune et d'influence, +menacait de s'elever sur les ruines de l'ancienne. "Peu d'hommes, +ecrivait Marat, sont dignes d'etre libres, parce qu'ils ne savent pas +jouir avec moderation de la liberte. Qu'on juge de l'insolence des +valets de l'ancienne cour devenus maitres a leur tour! Comme ils n'ont +point d'education et qu'ils manquent de principes, ils s'abandonnent a +toutes les passions des suppots de l'ancien regime, et ils ont de moins +qu'eux les bienseances. Les memes scelerats qui faisaient notre malheur +sous la royaute continuent a le faire sous la Republique." + +[Illustration: Louis XVI fait construire une caisse en fer.] + +A la tete de cette aristocratie nouvelle se placaient les Girondins. +Leurs doctrines n'avaient ni l'abnegation ni la purete des opinions +democratiques. Ils voulaient dans l'Etat une classe preponderante. On +les accuse meme de s'etre entendus dans ce temps-la, en dessous main, +avec l'abbe Sieyes, pour retablir un gouvernement constitutionnel. La +difficulte etait de trouver un roi. La branche ainee des Bourbons leur +semblait frappee d'une impopularite irremissible; ils desesperaient en +outre de la plier aux moeurs et aux idees de la bourgeoisie. + +Une note communiquee a Barere insinue que les Girondins tournaient +alors les yeux vers le duc d'York: leur reve etait d'amalgamer la +constitution francaise avec celle de l'Angleterre. Les Montagnards, qui +ne voulaient pas plus de ce roi etranger que d'un autre, croyaient +dejouer les desseins et les intrigues des hommes de la Gironde en +jetant sur leur tete le linceul de Louis XVI. + +Le peuple avait deja execute par toute la ville les rois de marbre, de +pierre et de bronze; il essayait son bras sur ces images avant de +frapper le simulacre vivant de la souverainete. + +Au moment ou se preparait une aussi sanglante tragedie, le theatre, +cette grande ecole des moeurs, adressait au peuple d'austeres lecons, +par la bouche d'un vieux poete anglais. On jouait alors pour la +premiere fois _Othello, tragedie du citoyen Ducis, d'apres +Shakespeare_. On remarqua ce passage, si mal traduit en vers francais, +ou Othello, sur le point d'etouffer Desdemona, commence par faire +autour de lui les tenebres: "Eteignons la lumiere, et alors... +(Soufflant sur la lampe:) Si je t'eteins, toi, ministre du feu, je puis +ressusciter ta premiere flamme, dans le cas ou je viendrais a me +repentir.--Mais que j'eteigne une fois la flamme de la vie (se tournant +vers Desdemona), toi le plus merveilleux ouvrage de la bienfaisante +nature, je ne sais plus ou retrouver cette celeste etincelle qui +pourrait te ranimer."--Magnifique argument en faveur de l'abolition de +la peine de mort! William Shakespeare, comme un vieil ami, conseillait +de sa tombe la Revolution francaise. Il avait vu les orages de son +temps et rappelait les hommes de tous les temps au calme, a la prudence +et a la moderation. La critique denonca, a propos de cette piece, les +larcins qu'avait faits M. de Voltaire au theatre anglais. Enfin, +j'extrais des _Revolutions de Paris_ la note suivante, qui est +peut-etre curieuse, jetee au milieu des sombres preoccupations et des +graves evenements qui grondaient sur la tour du Temple: "Nous ne +finirons pas sans rendre justice a Talma: sa figure delirante, sa +marche egaree, ses gestes d'abandon, sont en lui de la plus grande +verite. Ce jeune artiste a vraiment le germe du talent." + +Shakespeare disait: Pitie! + +Une autre voix de la tombe, un autre grand poete, Milton, criait: +Justice! L'auteur du _Paradis perdu_, l'ancien secretaire de Cromwell, +avait jadis publie une celebre brochure dans laquelle il demontrait que +l'Angleterre avait eu le droit et le devoir de decapiter Charles 1er. + +Mais revenons au proces de Louis XVI. + +On pretend que les Girondins ne voulaient point la mort du roi, mais +qu'ils furent entraines par l'audace de la Montagne. Le plus +vraisemblable est que, s'ils se laisserent reellement entrainer, ce fut +par l'opinion publique. Le courant etait tres-fort, et les Girondins +n'avaient pas d'autre moyen que de se montrer inflexibles envers le +tyran, s'ils tenaient a ressaisir leur ancienne popularite. + +Les Montagnards, d'un autre cote, etaient divises entre eux. Les uns +voulaient qu'on enveloppat le roi dans sa royaute, puis qu'on en finit +avec tous les deux comme avec le principe du mal, d'un coup de foudre. +Ils regardaient tres-peu a l'homme et a ses actes; ils ne regardaient +qu'a l'interet public. La maniere la plus prompte de se debarrasser de +Louis XVI leur semblait la meilleure et la plus magnanime. Les formes, +les lenteurs ordinaires de la justice generaient, selon eux, +l'explosion du sentiment national: la procedure, vis-a-vis d'un roi, +etait le masque de la faiblesse ou de l'hypocrisie. Ils voulaient +l'etouffer, comme Romulus, dans un orage. Marat n'etait point de cet +avis; Marat demandait que la Convention procedat au jugement de Louis +XVI dans les formes et avec une impassible severite. + +Apres de longs debats, la grande question du moment fut enfin resolue: + +Louis XVI sera-t-il juge?--Oui. + +Par qui sera-t-il juge?--Par la Convention nationale. + + + + +VI + +Louis XVI et sa famille.--Proces-verbal d'Albertier.--Rapport du maire +Cambon.--Recit de Barere.--L'ex-roi devant la Convention.--Son attitude +et ses reponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de seduction +en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie privee de Louis XVI dans sa +captivite.--La protestation de la vengeance. + + +Louis XVI fut amene a la barre de la Convention nationale, le 11 +decembre 1792. + +Presque tout Paris etait sous les armes. Le roi s'etait leve a sept +heures du matin... Mais cedons la parole aux pieces officielles, mille +fois plus eloquentes que tous les commentaires des historiens. + +Voici le resume du rapport du commissaire Albertier: "La priere du +ci-devant roi a ete a peu pres de trois quarts d'heure. A huit heures, +le bruit du tambour l'a fort inquiete: il m'a demande ce que c'etait +que ce tambour, et a ajoute qu'il n'etait point accoutume a l'entendre +de si bonne heure... Un instant apres, l'on a servi le dejeuner. Louis +a dejeune en famille. La plus grande agitation regnait sur tous les +visages. Le bruit et le rassemblement qui, a chaque instant, devenaient +plus nombreux, ont continue a beaucoup l'alarmer. Apres le dejeuner, au +lieu de la lecon de geographie [Note: J'ai vu aux Archives les deux +globes de carton dont se servait pour cette etude Louis XVI dans la +tour du Temple.] qu'il a coutume de donner a son fils, il a fait avec +lui une partie au jeu de siam. L'enfant, qui ne pouvait aller plus loin +que le point seize, s'est ecrie: "_Le nombre seize est bien +malheureux!_--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais," a repondu +Louis XVI. + +"Le bruit cependant augmentait; j'ai cru qu'il etait temps de +l'instruire; je me suis approche de lui: "Monsieur, je vous previens +que dans l'instant vous allez recevoir la visite du maire.--Ah! tant +mieux! a repondu Louis.--Mais je vous previens, ai-je reparti, qu'il ne +vous parlera pas en presence de votre fils." Louis, faisant approcher +son enfant: "Embrassez-moi, mon fils, et embrassez votre maman pour +moi." + +"Ordre est donne a Clery de sortir. Il sort et emmene avec lui le jeune +Louis... Louis, apres etre reste un quart d'heure a se promener, se +place dans son fauteuil, en me demandant si je savais ce que le maire +avait a lui dire. Je lui ai dit que je l'ignorais, mais que bientot il +le lui apprendrait lui-meme. Il se leve et se promene encore pendant +quelque temps. Je lisais sur son front l'inquietude qui l'agitait. Il +etait tellement reveur, tellement absorbe dans ses reflexions, que je +me suis approche de tres-pres derriere lui sans qu'il me remarquat. A +la fin il s'est retourne et, tout surpris, il m'a dit: "Que +voulez-vous, monsieur?--Moi, monsieur? je ne veux rien; seulement, je +vous ai cru incommode, et je venais voir si vous aviez besoin de +quelque chose.--Non, monsieur." Louis se plaignit seulement en disant: +"Vous m'avez prive une heure trop tot de mon fils." + +"Il s'est replace dans son fauteuil, et le citoyen maire est arrive un +instant apres." + +Voici maintenant le rapport du maire (Cambon): "... Je suis monte dans +l'appartement de Louis, et, avec la dignite qui convient a un +representant du peuple, je lui ai signifie son mandat d'amener. "Je +suis charge, lui ai-je dit, de vous annoncer que la Convention +nationale attend Louis Capet a sa barre et qu'elle m'ordonne de vous y +traduire." Je lui ai demande ensuite s'il voudrait descendre. Louis XVI +parut hesiter un instant, et a dit: "Je ne m'appelle pas Louis Capet: +mes ancetres ont porte ce nom, mais jamais on ne m'a appele ainsi. Au +reste, c'est une suite des traitements que j'eprouve depuis quatre mois +par la force." Le maire, sans repondre, l'a invite de nouveau a +descendre: a quoi il s'est decide. + +Au bas de l'escalier, dans le vestibule, quand Louis XVI vit les +fantassins armes de fusils, de piques, et les bataillons de cavaliers +bleu de ciel, dont il ignorait la formation, son inquietude parut +redoubler. Descendu dans la cour du Temple, il jeta un coup d'oeil sur +la tour qu'il venait de quitter. Il pleuvait alors. Louis avait une +redingote noisette par-dessus son habit. On le fit monter en voiture. +Le procureur de la Commune, Chaumette, ayant fait observer que la rue +du Temple etait etroite et qu'il etait a craindre qu'il n'arrivat +quelque accident au moment du depart, on prit des mesures pour assurer +la sortie du prisonnier. Les glaces du carrosse etaient ouvertes: +quelques cris de mort furent portes aux oreilles du roi. Louis etait +place a cote du maire; il contemplait la multitude houleuse qui +s'enflait de moment en moment. Quant a lui, il ne donnait aucun signe +de tristesse, de crainte, ni de mauvaise humeur. Pendant presque toute +la course, il garda le silence; une ou deux fois seulement, il parut +s'occuper d'objets fort etrangers a sa situation: en passant devant les +portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on se +proposait d'abattre. La voiture etait entree dans la cour des +Feuillants; les municipaux confierent a la force armee la personne de +Louis XVI. Santerre lui mit la main sur le bras et le conduisit ainsi +jusqu'a la barre de la Convention. + +Louis avait la barbe un peu longue; son exterieur etait neglige; il +avait perdu de son embonpoint. On remarqua dans l'Assemblee que +l'ex-roi occupait le meme fauteuil et la meme place ou il etait quand +il jura obeissance a la Constitution; car, depuis cette epoque, les +distributions interieures de la salle avaient ete modifiees d'apres un +nouveau plan qui etait tout a fait l'inverse de l'ancien. Louis XVI +soutint avec un air d'insouciance flegmatique la vue de ces lieux qui +devaient reveiller en lui des souvenirs amers. Son visage, etranger, +pour ainsi dire, a la scene dont il etait l'acteur principal, +contrastait avec les sentiments d'interet et de pitie que son infortune +remuait dans les coeurs. + +Le president de la Convention nationale etait alors Barere; il va nous +raconter lui-meme ses impressions durant cette seance memorable: "Je me +rends a l'Assemblee a 10 heures, je cherche a preparer les esprits +agites et les ames indignees a contenir leurs sentiments, et a paraitre +impassibles et disposes a la justice. On recoit au bureau des +secretaires des avis multiplies qui annoncent que l'effervescence est +tres-grande sur les boulevards, depuis le Temple jusqu'a la porte des +Feuillants. D'autres avis assurent que la vie du roi est en danger, +surtout sur la place Vendome, ou le rassemblement du peuple est plus +nombreux et plus exaspere. Je fais venir vers les onze heures M. +Ponchard, commandant de la garde conventionnelle, et M. Santerre, +commandant de la garde nationale de Paris. "Vous repondez du roi sur +votre tete, leur dis-je, vous, monsieur le commandant de la garde de +Paris, depuis le Temple jusqu'a la porte de l'Assemblee, et vous, +monsieur le commandant de la garde conventionnelle, depuis la porte de +l'Assemblee jusqu'au retour du roi a cette porte et a la remise de sa +personne au commandant de la garde nationale." + +"Les ordres furent tres-ponctuellement executes; tout fut calme, et, +vers midi et demi le roi parut a la barre de la Convention. Les +officiers de l'etat-major et le commandant Ponchard, ainsi que le +commandant Santerre, etaient derriere lui. + +"Avant son arrivee, il s'etait manifeste des marques bruyantes +d'improbation sur quelques motions d'ordre intempestives et imprudentes +qui avaient ete faites; quelques cotes des tribunes applaudissaient, +d'autres poussaient des vociferations. Vers midi, je crus devoir donner +une autre direction aux esprits et une meilleure disposition aux +tribunes. Je me levai, et apres un moment de silence je demandai aux +citoyens nombreux et de toutes les classes, qui remplissaient la salle, +d'etre calmes et silencieux. "Vous devez le respect au malheur auguste +et a un accuse descendu du trone; vous avez sur vous les regards de la +France, l'attention de l'Europe et les jugements de la posterite. Si, +ce que je ne peux penser ni prevoir, des signes d'improbation, des +murmures etaient donnes ou entendus dans le cours de cette longue +seance, je serais force de faire sur-le-champ evacuer les tribunes: la +justice nationale ne doit recevoir aucune influence etrangere." [Note: +Ces paroles ne sont pas celles que le _Moniteur_ a conservees: +"Representants, dit Barere, vous allez exercer le droit de justice +nationale. Que votre attitude soit conforme a vos nouvelles fonctions. +(Se tournant vers les tribunes:) Citoyens, souvenez-vous du silence +terrible qui accompagna Louis ramene de Varennes, silence precurseur du +jugement des rois par les nations."] + +"L'effet de mon discours fut aussi subit qu'efficace. La seance dura +jusqu'a 7 heures du soir, et dans cet espace de temps pas un murmure, +pas un mouvement ne se fit dans toute la salle. + +"Louis XVI parut a la barre, calme, simple et noble, comme il m'avait +toujours paru a Versailles, quand je le vis en 1788 pour la premiere +fois, et quand je fus envoye vers lui, au temps des Etats generaux et +de l'Assemblee constituante, comme membre de differentes deputations. +J'etais assis comme tous les membres de l'Assemblee: le roi seul etait +debout a la barre. Tout republicain que je suis, je trouvai cependant +tres-inconvenant et meme penible a supporter de voir Louis XVI, qui +avait convoque les Etats generaux et double le nombre des deputes des +communes, amene ainsi devant ces memes communes, pour y etre interroge +comme accuse. Ce sentiment me serra plusieurs fois le coeur, et quoique +je susse bien que j'etais observe severement par les deputes spartiates +du cote gauche, qui ne demandaient pas mieux que de me voir en faute +pour me faire l'injure de demander mon remplacement a la presidence, +neanmoins j'ordonnai a deux huissiers, qui etaient pres de moi, de +porter un fauteuil a Louis XVI dans la barre. L'ordre fut execute +sur-le-champ. Louis XVI y parut sensible, et ses regards diriges vers +moi me remercierent au centuple d'une action juste et d'un procede +delicat que je mettais au rang de mes devoirs. + +"Cependant le roi restait toujours debout avec une noble assurance. +Alors je crus, avant que de commencer a l'interroger, devoir lui +renvoyer un des huissiers pour l'engager a s'asseoir. En voyant cette +communication qui avait existe deux fois entre le president et +l'accuse, les deputes du cote gauche, soupconneux comme des +revolutionnaires, parurent par quelques legers murmures improuver ces +communications par l'intermediaire de l'huissier qui allait du fauteuil +du president a la barre. Un des deputes, plus irritable et plus defiant +que les autres, Bourdon de l'Oise, que l'on avait vu couvert de sang +dans la journee du 10 aout, ou il combattit avec force, m'attaqua +personnellement par une motion d'ordre. Il pretendit que la presidence +devait etre impassible comme la Convention, et qu'il etait +extraordinaire et meme inconvenant de voir des pourparlers par +huissier entre l'accuse et le president. Les esprits etaient prets a +s'echauffer, et je sentis que si je laissais aller cette motion aux +debats je ne serais plus maitre de l'Assemblee. Je demandai la parole +pour expliquer les motifs de ces communications, qui ne tendaient qu'a +de simples egards qu'on doit a tout accuse, meme dans les tribunaux +ordinaires. Je dois le dire a la louange de ce cote gauche, dont je +redoutais les imputations hasardees et la censure severe, aussitot que +j'eus explique les faits relatifs au siege envoye a l'accuse et a +l'invitation de s'asseoir, tout reprit le calme et la confiance. + +"Deux membres du Comite charge des pieces et de l'instruction du proces +m'apporterent alors le proces-verbal redige au Comite sur _les +questions que je devais faire a l'accuse_. Tout etait ecrit par le +Comite, jusqu'aux formules de l'interrogatoire. En les parcourant +rapidement, les premiers mots me frapperent: _Louis Capet, la nation +vous accuse_. Je savais, depuis le commencement de la Revolution, que +le sobriquet historique donne dans le Xe siecle a Hugues, quand il +s'empara du trone des Carlovingiens, deplaisait fortement a Louis XVI. +Je pris sur moi de supprimer le nom de Capet dans la formule de +l'interrogatoire, nom qui revenait a chaque chef d'accusation. Personne +ne s'avisa de cette suppression dans l'Assemblee. Louis XVI seul le +sentit, comme il nous l'a appris lui-meme dans la suite. [Note: +Cambaceres, arrivant quelques jours apres dans la chambre de Louis XVI, +pour lui porter la nouvelle que la Convention lui donnait le choix de +trois defenseurs, lui dit: "Louis Capet, je viens de la part de la +Convention..." Louis XVI l'interrompant: "Je ne m'appelle point Capet, +mais Louis." Cambaceres reprend d'un ton officiel: "Louis Capet, je +viens vous notifier le decret qui vous donne le choix de trois +defenseurs.--Je repete, dit Louis XVI, que mon nom n'est point Capet; +le president Barere, a la Convention, ne m'a jamais nomme que Louis, et +c'est ainsi que je me nomme."--"Cette particularite, ajoute Barere, +connue de la bouche meme de Cambaceres, me prouva que Louis XVI avait +tres-bien senti toutes les nuances de mes justes procedes a son +egard."] + +"Louis XVI, toujours assis, repondait tres-laconiquement a chaque +question, soit en invoquant la Constitution, qui ne rendait responsable +que le ministere, soit en rejetant sur chaque ministre la +responsabilite des differents actes ou des faits compris dans les chefs +d'accusation. La finit tres-heureusement mon penible mandat. Mon ame +fut a l'aise et comme delivree d'un lourd fardeau quand je lus le +dernier article de ce long interrogatoire. En ce moment, les deux +membres du Comite forme pour l'instruction du proces apporterent sur le +bureau des secretaires une quantite de papiers trouves dans l'armoire +de fer aux Tuileries, et dont une grande partie etait de l'ecriture de +Louis XVI. Les autres etaient des pieces de la correspondance entre +Louis XVI et ceux de ses conseils, ministres ou courtisans, qui +communiquaient avec lui sur les affaires de l'Etat et sur les +evenements de la Revolution. + +"M. Valaze, l'un des six secretaires, se chargea de presenter a Louis +XVI les diverses pieces une a une, afin de les lui faire reconnaitre ou +desavouer. M. Valaze, qui etait cependant regarde a la Convention comme +royaliste [Note: Valaze tenait aux Girondins; la grossierete de ses +manieres et de ses procedes envers le roi fut blamee hautement par tous +les journaux de la Montagne.], s'approcha de la barre, s'assit en +dedans de la salle, et, d'un air dedaigneux ou du moins peu convenable, +presentait a Louis XVI, en lui tournant le dos, et comme par-dessus son +epaule, les pieces de la correspondance et les autres ecritures du +proces. Je ne pus supporter, je l'avoue, cette maniere presque +insultante au malheur, et je crus devoir faire cesser ce procede +indelicat en envoyant un huissier a M. Valaze pour l'engager a mettre +des formes moins dures et moins offensantes envers un illustre +accuse.--Aussitot M. Valaze se leva, se tourna vers Louis XVI, et, +d'une maniere plus digne de la Convention et du roi, lui presenta les +pieces avec des egards qui furent tres-bien sentis et apprecies par +Louis XVI, qui par ses regards et par un leger mouvement de tete sembla +me remercier. + +"Oh! combien de fois, depuis son jugement, j'ai pense avec un interet +touchant a cette seance de la Convention, ou je l'interrogeai, moi +citoyen obscur des Pyrenees, moi qui l'avais vu sur son trone en 1788, +lorsqu'il recut si majestueusement les envoyes d'un prince qui a ete +aussi malheureux que lui, de Tippoo-Saaeb, sultan du royaume de +Vissaour, dans l'Inde... Enfin, vers les sept heures du soir, cette +penible et extraordinaire seance fut terminee. Louis XVI fut confie a +la force armee de la Convention et de Paris, qui en repondait et qui +justifia la confiance de l'Assemblee." + +Ce long recit a ete redige par Barere dans l'intention de se faire +valoir lui-meme. On y sent beaucoup trop la joie et la vanite d'un +acteur qui se flatte d'avoir bien joue son role. Cette page d'histoire +contient neanmoins quelques details curieux qu'on s'en voudrait de +passer sous silence. En homme du monde, Barere tenait a executer les +rois galamment. + +Un autre que Louis XVI aurait aborde la Convention avec fierte. "Nous +autres rois, aurait-il dit, nous n'avons jamais ete eleves dans l'idee +que nous fussions justiciables envers nos sujets. Mon droit est le +droit divin, anterieur et superieur a toutes les societes humaines. +Voila ma tradition. Je recuse votre competence. La raison d'Etat +m'autorisait a faire ce que j'ai fait. Vous pouvez me tuer; vous ne +pouvez pas me juger." + +C'est ainsi qu'avait agi Charles 1er. + +Une telle conduite eut peut-etre releve la dignite royale; mais combien +plus touchante fut l'entree de Louis XVI! Grossierement vetu de drap, +brun, la demarche lourde, l'air modeste et resigne, il toucha tous les +coeurs. Et quand on songeait que ce bonhomme avait ete le roi, les +femmes, les citoyens eux-memes qui etaient dans les tribunes se +sentaient emus, attendris. + +Il ne recusa point ses juges; il repondit a toutes les questions qui +lui furent adressees. + +L'une des principales charges qui s'elevaient contre Louis XVI etait +d'avoir passe les troupes en revue au 10 aout, d'avoir pris la fuite +sans faire cesser le feu et d'avoir meme donne aux Suisses l'ordre de +tenir bon jusqu'a son retour. A ce chef d'accusation, il repondit d'une +maniere equivoque: + +--J'etais maitre de faire marcher les troupes; il n'existait pas de loi +qui me le defendit; mais je n'ai point voulu repandre le sang. + +Alors que voulait-il donc? Que le tambour battit sans faire de bruit, +que le vent soufflat sans agiter les feuilles, que le fleuve se +soulevat sans noyer ses rives! + +Il se retrancha derriere ses ministres, derriere la Constitution +elle-meme. Quand on lui demanda: + +--Avez-vous fait construire une armoire a porte de fer dans un mur du +chateau des Tuileries? + +Il repondit: + +--Je n'en ai aucune connaissance. + +L'ex-roi refusa egalement de reconnaitre toutes les pieces trouvees +dans cette armoire et d'autres qui lui furent successivement +presentees. Il alla jusqu'a nier sa propre signature. Les denegations +de Louis ne pouvaient detruire l'evidence des faits et elles portaient +atteinte a sa loyaute. Couvrons au reste d'un silence respectueux les +fautes et les dissimulations du cet infortune monarque. _Res est sacra +miser_. Le malheureux est une chose sacree. + +On lui reprocha de s'etre servi de l'or comme d'un moyen de corruption. + +--Je n'avais pas de plus grand plaisir, repondit-il, que de donner a +ceux qui en avaient besoin. + +[Illustration: Cambon ordonne a Louis XVI de se rendre a la barre de la +Convention.] + +Louis n'etait pas au fond un malhonnete homme; comment se fait-il qu'il +eut recours a des moyens de defense evasifs, mensongers? Il faut sans +doute accuser de cette fourberie son education, son entourage, les +pretres surtout qui dirigeaient sa conscience. + +Au sortir de la salle de la Convention, on fit passer Louis XVI dans la +salle des conferences: le commandant, le procureur de la Commune et le +maire l'accompagnaient. Cambon lui demanda s'il voulait prendre quelque +chose. Louis repondit non. Mais, un instant apres, voyant un grenadier +tirer un pain de sa poche et en donner la moitie a Chaumette, le roi +s'approcha du procureur de la Commune, pour lui en demander un morceau. +Chaumette, en se reculant, lui repondit: + +--Demandez tout haut ce que vous voulez, monsieur. + +Louis XVI reprit: + +--Je vous demande un morceau de votre pain. + +--Volontiers, lui dit Chaumette, tenez, rompez: c'est un dejeuner de +Spartiate. Si j'avais une racine, je vous en donnerais la moitie. + +Il etait cinq heures, et le malheureux roi n'avait encore rien mange de +la journee,--Rompre le pain etait autrefois un signe de fraternite; +pourquoi faut-il qu'entre le roi et son peuple le pain ne se rompe +qu'au pied de l'echafaud! + +Louis remonta dans la voiture du maire. La foule etait immense et +agitee. Des cris de mort se melerent a ceux de _Vive la Nation, vive la +Republique_. Des forts de la halle et des charbonniers sous les armes, +ranges en bataille dans la meilleure tenue, se mirent a chanter +energiquement le refrain de l'hymne des Marseillais:_Qu'un sang impure +inonde nos sillons_. Cet a propos brutal fut cruellement saisi par +Louis XVI. Il remonta en voitre et mangea seulement la croute de son +pain. Ne sachant trop comment se debarrasser de mie, il en parla au +substitut, qui jeta le morceau par la portiere. + +--Ah! reprit Louis, c'est mal de jeter ainsi le pain, surtout dans un +moment ou il est rare. + +--Et comment savez-vous qu'il est rare? demanda Chaumette. + +--Parce que celui que je mange sent un peu la terre. + +--Ma grand'mere me disait toujours: Petit garcon, on ne doit pas perdre +une mie de pain; vous ne pourriez pas en faire venir autant. + +--Monsieur Chaumette, votre grand'mere etait, a ce qu'il me parait, une +femme de grand sens. + +Louis parla peu au retour. Doue d'une grande memoire, il articula +seulement le nom de quelques rues qu'il parcourait. + +--Ah! voici, dit-il, la rue du Houssaye. + +Le procureur de la Commune reprit: + +--Dites la rue de l'Egalite. + +--Oui, oui, a cause de... + +Il n'acheva pas; sa tete tomba melancoliquement sur sa poitrine. Les +farouches republicains qui reconduisaient l'ex-roi etaient mal a +l'aise; ils ne pouvaient, quoi qu'ils fissent, comprimer leur +attendrissement. Le citoyen Chaumette lui-meme, pour lequel la matinee +avait ete tres-penible, se trouva un peu mal au retour. "Je me sens le +coeur embarrasse," dit-il. Il y a des infortunes qui touchent jusqu'aux +plus implacables ennemis de la royaute. + +Cependant que se passait-il au Temple? Le commissaire Albertier etait +monte dans l'appartement des femmes, apres le depart du roi. "Nous leur +avons appris, raconte-t-il, que Louis venait de recevoir la visite du +maire. Le jeune Louis le leur avait deja annonce. "Je sais cela, m'a +dit Marie-Antoinette; mais ou est-il maintenant?" Je lui ai repondu +qu'il allait a la barre de la Convention, mais qu'elle ne devait point +etre inquiete, qu'une force imposante protegerait sa marche. "Nous ne +sommes point inquietes, mais affligees," m'a repondu madame Elisabeth. + +Louis fut ramene dans sa chambre a six heures et demie. Alors le maire +et tous ceux qui l'accompagnaient se retirerent. Il demeura seul avec +le commissaire Albertier. + +--Monsieur, lui dit-il, croyez-vous qu'on puisse me refuser un conseil? + +--Monsieur, je ne puis rien prejuger. + +--Je vais chercher la Constitution. + +Le roi sort, revient et apres avoir parcouru l'acte constitutionnel: + +--Oui, la loi me l'accorde. + +Apres un silence: + +--Mais, monsieur, croyez-vous que je puisse communiquer avec ma +famille? + +--Monsieur, je l'ignore encore, mais je vais consulter le conseil. + +--Faites-moi aussi, je vous prie, apporter a diner, car j'ai faim; je +suis presque a jeun depuis ce matin. + +--Je vais d'abord satisfaire aux voeux de votre coeur, en consultant le +conseil, puis je vous ferai apporter a diner. + +Le commissaire rentre: + +--Monsieur, je vous annonce que vous ne communiquerez pas avec votre +famille. + +--C'est cependant bien dur; mais avec mon fils, mon fils qui n'a que +sept ans? + +--Le conseil a arrete que vous ne communiqueriez point avec votre +famille: or votre fils est compte pour quelque chose dans votre +famille. + +Le roi se le tint pour dit. On servit ensuite le souper. Louis mangea +six cotelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des oeufs; il +but deux verres de vin blanc et un d'Alicante. Puis il se leva de table +et alla se coucher. + +"Nous sommes ensuite, raconte Albertier, remontes chez les dames. Leur +premiere question a ete de savoir si Louis communiquerait avec sa +famille. Nous leur avons fait la meme reponse qu'a Louis. +Marie-Antoinette: "Au moins, laissez-lui son fils." L'un de mes +collegues lui a repondu: "Madame, dans la position ou vous vous +trouvez, je crois que c'est a celui qui est suppose avoir le plus de +courage a supporter la privation: d'ailleurs l'enfant, a son age, a +plus besoin des soins de sa mere que de ceux de son pere." Ces +separations violentes etaient hautement blamees par les journaux de la +Montagne: "On se conduit avec les prisonniers du Temple, ecrivait +Prudhomme, de maniere qu'ils finiront par exciter la pitie." Les +partisans de Robespierre et de Saint-Just, qui voulaient une justice +rapide, demandaient si c'etait par humanite qu'on laissait l'ex-roi se +consumer dans le chagrin et dans la terreur. + +Les royalistes se remuaient sourdement pendant le proces de Louis XVI. +Les plus ardents Montagnards furent circonvenus par des demarches +secretes et des considerations delicates de famille. Le pere de Camille +Desmoulins le conjurait, dans une lettre, de ne pas le reduire au +chagrin de voir son nom sur la liste de ceux qui voteraient la mort du +roi. Camille, domine par l'enivrement revolutionnaire, ne tint aucun +compte de cette priere; il proposa a l'Assemblee le projet de decret +suivant: "Louis Capet a merite la mort. Il sera dresse un echafaud sur +la place du Carrousel, ou Louis sera conduit ayant un ecriteau avec ces +mots devant: _Parjure et traitre a la nation_, et derriere: _Roi_, afin +de montrer a tout le peuple que l'avilissement des nations ne saurait +prescrire contre elles le crime de la royaute par un laps de temps, +meme de mille cinq cents ans. En outre, le caveau des rois a +Saint-Denis sera desormais la sepulture des brigands, des assassins et +des traitres." + +Un autre Conventionnel, Barere, avait une jeune femme tres-aimable, +tres-riche, mais entichee de royalisme et de devotion; elle lui ecrivit +lettre sur lettre; la mere de cette jeune femme mela des fureurs aux +larmes de sa fille; tout fut inutile: Barere vota la mort. Je rapporte +ces faits, pour montrer quelle necessite ineluctable poussait alors la +main de la France sur son roi, puisque les coeurs resisterent +non-seulement a la pitie, mais encore a de plus douces influences, +telles que les liens du sang ou les attaches du coeur. Il ne faut +pourtant pas croire que le sentiment de l'humanite n'ait point fait +trembler ca et la, dans l'esprit de ces terribles legislateurs, la +sentence de mort. Ils ont eu a vaincre la nature. Celui de tous qu'on +croirait le moins accessible a la compassion, Marat, fut emu. + +Mlle Fleury n'avait point abandonne son projet. La veille meme du jour +ou Louis comparut devant la Convention, elle se rendit chez l'Ami du +peuple. + +--Eh bien! lui demanda-t-elle, avez-vous reflechi a ce que nous disions +l'autre jour? + +--Oui, il faut qu'il meure; tant que cet homme vivra, les factions +s'agiteront autour de lui. Nous-memes, car qui peut repondre de +l'avenir? nous pouvons, d'un instant a l'autre, etre pris de faiblesse +et retourner en arriere. Le roi mort, il n'y a plus moyen de reculer. +Je ne me dissimule pas que Louis nous a servi a faire la Revolution; +mais, abordes d'hier dans une ile nouvelle, il faut bruler maintenant +le vaisseau qui nous y a conduits, afin que n'ayant plus ni salut a +attendre des mesures temperees, ni merci a esperer des rois, nous +combattions comme des furieux pour maintenir la Republique. + +--Voyons, Marat, ton projet de la Republique est sublime, mais ne +peut-il pas etre premature? Que de larmes d'ailleurs, que de sang +repandu avant d'arriver par les moyens que tu indiques a la paix, a +l'union et a l'amour! Il te faudra peut-etre encore abattre deux mille +tetes. + +--On les abattra. + +Il y eut un moment de silence, durant lequel Mlle Fleury crut voir +toute la chambre peinte en rouge. + +Marat reprit d'une voix lente et basse, comme se parlant a lui-meme: + +--Le propre des hommes forts est d'attendre. + +--Attendre les pieds dans le sang! + +--La France a trop souffert sous ses rois, elle n'en veut plus. + +--Louis XVI, d'apres la Constitution, n'etait pas un vrai roi; ce +n'etait apres tout que le premier serviteur du peuple. + +--Nous sommes assez grands maintenant pour nous servir nous-memes. + +--C'est bien; mais le peuple n'est grand que quand il est fort et +magnanime. Or, laquelle crois-tu la plus elevee de la nation qui, ayant +un roi sous la main, un roi sans defense, sans armee, le tue; ou de +celle qui l'appelle a sa barre pour lui dire: Louis tu nous as trahis, +et nous te pardonnons? + +Marat etait mal a l'aise; il s'enferma tres-tard dans sa chambre, se +promena de long en large et ne prit qu'une heure de sommeil. Le +lendemain, il etait assis sur son banc a la Convention quand Louis XVI +parut a la barre. Il ecrivit le soir meme cette note qui parut dans son +journal: "On doit a la verite de dire qu'il s'est presente et comporte +a la barre avec decence; qu'il s'est entendu appeler Louis sans montrer +la moindre humeur, lui qui n'avait jamais entendu resonner a son +oreille que le nom de Majeste; qu'il n'a pas temoigne la moindre +impatience tout le temps qu'on l'a tenu debout, lui devant qui aucun +homme n'avait le privilege de s'asseoir. Innocent, qu'il aurait ete +grand a mes yeux dans cette humiliation! + +Toutes les imaginations exaltees se passionnaient pour ou contre +l'ex-roi. La Convention ayant accorde un conseil a Louis, Olympe de +Gouges ecrivit a cette Assemblee la lettre suivante: "Franche et loyale +republicaine, sans tache et sans reproche, je crois Louis fautif comme +roi; je desire etre admise a seconder un vieillard de quatre-vingts ans +(Malesherbes) dans une fonction qui demande toute la force d'un age +vert." Cette Olympe de Gouges, fille d'une revendeuse a la toilette, +mariee a quinze ans, veuve a seize, avait commence par des aventures +galantes, et devait finir le roman de sa vie par la passion des +lettres. Elle ne savait, a en croire Dulaure, ni lire ni ecrire; mais +son esprit naturel lui tenait lieu d'education. Elle dictait ses +pensees a des secretaires. La proposition qu'elle lancait de defendre +Louis XVI fit sourire la Convention et les tribunes. La Revolution +rappelait les femmes a leurs devoirs, au foyer domestique, a la +famille; etait-il dans les moeurs du temps que l'une d'elles intervint +par un coup de theatre dans le proces du roi? Etait-ce d'ailleurs un +sentiment genereux ou la vanite qui la poussait a se mettre en +evidence? + +Toutefois ne parlons de cette femme qu'avec respect; elle fut sacree +plus tard par l'echafaud. + +"Que font les prisonniers du Temple? A quoi passent-ils leur temps?" +Telles sont les questions qu'on s'adressait de groupe en groupe. + +Les rois occupent l'attention publique meme apres leur decheance. Il +fallait, selon les Montagnards, en finir avec cette legende du Temple, +et le seul moyen etait de hater le denouement du proces. + +On interrogeait avec curiosite Dorat-Cubiere, qui etait de service a la +Tour, et voici ce qu'il repondait: + +"A neuf heures, on a apporte le dejeuner. "Je ne dejeune pas +aujourd'hui, a dit Louis, ce sont les Quatre-Temps..." Le valet de +chambre Clery, qui est malin et patriote, a dit alors: "L'Eglise +ordonne le jeune a vingt ans; j'ai passe cet age et je n'y suis plus +oblige; puisque Louis ne dejeune pas, je vais dejeuner pour lui." En +effet, il a dejeune sous le nez de Capet, qui s'est retire chez lui +pendant dix minutes. + +"LOUIS.--Je vous prie d'aller vous informer des nouvelles de ma +famille: je m'interesse a ma famille: aujourd'hui ma fille a quatorze +ans accomplis. Ah! ma fille!.... + +"J'ai cru voir couler quelques larmes de ses yeux. Je suis monte a +l'appartement de sa famille: nous lui en avons apporte des nouvelles +satisfaisantes. + +"LOUIS.--Avez-vous des ciseaux ou un rasoir, pour me faire la barbe? + +"CUBIERE.--On vous la fera. + +"LOUIS.--Je ne veux pas que personne me rase." + +"Cubiere rapporte ensuite quelques traits d'une conversation avec le +conseil de Louis XVI. + +"CUBIERE.--Vous etes un honnete homme; mais si vous ne l'etiez pas, +vous pourriez lui porter des armes, du poison, lui conseiller... + +"Ici Malesherbes, embarrasse, m'a repondu: "Si le roi etait de la +religion des philosophes, s'il etait un Caton, il pourrait se detruire; +mais le roi est pieux; il est catholique; il sait que la religion lui +defend d'attenter a sa vie, il ne se tuera pas..." + +"La j'ai vu, ajoute Cubiere, moi qui n'aime pas la religion, que, dans +quelques circonstances, elle pouvait etre bonne a quelque chose." + +D'un autre cote, le lion populaire ne s'endormait pas. La barre de la +Convention etait obstruee de femmes et d'enfants, qui tenaient et +agitaient dans leurs mains des vetements dechires, des lambeaux de +chemise et des draps couverts de sang. Cette sorte de representation +dramatique jette l'epouvante dans l'Assemblee. Un orateur se presente a +la tete de ces femmes, de ces enfants, qui se tiennent dans l'attitude +de la douleur, de la misere et du desespoir. Ils invoquent les manes +des victimes du 10 aout; ils se disent les enfants et les veuves de ces +defendeurs courageux de la patrie. Ils ne se bornent pas a demander des +consolations et des secours, ils reclament la punition prompte de +l'auteur du 10 aout; ils demandent, au nom de tant de malheureuses +victimes, la mort de Louis XVI. L'orateur secoue lui-meme ces linges +ensanglantes, comme pour agiter la vengeance. Rendues cruelles par +sensibilite, les tribunes appuient, d'un mouvement tumultueux, le voeu +des petitionnaires. + +Les moderes et les indecis eux-memes en conclurent que pour apaiser le +peuple il fallait lui abandonner la vie du roi. Ces hommes se +trompaient; le moyen de developper les semences de la haine, c'est de +les arroser avec du sang. + + + + +VII + +I. Instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et +laique.--Apparition de l'atheisme.--Sentiment de Robespierre sur la +propriete.--Proces de Louis XVI.--Seconde comparution a la barre de +l'Assemblee nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi, +Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemblee.--Discours de +Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question de +culpabilite.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la +ratification du jugement par le peuple.--Troisieme appel nominal sur la +peine a infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de +Danton.--Le sursis.--Assaissinat de Lepelletier de Saint-Fargeau. + + +Le vrai caractere de la Convention, cette Assemblee de geants, fut +d'associer aux plus sombres drames la constante preoccupation des +interets de l'humanite. + +Et quel interet plus grand que celui de l'instruction publique? + +Un projet d'organisation des ecoles, dans lequel on reconnaissait les +vues de Condorcet, fut soumis aux deliberations de l'Assemblee. L'ecole +primaire gratuite pour tous, les autres degres de l'instruction ouverts +aux enfants qui avaient des aptitudes superieures, les instituteurs +elus au suffrage universel par les peres de famille, l'enseignement +laique; tels etaient les principaux traits de ce systeme. "Ce qui +concernait les cultes ne devait pas etre enseigne dans l'ecole, mais +seulement dans les temples." + +Une premiere question divisa tout d'abord les legislateurs. Ne +fallait-il organiser que les ecoles primaires, ou fallait-il leur +superposer le couronnement de la science? Les partisans absolus de +l'egalite, ceux qui la confondent avec l'uniformite (chose bien +differente), etaient d'avis que les ecoles primaires suffisaient. Les +autres, les esprits eclaires, les philosophes, reclamaient pour la +jeunesse studieuse une hierarchie de connaissances. Etait-ce avec les +rudiments de l'instruction que le XVIIIe siecle aurait pu enfanter les +Montesquieu, les Voltaire, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert, les +Condorcet et tant d'autres precurseurs de la Revolution francaise? + +Les hommes politiques ont beau faire, ils sont toujours forces de +compter avec les doctrines qui, a un moment donne, divisent l'esprit +humain. Dans le cours de la discussion, un depute de la droite, Robert +Dupont, s'ecria: "Quoi! les trones sont renverses, les rois expirent, +et les autels sont debout!... Croyez-vous donc fonder la Republique +avec d'autres autels que celui de la patrie!" Grand scandale: Gregoire, +Fauchet, murmurent et donnent des signes d'impatience: "La nature et la +raison, reprend l'orateur, voila les dieux de l'homme. Je l'avouerai de +bonne foi a la Convention, je suis athee." L'abbe Audiren sort, +Saint-Just palit, Robespierre s'irrite. Une sombre rumeur court dans la +salle. Plusieurs restent consternes sur leur banc. C'est de ce jour, en +effet, que l'atheisme osa lever son voile. + +La rarete des subsistances appelait toujours l'attention des hommes +d'Etat. Robespierre publia un memoire ou il se fit courageusement +l'avocat du pauvre, _cet orphelin de la societe_. "Les aliments +necessaires a l'homme, ecrivait-il, sont aussi sacres que la vie +elle-meme. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une +propriete commune a la societe entiere. Il n'y a que l'excedant qui +soit une propriete individuelle, et qui soit abandonne a l'industrie +des commercants. Toute speculation que je fais aux depens de la vie de +mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage et un +fratricide." D'ou il concluait: "La premiere loi sociale est celle qui +garantit a tous les membres de la societe les moyens d'exister." + +Robespierre etait pourtant un ardent defenseur de la propriete; mais il +voulait qu'elle s'etendit, avec l'aide du temps et du travail, a tous +les citoyens. + +C'est du reste en vain qu'on cherchait a detourner les esprits de la +tour du Temple; la etait toujours le roi; il fallait qu'il fut juge! + +Louis XVI comparut pour la seconde fois, le 26 decembre, lendemain de +la fete de Noel, a la barre de la Convention nationale. Meme +deploiement de force armee, meme solennite triste; Louis, en descendant +de voiture, fut conduit, par le cloitre et le passage des Feuillants, +dans la salle des Conferences. Son visage etait bleme; ses jambes +paraissaient faibles et pretes a flechir sous le poids de son emotion. +On le fit attendre avant de l'introduire; c'etait maintenant le tour +des rois de faire antichambre a la cour du peuple. Louis trouva ses +conseils avec lesquels il se retira dans un coin de la salle. Il fut +bientot averti de se rendre a la barre. + +L'avocat Deseze tira tout le parti qu'on pouvait tirer d'une mauvaise +cause. "Je cherche des juges, dit-il, et je ne vois que des +accusateurs." Ce long plaidoyer fut ecoute dans un religieux silence. +Prenant la parole apres Deseze, le roi protesta de nouveau que _sa +conscience n'avait rien a lui reprocher_. En quittant la barre, Louis +marcha d'un pas plus ferme qu'a son arrivee aux Feuillants, la tete +haute. Rentre dans la salle des Conferences, il serra la main de M. +Deseze. + +Le retour de Louis au Temple fut silencieux et lent: on alla au pas. +Les boulevards etaient garnis d'une double haie de piques et de +baionnettes. Il n'y avait presque point de spectateurs. Le roi remarqua +lui-meme que toutes les fenetres des maisons devant lesquelles il passa +etaient fermees: il en temoigna ses remerciements aux citoyens Cambon +et Chaumette. Louis demanda au maire a voir le portrait qui etait sur +sa tabatiere. + +--C'est celui de ma femme, dit Cambon. + +--Je vous fais compliment: elle est tres-jolie. + +Il s'enquit ensuite au citoyen Cambon de quel pays il etait. + +--De la Haute-Marne. + +Et tout de suite le roi, qui etait tres-fort en geographie, de citer +les rivieres, les montagnes et autres accidents de ce departement. + +--Et vous, monsieur Chaumette, d'ou etes-vous? + +--Du departement de la Nievre, sur les bords de la Loire. + +--C'est un pays enchante. + +--Est-ce que vous y avez ete? + +--Non, repondit Louis; mais je me proposais de faire mon tour de France +en deux annees, et de connaitre toutes les beautes de mon royaume. Je +n'ai vu que le pays de Caux. + +[Illustration: Gensonne.] + +La conversation tomba sur Tacite, Tite-Live, Salluste, Puffendorf, que +le roi paraissait avoir lus. On passa ensuite a la medecine. Quelqu'un +parla du mesmerisme. + +--J'aurais bien voulu en voir quelques experiences, dit Louis. + +Le maire lui repondit: + +--Depuis qu'on a voulu me payer pour ecrire en faveur de Mesmer, j'ai +reconnu qu'il y avait du charlatanisme. + +--Vous n'etiez pas ici, monsieur Chaumette, dit le roi en se retournant +du cote du procureur de la Commune, vous n'etiez pas ici du temps de +Mesmer, car vous m'avez dit que vous vous etiez embarque avec La +Motte-Piquet? + +Louis, sentant de l'air froid, pria le citoyen Colombeau de lever la +glace de la portiere. Le secretaire-greffier avancait la main pour le +faire. + +--Non, non, dit vivement le procureur de la Commune, cela pourrait +produire un mauvais effet. + +--Ah! oui, dit le roi. + +Louis XVI rentra au Temple; il ne devait plus en sortir que pour +l'echafaud. + +A peine le roi avait-il disparu de la barre que toutes les animosites +des partis se dechainerent. La Montagne ne marchait sur le corps de +Louis XVI que pour s'elancer contre la Gironde. Des vociferations, des +apostrophes sanglantes, des murmures tempetueux, degraderent, plus +d'une fois, dans cette seance et dans celles qui suivirent, la majeste +de la representation nationale. Les royalistes reprochent a la +Convention ces exces de fureur; sans doute le calme et le silence +conviennent a une assemblee populaire; mais prenons-y garde; il y a le +calme des tenebres et le silence de la mort. Si dans ce temps-la les +opinions, se dressant les unes contre les autres, changeaient le temple +de la loi en une arene de gladiateurs politiques, c'est que du moins la +corruption n'avait pas eteint les consciences. C'est qu'alors du moins +on avait la passion de la verite. La lumiere et l'ombre, le bien et le +mal, n'etaient pas meles, ainsi qu'il arrive dans les epoques de +decadence. + +Les Montagnards invoquaient contre Louis XVI le droit absolu du peuple +contre les rois. Robespierre rassembla encore une fois ses arguments, +au milieu des coleres et des menaces du parti girondin; "Il n'y a point +ici, s'ecria-t-il, de proces a faire! Louis n'est point un accuse, vous +n'etes point des juges. Vous n'avez point une sentence a rendre pour ou +contre un individu; vous avez un acte de providence sociale a exercer. +Les peuples ne rendent point de sentence, ils ne condamnent point les +rois, ils les replongent dans le neant. Nous invoquons des formes parce +que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons de delicatesse +parce que nous manquons d'energie; nous affectons une fausse humanite +parce que le sentiment de la veritable humanite nous est etranger; nous +reverons l'ombre d'un roi, nous ne savons pas respecter le peuple. Nous +sommes tendres pour les oppresseurs parce que nous sommes sans +entrailles pour les opprimes." + +Marat rendit compte dans sa feuille des debats et des particularites de +cette seance. "Malesherbes, dit-il, a montre du caractere en s'offrant +pour defendre ce roi detrone: il est moins meprisable a mes yeux que le +pusillanime Target, qui abandonne lachement son maitre apres s'etre +enrichi de ses profusions. On dit que d'Orleans doit voter la mort. Je +declare que j'ai toujours regarde cet etre-la comme un indigne favori +de la fortune, sans vertu, sans ame, sans entrailles, n'ayant pour tout +merite que le jargon des ruelles." + +La discussion fut reprise le lendemain 27 decembre. Les Girondins +avaient deplace la question en demandant que le roi ne fut _pas juge, +mais qu'on prononcat sur son sort par mesure de surete generale_. +Saint-Just la ramena sur le veritable terrain: "Vous avez laisse +outrager, dit-il, la majeste du peuple, la majeste du souverain... La +question est changee. Louis est l'accusateur, _vous etes les accuses +maintenant_... On voudrait recuser ceux qui ont deja parle contre le +roi. Nous recuserons, au nom de la patrie, ceux qui n'ont rien dit pour +elle. Ayez le courage de dire la verite; elle brule dans tous les +coeurs, comme une lampe dans un tombeau." + +La _surete generale_ etait une mauvaise excuse qui trahissait le +sentiment de la peur; une seule consideration devait dominer ces +debats: la justice. + +Nous nous attendrissons a distance sur les infortunes du Temple, et +certes ce sentiment est bien legitime. Mais aujourd'hui dans Louis XVI +nous voyons l'homme: alors on ne voyait que le roi. Si nu et si +inoffensif qu'on eut fait Louis XVI, le passe de ce monarque s'elevait +sans cesse comme une menace contre la Republique naissante. Il avait +beau mettre sa tete sous le bonnet rouge, on voyait toujours percer la +couronne. Sa mort fut une mesure de defense et de precaution nationale. +Si la Constitution eut ete faite, si les plaies de l'Etat avaient ete +fermees, si le nouveau gouvernement s'etait trouve assis sur des bases +solides, si la guerre s'etait eloignee de nos frontieres, la France eut +bien pu alors ne se souvenir de la royaute que comme d'un reve +douloureux: mais cette royaute faisait encore obstacle de toutes parts +a la victoire du peuple. Louis, vivant, servait d'enseigne et de point +de ralliement aux ennemis de la Revolution. Un evenement imprevu +pouvait d'un jour a l'autre le remettre sur le trone. Les coups des +Montagnards visaient d'ailleurs plus loin que la personne de Louis XVI. +La Revolution avait besoin d'un roi dans lequel elle put degrader et +aneantir toutes les royautes de la terre: ce roi, elle se trouva +l'avoir sous sa main. + +--Tant pis pour lui! s'ecria-t-elle; il faut qu'il meure! Il faut que +le bourreau execute la royaute sur le cou de Louis XVI. + +Logique brutale a coup sur; mais il faut se reporter a l'etat de la +France en 92. + +Depuis cinq mois, la question de statuer sur le sort de Louis tenait en +suspens les affaires de la Republique. Guerre, constitution, +reorganisation des services publics, cet homme etait un noeud qui +arretait tout. Les Conventionnels agirent envers ce noeud gordien a la +maniere d'Alexandre, ils le trancherent. Il fallait, selon eux, que le +roi mourut ou que l'on renoncat a la Republique. Quoi! ils auraient +sacrifie le bonheur du monde au moment ou ils croyaient le tenir, et ou +ils n'etaient plus separes de leur ideal que par un reste de roi jete +en travers du chemin! Leur determination fut prise sans aucune +hesitation. + +--Marchons sur lui! s'ecrierent-ils. + +La voute du ciel se fut ecroulee sur leurs tetes qu'ils n'auraient +point recule. + +Ou allaient-ils donc? Ils allaient a la reforme complete du vieil homme +et de la vieille societe. La Revolution etait le passage du desert. Des +esprits legers, des citoyens egoistes se plaignaient deja des +lassitudes du voyage, de la misere, du manque de vivres et de +vetements; ils regrettaient, si j'ose ainsi dire, les oignons de la +monarchie. Plus durs et plus croyants, les Montagnards supportaient ces +necessites d'un etat de transition avec un courage stoique. Derriere +tous ces maux provisoires, ils entrevoyaient le regne de la raison et +de la justice. Leur tort (si c'en est un) fut de vouloir imposer de +vive force le bonheur a vingt-cinq millions de Francais. De la cette +resistance passagere a tous les sentiments de la nature. Ils voilaient +leur coeur a la pitie. Quand meme le roi eut ete innocent, quand meme +sa mort eut ete un crime aux yeux de leur conscience, ils n'auraient +point hesite a elever ce crime comme une barriere entre le despotisme +et la liberte. + +Ce jugement devait d'ailleurs avoir des proportions et des consequences +qui ne s'etendraient pas seulement a notre pays. C'etait le proces fait +a tous les rois de l'Europe, un coup de hache frappe sur toutes les +tetes couronnees. Ce coup, disait-on, ne les atteignait pas: +materiellement, non; mais en principe, oui. + +Apres de longs et orageux debats, dans lesquels la Gironde repandit +toute son eloquence et la Montagne deploya toute son audace, toute sa +puissance de volonte, toute sa redoutable logique, le moment solennel +etait venu: on allait proceder au vote. + +Trois questions etaient soumises a l'Assemblee: + +Louis est-il coupable? + +Le jugement serait-il soumis a la ratification du peuple? + +Quelle peine l'ex-roi a-t-il meritee? + +A la premiere question il fut repondu oui. Chacun se placait +successivement a la tribune par ordre nominal et prononcait son vote a +haute voix. Le 14 janvier, Louis fut declare coupable a l'_unanimite_, +moins trente-sept membres qui se recuserent. + +Le 15, sur la seconde question, trois cents voix environ se +prononcerent _pour_ et quatre cents voix _contre_. + +Dans cette majorite figuraient, a cote des Montagnards, des hommes de +la droite, Condorcet, Ducos, Fonfrede et plusieurs autres. Ainsi le +_jugement ne serait pas soumis a la ratification du pays_. + +Restait la derniere question:--Quelle peine? + +On doit s'etonner de n'avoir point entendu retentir dans le cours de +ces debats la grande voix de Danton. Lorsque s'ouvrit le proces de +Louis XVI, il etait en Belgique, ou la Convention l'avait envoye avec +Lacroix. Il y remplissait les fonctions de commissaire pres des armees +de la Republique. Ainsi que beaucoup d'autres, Danton n'aurait sans +doute point ete fache d'echapper par l'absence a l'arret prononce +contre l'ex-roi. Par quoi fut-il donc rappele sur son siege? A la +demande de Rouyer et de Jean-Bon-Saint-Andre, la Convention avait +decide que les listes designeraient les absents par commission, et que +les absents sans cause seraient censures, leurs noms envoyes aux +departements. Danton partit et revint a Paris le 14 janvier 93. +Rapportait-il avec lui le sentiment de l'armee et inclinait-il a son +retour vers la clemence? Fit-il alors, comme on l'a dit, un dernier pas +vers la Gironde en vue de sauver les jours du roi? Tout cela peut etre +vrai, mais il n'y parait guere, quand, se rendant le 16 a la +Convention, le lion de la Montagne se mit a rugir. + +Il s'agissait de decider a quelle majorite se prononcerait le verdict. +Le Hardy avait demande les deux tiers des voix. + +Danton: + +"La premiere question qui se presente est de savoir si le decret que +vous devez porter sur Louis sera comme les autres rendu a la majorite. +On a pretendu que telle etait l'importance de cette question qu'il ne +suffisait pas qu'on la vidat dans la forme ordinaire. C'est par une +simple majorite qu'on a prononce sur le sort de la nation entiere, +lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaute; je demande pourquoi on veut +prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes +plus severes et plus solennelles. Nous prononcons comme representant +par provision la souverainete. Je demande si, quand une loi penale est +portee contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si +vous avez quelque scrupule a lui donner son execution immediate? Je +demande si vous n'avez pas vote a la majorite absolue seulement la +Republique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des +combats ne coule pas definitivement? Les complices de Louis n'ont-ils +pas subi immediatement la peine sans aucun recours au peuple? Et en +vertu de l'arret d'un tribunal extraordinaire, celui qui a ete l'ame de +ces complots merite-t-il une exception? Vous etes envoyes par le peuple +pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme +representants; vous ne pouvez denaturer votre caractere; je demande +qu'on passe a l'ordre du jour." + +La Convention fut d'avis que la simple majorite, c'est-a-dire la moitie +des voix et une de plus, suffirait a decider du sort de Louis. + +La seance se prolongeait sans interruption. Les Conventionnels, ces +hommes de fer, supporterent la fatigue, les emotions, la pesanteur des +jours succedant aux nuits, des nuits succedant aux jours, avec un +inebranlable courage. Le recueillement et la sombre meditation de la +plupart des deputes contrastaient avec l'attitude des spectateurs. Le +fond de la salle avait ete transforme en loges, ou les femmes du monde, +dans le plus charmant neglige, mangeaient des oranges ou degustaient +des glaces. On allait les saluer et l'on revenait. "Les huissiers, du +cote de la Montagne, raconte Mercier (un temoin oculaire) faisant le +metier d'ouvreuses de loges d'opera, conduisaient galamment les +dames..." Ce frivole dix-huitieme siecle assistait gai et pimpant a la +tragedie dont il avait prepare lui-meme le denouement. Les hautes +tribunes etaient occupees par des gens de tout etat qui, tout en buvant +du vin et de l'eau-de-vie, semblaient dire aux juges de Louis XVI: +"Prenez garde, vous allez voter sous l'oeil du peuple!" + +On a du reste beaucoup exagere la pression exterieure qui aurait ete +exercee sur la Convention. Les deputes ne prirent vraiment conseil que +d'eux-memes et de leur conscience. Ils couraient sans doute de grands +dangers, soit de la part de la coalition etrangere, soit de la part de +la population irritee, selon la nature du vote qu'ils allaient emettre; +mais, plus fiers en cela que les Romains eux-memes, les Conventionnels +n'ont jamais eleve d'autels a la Peur. + +Plusieurs entre les Montagnards avaient du resister a de tendres +obsessions, aux influences de sirenes royalistes. Marat, un instant +adouci, flottant, etait redevenu Marat, c'est-a-dire impitoyable. +Beaucoup parmi les moderes, qui avaient d'abord voulu sauver le roi, se +sentaient fatalement entraines en sens contraire par l'ineluctable +courant des choses humaines et le travail de la reflexion. + +Il est huit heures du soir. Commence alors le troisieme appel nominal +sur cette question: _Quelle peine sera infligee_ a Louis Capet? Le vote +a lieu par ordre alphabetique de departements. Chaque depute parait +l'un apres l'autre a la tribune. Des visages sombres, rendus plus +sombres encore par les pales clartes de la salle, se succedent de +moment en moment; d'une voix lente et sepulcrale, ils laissent tomber +ces deux mots: _La mort_. + +D'autres eprouvent le besoin de motiver leur sentence. Robespierre dit: +"Le sentiment qui m'a porte a demander, mais en vain, a l'Assemblee +constituante l'abolition de la peine de mort, est le meme qui me force +aujourd'hui a demander qu'elle soit appliquee au tyran de ma patrie et +a la royaute elle-meme dans sa personne. Je vote pour la mort." + +Danton dit: "Je ne suis point de cette foule d'_hommes d'Etat_ qui +ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne +frappe les rois qu'a la tete, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre +des souverains de l'Europe que par la force des armes. Je vote pour la +mort du tyran." + +Marat dit: "Dans l'intime conviction ou je suis que Louis est le +principal auteur des forfaits qui ont fait couler tant de sang le 10 +aout, et de tous les massacres qui ont souille la France depuis la +Revolution, je vote pour la mort du tyran dans les vingt-quatre +heures." + +Camille Desmoulins dit: "Manuel, dans son opinion du mois de novembre, +a dit: _Un roi mort, ce n'est pas un homme de moins_. Je vote pour la +mort, trop tard peut-etre pour l'honneur de la Convention nationale." +(Murmures.) + +Couthon dit: "Citoyens, Louis a ete declare, par la Convention +nationale, coupable d'attentat contre la liberte publique et de +conspiration contre la surete generale de l'Etat; il est convaincu, +dans ma conscience, de ces crimes. Comme un de ses juges, j'ouvre le +livre de la loi, j'y trouve ecrite la peine de mort; mon devoir est +d'appliquer cette peine: je le remplis, je vote pour la mort." + +Saint-Just dit: "Puisque Louis XVI fut l'ennemi du peuple, de sa +liberte et de son bonheur, je conclus a la mort." + +Carnot dit: "Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure, et la +politique le veut egalement. Jamais, je l'avoue, devoir ne pesa +davantage sur mon coeur que celui qui m'est impose; mais je pense que +pour prouver votre attachement aux lois de l'egalite, pour prouver que +les ambitieux ne vous effraient pas, vous devez frapper de mort le +tyran. Je vote pour la mort." + +Un homme dont le nom est cher a la science, Lakanal dit: "Un vrai +republicain parle peu. Les motifs de ma decision sont la (dirigeant sa +main vers son coeur); je vote pour la mort." + +Le taciturne Sieyes prononce seulement ces deux monosyllabes: "La +mort." + +La mesure de la justice etait pleine: le sablier de la mort avait +agite, en tournant, tout le gravier dont se composent les jours d'un +roi. Un seul vote excita les huees et les murmures; c'est celui de +Philippe-Egalite. + +Il dit, non, il lut: "Uniquement occupe de mon devoir, convaincu que +tous ceux qui ont attente ou attenteront par la suite a la souverainete +du peuple meritent la mort, je vote pour la mort." + +Dans les galeries des femmes figuraient des cartes avec des epingles, +pour pointer et comparer les votes. Dans la salle, quelques deputes +tombaient de sommeil sur un banc; on les reveillait en leur montrant la +tribune et en leur disant: "C'est votre tour." On vit tout a coup venir +un moribond, une espece de fantome, pale, livide, affuble d'un bonnet +de nuit et d'un robe de chambre; c'etait un homme de la droite qui +croyait sans doute emouvoir la pitie par son devouement envers le roi; +il fit rire. + +Enfin, le 17 janvier, Vergniaud, president de la Convention, proclama +le resultat du scrutin en ces termes: "L'Assemblee est composee de sept +cent quarante-neuf membres; quinze se sont trouves absents par +commission, sept par maladie, un sans cause, cinq non votants, en tout +vingt-huit. Le nombre restant est de sept cent vingt et un, la majorite +absolue est de trois cent soixante et un. Deux ont vote pour les fers; +deux cent vingt-six pour la detention et le bannissement a la paix, ou +pour le bannissement immediat, ou pour la reclusion, et quelques-uns y +ont ajoute la peine de mort conditionnelle, si le territoire etait +envahi; quarante-six pour la mort, avec sursis, soit apres l'expulsion +des Bourbons, soit a la paix, soit a la ratification de la +Constitution; trois cent soixante et un ont vote pour la mort; +vingt-six pour la mort, en demandant une discussion sur le point de +savoir s'il conviendrait a l'interet public qu'elle fut ou non +differee, et en declarant leur voeu independant de cette demande. +Ainsi, pour la mort sans condition, trois cent quatre-vingt-sept; pour +la detention ou la mort conditionnelle, trois cent trente-quatre." +Apres un silence, et avec l'accent de la douleur: "Legislateurs, je +declare au nom de la Convention que la peine qu'elle prononce contre +Louis Capet est la mort." + +Cependant toutes les cours de l'Europe avaient l'oeil fixe sur la +Convention et attendaient, haletantes, l'issue du proces. Le president +annonce avoir recu une lettre du ministre d'Espagne. Salles declare que +l'ambassadeur demande dans cette lettre l'admission a la barre _au nom +du roi son maitre_. (Murmures dans l'Assemblee.) C'est Danton qui se +charge de repondre aux souverains, et avec un geste de mepris +formidable: + +"Quant a l'Espagne, je l'avouerai, je suis etonne de l'audace d'une +puissance qui ne craint pas de pretendre a exercer son influence sur +votre deliberation. Si tout le monde etait de mon avis, on voterait a +l'instant pour cela seul la guerre a l'Espagne. Quoi! on ne reconnait +pas notre Republique et l'on veut lui dicter des lois? On ne la +reconnait pas, et l'on veut lui imposer des conditions, participer au +jugement que ses representants vont rendre? Cependant qu'on entende, si +on le veut, cet ambassadeur; mais que le president lui fasse une +reponse digne du peuple dont il sera l'organe, et qu'il lui dise que +les vainqueurs de Jemmapes ne dementiront pas la gloire qu'ils ont +acquise, et qu'ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de +l'Europe conjures contre nous, les forces qui deja les ont fait +vaincre. Defiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser +d'employer pour vous faire changer de determination; on ne negligera +aucun moyen; tantot, pour obtenir des delais, on pretextera un motif +politique, tantot une negociation importante ou a entreprendre ou a +terminer. Rejetez, rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point +de transaction avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a +donne sa confiance et qui jugerait ses representants, si ses +representants l'avaient trahi." + +Enveloppee dans sa dignite stoique, l'Assemblee decida que, sans meme +ouvrir la lettre de l'ambassadeur, elle passait a l'ordre du jour. + +Danton avait grandi de cent coudees. A Louvet, qui l'instant +d'auparavant lui avait crie: + +--Tu n'es pas encore roi, Danton! + +Il avait repondu, en se dressant de toute sa hauteur: + +--Je demande que l'insolent qui dit que je ne suis pas encore roi soit +rappele a l'ordre avec censure. + +Toute tentative d'intervention etrangere en faveur de Louis XVI ayant +ete repoussee avec un sombre dedain, il ne restait plus a l'infortune +qu'une planche de salut, le sursis, l'appel au peuple. + +Les defenseurs de Louis XVI, Deseze et Tronchet, furent introduits dans +l'Assemblee, qui consentit a les entendre. Ils lurent une lettre de +Louis XVI qui protestait encore une fois de son innocence et en +appelait a la nation. + +Apres soixante-douze heures, la seance fut levee. + +L'appel a la nation avait ete deja repousse par des arguments +invincibles. Danton, Robespierre, tous les Montagnards avaient repondu: +"La nation, c'est nous. L'Assemblee est sa representation vivante, +legale, incontestee." Dans les graves circonstances ou l'on se +trouvait, l'appel au peuple n'etait-il point d'ailleurs l'appel a la +guerre civile? Il fut ecarte le lendemain 18 janvier. + +Restait la question du sursis. Gagner du temps, c'etait peut-etre un +moyen d'eluder la sentence de mort. + +--Point de sursis! dit Tallien, l'humanite l'exige; il faut abreger ses +angoisses... Il est barbare de le laisser dans l'attente de son sort... + +--Point de sursis! dit Couthon; au nom de l'humanite, le jugement doit +s'executer, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures. + +--Point de sursis! dit Robespierre; et il invoqua comme les autres un +motif d'humanite. + +--Point de sursis! dit Barere; mais, en avocat adroit et subtil, il +entretint l'Assemblee des reformes douces, bienfaisantes, qu'elle +pourrait accomplir, des que, le cable de la royaute etant rompu, elle +serait vraiment libre, debarrassee de tout obstacle. + +Il n'y eut que trois cents voix environ pour le sursis, et contre, pres +de quatre cents. Le roi etait irremissiblement condamne. + +Quelle que soit l'opinion de la posterite sur le jugement de Louis XVI, +il est difficile de ne point admirer le sang-froid et l'intrepidite des +Conventionnels. Les complots, les poignards des royalistes, les +declarations de guerre, les yeux menacants des souverains etrangers +fixes sur leurs deliberations ne les effraient pas: sous le canon de +l'Europe, en face de la ligue des rois, ils decouvrent leur conscience +et leur poitrine. Seuls contre tous, ils osent prendre l'offensive et +se reduire a la necessite de vaincre. "Nous voila lances, ecrivait +familierement a son pere le citoyen Lebas; les chemins sont rompus +derriere nous." L'idee des hommes de 93 etait effectivement que cet +acte d'audace, ce defi, devait contribuer au succes de nos armes. La +France envoya devant ses legions l'epouvante. Aux hostilites sourdes du +continent, elle repondit par une tete de roi jetee entre la Republique +francaise et tous les trones de la terre. + +[Illustration: L'abbe Gregoire.] + +Ces menaces de mort, ces poignards, etait-ce une vaine figure de +rhetorique? + +Le vote de la Convention nationale porta dans le coeur des royalistes +la consternation et la terreur. A Paris meme, il y eut quelques +mouvements qui indiquaient un complot en faveur de Louis XVI. Pendant +le proces, tandis que des bouches froides et severes s'ouvraient pour +voter la mort de l'accuse, des bras s'armaient dans l'ombre pour le +sauver. Le 18 au soir, douze jeunes ex-gardes du corps se reunirent +dans un caveau du Palais-Royal et tinrent conseil entre eux sur les +moyens de jeter l'alarme dans l'opinion publique. Les conjures +promenerent les yeux sur les juges de Louis XVI, et se designerent +mutuellement douze victimes. Chacun choisit la sienne. On promit sur +l'honneur de frapper et l'on se separa. Un seul conjure tint son +serment. + +Il y avait alors, au Palais-Egalite, une salle de traiteur, dont le +maitre se nommait Fevrier; c'etait un caveau a voutes basses, ou l'on +descendait par quelques marches. Des tables etaient dressees le long +des murs. De rares lumieres, fixees aux piliers de la salle, brillaient +ca et la. Il etait sept heures et demie du soir. Un jeune homme, +Deparis, [Note: Ces details et les suivants ont ete communiques a +l'auteur par le frere de Deparis, et non de Paris, ainsi qu'ecrivent +tous les historiens.] ancien garde du roi, barbe couleur de l'aile du +corbeau et cheveux tres-noirs, teint basane, dents tres-blanches, +houppelande grise, chapeau rond, etait assis a une petite table avec un +ami: en proie a une agitation extreme, il s'entretenait de l'evenement +de la journee. Fils d'une mere royaliste, il avait vu la Revolution +avec horreur: la condamnation a mort de Louis XVI le jetait dans un +transport frenetique. On causait assez librement autour de lui: une +voix nomma Lepelletier de Saint-Fargeau. Deparis n'avait jamais vu le +depute de Sens. Lepelletier, assis devant une autre table, soupait +tranquillement. Deparis va droit a lui: "Vous etes le citoyen +Lepelletier de Saint-Fargeau?--C'est mon nom.--Avez-vous vote la vie +ou la mort du roi?--Selon ma conscience, j'ai vote la mort." A ces +mots, Deparis: "Tiens, miserable! tu ne voteras plus." Le depute tombe. +Il avait dans le flanc une lame de coutelas. Fevrier accourt: Duparis +se debarrasse des mains qui veulent le saisir et s'enfuit. Lepelletier +est transporte mourant sur un lit: "J'ai verse mon sang pour la patrie, +dit-il; que ce sang consolide la liberte. J'ai bien froid... Les +tenebres me gagnent... Mes amis, prenez garde a vous!" Il meurt. + +Cette nouvelle jeta la stupeur dans la ville. Le Palais-Egalite +surtout, qui avait ete le theatre du crime, s'emut eperdument. Au cafe +du Caveau, un jeune homme monte sur une table et dit: "Le citoyen +Lepelletier de Saint-Fargeau vient d'etre assassine! (Saisissement.) +--Par qui? s'ecrient des voix furieuses.--Par un royaliste." +Le jeune homme descend de la table et se perd dans la foule. +Un instant apres, un curieux, qui se pressait dans les groupes +pour savoir la nouvelle, sent une main sur sa main et une voix a son +oreille: "C'est moi qui l'ai tue, lui dit-on; en voici un de moins; a +_l'autre_, maintenant!" Cet ami se retourne et reconnait devant lui +Deparis. + +L'_autre_, c'etait le duc d'Orleans. Voila le coupable et la victime +que s'etait choisis Deparis. Il n'avait frappe Lepelletier de +Saint-Fargeau que par hasard, comme un ennemi qu'on rencontre sur son +chemin. Le meurtrier n'abandonnait pas pour cela son serment. Le 24 +janvier eut lieu le convoi de Saint-Fargeau. Il y avait grand bruit et +grande foule sur son chemin. La blessure ouverte, le sabre entoure d'un +crepe, les habits perces et ensanglantes, tout retracait aux yeux un +drame lugubre. Le ciel etait sombre et froid comme la ceremonie. Des +torches, des cypres, des choeurs de musique, des tambours suivaient le +char funebre; on se rendait au Pantheon. Le convoi traversa la place +Vendome. Deparis s'y promenait, depuis le matin, de long en large; il +avait sous sa redingote une lame et un pistolet. Resolu a finir +publiquement ses jours sur la place, il devait atteindre au coeur son +ennemi et se tuer ensuite. Le cortege defila en grande pompe; la +deputation conventionnelle suivait le char a pas graves et lents. +Deparis avait la main sur son sabre; d'Orleans ne passa pas. Soit qu'il +eut ete averti, comme on le croit, par une lettre, du danger qui le +menacait, soit qu'il eut concu de lui-meme des inquietudes, le duc +avait refuse de suivre le cortege. + +Deparis sortit alors de la capitale, et y rentra comme attire par la +fascination de son projet temeraire. Sa tete etait mise a prix; il ne +pouvait manquer d'etre reconnu. Un ami lui persuada de se retirer. Un +passe-port lui avait ete delivre sous un faux nom. Ce furieux ne se +resolut neanmoins qu'avec tristesse a gagner la frontiere sans avoir +accompli sa vengeance. Il arriva vers le soir a Forges-les-Eaux, dans +une auberge, dite du _Grand-Cerf_. Mouille par une pluie froide, il +s'approche de l'atre et se mele a la conversation de quelques +colporteurs qui se rechauffaient dans la salle commune. "Que pense-t-on +ici de la mort du roi? leur demanda-t-il d'une voix mal assuree, qui +cherchait a masquer son emotion sous une fausse indifference.--On +pense, dit l'un d'eux, que l'on a bien fait de le frapper: je voudrais, +pour moi, que tous les tyrans du monde n'eussent qu'une seule tete, +pour qu'on put l'abattre d'un seul coup!" Deparis se leve, prend un +flambeau, ouvre la porte qui doit le conduire a sa chambre de lit, et +dit assez haut pour etre entendu: "Je ne rencontrerai donc partout que +des assassins de mon roi!" Il monte le roide escalier de bois, demande +a souper seul, fait usage, pour diviser ses morceaux, d'un couteau +ayant forme de poignard, se promene a grands pas d'un air egare. +Quelqu'un qui le guettait le voit ensuite se mettre a genoux, baiser a +plusieurs reprises sa main droite. Il demande de l'encre, ecrit +quelques lignes sur un papier et se couche. Tout cela donne des +soupcons. A quatre heures du matin, il y avait trois gendarmes dans la +chambre. + +Deparis dormait; on le secoue par les epaules pour le +reveiller.--"Citoyen, au nom de la loi, tu vas nous suivre a l'hotel de +ville.--Ah! messieurs, repondit-il froidement, je vous attendais; un +instant, et je suis a vous." A ces mots, il glisse sa main sous +l'oreiller, fait un faux mouvement sur le cote droit et se decharge +dans la tete un pistolet a deux coups. On trouva sur lui son extrait de +naissance et son conge de garde-du-corps. Au dos de ce brevet, il avait +ecrit de sa main: "Qu'on n'inquiete personne! personne n'a ete mon +complice dans la mort heureuse du scelerat Saint-Fargeau. Si je ne +l'eusse pas rencontre sous ma main, je faisais une plus belle action: +je purgeais la France du regicide et du parricide d'Orleans. Tous les +Francais sont des laches auxquels je dis: + + "Peuple, dont les forfaits jettent partout l'effroi, + Avec calme et plaisir j'abandonne la vie. + Ce n'est que par la mort qu'on peut fuir l'infamie + Qu'imprima sur nos fronts le sang de notre roi." + +[Note: Ces vers avaient ete ecrite la veille dans l'auberge; les recueils +du temps contiennent de lui quelques poesies legeres. Deparis avait trente +uns. On observa que le soir, en se couchant, il n'ota point la clef de la +serrure de sa porte. Le pistolet avec lequel il se donna la mort etait +charge d'un double lingot mache. Son frere cadet, parfait honnete homme +d'ailleurs, fut place sous la Restauration dans les bureaux de la +prefecture de police, et son principal titre de recommandation etait +son nom de famille. Les Bourbons de la branche ainee approuvaient-ils +donc l'assassinat?] + +La mort de Lepelletior ne fut point le crime d'un fanatisme isole: il y +avait, comme nous l'avons dit, un complot sous l'attentat de Deparis. +Qu'esperaient les conjures? Intimider les juges du roi? Evidemment la +Revolution n'aurait point recule devant douze poignards, et la tete de +Louis XVI, malgre les victimes choisies dans le sein de la Convention +nationale, n'en fut pas moins tombee sur l'echafaud. Ce Deparis etait +un fanatique et un assassin; mais ce n'etait point un lache. Combien +ceux qui se cachaient et complotaient dans l'ombre etaient-ils mille +fois plus dangereux! + +L'assassinat de Saint-Fargeau ne fit que demontrer la necesssite d'une +surveillance etroite pour comprimer les machinations du royalisme. Les +departements s'associerent par des adresses au vote de la Convention. +Quatre membres de l'Assemblee qui etaient alors en mission envoyerent a +leurs collegues la lettre suivante: + +"Nous apprenons par les papiers publics que la Convention doit +prononcer demain sur Louis Capet. Prives de prendre part a vos +deliberations, mais instruits par la lecture reflechie des pieces +imprimees, et par la connaissance que chacun de nous avait acquise des +trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un +devoir pour tous les deputes d'annoncer leur opinion publiquement, et +que ce serait une lachete de profiter de notre eloignement pour nous +soustraire a cette obligation. + +"Nous declarons que notre voeu est pour la condamnation de Louis Capet +par la Convention nationale, sans appel au peuple. Nous proferons ce +voeu dans la plus intime conviction, a cette distance des agitations ou +la verite se montre sans melange, et dans le voisinage du tyran +piemontais." + +"_Signe_: HERAUT, JAGOT, SIMON, GREGOIRE." + +La premiere redaction portait: "Notre voeu est pour la condamnation _a +mort_ de Louis." Gregoire, fidele a ses principes, fit rayer ces deux +mots. "Je ne blame point, ajouta-t-il, ceux de mes collegues qui, dans +leur conscience, voteront pour la mort; Louis est un grand coupable: +mais ma religion me defend de verser le sang des hommes. Il suffit a la +societe que le coupable ne puisse plus nuire." L'abbe Gregoire, quoique +ayant refuse, le 19 janvier 1793, de salir sa robe de pretre, n'en a +pas moins ete chasse, en 1819, de la Chambre des deputes, comme +_indigne_ et comme regicide. Je livre a l'indignation des coeurs +honnetes les assassins de sa memoire. + +La Convention nationale venait de se montrer grande. Jamais le bras de +la justice ne s'etait revele dans une assemblee humaine avec des signes +plus evidents et un appareil plus redoutable. La nation croyait enfin a +la Republique. Ce resultat, il est vrai, fut achete par un acte +terrible, dont se plaint l'indulgence, dont gemit la pitie. Si +l'inexorable volonte du bien dirigeait la conscience de la grande +majorite des representants, la faiblesse, la peur, ou des passions +cruelles, n'ont-elles pu aussi arracher a quelques-uns une sentence de +mort? La tete de Louis, en tombant, ne jeta-t-elle pas dans le pays une +cause d'effervescence et de bouillonnement? La terreur entre les +citoyens ne fut-elle pas plus tard une suite de l'epouvante qu'on avait +voulu diriger contre les rois? Tout cela est possible, mais tout cela +etait force. Le peuple, comme l'Ocean, ne se souleve point sans remuer +la vase de son lit. Quel remede? Aucun. Les orages sont necessaires a +la nature et les revolutions a l'humanite. + +Un dernier mot sur le proces de Louis XVI. Parmi ceux qui voterent la +mort, presque tous perirent sur l'echafaud; quelques-uns seulement ont +survecu. Dans l'exil ou a Cayenne, ou ils avaient ete transportes, pas +un d'eux n'a jamais temoigne le moindre repentir. Nul remords. Ils +emporterent dans la tombe la conviction d'avoir fait leur devoir. + +Le fait suivant fut raconte en Belgique a l'auteur de cette histoire. +Un ancien Conventionnel avait pour ami un habitant de Namur qui venait +de temps en temps lui rendre visite. Un jour, ce dernier trouva le +regicide, comme on disait alors, entoure de papiers et relisant avec +une attention profonde le _Moniteur_ de 1793. + +--Que faites-vous la? lui dit-il. + +--Je refais le proces du roi. + +--Eh bien...? + +--Eh bien! je voterais aujourd'hui comme j'ai vote le 17 janvier; je +voterais la mort! + + + + +VIII + +Lutte entre la Convention et la Commune a propos de la liberte des +theatres.--Danton incline vers la Commune.--Execution de Louis +XVI.--Derniere entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison +Duplay durant le passage du lugubre cortege.--L'echafaud.--Dernieres +paroles de Louis.--Le soir du 21 Janvier.--Embarras que la royaute +leguait a la Revolution. + + +Quiconque tient a bien comprendre l'histoire de la Revolution francaise +ne doit jamais perdre de vue ces deux puissances rivales, la Convention +et la Commune de Paris. + +La Convention etait certes le siege de la representation nationale; +mais Paris n'etait-il point la tete de la France? + +Pour ne point interrompre l'unite du recit, nous avons garde le silence +sur un incident qui se produisit durant le proces du roi. Le Conseil +executif de la Commune avait juge a propos de suspendre les +representations d'un drame de Loya, _l'Ami des lois_, qui se jouait au +Theatre-Francais. Cette piece mediocre, ecrite dans un esprit +reactionnaire, pouvait occasionner des troubles au milieu des +circonstances graves qu'on traversait. Petion, dans l'interet de la +liberte, s'etait oppose a cette mesure. De la conflit. + +Ce conflit fut porte devant l'Assemblee nationale. Danton, comprenant +sans doute le danger d'une lutte ouverte entre la Convention et la +Commune, chercha tout de suite a detourner l'attention de l'incident +pour la fixer tout entiere sur le proces de Louis XVI. + +"Je l'avouerai, s'ecria-t-il, je croyais qu'il etait d'autres objets +que la comedie qui doivent nous occuper. (Quelques voix: Il s'agit de +la liberte!) Oui, il s'agit de la liberte. Il s'agit de la tragedie que +vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache +des lois la tete d'un tyran (murmures) et non de miserables comedies. +Mais puisque vous cassez un arret du Conseil executif, qui defendait de +jouer des pieces dangereuses a la tranquillite publique, je soutiens +que la consequence necessaire de votre decret est que la responsabilite +ne puisse peser sur la municipalite." + +L'affaire en resta la. Ce fut un triomphe pour la liberte du theatre; +mais les haines s'envenimerent. La Commune devora l'affront, tout en se +promettant bien de se venger de sa defaite. + +Le theatre n'avait jamais ete plus suivi que dans ces jours de deuil et +de misere. Une charmante actrice, Mlle Julie Condeille, jouait une +piece qu'elle avait composee elle-meme: _la Belle Fermiere_. Le +contraste entre les sombres evenements qui grondaient dans la ville et +les moeurs douces, pastorales, en quelque sorte florianesques de cette +idylle dramatique, produisit un effet de diversion extraordinaire. On +se sentait transporte dans l'age d'or. Le succes fut immense. + +Mais la force des choses nous ramene a ce que Danton appelait la vraie +_tragedie_ du moment. + +Le 18 et le 19, la Convention avait delibere sur le sursis et l'avait +rejete. Le 20 etait un dimanche: on n'execute point ce jour-la. + +C'est le lendemain (21 janvier) que la France allait _punir_ son roi. + +Le Conseil de la Commune avait arrete les dispositions suivantes: "Le +lieu de l'execution sera _la place de la Revolution_, ci-devant Louis +XV, entre le piedestal et les Champs-Elysees. Louis Capet partira du +Temple a huit heures du matin, de maniere que l'execution puisse etre +faite a midi. Le commandant general fera placer lundi matin, 21, a sept +heures, a toutes les barrieres, une force suffisante pour empecher +qu'aucun rassemblement, de quelque nature qu'il soit, arme ou non arme, +entre dans Paris ni n'en sorte." + +Louis XVI avait les defauts des rois qui appartiennent a des dynasties +caduques; les races vieillissent comme les arbres, et les rejetons qui +poussent sur ces troncs epuises se ressentent de l'affaiblissement de +la seve. Cet homme d'un caractere faible, que sa nature brutale portait +a des exercices manuels et a la chasse, dont les appetits physiques +etaient enormes, qui avait des caprices, mais pas de volonte, des +connaissances, mais pas de talents; cet homme, dis-je, sut une seule +chose dans sa vie, il sut bien mourir. + +Louis avait soupe la veille, le 20 au soir, avec sa famille avant la +separation eternelle. Un municipal monta chez les femmes et dit a la +reine:--Madame, un decret vous autorise a voir _monsieur votre mari_, +qui desire vous embrasser ainsi que ses enfants. + +A neuf heures du soir, toute la famille royale entra dans la chambre de +Louis XVI. Il y eut des larmes, des sanglots entrecoupes, des +dechirements de coeur. On se separa a dix heures et demie. + +Louis avait demande pour confesseur M. Edgeworth de Firmont, un pretre +non assermente qui logeait rue du Bac, n deg. 483. Le pretre s'etait tenu +cache dans une tourelle pendant l'entrevue du roi avec sa famille. Il +se remontra. Le conseil de la Commune permit a l'abbe Edgeworth de +celebrer, pour le condamne, les ceremonies du culte. On se procura dans +une eglise voisine le calice, l'hostie, la chasuble, les livres sacres +et deux cierges. Le roi eveille a cinq heures du matin, apres un +sommeil tranquille, entendit la messe a genoux et communia. + +Robespierre etait rentre la veille, sans mot dire, dans la maison de +Duplay: son silence et sa paleur avaient ete tout de suite compris par +le menuisier et sa femme, mais non par les jeunes filles. Elles +s'eveillerent comme d'habitude au lever du soleil: une seule chose les +inquieta, c'est que depuis le matin la porte cochere de la maison +demeurait fermee. Il y avait la-dessus des ordres positifs qui venaient +du pere de famille. Eleonore en demanda timidement la raison a +Maximilien devant ses autres soeurs; Robespierre rougit. + +--Votre pere a raison, reprit-il d'un air grave et concentre: il +passera aujourd'hui devant celle maison une chose que vous ne devez pas +voir. + +Puis il s'enfonca dans sa chambre tristement.--Vers neuf heures et +demie du matin, on entendit jusque dans la cour un bruit de chevaux, le +passage des troupes, et le roulement d'une voiture sur le pave de la +rue: c'etait _la chose_ qui passait. + +Paris etait tout entier sous les armes. La circulation des voitures se +trouvait interrompue dans les quartiers qui avoisinaient le passage du +cortege. Les fenetres des maisons etaient fermees. Un calme imposant et +triste regnait dans toute la ville. A dix heures et un quart, le roi +arriva sur la place de la Revolution. Il etait dans un carrosse vert. +Arrive au pied de l'echafaud, il resta quatre ou cinq minutes dans la +voiture, parlant a son confesseur. M. Edgeworth etait simplement en +habit noir. La figure du roi ne paraissait pas alteree. Il etait vetu +d'un habit couleur puce, veste blanche, culotte grise, bas blancs. Il +descendit de voiture. Un silence inoui s'etendait de tous cotes; pas un +souffle, pas un geste: les coeurs semblaient petrifies comme le ciel, +un ciel gris et bas; les arbres etaient sans mouvement et sans +feuilles; cette morne sterilite avait quelque chose de terrible. Il +semblait que tout fut petrifie dans les coeurs et dans la nature. + +Louis ota son habit lui-meme, et resta couvert d'un simple gilet de +molleton blanc. Un debat, eut lieu au pied de l'echafaud; Louis ne +voulait pas qu'on lui liat les mains, il fit un mouvement de resistance +terrible; mais alors son confesseur: + +--C'est un trait de ressemblance de plus entre vous et Jesus-Christ qui +va etre votre recompense. + +Louis se laissa faire. Il monta sur l'echafaud, s'avanca du cote +gauche, le visage tres rouge: + +--Peuple, s'ecria-t-il, je meurs innocent! je pardonne a mes ennemis; +je desire que mon sang soit utile aux Francais et qu'il apaise la +colere de Dieu. + +A dix heures vingt-cinq minutes, il avait vecu. Au moment ou la tete +tomba, le profond silence qui couvrait la place se dechira violemment; +il sortit de la multitude un cri immense, unique, infini, qui retentit +dans toute la ville: "Vive la Republique! Vive la Nation!" Tous les +chapeaux agites en l'air semblaient dire: Le sacrifice est consomme! +Des bataillons, en defilant devant la guillotine, tremperent leurs +baionnettes, le fer de leurs piques ou la lame de leurs sabres dans le +sang du roi. Ici un trait digne du crayon de Tacite: au moment ou le +bourreau venait de quitter le theatre de l'execution, un homme d'un +aspect effrayant monte sur la guillotine; on le regarde, on s'approche +en silence; il plonge tout entier son bras nu dans le sang de Louis XVI +qui s'etait amasse en bondance, et en asperge par trois fois la foule +des assistants, qui se pressent autour de l'echafaud pour en recevoir +chacun une goutte sur le front. + +--Freres, dit-il alors en continuant son horrible aspersion, freres, on +nous a menaces que le sang de Capet retomberait sur nos tetes; eh bien! +qu'il y retombe! + +Cet homme faisait une chose horrible, mais logique; le sang du roi +etait bien le bapteme de la Revolution. + +On avait parle de tirer le canon du Pont-Neuf au moment de l'execution; +il n'en fut rien: la Commune decida que la tete d'un roi, en tombant, +ne devait pas faire plus de bruit que celle d'un autre homme. Les +travaux, suspendus durant la matinee, furent repris dans l'apres-midi; +les boutiques s'ouvrirent; il y eut beaucoup de monde le soir aux +spectacles, surtout des femmes en grande toilette. + +[Illustration: Funerailles de Lepelletier de Saint-Fargeau.] + +La reine, ayant appris la mort de son mari, demanda pour elle, pour sa +soeur et pour ses enfants, des habits de deuil. Les restes de Louis, +enfermes dans une corbeille d'osier, avaient ete conduits dans une +charrette au cimetiere de la Madeleine, et places dans une fosse entre +deux lits de chaux vive, pour y etre consumes au plus vite, de telle +sorte qu'il ne restat bientot plus rien du _tyran_. On etablit une +garde, pendant deux jours, autour de la fosse. + +Au Palais-Royal, la mort de Louis inspira des orateurs en plein vent. +"Vous voyez, disaient-ils au peuple, vous voyez que l'espece de +talisman qui couvrait jusqu'ici une personne soi-disant inviolable +vient de se rompre au pied de l'echafaud de Louis XVI. Nous venons de +signer avec le sang d'un monarque la guerre a toutes les monarchies. +Soyez fiers et tenez-vous debout devant l'Europe etonnee de votre +audace!" + +On compara le supplice de Louis XVI a celui de Charles 1er; mais le roi +d'Angleterre avait rencontre dans la mort ces egards, cet appareil et +ces pompes qui sentent encore la souverainete; tandis qu'on avait +applique au roi de France l'egalite du supplice avec le dernier de ses +sujets. On fit d'autres rapprochements curieux, sous le titre +d'_Epoques remarquables de la vie de Louis XVI_: "Le 21 avril 1780, +mariage a Vienne, envoi de l'anneau.--Le 21 juin de la meme annee, fete +pour son mariage.--Le 21 janvier 1782, fete a l'Hotel de Ville de Paris +pour la naissance du dauphin.--Le 21 juillet 1791, fuite a +Varennes.--Le 21 janvier 1793, mort sur un echafaud.--On assure que, +soit par un sentiment superstitieux, soit par tout autre motif, Louis +XVI ne permettait jamais qu'on jouat chez lui au vingt et un. Enfin les +rapports qui ont constate devant les juges les crimes du roi emanaient +de la commission des vingt et un." L'eternelle melancolie de la nature +humaine aime a trouver dans de tels calculs un mystere de plus aux +vicissitudes du sort. + +La mort du roi fut surtout envisagee comme une necessite sociale. La +Revolution avait ramene la nation francaise aux moeurs dures et +austeres de la race celtique. La liberte ressemblait, le 21 janvier +1793, a cette divinite des anciens druides, qu'on ne pouvait se rendre +favorable qu'en lui offrant en sacrifice une grande victime. + +La mort du roi porta dans le coeur des royalistes la consternation et +la terreur. A Paris meme, il y eut quelques mouvements qui indiquaient +leur desespoir. Les revolutionnaires, d'un autre cote, croyaient +toucher au port. + +Combien leur illusion devait etre decue par la suite des evenements! + +"Il n'y a que les morts qui ne reviennent point," disait Barere. Il se +trompait: ce sont les morts qui reviennent. En montant sur l'echafaud, +Louis XVI laissait derriere lui son _testament_, qui allait etre lu +dans toutes les petites eglises, ses reliques, distribuees aux fideles +par son domestique Clery, et la legende d'un roi martyr. + +Mais les hommes de 93 se moquaient bien de tout cela; ils marchaient le +front haut et le coeur plein d'esperance vers l'avenir. + + + + +IX + +Mort de la premiere femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La +reunion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique +evacuee par nos troupes.--Avis de Danton sur l'etat des +choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte +sur les tours de Notre-Dame.--Sublime dlscours de Danton.--Accusations +contre sa probite.--Etablissement du tribunal revolutionnaire. +--Elargissement des detenus pour dettes.--Envoi de commissaires aux +departements.--Declaration de guerre a l'Angleterre. + + +Les jours de l'affliction etaient venus pour les rois et les reines; +mais croit-on que les revolutionnaires n'eussent point aussi leurs +poignantes douleurs? + +Le 31 janvier, sur un ordre de la Convention nationale, Danton avait du +repartir pour la Belgique, laissant a Paris sa femme malade. + +Il avait epouse le 9 juin 1787 une charmante jeune fille, +Antoinette-Gabrielle Charpentier, dont le pere etait controleur des +fermes. Mariee a ce bouillant tribun, elle avait toujours honore le +toit conjugal par ses vertus. Les commotions politiques avaient fort +ebranle sa sante delicate. Elle fut surtout bouleversee par la lecture +de feuilles girondines qui representaient Danton comme l'auteur des 2 +et 3 septembre. + +"Il etait la, il avait designe les victimes qu'on devait egorger." Ces +infames journaux porterent a la malheureuse femme, dans l'etat de +grossesse ou elle etait, le coup de la mort. + +Danton n'etait point un saint; il avait ses faiblesses; mais c'etait un +grand coeur. A cette femme si digne, il prodiguait une tendresse +sincere. Elle avait conserve ses croyances religieuses, Danton la +plaisantait sur sa devotion, puis, bon et tolerant, il la conduisait +bras dessus, bras dessous, a la porte de l'eglise, ou il se gardait +bien d'entrer lui-meme. Leur separation fut dechirante. Ils sentaient, +helas! l'un et l'autre qu'ils ne se reverraient plus. Partir, +s'arracher a une femme aimee, dans un pareil moment, pour obeir a un +ordre de la Convention, pour voler au secours de la patrie, voila ce +dont etaient capables ces grands citoyens de 93. + +Elle mourut le 11 fevrier 1793 d'une fievre puerperale, huit jours +apres la naissance de son second fils. Danton apprit la fatale nouvelle +en Belgique. Il etait de ceux qui pleurent et rugissent en dedans sur +leurs calamites personnelles. + +Des le 24 janvier, jour des funerailles de Lepelletier, Danton de son +regard d'aigle avait envisage les vraies consequences de la mort de +Louis XVI. + +"Maintenant que le tyran n'est plus, s'etait-il ecrie, tournons toute +notre energie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre +a l'Europe. Il faut, pour epargner les sueurs et le sang de nos +concitoyens, developper la prodigalite nationale. Vos armees ont fait +des prodiges dans un moment deplorable; que ne feront-elles pas quand +elles seront bien secondees? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut +cent esclaves. Si on leur disait d'aller a Vienne, ils iraient a Vienne +ou a la mort..." + +Terrasser la coalition des despotes, faire la guerre universelle, la +guerre de delivrance, tel devait etre le premier grand acte de la +Convention. Sur ce terrain, tous les partis etaient d'accord entre eux. +Il fallait dechainer l'expansion de l'idee francaise. Le genie de la +Revolution, embouchant la trompette guerriere, allait-il traverser nos +discordes intestines, monte sur les chevaux ailes de la victoire? Un +instant on put l'esperer, tant, le lendemain de la mort du roi, la +Gironde et la Montagne semblaient unies dans le meme sentiment +patriotique. + +Dumouriez avait conduit l'armee francaise a Liege. La il recut un +decret de la Convention date du 15 decembre: + +"Dans tous les pays qui sont et seront occupes par les armees de la +Republique, les generaux proclameront sur-le-champ l'abolition des +impots ou contributions existantes, la dime, les droits feodaux, la +servitude reelle ou personnelle, les droits de chasse exclusifs, la +noblesse et generalement tous les privileges existants. + +"Ils proclameront la souverainete du peuple. + +"Tous les agents et officiers de l'ancien gouvernement, tous les +reputes nobles, sont inadmissibles aux emplois de l'administration..." + +C'etait donc bien la liberte que la genereuse Convention offrait aux +peuples sur lesquels se repandaient nos armees. + +Heureuse defaite, qui remettait les provinces conquises en possession +de leurs droits! + +Dumouriez se refusa positivement a faire executer ce decret. Il vint a +Paris, comme nous l'avons vu, pour savourer la fumee de l'encens qu'on +brulait en son honneur. Le 12 janvier 93, Lacroix, un ancien militaire, +et Danton partirent pour Liege. + +Quel etait l'objet de leur mission? Une lutte opiniatre s'etait engagee +entre le ministre des finances et le general Dumouriez. Cambon voulait +que les frais de la guerre de delivrance entreprise hors du territoire +francais pour les peuples contre les rois fussent en partie couverts ou +du moins garantis par les biens meubles et immeubles des gouvernements +expulses. Un decret de la Convention, rendu dans ce sens, declarait +propriete nationale tout ce qui avait appartenu aux rois, princes, +nobles et pretres, ainsi qu'aux emigres francais refugies dans les pays +sur lesquels s'etendait la protection de nos armes. + +Dumouriez resistait a ce systeme. Cambon indigne refusa les traites que +le general tirait sur le Tresor. Les commissaires, Lacroix et Danton, +etaient charges de juger sur place le differend qui s'etait eleve entre +l'autorite militaire et l'autorite civile. Ils devaient en outre +s'enquerir de l'etat des vivres, des indemnites qu'il convenait +d'accorder aux citoyens qui avaient ete pilles, de la disposition des +esprits, de l'assimilation de la Belgique a la France, des moyens les +plus surs et les plus prompts d'appliquer a ces nouveaux Francais les +institutions republicaines, en un mot d'organiser une nation recemment +affranchie d'apres le type de gouvernement qu'avait inaugure, chez +nous, la Revolution. + +Danton, comme nous l'avons dit, etait revenu de Liege a Paris pour +voter la mort du roi. + +Le 31 janvier, il s'exprimait ainsi devant la Convention: + +"Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges, +du peuple belge, que je viens demander la reunion de la Belgique. Je ne +demande rien a votre enthousiasme, mais tout a votre raison, tout aux +interets de la Republique francaise... Vous avez dit aux amis de la +liberte: Organisez-vous comme nous. C'etait dire: Nous accepterons +votre reunion, si vous la proposez. Eh bien! ils la proposent +aujourd'hui. [Note: Sur 9700 votants a Liege, 9660 avaient demande la +reunion a la Republique Francaise.] Les limites de la France sont +marquees par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: +a l'Ocean, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrenees. On nous menace des rois! +Vous leur avez jete le gant, ce gant est la tete d'un roi, c'est le +signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les +tyrans de l'Angleterre sont morts... Quant a la Belgique, l'homme du +peuple, le cultivateur veulent la reunion..." + +L'annexion de la Belgique a la France republicaine n'etait point le +seul terrain sur lequel differassent d'avis Danton et Dumouriez. L'un +etait la Revolution faite homme, l'autre etait la diplomatie, le vieil +esprit militaire. Le chancre du clericalisme rongeait la Belgique, +cette Espagne du Nord. Danton avait compris tout de suite qu'il fallait +"purger des aristocrates, pretres et nobles, cette nouvelle terre de +liberte". + +D'un autre cote, prevoyant une volte-face de la part de l'Autriche, +Lacroix et Danton ne cessaient de reclamer des forces: "Rappelez, +disaient-ils, a tous les citoyens en etat de porter les armes, les +serments qu'ils ont pretes et sommez-les, au nom de la liberte et de +l'egalite, de voler au secours de leurs freres dans la Belgique." + +Les previsions des deux commissaires n'etaient que trop fondees. Le 1er +mars 1793, pendant que Dumouriez, enivre de ses premiers succes, +s'avancait tranquillement en Hollande, l'heroique ville de Liege, toute +francaise de coeur, sur laquelle Danton avait souffle le feu sacre de +la Revolution, allait etre reprise par les Autrichiens. Les patriotes +liegeois, hommes, femmes, enfants, vieillards, se virent obliges de +fuir; il gelait, la terre etait couverte de neige. Plus d'espoir; la +Meuse etait forcee, l'armee francaise battait en retraite. + +Ces sinistres nouvelles arriverent a Paris vers le 5 ou le 6. La +population tout entiere fremit: la honte le disputait au courroux. Les +Girondins pretendirent qu'on avait exagere nos revers, grossi le danger +de la situation. On perdit ainsi quelques jours. + +Le 7 au soir, arrivee de Lacroix et de Danton. Le 8, ils se rendent a +la Convention. Lacroix parle le premier, accuse le ministre de cacher +nos desastres. C'est a present le tour de Danton. + +"Nous avons plusieurs fois, s'ecrie-t-il, fait l'experience que tel est +le caractere francais, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute +son energie. Eh bien! ce moment est arrive. Oui, il faut le dire a la +France entiere: si vous ne volez pas au secours de vos freres de la +Belgique, si Dumouriez est enveloppe en Hollande, si son armee etait +obligee de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs d'un +pareil evenement? La fortune publique aneantie, la mort de 600 000 +Francais pourraient en etre la suite. + +"Citoyens, vous n'avez pas une minute a perdre... nous ne devons pas +attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son +execution sera necessairement lente, et des resultats tardifs ne sont +pas ceux qui conviennent a l'imminence du danger qui nous menace. Il +faut que Paris, cette cite celebre et tant calomniee, il faut que cette +cite dont nos ennemis redoutent le brulant civisme, qu'ils auraient +renversee, contribue par son exemple a sauver la patrie... S'il est bon +de faire des lois avec maturite, on ne fait la guerre qu'avec +enthousiasme. Toutes les mesures dilatoires, tout moyen tardif de +recruter detruit cet enthousiasme, et reste souvent sans succes. Vous +voyez deja quelles en sont les miserables consequences." + +Dans le meme discours, Danton defend les generaux que pourtant il +n'aimait guere. Il n'hesite meme point a couvrir Dumouriez, dont il +devine la situation critique. + +"Nous leur avions promis qu'au 1er fevrier l'armee de la Belgique +recevrait un renfort de 30 000 hommes. Rien ne leur est arrive. Il y a +trois mois qu'a notre premier voyage dans la Belgique ils nous dirent +que leur position militaire etait detestable et que s'ils etaient +attaques au printemps ils seraient peut-etre forces d'evacuer la +Belgique entiere. Hatons-nous de reparer nos fautes..." + +L'orateur concluait en demandant que la Convention nommat a l'instant +des commissaires: le soir meme, ils se rendraient dans toutes les +sections de Paris, convoqueraient les citoyens, leur feraient prendre +les armes et les engageraient, au nom de la liberte et de leurs +serments, a voler au secours de la Belgique. + +Toutes les mesures que reclamaient Lacroix et Danton furent votees par +l'Assemblee nationale. + +Qu'on se figure, au milieu de pareils evenements, les transes de la +population parisienne! Les murailles elles-memes parlerent, et voici ce +qu'elles dirent au nom de la Commune: + +"Aux armes, citoyens, aux armes! + +"Si vous tardez, tout est perdu. + +"Une grande partie de la Belgique est envahie; Aix-la-Chapelle, Liege, +Bruxelles doivent etre maintenant au pouvoir de l'ennemi. La grosse +artillerie, les bagages, le tresor de l'armee, se replient avec +precipitation sur Valenciennes, seule ville qui puisse arreter un +instant l'ennemi. Ce qui pourra suivre sera jete dans la Meuse... + +"Parisiens, c'est contre vous surtout que cette guerre est dirigee... +Il faut que cette campagne decide du sort du monde; il faut epouvanter, +exterminer les rois. Hommes du 14 juillet, du 5 octobre, du 10 aout, +reveillez-vous! + +"Vos freres, vos enfants, poursuivis par l'ennemi, enveloppes +peut-etre, vous appellent... Levez-vous: il faut les venger! + +"Que toutes les armes soient portees dans les sections; que tous les +citoyens s'y rendent; que l'on y jure de sauver la patrie; qu'on la +sauve; malheur a celui qui hesiterait! + +"Que des demain des milliers d'hommes sortent de Paris; c'est +aujourd'hui le combat a mort entre les hommes et les rois, entre +l'esclavage et la liberte." + +La Commune de Paris decida en outre que le meme etendard arbore apres +le 10 aout, et deployant ces mots: "La patrie est en danger," +flotterait de nouveau sur l'Hotel de Ville et le drapeau noir sur les +tours de Notre-Dame. + +Ne perdons pas de vue que les Girondins dirigeaient alors les affaires +du pays. En vain chercherent-ils a dissimuler, a nier le danger. Contre +eux, l'explosion du sentiment public fut terrible. Les presses de +quelques-uns de leurs journaux furent brisees. Beurnonville, ministre +de la guerre, donna sa demission. Des bruits sinistres se repandirent +dans Paris. Touchait-on a un second massacre? La hache etait-elle +suspendue sur la tete de la Convention? Il y eut, un instant, tout lieu +de le craindre. + +L'analogie entre la situation de la Convention au 10 mars et celle de +Paris au 2 septembre etait evidente. Qui sauva la Convention? Ce fut +Marat: "Je couvrirais, dit-il, de mon corps les representants du +peuple." + +De jour en jour se dechirait le voile que les Girondins avaient essaye +de jeter sur l'etendue de nos desastres. Ni la Commune de Paris, ni +Lacroix, ni Danton ne s'etaient trompes. Notre armee retrogradait. On +avait du lever le siege de Maastricht. Nous etions en pleine deroute. + +C'est au milieu de l'indignation generale, du grondement de l'emeute, +que la Convention nationale tint la seance du 13 mars. Divers orateurs +chercherent la cause des evenements desastreux qui frappaient la +France. Le front charge d'orages, le coeur gonfle de tristesse, Danton +apparait a la tribune: + +"Il s'agit moins, dit-il, de rechercher la cause de nos malheurs que +d'y appliquer promptement le remede. Quand l'edifice est en feu, je ne +m'attache point aux fripons qui enlevent les meubles; j'eteins +l'incendie. Je dis que vous devez etre convaincus plus que jamais, par +la lecture des depeches de Dumouriez, que vous n'avez pas un instant a +perdre pour sauver la Republique... + +"Faites donc partir vos commissaires; soutenez les par votre energie; +qu'ils partent ce soir, cette nuit meme; qu'ils disent a la classe +opulente: "Il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos +efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du +sang, il le prodigue. Allons, miserables, prodiguez vos richesses!" (De +vifs applaudissements eclatent.) + +"Voyez, citoyens, les belles destinees qui vous attendent. Quoi! vous +avez une nation entiere pour levier, la raison pour point d'appui, et +vous n'avez pas encore bouleverse le monde! (Les applaudissements +redoublent.) + +"Il faut pour cela des caracteres, et la verite est qu'on en a manque. +Je mets de cote toutes les passions, elles me sont parfaitement +etrangeres, excepte celle du bien public. Dans des circonstances plus +difficiles, quand l'ennemi etait aux portes de Paris, j'ai dit a ceux +qui gouvernaient alors: "Vos discussions sont miserables, je ne connais +que l'ennemi." (Nouveaux applaudissements.) + +"Vous qui me fatiguez de vos contestations particulieres, au lieu de +vous occuper du salut de la Republique, je vous repudie tous comme +traitres a la patrie! Je vous mets tous sur la meme ligne. Je leur +disais: "Eh! que m'importe ma reputation! Que la France soit libre et +que mon nom soit fletri! Que m'importe d'etre appele buveur de sang! Eh +bien! buvons le sang des ennemis de l'humanite, s'il le faut; +combattons, conquerons la liberte!" + +"On parait craindre que le depart des commissaires affaiblisse l'un ou +l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portons notre energie +partout.... Conquerons la Hollande; ranimons en Angleterre le parti +republicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux a la +posterite. Remplissons ces grandes destinees; point de debats, point de +querelles, et la patrie est sauvee." + +Ces belles, ces grandes paroles sont aujourd'hui pour nous lettre +morte. Des discours de Danton il ne reste que le squelette. D'abord la +stenographie etait alors dans l'enfance et le _Moniteur_ ne nous donne +trop souvent qu'un resume plus ou moins exact. Et puis l'action est au +moins la moitie de l'orateur. Pour avoir une idee de Danton a la +tribune, tous nos peres le disent, il eut fallu voir cette face de +lion, ce geste terrible, ce soulevement d'epaules menacant; il eut +fallu entendre cette voix, tantot grave et calme, tantot severe et +tonnante. + +Et pourtant voila l'homme contre lequel s'elevaient deja d'odieux +soupcons. _Il avait plonge les mains dans la caisse de la Belgique_, +murmuraient les journaux; _il a dilapide les fonds publics_. Nous +examinerons en temps et lieu de telles accusations, lancees d'abord par +la Gironde, recueillies plus tard par une partie de la Montagne; mais +exprimons tout d'abord le sentiment que nous inspirent ces indignes +calomnies. + +Exposez donc votre vie et votre honneur, organisez une armee en pays +etranger, forgez dans un atelier de cyclopes les foudres de la +Revolution, assurez au soldat ses moyens de subsistance, sa solde, son +habillement, son equipement, surveillez les hopitaux, fondez la police +et l'instruction militaires, contenez dans le devoir les officiers et +les generaux encore si hesitants a cette epoque, veillez a la defense +des places fortes et a la garde des frontieres, pour qu'apres avoir +accompli cette tache de geant, vous receviez en pleine poitrine cette +epithete flatteuse: _Voleur!_ + +A supposer que Danton eut des vices, ces vices n'etaient point de ceux +qui deshonorent un homme. On ne s'eleve d'ailleurs point vers la region +des idees et des grandes preoccupations nationales sans s'y regenerer. +Danton s'etait epure au feu du patriotisme. Le moyen d'admettre qu'une +ame de cette trempe, entrainee par le tourbillon des affaires +publiques, ait cede a de basses et viles convoitises? + +Les nuages s'amassaient de moment en moment sur la France. L'Angleterre +venait d'entrer dans la coalition. Aux dangers exterieurs se joignaient +les dechirements interieurs. Un mouvement contre-revolutionnaire avait +eclate a Lyon. La Bretagne presque tout entiere etait soulevee. La +conquete de la Belgique nous echappait. + +[Illustration: Pillage de l'imprimerie Gorsas.] + +Pour reagir contre de pareils desastres, il fallait des mesures +energiques, ou la France etait perdue. + +Le 11 mars 1793, la Convention decreta l'etablissement d'un tribunal +revolutionnaire, specialement destine a juger les conspirateurs. Les +Girondins eux-memes, Isnard en tete, avaient demande qu'il en fut +ainsi, mais ils n'avaient conclu a rien. Cette mesure etait cependant +reclamee par les sections, et par les volontaires qui parlaient pour +l'armee. La proposition, nettement formulee par Levasseur, appuyee par +Jean Bon-Saint-Andre, fut adoptee presque sans debats par la +Convention. Combien parmi ceux qui la voterent devaient comparaitre un +jour devant le terrible tribunal etabli pour juger et contenir les +traitres, les mauvais citoyens! "Quiconque aiguise la hache, dit un +proverbe arabe, court grand risque de s'y couper les doigts." + +Le principe etait admis; mais il restait a organiser cette cour de +justice on plutot ce tribunal de guerre. Ici les avis se partageaient. +Les Girondins voulaient que les juges fussent elus par le peuple; les +Montagnards tenaient a ce qu'ils fussent nommes par la Convention. +L'Assemblee aurait ainsi sous la main une arme formidable; elle serait +a la fois le glaive et la loi. La confusion du pouvoir legislatif et du +pouvoir judiciaire est tres-certainement contraire aux vrais principes; +mais avait-on le temps d'y regarder de si pres quand le sol meme de la +patrie tremblait sous le poids de nos desastres? Il fut decide qu'un +jury serait nomme par la Convention, qu'on le tirerait de tous les +departements, et que les jures _opineraient a haute voix_. + +C'etait la terreur; mais cette terreur qui donc l'imposait a la France? +L'etranger, les emigres, les royalistes. + +Une autre mesure (celle-ci clemente, politique) fut l'abolition de la +contrainte par corps, l'elargissement des prisonniers pour dettes. Ce +fut Danton qui la proposa, l'appuya de motifs tres-graves. + +"Je viens vous demander, dit-il, l'abolition d'une erreur funeste, la +destruction de la tyrannie de la richesse sur la misere... + +"Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Francais s'arment pour la +defense commune. Eh bien! il est une classe d'hommes qu'aucun crime n'a +souillee, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberte, c'est celle des +malheureux detenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanite, pour +la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse +hypothequer et sa personne et sa surete... + +"Les principes sont eternels, et tout Francais ne peut etre prive de sa +liberte que pour avoir forfait a la societe. + +"Que les proprietaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus +se seront portes a des exces; mais la nation, toujours juste, +respectera les proprietes. Respectez la misere, et la misere respectera +l'opulence." (Vifs applaudissements.) + +Cette famille des detenus pour dettes etait alors nombreuse et +interessante. Beaucoup de petits negociants dont les affaires avaient +sombre dans les commotions politiques, des artisans que la guerre +privait de travail, des clercs d'avoue ou de notaire, etaient tenus a +la gorge par la main de leurs creanciers. + +L'usure vit et s'engraisse de la misere sociale. + +Troisieme mesure: quatre-vingts membres de la Convention devaient se +repandre dans les departements pour y ranimer l'elan du patriotisme. + +D'autres partirent pour l'armee: "Nous n'enverrons pas seulement les +autres a la frontiere, disaient-ils; nous irons nous-memes." + +L'installation du tribunal revolutionnaire etait decretee. Les +principaux traits de son organisation etaient ebauches; mais depuis +quelques jours la discussion trainait. La Gironde opposait des +reserves, elevait des obstacles. On allait se separer, lorsque le 12 au +soir Danton se leve, s'elance a la tribune, et d'un geste cloue chacun +des representants a sa place: + +"Je somme, s'ecrie-t-il, tous les bons citoyens de ne point quitter +leur poste!" + +Tous les membres de la Convention rejoignent leurs bancs; un calme +profond regne dans l'Assemblee. + +"Quoi! citoyens, reprit-il, au moment ou notre position est telle que +si Miranda etait battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez +enveloppe serait oblige de mettre bas les armes, vous pourriez vous +separer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose +publique! Je sens a quel point il est important de prendre des mesures +judiciaires qui punissent les contre-revolutionnaires: car c'est pour +eux que ce tribunal est necessaire; c'est pour eux que ce tribunal doit +suppleer au tribunal supreme de la vengeance du peuple. Les ennemis de +la liberte levent un front audacieux; partout confondus, ils sont +partout provocateurs. En voyant le citoyen honnete occupe dans ses +foyers, l'artisan occupe dans ses ateliers, ils ont la stupidite de se +croire en majorite: eh bien! arrachez-les vous-memes a la vengeance +populaire, l'humanite vous l'ordonne... + +"Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblee legislative: soyons terribles +pour dispenser le peuple de l'etre; organisons un tribunal, non pas +bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que +le glaive de la loi pese sur la tete de tous ses ennemis. + +"Ce grand oeuvre termine, je vous rappelle aux armes, aux commissaires +que vous devez faire partir, au ministere que vous devez organiser... +Soyons prodigues d'hommes et d'argent, deployons tous les moyens de la +puissance nationale... Si, des le moment ou je l'ai demande, vous +eussiez fait le developpement des forces necessaires, aujourd'hui +l'ennemi serait repousse loin de nos frontieres. + +"Je demande donc que le tribunal revolutionnaire soit organise seance +tenante... + +"Je demande que la Convention juge mes raisonnements et meprise les +qualifications injurieuses et fletrissantes qu'on ose me donner. Je +demande qu'aussitot que les mesures de surete generale seront prises, +vos commissaires partent a l'instant, qu'on ne reproduise plus +l'objection qu'ils siegent dans tel ou tel cote de cette salle... + +"Je me resume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du +pouvoir executif; demain mouvement militaire; que vos commissaires +soient partis, que la France entiere se leve, coure aux armes, marche a +l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que +le commerce de l'Angleterre soit ruine; que les amis de la liberte +triomphent de cette contree; que nos armes apportent partout aux +peuples la delivrance et le bonheur; que le monde soit venge!" + +Belles et nobles paroles! ces heros de 93 prenaient leurs voeux pour +des realites: comment la Fortune eut-elle pu se refuser au triomphe de +la Justice? + +S'il fallait en croire quelques historiens, une poignee de scelerats +s'etait alors emparee des destinees de la France; eux seuls +conduisaient tout; l'immense majorite demeura etrangere au mouvement +qui abolissait la royaute et aux mesures severes de defense nationale. +Si les choses se passerent ainsi, ou donc etaient alors les _honnetes +gens_? Ils etaient, dit-on, decourages, frappes de stupeur, ils +s'etaient retires des elections, et abdiquerent volontairement leur +part d'influence dans les affaires publiques, renoncant par crainte a +toute resistance au mal. Alors qui les plaindra? Miserables et laches, +ils meritaient bien d'etre chaties par la verge de fer. Mais non, il +n'en fut point ainsi: la France entiere se leva comme un seul homme: +nulle contrainte n'aurait alors reussi a mettre sur pied ces bandes de +volontaires qui, se degageant des bras de leurs femmes et de leurs +enfants, volaient a la defense du territoire. Il semblait que ces +jeunes soldats eussent deux coeurs, l'un pour la famille et l'autre +pour la patrie. Danton bouillonne; sa voix enfante des bataillons; les +ossements de tous les Francais qui, meme sous la monarchie, avaient +verse leur sang pour la gloire de nos drapeaux, ces ossements +tressaillent et crient: Aux armes! Enfin la nation n'a pas seulement +pour attaquer l'ennemi ses huit cent mille volontaires et la resolution +desesperee de vaincre, elle a un chant de guerre qui vaut, a lui seul, +une armee, la _Marseillaise_. [Note: Vers 1830, le statuaire David, lui +qui recueillait pieusement tous les debris de notre grande epopee +militaire et politique, se rend chez l'auteur de la _Marseillaise_, +Rouget de Lisle. C'etait alors un vieillard maussade et cacochyme. Il +composait encore des airs. Ses amis lui faisaient passer quelque argent +qu'ils lui disaient provenir de la vente de sa musique; leur +delicatesse voilait ainsi l'aumone sous un hommage rendu au talent +necessiteux. David voulut faire le medaillon du Tyrtee revolutionnaire; +mais il ne rencontra d'abord qu'une figure effacee sous les rides et +sous la maladie. Rouget de Lisle etait au lit, tout enveloppe de +couvertures. David lui parle de la France de 91 et de la grande +campagne qu'elle soutint contre les rois coalises: il lui recite, avec +l'accent de l'enthousiasme, une ou deux strophes de la _Marseillaise_; +aussitot une imperceptible rougeur colore le front du vieillard; le feu +reparait sous la cendre, et une derniere etincelle jaillit de ce visage +eteint; c'est cette etincelle que l'artiste a fixee dans le marbre.] + +La France republicaine, dans sa lutte avec tous les royaumes de +l'Europe, a aussi pour elle la Convention; mais a cette assemblee de +Titans manque l'unite des vues, l'harmonie de principes qui est une des +garanties de la victoire. + +L'Europe tout entiere s'ebranle contre nous; quatorze armees etreignent +ou menacent nos frontieres. Quelle sera l'issue de ce duel entre le +vieux despotisme et la Revolution? + +A tous ces dangers du dehors s'ajoutaient les troubles interieurs. Un +nid de conspirateurs et de viperes mordait dans l'ombre la Republique +naissante au talon. + +Chacun n'avait-il point lieu de trembler pour sa tete, sa famille, son +foyer? Trembler! allons donc! nos peres ont eu cela de grand qu'ils +n'ont pas un instant desespere du succes de nos armes. + +La coalition formee contre nous embrassait tous les Etats de l'Europe, +moins la Suede et le Danemark. La France prit bravement l'offensive: +elle declara la guerre a l'Angleterre, la guerre au stathouder de +Hollande, la guerre a l'Espagne; le front haut, elle recut sans +broncher la declaration de guerre de l'empire d'Allemagne. La +Convention decreta une levee de 300 000 hommes et de nouvelles +emissions d'assignats hypotheques sur les biens du clerge. Puis elle +sembla dira en defiant toutes les armees de la monarchie: +"Attaquez-nous maintenant; nous vous repondrons!" + + + + +X + +Marat rit.--Pillage des boutiques.--Denonciation de Barere et de +Salles.--Decret d'arrestation contre Marat.--Il echappe.--Sa lettre a +la Convention.--Il est decrete d'accusation a la suite d'un appel +nominal.--Defection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les +intrigues orleanistes.--La Vendee.--Marat devant le tribunal +revolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentree a la +Convention.--Marat chez Simonne Evrard. + + +Voici longtemps qu'on n'a entendu parler de l'Ami du peuple. Il ne faut +pourtant pas croire qu'il fut reste inactif. Quelques jours apres la +mort du roi, il fit allusion aux projets de dictature qu'on lui +supposait. "Je charge par ces presentes, ecrivait Sa Majeste Marat 1er, +je charge mes lieutenants generaux d'ouvrir un emprunt de 45 livres +pour payer une maison politique, diplomatique, civile et militaire... +Je me propose d'employer ladite somme a me donner une paire de bottes, +car aussi bien les miennes commencent a etre a jour." Marat riant, et +surtout riant de lui-meme, c'etait grave. + +Qu'allait-il donc arriver? + +Occupee tout entiere de la defense nationale et des moyens de ressaisir +la victoire, la Convention avait beaucoup trop neglige la question des +subsistances. Cependant depuis quelques jours la ville de Paris +trahissait la plus profonde inquietude; on faisait courir le bruit que +la farine allait manquer. Les vivres de premiere necessite avaient +augmente de prix; qui accuser de cette hausse? Les accapareurs. Plus en +rapport que les autres deputes avec les classes pauvres et laborieuses, +recevant le contre-coup de toutes leurs douleurs, Marat poussait depuis +quelques jours le cri d'alarme. On l'accusa d'avoir provoque au pillage +des boutiques. La verite est que des scenes deplorables eurent lieu +dans Paris. Le 25 fevrier, plusieurs femmes, ayant des pistolets a la +ceinture, se porterent aux magasins de vivres. On taxa toutes les +denrees, le sucre, le savon, la chandelle, au-dessous du prix de +_revient_. Un epicier de l'ile Saint-Louis distribua sa marchandise +sans vouloir etre paye, a la condition de n'en ceder qu'une livre a +chaque personne. Croirait-on qu'il fut accuse de ne pas donner le +poids? La boutique de quelques epiciers jacobins fut respectee. +Plusieurs femmes fort bien ajustees, en chapeaux a fleurs et a rubans, +se melaient aux groupes des indigents, et profitaient de la bagarre +pour faire leurs provisions. Un epicier de la rue Saint-Jacques, seul +dans son comptoir, s'arma d'un couteau pour defendre sa propriete; il +allait succomber dans une lutte inegale, si sa femme, tenant ses deux +enfants par la main, ne fut accourue: cette intervention touchante +desarma les pillards. + +Il y avait de fortes raisons pour croire que les meneurs etaient des +royalistes deguises. Telle fut d'ailleurs l'opinion du maire de Paris. +On arreta quarante personnes environ, parmi lesquelles se trouvaient +des hommes titres, des abbes, des domestiques de nobles, une ci-devant +comtesse, qui distribuait des assignats. Vers minuit, l'emeute etait +apaisee. + +Le lendemain 26 fevrier, des petitionnaires se presentaient a la barre +de la Convention pour protester contre les voies de fait qui avaient +epouvante le commerce de Paris. + +Barere, qui cherchait sans cesse d'ou venait le vent pour deployer sa +voile en consequence, vit tout de suite de quel cote il fallait +manoeuvrer. Il rejette la responsabilite des desordres qui ont eclate +la veille sur des instigateurs "qui veulent legitimer le vol comme a +Sparte... qui excitent une partie du peuple contre les representants... +et si je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou +insense, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous +verriez que sans etre sorcier ni prophete on pouvait presager ce qui +vient d'arriver." + +Tous les regards se tournent vers Marat. + +Salles, plus hardi, le denonce par son nom comme l'instigateur du +pillage. Bancal veut qu'on l'expulse de l'Assemblee. Brissot propose un +decret qui declare Marat en demence. Fonfrede demande qu'on le condamne +par ordre a etre saigne a blanc. Lesage incline pour que la parole soit +otee a Marat comme a un monstre qui n'a plus meme le droit d'elever la +voix. Il veut qu'on n'entende que ses defenseurs. + +Alors toute la droite de l'assemblee: "Eh! qui oserait defendre Marat?" +Celui-ci, de son banc: "Je ne veux pas de defenseurs." + +Malgre la violence des attaques, malgre l'inegalite de cette lutte dans +laquelle Marat est contraint de se colleter plutot que de se mesurer +avec ses ennemis, ou les injures grossieres pleuvent de tous cotes, +l'avantage lui reste encore une fois; son sourire glacial, la terreur +qu'il inspire aux uns, l'etonnement qu'il excite parmi les autres, et +surtout le concours des tribunes, le soutiennent contre cette fureur +des moderes. + +Toutefois les Girondins avaient jure de se debarrasser de lui; ils +guettent une nouvelle occasion de le prendre en defaut, et, avec Marat, +ces occasions-la ne se font pas longtemps attendre. Le 12 avril, Guadet +lit a la tribune un manifeste [Note: Ce manifeste etait bien signe de +Marat, mait n'avait pas ete ecrit par lui: il emanait de la _Societe +des amis de la liberte_, et etait adresse a leurs freres des +departements. Marat l'avait signe comme president du club des +Jacobins.] sur lequel il appelle toutes les reprobations de +l'Assemblee. "Le moment de la vengeance est venu, disait ce libelle; +nos representants nous trahissent. Allons, republicains, armons-nous et +marchons!"--Ici, Marat ne peut plus se contenir; ses passions +revolutionnaires, remuees par ce cri d'alarme, l'enlevent de son banc; +il eclate, il bondit, il s'ecrie a haute voix: "Oui, c'est vrai, +marchons!" + +A ces elans seditieux, l'Assemblee repond par un affreux tumulte; les +Girondins se tournent en masse du cote de Marat et poussent le cri +formidable: "A l'Abbaye! a l'Abbaye!" + +Ce petit homme a l'oeil percant, cet orateur qui parle par saccades, +essaie cette fois encore de contenir l'Assemblee; mais un vacarme +horrible couvre sa voix; la cravate denouee, les cheveux en desordre, +les gestes furibonds, les levres ecumantes, il ne peut venir a bout de +dominer le tumulte; malgre ses menaces foudroyantes, l'Assemblee lance +sur sa tete un decret d'arrestation. + +"Puisque nos ennemis ont perdu toute pudeur, s'ecrie alors Marat d'une +voix terrible, le decret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi +donc conduire aux Jacobins pour que j'y preche la paix!" + +Cette boutade est accueillie par des rires dedaigneux. + +Danton se leve et dit: "Marat n'est-il pas representant du peuple et ne +vous souvenez-vous plus de ce grand principe que vous ne devez entamer +la Convention qu'autant qu'une foule de preuves irrefragables en +demontreraient la necessite?..." + +En brisant dans la personne de Marat l'inviolabilite du mandat +legislatif, les Girondins se condamnaient d'avance a subir eux-memes le +sort qu'ils infligeaient au plus haineux de leurs adversaires. La +proscription est entre les mains des Assemblees une mauvaise arme de +guerre: tot ou tard elle se retourne contre le parti qui l'a forgee. + +Malgre le sage conseil de Danton, malgre la violente opposition de la +Montagne, le decret d'arrestation contre Marat est maintenu. + +Alors les tribunes s'agitent avec des trepignements horribles; les +hommes montrent le poing a l'Assemblee; les femmes poussent des cris +d'alarme qui ne tardent pas a retentir au dehors. On s'amasse, on se +presse a la porte de la Convention. + +Les deputes de la droite qui ont vote le decret, sont accueillis au +passage par des huees, des injures et le terrible cri: "A la lanterne! +a la lanterne!" + +Marat sortait, quand un huissier de garde l'arrete a la porte de +l'Assemblee. Les Girondins etaient partis: un groupe d'une cinquantaine +de Montagnards offrent de le conduire et de lui faire cortege jusqu'a +la prison. + +--Mais je ne veux pas du tout y aller! s'ecrie Marat. + +Cependant les _Maratistes_ etaient descendus des tribunes; ils +entourent leur idole, le defenseur du peuple; ils l'emmenent... La +sentinelle qui etait a la porte de la Convention, et qui avait sa +consigne, s'oppose a cette fuite triomphante. Qu'on appelle l'officier +du poste! Celui-ci presente l'ordre d'arrestation; mais cet ordre est +frappe de nullite: le president de la Convention et le ministre de la +justice ont oublie de le signer. L'Ami du peuple passe a travers les +gardes. La foule l'acclame, l'etouffe de ses empressements. Des forts +de la halle lui pretent la vigueur de leur bras: les femmes lui offrent +leurs maisons comme un asile pour le soustraire aux cachots de +l'Abbaye. On se le dispute, on se l'arrache de main en main jusqu'a ce +qu'un gros de peuple, debouchant du pont de la Revolution, l'enveloppe +et l'entraine; Marat disparait dans ce tourbillon. L'Ami du peuple +avait retrouve l'anneau de Gyges, qui avait le don de rendre invisible. +L'homme des tenebres etait-il rentre dans sa cave? Quoi qu'il en soit, +la Convention recut de lui une lettre dans laquelle il repetait a peu +pres les termes de sa defense. "Si les ennemis du bien public, +ecrivait-il, reussissaient a consommer leurs projets criminels a mon +egard, bientot ils viendraient a Robespierre et a Danton, a tous les +deputes qui ont fait preuve d'energie... Je n'entends pas me soustraire +a l'examen de mes juges, mais je ne m'exposerai pas sottement aux +fureurs de mes ennemis... Je ne me constituerai pas prisonnier. Avant +d'appartenir a la Convention, j'appartiens a la patrie..." + +Il est donne lecture de la lettre, puis de l'adresse des Jacobins qui a +motive les poursuites contre Marat. + +DUBOIS-CRANCE.--Si cette adresse est coupable, decretez-moi aussi, car +je l'approuve energiquement. + +Un assez grand nombre de Montagnards se levant: "Nous l'approuvons +tous!" + +DAVID.--Qu'on la depose sur le bureau; nous la signerons. + +Quatre-vingt-seize membres apposent aussitot leur signature. + +ROBESPIERRE.--Je demande qu'a la suite du rapport envoye aux +departements soit joint un acte qui constate qu'on a refuse d'entendre +un accuse qui n'a jamais ete mon ami, dont je n'ai point partage les +erreurs qu'on travestit ici en crimes, mais que je regarde comme un bon +citoyen, zele defenseur de la cause du peuple, et tout a fait etranger +au crime qu'on lui impute. + +Marat baissait depuis quelque temps: ses ennemis se chargerent de le +relever en lui appliquant les formes du proces de Louis XVI. Ils +reclamerent l'appel nominal a la tribune. Chacun des representants +passait et disait son mot: + +CAMILLE DESMOULINS.--Comme J.-J. Rousseau dit quelque part que M. le +lieutenant de police aurait fait pendre le bon Dieu pour le Sermon de +la montagne, je ne veux pas me deshonorer en votant le decret +d'accusation contre un ecrivain trop souvent prophete, a qui la +posterite elevera des statues. + +LAVICOMTERIE.--J'ai toujours regarde Marat comme un homme necessaire en +temps de Revolution. + +LANTHENAS.--Je pense qu'il y a lieu a commettre des medecins pour +examiner si Marat n'est pas reellement atteint de folie, de frenesie. +Mais sur le decret dont il s'agit il n'y a pas lieu a deliberer; je dis +non. + +ROBESPIERRE JEUNE.--Convaincu que les fauteurs de la tyrannie ont peint +Marat non pas tel qu'il est, mais tel qu'ils le veulent, afin de +deshonorer les patriotes en les couvrant de ce masque hideux; convaincu +que cette accusation n'est qu'un pretexte pour perdre un patriote +ardent, l'homme qui tant qu'il vivra fera trembler les fripons de toute +couleur, je dis non." + +Cet appel nominal dura seize heures. Sur 360 deputes presents, 220 +voterent pour le decret d'accusation, 92 voterent contre, 41 +s'abstinrent et 7 demanderent l'ajournement. + +[Illustration: Marat devant le tribunal revolutionnaire.] + +Ce decret etait impolitique. De deux choses l'une: si l'Ami du peuple +etait frappe, il devenait une victime interessante pour tous les +patriotes; s'il etait acquitte, il sortirait de cette epreuve avec une +importance et une autorite nouvelles. Les Girondins calculaient +autrement: ou cet homme, se disaient-ils, sera condamne, et alors nous +serons venges de notre accusateur, ou le tribunal revolutionnaire +l'absoudra, et, dans un pareil cas, nous denoncerons aux departements +ce meme tribunal comme complice des crimes de Marat et de la faction +d'Orleans. + +Toutefois le moment etait mal choisi pour lancer un decret d'accusaton +contre Marat. + +Le 18 mars 1793, Dumouriez, battu a Nerwinde par les Autrichiens, +recula jusqu'a nos frontieres du nord; c'est alors qu'il crut le moment +venu de renverser le gouvernement republicain. La Convention fut +instruite des projets du general, et lui envoya des commissaires pour +le mander a sa barre. Il les livra aux Autrichiens, avec lesquels il +avait conclu une suspension d'armes, et voulut marcher sur Paris; mais +il ne put entrainer ses soldats et fut oblige de se refugier dans le +camp de l'ennemi. + +La defection de Dumouriez donnait raison au prophete, au voyant. "Marat +ne l'avait-il pas predit?" se disaient les citoyens atterres en +apprenant la triste nouvelle. + +Il est a propos de recueillir sur la conduite de Dumouriez l'opinion +d'un homme qui a ete a meme de le connaitre et qu'on n'accusera pas de +prevention: c'est Thibaudeau. + +"De retour a l'armee, dit-il, Dumouriez avait gagne la bataille de +Jemmapes et conquis la Belgique. Il s'y conduisit de maniere a se faire +accuser de vouloir etre duc de Brabant et retablir la monarchie en +France en faveur du duc de Chartres (actuellement Louis-Philippe), qui +servait alors dans nos armees. Alors Dumouriez montra beaucoup +d'humeur, lutta ouvertement contre ses agents, denonca avec aigreur le +ministre de la guerre et les commissaires de la tresorerie, se permit +des propos outrageants contre la representation nationale et accredita +ainsi les soupcons qui s'etaient eleves contre lui. Il vint a Paris, +sous pretexte de pourvoir aux besoins de son armee, mais reellement +afin de juger par lui-meme des appuis qui pouvaient y servir ses vues. +Il y trouva presque tout le monde mal dispose, repartit bientot, +rouvrit la campagne, s'empara de la Hollande, et fut battu a Nerwinde +le 18 mars. Lorsque Dumouriez repartit pour l'armee, il voulait livrer +une bataille, la gagner et marcher sur Paris avec une armee exaltee par +la victoire, renverser la Convention et retablir la monarchie +constitutionnelle en faveur du duc d'Orleans; mais il fut battu a +Nerwinde, et cette defaite, que l'on doit peut-etre attribuer a la +trahison de Miranda, qui commandait une division de son armee, aneantit +tous ses plans. De la son irresolution, son decouragement, ses +inconsequences et la fin deplorable de sa conduite politique. Dumouriez +avait une de ces ambitions vulgaires qui ne se soutiennent que par des +succes." + +La trahison de Dumouriez, depuis si longtemps transparente pour l'oeil +inquisiteur de Marat, tomba entre les partis comme la foudre. Chacun +s'empressa de nier toute participation aux audacieuses manoeuvres de +cet homme. Les Girondins surtout essayerent, mais en vain, de secouer +l'ignominie de son contact. "Si moi, ecrivait alors Camille Desmoulins, +qui n'avais jamais vu Dumouriez, je n'ai pas laisse, d'apres les +donnees qui etaient connues sur son compte, de deviner toute sa +politique, quels violents soupcons s'elevent contre ceux qui le +voyaient tous les jours, qui etaient de toutes ses parties de plaisir, +et qui se sont appliques constamment a etouffer la verite et la +mefiance sortant de toutes parts contre lui! N'est-ce pas un fait que +Dumouriez a proclame les Girondins ses mentors et ses guides? Et quand +il n'eut pas declare cette complicite, toute la nation n'est-elle pas +temoin que les manifestes et proclamations si criminelles de Dumouriez +ne sont que de faibles extraits des placards, discours et journaux +brissotins, et une redite de ce que les Roland, les Buzot, les Guadet, +les Louvet avaient repete jusqu'au degout?" Danton lui-meme, qui avait +ete vu a l'Opera dans une loge voisine de celle ou etait Dumouriez, +n'eut d'autre souci que de blanchir ses relations avec le traitre. On +le vit alors exagerer, dans cette intention, les mesures energiques, et +enfler le sentiment revolutionnaire de toute la puissance de sa voix. + +La defection de Dumouriez decouvrit les intrigues du parti d'Orleans. +Quoique Philippe-Egalite siegeat alors sur la Montagne, il avait +tres-certainement des intelligences dans la Gironde. "Il ne peut plus +etre douteux pour personne, disait encore Camille Desmoulins, de quel +cote il faut chercher la faction d'Orleans dans la Convention. Les +complices de d'Orleans ne pouvaient pas etre ceux qui, comme Marat dans +vingt de ses numeros, parlaient de Philippe d'Orleans avec le plus +grand mepris; ceux qui, comme Robespierre et Marat, diffamaient sans +cesse Sillery; ceux qui, comme Merlin et Robespierre, s'opposaient de +toutes leurs forces a la nomination de Philippe dans le corps +electoral; ceux qui, comme les Jacobins, rayaient Laclos, Sillery et +Philippe de la liste des membres de la Societe; ceux qui, comme toute +la Montagne, demandaient a grands cris la Republique une et indivisible +et la peine de mort contre quiconque proposerait un roi." + +On a sans doute prete aux Girondins des projets imaginaires. On leur a +suppose, je le veux bien, des intentions qu'ils n'avaient point, mais +qui empruntaient aux evenements un certain caractere de vraisemblance. +En effet, ils ne pouvaient alors se couvrir, contre la puissance +toujours croissante de la Montagne, qu'en relevant le trone +constitutionnel, et ils ne pouvaient guere y asseoir que d'Orleans ou +son fils. Voici ce qu'ajoute Thibaudeau: "Au moment ou l'on croyait que +Dumouriez travaillait pour le duc de Chartres, dans une seance de la +Convention (27 mars) ou l'on discutait sur les dangers de la patrie, +Robespierre, apres une discussion de pres d'une heure, reproduisit la +proposition de Louvet qu'il avait d'abord combattue, et demanda avec +chaleur qu'elle fut mise aux voix. [Note: Louvet, dans le jugement de +Louis XVI, avait fait la motion d'expulser du territoire francais tous +les membres de la famille des Bourbons.] Mais la Montagne s'y opposa +encore, et l'ordre du jour fut adopte a une tres-grande majorite. +Lorsque Robespierre fut revenu de la tribune a sa place, Massieu lui +demanda comment il se faisait qu'apres avoir combattu dans le temps la +motion de Louvet, il vint la reproduire aujourd'hui. Robespierre +repondit: "Je ne puis pas expliquer mes motifs a des hommes prevenus et +qui sont engoues d'un individu; mais j'ai de bonnes raisons pour en +agir ainsi, et j'y vois plus clair que beaucoup d'autres." La +conversation continuant sur ce sujet, Robespierre ajouta: "Comment +peut-on croire qu'Egalite (le duc d'Orleans) aime la Republique? Son +existence est incompatible avec la liberte; tant qu'il sera en France, +elle sera toujours en peril. Je vois, parmi nos generaux, son fils +aine; Biron, son ami; Valence, gendre de Sillery. Il feint d'etre +brouille avec Egalite; mais, ils sont tous les deux intimement lies +avec Brissot et ses amis. Ils n'ont fait la motion d'expulser les +Bourbons que parce qu'ils savaient bien qu'elle ne serait pas adoptee. +Ils n'ont suppose a la Montagne le projet d'elever Egalite sur le trone +que pour cacher leur dessein de l'y porter ensuite.--Mais ou sont les +preuves?--Des preuves! des preuves! veut-on que j'en fournisse de +legales? J'ai la-dessus une conviction morale. Au surplus, les +evenements prouveront si j'ai raison. Vous y viendrez. Prenez garde que +ce ne soit pas trop tard!" + +La guerre de la Vendee, qui s'annoncait depuis quelques mois par des +secousses et des soulevements, eclata sur toute la ligne. Jamais +coalition plus formidable que celle des royalistes et des pretres ne +s'eleva contre la liberte, dans un pays ou la lutte des opinions et des +croyances s'appuyait sur des interets locaux, sur des moeurs simples et +sur une ignorance traditionnelle. La nouvelle de cette conflagration +menacante ne fit que redoubler l'energie de la Montagne, et lui inspira +des mesures impitoyables. Sans doute la main tremble, quand on remue +cette page saignante de notre histoire: mais alors la France croyait +devoir s'arracher le coeur et les entrailles pour sauver l'unite du +territoire, conquerir la paix a l'interieur et tourner toutes ses armes +au dehors contre l'ennemi. Thibaudeau, envoye sur les lieux, fut +intimide par la puissance formidable du soulevement; il se demanda si, +en menageant les chefs de l'insurrection, en formant un cordon de +troupes sur les limites de la Vendee, pour empecher la guerre civile de +s'etendre, et en prenant d'autres mesures moderatrices, on n'arriverait +point a comprimer les efforts coalises du royalisme et de la +superstition, sans verser des flots de sang. "A mon retour a Paris, +dit-il, je cherchai un homme de quelque influence, auquel je pusse +m'ouvrir sans danger sur cet objet. Je m'adressai a Danton. Il me +paraissait avoir, hors de l'Assemblee, de l'ame, de la franchise et de +la loyaute. Je pris pour pretexte la mission que je venais de remplir, +et la conversation nous eut bientot conduits au point ou je voulais en +venir. "Es-tu fou? me dit-il. Si tu as envie d'etre guillotine, tu n'as +qu'a en faire la proposition a l'Assemblee. Il n'y a point de paix +possible avec la Vendee; l'epee est tiree, il faut que nous devorions +le chancre ou qu'il nous devore. La Republique est assez forte pour +faire face a tous ses ennemis. Tu ne sais pas ce que c'est qu'une +revolution. Nous sommes trop heureux que les aristocrates aient pris +les armes. Ils nous font beau jeu; ils nous donnent le moyen de les +vaincre dans une bataille qui sera peut-etre la derniere." + +A dater de ce moment, la Convention ne donna plus qu'un ordre aux +commissaires et aux armees qu'elle envoyait contre les Vendeens: +"Exterminez." + +D'un autre cote, Paris depuis le 10 mars etait agite par de sourdes +rumeurs. Les defiances, les terreurs touchaient presque a un etat +d'hallucination. Le bruit courut que la Commune avait forme le projet +d'egorger sur leurs bancs un grand nombre de deputes a la Convention +nationale. Les Girondins, qui cherchaient toujours a deshonorer leurs +ennemis sous l'accusation d'assassinat, accueillirent cette nouvelle +avec empressement. Ils eviterent de se rendre a la seance du soir, et +donnerent ainsi, par leur absence, une couleur de verite a un complot +plus ou moins chimerique. Tout se reduisit a une expedition contre un +des leurs, Gorsas. Une bande d'hommes armes de pistolets, de sabres et +de marteaux se presente a neuf heures du soir dans sa maison, rue +Tiquetonne, enfonce les portes, brise les casiers et les presses de son +imprimerie. Gorsas se fait jour au travers du rassemblement, gagne un +mur, l'escalade, et passe dans une maison voisine. De tels desordres +sont sans doute tres-coupables; mais il faut dire que ce Gorsas, un des +enfants perdus de la Gironde, ne cessait de verser le fiel sur les +deputes de la Convention nationale que le peuple aimait: de la cette +vengeance personnelle. La moralite de l'homme n'etait d'ailleurs pas +de nature a le proteger contre la haine qu'il soulevait de toutes +parts; on en jugera par la lettre suivante, adressee a Marat: + +"Ami du peuple, je ne concois pas comment le nomme Gorsas, infame +libelliste de la faction des hommes d'Etat, vendu a Petion, Gensonne, +Vergniaud et Guadet, qui se sont si longtemps dechaines contre les +massacres du 2 septembre, a l'impudence de declamer avec ces tartufes, +lui qui etait un des massacreurs de ces journees terribles, l'un des +juges populaires a la Conciergerie.--Le dimanche 2 septembre, a onze +heures du matin, il etait au Palais-Royal avec des valets d'ex-nobles a +precher le massacre au milieu des groupes; et dans la nuit du meme +jour, sur les deux heures du matin, il etait a l'oeuvre, prechant et +egorgeant les victimes. Je defie ce scelerat d'oser nier ces faits: je +peux lui en donner des preuves juridiques. + +"_Signe:_ LEGROS, _de la section du Roule._" + +Le tribunal revolutionnaire etait entre en fonctions et jetait autour +de lui l'epouvante. Cette institution etait une arme a deux tranchants; +elle eut pu aussi bien servir les desseins de la Gironde que ceux de la +Montagne. Un des premiers, en effet, qui vint presenter sa tete a ce +glaive nu fut Marat. Ceci explique le peu de resistance que +l'etablissement d'un tribunal institue pour connaitre des crimes +politiques rencontra dans les rangs des Girondins. Vergniaud s'eleva +seul avec chaleur contre ce projet. Il avait le pressentiment du coup +qui devait le frapper. Peu de deputes montrerent alors cette +prevoyance: leur empressement funeste a faire decreter cette mesure de +salut public montre bien que des lors les deux partis, tout en y +apportant quelques reserves, songeaient moins a ecarter les violences +qu'a se disputer la hache. + +Deux griefs s'elevaient contre Marat: son numero du 5 janvier dans +lequel il demandait la dissolution de l'Assemblee nationale, et son +numero du 25 fevrier ou il provoquait, disait-on, au pillage des +boutiques. + +N'y avait-il pas toutefois quelque chose d'etrange a voir un tribunal +institue pour punir les contre-revolutionnaires appeler a sa barre +qui?... Marat. + +Le 24 Avril 1793, une foule immense se presse aux abords de l'antre +dans lequel siege cette justice beaucoup trop semblable a la Nemesis +antique. + +La salle etait occupee depuis le matin par des gardes et par du peuple. +Une vive anxiete agitait tous les visages; il etait facile de deviner +que celui qui devait paraitre ce jour-la a la barre du tribunal n'etait +point un accuse ordinaire. A dix heures, un petit homme mal vetu +s'avance d'un pas ferme et intrepide dans cette enceinte redoutable. +Son arrivee produit sur l'assistance ce mouvement particulier aux +grandes foules, mouvement mele de surprise et d'interet a la vue d'un +personnage qui fait tourner toutes les tetes, lever tous les yeux, +suspendre tous les entretiens a demi-voix. + +C'etait Marat. + +Depuis le jour ou il avait ete frappe par le decret de la Convention, +Marat avait tout a fait disparu. Son absence faisait croire a une +defaite; son silence rejouissait la Gironde. Apres ce fatal decret qui +le constituait en etat d'arrestation, il n'avait ecrit a l'Assemblee +qu'une seule lettre, dont on se souvient, pour expliquer les motifs de +sa conduite: "Si j'ai refuse, disait-il, d'entrer dans les prisons de +l'Abbaye, c'est par sagesse; depuis deux mois, attaque d'une maladie +inflammatoire qui exige des soins et qui me dispose a la violence, je +ne veux pas m'exposer dans ce sejour tenebreux, au milieu de la crasse +et de la vermine, a des mouvements d'indignation qui pourraient +entrainer a des malheurs." + +Ses ennemis n'avaient pas manque de profiter de ce refus pour le +declarer rebelle a la loi. + +Ce 24 avril allait donc etre une journee decisive pour Marat. Il se +tient debout sur la derniere marche du parquet, et, les yeux leves avec +assurance vers le visage des juges: "Citoyens, s'ecrie-t-il, ce n'est +pas un coupable qui parait devant vous; c'est l'Ami du peuple, l'apotre +et le martyr de la liberte." + +Des murmures favorables et des applaudissements etouffes accueillent, +sur les bancs de l'auditoire, ces paroles de l'Ami du peuple. + +Mais lui se tournant vers ses seides: "Citoyens, ma cause est la votre, +je defends ma patrie; je vous invite a garder le plus profond silence, +afin d'oter aux ennemis de la chose publique les moyens de dire qu'on a +influence les juges." + +On lit l'acte d'accusation, on interroge quelques temoins, puis le +president demande: + +--Accuse, avez-vous des observations a faire? + +Alors Marat: + +--Citoyens membres du tribunal revolutionnaire, si je parais devant mes +juges, c'est pour faire triompher la verite et confondre l'injustice; +c'est pour dessiller les yeux de cette partie de la nation qui est +encore egaree sur mon compte; c'est pour sortir vainqueur de cette +lutte, fixer l'opinion publique, mieux servir la patrie et cimenter la +liberte... + +"Je ne veux point d'indulgence, je reclame une justice severe. + +"Le decret d'accusation lance contre moi l'a ete sans aucune +discussion, au mepris d'une loi formelle et contre tous les principes +de l'ordre, de la liberte, de la justice. Car il est de droit rigoureux +qu'aucun citoyen ne soit blame sans avoir ete entendu... + +"Prouvons maintenant que l'acte d'accusation est illegal. Il porte tout +entier sur quelques-unes de mes opinions politiques. Ces opinions +avaient presque toutes ete produites a la tribune de la Convention +avant d'etre publiees dans mes ecrits; car mes ecrits, toujours +destines a devoiler les complots, a demasquer les traitres, a proposer +des vues utiles, sont un supplement a ce que je ne puis toujours +exposer dans le sein de l'Assemblee. Or l'article 7 de la 5e section de +l'acte constitutionnel porte en termes expres: "Les representants de la +nation sont inviolables; ils ne peuvent etre recherches, accuses, ni +juges en aucun temps, pour ce qu'ils auront dit, ecrit ou fait dans +l'exercice de leurs fonctions de deputes. + +"Sans ce droit inalienable, la liberte pourrait-elle se maintenir un +instant contre les entreprises de ses ennemis conjures? Sans lui, +comment, au milieu d'un senat corrompu, le petit nombre de deputes qui +restent invinciblement attaches a la patrie demasqueraient-ils les +traitres qui veulent l'opprimer et la mettre aux fers?... + +"Enfin cet acte est un tissu de mensonges et d'impostures. Il m'accuse +d'avoir provoque le meurtre et le pillage, le retablissement d'un chef +d'Etat, l'avilissement et la dissolution de la Convention, etc., etc. +Le contraire est prouve par la simple lecture de mes ecrits. Je demande +une lecture suivie des numeros denonces, car ce n'est pas en isolant et +en tronquant les passages qu'on rend les idees d'un auteur; c'est en +lisant ce qui les precede, ce qui les suit, qu'on peut juger de ses +intentions. + +"Si apres la lecture il restait quelques doutes, je suis ici pour les +lever." + +Cette defense etait habile. Marat glissait sur les charges de +l'accusation et se retranchait fermement derriere un des meilleurs +articles de la Constitution de 89. Il dut pourtant ajouter quelques +mots pour emouvoir ses juges: + +--On m'accuse de precher la terreur. Citoyens, j'ai essaye mille fois +d'en revenir aux mesures moderees; mille fois, dans ma feuille, j'ai +annonce que je sacrifiais mes vues au desir de la paix; mais j'ai +toujours reconnu ensuite l'inutilite de ces transactions. Si, dans les +epoques ordinaires, il faut laisser faire le temps et suivre le +mouvement naturel de l'humanite, dans les moments de crise comme celui +ou nous sommes, il faut hater, par des moyens violents et convulsifs, +la marche des evenements. Plus vite nous serons hors de la Revolution, +et plus vite nous jouirons de la paix, du calme, de la moderation et de +la justice. Hatons-nous donc d'en sortir par de grands coups; au lieu +de nous amuser a reformer peu a peu le sort de l'humanite, au milieu +des chances, des mouvements et des hasards qui peuvent deranger notre +oeuvre, changeons une bonne fois et par une secousse terrible, mais +necessaire, les destinees du monde. Cette oeuvre sanglante une fois +achevee, nos fils nous beniront. Craignez qu'ils ne disent, au +contraire, que leurs peres ont commence une Revolution genereuse et +qu'ils n'ont pas eu le courage de la soutenir. La terreur n'est a mes +yeux et ne peut etre dans nos moeurs un etat durable; c'est un coup de +tonnerre tombe des mains de notre grande Revolution sur la tete de tous +les mechants. + +"Sans doute le present est sombre: la ville manque de pain, nos soldats +soutiennent, affames et presque nus, le feu de l'ennemi; mais il faut +nous armer de courage et de confiance en l'avenir. Sans doute les +descentes a main armee dans les maisons, les alarmes nocturnes, les +prises de corps sont des attentats aux franchises des citoyens; mais il +faut savoir que les libertes generales, en s'etablissant, ecrasent +d'abord autour d'elles bien des libertes particulieres. + +"Nous sommes contraints maintenant de combattre la servitude par +l'arbitraire, d'opposer, pour fonder la Republique, les chaines aux +chaines, le glaive au glaive. + +"Qu'est-ce apres tout que quelques boutiques pillees, quelques +miserables accroches a la lanterne, quelques magistrats eclabousses +dans la rue, compare aux grands bienfaits que notre Revolution doit +amener dans le monde? Ces petits _desagrements_ s'effaceront un jour +devant les principes eclatants et lumineux que cette Revolution a +proclames a la face de l'univers: la fraternite humaine, l'unite et la +liberte." + +Le president pose alors au jury du tribunal revolutionnaire les +questions d'usage: "Est-il constant que dans les ecrits intitules, +l'_Ami du peuple_, par Marat, et le _Publiciste_, l'auteur ait provoque +au pillage et au meurtre, a l'etablissement d'un pouvoir attentatoire a +la souverainete du peuple, a l'avilissement et la dissolution de +l'Assemblee?--Jean-Paul Marat est-il l'auteur de ces ecrits?--A-t-il eu +dans lesdits ecrits des intentions criminelles et +contre-revolutionnaires?" + +Le jury se retire pour deliberer. + +Nous avons vu que les Girondins avaient les premiers emis l'idee d'un +tribunal revolutionnaire; mais soit incurie, soit degout, soit +inconsequence, ils n'avaient point su se l'approprier. Le choix des +jures appartenait, a l'Assemblee nationale, ou les Girondins avaient +encore la majorite; ils commirent la faute de s'abstenir... Aussi le +personnel du tribunal avait-il ete nomme par la Montagne et sous +l'influence de Robespierre... + +Une curiosite inquiete se manifestait dans l'auditoire. + +Apres quarante minutes de deliberation, les jures rentrent a +l'audience, et l'un d'eux, le citoyen Dumont, declare que le jury a +l'unanimite a trouve que les faits reproches a Marat n'etaient point +prouves. + +En consequence, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, propose que +Jean-Paul Marat etant acquitte de l'accusation portee contre lui soit +mis sur-le-champ en liberte. + +Le tribunal decide dans le meme sens. + +Marat alors se tournant vers le tribunal: + +--Citoyens jures et juges qui composez le tribunal revolutionnaire, le +sort des criminels de l'ex-nation est dans vos mains; protegez +l'innocent et punissez le coupable, et la patrie sera sauvee. + +[Illustration: Triomphe de Marat.] + +A ces mots, la salle retentit d'applaudissements qui sont repetes dans +les salles voisines, dans les vestibules et dans la cour du palais. On +se precipite sur Marat. Deux fanatiques veulent l'emporter sur leurs +epaules. Il resiste; il se retire au fond de la salle; ou il cede enfin +aux instances d'une multitude empressee a l'embrasser. Des femmes +deposent plusieurs couronnes de feuilles sur sa tete. + +Des officiers municipaux, des gardes de la nation, des canonniers, des +gendarmes, des hussards l'entourent et forment une haie, craignant +qu'il ne soit etouffe par cette foule dans le tumulte de la joie. + +Arrives au haut du grand escalier, ils font halte et elevent Marat sur +leurs bras pour le montrer au peuple. Au dehors des cours, une +multitude immense salue l'acquitte par des battements de mains et par +des cris sans cesse repetes de: + +--Vive la Republique! vive Marat! + +Du Palais a la Convention, il fallut fendre une mer agitee et bruyante. +Marat, eleve sur les bras de quatre sapeurs, le front ceint d'une large +couronne, traverse en triomphe les quais et les ponts. C'etait sur son +passage un cri forcene et sans relache de: "Vive l'Ami du peuple!" Les +royalistes, meles par hasard a cette cohue, sont obliges de suivre +l'entrainement et d'applaudir. Des spectateurs, aux fenetres, repetent +les acclamations; les jeunes filles lui jettent des fleurs. Sur les +marches des eglises, le peuple forme des amphitheatres ou hommes, +femmes et enfants sont etages pele-mele, et d'ou s'elancent des +applaudissements sans fin qui montent, de degre en degre, jusqu'aux +architraves chargees de monde. Une procession d'hommes a mine bourrue +s'avance a travers toute cette foule vers la Convention. Ce sont des +ouvriers da faubourg Saint-Antoine, des portefaix des halles, des +sans-culottes, des septembriseurs, des clubistes, des federes, +multitude sombre et sauvage. Ils marchent en desordre et +tumultueusement. On les nommait, a cause de leur fanatisme pour l'Ami +du peuple, les Maratistes. Cette pompe, tout a la fois grotesque et +majestueuse, avait je ne sais quoi d'etrange dont devaient bien +s'etonner les murs de la grande ville, trop longtemps habituee a voir +defiler les corteges de la monarchie. Or ceci se passait a la face du +soleil, sur les quais et dans les rues de Paris, quelques annees apres +l'entree d'un roi et d'une reine recus aux acclamations de ce meme +peuple. + +On eut dit, au premier coup d'oeil, une de ces processions du pape des +fous, en usage au moyen age; mais ici la chose etait prise au serieux: +cet homme mal vetu et difforme, dans lequel le peuple s'adorait +lui-meme, comme dans un simulacre vivant de ses infirmites, de ses +miseres, de ses souffrances, etait veritablement le pape de la classe +desheritee. Ce petit etre maladif, porte comme un enfant sur les bras +des forts de la halle, representait la victoire de l'intelligence sur +la matiere, de la Revolution sur l'aristocratie de naissance ou de +fortune. + +Aux approches de la Convention, le cortege detache un gros de citoyens, +et a leur tete le sapeur Rocher, pour annoncer dans la salle des +seances l'arrivee de Marat. Rocher etait un terrible revolutionnaire, a +barbe epaisse, a l'air menacant et aux bras formidablement robustes. +L'Assemblee tenait seance. A la nouvelle de l'acquittement de Marat et +de son entree en triomphe dans le sein meme de la Convention, plusieurs +Girondins quittent precipitamment leurs places pour se soustraire, +disent-ils, aux scandales de cette scene. Le sapeur s'avance fierement +dans l'enceinte de l'Assemblee jusqu'au fauteuil du president: + +--Citoyen president, dit-il avec une voix de tonnerre, je demande la +parole pour vous annoncer que nous amenons ici le brave Marat. Marat a +toujours ete l'ami du peuple et le peuple sera toujours l'ami de Marat. +On a voulu faire tomber ma tete a Lyon pour avoir pris sa defense: eh +bien! s'il faut qu'une tete tombe, celle du sapeur Rocher tombera avant +celle de Marat, nom de Dieu! + +A ces mots, Rocher agite formidablement sa hache. + +--Nous demandons, president, la permission de defiler devant +l'Assemblee; nous esperons bien que vous ne refuserez pas cette +recompense a ceux qui ramenent ici l'Ami du peuple. + +Aussitot le cortege se repand sur les gradins. La salle s'ebranle, le +plancher craque, et toute cette foule pousse le cri mille fois repete +de: + +--Vive la Republique! vive Marat! + +Quelques deputes gardent devant cette explosion d'enthousiasme et de +joie un silence consterne; d'autres cherchent, s'il en est temps +encore, a s'enfuir de la salle; mais des applaudissements et des cris +de plus en plus forcenes annoncent en personne l'arrivee de Marat. Il +entre dans l'Assemblee, porte en triomphe et une couronne de feuilles +de chene sur le front: son regard rayonne, son pied semble fouler la +tete de ses ennemis, sa poitrine se souleve gonflee d'orgueil et de +joie. Cet homme est, dans ce moment-la, d'une laideur sublime. Toutes +les passions bonnes ou mauvaises, remuees par cette marche glorieuse et +sauvage, agitent extraordinairement sa physionomie. Le peuple le depose +au milieu de la Montagne, ou quelques deputes amis l'accueillent avec +des embrassements; on se le passe de main en main, on le porte a la +tribune. Marat fait signe qu'il reclame le silence: "Legislateurs du +peuple francais, dit-il, je vous presente en ce moment un citoyen qui +vient d'etre completement justifie. Il vous offre un coeur pur. Malgre +les trames odieuses de ses ennemis, il continuera a defendre la patrie +avec toute l'energie que le ciel lui a donnee. O France! tu seras +heureuse, ou je ne serai plus!" Un cri unanime tombe avec des +applaudissements sur les dernieres paroles de Marat; on bat des mains +avec furie, les soldats agitent leur piques, les Montagnards serrent +l'Ami du peuple dans leurs bras. + +Le soir, d'autres honneurs l'attendent encore aux Jacobins. Les femmes +avaient tresse, pendant la journee, des guirlandes, des couronnes de +feuilles; a l'entree de Marat dans la salle des seances, le president +lui presente, au nom de toute l'Assemblee, une de ces couronnes, et un +enfant de quatre ans, monte sur le bureau, lui en pose une autre sur la +tete. Marat ecarte ces honneurs d'une main severe. "Citoyens, dit-il, +ne vous occupez pas de decerner des triomphes, defendez-vous +l'enthousiasme. Je depose sur le bureau les deux couronnes que l'on +vient de m'offrir. J'engage mes citoyens a attendre la fin de ma +carriere pour me juger." + +Cette conduite redouble l'enthousiasme des assistants; on ne voit plus +que lui dans la salle; l'Assemblee ne s'apercoit meme pas, ce soir-la, +de Robespierre, qui se retire en silence d'une enceinte occupee tout +entiere par le grand succes de Marat. Ce dut etre un evenement bien +fait pour attendrir le coeur d'un tribun, que cette journee memorable +apres une vie d'humiliation, de souffrance et de terreur du fond des +caves. Marat n'etait pourtant pas satisfait. L'ambition farouche de cet +homme visait a d'autres honneurs qu'une marche triomphale et une +couronne de feuilles: elle aspirait toujours a la dictature avec une +chaine de fer au pied et le couteau de la guillotine suspendu au-dessus +de la tete. + +Celle meme nuit, l'Ami du peuple rentra fort tard dans la maison ou il +demeurait, rue des Cordeliers, n deg. 30 (aujourd'hui rue de +l'Ecole-de-Medecine, n deg. 22). Il habitait sous le meme toit que Simonne +Evrard, qui avait loue l'appartement du premier etage en son nom. Cette +Simonne Evrard, que Marat "avait epousee par un beau jour, a la face du +ciel, dans le temple de la Nature", passait pour sa soeur et etait en +realite sa femme. + +C'est ici le lieu et le moment de repousser une calomnie des Girondins. +La pauvrete de Marat etait proverbiale. "Quelle edifiante pauvrete! +s'ecrie Mme Roland dans ses _Memoires_. Voyons donc son logement: c'est +une dame qui va le decrire. Nee a Toulouse, elle a toute la vivacite du +climat sous lequel elle a vu le jour, et, tendrement attachee a un +cousin d'aimable figure, elle fut desolee de son arrestation... Elle +s'etait donne beaucoup de peines inutiles, et ne savait plus a qui +s'adresser, lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se fait +annoncer chez lui; on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix +d'une femme, et se presente lui-meme. Il avait aux jambes des bottes +sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas +blanc. Sa chemise crasseuse et ouverte laissait voir une poitrine +jaunissante; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses +doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume +bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon +tres-frais, meuble en damas bleu et blanc, decore de rideaux de soie +elegamment releves en draperies; il y avait un lustre brillant et de +superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares +et de haut prix. Il s'assied a cote d'elle sur une ottomane +voluptueuse, ecoute le recit qu'elle veut lui faire, s'interesse a +elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux et lui promet la +liberte de son cousin. Je l'aurais tout laisse faire, dit plaisamment +la petite femme avec son accent toulousain, quitte a me baigner apres, +pourvu qu'il me rendit mon cousin. Le soir meme, Marat se rendit au +Comite, et le lendemain le cousin sortit de l'Abbaye." + +Cette anecdote est invraisemblable et ne merite meme point qu'on s'y +arrete; mais il est bon de savoir a quoi s'en tenir sur l'interieur de +Marat. L'appartement se composait de cinq pieces. Dans l'une, eclairee +par une fenetre s'ouvrant sur la cour et tout encombree de feuilles +imprimees, se tenaient trois femmes employees comme plieuses. La +seconde etait une chambre a coucher ayant vue sur la rue par deux +croisees en verre de Boheme. Entre ces deux pieces, un cabinet servait +de salle de bain. Enfin la cinquieme n'etait pas du tout l'Eldorado +reve par l'imagination romanesque de Mme Roland, mais c'etait un salon +elegant dans lequel on devinait le gout et la main d'une femme. Le +mobilier appartenait a Simonne. Nous avons dit ailleurs que Marat +n'avait pas de patrie; on pourrait ajouter qu'il n'avait point de chez +lui. + +Quant a la malproprete, a la crasse dont parle Mme Roland (et beaucoup +d'historiens l'ont crue sur parole), il est facile de repondre par un +fait a cette autre calomnie: Marat, pour des raisons de sante, prenait +un bain tous les jours. + +Ce grand coupeur de tetes, cet homme dont l'ombre etait rouge, +n'entrait en fureur que quand il etait assis devant son ecritoire; dans +la vie privee, il etait naif et presque bonhomme. A cote de sa table de +travail etaient deux serins en cage qui becquetaient des grains de mil. +Comme il souffrait souvent d'une inflammation du sang, Simonne Evrard +le soignait avec le zele d'une vraie garde-malade, avec la devotion +d'une soeur de charite. C'etait une nature hysterique et sibylline, une +femme aux yeux et aux cheveux noirs, qui dans l'Ami du peuple adorait +la Revolution en chair et en os. Il reconnaissait ses bons services, +son attachement, par une tendresse sans bornes. Jamais un mot offensant +ne s'echappait de ses levres sans qu'il en demandat aussitot pardon a +sa compagne. Le pardon n'etait pas difficile a obtenir; car elle +l'aimait. "Marat, dira plus tard Saint-Just, etait doux dans son +menage: il n'epouvantait que les traitres." + + + + +XI + +Parallele entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux +Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins reprimande par +Prudhomme.--Causes de la decadence des Girondins.--Ils n'etaient point +de leur temps. + + +A la veille des grandes luttes qui vont s'engager entre la Gironde et +la Montagne, il importe de bien caracteriser l'esprit, les tendances et +la conduite des deux partis. + +Certes la Gironde comptait parmi ses membres beaucoup d'hommes +remarquables; quelques-uns meme etaient des orateurs ou des ecrivains +eminents: Vergniaud, Condorcet, Brissot, Rabaut-Saint-Etienne, l'abbe +Fauchet. + +Que leur a-t-il donc manque pour diriger la Revolution? Ils ne savaient +point gouverner. Avant et apres le 10 aout, ils etaient au pouvoir: +qu'en ont-ils fait? Ils avaient declare la guerre, et, faute d'avoir +etabli tout d'abord l'harmonie entre les officiers et les soldats, ils +paralyserent le succes de nos armes; ils avaient horreur du sang, et +ils laisserent faire les journees de Septembre; ils voulaient sauver le +roi, et ils voterent sa mort; ils avaient propose l'etablissement d'un +tribunal revolutionnaire, et cette arme redoutable, ils l'abandonnerent +aux mains de leurs ennemis. Ils disposaient des fonctions publiques, et +ils negligerent d'y placer leurs creatures. + +N'a pas qui veut le sens politique. C'est un don de nature. On nait +homme d'Etat comme on nait orateur, poete ou artiste. Malgre le nom +qu'on leur avait donne par ironie, les Girondins n'etaient pas de vrais +hommes d'Etat. Pour meriter ce titre, il faut savoir exactement ce que +l'on veut, ou l'on va. Ils voulaient, dit-on, reduire l'importance de +Paris au profit des departements, decentraliser la France; mais cette +vague intention, ils la desavouaient eux-memes, tant ils sentaient +qu'elle s'adaptait mal aux necessites de la guerre. + +A part Roland, les quelques-uns d'entre eux qui exercerent des +fonctions publiques n'arriverent aux affaires que pour y donner la +mesure de leur insuffisance. Petion, qui n'etait pas precisement un des +leurs, quoiqu'ils se servissent de lui en pleine confiance, pouvait +etre un tres-honnete citoyen, mais il ne possedait ni l'etendue +d'esprit ni l'energie qui conviennent en temps de Revolution. Cet homme +manquait de tout: il n'avait pas meme d'ennemis. + +Les Girondins, c'est une justice a leur rendre, desiraient fonder la +Republique; mais tenaient-ils bien a l'asseoir sur la large base de la +democratie? Il est permis d'en douter quand on considere attentivement +leurs actes, leurs propres declarations et leur maniere de vivre. Sans +doute ils avaient raison de ne proscrire ni les beaux-arts, ni les +plaisirs, ni les conquetes de la civilisation; on applaudit de tout +coeur a ces paroles de Vergniaud: "Rousseau, Montesquieu et tous les +hommes qui ont ecrit sur les gouvernements nous disent que l'egalite de +la democratie s'evanouit la ou le luxe s'introduit, que les Republiques +ne peuvent se soutenir que par la vertu et que la vertu se corrompt par +les richesses. Pensez-vous que ces maximes... doivent etre appliquees +rigoureusement et sans modification a la Republique francaise? +Voulez-vous lui creer un gouvernement austere, pauvre et guerrier comme +celui de Sparte? Dans ce cas, soyez consequents comme Lycurgue; comme +lui, partagez les terres entre tous les citoyens; proscrivez a jamais +les metaux, brulez meme les assignats; etouffez l'industrie; ne mettez +entre leurs mains que la scie et la hache; fletrissez par l'infamie +l'exercice de tous les metiers utiles; deshonorez les arts et surtout +l'agriculture... ayez des etrangers pour cultiver vos terres, et faites +dependre votre subsistance de vos esclaves." + +Tout cela est juste et bien pense; mais la question est toujours de +savoir dans quelle proportion la masse des citoyens participera aux +jouissances du luxe. Les Girondins avaient la noble passion de la +liberte; avaient-ils au meme degre le sentiment de la justice? se +preoccupaient-ils de la reciprocite des interets, des droits sacres du +travail, des moyens de reduire la misere et d'accroitre le bien-etre +des classes tout recemment affranchies? Ils ne voulaient point de la +Republique de Sparte, et certes ils avaient bien raison; mais celle +d'Athenes valait-elle beaucoup mieux? ne s'appuyait-elle point aussi +sur le travail des esclaves pour la production des richesses? Mme +Roland, _la nymphe Egerie de la Gironde_, etait nee, comme elle le +disait elle-meme, pour la volupte. Je n'attaque point ses moeurs. Il +est neanmoins vrai de dire que son imagination s'egarait beaucoup trop +dans les gracieuses et molles utopies. On ne fonde point un etat de +choses nouveau avec des reminiscences ni des fictions. Le tort de Mme +Roland et du parti dont elle etait le chef fut de faire le roman de la +politique. + +Les orateurs de la Gironde avaient pour eux l'eclat du talent; mais il +faut bien reconnaitre qu'en temps de revolution, quand une nation +marche sur le bord des precipices, lorsque son territoire est menace +par l'ennemi, on ne la sauve point avec des paroles. Il y faut des +actes virils. Ce qui fait, en pareil cas, la force des hommes d'Etat +est encore moins l'eloquence que l'entetement calme et la foi +inebranlable dans une idee. Le succes en politique n'appartient pas +toujours a ceux qui s'agitent le plus (les Girondins se donnaient +beaucoup de mouvement); il n'appartient pas meme a ceux qui ont le plus +de genie; il finit par se ranger du cote des hommes tout d'une piece, +marchant vers un but fixe et determine avec la roideur inflexible du +somnambule qui abaisse devant lui tous les obstacles. + +On a beaucoup vante, et avec raison, l'eloquence des Girondins; mais +pourquoi rabaisser injustement celle des Montagnards? La parole de +Maximilien Robespierre est toujours l'echo fidele de sa pensee. Dans +plusieurs de ses discours se detachent, d'un fond un peu grisatre, +quelques traits hardis, des apostrophes vehementes, des mouvements +pathetiques, des images fortes et graves. Quand Robespierre dit: "La +voix de la verite qui tonne dans les coeurs corrompus ressemble aux +sons qui retentissent dans les tombeaux et qui ne reveillent pas les +cadavres..." il parle la langue de son maitre J.-J. Rousseau. Charles +Nodier, qui s'y connaissait, etait un admirateur du talent oratoire de +Maximilien. Il aimait a citer cette phrase: "Oui, citoyens, les rois +etrangers sont a craindre,--je ne parle pas de leurs armees,--je parle +de leurs intrigues, de leurs complots, etc., etc." Ce _je ne parle pas +de leurs armees_, ajoutait Nodier, est sublime. + +Quoique trop Romain, trop drape dans la toge de Brutus, Saint-Just +avait l'etoffe du genie. Au moment ou les Girondins attaquaient Paris +avec autant de legerete que d'injustice, il prenait la defense de cette +ville heroique; mais avec quelle fierte de style! "Paris, s'ecriait-il, +doit etre maintenu; il doit l'etre par votre sagesse. Paris n'a point +souffle la guerre dans la Vendee; c'est lui qui court l'eteindre avec +les departements. N'accusons donc point Paris, et, au lieu de le rendre +suspect a la Republique, rendons a cette ville en amitie les maux +qu'elle a soufferts pour nous. Le sang de ses martyrs est mele parmi le +sang de tous les Francais; ses enfants et ceux de la France sont +enfermes dans le meme tombeau. Chaque departement veut-il reprendre ses +cadavres et se separer?" Cette derniere image est digne du Dante. + +Quel orateur que Danton! Sa parole imite au besoin le mugissement de la +foule, les eclats du tonnerre, tandis qu'elle s'eleve d'autres fois, +grave et majestueuse, vers les sommets de la raison humaine. + +S'agil-il de communiquer aux masses l'elan patriotique, sa bouche +torse, sa voix de taureau, son oeil enflamme, tout ressemble en lui au +dieu de la guerre. Faut-il, au contraire, discuter les grands interets +de la Republique, les questions de droit et de salut public, il se +montre constamment a la hauteur de son role. Ses ennemis eux-memes +l'avaient surnomme le Pluton de l'eloquence. Et ce n'est pas seulement +comme orateur qu'il est grand, c'est aussi comme homme d'Etat. + +Aux departements, il montre la face de Paris irrite. La France entiere +remue sous sa main. Oblige de se creer a la hate un personnel, il fait, +comme on dit, fleche de tout bois. Lui reproche-t-on, durant son +passage aux affaires, d'envoyer dans les departements des hommes +farouches pour exciter l'opinion publique: "Et qui donc enverrai-je? +repond-il avec un sourire terrible; des demoiselles?" Les Girondins +n'avaient plus alors qu'un moyen de salut, c'etait de s'attacher +Danton. Ce fougueux tribun, qu'on represente comme le demon de +l'anarchie, etait au contraire un homme de gouvernement. Les chefs de +la Montagne voulaient tous constituer un pouvoir redoutable; le sang +qui coula dans ces jours de tenebres ne fut point repandu par les mains +de la liberte, mais au nom du droit et dans l'interet de l'ordre. Pour +reprimer les exces d'un affranchissement convulsif, pour desarmer les +factions toujours defaites, jamais vaincues, pour maintenir l'autorite +de la representation nationale sur le terrain chancelant de l'emeute, +pour ecraser l'hydre du royalisme, il fallait entourer fortement la loi +du canon et de la hache. Danton aurait apporte aux Girondins l'energie +qui leur manquait; il leur eut donne le sentiment de l'unite, seule +force d'un gouvernement republicain; nos _hommes d'Etat_ le +negligerent. Ainsi tout fut perdu pour eux. + +Danton les avait pourtant avertis: "Ah! tu m'accuses, moi! avait-il dit +a Guadet; tu ne connais pas ma force: je prouverai tes crimes!" + +La Montagne n'avait pas seulement de grands orateurs; elle avait aussi +des ecrivains de talent: Freron, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins. +Ce pauvre Camille, si petulant, si eminemment sympathique, n'en etait +pas moins dans ce moment-la en butte a de graves accusations. Il faut +se reporter aux circonstances: Dumouriez venait de passer a l'ennemi. + +Au milieu de cette fermentation des esprits, dans un moment ou la +trahison d'un chef pouvait livrer la France a l'etranger et eteindre la +Revolution dans le sang de ses enfants, on concoit que la presse se +montrat inquiete, ombrageuse. La conduite des generaux et celle des +representants de la nation etait surveillee. Les actes les plus +innocents dans un temps de tranquillite prenaient a la lumiere des +circonstances ou se trouvait alors le pays une couleur sinistre. Toute +relation avec un general suspect etait consideree comme une desertion +des principes. Le luxe meme de la table etait denonce comme contraire a +la morale republicaine. L'homme le moins fait pour observer cette +reserve etait alors Camille Desmoulins; il avait le coeur democrate; +mais, par une mollesse de caractere qui lui devint funeste, Camille ne +se refusait ni au plaisir ni a la bonne chere. + +"Qu'eut dit le brave Santerre, ecrivait alors Prudhomme, s'il eut +assiste au repas splendide du mardi 5, donne par le general Dillon? Il +y avait trente de nos legislateurs republicains, dont plusieurs de la +Montagne, Bazire, Chabot, Fabre d'Eglantine, Merlin, Camille Desmoulins +avec sa charmante femme, Carra, etc., etc. Ce n'etait point un banquet +de Spartiates; on n'y mangea pas que des pommes de terre et du riz a +l'eau. Le luxe de ce repas fut porte jusqu'a l'indecence." + +Camille Desmoulins repondit a Prudhomme, avec son esprit ordinaire: "En +verite, austere Prudhomme, voila bien du bruit que vous faites dans +votre dernier numero pour une dinde aux truffes mangee dans le carnaval +chez un general qui a sauve la France a la cote de Brienne. Vous dites +que jamais Choiseul ne donna un pareil diner. Je ne sais comment +Choiseul donnait a diner; mais je me souviens d'avoir fait chez +vous-meme, citoyen auteur, un diner aussi somptueux, je vous jure, que +celui du citoyen general, et ce que j'en dis n'est pas pour vous le +reprocher. J'adresse la meme reponse a Marat, qui est venu faire +egalement charivari a ma porte sur mon estomac aristocrate. Que n'ai-je +encore mon journal! je ferais un beau chapitre sur certains curieux, +qui apprennent au public qu'ils _etaient vierges a vingt et un ans_, et +qui montrent avec ostentation leurs pommes de terre, comme Brissot +montrait au Comite de surveillance de la Commune la paillasse sur +laquelle il etait couche. Plut au ciel que le _jesuite_ piemontais +dormit sur le duvet et sur des feuilles de rose, et qu'il ne fut pas le +premier leve et le dernier couche de la Republique. Pitt dormirait bien +moins, si Brissot dormait davantage. J'aime bien mieux les fourberies +de Xenophon, qui, dans son roman de _Cyrus_, met ces paroles dans la +bouche du grand-pere Astyage: _Eh! quoi, mon fils, n'y a-t-il point de +mardi-gras chez les Perses?_--Jamais, repondit Cyrus.--_Par Jupiter et +par Vesta, eh! comment vivent-ils donc?..._ Comme il etait permis aux +docteurs de Sorbonne de lire les livres a l'_index_, il peut bien etre +permis a Chabot et a moi de diner avec les generaux a l'_index_. Vous +etiez au corps electoral, et il doit vous souvenir que, lorsque je fus +discute avant mon ballottage avec Kersaint, un membre m'avait reproche +mes diners avec Suleau et Peltier; il lui fut repondu par Danton, en +une seule phrase qui me fit nommer a la presque unanimite." + +[Illustration: Logement de Marat rue des Cordeliers.] + +Prudhomme repliqua: "Prenez garde, mon cher Camille; ou votre memoire +vous trompe, ou bien je croirai que, pour justifier le diner du +general, vous ne vous faites pas scrupule de calomnier celui que vous +et votre aimable moitie acceptates rue des Marais. Nous n'etions que +quatre a ce diner, nos deux femmes et nous deux. Je vous traitai en +patriote; ce n'etait pas le moment de se rejouir. A cette epoque, vous +vous derobiez aux poursuites qu'on faisait pour l'affaire du +Champ-de-Mars." + +Prudhomme avait cite en outre un proverbe latin: _Omne animal capitur +esca_; tout animal se prend par l'appat de la nourriture. + +Camille, comme son ami Danton, mordit avec insouciance aux voluptes +plus ou moins innocentes, sans se douter que, sous cette perfide +amorce, il y avait alors un hamecon de fer. + +L'austerite de Marat, la severite avec laquelle il blamait les +_franches lippees_ de son jeune ami, s'expliquent assez bien par la +rigueur des temps. Les vivres etaient rares; le numeraire se cachait; +une bonne partie de la fortune publique s'etait enfuie a l'etranger +avec les emigres; les frais de la guerre epuisaient le Tresor; le +manque de securite amenait la depreciation des assignats. Comment, au +milieu de ce malaise general, la grande classe des travailleurs +n'eut-elle point aime la pauvrete chez ses defenseurs? D'un autre cote, +on sortait des petits soupers de la Regence, des orgies de Louis XV, +des bacchanales de ce frivole XVIIIe siecle. La plupart des Montagnards +croyaient fermement que, pour fonder la Republique, il etait necessaire +de regenerer les meurs; et d'ou partirait l'exemple, sinon des chefs +auxquels la nation avait confie ses destinees? Tout homme doit porter +la livree de l'idee qu'il represente; aux democrates de 93, il fallait +le cilice du desinteressement et la sobriete du puritain. + +Bien plus que Camille Desmoulins, dont on regrette les ecarts, les +Girondins etaient les paiens de la Revolution Francaise. Leurs gouts, +leur maniere de vivre, qui, dans d'autres circonstances, n'auraient +rien eu de tres-blamable, contrastaient beaucoup trop avec les +sacrifices que s'imposait alors la nation tout entiere. Les dures +epoques exigent des vertus rigides. + +Danton lui-meme qui par gout, par temperament, n'etait nullement ennemi +des plaisirs ni des beaux-arts, sentait tres-bien qu'il fallait avant +tout sauver le territoire national et achever la Revolution. "Quand le +temple de la liberte sera assis, disait-il, le peuple saura bien le +decorer. Perisse plutot le sol de la France que de retourner sous un +dur esclavage! mais qu'on ne croie point que nous devenions barbares; +apres avoir fonde la paix, nous l'embellirons: les despotes nous +porteront envie..." + +Dans un temps calme, les Girondins auraient ete l'ornement d'une +Chambre republicaine. Ils y auraient apporte des lumieres, des vues +justes et quelquefois profondes, de la distinction, de la finesse et, +sans contredit, du courage. Mais ne perdons jamais de vue que la +Republique ne pouvait alors se fonder que sur le triomphe definitif de +la Revolution et de la democratie. Or, c'est vis-a-vis du mouvement +revolutionnaire que les Girondins furent atteints et convaincus +d'impuissance. Il fallait d'autres poignets que les leurs pour manier +la criniere du lion. Les mesures qu'ils proposaient a tour de role +avaient l'apparence de l'audace; mais ils forgeaient des armes dont +s'emparaient immediatement leurs adversaires. + +Loin de nous toute prevention: les partis peuvent bien s'insulter de +pres avec violence et se mepriser les uns les autres; mais, a distance, +ils prennent tous une valeur dans l'ensemble des faits accomplis. +Chaque idee a sa place dans l'histoire, et la marche des choses est +logique. Vues d'un peu haut, toutes les factions revolutionnaires +etaient bonnes dans ce sens qu'elles concouraient toutes a une oeuvre; +il faut tenir compte maintenant aux royalistes constitutionnels de leur +amour de l'ordre et de la liberte; aux Girondins, de leur moderation et +de leur horreur du sang, quoique chez quelques-uns cette moderation fut +un masque et cette humanite une hypocrisie; aux Montagnards, de leur +surveillance, de leur fermete, de leurs vertus civiques, de leur +audace, de leur desinteressement. Nous n'apporterons devant la memoire +de ces partis ni injustice, ni colere. Defendons-nous pourtant d'un +eclectisme historique sans conscience et sans portee. Entre les +Montagnards et les Girondins, il y a la distance d'une verite a une +erreur relative; il faut donc opter necessairement. Les uns auraient +perdu la Revolution; les autres l'ont sauvee. Or, comme a nos yeux il +fallait que la Revolution s'accomplit, nous abandonnons a l'ineluctable +courant des faits ce qui devait malheureusement perir. + +Le grand chef d'accusation qui s'elevera toujours contre les Girondins +est leur haine de Paris. + +Attaquer Paris, c'etait attaquer l'unite de la Revolution. Eh bien! +l'animadversion _des hommes d'Etat_ envers celle ville etait telle, +qu'on ne pouvait plus a la Convention nommer Paris la capitale sans +leur arracher des murmures. "Si les Girondins n'etaient pas +federalistes par principe, dit Thibaudeau, ils l'etaient par ambition, +par amour-propre et par necessite, car ils sentaient que Paris etait +leur tombeau. D'un autre cote, les grandes villes, telles que Lyon, +Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes, Caen, etaient humiliees du joug +insupportable de la capitale; elles embrassaient avec un orgueil +legitime l'espoir de s'y soustraire et de devenir chacune un centre +dans la Republique. Des esprits speculatifs et des ambitieux souriaient +a l'idee des republiques _de la Gironde, du Rhone, des +Bouches-du-Rhone, du Calvados..._ C'etait un reve seduisant, mais ce +n'etait qu'un reve, et le reveil fut terrible et sanglant." C'est donc +en vain qu'on chercherait a nier les tendances federalistes des +Girondins; ils etaient appeles par leur talent a jouer un tout autre +role. Plus fermes, ils eussent saisi et garde l'arme de la terreur; +plus egoistes ou plus avides, ils auraient pose des bornes au mouvement +revolutionnaire, qu'ils auraient exploite au profit de la classe +moyenne; plus genereux, ils eussent incline, avec la Montagne, du cote +du peuple. Se croyant forts, ils voulurent opprimer leurs ennemis; +l'attaque provoqua l'attaque; le fer rencontra le fer, et les +conspirateurs furent aneantis sous une conspiration. + +Quoi qu'il en soit, par les diverses causes que nous venons d'indiquer, +la Gironde declinait, tandis que la Montagne s'elevait de jour en jour, +comme autrefois la chaine des Alpes, grace au mouvement naturel des +forces volcaniques. L'esprit de la Revoluticn se retirait sur les +hauteurs. + + + + +XII + +Installation du Comite de salut public.--Son caractere.--Appel a la +conciliation et a la fraternite.--Les frais de la guerre payes par les +riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille souleves contre la +Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Vergniaud sur +l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la liberte des cultes.--La +Convention siege aux Tuileries.--Isnard president.--Histoire des +Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hebert.--Invective +d'Isnard.--Agitation de Paris. + + +Le 5 avril 1793, la Convention crea le fameux _Comite de salut public_. + +Jusqu'a celle date, les operations militaires et les grandes mesures de +surete nationale etaient dirigees par un _Comite de defense_. La +trahison de Dumouriez, qui eut pu entrainer la chute du gouvernement +republicain, devoila la profondeur du mal et fit naitre l'idee d'y +porter un remede. Ce fut le meme Girondin qui avait deja propose +d'instituer un tribunal revolutionnaire, ce fut Isnard qui fit decreter +la creation du Comite de salut public. + +Il se composait de neuf membres dont les premiers nommes furent Barere, +Cambon, Guyton-Morveau, Treilhard, Danton, Delmas, Lindet. + +Ce conseil des neuf deliberait en secret et formait un veritable +pouvoir executif qui s'elevait meme au-dessus de l'autorite des +ministres. On se demande si cette dictature anonyme, agissant sous un +voile, frappant des coups dans l'ombre, n'etait pas plus terrible que +le dictateur reve par Marat. Ce dernier etait du moins responsable; le +Comite de salut public ne l'etait pas, car le moyen d'admettre une +responsabilite divisee entre neuf membres qui s'entourent de tenebres. + +Et pourtant c'est cette institution formidable qui a sauve la France de +l'invasion etrangere et de l'anarchie. + +L'etat deplorable des armees du Nord, depuis la bataille de Nerwinde, +laissait la frontiere presque decouverte. Le nouveau Comite n'eut +d'abord que des desastres et de sinistres evenements a annoncer devant +la Convention. La prise de Thouars, emportee d'assaut par les Vendeens, +la mort du general Dampierre, heros foudroye sur le champ de bataille +par une batterie autrichienne, la demission offerte par Custine, le +general en chef de l'armee de l'Est. L'interieur etait dechire, a +l'ouest et au midi, par la guerre civile. C'etait le moment de deployer +les grandes mesures. Plus nous avancons, plus la force mecanique de la +justice revolutionnaire s'organise. La peine de mort devient dans les +departements insurges un moyen de surete publique, une arme dont les +partis se servent pour regner tour a tour. La sombre fantasmagorie des +mots donne alors aux instruments aveugles du supplice une puissance et +une animation nouvelles. La guillotine se transforme en un etre: cela +vit, cela fonctionne, cela mange.--On lui confie la garde des principes +et le salut de la Republique. + +La Convention n'inventa point cette necessite horrible, elle la trouva +toute tracee d'avance par la marche inflexible des evenements. Courbe +sous le poids de ses fautes, l'ancien regime courait comme de lui-meme +au-devant de l'immolation. La Revolution punit surtout ces pasteurs des +peuples, les rois, les pretres, les ecrivains, les magistrats, les +philosophes, qui, ayant charge d'ames, avaient laisse, par negligence +ou par calcul, devier le troupeau humain. + +Notons d'ailleurs un fait tres-important: les Girondins ne resisterent +pas plus que les Montagnards aux mesures de terreur. Ils les jugeaient +eux-memes necessaires, inevitables. D'un autre cote, il faut dire a +l'honneur de la Convention qu'avant de frapper les grands coups sur les +departements revoltes elle avait eu recours a tous les moyens de +conciliation et de clemence. + +Que disait Danton le 9 mai? + +"La France entiere va s'ebranler. Douze mille hommes de troupes de +ligne, tires de vos armees, ou ils seront aussitot remplaces par des +recrues, vont s'acheminer vers la Vendee. A cette force va se joindre +la force parisienne. Eh bien! combinons avec ces moyens de puissance +les moyens politiques. Quels sont-ils? Faire connaitre a ceux que des +traitres ont egares que la nation ne veut pas verser leur sang, mais +qu'elle veut les eclairer et les rendre a la patrie." (On applaudit.) + +Le 12, il remonte a la tribune. + +"Il y a parmi les revoltes, s'ecrie-t-il, des hommes qui ne sont +qu'egares et contraints. Il ne faut pas les reduire au desespoir. Je +demande qu'on decrete que les peines rigoureuses prononcees par la +Convention nationale ne porteront que sur ceux qui seront convaincus +d'avoir commence ou propage la revolte." + +La proposition de Danton est aussitot decretee. + +Cette double guerre, l'une a l'interieur contre la Vendee, l'autre a +l'exterieur contre toute l'Europe, exigeait evidemment de grands +sacrifices d'hommes et d'argent. Mais, cet argent, ou le trouver? + +"Que le riche paye, repondait Danton, puisqu'il n'est pas digne, le +plus souvent, de combattre pour la liberte; qu'il paye largement et que +l'homme du peuple marche dans la Vendee." + +Ainsi que les autres membres de la Montagne, Danton etait un ardent +defenseur de la propriete; c'est dans l'interet des opulents eux-memes +qu'il voulait frapper l'opulence de fortes contributions. Un +departement du Midi, l'Herault, avait donne l'exemple en decretant sur +les riches un emprunt force. Danton s'arme de ce precedent: + +"On ne parle plus, dit-il, de lois agraires; le peuple est plus sage +que ses calomniateurs ne le pretendent, et le peuple en masse a plus de +genie que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple, on +ne compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une +vaste foret. + +"On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idee pourrait +faire naitre des soupcons sur les mesures adoptees par le departement +de l'Herault; sans doute on empoisonnera ses intentions et ses arretes; +il a, dit-on, impose les riches; mais, citoyens, imposer les riches, +c'est les servir; c'est un veritable avantage pour eux qu'un sacrifice +considerable; plus le sacrifice sera grand sur l'usufruit, plus le +fonds de la propriete est garanti contre l'envahissement des ennemis. +C'est un appel a tout homme qui a les moyens de sauver la Republique. +Cet appel est juste. Ce qu'a fait le departement de l'Herault, Paris et +toute la France veulent le faire. + +"Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des +richesses considerables: eh bien! par votre decret, cette eponge va +etre pressee... + +"Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son contingent, +il nous donnera les moyens d'etouffer les troubles de la Vendee; et, a +quelque prix que ce soit, il faut que nous etouffions ces troubles. A +cela seul tient votre tranquillite exterieure. + +"Il faut donc diriger Paris sur la Vendee. Cette mesure prise, les +rebelles se dissiperont. Si le foyer des discordes civiles est eteint, +l'etranger vous demandera la paix, et nous la ferons honorablement. + +"Je demande que la Convention nationale decrete que, sur les forces +additionnelles au recrutement vote par les departements, 20 000 hommes +seront portes par le ministre de la guerre sur les departements de la +Vendee, de la Mayenne et de la Loire." + +La Convention approuve et vote a l'unanimite. + +La Vendee etait certes le danger de la situation; mais il y en avait un +autre, la guerre civile au coeur meme de l'Assemblee nationale. + +La Montagne, nous l'avons dit, gagnait chaque jour du terrain sur la +Gironde. Roland avait quitte le ministere; Pache avait remplace Cambon +a la mairie. Les Girondins, voyant le flot de l'impopularite monter +autour d'eux de moment en moment, chercherent a reparer leurs defaites +en poussant des cris de detresse. A les en croire, le glaive de +l'assassinat etait leve sur leurs tetes et sur la Convention tout +entiere. Ils se servaient de la menace d'un danger public pour attirer +a eux les moderes de la Plaine, les _crapauds du Marais_. Qu'y avait-il +de vrai dans ces alarmes? Il serait temeraire de soutenir que les +apprehensions de la Gironde fussent absolument chimeriques; mais elles +etaient a coup sur exagerees. + +De quoi en effet s'agissait-il? De deux petitions, l'une insignifiante +et vague dans laquelle on denoncait Brissot, Guadet et la plupart des +Girondins comme complices de Dumouriez, l'autre presentee par le +quartier de la Halle-au-Ble, menacante et furieuse, mais desavouee, +condamnee par la Montagne elle-meme. Les appels de la Gironde au +sentiment de la peur etaient d'ailleurs imprudents et maladroits. Crier +sans cesse: Au loup! au loup! c'est le moyen d'eveiller la bete au fond +des bois. Denoncer l'insurrection comme un peril imminent, c'est la +provoquer. La crainte de la multitude, la crainte de Paris, quel signe +de decadence pour un grand parti politique! + +Les difficultes assiegeaient de toutes parts la Convention. La +depreciation des assignats amenait chaque jour rencherissement des +vivres. Le gage du papier-monnaie etait les biens des emigres, mais +ces biens ne se vendaient pas ou se vendaient mal. On payait l'Etat +avec son propre signe fiduciaire, c'est-a-dire avec la monnaie du +diable, des feuilles seches. D'un autre cote, les marchands, les +boutiquiers, profitaient de l'abondance des assignats et de la rarete +du numeraire pour vendre leurs denrees a des prix exorbitants. Que +faire? quel remede apporter au mal? + +C'est alors qu'on eut l'idee du _maximum_, en vertu duquel l'Etat +devait fixer lui-meme le prix des marchandises. + +Au point de vue de l'economie politique, cette mesure etait detestable; +beaucoup parmi les Montagnards eux-memes le reconnurent; mais en temps +de revolution il n'y a rien d'absolu. Il fallait a tout prix sortir de +l'abime ou la monarchie avait plonge la France, nourrir les armees, +payer les frais de la guerre, assurer a la classe la plus nombreuse les +moyens de vivre; et comment y arriver quand la multiplication des +assignats amenait de jour en jour cette consequence inevitable, +l'encherissement des moyens de subsistance? Le maximum n'etait-il point +le seul frein que l'on put alors imposer au debordement du +papier-monnaie? Un mal ne guerirait-il point l'autre? Mais, d'un autre +cote, ce remede violent n'etait-il point la ruine du commerce et de +l'agriculture? Ainsi de toutes parts tenebres, incertitude, menaces de +mort pour la Republique naissante. + +Le _maximum_ fut repousse par la Gironde qui fort injustement accusa la +Montagne d'en vouloir a la propriete. + +Si encore la Convention avait dispose des forces et des ressources de +toute la France! mais les deux grandes villes, Lyon et Marseille, lui +echappaient. + +Boisset et Moise Bayle, representants du peuple, avaient ete envoyes en +qualite de commissaires pres les departements de la Drome et des +Bouches-du-Rhone. + +Que trouverent-ils a Marseille? Dans cette heroique cite, dont la +guerre avait arrache les meilleurs enfants partis le sac au dos, il ne +restait que le haut commerce et la tourbe, helas! trop nombreuse, des +indifferents. Toutes les reactions ont un flair admirable pour +decouvrir a propos les hommes qui peuvent seconder leurs projets. +Qu'elle le voulut ou non, la Gironde etait condamnee a servir +d'avant-garde aux royalistes. L'epithete de moderee que lui donnerent a +tort les Montagnards lui gagna dans les villes du Midi la classe +moyenne, le parti des riches. Les tiedes, les timides, les monarchistes +honteux se cacherent derriere les Girondins, de meme qu'ils s'etaient +refugies d'abord derriere les Constitutionnels. + +En ce qui regarde la vieille cite phoceenne, ils mirent tout en usage +pour dominer dans les sections, qui etaient composees de negociants, +pour avilir les autorites constituees et prendre des mesures contraires +a l'esprit d'egalite. C'est ainsi qu'ils instituerent un _Tribunal +populaire_ et un _Comite central_, veritable gouvernement marseillais +qui resistait aux ordres et aux decrets de la Convention. + +Les deux commissaires, usant des pouvoirs qui leur etaient delegues, +chercherent a dissoudre ce gouvernement local. Ils lancerent un arrete +en vertu duquel le Tribunal populaire et le Comite central "etaient et +demeuraient casses". Les contre-revolutionnaires n'en tinrent aucun +compte et, pour toute reponse, signifierent aux deux representants du +peuple qu'ils eussent a sortir du departement dans les vingt-quatre +heures. Paralysee par l'influence des Girondins et decue par Barbaroux +qui presenta les faits sous un faux jour, la Convention, le 12 mai +1793, eut la faiblesse de ne point soutenir ses commissaires et +suspendit leurs arretes. Ainsi se developpa sous la cendre cet incendie +qu'il eut ete facile d'eteindre a l'origine et qui devora plus tard le +Midi de la France. + +A Lyon, la situation etait a peu pres la meme, avec cette difference +que le parti democratique resistait intrepidement. Un vrai tribunal +revolutionnaire avait ete etabli; des suspects avaient ete arretes. +Grand tumulte a la Convention, quand on y apprit ces actes arbitraires. +La Gironde s'indigna, tempeta; l'un de ses membres, Chasset, proposa un +decret ainsi concu: "Ceux que l'on voudrait arreter ont le droit de +repousser la force par la force." Ce decret fut vote. + +Certes, le respect de la legalite merite tous nos egards; mais faut-il +qu'il aille jusqu'a encourager la guerre civile? Le parti des moderes, +que defendait la Gironde, se composait d'hommes, nous le verrons +bientot, qui, a Lyon et a Marseille, aimaient moderement la Republique, +la patrie et la liberte. + +Au milieu de ces dechirements, de ces embarras, de ces sinistres +presages, la Convention avait commence a poser les bases de la +Constitution. Calme dans l'orage, elle deliberait sur les plus grandes +questions qui interessent l'humanite. + +Admettrait-elle en faveur de son oeuvre une sorte d'inspiration +surnaturelle dont elle serait l'interprete? + +[Illustration: Fouquier-Tinville, accusateur public.] + +Tel ne fut pas l'avis de Vergniaud, l'esprit le plus eleve, l'orateur +le plus eloquent et le plus honnete de la Gironde: "Les anciens +legislateurs, dit-il, faisaient intervenir quelque dieu entre eux et le +peuple. Nous qui n'avons ni le pigeon de Mahomet, ni la nymphe du Numa, +ni meme le demon familier de Socrate, nous ne pouvons interposer entre +le peuple et nous que la raison." + +A ceux qui voulaient que la Constitution de 93 consacrat ou proscrivit +la liberte des cultes, Danton repondait avec beaucoup de sagesse: +"Quoi! nous leur dirons: Francais, vous avez la liberte d'adorer la +divinite qui vous parait digne de vos hommages! mais la liberte du +culte que vos lois ont pour objet ne peut etre que la reunion des +individus assembles pour rendre, a leur maniere, hommage a cette +divinite. Une telle liberte ne peut etre atteinte que par des lois de +police; or, sans doute, vous ne voudrez pas inserer dans une +declaration des droits une loi reglementaire. La raison humaine ne peut +retrograder; nous sommes trop avances pour que le peuple puisse croire +n'avoir point la liberte de son culte, parce qu'il ne verra pas le +principe de cette liberte inscrit sur les tables de la Constitution. + +"Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui +agitent la Republique, c'est que la politique de nos ennemis l'a +toujours employee; mais regardez que partout le peuple, degage des +impulsions de la malveillance, reconnait que quiconque veut +s'interposer entre lui et la divinite est un imposteur. Partout on a +demande la deportation des pretres fanatiques et rebelles. Gardez-vous +de mal presumer de la raison nationale; gardez-vous d'inserer un +article qui contiendrait cette presomption injuste!" + +De ces hauteurs sereines ou s'epurent les intelligences, ou se +dissipent les haines personnelles, ou Montagnards et Girondins se +trouvaient presque d'accord, la Convention etait malheureusement +ramenee vers les sombres necessites du present, vers l'antagonisme des +partis. + +Le 10 mai 1793, la Convention quitta la salle des Feuillants pour une +autre salle enfermee dans le palais des Tuileries. En principe, c'etait +logique: les representants de la souverainete du peuple devaient sieger +dans l'ancienne residence des souverains. + +Au point de vue parlementaire, cette salle avait neanmoins tous les +defauts: elle etait trop petite et on y arrivait par les escaliers +etroits du pavillon de l'Horloge et du pavillon Marsan. Acces +difficile, nuls degagements, aucun moyen de fuir ou d'appeler a soi la +force armee. + +Le 16, l'Assemblee choisit pour president Isnard, le plus violent, le +plus colerique des Girondins. + +En face de cette menace (il est difficile de donner un autre nom a un +pareil choix) se dressait dans l'ombre le comite de l'Eveche, plus +robespierriste que Robespierre, plus maratiste que Marat, plus +hebertiste qu'Hebert lui-meme. Il se composait d'hommes atrabilaires +et vindicatifs, de citoyens aigris par l'indigence, qui parlaient +ouvertement d'_en finir_ avec les _vingt-deux_. C'est ainsi qu'on +designait les membres de la Gironde. + +De ce cote neanmoins le danger n'etait pas tres-serieux. Bien autrement +terrible fut le brulot lance contre la Gironde par Camille Desmoulins. +Son _Histoire des Brissotins_ est un libelle implacable, une satire a +la fois serieuse et bouffonne, une denonciation rehaussee par tous les +artifices du style et du plus incontestable talent. Apres un tel +requisitoire et un tel jugement, il ne manquait plus que le bourreau. + +Pourquoi cette haine des Girondins? Comme eux, Camille etait du parti +des indulgents. Comme eux, il ne dedaignait point de s'asseoir a la +table des riches et des generaux. Pourquoi? Un mot suffira pour tout +expliquer. Malgre quelques faiblesses dont il riait et s'accusait +lui-meme, entre la Gironde et Camille Desmoulins il y avait un abime, +Camille avait le coeur plebeien: par raison, par sympathie, par toutes +les inclinations de sa bonne et riche nature, il appartenait a la +classe souffrante. Et puis il aimait Paris: attaquer sa chere ville, +c'etait attaquer la Revolution. + +Profitant d'une emeute de femmes qui avait fait quelque tapage aux +portes et dans les tribunes de la Convention, le 18 mai, Guadet fit +trois propositions audacieuses: "1 deg. Les autorites de Paris sont +cassees; 2 deg. les membres suppleants de la Convention se reuniront a +Bourges, pour y deliberer d'apres un decret precis qui les y +autorisera, ou sur la nouvelle certaine de la dissolution de la +Convention; 3 deg. ce decret sera envoye aux departements par des courriers +extraordinaires." + +La Gironde comptait sur l'absence de quatre-vingts membres de la +Montagne, partis en mission aupres des armees, pour faire passer ce +coup d'Etat. La Convention, quoique maniee, travaillee par toutes +sortes d'influences personnelles, n'osa point voter une mesure qui +dechirait si ouvertement l'unite de la Republique et outrepassait tous +les droits de l'Assemblee. Barere, l'homme des atermoiements et des +demi-resolutions, l'orateur a deux faces et a deux discours dont l'un +disait oui et l'autre non, conseilla de prendre un parti moyen: +l'Assemblee decreta sous son influence qu'il serait forme une +commission de douze membres pour examiner la conduite de la +municipalite, rechercher les auteurs des complots ourdis contre la +representation nationale et s'emparer, au besoin, de leurs personnes. +Les douze furent choisis exclusivement parmi les Girondins. + +Bien loin de se conduire avec sagesse, cette commission, etablie pour +rechercher la cause des troubles et les apaiser, ne fit qu'irriter les +esprits. Elle inventa, poursuivit des attentats imaginaires. Son +intention etait evidemment de jeter l'alarme dans le pays et d'attirer +ainsi les faibles, les peureux a la Gironde, comme au seul rempart de +l'ordre et de la securite publique. Pauvre stratageme! Beaucoup ne +virent dans ses violences et ses attaques que le tourment d'un parti +demasque. + +Le 25 mai, la Commission des douze soumet a l'Assemblee un projet de +decret ainsi concu: "La Convention nationale met sous la sauvegarde +speciale des bons citoyens la fortune publique, la representation +nationale et la ville de Paris." + +Alors Danton: "Je dis que decreter ce qu'on vous propose, c'est +decreter la peur. + +N...--Eh bien! j'ai peur, moi!" + +Il est heureux pour cet inconnu que le _Moniteur_ n'ait pas conserve +son nom. + +Les Girondins, reunis en comite secret chez Valaze, dirigeaient la +conduite des douze, qui ne tarderent point a frapper des mesures +rigoureuses. + +Hebert (le Pere Duchene) avait ecrit dans son journal que les +Girondins, _a plusieurs reprises, enlevaient le pain des boulangers +pour occasionner la disette_. + +Denonce a la Commission des douze, il est illegalement arrete le 24 +mai. Peu nous importe l'homme: Hebert etait substitut du procureur de +la Commune; il avait ete elu aussi bien que les representants du +peuple; avait-on le droit de l'arracher a la mairie? + +Le lendemain, une deputation de la Commune se presente devant +l'Assemblee nationale et demande la liberte ou le prompt jugement du +magistrat enleve a ses fonctions. + +Isnard s'emporte. De son siege de president, ou depuis quelques jours +il ne cessait de braver et d'injurier les tribunes, il lance cette +imprudente menace: + +"Vous aurez prompte justice. Mais ecoutez les verites que je vais vous +dire. La France a mis dans Paris le depot de la representation +nationale. Il faut que Paris le respecte. Si jamais la Convention etait +avilie, je vous le declare au nom de la France entiere (bruit), Paris +serait aneanti..." + +Des murmures, des interruptions, un tumulte affreux couvrent la voix du +president. + +MARAT.--Lache, trembleur, descendez du fauteuil! + +ISNARD, d'une voix sepulcrale.--On chercherait sur les rives de la +Seine si Paris a existe. + +Ce sont la de ces mots qui en temps de revolution tuent un parti. Une +telle insulte, un tel blaspheme, avait le tort de trahir, en +l'accentuant, le voeu secret des Girondins, l'aneantissement de la +capitale. + +Quel contraste, d'ailleurs, entre le ton violent d'Isnard et le langage +modere de l'orateur qui reclamait l'elargissement d'Hebert! + +"Les magistrats du peuple, dit-il, qui viennent vous denoncer +l'arbitraire, ont jure de defendre la surete des personnes et des +proprietes. Ils sont dignes de l'estime du peuple francais." + +Des acclamations enthousiastes saluent ces paroles et retombent comme +une pluie de feu sur la tete des Girondins. + +Il ne manquait plus a cette tempete que la voix de Danton. + +"Je me connais aussi, moi, en figures oratoires. Il entre dans la +reponse du president un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un +jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a +existe? Loin d'un president de pareils sentiments! il ne lui appartient +que de presenter des idees consolantes." + +Avec un art prodigieux, l'orateur attaque les Girondins sans les +nommer, ces hommes d'un _moderantisme perfide_. Il venge Paris des +calomnies sous lesquelles on veut l'accabler. + +"La nation saura apprecier la proposition qui lui a ete faite de +transporter le siege de la Convention dans une autre ville. Paris, je +le repete, sera toujours digne d'etre le depositaire de la +representation nationale. Mon esprit sent que partout ou vous iriez, +vous y trouveriez des passions parce que vous y porteriez les votres. +Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme +sera puni. Le peuple francais, quelles que soient vos opinions, se +sauvera lui-meme, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des +victoires sur les ennemis, malgre nos dissensions. Le masque arrache a +ceux qui jouent le patriotisme (on applaudit successivement dans toutes +les parties de la salle) et qui _servent de rempart aux aristocrates,_ +la France le levera et terrassera ses ennemis." + +Les paroles d'Isnard avaient eu dans tout Paris un retentissement +d'horreur: celles de Danton sont accueillies avec des transports +d'enthousiasme. + +"Jupiter, dit un ancien, aveugle ceux qu'il veut perdre." Plus les +Girondins sentaient le terrain de la popularite fuir sous leurs pieds, +plus ils se plongeaient dans l'arbitraire. Franchissant toutes les +bornes, la Commission des douze, outre Hebert, Varlet, Marino, venait +de faire enlever nuitamment Dobsent, le president de la section de la +Cite. Grande rumeur. Une nouvelle deputation accourt aux portes de +l'Assemblee nationale. Le president Isnard defend la commission, +Robespierre demande la parole, elle lui est refusee. + +Alors Danton, de son banc: + +"Je vous le declare, tant d'impudence commence a nous peser; nous vous +resisterons." + +TOUS LES MEMBRES DE L'EXTREME GAUCHE.--Oui, nous resisterons. (On +applaudit dans les tribunes.) + +DANTON.--Je demande la parole. + +Il monte a la tribune. + +"Je declare a la Convention et a tout le peuple francais que si l'on +persiste a retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que presumes +coupables; si l'on refuse constamment la parole a eux qui veulent les +defendre, je declare, dis-je, que s'il y a ici cent bons citoyens, nous +resisterons. (Oui! oui! s'ecrie-t-on a l'extreme gauche.) Je declare en +mon propre nom, et je signerai cette declaration, que le refus de la +parole a Robespierre est une lache tyrannie." + +LES MEMES VOIX.--Oui, oui, un despotisme affreux. + +Et comme des murmures s'elevaient du cote droit: + +DANTON.--Voila ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la +verite; que l'on juge par la quels sont ceux qui veulent l'anarchie. +J'interpelle le ministre [Note: C'etait Garat] de dire si je n'ai pas +ete plusieurs fois chez lui pour l'engager a calmer les troubles, a +unir les departements, a faire cesser les preventions qu'on leur avait +inspirees contre Paris; j'interpelle le ministre de dire si, depuis la +Revolution, je ne l'ai pas invite a apaiser toutes les haines, si je ne +lui ai pas dit: Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutot que +l'autre, mais que vous prechiez l'union. Il est des hommes qui ne +peuvent se depouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature m'a fait +impetueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il n'a pas +reconnu que les pretendus amis de l'ordre etaient la cause de toutes +les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus exageres +sont les plus amis de l'ordre et de la paix. + +Qu'on compare ces belles paroles aux invectives de la Gironde et que +l'on dise de quel cote se trouvaient la moderation, la sagesse, de quel +cote, au contraire, eclatait la violence. + +Cependant Paris bouillonnait; l'etat d'agitation etait extreme. Des +groupes se formaient aux abords de la Convention. Le maire entre +lui-meme dans la salle des seances, precede du ministre de l'interieur. +Garat parle le premier et jure que la Convention n'a rien a craindre. +Pache repete les memes declarations rassurantes. Il explique comment +les arrestations ordonnees par la Commission des douze ont donne lieu +aux rassemblements et revele un fait nouveau, c'est que cette meme +commission avait envoye aux sections de la Butte-des-Moulins, de +Quatre-Vingt-Douze et du Mail, connues pour leur esprit +contre-revolutionnaire, l'ordre de tenir trois cents hommes prets a +marcher. + +Il etait tard. Herault de Sechelles prit le fauteuil. Deux deputations +vinrent demander encore une fois la liberte d'Hebert, de Marino, de +Dobsent. Devant elles s'avancait au bout d'une pique un bonnet rouge +recouvert d'un crepe. + +L'Assemblee reduite a un tres-petit nombre de membres decreta que les +prisonniers etaient elargis, que les douze etaient casses et que le +Comite de surete publique aurait a examiner leur conduite. + +Etait-ce une surprise? Les Girondins avaient quelque droit de +l'affirmer. Le lendemain, ils demanderent avec rage que le decret fut +rapporte. On alla aux voix. La Montagne fut battue, mais par une faible +majorite, 238 voix contre 279. Decidement, elle avait beaucoup accru +ses forces; a l'origine, elle ne comptait pas cent membres; on +l'appelait dedaigneusement l'extreme gauche. Les minorites qui ont pour +elles l'opinion publique et qui repondent aux besoins de leur temps ne +doivent jamais desesperer du succes. + +La Commission des douze fut retablie, mais la Montagne obtint +l'elargissement provisoire d'Hebert et des autres detenus. + +Comme c'etait surtout a la Commission qu'en voulait le peuple de Paris, +le maintien des douze ne fit qu'exasperer les haines, envenimer les +soupcons. On parlait vaguement de forces armees qui allaient fondre sur +Paris. D'ou viendraient-elles? Des departements ou les Girondins +avaient conserve toute leur influence. + +La Montagne pourtant hesitait encore a se servir de l'insurrection pour +se debarrasser de ses ennemis. Danton menaca plus d'une fois, comme on +l'a vu, la conduite aveugle et violente de la Commission des douze. +Toutefois il ne desirait pas perdre les Girondins, mais les effrayer. +Il voulait les derober aux coups de leurs ennemis, en les couvrant des +eclats de sa voix. Les Girondins eurent l'imprudence de dedaigner cette +fureur tutelaire qui les eut sauves en les meurtrissant. Mal vus du +peuple, ils essayerent pourtant d'en appeler a la multitude. Ils firent +la terreur; mais ils la firent en hommes etrangers aux instincts et aux +passions des masses. On assure meme que, pour se proteger, ils eurent +l'idee d'en appeler a l'emeute. Les agitateurs de la Gironde n'avaient +ni la figure ni le vetement de leur role; ils enregimentaient des +domestiques, des hommes de confiance, des desoeuvres: cette pale +contrefacon des mouvements populaires ne fit que hater le reveil du +lion. Les Girondins ne cessaient, en meme temps, d'exagerer aux yeux du +pays les dangers de leur situation personnelle; _Nous sommes sous le +couteau_, ecrivaient-ils, dans un moment ou leur Commission des douze +tenait encore Paris sous le fer des baionnettes. A force d'agiter +l'ombre d'un complot, les Girondins donnerent a leurs ennemis l'idee +d'entreprendre sur l'inviolabilite des membres de la Convention. + +Leur grand tort fut d'avoir provoque la lutte, d'avoir jete le defi a +la population parisienne. Si les Montagnards les avaient epargnes, les +Girondins n'eussent point epargne les Montagnards. Guerre pour guerre, +dent pour dent, tete pour tete. + +Le glaive tremblait dans le fourreau: qui osera s'en servir?--Moi, dit +Marat, dont la conscience ne recule devant aucun scrupule. Ce qu'il +hait, ce qu'il poursuit dans les Brissotins, c'est la tyrannie des +_importants_ et des _parvenus_. Entre lui et ces hommes, c'est une +lutte a mort... Oui, a mort; car le fer, apres avoir frappe les +victimes, se retournera contre le sacrificateur. + + + + +XIII + +Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon +d'alarme.--L'Eveche.--La Convention envahie.--La Commission des douze +est cassee.--Promenade aux flambeaux.--L'Insurrection recommence le 2 +juin.--Mauvaises nouvelles de la Vendee et du theatre de la guerre.--Le +tocsin de Notre-Dame et la generale.--Ce qui se passe a la +Convention.--Henriot et les canonniers.--Mise en accusation des +vingt-deux.--Fin de Theroigne de Mericourt. + + +--He bien, pere Francois, il y aura du grabuge aujourd'hui; on dit le +peuple terriblement en colere. + +--Contre qui? + +--Contre les Girondins. + +--Pour qui tenez-vous: les Girondins ou les Montagnards? + +--Moi? je ne sais pas... Je suis pour la bonne cause. + +Tel est le dialogue qui, le matin du 31 mai, se tenait entre deux +bourgeois du faubourg Saint-Marceau. + +La verite est que depuis quelque temps une moitie de la population se +desinteressait des affaires publiques. Il etait si difficile pour la +masse des citoyens de voir clair dans les questions qui divisaient les +hommes d'Etat et les animaient les uns contre les autres. + +La Convention nationale offrait alors aux esprits les moins prevenus un +triste et perpetuel dechainement d'animosites impuissantes. La +Revolution allait avorter dans ces crises et ces conflits d'homme a +homme, de parti a parti, si l'insurrection ne fut intervenue. Il y +avait sans doute a franchir une barriere sacree--la loi. Le peuple de +Paris n'hesiterait-il point a porter la main sur sa propre souverainete +en mutilant la representation nationale? Il hesita en effet. Depuis une +quinzaine de jours que se preparait le mouvement, les sections +reculaient devant une prise d'armes, une attaque directe contre la +Convention. La Commune etait divisee. Les comites revolutionnaires +eux-memes ne pouvaient se mettre d'accord entre eux. Les clubs +parlaient tres-haut et n'agissaient pas. Les Jacobins (lisez +Robespierre) etaient pour une insurrection morale, c'est-a-dire sans +doute pour une imposante manifestation de l'esprit public qui eut force +les Girondins a donner leur demission. Seul l'Eveche tenait pour un +coup de main; mais ce petit groupe de fanatiques ne pouvait rien faire +par lui-meme. D'un autre cote, entre la Gironde et la Montagne, les +vrais patriotes s'etaient depuis longtemps decides pour celui des deux +partis qui representait le mieux la force et l'idee de la Revolution; +neanmoins, soit lassitude, soit respect du droit, ils refusaient de +marcher. + +Qui donc ebranlera la masse?... Ce fut une poignee d'agitateurs. + +Le vendredi 31 mai, a trois heures du matin, le tocsin sonna dans les +tours de Notre-Dame, et se propagea de clocher en clocher. A ce signal, +le rappel fut battu dans tous les quartiers de Paris. A huit heures, il +y avait cent mille hommes sous les armes. La Convention s'etait +rassemblee des le point du jour. Le commandant du poste du Pont-Neuf +est a la barre, il dit qu'on etait venu lui proposer de tirer le canon +d'alarme. Il s'y etait refuse; mais pendant qu'il acceptait les +honneurs de la seance, le canon d'alarme part. Il est neuf heures du +matin. A ce bruit, Danton s'ecrie: "Quelques personnes paraissent +craindre le canon d'alarme. Celui que la nature a cree capable de +naviguer sur l'ocean orageux n'est point effraye lorsque la foudre +atteint son vaisseau. Sans contredit, vous devez faire en sorte que les +mauvais citoyens ne mettent pas a profit cette grande secousse; mais si +elle n'a ete imprimee que parce que Paris vous porte ses justes +reclamations, si, par cette convocation peut-etre trop solennelle, il +ne vous demande qu'une justice eclatante contre ses calomniateurs, il +aura encore bien merite de la patrie. Dans un temps de revolution, le +peuple doit se produire avec toute l'energie qui annonce la force +nationale." + +Cette voix plus imposante et plus terrible que le canon d'alarme fait +courir dans toute la salle des seances un frisson d'enthousiasme. + +A la fois impetueux et profondement habile, l'orateur ajoute: + +"Vous avez cree une commission impolitique..." + +PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela. + +DANTON.--Vous ne le savez pas, il faut donc vous le rappeler. Cette +Commission des douze a jete dans les fers les magistrats du peuple, par +cela seul qu'ils avaient combattu dans des feuilles cet esprit de +moderantisme que la France veut tuer pour sauver la Republique. +Pourquoi avez-vous donc ordonne l'elargissement de certains +fonctionnaires publics? Vous y avez ete engages sur le rapport d'un +homme que vous ne suspectez pas, un homme que la nature a cree doux, +sans passion, le ministre de l'interieur (GARAT). En ordonnant de +relacher un des magistrats du peuple (HEBERT), vous avez ete convaincus +que la commission avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous +ce rapport que j'en demande, non pas la cassation, car il faut un +rapport, mais la suppression." + +[Illustration: Carrier.] + +Jusqu'ici, par consequent, il ne s'agissait que de la Commission des +Douze. Qu'elle soit dissoute et tout rentrera dans l'ordre. "C'est le +seul moyen de sauver le peuple de ses ennemis, de le sauver de sa +propre colere." Si au contraire les Girondins se montrent sourds aux +conseils de la prudence, "le peuple fera pour sa liberte une +_insurrection entiere_". + +D'un autre cote, l'amour-propre de la Gironde, sa dignite, si l'on +veut, l'engageait a ne pas ceder devant les premiers signes de +l'emeute. + +"Il faut, dit Vergniaud, que la Convention prouve qu'elle est libre; il +ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la commission... Il faut qu'elle +sache qui a donne l'ordre de tirer le canon d'alarme... S'il y a un +combat, il sera, quoiqu'en soit le succes, la perte de la Republique... +Jurons tous de mourir a notre poste." + +_S'il y a un combat_...Ces mots prouvent bien que la Gironde +s'attendait a une lutte dans laquelle elle esperait encore ressaisir +l'avantage sur ses adversaires. + +"Vous nous accusez, s'ecriait a son tour Rabaut-Etienne. Pourquoi? +parce que vous savez que nous allons vous accuser." + +La Convention, il y a tout lieu de le croire, ignorait le travail qui +s'etait fait pendant la nuit, travail de taupe qui avait creuse une +mine profonde. + +La veille au soir, il y avait eu reunion a l'Eveche. Quelques rares +quinquets eclairaient d'une lumiere brumeuse la salle ou se tenaient +les seances. On distinguait ca et la dans cette penombre d'etranges +tetes revolutionnaires; Dobsent, l'un de ceux qui avaient ete arretes +par ordre de la commission des Douze, prit la parole. Son discours est +une repetition exacte de ce que pensait et disait Marat dans sa +feuille, et pourtant Dobsent n'etait point maratiste, il travaillait +pour lui-meme. + +"Citoyens, s'ecria-t-il, depuis longtemps la division est au sein de la +Convention nationale. Comment voulez-vous que l'ordre s'etablisse dans +la nation, si le desordre et l'anarchie regnent dans l'Assemblee de ses +representants? La faction qui trouble dans ce moment-ci l'union et +l'harmonie de vos mandataires, citoyens, vous la connaissez tous, c'est +la Gironde. Les Girondins sont des hommes qui voudraient arreter la +Revolution a leurs idees, afin de s'en emparer et de la regir. Or, +quelles sont les idees de ces hommes? Ils veulent faire succeder a +l'ancienne aristocratie qui pesait sur vos tetes une aristocratie +nouvelle mille fois plus accablante. Vous n'aurez quitte le joug des +anciens nobles que pour tomber sous celui des parvenus insolents et mal +eleves. Qu'on juge du vertige de ces valets de l'ancien regime, devenus +maitres a leur tour! Ils ont toutes les passions des anciens suppots de +la tyrannie, et ils ont moins qu'eux les bienseances. Vous etes plus +eloignes de la liberte que jamais, car vous etes asservis au nom de la +liberte meme. Avec des dehors brillants ou des formes seduisantes, ces +hommes amollis par la bonne chere, par les femmes, par l'oisivete, +demeurent faibles et indecis devant les grandes mesures; or, en +revolution, il faut agir revolutionnairement. + +"Les Girondins resistent a l'unite de notre gouvernement, entravent +notre marche, troublent la paix et le bon accord de l'Assemblee. Si +vous les laissez faire, citoyens, de nos dissentions intestines +naitront plusieurs republiques federees: les hommes les plus audacieux +ou les plus adroits usurperont l'empire, soumettront la multitude a un +nouveau joug, et le gouvernement aura change de forme sans avoir +retabli la liberte. Croyez-moi, dans tout Etat ou quelques classes +s'opposent avec acharnement a la tranquillite et a la felicite +publiques, c'est folie de vouloir s'enteter a les convertir; il faut +les retrancher. Dans des temps de revolution comme celui ou nous +sommes, detruire les factions est un devoir; derriere les Girondins se +cachent les royalistes, les federes, les mecontents, en un mot, tous +ces hommes avec lesquels votre gouvernement n'est pas possible. Je vous +engage donc a prendre d'assaut la Gironde, comme une forteresse qui +couvre de sa protection les projets sinistres et les menees sourdes de +nos ennemis. Aux armes! citoyens, levons-nous, et montrons que si nous +savons exterminer les rois, nous n'ignorons pas non plus la maniere de +detruire la tyrannie des factions. Demain, presentez-vous armes aux +portes de la Convention nationale, et exigez qu'on vous livre les +vingt-deux (les Girondins)." + +Se tournant du cote d'Henriot: "Henriot, tu es un brave citoyen et un +homme de coeur; je te confie le commandement de l'insurrection. A +demain!" + +L'Eveche avait un pied dans la Commune. Il forma un _Comite +revolutionnaire_ ou _Conseil general_ qui siegea le 31 des le matin a +l'Hotel-de-Ville; mais la direction du mouvement lui etait disputee par +les Jacobins qui, de leur cote, avaient institue chez eux une +_assemblee des commissions de sections_, ou de _Salut public_. Entre +ces deux centres d'action l'emeute flottait indecise. + +Vers cinq heures du soir neanmoins le faubourg Saint-Antoine s'ebranle. +Une sombre multitude entoure le palais des Tuileries; le souffle +enflamme de cent a deux cent mille hommes se repand dans les airs. Des +flots apres des flots battent les epaisses murailles derriere +lesquelles siege la Convention. + +La salle est d'abord envahie par une deputation de Jacobins, a la tete +de laquelle s'avance Lhuillier, un ancien cordonnier, alors procureur +de la Commune et homme de loi. Il rappelle l'anatheme d'Isnard lance +contre Paris; il demande qu'on mette en accusation des representants +derriere lesquels les royalistes du Midi et de la Vendee abritaient +leurs esperances, leurs criminelles manoeuvres. + +Des hommes armes de piques, de batons se repandent jusque sur les bancs +des deputes. Pouvait-on deliberer sous la pression des envahisseurs? Le +temple de la souverainete nationale n'etait-il point viole? + +Vergniaud propose de lever la seance. Le centre demeure immobile. +Vergniaud sort, nul ne l'accompagne. Il rentre et voit la figure de +Robespierre a la tribune. + +L'orateur (j'allais ecrire l'accusateur public) fut amer, penetrant, +mais diffus. + +VERGNIAUD, de son banc.--Concluez! + +ROBESPIERRE.--Je conclus et contre vous: contre vous qui, apres la +revolution du 10 aout, vouliez mener a l'echafaud ceux qui l'avaient +faite; contre vous qui provoquez la destruction de Paris. + +Nouveau debordement de la multitude. C'est l'Eveche qui arrive. La +salle est de plus en plus envahie. Jusqu'ici pourtant nulle violence. +Pas un coup de fusil ne fut tire dans cette journee. Les ouvriers du +faubourg Saint-Antoine apportent meme a la Convention des paroles de +paix. + +"Legislateurs, s'ecrie l'un d'eux, la reunion vient de s'operer, la +reunion du faubourg, de la Butte des Moulins et des sections voisines. +On voulait que les citoyens s'egorgeassent, ils viennent de +s'embrasser." + +Tout cela etait vrai. Ces sections soupconnees de royalisme et reunies +au Palais-Royal venaient, en effet, de parlementer, de s'entendre et de +se confondre dans le meme cri: "Vive la Republique!" + +Il fallait pourtant conclure, ainsi que l'avait dit Vergniaud. La +commission des Douze fut cassee; on decreta que ses papiers seraient +reunis au comite de Salut public. Ce comite fut charge d'en rendre +compte "sous trois jours." + +Barere qui avait redige le decret ajouta qu'on "poursuivrait les +complots." + +O Janus! O Tartufe! que dites-vous de ce tour de force? Des complots, +mais lesquels? Des coupables, mais etait-ce les hommes de l'Eveche ou +les Girondins? Barere se gardait bien de le dire. + +Tout etait-il fini? Oui, pour ce jour-la. Vergniaud lui-meme, voulant +dissimuler la defaite de son parti, avait declare, au commencement de +la seance, que le peuple de Paris avait bien merite de la patrie. +Jamais il ne fut plus beau, plus grand comme orateur. C'etait le chant +du cygne. + +La Convention sortit, descendit sur la terrasse des Feuillants et +parcourut aux flambeaux les Tuileries, le Carrousel. Les deputes +Girondins, dont on avait reclame la proscription et dont la chute etait +si prochaine, assistaient eux-memes a cette fete. + +Le lendemain arriverent des nouvelles sinistres de la Vendee, de Lyon, +de Valenciennes, de Mayence, de la frontiere d'Espagne: partout la +Convention etait trahie, attaquee, menacee par l'ennemi du dedans et du +dehors. Dira-t-on que ces desastres n'etaient point connus de la +population, que le comite de Salut public les devorait en silence? +L'etincelle electrique n'est point une vaine figure de langage. Paris +en savait assez pour tressaillir de fureur et d'indignation. + +Sur qui devait tomber la responsabilite de ces malheurs? Avant le 10 +aout, on accusait la Cour, les constitutionnels. La Cour ayant disparu, +les constitutionnels etant rentres sous terre, on s'en prenait +desormais a ceux qui se rapprochaient le plus de leurs principes, +c'est-a-dire aux Girondins. + +Cette accusation etait-elle injuste? En ce qui regardait l'etranger, +peut-etre; mais en ce qui concernait Lyon, Marseille, non pas. C'est +sous le masque du girondisme, du moderantisme que ces deux grandes +villes, en pleine revolte, avaient brave, defie la Convention. + +Les Girondins n'avaient alors qu'un parti a prendre: donner leur +demission, hesitaient-ils par un sentiment d'honneur? Esperaient-ils +ressaisir la majorite de la Convention? Comptaient-ils encore sur la +plaine? + +Si telle etait leur illusion, ils connaissaient bien peu les grandes +assemblees politiques. Dans chacune d'elles, il y a les elements d'une +majorite stagnante a la surface, mais qui se deplace par des courants +sous-marins selon que le vent du succes souffle a droite ou a gauche. +Le centre appartenait a la Gironde, tant que la Gironde etait la plus +forte; il se portait a present vers la Montagne. + +Le chef de la Gironde, madame Roland venait d'etre arretee par ordre de +la commune. + +Dans la nuit du 1er au 2 juin, les comites revolutionnaires ne +negligerent aucun moyen pour soulever la population. Cependant la nuit +s'avancait et rien ne bougeait encore. Marat etait a l'Hotel de Ville: +impatient, fougueux, inquiet, il promenait ses regards sur les quais +endormis. A la vue de ce calme, le sang bouillonnait dans ses veines; +il frappait du pied. Il y a ceci de remarquable que lui, si +declamateur, si verbeux d'ordinaire, parla tres-peu durant ce sombre +drame, dont il fut pourtant le principal acteur par son journal, ses +menees sourdes et l'influence qu'il exercait sur la commune. + +Vers deux heures du matin un petit homme qui ressemblait a l'Ami du +peuple etait suspendu avec trois ou quatre acolytes a la corde d'une +des cloches dans les tours Notre-Dame. La cloche etait lourde; ils +tirent, ils s'acharnent, ils s'enragent. On dirait ces gnomes que le +moyen age se figurait suspendus la nuit aux fleches dea vieilles +cathedrales. Enfin la cloche s'ebranle; le marteau souleve a grand +peine retombe sur les parois d'airain; le tocsin sonne. C'est le glas +de la mort pour le parti de la Gironde. + +Les coups de ce tocsin nocturne tombent sur les faubourgs indecis. On +bat la generale dans toutes les rues, les autres cloches de la ville +s'eveillent, les cris d'alarme se repondent dans les tenebres. Au +milieu de tout ce mouvement, de ce cliquetis d'armes, de ce bruit de +tambours, on entend l'impassible marteau des monuments publics qui +frappe les heures de distance en distance. Il n'est personne qui n'ait +remarque dans une nuit d'emeute ou de revolution, l'indifference +solennelle de l'horloge. Cette voix d'airain qui marque sur le meme ton +l'heure de la revolte ou de la tranquillite publique, etrangere aux +passions, aux souffrances, aux agitations de l'homme, calme ainsi que +tout ce qui sort de l'eternite pour y rentrer aussitot, elle parait +dire: "Tuez-vous, egorgez-vous, si bon vous semble, vous n'aurez point +l'honneur de troubler dans les espaces celestes la marche des astres a +laquelle j'obeis." + +La veille, le 1er juin, les Girondins avaient soupe ensemble pour la +derniere fois. Louvet leur proposa de fuir dans leurs departements, et +de revenir a la tete d'une armee de Federes pour _delivrer_ la +Convention. _Delivrer_, c'est le mot dont tous les partis politiques +couvrent leurs attentats contre le droit et la liberte. On assure +qu'ils rejeterent avec horreur cet appel a la guerre civile: soit; mais +pourquoi faut-il pour leur honneur, pour leur memoire, pour leur +justification devant la posterite qu'ils n'aient point toujours +repousse un moyen aussi criminel de retablir dans le pays leur autorite +meconnue? Le soir ils se refugierent rue des Moulins chez leur confrere +Meillan, dans les vastes appartements duquel ils purent entendre les +sombres rumeurs de la rue, le rappel des tambours, les proclamations +lues a la clarte des torches, le bruit des armes, les allees et venues +des patrouilles dans les tenebres. + +Se rendraient-ils le lendemain a la Convention? Cette question fut +agitee, leurs amis les detournerent de cet acte d'heroisme, leur +conseillerent l'absence, les garderent en quelque sorte de force. +Barbaroux, Lanjuinais et deux ou trois autres echapperent seuls a ces +obsessions d'une tendresse aveugle. + +Au point du jour on tira le canon d'alarme. Des colonnes de citoyens +armes de piques et de fusils se portent vers le palais de l'Assemblee +nationale; Henriot marche a leur tete avec de l'artillerie. Toute cette +multitude serre d'une triple haie, herissee de lances et de +baionnettes, l'enceinte ou la Convention tient ses seances. Henriot +fait tourner la bouche des canons vers le chateau des Tuileries. +Marat, aux premieres blancheurs du jour, parcourt le jardin, haranguant +les ouvriers, ramenant doucement par la manche de la blouse les hommes +du peuple qui semblent vouloir s'ecarter de ses conseils et de son mot +d'ordre, communiquant a tous ce meme esprit de defiance qui etait si +bien dans sa nature. + +La seance s'ouvre, Malarme preside. Les bancs de la droite sont presque +deserts. Ou etait Vergniaud? Ou se trouvaient alors Condorcet, Brissot, +Louvet? chez Meillan, sans doute. Malheur aux partis qui en temps de +revolution desertent le terrain de la lutte! Dira-t-on que leur +presence eut ete inutile, que la Convention n'obeissait plus qu'a la +force? Ce serait injuste; l'Assemblee garda jusqu'au dernier moment un +certain souci de sa dignite. Si elle finit par ceder aux sommations du +dehors, c'est qu'elle ne considerait plus elle-meme les Girondins comme +etant a la hauteur du mouvement revolutionnaire. Leur absence n'en +fournissait-elle point la preuve? + +La seance debute mal pour les Girondins. Lecture est donnee d'une +lettre adressee a la Convention par les administrateurs de la Vendee. +Cette lettre desesperee annonce que tout est perdu, que tout tombe au +pouvoir des rebelles. "Voila, conclut-elle, ou nous ont mene vos +divisions et vos querelles dont vous vous etes plus occupes que des +secours dont nous avions besoin." + +De tous les cotes affluent de sinistres nouvelles. On ecrit de +Wissembourg: "Jamais les aristocrates ne leverent plus audacieusement +le masque. Nous perirons en combattant; mais vous, legislateurs, ces +puissants motifs ne devraient-ils pas vous faire abjurer toute haine +particuliere pour ne vous occuper que du salut de la patrie." + +Les memes cris d'alarme partaient a la fois de la Lozere, de la +Haute-Loire, de Lyon, ou huit cents patriotes venaient d'etre massacres +par des reactionnaires qui arboraient le drapeau de la Gironde. + +Cette lecture faite au nom du Comite de salut public par +Jean-Bon-Saint-Andre etait encore plus terrible pour les Girondins que +le glas de l'agonie qui sonnait dans toute la ville. + +Une deputation de la Commune se presente a la barre: + +"Mandataires, dit l'orateur, en s'adressant aux membres de la +Convention, le peuple de Paris n'a pas quitte les armes. Les colonnes +de l'egalite sont ebranlees; les contre-revolutionnaires levent la +tete, la foudre gronde, elle est prete a les pulveriser. Les crimes des +factieux de la Convention sont connus; nous venons pour la derniere +fois vous les denoncer. Decretez a l'instant meme qu'ils sont indignes +de la confiance publique, qu'ils soient mis en etat d'accusation." + +La lutte s'engage terrible, implacable. De part et d'autre on s'accable +de paroles brutales, de recriminations violentes. Le bruit du tambour +qu'on bat dans toute la ville penetre, retentit jusque dans la salle +des seances. Lanjuinais monte a la tribune: + +"C'est contre la generale que je veux parler." + +Profitant d'un moment de silence, il s'eleve avec force contre la +tyrannie de l'emeute, contre les usurpations de la commune, contre la +nouvelle petition "trainee dans la boue des rues de Paris." + +Plusieurs voix: "Il insulte le peuple!" + +Legendre: "Descends de la tribune, ou je t'assomme. + +Lanjuinais: "Commence par faire decreter que je suis un boeuf. + +Tout le monde sait que Legendre etait boucher. + +Le tumulte redouble. Les galeries avaient ete envahies de bonne heure +par les Jacobins qui ebranlent la salle de cris et de trepignements. + +Il ne restait plus aux Girondins qu'une chance de salut, c'etait de +s'immoler eux-memes sur l'autel de la Concorde, de donner leur +demission. Isnard, Fauchet, le vieux Dussaulx, Lanthenas, offrent +successivement de se poser en victimes expiatoires. Helas! il etait +trop tard. Cette resolution qui, deux jours auparavant, aurait pu +sauver la Gironde, ne servit qu'a l'amoindrir. "C'est un piege," +murmura Robespierre. Marat qui ne voulait a aucun prix que sa proie lui +echappat, s'ecrie. "C'est l'impunite pour les traitres." Il s'elance a +la tribune et declare qu'il donne sa demission, si l'on consent au +sacrifice de quelques membres se devouant eux-memes en holocauste. + +De leur cote Lanjuinais et Barbaroux protestent avec heroisme contre +cette concession faite a l'emeute. + +Cependant la salle est cernee, gardee a vue, entouree d'energumenes qui +empechent les deputes de sortir. La Convention reconnait avec horreur +qu'elle est prisonniere. Le sentiment de sa propre dignite se revolte +devant cet outrage. Retrancher les Girondins, passe encore; mais les +livrer, mais subir, seance tenante, la pression de l'emeute, mais se +deshonorer elle-meme aux yeux de la France et de la posterite, oh! non, +mille fois non! + +Barere s'elance a la tribune: "Prouvons, dit-il, que nous sommes +libres. Allons deliberer au milieu de la force armee; elle protegera +sans doute la Convention." + +Plusieurs voix: "Oui, oui; on veut nous opprimer: sortons d'ici et +faisons baisser devant nous les baionnettes." + +Le president (Herault de Sechelles qui venait de remplacer Malarme), +descend du fauteuil; presque tous les membres de la Convention le +suivent. Une trentaine de Montagnards restent seuls immobiles sur leurs +bancs. + +Les deputes du centre et de la droite, sans compter beaucoup, du cote +gauche, se precipitent vers la porte de bronze; la garde leur livre +passage. Le president conduit l'Assemblee en procession dans les cours +et dans le jardin des Tuileries. Elle se presente a toutes les issues +qu'elle trouve fermees; elle ordonne qu'on lui ouvre une des grilles: +refus. A l'entree de la place du Carrousel, elle rencontre l'artillerie +qui barre le passage, soutenue qu'elle etait d'un triple rang de piques +et de baionnettes. Herault de Sechelles, avec une noble attitude, +signifie aux chefs de l'insurrection qu'ils doivent se retirer et +laisser a la Convention son libre vote: "Nous voulons bien, +ajoute-t-il, juger les vingt-deux; nous ne voulons pas qu'on nous les +arrache par la force. Henriot, repond par un mot: + +"Canonniers, a vos pieces!" + +Le canon cette derniere raison des rois, etait maintenant celle de +l'emeute. + +La Convention, cette assemblee si grande, si fiere, qui jugeait et +punissait les rois, qui defiait toutes les cours de l'Europe, baisse la +tete devant la tyrannie de la force et recule fremissante de colere. +C'etait assez d'humiliations ainsi. Dans l'interieur de l'Assemblee les +tribunes murmuraient. Marat qui etait d'abord reste a son poste, mais +qui se leva de son banc et sortit, quand il craignit que la masse des +deputes ne se fut echappee, rencontra la Convention dans un piteux etat +de desarroi au Pont-Tournant. + +--Je somme l'Assemblee, dit-il, de rester dans la salle des seances. + +Honteuse, vaincue, consternee, la Convention reprend le chemin du +Palais des Tuileries. + +A partir de ce moment, Marat est l'ame de l'Assemblee. Decrete naguere +d'accusation, hue, honni, persifle quelques jours auparavant, il +dispose maintenant a son gre du sort de ses ennemis; il recommande +d'elaguer trois Girondins de la liste des vingt-deux: Dussaulx +"vieillard radoteur, trop incapable pour etre chef de parti; Lanthenas, +pauvre d'esprit, qui ne meritait pas l'honneur que l'on songeat a lui; +Ducos, a qui l'on ne pouvait reprocher que quelques opinions erronees", +et l'on efface ces noms, il conseille d'en inscrire d'autres a leur +place, et on les inscrit. + +Le decret d'arrestation passa a une grande majorite, il est vrai que +beaucoup de deputes s'abstinrent. + +Des que cette nouvelle est connue, l'insurrection debarrasse les abords +du Palais national, toute cette multitude armee se retire au chant de +_Ca ira_. Femmes, enfants, vieillards, s'en vont en melant leurs voix +au terrible refrain. L'emeute rentre dans les faubourgs comme la lionne +dans son antre. Ivres de vin et de patriotisme, ces farouches +sans-culottes se quittent en jurant de mourir pour la liberte; les +mains serrent les mains, tous les coeurs battent dans un seul coeur. On +croyait enfin que la Convention delivree de ses luttes intestines +marcherait d'un pas ferme vers les grandes mesures qui devaient assurer +le bonheur public a l'interieur et la victoire de nos armees sur les +champs de bataille. + +Il y avait alors pres d'Avignon un jeune officier d'artillerie, qui +s'appelait quelque chose comme Buonaparte ou Bonaparte. Il ecrivit ces +mots quelques mois apres la chute des Girondins: "Pour voir lequel des +Federes ou de la Montagne tient pour la Republique, une seule raison me +suffit, la Montagne a ete un moment la plus faible, la commotion +paraissait generale. A-t-elle cependant jamais parle d'appeler les +ennemis? Ne savez-vous pas que c'est un combat a mort que celui des +patriotes et des despotes de l'Europe?... Je ne cherche pas si vraiment +ces hommes, qui avaient bien merite du peuple dans tant d'occasions, +ont conspire contre lui: ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la +Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'etant portee aux +dernieres extremites contre eux, les ayant decretes, emprisonnes, je +veux meme vous le passer, les ayant calomnies, les Brissotins etaient +perdus sans une guerre civile qui les mit dans le cas de faire la loi a +leurs ennemis. S'ils avaient merite leur reputation premiere, ils +auraient jete leurs armes a l'aspect de la Constitution; ils auraient +sacrifie leurs interets au bien public; mais, il est plus facile de +citer Decius que de l'imiter. Ils se sont aujourd'hui rendus coupables +du plus grand de tous les crimes: ils ont, par leur conduite, justifie +leur decret... Le sang qu'ils ont fait repandre a efface les vrais +services qu'ils avaient rendus." Ces reproches s'adressaient a la +conduite que les Girondins tinrent apres le 2 juin, a l'esprit de +desordre que ces proscrits semerent bientot dans toute la France. + +[Illustration: Comite de salut public.] + +Mefions-nous pourtant des appreciations du cesarisme. De quel cote +qu'il vint, l'evenement qui supprima les Girondins etait un coup +d'Etat, et tous les coups d'Etat sont mauvais; celui du 2 juin 93 +contenait en germe le 18 brumaire et le 2 decembre. Etait-ce d'ailleurs +impunement que la Convention venait de se dechirer elle-meme. Tout acte +porte avec lui ses consequences... La barriere de la loi etait +franchie; l'ere de la proscription etait ouverte; le droit venait de +succomber devant la force. Les vainqueurs avaient, ce jour-la meme, +signe leur arret de mort. Ils y passerent tous, Dantonistes, +Hebertistes, Robespierristes. Le 2 juin devait fatalement aboutir au 9 +thermidor. + +Les Girondins mis en etat d'arrestation chez eux furent: Gensonne, +Vergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Petion, Salles, Chambon, Barbaroux, +Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage, +Louvet, Valaze, Doulcet, Lidon, Lehardy, les ministres Claviere et +Lebrun, les membres de la Commission des douze, Fonfrede et +Saint-Martin exceptes. + +La chute des Girondins entraina la perte de quelques victimes qui +tenaient fort indirectement a leur parti. Theroigne, au plus fort de la +lutte, voulut s'elancer entre les deux camps, comme autrefois les +femmes sabines se jeterent entre les combattants armes qui allaient +dechirer le berceau de Rome. "Citoyens, s'ecriait-elle, ecoutez-moi: ou +en sommes-nous? Toutes les passions qu'on a eu l'art de mettre aux +prises nous entrainent et nous conduisent au bord du precipice... A mon +retour d'Allemagne, il y a a peu pres dix-huit mois, je vous ai dit que +l'empereur avait ici une quantite prodigieuse d'agents pour nous +diviser, afin de preparer de loin la guerre et de la faire eclater au +moment ou ses satellites feraient en meme temps irruption sur notre +territoire. Dejouons ces intrigues; ne justifions pas par nos querelles +intestines cette calomnie des rois et de leurs esclaves, qu'il n'est +pas possible a un peuple de tenir lui-meme les renes de la +souverainete; ne les autorisons pas a venir nous mettre d'accord." + +Cette charmante voix qui, cette fois, etait celle de la sagesse, se +perdit dans le cri de guerre des partis dechaines. Vers l'epoque du 31 +mai, Theroigne se trouvait au jardin des Tuileries, sur le passage de +Brissot. Un groupe de femmes entoure le chef de la Gironde avec des +huees et des trepignements de colere. La jolie Liegeoise, ecoutant +plutot son coeur que sa raison, se jette sur ces furies pour defendre +le depute qu'on insulte. Ce genereux mouvement, plus prompt que +l'eclair, attire sur elle toute la tempete.--Ah! tu es brissotine, +s'ecrient-elles en la saisissant; ah! tu es l'amie des federalistes et +des traitres! Attends! attends! attends! Aussitot les forcenees de +relever sa robe et...--Je m'arrete: sous cet indigne traitement, sa +figure se couvrit d'un nuage pourpre, et sa raison d'un voile de +tenebres. A dater de ce jour, on ne la revit plus. On apprit plus tard +qu'elle avait ete renfermee dans une maison de sante au faubourg +Saint-Marceau. + +La veille du 9 thermidor, elle ecrivit a Saint-Just la lettre suivante: + +"Citoyen Saint-Just, je suis toujours en arrestation; j'ai perdu un +temps precieux. Envoyez-moi deux cents francs, et venez me voir; je +vous ai ecrit que j'avais des amis jusque dans le palais de l'empereur. +J'ai ete injuste a l'egard du citoyen Bosgue. Pourrai-je me faire +accompagner chez vous? J'ai mille choses a vous dire. Il faut etablir +l'union. Il faut que je puisse developper tous mes projets, continuer +d'ecrire ce que j'ecrivais: j'ai de grandes choses a dire; j'ai fait de +grands progres. Je n'ai ni papier, ni lumiere, ni rien; mais, quand +meme, il faut que je sois libre pour pouvoir ecrire. Il m'est +impossible de rien faire ici. + +Mon sejour m'y a instruite; mais, si j'y restais plus longtemps sans +rien faire et sans rien publier, j'avilirais les patriotes et la +couronne civique. Vous savez qu'il est egalement question de vous et de +moi, et que les signes d'union demandent des effets. Il faut beaucoup +de bons ecrits, qui donnent une bonne impulsion. Vous connaissez mes +principes; j'espere que les patriotes ne me laisseront pas victime de +l'intrigue. Je puis encore tout reparer, si vous me secondez; mais il +faut que je sois partout ou je suis respectee. Je vous ai deja parle de +mon projet; je demande qu'on me remette chez moi. Salut et fraternite." + +Elle etait folle. + +Theroigne paya cruellement ses excentricites. L'expiation la visita +sous la forme de la maladie, et quelle maladie, grand Dieu! Elle vecut +longtemps, releguee a la Salpetriere dans le quartier des +incurables.--Reduite a ne pouvoir supporter sur ses membres aucun +vetement, pas meme de chemise, ombre d'elle-meme, la malheureuse se +cherchait dans les brouillards epais de ses reves. Couchee au fond +d'une cellule petite, sombre, humide, sans meubles, elle repondait a +ceux qui l'interrogeaient: "Je ne sais pas; j'ai oublie." Insistait-on, +elle s'impatientait, parlait seule a voix basse, et l'on entendait sur +ses levres les mots entrecoupes de _fortune, liberte, comite, +revolution, coquin, decret_. Toute sa vie de courtisane et d'heroine se +refletait dans son delire.--Elle conserva jusqu'a la fin des restes de +beaute: on remarquait, surtout, la perfection de ses pieds et de ses +mains. Elle mourut le 9 mai 1817, a l'age de cinquante-huit ans. Pauvre +Theroigne! + +Revenons aux Girondins. Plus que tout autre, nous plaignons, nous +admirons ces hommes remarquables par leur eloquence, interessants par +leur jeunesse et leur ardent caractere. Qui pourrait neanmoins se +dissimuler qu'ils ne fussent devenus un obstacle a la marche de la +Revolution? Ils voulaient lui resister; elle les entraina, les broya +sous les roues de son char. + +Les Girondins avaient le temperament, les idees et les tendances de la +bourgeoisie eclairee. Avec eux tomba le dernier rempart de la classe +moyenne. La Montagne en se soulevant sur leurs debris inaugura le regne +de l'element populaire. L'unite de la representation nationale etait +rompue; l'Assemblee avait ete humiliee par l'emeute; un precedent fatal +menacait la liberte de la tribune: malgre tout, le drapeau de la +Revolution sortit encore une fois de la lutte, indigne, dechire, mais +triomphant. + +La responsabilite du coup d'Etat qui frappa les Girondins se partage +entre la Commune, l'Eveche, le Club des Jacobins et quelques membres de +la Montagne; Robespierre certes n'y fut point etranger; mais, d'apres +le temoignage de tous les contemporains que j'ai pu consulter, le 2 +juin fut surtout la journee de l'Ami du peuple.--Prends garde, Marat, +la ligue vaincue aboutit a Ravaillac; les partis decimes se vengent par +un coup de couteau. + +Causant un jour avec Lakanal, je lui demandais: "Et que pensez-vous des +Girondins? + +--C'etaient des intrigants, repondit le grave vieillard. + +Cette epithete dont on abusait en 93 n'avait pas tout a fait le sens +qu'elle a maintenant; elle voulait dire des hommes d'expedients et non +des hommes de principes, des parlementaires cherchant plutot le succes +que le bien public et la verite, des esprits a combinaisons subtiles et +delies qui transigeaient trop aisement avec les partis monarchiques +quand ils avaient besoin d'y trouver un point d'appui. + + + + +XIV + +Incapacite des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la +Convention apres le 2 juin.--Lettre de Marat.--Declin de l'Ami du +peuple.--Systeme de bascule adopte par Robespierre.--Activite de la +Convention apres la chute des Girondins.--Fondation du Museum +d'histoire naturelle.--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde +avec les royalistes.--Ce qui se passait dans le Calvados. + + +La Gironde laissait, en s'evanouissant, la preuve de son impuissance. +Apres avoir longtemps dirige les affaires, elle n'avait su ni vendre +les biens des emigres et du clerge, ni soutenir la valeur des +assignats, ni creer pour le tresor des ressources nouvelles, ni relever +le moral de l'armee, ni ressusciter le travail et l'industrie, ni +rassurer le commerce, ni encourager l'agriculture, ni apaiser les +mouvements populaires, ni eteindre les foyers de la guerre civile, ni +vaincre la contre-revolution, rien, elle n'avait rien fait: huit grands +mois s'etaient perdus en querelles fratricides. + +Et pourtant a droite de la Convention il y avait un creux. Les regards +se portaient involontairement sur ces sieges vides, hier si bien +remplis et d'ou s'elevaient tant de voix eloquentes. A present, quel +silence! quelques-uns des ardents Montagnards regrettaient du fond du +coeur la chute de leurs adversaires. Garat raconte que Danton lui +disait un jour: "Vingt fois, je leur ai offert la paix; ils ne l'ont +pas voulue; ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me +perdre; ce sont eux qui nous ont force de nous jeter dans le +sans-culotisme qui les a devores, qui nous devorera tous, qui se +devorera lui-meme." (_Memoires de Garat_.) + +Le lendemain du jour ou la Convention avait livre les vingt-deux, elle +recut de Marat une lettre dont il fut fait lecture. "Citoyens, mes +collegues, disait-il, quelques-uns me regardent comme une pomme de +discorde, et etant pret, de mon cote, a tout sacrifier au retour de la +paix, je renonce a l'exercice de mes fonctions de depute, jusqu'apres +le jugement des representants accuses. Puissent les scenes scandaleuses +qui ont si souvent afflige le public ne plus se renouveler au sein de +la Convention! Puissent tous ses membres immoler leurs passions a +l'amour de leurs devoirs, et marcher a grands pas vers le but glorieux +de leur mission! Puissent mes chers confreres de la Montagne faire voir +a la nation que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que +les mechants entrainaient leurs efforts et retardaient leur marche! +Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour ecraser les ennemis +du dehors, terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs +qui desolent la patrie, y ramener la joie et l'abondance, affermir la +paix par de sages lois, etablir le regne de la justice, faire fleurir +l'Etat et cimenter le bonheur des Francais! C'est tout le voeu de mon +coeur." L'Assemblee ne voulut point accepter la demission de Marat; +elle donna ses motifs par la bouche de Chasles: "Le parti de la +Gironde, dit-il, ayant reussi a faire passer Marat dans les +departements pour un monstre, pour un homme de sang et de pillage, afin +de le separer d'une ville qui adoptait ses principes, ce serait donner +gain de cause aux ennemis de la Revolution que de consentir a sa +retraite." Il resta; mais, comme il arrive trop souvent aux hommes +d'opposition et de lutte, Marat avait laisse sa force dans le succes. + +A dater du 2 juin, l'astre de Robespierre continue a croitre dans le +ciel de la Revolution, et celui de l'Ami du peuple s'amoindrit de jour +en jour. Le moment etait venu pour la Revolution de se calmer. Marat, +cette fievre ardente, qui communiquait ses pulsations a la multitude; +cette seconde vue, qui devoilait la trahison des chefs militaires et +les complots des hommes d'Etat; ce porte-voix de toutes les fureurs +democratiques, Marat desormais n'etait plus du tout l'homme qu'il +fallait a la situation. + +Le bronze en fusion devait passer par la tete de Robespierre pour s'y +figer et y recevoir l'empreinte de la froide raison d'Etat. La +Revolution allait entrer dans une voie nouvelle: en detruisant l'ancien +regime, elle avait pris l'engagement de tout reorganiser. + +Robespierre etait, qu'on nous passe le mot, un homme de juste milieu. +Expliquons tout de suite dans quel sens. Est-ce a dire, comme le +pretendait Proudhon, que l'avocat d'Arras eut fait un assez bon +ministre de Louis Philippe en 1830? Ne confondons point les temps et +les epoques; ne badinons pas avec l'histoire. Ce que nous affirmons, +c'est qu'en 93 Maximilien s'empara d'une position haute, inexpugnable, +entre les _moderes_ d'une part et de l'autre ce qu'on appelait alors +les _enrages_. De cette ligne de conduite il ne se departit jamais. +Lorsque plus tard les circonstances lui donnerent un pouvoir, d'autant +plus fort que ce pouvoir n'etait point defini, aux plus mauvais jours +de la terreur, il sut maintenir la hache en equilibre frappant a droite +et a gauche sur les retardataires et les exageres. "Nous avons, +disait-il des le 14 juin aux Jacobins, deux ecueils a redouter: le +decouragement et la presomption, l'excessive defiance et le +moderantisme, plus dangereux encore. C'est entre ces deux ecueils que +les patriotes doivent marcher vers le bonheur general." + +Tout etait a creer: le code civil, l'uniformite des poids et mesures, +le systeme decimal, un plan d'instruction publique, le partage des +biens communaux, la regeneration des moeurs, l'organisation des armees +et des services militaires, l'administration du telegraphe, mille +autres organes du nouvel ordre social. La Convention n'avait guere ete +jusqu'ici qu'une arene de gladiateurs; a peine les Girondins ont-ils +disparu qu'elle se met courageusement a l'oeuvre. Debarrassee des +luttes personnelles qui retardaient et entravaient son elan, cette +grande Assemblee s'avance desormais avec une rapidite foudroyante vers +la realisation des principes democratiques. Le 10 juin 1793, huit jours +apres s'etre arrachee vingt-d'eux de ses membres, elle fonde, sur la +proposition de Lakanal, le _Museum d'histoire naturelle_, veritable +monument eleve a la philosophie et a la science, vaste encyclopedie de +la creation se racontant elle-meme par des specimens du regne organique +ou inorganique, empruntes a tous les climats, a tous les continents, a +tous les ages du globe terrestre. + +Les orateurs venaient de se precipiter dans le gouffre qu'ils avaient +eux-memes creuse; mais ils etaient remplaces par des hommes +d'execution, des esprits pratiques, des citoyens a la fois energiques +et calmes, portant devant eux la loi et la lumiere. L'artifice des +historiens reactionnaires consiste a insister sur le cote tragique de +la Revolution francaise, et a passer sous silence les eminents services +qu'elle a rendus aux arts, aux sciences, aux belles-lettres, a +l'agriculture, a l'industrie. Et c'est sur un sol ebranle par la guerre +civile, convoite par l'ennemi, cerne d'un cercle de feu que se posaient +les fondements de la societe moderne. Le Rhin, les Pyrenees, les Alpes, +toutes les frontieres naturelles de la vieille Gaule sont forcees; +qu'oppose la Convention a ce debordement de forces royalistes? Le fer +et l'idee francaise. + +A l'interieur les evenements se precipitent. Le federalisme gagne +chaque jour du terrain. Le midi de la France s'ebranle; la Bretagne +tout entiere se souleve; le Calvados s'agite; le Jura menace; l'Isere +gronde; Toulouse bouillonne; Bordeaux resiste; les deux grandes villes, +Lyon et Marseille, nagent dans le sang. Paris est designe au feu du +ciel par les departements revoltes; au milieu de cette conflagration +generale, la Montagne ne s'emeut point: contre les ennemis du dedans et +du dehors elle eleve un rempart moral, la Constitution. + +Dans la seance du 30 mai, la Convention avait adjoint au Comite de +Salut public Herault de Sechelles, Couthon, Saint-Just, Ramel et +Mathieu, en les chargeant de poser les bases de l'acte constitutionnel. +Le 9 juin, dans la soiree, ils soumirent a leurs collegues du Comite le +projet qu'ils avaient redige. Le lendemain, Herault de Sechelles en +donna lecture a l'Assemblee nationale. Le 11, la discussion s'ouvrit; +elle fut grave, solennelle, profonde. "Nous sommes entoures d'orages, +s'ecria Danton, la foudre gronde; eh bien, c'est du milieu de ses +eclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation francaise." + +Quelques chapitres de la Constitution donnerent lieu a des incidents +pathetiques. "Le peuple francais, dit l'article IV, ne fait point la +paix avec un ennemi qui occupe son territoire." A ces mots, le Girondin +Mercier demanda si l'on se flattait d'avoir fait un pacte avec la +victoire. "Du moins, nous en avons fait un avec la mort," s'ecrie tout +d'une voix la Montagne. + +Oeuvre de sentiment plutot qu'oeuvre de science, la Constitution de 93 +a donne lieu de nos jours a beaucoup de critiques parmi lesquelles il +s'en trouve sans doute de fondees. Le mieux est de n'envisager que les +grandes lignes et les proportions generales du monument eleve a +l'exercice universel et constant de la _souverainete populaire_. Pour +la premiere fois, les droits du faible, du pauvre, de l'opprime furent +inscrits dans nos institutions politiques. Elle proclamait, cette +Constitution, le triomphe du devouement sur l'egoisme, de l'interet +general sur l'interet particulier, le moyen pour tous les citoyens de +se faire rendre justice, la mobilite des fonctions et des magistratures +electives. Elle consacrait le droit inalienable pour chaque citoyen de +jouir et de disposer a son gre de ses biens, de ses revenus, mais elle +definissait la propriete _le fruit du travail et de l'industrie_. Non +contente de precher vaguement la charite, la fraternite, elle declarait +que _la societe doit la subsistance aux citoyens malheureux_, soit en +leur procurant du travail, soit en assurant les moyens de vivre a ceux +qui sont hors d'etat de travailler. En meme temps que le pain materiel, +elle assurait aux classes souffrantes le pain de l'esprit, +l'instruction commune. Ca et la, se detachaient des traits touchants: +un etranger pouvait acquerir le droit de citoyen francais "en adoptant +un enfant, en nourrissant un vieillard." La plupart des principes sur +lesquels reposait l'edifice de la Constitution etaient visiblement +empruntes a la philosophie du XVIIIe siecle. Redigee, votee au milieu +des eclats de la foudre, elle etait tres-certainement l'oeuvre la plus +democratique et la plus humaine qui fut jamais sortie des decisions +d'une assemblee. + +On l'attendait avec une impatience fievreuse. Tout le monde croyait +alors qu'elle serait le palladium de la liberte, qu'elle retablirait la +paix a l'interieur en detruisant parmi les Francais les viles passions +qui les divisent; on se disait qu'a la lecture de cette feuille de +papier, les armes tomberaient de la main des ennemis et que les +satellites des tyrans nous tendraient des bras fraternels. Illusion, +sans doute; mais qui aurait le courage de blamer cette foi naive dans +la vertu des principes, dans la toute-puissance des idees? C'est au +contraire par la que nos peres furent grands et qu'ils ont resiste, +seuls contre tous, a l'aneantissement de la France. + +Robespierre qui n'etait certes ni un esprit ingenu, ni meme un +caractere enthousiaste, partagea lui-meme cette confiance. "La seule +lecture du projet de Constitution, s'ecriait-il des le premier jour, va +ranimer les amis de la patrie et epouvanter tous nos ennemis. L'Europe +entiere sera forcee d'admirer ce beau monument eleve a la raison +humaine et a la souverainete d'un grand peuple." + +On a dit que la Constitution de 93 etait inapplicable; il serait plus +juste de dire qu'elle ne fut point appliquee, et de s'en tenir la. Les +sections de Paris, les assemblees primaires, l'immense majorite des +citoyens l'avaient recue et consentie par acclamation. D'ou vient donc +qu'elle fut suspendue et ajournee a des temps meilleurs? Parce qu'on +etait alors en guerre, et que la guerre reclame des mesures +exceptionnelles, arbitraires, rigoureuses; parce qu'on etait en +revolution et que l'acte constitutionnel avait ete redige en vue d'une +Republique assise sur des bases regulieres et stables. Telle est la +raison pour laquelle, apres avoir decouvert au peuple cette auguste +statue, les legislateurs de 93 reconnurent le besoin de la voiler +jusqu'a la paix. + +Helas! la paix ne devait point luire pour les hommes de cet age de +pierre, tous voues au sacrifice, a l'echafaud, et l'ideal qu'ils +avaient un instant derobe aux sommets de la raison humaine remonta vers +les temples sereins de la philosophie, du droit et de la justice. + +Au milieu de ce mouvement des esprits qu'etait devenue la Gironde? + +Il serait injuste de croire qu'au 2 juin, la Convention voulut la mort +des vingt-deux. Leurs ennemis les plus acharnes tenaient seulement a +les ecarter de la lutte politique. On s'etait contente de les consigner +chez eux sous la surveillance d'un gendarme. Quelques deputes +Girondins, Vergniaud, Valaze, Gensonne, resterent a Paris; mais, +prisonniers volontaires, ils ne cesserent d'adresser a la Convention +des lettres violentes, de recriminer contre l'arret qui les avait +frappes. Beaucoup d'autres se sauverent, c'etait leur droit. La +facilite avec laquelle ils s'echapperent prouve d'ailleurs qu'ils +etaient tres mal gardes. Fuir pour se soustraire a la main du tribunal +revolutionnaire, passe encore; mais fuir pour attiser dans les +departements le feu de la guerre civile, la etait le crime. + +Buzot, Gorsas, Barbaroux, Guadet, Meilhan, Duchatel s'elancerent sur +l'Eure, le Calvados, la Bretagne. Dans cette partie de la France le +terrain de l'insurrection etait tout prepare pour les recevoir. Peu de +jours apres le 2 juin, deux Montagnards, deux representants du peuple, +envoyes par la Convention a l'armee des cotes, Romme et Prieur, avaient +ete arretes par des Girondins du Calvados. + +L'outrage etait sanglant et meritait un chatiment exemplaire. + +Par un sentiment d'abnegation personnelle, digne des heros de +l'antiquite, les deux captifs avaient adresse le message suivant a +leurs collegues: "Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages +pour la surete des deputes detenus a Paris." + +Elle etait venue a la tete de plusieurs, cette noble idee: pour +desarmer l'indignation des departements, pour calmer leurs alarmes, en +leur fournissant des garanties, plusieurs citoyens de Paris, des +membres de la Convention nationale, Danton, Couthon et quelques autres +s'etaient, des les premiers jours, offerts comme otages. + +L'attitude de la plupart des Montagnards n'avait alors rien de tres +hostile pour les Girondins. On les plaignait, on leur eut volontiers +accorde tous les moyens de securite personnelle. Qui changea ces +dispositions favorables? La conduite des Girondins eux-memes. + +Quand on sut que Chasset et Biroteau couraient a Lyon ou la guillotine +royaliste etait dressee contre les patriotes; quand on apprit que +Rabaut-Saint-Etienne volait a Nimes et Brissot a Moulins; quand on +annonca que des comites reactionnaires, ayant de vastes ramifications, +s'organisaient a Caen, a Evreux, a Rennes, a Bordeaux, a Marseille; +quand on eut tout lieu de soupconner que la Gironde tendait la main a +la Vendee; quand arriva la nouvelle de la prise de Saumur par les +Vendeens, coincidant avec le soulevement du Calvados, la fureur, +l'exasperation ne connurent plus de bornes. Danton eclata, Robespierre +refusa tout compromis avec les rebelles. Legendre proposa de detenir +comme otages, jusqu'a l'extinction de la guerre civile, les membres du +cote droit. + +Louvet, Lanjuinais, Kervelegan, Petion, qui etaient d'abord restes a +Paris, allerent fortifier leurs amis dans le Calvados et s'appuyer a +l'armee du Nord, qui etait commandee par le general de Wimpfen, un +royaliste. + +Un grand parti politique ne repond pas que de lui-meme; il repond aussi +de ses allies. Or, quand on voit les royalistes de toutes les nuances +se cacher sous le masque du girondisme, le drapeau de la moderation +servir d'etendard a la guerre civile et aux represailles sanglantes, +les vaincus du 2 juin accepter eux-memes toutes ces transactions de +conscience, le moyen de croire a la sincerite de leur profession de foi +republicaine? + +[Illustration: Assassinat de Marat.] + +Que faisaient a Caen les Girondins? Ils prechaient l'insurrection, la +revolte contre la representation nationale, la desobeissance aux lois. +La peinture qu'ils faisaient des evenements du 2 juin et de la +situation de Paris etait chargee des plus sombres couleurs. A les en +croire, la Convention etait une caverne de brigands et de scelerats, un +antre de betes fauves. Ils designaient surtout a la vengeance des +_honnetes gens_ le _farouche Robespierre_, Danton, le _vil_ Marat. +Heureusement le regne de ces buveurs de sang allait finir. Les +terroristes etaient eux-memes frappes de terreur. Paris ecrase, asservi +par une poignee de tyrans, n'opposerait aux armees provinciales aucune +resistance; Paris ne demandait qu'a etre delivre. "Montrez-vous, +s'ecriaient-ils, sous les murs de cette orgueilleuse capitale, et les +citoyens, les soldats, les canonniers eux-memes viendront sans armes a +votre rencontre; ils vous tendront les bras, ils vous accueilleront +comme des sauveurs!" + +Certes, la provocation a l'assassinat politique etait a cent lieues de +la pensee des Girondins; mais cette parole ardente, enflammee, exaltait +surtout l'imagination des femmes. Beaucoup d'entre elles se figuraient +que l'existence de trois ou quatre monstres etait le seul obstacle au +bonheur de la France et, dans leur illusion, elles appelaient sur ces +tetes maudites l'epee de l'ange exterminateur. + +Comment donc s'etonner que de Caen partit une nouvelle Judith? + + + + +XV + +Marat alite.--Le docteur Charles.--Deputation du club des Jacobins.-- +Mort de l'Ami du peuple.--Emotion des patriotes.--Les funerailles.--Le +tableau de David. Les honneurs posthumes rendus a Marat.--Son entree +triomphale au Pantheon. + + +Depuis quelques jours, Marat etait malade et sa maladie faisait +evenement dans les clubs. + +Des le 17 avril 93, il ecrivait a la Convention: "Accable d'affaires, +charge de la defense d'une foule d'opprimes, et detenu chez moi par une +indisposition tres-grave, je ne puis quitter mon lit pour me rendre a +l'Assemblee." + +Apres le 2 juin, le mal fit des progres. La fievre du patriotisme, +l'exces de travail, les inquietudes morales le devoraient; la rage du +bien public etait la robe de Dejanire collee sur sa chair: elle le +consumait a petit feu. + +Marat n'etait d'ailleurs plus Marat. Depuis le 2 juin, comme nous +l'avons dit, l'epoque des grandes agitations revolutionnaires s'etait +fermee. Son role des lors se trouvait amoindri, son influence +s'evanouissait de jour en jour. Il avait meme ete oblige de combattre +Jacques Roux, chef des enrages. Camille Desmoulins disait: "Au dela de +Marat, dans l'ocean de la Revolution, on n'apercoit plus que l'infini, +l'inconnu, terra incognita." Cet infini etait depasse. Marat descendu +au second rang des exaltes, Marat conservateur, Marat borne, Marat +defendant la societe contre les utopistes, n'avait plus de raison +d'etre: c'est surtout de cela qu'il se mourait. + +Sans quitter le lit, il continuait d'ecrire son journal, le _Publiciste +de la Republique_, d'adresser lettre sur lettre a la Convention, de lui +tracer une ligne de conduite, de correspondre avec les clubs, de suivre +la marche des evenements, et de recevoir la visite de quelques amis. + +L'un d'eux lui ayant apporte une denonciation en regle contre un savant +nomme Charles, le visage du malade s'enflamma. Ce M. Charles, +professeur de physique, avec lequel Marat s'etait battu en duel dans sa +jeunesse, n'avait cesse toute sa vie de se montrer l'ennemi acharne de +l'auteur des _Recherches sur la lumiere et sur l'electricite_; il le +persifflait autrefois dans ses cours publics, le tournait en ridicule +dans ses ecrits, lui faisait fermer la porte des journaux et des +academies, le piquait en un mot de mille coups d'epingle a cet endroit +de l'amour-propre que les savants, comme les ecrivains, ont tous si +sensible et si irritable. Le moment etait venu de lui faire payer cher +ces vexations. Marat avait sa vengeance sous la main.--"Pour qui me +prenez-vous donc? dit-il en eclatant. Me croyez-vous l'ame assez basse +pour me laisser conduire dans une accusation capitale par le +ressentiment d'une injure faite a ma personne. Vous comprenez bien mal +l'epreuve d'_epuration_ que conseille l'Ami du peuple. Ce Charles est +un miserable qui m'a lachement maltraite dans ma jeunesse. Je meprise +les mechants, mais je les plains encore plus que je ne les meprise; +tant qu'ils restent hommes prives, tant que leurs menees n'entrainent +pas la ruine des autres, je gemis tout bas sur leur corruption; mais je +serais au desespoir de faire tomber un cheveu de leur tete. Je vais +ecrire au ministre pour qu'on mette cet homme en liberte, s'il est +detenu; pour qu'on evite de le poursuivre, s'il est libre." + +Le 23 juin, le bruit courut que les volontaires des departements +marchaient sur Paris. "Qu'ils viennent! ecrivit-il dans son journal; +ils verront Danton, Robespierre, Panis, etc., etc., si souvent +calomnies; ils trouveront en eux d'intrepides defenseurs du peuple. +Peut-etre viendront-ils voir le dictateur Marat; ils trouveront dans +son lit un pauvre diable qui donnerait toutes les dignites de la terre +pour quelques jours de sante, mais toujours cent fois plus occupe du +malheur du peuple que de sa maladie." + +La femme de grand coeur qui remplissait aupres de l'Ami du peuple les +devoirs d'epouse et de garde-malade lui ayant apporte du lait dans une +modeste tasse de faience, il se tourna vers quelques visiteurs et leur +dit en souriant: + +--Vous voyez si ceux qui me representent comme un ambitieux se +trompent! J'ai, au contraire, des gouts simples et severes qui +s'allient mal avec les grandeurs; en bonne sante, je sais etre heureux +avec un potage au riz, quelques tasses de cafe, ma plume et des +instruments de physique. D'autres m'ont prete des vues d'interet; mais +ceux qui me connaissent savent que je ne pourrais voir souffrir un +malheureux sans partager avec lui le necessaire. J'aime, d'ailleurs, la +pauvrete par gout et parce qu'elle conseille les vertus plebeiennes. +J'arrivai a la Revolution avec des idees faites. Les moeurs que notre +gouvernement s'efforce d'etablir etaient depuis longtemps dans mon +caractere, et je ne voudrais par pour tout au monde les changer. + +Cependant la maladie de Marat repandait l'inquietude parmi les societes +populaires. + +Le 12 juillet, apres midi, la Societe des Jacobins, dont il etait +president honoraire, decida que deux delegues, Maure et David, iraient +recueillir des nouvelles certaines de sa sante. Marat, quoique +tres-dangereusement malade, etait entoure dans ce moment-la de papiers +et de journaux. Sa main _echappee_ tenait une plume, ecrivait ses +dernieres pensees: + +--Vous voyez, mes amis, leur dit-il, je travaille au salut public. + +Il demeurait presque toute la journee et toute la nuit dans le bain; la +fraicheur de l'eau calmait un peu les douleurs cuisantes qui +s'etendaient sur tous ses membres. L'activite indomptable de Marat, son +energie de caractere defiaient vaillamment la souffrance. Ce petit +homme, have et amaigri jusqu'aux os, semblait le spectre du peuple +travaillant jusque dans la mort. + +--L'homme, dit-il aux deux deputes qui etaient ses amis, n'est pas fait +pour le calme. La nature nous montre, tout au contraire, qu'elle l'a +forme pour le travail et le mouvement, puisque, au terme de cette vie +bien courte, elle lui a prepare un lit ou il doit si longtemps reposer; +le cercueil nous avertit de nous hater et de nous agiter le plus +possible vers le bien public, avant que le sommeil ne vienne nous +surprendre. + +Les deux deputes se retirerent sous le coup de l'admiration et de la +douleur. + +--Nous venons de voir notre frere Marat, dit Maure en rentrant a la +seance; la maladie qui le mine ne prendra jamais les membres du cote +droit: c'est beaucoup de patriotisme presse, resserre dans un petit +corps. Voila ce qui le tue. + +Le lendemain 13 juillet, Marat se reveilla de belle humeur: il se +trouvait mieux et le dit a Simonne Evrard. Dans la matinee, vers onze +heures, il recut d'une main inconnue le billet suivant: "Citoyen, +j'arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait presumer que vous +connaitrez avec plaisir les malheureux evenements de cette partie de la +Republique. Je me presenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonte +de me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien; je vous mettrai +a meme de rendre un grand service a la France." Pas de reponse; on +insiste: "Je vous ai ecrit ce matin, Marat; avez-vous recu ma lettre? +Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refuse votre porte. J'espere que ce +soir vous m'accorderez une entrevue. Je vous le repete, j'arrive de +Caen; j'ai a vous reveler les secrets les plus importants pour le salut +de la Republique. D'ailleurs je suis persecutee pour la cause de la +liberte; je suis malheureuse; il suffit que je le sois pour avoir droit +a votre protection." + +Il etait sept heures du soir. Un grand cri sortit tout a coup du +cabinet ou etait Marat: "A moi, ma chere amie, a moi!" Simonne Evrard, +Albertine, la soeur de Marat, et quelques femmes de la maison, se +precipitent vers la baignoire. Marat etait dans un bain, perdant le +sang a gros bouillons. Les yeux ouverts, il remuait la langue et ne +pouvait tirer aucune parole. Il tourna la tete de cote et expira. Un +couteau etait sur le plancher. Le commissionnaire Laurent Basse, qui +etait occupe dans la maison a plier les numeros du journal de Marat, +accourt aux cris que poussent les femmes. Il apercoit alors dans +l'ombre une jeune et belle fille qui tournait le dos a la baignoire. +Pour l'empecher de sortir, il lui barre le passage avec des chaises et +lui en porte meme un coup a la tete. Elle chancelle et fait un pas vers +la fenetre: les femmes se precipitent sur elle et lui tiennent les +mains. Un chirurgien-dentiste qui logeait un etage au-dessus dans la +maison, le citoyen Lafondee, etait descendu en toute hate. Il +s'approcha de la baignoire teinte de sang. Marat avait la tete +enveloppee dans un mouchoir blanc, un drap vert le couvrait jusqu'a +mi-corps. L'Ami du peuple avait les yeux fixes et une large blessure +s'ouvrait entre le sein gauche et la naissance du cou. Le bras droit +trainait a terre. Le chirurgien chercha quelque signe de vie et n'en +trouva aucun. Plus de pouls, plus de mouvement. On tira Marat hors de +la baignoire; les gouttes qui tombaient une a une de son corps mouille +marquerent du cabinet a la chambre a coucher une longue trainee d'eau +melee de sang. On posa le cadavre sur un lit. + +Un autre chirurgien, Jean Pelletan, etait attendu; il vint et declara +que le couteau avait penetre sous la clavicule du cote droit; le tronc +des carotides avait ete ouvert. Nul espoir, tout secours etait inutile. + +Le commissaire de la section du Theatre-Francais, ayant ete instruit +par la clameur publique qu'un assassinat avait ete commis rue des +Cordeliers, 33, arriva sur-le-champ. Il trouva au premier etage, dans +l'antichambre, plusieurs hommes armes et une femme dont on etreignait +fortement les poignets. Il entra ensuite dans un cabinet ou etait une +baignoire dont l'eau, rougie et agitee au moment ou l'on avait leve le +corps, commencait a se calmer. Il vit une mare de sang sur le carreau; +un homme venait d'etre tue la. + +Et cet homme etait un representant du peuple. + +Le commandant du poste voisin etait monte avec ses hommes de garde; sur +l'ordre du commissaire, il fit passer la prevenue dans le salon pour +proceder a l'interrogatoire. Elle declara se nommer +Marie-Anne-Charlotte de Corday, native de la paroisse +Saint-Saturnin-des-Ligneries, diocese de Seez, agee de vingt-cinq ans +moins quinze jours et demeurant a Caen. + +Cependant Maure, Legendre, Drouet, Chabot et quelques autres deputes de +la Convention etaient accourus au bruit de la mort de Marat. Le moment +etait venu de faire subir a l'accusee la confrontation avec le cadavre. +Elle passa accompagnee des hommes de justice dans la chambre a coucher. +Chabot eclaira, un chandelier a la main, le lit ou etait etendu Marat. +Cette chose nue et morte se detachait dans l'ombre, sous une lumiere +blafarde qui la rendait encore plus horrible. A cette vue, la femme se +troubla. La plaie ouverte a la gorge du mort avait cesse de jeter du +sang; elle etait la beante et morne, sous les yeux de Charlotte Corday, +comme une bouche qui l'accusait. "Eh bien! oui, dit-elle, avec une voix +emue et pressee d'en finir, c'est moi qui l'ai tue!" A ces mots, elle +tourna le dos au cadavre et traversa le salon d'un pas resolu. + +Dans la rue des Cordeliers, un rassemblement formidable grossissait de +moment en moment. Des cris menacants retentissaient sous les fenetres +de l'Ami du peuple, et demandaient la tete de l'assassin. Les visages +se montraient, a la clarte des reverberes, sombres, bouleverses par la +colere et l'indignation. Il etait minuit, l'interrogatoire etait +termine. On avait envoye prevenir le Comite de salut public et le +conseil de la Commune. Enfin la prevenue devait etre transferee de la +maison de Marat a la prison de l'Abbaye; mais ne serait-elle point +massacree en route? + +Voici le recit de Drouet: + +"J'ai conduit l'assassin a l'Abbaye. Lorsque nous sommes sortis, on la +fit monter dans une voiture ou nous entrames avec elle, et tout le +peuple se mit a faire eclater les sentiments de sa colere et de sa +douleur. On nous suivit. Craignant que l'indignation dont on etait +anime ne portat le peuple a quelques exces, nous primes la parole et +nous lui ordonnames de se retirer; a l'instant, on nous laissa passer. +Ce beau mouvement opera un effet singulier sur cette femme; elle tomba +d'abord en faiblesse, puis, etant revenue a elle, elle temoigna son +etonnement de ce qu'elle etait encore en vie." + +Quoique l'heure fut tres-avancee dans la nuit, tous les citoyens zeles +du quartier Saint-Andre-des-Arts commencaient a s'emouvoir; la nouvelle +de l'assassinat parvint bientot aux Cordeliers. Une piece de vers, ou +Marat etait egale aux demi-dieux et a tous les grands bienfaiteurs de +l'humanite, fut affichee a la porte et couverte pendant la nuit de cent +vingt signatures. + +Le lendemain, au point du jour, on voyait ces mots placardes sur tous +les murs: "Peuple, Marat est mort, tu n'as plus d'ami." Ces paroles se +repetaient sur un ton lugubre de la ville aux faubourgs: "Marat est +mort!" Les hommes du peuple avaient une figure desolee; les enfants +verserent des pleurs; les femmes de la halle pousserent des cris de +desespoir; les sans-culottes fremirent; ce fut une tristesse amere et +terrible, la tristesse d'une armee qui a perdu son chef. Marat etait +aime. Il lui ne manquait plus qu'une chose pour accomplir jusqu'au bout +sa mission de sauveur du peuple, c'etait d'etre tue. Qu'on s'etonne de +la grande popularite de cet homme, soit; mais le pauvre aime qui le +defend, qui a souffert pour lui, qui lui ressemble par sa maniere de +vivre. La superstition fit un dieu de Marat, une sorte de culte +s'etablit autour de sa memoire. On attachait son buste et son portrait +jusque sur le devant des maisons; des images, representant un coeur +perce, coururent entre les mains des patriotes avec cette inscription: +"Coeur de Jesus, coeur de Marat, ayez pitie de nous!" + +La valeur du divin Marat etait rehaussee aux yeux de la multitude par +le don de seconde vue et de prophetie qu'on lui attribuait. Qui serait +a present l'oeil du peuple? + +Le lendemain 14 juillet, la Convention s'etait reunie des le matin. Le +president, Jean-Bon-Saint-Andre, dit d'une voix basse et fortement +emue: "Citoyens, un grand crime a ete commis sur la personne d'un +representant du peuple: Marat a ete assassine chez lui." + +Ces douloureuses paroles tomberent une a une dans le silence lugubre de +la salle des seances. Tous les membres de la Montagne etaient +consternes. + +A cet instant, plusieurs delegues des sections de Paris vinrent +temoigner a l'Assemblee leur poignante douleur. Celle du Pantheon +reclamait pour Marat les honneurs dus aux grands hommes. L'orateur +parlant au nom de la section du Contrat-Social s'ecria: "Ou es-tu, +David? Tu a transmis a la posterite l'image de Lepelletier mourant; il +te reste un tableau a faire." + +David, de sa place.--Aussi le ferai-je! + +Le 15, sur la proposition de Chabot, la Convention decide qu'elle +assistera tout entiere aux funerailles de Marat. + +Le peintre David fut charge de tracer le plan de la ceremonie funebre. +"Sa sepulture, dit-il a la Convention, aura la simplicite convenable a +un republicain incorruptible, mort dans une honorable indigence. C'est +du fond d'un souterrain qu'il designait au peuple ses amis et ses +ennemis; que mort il y retourne et que sa vie nous serve d'exemple. +Caton, Aristide, Socrate, Timoleon, Fabricius et Phocion, dont j'admire +la respectable vie, je n'ai pas vecu avec vous, mais j'ai connu Marat, +je l'ai admire comme vous; la posterite lui rendra justice." + +On n'a point assez remarque la sagesse des hommes de 93 en appelant les +arts aux secours des grandes scenes de deuil ou de rejouissance +publique. Un peuple accoutume a croire par les yeux ne renonce point en +un jour a ses habitudes traditionnelles. Si l'on veut rompre avec les +anciens cultes, il faut du moins les remplacer par des fetes +nationales. L'element dramatique est dans la nature humaine; il touche +et passionne les masses. Pretendre qu'une nation franchisse tout a coup +l'intervalle qui separe les anciennes croyances, de la philosophie nue +et insensible est une pure chimere. Les idees ont besoin de s'incarner +dans certaines formes materielles pour parler a l'imagination et au +coeur des multitudes. On ne saurait surtout environner la mort de trop +de pompes et de solennite. La Societe des Cordeliers, dont Marat avait +ete l'oracle, reclama energiquement l'honneur de posseder ses restes, +en attendant qu'il fut admis au Pantheon. Le 16, apres cinq heures du +soir, commenca la ceremonie funebre. Au moment ou l'on descendit le +cercueil dans la cour de la maison pour le conduire a l'eglise des +Cordeliers, la soeur de Marat, dans le delire de la douleur, apparut a +l'une des fenetres, tendant ses deux bras vers le ciel. De jeunes +filles vetues du blanc et de jeunes garcons, portant des branches de +cypres, environnaient la biere portee par douze hommes. La Convention +suivait dans un silence religieux, puis venaient les autorites +municipales, puis les sections, puis les societes populaires, puis la +foule. Le cortege chantait des airs patriotiques: de cinq minutes en +cinq minutes, la sombre voix du canon grondait et se melait a la +douleur publique. La marche funebre dura depuis six heures du soir +jusqu'a minuit. + +Le corps embaume de Marat fut expose dans l'eglise. On voyait aussi la +baignoire ou l'Ami du peuple avait recu le coup mortel, et a cote de la +baignoire le drap et la chemise tout rouges de sang. Quelques femmes +fondaient en larmes. De rares flambeaux eclairaient l'eglise. Marat, +etendu dans sa biere comme sur un lit de repos, avait garde dans les +traits alteres de sa figure ce cri de douleur dans lequel il avait +laisse sa vie. La Convention vint en masse jeter des fleurs sur le +cadavre. On entendit un grand nombre de discours. "Hommes faibles et +egares, s'ecria Drouet, vous qui n'osiez elever vos regards jusqu'a +lui, approchez et contemplez les restes sanglants d'un citoyen que vous +n'avez cesse d'outrager pendant sa vie!" + +Il etait une heure du matin; une belle lune d'ete eclairait la voute +obscure du ciel quand le moment vint de proceder a l'inhumation. Il fut +enterre dans le jardin des Cordeliers. Sur la pierre du caveau, on +lisait cette epitaphe: _Ici repose Marat, l'Ami du peuple, assassine +par les ennemis du peuple, le 13 juin 1793._ + +Le lendemain, son coeur, enferme dans l'un des plus beaux vases d'or du +garde-meuble, fut transporte solennellement aux Cordeliers et suspendu +a la voute de l'eglise. + +[Note: Il existe sur les depenses faites pour les funerailles de Marat +un document curieux qui n'a jamais vu le jour; je l'extrais des +Archives:. + +DEPENSES PUBLIQUES. + +_Memoires relatifs aux frais qu'ont occasiones les funerailles de +Marat, vendemiaire an II._ + +Lettre du maire de Paris au ministre de l'interieur Pare. Paris, le 30 +aout 1793, l'an IIe de la Republique. + +Noms des entrepreneurs et fournisseurs. Liv. / s. / d. + +MARTIN, sculpteur. Pour la construction du tombeau 2.400 + +BLAN, plombier. Pour la fourniture du cercueil 315 + +MOGINOT, macon. Pour la feuille de la fosse et la construction des murs +du pourtour 108 / 12 + +LEGRAND, treillageur. Pour le treillage en quatre sens 226 + +HARET, macon. Pour transport de materiaux et autres objets 58 / 18 + +GOSSE, menuisier. Pour objets relatifs a l'illumination 109 + +DOISSY, tapissier. Pour tenture 168 + +D'HERBELOT, architecte. Pour menues depenses faites par lui 65 / 15 + +PITRON. Pour fourniture de vinaigre 30 / 16 + +BERGER. Pour journees 12 + +DUBOCQ. Pour fourniture de vin 11 / 9 + +SUIESSETIN. Pour fourniture de son 12 + +MELLIER, epicier 6 / 10 + +ROBERT, marchand de vin 7 / 10 + +MAILLE. Pour fourniture de vinaigre 4 / 13 + Pour journees et nuits 12 + Pour item 12 + Pour houppe et pommade 2 + Pour journees et boissons 13 / 10 + Pour fourniture de satin turc 35 + 104 / 10 + +LOHIER, epicier. Pour fourniture de flambeaux, lampions et rats de +cave, modere, d'apres les informations prises chez plusieurs +epiciers, a la somme de 1.964 / 16 + +DANAUX. Pour differentes depenses acquittes par lui, la somme de 16 / 12 + + +Total du aux entrepreneurs et fournisseurs 5.548 / 28 + +A laquelle il convient d'ajouter pour honoraires du citoyen Jonquet, +qui a fait la verification de tous les memoires, pris les +renseignements necessaires des commissaires de la section, la somme de +60 liv. + +Total general a payer, en attendant le memoire regle de l'embaumement +du corps de Marat, _cinq mille six cent huit livres deux sous huit +deniers_. + +GIRAUX, Architecte du departement de Paris. Le citoyen Deschamps +demande 6 000 livres pour l'embaumement du corps de Marat. + +_Rapport au Directoire sur les funerailles du corps de Marat._ + +Le memoire de l'embaumement n'etait pas de ma competence et etant +neanmoins susceptible d'une reduction assez forte, autant que j'ai pu +le conjecturer, j'ai cru devoir m'adresser a un homme de l'art (le +citoyen Desault, chirurgien-chef de l'Hotel-Dieu, connu par ses talents +distingues) pour [illisible]] + +Marat etait mort comme il avait vecu, pauvre et martyr de ses +convictions. On trouva chez lui vingt-cinq sous en assignats. "Je suis +pret, avait souvent repete Marat, a signer de ma mort ce que j'avance." +On trouva en effet, tachees de son sang, quelques pages ecrites qu'il +destinait a son journal. + +[Illustration: Provocation d'Isnard, president de la Convention.] + +Cependant David avait pris l'engagement de peindre Marat tue dans son +bain. Nuit et jour, il etait a l'ouvrage. Cette toile, qui est son +chef-d'oeuvre, sortit enfin de l'atelier; il ecrivit au bas d'une main +ferme: DAVID A SON AMI MARAT. Le tableau fut expose durant quelques +jours sur un autel dans la cour du Louvre: on lisait au-dessus cette +inscription: _Ne pouvant le corrompre, ils l'ont assassine_. Un crepe +et une couronne d'immortelles surmontaient la peinture. "Voila! dit +David quand on eut decouvert aux yeux de la foule curieuse et empressee +l'image de Marat: je l'ai peint du coeur." + +Arriere le style academique! Sous la main revolutionnaire de l'artiste, +le pinceau avait cette fois, libre de toute reminiscence classique, +"reproduit les traits cheris du vertueux Ami du peuple". Le peintre a +eu soin d'ecarter de son sujet _le personnage_ et le melodrame. Au +moment ou se presente cette lugubre scene, le coup est porte. Marat a +cesse de vivre; la femme a disparu, le couteau tombe a terre en dit +assez. C'est dans les ressources de son art que David a cherche l'effet +et le mouvement. Jamais le pinceau n'a poursuivi si avant la mort dans +la vie, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d'haleine; une +lumiere drue et fluide eclaire d'un seul jet les bras nus du cadavre; +la poitrine pleine d'ombre s'obscurcit puissamment; la blessure fixee a +la gorge s'ouvre comme une bouche saignante; la tete semble endormie +dans un eternel et profond sommeil; l'art de ce temps-la etait plus +realiste qu'on ne le croit generalement; la Revolution, quoique sortie +avant tout d'un mouvement d'idees, fut jusqu'au bout pleine de logique +et de verite. + +De tous les ouvrages sortis de la main de David, celui-ci est le plus +naturel, le mieux concu dans le sentiment moderne; c'est l'art comme +nous le voulons, nous, fils du mouvement et de la forme, comme nous le +sentons avec nos entrailles, emues et dechirees par les inquietudes de +l'avenir. A cote de la baignoire est le gros billot de bois ou Marat +executait les ennemis de la Revolution avec une plume trempee dans un +encrier de plomb. + +Quand David eut termine son tableau, quand il eut peint l'homme tue, +quand il eut tire de cette chair palpitante le dernier cri de l'agonie, +quand il eut eclaire tout cela d'une lumiere tragique, alors il ecrivit +au bas de la toile ces mots simples et touchants qu'on a eu tort +d'effacer: + +_David a son ami Marat._ + +Charlotte Corday, en tuant Marat, lui rendit le plus grand service +qu'on put alors lui rendre. Il commencait a s'eteindre: son absence de +la Convention ou il ne joua jamais qu'un role secondaire, son idee fixe +de dictature, la maladie qui le minait, tout contribuait a detourner de +sa personne l'attention publique. Sa mort violente le ressuscita dans +le coeur des multitudes. + +Marat, remercie cette fille! + +Une loi defendait d'accorder l'apotheose avant un certain nombre +d'annees a partir du jour du deces. A la seance du 14 novembre 1793, +David avait demande une exception en faveur de Marat. La Convention +approuva, et decida que les restes de l'Ami du peuple seraient +transportes an Pantheon; mais elle ne fixa point l'epoque de cette +ceremonie funebre. + +Vivant, Marat avait ete desavoue par tous ses collegues; mort, c'etait +a qui ferait son eloge. + +A plusieurs reprises et a divers points de vue, nous avons analyse ce +caractere fertile en contrastes, mele de bien et de mal, terrible par +exces de sensibilite nerveuse, cruel par une fausse vue de l'humanite. +Il serait superflu d'y revenir; mais il faut pour la verite de +l'histoire dissiper une erreur beaucoup trop repandue. Un assez grand +nombre de beaux esprits se representent Marat comme le grand pourvoyeur +de l'echafaud. On oublie qu'il n'exercait aucune fonction publique, que +son influence sur la Convention etait tres-restreinte et qu'a la +Commune meme il n'occupait qu'une tribune. Au moment ou il disparut de +la scene politique, le nombre des victimes etait relativement peu +considerable. Du 17 aout 1792 au 17 juillet 1793 (onze mois), le +tribunal revolutionnaire n'avait condamne a mort que soixante-quatre +personnes: c'etait trop sans doute; mais combien cette proportion +s'accrut dans la suite! Or la liste des soixante-quatre supplicies ne +contient pas la moindre trace d'une denonciation faite l'_Ami du +peuple_. + +Dira-t-on que s'il n'a pas eu le pouvoir entre les mains, ses ecrits +sanguinaires, ses provocations au meurtre, son delire de paroles +violentes, ont puissamment contribue a l'etablissement du regime de la +Terreur? C'est une autre question; mais encore est-il bon de faire +observer qu'en temps de revolution les feuilles volantes n'exercent +point une action tres-durable. Autant en emporte le vent. D'un autre +cote, dans les derniers mois de sa vie, l'Ami du peuple, oblige de +lutter contre les enrages, les Varlet, les Jacques Leroux, les Leclerc, +etc., etc., avait beaucoup modifie son langage et ses opinions +excentriques; qui sait jusqu'ou il serait alle dans cette voie de +moderation et d'humanite? + +Terminons tout de suite l'histoire de cette destinee bizarre: + +On placa le portrait de Marat, peint par David, dans la salle des +seances de la Convention. Son ombre revenait, en quelque sorte, +s'asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononcait son nom. +"Il y a quelque chose de terrible, s'ecriait Saint-Just, dans l'amour +sacre de la patrie. Il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans +pitie, sans frayeur, sans respect humain, a l'interet public; il +precipite Manlius, il entraine Regulus a Carthage, pousse un Romain +dans un abime, et jette Marat au Pantheon, victime de son devouement!" + +L'Ami du peuple reposait toujours dans le jardin des Cordeliers, pres +de ces arbres qu'il avait connus, dans ce coin de terre qu'il avait +aime et ou, plus d'une fois, il etait venu chercher un refuge contre +les poursuites des alguazils. Que ne l'a-t-on laisse dormir en paix +sous ses chers ombrages? Mais non, tout devait etre extraordinaire dans +la vie comme dans la mort de cet homme qui _s'etait fait holocauste +pour l'amour du peuple_. Chose etrange! ce fut apres le 9 thermidor, le +18 septembre 1794, que Leonard Bourdon annonca, pour le 21, le jour de +la translation des restes de Marat au temple des grands hommes. + +La veille, le corps de l'Ami du peuple avait ete depose dans le +vestibule de la Convention, au pied de la statue de la Liberte. + +Le lendemain, 21 septembre 1794, fut un jour de fete. Deux autels +s'elevaient sur la place du Carrousel; il y avait aussi une sorte +d'obelisque en bois, au pied duquel se creusait un caveau: la +figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son ecritoire +de plomb. La lampe etait celle qui avait eclaire les veilles +laborieuses de cet ecrivain; elle s'etait eteinte avant le jour, comme +son maitre, apres avoir longtemps brule, comme lui, pour la Revolution. +La Convention se rendit en silence au lieu ou etait le cercueil. La +chemise sanglante de la victime, le corps couche tout de son long sur +son lit funebre et recouvert d'un drap noir; le couteau teint encore de +son sang, la soeur du trepasse, morne et chancelante au pied de sa +tombe; tout cela formait une scene imposante et triste. Apres un +instant de reflexion muette, le president monta pres du mort et posa +sur son cercueil une couronne de feuilles de chene. C'etait la seconde +que l'on decernait a Marat. En sortant du tribunal revolutionnaire, +n'avait-il point ete ramene avec les memes honneurs sur les bancs de la +Convention? mais, cette fois, le triomphateur manquait au triomphe. + +Le cortege se mit en marche. Un detachement de cavalerie, precede de +sapeurs et de canonniers, ouvrit les voies; il etait suivi de tambours +voiles qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment; +un grand nombre d'eleves de l'Ecole de Mars marchaient derriere eux, +pele-mele. Le char s'elevait pompeusement, ombrage de quatorze +drapeaux, et s'avancait, au pas des chevaux, entre quatorze soldats +blesses sur le champ de bataille. Des groupes de meres eplorees +conduisant des enfants par la main, des veuves, des pauvres, des +vieillards, suivaient lentement le cortege. + +La foule etait immense; de jeunes filles voilees se presentaient de +distance en distance, devant le cercueil, pour y semer des fleurs; une +femme qui avait de longs cheveux denoues les coupa devant tout le monde +et les jeta, comme un trophee, sur le drap noir! le coeur se +remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, d'emotions +diverses; la nouvelle d'une victoire remportee par les Francais devant +les murs de Maestricht acheva de couronner la fete; il fallait le bruit +du canon de l'ennemi a l'ovation de ce vainqueur pacifique, qui avait +detrone les rois par l'artillerie de la raison et de la justice. Il y +eut plusieurs stations: on entendit un grand nombre de discours; +quelques-uns retracerent avec plus ou moins de bonheur les principaux +traits de la vie de Marat; mais de tous ces orateurs, le plus eloquent +dans son silence, c'etait le mort. + +Ce savant inquiet, parti d'en bas pour detroner Newton, et qui etait +arrive a renverser Louis XVI; ce juge d'un roi condamne a mort, qu'une +femme a son tour avait juge; cet enfant du peuple traine avec des +honneurs souverains par les mains de ses freres vers le Pantheon, au +moment ou l'on dispersait la cendre des majestes de Saint-Denis; tout +cela remplissait la ceremonie funebre de grandes et melancoliques +pensees. + +Chemin faisant, un orateur harangua le mort pour lui demander s'il +etait satisfait des honneurs qu'on lui rendait. A ces mots, le cercueil +fit semblant du S'ouvrir, un homme se dressa tout droit et a demi nu +dans son linceul; c'etait l'ombre de Marat qui venait remercier les +Francais et les encourager a mourir comme lui pour la Revolution. Ce +coup de theatre etait ridicule, mais le cortege ne tarda pas a se +remettre en route. Dans les intervalles de silence que marquait le +bruit des caisses militaires, recouvertes d'un drap noir, on recitait a +demi-voix et sur un ton de psalmodie lugubre: "Marat, l'ami du peuple, +Marat, le consolateur des affliges, Marat, le pere des malheureux." +Enfin on vit blanchir de loin la facade du Pantheon; le cortege arriva +sur la place a trois heures et demie. Au moment ou l'on descendait du +char le cercueil de l'_Ami du peuple_, on rejetait du temple, par une +porte laterale "les restes impurs du royaliste Mirabeau". + +Marat avait toujours ete l'ennemi acharne de Mirabeau; ces deux hommes +se rencontraient maintenant face a face dans la mort, l'un poussant +l'autre, 93 chassant devant lui 89: les hommes et les epoques vont se +detronant, de nos jours, jusque dans la posterite. Mirabeau, les mains +liees dans le linceul, ceda sa place au nouveau venu, a ce folliculaire +a peine remarque de son temps, mais que le flux des evenements avait +amene peu a peu jusqu'aux marches du temple. S'il est permis de preter +un reste de vie sourde et latente aux cadavres, Mirabeau, qui +connaissait les vicissitudes de la gloire et de la popularite, a du +recevoir son successeur avec un amer ricanement; car les tombeaux ont +aussi leurs destinees: _habent sua fata sepulcra._ Marat, en effet, +devait etre a son tour chasse du Pantheon et sa depouille mortelle +jetee dans un egout. + +Arrive devant le Pantheon, le convoi s'arreta. Un huissier de la +Convention lut a haute voix le decret qui accordait a Jean-Paul Marat +les honneurs du Pantheon: Le corps fut descendu du char et porte sur +une estrade qui s'elevait sous le dome du temple. Le president de la +Convention fit un discours dans lequel il resumait les titres de l'Ami +du peuple a l'immortalite. La ceremonie se termina par un hymne de +Marie-Joseph Chenier, mis en musique par Cherubini. + +Marat pantheonise n'en etait que plus redoutable aux ennemis de la +Republique. Cette terreur tenait vraiment du merveilleux. L'Ami du +peuple, l'implacable fleau des aristocrates, les poursuivait, +disait-on, du fond de son sepulcre. On fit courir le bruit que son +ombre revenait la nuit dans cette sorte de crypte ou etaient gardes sa +lampe, son buste, sa baignoire, et ou l'on placait tous les soirs une +sentinelle. La verite est qu'un matin le poste du Louvre etant venu +relever de faction un jeune gentilhomme nomme d'Estigny, qui avait +passe la nuit dans le caveau, on le trouva mort. + +A dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui +retracaient aux yeux le souvenir de Marat. + + + + +XVI + +Second mariage de Danton.--Il propose a la Convention un gouvernement +revolutionnaire.--Motifs sur lesquels il appuie cette vigoureuse +mesure.--Opposition de Robespierre.--Soulevement des enrages contre +Danton.--Reorganisation du Comite de salut public.--Les souvenirs de +Barere. + + +Le 17 juin 1793, Danton s'etait remarie. Il y avait quatre mois, jour +pour jour, qu'il avait perdu sa premiere femme. On sait s'il l'adorait. +Sept jours apres l'enterrement, il avait fait exhumer le cadavre et +mouler la figure de cet etre cher pour l'embrasser une derniere fois. +C'etait elle qui, en mourant, lui avait conseille de s'unir a sa +meilleure amie, voulant assurer par ce second mariage une mere a ses +enfants. + +La jeune fille qu'il devait epouser, mademoiselle Louise Gely, n'avait +encore que seize ans et etait sans fortune. Elle appartenait a une +famille bourgeoise et royaliste. On comprend que le pere, ancien +huissier-audiencier, attache aux prejuges de l'ancien regime, homme +d'ordre, y regardat a deux fois avant de donner sa fille au fougueux +revolutionnaire. La mere etait devote, elle refusa son consentement, si +la ceremonie n'etait point celebree selon toutes les regles de +l'orthodoxie. + +Danton fit a l'amour le sacrifice de ses principes; il se maria selon +le rite catholique devant un pretre refractaire. + +La seconde femme de Danton etait frele et jolie. Il l'aima jusqu'a la +passion; mais etait-ce bien la compagne de son ame? Le spectre +d'Antoinette-Gabrielle Charpentier ne hantait-il point avec tristesse +ce lit de roses dans lequel le grand tribun s'amollissait au milieu des +delices de la volupte? + +Revenons aux evenements politiques. + +La Convention repugnait a se donner un maitre, et elle avait bien +raison; mais en fuyant Charybde elle s'etait jetee dans Scylla. La +crainte et l'horreur de la dictature conduisaient le pays tout droit a +l'anarchie. + +Nous allions perir sous le poids de nos revers. Toute la frontiere du +Nord etait perdue, Cambrai bloque, le Rhin force, Mayence rendu, Landau +assiege, l'ennemi aux portes de l'Alsace. Pour la seconde fois, les +Vendeens avaient repousse, dissipe l'armee de la Loire. La guerre +civile disputait a la Convention les deux tiers du territoire. La +disette faisait des ravages dans les campagnes. Les armees manquaient +de tout. Nulle organisation, aucune discipline: l'incapacite s'etait +emparee de tous les services publics. + +Ne fallait-il point a tout prix sortir de ce chaos? Oui, mais le moyen? + +Ce fut Danton qui apporta le _fiat lux_. "Que la lumiere soit!" + +Dans un male discours, il proposa la creation d'un gouvernement +revolutionnaire. + +"Le moment, dit-il, est arrive d'etre politique ... nous n'aurons de +succes que lorsque la Convention, se rappelant que l'etablissement du +Comite de salut public est une des conquetes de la liberte, donnera a +cette institution l'energie et le developpement dont elle peut etre +susceptible. Il a en effet rendu assez de services pour qu'on +perfectionne ce genre de gouvernement. + +"Eh bien! soyons terribles, faisons la guerre en liens. Pourquoi +n'etablissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde, par de +puissantes mesures, l'energie nationale? + +"Il faut que les ministres ne soient que les premiers commis de ce +gouvernement. + +"Je sais qu'on m'objectera que les membres de la Convention ne doivent +pas etre responsables. J'ai deja dit que vous etes responsables de la +liberte, et que, si vous la sauvez, alors seulement vous obtiendrez les +benedictions du peuple. + +"Qu'il soit mis cinquante millions a la disposition de ce gouvernement, +qui en rendra compte a la fin de la session, mais qui aura la faculte +de les employer tous en un jour, s'il le juge utile. + +"Une immense prodigalite pour la cause de la liberte est un placement a +usure. Soyons donc grands politiques partout. + +"Si vous ne teniez pas d'une main ferme les renes du gouvernement, vous +affaibliriez plusieurs generations par l'epuisement de la population; +enfin vous la condamneriez a l'epuisement et a la misere; je demande +donc au nom de la posterite que vous adoptiez sans delai ma +proposition." + +Certes, Danton etait bien l'homme qu'il fallait pour proposer cette +grave mesure de salut public. Tout le monde savait que, soit +independance de caractere, soit fierte d'ame, soit paresse, il +dedaignait le pouvoir. Marat, qui se connaissait en hommes, avait ecrit +de lui: "Il reunit et les talents et l'energie d'un chef de parti; mais +ses inclinations naturelles l'emportent si loin de toute idee de +domination qu'il prefere une chaise percee a un trone." L'image n'est +point heureuse; toutefois a _la chaise percee_ substituez _la tribune_ +et l'idee sera juste. + +L'orateur avait d'ailleurs pris soin de prevenir la Convention qu'il +n'entrerait dans aucun comite responsable, qu'il conserverait sa +liberte tout entiere, qu'il se reservait la faculte de stimuler sans +cesse les membres du gouvernement. "Etant peu propre a ce genre de +travaux, disait-il, je ferai mieux en dehors du comite; j'en serai +l'eperon au lieu d'en etre l'agent." + +Apres tout, Danton ne proposait rien de nouveau: ce Comite de salut +public existait; nous avons dit quels en etaient les statuts. De quoi +donc s'agissait-il? d'etendre ses attributions, de lui soumettre les +ministres et tous les autres agents du pouvoir executif, de lui confier +des fonds, en un mot, d'en faire une machine de gouvernement. + +Il y a deux mois, ce projet eut sans doute ete rejete avec horreur; +mais dans les circonstances critiques ou l'on se debattait, lorsque +tout s'en allait a la derive, lorsque la revolte des Girondins et la +guerre etrangere menacaient d'emporter la France dans un deluge de +sang, a quelle autre branche se raccrocher? Couthon, Saint-Andre, +Lacroix, Cambon, Barere appuyerent la motion: un seul la combattit, +Robespierre. + +Depuis le 26 juillet, Maximilien faisait partie du Comite avec Barere, +Thuriot, Couthon, Saint-Just, Prieur (de la Marne), Robert Lindet, +Herault de Sechelles; avait-il peu de gout pour l'exercice direct du +pouvoir? craignait-il de compromettre sa popularite en se chargeant des +consequences de cette dictature a neuf tetes? + +"Vous redoutez la responsabilite, s'ecria fierement Danton. +Souvenez-vous que, quand je fus membre du conseil, je pris sur moi +toutes les mesures revolutionnaires. Je dis: Que la liberte vive; et +perisse mon nom!" Il n'en est pas moins vrai que sa proposition fut +tres-mal accueillie en dehors de l'Assemblee par les Vincent, les +Varlet, les Leclerc, les Roux, et autres amis d'Hebert. Toute la meute +des enrages aboya contre Danton. + +Ce Roux etait un pretre defroque qui des le premier jour avait decrie +la Constitution et qui avait donne le conseil d'assassiner les +marchands, les boutiquiers, parce qu'ils vendaient trop cher leurs +denrees. Denonce par Marat vivant comme un saltimbanque, il avait +trouve le moyen de le voler dans sa tombe. Sous le titre de _Publiciste +de la Republique francaise, par l'ombre de Marat, l'Ami du peuple_, il +continuait le journal du defunt. Meme format, meme epigraphe; nulle +ressemblance dans les doctrines. Marat eut rougi de son ombre. + +Leclerc etait un intrigant venu de Lyon pour chercher fortune dans la +boue sanglante des ruisseaux. + +Vincent, secretaire general de la guerre, brouillon et avide, age de +vingt-cinq ans, se croyait homme et n'etait qu'une bete feroce. + +Hebert, ancien vendeur de contre-marques a la porte des theatres, +editeur du _Pere Duchesne_ qu'il avait trouve moyen de faire +subventionner par le ministre de la guerre, orateur a la parole facile, +membre de la Commune, exercait une influence malsaine qui, a juste +raison, inquietait deja Robespierre. + +Tous ces hommes etaient trop interesses a perpetuer l'anarchie, dont +ils se servaient comme d'un moyen d'intimidation et de tyrannie +personnelle; ils tenaient trop, ainsi qu'on dit, a pecher en eau +trouble pour ne point execrer toute idee de gouvernement. La +proposition de Danton fut donc denoncee par eux comme un attentat a la +souverainete du peuple. Le vieux lutteur des Cordeliers n'etait plus a +leurs yeux qu'un traitre, un vendu marchant sur les traces de Mirabeau. + +Quoique cette mesure de haute politique fut alors repoussee, ou tout au +moins ajournee, l'avenir prouva que Danton avait frappe juste. C'est en +concentrant, plus tard, ses pouvoirs dans un comite souverain que la +Convention put abattre l'insurrection, discipliner les armees et +deconcerter les manoeuvres des royalistes. + +Peu a peu les membres du Comite de salut public se partagerent les +roles. Herault de Sechelles et Barere surveillerent les affaires +etrangeres. Billaud et Collot-d'Herbois s'attribuerent la +correspondance des departements et des representants en mission dans +l'interieur. Lindel et Prieur de la Marne furent charges des +approvisionnements et des subsistances; Jean-Bon-Saint-Andre prit pour +lui la marine. Saint-Just s'occupa des institutions et des lois +constitutionnelles, Couthon, etant infirme, venait peu au Comite; il se +reserva la police. Le Comite de salut public, ainsi reorganise, prit +l'initative de toutes les mesures qui devaient affermir le gouvernement +republicain. + +[Illustration: Defile du cortege sur les boulevards.] + +Le 28 mars 1832, Barere afflige d'un asthme, etait couche sur un sopha; +il appelait cela _mener la vie horizontale_. L'ancien conventionnel +logeait alors dans une petite chambre pres des halles. Beau parleur et +se sentant en verve ce jour-la, il causait volontiers avec un ami de la +grande epopee revolutionnaire. Un jeune visiteur l'ecoutait +religieusement, et recueillait les paroles de Barere sur des morceaux +de papier, ecrits au crayon, dans le fond de son chapeau; voici une de +ces notes: + +"Il y a de grandes choses qui ne se reproduiront jamais, au moins sous +les memes formes.--Je voudrais voir un tableau representant la petite +salle ou se reunissait le comite de Salut public; la neuf membres +travaillaient jour et nuit sans president, autour d'une table couverte +d'un tapis vert; la salle etait tendue avec un papier de meme couleur. +Chacun avait sa specialite. Souvent, apres un sommeil de quelques +instants, je trouvais a ma place un monceau enorme de papiers, compose +de bulletins des operations militaires de nos armees. Leur lecture me +servait a faire le rapport que je lisais a la tribune de la +Convention.--Quand un soldat avait fait un trait remarquable, on lui +donnait un morceau de papier sur lequel etait transcrit le decret de la +Convention qui lui declarait qu'il avait bien merite de la patrie.--Nos +soldats battaient les ennemis de la France avec des epaulettes de +laine. + +"Autour de notre petite salle de reunion, nous avions forme nos bureaux +dans la salle de Diane: c'etaient la nos bras.--Nous voulions donner a +la France des idees d'economie: sans cela elle n'aurait jamais pu faire +toutes les grandes choses qui etonneront l'univers.--C'est moi, qui ai +fait placer les figures des consuls romains sous les portiques de la +galerie des Tuileries, qui donne sur le jardin, ainsi que les bustes +qui sont dans les niches de la facade. + +"Il y a de grandes choses, je le repete, qui ne reparaitront jamais; la +France n'aura jamais toute l'Europe a combattre; le regime de la +terreur ne reviendra pas plus que le despotisme exclusif. + +"Visconti me disait: "Ce que les hommes de votre epoque ont fait ne +peut pas etre compare avec les grands evenements de l'antiquite; +Demosthene a la tribune luttait contre ses compatriotes pour les +engager a repousser les seductions de Philippe; Caton contre Catilina; +vous, vous avez lutte contre l'interieur et contre toute l'Europe." + +Barere avait fait preuve d'un caractere ondoyant et pusillanime; acteur +consomme, il avait joue tous les roles; mais ce beau vieillard, cet +eloquent orateur, n'en etait pas moins un temoin curieux et imposant de +la grande epoque a laquelle il survivait. + + + + +XVII + +La fete du 10 aout 1793.--L'education publique par les +beaux-arts.--Retour a la nature.--La fontaine de la +Regeneration.--David et Herault de Sechelles.--Defile du cortege sur +les boulevards.--Egalite des rangs et des conditions humaines.-- +Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-trouves, aux +Vieillards.--Deuxieme station: L'arc de triomphe eleve en l'honneur des +citoyennes.--Troisieme station: La statue de la Liberte.--Quatrieme +station: Les Invalides.--Cinquieme station: Le Temple funebre. + + +Le peuple aime les fetes. La Convention le savait bien et ne negligeait +aucune occasion de fonder le culte de la Patrie. + +Les armees coalisees marchent sur Paris: celebrons avec pompe +l'anniversaire du 10 aout. + +Le tresor public est aux abois: depensons un million deux cent mille +francs dans une grande ceremonie publique. + +J'entends d'ici les economistes, les hommes d'affaires, les vieux +bureaucrates crier a la prodigalite, au gaspillage. Cet argent n'eut-il +point ete beaucoup mieux employe a equiper les troupes, a leur fournir +des vivres, a les solder? Nos peres ne raisonnaient point ainsi et ne +regardaient point l'education du peuple par les beaux-arts, par les +signes exterieurs comme une defense inutile; sans negliger le materiel +de guerre et la paye du soldat, ils croyaient que le meilleur moyen de +rappeler la victoire sous nos drapeaux etait de relever le moral de la +nation. + +David etait l'ordonnateur de la fete. De ses puissantes mains il avait +petri dans le platre trois statues colossales, trois symboles qui +devaient expliquer aux yeux l'esprit de la Revolution francaise. + +A l'apparition des premiers rayons du soleil, la Convention nationale, +les envoyes des assemblees primaires accourus de tous les departements, +les autorites constituees de Paris, les societes populaires et la foule +des citoyens etaient reunis sur la place de la Bastille. Un monceau de +ruines marquait l'endroit ou se dressait celle ancienne prison d'etat. +Sur ces debris, ces blocs detaches etaient gravees des inscriptions qui +rappelaient par un mot l'histoire des victimes de la monarchie. L'une +de ces pierres disait: _Il y a quarante ans que je meurs_; d'autres +criaient: _Le corrupteur de ma femme m'a plonge dans ces cachots--mes +enfants, a mes enfants!_ + +Sur l'emplacement de la Bastille, au milieu de ces decombres, s'elevait +la _fontaine de la Regeneration_, dominee par une colossale statue de +la Nature. A la base de cette figure allegorique etaient inscrits ces +mots: _Nous sommes tous ses enfants_. De ses riches mamelles qu'elle +pressait avec ses mains, s'epanchaient dans un vaste bassin deux +sources d'eau pure, toute fremissante des premieres clartes du jour. +Cette onde abondante etait une image de l'inepuisable fecondite de la +mere supreme, _alma parens_. + +Le bruit des canons s'etait fait entendre; puis, une musique douce, des +champs harmonieux sortirent du milieu de ce tonnerre. Alors le +president de la Convention nationale, Herault-de-Sechelles, place +devant la statue de la nature et la montrant au peuple. + +"Souveraine du sauvage et des nations eclairees, o nature! ce peuple +immense rassemble aux premiers rayons du soleil devant ton image, est +digne de toi. Il est libre, c'est dans ton sein, c'est dans les sources +sacrees qu'il a recouvre ses droits, qu'il s'est regenere. Apres avoir +traverse tant de siecles d'erreurs et de servitude il fallait rentrer +dans la simplicite de tes voies pour retrouver la verite. O Nature, +recois l'expression de l'attachement eternel des Francais pour tes +lois. Que ces eaux fecondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette +boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette +coupe de la fraternite et de l'egalite les serments que te fait la +France en ce jour, le plus beau qu'ait eclaire le soleil, depuis qu'il +a ete suspendu dans l'immensite de l'espace." + +Ce n'etait point un discours; c'etait un hymne. + +Le president remplit alors une coupe de l'eau qui tombait du sein de la +Nature, il en fait des libations autour de la statue, il boit dans +cette coupe de forme antique et la presente aux quatre-vingt-sept +vieillards, dont chacun par le privilege de l'age, avait obtenu de +porter la banniere sur laquelle etait ecrit le nom de son departement. +Tous montent successivement les degres qui conduisaient autour du +bassin et s'approchent l'un apres l'autre de la coupe sainte de +l'egalite et de la fraternite. En la recevant des mains du president, +qui vient de lui donner le baiser de paix, un vieillard s'ecrie: "Je +touche aux bords de mon tombeau; mais en pressant cette coupe de mes +levres, je crois renaitre avec le genre humain qui se regenere." Un +autre dont le vent fait flotter les cheveux blanchis: "Que de jours ont +passe sur ma tete! O Nature, je te remercie de n'avoir point termine ma +vie avant celui-ci!" + +Ce spectacle etait vraiment solennel. A chaque fois que la coupe +passait d'une main dans une autre main, les yeux se remplissaient des +larmes de l'attendrissement et de la joie. + +Et le canon grondait. + +La ceremonie etait terminee a la fontaine de la Regeneration. Alors la +foule tout entiere se mit en mouvement. Le cortege defila et s'allongea +sur les boulevards. Les societes populaires ouvraient la marche. Leur +banniere presentait un oeil ouvert sur les nuages qu'il penetrait et +dissipait. La Convention venait ensuite precedee de la declaration des +Droits de l'homme et de l'acte constitutionnel. Elle etait placee au +milieu des envoyes des assemblees primaires, noues les uns aux autres +par un leger ruban tricolore, image du lien qui les unissait a la +Republique une et indivisible. Chacun des representants portait a la +main un bouquet d'epis de ble et de fruits, en memoire de Ceres +legislatrice des societes. Les envoyes des assemblees primaires +tenaient d'une main une pique, arme de la liberte contre les tyrans, et +de l'autre une branche d'olivier, symbole de la paix et de l'union +fraternelle entre tous les citoyens. + +Apres les envoyes des assemblees primaires, il n'y avait plus aucune +distinction de personnes ni de fonctionnaires. L'echarpe du maire ou du +procureur de la Commune, les plumets noirs des juges se confondaient +avec les attributs des corps d'etats, le marteau du forgeron ou le +metier du tisserand. L'africain a la figure noircie par le soleil +donnait la main a l'homme blanc comme a son frere. Tous marchaient +egaux. + +Cependant le _Chant du Depart_ eclate comme une fanfare et repond au +son des tambours. C'est bien une marche triomphale; mais ou donc sont +les triomphateurs? Les voici: regardez! Traines sur un plateau roulant, +les eleves de l'institution des Aveugles font retentir l'air de leurs +chants. Portes dans de blanches barcelonnettes, les nourrissons de la +maison des Enfants trouves annoncent que la Republique est leur mere, +que la nation entiere est leur famille. Sur une charrue transformee en +char de triomphe, un pere a cheveux blancs et sa vieille epouse +s'avancent traines par leurs enfants. L'esprit et le coeur de la +Revolution francaise etaient dans ce touchant hommage rendu au malheur, +a la vieillesse et a toutes les infirmites humaines. + +Au milieu des honneurs rendus aux vivants, on n'a point oublie les +morts. Huit chevaux blancs, ornes de panaches rouges trainent dans un +char qui n'a rien de funebre, deux urnes cineraires. Sur l'une sont +inscrits ces mots: _Aux manes des citoyens morts au Champ-de-Mars_; et +sur l'autre: _Aux manes des citoyens morts le 10 aout_. La Commune +avait eu soin d'ecarter ces pompes lugubres dont le catholicisme +attriste le dernier acte de la vie humaine. Le sombre cypres ne +penchait point autour de l'urne ses branches melancoliques; aucun +insigne de deuil, pas de larmes d'argent semees sur un voile noir, une +douleur meme pieuse aurait en quelque sorte profane cette apotheose. +Des guirlandes et des couronnes, les parfums d'un encens brule dans les +cassolettes, un cortege de parents, le front orne de fleurs, une +musique dans laquelle dominaient les sons guerriers de la trompette, +tout dans cette ceremonie derobait a la mort ce qu'elle a de sinistre. +Elles participaient en quelque sorte a l'allegresse generale, ces manes +sacrees des citoyens qui etaient tombes dans les combats pour se +relever immortels. + +A une certaine distance du char, au milieu d'une force armee, roulait +avec un fracas sec et importun, un tombereau semblable a ceux qui +conduisent les criminels au lieu du supplice. Il etait charge des +attributs de la royaute et de l'aristocratie. Une inscription gravee +sur ce tombereau portait: _Voila ce qui a toujours fait le malheur de +la societe humaine_. + +Mais quelle est cette arche de feuillage? + +Vers le milieu des boulevards, toute cette pompe s'arrete devant un arc +de triomphe erige en memoire des journees du 4 et 5 octobre, alors que +les femmes de Paris marcherent sur Versailles. L'architecture, la +peinture et la sculpture s'etaient reunies pour donner a ce fragile +monument un caractere antique. De belles figurantes assises sur des +affuts de canon representaient tant bien que mal l'attitude des vraies +heroines qui avaient traine ces machines de guerre jusqu'a la cite de +Louis XIV. + +Cet arc de triomphe, eleve par David en l'honneur des femmes inspira +les paroles suivantes a Herault de Sechelles: "O femmes, la liberte +attaquee par tous les tyrans, pour etre defendue a besoin d'un peuple +de heros. C'est a vous a l'enfanter. Que toutes les vertus guerrieres +et genereuses coulent avec le lait maternel dans le coeur des +nourrissons de la France. Les representants du peuple souverain, au +lieu de fleurs qui parent la beaute, vous offre le laurier, embleme du +courage et de la victoire. Vous le transmettrez a vos enfants." Apres +avoir prononce ces derniers mots, le president donne aux femmes +l'accolade fraternelle, pose sur la tete de chacune d'elles une +couronne de laurier, puis le cortege continue sa marche le long des +boulevards au milieu des acclamations universelles. + +La place de la Revolution etait marquee pour la troisieme halte. La +s'elevait la statue de la Liberte sur le meme piedestal qui avait +exhausse la statue de Louis XV. Fille de la Nature, la liberte +paraissait a travers le feuillage de jeunes peupliers dont elle etait +environnee comme d'un rideau de verdure, les rameaux de ces arbres +ployaient sous le poids des tributs presentes par les artistes, les +ecrivains, les patriotes. Toutefois il ne suffisait pas de ces +offrandes, il fallait un sacrifice a la deesse. + +Presque a ses pieds se dressait un immense bucher; mais ou donc est la +victime? On n'a pas oublie ce tombereau qui faisait partie du cortege +et roulait pesamment et tristement sur le pave des boulevards. Il s'est +arrete devant la statue avec la foule qui s'arretait. + +Alors Herault de Sechelles: + +"Hommes libres, peuple d'egaux, d'amis et de freres, ne composez plus +les images de votre grandeur que des attributs de vos travaux, de vos +talents et de vos vertus; que la pique et le bonnet de la liberte, que +la charrue et la gerbe de ble, que les emblemes de tous les arts par +lesquels la societe est enrichie, embellie, forment desormais toutes +les decorations de la Republique! Terre sainte, couvre-toi de ces biens +reels qui se partagent entre tous les hommes et deviennent steriles +pour tout ce qui ne peut servir qu'aux depenses exclusives de +l'orgueil." + +Le tombereau des condamnes a mort verse sous les yeux de la deesse tous +les hochets de la monarchie. Le president saisit une torche enflammee, +l'applique contre le bucher couvert de matieres combustibles et +soudain, trone, couronne, sceptre, fleurs de lis, manteau ducal, +ecussons armories, drapeaux souilles des signes de la feodalite, tout +disparait, tout s'evanouit en fumee, au bruit des acclamations de huit +cent mille citoyens. Emblemes des anciens ages historiques, vous avez +trouble l'humanite. Que le feu vous devore! + +Au meme instant, comme si tous les etres vivants devaient participer a +l'affranchissement de notre race, trois mille oiseaux de toutes especes +portant autour du cou de minces banderolles tricolores, colombes, +passereaux, hirondelles, s'elancent dans les vastes et radieux espaces +de l'air: "Allez, leur dit la deesse, je vous delivre! plus de captifs, +plus d'esclaves. Le soleil et le mouvement pour tous. L'homme +affranchi, l'oiseau libre." + +Et le canon gronde. + +La quatrieme station etait fixee devant l'hotel des Invalides. Sur la +cime d'un rocher se detachait une statue gigantesque representant le +peuple francais. Tandis que d'une main forte cet Hercule moderne +renouait le faisceau des departements, un monstre dont les extremites +inferieures se terminaient en dragon de mer, s'efforcait d'atteindre au +faisceau pour le rompre. Le colosse, ecrasant sous ses pieds la +poitrine du monstre, balancant sa massue, allait le frapper d'un coup +mortel. + +Herault de Sechelles se chargea d'expliquer l'allegorie: + +"Ce geant, dit-il, dont la puissante main reunit et rattache en un seul +faisceau les departements qui sont sa grandeur et sa force, peuple, +c'est toi! Ce monstre dont la main criminelle veut briser le faisceau +et separer ce que la nature a uni, c'est le federalisme." + +L'entree seule du Champ-de-Mars offrait aux yeux et a l'imagination +plus d'un enseignement utile. On avait place sur un tertre une presse, +une charrue et une pique pour rappeler a tous les Francais l'union qui +doit exister entre l'artisan, le laboureur et le defenseur de la +patrie. + +Mais c'est surtout au cortege que s'adressaient les grandes lecons. Il +s'avancait toujours, le president en tete. A deux poteaux places +vis-a-vis l'un de l'autre comme les deux colonnes de l'ouverture d'un +portique etait suspendu un ruban tricolore, et au ruban un niveau qui +representait bien l'egalite sociale. Apres avoir tous courbe la tete +sous ce niveau, les representants de la nation, les quatre-vingt-sept +commissaires des departements, les envoyes des assemblees primaires +gravissent les degres de l'Autel de la Patrie. Une foule immense +couvrait la vaste etendue du Champ-de-Mars. Ayant a ses cotes le +vieillard le plus charge d'annees parmi les commissaires des +departements, Herault de Sechelles parvient au point culminant de la +Montagne. De cette hauteur, comme du veritable Sinai des temps +modernes, il proclame la Constitution. + +Alors le president de la Convention nationale depose dans l'arche +placee sur l'Autel de la Patrie l'acte constitutionnel et le +recensement des votes du peuple francais. Les parfums brulent, l'encens +fume, la terre tremble, ebranlee par les salves d'artillerie et par le +mugissement d'un million d'hommes criant: "Vive la Constitution! vive +la Republique!" + +Les quatre-vingt-sept vieillards, nous l'avons dit, durant toute la +marche du cortege portaient chacun une pique. Chacun d'eux vint la +remettre successivement entre les mains du president qui les reunit +toutes en un seul faisceau noue d'un ruban tricolore. Liees entre +elles, ces piques representaient le faisceau des quatre-vingt-sept +departements armes pour la defense du territoire national. + +Il restait une dette a acquitter. Descendue de l'Autel de la Patrie, la +Convention traverse une portion du Champ-de-Mars et se rend, vers +l'extremite, au Temple funebre, couvert de decorations antiques, dans +lequel attendait la cendre des defenseurs de la Republique. La grande +urne depositaire de ces restes veneres avait ete transportee sur le +vestibule du Temple, elevee a tous les regards. La Convention nationale +se repand sous les portiques; tous les spectateurs places dans le +Champ-de-Mars se decouvrent. L'emotion est extreme quand, d'une voix +triste, solennelle, attendrie, Herault s'ecrie: "Cendres cheres, urne +sacree, je vous embrasse au nom du peuple." + +Et le canon gronde. + +La fete etait terminee. Le peuple se disperse aux premieres ombres du +soir. Des groupes assis sur l'herbe jaunissante ou sous des tentes +partagent fraternellement avec d'autres groupes la nourriture qu'ils +avaient apportee. Repas frugal et digne des beaux jours de Sparte! + +Ces fetes patriotiques elevaient l'ame, reveillaient les saintes +ardeurs du devouement, inspiraient a tous le sentiment du devoir. La +federation du 14 juillet 1791 avait celebre l'alliance de tous les +Francais dans la liberte; plus complete, celle du 10 aout 1793 consacra +l'alliance de tous les citoyens dans la liberte et dans l'egalite. + +Le peuple se retira sous une emotion grave et profonde. Les mille +devises flottant sur les banderoles et dont chacune contenait une +lecon; la voix du canon repondant comme un defi au canon lointain de +l'ennemi, la Revolution se racontant elle-meme a tous les citoyens dans +une trilogie digne d'Eschyle, la Nature, la Liberte, le Peuple, n'en +etait-ce point assez pour electriser un grand peuple? + +Un monde nouveau apparaissait, consolait des maux et des tristesses du +present, un monde nouveau appuye sur l'esprit de la Revolution, et dont +le genie des beaux-arts venait d'entrouvrir les portes d'or. + +[Illustration: Fontaine de la Regeneration.] + + + + +XVIII + +Siege de Lyon.--Decret de la Convention nationale.--Clemence de +Couthon.--Atroce conduite de Collot-d'Herbois et Fouche.--Le Girondin +Rebcequi a Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur +blanche.--Siege et prise de la ville par l'armee republicaine.--Origine +de la revolte a Toulon.--Les royalistes, caches derriere les Girondins, +se rendent maitres des sections et fondent un Comite general.--Leur +tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la Vierge.--Pamela. +Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la reaction.--La +guillotine et le gibet.--Arrivee de l'armee de Cartaux.--Attaque et +victoire des Montagnards.--Panique des royalistes.--Incendie de nos +arsenaux.--Noble conduite des forcats. + + +Oh! c'etait un beau reve; mais qu'il etait loin de la realite! + +A l'Est, a l'Ouest, au Nord, au Midi, le federalisme triomphait. Le +vainqueur n'etait point Hercule, c'etait le Dragon. Gardienne de la +Republique une et indivisible, la Convention avait besoin de toute son +energie pour soutenir la lutte et terrasser le monstre. Ce qu'il y +avait de plus affreux, c'est que tous les departements revoltes +appelaient l'etranger a leur secours. "A nous les Anglais! a nous les +Espagnols! a nous les Prussiens! a nous les Italiens! vous voulez notre +sol, nous vous le livrons. Venez, delivrez-nous de la Republique! Vive +Louis XVII!" + +Trois villes du Midi ralliaient le faisceau de la revolte, Lyon, +Marseille, Toulon. + +A Lyon, les maitres de fabriques, les gros negociants, plus ou moins +Girondins, d'accord avec quelques nobles deguises qui cachaient +soigneusement _l'epee de leurs peres_ sous la blouse ou sous un +pantalon de gros drap, avaient trompe, seduit une partie des ouvriers +et les avaient entraines dans un soulevement formidable. Le sang des +patriotes et des Jacobins avait coule a flots sur l'echafaud royaliste. +Celui de Chalier, immole par la faction girondine, fumait encore et +criait vengeance. La Convention en fut reduite a faire le siege de la +ville. On a lieu d'etre etonne de la longanimite qu'elle deploya: cette +Assemblee qui passe pour avoir ete dure et implacable, usa d'abord +d'une extreme tolerance envers les rebelles. Robespierre, Couthon, +Saint-Just, Carnot et Barere avaient par une lettre speciale recommande +la clemence aux representants Dubois, Crance et Gauthier, charges de +surveiller les operations du siege. On esperait que Lyon se rendrait et +dans cette prevision le Comite de Salut public rappelait aux +Commissaires un vers latin: _Parcere subjectis et debellare superbos_: +"Epargnez ceux qui se soumettent; punissez les orgueilleux qui +resistent." Telles etaient leurs instructions, qui n'avaient rien de +bien terrible. + +Cependant Lyon tenait toujours; quand ce siege finirait-il? Les +citoyens de la ville restes fideles a la loi, a la representation +nationale, etaient denonces, injuries, jetes dans les cachots. A la +nouvelle de ces retards et de ces outrages, une sourde fureur s'empara +de la Convention. + +Dans la nuit du 8 au 9 octobre, Lyon est emporte de vive force, et le 9 +au matin, les troupes de la Montagne, noires de poudre, tambour +battant, enseignes deployees, entrent dans la cite rebelle. Vont-elles +mettre tout a feu et a sang? + +Ni represailles, ni pillage. Un ordre du jour signe des representants +en mission, Couthon, Laporte et Maigret, avait recommande aux +vainqueurs le respect des personnes et des proprietes. + +L'intention des commissaires etait tres-certainement de frapper les +superbes et les grands coupables, les chefs de l'insurrection, et +d'epargner les humbles qui s'etaient laisses entrainer par faiblesse ou +par erreur. Deux systemes de tribunaux bien distincts devaient juger a +part ces deux categories d'insurges. + +A Paris, combien fut differente l'impression produite par la prise de +Lyon, apres une longue et sanglante resistance! "Qui osera reclamer +votre indulgence pour cette ville rebelle?" s'ecria Barere, parlant le +12 octobre au nom du comite de Salut public. "Elle doit etre ensevelie +sous ses ruines. Que devez-vous respecter dans votre vengeance? la +maison de l'indigent, l'asile de l'humanite, l'edifice consacre a +l'instruction publique; la charrue doit passer sur tout le reste. Le +nom de Lyon ne doit plus exister." + +Et la Convention, voulant donner un terrible exemple aux villes +revoltees, decreta qu'une commission extraordinaire ferait punir +militairement et sans delai les contre-revolutionnaires, que la ville +serait detruite; qu'on ne laisserait debout que les maisons des +pauvres, les habitations des patriotes egorges ou proscrits, les +edifices consacres a l'industrie, les hopitaux, les ecoles; que la +reunion des maisons conservees prendrait desormais le nom de _Commune +Affranchie_; enfin que sur les ruines de la ville rebelle s'eleverait +une colonne portant l'inscription suivante: "Lyon fit la guerre a la +liberte, Lyon n'est plus." + +Ce decret ne fut jamais applique a la lettre. Couthon, l'homme de +Robespierre, se contenta d'un simulacre de demolition legale. Infirme, +il se fit transporter dans un fauteuil sur la place de Bellecour; la, +arme d'un petit marteau d'argent, il donna deux ou trois coups a l'une +des maisons de la place, en disant _la loi te frappe_! La maison resta +debout, et ne s'en porta pas plus mal pour avoir ete demolie +moralement. + +La ville de Lyon perdit son nom, il est vrai; mais "Qu'y a-t-il dans un +nom?" dit le grand poete Shakspeare. + +Il faut ajouter que beaucoup de Conventionnels, parmi ceux-memes qui +avaient vote le decret, encourageaient Couthon a perseverer dans cette +voie d'indulgence et de sagesse. "Sauvez Lyon a la Republique, lui +ecrivait Herault de Sechelles; arrachez ce malheureux peuple a son +egarement; punissez, ecrasez les monstres qui l'asservissent, vous +aurez bien merite de la patrie. Ce nouveau service sera un grand titre +de plus dans votre carriere politique." + +Non content d'epargner la population ouvriere de Lyon, Couthon +cherchait a l'eclairer. "Je vis, ecrivait-il a Saint-Just, dans un pays +qui avait besoin d'etre entierement regenere; le peuple y avait ete +tenu si etroitement enchaine par les riches, qu'il ne se doutait pour +ainsi dire pas de la Revolution. Il a fallu remonter avec lui jusqu'a +l'alphabet, et quand il a su que la declaration des droits existait, et +qu'elle n'etait pas une chimere, il est devenu tout autre." + +Cette moderation deconcerta les enrages, les hebertistes, les vengeurs +de Chalier; ils s'indignerent et crierent au scandale. Couthon n'en +persevera pas moins dans sa politique de clemence. Sauveur de Lyon, il +revint a Paris. + +A peine s'etait-il eloigne, que l'incendie mal eteint, se ranima. Le +Comite de salut public eut alors la malheureuse idee d'envoyer a Lyon +Collot d'Herbois et Fouche, le futur duc d'Otrante. Qui oserait +defendre les atrocites commises par ces deux hommes, leur regne odieux, +leurs fureurs de tigres? Collot essaya pourtant de se justifier apres +le 9 thermidor. "Lorsqu'il arriva a Lyon, dit-il, la premiere chose +qu'il apprit, c'est qu'a Montbrison on pendait les patriotes a leurs +fenetres. On brulait les soldats dans les hopitaux. Eux aussi, les +aristocrates, poussaient le cri sauvage: _A la lanterne_. Precy, le +general de la contre-revolution, faisait fusiller des femmes pendant +qu'il etait a table. On tuait a coup de pistolets les republicains dans +les rues, on citait les noms d'officiers municipaux qu'on avait +enfermes dans les caves et laisses mourir de faim. La populace +reactionnaire avait ecrase, sous une meule de moulin, des soldats de +l'Ardeche, et danse tout autour une carmagnole royaliste." + +Debout sur un pareil volcan, il avait ete pris de vertige, la tete lui +avait tourne; il etait devenu fou furieux. + +En etait-il arrive a rougir de ses actes, ou redoutait-il, au lendemain +du 9 thermidor, la hache des moderes? Toujours est-il qu'il ne +renoncait point a sa defense: il niait avoir fait attacher des hommes +et des femmes a la bouche des canons. Il avouait bien avoir employe 15 +000 travailleurs, individus sans ouvrage, a detruire les forts de +Saint-Jean et de Pierre-Cise; mais detruire les nids creneles de +l'insurrection n'etait point saccager la ville. + +Avait-il donc oublie la lettre ecrite par lui en 93 a la Convention? +"Les demolitions sont trop lentes; il faut des moyens plus rapides a +l'impatience republicaine. L'explosion de la mine, l'activite devorante +de la flamme, peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple." + +Admettons que la legende ait exagere les crimes dont se souillerent a +Lyon Collot-d'Herbois et Fouche; le vertige de peur et de vengeance +dont ils furent saisis: il n'en reste pas moins certain que ces deux +fleaux avaient epouvante les citoyens tranquilles, detruit l'industrie +et le commerce, paralyse le travail, tari dans cette cite florissante +une des sources vives de la prosperite nationale. + +"Ah! si le vertueux Couthon fut reste a Commune-Affranchie, ecrivait +Cadillot, de Lyon, que d'injustices de moins! Six mille individus +n'auraient pas tous peri. Le coupable seul eut ete puni... Mais +Collot... ce n'est pas sans raison qu'il a couru a Paris soutenir son +ami Ronsin! Il a fallu des phrases bien empoulees pour couvrir de si +grands crimes." + +Et ce sont ces memes hommes, ces proconsuls, tous degoutants de sang et +enivres des exces de la tyrannie, ces Collot-d'Herbois, ces Fouche qui +oserent plus tard accuser Couthon et Robespierre de viser a la +dictature. + +Lyon etait soumis, terrasse; mais que se passait-il a Marseille, a +Toulon? + +La vieille cite phoceenne portait en quelque sorte la peine de son +devouement et de son patriotisme. Le sang de ses meilleurs enfants +s'etait disperse. Les volontaires avaient couru au champ d'honneur, au +peril, a la mort. Il ne restait plus dans ses murs que des negociants, +des courtiers, des armateurs, des calfats, des etrangers. Le commerce +etait republicain; mais il voulait une Republique moderee. Les +monarchistes, ne se sentant point assez forts pour decouvrir tout a +coup leurs projets, se cacherent derriere le parti qui s'eloignait le +moins de leurs idees. Ils flatterent les moderes, les exciterent a +prendre l'avant-garde. Le Girondin Rebecqui precha d'abord la revolte, +mais quand il vit les royalistes s'emparer du mouvement pour le diriger +contre la Republique, le desespoir s'empara de sa personne et il se +precipita dans la mer. + +Une fois maitres du terrain, les partisans de l'ancien regime +n'hesiterent plus [Note: Ce Ronsin, homme d'esprit, grand, beau +hableur, etait la plus terrible machine de repression qu'on put +imaginer. Il ne revait que faire sauter par la mine des rues entieres. +Se croyant l'executeur des vengeances populaires il eut voulu inventer +la foudre. Ce fou dangereux appartenait aux hebertistes, dont il etait +l'epee.] a jeter le masque. Profitant de l'indifference des uns, de +l'ignorance des autres, ils arborerent d'une main resolue l'etendard de +la terreur blanche. Les Jacobins, enfermes au fort Saint-Jean, en +sortaient tous les jours par douzaine pour marcher a la guillotine. + +La Convention envoya contre Marseille l'armee de Cartaux. Aix et +Avignon l'attendaient pour l'aneantir; six mille federes lui barraient +le passage; elle dissipa, chemin faisant, ces bandes mercenaires comme +une nuee de sauterelles. Marseille est cernee, les pieces de siege +tonnent, les bombes eclatent contre les remparts des royalistes. Il +faut que la ville se rende ou qu'elle meure. + +Le 31 aout, un aide de camp du general Cartaux parait a la barre de la +Convention. Il annonce qu'on peut regarder Marseille comme tout pres de +tomber aux mains de l'armee republicaine. Porteur de trois drapeaux +enleves aux rebelles, il presente en outre a l'Assemblee deux boulets +de plomb tires sur les representants du peuple, Albete et Nioche, puis +il reclame un renfort pour en finir avec la revolte du Midi. + +C'est Robespierre qui lui repond: "Renvoyez a vos ennemis les boulets +lances par des mains coupables; achevez la defaite de l'aristocratie +hypocrite que vous avez vaincue. Que les traitres expirent! que les +manes des patriotes assassines soient apaisees, Marseille purifiee, la +liberte vengee et affermie!... Dites a vos freres d'armes que les +representants du peuple sont contents de leur courage republicain; +dites-leur que nous acquitterons envers eux la dette de la patrie; +dites-leur que nous deploierons ici contre les ennemis de la +Republique, l'energie qu'ils montrent dans les combats." + +Au moment ou l'aide de camp de Cartaux declarait la victoire sure et +prochaine, la ville de Marseille etait, sans qu'il le sut, au pouvoir +des assiegeants. + +Tout cedait, tout ployait sous la main de fer du Comite de salut +public, tout, excepte Toulon. + +La etait le quartier general de la resistance. Pendant quelque temps +les Jacobins avaient ete maitres de la ville, grace aux ouvriers de +l'arsenal; mais de jour en jour declinait leur puissance. Des menees +sourdes et tenebreuses minaient a petit bruit l'autorite de la +Convention nationale. La reaction s'enhardit jusqu'a faire arreter les +representants du peuple Beauvais et Pierre Bayle, qui furent conduits +au fort Lamalgue et lachement outrages. Un gouvernement organise par +les Girondins s'empara des affaires de la ville. Jusqu'ici c'etait la +Republique moderee qui triomphait; mais aussi bien a Toulon qu'a +Marseille, sous ce simulacre, se cachait, comme sous un voile, la tete +hideuse du royalisme. Dans la ville se trouvait alors un homme de haute +taille, simple bridier de son etat actif, intelligent, veritable +sphinx, cachant on ne savait quelle enigme sous un front d'airain, son +nom etait Roux. + +Il rassemblait aux Minimes quelques fideles, les haranguait et, tout en +se couvrant encore des couleurs nationales, n'etait au fond qu'un +royaliste deguise. + +Le 18 juin 93, parut un manifeste contre-revolutionnaire tire a +plusieurs milliers d'exemplaires. + +"Les anarchistes ecument de rage. Mais, citoyens, voire victoire n'est +point encore complete, et ne nous flattons point d'en assurer les +effets tant que l'homme abuse par la sceleratesse et l'impiete +affichera les principes de l'atheisme, et osera porter des mains +sacrileges sur les ouvrages de la divinite. + +"Il est temps de rendre a l'humanite souffrante ses droits, sa +religion, ses ministres... Ah! il n'est que trop vrai que les principes +philosophiques ont ete la cause de l'irreligion et de nos malheurs!..." + +Ce manifeste avait ete redige par Roux. Tartufe l'eut signe. + +Enhardi par le succes qu'obtenaient les manoeuvres de Roux l'orateur +des Minimes, le Comite general usurpait peu a peu le pouvoir des +sections, compose de membres plus ou moins royalistes, bientot il jeta +le masque du girondisme. Jouant sur les mots, il institua d'abord un +_tribunal populaire_ dont il fit l'instrument de ses projets et de ses +vengeances. Le moyen de rassurer les timides, les indecis, est de leur +offrir la protection d'une epee; aussi les proclamations du general +royaliste Wimpffen furent-elles repandues a profusion dans la ville. Ne +fallait-il point d'un autre cote reveiller le zele des devots? Ne +sont-ils point du bois dont on fait les autels et les trones? Les +sections etaient vaincues, demoralisees; elles votaient ce que voulait +le Comite general. On leur fit decreter le _couronnement de la Vierge_, +ceremonie entouree d'une pompe extraordinaire et que suivit un _Te +Deum_ chante au bruit du canon. Une grande procession termina la fete. +Pour quiconque connait les populations du Midi, il est facile de +deviner l'effet produit sur ces tetes de feu par une telle +representation theatrale. La Vierge couronnee demandait un roi. + +Seuls les marins et les patriotes regardaient d'un oeil sombre une +manifestation dont ils prevoyaient les consequences. + +Cependant la ville commencait a souffrir de la faim. Les communications +du cote d'Aix et de Marseille etaient coupees par l'armee de Cartaux, +et du cote de la mer, par les flottes combinees des Espagnols et des +Anglais croisant devant la rade. Notez d'ailleurs que tous les nobles +du midi, tous les chevaliers errants de l'ancien regime s'etaient +refugies, entasses au pied de ces chaines de montagnes qui dominent +Toulon. La, du moins, ils se croyaient en surete; la ils pouvaient +braver les foudres de la Convention nationale. + +D'un autre cote, le peuple grondait et guettait l'occasion d'agir. + +La situation du comite general ne laissait donc point que d'etre +tres-perplexe. Oblige de lutter au dehors contre la Montagne et au +dedans contre les tentatives renouvelees des patriotes toulonnais, il +reconnut bientot son impuissance. C'est alors que les membres de ce +comite, Chaussegros, commandant des armes, Puissant, ordonnateur en +chef de la marine, l'amiral Trogoff et Dournet mirent a execution +l'infame projet qu'ils avaient concus depuis longtemps. Apres avoir +proclame Louis XVII roi de France, ils traiterent, le 27 aout, avec +l'amiral anglais, Hood, et s'engagerent a lui livrer les forts et la +rade. Voila donc ou devaient aboutir les predications hypocrites de +Roux: le couronnement de la Vierge, les processions, les hymnes et les +benedictions du clerge! + +Quand cet execrable marche fut connu, tout ce qui avait un coeur +francais a Toulon fremit d'indignation et de rage. Fideles a la patrie, +les marins brulaient de s'elancer contre la flotte anglaise; mais +partout, la reaction avait paralyse chez les officiers l'energie et le +sentiment du devoir. Dans l'arsenal, sur les vaisseaux, on chercha un +homme capable de se mettre a la tete du mouvement; on ne le trouva +point. S'il se fut rencontre, il est probable que la flotte anglaise +n'aurait jamais tourne le cap Cepet. + +Ou donc etaient alors les Girondins? accables sous le poids de leurs +fautes, evinces, ils laissaient faire les royalistes. + +Au milieu de la nuit du 28 aout, nuit lugubre, nuit maudite, lord +Elphinstone debarquait sans bruit au port des Ilettes, a la tete de +quinze cents Anglais portant des lauriers a leurs shakos, les lauriers +de la trahison! + +Guide par un detachement royaliste de garde nationale, il s'avance vers +le fort Lamalgue dont un membre du perfide comite lui remet les clefs. +Le lendemain les equipages de vingt-huit navires portant le pavillon +tricolore voient le drapeau anglais flotter sur le parapet superieur du +fort et l'amiral Hood entrer avec ses vaisseaux dans cette magnifique +rade de Toulon. A ce moment un cri terrible, immense, sort de tous les +entreponts: "Trahis!... Les scelerats!" + +Les marins francais demandent le combat avec fureur. Ils bondissent +dans les vaisseaux comme des lions dans leur cage. Les officiers les +retiennent, les supplient, se jettent a leurs genoux. La plupart +d'entre eux avaient servi sous l'ancien regime. La Revolution leur +faisait peur. Ils deshonorerent ce jour-la leur uniforme. Cependant un +navire du guerre, _le Commerce de Marseille_, embosse en tete de la +rade montrait fierement ses canons aux Anglais, c'est vers lui que se +tournent les regards et le dernier espoir des marins fideles a la +patrie. Sept mille d'entre eux, le coeur palpitant d'emotion +attendaient pour courir a l'ennemi la bordee du vaisseau reste immobile +a son poste. Le feu ne partit pas. Que dis-je? On apercut bientot une +chaloupe faisant force de voiles et dans laquelle brillaient des +uniformes. C'etait le capitaine du _Commerce de Marseille_ +Saint-Jullien, un noble, qui passant avec ses officiers devant le +vaisseau le _Patriote_, cria au brave capitaine Bouvet: "Tout est +perdu." + +Le lache! et il fuyait sans combattre. + +Le lendemain sept mille matelots indignes parlaient pour aller +rejoindre l'armee de Cartaux, tandis que des canots pavoises aux +couleurs etrangeres debarquaient devant l'hotel de ville, l'amiral +espagnol Langara, les generaux Goodal, Gravina, Malgrave, Moreno, et +Hood qui, recu avec de grands honneurs par le comite general des +sections, prit possession de Toulon au nom de Sa Majeste Britannique. + +La nouvelle de ces sinistres evenements arriva vers le 1er ou le 2 +septembre a Paris. Les aristocrates, les royalistes se rejouirent et, +qui plus est, ils eurent l'imprudence d'afficher publiquement leur +joie. L'invasion, la ruine de la France, le drapeau de l'etranger +flottant sur notre premiere ville de guerre maritime, c'etait leur +victoire a eux. + +Or, a ce moment meme, les comediens du Theatre-Francais jouaient une +mauvaise piece intitulee _Pamela_, dans laquelle l'auteur, Francois de +Neufchateau, faisait un pompeux eloge du gouvernement britannique. +L'opinion publique s'emut; le Comite de salut public donna l'ordre a la +municipalite de suspendre les representations, et se fit immediatement +remettre le manuscrit. + +Le lendemain l'auteur de _Pamela_ se presenta lui-meme au comite. Il +fit valoir en sa faveur une circonstance attenuante: cet ouvrage datait +de 1788; enfin il proposa des changements qui etaient de nature a +modifier le caractere de sa comedie. Le comite rapporta son arrete de +la veille, et le piece fut reprise le 1er septembre. + +Grande attente. Salle pleine. Tout ce que Paris comptait alors de beau +monde se rendit au Theatre-Francais. Les moindres allusions qui +n'entraient pas meme dans la pensee de l'auteur furent saisies avec des +transports d'enthousiasme. Des Francais croyaient la France perdue, et +ils applaudissaient. Un officier d'etat-major de l'armee des Alpes, qui +avait figure au siege de Lyon et se trouvait alors en mission a Paris, +se leva. Les mots de calomnie, de scandale s'echapperent de ses levres. +A l'instant meme interrompu par des clameurs, abreuve d'outrages, il +fut oblige de quitter la salle. Il court aux Jacobins, raconte ce qui +venait de se passer, Robespierre presidait: il engage l'officier a +s'adresser au comite de Salut public et a denoncer les faits dont il +avait ete temoin. Le lendemain 2 septembre, le comite de Salut public +ordonne la fermeture du theatre, l'arrestation des acteurs et de +l'auteur de Pamela. Cette severite a laquelle s'associa la Convention +tout entiere, dans sa seance du 3, apres la lecture d'un rapport de +Barere, s'explique assez par les sentiments hostiles des ci-devant +_comediens ordinaires du roi_. Ils en voulaient a la Revolution de les +avoir depouilles de certains privileges et des faveurs de la cour. Les +actrices surtout ne pardonnaient point au 10 aout de leur avoir enleve +leurs plus riches protecteurs, les vieux marquis de la Regence et du +regne de Louis XVI. + +Ce theatre etait, selon la parole de Robespierre, "le repaire de +l'aristocratie". + +Ce qu'il y a de piquant est que l'auteur de Pamela, Francois de +Neufchateau, membre de l'Assemblee legislative, avait conquis par ses +votes l'estime et l'amitie de Maximilien. Est-ce a cette circonstance +qu'il dut d'etre mis en d'etat d'arrestation chez lui? + +Toutefois les renseignements sur le desastre de Toulon etaient encore +vagues, incertains, lorsque le 2 septembre Soules, un ami de Chalier, +le martyr de la democratie lyonnaise, se presente a la barre de la +Convention, raconte tout, devoile la noire trahison des Royalistes et +des Girondins. Les representants demeurerent foudroyes sur leur banc. +Barere craignant sans doute pour le ministere et pour le Comite de +Salut public, dont il etait membre, soutient hardiment, qu'il n'en peut +etre ainsi, quelques deputes demandent meme l'arrestation de Soules +comme porteur de fausses nouvelles. C'est egal, le trait avait porte, +tout Paris s'emut. + +La Convention ne tarda point a connaitre toute la verite. Fremissante +d'une juste et noble colere, elle adressa aux departements du Midi la +proclamation suivante: + +"Francais, une des principales villes, le port le plus important et la +plus considerable escadre de la Republique ont ete lachement livres aux +Anglais par les habitants de Toulon. + +[Illustration: Merlin de Douai donne lecture de son rapport.] + +"Des Francais se sont donnes aux Anglais! cette trahison infame, dont +la pensee seule aurait penetre d'indignation et d'horreur des Francais +esclaves d'un roi, a ete concue, meditee, executee par des Francais qui +se disaient republicains.--Les scelerats! Et c'etait nous qu'ils +accusaient d'etre les ennemis de la Republique et de vouloir etre les +restaurateurs de la royaute! Et ces paroles qu'ils osent nous adresser +aujourd'hui, ils les datent de l'an 1er du regne de Louis XVII! + +"Vengeance, citoyens! Qu'ils perissent, tous ceux qui ont voulu que la +Republique perit! Et vous, departements du Midi, vous serez tous +complices de ce dechirement de la France, si vous ne vous empressez +d'en punir les auteurs." + +Cette proclamation, ainsi que le decret qui mettait hors la loi +l'amiral Trogoff, l'ordonnateur Puissant et le capitaine des armes, fut +adressee au Comite general de Toulon. Le president en donna lecture a +quelques convives, car il etait a diner avec les generaux anglais, puis +il envoya les deux pieces au bourreau pour etre brulees sur la place +publique. + +Sous le canon de leurs amis les ennemis, les ci-devant, les Girondins +et les royalistes etaient desormais les maitres de la ville. En moins +de huit jours, les escadres coalisees avaient vomi sur le sol provencal +2500 Anglais, 14 500 Espagnols ou Napolitains et 3 000 Piemontais. + +Les royalistes avaient deja verse beaucoup de sang; mais, enhardis par +la presence des forces etrangeres, ils redoublerent de cruaute. + +Les deux representants du peuple Bayle et Beauvois moururent dans les +cachots; l'un succomba aux mauvais traitements, l'autre, voulant +abreger, se poignarda! + +Le 13 septembre 93, on lisait sur les murs de la ville: + +"An 1er du regne de Louis XVII. Vu l'arrete pris par le _tribunal +populaire_, le Comite general ordonne que le gibet sera place, les +jours d'execution, au milieu de la place d'armes, et qu'il sera enleve +tout de suite apres l'execution; qu'a cet effet la municipalite sera +invitee a faire travailler sans delai a un gibet qui puisse etre place +et deplace au fur et a mesure des executions." + +Le gibet et non l'echafaud! Pourquoi? L'echafaud eut ete un instrument +de supplice trop noble pour cette canaille de Jacobins. Le gibet etait +assez bon pour eux, et puis ne rappelait-il pas beaucoup mieux l'ancien +regime? + +On s'etait pourtant servi dans les commencements de ce qu'on avait +trouve sous la main. Des les premiers jours d'aout, la Commission +martiale avait fait jeter pele-mele sous le couteau de la guillotine +l'ancien maire democrate de Toulon, le president du tribunal criminel, +celui des Jacobins, le commandant de la garde nationale patriote et +autres victimes. Calme et fier, le jacobin Silvestre, avant d'etre +attache sur la planche fatale, se tourna vers le peuple et s'ecria +d'une voix solennelle: + +"Les paroles d'un mourant sont prophetiques: infames royalistes, la +Republique nous vengera." + +Pendant ce temps-la, un jeune homme, Gueit, du fond de son cachot, +adressait a sa mere la lettre suivante: + +"C'est au moment ou je vais mourir que je vous ecris; je n'ai qu'a vous +inviter a vous consoler: je vous embrasse un million de fois, mes +freres et soeurs, tous mes parents ainsi que mes amis, s'il m'en reste. +Je vous avoue a tous que le seul crime qu'on puisse m'imputer est celui +d'avoir vecu et de mourir patriote; le ciel seul me vengera. Adieu, +adieu, adieu pour toujours!" + +Il disait vrai: la seule charge qu'un tribunal de sang eut pu decouvrir +contre lui etait d'etre entre le 10 aout, a main armee, dans le chateau +des Tuileries. + +Quel crime abominable! La reaction appelait cela _violer le palais des +rois_. Il fut guillotine. + +Vu l'arrete du 13 septembre, l'echafaud se repose; mais le gibet +fonctionne: a chacun son tour. + +Le 14 septembre, au milieu de la place d'armes, on pend l'officier +municipal Blache, _prevenu d'avoir profane les lieux saints_ [Note: +Cette profanation consistait a tenir entassee dans une vieille chapelle +des sacs de grains qui servaient a nourrir la population affamee.]; le +directeur de la poste aux lettres Pavin, _pour avoir participe aux +emeutes_, et une femme nommee Marie Coste, accusee d'espionnage, parce +qu'elle avait recu des nouvelles de l'armee de Carteaux. + +Trouvant bientot que les executions n'allaient point assez vite, le +tribunal martial appela simultanement a son secours le gibet et la +guillotine. Il jugeait et condamnait avec une activite a rendre jaloux +Fouquier-Tinville. Les patriotes avaient ete entasses dans les flancs +d'un navire republicain, le _Themistocle_. Toutes les nuits, des +barques allaient chercher sur cette prison flottante une fournee de +prevenus qui passaient immediatement du tribunal a l'echafaud. Le +nombre des victimes devint si considerable que les Anglais eux-memes +s'en emurent. L'amiral Hood arreta ces massacres, accomplis sous le +masque de la loi, et enjoignit aux royalistes de laisser reposer le +bourreau. + +La vengeance venait d'un pied lent, mais elle venait. L'armee de la +Convention s'avancait a travers de grands obstacles. Il lui fallait +franchir des chaines d'arides montagnes se succedant les unes aux +autres, et dont les lignes ondoyantes figurent assez bien une mer de +lave petrifiee. Carteaux etait deja maitre des gorges d'Ollioules, +lorsque le 2 septembre il fut chasse de cette formidable position par +une avant-garde d'Anglais et d'Espagnols. Deux jours apres, les braves +patriotes s'engagent en colonnes serrees dans ces Thermopyles que +barrent de chaque cote d'effrayantes murailles de pierre brute; ils +enlevent Ollioules a la baionnette, s'emparent d'Evenos et de +Sainte-Barbe les deux clefs occidentales de Toulon. D'un autre cote, le +general republicain Lapoype occupe avec trois mille hommes le littoral +de l'Est. + +Il faut avoir vu Toulon pour se faire une idee exacte de ses moyens de +defense. Enfoncee dans un amphitheatre d'enormes montagnes blanchatres +et nues qui la cachent de trois cotes, cette ville s'ouvre du cote du +midi, et fait face a la mer qu'elle louche par les bassins de la marine +marchande et de la marine militaire, lies entre eux au moyen d'un +chenal. Sur le plateau meridional s'eleve le fort Lamalgue, ou flottait +alors le pavillon anglais. A l'opposite, la redoute de Faron couronne +les hauteurs du nord. Proteges par d'autres remparts naturels et par +d'autres travaux militaires, les royalistes croyaient la ville +imprenable. + +Cependant rien n'etait imprenable pour ces fils des geants, qui, dans +leur marche forcee, se mesuraient chaque jour avec les rochers. +Instruits du manque de numeraire et de la division qui commencait a +fermenter entre les traitres, les republicains pressaient les +operations du siege avec une extreme vigueur. Un jeune officier corse +avait eleve vis-a-vis de Malbousquet une formidable batterie, dite de +la Convention, dont les boulets, lances avec une precision +mathematique, menacaient de raser les forts. Les allies firent une +sortie avant le jour pour eteindre le feu; ils reussirent d'abord a +s'emparer des pieces et se disposaient a les enclouer lorsque, +repousses par le general Dugommier, qui fut blesse au bras et a +l'epaule, ils s'enfuirent laissant le terrain couvert de cadavres. + +Le 18 decembre commenca l'attaque decisive. Trente pieces de 24 +tonnerent toute la journee, huit mille bombes eclaterent contre les +fortifications royalistes, et a quatre heures du soir les colonnes +d'attaque se mirent en marche par le village de la Seyne. Le temps +etait affreux; la pluie tombait par rafales. On montre encore le chemin +par lequel deboucha l'armee republicaine. + +Le 18 au matin, quand les royalistes apercurent le drapeau tricolore +flottant sur les hauteurs de la ville, ils furent glaces de terreur. +Toulon etait, nous l'avons dit, l'egout dans lequel toute la +contre-revolution du Midi avait deverse ses flots boueux. Les familles +compromises, les nobles, les pretres refractaires, ne songerent plus +qu'a la fuite. Le port, sur lequel s'eleve l'hotel de ville, soutenu +par les magnifiques cariatides du Puget, etait encombre de meubles, de +ballots, de valises, d'objets precieux. Vingt mille individus serres, +bouscules, haletants, se disputaient une chaloupe, un canot, un mat de +navire, une planche pour rejoindre la flotte anglaise. Quelques-uns se +jeterent a la nage. Beaucoup perirent dans les flots. + +Les allies, voyant que tout etait perdu pour eux, ne songerent plus +qu'a detruire notre materiel de guerre et de navigation. Les Anglais +brulerent les grands magasins qui renfermaient la poix, le goudron, le +suif et l'huile, les vastes depots de chanvre, l'atelier des matures. +L'incendie se propagea; plusieurs milliers de tonneaux de poudre +sauterent. Nos vaisseau brules, nos armements detruits: ce fut une +perte immense pour la France. Une reverberation rougeatre s'etendait a +perte de vue sur la mer. Et le feu montait toujours. + +Qui donc eteignit l'incendie? Les forcats. + +Il y avait alors dans le bagne de Toulon six cents galeriens. +Horrifies, courrouces, ils jetaient a l'ennemi des regards farouches. +Sydney Smith jugea sage de pointer sur eux le canon des chaloupes +anglaises. Vaine menace! on n'entendit bientot dans le bagne que le +bruit des coups de marteaux avec lesquels ces malheureux brisaient +leurs fers. Libres, ils s'elancerent comme des lions, apaiserent le feu +et sauverent plusieurs navires. Les forcats, d'apres le temoignage du +representant Salicetti, etaient alors _les seuls honnetes gens de la +ville_. + +Les commissaires de la Convention se montrerent sans pitie pour les +Toulonnais. Freron, homme cruel et vindicatif, voulait detruire la +ville. On se contenta de demolir quatre maisons ayant appartenu a des +membres du Comite des sections, quatre grands coupables. Le +Champ-de-Mars fut abreuve de sang. Ce que rien ne justifie, c'est +l'horrible conduite de Barras et de Freron sur un autre theatre. +Pourquoi confondre dans le chatiment Marseille avec Toulon qui s'etait +livre aux Anglais? Toulon traite en ville conquise fut appele _le port +de la Montagne_, c'etait la juste punition de son crime; mais la +vieille cite phoceenne, qui avait rendu tant de services a la cause de +la Republique, meritait-elle l'affront qu'on lui infligea, celui de +_ville sans nom_? + +Avertie trop tard, la Convention adoucit la rigueur des mesures prises +par ses commissaires; toutefois la mitraillade avait abattu de +nombreuses victimes, et la clemence tardive ne ressuscite point les +morts. + +Ainsi de tous les cotes tombaient les remparts de l'insurrection +girondine. Bordeaux etait rentre dans le devoir. Lyon, Marseille, +Toulon avaient ete enleves de vive force. Le Midi royaliste, tout +mutile par le fer, se repliait en rugissant sur lui-meme, ou s'enfuyait +tremblant au dela des mers. La Montagne restait maitresse du champ de +bataille; mais la dure necessite de vaincre lui avait impose une serie +de conditions d'ou allait surgir la Terreur. + + + + +XIX + +Le regne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoque.--Comment +il s'est forme par une sorte d'incubation lente.--Seance du 5 +septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barere.--Aggravation +du Tribunal revolutionnaire.--Institution d'une armee speciale chargee +de contenir Paris.--Considerations generales sur les mesures prises +par la Convention.--Ce qui serait arrive si les Montagnards eussent +faibli.--Ne pas confondre le systeme avec ses exces.--La Terreur +comparee a l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels. + + +La Terreur! a ce mot qui reveille tant de penibles souvenirs, la +memoire s'assombrit, le coeur se serre et la pitie se voile la tete. + +Il faut pourtant bien reconnaitre que ce sombre regime fut amene par +les fautes memes de ceux qui avaient tout interet a le conjurer. +Charlotte Corday, apres avoir assassine Marat, datait sa lettre a +Barbaroux du _second jour de la preparation de la paix_, et par son +coup de couteau elle venait de faire declarer aux Girondins une guerre +a mort. Ceux-ci de leur cote, en soulevant les villes et les campagnes, +appelerent volontairement sur leur tete les inexorables rigueurs de la +loi. Apres le 10 aout, les royalistes n'avaient qu'un moyen pour +conquerir l'oubli de leur passe, c'etait de se serrer autour du drapeau +national, et ces miserables venaient de tendre lachement la main a +l'etranger. Y avait-il des chatiments trop severes contre un pareil +crime? + +Rompre l'enchainement des faits, isoler la Terreur des causes qui l'ont +preparee, c'est en faire un monstre. L'historien impartial doit +retablir le lien des evenements, montrer la progression des mesures +revolutionnaires, les motifs qui les ont produites: si, entrevu a cette +lumiere nouvelle, le monstre reste effrayant, il acquiert du moins une +raison d'etre. + +Des le 30 juillet 93, la Convention, sur la proposition de Prieur (de +la Marne), reorganisait le Tribunal revolutionnaire afin d'accelerer la +marche de la justice et frappait d'accusation le president du meme +tribunal, Montane. Cette machine a condamnations ne fonctionnait deja +plus assez vite ni avec assez de vigueur en face de la gravite toujours +croissante des dangers et des complots qui menacaient la Republique. Le +surlendemain, a la suite d'un rapport de Barere, l'Assemblee decretait +l'incendie des bois, des taillis et des genets dans lesquels +s'abritaient les Vendeens, la destruction des forets qui leur servaient +de repaire, le transport des femmes et des enfants dans l'interieur du +pays. Elle votait, en outre, le renvoi de Marie-Antoinette devant le +Tribunal revolutionnaire et son transferement de la tour du Temple a la +Conciergerie. Que les tombeaux et mausolees des anciens rois s'elevant +dans l'Abbaye de Saint-Denis soient detruits; ainsi le voulait le +jugement dernier du peuple. Tout Francais qui placerait des fonds sur +les banques des pays en guerre avec la Republique etait declare traitre +a la patrie. La Convention entrait dans une ere nouvelle dont elle +avait banni la pitie. + +Danton qui, plus d'une fois, avait invoque la clemence en faveur des +rebelles, sentit lui-meme qu'en face des scenes tragiques dont la ville +de Toulon etait le theatre, il fallait se montrer implacable. "Il n'est +plus temps, s'ecria-t-il le 31 juillet, d'ecouter la voix de l'humanite +qui nous criait d'epargner ceux qu'on egare. Nous ne devons plus +composer avec les ennemis de la Revolution; ne voyons en eux que des +traitres; le fer doit venir a l'appui de la raison." + +Le surlendemain de la fete du 10 aout, Danton revient a la charge. Son +oeil etincelle, sa criniere s'agite; il y a du tonnerre dans sa voix. +"Point d'amnistie, rugit-il, point d'amnistie a aucun traitre: la +terreur! l'homme juste ne fait point de grace au mechant. Signalons la +vengeance populaire par le glaive de la loi promene sur les +conspirateurs de l'interieur!" + +Mais ce fut surtout dans la seance du 5 septembre que le systeme de la +Terreur apparut avec tout son caractere. Des le debut, un grave +jurisconsulte, Merlin, de Douai, presente a l'Assemblee un rapport sur +la necessite de diviser le Tribunal revolutionnaire en quatre sections. +Surcharge d'affaires, le tribunal, dit le rapporteur, ne peut suffire a +tout. "Cependant, ajoute-t-il, il importe que les traitres, les +conspirateurs recoivent le plus tot possible le chatiment du a leurs +crimes; l'impunite, ou le delai de la punition de ceux qui sont sous la +main de la justice, enhardit ceux qui trament des complots; il faut que +prompte justice soit faite au peuple." Merlin, de Douai, parlait au nom +du Comite de constitution. Et, sans discussion, l'Assemblee vote le +redoutable decret. + +A partir de ce moment, ce ne fut qu'une serie de propositions +violentes, furieuses. Pache, maire de Paris, et Chaumette, procureur +general de la Commune, se sont introduits dans l'Assemblee a la tete +d'une deputation. Ils viennent au nom de Paris affame par les +agioteurs. "Plus de quartier, s'ecrie Chaumette, plus de misericorde +aux traitres!... Si nous ne les devancons pas, ils nous devanceront: +jetons entre eux et nous la barriere de l'eternite." Le sang monte a la +tete de la Convention, elle applaudit avec delire. + +A la tribune apparait la face menacante de Danton. Toute la salle +retentit d'applaudissements; car c'est de lui qu'on attend le coup de +foudre sur la tete des conspirateurs royalistes. L'orateur appuie +toutes les mesures les plus energiques faites par ses collegues. "Il +reste a punir, s'ecrie-t-il, et l'ennemi interieur que vous tenez, et +ceux que vous aurez a saisir. Il faut que le tribunal revolutionnaire +soit divise en un assez grand nombre de sections pour que tous les +jours un aristocrate, un scelerat, paye de sa tete ses forfaits." Et +l'Assemblee redouble d'enthousiasme. + +Billaud-Varenne demande l'arrestation immediate de tous les ennemis de +la Revolution, la peine de mort contre tout administrateur coupable de +negligence dans l'execution d'une loi quelconque, le rapport d'un +decret qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit, le +renvoi devant le Tribunal revolutionnaire des anciens ministres, Lebrun +et Clavieres. + +Raffron, du Trouillet, insiste pour qu'il soit enjoint au ministre de +l'interieur d'organiser, dans la journee meme, une armee +revolutionnaire, chargee de comprimer les mauvais citoyens, d'executer +partout ou besoin serait les lois et les mesures de salut public prises +par la Convention nationale, et de proteger les subsistances. Cette +proposition appuyee par Billaud-Varennes, par Danton et par plusieurs +autres membres, est aussitot convertie en decret. + +Merlin de Douai veut que toute personne convaincue d'avoir tenu des +discours etant de nature a discrediter les assignats, de les avoir +refuses en paiement, et donnes ou recus a personne, soit punie de mort. + +Au milieu de ce dechainement de propositions violentes s'eleve une +belle parole de Thuriot: "Loin de nous l'idee que la France soit +alteree de sang; elle n'est alteree que de justice." Et cette meme +assemblee, qui tout a l'heure applaudissait les mesures les plus +severes, s'associe par un elan d'enthousiasme au noble sentiment de +l'orateur. + +Il fallait conclure; Barere s'en charge, et resume avec son rare talent +les consequences de la journee. "Les royalistes, s'ecrie-t-il, ont +voulu organiser un mouvement. Eh bien! ils l'auront. (Applaudissements.) +Ils l'auront organise par l'armee revolutionnaire, qui _mettra +la terreur a l'ordre du jour_... Ils veulent du sang... eh +bien! ils auront celui des leurs, de Brissot et d'Antoinette." + +Cette seance du 5 septembre fut decisive; mais il serait vraiment +pueril de n'y voir qu'un coup de theatre monte par la Commune. Il nous +faut chercher plus haut la cause des sombres peripeties qui vont +obscurcir le ciel naguere si pur de la Revolution. A-t-on donc oublie +qu'a l'Assemblee legislative les Girondins eux-memes avaient forge +cette arme de la terreur dont ils comptaient bien se servir contre les +nobles et les pretres refractaires? Depuis leur chute, la necessite de +la repression a outrance n'avait-elle point grandi avec l'audace des +conspirateurs? Le federalisme qui n'etait d'abord qu'un nuage, un reve, +une utopie, n'aurait-il point demembre la Republique sans l'indomptable +energie de la Convention? Les royalistes, que les Girondins couvrirent +un instant de leur popularite, n'avaient-ils point verse a flots le +sang des patriotes? n'avaient-ils point vendu aux Anglais la terre +sacree de la patrie? + +Revee, invoquee, pratiquee par les partis, la Terreur ne devait-elle +point tomber comme un glaive entre des adversaires implacables? + +--Que ce glaive s'eloigne! s'ecriaient au fond du coeur les hommes +misericordieux et sensibles. + +--Je ne passerai pas, disait le glaive, que je n'aie extermine les +ennemis du peuple, les traitres a la patrie. + +A coup sur, le systeme inaugure dans la seance du 5 septembre etait +detestable. L'Inquisition, en jetant dans les flammes du bucher des +millions de victimes, s'appuyait du moins sur une fiction, le droit +divin. Elle punissait en vertu d'une autorite anterieure et superieure +a toutes les societes humaines. Fille du droit et de la realite, la +Revolution francaise, au contraire, n'avait a invoquer d'autres excuses +que la raison d'Etat, la necessite des temps, la loi supreme du salut +public; mais qui ne voit que tous les gouvernements peuvent se couvrir +des memes armes contre leurs adversaires? C'etait, en outre, une erreur +de croire que la hache fut a meme de vaincre toutes les resistances, de +rompre certaines associations de faits et d'idees, d'en finir avec la +religion des regrets et des souvenirs. Il est plus facile de supprimer +les hommes que de detruire les partis et surtout d'aneantir les causes +qui en determinent l'existence. On s'etonne vraiment de la confiance de +Robespierre, disant le 5 septembre: "Aujourd'hui l'arret de mort des +aristocrates est prononce, et demain l'aristocratie cessera d'etre." +Elle fut le lendemain ce qu'elle etait la veille. + +Ce systeme, je le repete, etait mauvais; mais la difficulte consistait +a en presenter un autre. La Revolution s'etait tout d'abord montree +douce et debonnaire; elle s'etait appuyee sur l'amour, non sur la force +et l'intimidation; elle avait convie tous les Francais a se reunir +autour de l'autel sacre de la patrie. Comment ses adversaires lui +avaient-ils tenu compte d'une telle magnanimite? Ils avaient souleve +contre elle le monstre sanglant de la Vendee. A ses declarations +pacifiques et fraternelles, ils avaient repondu par des defis +audacieux, par des menees sourdes, par la guerre civile, par l'alliance +avec l'etranger, par la trahison et par les insultes contre la +souverainete du peuple. La coupe etait pleine: il fallait qu'elle +debordat. + +Saiut-Just se fit l'interprete du sentiment national, le jour ou il dit +devant la Convention: "Si les conjurations n'avaient point trouble cet +empire; si la patrie n'avait pas ete mille fois victime des lois +indulgentes, il serait doux de gouverner par des maximes de paix et de +justice naturelle; mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus de +commun que la glaive. Il faut regir par le fer ceux qui ne veulent pas +etre regis par la justice; il faut opprimer les tyrans." + +Les royalistes avaient repousse la clemence; la Convention en fut donc +reduite a contenir l'interieur par l'echafaud et a faire garder nos +frontieres par la Mort. + +Quoi qu'il en soit, la Terreur n'est point sortie tout armee du cerveau +d'un seul homme, comme la sombre Pallas de la tete de Jupiter; elle est +sortie d'un enchainement de faits. + +Les grandes mesures revolutionnaires demandent a etre jugees a distance +et avec tout le sang-froid de la reflexion. Les contemporains qui, +ruines dans leur fortune, frappes dans leur famille, ont traverse, les +pieds dans le sang, cette epoque terrible, sont excusables sans doute +de l'envisager a travers un voile d'horreur. On s'explique ainsi +l'amertume des Memoires ecrits apres le 9 thermidor et la fureur des +vieux historiens royalistes. Mais il nous faut, fils d'un autre siecle, +etouffer cet egoisme de la sensibilite et nous placer des maintenant +dans l'avenir. En histoire, le mal est souvent un bien dont nous ne +saisissons pas les rapports. A mesure que les faits se succedent, ces +rapports s'etablissent, et l'anatheme s'efface alors peu a peu des +evenements et des hommes auxquels nous l'avions applique. Tout en +donnant des regrets bien legitimes aux victimes de ces temps orageux, +nous devons nous soumettre a la loi du progres, si dure qu'elle soit, +et reconnaitre que ces plaintes, ces reprobations tardives, ces +invectives des royalistes tombent devant un mot tranchant et inflexible +comme la hache: ils l'ont voulu. Donc, finissons-en, une fois pour +toutes, avec ces elegies a froid et ces panegyriques inutiles des +victimes, de peur de ressembler aux anciens peuples de l'Egypte qui +passaient toute leur vie a embaumer les morts. + +[Illustration: Rassemblement devant l'Hotel de Ville.] + +Combien d'ailleurs ils se tromperaient, ceux qui voudraient rendre la +Republique responsable de ces violences! En France, de meme que dans +les Etats du Nouveau-Monde, le gouvernement republicain aurait pu +s'introduire par des voies pacifiques. Nous avons indique le moment ou +cette substitution de la Republique a la monarchie se serait accomplie +sans verser une goutte de sang. + +Si, apres le 10 aout, elle fut contrainte de lutter pour son existence +et de se couvrir de la Terreur comme d'une armure de geant, a qui la +faute? A vous, chouans et Vendeens, a vous, eternels suppots de la +tyrannie, a vous, moderes et Girondins. Ce n'etait d'ailleurs pas la +Republique, c'etait la Revolution qui avait besoin de faire peur. A la +force elle resista par la force, au glaive par le glaive, a +l'insurrection par l'echafaud. Et puis la Revolution n'etait pas +seulement un pouvoir, c'etait une idee. Comme gouvernement, elle avait +le droit de se defendre; comme idee, elle se devait a elle-meme de +sauver la France. Les hommes de mauvaise foi qui, a distance des +evenements, ont le facile courage d'attaquer les actes de la Convention +nationale ne tiennent aucun compte du but vers lequel la France +s'avancait toute palpitante d'enthousiasme. C'est une erreur de croire +que, dans la pensee des hommes de 93, elle put etre un moyen durable de +gouvernement. Pousses a bout par les circonstances les plus tragiques, +ils avaient ete forces de jeter sur la justice et la liberte un voile +sanglant; mais derriere ce voile se cachait une philosophie douce et +amie de l'humanite. + +Soyons justes envers le gouvernement revolutionnaire: tenons-lui compte +enfin du peu de ressources qu'il avait sous la main pour comprimer les +rebelles et pour assurer son existence. Ici la conservation etait +sainte, car elle sauvait une propriete morale, la propriete du genre +humain tout entier. Occupee a la frontiere par les armees ennemies, a +l'interieur par la Vendee et par toutes les insurrections partielles, +la Convention n'avait pas quatre cent mille baionnettes appuyees, comme +dans les gouvernements _reguliers_, sur la poitrine fremissante de +l'emeute; pour se maintenir sans soldats a l'interieur, sans police +organisee, sans argent, au milieu de tant de haines dechainees, de tant +de resistances ecumantes, de tant d'ennemis avoues ou latents, la +Republique n'avait que l'echafaud. Si l'on reflechit a la situation +desarmee ou elle se trouvait vis-a-vis des partis decides a tout +entreprendre, on sera moins etonne, je crois, de l'usage violent et +immodere qu'elle fit de la peine de mort. Le nombre des victimes +effrayait, consternait les hommes d'Etat eux-memes qui etaient a la +tete du mouvement: mais l'energie et la fermete de leurs convictions +masquaient le remords dans ces coeurs stoiques. + +Est-il, oui ou non, reconnu que la France avait besoin d'une revolution +profonde, complete, pour sortir de l'etat d'avilissement et de malaise +dans lequel elle languissait depuis des siecles? Si l'on nie cette +verite, qu'on ait le courage de blamer la convocation des Etats +generaux, le consentement donne par Louis XVI a la reunion des trois +ordres et a la Constitution de 89. Si au contraire la necessite d'une +grande reforme sociale ne trouve plus guere de contradicteurs, ou +voulait-on que cette reforme s'arretat? Il y aurait de l'inconsequence +a croire qu'une telle secousse put etre imprimee a la nation sans +froisser bien des interets, sans susciter des resistances a main armee? +Dans l'ordre des temps, Mirabeau etait le glaive dont Robespierre fut +la pointe. + +Ceux qui acceptent avec amour les idees de 89 et qui reculent ensuite +devant les consequences pratiques de la fameuse declaration des Droits +nous semblent des esprits honnetes, mais faibles. Si vous admettez la +Revolution, il faut l'admettre pleine, entiere, logique, entouree de +toutes les conditions necessaires qui devaient l'etablir et la +perpetuer, malgre les attaques de ses ennemis. Il n'y a rien de plus +mortel aux nations que les demi-mouvements vers une redemption sociale, +qui agitent tout sans rien detruire ni rien fonder. S'est-on bien +demande ce qui serait advenu si par la force et l'epouvante la +Convention n'eut point arrache aux rebelles l'esperance meme de la +victoire? Le sol de la France eut ete livre a l'ennemi. La guillotine +et le gibet eussent fonctionne du nord au midi, de l'Est a l'Ouest, +comme ils sevissaient a Lyon, a Marseille, a Toulon contre les +revolutionnaires. La bande des emigres fut rentree dans les vieux +chateaux, alteree de vengeance. Les acquereurs des biens nationaux +eussent ete depossedes, fletris, extermines, la Constitution de 89 eut +ete dechiree, brulee par la main du bourreau. Toutes les conquetes de +l'esprit moderne eussent disparu sous un ukase date du palais de +Versailles. Paris, la ville du 10 aout, n'eut plus ete qu'un monceau de +cendres. Le peuple des campagnes, reduit de nouveau a la taille, a la +corvee et a la dime, retombe plus bas qu'il n'etait sous l'ancien +regime, eut a jamais maudit les Duport, les Sieyes, les Barnave et +autres constitutionnels qui l'avaient encourage a defendre ses droits. + +Tel est le mur de fer dans lequel les royalistes avaient enferme la +Revolution, qu'elle devait choisir entre ces deux alternatives: +detruire ou etre detruite. + +Qu'on ne confonde pas toutefois le systeme de la Terreur avec ses +exces. Le systeme sortit tout forme de la coalition etrangere et de la +guerre civile; les exces furent particuliers a quelques hommes. Le +gouvernement revolutionnaire avait-il le droit de se defendre? Oui, +puisqu'il etait sans cesse attaque. Mu par un besoin de conservation, +il remit entre les mains de ses agents des armes terribles, dont +plusieurs abuserent. Les commissaires de la Convention, etant investi +d'une sorte de dictature locale, exageraient trop souvent les mesures +de severite: a la pluie vive, ils opposaient le fer rouge. Carrier a +Nantes, Tallien a Bordeaux, Collot-d'Herbois et Fouche a Lyon, Freron +et Barras a Marseille, Joseph Lebon a Arras, depasserent toutes les +bornes. La Terreur, qui n'aurait du etre qu'un moyen pour faire rentrer +la contre-revolution dans le neant, devint sous le regne de ces hommes +sanguinaires une epee a deux tranchants qui frappait les innocents et +les coupables. Il y aurait d'ailleurs de la mauvaise foi a pretendre +que ces rigueurs fussent approuvees par le gouvernement de la +Republique. La plupart des Montagnards les detestaient, et les auteurs +de ces actes injustifiables furent rappeles par la Convention.--Trop +tard, dira-t-on; oui, trop tard pour l'humanite; mais le moyen +d'arreter ces commissaires dans l'execution de leur oeuvre de sang, +quand le sol tremblait sous leurs pieds et quand leur revocation, en +flattant l'audace des royalistes, eut rallume l'incendie mal eteint? + +Ce qui etonne est l'indulgence, souvent meme le delire d'enthousiasme +avec lequel les historiens de l'Empire parlent des victoires du grand +Napoleon. En quoi ce despotisme militant differait-il beaucoup du +systeme de la Terreur? Pour intimider des adversaires redoutables, la +Convention leur montrait le couteau de la guillotine; et l'empereur, +pour effrayer les pays voisins, pour gagner des batailles, envoyait ses +masses de soldats a la gueule du canon de l'ennemi. Les hommes, je le +sais, preferent de beaucoup cette derniere maniere d'etre tues; mais en +definitive les campagnes de l'Empire ont immole cent mille fois plus de +victimes que l'echafaud de 93. Cette arme frappait d'ailleurs des +individus juges, des coupables aux yeux de la loi, et non de dignes +enfants de la patrie sans peur et sans reproche. Et puis, que decouvre +l'oeil du penseur derriere ces grandes tueries cesariennes? Rien, +absolument rien, sinon le despotisme byzantin appuye sur une +monstrueuse feodalite militaire, tandis que derriere les luttes et les +rigueurs de la Convention se devoile l'avenement prochain de la +democratie. Ajoutons que l'Empire, apres nous avoir etreints tout +saignants entre ses serres et nous avoir enleves dans son vol ambitieux +jusqu'aux extremites de l'Europe, nous a laisses retomber blesses, +meurtris, bien en deca de nos anciennes limites. La Convention avait +sauve le territoire, et par deux fois ce sombre genie du mal a dechaine +sur nous le fleau de l'invasion etrangere. + +J'ai connu quelques-uns des anciens Conventionnels; voici ce qu'ils +m'ont dit: + +"Des petits hommes d'Etat, assis tranquillement dans leur fauteuil et +adoucis par nos rigueurs, parlent bien a leur aise d'humanite; mais +s'ils avaient eu comme nous sur les bras a la fois la guerre etrangere, +l'insurrection, la disette, la banqueroute, des provinces revoltees a +soumettre, des factions interieures a contenir, des armees etrangeres a +frapper de stupeur, un roi a juger, ils auraient peut-etre vote des +mesures encore plus severes que celles de la Convention. Notre nom sera +execre ou beni selon que les principes pour lesquels nous avons +combattu seront effaces de la memoire des hommes ou inscrits dans le +code de toutes les nations civilisees. Mais l'avenir dira que si nous +avons fait violence a l'humanite, c'etait pour la remettre en +possession de ses droits et assurer le bonheur de vingt-quatre millions +de Francais. Assassins du mal, nous avons leve le fer sur les ennemis +du peuple et venge le ciel outrage dans la personne des esclaves. La +royaute faisait obstacle a nos desseins; elle etait la clef de voute du +vieux monde; nous l'avons detruite. L'aristocratie, cette hydre des +temps modernes, cherchait a ramasser ses troncons; nous lui avons +ecrase la tete. Pour nous juger, il faudrait se reporter a ces jours +lugubres ou le bruit courait par les rues epouvantees que les armees +vendeennes marchaient sur Paris, ou la lueur sanglante des torches +incendiant nos arsenaux eclairait une multitude pale de colere, ou la +Bretagne faisait signe aux navires anglais d'accourir sur nos cotes. +Nous avons ete calomnies, insultes, outrages: grace a l'indomptable +energie de la Convention nationale, un affront nous a du moins ete +epargne par le destin. Nous avions tous jure de mourir avant de voir le +sol sacre de la patrie souille par la presence des armees satellites du +despotisme, et ce serment, nous l'aurions tenu." + + + + +XX + +Proces et mort de Custine.--Proces et mort de Marie-Antoinette.--Proces +des Girondins.--Robespierre arrache a la mort soixante-treize +deputes.--Condamnation a mort des Vingt-et-un.--Suicide de +Valaze.--Execution de Brissot et de ses complices.--Sort des autres +Girondins.--Mort de Mme Roland.--Supplice de Bailly et de +Barnave.--Chatiment de la Dubarry.--Un mot sur le Tribunal +revolutionnaire.--Souberbielle.--Duplay.--Prostration.--La victoire +ranime tous les courages. + + +On etait en automne: les feuilles et les tetes tombaient. Les jugements +succedaient aux jugements, les executions aux executions. + +Des le 27 aout, le jour meme ou Toulon s'etait vendu aux Anglais, +Custine, general de l'armee du Rhin, payait de son sang le crime de +n'avoir point assez battu l'ennemi. "Jamais la Convention n'admit que +des troupes francaises republicaines pussent succomber sans que ce fut +la faute de leur chef." Sur sa tete, il repondait de la victoire. + +Apres un siege de quatre mois "sous une voute de feu" (le mot est de +Kleber), la garnison de Mayence avait heroiquement resiste au roi de +Prusse qui l'attaquait en personne; mais elle etait a bout de force, +decimee par les bombes et par les balles dont elle rentrait criblee +apres des sorties fougueuses. Custine, jugeant qu'il etait hors d'etat +de la secourir, fit passer le 26 avril un billet dans lequel il +engageait le commandant de la place a capituler. Ce conseil fut recu +avec horreur: "Faites arreter Custine, c'est un traitre," ecrivent de +concert au Comite de salut public les representants du peuple Soubrani +et Montant, ainsi que le general Houchart. Le 28 juillet, il est +decrete d'accusation par la Convention nationale. + +Les plus jolies femmes de Paris, s'il faut en croire Hebert, +s'interessaient au general et sollicitaient en sa faveur. Le Tribunal +revolutionnaire lui-meme hesitait a frapper cette grande victime. Le 23 +aout, Robespierre se rend au club des Jacobins: "Un general, dit-il, +qui paralyse ses troupes, les morcelle, les divise, ne presente nulle +part a l'ennemi une force imposante, est coupable de tous les +desavantages qu'il eprouve: il assassine tous les hommes qu'il aurait +pu sauver." + +Le surlendemain, Custine etait condamne a mort. Apres un tel acte de +severite, les generaux de la Republique savaient ce qu'ils avaient a +attendre s'ils capitulaient devant l'ennemi. Ne pas vaincre, c'etait +trahir. + +A-t-on oublie Marie-Antoinette? + +Nous avons vu que l'ex-reine avait ete transferee du Temple a la +Conciergerie. Des tentatives de seduction avaient motive cette mesure. +Meme a la Conciergerie, elle possedait une sorte de talisman pour faire +passer de ses cheveux, des billets ecrits de sa main, des gants a +travers les murs de son cachot, elle recevait des declarations d'amour +et des promesses de delivrance. L'un de ces chiffons de papier etait +soigneusement cache dans un oeillet. + +Des le 13 aout 1793, Lecointre reclamait imperieusement a la Convention +le jugement _sous huitaine_ de la veuve de Louis Capet. + +Il n'eut lieu, ce triste proces, que le 14 octobre et dura deux jours. +La reine etait plus coupable encore que Louis XVI, car elle avait abuse +de la faiblesse du roi pour attirer les armees etrangeres sur la +France. Des documents authentiques, des temoignages accablants, les +lettres memes de Marie-Antoinette ne laissent plus aucun doute sur ses +demarches et son insistance pour obtenir le secours de l'Autriche. Ces +faits n'etaient point alors connus; l'accusation manquait de preuves; +mais le sentiment public est doue d'un tact tres-sur pour decouvrir les +crimes de lese-nation. + +Comme reine, elle etait coupable; mais comme femme et surtout comme +mere n'etait-elle point sacree? Tarir par le fer dans les entrailles +d'une creature, qu'elle soit reine ou bergere, la source vive de +l'amour et de la fecondite, n'est-ce point violer les lois de la +nature? Cette tete coupee etait d'ailleurs inutile a la Revolution; la +mort de la reine n'ajoutait rien a la mort du roi. Or tout ce qui sans +raison majeure blesse l'humanite est prejudiciable a la cause du bien +public et a la grandeur des Etats. + +Amenee devant le tribunal revolutionnaire, elle s'assit sur un +fauteuil, et le president Hermann lui adressa les questions d'usage. + +--Votre nom? + +--Je m'appelle Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche. + +--Votre etat? + +--Je suis veuve de Louis Capet, ci-devant roi de France. + +--Votre age? + +--Trente-huit ans. + +Deux avocats, Chauveau et Tronson-Ducoudray, furent nommes d'office par +le tribunal pour defendre Marie-Antoinette. + +On lut un long acte d'accusation qui ne relevait guere contre la reine +que des faits connus: sa presence au banquet des gardes-du-corps dans +l'orangerie de Versailles, les conciliabules tenus entre elle et les +femmes de l'aristocratie, ses relations secretes avec les cours +etrangeres, sa conduite au 10 aout; puis on entendit les temoins. + +L'un d'eux etait Hebert. Plus cruelle mille fois que la peine de mort +fut la calomnie portee par cet homme contre Marie-Antoinette. Le +dauphin, age de huit ans, deperissait de jour en jour. Simon, son +gardien, un cordonnier, l'aurait surpris se livrant a un acte honteux +et l'enfant aurait avoue qu'il devait cette funeste habitude a sa mere +et a sa tante. Cette declaration avait ete renouvelee par lui en +presence du maire de Paris et du procureur de la Commune. Ici de +cyniques details que la plume se refuse a transcrire. Marie-Antoinette +garda d'abord le silence; mais comme le president insistait pour avoir +une reponse: "La nature, dit-elle tres-emue, se revolte devant une +telle supposition. J'en appelle a toutes les meres qui sont ici." Ce +cri parti du fond des entrailles la releva tres-haut en face de la +guillotine. + +Robespierre se montra indigne de l'odieuse accusation d'Hebert. "Le +miserable! s'ecria-t-il; non content de la presenter comme une +Messaline, il veut en faire une autre Agrippine." + +Vis-a-vis des autres temoins, l'ex-reine se renferma dans un systeme de +denegations: "Je ne sais rien; je n'ai jamais entendu parler de +pareilles choses; je ne me souviens pas..." Elle se donna devant le +tribunal pour une epouse soumise, qui laissait a son mari le soin des +affaires politiques. + +Au president qui lui disait: "Vous faisiez faire au ci-devant tout ce +que vous vouliez." + +Elle repondit: "Je ne lui ai jamais connu ce caractere." + +Son dernier mot fut: "Je finis en disant que j'etais la femme de Louis +XVI et qu'il fallait que je me conformasse a ses volontes." + +C'est donc sur lui qu'elle rejetait toute la faute. + +Les temoignages revelerent un fait insignifiant au point de vue de la +culpabilite, mais qui interesse l'historien. Etant a la tour du Temple, +Marie-Antoinette s'etait fait peindre en pastel par Goestier, un +artiste polonais. Etait-ce pur caprice de femme? Ou, sous pretexte de +poser pour ce portrait, voulait-elle se menager quelques heures de +conversation avec un etranger qui lui apportat les nouvelles, du +dehors? + +Pendant son long interrogatoire, Marie-Antoinette conserva beaucoup de +calme et d'assurance. On la vit promener ses doigts sur la barre du +fauteuil comme si elle eut joue du forte-piano. Ce mouvement nerveux, +que les journalistes d'alors prirent pour un signe de distraction ou +d'indifference, etait au contraire l'indice d'une grande emotion +interieure. + +Elle entendit prononcer le jugement sans que son visage trahit la +moindre trace de faiblesse. Aucune parole ne s'echappa de ses levres. +Elle se leva et sortit de la salle d'audience. Il etait quatre heures +et demie du matin. On la reconduisit a la prison de la Conciergerie, +dans le cabinet des condamnes a mort. + +A cinq heures, le rappel bat dans toutes les sections; a sept heures, +la force armee est sur pied; des canons sont braques aux extremites des +ponts, depuis le palais des Tuileries jusqu'a la place de la +Revolution; a neuf heures, de nombreuses patrouilles circulent dans les +rues. A onze heures, Marie-Antoinette, en desbabille de pique blanc, +sort de la Conciergerie, conduite dans une charrette, accompagnee par +un pretre constitutionnel et escortee de nombreux detachements a pied +et a cheval. + +Antoinette parut indifferente au deploiement de forces qu'on avait, +dans toutes les rues, alignees sur son passage. + +On ne lisait, sur son visage, ni abattement ni fierte. Elle parlait peu +a son confesseur. Arrivee sur la place de la Revolution, ses regards se +tournerent vers le jardin des Tuileries, dont les masses de feuillage +rouillees par l'automne, se dispersaient sous les coups de vent. A +cette vue, son emotion fut extreme, et une larme, dans laquelle se +resumait toute sa vie, coula secretement sur ses joues pales. Elle +monta legerement les degres de l'echafaud. + +A midi et un quart, sa tete tomba. + +Sa mort fit peu de bruit. Les evenements etaient tellement graves, la +guerre tonnait si haut sur nos frontieres, la tribune retentissait avec +tant d'autorite, les souvenirs de la monarchie s'enfoncaient deja si +loin dans le passe, qu'on entendit a peine le coup sourd, tranchant sur +la place de la Revolution une existence royale. + +Oh! que les morts vont vite! + +C'est a present le tour des Girondins. Parmi les deputes internes chez +eux, apres le 2 juin, une douzaine environ etait tombee aux mains de la +justice. La question etait de savoir si l'on s'en tiendrait a ce nombre +ou si l'on elargirait au contraire le cercle des accuses. Le _Pere +Duchesne_ et d'autres journaux de la rue reclamaient hautement un grand +acte de severite nationale. + +Le 3 octobre, Amar lut a la Convention un rapport foudroyant dans +lequel il demandait que quarante-six inculpes fussent traduits devant +le Tribunal revolutionnaire. Etait-ce tout? non: il proposait en outre +d'envelopper dans le meme ostracisme beaucoup d'autres membres de la +Convention, coupables d'avoir signe contre les evenements du 31 mai et +du 2 juin une protestation restee secrete. C'etait en tout une +hecatombe de soixante-treize moderes qu'on demandait a la Convention +nationale; pales, interdits, muets, ils siegeaient cloues sur leurs +bancs. Pour comble d'horreur, des le commencement de la seance, Amar +avait fait decreter par l'Assemblee qu'aucun de ses membres ne pourrait +se retirer avant la fin du rapport et avant qu'une decision eut ete +prise. Et les portes de la salle s'etaient fermees. En sorte que ces +soixante-treize condamnes a mort (on pouvait d'avance les considerer +comme tels) se trouvaient deja mures dans leur sepulcre. + +Telle etait pourtant la fureur soulevee par l'indigne conduite des +Girondins et de leurs amis que la Convention accueille d'abord cette +monstrueuse proposition avec un morne enthousiasme. Figure austere, +coeur d'acier, Billaud-Varennes s'ecrie: "Il faut que chacun se +prononce et s'arme du poignard qui doit frapper les traitres." Osselin +regarde comme de vrais coupables ceux qui avaient signe des +protestations contre l'Assemblee quand la Republique etait en feu. +"Qu'ils soient tous renvoyes devant le Tribunal revolutionnaire!" Les +malheureux etaient perdus; dans un instant, leurs noms allaient etre +appeles pour qu'ils descendissent a la barre, lorsqu'un depute se leve +et s'avance vers la tribune. + +Cet homme etait Robespierre. + +Il commence par fletrir cette "faction execrable" qu'il avait combattue +pendant trois ans et dont plusieurs fois il avait failli etre la +victime. Une telle precaution oratoire etait necessaire pour preparer +l'Assemblee aux conseils de la sagesse. "La Convention, dit-il enfin, +ne doit pas chercher a multiplier les coupables. C'est aux chefs de la +faction qu'elle doit s'attacher; la punition des chefs epouvantera les +traitres. Je dis que parmi ces hommes mis en etat d'arrestation il +s'en trouve beaucoup de bonne foi, mais qui ont ete egares par la +faction la plus hypocrite dont l'histoire ait jamais fourni l'exemple; +je dis que parmi les nombreux signataires de la protestation il s'en +trouve plusieurs, et j'en connais, dont les signatures ont ete +surprises." + +[Illustration: Valaze.] + +La Convention sentit elle-meme qu'elle faisait fausse route et +abandonna les poursuites. Robespierre venait d'arracher soixante-treize +victimes a la main du bourreau. On a dit que c'etait de sa part un +appel a la clemence, une restauration du droit de grace: non, c'etait +un acte de justice. + +Vingt et un accuses comparurent le 24 octobre devant le Tribunal +revolutionnaire. Si quelque chose interessait en leur faveur, c'etait +leur jeunesse. Fonfrede n'avait que vingt-sept ans, Ducos vingt-huit, +Vergniaud et Gensonne trente-cinq, Brissot trente-neuf. L'acte +d'accusation relevait contre eux des faits authentiques et d'autres +absolument errones. Il etait faux qu'ils eussent ete les amis de +Lafayette, du duc d'Orleans et de Dumouriez, qu'ils eussent voulu +etouffer le mouvement du 10 aout, qu'ils eussent alors reve le +retablissement de la monarchie. La verite est qu'ils avaient provoque a +la guerre civile. + +La pente est glissante du moderantisme au royalisme, et plus tard, +lances sur cette pente, entraines par des alliances funestes, quelques +Girondins avaient roule jusqu'a l'appel aux armes, jusqu'a la trahison, +jusqu'a la revolte contre la souverainete du peuple. + +Le president du Tribunal etait l'homme a l'oeil louche, Hermann, celui +qui avait conduit le proces de la reine. + +Il y avait sept jours que duraient les debats judiciaires. Dans la +seance du 29 octobre, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, requit la +lecture d'une loi emanee de la Convention nationale sur l'acceleration +des proces criminels. + +Alors le president: "Citoyens jures, en vertu de la loi dont vous venez +d'entendre la lecture, je vous demande si votre conscience est +suffisamment eclairee." + +Les jures se retirent pour en deliberer. + +A leur retour dans la salle des audiences, Antonnelle declare en leur +nom "que leur religion n'est pas suffisamment eclairee". + +Cependant une deputation du club des Jacobins court a la Convention +nationale et obtient d'elle un decret qui fermait les debats apres le +troisieme jour. Les jures presses d'en finir declarent que cette fois +leur conviction est faite. + +Le president ordonne aux gendarmes de faire sortir les accuses et +adresse aux jures les deux questions suivantes: + +"Est-il constant qu'il a existe une conspiration contre l'unite et +l'indivisibilite de la Republique, contre la surete et la liberte du +peuple francais? + +"Brissot et ses coaccuses sont-ils convaincus d'en etre les auteurs ou +les complices?" + +Apres trois heures de deliberation, les jures reviennent. Leur reponse +est affirmative. En consequence, le tribunal condamne a la peine de +mort Jean-Pierre Brissot et les vingt autres impliques dans ce proces. + +Les accuses sont ramenes a l'audience. Le president leur donne lecture +de la declaration des jures et du jugement du tribunal. Ils n'y +pouvaient pas croire; un grand mouvement se fait a la barre; Gensonne +demande la parole sur l'application de la loi. Le tumulte redouble +parmi les condamnes. Plusieurs invectivent leurs juges; d'autres +crient: "Vive la Republique!" Le president ordonne aux gendarmes de +faire sortir les turbulents; mais la scene etait si terrible que les +gendarmes eux-memes demeurent comme paralyses. Quelques sourds +fremissements font croire a un lache parmi les condamnes: ce qu'on +avait pris pour des plaintes etait le dernier rale de l'agonie. Valaze, +qui venait de se percer le coeur d'un coup de canif, tombe sur le +plancher du tribunal. On le releve; on l'emmene; il etait mort. + +Il etait pres de minuit. Les Girondins s'engloutirent dans le sombre +escalier voute qui conduit du Tribunal a la Conciergerie. On entendit +alors des voix d'hommes qui chantaient avec energie en descendant de +marche en marche: + + Allons, enfants de la patrie, + Le jour de gloire est arrive! + Contre nous de la tyrannie + Le couteau sanglant est leve. + +De moment en moment, ce sombre refrain decroissait dans l'eloignement. +On n'entendit bientot que l'echo de leurs voix, puis plus rien. + +Rentres dans la prison, ils souperent tous ensemble. Qui dira jamais ce +que fut ce dernier banquet des Girondins, eclaire par les rayons de +l'eloquence, la grave cordialite des convives, l'admirable talent de +Vergniaud, la science de Brissot, la haute raison de Gensonne, l'esprit +et la jeunesse de Fonfrede, mais surtout les lueurs sublimes de la +mort? + +Deux d'entre eux se confesserent dans la nuit: ce furent Claude +Fauchet, eveque du Calvados, et le marquis de Sillery, Girondin +douteux. + +Le matin, cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la +Conciergerie. Dans l'une d'elles etait un cadavre. Le president du +Tribunal revolutionnaire l'avait ordonne ainsi: "Dans le cas, avait-il +dit, ou le condamne se serait par la mort soustrait a l'execution de +son jugement, son cadavre sera porte sur une charrette et expose au +lieu du supplice." La vue de cette chose pale et inerte, de ce pauvre +corps etendu sur un banc, la tete pendante, etait bien faite pour +glacer d'horreur. + +Les Girondins allerent a l'echafaud avec fierte, chantant _la +Marseillaise_. Ils moururent le coeur haut, l'aureole au front, comme +tout le monde mourait alors, qui avait un ideal et une foi politique. +En face d'une pareille immolation, on oublie leurs erreurs, on oublie +leurs fautes, on oublie tout pour ne se souvenir que des services +qu'ils avaient rendus a la patrie. [Note: Danton s'etait retire pour +quelques semaines a Arcis-sur-Aube lorsque eut lieu le proces des +Girondins. Il se promenait dans son jardin avec M. Doulek qui, sous +l'Empire, fut longtemps maire de la ville. Arrive une troisieme +personne tenant un journal a la main. "Bonne nouvelle! bonne +nouvelle!--Quoi? dit Danton.--Les Girondins sont condamnes et +executes.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux! s'ecrie +Danton dont les yeux se remplirent aussitot de larmes.--Sans doute; +n'etaient-ils pas des factieux?--Des factieux! Est-ce que nous ne +sommes pas tous des factieux? nous meritons tous la mort autant que les +Girondins; nous subirons tous, les uns apres les autres, le meme sort +qu'eux." (_Raconte par les fils memes de Danton_.)] + +Ceux des Girondins qui, le 30 octobre, manquaient au supplice de leurs +freres ont rencontre presque tous une fin tragique. Guadet, Salles et +Barbaroux, decouverts dans les grottes de Saint-Emilion, perirent de la +main du bourreau. Buzot et Petion, apres avoir erre quelque temps, de +ville en ville, de taniere en taniere, proscrits, vaincus, +desillusionnes, se frapperent eux-memes; on les trouva morts dans un +champ et a moitie devores par les loups. Roland, ayant appris que sa +femme venait d'etre guillotinee a Paris, se donna la mort. + +Mme Roland, on s'en souvient, avait ete arretee par ordre de la +Commune, a la suite du 31 mai. Un instant les portes de la prison +s'etaient ouvertes pour elle; mais, saisie de nouveau et plongee dans +les cachots de Sainte-Pelagie, elle attendait son sort. Du fond de sa +solitude, elle eut l'idee d'ecrire une lettre a Robespierre; c'etait +plutot une lettre adressee a la posterite, car elle ne lui demandait +rien, lui donnait des conseils, lui adressait des lecons. Cette lettre +ecrite, elle renonca elle-meme au projet de l'envoyer. Condamnee a mort +par le Tribunal revolutionnaire, le 8 novembre, elle arriva vers cinq +heures et demie du soir au pied de l'echafaud, dont elle monta +fermement les degres. Se tournant alors vers une colossale statue de la +Liberte assise sur la place: + +--O Liberte, lui dit-elle, que de crimes on commet en ton nom! + +Sa mort fut en effet un des actes les plus odieux de la Revolution. Mme +Roland avait 39 ans; elle etait encore belle. Quand une pareille +victime tombe sous l'acier, l'echafaud n'est plus l'echafaud; c'est une +tribune et un autel. + +Telle fut la fin de ce parti qui entraina dans sa chute les plus hautes +esperances et les plus belles figures de la Revolution. + +La hache ne se reposait pas: apres les Girondins, ce fut le tour des +royalistes constitutionnels. Bailly monta sur l'echafaud le 9 novembre. +"Pauvre Bailly! me disait Lakanal; nous aurions tous voulu le sauver; +mais il nous aurait fallu pour cela d'autres lois que celles qui +etaient alors en vigueur; or il eut ete impossible de les faire, ces +lois nouvelles, sans affaiblir le nerf du gouvernement revolutionnaire, +dont nous avions besoin pour vaincre les ennemis interieurs et +exterieurs. Detendre l'arc, c'eut ete tout perdre. Nous gemissions en +secret, nous faisions violence a notre coeur, et cette violence meme +n'etait pas un des moindres sacrifices offerts par nous a la +Revolution." + +Il y avait contre Bailly un fait qui criait vengeance, le massacre du +Champ-de-Mars; toutefois, guillotiner cet homme, n'etait-ce point +decapiter le serment du Jeu-de-Paume? + +Barnave le suivit de pres dans la mort. Pourquoi toucher a ces grandes +tetes de la Revolution qui avaient promulgue la Declaration des droits? + +A supposer que la Terreur eut besoin de victimes, n'eut-elle pas alors +mieux fait de les choisir parmi les odieuses celebrites de l'ancien +regime? Il etait une femme dont le nom rappelait les orgies, les +profusions et les scandales de l'avant-dernier regne; cette femme, la +Commune l'avait fait jeter sous les verrous et certes le Tribunal +revolutionnaire n'etait point dispose a lui faire grace. + +--Femme Dubarry, a la charrette! + +Tel est le cri qui par une sombre matinee de decembre retentit sous les +voutes sonores de la Conciergerie. Une masse de curieux se formaient +sur le quai, le visage colle au guichet, pour voir sortir cette +ancienne maitresse de Louis XV, cette buveuse d'or qui ruinait l'Etat, +cette courtisane qui personnifiait tous les vices de la cour, cette +gardienne du Parc-aux-Cerfs, l'antre de la debauche, cette proxenete +qui achetait des filles sur le pave de Paris pour reveiller les sens +blases de son royal amant. On la vit partir avec des huees; mais en +route arriva une chose que ni la Commune ni le Tribunal revolutionnaire +n'avaient prevue. Vieille, usee, fardee, la vie de cette femme n'etait +plus qu'une guenille; mais cette guenille lui etait chere; elle y +tenait eperdument. Aussi, arrivee sur la place de l'execution, fut-elle +saisie d'horreur a la vue de la fatale machine, qui la regardait +fixement comme un monstre doue d'une puissance automotrice. Cette +nature charnelle se roidissait contre la destruction; son desespoir, +ses cris, ses defaillances, ses traits bouleverses par les affres de la +mort, ses supplications au bourreau, tout changea les dispositions de +la foule, qui etait venue pour maudire et qui s'attendrissait malgre +elle. "A quoi bon tuer cette femme? Valait-elle les honneurs du +supplice? que ne l'avait-on laissee s'eteindre dans son oubli et son +abjection?" Ainsi raisonnait la multitude, quand le couteau tomba. + +Triste nature humaine! La lachete de cette femme attira de la part du +vulgaire une sorte de compassion que n'avaient obtenue ni Mme Roland ni +Charlotte Corday, ces deux grandes ames. + +La Dubarry avait avili l'echafaud; Rabaud Saint-Etienne le rehabilita. +Descendant d'une des familles bannies par la revocation de l'edit de +Nantes, ministre protestant, il avait du fond du coeur salue une +Revolution qui consacrait la liberte de conscience. Son role, aux Etats +generaux ou il fut envoye comme depute, avait ete irreprochable. Il +ecrivit sur l'Assemblee constituante une tres-bonne histoire. Plus tard +son tort fut de s'allier aux Girondins. Apres le 2 juin, il avait couru +a Nimes pour soulever ses concitoyens contre la Convention nationale. +C'est la tache qu'il devait laver de son sang. + +Et le couteau frappait toujours. Sur la liste des condamnes a mort, on +ne rencontre point que des noms d'ex-nobles, de pretres refractaires et +d'autres individus fort compromis; on y lit avec surprise et horreur +les noms d'hommes et de femmes du peuple, des manouvriers, des +domestiques, des porteurs d'eau, de vieilles couturieres. En vain +dira-t-on que les classes pauvres et ignorantes comptaient alors dans +leurs rangs les plus violents suppots de l'ancien regime, ceux qui +criaient le plus fort, surtout apres boire. Tout cela doit etre vrai; +mais punir de mort ces pauvres diables n'en etait pas moins un acte +contraire a tous les principes de la Revolution, et qui eut fait bondir +de courroux Marat lui-meme. + +Il semblait que l'echafaud eut besoin de devorer des victimes +quelconques pour ne point macher a vide, et que la premiere venue lui +etait bonne. + +La division, si l'on veut meme l'anarchie des pouvoirs, augmentait +beaucoup le nombre des supplices. Le Comite de salut public, la Commune +de Paris et d'autres autorites constituees tenaient la clef des +prisons, pouvaient ouvrir ou fermer la tombe. + +Il n'entre point dans notre pensee de justifier les actes du Tribunal +revolutionnaire. Tout ce qu'on peut dire est que plusieurs parmi les +membres du jury etaient d'honnetes gens qui croyaient fermement juger +d'apres leur conscience. Qu'ils se soient trompes, l'avenir en +decidera; mais les circonstances etaient assez troublees pour obscurcir +la vue des esprits les plus droits. Le chef du jury au Tribunal +revolutionnaire, celui qui apporta la reponse de mort contre la reine, +se nommait Souberbielle. Il existait encore vers 1840; je l'ai connu et +j'ai rarement trouve un coeur plus sensible aux souffrances de +l'humanite. Medecin, il avait pour specialite d'operer les individus +atteints d'une affection cruelle, la pierre. Ses bons services +s'adressaient de preference aux malheureux. "Je ne demande point +d'argent a mes pauvres malades, disait-il; mais je paierais volontiers +pour les guerir." + +Un autre membre du jury, le citoyen Duplay, revenait un soir du +Tribunal revolutionnaire, ou il avait siege dans une affaire +importante. Robespierre, son hote et son ami, l'interrogea, pendant le +souper, sur le vote qu'il avait emis dans la deliberation a huis clos. + +--Maximilien, lui repondit gravement le menuisier, je ne vous demande +jamais ce que vous avez fait au Comite de salut public; respectez de +meme le silence que je garde sur l'exercice de mes fonctions. + +--C'est juste, dit Robespierre. + +Et il changea de conversation. + +Ce qui contribuait beaucoup a exasperer les jures, c'etaient les +details qu'on recevait, de jour en jour, sur les cruautes commises par +les royalistes, dans les villes et les departements ou ils avaient un +moment saisi, tenu le pouvoir. A Marseille les detenus patriotes +avaient ete assassines dans les cachots du fort Saint-Jean. Une +venerable femme, une mere, partie de Toulon a la nouvelle de ce +massacre, arrive a pied, extenuee de fatigue, folle de douleur, au +guichet de la prison. Elle frappe, on ouvre, et le visage pale, +s'adressant aux geoliers ou aux executeurs: "Ou est mon fils?" +s'ecrie-t-elle. Ceux-ci la conduisent dans une salle basse et, lui +designant du doigt dans l'ombre un tas de cadavres etendus pele-mele +sur la dalle: "Cherchez!" repondent-ils froidement. + +Ainsi, de part et d'autre, meme soif de sang. La Terreur blanche +excitait, aiguillonnait la Terreur rouge. + +Disparaissez, jours de haine et de vengeance! fuyez, spectres livides! +dissipez-vous, ombres de la nuit, et laissez-nous entrevoir enfin un +rayon de gloire! Carnot etait entre au Comite de salut public le 14 +aout. Le 5 septembre, Danton reclamait au milieu d'applaudissements +frenetiques l'armement de tous les citoyens. + +"Il est bon, s'ecriait-il, que nous annoncions a tous nos ennemis que +nous voulons etre continuellement et completement en mesure contre eux. +Vous avez decrete 30 millions a la disposition du ministre de la guerre +pour des fabrications d'armes; decretons que ces fabrications +extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donne a chaque +citoyen un fusil. Annoncons la ferme resolution d'avoir autant de +fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit la +Republique qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai +patriote; qu'elle lui dise: La patrie te confie cette arme pour sa +defense; tu la representeras tous les mois et quand tu en seras requis +par l'autorite nationale. Qu'un fusil soit la chose la plus sacree +parmi nous; qu'on perde plutot la vie que son fusil. Je demande donc +que vous decretiez au moins cent millions pour faire des armes de toute +nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous marche. C'est +le besoin d'armes qui nous enchaine. Jamais la patrie en danger ne +manquera de citoyens." + +Paris devint, en effet, une vaste fabrique d'armes, un atelier de +cyclopes. Les entrailles des caves furent fouillees et vomirent du +salpetre. Le plomb des cercueils s'arrondit en balles. Le fer battu sur +l'enclume devint sabre ou fusil. Et vous, cloches des eglises, que +ferez-vous? "Nous sommes lasses de faire un vain bruit dans l'air, +disaient-elles; nous voulons marcher contre l'ennemi, un tonnerre dans +le ventre." C'etait parmi les metaux, ces enfants du sol, a qui +lancerait la foudre, a qui rendrait la mort pour la mort, a qui +sauverait entre les mains des vrais patriotes l'honneur national. + +Quand il crut qu'il y avait assez de fusils pour armer tous les +citoyens et assez de pain pour les nourrir, Danton se fit le grand +levier de la levee en masse. Des le 21 aout 93, il s'expliquait ainsi +sur les devoirs de chacun envers l'Etat: "N'alterons pas le principe +que tout citoyen doit mourir, s'il le faut, pour la liberte, et qu'il +doit etre toujours pret a marcher contre les ennemis exterieurs et +interieurs de sa patrie." + +Ce principe avait deja ete pose; la levee en masse avait, elle-meme, +ete plusieurs fois proclamee, mais elle n'avait presque rien produit. +Le succes de cette mesure dependrait exclusivement des moyens +d'execution. Danton le savait; aussi, quand Robespierre lui-meme +tremblait, quand le Comite de salut public hesitait, differait, il ne +balanca point a demander que le droit de requisition fut remis aux +mains du peuple. Pour assurer le succes de cette grande operation, il +fallait de l'argent, et ou le trouver, sinon dans les caisses des +riches? Voulant les sauver d'eux-memes, il crut qu'il etait bon de les +effrayer: + +"Si les tyrans mettaient notre liberte en danger, nous les +surpasserions en audace, nous devasterions le sol francais avant qu'ils +pussent le parcourir, et les riches, ces vils egoistes, seraient les +premiers la proie de la fureur populaire. (_Vifs applaudissements_: +OUI, OUI, _s'ecrie-t-on dans toutes les parties de la salle et dans les +tribunes_.) Vous qui m'entendez, repetez ce langage a ces memes riches +de vos communes; dites-leur: Qu'esperez-vous, malheureux? Voyez ce que +serait la France si l'ennemi l'envahissait. Prenez le systeme le plus +favorable: une regence conduite par un imbecile, le gouvernement d'un +mineur, l'ambition des puissances etrangeres, le morcellement du +territoire, devoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage +que par tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la +liberte. + +"Il faut au nom de la Convention nationale qui a la foudre dans ses +mains (_applaudissements_), il faut que les envoyes des assemblees +primaires, la ou l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en +attendre, fassent des requisitions a la premiere classe. En reunissant +la chaleur de l'apostolat de la liberte a la rigueur de la loi, nous +obtiendrons pour resultat une grande masse de forces. + +"C'est une belle idee que celle que Barere vient de vous donner quand +il vous a dit que les commissaires des assemblees primaires devraient +etre des especes de representants du peuple, charges d'exciter +l'energie des citoyens pour la defense de la Constitution. Si chacun +d'eux pousse a l'ennemi vingt hommes armes, et ils doivent etre a peu +pres huit mille commissaires, la patrie est sauvee. Je demande qu'on +les investisse de la qualite necessaire pour faire cet appel au peuple; +que, de concert avec les autorites constituees et les bons citoyens, +ils soient charges de faire l'inventaire des grains, des armes, la +requisition des hommes, et que le Comite de salut public dirige ce +sublime mouvement. C'est a coups de canon qu'il faut signifier la +Constitution a nos ennemis. J'ai bien remarque l'energie des hommes que +les sections nationales nous ont envoyes; j'ai la conviction qu'ils +vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs foyers, cette +impulsion a leurs concitoyens. (_On applaudit.--Tous les commissaires +presents a la seance se levent en criant:_ Oui, oui, nous le jurons!) +C'est l'instant de faire ce grand et dernier serment, que nous nous +vouons tous a la mort et que nous aneantirons les tyrans." + +De nouvelles acclamations se font entendre. Tous les citoyens se levent +et agitent en l'air leur chapeau. "Oui, nous le jurons!" Ce cri est +plusieurs fois repete sur tous les bancs de la salle et dans les +tribunes. + +L'orateur concluait au milieu de l'enthousiasme general en disant: "Je +demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus +etendus aux commissaires des assemblees primaires et qu'ils puissent +faire marcher la premiere classe en requisition. (Applaudissements.) Je +demande qu'il soit nomme des commissaires pris dans le sein de la +Convention pour se concerter avec les delegues des assemblees +primaires, afin d'armer cette force nationale, de pourvoir a sa +subsistance et de la diriger vers un meme but. Les tyrans, en apprenant +ce mouvement sublime, seront saisis d'effroi, et la terreur que +repandra la marche de cette grande masse nous en fera justice. Je +demande que mes propositions soient mises aux voix et adoptees." + +Elles le furent. + +Les federes, les delegues des assemblees primaires, dont on avait vu +dans la fete du 10 aout les figures rustiques et venerables, etaient +donc investis du droit de lever les hommes, sous l'autorite des +representants. Les citoyens de 18 a 25 ans devaient marcher les +premiers. Les autres etaient charges de diverses fonctions. "Les hommes +maries, disait le decret, forgeront des armes et transporteront des +subsistances; les femmes feront des tentes, des habits et serviront les +hopitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards sur les places +animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unite de la +Republique." + +De tels sacrifices meritaient certes une recompense. L'armee francaise +ayant attaque les Anglais le 7 septembre, devant Dunkerque, forca le +duc d'York, apres un combat de vingt-quatre heures, a battre en +retraite et a se retirer par les dunes. + +Ce n'etait point encore un succes eclatant pour nos armes, puisqu'il +n'y avait point eu de deroute dans les rangs de l'ennemi; mais du moins +la glace etait rompue. La fortune nous revenait. Cinquante canons +abondonnes, la levee du siege, la retraite des Anglais, tout releva le +moral de la population abattue. + +Le 16 octobre, Jourdan gagnait sur Cobourg la bataille de Wattigaies. + +Ce nouveau fait d'armes fut accueilli avec transport. La disette, les +privations journalieres, l'echafaud, tout fut oublie, tout s'evanouit +dans le rayonnement de la victoire. On ne poussa qu'un cri d'un bout de +la France a l'autre: "Vive la Republique!" + +L'ennemi repousse de notre territoire, c'etait la Revolution sauvee, +c'etait l'idee francaise maitresse du monde. + +[Illustration: Le General Custine est conduite devant le Tribunal +revolutionnaire.] + + + + +XXI + +La ligue des philosophes de la Convention pour propager les +lumieres.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin +de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier republicain.--Chappe +Inventeur du telegraphe.--Deux ans de fers contre quelconque degradera +les monuments publics.--Progres du Museum d'histoire naturelle.--Les +ecoles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abbe Sicard ami de +Couthon.--Le docteur Pinel.--Etat des foux jusqu'en 1793.--Visite de +Couthon a Bicetre.--Liberation des fous.--Le Conservatoire de +musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanite. + + +93 avait a lutter contre deux fleaux, l'ignorance et le vandalisme. +Heureusement, au sein de la Convention, cette assemblee unique dans +l'histoire, qui fait peur et qui rayonne, il se rencontra un groupe de +citoyens devoues aux beaux-arts, aux sciences, aux lettres, qui se +donnerent pour mission de sauver l'heritage de l'esprit humain. + +L'un d'entre eux etait Lakanal. + +Depuis 1789, les nobles, follement attaches a l'ancien regime, avaient +deserte le sol de la patrie: une autre emigration plus regrettable et +bien plus dangereuse eut ete celle des savants et des ecrivains, car +elle eut appauvri la France des lumieres qui sont la veritable richesse +d'un grand peuple. Lakanal fit tout pour la conjurer. Attache du fond +de l'ame a la Revolution, il lui cherchait un point d'appui dans le +concours des intelligences d'elite. Persuade que l'education etait +necessaire au peuple pour exercer dignement la souverainete qui lui +etait rendue, il croyait ne devoir negliger aucun moyen de repandre les +connaissances sur toute la France. Il etait de ces republicains qui +voulaient, ce sont ses termes, soumettre la democratie a la raison. +Grand partisan des idees nouvelles, ce n'est pas au _minimum_ qu'il +entendait placer l'egalite, mais au _maximum_; il cherchait non a +rabaisser les classes eclairees, mais a elever le niveau moral et +intellectuel de la nation tout entiere. C'est avec ces idees faites que +Joseph Lakanal arriva sur les bancs de la Convention. + +Nous avons eu entre les mains un volumineux recueil de ses lettres +inedites, que nous avait confie, vers 1845, M. Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire. Elles etaient accompagnees des reponses de ses amis, et +quels amis! les noms les plus illustres de la fin du dernier siecle +dans les sciences, dans les arts et dans les lettres; Lavoisier, +Vicq-d'Azyr, Laplace, Daubenton, Desfontaines, Lacepede, Volney, +Gretry, Bernardin de Saint-Pierre. Le sujet de ces lettres differe peu: +Lakanal etait de ces hommes que tout le monde remercie, parce qu'ils +obligent sans cesse a la reconnaissance. Lalande lui ecrit: "Vous +m'avez fait donner 3 000 francs; je vous reitere le serment de les +employer pour l'astronomie, ainsi que tout ce que j'ai." Bossut, Sigaud +de Lafond, Mercier, Pougens, lui en marquent autant: "Je venais de +perdre 24 000 livres de rentes, ajoute ce dernier, et _j'etais sans +pain_." + +Quand le tresor public etait a sec, quand les incessantes requetes de +Lakanal en faveur des savants et des hommes de lettres etaient +repoussees, il s'en prenait a ses propres deniers. L'auteur de _Paul et +Virginie_ se trouvait presse d'un besoin d'argent, Lakanal lui prete 20 +000 livres en assignats. Voici le billet qui accuse reception de la +somme:. "Citoyen et ami, je n'oublierai jamais le dernier service que +vous m'avez rendu. Ma femme, a qui j'en ai fait part, me charge de vous +temoigner le plaisir qu'elle aura de vous recevoir dans son ermitage. +Profitez donc de la premiere arrivee du rouge-gorge pour visiter notre +solitude." + +Le patriarche de l'histoire naturelle, le berger Daubenton, ainsi qu'on +le designait dans les clubs, avait employe une partie de sa fortune et +plusieurs annees de sa vie a faire croitre sur le sol de la France des +laines aussi fines que celles de l'Espagne. Sa bergerie de Montbard est +demeuree celebre. Ce savant, appauvri par le bien meme qu'il avait +fait, etait hors d'etat de continuer ses experiences: Lakanal obtient +de la Convention qu'un ouvrage de Daubenton, deja connu et ayant pour +titre le _Traite des moutons_, soit reimprime au nombre de quatre mille +exemplaires, qui seront vendus an profit de l'auteur. Apres de tels +actes, on comprend le mot de Ginguene: "Je veux faire passer en +proverbe: _Servir ses amis comme Lakanal_." Ses amis etaient ceux de la +chose publique. L'ambition de ce citoyen eclaire etait d'orner sa +patrie et la Revolution de l'eclat que les grands hommes repandent +autour d'eux. + +Pour conserver le genie et pour le former, il sentait la necessite de +lui preter l'assistance de l'Etat. "Je n'ignore pas, disait-il, que les +gens de lettres sont en general d'illustres necessiteux: il faut les +soutenir." Fort de cette idee, il soumit a la Convention un decret qui +placait les oeuvres des orateurs et des artistes a l'abri de la +contrefacon: ce decret fut vote. + +Le Comite des finances, accable de demandes, s'interessant peu du reste +a tout ce qui regardait les sciences et les arts, ne goutait pas du +tout cette theorie qu'il fallut arroser les germes du talent par des +secours pecuniaires. Aussi nos pedagogues etaient-ils souvent renvoyes +sans facon aux calendes grecques. Lakanal venait alors a la rescousse +et ne se tenait pas aisement pour battu; il ne cessait de rappeler a la +Convention que les savants etaient necessaires pour etablir +l'uniformite des poids et mesures, suivant le systeme decimal, pour +refaire le calendrier, pour creer une Ecole polytechnique. + +La nation francaise, non contente de renouveler les institutions +sociales, etait sur le point de changer dans le ciel la marche de +l'annee. Il lui fallait donc atteindre a une mesure exacte du temps. +Une telle entreprise demandait une base arithmetique et astronomique. +Lalande, auquel on eut recours, fut de nouveau encourage. Un autre +protecteur que Lakanal s'interessait vivement au succes de ce +calendrier republicain. Romme y travaillait avec une passion austere. +Fabre d'Eglantine couronna le tout: il fit le poeme de l'annee. +L'ordre, le nom des mois sortirent pour ainsi dire des gracieuses +analogies de la nature. Jamais plus aimable symphonie ne lia le +faisceau des saisons; les desinences en _al_ designerent les semailles, +les fleurs, les prairies; celles en _dor_ les fruits, les moissons, la +chaleur; celles en _maire_ les vendanges, les brumes, les premiers +frimas; celles en _ose_ la neige, les vents, la pluie. L'annee fut +divisee en douze mois, les mois en trente jours. La decade, nouveau +dimanche, coupait les mois en trois parties. + +Ce fut le 20 septembre 1793 que le citoyen Romme, au nom d'un comite +nomme par la Convention, lut son magnifique rapport sur le calendrier +republicain. L'article 1er, qui instituait cette nouvelle mesure du +temps, etait ainsi concu: "L'ere des Francais compte de la fondation de +la Republique, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l'ere vulgaire, +jour ou le soleil est arrive a l'equinoxe vrai d'automne, en entrant +dans le signe de la Balance, a neuf heures dix-huit minutes trente +secondes du matin pour l'Observatoire de Paris." + +Le rapport de Romme ajoutait que l'egalite des jours aux nuits etait le +prototype de l'egalite civile et morale, proclamee par les +representants du peuple francais. + +Puis il dit cette grande parole: "Le temps enfin ouvre un livre a +l'histoire." + +Eh bien! ce calendrier a ete abandonne, oublie par les generations +nouvelles, qui en sont revenues par la force de l'habitude au plus +barbare et au moins logique des systemes. La vieille annee reparut avec +la vieille France. + +Un savant modeste travaillait a une decouverte qui devait +l'immortaliser et servir son pays. Cet homme etait Chappe, l'inventeur +du telegraphe: ses premiers essais avaient ete accueillis, comme +toujours, avec indifference: "Si vous n'etiez pas la, ecrivait-il a +Lakanal, je desespererais du succes." Mais Lakanal trouva devant le +comite un tres-bon argument _ad rempublicam_. "L'etablissement du +telegraphe, dit-il, est la meilleure reponse a ceux qui pensent que la +France est trop etendue pour former une republique. Le telegraphe +abrege les distances et reunit en quelque sorte une immense population +sur un seul point." Ce raisonnement, appuye des demarches les plus +pressantes et les plus energiques, finit par abaisser tous les +obstacles. La Convention, sur les instances de Lakanal, se decida a +revetir d'un caractere public l'invention de Chappe. A peine le +telegraphe est-il installe que la premiere nouvelle qui arrive est +celle-ci: "Conde est restitue a la Republique; la reddition a eu lieu +ce matin a six heures." Cet instrument inconnu des anciens venait de +realiser le reve des poetes: il avait donne une voix et des ailes a la +Victoire. + +Lakanal voulait detruire l'ignorance, c'etait son _delenda est +Carthago_; contre elle, il eut volontiers decrete la terreur. C'est en +effet sur l'ignorance et sur le vandalisme, frere de l'ignorance, qu'il +appelait les foudres de l'Assemblee. On etait aux jours caniculaires de +la Revolution; des statues, des ornements de sculpture tombaient sous +la main des demolisseurs; le marteau des devastateurs attaquait des +marbres precieux jusque dans le jardin des Tuileries. A la vue de ces +actes de barbarie, Lakanal fait aussitot entendre un cri de detresse: +"Citoyens, les figures qui embellissaient un grand nombre de batiments +nationaux recoivent tous les jours les outrages du vandalisme. Des +chefs-d'oeuvre sans prix sont brises ou mutiles. Les arts pleurent ces +pertes irreparables. Il est temps que la Convention arrete ces funestes +exces par une mesure de rigueur." Et la Convention, cette assemblee +severe, qu'on se figure toujours la main armee de la foudre, indignee +elle-meme devant de telles mutilations, decrete la peine de deux ans de +fers contre quiconque degradera les monuments des arts dependant des +proprietes nationales. On voit qu'au lieu de detruire, cette +Assemblee-la, dans certains cas, conservait a outrance. + +On a vu quel interet prenait Lakanal au Jardin des Plantes, et quel +mouvement il s'etait donne pour transformer, en l'agrandissant, le +caractere primitif de l'institution. Desormais ce ne sera plus un +simple jardin destine a la culture des vegetaux, indigenes ou +exotiques; les pages du livre de la nature vont en quelque sorte +s'ouvrir dans les divers departements du nouveau Museum. Que parle-t-on +ensuite de 93 comme d'une ere de barbarie? Tout au contraire, la +Convention feconda dans toutes les branches les germes speciaux et les +branches utiles de la science. + +La Montagne, dans un moment de crise, avait improvise un gouvernement +et une armee; elle decreta des professeurs. Douze chaires furent creees +pour repandre les lumieres de la nature: on y appela des hommes +inconnus pour la plupart et dont la gloire etait a faire: les de +Jussieu, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Lamarck, les Lacepede, les +Latreille et d'autres. Geoffroy Saint-Hilaire ne s'etait encore occupe +que de chimie; mais la Convention lui dit: "Tu seras professeur de +zoologie," et quand la Convention avait parle, il fallait devenir ce +qu'elle avait dit. + +Ces douze savants formerent une petite republique qui subsiste encore +au moment ou nous ecrivons. Chaque professeur est charge de +l'administration de detail qui se rapporte directement a sa specialite. +Tout ce qui s'eleve au-dessus des mesures ordinaires est decide par le +corps des professeurs reuni en conseil, sous la presidence d'un membre +qui peut etre elu une premiere et seconde annee, mais jamais plus. +Daubenton fut nomme president a l'origine. Le traitement de chaque +professeur-administrateur est de cinq mille francs. Leur habitation +paisible, situee au sein meme de l'etablissement qu'ils dirigent, +autour de l'ombre seculaire du cedre du Liban, entretient autour d'eux +ce calme et ce demi-jour favorables a la science. C'est dans le +commerce doux et retire de cette nature dont il etait l'interprete que +Daubenton atteignit les limites de la plus homerique vieillesse. Sa +femme mourut centenaire au milieu des memes feuillages. + +La grande Assemblee nationale avait du premier coup applique au +reglement du Museum d'histoire naturelle les idees philosophiques et +les principes memes de la Revolution francaise: "Tous les officiers du +Jardin des Plantes porteront le titre de professeurs et _jouiront des +memes droits_." Ce reglement, vote en une seule seance, quelques jours +apres le 31 mai, a ete juge si excellent par les hommes d'Etat et par +les professeurs eux-memes, que tous les gouvernements qui se sont +succede en France depuis 93 l'ont respecte. Les savants attaches au +Museum, voulant temoigner leur reconnaissance a Lakanal, lui firent +present d'une clef des serres. Ce privilege unique, decerne au +fondateur du nouvel etablissement du Jardin des Plantes, fut le seul +que le republicain Lakanal voulut accepter dans toute sa vie. + +Pere du _Museum d'histoire naturelle_, Lakanal n'abandonna point son +enfant au berceau. L'interet qu'il lui portait etait si vif qu'il +choisit une petite maison situee a cote du Jardin des Plantes. Ses +confreres ne partagaient pas ses bonnes intentions pour le vrai temple +de la science. L'ancienne organisation monarchique de l'etablissement, +son vieux nom de Jardin _royal_ des Plantes, mal efface par son nouveau +titre de Museum d'histoire naturelle, tout contribuait a entretenir +contre lui des prejuges aveugles, qu'il fallait sans cesse combattre +par de bonnes raisons. La pomme de terre, qui venait d'etre naturalisee +en France et qui promettait de rendre de si grands services, +fournissait a Lakanal l'occasion d'appeler l'interet de l'Assemblee +nationale sur d'autres vegetaux qui pouvaient egalement varier et +accroitre l'alimentation publique: l'histoire naturelle n'avait-elle +point aussi conserve le nom et le souvenir d'arbres a fruit, qui, +transportes dans nos regions, ont beaucoup ajoute aux plaisirs de la +table du pauvre? Se tournant alors vers les ennemis de la nouvelle +institution scientifique: "L'arbre de la Liberte, s'ecriait Lakanal, +serait-il le seul qui ne put s'acclimater au Jardin de Plantes?" + +Ainsi fut fonde, malgre l'agitation des temps, ce Museum qui, comme on +a dit du cerveau de Buffon: _Naturum amplectitur omnem_, "embrasse +toute la nature." + +Depuis l'ouverture des Etats generaux, la grande question a l'ordre du +jour etait un nouveau plan d'instruction publique. Tous les grands +esprits de la Constituante, de la Legislative et de la Convention +avaient touche a ce grave probleme; mais nul ne l'avait encore resolu. +Il ne restait dans les cartons que de vagues ebauches, effacees et en +quelque sorte fletries par les retards des commissions qui s'en etaient +saisies et n'avaient rien mis en pratique. + +L'etat des etudes etait deplorable. D'inutiles professeurs +rassemblaient sur les ruines des anciens colleges quelques eleves +nonchalants; l'ignorance menacait les generations nouvelles. Tout etait +a refaire: la Convention refit tout. + +Engage autrefois dans la Congregation de la Doctrine chretienne, ayant +successivement occupe diverses fonctions dans plusieurs branches +d'enseignement, Lakanal occupait pour la quatrieme annee une chaire de +philosophie a Moulins, quand se leva l'aurore de la Revolution. + +Envoye par le departement de l'Ariege a la Convention nationale, il +votait le plus souvent avec la Montagne, quoiqu'il n'appartint du fond +des entrailles qu'a la Revolution et a la science. Avec d'autres +membres de cette Assemblee grandiose qui versait le sang et repandait +la lumiere, il se dit qu'il fallait prendre par en haut la regeneration +des etudes. Avant de faire de bons eleves, ne fallait-il point avoir de +bons professeurs? Certes, le zele ne manquait point; mais les methodes +et les hommes, ou les trouver? "Existe-t-il en France, s'ecriait +Lakanal, existe-t-il en Europe, existe-t-il dans le monde deux ou trois +cents hommes (et il nous en faudrait davantage) en etat d'instruire?" +Ces hommes, il fallait les inventer. Tel fut le but qu'on se proposa +d'atteindre en fondant une Ecole normale ou les jeunes maitres venaient +apprendre a enseigner. + +Malheureusement cette institution, preparee depuis des mois, ne +s'ouvrit qu'apres le 9 thermidor. + +Les litterateurs les plus distingues, les philosophes les plus +independants jeterent sur cette oeuvre naissante un eclat qui se +continue encore de nos jours. + +A la fondation de l'Ecole normale succeda plus tard l'etablissement des +ecoles centrales et des ecoles primaires. Aujourd'hui que ces temps +d'orage se sont eloignes et que notre systeme d'education est encore si +imparfait, comment retenir notre admiration pour ce qu'ont cree nos +peres de 93 entre le canon et l'echafaud? "Pour la premiere fois sur la +terre, s'ecriait Lakanal, auteur du rapport sur la creation de l'Ecole +normale, la nature, la justice, la verite, la raison et la philosophie +vont donc avoir un seminaire!" + +Tout en s'etant fait, comme membre du Comite d'instruction publique, +une specialite de la diffusion des lumieres, dans ses missions comme +representant du peuple sur la rive gauche du Rhin, Lakanal montra la +meme elevation de caractere. On ne connait guere la lettre ecrite par +lui a un miserable qui l'avait bassement denonce: + +"Au citoyen L... pere. + +"J'avais recu la mission expresse de te faire arreter, parce que tu +avais signe une petition calomnieuse contre moi. Mais lorsque Lakanal +est juge dans sa propre cause, ses ennemis sont assures de leur +triomphe. Je t'obligerai lorsque je le pourrai. C'est ainsi que les +republicains repoussent les outrages. Tu as cinq enfants devant +l'ennemi: c'est une belle offrande faite a la liberte. Je te decharge +de la taxe revolutionnaire. + +"LAKANAL." + +[Note: L'autographe de cette lettre est conserve a la bibliotheque de +Perigueux.] + +Les voila donc, ces coupeurs de tetes, ces regicides, ces buveurs de +sang! Quelle fierte de langage! quelle grandeur d'ame! Jamais Rome +vit-elle de plus grands caracteres? + +Nous ne voudrions pas anticiper sur les evenements, mais comme nous +n'aurons plus l'occasion d'y revenir, signalons un dernier trait de +generosite qui rachete un peu la conduite de Lakanal au 9 thermidor. + +L'abbe Sicard, le celebre instituteur des sourds-muets, quoique attache +par gout a l'ancien regime, avait cru utile a sa consideration +personnelle et aux interets de son ecole de flatter les maitres du +pouvoir, quels qu'ils fussent. Il etait de ces hommes mobiles qui +suivent toujours la fortune, meme dans ses ecarts. Son etoile voulut +qu'en evitant un danger il fut tombe dans un pire. Le 9 thermidor, +cette triste et fatale journee, avait change la face des choses. Or on +avait trouve chez Couthon des eloges, des dedicaces de livres, des +lettres tres-compromettantes pour l'abbe Sicard. La chute de Couthon +rendait ses amis suspects aux yeux des thermidoriens. Lakanal, instruit +du danger qui menacait un homme aussi distingue par ses talents, court +chez le Conventionnel qui avait entre les mains les papiers saisis chez +Couthon. Ce confrere est absent; Lakanal l'attend tranquillement assis +dans un fauteuil et lui dit a son retour: "Vous n'avez plus rien contre +Sicard; s'il y a un coupable, c'est moi qui le suis maintenant, vous +pouvez accuser." Le collegue, voyant que la piece incriminee a ete +soustraite, entre d'abord en grande colere; mais, saisi bientot de +l'estime qu'on doit a une noble action, il se radoucit et dit a +Lakanal: "Vous n'en faites pas d'autres!" + +L'abbe Sicard temoigna sa reconnaissance a Lakanal dans une lettre que +j'ai eue entre les mains, et communiquee par M. Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire. Cet ecrit fait plus d'honneur a la finesse de l'abbe +qu'a la sincerite de ses convictions. Il tache par mille moyens de +s'excuser. "Aussi, qui aurait pu croire, s'ecrie-t-il sur un ton piteux +et comique a la fois, qui aurait pu croire, il y a deux mois, que ce +Couthon fut un aussi grand scelerat?" + +Les rapports de Couthon avec l'abbe Sicard, le directeur de l'Ecole des +sourds-muets, s'expliquent aisement. Couthon etait philanthrope. Il +avait protege Hauey, l'auteur de la methode pour instruire les +aveugles-nes. Il s'etait interesse a Pinel, medecin en chef de Bicetre. + +En 1789, l'Hotel-Dieu etait le seul hopital qui admit dans la ville de +Paris des alienes en traitement: relegues vers la partie la plus +reculee, la plus triste, la plus malsaine de cet etablissement, +transforme pour eux en une nouvelle prison, les dernieres lueurs de +leur raison achevaient de s'eteindre dans la solitude et dans l'ennui. +Pas de cours egayees d'un peu de verdure pour servir de promenoir, ni +pour reposer un cerveau malade; mais, dans l'interieur, deux "alles, +l'une de dix lits a _quatre personnes_, l'autre de six grands lits et +huit petits; au dehors, des murs affligeants de vieillesse, des toits +sombres, et le voisinage eternel de cette grande infirmerie, ou les +maladies du corps etaient confondues avec les maladies de l'esprit. Les +pauvres alienes trainaient dans ces lieux leur melancolie et leur +langueur, jusqu'a ce que, declares incurables, ils fussent conduits a +Bicetre, a la Salpetriere ou a Charenton. + +La commencait pour eux une nouvelle vie de reclusion et de +delaissement; la societe les oubliait; la science avait jete sur eux sa +sentence, et l'administration ouvrait alors devant ces damnes vivants +les portes de la cite des larmes. + +Cette ville de malediction et de souffrance, a la porte de laquelle on +laissait l'esperance en entrant, se composait, a Bicetre, de deux rues, +formees par des rangs de loges, et dont l'une etait appelee la rue +d'Enfer et l'autre _la rue des Furieux_. Dans le langage vulgaire, qui +a bien sa poesie et sa couleur, on se servait, au XVIII siecle, de +l'epithete de _bicetreux_ pour caracteriser un visage malsain, terreux +et morne. C'etait bien l'hospice tout entier qui inspirait cette image, +mais surtout le quartier des fous. Les loges, au nombre de cent onze, +etaient destinees a recevoir les fous les plus agites, ceux qui, mures +sans etre morts, jetaient des cris du fond de leur sepulcre. +L'indifference la plus stupide rodait autour de ces malheureux dans la +personne d'un surveillant connu sous le nom de _gouverneur des fous_. +L'homme regardait et passait. Il faut avoir vu la derniere de ces +cages, dont les ruines existaient en 1840, et existent peut-etre encore +aujourd'hui, pour se faire une idee de ce qu'etaient ces loges a peine +faites pour abriter des animaux immondes. An niveau, quelquefois meme +au-dessous du sol, s'ouvrait un guichet par lequel entrait un pale +rayon de jour et qui servait a passer quelques aliments. Une eau +glaciale, surtout pendant l'hiver, ruisselait presque continuellement +le long des murailles, ou elle deposait un limon verdatre, que l'on +grattait de temps en temps et qui se remontrait toujours. Ni feu ni +lumiere. Au fond de ce cachot, de cet _in-pace_, se remuait, hurlait, +ecumait quelque chose de lamentable, qui etait le fou. + +Les mauvais traitements auxquels les employes de la maison se livraient +envers les alienes etaient absous par l'habitude. Que vouliez-vous +qu'on en fit? + +C'etaient des possedes du diable. Non content d'outrager la folie, on +l'exploitait. Il y a des gens qui s'amusent de tout, meme de la folie. +Les garcons de service qui accompagnaient les visiteurs se faisaient un +jeu cruel d'exciter les alienes a commettre des actes extravagants, +afin d'attirer dans leur bourse quelques pieces de monnaie, quitte a +punir ensuite ces memes insenses, jouets de leur cupidite, avec une +brutalite revoltante. Chaque loge avait une chaine fixee dans le mur; a +l'extremite de cette chaine etait attache un collier en fer pour +maintenir les malades agites, et le nombre en etait considerable. Quand +le carcan ne suffisait pas a la cruaute des surveillants, on avait +recours a de fortes cordes, et souvent a d'autres chaines qui +laissaient d'affreuses traces sur les membres meurtris de ces pauvres +diables. Declares incurables, ils etaient abandonnes de la science. +Jamais de chirurgien ou de _gagnant maitrise_ (c'est ainsi qu'on +designait le medecin en chef) ne faisait de visite dans le quartier des +fous. Il n'y avait que quand ces malheureux etaient a la veille de +mourir, qu'on les conduisait a l'infirmerie, ou ils recevaient quelques +soins tardifs et inutiles. + +[Illustration: Les Hebertistes a la Conciergerie.] + +Tel etait l'etat de Bicetre et des autres hospices de fous, lorsqu'un +grand homme dans sa specialite, le fondateur de la medecine alieniste, +Pinel, commenca la reforme de ces etablissements. L'ecole du docteur +Quesnoy avait avance, sur le traitement des fous, quelques idees +humaines et genereuses; Tencon avait denonce les abus dont souffraient +de son temps les alienes dans les hospices; La Rochefoucauld avait +reclame pour eux devant l'Assemblee constituante: vains efforts! la +voix du bon sens et de l'humanite n'avait pu vaincre la force inerte +des prejuges: il fallait pour cela une autre Assemblee que la +Constituante et que la Legislative, il fallait la Convention. + +A Dieu ne plaise que nous enlevions rien a la gloire de Pinel! mais tel +etait le mouvement des esprits vers la justice et la bienveillance que +si Pinel eut laisse echapper cette reforme, un autre que lui l'eut +entreprise. Etait-ce en vain que la philosophie du XVIIIe siecle avait +releve la dignite de notre nature? La Declaration des droits de l'homme +et du citoyen n'impliquait-elle point le respect de l'aliene, cet homme +dechu? Ce n'etait point le simple medecin Pinel qui apparut comme un +liberateur dans le bagne de Bicetre, c'etait la Revolution. + +Mais que pouvait un homme seul? Il fallait le concours de l'Etat; et le +moyen de l'obtenir, quand les comites etaient surcharges d'affaires, +quand il s'agissait chaque jour de la perte ou du salut de la patrie? +Nomme depuis quelque temps medecin en chef de Bicetre, Pinel avait +plusieurs fois, mais inutilement, demande a la Commune de Paris +l'autorisation de supprimer l'usage des fers dont on chargeait les +alienes furieux. Le bruit courait, a tort ou a raison, que des +royalistes avaient trouve le moyen de se glisser dans le compartiment +des fous et de tromper la surveillance du gouvernement de la Republique +en mettant leur liberte sous les chaines. On comprend que de pareils +soupcons eussent mal prepare les esprits ombrageux de la Convention et +de la Commune en faveur de Bicetre. + +Fort de sa conscience, Pinel brave ces vaines rumeurs et se presente +devant un des membres du Comite de salut public. Repetant ses plaintes +avec une chaleur nouvelle, il reclame au nom de l'humanite la reforme +du vieux traitement qui pese sur les alienes. "Citoyen, lui dit un +membre qu'il ne connaissait pas, j'irai demain a Bicetre te faire une +visite; mais malheur a toi si tu nous trompes et si tu receles les +ennemis du peuple parmi tes furieux!" Celui qui parlait ainsi etait +Couthon. Le lendemain, il arrive a Bicetre; Couthon veut voir et +interroger lui-meme les fous; on le conduit dans leur quartier; il ne +recueille que de sanglantes injures, et n'entend, au milieu de cris +confus et de hurlements forcenes, que le bruil glacial des chaines sur +les dalles humides et degoutantes. Quoique habitue par les evenements a +de sombres visages, Couthon, qui avait entendu plus d'une fois rugir +l'emeute, se sentit trouble par ces voix et ces figures du delire. +Fatigue bientot de l'affreuse monotonie de ce spectacle et de +l'inutilite de ses recherches, le representant du peuple se retourne +vers Pinel: + +--Je vois qu'on nous a trompes, lui dit-il; ces murs ne renferment que +des insenses, et de l'espece la plus dangereuse. Que demandes-tu +maintenant? + +--Je demande a faire tomber leurs fers, a les traiter en hommes. + +--Ah ca! citoyen, es-tu fou toi-meme de vouloir lacher de pareils lions +prets a tout devorer? + +--On en a fait des betes furieuses en les traitant comme tels; j'ose +esperer beaucoup de moyens tout differents. + +--Eh bien! fais-en ce que tu voudras, l'humanite ne peut qu'applaudir a +tes intentions genereuses... + +Reconnaissant bien que ces hommes n'etaient pas des royalistes, mais +des fous, Couthon examina cette fois leurs loges avec une compassion +douloureuse. La plupart d'entre eux etaient couches dans des auges, les +pieds et la tete serres contre des murs humides; la paille sur laquelle +ils dormaient etait a moitie pourrie. Plus de quarante furieux avaient +dechire leurs vetements et demeuraient presque nus. La nourriture etait +insuffisante et mauvaise; une seule distribution se faisait toutes les +vingt-quatre heures, de telle sorte que les malheureux devoraient leur +maigre pitance d'un seul coup et demeuraient ensuite tout le reste du +jour dans un etat de delire famelique. A la vue de toutes ces horreurs, +Couthon fremit: + +--Quoi, s'ecria-t-il, la Revolution est venue, et il existe encore de +pareilles traces de la barbarie du moyen age! + +"Tombez, fers, menottes, carcans! L'heure de la liberte doit sonner +meme pour les esclaves du delire. Citoyen Pinel, si tu ne peux leur +rendre la raison, rends-leur du moins une liberte relative, et, je te +le dis au nom de la Convention, tu auras bien merite de la patrie!" + +Le lendemain, Chaumette vint lui-meme visiter les divers hospices +d'alienes, et, le 17 brumaire, on inscrivait dans les registres du +conseil general de la Commune: "A Bicetre et autres hopitaux, on +separera desormais des malades les fous et les epileptiques (17 +brumaire). A la Salpetriere, on detruira les cabanons horribles ou l'on +enfermait les folles (21 brumaire). On ameliorera le logement des fous +de Bicetre (26 brumaire). Les deux rues connues a Bicetre sous le nom +de rue d'Enfer et de rue des Furieux seront demolies." + +Ainsi que Couthon, a la vue de ces deux cites maudites, de ces cages +dans lesquelles avaient croupi depuis les deux derniers regnes les +victimes du delire, Chaumette avait ete touche au coeur. Prenant les +mains de Pinel entre les siennes: + +--Tu es un bon citoyen, lui dit-il; la Republique aime les savants qui +ont du respect pour le malheur. + +Libre desormais de ses actions, encourage meme par les pouvoirs +revolutionnaires, Pinel fit selon sa volonte, selon la justice. On +n'avait jamais rien ose de semblable. Peu rassure lui-meme, il se +decida a ne dechainer que douze fous le premier jour; cette mesure +ayant reussi, il fit tomber, les jours suivants, les fers de +cinquante-trois autres alienes furieux qui, satisfaits de recouvrer la +liberte de leurs mouvements, se calmerent aussitot. Ces malheureux, qui +chaque semaine brisaient des centaines d'ecuelles en bois, renoncerent +a leurs habitudes de destruction et d'emportement; d'autres, qui +dechiraient leurs vetements et se complaisaient dans la plus sale +nudite, parurent renaitre a la decence. En peu de temps, l'hospice de +Bicetre changea de face. + +Chaumette etait accuse de vandalisme. On lui reprochait avec raison +d'avoir propose a la Convention, dans la fameuse seance du 3 septembre, +de defricher et de cultiver les jardins de tous les domaines nationaux +renfermes dans Paris. Plus de fleurs; des legumes, des pommes de terre! +Cette idee de convertir le jardin des Tuileries en un potager souriait +tres-peu aux membres du Comite de salut public. Il y avait parmi eux +des hommes de gout qui avaient au contraire commande des statues, des +arbustes rares et d'autres embellissements pour orner les abords de la +representation nationale. + +Mais en agissant ainsi Chaumette etait-il bien lui-meme? Ne +sacrifiait-il pas a la popularite? Dans l'etat de disette ou etait +Paris, il crut faire acte politique en conseillant une des mesures les +plus propres a calmer et a flatter la multitude. Le vieux Dussoulx, qui +n'etait pourtant point un barbare, opina pour que non-seulement les +Tuileries, mais encore les Champs-Elysees, fussent transformes en +culture alimentaire. Pour l'honneur de la Revolution et la gloire du +peuple de Paris, une telle proposition ne fut pas meme discutee. + +Il faut pourtant reconnaitre que Chaumette, en sa qualite de procureur +de la Commune, rendit de veritables services aux arts. + +La Convention avait decrete l'ouverture de deux musees: l'un, le Musee +du Louvre, qui embrasse les chefs-d'oeuvres de toutes les nations; +l'autre, le Musee des monuments francais. Chaumette preta volontiers +son concours a ces deux moyens d'instruction populaire: l'histoire +universelle ecrite par les peintures, l'histoire nationale ecrite par +les statues tirees des palais, des abbayes, des eglises. A la porte du +Musee du Louvre, il placa une garde de dix hommes pour la nuit. Il +arrive trop souvent que des toiles de grand prix, confiees aux mains +d'un maladroit, soient gatees sous pretexte d'etre restaurees. La +Commune demandait a la Convention qu'un concours fut institue pour +designer les hommes capables et sauver de la destruction les grandes +pages de l'art. Combien cette mesure eut sauvee de chefs-d'oeuvre, si +elle eut ete appliquee! + +Chaumette s'interessait surtout a la musique dont il avait besoin pour +les fetes populaires. Il obtint de l'Assemblee nationale la creation de +cette grande ecole, le Conservatoire. Un digne vieillard, Gossec, +dirigea l'institution naissante. + +Somme toute, la parole mise au bout des doigts du sourd-muet, et la vue +au bout des doigts de l'aveugle; l'aliene rendu a la dignite d'homme; +le respect pour les femmes en couche; les enfants adoptes par la +nation; les secours aux infirmes, aux malheureux, voila les tresors +d'humanite que, dans son vol effrayant, la Terreur portait sur ses +ailes. + +L'invention du telegraphe, l'ouverture de deux musees consacres aux +arts, un temple dedie aux sciences et a la nature, la creation du +Conservatoire, cette grande ecole de musique, une loi severe contre les +devastations des monuments publics et des statues, l'introduction d'un +calendrier raisonnable, les travaux du Comite d'instruction publique +pour fonder une ecole normale et des ecoles primaires, voila ce que la +Convention, accusee par les royalistes d'avoir voulu ramener le monde a +la barbarie, versait de lumieres sur les esprits. + +Est-ce a dire que la main de fer elle-meme de la Convention ait +toujours ete assez forte pour arreter les fureurs du vandalisme? Non +vraiment: a ces rois de pierre dont on connaissait l'histoire, a ces +saints de bronze qui, dans les vieilles abbayes, avaient recu les +premices de la dime, s'attachait une haine vivace. On punissait dans le +signe les abus que le signe avait consacres. Chacun sentait d'ailleurs +que ce vieux monde avait fait son temps, que l'ancien regime tombait de +lui-meme en ruines. Qu'on regrettat la perte de certaines oeuvres +d'art, certes, c'etait bien naturel. Il y avait dans ces chefs-d'oeuvre +du passe de quoi emouvoir tous ceux qui ont le sentiment du beau; mais +le dieu Temps n'est pas pour nous comme l'ancien porte-faux des Grecs. +Ses ailes n'indiquent point la fuite, mais le progres. Les debris et +les depouilles dont il couvre la terre cachent des germes de +developpement. En meme temps qu'il fauche, il seme. + +La est la grandeur de la Revolution francaise. Ce qu'elle detruit +devait perir; ce qu'elle fonde est aussi eternel que le droit. + + + + +XXII + +La Revolution est partout maitresse.--Indignes successeurs de +Marat.--Atheisme d'Hebert et de Chaumette.--L'eveque Gobet, a +l'instigation d'Anacharsis Clooix, depose l'exercice de son culte entre +les mains de la nation.--Resistance de l'abbe Gregoire.--Fete de la +deesse Raison.--Palinodie d'Hebert.--Ronsin, Carrier, Fouche (de +Nantes). + + +Quand, grosse de bruit et de sourds tonnerres, se souleva la Montagne, +les beaux-esprits royalistes declarerent qu'elle accoucherait d'une +souris. + +En Quatre-vingt-treize, elle etait accouchee d'un echafaud et de la +victoire. Au nord et a l'est, l'etranger etait repousse du territoire, +les rebelles de l'interieur pliaient, battaient en retraite. C'est +alors que les divisions qu'on croyait eteintes se ranimerent avec plus +de fureur. + +La Montagne s'etait servie d'agents pour comprimer ses ennemis: mais, +en plusieurs endroits, ces agents avaient depasse leur mission; elle +avait dechaine la fureur des passions extremes pour intimider le +royalisme, et cette fureur menacait de tout bouleverser et d'entrainer +la Revolution meme dans une mare de sang. + +Marat en mourant avait emporte avec lui toute la moralite de son parti, +et ses indignes successeurs prirent ses coleres et ses defiances sans +imiter son desinteressement ni sa droiture. + +A la tete de ces anarchistes etait un homme qui faisait parade de son +materialisme. Anime d'une haine fanatique contre les croyances +religieuses, Hebert avait jure d'aneantir tous les cultes et de +realiser l'atheisme. Il se servit de l'influence que lui donnait son +journal, le _Pere Duchesne_, et de sa position a la Commune pour +exciter le peuple contre ses anciennes croyances religieuses. Cet homme +etait possede d'une haine farouche, la haine de Dieu. Il voulait violer +la foi dans l'ame de ses concitoyens. Des bandes d'iconoclastes, +envoyees par Hebert et par Chaumette, briserent les autels, ouvrirent +les tabernacles et viderent les ciboires. + +La Commune de Paris encourageait ces profanations et ces actes de +vandalisme. Un jour (et ce jour n'est pas le seul), au milieu d'une +seance conventionnelle, on vit entrer des groupes de soldats revetus +d'habits pontificaux; ils etaient suivis d'une foule d'hommes du +peuple, ranges sur deux lignes, couverts de chapes, de chasubles, de +dalmatiques; paraissaient ensuite, portes sur des brancards, l'or, +l'argenterie et tous les ornements des eglises. La pompe defila en +dansant au son des airs patriotiques; et les acteurs de cette scene +grotesque finirent par abjurer publiquement tout culte, hormis celui de +la liberte. La Convention eut la faiblesse de decreter l'impression des +parodies de cette journee et l'envoi a tous les departements. +L'impiete, non contente de fouler aux pieds les depouilles du culte, +voulait encore terrasser Dieu dans la conscience de ses ministres. + +L'orateur du genre humain, Anacharsis Clootz, Prussien, qui datait +depuis cinq ans ses lettres de _Paris, chef-lieu du globe_, apres +souper, dans un acces de _zele pour la maison du Seigneur genre +humain_, court a onze heures du soir chez l'eveque Gobel, l'engage, au +nom de la Commune, moitie par crainte, moitie par de fausses promesses, +a deposer l'exercice public de son culte entre les mains de la nation; +on lui fit entendre que cette demarche impliquait l'abandon de sa +charge et non une apostasie de ses croyances. Le faible vieillard tomba +dans le piege. + +Son exemple entraina toutes les consciences pusillanimes. C'etait a qui +viendrait se depretiser a la barre de la Convention. Coupe, de l'Oise, +et Julien, de Toulouse, l'un eveque catholique, l'autre ministre +protestant, s'embrasserent a la tribune, en riant, comme deux augures. +Alors tout culte tomba avec toute magistrature religieuse, et les +croyants eux-memes se couvrirent de l'hypocrisie de l'atheisme. + +Un seul osa resister: l'abbe Gregoire, qui avait courageusement +maintenu sa foi a cote d'Hebert et de Chaumette. Chretien plus tolerant +que les athees qui l'entouraient, il demandait pour ses croyances la +liberte du passage. Fidele aux devoirs et a l'exercice de son +ministere, il avait constamment refuse de depouiller sa robe d'eveque. +Appele aux honneurs du fauteuil, il avait preside l'Assemblee en habits +violets. Au camp de Brau, au-dessus de Sposello, il avait, sous le +canon, parcouru a cheval et en soutane les rangs des divers bataillons +qu'il haranguait. A l'epoque des abjurations, l'eveque de Blois fut +circonvenu par les obsessions d'Hebert et de ses agents. Une personne +qui lui donnait alors l'hospitalite entendit toute la nuit des voix +moitie insidieuses, moitie menacantes, se heurter contre l'inflexible +resolution du saint pretre. Assis dans un grand fauteuil, il frappait +du talon la terre. Voyant qu'ils ne pouvaient vaincre sa tenacite, les +emissaires de la Commune l'engagerent a reflechir jusqu'au lendemain et +se retirerent. + +Quand Gregoire arriva a la Convention, la seance etait commencee. + +--Il faut que tu montes a la tribune, s'ecrient, au moment ou il arrive +dans la salle, ces forcenes. + +--Et pourquoi? + +--Pour renoncer a ton charlatanisme religieux. + +--Miserables blasphemateurs! Je ne suis pas, je ne fus jamais un +charlatan; attache a ma religion, j'en ai preche les verites, j'y serai +fidele. Enfin il monte a la tribune: + +--J'entre ici, n'ayant que des notions tres-vagues de ce qui s'est +passe avant mon arrivee; on me parle de sacrifices a la patrie, j'y +suis habitue; s'agit-il d'attachement a la cause de la liberte? j'ai +fait mes preuves; s'agit-il du revenu attache a la qualite d'eveque? je +vous l'abandonne sans regret; s'agit-il de la religion? cet article est +hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer. +J'entends parler de fanatisme, de superstition ... je les ai toujours +combattus; mais qu'on definisse les mots, et l'on verra que la +superstition et le fanatisme sont diametralement opposes a la religion. +Quant a moi, catholique par conviction, pretre par choix, j'ai ete +designe par le peuple pour etre eveque. J'ai tache de faire du bien +dans mon diocese, agissant d'apres les principes sacres qui me sont +chers, et que je vous defie de me ravir. Je reste eveque pour en faire +encore; j'invoque la liberte des cultes. + +Robespierre et Danton approuverent la resistance de l'eveque de Blois +en fletrissant le scandale des abjurations. A la honte des pretres, +Maximilien osa defendre le Dieu qu'ils abandonnaient lachement. "Quand +on a trompe si longtemps les hommes, ecrivait de son cote Camille +Desmoulins, on abjure, fort bien, mais on cache sa honte; on ne vient +pas s'en parer et en demander pardon a Dieu et a la nation." + +Au moment ou ses confreres d'eglise se couvraient ainsi de mepris et de +scandale, seul l'abbe Gregoire continua de sieger dans la Convention, +parmi les Montagnards, en costume ecclesiastique. + +Les yeux de Robespierre etaient depuis quelque temps fixes sur le parti +des Hebertistes. Cette stoique impiete lui faisait horreur. Cette +guerre entreprise contre Dieu lui paraissait ebranler les bases memes +de toute societe. Hebert etait personnellement un miserable, qui +flattait les penchants bas et sanguinaires de la populace dans une +langue grossiere, immonde. Le peuple n'aime pas ces saturnales de +l'esprit; le peuple qui a pris la Bastille aime qu'on lui parle +dignement et poliment; toute injure au gout lui semble une injure a la +raison et a la majeste nationale. Aussi les feuilles du _Pere Duchesne_ +n'etaient-elles lues que par les ames ordurieres. + +Dans ce groupe d'hommes sinistres, qui poussaient la multitude a toutes +les violences, on distinguait un pretre renegat, sans pudeur comme sans +entrailles, Jacques Roux. Cette bande de brigands avait l'espece +d'audace que donne la peur: ils chassaient devant eux a la guillotine +le pale troupeau des citoyens pour se menager du moins la consolation +de tomber les derniers. + +Leur doctrine politique etait le bouleversement des lois divines et +humaines, leur foi la negation de tout, leur esperance le neant. + +Hypocrites, ils couvraient d'un faux amour du peuple leurs projets de +ruine et de domination. + +Robespierre jura de leur arracher du visage ce masque sanglant. + +Cependant la Commune poursuivait le cours de ses ignobles succes. + +La faction deicide qui regnait a l'Hotel de Ville voulut remplacer tous +les cultes par celui de la Raison. La fete de cette divinite nouvelle +fut celebree dans l'eglise Notre-Dame. On y avait eleve un temple d'une +architecture classique sur la facade duquel on lisait ces mots: _A la +philosophie_. Ce temple etait eleve sur la cime d'une montagne. Vers le +milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la verite. Une +musique profane, placee au pied de la montagne, executait un hymne en +langue vulgaire. Pendant que jouait l'orchestre, on voyait deux rangees +de jeunes filles, vetues de blanc et couronnees de chene, descendre et +traverser la montagne, un flambeau a la main, puis remonter dans la +meme direction sur le sommet. La Liberte, representee par une belle +femme, sortait alors du temple de la philosophie, et venait sur un +siege de verdure recevoir les hommages des republicains, qui chantaient +un hymne en son honneur, en lui tendant les bras. + +Cette froide jonglerie etait bien faite pour inspirer au peuple le +regret des mysteres chretiens. + +A l'exemple de la capitale, on eleva des autels a la Raison dans toute +la France: ses temples furent deserts. + +Ces deviations miserables du principe revolutionnaire attristaient tous +les coeurs droits. + +L'inconsequence etait ici flagrante: la raison est faite pour detruire +les cultes et n'en a jamais cree. La tentative des Hebertistes etait en +cela ridicule et vaine. + +Il est vrai que le nouveau culte etait une profanation. + +Telle etait du reste la lachete de ces incredules qu'il suffit de la +contenance rigide de Robespierre pour les aneantir. Le spiritualisme du +disciple de Jean-Jacques Rousseau se revolta contre les outrages qu'une +horde de bandits vomissaient sur la Divinite. Il reclama severement la +liberte des cultes. "Celui qui veut empecher de dire la messe, dit-il, +est plus fanatique que celui qui la dit." Hebert, touche par la foudre, +balbutia quelques excuses, et descendit a une retractation tardive. "Je +le dirai toujours, ecrivait-il dans un de ses numeros, que l'on imite +le sans-culotte Jesus; que l'on suive a la lettre son Evangile, et tous +les hommes vivront en paix." Dans une telle bouche, l'eloge meme etait +derisoire; une si ridicule palinodie montra d'ailleurs toute la +faiblesse de ces colosses d'iniquite. + +Non contents de dechirer les traditions de la France, les Hebertistes +voulaient passer la hache sur toutes les tetes. Ces furieux sentaient +que leurs doctrines absurdes avaient besoin, pour croitre, d'une rosee +de sang. Leurs yeux ne voyaient partout que des suspects a enfermer: +leur ame etait en proie a de continuelles frayeurs: _Terrebant +pavebantque._ + +[Illustration: Derniere entrevue de Danton et de Robespierre] + +Cette defiance des Hebertistes etait celle des consciences criminelles, +qui tressaillent de nuit au moindre bruit des feuilles, au moindre +mouvement de leur ombre. + +Ronsin, Carrier, Fouche de Nantes etaient leurs bras, et avec les bras +ils frappaient de mort les populations. La guillotine etait souillee du +sang qu'ils faisaient verser par l'influence de la Commune. Ces hommes +detestaient tous les membres de la Montagne. Ils auraient voulu +ensevelir la Convention et le Comite de salut public dans un massacre. +N'osant attaquer Robespierre, dont ils redoutaient la puissance, ils se +jeterent sur Danton. + + + + +XXIII + +Retraite de Danton, son mepris pour les Hebertistes.--Camille +Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hebert et le Comite de +salut public.--Sa moderation, ses idees de clemence et ses rapports +avec Robespierre.--Accusation portee contre Danton.--Son +insouciance.--Inquietudes de Lucile.--Seance des Jacobins.--Mort des +Hebertistes. + + +Le role de Danton avait ete actif et glorieux. + +Danton, apres avoir remue la France comme on agite un vase d'eau, apres +avoir accompli la destruction de la monarchie, la levee en masse et la +defense du territoire, se tenait a l'ecart des evenements, depuis que +le sol de la Revolution s'etait un peu calme. + +N'ayant plus la main dans le gouvernement, il blamait presque tous les +actes du Comite de salut public. Il croyait se rendre necessaire par +son absence, et attendait, comme Achille dans sa tente, que les dangers +de la Republique ramenassent sur lui l'attention de ses concitoyens. + +Ainsi que toutes les natures fortes, Danton alors s'aigrissait dans sa +puissance oisive et se fatiguait dans le repos. + +La faction des Hebertistes l'inquietait peu, il meprisait leurs +attaques, "Voila ce que je ferai de ces miserables," disait-il en +frappant du pied la terre comme pour y ecraser un insecte. + +Ce qu'il craignait, c'etait l'amollissement de sa fibre +revolutionnaire. Inquiet, il s'interrogeait lui-meme sur le declin de +sa puissance; on le voyait alors secouer sa tete haute, en lui donnant +un air de sauvage energie: "Ne suis-je plus Danton? s'ecriait-il. Ai-je +donc perdu ces traits qui caracterisaient la figure d'un homme libre? +On verra qui de Robespierre ou de moi doit sauver la France." + +Camille Desmoulins avait alors l'idee d'attaquer par le fer rouge du +journaliste la faction toute-puissante qui couvrait la France d'un +voile de deuil et d'infamie. Les premiers coups de son arme porterent +en effet sur les Hebertistes. + +Comme son ami Danton, depuis les journees du 31 mai et du 2 juin, +Camille se tenait a l'ecart des comites. La paix de son interieur, la +beaute de sa femme, un bonheur domestique sans nuages le disposaient a +l'attendrissement. Les sanglots de la ville, la morne exhibition des +supplices troublaient ses nuits. Le gout de la retraite et de la nature +s'accrut en lui de toute l'horreur des tableaux qu'il avait sous les +yeux: "Oh! ecrivait-il a son pere, que ne puis-je etre aussi obscur que +je suis connu! _O ubi campi, Guisiaque!_ Ou est l'asile, le souterrain +qui me cacherait a tous les regards avec mon enfant et mes livres?... +La vie est si melee de maux et de biens, et depuis quelques annees le +mal deborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble +toujours que mon tour va arriver d'en etre submerge... Je ne saurais +m'empecher de songer sans cesse que ces hommes qu'on tue par milliers +ont des enfants, ont aussi leur pere. Au moins je n'ai aucun de ces +meurtres a me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles +j'ai toujours opine, ni cette multitude de maux, fruits de l'ignorance +et de l'ambition aveugle assises ensemble au gouvernail... Il y a des +moments ou je suis tente de m'ecrier comme lord Falkland [Note: +Secretaire d'Etat sous Charles 1er, tue a la bataille de Newburg. Le +jour ou il perit, il s'ecria: "Je prevois que beaucoup de maux menacent +ma patrie; mais j'espere en etre quitte avant cette nuit."], et d'aller +me faire tuer en Vendee ou aux frontieres, pour me delivrer du +spectacle de tant de maux." Ces reves de fuite, ces mirages d'arbres et +de fontaines revenaient sans cesse a l'imagination de Camille. "En +janvier dernier, ecrivait-il dans son journal, j'ai encore vu M. +Nicolas diner avec une pomme cuite, et ceci n'est pas un reproche. Plut +a Dieu que dans une cabane, et ignore au fond de quelque departement, +je fisse avec ma femme de semblables repas!" Lucile etait toujours +l'ange de ce foyer sur lequel planait le vent de la mort. "Je ne dirai +qu'un mot de ma femme, ajoutait Desmoulins. J'avais toujours cru a +l'immortalite de l'ame. Apres tant de sacrifices d'interets personnels +que j'avais faits a la liberte et au bonheur du peuple, je me disais au +fond de ma persecution: Il faut que les recompenses attendent la vertu +ailleurs. Mon mariage est si heureux, mon bonheur domestique si grand, +que j'ai craint d'avoir recu ma recompense sur la terre, et j'avais +perdu ma demonstration de l'immortalite. (Se tournant par la pensee du +cote d'Hebert qui l'avait bassement injurie): Maintenant tes +persecutions, ton dechainement contre moi et tes laches calomnies me +rendent tonte mon esperance." Hebert avait denonce Camille aux Jacobins +pour _avoir epouse une femme riche_. "Quant a la fortune de ma femme, +elle m'a apporte quatre mille livres de rentes, ce qui est tout ce que +je possede. Est-ce toi qui oses me parler de ma fortune, toi que tout +Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques a la porte des +Varietes, dont tu as ete _raye_ pour cause dont tu ne peux pas avoir +perdu le souvenir? Est-ce toi qui oses me parler de mes quatres mille +livres de rentes, toi qui, sans culotte et sous une mechante perruque +de crin dans ta feuille hypocrite, dans ta maison, loge _aussi +luxurieusement qu'un homme suspect_, recois _cent vingt mille_ livres +de traitement du ministre Bouchotte pour soutenir les motions des +Clootz, des Proly, de ton journal officiellement contre-revolutionnaire, +comme je le prouverai." + +Les animosites eclaterent; les Hebertistes attaquerent solennellement +Danton et Camille Desmoulins. Robespierre les defendit contre la +defiance systematique de leurs adversaires; il couvrit l'un, excusa +l'autre. L'arme tomba des mains des Hebertistes et se releva contre eux +pour les punir. + +Camille Desmoulins n'attaquait pas seulement la faction des athees et +des anarchistes; ses attaques remontaient de temps en temps jusqu'au +Comite de salut public. Or ce comite, dont Robespierre etait membre +depuis le 27 juillet, avait sauve la Revolution. Il avait deploye une +grande energie, mais cette energie, alimentee par Danton lui-meme, +etait necessaire pour triompher des obstacles qu'elevaient sans cesse +les ennemis de la Montagne. Entraine par son coeur, peut-etre aussi par +l'enivrement du succes, Camille osa parler de clemence. + +Adoucir graduellement l'exercice du pouvoir executif; lever, des que +les circonstances le permettraient, le voile de terreur et de sang +qu'on avait jete sur la Constitution; deterrer la statue de la Liberte +ensevelie sous les ruines fumantes de la guerre civile, n'etaient pas +des idees qui appartinssent aux Dantonistes. Saint-Just avait tenu tout +recemment le meme langage que le _Vieux Cordelier_: "Il est temps, +s'ecriait-il, que le peuple espere enfin d'heureux jours, et que la +liberte soit autre chose que la fureur de parti: vous n'etes point +venus pour troubler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs +de l'esclavage." Ce meme Saint-Just avait sauve a Strasbourg des +milliers de victimes, en jetant sous le fer de la guillotine le +president du tribunal revolutionnaire, qui avait blase le crime par +l'usage immodere de la terreur. + +Robespierre jeune, l'ombre de son frere, envoye en mission a Vesoul et +a Besancon, avait montre partout aux habitants consternes le visage de +la clemence. Maximilien, dans le Comite de salut public, cherchait +lui-meme a moderer les rigueurs du gouvernement revolutionnaire: mais +le glaive avait, si j'ose ainsi dire, pris vie dans l'ardeur du combat; +il emportait la main. Ralentir tout a coup l'exercice de la force +executive, c'etait d'ailleurs ranimer les feux mal eteints de la +rebellion. Il fallait donc agir avec prudence et meme avec une espece +de dissimulation saine. Au lieu de decouvrir son coeur pour faire voir +les battements de la pitie, le legislateur devait alors masquer ses +projets d'adoucissement et ses tentatives d'humanite sous un visage +toujours severe; il fallait comprimer la terreur par la terreur: +c'etait la le systeme voile de Robespierre. Quand Camille toucha +legerement dans sa feuille a la clemence, Maximilien eprouva le +mecontentement d'un auteur qui voit son idee prise par un autre et +gatee. Desmoulins comprenait effectivement la cause si honorable de la +moderation en la poussant tout d'abord aux extremes: "Voulez-vous, +s'ecria-t-il, que je reconnaisse votre sublime Constitution, que je +tombe a ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les +prisons a deux cent mille citoyens que vous appelez suspects." Une +telle indulgence aurait eu pour resultat de desarmer le gouvernement de +la Republique, dans un moment ou il avait encore besoin de toutes ses +ressources afin de deconcerter ses ennemis. Robespierre connaissait en +outre le materialisme de Danton et la faiblesse de Camille Desmoulins; +il redoutait de leur part une compassion toute sensuelle pour les +victimes, bien differente de la clemence austere du sang. La rigueur +l'effrayait moins que l'impunite. Il craignait que l'amollissement des +moeurs ne succedat dans la Republique a une violence interrompue. Il +fallait, selon lui, que la justice humaine exagerat encore quelque +temps la limite du bien et du mal, pour fonder la Republique sur des +principes solides. Enfin, si la terreur lui pesait, son regard soucieux +decouvrait derriere les theories des indulgents et des immoraux un +monstre plus vil et plus dangereux encore pour un Etat, la Corruption. + +Robespierre aimait Camille Desmoulins, son ancien camarade de classes; +mais il condamnait dans son ami l'immoralite de l'espieglerie. Un jour +Camille entre familierement dans la maison de Duplay; Robespierre etait +absent. La conversation s'engage avec la plus jeune des filles du +menuisier; au moment de se retirer, Camille lui remet un livre qu'il +avait sous le bras. + +--Elisabeth, lui dit-il, rendez-moi le service de serrer cet ouvrage, +je vous le redemanderai. + +A peine Desmoulins etait-il parti que la jeune fille entr'ouvre +curieusement le livre confie a sa garde: quelle est sa confusion, en +voyant passer sous ses doigts des tableaux d'une obscenite revoltante. +Elle rougit: le livre tombe. Tout le reste du jour, Elisabeth fut +silencieuse et troublee; Maximilien s'en apercut; l'attirant a l'ecart: + +--Qu'as-tu donc, lui demanda-t-il, que tu me sembles toute soucieuse? + +La jeune fille baissa la tete, et pour toute reponse alla chercher le +livre a gravures odieuses qui avaient offense sa vue. Maximilien ouvrit +le volume et palit: + +--Qui t'a remis cela? + +La jeune fille raconta franchement ce qui s'etait passe. + +--C'est bien, reprit Robespierre; ne parle de ce que tu viens de me +dire a personne: j'en fais mon affaire. Ne sois plus triste. +J'avertirai Camille. Ce n'est point ce qui entre involontairement par +les yeux qui souille la chastete: ce sont les mauvaises pensees qu'on a +dans le coeur. + +Il admonesta severement son ami, et depuis ce jour les visites de +Camille Desmoulins devinrent tres-rares. + +L'austerite de Robespierre etait fort incommode a Danton. + +Ces deux hommes se repoussaient par les angles de leur caractere. L'un +etait la probite farouche, l'autre le temperament dechaine. + +La voix publique accusait Danton d'avoir depouille la Belgique et +d'avoir commis dans son passage au gouvernement des actes scandaleux. +Par une complication fatale, Chabot, Julien de Toulouse et Delaunay +d'Angers, tous amis de Danton, avaient falsifie tout recemment un +decret pour soustraire des sommes importantes. Les partis ne sont pas +absolument solidaires, il est vrai, des fautes individuelles: mais, en +general, de pareilles sortes de delits n'entachent que les partis +corrompus. De tels griefs, je le sais, ne justifieraient point a eux +seuls la fin tragique des Dantonistes. Aussi Robespierre envisagea-t-il +moins le probleme en moraliste qu'en legislateur. C'est le point de vue +politique qui determina sa conduite dans cette affaire et qui guida sa +main. Robespierre engagea ce dialogue avec lui-meme: "Danton peut-il +servir mes projets de republique comme je la concois?--Non.--Peut-il +les contrarier?--Oui.--Il faut donc que j'abandonne Danton." Ceci dit, +il s'abstint de defendre son rival; or, la neutralite de Robespierre, +dans cette circonstance, c'etait la mort. Danton comptait effectivement +des ennemis dans les comites. La verve imprudente et sarcastique du +_Vieux Cordelier_ avait blesse au vif des hommes implacables, +Collot-d'Herbois, Barere; Saint-Just meprisait Camille Desmoulins comme +un aventurier de gloire. "Ce vif et spirituel jeune homme, se +disait-il, s'est jete etourdiment dans la Revolution; mais le voila +deja pris d'abattement et d'effroi. Sa tete, pleines d'idees trop +fortes pour lui, regrette amerement _l'oreiller des anciennes +croyances_. Il nous faut des hommes de plus d'haleine, pour nous suivre +dans les voies apres ou nous voulons conduire la nation et planter le +drapeau de la democratie!" + +Danton, de son cote, Danton, ce rude marcheur, ce tribun aux larges +poumons, avait ete pris lui-meme de lassitude et d'engourdissement, il +s'arreta; or, dans des temps comme ceux-la, s'arreter, c'est mourir. Il +comptait follement sur la popularite de son nom, sur sa parole, sur +rattachement de ses amis, pour confondre les instigateurs de sa ruine. +Un jour, Thibaudeau l'aborde: + +--Ton insouciance m'etonne, je ne concois rien a ton apathie. Tu ne +vois donc pas que Robespierre conspire ta perte? ne feras-tu rien pour +le prevenir? + +--Si je croyais, repliqua-t-il avec ce mouvement des levres qui chez +lui exprimait a la fois le dedain et la colere, si je croyais qu'il en +eut seulement la pensee, je lui mangerais les entrailles. + +Cela dit, il retomba dans son indolence superbe. Il n'etait plus aussi +assidu aux seances et y parlait beaucoup moins qu'autrefois. La +Convention, dont il esperait se couvrir contre ses ennemis, n'etait +plus elle-meme qu'une representation nationale, qu'un instrument passif +de la terreur. Elle etait sous la foudre, mais elle ne la dirigeait +pas. + +Camille Desmoulins, quoique aveugle par le succes de sa feuille, avait +de tristes pressentiments. Un jour, son ancien maitre de conferences le +rencontre rue Saint-Honore et lui demande ce qu'il porte. + +--Des numeros de mon _Vieux Cordelier_. En voulez-vous? + +--Non! non! Ca brule. + +--Peureux! repond Camille. Avez-vous oublie le passage de l'Ecriture: +_Buvons et mangeons, car nous mourrons demain?_ + +Ainsi l'insouciance et le materialisme des amis de Danton ne se +dementaient pas, meme en face de l'echafaud. + +La pauvre Lucile partageait les inquietudes de son mari; elle les +doublait meme de toute son imagination craintive et de son amour. A qui +recourir? sur quelle main s'appuyer? Freron, leur ami, etait absent; +elle lui ecrivit; "Revenez, Freron, revenez bien vite! vous n'avez +point de temps a perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers +que vous pourrez rencontrer; nous en avons le plus grand besoin. Plut +au ciel qu'ils ne fussent jamais separes! Voua ne pouvez avoir une idee +de ce qui se passe ici; vous ignorez tout; vous n'apercevez qu'une +faible lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu'une idee bien +legere de notre situation. Aussi je ne m'etonne pas que vous reprochiez +a Camille son Comite de clemence. Ce n'est pas de Toulon qu'il faut le +juger. Vous etes bien heureux la ou vous etes; tout a ete au gre de vos +desirs: mais nous, calomnies, persecutes par des intrigants, et meme +des patriotes! Robespierre, votre boussole, a denonce Camille; il a +fait lire ses numeros 3 et 4, a demande qu'ils fussent brules, lui qui +les avait lus manuscrits! Y concevez-vous quelque chose? Pendant deux +seances consecutives, il a tonne contre Camille ... Marius (Danton) +n'est plus ecoute, il perd courage, il devient faible; d'Eglantine est +arrete, mis au Luxembourg; on l'accuse de faits graves.... Ces +monstres-la ont ose reprocher a Camille d'avoir epouse une femme +riche.... Ah! qu'ils ne parlent jamais de moi, qu'ils ignorent que +j'existe, qu'ils me laissent aller vivre au fond d'un desert! Je ne +leur demande rien, je leur abandonne tout ce que je possede, pourvu que +je ne respire pas le meme air qu'eux. Puisse-je les oublier, eux et +tous les maux qu'ils nous causent! La vie me devient un pesant fardeau: +je ne sais plus penser.... Bonheur si doux et si pur! helas! j'en suis +privee. Mes yeux se remplissent de larmes; je renferme au fond de mon +coeur cette douleur affreuse; je montre a Camille un front serein; +j'affecte du courage pour qu'il continue d'en avoir." Freron, le +Montagnard sensuel et distrait, repondit a ce signal de detresse sur un +ton de folatrerie qui etonne: "Lucile, vous pensez donc a ce pauvre +lapin, qui, exile loin de vos bruyeres, de vos choux et du paternel +logis, est consume du chagrin de voir perdus les plus constants efforts +pour la gloire et l'affranchissement de la Republique?... Je me +rappelle ces phrases intelligibles; je me rappelle ce piano, ces airs +de tete, ce ton melancolique interrompu par de grands eclats de rire. +Etre indefinissable, adieu!" Lucile avait cherche un appui, et elle ne +trouvait qu'un roseau pointu qui lui percait la main. + +Robespierre avait defendu Camille: mais le flot des denonciations +l'emportait. Il ne fallait plus seulement le proteger, il fallait +l'avertir, le sauver de lui-meme; car les etourderies, quelquefois +sublimes, de cet ecrivain, compromettaient la marche de la Revolution; +sa parole etait d'autant plus dangereuse qu'elle allait chercher +l'emotion aux sources les plus nobles du coeur humain. Plaindre les +victimes est un sentiment genereux: mais n'y avait-il pas ici de +l'egoisme dans la pitie? Sous le manteau de la clemence, les +_indulgents_ ne voulaient-ils pas couvrir la frayeur que leur causait +l'oeil de la justice?--Robespierre annonce que, s'il a precedemment +pris la defense de Camille, l'amitie l'egarait. "Camille, ajoute-t-il, +avait promis d'abjurer les heresies politiques qui couvrent toutes les +pages du _Vieux Cordelier_. Enfle par le succes prodigieux de ses +numeros, par les eloges perfides que les aristocrates lui prodiguaient, +Camille n'a pas abandonne le sentier que l'erreur lui a trace; ses +ecrits sont dangereux; ils alimentent l'espoir de nos ennemis et +favorisent la malignite publique: je demande que ses numeros soient +brules au sein de la Societe.--Bruler n'est pas repondre!" s'ecrie +Camille. Robespierre, embarrasse, reste muet quelques secondes; puis, +s'animant tout a coup: "Eh bien! qu'on ne brule pas, mais qu'on +reponde; qu'on lise sur-le-champ les numeros de Camille. Puisqu'il le +veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que la Societe ne retienne pas +son indignation, puisqu'il s'obstine a soutenir ses principes dangereux +et ses diatribes. L'homme qui tient aussi fortement a des ecrits +perfides est peut-etre plus qu'egare; s'il eut ete de bonne foi, s'il +eut ecrit dans la simplicite de son coeur, il n'aurait pas ose soutenir +plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherches +par les contre-revolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunte; il +decele les hommes caches sous la dictee desquels il ecrit son journal; +il decele que Desmoulins est l'organe d'une faction scelerate, qui a +emprunte sa plume pour distiller le poison avec plus d'audace et de +surete.--Tu me condamnes ici, reprit Camille; mais n'ai-je pas ete chez +toi? ne t'ai-je pas lu mes numeros, en te conjurant, au nom de +l'amitie, de vouloir bien m'aider de tes conseils?--Tu ne m'as pas +montre tous tes numeros; je n'en ai vu qu'un ou deux! s'ecria +Robespierre. Comme je n'epouse aucune querelle, je n'ai pas voulu +attendre les autres; on aurait dit que je les avais dictes... Au +surplus, que les Jacobins chassent ou non Camille, peu m'importe; ce +n'est qu'un individu. Mais ce qui m'importe, c'est que la liberte +triomphe et que la verite soit connue." + +Robespierre avait son genre de pitie, mais c'etait la pitie de +l'avenir. Le legislateur avait tue l'homme. + +Cependant le Comite de salut public sembla faire une concession aux +Dantonistes en leur sacrifiant la bande d'Hebert, qu'ils avaient si +furieusement attaquee par la voix de Camille Desmoulins. Il est vrai +que cette concession etait derisoire, et que dans la trainee de sang +qui conduisit ces miserables a l'echafaud les moderes purent voir la +trace de leur propre mort. Les Hebertistes finirent comme ils avaient +vecu. Ces hommes qui agitaient sans cesse la terreur s'enterrerent a +leur propre glaive. Profitant de la disette et des souffrances du +peuple, ils essayerent de le soulever contre la Convention, qu'ils +accusaient d'indulgence et de lenteur. Leur projet etait d'improviser +un second 31 mai. Ils echouerent et sept tetes tomberent sur +l'echafaud. + + + + +XXIV + +La perte des indulgents est decidee.--Arrestation de Camille Desmoulins +et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Derniere lettre +de Camille.--Proces et defense des Dantonistes.--Ils sont conduits a +l'echafaud.--Mort de Lucile Desmoulins. + + +La hache venait d'_epurer_ le parti des Montagnards. + +Robespierre se leve; l'epouvante siege sur son front. Il montre cette +hache encore fumante et declare que la Convention est determinee a +sauver le peuple en ecrasant a la fois toutes les factions qui +menacaient le bien public. Les hommes _patriotiquement +contre-revolutionnaires, qui veulent faire de la liberte une +bacchante_, etant abattus, il se retourne contre les _moderes, qui +veulent en faire une prostituee_. Robespierre caracterisait ainsi +l'indulgence molle et corrompue. + +En effet, l'horreur du sang est moins, dans certaines natures egoistes, +une vertu de coeur qu'une revolte de la sensibilite physique. La menace +de Robespierre retentit aux oreilles des Dantonistes comme le glas de +la mort. L'heure fatale a sonne. Les Comites de salut public, de surete +generale et de legislation se reunissent. La perte des _indulgents_ est +decidee. Impassible comme une idee, Robespierre ne retient ni ne pousse +les accuses sur le bord de l'abime. Il n'arrache pas ces tetes, il les +laisse tomber. + +[Illustration: Les Dantonistes devant le tribunal revolutionnaire.] + +Dans la nuit du 30 au 31 mai, Camille, au moment ou il allait se mettre +au lit, entend dans la cour de sa maison le bruit de la crosse d'un +fusil qui tombe sur le pave. "On vient m'arreter!" s'ecrie-t-il; et il +se jette dans les bras de sa femme, qui le presse de toutes ses forces +contre son sein. Il court, donne un baiser a son petit Horace, qui +dormait dans son berceau, et va lui-meme ouvrir aux soldats, qui +l'arretent et le conduisent a la prison du Luxembourg. + +Danton, ce lion terrible, qui, cinq jours auparavant, voulait _manger +les entrailles_ a Robespierre, se laissa arreter comme un enfant et +egorger comme un mouton. + +Avec eux, Herault de Sechelles, Lacroix, Philippeaux, Westermann se +trouverent reunis sous les memes verrous. + +Herault etait un philosophe materialiste; c'est lui qui a dit, apres +Buffon: "J'ai toujours nomme le Createur, mais il n'y a qu'a oter ce +mot et mettre a la place la puissance de la nature." Sa conduite dans +la journee du 2 juin n'avait pas ete exempte de faiblesse. President de +la Convention, il avait recule devant les canons d'Henriot. A sa place, +ecrivait l'abbe Gregoire qui pourtant n'etait pas Girondin, emporte par +le sentiment d'un juste courroux, j'aurais peut-etre fait saisir +Henriot, ou j'aurais ete massacre plutot que de laisser ainsi outrager +la representation nationale." Ne dans une classe maintenant proscrite, +Herault avait pourtant fait de grands sacrifices a la Revolution. Sa +belle figure, sa jeunesse, ses manieres nobles et gracieuses attiraient +sur lui l'attention des autres detenus. + +Camille n'avait qu'une idee, sa Lucile. Il lui ecrivit une premiere +lettre dechirante. "Je suis au secret, mais jamais je n'ai ete par la +pensee, par l'imagination, plus pres de toi, de ta mere, de mon petit +Horace. O ma bonne Lolotte, parlons d'autre chose. Je me jette a +genoux, j'etends les bras pour t'embrasser, je ne trouve plus mon +pauvre Loulou. (_Ici on remarque la trace d'une larme._) Envoie-moi le +verre ou il y a un C et un D, nos deux noms, et le livre sur +l'immortalite de l'ame. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu +plus juste que les hommes et que je ne puis manquer de te revoir. Ne +t'affecte pas trop de mes idees, ma chere amie, je ne desespere pas +encore des hommes et de mon elargissement. Oui, ma bien-aimee, nous +pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg. Adieu, +Lucile! adieu, Daronne (_sa belle-mere_) Adieu, Horace! Je ne puis pas +vous embrasser, mais aux larmes que je verse il me semble que je vous +tiens encore sur mon sein." (_Une seconde larme mouille le papier._) +Lucile lut cette lettre en sanglotant, et dit a l'ami de Camille qui la +lui apportait, et qui tachait de la consoler: "C'est inutile, je pleure +comme une femme, parce que Camille souffre... parce qu'ils le laissent +manquer de tout; mais j'aurai le courage d'un homme, je le sauverai... +Pourquoi m'ont-ils laissee libre, moi? Croient-ils que parce que je ne +suis qu'une femme je n'oserai elever la voix? Ont-ils compte sur mon +silence? J'irai aux Jacobins, j'irai chez Robespierre." On assure +qu'elle rodait a toute heure autour de la prison de son mari; mais les +murs d'une prison d'Etat sont comme le coeur d'un geolier: ils ne +laissent rien penetrer, ni le regard, ni l'emotion. Pauvre Lucile! le +silence seul entendait ses soupirs, la nuit voyait ses larmes. + +Camille avait apporte dans sa prison des livres sombres, et +melancoliques, tels que les _Nuits d'Young_ et les _Meditations +d'Harvey_. + +--Est-ce que tu veux mourir d'avance? lui dit le sceptique Real. Tiens, +voila mon livre, a moi; c'est la _Pucelle d'Orleans_. + +Quand Lacroix parut, Herault de Sechelles, qui jouait a abattre un +bouchon de liege avec des gros sous, quitta sa partie de _galoche_ pour +l'embrasser. Camille et Philippeaux n'ouvrirent point la bouche. Danton +seul engagea une conversation theatrale avec tout ce qui l'entourait. +Il semblait charger les murs et les echos de la prison de redire +chacune de ses paroles a la posterite. + +En voici quelques-unes: "Dans les revolutions, l'autorite reste aux +plus scelerats." + +"Ce sont tous des freres Cain." + +"Brissot m'aurait fait guillotiner comme Robespierre!" + +"II vaut mieux etre un pauvre pecheur que de gouverner les hommes." + +Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne, de la nature. + +Les debats du proces s'ouvrirent. + +Quand ils partirent pour le tribunal, Danton et Lacroix affecterent une +gaiete extraordinaire; Philippeaux descendit avec un visage calme et +serein, Camille Desmoulins avec un air reveur et afflige. + +La foule etait immense: entassee dans la salle du tribunal et dans le +Palais de Justice, elle debordait par les rues et les ponts jusque de +l'autre cote de la Seine. + +On assure que la femme de Camille Desmoulins, resplendissante de +jeunesse et de beaute, cherchait a remuer le peuple. + +Les accuses parurent. Ils se defendirent avec rage, non comme des +prevenus sous la loi, mais comme des victimes sous le couteau. + +Danton surtout, Danton, ce Titan foudroye, secouait, avec des +mouvements terribles, les tonnerres que l'accusation lancait sur sa +tete. Sa voix s'enflait sur le bord de l'eternite comme un fleuve au +moment de se precipiter dans la mer. Les fenetres du tribunal etaient +ouvertes; Danton, qui savait quel concours de citoyens assistait a son +proces, parlait de maniere a etre entendu de tout un peuple. Cette +retentissante voix remuait les pierres du Palais de Justice, couvrait +la sonnette du president et poussait, par instants, de tels eclats, +qu'elle parvenait au dela meme de la Seine, jusqu'aux curieux qui +encombraient le quai de la Ferraille. Danton comptait sur son eloquence +et sur une conspiration tramee, dit-on, dans la prison du Luxembourg, +pour soulever la multitude. + +Sa defense respirait le desordre et l'indignation: "Les laches qui me +calomnient oseraient-ils m'attaquer en face? Qu'ils se montrent, et +bientot je les couvrirai eux-memes de l'ignominie, de l'opprobre qui +les caracterisent. Je l'ai dit et je le repete: Mon domicile est +bientot dans le neant, et mon nom au Pantheon!... Ma tete est la; elle +repond de tout!... La vie m'est a charge, il me tarde d'en etre +delivre. + +LE PRESIDENT, a l'accuse.--Danton, l'audace est le propre du crime, et +le calme est celui de l'innocence. + +--Est-ce d'un revolutionnaire comme moi, aussi fortement prononce, +qu'il faut attendre une defense froide? Les hommes de ma trempe sont +impayables; c'est sur leur front qu'est imprime, en caracteres +ineffacables, le sceau de la liberte, le genie republicain: et c'est +moi que l'on accuse d'avoir rampe aux pieds des vils despotes, d'avoir +toujours ete contraire au parti de la liberte, d'avoir conspire avec +Mirabeau et Dumouriez! et c'est moi que l'on somme de repondre a la +justice inevitable, inflexible!... Et toi, Saint-Just, tu repondras a +la posterite de la diffamation lancee contre le meilleur ami du peuple, +contre son plus ancien defenseur!... En parcourant cette liste +d'horreurs, je sens toute mon existence fremir!..." + +Danton promenait a chaque instant sur la multitude des regards ou +palpitait l'insurrection. "A moi! semblait-il dire. Sauvez le genie de +la liberte!" Sa parole agitait tour a tour le tocsin de la revolte ou +le glas de la mort sur toutes les tetes. Rien ne remuait. Alors les +forces l'abandonnerent; sa voix qu'animait la fureur s'altera; il se +tut. + +De retour a sa prison, Camille perd tout espoir. Il ecrit a sa femme +une derniere lettre: "A mon reveil, en ouvrant mes fenetres, la pensee +de ma solitude, mes affreux barreaux, les verrous qui me separent de +toi ont vaincu toute ma fermete d'ame. J'ai fondu en larmes, ou plutot +j'ai sanglote, en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile, ma chere +Lucile! ou es-tu? Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et mon coeur +s'est egalement fendu, quand j'ai apercu ta mere dans le jardin. Un +mouvement machinal m'a jete a genoux contre les barreaux; j'ai joint +les mains comme implorant sa pitie, a elle qui gemit, j'en suis bien +sur, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur a son mouchoir et a son +voile qu'elle a baisse ne pouvant tenir a ce spectacle. Quand vous +viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus pres avec toi, afin que je vous +voie mieux.....Je t'en conjure, Lolotte, par nos eternelles amours, +envoie-moi ton portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux que je +les mette contre mon coeur! Ma chere Lucile, me voila revenu au temps +de mes premieres amours ou quelqu'un m'interessait par cela seul qu'il +sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porte ma lettre fut +revenu: "He bien! Vous l'avez vue?" lui dis-je, comme je le disais +autrefois a cet abbe Landreville; et je me surprenais a le regarder, +comme s'il fut reste sur ses habits, sur toute sa personne quelque +chose de toi... O ma chere Lucile, j'etais ne pour faire des vers, pour +defendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec +ta mere et mon pere et quelques personnes selon notre coeur, un Otaiti. +Tu diras a Horace, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien +aime! Malgre mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Je le reverrai +un jour, o Lucile! Mes mains liees t'embrassent, et ma tete separee +repose encore sur toi ses yeux mourants!" + +La violence deployee par Danton, loin de sauver ses amis, leur avait +nui dans l'esprit des masses. La dignite du president, qui ne cessait +de rappeler les accuses a la moderation, acheva de les accabler. + +"S'indigner n'est pas repondre, disaient les groupes; si Danton est +innocent, qu'il le prouve!" Comme l'eclat de la defense croissait par +l'audace de Danton et de Lacroix, a la troisieme seance les accuses +furent mis hors des debats et le jury se declara suffisamment eclaire. + +Camille furieux dechire son acte d'accusation et en jette les lambeaux +a la tete de Fouquier-Tinville. + +On prononca la peine des accuses: la mort. + +C'etait le 5 avril 1794; le jour se leva le dernier pour Danton et ses +amis. Lorsqu'on vint les garrotter pour les conduire au supplice, +Camille Desmoulins criait, en ecumant de rage: + +--Quoi! assassine par Robespierre! + +Danton conserva son sang-froid et son dedain stoique. [Note: Senart +rapporte qu'au moment de partir pour l'execution il fit entendre les +paroles suivantes, dignes d'un veritable epicurien: "Qu'importe si je +meurs? j'ai bien joui dans la Revolution, j'ai bien depense, bien +_ribotte_, bien caresse les filles; allons dormir!" + +Ce propos est completement improbable et aura ete invente par un +ennemi.] + + +Dans le trajet, Camille, reveille comme en sursaut d'un affreux +cauchemar par les rudes cahots de la charrette, demandait avec stupeur +a ceux qui l'entouraient: "Est-ce bien moi que l'on conduit a +l'echafaud, moi qui ai donne le signal de courir aux armes le 14 +juillet!" + +Une foule silencieuse encombrait le chemin de la prison a la +guillotine. Desmoulins promenait sur toutes ces tetes un regard +suppliant et courrouce: "Peuple, pauvre peuple, s'ecriait-il sans +cesse, on te trompe, on immole tes soutiens, tes meilleurs defenseurs!" +La violence de son action avait mis ses habits en pieces; il arriva +presque nu a l'echafaud. + +Danton semblait rougir pour son ami de ces transports: "Reste donc +tranquille, lui disait-il, et laisse la cette canaille." Il roulait en +meme temps sur la multitude un oeil tranquille et superbe. Alors +Camille rencontrant sur une maison le buste de l'Ami du peuple: "Oh! si +Marat existait encore, nous ne serions pas ici!" IL garda quelque temps +le silence. + +La belle et melancolique tete d'Herault de Sechelles semblait defier +les outrages ou l'indifference de la foule. + +Le lugubre cortege passa rue Saint-Honore, devant la maison de +Robespierre. La porte cochere, les fenetres, les volets, tout etait +ferme: cette maison ressemblait a un tombeau. Quelques assistants +--etait-ce l'idee?--crurent entendre sortir dans ce moment-la +des plaintes et un gemissement. Camille, a la vue de ces murs si connus +de lui, fit retentir l'air d'imprecations terribles: "Tu nous suivras! +ta maison sera rasee; on y semera du sel. Les monstres qui +m'assassinent ne me survivront pas longtemps!" + +On etait arrive au pied de la fatale machine. + +La place etait eclairee, la foule morne. + +La charrette s'arreta. Ils descendirent un a un. + +Arrive au pied de l'echafaud, Camille ou Herault de Sechelles voulut +approcher son visage de celui de Danton pour l'embrasser; le bourreau +les separa: + +"Tu es donc plus cruel que la mort! s'ecrie alors Danton; car la mort +n'empechera pas nos tetes de se baiser tout a l'heure dans le fond du +panier." + +Herault passa le premier sous la fatale collerette de chene; sa tete +tomba. Les victimes se succederent. + +En face du moment supreme, Camille avait retrouve son calme. Il jeta +les yeux sur le couteau tout fumant du sang qui venait de couler: +"Voila donc, dit-il, la recompense destinee au premier apotre de la +liberte!" Son tour etait venu: il s'avance au-devant de la mort avec +beaucoup de courage et la recoit en tenant une boucle de cheveux de +Lucile dans sa main. + +Danton restait seul: "O ma bien-aimee, s'ecria-t-il, o ma femme, je ne +te reverrai donc plus!..." puis s'interrompant: "Danton, pas de +faiblesse!" Il tomba le dernier, apres avoir recommande a l'executeur +de montrer sa tete au peuple; ce qui fut fait. + +Ces hommes morts, un frisson de stupeur courut par toute la Republique. +Les vrais patriotes, ceux qui avaient ete le genie de la guerre, +pleurerent, se rappelant que Danton avait ete le genie qui avait sauve +la patrie. + +Les hommes qui perissent sur un echafaud pour une cause politique +laissent derriere eux des amis, des enfants, des femmes, autres +victimes, qui maudissent le systeme regnant, et dont la tete est +bientot jugee necessaire au maintien de la tranquillite publique. + +Ainsi la mort nait de la mort et le supplice s'accroit du supplice. + +Un complot avait ete ourdi, durant le proces des Dantonistes, pour +soulever les prisons: Lucile Desmoulins s'y etait associee de toute sa +douleur et de toute sa tendresse de femme. Elle fut conduite au +tribunal et condamnee a mort. Elle fit ses adieux a sa mere: "Bonsoir, +ma chere maman, lui ecrivit-elle du fond de sa prison; une larme +s'echappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le +calme de l'innocence." Elle alla au supplice avec plus de sang-froid et +de fermete que son mari. Un mouchoir de gaze blanche, noue sous le +menton, encadrait ses cheveux noirs et son visage souriant. Elle monta +toute seule sur l'echafaud, et recut, sans avoir l'air d'y faire +attention, le coup fatal. + +Cette tranquillite ne venait point du sentiment religieux.--"Etre des +etres, disait a Dieu cette charmante Lucile, toi que la terre adore, +toi mon seul espoir, _si tu es_, recois l'offrande d'un coeur qui +t'aime!" + + + + +XXV + +La Revolution veut transformer le theatre et les arts.--Projet de +David.--Heroisme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David +(d'Angers).--Gaiete et commerce dans Paris.--Decrets et institutions de +la Convention.--Ideal de Robespierre different de celui de la +Revolution.--Fete du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et +considerations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de +Robespierre. + + +On ne transforme les idees d'un peuple qu'en transformant ses +habitudes. Aussi la Revolution voulut porter sa main sur tous nos +usages. + +Les theatres, les arts n'echapperent point a cet enveloppement +revolutionnaire. + +Les spectacles jouaient _Epicharis et Neron_, tragedie politique du +citoyen Legouve; _Manlius Torquatus,_ de Lavallee; _le Modere,_ comedie +en un acte, par le citoyen Dugazon, et d'autres pieces de circonstance. + +Le peintre David exercait a la Convention la dictature des arts. Il +avait de temps en temps des idees sublimes: "Citoyens, je propose de +placer un monument compose des debris amonceles des statues royales sur +la place du Pont-Neuf, et d'asseoir au-dessus _l'image du peuple geant, +du peuple francais_; que cette image, imposante par son attitude de +force et de simplicite, porte ecrit en gros caracteres sur son front, +_lumiere_; sur sa poitrine, _nature, verite_; sur ses bras, _force_; +sur ses mains, _travail_. Que sur l'une de ses mains les figures de la +Liberte et de l'Egalite, serrees l'une contre l'autre et pretes a +parcourir le monde, montrent a tous qu'elles ne reposent que sur le +genie et la vertu du peuple. Que cette image du peuple _debout_ tienne +dans son autre main cette massue terrible et reelle, dont celle de +l'Hercule ancien ne fut que le symbole." L'execution de cette statue +colossale fut decretee. + +La guerre civile, en plongeant le fer dans le coeur des citoyens armes +les uns contre les autres, devoilait chaque jour des actes d'heroisme +antique. L'enthousiasme revolutionnaire elevait les femmes, les enfants +au-dessus de la faiblesse de l'age ou du sexe. + +A treize ans, le jeune republicain Barra nourrissait sa mere a laquelle +il abandonnait sa paie de tambour, partageant ainsi ses soins entre +l'amour filial et l'amour de la patrie. Enveloppe par une troupe de +Vendeens, accable sous le nombre, il tombe vivant entre leurs mains. +Ces furieux lui presentent d'un cote la mort, et le somment de l'autre +de crier: _Vive le Roi!_ Saisi d'indignation, il fremit et ne leur +repond que par le cri de: _Vive la Republique!_ A l'instant, perce de +coups, il tombe ... il tombe en pressant sur son coeur la cocarde +tricolore. + +Cet heroique enfant, mort pour avoir refuse sa bouche au blaspheme et +pour avoir confesse sa foi devant l'ennemi, meritait de revivre dans +l'histoire. + +Robespierre demande pour lui les honneurs du Pantheon. + +La Convention nationale decide en outre, sur la proposition de Barere, +qu'une gravure representant l'action genereuse de Joseph Barra sera +faite aux frais de la Republique, d'apres un tableau de David. Un +exemplaire de cette gravure, envoye par la Convention nationale, devait +etre place dans chaque ecole primaire. David avait accepte cette noble +tache; mais bientot les evenements se succedent, la Republique s'efface +et avec elle la memoire reconnaissante de la nation pour le courage +malheureux. + +Un jour, M. David (d'Angers) lit le decret de la Convention qui decerne +ces honneurs posthumes au jeune Barra; il est frappe: "Et moi aussi, +s'ecrie-t-il, j'admire cet enfant sublime qui est mort pour une idee. +Ce que David le peintre n'a pas fait, David le statuaire le fera. +Console-toi, Barra, tu auras ton monument!" Et il fit la statue que +vous savez, un chef-d'oeuvre. [Note: J'ai vu il y a quelques annees, +chez M. Charles Lemerle, une esquisse a l'huile du peintre David +representant le jeune Barra attaque par des Vendeens au moment ou il +conduit des chevaux de l'armee a l'abreuvoir; ainsi le decret du 8 +nivose an II avait recu de la main de l'artiste conventionnel un +commencement d'execution.] + +La mort redoublait ses coups. + +Le Comite de salut public avait voulu frapper dans la bande d'Hebert +les exces de la democratie, dans le parti de Danton la faiblesse et le +materialisme republicain. Robespierre essaya, mais en vain, de sauver +madame Elisabeth, soeur de Louis XVI. La haine contre cette famille +etait inexorable. + +Homere designait les rois, de son temps, sous le titre de _mangeurs de +peuples_. Par un retour soudain, le peuple se faisait mangeur de rois +et de reines. + +L'epoque de la Terreur fut un passage violent et douloureux. + +Mes cheveux se dressent quand je regarde dans cet abime de sang. + +Paris n'avait pourtant point alors la figure desolee que lui donnent +les historiens. Voici ce qu'ecrivait un temoin oculaire. "On batit dans +toutes les rues. L'officier municipal suffit a peine a la quantite des +mariages. Les femmes n'ont jamais mis plus de gout ni plus de fraicheur +dans leur parure. Toutes les salles de theatre sont pleines." Il n'est +pas vrai que le commerce fut eteint. Jamais on ne vit autant de trafic +et de negoce. Tous les rez-de-chaussee de Paris etaient convertis en +magasins et en boutiques. Enfin cette Terreur, qu'on croit sans +entrailles, se laissait guider ou arreter dans le choix de ses victimes +par des considerations d'utilite generale. + +Cette fameuse Montagne, qu'on se represente comme toujours terrible, +jetait des flots de lumiere et de charite sur des flots de sang. Elle +ne cessait de deposer dans ses decrets immortels le germe de toutes les +institutions utiles; elle tarissait les sources de la misere publique, +reprimait les exces de la propriete individuelle sans la detruire, +temperait la concurrence sans tuer l'emulation, cette racine de +l'activite humaine, propageait les moyens d'instruction et les +disseminait dans toute la Republique, comme les reverberes dans une +cite; fondait l'Ecole de Mars, creait des secours publics pour le +malheur, pour la faiblesse ou pour le repentir, abolissait l'esclavage +des negres, s'occupait de faire refleurir l'agriculture, d'extirper les +patois locaux, pour etablir l'unite de langage national, jetait en +silence les bases du Conservatoire des arts et metiers, forcait en un +mot le respect meme de ses ennemis et la reconnaissance de l'avenir. +Grace a elle, la Revolution ne fut point tout a fait sterile pour le +pauvre, ni pour le peuple des campagnes. En meme temps qu'elle montrait +aux riches, aux puissants de la terre et aux superbes la face du Dieu +tonnant, elle versait la paix et la consolation sous les toits de +chaume. + +[Illustration: Les Dantonistes au Luxembourg.] + +La nation francaise etait depuis cinq ans a la recherche de la justice. + +Ce que l'homme, en effet, poursuit derriere toutes les agitations de la +force ou de la pensee, c'est la justice, toujours la justice. + +Ce que les revolutions cherchent eternellement, c'est la verite. + +La Convention avait cree une armee, une Constitution, un gouvernement, +une administration, un peuple. Que lui manquait-il donc? Une morale, +une croyance philosophique. + +La Republique avait demande un culte a la Raison, un sommeil eternel a +la matiere. + +L'ideal de Robespierre etait tout autre, et seul il se chargea de la +conduire vers un denouement. Suivons sa marche. + +Des armees etrangeres bordaient nos frontieres consternees. Il fallait +vaincre: on a vaincu. Des villes s'opposaient dans l'interieur au +gouvernement de la Republique: on y entre le fer au poing. De nouvelles +conspirations s'agitent: on les abat. L'atheisme, dechaine par les +mouvements et les desordres inseparables d'une grande secousse, levait +partout la tete: on l'ecrase. Une tourbe insensee menacait de corrompre +par ses doctrines la partie saine du peuple: on en purge la France. La +faiblesse donnait la main a la corruption pour desorganiser le pouvoir +moral: on coupe cette main. Alors Robespierre amene cette farouche +Revolution, qui avait detrone tous les dieux de la terre, en robe de +fete, paree de fleurs et de rubans, et la fait plier le genou devant +son geste inspire. "Il est un Dieu!" lui dit-il en lui montrant la +nature. + +La fete du 20 prairial est le point culminant de la Revolution +francaise. Le soleil se leva dans toute sa pompe, le ciel etait bleu, +les coeurs etaient penetres d'un sentiment auguste. Des bataillons +d'adolescents, des groupes de jeune filles, des meres et leurs enfants, +des vieillards, tous ornes de rubans aux trois couleurs, tous portant +des branches de chene avec des bouquets, la force armee, les autorites, +une musique imposante, un vaste amphitheatre construit au-devant du +balcon du chateau des Tuileries; le colosse de l'atheisme place au +milieu du bassin rond, colosse de toile et d'osier auquel le president +mit le feu _avec le flambeau de la verite_; la statue de la Sagesse +apparaissant du milieu de ce monument incendie; de nombreux discours +prononces avant et apres ce changement de decoration; un long cortege +ou la Convention marchait entouree d'un ruban tricolore porte par des +enfants ornes de violettes, des adolescents ornes de myrtes, des hommes +ornes de chene, des vieillards ornes de pampre; les deputes tenant +chacun a la main un bouquet compose d'epis de ble, de fleurs et de +fruits; un trophee d'instruments d'arts et de metiers, monte sur un +char traine par huit taureaux, couvert de festons et de guirlandes, +tout cela distribue avec art dans le Champ-de-Mars (nomme +Champ-de-la-Reunion); la Convention sur une montagne; les groupes de +vieillards, de meres, d'enfants et d'aveugles chantant des _hymnes +patriotiques_, tantot separement, tantot en dialogue, tantot en choeur, +et les refrains repetes par trois cent mille spectateurs, au bruit +eclatant des trompettes; le roulement de cent tambours, le tonnerre de +terribles salves d'artillerie.... on n'avait jamais vu ceremonie si +extraordinaire ni si touchante. + +Des le matin, les filles du menuisier chez lequel logeait Robespierre +s'habillerent de blanc et reunirent des fleurs dans leurs mains, pour +assister a la fete. Eleonore composa elle-meme le bouquet du president +de la Convention. [Note: Robespierre avait ete nomme, par exception, +president de l'Assemblee, comme etant la pensee de cet acte religieux.] + +Le soleil s'etait leve sans nuage, tout riait dans la nature, et les +quatre jeunes soeurs etaient attendries d'avance par le caractere +solennel de la ceremonie qui se preparait: le printemps de l'annee se +mariait pour elles au printemps de l'age et de l'innocence. Elles +avaient plus d'une fois entendu Maximilien parler de l'existence de +Dieu. Il leur avait lu, dans les soirees d'hiver, de belles pages de +Jean-Jacques Rousseau, son maitre, sur l'Auteur de la nature et sur +l'immortalite de l'ame. + +L'heure etant venue de se rendre au jardin des Tuileries, le chef de la +maison, Duplay, ravi de voir ses filles si pieuses et si charmantes, +marqua un baiser sur le front de chacune d'elles pour leur porter +bonheur. On sortit avec la joie dans l'ame. + +La famille de l'artisan ne rentra dans la maison paternelle qu'a la +chute du jour. + +Comme les visages etaient changes! Ce n'etait plus cette allegresse du +matin, cet enthousiasme de jeunes filles qui, fraiches et naives, +s'avancaient, comme les vierges de la Judee, au-devant de l'Eternel; on +avait entendu dans la foule des murmures, des avertissements sinistres. +Un nuage etait sur tous les fronts. Robespierre semblait triste et +resigne: "Je sais bien, dit-il en regardant ses hotes, le sort qui +m'est reserve; vous ne me verrez plus longtemps; je n'aurai point la +consolation d'assister au regne de mes idees; je vous laisse ma memoire +a defendre; la mort que je vais bientot subir n'est point un mal: la +mort est le commencement de l'immortalite." + +Il se tut. Un morne pressentiment glacait les coeurs. On se separa pour +la nuit. + +Revenons sur les evenements du 8 juin: deux journees semblables ne se +levent point dans la vie d'un homme. + +Robespierre etait revetu du costume des representants du peuple, habit +bleu, panache au chapeau et la ceinture tricolore au cote. Il avait +depouille, des le matin, cette morosite qui lui etait habituelle. +Maximilien quitta de bonne heure la maison de ses hotes pour se rendre +aux Tuileries. "En passant dans la salle de la Liberte, raconte +Villate, je rencontrai Robespierre, tenant a la main un bouquet melange +d'epis et de fleurs; la joie brillait pour la premiere fois sur sa +figure. Il n'avait pas dejeune. Le coeur plein du sentiment +qu'inspirait cette superbe journee, je l'engage de monter a mon +logement; il accepte sans hesiter. Il fut etonne du concours immense +qui couvrait le jardin des Tuileries: l'esperance et la gaiete +rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient a +l'embellissement par les parures les plus elegantes. On sentait qu'on +celebrait la fete de l'Auteur de la nature. Robespierre mangeait peu. +Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le +voyait plonge dans l'ivresse de l'enthousiasme. _"Voila la plus +interessante portion de l'humanite. L'univers est ici rassemble. O +Nature, que la puissance est sublime et delicieuse! Comme les tyrans +doivent palir a l'idee de cette fete!"_ + +"Ce fut la toute sa conversation. + +"Maximilien resta jusqu'a midi et demi. Un quart d'heure apres sa +sortie parait le tribunal revolutionnaire, conduit chez moi par le +desir de voir la fete. + +"Un instant ensuite vient une jeune mere folle de gaiete, brillante +d'attraits, tenant par la main un petit enfant. Elle n'eut pas peur de +se trouver au milieu de cette redoutable societe. La compagnie +commencant a defiler, elle s'empara du bouquet de Robespierre qu'il +avait oublie sur un fauteuil." + +Robespierre monta lentement les marches d'une tribune qui lui etait +reservee: cette tribune etait une chaire, l'orateur etait un prophete. +Il parla de Dieu en termes simples et dignes. Sa pale figure, ses +traits heurtes, se detachaient fermement sur le ciel bleu. + +Un vieux cordonnier, spectateur muet et perdu dans la foule, me +racontait ainsi ses impressions: "Je ne suis ni plus sensible ni plus +religieux qu'un autre; mais quand je vis cet homme lever la main, d'un +air inspire, vers le ciel, je sentis quelque chose remuer la (il me +montrait son coeur), et des pleurs d'attendrissement coulerent sur mes +joues. Allons, voila que j'en suis encore tout emu." Et il essuya +quelques larmes que lui arrachait le souvenir de cette journee +memorable. + +Le peuple entier partageait ces sentiments. + +Quelques debris vivants de la faction d'Hebert couvraient seuls d'un +morne silence la nuit de leur ame. Il fallait plus que du courage a +Robespierre pour affronter les tenebres, les coleres et les poignards +de l'atheisme. Tous les temoignages des contemporains me demontrent que +Robespierre expira victime de sa foi. Son crime, aux yeux de ses +ennemis, fut un acte de religion nationale; sa mort fut un martyre. + +Bourdon (de l'Oise), Vadier, Fouche, Collot-d'Herbois et +Billaud-Varennes ne lui pardonnerent point d'avoir ose croire en Dieu. + +Les membres de la Convention affecterent d'etablir une distance entre +eux et leur president, comme pour se separer d'avance de Robespierre et +pour faire croire a ses projets de dictature. Sa noble fierte, dans ce +jour solennel, fut signalee comme de l'orgueil, sa joie comme de +l'enivrement, son enthousiasme comme de l'ambition. + +Les femmes, c'est-a-dire le sentiment, etaient pour lui; les enfants, +c'est-a-dire l'innocence et la verite, lui tendaient leurs petits bras +en criant: "Vive Robespierre!" Ses collegues seuls murmuraient. "Ne +veut-il pas faire le Dieu?" disait l'un. "Nous l'avons pare de fleurs, +repondait l'autre: mais c'est pour l'immoler." On tournait tout en +derision ou en crime, le panache flottant qui l'ombrageait, la maniere +dont il portait sa tete, les regards de satisfaction qu'il promenait +sur la multitude. + +Entendant bourdonner autour de lui toutes ces haines, il dit a +demi-voix: "On croirait voir les Pygmees renouveler la conspiration des +Titans." Ce mot le perdit. + +Une circonstance fit encore naitre des pressentiments facheux. Au +moment ou Robespierre brula le voile sous lequel on devait voir +paraitre la statue de la Sagesse, la flamme noircit entierement cette +statue. La chose fut regardee comme un presage. On crut voir la sagesse +meme de Robespierre s'obscurcir. + +Le decret qui proclamait l'existence de l'Etre supreme fut recu dans +les chaumieres avec des larmes d'attendrissement et de joie. Apres cinq +mois d'atheisme et d'abolition des cultes, la France venait de +retrouver Dieu. Ce fut un tressaillement dans toutes les consciences. +On se demande depuis un demi-siecle ce qui manquait a Robespierre pour +avoir raison de ses ennemis et pour fonder dans le monde le regne de la +democratie: il lui manqua un symbole religieux moins incomplet que le +deisme. Son idee de vouloir tout ramener a la nature comme a l'etat de +perfection etait chimerique et retrograde. + +Quelques amis de Robespierre pretendent que cette fete de l'Etre +supreme n'etait qu'un premier pas dans une voie de reaction religieuse, +et qu'apres avoir renoue avec Dieu Maximilien aurait ramene la France +vers le catholicisme. + +La mort interrompit ses desseins. + +Les politiques de fait attachent peu d'importance a de telles +considerations; mais pour nous, qui ne separons jamais la societe d'un +principe de justice; nous croyons que toute la destinee de Robespierre, +comme celle de la France, etait suspendue a l'etablissement des +rapports de l'homme avec ses semblables, c'est-a-dire de la morale. +C'est faute d'avoir resolu le probleme d'une croyance sociale qu'il se +montra dans la suite inferieur aux evenements. + +Et les tetes tombaient. + +Robespierre, dont le coeur saignait a la vue de ces executions sans +terme, concut le projet d'ensevelir la terreur et la mort dans un +dernier supplice. + +Jusqu'ici la justice n'avait guere atteint que les faibles ou les +vaincus; il voulut que la foudre remontat pour frapper les chefs de la +Republique, ces hommes souilles de rapines et de sang, qui avaient +deshonore leur mission. Ce fut dans ce but que Couthon, le confident et +l'ami de Robespierre, presenta, deux jours apres la fete de l'Etre +supreme, la loi sur le tribunal revolutionnaire, dite du 22 prairial. + +Le rempart derriere lequel quelques membres impurs de la Convention +abritaient leur infamie sous l'inviolabilite se trouvait renverse par +cette loi. Les miserables virent la pointe du glaive qui les menacait. +Tallien, qui avait bu l'or et le sang de Bordeaux; Bourdon (de l'Oise), +qui s'etait couvert de crimes dans la Vendee; Dubois-Crance, dont les +manieres hautaines et dures, les exigences outrees avaient souleve la +ville de Lyon; Leonard Bourdon, intrigant dont le cynisme egalait la +lachete; Merlin, qui n'etait pas sorti les mains pures de la +capitulation de Mayence; Collot-d'Herbois, Fouche, Carrier, qui avaient +des taches partout, se reunirent dans l'ombre pour preparer le 9 +thermidor. La loi passa; mais les scelerats que Robespierre avait en +vue echapperent au bras qui voulait les frapper. L'arme qui devait tuer +la Terreur en tuant les terroristes retomba plus lourde et plus +tranchante sur le cou des victimes. Robespierre alors sortit du Comite +de salut public, et cessa de participer aux actes du gouvernement. +Cette neutralite couvrait des projets de clemence et d'amnistie; mais +le moment n'etait pas encore venu de les decouvrir. Robespierre, soit +faiblesse, soit connaissance approfondie de la situation, suivait le +systeme dilatoire qui lui avait si bien reussi dans l'affaire des +Hebertistes: il avait laisse l'atheisme s'user par ses propres exces; +il lui semblait de meme que l'echafaud devait se noyer d'un jour a +l'autre dans le sang des victimes et dans celui des pourvoyeurs. Il +attendait. + + + + +XXVI + +Confidence de Barere.--Robespierre veut arreter la Terreur.--Les petits +Savoyards.--Purete de moeurs de Robespierre.--Sa derniere +promenade.--Le 9 thermidor; seance de la Convention.--Devouement de +Robespierre jeune et de Lebas.--Lachete de David.--Robespierre refuse +d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et blesse a +l'Hotel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du +peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrepidite de +Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre +et de Saint-Just.--Ce que dira la posterite. + + +Cependant les comites ne cessaient de surveiller la retraite de +Robespierre. + +Voici une precieuse confidence de Barere a son lit de mort: +"Robespierre etait un homme desinteresse, republicain dans l'ame; son +malheur vient d'avoir cherche a se faire nommer dictateur; il croyait +que c'etait le seul moyen de comprimer le debordement des passions, +qui, en depassant les mesures energiques, ne furent utiles qu'a une +epoque de la Revolution. Il nous en parlait souvent a nous, qui etions +occupes a diriger les armees dans notre Comite de salut public. Nous ne +nous dissimulions pas que Saint-Just, taille sur un plus grand patron +pour faire un dictateur, aurait fini par le renverser et se mettre a sa +place; nous savions aussi que nous, qui etions contraires a ses idees +dictatoriales, il nous aurait fait guillotiner. Nous le renversames. +Voila ce qui arriva alors. Depuis, j'ai reflechi sur cet homme et j'ai +vu que son idee dominante etait la reussite du gouvernement +republicain; qu'il s'apercevait que les hommes, par leur opposition a +ce gouvernement, entravaient les rouages de la machine; il les +designait: il avait raison. + +"Nous etions alors sur des champs de bataille; nous n'avons pas compris +cet homme." Saint-Just, qui avait effectivement l'etoffe d'un +dictateur, etait doux comme un enfant, timide et rougissant comme une +jeune fille, terrible comme un lion; sa parole etait un glaive. Il +n'epargnait ni son sang ni le sang des autres; il s'exposait lui-meme +au feu de l'ennemi; il se montrait froid dans le danger et stoiquement +intrepide. Apres l'action, il evitait de faire parler de lui. Son +eloquence avait le nerf et quelquefois l'obscurite de Tacite. Il y +avait de l'enthousiasme austere et comme un desordre lyrique dans le +mouvement de ses idees. + +Couthon, qui fermait le triumvirat, etait un esprit droit et judicieux. +Durant les seances de la Convention, il tenait sur ses jambes +paralysees un petit chien aux poils longs et soyeux, qu'il caressait +doucement avec la main. + +Robespierre voulait arreter la Terreur; mais, semblable aux creations +fantastiques de l'alchimie, elle defiait la main qui lui avait donne +l'existence. Ce n'etait qu'une procession sans fin sur la route de +l'echafaud. Attendre les pieds dans ce sang, attendre le retour +incertain de la moderation et de l'humanite etait un supplice horrible. +Robespierre souffrait mille morts, son ame etait ulceree des maux qu'il +voyait s'accumuler sur ses reves de felicite prochaine. Il passa +quelques jours a l'Ermitage, dans la vallee de Montmorency. Maximilien +aimait a respirer l'ame de son maitre dans ces lieux encore tout pleins +de la presence de Jean-Jacques Rousseau. Que se passait-il alors dans +les meditations du legislateur? Nul n'a penetre les desseins profonds +qu'enfanterent, dit-on, ces jours de silence et de recueillement. +L'avenir lui a manque. Assurer l'existence de la Republique, faire +cesser cet etat d'incertitude qui livrait la fortune publique aux +intrigants et les tetes au couteau, renouer une alliance serieuse entre +l'homme et Dieu, une sorte de concordat dont l'Evangile devait etre le +lien, telle etait sans doute la pensee intime de Robespierre. Cette +pensee, la mort la scella sur ses levres. + +Depuis quelques mois, la porte cochere de la maison qu'habitait la +famille Duplay etait constamment fermee: la _chose_ dont on voulait +derober la vue aux quatre filles du menuisier passait regulierement +tous les jours. Du reste, ce rideau une fois tire sur la ville, rien ne +troublait plus la paix interieure. Maximilien avait ramene, d'un voyage +dans l'Artois, un grand chien nomme Brount, qu'il aimait. Ce chien +faisait la joie des jeunes soeurs. C'etait un allie de plus dans la +maison. L'animal, grave et penseur avec son maitre, etait folatre avec +Victoire et Eleonore. Quand Maximilien travaillait dans sa chambre, +Brount, sage et serieux, le regardait en silence; de temps en temps, le +chien avancait sa tete caressante sur les genoux de son maitre; c'etait +entre eux une sympathie sans bornes. Peut-etre ce chien representait-il +au tribun soucieux et defiant l'image de la fidelite, si rare toujours, +mais surtout dans les temps de revolution. + +Pendant la belle saison, Maximilien allait se promener tous les soirs +aux Champs-Elysees, du cote des jardins Marbeuf, avec ses hotes. De +petits Savoyards qui le connaissaient pour le rencontrer tous les soirs +dans les avenues accouraient au-devant de lui en jouant de la vielle et +en chantant quelque air des montagnes. Il leur donnait des petits sous +et leur parlait avec bonte de leur pays, de leur cabane, de leur +vieille mere. Les enfants l'appelaient entre eux le bon monsieur. L'un +d'eux l'aborda un jour en pleurant. Maximilien lui demanda le motif +d'une si grosse tristesse; alors l'enfant, pour toute reponse, +entrouvrit sa boite qui etait vide. "Je vois, repondit le bon monsieur; +tu as perdu ta marmotte; voici pour en acheter une autre." Et il lui +glissa dans la main une piece de monnaie. + +A la fin d'un siecle qui avait profane l'amour, Robespierre se +distinguait par la purete de ses moeurs et la delicatesse de ses +procedes envers un sexe que la litterature du temps regardait comme ne +presque uniquement pour le plaisir. Il respectait surtout le lit +conjugal. Attire par l'habitude, il entrait tous les jours chez une +marchande de tabacs, madame Carvin, qui etait fort jolie. Il aimait a +causer avec elle, mais sans jamais s'ecarter des formes les plus +respectueuses. Sa figure exprimait la tristesse, quand il parlait des +affaires du jour: "Nous n'en sortirons jamais; je suis bourrele; j'en +ai la tete perdue." + +On etait aux premiers jours de thermidor; Maximilien continuait avec sa +famille adoptive les excursions du soir aux Champs-Elysees. Le soleil +tombe a l'extremite du ciel ensevelissait son globe derriere les +massifs d'arbres ou nageait mollement ca et la dans un fluide d'or +sombre. Les bruits de la ville venaient mourir parmi les branches +agitees; tout etait repos, silence et meditation; plus de tribune, plus +de peuple, rien que l'enseignement paisible et solennel de la nature. +Maximilien marchait avec la fille ainee du menuisier appuyee a son +bras; Brount les suivait. Que se disaient-ils? La brise seule a tout +entendu et tout oublie. + +Eleonore avait le front melancolique et les yeux baisses; sa main +flattait negligemment la tete de Brount, qui semblait tout fier de si +belles caresses; Maximilien montrait a sa fiancee comme le coucher du +soleil etait rouge. "C'est du beau temps pour demain," dit-elle. +Maximilien baissa la tete comme frappe d'une image et d'un +pressentiment terrible. + +Cette promenade fut la derniere. + +Le lendemain, Maximilien avait disparu dans un orage; le lendemain +etait le 9 thermidor. + +On n'a que trop ecrit sur cette journee fameuse, qu'il faudrait, au +contraire, couvrir de deuil et de silence. + +Les comites se souleverent contre l'homme qui menacait leur +sceleratesse et entrainerent la Convention dans un piege. + +Robespierre fut etouffe. En vain Saint-Just, calme et intrepide, agite +la verite sur la tete des mechants comme un flambeau ou comme un +glaive; Tallien l'interrompt. Le sombre et atrabilaire Billaud-Varennes +s'ecrie: "La premiere fois que je denoncai Danton au Comite, +Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes +intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. Tout cela +m'a fait voir l'abime creuse sous nos pas." Ainsi la justification de +Robespierre eclatait dans la bouche meme de ses accusateurs. Il +s'elance a la tribune; des cris formidables s'elevent: "A bas, a bas le +tyran!" Tallien fait briller la lame d'un poignard dont il s'est arme, +dit-il, pour percer le sein du nouveau Cromwell, si la Convention +nationale n'avait pas le courage de le decreter d'accusation. + +Les incertitudes tombent devant cette menace. + +L'Assemblee se souleve tout entiere comme frappee d'une commotion +electrique. + +Robespierre, le chapeau a la main, pale, mais non defait, n'avait point +quitte la tribune; il insiste de nouveau pour obtenir la parole. Un cri +unanime: "A bas le tyran!" se fait entendre et couvre sa voix. + +Barere fait signe qu'il reclame le silence; alors toute la salle: "La +parole a Barere!" Ce depute avait, dit-on, deux discours dans sa poche, +l'un pour, l'autre contre Robespierre; jugeant la victime abattue, il +tira le glaive. "Tandis que je parlais, raconte-t-il lui-meme dans ses +_Memoires_, mon frere, qui etait dans la tribune au-dessus du fauteuil +du president, observait tous les mouvements de Robespierre. Celui-ci, +toujours a la tribune, s'agitait continuellement. Mon frere m'a dit que +lui et ses voisins craignaient qu'il n'en vint a l'extremite d'attenter +a ma vie, tant on le voyait en proie a une violente crise de colere et +de convulsion. + +[Illustration: Arrestation de Robespierre et de ses co-accuses.] + +"Une apprehension semblable etait bien d'un frere, mais elle ne devait +pas s'elever contre Robespierre: cet homme etait barbare avec le glaive +des lois ou le fer des revolutions, mais non d'individu a individu." + +Robespierre ne quittait toujours pas la tribune. + +Le vieux sceptique Vadier provoque le rire homerique de la Convention +en faisant de son ennemi le chef d'une bande de devots et d'illumines. + +TALLIEN.--Je demande la parole pour ramener la discussion a son vrai +point. + +ROBESPIERRE.--Je saurai bien l'y ramener. + +Sa voix est refoulee par les mouvements et les cris de l'Assemblee qui +ne veut pas l'entendre. Tallien calomnie impudemment l'homme sur la +bouche duquel tout le monde appuie le baillon. "Certes, s'ecrie-t-il, +si je voulais retracer les actes d'oppression particuliere qui ont eu +lieu, je remarquerais que c'est pendant le temps ou Robespierre a ete +charge de la police generale qu'ils ont ete commis." Robespierre +indigne: "C'est faux! je..." Murmures, cris, trepignements de rage. Des +mains meurtrieres se levent et s'agitent de tous le coins de la salle. +Robespierre porte de tous cotes ses yeux; il ne rencontre que la +defection et la haine. A chaque fois qu'il ouvre la bouche, une +agitation tumultueuse le suffoque. Se tournant alors du cote de +Thuriot, auquel Collot-d'Herbois vient de ceder le fauteuil: "Pour la +derniere fois, president d'assassins, je te demande la parole!" + +Thuriot avait la taille et la voix d'un athlete; c'est l'homme qu'il +fallait aux Thermidoriens pour en finir avec leur ennemi. + +Alors Robespierre jeune: "Je suis aussi coupable que mon frere: je +partage ses vertus; je veux partager son sort. Je demande aussi le +decret d'accusation contre moi." L'Assemblee a le lache courage +d'accepter cette victime volontaire. + +On vote l'arrestation du _tyran_. + +Des cris de: _Vive la liberte! vive la Republique!_ eclatent. +Robespierre, avec une tristesse amere: "La Republique? Elle est perdue, +puisque les intrigants triomphent." + +Alors Lebas: "Je ne veux pas partager l'opprobre de ce decret! Je +demande aussi l'arrestation." + +Tout le monde respectait le caractere sage et reserve de Lebas: les +pans de son habit etaient entierement arraches par des mains +officieuses qui, durant cette orageuse seance, avaient cherche a +retenir son ardeur et son devouement. [Note: Communique par la famille +Lebas.] + +Les deputes qui venaient d'etre decretes d'arrestation descendirent a +la barre. Des temoins rapportent que le visage de Robespierre exprimait +un mepris mele d'indignation; calme et impassible, Saint-Just etait +reste maitre de sa figure; Robespierre jeune, Lebas et Couthon +semblaient plus touches de l'injustice de la Convention envers +Maximilien que de leur propre sort. + +Barere disait: "J'ai sauve la tete de David au 9 thermidor; je lui dis: +"Ne viens pas a cette seance; tu n'es pas homme politique; tu te +compromettras." En effet, je suis sur qu'il aurait voulu monter a la +tribune pour defendre Robespierre. Souvent a Bruxelles, quand je me +trouvais chez lui, il disait aux personnes presentes: "Je dois la vie a +Barere" [Note: Extrait des notes du M. David (d'Angers).] + +Ce grand peintre tenait donc bien a la vie, qu'il s'applaudissait de +lui avoir sacrifie l'honneur! + +Les prisons refusaient de recevoir Robespierre et ses amis. + +Vaincu dans la Convention, il ne l'etait pas dans l'opinion publique. + +S'il se fut alors empare du lieu des seances, s'il eut fait tomber dans +la nuit une douzaine de tetes, s'il eut encourage le peuple qui venait +en foule pour le delivrer et pour le soutenir, il se fut releve plus +terrible et plus puissant que jamais. + +Il ne le voulut point. + +A ceux qui le pressaient d'agir contre la Convention nationale, +Robespierre n'opposa qu'un mot: "Et au nom de qui?" + +Il mourut, comme on voit, martyr du dogme de la democratie. + +Pendant que le fantome du devoir s'elevait dans la conscience de +Robespierre pour arreter sa main, ses ennemis remuaient de tous cotes. +La Convention soulevait le peuple. Un decret qui mettait sa tete et +celle de ses amis _hors la loi_ etait proclame aux flambeaux, vers +minuit, depuis les Tuileries jusqu'au quai de l'Ecole. + +Robespierre etait a l'Hotel de Ville avec les quatre deputes mis hors +la loi; deux colonnes s'avancent, sous les ordres de Barras, droit a la +Commune, aux cris de: _Vive la Republique! Vive la representation +nationale!_ Les citoyens qui tenaient pour Robespierre hesitent; les +bataillons de garde nationale qui se trouvaient sur la place se +debandent; les canons se retournent; les commissaires de la Convention +penetrent avec une force armee dans les salles. Robespierre recoit dans +la bouche un coup de feu, qui lui fait perdre beaucoup de sang et qui +le livre sans defense aux gendarmes, entres les premiers dans la maison +commune pour le saisir. + +Lebas s'etait tue. + +Robespierre jeune venait de se fracasser la jambe en se lancant d'une +fenetre. + +Saint-Just etait demeure calme et immobile sur son siege. + +On les conduisit tous au supplice. + +La rue Saint-Honore regorgeait de citoyens prevenus ou egares, qui se +rejouissaient de voir punir ces hommes qu'ils croyaient etre le systeme +de la Terreur. Toutes les croisees etaient garnies de femmes parees +comme dans les jours de fete. + +Robespierre, extraordinairement pale, et couvert du meme habit qu'il +portait le jour ou il avait proclame l'existence de l'Etre supreme, +semblait prendre les injures de la foule en pitie. Sa figure etait +enveloppee d'un linge. + +Des applaudissements partirent de plus d'une fenetre richement tendue. +Tout le long de la route s'elevait une clameur immense. + +--C'est lui! Il s'est blesse d'un coup de pistolet a la machoire! + +--Non, c'est le sang de Danton qui lui sort par la bouche. + +--C'est celui de Camille Desmoulins, + +--C'est celui de la France. + +Les injures pleuvaient; les femmes lui montraient le poing; les +gendarmes eux-memes agitaient leur sabre en signe de rejouissance ou +pour le montrer a la multitude; un assistant s'avanca vers la +charrette, regarda en face Robespierre, et lui cria sous le nez: "Oui, +miserable, il est un Dieu!" + +Robespierre ne donna aucun signe. + +Un membre de la Convention se distinguait entre tous par la fureur avec +laquelle il poussait le cri de: _Mort au tyran!_ + +Ce Conventionnel, c'etait... Carrier. + +On etait arrive devant la maison ou logeait Maximilien; les energumenes +qui suivaient le cortege obligerent les executeurs d'arreter. Un groupe +de furies executa une danse autour de la charrette ou etait +Robespierre. En ce moment, une larme se forma lentement au bord de son +oeil sec. Le souvenir de la vie douce et presque pastorale qu'il avait +menee dans cette maison, l'idee de ses hotes qu'il entrainait dans sa +perte venait de lui ouvrir le coeur. On allait se remettre en marche: +alors une femme, vetue avec une certaine recherche, fend la foule, +saisit avec vivacite d'une main les barreaux de la charrette et de +l'autre, menacant Robespierre, lui crie: "Monstre! ton supplice +m'enivre de joie; je n'ai qu'un regret, c'est que tu n'aies pas mille +vies, pour jouir du plaisir de te les voir tontes arracher l'une apres +l'autre. Va, scelerat, descends au tombeau avec les maledictions de +tontes les epouses et de toutes les meres de famille." Robespierre +tourna languissamment les yeux sur elle et leva les epaules. + +La classe moyenne affichait publiquement son triomphe par les insultes +et les transports de joie qu'elle faisait eclater tout le long de la +route. Le peuple, qui etait personnifie dans Robespierre, etait au +contraire peu nombreux et morne. Il se disait que, cet homme mourant, +la Republique allait mourir. Aussi gardait-il, sur le passage du fatal +cortege, un silence consterne. + +Les proscrits, au nombre de vingt-deux, etaient tous mutiles. En +cherchant eux-memes la mort, ils n'avaient rencontre que la souffrance +et des contusions horribles qui les defiguraient. + +Seul l'intrepide Saint-Just etait debout, promenant sur la foule un +oeil tranquille. + +Au moment ou les charrettes deboucherent sur la place de la Revolution, +la multitude sembla retenir son haleine pour voir le denouement de +cette procession tragique. Les charrettes s'arreterent au pied de +l'echafaud. + +Henriot, cet ivrogne barbouille de lie et de sang, dont la conduite +insensee avait perdu la cause du peuple, etait le seul qui ne meritat +point, dans cette journee, les honneurs du sacrifice. Un de ses yeux +etait sorti de son orbite et ne tenait plus que par des filaments. +Avant qu'il montat sur la guillotine, un des valets du bourreau lui +arracha brutalement cet oeil; ce qui le fit fremir de douleur. + +Ils tomberent tous, l'un apres l'autre, sans faiblesse et en silence. + +Robespierre jeune, toujours impassible et serein, meme envers la mort, +presenta fierement sa tete au couteau et sa pensee a l'avenir. + +Couthon, qui n'avait plus que la tete et le coeur de vivants, mourut +tout entier sans palir. + +Maximilien voyait d'un cote les feuillages des Champs-Elysees ou +murmurait pour lui un souffle d'amour, et de l'autre le jardin des +Tuileries ou il avait harangue le peuple le jour de la fete de l'Etre +supreme. Il avait montre tout le long de la route et conserva devant +l'instrument du supplice un courage inflexible. Le bourreau, avant de +l'etendre sur la planche ou il allait recevoir la mort, lui arracha +brusquement l'appareil qui couvrait sa blessure. Alors Robespierre jeta +un cri. On entendit un coup sourd: sa tete venait de tomber. La joie +feroce des spectateurs eclata. + +Saint-Just alors parut, les pieds dans le sang, la tete dans le ciel, +grave sur l'echafaud comme a la tribune ou sur les champs de bataille. +On n'avait jamais vu tant de beaute ni de genie luire sous le reflet de +la hache. Il avait vingt-six ans. Il croyait a la vertu, a la probite, +au devouement; il mourut egorge par l'intrigue et par un vil egoisme. + +Tous ces hommes n'avaient commis qu'un crime, celui de tirer le glaive +contre les ennemis du peuple; ils perirent aussi par le glaive. +Peut-etre devaient-ils cette derniere satisfaction a la justice +sociale, pour que, les trouvant acquittes de la dette qu'ils avaient +contractee envers la mort, le monde put se prosterner un jour devant la +memoire de ces martyrs qui ont defendu la cause du genre humain +souffrant, sauve le territoire de l'invasion etrangere et prepare a +leurs descendants des destinees meilleures. + +La posterite, qui deja danse sur les cadavres des vaincus et des +victimes, dira: Il y eut un peuple qui, en moins de deux annees, jugea +son roi, refit son gouvernement, changea ses moeurs, ecrasa dans son +sein toutes les factions, soutint le poids d'un continent tout entier +devenu son ennemi, dispersa ses anciens maitres, detruisit les nouveaux +ambitieux ou les anarchistes, pour remonter par ses propres forces a la +justice, a la morale, et ressaisir sa souverainete. Ce peuple avait a +sa tete des hommes integres, desinteresses, inflexibles, qui +s'ecroulerent avec leur reve. + +Paix a ces ombres terribles! + + + + +XXVII + +La seconde Terreur.--Desinteressement des Montagnards.--Jugement de +Barere sur Robespierre.--Billaud-Varennes a Cayenne.--Ses paroles.--Les +lettres de sa femme.--Sa mort.--Considerations generales sur les +Montagnards. + + +La Terreur allait finir; les coeurs s'ouvraient a la pitie; les paves +teints en rouge se soulevaient dans nos faubourgs contre le mouvement +de la charrette qui servait aux executions, quand le 9 thermidor vint +ramasser dans le sang de Robespierre et de Saint-Just le glaive emousse +qu'ils voulaient detruire. + +La hache se retourna furieuse. + +Les debris de la faction des moderes se vengerent cruellement. + +La justice du peuple avait ete inflexible, celle de ses ennemis fut +atroce. + +Il y eut une seconde Terreur, mille fois plus sanguinaire et plus +implacable que l'autre. Des calculs exacts portent a huit ou dix mille +le nombre des ennemis de l'egalite qui tomberent sur l'echafaud avant +le 9 thermidor; selon des rapports faits par les +contre-revolutionnaires eux-memes, trente-cinq mille Robespierristes +furent egorges, apres le 9 thermidor, dans quatre departements. On voit +deja de quel cote fut la violence. Il ne faut pas s'en etonner: les +premiers terroristes frappaient avec le fer d'une conviction et au nom +d'un principe social, tandis que les seconds assassinerent avec l'arme +de l'egoisme et de la peur. + +Les Montagnards eurent, presque tous, une vertu civile qui rachete bien +des fautes, le desinteressement. Ceux-ci n'etaient du moins ni des +sangsues du peuple ni des voleurs. + +Robespierre ne laissa pas un sou apres sa mort. + +Saint-Just, noble et riche, avait abandonne tout son bien a la commune +de Blerancourt. + +Envoye en mission, l'abbe Gregoire reduisait ses depenses, pour menager +les deniers de l'Etat: "Devinez, ecrivait-il a madame Dubois, combien +mon souper de chaque jour coute a la Nation: juste deux sous; car je +soupe avec deux oranges." Il rapporta au Tresor public le fruit de ses +economies, une petite somme epargnee sur ses frais de voyage et nouee +dans un coin de son mouchoir. + +Cahors, pere d'une famille nombreuse et membre de la Convention a +l'epoque la plus florissante de cette assemblee, mourut, sans rien +dire, de misere... oui, de misere. + +Les deputes de la Montagne qui survecurent a la Terreur thermidorienne +parvinrent presque tous a l'extreme vieillesse. Aucun d'eux ne se +reprocha le sang de Louis XVI; mais ils auraient voulu laver leurs +mains et leur conscience du sang de Robespierre. + +M. David (d'Angers) aborde un jour Barere sur son lit de douleur et lui +temoigne l'intention de couler en bronze le portrait des hommes les +plus celebres de la Revolution francaise; il lui nomme d'abord +Danton... Barere se leve brusquement sur son seant; et, le visage +inspire par la fievre, il lui dit en faisant un geste d'autorite: "Vous +n'oublierez pas Robespierre, n'est-ce pas? Car c'etait un homme pur, +integre, un vrai et sincere republicain; ce qui l'a perdu, c'etait son +irascible susceptibilite et son injuste defiance envers ses +collegues... Ce fut un grand malheur!" Apres avoir dit, sa tete retomba +sur sa poitrine et il resta longtemps enseveli dans ses reflexions. + +Billaud-Varennes, deporte a Cayenne, pauvre, vieux et _devenu doux +comme une jeune fille,_ [Note: Expression des femmes noires qui lui ont +ferme les yeux.] se reprochait le 9 thermidor, qu'il appelait sa +deplorable faute. + +"Je le repete, disait-il, la revolution puritaine a ete perdue ce +jour-la; depuis, combien de fois j'ai deplore d'y avoir agi de colere! +Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions et toutes les +vulgaires inquietudes aux portes du pouvoir?" + +Il disait encore: "Nous avions besoin de la dictature du Comite de +salut public pour sauver la France. Aucun de nous n'a vu alors les +faits, les accidents, tres-affligeants sans doute, que l'on nous +reproche! Nous avions les regards portes trop haut pour voir que nous +marchions sur un sol couvert de sang. Parmi ceux que nos lois +condamnerent, vous ne comptez donc que des innocents? Attaquaient-ils, +oui ou non, la Revolution, la Republique? Oui! He bien! nous les avons +ecrases comme des egoistes, comme des infames. Nous avons ete _hommes +d'Etat_, en mettant au-dessus de toutes les considerations le sort de +la cause qui nous etait confiee.... Nous, du moins, nous n'avons pas +laisse la France humiliee et nous avons ete grands au milieu d'une +noble pauvrete. N'avez-vous pas retrouve au Tresor public toutes nos +confiscations?" + +Un profond chagrin pesait neanmoins sur le coeur de Billaud. Apres sa +condamnation, sa jeune femme, qu'il avait adoree et qu'il aimait +peut-etre encore, profitant de la loi du divorce, s'etait remariee en +France. Elle avait alors vingt ans, un nom terrible a porter et la +misere pour toute ressource. Un homme vieux et riche, touche de cette +situation deplorable, s'offrit a l'epouser en secondes noces: elle +consentit. Il mourut. Heritiere d'une grande fortune et touchee sans +doute de remords, cette femme, qui etait encore tres-belle, se souvint +de Billaud qui vivait a Cayenne. Elle voulut consacrer sa richesse et +ses soins a l'adoucissement d'un exil si amer. Un sentiment qui ne +s'etait jamais efface de son coeur la ramenait, disait-elle, aupres de +son premier mari. Elle lui ecrivit lettre sur lettre, mais sans obtenir +de reponse. S'etant rendue elle-meme sur les lieux, elle demanda, par +la bouche d'un intermediaire, la grace de soulager la noble infortune +de M. Billaud-Varennes. Le vieux et fier republicain ecouta l'envoye de +sa femme avec une attention soutenue, laissa meme echapper quelques +larmes, et ce fut tout. Il repoussa les services que venaient lui +offrir ces mains tendres, mais profanees. "Il est, dit-il, des fautes +irreparables. J'ai dechire toutes ses lettres sans les lire." + +Une negresse, nommee Virginie, prit soin de sa vieillesse et de son +malheur. + +Billaud rendit le dernier soupir en confessant, avec l'exaltation de la +fievre, que, loin de se repentir, il mourait fier de l'utilite et du +desinteressement de sa vie. Ses levres bleues et livides se fermerent +en murmurant ces paroles terribles du dialogue d'Euchrate et de Sylla: +_Mes ossements du moins reposeront sur une terre qui veut la liberte; +mais j'entends la voix de la posterite qui me reproche d'avoir trop +menage le sang des tyrans de l'Europe_. + +Acceptons tout de ces hommes, moins le sang! La France rayonne encore +dans le monde de l'eclat de leur dictature et de leurs batailles. La +democratie renaitra tot ou tard de leur cendre par la reforme des +moeurs et par la diffusion des lumieres. Leur memoire est la colonne de +feu qui guide les generations errantes et indecises a la recherche +d'une nouvelle terre promise. Le 9 thermidor ensevelit la Republique +dans un orage. La montagne se changea en volcan. Ce volcan a jete les +membres palpitants de la Convention dans toutes les parties de la terre +et jusque dans les contree les plus sauvages. J'interroge alors +l'univers qui a ete temoin des dernieres annees de leur vie, et +l'univers me repond: "Le monde n'en a jamais vu ni n'en reverra jamais +de semblables; ils sont tous morts convaincus et resignes. On aurait +dit des etres superieurs a l'espece humaine." + +Soyez donc tranquilles et fiers dans vos tombeaux, ossements epars; +l'heure de la resurrection politique du globe avance. Vous serez enfin +juges! Mais aujourd'hui que l'arme de la terreur est tombee de leurs +mains et que le regard peut les considerer sans effroi, ces hommes nous +apparaissent deja comme des geants. L'ebauche de democratie qu'ils nous +ont laissee ressemble, toute noircie qu'elle est par la foudre, a une +de ces pierres druidiques qu'on rencontre dans les champs de la vieille +Bretagne. Jeunes gens, oublions les pertes et les blessures de nos +familles, pour ne plus voir que le resultat acquis a la cause du +peuple; n'imitons pas leurs exces, car les exces font reculer la +liberte. Vous-memes, ombres des victimes de la Revolution, maintenant +que, degagees des liens du corps et des interets de la vie, vous jugez +plus sainement les questions humaines, reconnaissez que votre, mort a +ete utile au progres des generations futures, et rejouissez-vous par +dela le tombeau! + + + + + +TABLE DES MATIERES + + +INTRODUCTION + +I. Mes Temoins. II. Les Girondins. + + +CHAPITRE PREMIER. + +Preludes de la Revolution francaise. + +I + +Du sentiment religieux.--Principaux evenements de notre +histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour +amener un changement dans l'ordre poetique et social.-- +Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La +Saint-Barthelemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV. + +II + +La Revolution en germe dans la cabale.--La franc-maconnerie.--Les +mystiques.--Les inventeurs. + +III + +Les prisons d'Etat.--Le Prevot de Beaumont.--Decadence de l'ancien +regime. + +IV + +La Revolution pouvait-elle etre evitee?--Louis XVI et +Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que +dans la convocation des Etats generaux. + +V + +Le clerge, la noblesse et le tiers etat.--La mission de la France, et +pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards. + + +CHAPITRE DEUXIEME. + +L'Assemblee constituante. + +I + +Les elections.--Convocation des Etats generaux.--Serment du +Jeu-de-Paume. + +II + +La seance royale.--Paroles de Mirabeau.--Necker.--Troubles a +Paris.--Conduite des deputes.--Prise de la Bastille. + +III + +Etat des esprits.--Premiere emigration.--La disette.--Mort de Foulon et +de Berthier.--Conduite du clerge francais dans les premiers temps de la +Revolution. + +IV + +Troubles et soulevements dans les campagnes.--Henri de Belzunce.--Un +episode de la Revolution a Caen. + +V + +Suite de l'emotion populaire.--La detente.--Nuit du 4 aout.--Quelle est +sa portee.--Abolition des dimes.--Conduite du roi et de la cour. + +VI + +Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille +Desmoulins.--Declarations des droits de l'homme et du citoyen.--La +prerogative royale et le veto.--Systeme des deux Chambres.--Obstacles +que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton. + +VII + +Orgles des gardes-du-corps.--La contre-revolution secondee par les +deesses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi a +Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine +au balcon.--Lafayette.--Reconciliation.--Retour a Paris. + +VIII + +L'Assemblee nationale a Paris.--Ses travaux.--Regeneration des +moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur +Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre +grandit. + +IX + +Apparition des Clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites +exercees centre les journaux democratiques.--Marat raconte par +lui-meme.--Favras.--Les biens de l'Eglise.--Projets des emigres.--L'Ami +du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat a cet +egard.--Division de la France en 83 departements.--Les juifs, les +protestants et les comediens. + +X + +Constitution civile du clerge.--Fetes de le Federation. + +XI + +Le parti des Indifferents.--Marat eclate.--Camille Desmoulins denonce +par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Desorganisation de +l'annee.--Mort de Loustalot.--Une seance du club des Jacobins. +--Mariage de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau. + +XII + +Les federations.--La bulle du pape.--Le clerge refractaire.--Marat et +Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Revolution.--Les +chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au chateau des +Tuileries.--Theroigne de Mericourt. + +XIII + +Alarmes et soupcons.--Marat prophete.--Fuite du roi.--Lafayette risque +d'etre massacre sur la place de Greve.--Les armes et les insignes de la +royaute sont arraches et detruits.--Le peuple entre au chateau des +Tuileries.--Robespierre aux Jacobins. + +XIV + +Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de +Drouet.--Fermete de Sausse.--Retour a Paris.--La voie +douloureuse.--Arrivee au chateau des Tuileries.--Translation des +cendres de Voltaire au Pantheon.--Discussion, a l'Assemblee nationale, +sur le sort de la royaute.--Les clubs.--Robespierre et +Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trone? + +XV + +Discussion sur la forme de gouvernement.--Reunion des citoyens au +Champ-de-Mars.--Petition signee sur l'autel de la patrie.--Deploiement +de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette +et Bailly.--Massacres.--Consequences de cette journee desastreuse. + +XVI + +Triomphe de la reaction.--Robespierre introduit dans la famille +Duplay.--Sa maniere de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la +peine de mort proposee par Robespierre, repoussee par la majorite +conservatrice de l'Assemblee.--Fin de la Constituante. + + +CHAPITRE TROISIEME. + +Assemblee legislative. + +I + +En quoi l'Assemblee legislative differait de l'Assemblee +constituante.--Le parti des Girondins.--Quels etaient alors les +republicains.--Troubles excites dans tout le royaume par les pretres +refractaires.--Menaces des emigres.--Conduite ambigue de Louis XVI. + +II + +Deux decrets: l'un contre les emigres, l'autre contre les pretres +refractaires.--D'ou est parti le systeme de la Terreur.--Le roi tient +pour le clerge non assermente et pour la noblesse revoltee contre la +nation.--Les desastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans +journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nomme +procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractere et sa +profession de foi. + +III + +La guerre.--Resistance de Robespierre a l'elan general.--L'avis de +Danton.--Brissot se declare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre +lui et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais +marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministere girondin. + +IV + +Influence des femmes sur la Revolution francaise.--Mme Roland et +Theroigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacres dans le +midi de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Declaration +de guerre. + +V + +La guerre debute mal.--Quelles etaient les causes de notre inferiorite +passagere.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de +Valence.--L'ennemi est a l'interieur.--Decret contre les pretres +refractaires.--Declin des croyances religieuses.--Le veto +royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministere girondin.--Changements +que la necessite de vaincre amenent dans l'esprit public. + +VI + +Preludes de la journee du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de +la reine.--Lettre de Lafayette a l'Assemblee.--Menaces d'un coup +d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il penetre dans +l'Assemblee.--Envahissement des Tuileries.--Conduite de Louis XVI.--A +qui la victoire?--Fete du Champ-de-Mars. + +VII + +Lenteur calculee des operations militaires.--Lafayette a la barre de +l'Assemblee.--Manifeste de Brunswick,--Enrolements +volontaires.--Arrivee des federes marseillais.--Role de Danton.-- +Angoisses et decouragement des chefs populaires.--Le 10 aout.--Une page +du journal de Lucile.--Peripeties de la lutte.--Le roi se refugie dans +l'Assemblee legislative.--Defaite et massacre des Suisses.--Theroigne +et Sulean.--Resolutions votees par les representants de la nation. + +VIII + +Direction nouvelle imprimee a la guerre.--La Commune de Paris.--Sa +lutte avec l'Assemblee legislative.--Marat a l'Hotel de Ville.--Qui +l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Creation du tribunal +revolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement +de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au +massacre des royalistes. + +IX + +Massacres de septembre.--Le Comite de surveillance.--La prison de +l'Abbaye.--Le president Maillard.--Les jugements.--Journiac de +Saint-Meard.--Ce qui se passait dans l'interieur de la prison et devant +le tribunal.--Royalistes acquittes.--Mlle. Cazotte et Mlle. de +Sombreuil.--L'abbe Sicard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la +responsabilite des massacres?--Role de Danton.--Marat seul ose +justifier les journees de septembre. + +X + +Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de +Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les elections.--Fin de +l'Assemblee legislative. + + +CHAPITRE QUATRIEME. + +La Convention. + +I + +Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du +bureau.--Abolition de la royaute.--La situation politique jugee par +Danton.--La propriete est declaree inviolable.--Reforme judiciaire. +--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les +citoyens.--Vice original de la Convention.--Les Girondins ennemis de +Paris.--Le parti qu'ils tirent des journees de septembre.--Presages +d'une lutte a mort entre la Gironde et la Montagne. + +II + +Une proposition malheureuse.--Seance du 23 septembre.--Denonciation de +Lasource.--Discours de Danton.--Attaque contre Robespierre.--Sa +defense.--Dementi donne a Barbaroux par Paris. Accusation contre +Marat.--L'Ami du peuple a la tribune.--Conclusion de cette +journee.--Defaite des Girondins.--Paris venge.--La Republique une et +indivisible. + +III + +Elan du la defense nationale.--La panique.--Detente.--La patrie n'est +plus en danger.--Arrivee de Dumouriez a Paris.--Sa presence au club des +Jacobins.--Habilete de Danton.--Une soiree chez Talma.--Rabat-Joie. + +IV + +Ce qu'etaient alors les Girondins.--Leur role dans la +Convention.--Leurs prejuges contre Paris.--Encore l'affaire du +_Mauconseil_ et du _Republicain_.--La population lasse des divisions +personnelles.--Danton conciliateur et repousse par les Girondins.--Son +mot sur Mme. Roland.--On lui demande des comptes.--Sa defense.--La +Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Seance du 5 +novembre.--Deroute de la Gironde.--Robespierre et son frere chez +Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat denonce par +Barboroux.--Reponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes. + +V + +Louis XVI au Temple.--Preliminaires de son proces.--Quels sont les +hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se +revele: son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des +femmes.--Marat et Mlle. Fleury.--La question religieuse sous la +Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le +proces du roi reclame par les Montagnards, consenti par les +Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du proces +est resolue. + +VI + +Louis XVI et sa famille.--Proces-verbal d'Albertier.--Rapport du maire +Cambon.--Recit de Barere.--L'ex-roi devant la Convention.--Son +attitude et ses reponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de +seduction en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie privee de Louis XVI +dans sa captivite.--La protestation de la vengeance. + +VII + +L'instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et +laique.--Apparition de l'atheisme.--Sentiment de Robespierre sur la +propriete.--Proces de Louis XVI.--Seconde comparation a la barre de +l'Assemblee nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi, +Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemblee.--Discours de +Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question +de culpabilite.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la +ratification du jugement par le peuple.--Troisieme appel nominal sur la +peine a infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de +Danton.--Le sursis.--Assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau. + +VIII + +Lutte entre la Convention et la Commune a propos de la liberte des +theatres.--Danton incline vers la Commune.--Execution de Louis +XVI.--Derniere entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison +Duplay durant le passage du lugubre cortege.--L'echafaud.--Dernieres +paroles de Louis.--Le soir du 21 janvier.--Embarras que la royaute +leguait a la Revolution. + +IX + +Mort de la premiere femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La +reunion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique +evacuee par nos troupes.--Avis de Danton sur l'etat des +choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte +sur les tours de Notre-Dame.--Sublime discours de Danton.--Accusations +contre sa probite.--Etablissement du tribunal +revolutionnaire.--Elargissement des detenus pour dettes.--Envoi de +commissaires aux departements.--Declaration de guerre a l'Angleterre. + +X + +Marat rit.--Pillage des boutiques.--Denonciation de Barere et de +Salles.--Decret d'arrestation contre Marat.--Il echappe.--Sa lettre a +la Convention.--Il est decrete d'accusation a la suite d'un appel +nominal.--Defection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les +intrigues orleanistes.--La Vendee.--Marat devant le tribunal +revolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentree a la +Convention.--Marat chez Simonne Evrard. + +XI + +Parallele entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux +Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins reprimande par +Prudhomme.--Causes de la decadence des Girondins.--Ils n'etaieut point +de leur temps. + +XII + +Installation du Comite de salut public.--Son caractere.--Appel a la +conciliation et a la fraternite.--Les frais de la guerre payes par les +riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille souleves contre la +Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Verguiand sur +l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la liberte des cultes.--La +Convention siege aux Tuileries.--Isnard president.--Histoire des +Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hebert.--Invective +d'Isnard.--Agitation de Paris. + +XIII + +Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon +d'alarme.--l'Eveche.--La Convention envahie.--La Commission des douze +est cassee.--Promenade aux flambeaux.--L'insurrection recommence le 2 +juin.--Mauvaises nouvelles de la Vendee et du theatre de la guerre.--Le +tocsin de Notre-Dame et la generale.--Ce qui se passe a la +Convention.--Henriot et ses canonniers.--Mise en accusation des +vingt-deux.--Fin de Theroigne de Mericourt. + +XIV + +Incapacite des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la +Convention apres le 2 juin.--Lettre de Marat.--Declin de l'Ami du +peuple.--Systeme de bascule adopte par Robespierre.--Activite de la +Convention apres la chute des Girondins.--Fondation du Museum +d'histoire naturelle--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde +avec les royalistes--Ce qui se passait dans le Calvados. + +XV + +Marat alite.--Le docteur Charles.--Deputation du club des +Jacobins.--Mort de l'Ami du peuple.--Emotion des patriotes.--Les +funerailles.--Le tableau de David.--Les honneurs posthumes rendus a +Marat.--Son entree triomphale au Pantheon. + +XVI + +Second mariage de Danton.--Il propose a la Convention un gouvernement +revolutionnaire.--Motifs sur lesquels il appuie cette vigoureuse +mesure.--Opposition de Robespierre.--Soulevement des enrages contre +Danton.--Reorganisation du Comite de salut public.--Les souvenirs de +Barere. + +XVII + +La fete du 10 aout 1793.--L'education publique par les +beaux-arts.--Retour a la nature.--La fontaine de la +Regeneration.--David et Herault de Sechelles.--Defile du cortege sur +les boulevards.--Egalite des rangs et des conditions +humaines.--Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-Trouves, aux +Vieillards.--Deuxieme station: l'arc de triomphe eleve en l'honneur des +citoyennes.--Troisieme station: la statue de la Liberte.--Quatrieme +station: les Invalides.--Cinquieme station: le Temple funebre. + +XVIII + +Siege de Lyon.--Decret de la Convention nationale.--Clemence de +Couthon.--Atroce conduite de Collot d'Herbois et Fouche.--Le Girondin +Rebecqui a Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur +blanche.--Siege et prise de la ville par l'armee republicaine.--Origine +de la revolte a Toulon.--Les royalistes, caches derriere les Girondins, +se rendent maitres des sections et fondent un Comite general.--Leur +tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la +Vierge.--Pamela.--Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la +reaction.--La guillotine et le gibet.--Arrivee de l'armee de +Cartaux.--Attaque et victoire des Montagnards.--Panique des +royalistes.--Incendie de nos arsenaux.--Noble conduite des forcats. + +XIX + +Le regne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoque.--Comment +il s'est forme par une sorte d'incubation lente.--Seance du 5 +septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barere.--Aggravation +du Tribunal revolutionnaire.--Institution d'une armee speciale chargee +de contenir Paris.--Considerations generales sur les mesures prises par +la Convention.--Ce qui serait arrive si les Montagnards eussent +faibli.--Ne pas confondre le systeme avec ses exces.--La Terreur +comparee a l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels. + +XX. + +Proces et mort de Custine.--Proces et mort de Marie-Antoinette.--Proces +des Girondins.--Robespierre arrache a la mort soixante-treize +deputes.--Condamnation a mort des Vingt-et-un.--Suicide de +Valaze.--Execution de Brissot et de ses complices.--Sort des autres +Girondins.--Mort de Mme. Roland.--Supplice de Bailly et de +Barnave.--Chatiment de la Dubarry.--Un mot sur le Tribunal +revolutionnaire.--Souberbielle.--Duplay.--Prostration.--La victoire +ranime tous les courages. + +XXI + +La ligue des philosophes de la Convention pour propager les +lumieres.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin +de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier republicain.--Chappe +inventeur du telegraphe.--Deux ans de fer contre quiconque degradera +les monuments publics.--Progres du Museum d'histoire naturelle--Les +ecoles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abbe Sicard ami de +Couthon.--Le docteur Pinel.--Etat des fous jusqu'en 1793.--Visite de +Couthon a Bicetre.--Liberation des fous.--Le Conservatoire de +musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanite. + +XXII + +La Revolution est partout maitresse.--Indignes successeurs de +Marat.--Atheisme d'Hebert et de Chaumette.--L'eveque Gobel, a +l'instigation d'Anacharsis Clootz, depose l'exercice de son culte entre +les mains de la Nation.--Resistance de l'abbe Gregoire.--Fete de la +deesse Raison. Pallnodie d'Hebert.--Ronsin, Carier, Fouche de Nantes. + +XXIII + +Retraite de Danton, son mepris pour les Hebertistes.--Camille +Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hebert et le Comite de +salut public.--Sa moderation, ses idees de clemence et ses rapports +avec Robespierre.--Accusation portee contre Danton.--Son +insouciance.--Inquietudes de Lucile.--Seance des Jacobins.--Mort des +Hebertistes. + +XXIV + +La perte des indulgents est decidee.--Arrestation de Camille Desmoulins +et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Derniere lettre +de Camille.--Proces et defense des Dantonistes.--Ils sont conduits a +l'echafaud.--Mort de Lucile Desmoulins. + +XXV + +La Revolution veut transformer le theatre et les arts.--Projet de +David.--Heroisme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David +(d'Angers).--Gaiete et commerce dans Paris.--Decrets et institutions de +la Convention.--Ideal de Robespierre different de celui de la +Revolution.--Fete du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et +considerations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de +Robespierre. + +XXVI + +Confidence de Barere.--Robespierre veut arreter la Terreur.--Les petits +Savoyards.--Surete de moeurs de Robespierre.--Sa derniere +promenade.--Le 9 thermidor, seance du la Convention.--Devouement de +Robespierre jeune et de Lebas.--Lachete de David.--Robespierre refuse +d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et blesse a +l'Hotel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du +peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrepidite de +Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre +et de Saint-Just.--Ce que dira la posterite. + +XXVII + +La seconde Terreur.--Desinteressement des Montagnards.--Jugement de +Barere sur Robespierre.--Billaud-Varennes a Cayenne.--Ses +paroles.--Les lettres de sa femme.--Sa mort.--Considerations generales +sur les Montagnards. + + + + +TABLE DES GRAVURES + + +Frontispiece.--Portrait de l'auteur. +Rouget de l'Isle. +Louis XIV. +Louis XVI. +Necker. +Serment du Jeu-de-Paume. +Camille Desmoulins. +Camille Desmoulins au Palais-Royal. +Robespierre. +Prise de la Bastille. +Danton. +Barere. +Un homme est tue par les gardes-du-corps. +Le club des Cordeliers. +Marat. +Les Cordeliers avaient pose deux sentinelles + a la porte de Marat. +Fete de la Federation au Champ-de-Mars. +Fabre-d'Eglantine. +Une seance du club des Jacobins. +Brissot. +Collot-d'Herbois. +Santerre. +Petion. +La deputation des petitionnaires du Champ-de-Mars + quitte l'Hotel de Ville, terrifiee + d'avoir vu arborer le drapeau rouge. +Massacres du Champ-de-Mars. +Couthon. +Verguiaud. +Dumouriez. +Madame Roland. +Chaumette. +Les petitionnaires du 20 juin. +Hebert. +L'abbe Sicard, instituteur des sourds-muets. +Interieur de l'Abbaye aux journees de Septembre. +Massacres dans les prisons. +Massacre des Carmes. +Barras. +Marat a la tribune de la Convention: Seance orageuse. +Seance du 25 septembre. +Boissy-d'Anglas. +Saint-Just. +Louis XVI et la famille royale au Temple. +Louis XVI donnant une lecon de geographie a son fils. +Louis XVI fait construire une caisse en fer. +Cambon ordonne a Louis XVI de se rendre a + la barre de la Convention. +Gensonne. +L'abbe Gregoire. +Logement de Marat rue des Cordeliers. +Fouquier-Tinville, accusateur public. +Carrier. +Comite de salut public. +Assassinat de Marat. +Provocation d'Isnard, president de la Convention. +Defile du cortege sur les boulevards. +Fontaine de la Regeneration. +Merlin de Douai donne lecture de son rapport. +Rassemblements devant l'Hotel de Ville. +Valaze. +Le general Custine est conduit devant le + tribunal revolutionnaire. +Les Hebertistes a la Conciergerie. +Derniere entrevue de Danton et de Robespierre. +Les Dantonistes devant le tribunal revolutionnaire. +Les Dantonistes au Luxembourg. +Arrestation de Robespierre et de ses co-accuses. + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire des Montagnards, by Alphonse Esquiros + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MONTAGNARDS *** + +This file should be named 7hmnt10.txt or 7hmnt10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7hmnt11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7hmnt10a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". 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