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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des Montagnards,
+by Alphonse Esquiros
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
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+Title: Histoire des Montagnards
+
+Author: Alphonse Esquiros
+
+Release Date: January, 2006 [EBook #9643]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on October 13, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MONTAGNARDS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DES
+
+MONTAGNARDS
+
+
+
+LIBRAIRIE DE LA RENAISSANCE
+
+OEUVRES D'ALPHONSE ESQUIROS
+
+HISTOIRE DES MONTAGNARDS
+
+
+
+[Illustration: Alphonse Esquiros.]
+
+[Illustration: Rouget de l'Isle.]
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+
+
+I
+
+MES TEMOINS
+
+
+Au moment ou fut ecrit l'_Histoire des Montagnards_ (1846-1847),
+quelques acteurs du grand drame revolutionnaire vivaient encore;
+d'autres venaient de mourir. J'eus la bonne fortune de connaitre
+Barere, auquel je fus presente par le sculpteur David, Lakanal,
+Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'etait point
+des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les
+journaux ou les brochures du temps; c'etait l'ame d'une epoque qui n'a
+jamais eu d'egale dans l'histoire.
+
+Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des details
+curieux, des souvenirs personnels, des impressions tres-profondes sur
+les evenements auxquels ces derniers temoins d'un monde evanoui avaient
+plus ou moins participe. Si la memoire leur faisait quelquefois defaut
+sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses
+etait reste intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de
+connaitre. En un mot, n'etait-ce point la source a laquelle on pouvait
+retrouver la vie de la Revolution Francaise?
+
+Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient guere a parler
+de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque
+peine a les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravite des scenes
+terribles auxquelles ils avaient assiste leur eut pose sur les levres
+un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions
+n'etaient nullement ebranlees et qu'ils soumettaient leurs actes au
+jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillite de conscience.
+
+Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les
+hommes; deux d'entre elles m'ont laisse un vif souvenir. La premiere
+est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de
+Marat.
+
+Madame Lebas devait avoir ete jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil
+noir, des manieres distinguees et une memoire tres-sure. C'est d'elle
+que deux ou trois historiens de la Revolution Francaise ont appris des
+details interessants sur la famille Duplay et sur la vie privee de
+Robespierre. Ses souvenirs ne depassaient guere le cercle des relations
+intimes; mais comme a dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer
+vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre,
+elle avait passe sa jeunesse au coeur meme de la Revolution. Elle avait
+aime son mari, comme elle disait elle-meme, d'un amour patriotique;
+mais par une reserve et une delicatesse de coeur que les femmes
+comprendront, c'etait celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just,
+de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes
+actions qui l'avaient touchee. Sa grande admiration etait pour
+Maximilien. L'interieur de la famille Duplay etait une maison a la
+Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risquee sur un
+deluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait,
+ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait
+a toutes nos conversations et la surveillait de pres, craignant sans
+doute des indiscretions qui pussent blesser son amour-propre comme fils
+d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais
+l'expression consternee de sa figure, un jour que cette respectable
+veuve me confia l'etat de detresse et de misere auquel elle avait ete
+reduite apres la mort de son mari. Elle s'etait faite blanchisseuse et
+allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup
+c'etait trop fort, et l'academicien palit. Raconter de pareilles
+choses, passe encore, mais les ecrire (et il savait bien que je les
+ecrirais plus tard), c'etait selon lui deroger a la dignite classique
+de l'histoire.
+
+Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste!
+
+Comme je tenais a recueillir et a controler tous les temoignages, je
+m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible,
+mais qui, dit-on, avait refuse autrefois de se marier pour ne point
+perdre ce nom dont elle se faisait gloire.
+
+C'etait un jour de pluie.
+
+Rue de la Barillerie n deg. 32 (c'est l'adresse que m'avait indiquee le
+statuaire David), je rencontrai une allee etroite et sombre, gardee par
+une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots ecrits en lettres
+noires: "Le portier est au deuxieme." Je montai.
+
+Au deuxieme etage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa
+femme s'entre-regarderent en silence.
+
+--C'est ici?
+
+--Oui, monsieur, reprirent-ils apres s'etre consultes du coin de
+l'oeil.
+
+--Elle est chez elle?
+
+--Toujours: cette malheureuse est paralysee des jambes.
+
+--A quel etage?
+
+--Au _cintieme_, la porte a droite.
+
+La femme du portier, qui jusque-la m'avait observe sans rien dire,
+ajouta d'une voix goguenarde:
+
+--Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-da!
+
+Je continuai a monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et
+gras. Les murs sans badigeon etalaient dans le clair-obscur la sale
+nudite du platre. Arrive tout en haut devant une porte mal close, je
+frappai. Apres quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai
+un dernier coup d'oeil au delabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je
+demeurai frappe de stupeur. L'etre que j'avais devant moi et qui me
+regardait fixement, c'etait Marat.
+
+On m'avait prevenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frere
+et la soeur; mais qui pouvait croire a une telle vision de la tombe
+presente en chair et en os? Son vetement douteux--une sorte de robe de
+chambre--pretait encore a l'illusion. Elle etait coiffee d'une
+serviette blanche qui laissait passer tres-peu de cheveux. Cette
+serviette me fit souvenir que Marat avait la tete ainsi couverte quand
+il fut tue dans son bain par Charlotte Corday.
+
+Je fis la question d'usage:
+
+--Mademoiselle Marat?
+
+Elle arreta sur moi deux yeux noirs et percants:
+
+--C'est ici: entrez.
+
+Je la suivis et passai par un cabinet tres-sombre ou l'on distinguait
+confusement une maniere de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre
+unique, situee sous les toits, assez propre, mais triste et miserable.
+Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage ou
+chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques
+livres, entre autres une collection complete des numeros de l'_Ami du
+peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait
+toujours refuse de vendre. L'un des carreaux de la fenetre ayant ete
+brise, on l'avait remplace par une feuille de papier huileuse sur
+laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui repandait dans la
+chambre une lumiere livide.
+
+Voyant toute cette misere, j'admirai au fond du coeur le
+desinteressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains
+toutes les fortunes avec toutes les tetes, et qui etaient morts
+laissant a leur femme, a leur soeur, cinq francs en assignats.
+
+La soeur de Marat se placa dans une chaise a bras et m'invita a
+m'asseoir a cote d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite,
+puis je hasardai quelques questions sur son frere. Elle me parla, je
+l'avoue, beaucoup plus de la Revolution que de Marat. Je fus surpris de
+trouver sous les vetements et les dehors d'une pauvre femme des idees
+viriles, une etonnante memoire des faits, des connaissances assez
+etendues, un langage correct, precis et vehement. Sa maniere
+d'apprecier les caracteres et les evenements etait d'ailleurs celle de
+l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui regnait
+dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux
+hommes de 93 me penetrait peu a peu. J'avais froid. Cette femme ne
+m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je
+l'ecoutai en silence.
+
+Les paroles qui tombaient de sa bouche etaient des paroles austeres.
+
+--On ne fonde pas, me disait-elle, un etat democratique avec de l'or ni
+avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le
+peuple. Une republique veut des hommes purs que l'attrait des richesses
+et les seductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre
+grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des
+droits et l'observation des devoirs. Ciceron est grand parce qu'il a su
+dejouer les desseins de Catilina et defendre les libertes de Rome. Mon
+frere lui-meme ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaille toute
+sa vie a detruire les factions et a etablir le regne du peuple:
+autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la
+liberte d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la liberte de tous et
+celle-ci ne s'acquiert dans un Etat que par des moeurs rigides. Il
+faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes
+sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frere est mort a
+l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa memoire.
+
+Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume.
+
+--Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si
+mon frere eut vecu, les tetes de Danton et de Camille Desmoulins ne
+seraient pas tombees.
+
+Je lui demandai si son frere avait ete vraiment medecin de la maison du
+comte d'Artois.
+
+--Oui, repondit-elle, c'est la verite. Sa charge consistait a soigner
+les gardes du corps et les gens preposes au service des ecuries. Aussi
+fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses
+qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient a
+deserter la cause du peuple. Le bruit courut meme par la ville qu'il
+s'etait vendu pour un chateau....
+
+--Monsieur, ajouta-t-elle en me designant d'un geste son miserable
+reduit,--je suis sa soeur et son unique heritiere: regardez, voici mon
+chateau!
+
+Et il y avait de l'orgueil dans sa voix.
+
+L'humeur soupconneuse de certains revolutionnaires ne s'etait point
+endormie chez elle avec les annees. Plusieurs fois je la surpris a
+fixer sur mon humble personne des regards mefiants et inquisiteurs.
+Elle m'avoua meme eprouver le besoin de prendre des renseignements sur
+mon _civisme_ aupres d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la
+vis aussi s'emporter a chaque fois que je lui fis quelques objections:
+c'etait bien le sang de Marat.
+
+Mes questions sur les habitudes de son frere, sur sa maniere de vivre,
+n'obtinrent guere plus de succes. Les details de la vie intime
+rentraient d'apres elle dans les conditions de l'homme, etre calamiteux
+et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne
+devait point descendre jusqu'a ces futilites.
+
+Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventuriere
+et d'une fille de mauvaise vie.
+
+Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique.
+Louis-Philippe venait d'echapper a l'un des nombreux attentats qui
+signalerent son regne; on pense bien qu'elle detestait en lui l'homme
+et le roi.
+
+--N'importe! s'ecria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se
+defaire des tyrans.
+
+Je me levai pour sortir.
+
+--Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous
+communiquerai des renseignements biographiques sur mon frere, si je vis
+encore; car dans l'etat de maladie ou vous me voyez je m'eteindrai
+subitement. Un jour, demain peut-etre, en ouvrant la porte, on me
+trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La
+mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublee. Moi,
+qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on
+quitte la vie sans regrets quand on n'a rien a se reprocher. Mon frere
+est mort pauvre et victime de son devouement a la patrie; c'est la
+toute sa gloire.
+
+Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur.
+
+--Voila des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanite,
+qui poursuivirent ce reve jusqu'a la mort avec un desinteressement
+heroique, et qui ne sont guere arrives qu'a une renommee sanglante, a
+une dictature ephemere. On en est meme a se demander s'ils n'ont point
+compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez
+que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne
+desavouent ni la raison ni la justice.
+
+Marat se definissait lui-meme le bouc emissaire qui se charge en
+passant de tous les maux de l'humanite. Il y avait dix siecles
+d'oppression, de miseres, de tortures entasses sur cet enfant du
+peuple, laid et mal venu, qui, a bout de patience, se retourne contre
+ses anciens maitres, furieux, ecumant. Ce petit homme sur les pieds
+duquel toute une societe a marche; ce medecin qui porte dans son corps
+malade la paleur et la fievre des hopitaux; ce journaliste inquiet,
+ombrageux, mefiant, lache sur la place publique comme un dogue vigilant
+dans une ville ouverte et peu sure, pour y faire le guet; cet oeil du
+peuple qui va rodant ca et la pour decouvrir les traitres; cet
+homme-anatheme, qui assume sur sa tete maudite tout l'odieux des
+mesures de sang, constitue bien un caractere a part, une des maladies
+de la Revolution.
+
+Il a ete trop legerement traite de charlatan et d'aventurier par les
+ecrivains royalistes. Avant d'entrer dans la carriere politique, Marat
+etait un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses
+premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de
+l'influence de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, 1775] ou il
+placait le siege de l'ame dans les meninges. [Note: Nom collectif des
+trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que
+l'auteur etait spiritualiste. Il publia ensuite differents travaux sur
+le feu, l'electricite, la lumiere, l'optique.
+
+Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma
+memoire est fidele) l'administration du Jardin des Plantes fit
+l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un
+hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi a Marat
+pour faire ses experiences; l'autre avait appartenu au comte de
+Provence, depuis Louis XVIII.
+
+Un autre caractere excentrique avec lequel me mit en relation cette
+histoire des Montagnards etait l'avocat Deschiens. Celui-la n'avait
+jamais demande de tetes; c'etait l'indifference politique, l'ordre et
+l'urbanite en personne. Il habitait Versailles ou il possedait
+plusieurs chambrees de brochures et de papiers publics, comme on disait
+au temps de la Revolution. Tous ces documents etaient classes,
+etiquetes. A chaque grande epoque historique il se rencontre un homme
+(un, c'est assez) qui s'isole du mouvement general des esprits pour se
+livrer a des gouts personnels, et en apparence bizarres; mais, sans
+lui, ou trouverait-on les materiaux de l'histoire? C'est ce qu'on
+appelle le collectionneur.
+
+La question que s'adressait a lui-meme l'avocat Deschiens, en
+s'eveillant des l'aube (de 89 a 94) n'etait pas du tout celle qui
+preoccupait alors tout le monde: "La cour triomphera-t-elle de
+l'Assemblee nationale ou est-ce au contraire l'Assemblee nationale qui
+aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la
+Montagne ou de la Gironde? Ou s'arretera la terreur? Les Dantonistes
+delivreront-ils la France des Hebertistes? Que pense et que fait le
+Comite de salut public? Ou nous conduit la Commune de Paris?" Non, rien
+de tout cela ne l'interessait tres-vivement. Sa question a lui etait
+celle-ci:
+
+"Combien paraitra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de
+pamphlets?" Alerte et cette pensee dans la tete, il parcourait aussitot
+les rues de Paris, ecoutant les crieurs, s'arretant aux boutiques des
+libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec
+un soin minutieux. He bien! cet homme particulier a rendu un grand
+service. S'il se fut laisse entrainer comme tant d'autres par
+l'ambition de la tribune, nous compterions un pale orateur de plus dans
+un temps qui regorgeait deja de parleurs et d'hommes d'Etat; tandis que
+la collection Deschiens a laquelle j'ai beaucoup puise pour ecrire
+cette histoire etait a peu pres unique dans le monde. Malheureusement,
+si je ne me trompe, cette collection a ete dispersee, apres la mort de
+celui qui l'avait formee avec tant de zele et de perseverance.
+
+Le second Empire ne tenait point du tout a enrichir notre Bibliotheque
+nationale des archives de la Revolution Francaise.
+
+
+
+
+II
+
+LES GIRONDINS
+
+
+L'_Histoire des Montagnards_ parut en meme temps que le premier volume
+de l'_Histoire de la Revolution Francaise_ par Louis Blanc, l'_Histoire
+des Girondins_ par Lamartine et l'_Histoire de la Revolution Francaise_
+par Michelet.
+
+Pourquoi ce titre: _Histoire des Montagnards_?
+
+Est-ce a dire que les Girondins ne comptent point dans le mouvement
+revolutionnaire? Aurions-nous par hasard ete insensible aux charmes de
+leur eloquence? N'aurions-nous rien compris au caractere et aux
+sublimes discours de Vergniaud, a l'esprit philosophique de Condorcet,
+le revelateur de la loi du progres, a la fougue patriotique d'Isnard, a
+l'energie de Barbaroux, a la science politique de Brissot, a
+l'honnetete de Petion, a la grande ame de madame Roland? Etions-nous
+tellement aveugle que nous eussions le parti pris de denigrer les
+hommes de la Gironde au profit des hommes de la Montagne? Non, rien de
+tout cela.
+
+Les Girondins representent un cote de la Revolution Francaise, les
+Montagnards en representent un autre; c'est cet autre cote que nous
+avons voulu mettre en lumiere. Voila tout.
+
+Autre consideration: les Girondins n'ont joue, dans le grand drame
+revolutionnaire, qu'un role de courte duree. Non-seulement la Montagne
+leur a survecu, mais encore c'est de cette cime formidable, au milieu
+des eclairs et des tonnerres, que se sont reveles les oracles de
+l'esprit moderne. De ces hauteurs sont parties la force et la lumiere.
+A peine si les Girondins ont resiste; ils ont pali devant les
+evenements; ils se sont effaces dans un rayon d'eloquence. Les
+Montagnards au contraire ont renouvele entre eux, avec le pays et avec
+le monde entier, la lutte des Titans. Foudroyes, ils ont enseveli la
+Revolution dans les plis de leur drapeau, et apres eux la Republique
+n'a plus ete qu'un fantome.
+
+Lamartine lui-meme comprit tres-bien que les Girondins n'avaient point
+tranche le noeud gordien de la Revolution: aussi, en depit du titre,
+continua-t-il son histoire jusqu'au 9 thermidor.
+
+On est convenu de regarder les Girondins comme des moderes et les
+Montagnards comme des buveurs de sang. Fort bien; mais on oublie
+peut-etre que ce sont les Girondins qui ont declare la guerre a toute
+l'Europe et vote la mort du roi. La verite est qu'il faut etre logique:
+si la Revolution Francaise etait, comme le croient encore certains
+esprits faibles, une abominable levee de boucliers contre les dieux et
+les lois eternelles du genre humain, il faudrait condamner tous les
+hommes qui y ont participe, a quelque parti qu'ils appartiennent et
+sous quelque banniere qu'ils se soient rallies a l'esprit du mal.
+
+Le crime des Girondins fut d'avoir allume la guerre civile dans les
+departements ou ils s'etaient refugies apres leur chute. Qu'on ait ete
+injuste envers eux, je le veux bien; que les accusations portees contre
+leur systeme politique fussent ou fausses ou exagerees, je l'admets
+encore; que leur expulsion de l'Assemblee fut un acte illegal, je n'y
+contredis point; mais si persecute que soit un parti, il n'a jamais le
+droit d'armer les citoyens les uns contre les autres, surtout quand les
+bataillons etrangers foulent sous leurs pieds le sol sacre de la
+patrie.
+
+Quoi qu'il en soit, ce livre n'a point ete dicte par un esprit
+d'exclusion. Ne batissons point de petites eglises dans la grande unite
+de la Revolution Francaise. L'histoire de ces jours de luttes,
+d'antagonismes terribles et de haines violentes demande a etre ecrite
+avec amour. Ce n'est point ici un paradoxe. Oui, il y avait une
+sympathie immense, un elan passionne vers l'ideal, dans cette fureur du
+bien public qui immolait tout a un principe. Il faut donc embrasser
+d'un point de vue eleve cette epoque sinistre et glorieuse qui reunit
+tous les contrastes. Le moment est venu d'amnistier les uns pour leur
+ardent amour de la patrie, les autres pour leur devouement a
+l'humanite. Ayons enfin le courage d'admirer ce qui fut grand dans tous
+les partis et sous toutes les nuances. Parmi ceux que la Montagne
+eleva, dans un jour de tempete, jusqu'au gouvernement du pays, je
+dirais presque jusqu'a la dictature, il y en a qui ont sauve le
+territoire de l'invasion etrangere, renouvele les institutions
+sociales, ebauche une constitution, ecrase les factions abjectes dont
+le triomphe aurait amene la perte de la France, assure le respect de la
+souverainete nationale, retabli sur de larges bases les services
+publics; apres avoir tout detruit, ils essayerent de tout reconstruire.
+La vie de pareils hommes merite bien d'etre racontee et, quelles que
+soient leurs fautes, la posterite les jugera en s'inclinant devant leur
+memoire.
+
+[Illustration: Louis XIV]
+
+Nous ne promettons pas toutefois une rehabilitation systematique de la
+Terreur ni des Terroristes. Il y a tels de leurs actes que rien ne peut
+justifier. A chacun d'eux sa responsalbilite devant l'histoire. Loin de
+nous cette froide theorie de la souverainete du but qui absout tous les
+crimes au nom de la raison d'Etat. Nous n'admettrons jamais non plus
+qu'on puisse rejeter sur les circonstances, sur la necessite des
+temps, le fardeau des oeuvres sanglantes. Pas de fatalite: ce serait
+une injure a la conscience humaine.
+
+Ce que nous aimons chez les Montagnards, ce que nous defendrons, la
+tete haute, ce sont les vrais principes de la Revolution Francaise. Ils
+ont secouru le pauvre, releve le faible, protege l'enfant, delivre
+l'opprime en frappant l'oppresseur; ils ont voulu regenerer les moeurs.
+
+Agites dans l'opinion publique, comme ils l'avaient ete eux-memes dans
+la vie, les hommes de la Montagne n'ont pu jusqu'ici degager leur
+memoire de la tourmente qui les avait engloutis. Des voix
+retentissantes insultent, depuis plus d'un siecle, leurs ombres
+proscrites, tandis que d'autres les acclament avec enthousiasme. Il n'y
+a peut-etre eu de mesure ni dans le blame ni dans l'eloge. Pour moi, je
+me rejouis d'ecrire ces pages dans un moment calme (1847), ou l'opinion
+se recueille et ou se prepare le jugement definitif de l'histoire.
+Libre envers le pouvoir, libre meme envers les partis, sans autre
+passion qu'un ardent amour du peuple, je me crois a meme de promettre
+une chose grave et difficile a tenir, la verite.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+PRELUDES DE LA REVOLUTION FRANCAISE
+
+
+
+
+I
+
+Du sentiment religieux.--Principaux evenements de notre
+histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour
+amener un changement dans l'ordre politique et
+social.--Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La
+Saint-Barthelemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV.
+
+
+L'histoire de la Montagne se lie etroitement a l'histoire de la
+Revolution, laquelle se rattache a toute notre histoire de France.
+
+Il nous faut donc renouer le fil des evenements.
+
+Le point de vue religieux, presque absent au XVIIIe siecle des
+speculations de l'esprit, a exerce, dans ces derniers temps, une grande
+influence sur la direction des etudes historiques et sociales. Doit-on
+s'en applaudir? doit-on s'en plaindre? Il faut du moins se tenir sur
+ses gardes et se defendre contre les utopies. De nombreuses erreurs se
+sont glissees dans les ouvrages qui ont trait a l'origine de la
+democratie en France, et comme ces erreurs tendent a obscurcir une des
+questions dominantes de la philosophie politique, il est utile de
+signaler le mal. Quelques historiens envisagent la democratie moderne
+comme le developpement necessaire des idees chretiennes; pour eux, la
+Revolution Francaise est sortie tout armee de l'Evangile. [Note: Nous
+avions en vue l'ecole de Buchez, dont l'importance etait alors
+considerable.]
+
+Les societes antiques rapportaient presque toutes leur fondation a un
+dieu ou au fils d'un dieu. Peu s'en faut que les theodemocrates
+n'arrivent, par un effort d'imagination, a la meme consequence. S'il
+faut les en croire, c'est un dogme, une verite de foi qui a preside au
+berceau des nations modernes. Jesus-Christ a ete le premier citoyen
+francais, le precurseur de la _Declaration des droits_.
+
+D'ou vient cette maniere de voir? Il existe assurement une certaine
+conformite entre les doctrines de l'Evangile et celles de la Revolution
+Francaise.
+
+Dix-sept cents ans avant Voltaire, le fils d'un charpentier, dans un
+temps ou plus de la moitie du genre humain etait esclave, ou la societe
+s'appuyait sur une hierarchie de naissance, avait prononce ces paroles
+memorables: "Vous etes tous freres, et vous n'avez qu'un pere qui est
+la-haut." Cette relation entre les principes du christianisme et ceux
+de la democratie n'avait point echappe aux hommes de 93. L'abbe Maury
+et l'abbe Fouchet en firent le texte de touchantes homelies. On connait
+le mot de Camille Desmoulins devant le tribunal revolutionnaire: "J'ai
+l'age du sans-culotte Jesus, trente-deux ans." L'un des hommes qu'on
+s'attend le moins a rencontrer sur ce terrain, Marat, qui n'etait point
+devot, rend lui-meme justice sur ce point aux croyances chretiennes.
+"Si la religion, dit-il, influait sur le prince comme sur ses sujets,
+cet esprit de charite que preche le christianisme adoucirait sans doute
+l'exercice de la puissance. Elle embrasse egalement tous les hommes
+dans l'amour du prochain; elle leve la barriere qui separe les nations
+et reunit tous les chretiens en un peuple de freres. Tel est le
+veritable esprit de l'Evangile." Oui, mais cet esprit a-t-il ete
+souvent applique au gouvernement des affaires humaines?
+
+L'alliance du sentiment religieux et des aspirations revolutionraires
+peut etre seduisante; elle flatte les entrainements de l'esprit et du
+coeur, elle convient a la jeunesse; mais nous trouvons cette theorie a
+la fois excessive et incomplete. Le christianisme a ete une grande
+chose; la democratie en est une autre; gardons-nous bien de meler ces
+deux courants, si nous tenons a ne point tomber dans une confusion
+d'idees.
+
+Toute la question est de savoir si le christianisme seul, abandonne a
+ses propres forces, eut pu faire la Revolution Francaise; nous ne le
+croyons pas. Il fallait la protestation de la dignite humaine, violee
+depuis des siecles par l'insolente domination des classes privilegiees.
+Il fallait le travail lent et souterrain de la raison humaine. Il
+fallait la liberte d'examen. N'ayant a son service que des armes
+spirituelles, le christianisme n'aurait jamais pu realiser un mouvement
+national qui tenait a l'ordre philosophique par les principes, a
+l'ordre moral par le droit et a l'ordre materiel par la force.
+
+C'est donc dans un autre ordre de faits et d'idees qu'il nous faut
+chercher les racines de la Revolution Francaise.
+
+Tout le monde sait que, issu de la conquete, le gouvernement de la
+France fut a la fois militaire et theocratique. Le pouvoir etait divise
+entre une foule de petits tyrans locaux. C'est ce qu'on appelle la
+feodalite. La guerre etait l'occupation des hommes libres: guerre entre
+les Etats, guerre entre les provinces, guerre de chateau a chateau, de
+seigneur a seigneur. Au milieu de ces troubles et de ces chocs
+perpetuels, que devenait le pauvre vassal? Son champ etait ravage, sa
+famille sans cesse sur le qui-vive, le fruit de son dur travail pille
+par des bandes armees. Je glisse tres-rapidement sur ces origines bien
+connues.
+
+Le grand evenement du moyen age, c'est l'affranchissement des communes.
+A l'ombre des chateaux forts s'etaient formes dans les villes et les
+bourgs populeux des groupes d'artisans qui avaient besoin d'une
+certaine securite pour exercer leur industrie. Avec le temps, et par
+suite du mouvement naturel qui pousse les races asservies vers la
+lumiere et la liberte, ces confederations reclamerent quelques
+garanties. Elles offrirent meme d'acheter leurs franchises, soit du
+roi, soit du haut et puissant seigneur dont elles dependaient. Aimant
+mieux se priver d'un morceau de pain que de vivre sans droits, les
+ouvriers, les petits debitants des villes s'imposerent les plus durs
+sacrifices, et meme, dans quelques localites, se souleverent pour
+conquerir la dignite d'hommes. D'un autre cote, les nobles tenaient a
+remplir leurs coffres-forts, et Louis le Gros avait interet a favoriser
+le developpement des communes pour s'en faire un rempart contre les
+entreprises de certains seigneurs feodaux. Il importe surtout de
+constater que le sentiment religieux fut tout a fait etranger a ces
+transactions; la politique seule y joua un role. A partir de ce jour,
+les communes, ces associations libres et regulieres, jouirent d'une
+juridiction a elles et tinrent de la sanction royale le droit d'avoir
+un echevin, un tribunal, un sceau, un beffroi, une cloche, une garde
+mobile. En temps de guerre, elles ne devaient preter qu'au roi de
+France leurs soldats, qui, banniere en tete, rejoignaient les corps
+d'armee.
+
+Qui ne voit d'ici l'importance de cette revolution accomplie sans
+bruit, sans eclat, sans une goutte de sang verse, par une sorte d'elan
+spontane, mais dont les consequences devaient s'etendre de siecle en
+siecle! Avec le temps, en effet, l'industrie et le commerce, delivres
+de leurs entraves, purent se redresser; le pauvre s'enrichissait par
+son ardeur a l'ouvrage, son adresse, son economie; les familles que le
+hasard de la naissance avait d'abord placees au bas de l'echelle
+sociale s'elevaient peu a peu et contractaient quelquefois des
+alliances avantageuses; c'est alors qu'entre la noblesse et la masse
+obscure des plebeiens se forma une classe intermediaire qui prit plus
+tard le nom de tiers etat ou de bourgeoisie.
+
+L'affranchissement des communes peut se definir d'un mot: ce fut la
+victoire du travail sur la guerre.
+
+La tradition chretienne, fort obscurcie au milieu de ces luttes,
+s'eloignait de plus en plus de la democratie evangelique. Il se
+rencontra, de siecle en siecle, des hommes qui protesterent contre la
+direction du clerge; mais comme ils etaient en petit nombre, on les
+declara heretiques. "L'an 1320, dit Belleforest, on a vu des novateurs
+qui sous le nom de _Frerots_ estoient venus en telles resveries qu'ils
+disoient et prechoient publiquement que les gens d'eglise ne devoient
+rien tenir qui leur fust propre; que l'Eglise estoit fondee en pauvrete
+telle que Jesus-Christ avoit et approuve et institue, veu qu'il n'avoit
+jamais possede.... Par la ils inferoiont que c'estoit abusivement
+proceder au pape, cardinaux, evesques et autres preslats, d'etre riches
+et puissants." Cette secte avait pour chef Jehan de La Rochetaillade,
+"lequel, ajoute Froissard, proposoit des choses si profondes ... que
+par aventure il oust fait le monde errer.... A tant que moult, souvent
+les cardinaux en estoient esbahis et volontiers l'eussent a mort
+condamne." A la lumiere de cette tradition democratique s'alluma le
+flambeau de Wiclef, de Jean Huss et de Jerome de Prague, qui voulaient
+ramener l'Eglise a sa constitution primitive. La tentative etait
+genereuse, mais elle etait temeraire. L'Eglise et l'Etat avaient
+desormais si bien confondu leurs interets, qu'il devenait impossible de
+toucher a l'une sans ebranler l'autre; le pape etait roi, le roi de
+France etait "clerc et homme d'eglise". Aussi les nouveaux predicateurs
+furent-ils traites comme seditieux et punis de mort. On les frappa au
+nom de l'Eglise avec un glaive aiguise sur l'Evangile de celui qui
+avait dit: "Remettez le glaive dans le fourreau."
+
+L'affranchissement des communes fut suivi plus tard de
+l'affranchissement des serfs sur plusieurs points du royaume. Ce qu'il
+y a encore de tres-remarquable, c'est que le clerge n'intervint
+nullement dans cet acte d'humanite. Les edits memes d'affranchissement
+ne font aucune allusion au sentiment religieux ni a l'esprit chretien.
+Que conclure de leur silence, sinon que le developpement du droit
+naturel et le respect de la dignite humaine amenerent, en dehors de
+toute autre influence, l'abolition de la servitude corporelle? Elle
+existait pourtant encore, cette servitude, dans certaines localites,
+jusqu'a la veille de la Revolution. Un grand coup porte a l'edifice des
+anciennes croyances religieuses fut le mouvement de la Reformation.
+L'esprit de libre examen, foudroye dans la personne de Jean Huss par la
+puissance de l'orthodoxie erigee en concile, trouva dans Martin Luther
+un vigoureux lutteur qui dechira l'unite de l'Eglise. La liberte de
+penser avait apparu dans le monde. Quoique Luther eut voulu limiter sa
+revolte a l'ordre de foi, bien autres devaient en etre les
+consequences. Tous les esprits serieux savent quelle etroite affinite
+relie la pensee a l'action, l'heresie a la guerre contre les pouvoirs
+absolus. Ces deux courants se cotoyaient l'un l'autre et partaient du
+meme principe. L'heresie en voulait a la tete de l'Eglise, de meme que
+la Revolution au chef de l'Etat. Les peuples qui avaient vu un ancien
+moine jeter au feu la bulle du pape ne reculerent plus devant la
+majeste d'un roi; la lutte contre Leon X amena la resistance du
+Parlement anglais contre Charles 1er. Luther appela Cromwell.
+
+C'est une loi douloureuse, mais qu'y faire? Le progres s'ecrit d'un
+cote de la page avec la plume et de l'autre avec le glaive.
+
+Le peuple anglais s'etait rallie a la noblesse contre la monarchie pour
+conquerir certains droits octroyes dans ce qu'on appelle la grande
+charte, _magna charta_. Chez nous, au contraire, le populaire se
+rattacha fortement a la royaute en haine de l'aristocratie. C'est la
+difference des deux histoires. La France aspirait a l'imite. C'est a
+cet esprit d'unite qu'il faut rapporter l'erection des parlements en
+cours permanentes et sedentaires de justice. Cette institution rendit
+des services, "en nous sauvant, dit Loyscau, d'etre cantonnes et
+demembres comme en Italie et en Allemagne".
+
+Les doctrines de Luther et de Calvin avaient mis le feu aux poudres. La
+France n'echappa pointe cet embrasement general. La guerre civile etait
+imminente. Les Huguenots tenaient dans leurs mains une partie des
+services publics. On les trouvait partout, meme a la cour. La noblesse
+etait aussi bien atteinte que la classe moyenne par l'esprit de liberte
+en matiere de religion. La France allait-elle devenir protestante? Il
+serait oiseux de rechercher quelle influence bonne ou mauvaise ce
+changement de croyances aurait pu exercer sur ses destinees.
+
+Une femme, Catherine de Medicis, superstitieuse faute de religion,
+hautaine, vindicative, se chargea d'abattre l'hydre de l'heresie. Ce
+fut une oeuvre de tenebres. La nuit de la Saint-Barthelemy ne saurait
+etre trop severement reprochee a cette reine et a son fils Charles IX.
+Les entrailles fremissent d'horreur quand on songe a cet infame
+massacre qui fut pourtant approuve par la cour de Rome. Quelques
+historiens neocatholiques ont cherche a justifier cette oeuvre de sang
+par les avantages qu'en aurait retires le pays. Ne jouons pas avec la
+conscience et n'admettons jamais de pareilles excuses! Que me
+parlez-vous de la raison d'Etat, du droit de legitime defense, de
+certains progres couves dans la boue du crime? L'historien juge les
+faits et ne saurait absoudre que ce qui est juste.
+
+Cependant la royaute gagnait chaque jour du terrain. Richelieu reprit
+l'oeuvre et la politique de Louis XI, qui consistait a se debarrasser
+des grands seigneurs pour ramener toute l'autorite a la couronne. La
+feodalite s'etait implantee sur le sol avec l'epee, le cardinal-duc la
+detruisit par la hache. Non content de supprimer les grands vassaux,
+les principaux de la noblesse de France, il effaca en quelque sorte le
+souverain lui-meme. L'homme rouge se posa comme une goutte de sang sur
+la lignee bleue des rois de France. De Henri IV a Louis XIV, il y eut
+une sorte d'interregne. Louis XIII avait disparu derriere son ministre.
+C'etait l'ombre d'un roi; il ne mourut point, il s'evanouit.
+
+La concentration de tous les pouvoirs entre les mains de la royaute
+etait d'ailleurs une oeuvre necessaire. Decomposant a l'infini
+l'autorite, l'emiettant, si l'on ose ainsi dire, le regime feodal
+aurait inevitablement conduit la France soit a l'anarchie, soit a la
+domination d'une foule de maitres avides et d'autant plus ombrageux
+qu'ils etaient plus faibles. Comment eut-on pu extirper ces tyrannies
+locales? Or voila que la royaute vint en aide au peuple; elle mit
+environ quatre siecles a fonder l'unite, a reprimer toutes les
+revoltes, a briser toutes les resistances, et au moment ou elle croyait
+avoir atteint son but eclaterent les troubles de la Fronde.
+
+Louis XIV sortit victorieux de la Journee des Barricades. La fraction
+de l'aristocratie qui lui disputait les renes du gouvernement etait
+ecrasee. Ceci fait, il profita de l'humiliation de la noblesse pour la
+fixer a la cour et lui enlever ainsi les moyens de nuire. Que pouvaient
+contre le roi les grands seigneurs eloignes de leur province? Il les
+chargea de rubans et de chaines d'or, les fit asseoir autour de lui sur
+des fauteuils ou des banquettes de velours, en un mot les enguirlanda
+de servitude. Versailles devint un foyer de grandeur et de
+magnificence. Ce n'etaient que fetes, carrousels, spectacles, chasses,
+galas.
+
+Le roi-soleil attirait a lui tous les jeunes moucherons de
+l'aristocratie, trop heureux de venir se bruler les ailes a sa lumiere.
+Le pouvoir absolu etant remonte tout entier a la couronne, on entoura
+le chef de l'Etat d'une sorte de culte bien fait pour degrader les
+caracteres. Louis XIV assista vivant a son apotheose: il avait ainsi
+trouve un moyen qui valait mieux que d'exterminer les grands, c'etait
+de les avilir. Autour de cette idole s'organisa tout un systeme de
+fetichisme, ayant le palais de Versailles pour temple, les courtisans
+pour sacrificateurs et le peuple pour victime.
+
+S'apercut-on alors du gouffre qui se creusait autour du trone? En tout
+cas, il etait trop tard. La royaute avait abaisse toutes les barrieres
+qui genaient l'exercice du pouvoir arbitraire; elle avait domestique
+ces farouches barons qui etaient quelquefois les rivaux, mais le plus
+souvent les soutiens de l'edifice monarchique; elle s'isolait ainsi
+dans des hauteurs ou la foudre devait tot ou tard l'atteindre.
+
+Louis XIV mort, la France, un instant courbee sous son fouet et ses
+bottes a eperons, redressa superbement la tete. Les parlements moins
+soumis, et fortifies des armes de l'opinion, essayerent ca et la
+quelque resistance. Vint la Regence, qui engourdit dans la debauche ce
+qui restait de vigueur a l'aristocratie. Sous Louis XV, le pays
+s'accoutuma a ne plus avoir de maitres; il etait gouverne par des
+maitresses qu'il meprisait. Quand Louis XVI monta sur le trone, les
+esprits, eclaires desormais sur les abus, etaient dans une horrible
+agitation, et il ne fit rien pour les calmer. Alors le peuple vint se
+presenter, la pique d'une main et la constitution de l'autre, sur les
+marches du Louvre.--Ce visiteur-la n'attend pas longtemps a la porte
+des rois.
+
+Telle est la serie des faits qui ont amene la Revolution Francaise. Un
+mot maintenant sur les doctrines.
+
+Quoique le veritable esprit chretien ne fut nullement en contradiction
+avec les principes de 89, il est tres-difficile de lui attribuer une
+influence dans la Declaration des droits de l'homme et du citoyen. La
+liberte dont on retrouve tenebreusement les traces dans les ecrits des
+Peres de l'Eglise n'avait rien de commun avec la liberte civile et
+politique fondee par la Revolution Francaise. Nous voyons au contraire
+les doctrines de l'Eglise aboutir partout a l'obeissance passive. Lisez
+dans Bossuet le chapitre intitule: _Les sujets n'ont a opposer a la
+violence des princes que des remontrances, sans mutinerie et sans
+murmure, et des prieres pour leur conversion._ Voila quoi etait en
+politique le sentiment du clerge orthodoxe; les armes de la priere
+etaient les seules que la liberte chretienne put forger dans son
+arsenal. Nous doutons qu'avec ces armes-la on eut jamais pris la
+Bastille, et nous trouvons que le peuple de 89 fit sagement d'y ajouter
+un fer de lance.
+
+Parmi les elements qui preparerent la Revolution Francaise, on n'a pas
+assez tenu compte du vieil esprit gaulois dont on retrouve la trace
+dans les fabliaux et dans quelques romans du moyen age, esprit
+frondeur, satirique, riant sous cape de la noblesse et du clerge. A
+cote des ecrivains orthodoxes se forma d'ailleurs, du XVe au XVIe
+siecle, une ecole de philosophes calmes, stoiques, degages des luttes
+religieuses, relevant plutot de la tradition paienne que de l'Evangile,
+denoncant avec une rare hardiesse tous les abus de leur temps: ce
+furent Michel Montaigne, Etienne de La Boetie, Charron, Rabelais. Dans
+leurs ouvrages, si differents de verve et de style, s'epanouit la
+veritable liberte d'examen. Apres eux vint Descartes, qui commenca par
+faire table rase de toutes les connaissances acquises, et deplacant des
+le premier coup la base de la certitude, mit dans le _moi_ le criterium
+de l'erreur ou de la verite. Pascal demasqua les jesuites dans ses
+_Lettres provinciales_. Les voies etaient ouvertes: le XVIIIe siecle
+s'y precipita. Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Buffon,
+Condorcet, d'Alembert, quelle pleiade de genies! La theologie
+chretienne s'etait placee elle-meme en dehors du monde et de la nature,
+la philosophie intervient et fournit a l'humanite ce qui lui manquait,
+la notion de ses droits. Est-ce a dire que la Revolution Francaise soit
+l'oeuvre d'une ecole de philosophes? Non. Les grands esprits du XVIIIe
+siecle exercerent sans doute une vaste influence sur le mouvement des
+idees; sans eux, le triomphe des libertes publiques eut ete ajourne
+indefiniment. Mais les penseurs excitent et dirigent les forces vives
+de leur epoque, ils ne les creent jamais. La source de toutes les
+forces et de toutes les initiatives etait dans le peuple.
+
+[Illustration: Louis XVI.]
+
+Resumons-nous: La Revolution Francaise n'emane point du sentiment
+religieux; elle est fille du droit et de la justice.
+
+Que repondre d'un autre cote a ceux qui lui reprochent de n'avoir point
+fait surgir de l'autel de la patrie un Dieu nouveau? Elle n'etait point
+faite pour cela: essentiellement pratique et realiste, elle s'est
+attachee aux faits, a la loi, a la reforme des institutions. Son oeuvre
+fut de deplacer l'axe des societes modernes en substituant au regne de
+la foi l'autorite de la raison.
+
+
+
+
+II
+
+La Revolution en germe dans la cabale.--La franc-maconnerie.--Les
+mystiques.--Les inventeurs.
+
+
+On n'a pas assez tenu compte d'une autre source d'opposition a l'ancien
+regime theocratique et monarchique: cette source, c'est la science.
+
+Il est bien vrai que la science n'existait guere au moyen age et meme a
+l'epoque de la renaissance des lettres et des arts. On ne decouvre, a
+cette epoque, que des systemes incoherents, vagues, entaches de
+merveilleux. N'oublions pas toutefois que de l'alchimie s'est degagee
+la chimie et que l'astrologie a ete l'embryon de l'astronomie.
+
+L'Eglise n'avait point en elle-meme le principe de la science. L'homme,
+d'apres elle, a ete dechu pour avoir voulu savoir; il ne se releve que
+par l'ignorance volontaire, c'est-a-dire par la soumission de l'esprit
+a des dogmes reveles et a l'autorite visible des conciles. Une telle
+doctrine devait logiquement proscrire la libre pensee et frapper d'une
+reprobation terrible la recherche des lois de la nature. Les oeuvres
+d'Aristote furent brulees par la main du bourreau. Condamnee,
+poursuivie par la justice ecclesiastique et seculiere, la science se
+cacha, rentra sous terre. Enveloppee de formes obscures, bizarres,
+impenetrables, elle eut ses initiations, ses mysteres. Elle se fit
+societe secrete et prit le nom de _cabale_.
+
+La cabale etait une contre-Eglise.
+
+Pour peu qu'on fouille dans les ouvrages des cabalistes (astrologues,
+alchimistes, magiciens), on decouvre les opinions les plus etranges sur
+l'eternite de la matiere, la transmutation des mineraux,
+l'engendrement des plantes et des animaux par une serie de
+transformations naturelles, la chaine magnetique des etres, le tout
+brouille dans des reveries et des mythes dont le secret n'etait
+accessible qu'aux inities. Pourquoi ces voiles? C'est qu'alors la libre
+pensee ne se sentait point en surete sous les formes vulgaires du
+langage. Le livre ecrit a style decouvert courait grand risque d'etre
+condamne aux flammes s'il contenait des opinions equivoques [Note:
+Temoin celui de Jean Scott qu'Honorius fit bruler]. C'est pour eviter
+cette menace perpetuelle de destruction que les cabalistes couvrirent
+opiniatrement leurs idees d'une obscurite prudente. Ces precautions ne
+desarmerent pas la surveillance de l'Eglise. Elle ne tarda point a
+decouvrir la retraite dans laquelle l'esprit humain s'etait refugie.
+L'antagonisme de la science et de la foi eclata. Les cabalistes, sans
+fronder ouvertement l'autorite du dogme ni du mystere, ouvraient aux
+esprits curieux une voie d'investigations hasardeuses. De la conflit.
+Et pourtant beaucoup d'ecclesiastiques mordirent, durant le moyen age,
+a la pomme des sciences occultes, comme quelques-uns d'entre eux
+gouterent plus tard aux doctrines philosophiques du XVIIIe siecle.
+
+Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que ces savants livres,
+d'apres un auteur du temps, a la pratique des arts seditieux, _artibus
+quibusdam seditiosis_, eussent sur la reforme religieuse et politique
+les memes idees que nos peres de 89. Non; mais ces hommes etaient des
+dissidents. Leur opposition, relative au temps ou ils vivaient,
+inquieta les maitres de la societe. L'Eglise et l'Etat condamnerent la
+cabale comme la racine amere de toutes les heresies et de toutes les
+nouveautes. La verite est que l'orthodoxie sentait par cette voie
+tenebreuse les meilleures intelligences du temps lui echapper. Quoique
+l'esprit des sciences occultes fut tres-indetermine, le clerge jugea
+nettement que cet esprit n'etait pas le sien. Qu'etait-il donc? une
+tendance a se rapprocher de la nature, cette grande excommuniee que les
+docteurs declaraient etre la fille de Satan.
+
+Moins la science est avancee, plus elle se nourrit de chimeres et de
+folles illusions, plus elle croit deja tenir sous sa main tous les
+secrets de la nature. L'ambition des alchimistes et des astrologues
+n'avait d'egale que leur inexperience. Ils affichaient la pretention de
+faire de l'or, de prolonger indefiniment la vie au moyen d'un elixir
+dont ils disaient avoir la formule, de creer un homme "en dehors et
+sans le secours du moule naturel", de derober aux astres qui roulent
+au-dessus de nos tetes les arcanes de la destinee et de predire ainsi a
+chacun les evenements futurs, la grandeur ou la decadence des royaumes.
+Que ne promettaient-ils point a leurs adeptes? En agissant ainsi,
+etaient-ils de bonne foi? Il faut croire qu'ils se trompaient
+eux-memes. La base de la methode experimentale leur manquant, ils
+n'echappaient au mysticisme chretien que pour se jeter dans les
+reveries. Toujours est-il que l'attrait de ces sciences occultes devait
+seduire les imaginations et que le nombre des affilies etait
+considerable. Or la plupart d'entre eux (nous le savons par leurs
+ouvrages) se montraient tres-preoccupes de palingenesie sociale. Ils
+s'attendaient a de grands evenements, a des guerres durant lesquelles
+le sang coulerait a flot, "a des mutations de royaume et a des
+revolutions," apres lesquelles la paix et le repos retourneraient sur
+la terre. Songes creux, dira-t-on; soit, mais songes d'esprits
+inquiets, aspirant a un ordre de choses meilleur que celui sous lequel
+ils vivaient.
+
+Non contents de voiler leurs idees sous les pages symboliques du
+grimoire, les alchimistes les avaient fixees dans la pierre. Il y avait
+a Paris un monument qui passait surtout pour contenir les secrets de la
+science hermetique; mais il fallait etre initie pour dechiffrer le sens
+des figures. C'etait le cimetiere des Innocents. Sur l'un des murs on
+voyait un lion accroupi et enroule d'une banderole avec ces mots:
+_Requiescens accubuit ut leo; quis suscitabit cum?_ "Mon fils est
+couche comme un lion; qui le fera lever?"
+
+Le lion s'est leve le 14 juillet 1789; il a aiguise ses ongles sur les
+pierres de la Bastille, et ses rugissements ont fait trembler toute la
+terre.
+
+Mal vus, mais redoutes a cause de la puissance infernale dont le
+vulgaire les croyait investis, les inities aux sciences occultes
+exercerent une assez grande influence sur l'opinion publique. La foule
+ignorante crut s'egaler a eux en se donnant au diable. Il y eut des
+confreries de sorciers. Dans ces ages d'ignorance et de superstition,
+une idee tourne tout de suite en epidemie morale. Le nombre de tels
+insenses devint considerable; Henri Boguet, grand juge en la terre de
+Saint-Claude, propose qu'on coupe la tete a trois cent mille, et
+demande "que chacun prete la main a un si bon office". Les moins
+coupables etaient conduits "a la fosse" pour y faire penitence au pain
+et a l'eau. [Note: J'ai trouve une ancienne gravure sur bois qui
+represente bien les idees du temps sur la Justice: une femme assise sur
+un siege de fer, la tete couverte d'un voile noir, les pieds enveloppes
+d'un suaire, la place du coeur vide et une balance a la main. C'est
+cette Justice qui expediait les sorciers et les heretiques.] La societe
+d'alors, pour exercer ses violences contre les sorciers, s'autorisa du
+pacte qu'ils avaient, disait-on, jure entre eux de detruire les chefs
+de l'Eglise et de la monarchie.
+
+"S'il advient, dit Juvenal des Ursins, que... icieux _innovateurs_ de
+diables idolatres soient mis en prison, ils doivent etre punys comme
+_trahistes_ du roy et crimineux de _leze-majeste_." Les magistrats, aux
+XVe et XVIe siecle, firent arreter un si grand nombre de ces
+malheureux, qu'on ne pouvait plus, dit un auteur du temps, les juger ni
+les executer, quoiqu'on y allat tres-vite. De la mauvaise physionomie
+d'un homme on pouvait tirer contre lui un indice suffisant pour
+l'appliquer a la question. Le fils etait appele a porter temoignage de
+ce crime contre le pere, le pere contre le fils. Le chatiment des
+sorciers etait la peine du feu. Le seul doute qui tourmentait, en
+France, plus d'un legiste, etait de savoir s'ils devaient etre brules
+tout vifs ou s'il convenait premierement de les etrangler. Ces deux
+opinions reunissaient des partisans.--Je recommande de tels faits aux
+historiens sensibles qui versent tant de larmes sur les victimes du
+tribunal revolutionnaire; les exces provoquent toujours, dans l'avenir,
+d'autres exces; l'abime appelle l'abime; le bucher appelle l'echafaud.
+
+Les aveugles etaient, jusqu'en 1450, proteges par la loi: la peine de
+mort passait muette et desarmee devant cette grande infortune. Le
+bourreau n'avait rien a faire la ou la justice divine s'etait arretee
+si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas
+moins au feu, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts. Ce
+parlement celebre fit executer en moins de trois mois (c'est lui qui
+s'en vante) un nombre presque innombrable, _numerum pene innumerum_, de
+sorciers. Celui de Toulouse, voulant prouver son orthodoxie et son
+attachement au roi, en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans
+les flammes du bucher. Ces faits ne sont pas seulement atroces, ils
+sont feconds en enseignements.
+
+Si la magie n'eut pas ete, dans la pensee des juges, une insurrection
+contre l'ordre religieux et politique, elle n'eut pas ete soumise a de
+semblables atrocites. Les delits relatifs aux institutions etablies
+etaient en effet les seuls que l'Etat, menace dans sa forme, dans sa
+duree, dans son repos, frappait a coups redoubles et a travers toutes
+les lois humaines, _per fas et nefas_.
+
+Les anciens cabalistes revaient l'execution du _grand oeuvre_; ils
+demandaient pour cela du feu, du metal et du sang. Precurseurs de la
+science, vous serez satisfaits! Le grand oeuvre s'accomplira;
+j'apercois un inconnu qui, le visage masque, les bras nus, la poitrine
+haletante et penchee sur la fournaise, remue les elements d'une
+transmutation future: cet alchimiste, c'est le Progres.
+
+L'astrologie etait une chimere; mais elle n'en servit pas moins a
+elargir pour l'homme la notion de l'univers. Melange de fatalisme et de
+chaldeisme, elle reliait du moins notre globe a l'ensemble de la
+mecanique celeste: son erreur etait d'y attacher aussi nos destinees.
+Les rois et les reines s'etaient fait longtemps tirer leur horoscope;
+en 92, ce fut le tour de la Republique Francaise.
+
+"Heureuse France! s'ecriait l'enthousiaste Loustalot, le soleil au
+signe de la Balance entrait dans le point equinoxial d'automne, quand
+tu jurais l'egalite et fondais la Republique; une concordance parfaite
+regnait, en ce moment, entre le ciel et la terre; c'est sous ces beaux
+auspices que tu disais anatheme a la royaute et donnais a la liberte
+cette egalite sainte, que le soleil, a pareille epoque, etablit entre
+les jours et les nuits. Republique des Francs, tes hautes destinees
+sont ecrites sur le livre meme de la nature. Nation puissante et
+fortunee par-dessus toutes les autres, tous les ans a pareil jour tu
+trouveras le soleil au signe de la Balance, symbole de l'egalite."
+
+Helas! cet oracle ne fut guere plus vrai que ceux de Nostradamus; mais
+si la Republique meurt quelquefois etouffee dans le sang de ses heros,
+elle renait toujours.
+
+Aux sciences occultes, a la societe secrete des cabalistes succeda plus
+tard la franc-maconnerie, poursuivant a peu pres le meme but, mais par
+des moyens beaucoup plus pratiques. Reduite durant des siecles a
+dissimuler sa marche, la libre pensee prit successivement differents
+masques. Elle se cacha sous le boisseau, sachant bien que le moment
+viendrait ou elle pourrait poser dessus la lumiere. Un des chefs de la
+franc-maconnerie, Thomas Crammer, se faisait appeler lui-meme le fouet
+des princes, _flagellum principum_. Les deux colonnes de cette grande
+institution etaient l'egalite et la fraternite. Les signes, les
+symboles, les initiations etaient autant de formes protectrices sous
+lesquelles s'exercaient sa propagande et son action bienfaisante. Dans
+le temple s'effacaient toutes les distinctions de naissance, de
+couleur, de rang, de patrie. La maconnerie encourut a plusieurs
+reprises les disgraces de l'Eglise et de plusieurs gouvernements.
+Laissons parler un inquisiteur romain: "Parmi ces assemblees, formees
+sous l'apparence de s'occuper des devoirs de la societe ou d'etudes
+sublimes, les unes professent une irreligion effrontee ou une licence
+abominable, les autres cherchent a secouer le joug de la subordination
+et a detruire les monarchies. Peut-etre, en derniere analyse, est-ce la
+l'objet de toutes: mais ce secret ne se communique pas en meme temps ni
+a toutes les loges." [Note: Extrait de la procedure instruite a Rome en
+1790 contre Cagliostro. Les noms de Mesnier et de Cagliostro se
+trouvent meles, sur la fin du dix-huitieme siecle, aux preludes de la
+Revolution francaise. Ce n'est pas que ces deux hommes aient jamais
+exerce sur ce grand evenement une influence directe; mais la tournure
+cabalistique de leurs idees les fit ranger a tort ou a raison du cote
+des novateurs.] Cette accusation ne manque pas d'un fond de verite; la
+Revolution serpenta durant des siecles par des chemins obscurs,
+jusqu'au jour ou, transmise de la cabale aux loges maconniques et des
+loges maconniques aux clubs, elle apparut enfin la face decouverte.
+
+Tous les historiens royalistes qui ont ecrit vers la fin du dernier
+siecle signalent d'ailleurs le role important que joua la maconnerie
+dans le mouvement de 89. Presque tous les chefs revolutionnaires
+appartenaient a differentes loges. De meme que les francs-macons, les
+_illumines_, les _martinistes_, preparaient le monde aux fetes de
+l'egalite, a cette celebre confederation du Champ-de-Mars ou tous les
+Francais se reunirent sous le soleil en un peuple de freres. Quels
+transports de joie! Une meme nation, un meme coeur. L'element mystique
+est inseparable du travail de l'esprit humain et, cette fois du moins,
+malgre quelques ecarts, il seconda l'elan general vers la verite.
+
+D'un autre cote, ne perdons point de vue qu'avec le temps la science
+reelle, positive, exacte, avait fait son chemin dans le monde. Elle
+s'etait delivree des langes du merveilleux et de l'utopie. Apres bien
+des tatonnements et des essais malheureux, elle s'etait enfin trouvee
+sur son terrain: la methode experimentale. A chaque decouverte qu'elle
+faisait se dissipait une erreur, s'evanouissait une superstition.
+
+Galilee, Kepler, Newton avaient trouve la loi qui preside au mouvement
+des corps celestes. Ce n'est point le soleil qui tourne, c'est la
+terre. Que devenait alors la legende de Josue? Harvey avait penetre
+dans le mystere de la circulation du sang. Descartes, Pascal, Leibniz
+avaient de beaucoup recule les bornes des connaissances humaines.
+Chaque conquete sur la matiere est une victoire pour l'esprit.
+L'industrie, le commerce, la navigation avaient largement profite des
+progres de la chimie et de l'astronomie. Grace aux recherches d'un
+protestant francais, Denis Papin, et d'un Anglais, Watt, la puissance
+de la vapeur etait presque conquise.
+
+L'associe de Watt assistait un jour au lever du roi d'Angleterre;
+Georges III le reconnut.
+
+--Ah! Boulton, s'ecria-t-il, voici longtemps qu'on ne vous a vu a la
+cour; que faites-vous donc?--Sire, je m'occupe de produire une chose
+qui est le grand desir des rois.--Et laquelle?--La force.
+
+Les peuples en ont autant besoin que les souverains.
+
+Il existe d'ailleurs un lien etroit entre la science et
+l'affranchissement de l'esprit humain. Quand les intelligences
+s'accoutument a chercher des lois dans la nature, elles en demandent
+bientot a la societe. L'arbitraire ne peut se soutenir qu'en face de
+l'ignorance. Aussi la Revolution fut-elle generalement saluee avec
+enthousiasme par les savants. Tous ceux qui avaient cherche dans
+l'univers un ordre appuye sur les rapports naturels des choses ne
+pouvaient logiquement souffrir, dans les institutions civiles et
+politiques, un ordre impose par la volonte d'un seul.
+
+
+
+
+III
+
+Les prisons d'Etat.--Le Prevot de Beaumont.--Decadence de l'ancien
+regime.
+
+
+On peut caracteriser l'etat des institutions monarchiques des le milieu
+du XVIIIe siecle: une grande impuissance d'etre.
+
+Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royaute est
+salie; le peuple se desaffectionne; la noblesse elle-meme tourne aux
+philosophes; le numeraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent
+encore; mais leur secret est decouvert. Le voile s'est dechire sur
+l'abime des iniquites de la justice humaine. Les geoliers ont beau
+faire, leurs victimes sont connues et pleurees. La bouche comprimee se
+tait, les pierres crient.
+
+Chaque regne a son prisonnier celebre:--sous Louis XIV, le masque de
+fer;--sous Louis XV ou plutot sous madame de Pompadour, Latude;--sous
+Louis XVI, Le Prevot de Beaumont.
+
+Le crime de ce dernier etait d'avoir decouvert par hasard l'existence
+du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit
+incarcerer. Transporte de la Bastille au donjon de Vincennes, de
+Vincennes a Charenton, de Charenton a Bicetre, il defia successivement,
+dans une captivite de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre
+prisons d'Etat. Couche nu, les chaines aux pieds et aux mains, sur un
+grabat en forme d'echafaud, couvert d'un peu de paille reduite en
+fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamne a la
+faim pour avoir denonce les auteurs de la famine qui ravageait la
+France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau
+pour tout aliment, il vecut. La Providence, comme on dit, veillait sur
+cet homme, car il devait un jour reveler au monde un mystere
+d'iniquite.
+
+Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de
+Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de geolier!--s'epuisent a etouffer
+cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa
+conscience, Le Prevot de Beaumont ecrit dans la nuit du cachot, ecrit
+toujours. On saisit les papiers; on les detruit; il recommence. Les
+persecutions des geoliers redoublent; cet homme est une tete de fer
+incorrigible, on n'aura _plus de bontes_ pour lui. On le change de
+cachot; plus d'air, plus de jour. "De Sartines, raconte-t-il lui-meme,
+avait essaye de me faire perir, en ne me delivrant tous les huit jours
+que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je
+ne savais ou placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et
+je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux
+que mon geolier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de
+mon cachot, procure un filon d'air qui m'empechait d'etouffer dans un
+lieu hermetiquement ferme; car le defaut d'air fait aussi promptement
+perir que la faim." Dieu et les rats aidant, ce prisonnier reussit
+encore a vivre. Louis XV, sous le regne duquel il avait ete arrete,
+meurt; Louis XVI monte sur le trone; les ministres se succedent. De
+temps en temps l'un d'eux venait faire, par maniere de ceremonial, une
+visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit
+retentir la prison de ses cris et de ses revelations foudroyantes.
+
+--Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu!
+
+Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'eloigna. Sa famille
+reclamait au dehors, on lui repondait avec la brutalite du laconisme
+administratif:
+
+--Rien a faire.
+
+Il esperait, il attendait, il ecrivait toujours du fond de sa fosse; il
+accusait sans relache les affameurs de la France et les siens. Une
+toile d'araignee en fer obscurcissait la fenetre de son cachot; l'encre
+lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des
+caracteres sur du linge avec du jus de reglisse ou du sang. La soif ni
+la faim n'ayant pu amortir cet indiscret temoin des horreurs d'un tel
+regne, on compta sur le scorbut: le voila transporte a Bicetre. Cet
+homme etait indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit:
+il avait vu, il devait reveler. La verite, celle surtout qui est
+destinee a faire revolution dans le monde, a besoin de s'epurer au
+creuset d'une adversite perseverante. Cependant les idees marchaient;
+un souffle de liberte avait penetre jusqu'aux pierres de la Bastille et
+du donjon de Vincennes. Les geoliers, Lenoir en tete, sentaient le sol
+chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'epuisaient ni la
+vie ni le courage de Le Prevot, on capitula. Le nouveau lieutenant de
+police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transferer a
+Bercy, dans une maison de force. Il esperait que le prisonnier, dont le
+sort allait etre ameliore, finirait par s'oublier lui-meme dans cette
+nouvelle detention. C'etait le moyen de derober son secret a la
+connaissance du monde. Heureusement les previsions et les intrigues des
+hommes de police furent dejouees. Il comptait les jours apres les jours
+dans une fievreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivite
+(vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inebranlable en la
+justice de sa cause. N'etait-il point appele a rendre un grand service
+aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet
+1789, Le Prevot apercut de Bercy, a l'aide d'une lunette, une fumee
+noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une
+masse hideuse et sombre: c'etait la Bastille qu'on prenait.
+
+Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse ou il avait
+passe treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La
+Bastille etait une ennemie personnelle dont on le delivrait; chaque
+pierre qui tombait, c'etait un douloureux souvenir dont sa memoire
+etait allegee.
+
+[Illustration: Necker.]
+
+La liberte de cet homme suivit de pres la ruine de son ennemie; les
+verrous ne tenaient plus. Le Prevot etait un revenant qui accusait
+l'ancien regime en face de la Revolution. Le terrible secret qu'on
+avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait a la lumiere.
+Qu'etait donc ce secret qui, decouvert par megarde, avait coute a un
+malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet
+arrete, signe entre quelques hommes, ministres et directeurs generaux,
+"1re de vendre Louis XV dans le temps present, avec son autorite, et
+Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France, a bail de douze
+annees, a quatre millionnaires designes par noms, qualites et
+domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'etablir
+methodiquement les disettes, la cherte en tout temps, et, dans les
+annees de mediocre recolte, les famines generales dans toutes les
+provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand
+monopole des bles et des farines." Ce pacte avait ete conclu; les
+auteurs en avaient recu le prix,--le prix du sang.
+
+Idee infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son
+cote, semble epuisee comme la monarchie; elle ne donne qu'a regret. Une
+mauvaise annee succede a une annee mauvaise; il parait qu'on touche a
+la fin du monde; l'abomination de la desolation est dans les affaires
+de l'Etat. Les abus debordent; l'argent passe aux lieutenants de
+police, aux favorites et aux geoliers. Un Lenoir se fait, par ses
+machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme a la
+Bastille, une compagnie de cent quatre hommes coute, depuis
+soixante-dix ans, trois millions et demi chaque annee, pour ne garder
+dans ces deux prisons que les murailles et les fosses.
+
+Le commerce des lettres de cachet produit des benefices enormes; les
+arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les
+espionnages, les delations mangent la fortune publique et le bien des
+familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la
+liberte des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des
+Francais, arretes par lettres de cachet, a des marchands hollandais,
+qui les emmenaient pour etre revendus comme esclaves a Batavia. Ces
+hommes de police se livraient a des monstruosites sous le voile de la
+surete de l'Etat; et quand plus tard le peuple indigne voulut mettre la
+main sur ces accapareurs et ces traitres,--rien: ils s'etaient enfuis a
+l'etranger avec le fruit de leurs rapines.
+
+Cependant les signes du temps et les presages annoncaient une
+catastrophe. Une maladie hideuse avait frappe Louis XV, et ce galant
+monarque n'etait plus que la figure de la lepre avec l'odeur du
+sepulcre. Les premiers-nes des maisons royales mouraient. La moisson
+etait devoree en herbe par la secheresse du sol et les grains par les
+accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nuee de
+sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies
+d'Egypte, mais le coeur des grands etait endurci. Il ne restait plus
+qu'a changer en sang l'eau des puits. La catastrophe etait inevitable.
+Les prophetes ne manquaient pas: la Revolution etait predite, annoncee
+dans les termes les plus clairs. Rousseau ecrivait en 1770: [Note:
+_Emile_, livre III.] "Nous approchons de l'etat de crise et du siecle
+de revolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de
+l'Europe aient encore longtemps a durer; toutes ont brille, et tout
+Etat qui brille est sur son declin. J'ai de mon opinion des raisons
+plus particulieres que cette maxime; mais il n'est pas a propos de les
+dire, et chacun ne les voit que trop.." Voltaire ecrivait en 1762:
+"Tout ce que je vois jette les semences d'une revolution qui arrivera
+immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'etre temoin. La
+lumiere s'est tellement repandue de proche en proche qu'on eclatera a
+la premiere occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens
+sont bien heureux, ils verront bien des choses." [Note: Lettre a M. de
+Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir etait transparent;
+seuls les privilegies s'obstinaient a ne pas voir.
+
+La cognee etait a la racine de la monarchie, que les classes nobles
+s'enivraient encore follement, a l'ombre de cet arbre ronge par mille
+abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarmes.
+Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux ecrivains de
+detourner le peuple de son travail et de ses devoirs.
+
+Cependant tout declinait. La beaute elle-meme etait vieillotte: du fard
+et de la poudre. L'etat des moeurs rappelait la corruption des Romains
+sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers.
+La coquetterie remplacait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les
+abbes effeuillaient des roses aux divinites de l'Opera: le breviaire
+etait devenu dans leurs mains l'almanach des Graces. Voila de quelle
+maniere passait son temps cette societe frivole, a la veille du jour ou
+le chatiment allait eclater, ou la Justice allait revendiquer ses
+droits.
+
+Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de
+l'irritation populaire. Cette parole de Moise fut une fois de plus
+verifiee: "Les peres seront punis dans leurs enfants." La noblesse
+transmit a ses descendants la responsabilite de ses actes, et Louis XV
+fut guillotine dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de
+la Pompadour, le digne eleve de l'infame Dubois.
+
+La foi n'existait plus que dans le clerge inferieur, et ca et la dans
+quelques campagnes. Sorti d'une etable, le christianisme etait retourne
+aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique
+remettait en question tous les dogmes religieux. A cote des orgies
+d'une societe mourante, une apre ecole de libres penseurs, avocats,
+ecrivains, rheteurs, medecins, tabellions, travaillaient dans le
+silence a reconstituer les titres perdus de l'humanite. La conscience
+troublee revelait ses inquietudes par des tressaillements infinis. On
+sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir.
+
+
+
+
+IV
+
+La Revolution pouvait-elle etre evitee?--Louis XVI et
+Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que
+dans la convocation des Etats generaux.
+
+
+Il y en a qui se demandent encore si la Revolution de 89 pouvait etre
+eludee par des reformes. Turgot et Malesherbes l'ont essaye; l'un et
+l'autre ont echoue devant les obstacles. Le bras d'un homme n'etait pas
+assez fort pour s'opposer aux exces d'une caste puissante et nombreuse;
+il fallait le rempart vivant de toute une nation. Peut-etre meme
+etait-il inevitable que cette reformation du vieux monde fut produite
+par des moyens extraordinaires et violents. Les crimes contre la
+societe entrainent des chatiments exemplaires qui epouvantent la
+Justice elle-meme. On ne deracine pas les chenes sans remuer le sol
+autour d'eux.
+
+Au moment ou s'ouvre l'histoire de la Revolution, les deux derniers
+regnes ont detrompe la France royaliste. Les prisons d'Etat, les
+lettres de cachet, la censure, les impots, livres au caprice d'une
+courtisane ou d'un favori, ont cree dans les populations des villes
+l'esprit de resistance. Les iniquites des droits feodaux et des
+justices feodales, la corvee, les aides, la dime, la milice, avaient
+souleve les classes agricoles. Sans doute les abus etaient grands;
+mais, il faut en convenir, la Revolution Francaise fut surtout
+provoquee par les nouveaux instincts du peuple.
+
+La premiere moitie de la vie des nations appartient au pouvoir et la
+seconde moitie a la liberte. A cote du sommeil de la cour et de la
+molle ignorance des grands seigneurs, les sciences et les lettres, ces
+filles du peuple, avaient marche: la parole mise au bout des doigts du
+sourd-muet; la foudre derobee aux nuages; l'aerostat, ce vaisseau qui
+semble fait pour dompter un jour l'ocean de l'air; tout cela avait
+donne aux hommes, jusque-la timides et soumis, une grande opinion de
+leurs forces. La nation etouffait de pensees; le moment de les ecrire
+etait venu, et quand les idees sont semees il faut qu'elles levent. Les
+philosophes sortaient en general de la classe inferieure ou moyenne. De
+toutes parts les larges tetes du peuple et de la bourgeoisie chassaient
+devant elles les fronts bas et renverses des petits-maitres de la cour.
+
+On touchait a l'annee memorable qui devait decider la lutte. L'horizon
+politique devenait de plus en plus sombre. Louis XVI, depuis son
+avenement, avait essaye successivement a la France plusieurs ministeres
+que des obstacles nouveaux et imprevus venaient toujours renverser. Les
+circonstances etaient insurmontables; elles usaient les hommes.
+Calonne, bel-esprit, vain et prodigue, venait de disperser les restes
+du tresor public, dans lequel les maitresses de Louis XV avaient puise
+a pleines mains. [Note: La Dubarry recut, en quinze mois, du tresor
+public 2,400,000 fr.]
+
+Comme l'or est, dans les Etats monarchiques, le soleil de la corruption
+et l'instrument du pouvoir sur les consciences, _instrumentum regni_,
+Calonne, en agitant les finances, avait reveille pour un instant autour
+du trone un eclat factice qui ne tarda pas a s'eteindre. On avait
+depense beaucoup trop d'argent; il crut que le remede etait d'en
+depenser davantage. Illusions!--Bientot le numeraire manqua dans les
+caisses. Le cardinal de Brienne, eleve au rang de premier ministre par
+la retraite de Calonne, n'avait rien pu contre les progres d'une
+banqueroute. Il venait de sortir des affaires, emportant le sentiment
+d'une calamite prochaine. Le mauvais etat des finances creusait de plus
+en plus, sous les marches du trone, un gouffre devorant, dans lequel
+devait s'engloutir l'ancien regime. Dans le mauvais etat ou etaient
+les affaires, un grand roi eut-il sauve la monarchie en se mettant a la
+tete des reformes? J'en doute. Les abus avaient depasse la mesure; la
+coupe debordait; la reaction contre l'ancien regime devait donc
+malheureusement etre entachee d'exces. En pareil cas, on n'arrive a la
+moderation qu'apres un temps de violence. Louis XVI, d'un autre cote,
+n'etait pas du tout l'homme qu'il fallait pour dominer les evenements.
+Il ne savait pas vouloir. Eleve dans les traditions de la cour, il ne
+comprenait absolument rien a l'etat des esprits ni aux tempetueuses
+exigences de l'opinion publique. Contracter une alliance serieuse avec
+le tiers-etat eut peut-etre ete le moyen de tout sauver; il n'y songea
+meme point. Engage comme roi par des liens seculaires envers la
+noblesse de France et le clerge, il s'obstinait a compter sur leur
+concours pour defendre la majeste du trone. Ne sachant trop de quel
+cote attaquer les abus, il se contenta d'abolir la torture et d'adoucir
+l'exercice du pouvoir arbitraire. Effraye du role que lui imposaient
+les evenements, il se refugia dans les devoirs de la vie privee qui
+sont apres tout les derniers devoirs d'un roi. On raconte que le
+Regent, homme d'esprit, liberal, mais sceptique, et avec lequel Louis
+XVI n'avait aucun autre trait de ressemblance, cherchait l'heure a une
+table chargee de montres, quand il eut du la demander au cadran de son
+siecle. Au milieu du reveil des esprits, Louis XVI, lui, se livrait
+plus volontiers a des travaux manuels qu'a des plans de regeneration
+politique. Il forgeait volontiers des clefs, des serrures; il entreprit
+et executa plusieurs grands ouvrages de serrurerie, entre autres une
+grille pour le palais de Versailles. Quelle derision! Quelle amere
+critique des institutions monarchiques! Le culte du trone etait en
+France une veritable idolatrie. Le roi se montrait a distance comme une
+sorte d'etre surnaturel. Que dut penser la noblesse, le jour ou se
+tournant vers ce fetiche pour lui demander aide et protection, a la
+place d'un dieu elle ne trouva plus sur l'autel qu'un forgeron?
+
+Cependant la nation, mal servie par ses ministres, mecontente du roi
+qui demeurait irresolu, entendait bien ne plus prendre conseil que
+d'elle-meme. Le voeu unanime reclamait la convocation des Etats
+generaux. Ces grandes assemblees etaient depuis longtemps suspendues:
+la derniere avait eu lieu en 1614. Formes a la vie politique par les
+ecrits de Montesquieu, de Diderot, de Jean-Jacques, de Voltaire,
+beaucoup d'orateurs et d'hommes d'Etat qui n'avaient point encore fait
+leurs preuves, brulaient du desir d'attaquer en face les privileges et
+les abus. N'etait-on pas a bout d'expedients? N'avait-on pas eu recours
+vainement a l'Assemblee des notables (1787)? Quel autre moyen que la
+convocation des Etats generaux pour remedier aux embarras dans lesquels
+les profusions des deux derniers regnes avaient jete les finances?
+
+On avait reduit les Francais a l'etat de servitude et de silence en les
+isolant; il leur suffisait maintenant, pour redevenir libres, de se
+reunir. C'est un spectacle curieux sur lequel on ne saurait trop
+reflechir: le plus grand evenement que le monde ait encore vu, entrant
+sur la scene par la porte basse et etroite d'une question d'argent.
+Sans le deficit legue par Louis XIV a Louis XV et par Louis XV a son
+successeur, il ne se fut pas rencontre de motif assez imperieux aux
+yeux de la cour pour convoquer la nation et l'eriger en conseil. La
+Revolution, ne voyant pas alors d'ouverture favorable, aurait bien pu
+s'eloigner et attendre encore un demi-siecle. La royaute, en somme, n'y
+aurait pas beaucoup gagne; mais Louis XVI aurait conserve sa tete.
+
+Tout le monde tournait les yeux vers l'assemblee future comme vers une
+arche de salut. Le peuple affame lui demandait du pain; la cour,
+embarrassee du poids des affaires, esperait y trouver des lumieres pour
+sortir d'une situation difficile; le tiers etat y voyait un moyen de
+ressaisir son existence politique.
+
+A peine la declaration du roi relative a l'assemblee des Etats generaux
+(23 decembre 1788) fut-elle connue, qu'une joie universelle eclata.
+Cette declaration etait arrachee a Louis XVI par la necessite des
+circonstances. Il avait plusieurs fois ecarte le fantome d'une
+assemblee nationale comme une ombre importune qui en voulait a son
+autorite. Pour ce que le pauvre roi faisait de cette autorite, ce
+n'etait guere la peine de tant marchander, mais enfin il la tenait et
+il ne voulait pas s'en defaire. Le projet d'une convocation des Etats
+generaux, envisage d'abord avec effroi, quitte, puis repris, avait fini
+par s'imposer. La Revolution, en germe dans ce projet, devait courber
+bien d'autres obstacles que la resistance du faible monarque. Au fond,
+ses craintes personnelles n'etaient pas chimeriques. Du jour ou
+l'existence des Etats generaux fut decidee, le peuple francais comprit
+qu'il venait de se donner un souverain. Louis XVI n'avait jamais
+beaucoup compte; il ne comptait plus du tout. Ni aime ni hai, il
+passait cependant pour bonhomme. Le roi est excellent, disait la cour;
+le roi est bon, repetait la bourgeoisie; le roi est tres-bon, s'avisa
+de demander un jour le peuple: _mais a quoi?_
+
+Il y avait quelqu'un de plus etranger en France que le roi. Si Louis
+XVI n'etait pas l'homme qui convenait a la gravite des circonstances,
+la reine Marie-Antoinette s'accordait encore moins avec les idees et
+les tendances nouvelles. Quoique jolie, elle manquait de charmes. Se
+montrait-elle en public, son air hautain soulevait dans la foule un
+sentiment qui ressemblait a de l'aversion. Une aventure acheva de la
+perdre: je parle de la vilaine affaire du collier. Coupable? Je
+n'assure pas qu'elle le fut; mais de tels scandales n'eclatent jamais
+autour des femmes sur le compte desquelles il n'y a rien a dire. Le
+cardinal de Rohan, esprit faible et ambitieux, grand depensier, etait
+tombe en disgrace a la cour. La comtesse de La Motte lui persuada
+qu'elle avait le moyen de le remettre a flot. Elle alla jusqu'a lui
+promettre une entrevue de nuit avec Marie-Antoinette, dans le parc de
+Versailles. Le cardinal donna dans le piege. Une fille, dit-on, qui
+ressemblait beaucoup a la reine, couverte d'un mantelet blanc et la
+tete enveloppee d'une _therese_, joua le role que madame de La Motte
+lui avait appris, et de Rohan se crut au comble de la faveur.
+
+L'intrigante insinua alors au cardinal que la reine avait grande envie
+d'un collier de diamants et qu'elle le chargeait de l'acheter en
+secret. De Rohan alla chez les joailliers de la couronne et en
+rapporta ce precieux talisman qui valait 1,600,000 livres. Le collier
+passa par les mains de la comtesse qui devait le remettre a la reine,
+mais qui se hata de le vendre a son profit. De jour en jour les
+joailliers attendaient leur argent qui ne venait pas; c'est alors que
+se decouvrit le pot aux roses. Le cardinal fut envoye a la Bastille
+revetu de ses habits pontificaux, et le parlement fut saisi de
+l'affaire. Cagliostro, implique dans cette intrigue et confronte avec
+madame de La Motte, nia intrepidement toute participation a ces
+coupables manoeuvres. Ne pouvant ebranler la force des arguments qu'il
+fit valoir pour sa defense, cette femme irritee lui jeta un chandelier
+a la tete en presence des juges. Cagliostro fut acquitte comme innocent
+et le cardinal de Rohan comme dupe. La comtesse, condamnee au fouet, a
+la marque et a la reclusion perpetuelle, fut enfermee a l'hospice de
+Bicetre, dans un quartier qui servait alors de prison d'Etat. Vers
+1840, feuilletant dans cet hospice l'ancien registre des ecrous, je
+tombai sur la note suivante: _21 juin 1786, Jeanne de Valois, de
+Saint-Remy de Luz, epouse de Marc-Antoine-Nicolas de La Motte, agee de
+29 ans, native de Fontette, en Champagne. Arret de la Cour: (a
+perpetuite), fletrie d'un_ V _sur les deux epaules._ Et plus bas, ecrit
+par une autre main: _Evadee de la maison de force le 5 juin 1787._
+
+Nous avons raconte cette scandaleuse histoire du collier, d'apres les
+temoignages des ecrivains les plus favorables a la reine; mais
+l'affaire ne reste-t-elle point chargee de tenebres? Quoi! des lettres
+fausses dans lesquelles l'ecriture de la reine etait imitee a s'y
+meprendre, une entrevue derriere une charmille, dans laquelle une
+soubrette est prise pour la reine par un cardinal habitue du chateau,
+un grand seigneur ayant tous les moyens de verifier s'il a ete dupe et
+qui persiste dans son mutisme, une rose donnee et recue sans que le
+courtisan honore d'une telle faveur ait cherche a lever le masque qui
+couvrait toute l'intrigue, tout cela peut etre utile pour bien mener
+l'action d'un roman ou d'une comedie; mais, quand il s'agit d'un
+episode de la vie reelle, l'histoire exige plus de vraisemblance. Aussi
+l'opinion publique resta-t-elle partagee en deux camps. A tort ou a
+raison, Marie-Antoinette etait deja fort decriee; elle avait marche
+d'un pied leger sur toutes les regles de l'etiquette et se livrait a
+mille caprices. Le Petit-Trianon etait son sejour favori. "Une robe de
+percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille etaient la
+seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de
+pecher dans le lac enchantait la reine. On y jouait la comedie: _le
+Devin du village_ de Rousseau, _le Barbier de Seville_ de Beaumarchais
+y furent representes. La reine remplissait le role de Rosine." [Note:
+_Memoires de madame Campan._]
+
+Tout cela etait sans doute fort innocent; mais cette idylle
+convenait-elle bien a la tragique solennite des evenements qui deja
+obscurcissaient l'horizon politique? Les excentricites de la reine
+trouvaient du moins une excuse dans la froideur du roi a son egard. Ce
+gros homme etait tres-peu voluptueux: il fallut cinq ans de mariage,
+les murmures de la cour et une conversation secrete entre lui et le
+frere de Marie-Antoinette, avant qu'il sut donner un dauphin au royaume
+de France.
+
+Dans la meme annee ou s'ebruita l'affaire du collier (1786), une autre
+aventure sentimentale se passait en haut lieu, qui ne fut point connue
+du public et du moins ne deshonora personne.
+
+La lecture de _la Nouvelle Heloise_ avait grise jusqu'aux princesses du
+sang; la tete disputait encore contre les idees philosophiques, mais le
+coeur etait pris; quelques femmes de la cour furent, a leur insu, les
+anges precurseurs de la Revolution. Elles allumaient dans leur propre
+sein la flamme qui allait regenerer la France. Au moment ou le peuple
+devait abattre l'edifice monstrueux de la noblesse, l'amour effacait de
+son cote les inegalites sociales.
+
+Louise de Bourbon, petite-fille du grand Conde, belle et pieuse, avait
+toujours mene une vie irreprochable. Elle avait ete elevee au couvent
+(le couvent de Beaumont-lez-Tours) avec toutes les princesses de ce
+temps-la: mais, differente de beaucoup d'entre elles, madame Louise
+avait conserve une reputation sans tache et toute blanche comme sa robe
+de pensionnaire. Quelle surprise et quel scandale, si l'on etait venu
+dire alors: Cette vertu, cette sainte, cette grande fille de
+trente-deux ans a une affection dans le coeur que vous ne connaissez
+pas; Son Altesse Serenissime la princesse de Conde aime un homme que
+son rang et sa naissance lui defendent d'epouser.--Cet homme obscur
+etait le marquis de La Gervaisais. Leur liaison donna lieu a un
+commerce de lettres tres-tendres qui demeurerent secretes jusqu'apres
+1830. Le marquis, simple officier de carabiniers, etait grand
+admirateur de _Werther_, de _la Nouvelle Heloise_ et de _Clarisse
+Harlowe_. Imperieux, tracassier, original, grand discuteur, il
+s'eloignait presque en tout des routes battues. Madame Louise l'adora
+malgre ou peut-etre pour ses singularites. Le coeur de cette princesse
+etait excellent. "Comme il m'aime! s'ecriait-elle dans ses lettres;
+vraiment, si quelque chose pouvait me rendre orgueilleuse, ce serait
+cela!" Fuir et s'unir a l'etranger par les liens du mariage, on y
+pensait quelquefois. Oh! combien dans ces moments-la une petite maison
+au bord d'une riviere, un bateau, une vigne et quelques pigeons
+flattaient leur imagination troublee! Vains songes! Il fallait qu'elle
+refoulat son coeur, emprisonnee dans la grandeur comme dans une cage
+d'or, inquiete et consolee, heureuse et malheureuse a la fois du seul
+sentiment naturel qui fut entre jusque-la dans son ame: elle n'avait
+pas connu sa mere. Des scrupules de conscience interrompirent apres un
+an cette correspondance si douce et si contraire aux regles de
+l'etiquette. Je vis le marquis de La Gervaisais en 1836: c'etait un
+grand vieillard, obsede par une idee fixe. Dans son enthousiasme
+nebuleux il parlait sans cesse d'_Elle_, de l'_Etre_, de l'_Ame_; on
+comprenait bientot a qui s'appliquaient ces designations mystiques.
+
+Apres la Restauration, la princesse se retira dans le couvent du
+Temple! Tout enfant, je fus conduit dans cette chapelle par ma
+grand'mere. Au moment de l'elevation, un grand rideau qui voilait tout
+le choeur s'ouvrait; on distinguait alors dans un clair-obscur des
+tetes de religieuses et de novices etagees dans des stalles de bois,
+puis tout au fond, a genoux sur un prie-dieu, une figure immobile et
+enveloppee: c'etait madame Louise. Triste temps que celui ou les
+princesses du sang royal n'avaient a choisir qu'entre une cour frivole
+ou le cloitre!
+
+[Illustration: Serment du Jeu de-Paume.]
+
+Au debut d'un evenement qui finit par inscrire sur son drapeau la
+Terreur, je dois me demander une derniere fois s'il n'y avait pas un
+moyen de sauver la France sans traverser une mer de sang. J'ai beau
+chercher, je ne vois que le clerge dont la main aurait pu intervenir
+d'une maniere efficace. Si, renoncant aux biens temporels, l'Eglise
+avait courageusement separe sa cause de celle des privilegies et des
+riches; si, prevenant le tumulte des esprits, elle eut elle-meme ramene
+dans l'Etat l'egalite qui est dans l'Evangile; si, abandonnant au
+siecle les parties usees de son vetement, elle eut reconnu la necessite
+de regenerer le christianisme, de renouveler l'idee de Dieu, j'estime
+que son action sur la societe aurait encore pu etre feconde. Au lieu de
+cela, les pretres, s'embarrassant dans toutes sortes d'intrigues et de
+complots, resserrant le lien qui les rattachait au temple vermoulu des
+vieilles institutions, s'obstinerent a mourir sous des debris. C'est
+pour avoir manque a leur mission que la justice humaine les chatia si
+cruellement et que la main du peuple s'appesantit sur eux.
+
+Ministres de la paix, ils laisserent s'engager la guerre: la guerre les
+tua. Et cependant ils n'avaient qu'a ouvrir les yeux. Deja plusieurs
+fois, du haut de la chaire chretienne, des avertissements leur avaient
+ete donnes. J'entends gronder les murmures du peuple derriere ces
+paroles du P. Bridaine: "C'est ici ou mes regards ne tombent que sur
+des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanite
+souffrante, ou des pecheurs audacieux et endurcis; c'est ici seulement
+qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de
+son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un cote la mort,
+de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger." Si cette voix eut ete
+alors celle de tout le clerge de France, l'edifice des privileges et
+des abus qui s'ecroula, quelques annees plus tard, sous la main du
+peuple, serait tombe sans le secours de la hache. L'egoisme du haut
+clerge s'opposait a cet heureux denouement.
+
+On se demande comment une Revolution nee de la justice a pu, dans
+l'ivresse de la colere et du succes, reculer quelquefois jusqu'a
+l'injustice meme. Autant demander pourquoi le reflux succede au flux.
+Les hommes de la Terreur avaient commence par vouloir presque tous
+l'abolition de la peine de mort; les circonstances seules leur avaient
+mis le glaive dans la main. Leurs entrailles saignaient sans doute des
+blessures que la Revolution portait de temps en temps a l'humanite;
+mais comme ils croyaient sincerement cette Revolution necessaire au
+bonheur du monde entier et qu'ils s'y devouaient eux-memes corps et
+ame, ils se firent une volonte de fer.
+
+La situation des affaires etait d'ailleurs tellement extreme que, d'une
+part comme d'une autre, on poussait egalement aux violences. Le langage
+des defenseurs de la cour ne differait guere, en 1789, de celui de
+Marat. Que disaient-ils au roi? _Un peu de sang impur verse a propos
+fait souvent le salut d'un empire._--Si le sang des revolutionnaires
+etait impur aux yeux des royalistes, celui des royalistes ne devait pas
+etre plus sacre pour les revolutionnaires. De tous les cotes, je vois
+les partis entraines a l'agression et les epees a demi tirees du
+fourreau. Il faut donc nous resoudre a un cataclysme. Les fleaux
+regenerateurs qui agitent, a un moment donne, la vie des nations,
+rentrent-ils dans les lois qui president aux destinees du genre
+humain?--Demandez aux crises geologiques qui ont prepare l'economie
+actuelle du globe! De pres, ce ne sont que convulsions et ravages; il
+semble que les elements saisis de terreur se precipitent vers une
+grande ruine, et que la creation touche a son dernier jour. Attendons.
+A peine la face agitee des choses s'est-elle reposee, que les agents de
+destruction se changent visiblement en des agents de formation et de
+progres. Le depouillement douloureux du vieux monde laisse entrevoir,
+apres les jours de dechirement et d'angoisses, la figure d'un monde
+nouveau qui lui succede. La mort, la feconde mort, n'a fait que
+renouveler encore une fois le spectacle de la vie; rien n'a fini que ce
+qui devait finir. Par malheur, ces salutaires changements ne sont pas
+tout de suite apprecies; longtemps une grande voix sort du sepulcre, et
+l'on entend retentir dans l'age suivant comme un bruit d'ossements qui
+s'agitent.
+
+Que repondre aux elegies sentimentales des adversaires de la
+Revolution? Ils ressemblent a Laban qui poursuivait Jacob et lui
+reprochait de lui avoir vole ses dieux: _Cur furatus es deos
+meos?_--He! bonnes ames, le grand mal, si ces dieux etaient des idoles!
+Depuis plus d'un siecle, le ver du doute commencait a ronger vos
+croyances monarchiques; vous aviez mis la Divinite dans des images de
+chair; la religion meme du Christ expirait sous les chaines d'or d'une
+politique athee. Le dix-huitieme siecle, sensuel et corrompu, avait
+amene le paganisme dans nos moeurs; l'esprit allait de nouveau chatier
+la chair. Des hommes parurent qui, traitant la matiere pour ce qu'elle
+est, exagererent envers les autres, comme envers eux-memes, le mepris
+du corps et de la vie. Entraines par la tourmente a immoler les ennemis
+de la Revolution et a s'immoler apres eux, ils se couvrirent
+stoiquement de l'immortalite de l'ame. Ecoutez Saint-Just: "Je meprise
+la poussiere qui me compose et qui vous parle; on pourra la persecuter
+et faire mourir cette poussiere, mais je defie qu'on m'arrache cette
+vie independante que je me suis donnee dans les siecles et dans les
+cieux!" Quel langage! Fort de ces convictions, il mourut sur
+l'echafaud, bravant la calomnie et l'injure.
+
+Parmi les adversaires systematiques de la Revolution Francaise, il en
+est sans doute de considerables par le talent; leur jugement ne saurait
+toutefois prevaloir contre le sentiment national. A l'avenement du
+christianisme, ceux qui ont voulu contrarier la marche de la nouvelle
+doctrine ont ete brises. Le plus grand de tous, Julien, qui etait
+pourtant un sage et un penseur, n'a reussi qu'a fletrir son nom d'une
+epithete odieuse. La posterite traitera de meme les hommes qui
+resistent aux principes de la Revolution; lutter contre elle, c'est
+lutter contre l'esprit moderne. Le jour viendra ou, blesses a leurs
+propres armes, ces ennemis de la lumiere jetteront eux-memes leur sang
+vers le ciel en s'ecriant: "Revolution, tu as vaincu!"
+
+
+
+
+V
+
+Le clerge, la noblesse et le tiers etat.--La mission de la France, et
+pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards.
+
+
+Un mot sur les trois ordres qui vont representer la nation aux Etats
+generaux.
+
+Au moyen age, le clerge, etant seul en possession des lumieres,
+jouissait d'une autorite incomparable. Il perdit cette autorite a
+mesure que l'education se repandit dans le royaume. "C'est la clergie
+qui a fait le clerge, ecrivait Camille Desmoulins. Aujourd'hui que nous
+savons tous lire, il ne peut plus y avoir que deux ordres, et chacun
+doit rentrer dans le sien. Nous sommes tous clerge." Le titre
+d'ecclesiastique avait disparu dans le sens de lettre; il ne subsistait
+plus que pour designer un ministre de la religion. Or, comme l'Eglise
+etait alors menacee, d'un cote par l'esprit sceptique du siecle, de
+l'autre par la corruption interieure des ordres religieux, il en
+resulta que la puissance du clerge n'avait plus de grandes racines dans
+le pays. Il en est de meme de toutes les institutions; elles se
+detruisent avec le temps et s'evanouissent en inoculant leur
+superiorite morale a la nation tout entiere.
+
+On a beaucoup ecrit sur l'origine militaire de la feodalite. A vrai
+dire, ce n'est pas la noblesse qui est sortie du droit des armes, c'est
+la conquete; mais la conquete fut suivie du partage des terres entre
+les envahisseurs, et c'est sur la propriete fonciere que
+l'aristocratie feodale s'est etablie. Le cadre de notre travail nous
+interdit toute excursion sur le terrain des premiers siecles de la
+monarchie. Il suffira donc de savoir que l'importance de chaque
+seigneur etait alors determinee par le rang qu'occupaient ses ancetres
+dans la hierarchie sociale, et par l'etendue des domaines qu'ils lui
+avaient transmis. Se regardant comme d'une race superieure a celle des
+autres mortels, les nobles adopterent pour eux-memes le titre de
+_gentilshommes_, par opposition aux roturiers qui furent appeles
+_vilains_. La division des classes s'appuyait donc, a l'origine, sur
+des caracteres physiologiques. C'etait du moins quelque chose de trace
+dans la nature. Avec le temps, les races se croiserent, le sang des
+conquerants fut mele a celui de la population conquise. Les privileges
+de la noblesse n'eurent plus alors d'autres raisons d'etre que la
+force, l'usage et la tradition. Tout cet edifice s'appuyait sur
+l'ignorance et la dependance des vassaux comme sur une base
+inebranlable.
+
+Ce qu'il nous importe surtout de connaitre est l'histoire du tiers
+etat.
+
+Grace a une infatigable economie, la classe bourgeoise etait arrivee a
+sortir de la situation humiliante que l'aristocratie lui avait faite.
+Eclairee, avide, envahissante, elle se remuait pour saisir la part
+d'influence qui lui revenait, en toute justice, dans les affaires de
+l'Etat. Son seul tort fut de vouloir limiter les resultats de la
+Revolution; elle voulait bien ameliorer le sort du peuple, mais non
+l'admettre a la participation des droits qu'elle reclamait pour
+elle-meme. Cet egoisme de caste devait etre puni. La borne qu'elle
+avait marquee fut emportee par le courant. L'isolement et la resistance
+du tiers firent de plus avorter une partie des resultats moraux que la
+Revolution Francaise devait produire.
+
+Le peuple etait cette masse obscure, laborieuse, feconde, qui
+alimentait depuis des siecles l'agriculture, le commerce, l'industrie,
+l'armee. Son origine remontait a la vieille couche celtique. Recouverte
+par des invasions successives qui s'etaient superposees a la population
+des Gaules, cette race forte se remontrait toujours et donnait ses
+traits au caractere national. Incomparablement plus nombreux que les
+trois autres ordres, le peuple etait la nation meme. "C'est le peuple,
+ecrivait en 1760 Jean-Jacques Rousseau, qui compose le genre humain; ce
+qui n'est pas peuple est si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
+le compter." Ce _si peu de chose_ neanmoins etait tout dans l'Etat,
+tandis que le reste n'etait rien. Voila l'injustice que le mouvement de
+89 allait sans doute reparer.
+
+Le peuple servait d'assise a la Montagne; c'est par lui qu'elle domina
+toute la Revolution; qu'elle a fait la loi, soutenu la guerre, dompte
+les factions. La France etait a la veille de sa perte: les Montagnards
+la sauverent; les ennemis du dedans furent comprimes et les ennemis du
+dehors furent repousses la baionnette dans les reins. Il y avait, comme
+toujours, un troupeau d'hommes qui rapportent tout a eux-memes et a des
+jouissances sensibles, indifferents pour la vertu et pour l'honneur
+national, laches, egoistes, avides; mais alors, du moins, ils se
+cachaient. Des legislateurs moins convaincus auraient pris le genre
+humain en pitie; ceux de la Montagne s'indignerent. Comme Moise, ils
+voulurent faire un peuple.
+
+Des institutions monarchiques, fondees sur la corruption et la
+bassesse, aux institutions republicaines, assises sur le devoir et la
+dignite humaine, il y avait la distance d'un desert a traverser; aucun
+obstacle ne les arreta. Le sol de la Revolution etait brulant; il
+s'entr'ouvrait de lui-meme sous les pieds des mecontents et des
+trainards pour les engloutir. De regrettables exces ternirent cette
+grande epoque; mais au-dessus et par dela les mauvais jours, les chefs
+du mouvement revolutionnaire entrevoyaient la terre du repos. Ils
+marchaient a la fraternite a travers la discorde et le chatiment, mais
+ils y marchaient; la peine de mort elle-meme allait disparaitre, quand,
+arretes dans leur reve sublime par la trahison et l'intrigue,
+condamnes, non juges, les Montagnards tomberent.
+
+La Revolution Francaise ne ressemble a aucune des revolutions qui ont
+agite le monde: les autres etaient des deplacements de la force;
+celle-ci fut un avenement d'idees. Ce qu'il importe surtout de degager
+dans cette grande tentative de regeneration morale, c'est la purete des
+motifs. Que parle-t-on de represailles? Le sang de toute la noblesse de
+France n'aurait point suffi a laver les plaies que l'ancien regime
+avait faites au peuple et a la liberte. Non, l'ivresse de la colere ni
+de la vengeance n'a point dirige, quoi qu'on en dise, les mesures
+energiques (trop energiques souvent) dont la Revolution a frappe ses
+ennemis; la raison des coups terribles qu'elle leur porta est dans la
+resistance qu'ils opposaient a ses principes et a ses droits.
+
+Est-il plus vrai que la Convention ait maitrise par le glaive la
+volonte du pays? Jamais gouvernement n'a demontre, au contraire, d'une
+facon plus eclatante, l'impuissance de la force materielle. Ou
+etait-elle en effet, cette force? Dans la Vendee, dans les departements
+revoltes, surtout dans la coalition etrangere. Sans doute l'Assemblee
+nationale a repondu au canon par le canon; a defaut d'armee dans
+l'interieur, l'echafaud consterna les rebelles: qu'est-ce que cela
+aupres du systeme complique d'armes offensives et defensives dont les
+gouvernements dits reguliers se servent pour assurer leur existence? La
+puissance de la Convention, avant tout, appartenait a l'ordre moral;
+elle envoya des armees sur les frontieres,--pauvres armees de
+volontaires, sans fusils et sans pain!--elle decreta la terreur dans le
+pays souleve par d'odieuses manoeuvres; mais ce fut bien plutot
+l'artillerie des idees nouvelles qui foudroya au dehors l'etranger, et
+le poids de l'opinion qui accabla au dedans les conspirateurs et les
+traitres.
+
+Je repousse le systeme historique de la force et de la necessite. La
+force ne donne pas le droit; la necessite n'excuse que les consciences
+douteuses. Il faut s'elever vers un autre ordre d'idees. Le peuple
+francais accomplit dans la Revolution Francaise une grande mission:
+designe par son caractere au role d'initiateur du genre humain, il a
+conquis, pour lui et pour les autres nations, a force de sacrifices et
+de larmes, une verite, une existence nouvelle. A sa tete se sont
+trouves, quand les circonstances l'exigeaient, des hommes
+extraordinaires, des hommes prevus, qui, faisant taire dans leur coeur
+les sentiments de la nature, etouffant jusqu'a la pitie, ont mis les
+principes au-dessus de la vie. Ce sont ces principes, en effet, qui
+devaient regenerer les institutions. Il en est des peuples comme des
+hommes: les uns sont nes pour l'egoisme, les autres pour le devouement.
+La France est douee d'une force d'expansion merveilleuse; elle
+travaille, meurt et renait sans cesse pour le salut du monde. Voila sa
+destinee, son devoir. Si les hommes de 93 ont defendu la patrie avec un
+heroisme qui tient du prodige, soit a la tribune, soit sur le champ de
+bataille, c'est que la France etait a leurs yeux le sol d'une idee;
+otez cette idee, et le territoire, malgre les interets qui s'y
+attachent, malgre le sang martial de ses enfants, le territoire eut ete
+envahi. Dira-t-on qu'ils combattaient _pro aris et focis_, ces
+conscrits sans veste et sans souliers, qui opposaient leur poitrine nue
+a la mitraille? Des autels? ils etaient renverses. Des foyers? ces
+hommes-la n'en avaient pas encore.--Pour qui donc combattaient-ils? Oh!
+nous le savons tous, ils combattaient pour la Revolution. C'est
+l'esprit de la liberte qui a garde nos frontieres.
+
+La Montagne etait le Sinai de la loi nouvelle; terrible et foudroyante,
+avec des eclairs aux flancs, un peuple prosterne a ses pieds et Dieu au
+sommet.
+
+Au peuple francais se rattachaient les destinees des autres peuples, a
+la Revolution, etait lie le renouvellement de l'esprit humain. Qui
+pouvait resister a cela? Trop pres des hommes et des choses pour voir
+la main qui poussait les evenements, d'insenses agitateurs demanderent
+au passe et aux tenebres de les couvrir. Ils se plongerent d'eux-memes
+dans la mort. Quant aux chefs de la Revolution, ils lutterent jusqu'au
+bout l'epee haute. Depositaires de la puissance, ils voulurent hater le
+terme des douleurs, enfanter l'avenir. Ils perirent aussi dans
+l'action; mais leur oeuvre ne perira pas. La Revolution desormais n'a
+plus de violences a exercer; elle forcera l'entree des esprits par la
+lumiere et ouvrira les coeurs par l'amour. Deja ses ennemis se sentent
+flechir. Le moment viendra, je l'espere, ou nous nous reconcilierons
+tous au pied de l'arbre de la liberte dont elle a enfonce les racines
+dans un sol nouveau et parmi des debris taches de sang.
+
+Mais n'anticipons point sur la marche des evenements: nous n'en sommes
+encore qu'aux debuts de la Revolution Francaise. Louis XVI regne a
+Versailles entoure du respect de son peuple; tout le monde le felicite
+d'avoir enfin convoque les Etats generaux; Necker, son premier
+ministre, est l'idole de la classe moyenne. Le ciel, naguere charge de
+nuages, s'est eclairci; tout le monde espere en l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME
+
+L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE
+
+
+
+
+I
+
+Les elections.--Convocation des Etats generaux.--Serment du
+Jeu-de-Paume.
+
+
+L'election des deputes aux Etats generaux fut la preface de la
+Revolution Francaise; qui ne la trouve digne de l'oeuvre? Le pays, las
+de l'arbitraire, reclamait, par la voie des cahiers, une _maniere fixe
+d'etre gouverne_, une constitution. Les communes entendaient qu'on les
+delivrat de ces formes surannees qui classaient la nation en deux
+especes d'hommes: les oppresseurs et les opprimes. Dans ces cahiers,
+dits de _condoleance_, on se plaignait des abus du systeme feodal, de
+l'absence d'une juridiction fixe et uniforme, des privileges qui
+pesaient sur l'industrie, de l'inegalite des impots et contributions
+territoriales. Tout etait incertain, abandonne au hasard, c'est-a-dire
+au caprice des puissants. Le moyen qu'on indiquait pour remedier a ce
+mal dans la societe, c'etait de substituer la loi a l'arbitraire et
+d'armer les volontes generales d'une force reelle, superieure a
+l'action de toute autre volonte. Deja l'esprit de la Revolution etait
+mur; sa marche etait tracee. L'autorite se deplacait naturellement et
+sans bruit. De toutes parts, on sentait le besoin de limiter les
+anciens pouvoirs et d'en creer de nouveaux dans la nation meme.
+Jusqu'ici le roi avait dit: "Nous voulons"; maintenant le pays
+voulait. [Note: Voyez les _Cahiers de la Revolution_, par Chassin, et
+le _Bonhomme Jadis_, par l'auteur des _Montagnards_ editeur Dentu.]
+
+Les obstacles a cette heureuse renovation etaient grands, mais ils ne
+semblaient point insurmontables. Les interets prives, en contradiction
+ouverte avec l'interet general, etaient de plus divises entre eux. La
+guerre eclatait au sein meme des privileges et des privilegies. La
+noblesse comptait sur les Etats generaux pour lier les mains du roi et
+pour appauvrir le clerge, qui, de son cote, songeait a humilier
+l'aristocratie. Il y avait alors le haut et le bas clerge: quel
+contre-sens parmi les ministres de Celui qui n'admettait pas qu'on fit
+acception des personnes! Le haut clerge voulait conserver tous les
+abus; le clerge inferieur consentait a certaines reformes. Le tiers
+etat seul s'entendait pour detruire les inegalites dans l'Eglise et
+dans l'aristocratie. Les cahiers du clerge et de la noblesse
+contiennent d'ailleurs quelques voeux significatifs; on se
+reconnaissait mutuellement des torts. La conversion de l'ancien regime
+devait commencer par un examen de conscience et par une confession
+publique.
+
+Ces importantes elections se firent dans les circonstances les plus
+critiques. L'annee 1788 avait afflige la France d'une nouvelle disette.
+La terre se resserrait comme le coeur des riches dans cette societe
+egoiste. L'ete avait ete sec, l'hiver fut froid: ni pain, ni feu.
+L'inactivite des travaux entrainait la baisse des salaires, qui,
+combinee avec la cherte des subsistances, repandait la tristesse et la
+misere dans les familles. Il faut sans doute que toutes les grandes
+choses germent dans le besoin et la pauvrete: la Revolution eut pour
+langes le deficit et la disette.
+
+Le peuple supportait heroiquement tous ces maux. En presence de la
+demoralisation effroyable de la noblesse et du clerge, il avait les
+vertus qu'engendre le travail. Quelques troubles insignifiants, presque
+tous suscites par l'aristocratie ou par la cour, traverserent, dans les
+provinces, les operations des electeurs. A Paris, Reveillon, ancien
+ouvrier, fabricant de papiers peints, avait tenu des propos atroces. Il
+se proposait de reduire la paie des ouvriers a quinze sous par jour,
+disant tout haut que le pain etait trop bon pour ces gens-la, qu'il
+fallait les nourrir de pommes de terre. Sa maison fut saccagee. Apres
+un simulacre de jugement, il fut pendu lui-meme en effigie sur la place
+de Greve. [Note: L'impartialite veut que je recueille tous les avis;
+voici celui de Barere: "Des intrigants exciterent et ameuterent les
+ouvriers pour avoir le pretexte de se plaindre officiellement des
+troubles de Paris et provoquer le deploiement violent de la force armee
+contre cette _emeute de fabrique_. On accusait alors un grand
+personnage d'avoir voulu effrayer les deputes, produire une commotion
+populaire pour amener des troubles et par suite l'impossibilite de
+convoquer les Etats generaux."]
+
+Depuis quelques annees, en France, les esprits etaient malades, comme
+il arrive presque toujours a la veille des transformations sociales.
+L'annonce de la convocation des Etats generaux fut pour tous un grand
+soulagement, une detente. Le 4 mai eut lieu a Versailles la messe du
+Saint-Esprit. Les deputes du tiers etat, en modestes habits noirs, mais
+acclames par la faveur publique; la noblesse en grande pompe, avec ses
+chapeaux a plumes, ses dentelles et ses parements d'or, accueillie par
+un morne silence; le clerge divise en deux classes: les prelats en
+rochet et robe violette, puis les simples cures dans leur robe noire,
+defilerent devant une foule immense. Le roi fut applaudi; c'etait pour
+le remercier d'avoir convoque les Etats. Au passage de la reine
+s'eleverent quelques murmures; des femmes crierent: "Vive le duc
+d'Orleans!" Marie-Antoinette palit et chancela; la princesse de
+Lamballe fut obligee de la soutenir.
+
+Ce jour-la, Versailles etait Paris, la nation semblait etonnee d'avoir
+recouvre la parole apres un silence force de soixante-quinze annees.
+L'enthousiasme ne peut se decrire. Les vieillards pleuraient de joie,
+les femmes agitaient leurs mouchoirs aux fenetres et jetaient des
+fleurs sur les deputes des communes. Tous les coeurs s'ouvraient a une
+vie nouvelle. Les Francais n'avaient ete jusqu'ici que des sujets, le
+moment etait venu pour eux de se montrer citoyens. L'eveque de Nancy,
+M. de La Fare, fit un sermon politique. Il parla contre le luxe et le
+despotisme des cours, sur les devoirs des souverains, sur les droits du
+peuple. Les idees de liberte, enveloppees dans les formes chretiennes,
+avaient je ne sais quoi d'attendrissant et de solennel qui penetrait
+toutes les ames. On appellerait volontiers ce 4 mai le jour de la
+naissance morale d'une grande nation.
+
+[Illustration: Camille Desmoulins.]
+
+Le 5, les douze cents deputes se reunirent dans la salle des Menus,
+convertie en salle des seances.
+
+Le clerge fut assis a la droite du trone, la noblesse a gauche et le
+tiers en face. Le roi ouvrait d'une tremblante main l'antre des
+discussions politiques; il craignait d'en dechainer les vents et les
+tempetes. La frayeur percait dans son langage embarrasse, diffus,
+ombrageux, et dans celui de son ministre, le garde des sceaux M. de
+Necker. On avait convoque la nation, et on lui exprimait indirectement
+le voeu d'etre delivre de son concours. La France pretendait hater,
+par l'assemblee des Etats, les innovations necessaires; la couronne
+comptait, au contraire, sur cette mesure pour les moderer. A des
+hommes rassembles pour reformer et gouverner le pays, on ne parla que
+de finances, on ne demanda que des subsides. La cour ne voulant pas
+que la discussion s'elevat jusqu'aux idees, elle lui tracait d'avance
+un programme. Les representants de la nation etaient encore attaches a
+la personne du roi, mais ils se retrancherent derriere leur mandat pour
+lui resister. Louis XVI avait une belle occasion de retremper ses
+droits dans la souverainete populaire: c'etait d'abdiquer son pouvoir
+en entrant dans la salle des seances, pour le recevoir ensuite du libre
+consentement de l'Assemblee. Il n'en fit rien.
+
+Une question preoccupait surtout les esprits: quelle serait enfin la
+situation du tiers relativement aux deux autres ordres? Le voeu des
+communes etait formel: les Francais devaient cesser d'appartenir a
+differentes classes; a l'avenir, l'ensemble des citoyens et du
+territoire constituerait l'Etat. Il ne doit y avoir qu'un peuple,
+qu'une Assemblee nationale. Les Etats se trouverent reduits, des le
+debut, a l'inaction. La noblesse et le clerge voulaient qu'on votat par
+ordres, et les communes par tetes. La noblesse montrait pour ses
+privileges un attachement intraitable; le clerge ne voulait pas
+abandonner ses pretentions; la vieille France hesitait a se fondre dans
+la France nouvelle. Composee d'elements heterogenes, l'Assemblee ne
+pouvait vivre qu'en les ramenant a l'unite. Le tiers etat se trouvait
+etre le lien de cette unite necessaire, le mediateur des pouvoirs
+particuliers qui allaient se reunir dans un grand pouvoir national.
+
+Je passe sur bien des lenteurs et des retards; je ne puis pourtant
+omettre les resistances qui amenerent la ruine de ce qu'on esperait
+sauver. Ces fluctuations (on perdit tout un grand mois a negocier pour
+la reunion des trois ordres) rejouissaient la cour. Les defiances du
+pouvoir souverain croissaient avec l'energie des communes. En meme
+temps, on serrait Paris de troupes. Le mauvais vouloir des conseillers
+du roi eclatait par des actes significatifs: le _Journal des Etats
+generaux_, dont Mirabeau avait publie la premiere feuille, venait
+d'etre supprime. Quel moment choisissait-on pour mettre le scelle sur
+les idees? Celui ou la nation, impatiente, s'etait reunie pour rompre
+le silence violent qu'on lui imposait depuis des siecles! La liberte de
+la presse, mere de toutes les autres libertes, venait d'etre frappee:
+c'est toujours la premiere a laquelle s'attaquent les reactions.
+
+La cour esperait rencontrer peu de resistance a l'execution de ses
+projets. Quels etaient ces projets? Louis XVI avait-il l'intention de
+frapper un grand coup? Voulait-il attaquer ou se defendre? Mais se
+defendre contre qui? Le peuple et l'Assemblee tenaient encore pour le
+roi. Cette conduite louche et tenebreuse entretenait une inquietude
+profonde. "Que la tyrannie se montre avec franchise, s'ecriait
+Mirabeau, et nous verrons alors si nous devons nous roidir ou nous
+envelopper la tete!" Mirabeau! qu'etait cet homme?--Un monstre
+d'eloquence.--Que venait-il faire?--Detruire. Il reprochait a la
+societe les meurtrissures qu'elle lui avait faites, et les vices dont
+il etait gangrene. Ses aventures scandaleuses avaient fait du bruit,
+mais, comme les rugissements du lion imposent silence, dans la foret,
+aux cris lugubres du chacal et aux hurlements de la hyene, cet homme
+allait ecraser la medisance sous la puissance de son organe.
+
+Le jour ou il parut aux Etats generaux fut pour lui, de meme que pour
+le pays, un jour de renovation. Mirabeau avait eu a souffrir de la
+tyrannie de la famille et de celle du pouvoir; il allait envelopper
+son ressentiment dans la colere d'un grand peuple.
+
+La situation devenait perilleuse. La cour, livree a une agitation
+extreme, n'osait ni frapper ni ceder. Dans des conjonctures si
+difficiles, l'Assemblee sentait le besoin de lier son sort a celui du
+peuple. "Que nos concitoyens nous entourent de toutes parts, s'ecriait
+Volney, que leur presence nous anime et nous inspire!" D'un autre
+cote, les royalistes repetaient a outrance que la societe allait perir
+sous le debordement de la democratie. Au milieu de tant d'ennemis,
+l'Assemblee ne disposait que d'une force morale; a la verite, cette
+force commencait a etre immense. La voix des deputes du tiers etait
+grossie par tous les echos de l'opinion publique. Les tetes
+bouillonnaient, et le volcan dont on entendait deja les grondements
+sourds et profonds ouvrait son cratere a quatre lieues de Versailles.
+La cour avait pour elle l'armee; l'Assemblee avait Paris. La,
+l'exasperation etait au comble: les aristocrates indignaient le peuple
+par le retard qu'ils apportaient a l'organisation de l'Assemblee. Au
+milieu du jardin du Palais-Royal s'elevait une sorte de tente en
+planches ou l'on discutait sur les affaires publiques. Chaque cafe
+etait un club; chaque club avait ses orateurs. Les plus hardis
+declaraient que si la cour persistait dans sa resistance, la noblesse
+dans son refus de se joindre aux deux autres ordres et l'Assemblee des
+Etats dans son immobilite, le peuple ferait bien d'agir par lui-meme.
+La disette contribuait a entretenir cette fermentation. Des nouvelles
+inquietantes circulaient de bouche en bouche. Les troupes se massaient
+entre Paris et Versailles. Pourquoi ce deploiement de forces? Pourquoi
+dans l'etat de detresse ou etaient les finances de la nation,
+faisait-on venir des frontieres, a grands frais, des trains
+formidables d'artillerie? Il fallait du pain, on apportait des boulets!
+
+A Versailles, le sentiment national etait plus calme; mais il etait
+aussi ferme. On s'attendait a un acte d'autorite royale, a un coup
+d'Etat. La situation etait telle qu'elle ne pouvait se prolonger.
+L'entetement et la violence des conservateurs devait, d'un jour a
+l'autre, provoquer la lutte. Le bien allait-il sortir de l'exces du
+mal? Les Communes, entravees dans leur marche par la resistance passive
+des deux autres ordres, le haut clerge et la noblesse, enveloppees par
+les intrigues de la cour, a bout de patience, mettaient une lenteur
+desesperante dans la verification des pouvoirs.
+
+Les deputes du tiers, comme etant les plus nombreux, avaient pris
+possession de la grande salle. C'est la qu'ils sommaient les deux
+autres ordres de se reunir a eux; mais toutes les tentatives de
+rapprochement avaient echoue. L'Assemblee existait depuis un mois, et
+elle n'avait pas encore de nom. On en proposa plusieurs qui furent
+ecartes. Enfin l'abbe Sieyes obtint qu'elle s'intitulat ASSEMBLEE
+NATIONALE. Pres de cinq cents voix consacrerent cet acte de
+hardiesse.--Qu'etait l'abbe Sieyes? Un esprit profond, marchant droit
+a son but par des voies souterraines, l'homme de la revolution
+bourgeoise, un grand logicien qui avait pose le fameux axiome du tiers
+etat, entre _tout_ et _rien_. Contrarie par la volonte de ses parents,
+dans le choix d'une carriere, il se soumit a epouser tristement
+l'Eglise. Ce fut un mariage de raison. Comme chez lui la passion etait
+dans la tete, le jeune homme se livra tout entier aux charmes austeres
+de l'etude. Il contracta dans ce commerce une melancolie sauvage et une
+morne insensibilite. Au sortir du seminaire de Saint-Sulpice ou l'etude
+sterile de la theologie n'avait point absorbe toutes ses forces, il se
+livra a de profondes recherches sur la _marche egaree de l'esprit
+humain_. Ses meditations se tournerent vers la politique. Quand les
+vieilles institutions sociales furent attaquees, il se montra tout a
+coup sur la breche. Son caractere etait timide, effet inevitable de la
+solitude dans laquelle il avait vecu; mais il possedait la hardiesse de
+l'esprit. Taciturne, il gardait en lui-meme ses pensees, et quand le
+moment de les dire etait venu, il les acerait comme des fleches.
+
+L'Assemblee, reduite au tiers etat par l'absence volontaire de la
+noblesse et du clerge, poursuivait ses travaux. Cette marche inquieta
+serieusement la cour, qui resolut de suspendre les seances. Une mesure
+aussi arbitraire etait bien faite pour jeter la consternation dans
+Versailles et la guerre civile dans Paris. On annonca une seance royale
+pour le 23 juin. Puis, sous pretexte de travaux a faire pour la
+decoration du trone, un detachement de soldats s'empare de la salle des
+Etats, et en defend l'entree: la nation est mise a la porte de chez
+elle.
+
+Ou aller?
+
+Les deputes ahuris ouvrirent entre eux des avis differents. Deja
+plusieurs brochures avaient emis le voeu que l'Assemblee nationale eut
+son siege a Paris. S'y transporterait-on? Les sages reculerent devant
+cette resolution extreme. Les uns voulaient s'assembler sur la place
+d'Armes et deliberer a ciel ouvert; invoquant en faveur de leur opinion
+les souvenirs de notre histoire, ils proposaient de tenir un _champ de
+mai_. D'autres criaient: "A la terrasse de Marly!" On flottait entre
+ces avis contradictoires, quand on apprit que Bailly, d'apres le
+conseil du depute Guillotin, avait choisi pour lieu de la seance la
+salle du Jeu-de-Paume.--Bailly avait la figure longue, grave et
+froide, un peu le profil calviniste. Son opposition a l'ancien regime
+etait aussi calme qu'inflexible. Il avait obtenu tres-longtemps le
+_prix de sagesse_; on designait ainsi une pension accordee aux
+ecrivains serieux et tranquilles. Astronome, il avait etudie la marche
+de la Revolution tout en suivant le mouvement des corps celestes. De
+meme que les mondes observes dans l'espace, l'esprit humain est soumis
+a des lois: c'est un equivalent de ces lois que Bailly, homme d'ordre,
+aurait voulu introduire dans la societe de son temps. Revenons aux
+deputes errants dans les rues de Versailles par une journee pluvieuse
+et triste. Le peuple escorte avec respect et en silence ces
+representants de la nation blesses dans leurs droits et dans leur
+dignite. La salle du Jeu-de-Paume, triste et nue, convenait a la
+circonstance. Tous les membres influents des commumes etaient reunis.
+On remarquait surtout parmi eux un ministre protestant, Rabaud
+Saint-Etienne; un chartreux, dom Gerle; un cure, l'abbe Gregoire
+[Note: Un jour le statuaire David accompagnait a Versailles l'abbe
+Gregoire. L'ancien membre de l'Assemblee nationale voulait revoir cette
+salle du Jeu-de-Paume, muet temoin d'un si grand acte de courage. Il la
+retrouve. Tel ses souvenirs l'oppressent, il garde un religieux silence
+que son compagnon a la delicatesse de respecter. Quand David leva les
+yeux, il vit de grandes larmes rouler noblement sur les joues du
+vieillard. "Si jamais mon amour de la liberte pouvait s'affaiblir,
+s'ecria l'abbe Gregoire, pour le rallumer, je tournerais les regards
+vers cette salle!"]. Ce fut un modere, Mounier, de Grenoble, qui
+proposa le serment du Jeu-de-Paume: "Les membres de l'Assemblee
+nationale jurent de ne se separer jamais jusqu'a ce que la constitution
+du royaume et la regeneration de l'ordre public soient etablies et
+affermies sur des bases solides." Bailly, d'une voix distincte et
+haute, lit la formule du serment, et en sa qualite de president jure le
+premier. Alors tous les bras se levent. L'ivresse du patriotisme eclate
+de toutes parts; on s'embrasse; les mains cherchent les mains; tous les
+coeurs palpitent, l'enthousiasme deborde. Cependant le ciel fait
+fureur; de larges gouttes de pluie tombent sur le toit de l'edifice; a
+l'une des fenetres defoncees un rideau est tordu par l'orage; le jour
+est si sombre qu'on y voit a peine dans la salle. Un eclair dechire
+cette obscurite sinistre; le tonnerre gronde. Quel moment et quelle
+grandeur! Un orage au dehors, une revolution dans l'assemblee. A peine
+les deputes du tiers eurent-ils accompli cet acte de sagesse virile et
+d'autorite, qu'effrayes eux-memes de leur audace ils pousserent le cri
+de _Vive le roi!_ L'illusion de la monarchie constitutionnelle n'etait
+point alors evanouie. Quoi qu'il en soit, l'effet de cette seance fut
+electrique; les curieux firent entendre au dehors leurs
+applaudissements prolonges qui allerent se perdre dans les derniers
+eclats de la foudre. Les representants s'etaient montres dignes de la
+nation: tout etait sauve.
+
+
+
+
+II
+
+La seance royale--Paroles de Mirabeau--Necker--Troubles a
+Paris--Conduite des deputes--Pris de la Bastille.
+
+
+Le lendemain (2l juin 1789) etait un dimanche; on respecta le jour du
+repos. Le lundi, l'Assemblee n'avait point encore trouve ou s'abriter;
+la salle du Jeu-de-Paume ne convenait nullement comme lieu de reunion:
+ni sieges, ni banquettes. Le comte d'Artois l'avait d'ailleurs fait
+retenir pour son agrement. Le tiers tint seance dans l'eglise
+Saint-Louis.
+
+L'Assemblee des communes ne cessait de sommer le clerge, au nom du Dieu
+de paix, de se reunir a elle. La noblesse etait surtout attachee a ses
+titres, le clerge a ses interets; mais il y a tels moments ou la force
+des doctrines desarme l'amour-propre des plus obstines. L'abbe
+Gregoire, ce genereux transfuge, qui avait assiste la veille a la
+fameuse seance du Jeu-de-Paume, rejoignit son ordre dans l'intention de
+la ramener. Vers une heure, la majorite du clerge, l'archeveque de
+Bordeaux en tete, fut introduite dans le choeur. La joie et les
+applaudissements eclaterent; lorsque l'on prononca le nom de l'abbe
+Gregoire, l'air retentit d'acclamations universelles. L'Assemblee fit
+entendre, par la bouche de son president, des paroles d'union. Bailly
+exprima en ces termes le regret de ne pas voir la noblesse sieger avec
+les communes et avec le clerge: "Des freres d'un autre ordre manquent a
+cette auguste famille." Comment pouvait-on supposer des passions
+haineuses et subversives chez des hommes qui tenaient un langage si
+conforme a l'esprit evangelique? L'Assemblee augmentait ses forces par
+la lutte et les delais; la cour epuisait les siennes. C'est la seule
+fois peut-etre que l'inaction fut mise au service du progres. Quelques
+semaines auparavant, le clerge avait voulu forcer cette inaction
+salutaire, en proposant a l'Assemblee de s'occuper de la misere
+publique et de la cherte des grains. Cette demarche n'etait qu'un
+piege; l'Assemblee ne s'y trompa pas, et elle eut le courage d'y
+resister. Le clerge croyait le peuple dispose a vendre son droit
+d'hommes libres pour un morceau de pain; il se trompait. Les grandes
+conquetes morales ne s'achetent que par le sacrifice; la France de la
+Revolution preferait encore a la nourriture materielle le pain de la
+parole qui fait les justes, et le pain de la liberte qui fait les
+forts.--Le 9, l'Assemblee avait d'ailleurs institue un Comite de
+subsistances.
+
+La seance royale eut enfin lieu le 23 juin. On commenca par humilier
+les communes. Quelle est cette procession d'hommes noirs qui attendent
+dehors, sous une pluie battante, l'ouverture de la salle?--Annoncez la
+nation!
+
+Le despotisme, banni depuis quelques mois des affaires du pays, reparut
+tout a coup sous des formes si odieuses, que les plus moderes furent
+contraints d'ouvrir les yeux. Le roi tint un langage severe,
+inconvenant: il menaca les deputes, et leur fit entendre qu'il se
+passerait de leur concours, s'il rencontrait chez eux une resistance
+inebranlable. Il cassa les arretes de l'Assemblee, qu'il ne reconnut
+que comme l'ordre du tiers; les libertes que la representation
+nationale s'etait donnees depuis un mois se trouvaient violemment
+reprises, confisquees. "Le roi veut, etait-il dit, que l'ancienne
+distinction des trois ordres de l'Etat soit conservee en entier, comme
+essentiellement liee a la constitution du royaume." Ces declarations
+furent accueillies comme elles devaient l'etre, par le silence. Dans
+les temps de revolution, l'ombre du passe marche a cote du present;
+elle le depasse meme quelquefois, mais c'est pour s'evanouir. "Je vous
+ordonne, messieurs, avait dit le roi en finissant, de vous separer tout
+de suite." Presque tous les eveques, quelques cures et une grande
+partie de la noblesse obeirent; les deputes du peuple, mornes,
+deconcertes, fremissant d'indignation, resterent a leur place. Ils se
+regardaient, cherchant, dans ce moment-la, non une resolution, mais une
+bouche pour la dire. Mirabeau se leve: "Messieurs, s'ecrie-t-il,
+j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait etre le salut de la
+patrie, si les presents du despotisme n'etaient pas toujours dangereux.
+Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la
+violation du temple national, pour vous commander d'etre heureux! Qui
+vous fait ce commandement? votre mandataire! Qui vous donne des lois
+imperieuses? votre mandataire, qui doit les recevoir de nous,
+messieurs, qui sommes revetus d'un caractere politique et inviolable;
+de nous, enfin, de qui vingt-cinq millions d'hommes attendent un
+bonheur certain, parce qu'il doit etre consenti, donne et recu par
+tous. Mais la liberte des voix deliberatives est enchainee: une force
+militaire environne les Etats! Ou sont les ennemis de la nation?
+Catilina est-il a nos portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre
+dignite, de votre puissance legislative, vous vous renfermiez dans la
+religion de votre serment: il ne nous permet de nous separer qu'apres
+avoir fait la constitution." Alors le grand-maitre des ceremonies,
+petit manteau, frisure a l'_oiseau royal_, surmonte d'un chapeau
+absurde, s'avancant vers le bureau, prononce quelques mots d'une voix
+basse et mal assuree: _Plus haut!_ lui crie-t-on. "Messieurs, dit alors
+M. de Breze, vous avez entendu les ordres du roi." Bailly allait
+discuter; mais Mirabeau: "Allez dire a votre maitre que nous sommes ici
+par la volonte du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force
+des baionnettes!" Il accompagna ces paroles d'un geste de majeste
+terrible. Breze voulut repliquer; il balbutia, perdit contenance et
+sortit. "Vous etes aujourd'hui, ajouta Sieyes avec calme, ce que vous
+etiez hier; deliberons..." Mirabeau, pour couronner la seance, propose
+aux deputes de declarer infame et traitre envers la nation quiconque
+preterait les mains a des attentats ordonnes contre eux. Par cet
+arrete, l'Assemblee elevait une barriere morale entre l'arbitraire des
+ministres et sa surete personnelle. L'inviolabilite, ce caractere
+essentiel du souverain, passait aux elus de la nation.
+
+Necker n'assistait point a la seance royale. Cette absence le rendit
+populaire. La nouvelle d'une disgrace, encourue par ce ministre,
+augmenta le trouble des esprits. Il y eut emeute a Versailles.
+L'apparition de bandes armees jetait la terreur dans les provinces. Des
+hommes qui semblaient sortir de terre et y rentrer, tant leurs traces
+se perdaient dans les tenebres, saccageaient les bles verts. La cour se
+montrait toujours prete a agir; mais la difficulte de determiner le roi
+etait extreme. La noblesse, abandonnee du clerge, resistait seule et
+refusait encore de se reunir au tiers. Son attachement a ce qu'elle
+appelait ses droits etait fortifie chez elle par le sentiment de
+l'heredite qui n'existait pas dans l'Eglise. Le 25, une minorite de la
+noblesse vint prendre siege dans l'Assemblee. Le 27, le roi ecrivit
+lui-meme aux Ordres, les invitant a ne point se separer du noyau qui
+s'etait forme dans la grande salle des seances. On assure que la veille
+Louis XVI avait fait appeler le duc de Luxembourg, president des
+deputes de la noblesse. Celui-ci deroula aux yeux du roi un plan de
+defense. Le roi, frappe de l'incertitude du succes, aurait repondu:
+"Non, je ne souffrirai pas qu'un seul homme perisse pour ma querelle."
+Ce mot, s'il est vrai, montre l'etat d'isolement ou la couronne s'etait
+placee. Les intrigues de la reine et de sa cour n'avaient reussi qu'a
+mettre le souverain a la tete d'un parti. La noblesse ne se soumit a
+l'invitation du roi qu'avec une repugnance extreme. Quelques
+gentilshommes affectaient de dire tout haut qu'il fallait preferer la
+monarchie au monarque. La reunion s'opera neanmoins; a chaque membre
+de l'aristocratie qui allait se confondre, sur les banquettes, avec le
+reste de l'Assemblee, l'ancien regime s'evanouissait comme un fantome.
+
+Les craintes, les soupcons, les alarmes n'en continuaient pas moins
+d'augmenter a la vue des preparatifs de guerre civile qui frappaient
+les plus confiants dans la loyaute de Louis XVI. La royaute
+songeait-elle a se defendre? Tout l'indique et pourtant elle n'etait
+pas encore attaquee; ce fut la son erreur et l'une des causes de sa
+perte. L'Assemblee en masse etait alors royaliste. L'historien
+distingue bien ca et la, dans les profondeurs de la salle, des acteurs
+qui joueront tout a l'heure un autre role: pour les contemporains, cet
+avenir etait voile. La Montagne etait en formation dans l'Assemblee
+nationale, mais c'etait une formation latente. Que font la-bas ces
+trente voix muettes qui parleront si haut dans la suite? Leur heure
+n'est pas encore venue. Pour les partis comme pour les hommes
+prophetiques, il faut la preparation du silence. Alors les membres des
+communes se croyaient d'accord, parce qu'ils attaquaient ensemble les
+abus de l'ancienne societe. Les dissentiments devaient sortir de la
+victoire. En attendant, contentons-nous de resumer la situation
+presente. A peine les Etats generaux furent-ils constitues, qu'il se
+declara tout de suite trois pouvoirs en France: la cour, qui voulait
+empecher la Revolution de s'organiser;--l'Assemblee, qui marchait dans
+la voie des reformes avec cette lenteur prudente qu'exige la dignite
+representative;--l'opinion, qui, maitresse d'elle-meme, etait toujours
+contre la cour et en avant de l'Assemblee. Ces trois pouvoirs avaient
+chacun leur siege: la cour tenait son quartier general au palais de
+Versailles; l'Assemblee rayonnait en dehors des murs du chateau;
+l'opinion tronait a Paris.
+
+Necker, enivre des suites de cette seance royale, ou son absence avait
+obtenu tant de succes, faisait courir la nouvelle de sa retraite. La
+cour s'etait en effet tournee contre lui; chasse, puis rappele, il
+montrait une hesitation factice a reprendre les renes embarrassees du
+gouvernement.
+
+--Nous vous aiderons, s'ecria Target se donnant le droit de parler au
+nom de tous, et pour cela meme il n'est point d'efforts, de sacrifices
+que nous ne soyons prets a faire.
+
+--Monsieur, lui dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous
+aime point, mais je me prosterne devant la vertu.
+
+--Restez, monsieur Necker, s'ecria la foule, restez, nous vous en
+conjurons.
+
+--Parlez pour moi, monsieur Target, dit le ministre sensiblement emu,
+car je ne puis parler moi-meme.
+
+--He bien, messieurs, je reste! s'ecria alors Target; c'est la reponse
+de M. Necker.
+
+Il resta.
+
+[Illustration: Camille Desmoulins au Palais-Royal.]
+
+Le peuple de Versailles etait tres-loin d'aimer l'ancien regime
+monarchique, il l'avait vu de trop pres pour cela. Malgre quelques
+temoignages de reconnaissance donnes au roi, a la reine meme, pour le
+maintien du ministre, tout rentra dans une opposition taciturne. Chaque
+jour les frayeurs augmentaient avec l'arrivee continuelle des troupes.
+Une armee pesait sur l'Assemblee naissante. Celle-ci, de son cote,
+etait reduite a l'impuissance. Elle ne pouvait sortir de cet etat
+critique sans l'intervention de la force.--Paris se leva.
+
+Les mouvements commencerent le 30. Le peuple est femme,
+_plebs_.--Accessible aux emotions, son premier acte est presque
+toujours dirige par le coeur. Cette revolution, qu'on accuse d'avoir
+peuple les cachots, commenca par en ouvrir les portes. Onze soldats du
+regiment des gardes-francaises etaient detenus a la prison de l'Abbaye,
+comme faisant partie d'une societe secrete dont les membres avaient
+jure d'epargner le sang de leurs concitoyens. Ils devaient etre
+transferes, la nuit meme, a Bicetre, _ainsi que de vils scelerats_. On
+court a l'Abbaye, on les delivre. Quelques autres prisonniers
+militaires sont mis en liberte. On distinguait parmi eux un vieux
+soldat qui, depuis plusieurs annees, etait renferme a l'Abbaye. Ce
+malheureux avait les jambes extremement enflees et ne pouvait que se
+trainer. On le mit sur un brancard et des bourgeois le porterent.
+Accoutume depuis un grand nombre d'annees a n'eprouver que les rigueurs
+des hommes:--Ah! messieurs, s'ecria le vieillard, je mourrai de tant
+de bontes!
+
+Il y eut, des ce moment, les _soldats de la patrie_ (les
+gardes-francaises) et les soldats du roi,--qui etaient pour la plupart
+etrangers.
+
+Le lendemain, une deputation de jeunes gens se rendit a Versailles pour
+reclamer l'intercession de l'Assemblee nationale en faveur des braves
+qu'on venait de soustraire a la brutalite de leurs chefs. Cette
+demarche etait alors contraire a tous les usages de la monarchie.
+C'etait la premiere fois que des citoyens, depourvus de tout caractere
+public, prenaient sur eux-memes l'initiative et la responsabilite d'une
+pareille demarche. Il y eut des murmures. On promit neanmoins
+d'invoquer la clemence du roi. [Note: Les gardes-francaises obtinrent
+en effet leur grace du roi, apres s'etre reconstitues d'eux-meme
+prisonniers.] La situation de l'Assemblee etait difficile, placee
+qu'elle etait entre une cour factieuse et un peuple a la veille de se
+revolter.
+
+La contagion des idees nouvelles avait gagne l'armee. La cour ne
+pouvait plus compter que sur les regiments suisses, allemands; triste
+et singulier spectacle que celui du Champ-de-Mars occupe par une milice
+etrangere! Paris etait remue d'un souffle inconnu. Les royalistes
+consternes, stupefaits, ne comprenant rien a ce soulevement des grandes
+eaux populaires, se livraient a mille terreurs chimeriques; les uns
+accusaient le duc d'Orleans, les autres Mirabeau; leurs imaginations
+malades voyaient partout des complots ourdis contre leurs privileges.
+En fait de complots, il n'y en avait qu'un seul: la nation tout entiere
+conspirait au grand jour contre un regime decrepit et abhorre.
+
+A Paris, la disette croissait toujours. La presence des troupes
+augmentait encore la rarete des subsistances. On s'arrachait avec une
+sorte de rage, a la porte des boulangers, un morceau de pain noir,
+amer, terreux. Des rixes frequentes eclataient entre les marchands et
+la population affamee. Les ateliers etaient deserts.
+
+Le 6 juillet, l'assemblee des electeurs de Paris se reunit a l'Hotel de
+Ville. La situation devenait de plus en plus menacante. Trente-cinq
+mille hommes etaient echelonnes entre Paris et Versailles. On en
+attendait, disait-on, vingt autres mille. Des trains d'artillerie les
+suivaient. Le marechal de Broglie venait d'etre nomme commandant de
+l'armee reunie sous les murs de la ville. Les ordres secrets, des
+contre-ordres precipites, jetaient l'alarme dans tous les coeurs.
+
+Il se preparait visiblement une attaque a main armee contre les
+citoyens. La sterilite avait deja desole la terre des campagnes;
+maintenant c'etait la guerre qui allait promener la faux sur nos
+villes. La main qui semait tous ces maux etait connue. "Je demande,
+disait l'abbe Gregoire, qu'on devoile, des que la prudence le
+permettra, les auteurs de ces detestables manoeuvres, qu'on les denonce
+a la nation comme coupables de lese-majeste nationale, afin que
+l'execration contemporaine devance l'execration de la posterite." On
+nommait ouvertement la reine, le comte d'Artois, le prince de Conde, le
+baron de Bezenval, le prince de Lambesc. A l'exemple de cet insense
+despote qui faisait fouetter la mer, la cour voulait chatier la
+Revolution.
+
+Paris etait dans la plus grande fermentation; un ecrit avait paru qui
+cherchait a calmer les esprits et a les armer de patience. "Citoyens,
+s'ecriait l'auteur, les ministres, les aristocrates soufflent la
+sedition; vous deconcerterez leurs perfides manoeuvres. Soyez
+paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de
+leur horrible fureur. Si vous ne troublez pas cette precieuse harmonie
+qui regne a l'Assemblee nationale, la Revolution la plus salutaire, la
+plus importante se consomme irrevocablement, sans qu'il en coute ni
+sang a la nation, ni larmes a l'humanite." Cet ecrit, plein de
+moderation, sortait des mains d'un homme qui n'avait encore souleve de
+bruit que par ses livres de science, Marat.
+
+La Revolution, faite sans une goutte de sang, etait le reve de toutes
+les ames genereuses; mais au point ou en etaient arrivees les
+animosites de la cour et celles de la ville, un conflit devenait
+inevitable. Du 11 au 12, le bruit court que les _brigands_ (lisez le
+peuple) viennent de mettre le feu aux barrieres de la Chaussee-d'Antin.
+Des ouvriers, que la cherte des vivres reduisait au desespoir,
+croyaient abolir ainsi les droits d'entree. Des gardes-francaises,
+envoyes pour repousser les assaillants, resterent tranquilles
+spectateurs du desordre. Le moyen de tirer sur des hommes qui, reduits
+a lutter depuis longtemps contre les horreurs de la faim, n'etaient
+plus que des cadavres vivants!
+
+La cour n'abandonnait pas ses projets sinistres. Des regiments suisses
+et des detachements du Royal-Dragon campaient au Champ-de-Mars avec de
+l'artillerie! Provence et Vintimille occupaient Meudon; Royal-Cravate
+tenait Sevres. Ainsi serre, Paris ne bougerait pas. On esperait alors
+profiter de son inaction pour casser les Etats generaux. Les membres de
+l'Assemblee, enleves pendant la nuit, devaient etre disperses dans le
+royaume. Les plus mutins paieraient pour les autres. Une liste de
+proscription etait arretee dans le comite de la reine. Soixante-neuf
+deputes, a la tete desquels figuraient Mirabeau, Sieyes, Bailly, Camus,
+Barnave, Target et Chapellier, devaient etre renfermes dans la
+citadelle de Metz, puis executes comme coupables de rebellion. [Note:
+On trouva plus tard dans le cabinet du stathouder le texte d'une espece
+de jugement contre les deputes recalcitrants que la cour avait decide
+de _pendre_, de _rouer_ et _d'ecarteler_; ce sont les termes memes de
+la sentence.]
+
+Le signal convenu pour cette Saint-Barthelemy des representants de la
+nation etait le changement de ministere. Un evenement ne tarda point a
+justifier ces bruits et a prouver qu'ils n'etaient pas depourvus de
+fondement. Necker allait se mettre a table, quand il recut l'ordre de
+quitter le royaume; il lut la lettre du roi et dina comme a
+l'ordinaire; apres diner, sans meme avertir sa famille, il monta dans
+sa voiture et gagna la route de Flandre. L'Assemblee se trouvait tout a
+fait decouverte par la retraite du ministre constitutionnel. Assise au
+milieu d'un camp, elle deliberait sous les baionnettes. Un mouvement de
+plus, et la representation allait perir. La nouvelle du renvoi de
+Necker arriva le 12 a Paris.
+
+Le Palais-Royal etait rempli d'une foule agitee. D'abord un triste et
+long murmure, bientot une rumeur plus redoutable s'y fit entendre.
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Et que voulez-vous qu'il y ait de plus? M. Necker est exile.
+
+Le peuple est comme les femmes, il faut toujours qu'il aime quelqu'un;
+Necker, le favori du moment, avait aux yeux de tous le merite tres-reel
+de sa disgrace. L'opinion depuis quelques jours grondait; la fatale
+nouvelle mit le feu au volcan.
+
+En ce moment, il etait midi, le canon du palais vint a tonner. La foule
+etait tellement preparee aux evenements extraordinaires que ce bruit
+penetra toutes les ames d'un sombre sentiment de terreur. Un jeune
+homme, Camille Desmoulins, monte sur une table. L'heroisme de la
+liberte est peint sur son visage. Les cheveux au vent, la tete a demi
+renversee, les yeux pleins d'une sainte indignation: "Citoyens,
+s'ecrie-t-il, nous allons tous etre egorges, si nous ne courons aux
+armes!" A ces mots, il agite une epee nue et montre un pistolet. "Aux
+armes!" repete avec transport toute cette multitude entrainee. Il
+fallait un signe de ralliement. L'orateur attache une feuille verte a
+son chapeau. Tout le monde l'imite. En un moment, les marronniers du
+jardin sont depouilles. Voila le peuple debout!
+
+On envoie des ordres pour fermer les spectacles, les salles de danse.
+En meme temps, un groupe de citoyens se rend chez Curtius qui tenait un
+cabinet de figures en cire. On enleve les bustes de Necker et du duc
+d'Orleans, qu'on disait egalement frappe d'un ordre d'exil. On les
+couvre d'un crepe noir en signe d'affliction publique, et on les porte
+dans les rues au milieu d'un nombreux cortege d'hommes armes de batons,
+d'epees, de pistolets ou de haches. Cette sorte de procession
+tumultueuse traverse les rues Saint-Martin, Grenetat, Saint-Denis, la
+Ferronnerie, Saint-Honore, en desordre, mais avec une certaine
+solennite. On enjoint a tous les citoyens qu'on rencontre de mettre
+chapeau bas. Cette marche, tout a la fois funebre, deguenillee et
+menacante, etait precedee de tambours voiles en signe de deuil. On
+arrive sur la place Vendome. En ce moment, un detachement de dragons,
+qui stationnait devant les hotels des fermiers generaux, fond sur cette
+foule. Le buste de Necker est brise. Tout le monde se disperse: un
+garde-francaise sans armes demeure ferme et se fait tuer.
+
+Une autre foule ayant ete chargee, au milieu du jardin des Tuileries,
+par le prince de Lambesc, alla porter l'effroi dans les rues et les
+faubourgs. La ville n'eut plus qu'un cri: "Aux armes!" Dans la soiree,
+les gardes-francaises se reunirent au peuple. Sous la blouse, sous
+l'uniforme, n'etait-ce pas le meme coeur? L'incendie des barrieres
+continua. Terrible spectacle que la capitale si violemment agitee, et
+entouree d'une ceinture de feu! Quelle vision! Le Palais-Royal, cet
+oeil vigilant des operations publiques, resta ouvert toute la nuit. On
+defonca quelques boutiques d'armuriers. Telle etait, du reste, la
+grandeur du sentiment national, que dans Paris, cette ville bloquee,
+sans tribunaux, sans police, a la merci de cent mille hommes errant au
+milieu de la nuit et la plupart manquant de pain, il ne se commit pas
+un seul vol, un seul degat. L'ordre venait de sortir du desordre; un
+pouvoir nouveau naissait de l'insurrection: quelques patrouilles
+bourgeoises se montraient dans les rues, et a six heures du soir les
+electeurs de Paris s'etaient rendus a l'Hotel de Ville, ou ils tinrent
+conseil. Un homme du peuple en chemise, sans bas, sans souliers, le
+fusil sur l'epaule, montait bravement la garde a la porte de la grande
+salle.
+
+Le meme soir, six ou sept cents deputes se reunirent, a Versailles,
+dans la salle des seances. En l'absence du president, l'abbe Gregoire,
+l'un des secretaires, occupa le fauteuil. Les vastes galeries etaient
+remplies de spectateurs; la nouvelle des troubles qui agitaient Paris
+causait une inquietude indescriptible; la plupart des physionomies
+etaient sombres. Gregoire crut qu'il fallait rassurer tout ce monde par
+une sortie vigoureuse contre les ennemis de la paix. "Le ciel,
+s'ecria-t-il, marquera le terme de leurs sceleratesses; ils pourront
+eloigner la Revolution, mais, certainement, ils ne l'empecheront pas.
+Des obstacles nouveaux ne feront qu'irriter notre resistance; a leurs
+fureurs, nous opposerons la maturite des conseils et le courage le plus
+intrepide. Apprenons a ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est
+pas faite pour nous.... Oui, messieurs, nous sauverons la liberte
+naissante qu'on voudrait etouffer dans son berceau, fallut-il pour cela
+nous ensevelir sous les debris fumants de cette salle! _Impavidum
+ferient ruinae!_" Un applaudissement general couvrit ce discours. Il
+fut aussitot decide que la seance serait permanente: elle dura
+soixante-douze heures. Des vieillards passerent la nuit sur leurs
+sieges. A chaque instant, la salle pouvait etre militairement envahie;
+tous les membres de l'Assemblee etaient decides a mourir plutot que de
+quitter leur poste. Il est bon de se reporter a ces nuits d'alarmes:
+voila pourtant ce que l'enfantement de la liberte couta d'angoisses, de
+veilles et de devouement aux conscrits de 89!
+
+La journee du 13, a son lever, eclaire une ville menacante. Le tocsin
+sonne, Paris demande toujours des armes; les serruriers forgent des
+piques; les plombiers coulent des balles: mais ou sont les fusils? On
+va en demander a l'Hotel de Ville, aux Chartreux: rien! on ne trouve
+rien. Quelques-uns courent au garde-meuble et enlevent les armes qu'on
+y conservait: ces armes etaient en general fort belles, mais en petit
+nombre. L'epee de Turenne, l'arquebuse de Charles IX, les pistolets de
+Louis XIV, passent aux mains obscures du peuple. Les engins du
+despotisme se retournent contre les oppresseurs. [Note: Ces armes,
+ainsi que celles qui avaient ete prises dans la boutique des armuriers,
+furent fidelement remises apres le combat.] Les prisons de la Force
+sont ouvertes et les prisonniers delivres, excepte les criminels. Du
+fer et du pain, c'est tout le voeu de ces hommes qui courent les rues
+en chemise et la manche retroussee. Un amas de ble ayant ete trouve au
+couvent des Lazaristes, on le fait conduire a la halle dans des
+voitures.
+
+L'evenement de la journee est l'organisation d'une garde bourgeoise
+pour retablir la surete dans la ville. "C'est le peuple, avait dit un
+depute, qui doit garder le peuple." Le cure de Saint-Etienne-du-Mont
+marche au milieu de ses paroissiens capables de porter les armes. "Mes
+enfants, leur dit-il, cela nous regarde tous; car nous sommes tous
+freres." Un bateau charge de poudre a canon ayant ete decouvert, un
+autre abbe se charge d'en faire la distribution au peuple. Les cloches
+memes des eglises servent a donner au mouvement un caractere solennel:
+ces grandes voix d'airain qui convoquaient les hommes a la priere les
+appellent maintenant a la conquete de leurs droits et de leurs
+libertes.
+
+La nuit descend sur Paris inquiet, eveille. Des divisions de soldats du
+guet, des gardes-francaises, des patrouilles bourgeoises parcourent les
+rues; quelques bandes continuent a errer, demandant du pain et des
+armes. La sombre attitude de ces hommes dont les desseins sont
+inconnus, le bruit des crosses de fusil sur le pave, les feux allumes
+sur les places publiques, tout redouble l'effroi des vieux royalistes.
+Les mots d'ordre echanges ca et la entre les patrouilles donnent
+quelquefois lieu a des meprises et a des fausses alertes qui se
+transmettent d'un quartier de la capitale a l'autre. Tout s'emeut, puis
+tout rentre dans le silence. Ce calme n'est plus interrompu que par le
+sinistre hoquet du tocsin. Un rang de lampions poses sur les croisees
+du premier etage borde toutes les maisons de chaque rue et aide a
+surveiller les manoeuvres des traitres. De moment en moment, on entend
+retentir ce cri; "Soignez vos lampions; l'ennemi est dans les
+faubourgs." Des signaux convenus indiquent quand il faut les eteindre
+et quand il faut rallumer. Des hommes armes de leviers, de sabres, de
+batons, de fourches, montes jusque sur le toit des maisons, guettent
+l'ombre meme d'un danger possible. Des femmes, des jeunes filles
+presques nues, un jupon serre autour de la taille, arrachent
+peniblement tous les paves de leur cour et, pliant sous le fardeau, les
+transportent dans leur chambre. Gare aux soldats qui passeront sous
+leurs fenetres!
+
+Que l'ennemi vienne maintenant, il trouvera une ville fermement resolue
+a se defendre!
+
+L'Assemblee, depuis deux jours, accusait hautement la cour et
+l'invitait a eloigner cet appareil de guerre qui tenait la ville en
+agitation; mais elle n'en obtenait que des reponses vagues ou
+menacantes.
+
+"On nous fit attendre dans une salle, raconte Barere: le roi passa dans
+son cabinet, dont les rideaux cramoisis, mal joints ou mal fermes, nous
+laisserent voir le jeu des physionomies des ministres et les mouvements
+des princes, qui semblaient portes a des actes de severite. Tous les
+membres de la deputation voyaient cette pantomime politique a travers
+les grands verres de Boheme qui sont a ces croisees." L'irresolution du
+roi tenait a son caractere; l'obstination de la reine a un orgueil de
+femme: l'ignorance ou ils etaient tous les deux des forces reelles de
+l'opinion publique acheva de les perdre. Louis XVI ne comprenait rien a
+ce qui se passait, depuis deux mois, autour de lui: son insouciance ne
+fut pas un instant ebranlee. Il ecrivait un journal dont voici quelques
+feuillets:
+
+"Le 1er juillet 1789.--Mercredi. Rien. Deputation des Etats.
+
+"Jeudi 2.--Monte a cheval a la porte du Maine, pour la chasse du cerf a
+Port-Royal. Pris un!
+
+"Vendredi 3.--Rien.
+
+"Samedi 4.--Chasse du chevreuil au Butard. Pris un et tue vingt-neuf
+pieces.
+
+"Dimanche 5.--Vepres et salut.
+
+"Lundi 6.--Rien.
+
+"Mardi 7.--Chasse du cerf a Port-Royal. Pris deux.
+
+"Mercredi 8.--Rien.
+
+"Jeudi 9.--Rien. Deputation des Etats.
+
+"Vendredi 10.--Rien. Reponse a la deputation des Etats.
+
+"Samedi 11.--Rien. Depart de M. Necker.
+
+"Dimanche 12.--Vepres et salut. Depart de MM. de Montmorin,
+Saint-Priest et de la Luzerne.
+
+"Lundi 13.--Rien." Il avait pris medecine.
+
+Il est probable que le roi ne savait rien ou presque rien de ce qui se
+passait dans la capitale. Averti par les deputes du tiers, il croyait
+que ces hommes avaient interet a le tromper, a grossir le caractere des
+evenements. De perfides conseillers profitaient de cette faiblesse
+d'esprit pour obscurcir son jugement et lui deguiser la verite. Il se
+trouva meme un certain baron de Breteuil, qui, s'erigeant en messie
+royaliste, promit de raffermir, en trois jours, le temple de l'autorite
+ebranle par les factieux. Or, le troisieme jour, le peuple etait maitre
+de Paris et du roi.
+
+Le 14 juillet 1789, la grande ville poussa deux cris; "Aux
+Invalides!--A la Bastille!" On alla d'abord a l'Hotel des Invalides ou
+l'on savait qu'il y avait des armes. Les _volontaires_ du Palais-Royal,
+des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse, marchaient en rangs
+serres et le fusil sur l'epaule. La veille c'etait une cohue,
+aujourd'hui c'est une armee. Cette armee, assemblee a la hate,
+connaissait mal sans doute les regles de la discipline; mais la
+puissance invisible de l'esprit public la soulevait. Personne ne
+commandait; tout le monde sut obeir. Ce n'etait pas une expedition sans
+danger: on savait que trois regiments etaient campes au Champ-de-Mars;
+le gouverneur des Invalides avait des armes, des munitions, et un fort
+detachement du regiment d'artillerie de Toul avec ses pieces. Qui prit
+tout cela? L'opinion. Le soldat se sentait circonvenu, caresse,
+supplie par ces hommes du peuple qui etaient ses freres, par ces jeunes
+filles qui etaient ses soeurs. L'ennemi n'etait deja plus l'ennemi; il
+riait, il buvait, il etait charme; les deserteurs sont desormais ceux
+qui restent sous le drapeau de la cour au lieu de se rallier aux
+couleurs de la patrie. On enleva de l'Hotel 28 000 fusils et 20 pieces
+de canon: tout ce qui n'etait pas arme de guerre fut respecte. On
+distribua sur-le-champ des fusils et de la poudre: voila le peuple
+arme.
+
+Vers onze heures, le ciel, jusque-la voile, se decouvrit. Un soleil
+revolutionnaire chauffait toutes les tetes. Alors sortit de la foule
+une grande voix qui disait: "A la Bastille! A la Bastille!"
+
+Cette forteresse etait detestee. Le peuple se montra desinteresse dans
+la haine qu'il lui portait; car, apres tout, elle ne lui avait rien
+fait a lui. Cette sombre prison d'Etat n'avait point ete construite
+pour des manants. Il fallait etre a peu pres gentilhomme pour avoir
+l'honneur d'y etre renferme, ou comme Voltaire, Mirabeau et tant
+d'autres, avoir ecrit pour la cause du peuple et de la liberte. C'etait
+un des motifs de la haine du peuple. Cette forteresse inquietait
+d'ailleurs les Parisiens a d'autres titres. Du haut de ses huit grosses
+tours ne pouvait-elle ecraser la foule sous la mitraille de ses bouches
+a feu, foudroyer certains quartiers de la ville? Le faubourg
+Saint-Antoine avait cette citadelle-la sur le coeur. L'importance de la
+Bastille etait grande au point de vue strategique, mais bien plus
+grande encore etait la signification qui s'y rattachait. Elle
+representait la prerogative royale et l'ancien regime. C'etait la
+contre-revolution enorme, massive et scellee dans la pierre. La
+destruction de tout autre edifice public n'eut ete qu'un acte de
+vandalisme; la Bastille renversee, tout ce qui restait en France du
+pouvoir absolu s'ecroulait. Cette verite fut aussitot comprise de tous:
+le peuple a des eclairs de genie; il ne raisonne point, il devine.
+
+Parmi les assaillants, quelques hommes determines avaient reussi a
+rompre les chaines du pont-levis qui gardait l'entree de la premiere
+avant-cour de la Bastille; c'est alors que le feu commenca. Tout le
+monde se lanca dans un tourbillon de fumee. Devant ces remparts
+herisses de canons, les citoyens se confondirent dans un meme elan,
+dans la meme determination de vaincre ou de mourir. Des enfants (le
+gamin de Paris existait deja), meme apres les decharges du fort,
+couraient ca et la pour ramasser les balles ou la mitraille. Furtifs et
+pleins de joie, ils revenaient s'abriter et presenter ces munitions de
+guerre aux gardes-francaises qui les renvoyaient, par la bouche du
+canon, aux assieges. Les femmes, de leur cote, secondaient les
+operations avec une ardeur incroyable. On distinguait parmi elles, en
+agile amazone, robe de drap bleu, chapeau a la Henri IV sur l'oreille,
+large sabre au cote, deux pistolets a la ceinture, une jolie Liegeoise.
+La fumee de la poudre l'enivre; elle pousse, elle exalte les
+assaillants. Son histoire etait celle de toutes les femmes galantes:
+aimee, puis trahie. Dans ses emportements et ses fureurs de chatte,
+elle jette mille imprecations contre la Bastille. On voit a cote
+d'elle, dans la foule, d'autres grandes pecheresses, qu'un sentiment
+nouveau, extraordinaire, immense, venait aussi de convertir.
+Aujourd'hui, elles n'ont plus qu'un amant: le peuple. Leur coeur est
+tout a la Revolution; et comme les anciennes Gauloises, elles inspirent
+les combattants. Parmi ces derniers, il y a des gens sans aveu et a
+figure livide: le feu purifie tout. La plupart se montrent heroiques.
+Frappes, ils tombent en criant: "Nos cadavres serviront du moins a
+combler les fosses!"
+
+[Illustration: Robespierre.]
+
+Au milieu de ce devouement general et de cette ardeur, un trait
+particulier de courage sur mille merite d'etre signale par l'histoire.
+Les assaillants avaient cesse le feu; a un signal donne, une planche
+est jetee sur l'un des fosses qui entouraient la Bastille: un citoyen
+s'elance et tombe; un autre, le fils d'un huissier, Maillard, s'avance
+sans broncher sur ce pont etroit et dangereux. Tout a coup un cri
+s'eleve: "La Bastille se rend!" Elle, cette forteresse que Louis XI,
+Louis XIV et Turenne jugeaient imprenable,--oui, la Bastille demande a
+capituler.
+
+Pendant ce temps-la, les electeurs deliberaient a l'Hotel de Ville;
+hommes de peu de foi, ils regardaient le siege de cette forteresse
+comme une entreprise temeraire. Soudain un autre grand cri s'eleve dans
+les airs: "La Bastille est prise!"
+
+Hommes, femmes et enfants se precipitent alors comme un torrent vers la
+place de Greve. Des citoyens bizarrement armes, noirs de poudre,
+portent en triomphe dans leurs bras un jeune officier des
+gardes-francaises, Elie, dont la conduite avait ete magnanime. Les
+vainqueurs affecterent de defiler devant le buste de Louis XIV qui
+etait alors sur la place, en face de l'Hotel de Ville. Lui absent, la
+fete n'eut point ete complete; il fallait a la monarchie, pour temoin
+de sa defaite, le plus absolu des rois.
+
+Bientot toute cette tempetueuse foule penetre dans la salle ou un
+comite d'electeurs appartenant a la classe moyenne s'etaient reunis:
+les murs tremblent, les boiseries craquent. Un homme porte les clefs et
+le drapeau de la Bastille; un autre, le reglement de la prison pendu a
+la baionnette de son fusil. A la priere de l'intrepide Hullin, d'Elie
+et des gardes-francaises, qui s'etaient signales pendant le siege, on
+couvre les prisonniers d'un genereux pardon.
+
+Quelques represailles avaient eu lieu dans l'interieur de la
+forteresse: le miserable de Launay, gouverneur de la Bastille, qui
+avait fait tirer sur le peuple, fut mis a mort; un traitre, Flesselle,
+prevot de Paris, qui avait amuse depuis deux jours les Parisiens, pour
+se donner le temps de les surprendre, fut abattu dans la foule par une
+main restee inconnue. L'horreur de ces executions disparut dans
+l'ivresse de la victoire.
+
+Un architecte, le citoyen Palloy, qui etait au siege de la terrible
+forteresse, fut charge de detruire _le repaire de la tyrannie_. Cet
+homme, qui n'est guere connu, fit une grande chose dans sa vie, une
+seule: il demolit la Bastille.
+
+La chute de cette celebre prison d'Etat eut dans le monde un
+retentissement prodigieux. En France, on crut entendre tomber, d'une
+extremite du territoire a l'autre, le pouvoir monstrueux de la force.
+Des que la nouvelle s'en repandit a Versailles, [Note: Dans la nuit du
+14 juillet, une deputation s'etait rendue chez le roi sans rien
+obtenir. Louis XVI fixa les yeux constamment sur M. de Mirabeau. Le roi
+du passe regardait tout etonne le roi de la Revolution.] la cour, qui
+tenait encore ferme dans ses projets d'attaque, fut aneantie. La
+terreur passa en un instant du peuple aux agresseurs. Les regiments,
+campes au Champ-de-Mars, deguerpirent pendant la nuit et prirent la
+fuite, comme si l'epee de la colere divine s'etait etendue sur eux. On
+ramena, de ces lieux occupes naguere par une armee, plusieurs voitures
+chargees de tentes, de pistolets, de manteaux. Le succes au contraire
+fit de tous les citoyens un peuple de freres. On s'embrassait, on etait
+heureux. Les religieux de divers couvents avaient pris la cocarde aux
+couleurs de la nation, blanc, bleu et rouge; ils formerent des
+detachements; le temps de la Ligue et de la Fronde etait revenu. Le
+cure de Saint-Etienne-du-Mont avait marche tout le temps a la tete de
+ses paroissiens. Ces guerriers, en soutane, en froc et en capuchon,
+attestaient l'unanimite de sentiments qui faisait agir toute la ville.
+Il se trouvait la des nobles, des bourgeois, des abbes, des hommes du
+peuple: ils n'avaient tous qu'une volonte, qu'une ame. Comme on n'etait
+pas encore rassure sur les intentions de la cour, on depava les rues,
+on eleva des barricades; precautions tres-sages sans doute: mais que
+pouvait desormais la faction royaliste en face d'une Assemblee
+souveraine, d'un peuple en insurrection, d'une armee evanouie?
+
+Pendant que l'on se battait encore a la Bastille, un nombreux
+detachement de dragons et de cavalerie allemande, recu dans Paris aux
+acclamations de la multitude, venait de reconnaitre le quartier
+Saint-Honore et traversait le Pont-Neuf. Un chef d'escadron commande
+alors a ses soldats de faire halte, pour haranguer les citoyens: il
+annonce comme une bonne nouvelle la prochaine arrivee du corps de
+dragons, de hussards, et de Royal-Allemand, toute cavalerie qui vient,
+dit-il, se reunir au peuple. Un applaudissement, mele de cris de joie,
+accueille son discours. Un seul assistant remue la levre en signe de
+doute. Il s'elance du trottoir, fend la foule jusqu'a la tete des
+chevaux, saisit par la bride celui de l'officier et somme celui-ci de
+mettre pied a terre. L'officier interdit descend de cheval. L'inconnu,
+quoique petit et grele, exige que le chef remette ses armes et celles
+de ses soldats dans les mains du peuple. L'officier garde un silence
+qui donne a penser. Ce refus tacite confirme dans ses soupcons le
+citoyen ombrageux, qui se met alors a semer l'alarme parmi les
+assistants. Ses gestes et ses paroles repandent la mefiance. La foule
+enjoint sur-le-champ aux cavaliers de faire volte-face, et les conduit
+a l'Hotel de Ville d'ou le comite les renvoie tous a leur camp sous
+bonne garde.
+
+Cet homme, dont le coup d'oeil vigilant avait peut-etre evente une ruse
+et dejoue une entreprise perfide des royalistes, etait Jean-Paul Marat.
+
+Le 14, Louis XVI avait ecrit sur ses tablettes: "Rien."
+
+La nouvelle de la prise de la Bastille jeta dans le camp de
+l'aristocratie un tel decouragement que les choses a Versailles
+changerent de face: le roi n'eut d'autre moyen de salut que de venir
+lui-meme au milieu de l'Assemblee nationale. La Bastille prise, il se
+rendait: l'insurrection de Paris consacra definitivement la victoire
+des droits sur les privileges; sans elle, tout ce qui avait ete fait
+jusque-la manquait d'une sanction decisive. Le serment du Jeu-de-Paume,
+l'opposition a la fameuse seance royale etaient des actes courageux;
+mais ces germes auraient pu etre steriles: il fallait le concours de
+Paris pour les feconder et pour leur donner les caracteres d'une
+revolution. L'Assemblee avait mis dans sa resistance la force du
+raisonnement; le peuple y mit celle du sentiment et de l'action: alors
+tout fut dit. Les revolutions se font encore plutot par le coeur que
+par la tete.
+
+Le roi vint a Paris. Il traversa une foule immense: deux cent mille
+citoyens formaient sur son passage une haie herissee de baionnettes, de
+piques, de faux, de batons ferres: gardes-francaises, milice
+bourgeoise, religieux, tous etaient confondus sous les armes, tous
+etaient amis. On se traitait de freres: les riches accueillaient les
+pauvres avec bonte; les rangs n'existaient plus, tous etaient egaux.
+Quel beau jour! les femmes du haut des balcons, des croisees, jetaient
+a pleines mains des cocardes patriotiques, des touffes de rubans. La
+fraternite respirait sur tous les visages. Le roi venait chercher la
+paix dans cette ville, ou, quelques jours auparavant, il avait fait
+entrer la guerre. Le peuple avait le droit de se montrer severe; il fut
+clement. On recut d'abord Louis XVI dans un silence morne et solennel,
+les armes hautes; mais quand il eut pris des mains de Bailly la cocarde
+nationale, quand surtout il sortit de l'Hotel de Ville ou il etait
+entre sans gardes et avec confiance, la serenite revint sur tous les
+visages, et les armes s'abaisserent. Il fut reconduit avec tous les
+honneurs militaires par les vainqueurs de la Bastille. Les femmes de la
+halle crierent le long du chemin: Vive le roi!
+
+Cependant il devenait clair que cet homme indecis, epousant tour a tour
+la cause de la noblesse par inclination, celle du peuple par raison et
+par necessite, etait un grand obstacle a la marche des evenements. Or
+les revolutions n'ont qu'une maniere d'agir avec les obstacles; elles
+les suppriment.
+
+Deux pouvoirs democratiques etaient sortis de l'insurrection, la
+municipalite de Paris et la garde nationale; deux hommes avaient du
+leur election aux circonstances, Bailly et La Fayette.
+
+La vieille France, rajeunie par le sentiment du droit, aimait a tourner
+ses regards vers le Nouveau-Monde. Le marquis de La Fayette, qui avait
+concouru a l'affranchissement des Etats-Unis, fut le heros du jour.
+Triste rayon de popularite qui palit bientot sur son front!
+
+L'elan de Paris se communiqua comme l'etincelle electrique aux
+provinces; de toutes parts, les citoyens se reunirent et
+s'associerent.--Je m'arrete: la France, depuis l'ouverture des Etats
+generaux, a fait une belle etape dans la voie qui conduit a la liberte.
+La Revolution est demeuree pure d'exces. Sa premiere victoire n'a point
+coute une larme; en sera-t-il ainsi dans la suite?
+
+Vain espoir! Ses ennemis ne negligent rien pour la provoquer et lui
+mettre le glaive a la main.
+
+
+
+
+III
+
+Etat des esprits.--Premiere emigration.--La disette.--Mort de Foulon et
+de Bertier.--Conduite du clerge francais dans les premiers temps de la
+Revolution.
+
+
+Paris livre a lui-meme, Paris lache dans l'ivresse de sa victoire,
+inspirait de graves inquietudes a certains membres de l'Assemblee
+nationale. Le sentimental et larmoyant Lally fit une motion qui tendait
+a calmer l'effervescence des habitants de la grande ville. Reprimer
+trop tot l'esprit public, dans les temps de revolution, c'est
+quelquefois l'amollir. Robespierre se leva. On trouve, dans les
+premiers mots qu'il fit entendre, les principaux traits de son
+caractere politique: respect et amour de la nation, horreur de
+l'intrigue. Il la poursuit, cette intrigue, sous le masque du parti de
+la cour, comme il la poursuivra dans la suite sous le masque des
+Girondins. Cet homme arrivait a la Revolution, arme de toutes pieces
+par l'integrite de ses principes. Jusqu'ici du reste rien ne le designe
+a l'attention; il se confond, il s'efface dans la pale multitude des
+orateurs. Le denouement de la Revolution etait dans cet homme a part;
+mais il se montrait encore trop couvert d'ombre pour qu'on put
+distinguer toute sa valeur.
+
+Un autre depute, alors inconnu, tour a tour ami et ennemi de
+Robespierre, siegeait sur les memes bancs; son nom etait Barere. Voici
+le portrait qu'en trace madame de Genlis: "Il etait jeune, jouissait
+d'une tres-bonne reputation, joignait a beaucoup d'esprit un caractere
+insinuant, un exterieur agreable, et des manieres a la fois nobles,
+douces et reservees. C'est le seul homme que j'aie vu arriver de sa
+province avec un ton et des manieres qui n'auraient jamais ete deplaces
+dans le grand monde et a la cour. Il avait tres-peu d'instruction, mais
+sa conversation etait toujours aimable et toujours attachante: il
+montrait une extreme sensibilite, un gout passionne pour les arts, les
+talents et la vie champetre. Ses inclinations douces et tendres,
+reunies a un genre d'esprit tres-piquant, donnaient a son caractere et
+a sa personne quelque chose d'interessant et de veritablement
+original." Enfant des Pyrenees, il aimait la _constitution de ces
+montagnes, decretee il y a des siecles par la nature_, ces vallees
+embellies par des moeurs candides et pastorales; il aimait jusqu'aux
+torrents et aux ours, car tout cela c'etait le pays. Son enfance avait
+ete reveuse; sa jeunesse fut melancolique. "On ne fait pas, ecrit-il
+lui-meme, assez attention aux preliminaires des grands accidents de la
+vie. Ce sont pourtant des avertissements que la Providence nous donne,
+mais dont nous profitons rarement, soit qu'ils passent inapercus, soit
+qu'ils arrivent trop tard. Lors de mon mariage, en 1785, qui fut une
+grande fete de famille a Vic et a Tarbes, j'allais a l'autel avec ma
+jeune fiancee; c'etait au milieu de la nuit; l'eglise etait
+resplendissante de lumieres; une societe nombreuse de parents et d'amis
+nous entourait. Une profonde tristesse me serrait le coeur, et, lorsque
+je prononcai le _oui_ solennel, des larmes coulerent involontairement
+sur mes joues decolorees. Il n'y eut que ma mere qui s'en apercut, et
+qui, apres la messe des epousailles, me prit la main et la serra contre
+sa poitrine." Ce mariage fut malheureux: attachee a la cause de
+l'aristocratie par gout et par tradition de famille, la jeune femme ne
+pardonna pas a son mari d'avoir embrasse la cause de la nation. Barere
+exercait la profession d'avocat quand le mouvement de la France
+l'envoya aux Etats generaux. Il etait alors pour la monarchie temperee.
+Doue d'une imagination vive, mobile, chauffee au soleil du Midi, il
+avait essaye sa plume dans quelques ouvrages peu connus, couronnes par
+l'Academie de Toulouse. A Paris, il redigeait, depuis l'ouverture des
+Etats, une feuille intitulee _le Point du Jour_. Nature vive,
+semillante, la variete des impressions s'opposait chez lui a la duree.
+Barere avait dans l'esprit la grande qualite des femmes, la
+penetration. Le mouvement rapide de ses idees et de ses sentiments ne
+lui permit point de se fixer a un principe. Fin, ruse, grand comedien,
+voulant a tout prix sauver sa tete, cet homme d'Etat fut, selon le
+cours des evenements, le cameleon des diverses nuances revolutionnaires.
+
+Dans son journal, _le Point du Jour_, il attaquait avec ardeur le parti
+de la cour, denoncait a l'indignation publique les menees et les
+conduites occultes d'un parti qui preferait renoncer a la France que
+d'abandonner ses pretentions et ses privileges. Deja, en effet, le
+mouvement de l'emigration avait commence. Le frere de Louis XVI, le
+comte d'Artois, les Conde et les Conti, les Polignac, les Vaudreuil,
+les de Broglie, les Lambesc et d'autres etaient passes a l'etranger.
+Une lourde responsabilite pese sur la tete de ces hommes. Deserter son
+pays parce que la cause a laquelle on avait rattache ses interets est
+en peril, se faire etranger par le coeur, se fermer volontairement la
+France, quel triste exemple donnait alors la haute aristocratie! Ce
+_sauve qui peut_ avait d'ailleurs une autre signification: ces princes,
+ces nobles, passaient avec toute vraisemblance pour bien connaitre la
+pensee de Louis XVI.
+
+Le roi trompait-il donc le peuple de Paris quand il lui disait: "Vous
+pouvez avoir confiance en moi?"
+
+Revenons a Paris. La ville etait calme a la surface, mais, sous le
+repos meme, on distinguait les dernieres agitations de l'orage. Une
+circonstance souleva de nouveau toute cette masse d'hommes. Parmi les
+accapareurs de bles, qu'on accusait d'etre les auteurs de la misere et
+de la disette, la clameur publique denoncait surtout un nomme Foulon.
+Abhorre des le dernier regne, il n'avait vecu jusqu'a soixante ans que
+pour entasser sur sa tete les accusations les plus graves. Ses
+monopoles odieux le couvraient de l'indignation publique: c'etait son
+vetement, sa chemise de soufre. Il fallait que cet homme se jugeat
+lui-meme bien coupable envers le peuple, puisqu'il avait fait repandre
+partout le bruit de sa mort et enterrer, a sa place, le cadavre d'un de
+ses domestiques. Bien vivant, il avait quitte Paris le 19 juillet et
+s'etait cache dans une terre de M. de Sartines, a Viry, petit village
+situe sur la route de Fontainebleau. C'est la qu'il fut apercu et saisi
+par des paysans qui lui attacherent sur le dos, par derision, une botte
+de foin avec un bouquet de chardons. C'etait une allusion a un propos
+atroce qu'avait tenu le miserable: "Ces gens-la, avait-il dit en
+parlant de ses vassaux, peuvent bien manger de l'herbe, puisque mes
+chevaux en mangent." Il avait ajoute "qu'il ferait faucher la France".
+
+Conduit en cet etat a l'Hotel de Ville de Paris, il fut confronte,
+interroge. On trouva sur lui les morceaux d'une lettre qu'il avait
+dechiree avec ses dents. Pas une voix ne s'eleva pour le justifier,
+Bailly, La Fayette, les membres du Comite de l'Hotel de Ville, tout le
+monde le jugeait tres-coupable; et d'un autre cote ces honorables
+citoyens voulaient eviter l'effusion du sang. Il avait ete decide qu'au
+tomber de la nuit il serait transfere secretement dans les prisons de
+l'Abbaye-Saint-Germain.
+
+--Foulon! nous voulons Foulon! N'a-t-il pas lui-meme signe sa sentence
+en passant pour mort?
+
+Voila ce que la foule, accrue d'instant en instant, ne cessait de crier
+sur la Greve. Au milieu de cette multitude have, affamee, il y avait
+des hommes qui avaient vu mourir une soeur, un enfant, une femme,
+d'epuisement et de misere: la nature les rendait feroces. Le malheureux
+entendait gronder a ses oreilles ce mugissement terrible d'un peuple
+justement irrite.
+
+Le Comite de l'Hotel de Ville insistait toujours, et avec raison, pour
+qu'il fut juge. "Oui, oui, crie-t-on de toutes parts, juge sur-le-champ
+et pendu!" Un simulacre de tribunal s'improvisa; il etait compose de
+sept membres; mais quelle impartialite devait-on attendre de juges
+deliberant sous la pression de telles circonstances? La Fayette
+intervint: il etait encore dans tout l'eclat de sa popularite.
+
+--Je ne puis blamer, dit-il, votre indignation contre cet homme. Je ne
+l'ai jamais aime. Je l'ai toujours regarde comme un grand scelerat, et
+il n'est aucun supplice trop rigoureux pour lui.... Mais il a des
+complices; il faut que nous les connaissions. Je vais le faire conduire
+a l'Abbaye. La nous instruirons son proces et il sera condamne a la
+mort infame qu'il n'a que trop meritee.
+
+Vains efforts! La foule grossissait toujours; l'impatience croissait;
+bientot des murmures, ensuite les fureurs. C'est sans resultat que des
+citoyens, emus de pitie et voulant qu'on respectat les formes de la
+justice, traversent les groupes et representent qu'il ne faut pas
+verser le sang.
+
+--Le travail du peuple est du sang aussi, reprend cette multitude
+indignee, et le traitre l'a bu; il s'est nourri, engraisse de la faim
+publique!
+
+Des groupes nouveaux debordent du dehors; cette maree vivante pousse
+devant elle la foule qui emplissait la salle. Tous s'ebranlent, tous se
+portent avec l'impetuosite de l'ocean vers le bureau et vers la chaise
+ou Foulon etait assis. La chaise est renversee.
+
+--Qu'on le conduise en prison! commande La Fayette d'une voix qui
+cherchait encore a dominer la tempete.
+
+Des mains implacables ont deja saisi le malheureux qui demandait grace;
+on lui fait traverser la place de l'Hotel de Ville. Arrive sous le
+reverbere qui se trouvait en face de l'edifice, il est attache a une
+corde. La corde casse: "Qu'on en cherche une autre!" On recommence
+jusqu'a trois fois pour le hisser a ce gibet improvise. Une bande de
+furieux met a prolonger les horreurs du supplice cette sorte
+d'obstination et d'acharnement qu'on deploie contre un fleau public. Ce
+qu'ils s'imaginaient pendre dans cet homme, c'etait la famine.
+
+Le meme jour, Bertier, gendre de Foulon, intendant de Paris, arrivait
+de Compiegne par la porte Saint-Martin. Le peuple avait divers motifs
+de haine contre lui. Bertier passait pour avoir donne a Louis XVI le
+conseil de faire avancer les troupes sur Paris. C'etait en outre un
+administrateur dur et hautain, un coeur de bronze. Il parut tout a coup
+entoure d'un rassemblement formidable, assis dans un cabriolet dont on
+avait brise la capote, afin qu'il demeurat expose a la vue de tous. Un
+electeur, Etienne de La Riviere, le protegeait au peril de sa vie
+contre l'indignation populaire. Des morceaux de pain noir tombaient
+dans la voiture.
+
+--Tiens, criaient des voix etouffees par la colere, tiens, brigand!
+voila le pain que tu nous as fait manger!
+
+Il fut conduit a l'Hotel de Ville, ou Bailly l'interrogea. Sur l'avis
+du bureau, le maire dit:
+
+--A l'Abbaye!
+
+Il etait plus facile de donner un pareil ordre que de le faire
+executer. Traine sous la lanterne ou l'on avait pendu Foulon, Bertier
+resiste, saisit un fusil et tombe perce de cent coups de baionnette.
+
+Quoiqu'un affreux souvenir s'attache a ces deux executions sommaires,
+il faut pourtant reconnaitre que les auteurs de ces actes a jamais
+regrettables se montrerent desinteresses. "Les meurtriers, dit Bailly,
+respecterent la propriete et les effets de ceux a qui ils s'etaient
+permis d'oter la vie. Tous ces effets, meme les plus precieux, et
+l'argent, ont ete rapportes." [Note: Ce qui etonne est la froideur des
+ecrivains du temps vis-a-vis de ces executions sommaires. Voici tout ce
+qu'elles inspirent a l'un d'entre eux: "En voyant ces restes
+degoutants, je me disais: Qui croirait que ces corps (ceux de Foulon et
+de Bertier), maintenant horribles, ont ete tant de fois baignes,
+etuves, embaumes, et que ce qui revolte la nature a si souvent prononce
+des actes d'autorite, tant humilie d'honnetes gens, et fait souffrir un
+si grand nombre de malheureux!"]
+
+L'ancien regime n'a-t-il point d'ailleurs, dans ces massacres, sa part
+de responsabilite? N'est-ce point lui qui avait entretenu le peuple
+dans l'ignorance, mere de toutes les barbaries? La vue des supplices
+ordonnes par les juges du roi n'etait-elle point bien faite pour
+endurcir le coeur des masses? Se souvient-on de Ravaillac et de tant
+d'autres, tenailles en place de Greve, aux mamelles et aux gras des
+jambes, la main droite brulee, les plaies injectees de plomb fondu,
+d'huile bouillante, de poix resine et de soufre, puis reconduits en
+prison, panses et medicamentes, jusqu'au jour ou leurs membres etant
+renouveles de maniere a endurer de nouvelles tortures, on les ramenait
+en Greve pour y etre roues vifs ou tires a quatre chevaux? Les douces
+moeurs que devaient inspirer au peuple de tels spectacles!
+
+Detournons nos regards de ces scenes sanglantes et reportons-les sur la
+France.
+
+Il est un fait qu'il importe de bien etablir, c'est que le bas clerge
+ne se montra point hostile a la Revolution naissante; des services
+furent celebres dans les eglises pour les citoyens morts au siege de la
+Bastille. L'abbe Fauchet leur prodigua les tresors de son eloquence. Il
+avait choisi pour texte de son sermon ces paroles de saint Paul:
+_Vocati estis ad libertatem, fratres_: "Freres, vous etes tous appeles
+a la liberte."
+
+L'orateur faisant allusion a l'etat general des esprits s'ecriait du
+haut de la chaire: "C'est la philosophie qui a ressuscite la nation....
+L'humanite etait morte par la servitude; elle s'est ranimee par la
+pensee; elle a cherche en elle-meme et elle y a trouve la liberte. Elle
+a jete le cri de la verite dans l'univers; les tyrans ont tremble; ils
+ont voulu resserrer les fers des peuples.... Ils auraient egorge la
+moitie du genre humain, pour continuer d'ecraser l'autre.... Les faux
+interpretes des divins oracles ont voulu, au nom du Ciel, faire ramper
+les peuples sous les volontes arbitraires des chefs. Ils ont consacre
+le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des tyrans! Ces faux
+docteurs triomphaient, parce qu'il est ecrit: _Rendez a Cesar ce qui
+appartient a Cesar_. Mais ce qui n'appartient pas a Cesar, faut-il
+aussi le lui rendre? Or la liberte n'est point a Cesar, elle est a la
+nature humaine." Ce fier langage fut diversement apprecie; les princes
+des pretres et les pharisiens modernes crierent au scandale; mais un
+tel discours transporta d'enthousiasme tous ceux qui tenaient encore
+pour l'alliance du christianisme et de la Revolution. Une compagnie de
+garde nationale reconduisit l'abbe Fauchet jusqu'a sa sortie de
+l'eglise. On portait devant lui une couronne civique.
+
+[Illustration: Prise de la Bastille.]
+
+Pretre janseniste et mystique, il avait embrasse de bonne foi et avec
+tout l'elan d'une imagination ardente le nouveau dogme de la liberte,
+de l'egalite et de la fraternite. Son tort, et il l'expia cruellement,
+fut de croire qu'on put allier deux ordres d'idees inconciliables.
+
+L'influence de cette erreur propagee par quelques autres
+ecclesiastiques, tels que le cure de Saint-Etienne-du-Mont, fit reculer
+l'esprit public jusqu'aux formes les plus superstitieuses et les plus
+naives. On mit la Revolution naissante sous la protection de sainte
+Genevieve; on la voua au blanc. Chaque jour, c'etaient des processions
+solennelles: le bataillon du quartier, avec de la musique, les femmes
+du marche, les jeunes filles, allaient porter des actions de graces et
+un bouquet a la patronne de Paris. Au retour, elles se rendaient chez
+le maire.
+
+"Tous les jours, raconte Bailly, j'avais des compliments et des
+brioches; j'etais bien fete et bien baise par toutes ces demoiselles."
+
+Les citoyens du district du faubourg Saint-Antoine se reunirent quand
+leur tour fut venu: a leur tete marchaient les jeunes vierges vetues de
+blanc; tout le cortege allait faire benir un modele de la Bastille. Les
+vainqueurs entouraient fierement ce simulacre d'une forteresse detruite
+par la main du peuple; quelques-uns portaient en trophee les drapeaux
+et les armes des vaincus. On ne doutait pas que ces depouilles ne
+fussent agreables au dieu de la liberte.
+
+Il est aujourd'hui permis de se demander si ces gages de sympathie
+donnes par le clerge de 89, au reveil d'un grand peuple, etaient bien
+sinceres. Nous avons mille motifs pour en douter. Un contemporain,
+Rabaut-Saint-Etienne, ministre protestant, est d'ailleurs plus a meme
+que tout autre de nous renseigner a cet egard. "Le clerge, dit-il,
+cherche encore, dans une religion de paix, des pretextes et des moyens
+de discorde et de guerre; il brouille les familles dans l'espoir de
+diviser l'Etat: tant il est difficile a ce genre d'hommes de savoir se
+passer de richesses et de pouvoir!"
+
+Nous verrons d'ailleurs plus tard jusqu'ou le bas clerge suivit la
+Revolution Francaise et a quelle borne il s'arreta.
+
+
+
+
+IV
+
+Troubles et soulevements dans les campagnes--Henri de Belzunce--Un
+episode de la Revolution a Caen.
+
+
+Une grande nouvelle se repandit, le 19 juillet, dans les rues de Paris:
+les campagnes s'agitent; des bandes armees viennent de se montrer
+jusque dans les districts ruraux qui avoisinent la capitale. "Les
+paysans sont ici! ils sont la!" On y courait; on battait les champs:
+que decouvrait-on? Rien. Pas meme la trace des pieds nus ou des sabots.
+C'etait une armee invisible qui sortait de terre et qui rentrait sous
+terre.
+
+Ces bruits etaient-ils appuyes sur des faits? Ces terreurs
+etaient-elles chimeriques? Ces fausses alertes faisaient-elles partie
+d'un plan qui consistait a tenir en haleine les forces de la repression
+dans toute l'etendue du royaume? Il est assez difficile de le dire.
+Constatons seulement que l'esprit public etait malade, par suite du
+systeme d'accaparement et de monopole qui avait trop longtemps pese sur
+les subsistances; chacun croyait decouvrir partout une main qui brulait
+et ravageait les moissons; un tourbillon de poussiere devenait tout a
+coup, pour les imaginations hallucinees, une bande de malfaiteurs. A la
+moindre alarme, on sonne le tocsin dans les campagnes; les villes y
+repondent par le cri de guerre, une garde nationale s'elance tout
+organisee a la poursuite des brigands. En quelques jours, la France se
+montre, d'une extremite a l'autre, sous les armes.
+
+Le systeme feodal avait trop longtemps lasse la France pour que
+l'explosion revolutionnaire ne fut pas terrible envers quelques
+privilegies insolents. Comme un arbre courbe par la force qui, en se
+relevant, se jette d'une secousse vigoureuse dans la direction opposee,
+l'esprit public allait violemment du respect servile a une revolte
+impitoyable contre l'aristocratie. Dans quelques provinces, le peuple
+tout entier formait une ligue pour detruire les chateaux, briser les
+armoiries, et surtout pour s'emparer des chartriers, ou les titres des
+proprietes feodales etaient en depot. Ici, c'est une princesse de
+Bauffremont qui a ete obligee, par ses paysans, de declarer qu'elle
+_renoncait aujourd'hui et pour toujours_ a tous ses droits
+seigneuriaux. La, c'est un homme dur envers ses vassaux qui est
+poursuivi par eux a coups de fourches. "Il est difficile, s'ecriait
+Loustalot dans ses _Revolutions de Paris_, de ne pas croire que les
+ravages dont plusieurs chateaux viennent d'etre les theatres ne soient
+pas les effets des vexations passees des seigneurs et de l'animosite de
+leurs tenanciers... Que l'on nous cite un seul seigneur humain,
+charitable, qui ait ete expose a ces exces!" Le peuple montra en effet
+un sens tres-sur; il sut parfaitement distinguer entre les abus des
+vieilles institutions et le caractere des gentilshommes qui, nes dans
+les rangs de la noblesse, attenuaient, par leur maniere de vivre et
+leur generosite, l'injustice de leurs privileges.
+
+Au plus fort de cette fievre de destruction, quelques seigneurs
+recommandables, ayant visite leurs terres, furent accueillis par leurs
+paysans avec des marques de respect et d'estime personnelle. Les autres
+nobles, maltraites, pilles, injuries, furent generalement ceux qui
+avaient temoigne du mepris pour la Revolution naissante. On cite le mot
+d'une femme de qualite qui, se trouvant a Paris, pendant que le peuple
+faisait le siege de la Bastille, disait a ses domestiques:
+
+--Conduisez-moi a mon donjon, que je voie s'egorger celle canaille.
+
+La caste privilegiee regardait les gens de la classe inferieure comme
+appartenant a une autre espece humaine.
+
+L'aristocratie, depuis des siecles, avait tenu les populations rurales
+dans l'ignorance et la misere; elle avait seme la haine dans leur
+coeur, elle recoltait la devastation, le meurtre. Ces hommes, endurcis
+aux travaux ingrats de la terre, ne connaissaient qu'une loi, la loi du
+talion; c'est celle de toutes les races barbares. Ils rendaient aux
+chateaux oeil pour oeil, dent pour dent. Les pierres etaient ici
+complices des abus qui s'y refugiaient. On se disait que, le nid
+detruit, le vautour ne reviendrait plus. Ce n'est pas que j'approuve
+ces ravages; la destruction est un supplice trop doux pour les
+monuments de la tyrannie; il faut les condamner a vivre.
+
+Au milieu de ce soulevement general contre un ordre de choses maudit,
+fixons nos yeux sur un point de la France qui servira plus tard de
+quartier general aux entreprises de la Gironde.
+
+En ce temps-la, deux regiments stationnaient a Caen, dans la caserne
+dite de Vaucelles; c'etaient le regiment d'Artois et le regiment de
+Bourbon. L'un portait une medaille qu'il avait recue quelques jours
+auparavant comme signe de recompense pour son devouement a la cause
+commune: il tenait pour le peuple, dont il etait aime; l'autre, compose
+de jeunes officiers attaches au parti royaliste et de soldats gagnes,
+inspirait dans la ville une grande defiance. [Note: On assure que des
+soldats du regiment de Bourbon auraient arrache la medaille nationale a
+des soldats d'Artois qui etaient sans armes.] La haine et les soupcons
+des bourgeois portaient principalement sur Henri de Belzunce, major en
+second du regiment de Bourbon.
+
+Les troubles qui avaient agite Paris, dans les journees du 13 et du 14
+juillet, avaient produit dans toute la France un ebranlement general.
+La disette des bles tenait surtout la Normandie en rumeur. Le peuple de
+Caen, persuade que les accapareurs etaient cause de la famine, vint en
+armes et avec menaces demander qu'on les lui livrat. Les autorites de
+la ville lui permirent de bruler, s'il en trouvait, les magasins ou de
+riches proprietaires entassaient les grains. Une bande de turbulents se
+repandit alors dans tous les quartiers de la ville et incendia deux
+maisons. Cela fait, la colere du peuple se calma, et le conseil ayant
+pourvu a l'approvisionnement des marches, tout rentra dans l'ordre. Le
+comte Henri de Belzunce, avec la temerite d'un jeune homme de dix-huit
+ans, se montra, dans cette journee, pour les mesures violentes. La
+conduite sage des autorites lui fit pitie; il eut voulu que l'on
+comprimat du tels mouvements par la force des armes.
+
+Une pyramide ayant ete elevee a Caen, devant l'eglise Saint-Pierre, en
+l'honneur du rappel de Necker, le ministre a la mode, toute la ville
+vint assister a l'inauguration. Ce jour-la, M. le comte de Belzunce
+passa a cheval sur la place, et regarda la statue avec un sourire
+insultant. Nargue dans ses affections, le peuple poursuivit le comte
+d'un long et sourd murmure; mais l'officier donna de l'eperon a son
+cheval, et tint ferme, ce jour-la, contre l'orage. Cette conduite ne
+manqua pas cependant d'attacher au major du regiment de Bourbon cette
+terrible note qui s'ecrivait des lors en lettres rouges: _Aristocrate!_
+
+Quelques amis d'Henri de Belzunce engagerent le comte d'Harcourt a
+mettre cet imprudent aux arrets dans le chateau. C'etait un moyen de
+calmer le peuple. Le comte n'en fit rien. Il y a dans certains
+evenements une force qui entraine fatalement les hommes vers une
+catastrophe et que les plus sages conseils ne sauraient paralyser. Les
+rivalites entre le regiment de Bourbon et les bourgeois de la ville en
+etaient venues a un point extreme qui rendait le choc inevitable.
+
+Voici maintenant de quelle maniere la lutte s'engagea: le 10 aout, a
+dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, commandant le
+poste bourgeois, etait de faction au pont de Vaucelles; un officier du
+regiment de Bourbon se presente dans l'ombre. La sentinelle crie trois
+fois: "Qui vive!"
+
+Nuit et silence!
+
+L'officier avait dans ses mains un fusil de chasse; il veut tirer, mais
+le coup manque; il arme de nouveau. Avant qu'il ait eu le temps de
+faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l'abat la face contre
+terre. A la vue de l'agresseur justement puni, le poste de la garde
+nationale pousse un cri d'alarme; on sonne le tocsin; le tambour bat
+dans toutes les directions; le canon tonne. Surprise au milieu de son
+sommeil, la paisible population de Caen est bientot sur pied. Les
+lumieres etoilent a toutes les fenetres; une foule compacte encombre
+deja toutes les issues.
+
+Le bruit court que la garnison va faire un mouvement sur la ville et
+qu'il faut la prevenir. Le cri: "Aux armes!" se fait entendre de toutes
+parts; on court au chateau dont les portes sont forcees, et tout ce qui
+s'y trouve, en poudre, fusils, sabres, pistolets, canons, passe dans
+les mains du peuple. Le regiment d'Artois se joint a la milice
+bourgeoise; des torches servent a eclairer la marche. Cette foule armee
+se dirige vers la caserne et arrive devant les grilles qu'elle trouve
+soigneusement fermees. Le regiment de Bourbon etait rassemble dans la
+cour et deja sous les armes.
+
+--Vive la nation! crie le peuple.
+
+--Vive Bourbon! repond le regiment.
+
+Un silence de mort succeda a ces deux cris; qu'allait-il se passer? La
+caserne etait dominee sur ses derrieres par les hauteurs de la ville,
+sur lesquelles on avait deja traine des canons. Henri de Belzunce jugea
+d'un coup d'oeil que la resistance etait impossible; quelques-uns de
+ses militaires commencaient a se detacher; le comte se rendit.
+
+Deux bourgeois furent laisses en otage au regiment pour lui repondre de
+son chef.
+
+Il etait une heure du matin. On conduit le comte a l'hotel de ville; un
+gros de garde bourgeoise le serrait etroitement: le peuple suivait.
+
+Le comite voulant mettre la tete de Henri de Belzunce a l'abri des
+fureurs de la multitude, et jugeant l'hotel de ville trop peu fortifie,
+donna ordre de le conduire au chateau. Le chateau de Caen, bati par
+Guillaume le Conquerant dans la seconde moitie du XIe siecle, etait une
+citadelle entouree de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une
+eglise.
+
+Les tetes s'echauffaient de moment en moment. On parlait de
+denonciations venues de Paris. Quelques soldats avaient depose contre
+leur chef; il s'en trouva meme qui declarerent avoir recu du comte
+l'ordre d'arracher la medaille aux militaires du regiment d'Artois qui
+en etaient decores. Tous ces bruits etaient encore envenimes par des
+propos de femmes: une fille du quartier Saint-Sauveur declara tenir de
+son amant, sergent au regiment de Bourbon, que l'intention de leur chef
+etait depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville. Les
+familiarites du comte avec ses soldats etaient l'objet d'accusations
+graves. Tous avouerent qu'il couchait a cote d'eux, au corps de garde,
+sur des bottes de paille, qu'il buvait meme quelquefois a leur sante,
+et qu'il leur tenait des discours contre la Revolution.
+
+Pendant ce temps, la sentinelle du pont de Vaucelles, qui avait tire
+sur l'officier, etait portee en triomphe comme un sauveur.
+
+Le peuple serrait de plus en plus les abords du chateau; les flots
+presses et turbulents de celle maree humaine battaient a grand bruit
+les portes solidement fermees. Il commencait a faire jour. Deux soldats
+du regiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur
+chef, furent amenes sur ces entrefaites, et par ordre du comite, dans
+la prison du chateau. Il fallut leur entr'ouvrir les portes. Le peuple,
+amasse a l'entree, profita de cette occasion pour faire irruption dans
+la cour. Le cri: "A la prison! a la prison!" se detache alors de ce
+rale lugubre et confus qui est le bruit naturel de l'emeute. Toute
+cette foule se precipite dans le donjon du chateau.
+
+Le comte Henri de Belzunce, pale et defait par les horreurs d'une
+pareille nuit, recoit au fond de son cachot le choc impetueux de ce
+courant qui a brise ses ecluses. Il demande d'une voix ferme a etre
+conduit a l'hotel de ville, devant le comite. Le cri: "A l'hotel de
+ville!" ayant aussitot gagne toute la multitude, on y conduisit le
+prisonnier. Arrive sur la place Saint-Pierre, devant l'hotel de ville,
+le cortege s'arreta a cause de la foule qui grossissait toujours et
+encombrait les voies. L'eglise, les maisons, la place etaient noires de
+tetes. L'hotel de ville regardait avec ses fenetres entr'ouvertes. Il
+etait dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l'on ne sait
+d'ou; le comte Henri de Belzunce tomba. Au meme instant, on depouille
+le mort; on l'insulte, on lui crache a la face; sa tete est coupee et
+mise au bout d'une pique; ses membres, divises et attaches a des
+batons, sont promenes par ces furieux dans toutes les rues de la ville.
+Une femme (c'etait la haine d'un amour trahi) lui ouvre la poitrine
+avec des ciseaux, en tire le coeur entre ses mains ensanglantees et
+l'emporte.
+
+Si j'ai decrit la mort d'Henri de Belzunce avec quelques details, c'est
+que de Caen partira plus tard le bras qui doit enfoncer le poignard
+dans le sein d'un des chefs de la Montagne, et que de graves
+historiens du temps ont pretendu avoir ete arme par le souvenir de
+cette sanglante tragedie, et par l'horreur des citoyens de cette ville
+pour les exces de la Revolution.
+
+Passant, il y a quelques annees, a Caen, j'avisai dans la cour de
+l'hotel de ville une colossale statue de Judith.--Je songeai malgre
+moi, dans le moment, a une autre vengeance de femme.
+
+
+
+
+V
+
+Suite de l'emotion populaire.--La detente.--Nuit du 4 aout.--Quelle est
+sa portee.--Abolition des dimes.--Conduite du roi et de la cour.
+
+
+L'ancien regime avait seme la servitude; il recoltait la revolte.
+
+Seule l'Assemblee constituante etait a meme de ramener le calme et la
+paix: unique pouvoir dans lequel on eut confiance, elle surnageait au
+milieu du naufrage de toutes les vieilles institutions.
+Malheureusement, les membres de l'Assemblee n'etaient guere d'accord
+entre eux. Malgre l'apparente fusion des ordres, il restait toujours
+dans l'Assemblee le parti des interets et le parti des idees,
+l'aristocratie et la nation. De toutes parts, cependant, le regime
+feodal s'ecroulait. Les droits preleves par la noblesse et le clerge
+sur le travail de la classe agricole avaient ete denonces comme
+injustes, dans les _cahiers de doleances_, et les deputes du Tiers
+avaient recu le mandat imperatif d'en poursuivre l'abolition. L'esprit
+public avait, comme toujours, devance l'Assamblee: il finit par
+l'entrainer.
+
+Nous sommes a la nuit du 4 aout. Quelques voix eloquentes et
+desinteressees sonnent le tocsin d'une Saint-Barthelemy des abus.
+Bientot l'enthousiasme et l'emulation du renoncement gagnent tous les
+coeurs. C'est a qui fera son offrande; celui-ci propose d'abolir les
+justices seigneuriales; celui-la, les corvees, les droits de chasse, de
+peche et de colombier, le droit de retrait feodal, les banalites, les
+cens, les lods, etc., etc. L'affranchissement des servitudes
+personnelles est decrete: qui croirait que le nombre des serfs montait
+encore a quinze cent mille? Un cure, Thibault, apporte a la patrie le
+denier de la veuve: il propose le sacrifice du casuel. On le refuse. Il
+ne s'agit encore que des privileges de la noblesse.
+
+Les titres feodaux etant abolis, viennent les titres des provinces;
+plusieurs d'entre elles jouissaient de certaines immunites, de certains
+avantages dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; nouvelle
+immolation. Elles declarent se resigner a rentrer dans le droit commun.
+Puis ce fut le tour des villes; par la voix de leurs deputes, elles
+vinrent, l'une apres l'autre, offrir le sacrifice de leurs antiques
+_chartres_. Ainsi l'arbre feodal tombait feuille par feuille, branche
+par branche; ainsi s'abaissaient les barrieres qui s'etaient opposees
+trop longtemps a l'unite nationale. Il n'y avait plus de classes ni de
+provinces; il y avait une seule famille, une seule et meme patrie.
+
+La seance avait commence a huit heures du soir; elle se prolongea
+jusqu'a deux heures du matin, au milieu des transports d'enthousiasme;
+se demunir, se devouer, tel etait le veritable esprit de la Revolution
+Francaise, et cet esprit souffla, celle nuit-la, sur toutes les tetes
+de l'Assemblee. C'etait beau, c'etait grand. La conscience des nobles
+semblait soulagee d'un poids enorme: ne venait-elle point de rejeter le
+fardeau des anciennes iniquites sociales?
+
+Tous les coeurs etaient attendris. L'archeveque de Paris demande qu'on
+chante, dans quelques jours, un _Te Deum_ pour remercier Dieu d'avoir
+inspire aux elus du peuple un tel acte de desinteressement et de
+justice.
+
+Au moment ou tombait pierre a pierre l'edifice de la feodalite, un
+vieillard murmurait tout bas dans un des coins de la salle: "Ils ne
+laisseront rien debout!" Ce vieillard se trompait: ils ont laisse apres
+eux la France une et regeneree.
+
+Quand les debats de la seance du 4 aout furent connus, la France
+entiere tressaillit. "L'ivresse de la joie, raconte l'auteur des
+_Revolutions de Paris_, s'est aussitot repandue dans tous les coeurs;
+on se felicitait reciproquement; on nommait avec enthousiasme nos
+deputes les _Peres de la Patrie_. Il semblait qu'un nouveau jour allait
+luire sur la France... Il s'est forme des groupes dans presque toutes
+les grandes rues. Pres de tous les ponts, on attendait les passants
+pour leur apprendre ce qu'ils auraient peut-etre ignore jusqu'au
+lendemain. On etait aise de partager sa joie, de la repandre. La
+fraternite, la douce fraternite regnait partout. C'etait surtout
+lorsqu'on rencontrait quelques gardes-francaises que les demonstrations
+de joie etaient plus vives. On en a vu embrasser des bourgeois qui les
+serraient dans leurs bras. Oui, il est des moments dans la vie des
+peuples, comme dans celle des hommes, qui font oublier des annees de
+douleur et de calamite." On voit a quel degre le sentiment national
+etait emu. La Revolution Francaise fut par-dessus tout un
+epanouissement du coeur.
+
+La nuit du 4 aout n'avait qu'un tort: elle venait trop tard. Les
+seigneurs ont trop attendu. Que n'ont-ils abdique leurs privileges
+avant la revolte des paysans, avant le pillage des chateaux, avant les
+attaques a main armee contre les armoires de fer dans lesquelles ils
+conservaient leurs anciens titres! Fallait-il donc qu'eclatat
+l'incendie pour qu'ils se decidassent a faire la part du feu? Ne
+peut-on leur reprocher d'avoir lache une proie qui leur echappait?
+
+D'un autre cote, tenons bien compte d'un fait important, c'est que le
+gouvernement du roi ne fut pour rien dans ce grand acte de reparation
+et d'humanite. Lors de l'ouverture des Etats generaux, Louis XVI,
+faisant allusion au cri general des communes et au voeu des cahiers,
+disait, le 23 juin 1789: "Toutes les proprietes sans exception seront
+constamment respectees, et, sous le nom de propriete, nous comprenons
+expressement les dimes, cens, rentes, droits et devoirs feodaux et
+seigneuriaux, et generalement tous les droits et prerogatives utiles
+ou honorifiques attaches aux terres ou aux fiefs, ou appartenant aux
+personnes."
+
+Le roi, instruit par les evenements, avait-il depuis ce temps-la change
+d'avis?
+
+[Illustration: Danton.]
+
+Il est permis d'en douter. La nouvelle de la fameuse seance du 4 aout
+porta le deuil et la consternation a la cour de Versailles. Quelques
+nobles incorrigibles, qui poursuivaient la guerre des privileges contre
+le bien public, crurent tout perdu, et ils appelerent le monarque au
+secours des institutions de l'ancien regime.
+
+"J'invite l'Assemblee nationale, declarait Louis XVI le 18 septembre
+1789, a reflechir si l'extinction des cens et des droits de lods et
+ventes convient veritablement au bien de l'Etat."
+
+Ces paroles, bien claires, furent interpretees comme un desaveu des
+resolutions prises par l'Assemblee nationale. Les intentions
+personnelles du roi, ses sympathies secretes, se devoilent encore mieux
+dans une lettre ecrite a l'archeveque d'Arles:
+
+"Je ne consentirai jamais, lui disait-il, a depouiller mon clerge, ma
+noblesse. Je ne donnerai point une sanction a des decrets qui les
+depossedent."
+
+Durant plus d'un mois, en effet, la cour usa de toute son influence
+pour jeter, comme on dit, des batons dans les roues. Elle voulait que
+l'Assemblee revint sur ses declarations du 4 aout, ou tout au moins
+qu'elle les modifiat. Parmi les representants de la noblesse, plusieurs
+avaient peut-etre ete dupes de leur generosite; on esperait les ramener
+au bon sens, a l'intelligence de leurs veritables interets. Les
+resolutions adoptees dans un elan d'enthousiasme devaient maintenant
+passer par la longue filiere des travaux legislatifs. Le systeme feodal
+etait bien mort; il restait toutefois a chercher les moyens de liquider
+sa succession. Un comite fut constitue: il se composait des juristes
+les plus verses dans le droit des fiefs. Apres bien des lenteurs sortit
+enfin de leurs debats cette conclusion:
+
+"Le regime feodal est aboli en tant que constitutif des droits
+seigneuriaux; mais ses effets sont maintenus en tant qu'ils derivent du
+droit de propriete."
+
+Un decret des 3 et 4 mai 1790 determinait en consequence le mode et le
+taux des rachats, pour certains droits qu'on devait croire abolis.
+C'etait une derision. Comment des paysans ecrases, ruines, suces
+jusqu'a la moelle des os par l'ancien regime, auraient-ils jamais pu se
+racheter?
+
+De tous les impots, le plus lourd et le plus impopulaire dans les
+campagnes etait la dime ecclesiastique. Ce fut pourtant celui que les
+membres du clerge defendirent a l'Assemblee constituante avec le plus
+d'opiniatrete. La discussion se rouvrit le 6 aout 1789. Sieyes parla
+contre l'abolition de la dime sans rachat. Un autre pretre, qu'on
+s'etonna de voir prendre en main les interets de l'Eglise, fut l'abbe
+Gregoire.
+
+Cure d'Embermenil, petite commune rurale situee sur le ruisseau des
+Amis (Meurthe), il avait appris a aimer les humbles, les paysans, etant
+ne lui-meme de parents pauvres. Janseniste, il avait souvent pleure sur
+les ruines de Port-Royal. Ses principes etaient ceux de Pascal et de
+Fenelon. Il cherchait en quelque sorte des ennemis pour les envelopper
+dans le pardon et dans la tolerance. Tous les reprouves de l'Eglise
+etaient ses enfants de predilection. La solitude avait fortifie les
+meditations de cet esprit austere et droit. Il admirait, en desirant
+l'imiter, la bonte du Createur, qui etend sa prevoyance aux oiseaux du
+ciel et aux lis des champs. N'ayant d'autre richesse que celle de
+l'esprit, il cherchait a communiquer ses lumieres aux ignorants. Les
+jours de fete, sa simple et fraiche eloquence jetait plus de fleurs que
+les pruniers sauvages, dont les rameaux entraient par les vitres
+cassees jusque dans l'eglise. Il avait forme une bibliotheque pour ses
+paroissiens; aux enfants, il distribuait des ouvrages de morale; il
+leur expliquait surtout le grand livre de la nature. L'alliance du
+christianisme et de la democratie lui semblait si naturelle qu'il ne
+comprenait pas l'Evangile sans le renoncement aux privileges. Tout le
+travail de son esprit etait de mettre le sentiment religieux en
+harmonie avec les institutions republicaines. Aime, il l'etait de tous
+ses paroissiens, qu'il cherissait lui-meme comme des freres. Quand le
+moment de nommer des representants aux Etats generaux fut venu, il
+partit charge de leurs recommandations et de leurs doleances. L'abbe
+Gregoire avait, dans sa demarche et dans toutes ses manieres, cette
+rare distinction qui vient de la noblesse de l'ame. Assis sur les bancs
+de l'Assemblee, il s'efforca d'ameliorer le sort des negres, des
+enfants trouves, des domestiques. Allant avec un zele heroique
+au-devant de tous les proscrits, il osa meme defendre la cause des
+Juifs: Jesus-Christ, par la bouche de son ministre, venait de pardonner
+une seconde fois a ses bourreaux.
+
+Comment donc se fait-il que la dime n'inspirat point a cet honnete
+homme la meme horreur qu'aux autres citoyens? Gregoire etait pretre; il
+avait epouse l'Eglise; le moyen d'echapper aux noeuds des serpents qui
+etoufferent Laocoon!
+
+Malgre la resistance du clerge, apres trois jours d'aigres discussions,
+la dime fut abolie sans rachat, pour l'avenir.
+
+L'acte qui consacrait l'abolition des droits feodaux et des dimes fut
+porte au roi par l'Assemblee tout entiere. Louis XVI l'accepta et
+invita les deputes a venir avec lui _rendre graces a Dieu, dans son
+temple, des sentiments genereux qui regnaient dans l'Assemblee_.
+
+Etait-il de bonne foi en parlant ainsi? peu nous importe. Les
+privileges etaient abolis; la justice, exilee depuis des siecles,
+venait de redescendre sur la terre.
+
+
+
+
+VI
+
+Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille
+Desmoulins.--Declaration des droits de l'homme et du citoyen.--La
+prerogative royale et le veto.--Systeme des deux Chambres.--Obstacles
+que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.
+
+
+O Revolution! comment ont-ils pu te couvrir du masque de la haine, toi
+dont le premier battement de coeur fut pour l'humanite tout entiere?
+Non, tes ennemis ont beau dire, tu n'as point la premiere tire le
+glaive du fourreau. Tu as commence par eclairer le monde, par lui
+donner le baiser de paix; mais le monde ne t'a point connue. Les
+maitres du passe se sont caches dans leur ombre, pour ne point voir la
+lumiere de tes bienfaits; ils ont voulu te mettre a mort, parce que ta
+clarte importune revelait leurs actions mauvaises. Qu'ils soient
+eclaires a leur tour, et toi, Revolution, sois saluee par la
+reconnaissance de toutes les nations de la terre.
+
+La Revolution avait en quelques mois renouvele le caractere francais,
+adouci les moeurs. Un criminel devait etre execute a Versailles: deja
+la roue etait disposee; pale, consterne, defait, le miserable etait
+deja etendu sur l'echafaud, lorsque des cris de: _Grace! Grace!_
+s'elevent de toutes parts: voila l'homme sauve. On chercherait a tort
+une contradiction entre cette demence du peuple et les actes de cruaute
+qui venaient de repandre l'effroi dans Paris. On appelait alors de
+telles voies de fait des exemples, des justices armees qui passent,
+comme la foudre, sans meme laisser apres elles la trace du sang.
+
+De l'agitation prodigieuse des esprits, tournes vers les affaires
+publiques, un nouveau pouvoir venait de sortir, le journalisme. Deux
+hommes s'y faisaient surtout remarquer, l'un par l'excentricite de son
+talent, l'autre de son caractere, c'etaient Camille Desmoulins et
+Marat.
+
+Camille, nature flottante, mais qui s'appartient dans sa mobilite meme,
+un peu femme, mais surtout homme du peuple. Ecrivain, il manie comme
+admirablement l'arme a deux tranchants du sarcasme! Je vois errer sur
+ses levres ondoyantes le rire d'une nation qui a souffert; son arbre
+nerveux frissonne a tous les vents, vibre a toutes les emotions. Trop
+d'esprit, pas assez de tete.
+
+"Mon cher Camille, lui ecrivait l'Ami du peuple, vous etes encore bien
+neuf en politique. Peut-etre cette aimable gaiete, qui fait le fond de
+votre caractere, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus
+graves, s'oppose-t-elle au serieux de la reflexion. Je le dis a regret,
+combien vous serviriez mieux la patrie si votre marche etait ferme et
+soutenue; mais vous vacillez dans vos jugements; vous blamez
+aujourd'hui ce que vous approuverez demain; vous paraissez n'avoir ni
+plan ni but."
+
+Cette legerete faisait a la fois le charme et le principal defaut de
+Camille, l'enfant gate de la Revolution:--elle le perdit.
+
+Ne de parents obscurs, Marat avait apporte en venant au monde, dans ses
+membres faibles et maladifs, des souffrances inveterees. Voyageur, il
+n'avait rencontre, le long de son chemin, qu'esclaves fouettes de
+verges, que pauvres servant a essuyer les pieds des riches, que nations
+pressurees selon le bon plaisir d'un seul, comme la grappe sous la vis
+du pressoir. Plonge au fond de l'Ocean amer, sa nature molle et
+absorbante s'emplit des miseres du peuple comme l'eponge de la bourbe
+de l'eau. Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus
+tard, il secoua de ses mains crispees et rebelles les haillons de
+l'indigent, pour en chasser la poussiere sur le front des privilegies;
+medecin, il revetit la chemise mouillee de sueur froide et tachee de
+sang. Le journal et l'homme ne faisaient qu'un: dans l'_Ami du peuple_,
+l'exageration du sentiment de la justice va quelquefois jusqu'a la
+fureur. Un homme se portait-il a des violences contre son semblable
+plus faible que lui, Marat eut tout donne pour punir de mort ce lache
+agresseur. Bonne ou mauvaise, sa feuille etait necessaire: sans elle,
+quelque chose aurait manque a la Revolution, et si le redacteur de
+l'_Ami du peuple_ n'avait pas existe, il aurait fallu l'inventer. Il
+fallait a la crise sociale ce phenomene nerveux. Inegal, emporte, lui
+seul avait la conscience de sa logique. [Note: On retrouva, en
+fouillant dans les papiers du comte d'Artois, une lettre ecrite en
+1763, et adressee a un Anglais: "Si la nation francaise, y dirait-on,
+est avilie, c'est par le defunt d'autrui; souvenez-vous, mylord,
+qu'elle ne sera pas vile dans vingt ans."--Qui avait ecrit cette
+lettre? Jean-Jacques Rousseau.]
+
+"La chaleur de son coeur, ecrivait-il en parlant de lui-meme, lui donne
+l'air de l'emportement; l'impossibilite ou il est presque toujours de
+developper ses idees et les motifs de sa demarche l'a fait passer,
+aupres des hommes qui ne raisonnent pas, pour une tete ardente; il le
+sait: mais les lecteurs judicieux et penetrants qui le suivent dans ses
+bonds savent bien qu'il a une tete tres-froide. La crainte extreme
+qu'il a de laisser echapper un seul piege tendu contre la liberte le
+reduit toujours a la necessite d'embrasser une multitude d'objets, et a
+les indiquer plutot que de les faire voir."
+
+Apres la prise de la Bastille, apres la nuit du 4 aout, d'ou pouvaient
+donc venir les alarmes des ecrivains populaires? Le voici: le 14
+juillet avait ete le triomphe de la classe moyenne; la Constituante
+etait son assemblee, la garde nationale sa force armee, la mairie son
+pouvoir actif; il y avait en un mot une infusion de sang nouveau dans
+les veines du gouvernement du pays; mais il n'y avait pas de peuple
+souverain. Les ombrageux voyaient dans les institutions naissantes le
+germe d'une aristocratie qui voulait se substituer a l'ancienne
+noblesse. Qu'avait gagne le peuple a la Revolution du 14 juillet? Le
+travail, deja languissant, venait de tomber tout a coup; les principaux
+consommateurs etant passes a l'etranger, le commerce se trouvait frappe
+de stupeur. On lit continuellement, dans les feuilles du temps, ces
+paroles navrantes: "Il a ete aujourd'hui tres-difficile de se procurer
+du pain." Au milieu de cette crise universelle, quelques corps d'etat
+s'agiterent; la garde nationale, d'accord avec la municipalite, dissipa
+leurs mouvements par la force. Des patrouilles bourgeoises, enflees par
+un premier succes, voulurent mettre la police dans le jardin du
+Palais-Royal. Ces mesures d'ordre rencontrerent des resistances,
+souleverent des murmures. Les feuilles democratiques rendirent
+Lafayette et Bailly responsables des voies de fait qui avaient ete
+commises envers les citoyens. On crut voir dans les attaques de la
+classe moyenne l'exercice d'un nouveau pouvoir qui s'essayait a la
+domination. Le froid et doux Bailly n'avait a coup sur rien d'un tyran;
+la pauvre tete de Lafayette flechissait deja sous son laurier; mais
+leur autorite n'en eveilla pas moins des defiances parmi les
+sentinelles avancees de l'opinion publique.
+
+L'Assemblee nationale discutait, pendant ce temps, la Declaration des
+droits. C'etait le fondement de toute la Constitution. L'abbe Gregoire
+voulait qu'on placat en tete le nom de la Divinite. "L'homme,
+disait-il, n'a pas ete jete au hasard sur le coin de terre qu'il
+occupe, et s'il a des droits, il faut parler de celui dont il les
+tient." Il demandait aussi une declaration des devoirs: "On vous
+propose de mettre en tete de votre Constitution une declaration des
+droits de l'homme: un pareil ouvrage est digne de vous; mais il serait
+imparfait si cette declaration des droits n'etait pas aussi celle des
+devoirs. Il faut montrer a l'homme le cercle qu'il peut parcourir et
+les barrieres qui doivent l'arreter."
+
+En parlant ainsi, le cure d'Embermenil etait sans doute d'accord avec
+son caractere et avec ses convictions; mais ne poursuivait-il point une
+chimere? Nous avons deja dit ce qui manquait a l'esprit religieux pour
+reveiller chez l'homme le sentiment de l'independance.
+
+"Le plaisir d'etre libre, declare Bossuet, quand il s'attache a
+nous-memes, etant un fruit de notre amour-propre, le chretien doit
+craindre de s'abandonner a cette douceur trop sensible."
+
+La theologie avait fait de l'homme un etre dependant; masquant partout
+les droits, elle ne lui parlait que de ses devoirs. Il fallait donc
+reprendre les choses par un autre cote. La philosophie, s'appuyant sur
+la nature, declarait, au contraire, l'homme un etre doue de forces
+imprescriptibles: etre, c'est pouvoir. De la notion des forces sortit
+celle des droits. La Revolution Francaise consacra tout le travail de
+l'esprit humain au XVIIIe siecle; elle fut le triomphe de la
+philosophie sur le mysticisme, des idees sur les croyances, de l'avenir
+sur le passe. [Note: Le voeu de l'abbe Gregoire fut neanmoins realise
+en partie. "L'Assemblee nationale, dit le preambule de la Declaration,
+reconnait et declare, en presence de l'Etre Supreme, les droits
+suivants de l'homme et du citoyen."]
+
+Une autre question divisait l'Assemblee: il s'agissait de limiter les
+pouvoirs, jusque-la mal definis, de la representation nationale et ceux
+de la couronne. Le parti monarchique voulait que le roi put opposer son
+_veto_ aux decrets de l'Assemblee qui n'auraient point son assentiment:
+c'etait simplement le droit de suspendre l'exercice de la puissance
+legislative. Les deux souverains se trouvaient en presence, je veux
+dire le roi et la nation. Entre les deux, l'opinion publique n'hesitait
+pas: elle se disait que la volonte d'un seul ne peut pas balancer celle
+de vingt-quatre millions d'hommes. C'etait la doctrine du _Contrat
+social_ qui s'elevait fiere, menacante, contre les envahissements du
+trone constitutionnel: Jean-Jacques, du fond de sa tombe, presidait aux
+debats.
+
+Le veto etait evidemment l'arme du despotisme. Aussi une lutte violente
+eclata dans l'Assemblee. D'un cote etaient ceux qui esperaient regagner
+par le roi ce qu'ils avaient perdu par la victoire du peuple. De
+l'autre se rangeaient les ennemis declares de l'arbitraire. La
+Constituante se dechira en deux camps, et cette scission passa dans
+tout le royaume.
+
+Une autre question divisait les esprits: l'Assemblee nationale
+resterait-elle une et indivisible, ou aurait-on deux Chambres? Le haut
+clerge et une partie de la noblesse tenaient pour ce dernier systeme.
+Les uns reclamaient un Senat a vie, les autres un Senat a temps, tire
+de la Constituante elle-meme. Enfin l'Assemblee decreta, a la majorite
+de neuf cents voix contre quatre vingt-dix-neuf, qu'il n'y aurait
+qu'une seule Chambre. Elle statua, en outre, que le Corps legislatif se
+renouvellerait tous les deux ans par de nouvelles elections.
+
+De pareilles discussions n'etaient point de nature a calmer l'opinion
+publique. L'inquietude et la defiance persistaient malgre les
+assurances pacifiques du roi. A Paris, la fermentation augmentait
+chaque jour en raison meme des moyens employes pour retablir l'ordre.
+La garde nationale montrait trop de zele. Ce deploiement de forces
+irritait les citoyens desarmes; ces patrouilles de nuit, ces mesures
+inutiles prises contre l'emeute absente, blessaient les susceptibilites
+des esprits ombrageux. "Quand je rentre a onze heures du soir, ecrivait
+Camille Desmoulins, on me crie: _Qui vive?_--Monsieur, dis-je a la
+sentinelle, laissez passer un patriote picard. Mais il me demande si je
+suis Francais, en appuyant la pointe de sa baionnette. Malheur aux
+muets! Prenez le pave a gauche! me crie une sentinelle; plus loin, une
+autre crie: Prenez le pave a droite! Et, dans la rue Sainte-Marguerite,
+deux sentinelles crient: Le pave a droite! le pave a gauche! J'ai ete
+oblige, de par le district, de prendre le ruisseau." Les noms de
+Lafayette et de Bailly se trouvaient meles aux soupcons du
+mecontentement public. Les ecrivains du parti democratique demandaient
+a la nation si elle avait detruit les privileges de la noblesse pour
+leur substituer les privileges de la bourgeoisie. "Le droit d'avoir un
+fusil et une baionnette, ajoutait le semillant Camille, appartient a
+tout le monde."
+
+D'un autre cote, la famine sevissait toujours: la porte des boulangers
+etait assiegee du matin au soir. Dans plusieurs quartiers de Paris, on
+faisait des distributions de riz pour suppleer au pain qui manquait.
+L'Assemblee nationale, sur laquelle la multitude s'etait reposee,
+n'avait point ameliore l'etat des subsistances. "Le Corps legislatif,
+ecrivait Marat dans sa feuille, ne s'est occupe qu'a _detruire_, sans
+reflechir combien il etait indispensable de _construire_ le nouvel
+edifice avant de demolir l'ancien. Abolir etait chose aisee: mais
+aujourd'hui que le peuple ne veut payer aucun impot qu'il ne connaisse
+son sort, comment les remplacer? Et comment, dans ces jours d'anarchie,
+pourvoir aux besoins pressants des vrais ministres de la religion?
+Comment soutenir le poids des charges publiques? Comment faire face aux
+depenses de l'Etat? Un autre inconvenient est d'avoir neglige le soin
+des choses les plus urgentes: le manque de pain, l'indiscipline et la
+desertion des troupes, desordres portes a un tel degre que, sous peu,
+nous n'aurons plus d'armee, et que le peuple est a la veille de mourir
+de faim." Ces reflexions tres-sages etaient semees par toute la France.
+L'Assemblee nationale, au milieu de ses embarras, montrait aux citoyens
+la mauvaise humeur de l'impuissance irritee. La grande voix de Mirabeau
+s'etait-elle donc endormie? Le bruit courait deja que cet homme
+debauche etait a la veille de vendre l'orateur. Des citoyens disaient
+tout haut dans les groupes: "Il faut un second acces de revolution." Le
+corps politique etait malade de la division des volontes; il ne pouvait
+sortir de la que par une crise.
+
+Quelques accapareurs de l'ancien regime, furieux de voir la France leur
+echapper, ne cessaient de faire sur la misere publique des speculations
+honteuses: ils esperaient prendre la Revolution par la famine. Les
+accaparements, les manoeuvres de l'industrie usuraire, desolaient la
+population aux abois. "Quoi! s'ecriait Desmoulins, en vain le ciel aura
+verse ses benedictions sur nos fertiles contrees! Quoi! lorsqu'une
+seule recolte suffit a nourrir la France pendant trois ans, en vain
+l'abondance de six moissons consecutives aura ecarte la faim de la
+chaumiere du pauvre; il y aura des hommes qui se feront un trafic
+d'imiter la colere celeste! Nous retrouverons au milieu de nous, et
+dans un de nos semblables, une famine, un fleau vivant."
+
+A cote du mal etait le bien. La detresse generale ouvrait les coeurs a
+des actes continuels de desinteressement. Les citoyens venaient en aide
+a l'Etat, cet etre de raison auquel la Revolution de 89 a veritablement
+donne naissance. Les dons patriotiques pleuvaient de tous les coins de
+la France sur le bureau du president de l'Assemblee nationale. Les
+femmes detachaient leurs colliers pour en orner le sein de la patrie
+nue.--La noblesse avait abdique; maintenant, c'etait le tour de la
+coquetterie. Parmi ces presents, il y avait quelquefois le denier de la
+veuve, plus souvent encore les parures de la courtisane. L'une d'elles
+envoya ses bijoux avec cette lettre:
+
+"Messeigneurs, j'ai un coeur pour aimer; j'ai amasse quelque chose en
+aimant: j'en fais, entre vos mains, l'hommage a la patrie. Puisse mon
+exemple etre imite par mes compagnes de tous les rangs."
+
+L'esprit de la Revolution avait touche ces nouvelles Madeleines: emues,
+elles venaient repandre a l'envi les parfums de la charite sur la tete
+du peuple.
+
+Deux des principaux acteurs de la Revolution, quoique dans des roles
+bien differents, commencaient des lors a se degager de l'obscurite de
+la foule: l'un etait Brissot, l'autre Danton.
+
+Dans les temps de revolution, toute declaration imprudente s'attache,
+si l'on ose ainsi dire, a la chair et aux os de l'homme d'Etat. C'est
+pour lui la robe de Nessus. Brissot, redacteur du _Patriote francais_,
+venait de communiquer aux commissaires de l'Hotel de Ville un plan de
+municipalite, avec un preambule dans lequel on remarquait le passage
+suivant:
+
+"Les principes sur lesquels doivent etre appuyees ces administrations
+municipales et provinciales, ainsi que leurs reglements, doivent etre
+entierement conformes aux principes de la constitution nationale. Cette
+conformite est le lien _federal_ qui unit toutes les parties d'un vaste
+empire."
+
+Pourquoi l'autour a-t-il souligne lui-meme le mot _federal_?--Nous nous
+souviendrons de ce fait, quand Brissot sera devenu le chef du parti de
+la Gironde.
+
+Danton, lui, naquit a Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Son pere etait
+procureur au bailliage de la ville. La plupart des revolutionnaires
+sortaient des mains du clerge: le futur Conventionnel fit ses etudes
+chez les Oratoriens. On ne sait presque rien de son enfance, tres-peu
+de sa jeunesse, sinon qu'il exercait la profession d'avocat. En 1787,
+il se maria et, avec la dot de sa femme, acheta une charge aux conseils
+du roi.
+
+[Illustration: Barere.]
+
+"Avocat sans cause," dit madame Roland. Pourquoi pas? Son genre
+d'eloquence n'etait guere fait pour plaider en faveur du mur mitoyen. A
+ce fougueux orateur, il fallait la tribune ou la place publique. Lors
+des elections aux Etats generaux de 89, il avait ete choisi comme
+president par l'un des soixante districts de Paris. Ce district etait
+celui des Cordeliers qui faisait trembler les moderes. Danton etait
+deja, dans son quartier, l'ame des hommes d'action. Tout en lui
+respirait la force et l'audace: une criniere de lion, une large face
+ravagee par la petite verole, des epaules d'Atlas;--il est vrai qu'il
+portait un monde!
+
+
+
+
+VII
+
+Orgie des gardes-du-corps.--La contre-revolution secondee par les
+deesses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi a
+Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine
+au balcon.--Lafayette.--Reconciliation.--Retour a Paris.
+
+
+L'esprit public etait arrive a ce degre d'effervescence ou il suffit de
+la moindre etincelle pour allumer l'incendie. La provocation ne se fit
+pas attendre. La cour meditait une seconde tentative de
+contre-revolution et l'appuyait encore sur l'armee. Depuis quelques
+jours se montraient, au Palais-Royal, des cocardes noires, des
+uniformes inconnus. L'aristocratie, invisible apres le 14 juillet,
+relevait insolemment la tete. Que se passait-il a Versailles? Le
+regiment de Flandre, recu avec inquietude par les habitants, est fete
+au chateau, caresse. On admet les soldats au jeu de la reine. Le 1er
+octobre, un grand repas se prepare dans la magnifique salle de l'Opera,
+qui ne s'etait point ouverte depuis la visite de l'empereur Joseph II.
+Au nom des gardes-du-corps, on invite les officiers du regiment de
+Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes-Suisses, des
+cent-Suisses, de la Prevote, de la Marechaussee, l'etat-major et
+quelques officiers de la garde nationale de Versailles. Dans cette
+belle salle tout etincelante de lumieres, d'uniformes, de joie
+militaire, les visages s'animent, les vins petillent, la musique joue
+des airs entrainants. Le moment vient ou les pensees qui dormaient au
+fond des coeurs doivent s'eveiller sous la clarte d'une pareille fete.
+
+Des le second service, on porte avec enthousiasme les santes de toute
+la famille royale. Et la sante de la nation? omise, rejetee. Des
+grenadiers de Flandre, des gardes-Suisses, des dragons entrent
+successivement dans la salle: ils sont eblouis, charmes. Une
+familiarite insidieuse regne entre les chefs et leurs subalternes. Tout
+a coup les portes s'ouvrent: le roi, la reine! Il se fait un silence de
+quelques instants.
+
+Louis XVI entre avec ses habits de chasse; Marie-Antoinette, vetue
+d'une robe bleu et or. Elle s'etait ennuyee, tout le jour, au chateau:
+on voit encore errer dans ses yeux un leger nuage de melancolie
+attendrissante. Le moyen de ne pas s'interesser a cette femme: reine,
+elle retient sa couronne qui tombe; mere, elle porte son enfant dans
+ses bras! A cette vue, les convives perdent la tete. Une fureur
+d'acclamations, de trepignements, a demi contenue par la presence de
+la famille royale, ebranle toute la salle. L'epee nue d'une main, le
+verre de l'autre, les officiers boivent a la sante du roi, de la reine.
+Au milieu de tous ces transports, Marie-Antoinette sourit en faisant le
+tour des tables. Au moment ou la famille royale se retire, la musique
+execute l'air: _O Richard, o mon roi, l'univers t'abandonne..._
+
+Cet appel a la vieille fidelite des soldats francais ne retentit pas en
+vain: on y repond par des cris insenses. Les vins coulent; l'ivresse du
+fanatisme eclate en des actes ridicules, coupables. Les uns prennent la
+cocarde blanche, d'autres la cocarde noire, par amour de la reine. Les
+voila donc passes a l'Autriche.
+
+La cocarde tricolore, c'est-a-dire le serment, la nation, est foulee
+aux pieds.
+
+Au meme instant, l'orchestre se met a jouer la marche des _Uhlans_.
+Nouveaux transports. On sonne la charge: ici les convives ne se
+connaissent plus. Ils s'elancent tout chancelants, escaladent les
+loges. Ces hommes, dans les fumees du vin, revent qu'ils font le siege
+de quelque chose, de Paris, sans doute, et de la Revolution. Bientot
+l'orgie ne peut se contenir dans la salle, elle deborde, elle se repand
+au grand air, dans la cour de Marbre. Tout le chateau s'agite.
+
+Les jours suivants, des dames de la cour, des jeunes filles, coupent
+les rubans qui ornent leurs robes, leurs chevelures, et les distribuent
+aux soldats: "Prenez celle cocarde, disent-elles, c'est la bonne."
+Elles exigent de ces nouveaux chevaliers le serment de fidelite: a ce
+titre, ceux-ci obtiennent la faveur de leur baiser la main. Ces jolies
+tetes encadrees dans des fleurs et des edifices de plumes troublent
+tous les sentiments autour d'elles: on boit a longs traits, dans leurs
+yeux, le poison de la guerre civile. Comme ces nymphes du parc de
+Versailles qui passent gracieusement la main sur le dos des monstres de
+bronze, elles flattent et caressent les passions les plus meurtrieres,
+les plus dangereuses, dans l'etat actuel des esprits. Innocemment
+terribles, elles sement par leurs charmes le germe de la discorde et du
+carnage. On tremble a les voir si belles, si douces, a cote de la
+reine: n'est-ce pas la cette etrangere, dont la bouche a des sourires
+de miel et des paroles seduisantes, mais dont les pieds, dit la Bible,
+conduisent aux souterrains de la mort?
+
+La nouvelle de l'orgie des gardes-du-corps fit palir les citoyens. Il y
+avait donc reellement un complot ourdi contre la nation. Marat vole a
+Versailles, revient comme l'eclair, fait a lui seul autant de bruit que
+les quatre trompettes du jugement dernier, et crie: "O morts,
+levez-vous!" Danton, de son cote, sonne le tocsin aux Cordeliers;
+Camille agite la crecelle. La fermentation s'accroit d'heure en heure.
+Le bateau qui apportait les farines du moulin de Corbeil arrivait matin
+et soir, dans le commencement de la Revolution; il n'arriva dans la
+suite qu'une fois par jour, puis il n'arrive plus que toutes les
+trente-six heures. Ces retards presagent le moment ou il ne viendra
+plus du tout. Ne serait-il pas temps de prevenir les projets sinistres
+de l'ennemi, et de commencer l'attaque? Dans ces conjonctures
+difficiles, les femmes, c'est-a-dire l'initiative, se chargerent du
+salut de la patrie.
+
+L'Assemblee discutait pesamment a Versailles sur le consentement
+incertain, ambigu, que le roi venait de donner a la declaration des
+droits de l'homme. De moment en moment une inquietude sourde se
+repandait dans la salle. L'air etait charge de pressentiments et de
+terreurs confuses. Le sol tremblait sous la tribune. Plusieurs deputes
+sentaient distinctement le souffle de quelqu'un qui allait venir. Les
+pas assourdis d'une armee invisible agitaient devant elle le silence
+meme.
+
+--Paris marche, disait Mirabeau a l'oreille de Mounier.
+
+Tout a coup les portes s'ouvrent; une bande de femmes se repand dans
+l'Assemblee comme une nuee de sauterelles.
+
+--Femmes, que venez-vous demander?
+
+--Du pain et voir le roi.
+
+Voici ce qui etait arrive:
+
+Une jeune fille entre, le 5 au matin, dans un corps de garde, s'empare
+d'un tambour, et parcourt les rues en battant la generale. Quelques
+femmes des halles s'assemblent. Apres de courtes explications, le
+cortege se dirige vers l'Hotel de Ville, et grossit en marchant. On
+ramasse dans les rues toutes les femmes qu'on rencontre, on penetre
+meme dans les maisons.
+
+"Accourez avec nous: les hommes ne vont pas assez vite; il faut que
+nous nous en melions."
+
+Il n'etait encore que sept heures du matin: la Greve presente un
+spectacle extraordinaire. Des marchandes, des filles de boutique, des
+ouvrieres, des actrices, couvrent le pave. Quatre a cinq cents femmes
+chargent la garde a cheval qui etait aux barrieres de l'Hotel de Ville,
+la poussent jusqu'a la rue du Mouton et reviennent attaquer les portes.
+Elles entrent. Les plus furieuses allaient commettre quelques degats,
+bruler les papiers, quand un homme saisit le bras d'une d'entre elles
+et renverse la torche. On veut le mettre a mort.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je suis Stanislas Maillard, un des vainqueurs de la Bastille.
+
+--Il suffit!
+
+Cependant les femmes ont enfonce le magasin d'armes: elles sont
+maitresses de deux pieces de canon et de sept a huits cents fusils.
+
+--Maintenant, s'ecrient-elles, marchons a Versailles! Allons demander
+du pain au roi! Mais qui nous conduira?
+
+--Moi, dit Maillard.
+
+On l'accepte pour guide.
+
+Jamais on n'avait vu une pareille affluence; sept a huit mille femmes
+sont reunies sur la place. Ces farouches amazones attachent des cordes
+aux pieces d'artillerie: mais ce sont des pieces de marine, et elles
+roulent difficilement. Les voyez-vous arretant des charrettes, et y
+chargeant leurs canons qu'elles assujettissent avec des cables? Elles
+portent de la poudre et des boulets, en tout peu de munitions. Les unes
+conduisent les chevaux, les autres, assises sur les affuts, tiennent a
+la main une meche allumee. Au milieu de toute cette foule que personne
+ne dirige, mais qui parait obeir au meme mobile, on distingue ca et la
+de poetiques figures. Voici la jolie bouquetiere, Louison Chabry, toute
+pimpante, toute fraiche de ses dix-sept ans. La, c'est la fougueuse
+Rose Lacombe; actrice, elle a quitte le theatre pour la Revolution, le
+drame des treteaux et des papiers peints pour le grand drame de
+l'humanite. Mais ou donc est Theroigne?--Son panache rouge au vent, le
+sein gonfle, la narine ouverte, elle prophetise sur un canon.
+
+"Le peuple a le bras leve, s'ecrie-t-elle; malheur a ceux sur qui
+tombera sa colere, malheur!"
+
+A ces mots, nouvelle Velleda, elle agite dans ses mains des faisceaux
+d'armes qu'elle distribue a ses compagnes.
+
+La colonne s'ebranle, precedee de huit a dix tambours, et suivie d'une
+compagnie de volontaires de la Bastille, qui forme l'arriere-garde.
+Cependant le tocsin sonne de toutes parts; les districts s'assemblent
+pour deliberer; les grenadiers et un grand nombre de compagnies de la
+garde soldee se rendent a la place de l'Hotel de Ville. On les
+applaudit.
+
+"Ce ne sont pas, crient-ils aux bourgeois, des claquements de mains que
+nous demandons: la nation est insultee; prenez les armes et venez avec
+nous recevoir les ordres des chefs."
+
+Au Palais-Royal, des hommes armes de piques formaient des groupes et
+tenaient conseil: tels les anciens Gaulois deliberaient a ciel ouvert,
+et les armes a la main, sur les affaires communes. En remuant la
+population de Paris, la Revolution avait fait remonter a la surface la
+vieille race celtique avec ses moeurs, et sa physionomie inalterable.
+
+Il etait sept heures du soir lorsque Lafayette, entraine par
+l'impulsion generale, se laissa conduire, lui en tete, a Versailles.
+Les murmures avaient fini par vaincre sa resistance. Au moment ou il
+s'avanca, monte sur son cheval blanc, des cris de: _Bravo! Vive
+Lafayette!_ se firent entendre. Le bon general sourit a ces cris de
+satisfaction; il semblait dire:
+
+"Ce n'est pas moi qui vais; c'est vous qui le voulez absolument,
+j'obeis."
+
+La joie nationale se soutint tant que l'on entendit battre les tambours
+et que l'on vit flotter les etendards; mais quand cette expedition se
+fut eloignee, l'inquietude et le silence tomberent lourdement sur la
+ville de Paris.
+
+Les femmes qui etaient parties le matin pour Versailles avaient
+traverse sans obstacle le pont de Sevres. Maillard etait toujours a
+leur tete; il avait su preserver Chaillot du pillage et des desordres
+qu'entraine d'ordinaire une marche precipitee. Au Cours, le cortege
+rencontre un homme en habits noirs qui se rendait a Versailles; les
+esprits etaient ouverts a tous les soupcons: on le prend pour un espion
+du faubourg Saint-Germain qui allait rendre compte de ce qui se passait
+a Paris. Tumulte: on veut le retenir, le faire descendre de voiture.
+L'inconnu protestait, se defendait.
+
+--Mais enfin, qu'allez-vous faire a Versailles dans un pareil moment?
+
+--Je suis depute de Bretagne.
+
+--Depute! ah! c'est different.
+
+--Oui, je suis Chapelier.
+
+--Oh! attendez.
+
+Un orateur harangue les femmes:
+
+--Ce voyageur est le digne M. Chapelier, qui presidait l'Assemblee
+nationale pendant la nuit du 4 aout.
+
+Alors toutes:
+
+--Vive Chapelier!
+
+Plusieurs hommes armes montent devant et derriere sa voiture pour
+l'escorter.
+
+Versailles! voici Versailles!--Maillard arrete ses femmes, les dispose
+sur trois rangs.
+
+--Vous allez, leur dit-il, entrer dans une ville ou l'on n'est prevenu
+ni de votre arrivee ni de vos intentions: de la gaiete, du calme, du
+sang-froid. Toutes ces femmes lui obeissent. Les canons sont relegues
+a l'arriere-garde. Les Parisiennes continuent leur marche pacifique,
+entonnant l'air _Vive Henri IV_, et entremelant leurs chants des cris
+de _Vive le roi!_ Grand spectacle pour les habitants de Versailles, que
+cette armee de femmes et cet appareil extraordinaire! Ils accourent
+au-devant d'elles en criant: _Vivent les Parisiennes!_
+
+Elles se presentent sans armes, sans batons, a la porte de l'Assemblee
+nationale; toutes veulent s'introduire: Maillard n'en laisse entrer
+qu'un certain nombre. Ici s'engage un grand dialogue entre cet
+intrepide huissier et l'Assemblee. Respectueux, calme, severe, il somme
+les deputes de pourvoir aux besoins urgents de la ville de Paris. Dans
+la salle, une seule voix appuya brievement celle de Maillard, la voix
+de Robespierre. Ces deux hommes se touchent, se repondent: l'un est le
+representant du peuple; l'autre, c'est le peuple lui-meme.
+
+L'Assemblee decide qu'une deputation sera envoyee au roi pour lui
+mettre sous les yeux la position malheureuse de la ville de Paris.
+
+Mais ou est le roi?
+
+Ah! qui le sait? A la chasse, sans doute.
+
+Cependant les deputes, Mounier en tete, sortent de la salle des
+seances.
+
+"Aussitot, raconte-t-il lui-meme, les femmes m'environnent en me
+declarant qu'elles veulent m'accompagner chez le roi. J'ai beaucoup de
+peine a obtenir, a force d'instances, qu'elles n'entreront chez le roi
+qu'au nombre de six, ce qui n'empecha point un grand nombre d'entre
+elles de former notre cortege.
+
+"Nous etions a pied dans la boue, avec une forte pluie. Une foule
+considerable d'habitants de Versailles bordait de chaque cote l'avenue
+qui conduit au chateau. Les femmes de Paris formaient divers
+attroupements entremeles d'un certain nombre d'hommes, couverts de
+haillons pour la plupart, le regard feroce, le geste menacant, poussant
+des cris sinistres; ils etaient armes de quelques fusils, de vieilles
+piques, de haches, de batons ferres, ou de grandes gaules ayant a leur
+extremite des lames d'epees ou de couteaux.
+
+"De petits detachements des gardes-du-corps faisaient des patrouilles,
+et passaient au grand galop, a travers les cris et les huees. Une
+partie des hommes armes de piques, de haches et de batons, s'approchent
+de nous pour escorter la deputation. L'etrange et nombreux cortege dont
+les deputes etaient assaillis est pris pour un attroupement. Des
+gardes-du-corps courent au travers: nous nous dispersons dans la boue;
+et l'on sent bien quel exces de rage durent eprouver nos compagnons,
+qui pensaient qu'avec nous ils avaient plus de droit de se presenter.
+Nous nous rallions et nous avancons ainsi vers le chateau. Nous
+trouvons, ranges sur la place, les gardes-du-corps, le detachement de
+dragons, le regiment de Flandre, les gardes-Suisses, les invalides et
+la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, recus avec
+honneur; nous traversons les lignes, et l'on a beaucoup de peine a
+empecher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu
+de six femmes auxquelles j'avais promis l'entree du chateau, il fallut
+en introduire douze."
+
+Une narration royaliste appelle ces femmes des creatures sans nom;
+elles en avaient un: la Faim.
+
+Quelques aristocrates, meles au tumulte, profitent de la circonstance
+pour tenter le peuple.
+
+--Si le roi, lui dit-on, recouvrait toute son autorite, la France ne
+manquerait jamais de pain.
+
+Les femmes repondent a ces insinuations perfides par des injures.
+
+--Nous voulons du pain, ajoutent-elles, mais non pas au prix de la
+liberte.
+
+Degageons, a ce propos, un fait general: ce n'est pas le besoin qui a
+ete le nerf le plus energique des actes revolutionnaires; c'est le
+devoir. La disette ne figure qu'en seconde ligne dans les causes qui
+determinerent l'expedition du 5 octobre. Sans doute le pain manquait;
+parmi les femmes qui etaient la, un grand nombre n'avaient pas mange
+depuis trente heures: mais si l'instinct seul de la conservation avait
+parle, se seraient-elles exposees, sur la place d'Armes, a etre
+etouffees entre les chevaux? Dans cette cohue, sous la pluie, il y en
+avait qui etaient grosses ou _incommodees_, elles n'en suivaient pas
+moins le courant; d'autres etaient jeunes, jolies, et ne souffraient
+pas beaucoup de la disette; des musiciennes avec des tambours de
+basque, des chanteuses, des artistes, des modeles, quelques-unes un peu
+follement vetues, allaient et venaient dans les groupes. C'etaient les
+plus animees contre la cour et les gardes-du-corps. Qui les lancait
+ainsi sur le pave de Versailles, entre les sabres et les mousquetons?
+L'instinct du bien public, le devouement a un ordre d'idees qu'elles ne
+comprenaient pas tres-nettement, mais qu'elles devinaient par le coeur.
+
+Au peuple de Paris, il fallait du pain sans doute; mais il lui fallait
+aussi la Constitution, la parole vivante.
+
+Cependant Louis XVI est de retour au chateau. Suivons les femmes chez
+le roi: elles entrent. Louison Chabry, piquant orateur en bonnet fin et
+en fichu de soie, est chargee de presenter au roi les doleances des
+Parisiens. Pour tout exorde, la voila qui s'evanouit. Louis XVI se
+montre fort touche. Il fait secourir la pauvre enfant, promet de
+veiller a l'etat des subsistances. En se retirant, Louison veut baiser
+la main du roi; mais celui-ci avec bonte:
+
+--Venez, mon enfant, vous etes assez jolie pour qu'on vous embrasse.
+
+Les femmes ont la tete perdue; elles sortent en criant: _Vive le roi et
+sa maison!_ La foule qui attend sur la place, et qui n'a pas vu le roi,
+se montre tres-eloignee de partager leur enthousiasme. On les accuse de
+s'etre laisse gagner pour de l'argent. Quelques-unes passent deja leur
+jarretiere au cou de Louison pour l'etrangler. Babet Lairot, une autre
+jeune fille, ainsi que deux gardes-du-corps, interviennent et la
+delivrent.
+
+La garnison de Versailles etait toujours sous les armes. Les soldats du
+regiment de Flandre et les dragons inspiraient des inquietudes. Les
+femmes se jettent sans frayeur parmi eux, les enlacent.
+
+--Ton nom?
+
+--Citoyenne.
+
+--Le tien?
+
+--Francais.
+
+On s'entend. Les jolies mains des Parisiennes jouent avec les armes,
+caressent les chevaux des cavaliers. Le soldat est pris; il s'excuse
+d'avoir assiste au fameux banquet.
+
+--Nous avons bu, dit-il, le vin des gardes-du-corps; mais cela ne nous
+engage en rien; nous sommes a la nation pour la vie; nous avons crie
+_Vive le roi!_ comme vous le criez vous-memes tous les jours: rien de
+plus.
+
+Les femmes approuvent:
+
+--Mais enfin, tirerez-vous sur le peuple, sur vos freres?
+
+Pour toute reponse, les soldats lancent leurs baguettes dans les
+fusils, et les font sonner, montrant ainsi que leurs armes ne sont
+point chargees. Quelques-uns offrent meme de leurs cartouches aux plus
+jolies.
+
+La soiree etait noire et pluvieuse. Lafayette arrive avec la milice
+bourgeoise; d'Estaing, commandant de la place, donne l'ordre aux
+troupes de se retirer. Les gardes-du-corps executent leur retraite;
+mais les tenebres, la foule compacte, et une vieille rancune aussi les
+poussant, ils tirent ca et la quelques coups de feu. Sans cette
+malheureuse provocation, le sang n'eut pas coule dans Versailles. Les
+gardes devaient preter, le lendemain, serment a la nation et prendre la
+cocarde tricolore. Leur horrible imprudence perdit tout. L'irritation
+gagna aussitot de proche en proche; la nuit etait chargee de tenebres
+et de mauvais conseils. Au chateau, la reine voulait entrainer le roi
+dans une fuite qu'elle lui montrait comme le chemin du triomphe. Dans
+la ville, la multitude fatiguee, mouillee, campee au hasard, revait a
+l'attaque nocturne des gardes-du-corps. Ce demi-sommeil couvait des
+coleres.
+
+C'est cette nuit-la qu'au dire des royalistes Lafayette dormit contre
+son roi.--Le fait est qu'il dormit.
+
+Les idees se materialisent dans les institutions, les institutions dans
+les edifices. Le palais de Versailles, c'etait l'image grandiose d'une
+monarchie absolue; c'etait Louis XIV n'ayant plus d'ennemis a craindre;
+mais ce chateau ouvert de tous cotes ne pouvait pas tenir devant la
+Revolution.
+
+[Illustration: Un homme fut tue par les gardes-du-corps.]
+
+Des la pointe du jour, le peuple se repand dans les rues. Il apercoit
+un garde-du-corps a une des fenetres de l'aile droite du chateau;
+huees, provocations, defis; un coup de fusil part; un jeune volontaire
+tombe dans la cour.
+
+Qui a tire? c'est le garde-du-corps. Le peuple, bouillant de colere, se
+precipite: la grille est escaladee, le chateau envahi. On cherche
+partout le coupable. Des forcenes--d'autres disent des voleurs--
+profitent de la circonstance pour s'introduire plus avant dans
+les riches appartements. La reine avertie fuit toute tremblante et a
+demi vetue chez le roi. Les gardes-francaises arrivent, et poussent
+devant leurs baionnettes toute cette foule, qui se retire en tumulte:
+le chateau est evacue; deux gardes-du-corps ont ete massacres pendant
+l'attaque. Tout a coup le cri de _Grace! Grace!_ succede a cet acces de
+fureur. Silence! voici le roi au balcon.
+
+A cette vue, un cri immense, un seul, s'eleve, comme par inspiration,
+de toute cette masse d'hommes: _Le roi a Paris! Le roi a Paris!_ Louis
+XVI hesite; une oppression violente arrete sa voix. "Mes enfants,
+dit-il enfin, vous me demandez a Paris; j'irai, mais a condition que ce
+sera avec ma femme et mes enfants." On applaudit: le cri de _Vive le
+roi_ frappe mille fois les airs. La reine parait, a son tour, au
+balcon: Lafayette la conduit et lui baise respectueusement la main.
+Alors le peuple, pour la premiere fois: _Vive la reine!_ La paix etait
+faite; non pas encore: Lafayette parait une seconde fois avec un
+garde-du-corps, au chapeau duquel il attache sa cocarde. Le peuple
+s'ecrie: _Vivent les gardes-de-corps!_ [Note: Au meme moment, le peuple
+embrasse les gardes-du-corps qu'il tient prisonniers dans la cour de
+Marbre. "En les arretant, raconte Loustalot, plusieurs gardes nationaux
+avaient recu leurs epees, et leur avaient par egard presente la leur.
+Les gardes-du-corps, rassembles sur la place d'Armes, pretent le
+serment national; alors on veut leur rendre leurs epees dont la poignee
+est d'un plus grand prix que celle de la garde nationale; plusieurs de
+ces messieurs la refusent et demandent comme une grace de marcher
+indistinctement dans les rangs, tandis que le roi se rendrait a
+Paris."] Tout est pardonne.
+
+On a voulu rattacher aux evenements des 5 et 6 octobre certaines
+manoeuvres odieuses: quelques historiens attribuent les violences
+commises dans le chateau a la faction du duc d'Orleans, cet ambitieux
+vulgaire qui n'osa jamais ni le crime ni la vertu. Il est possible
+qu'une autre main travaillat dans l'ombre. Quoi qu'il en soit, cette
+manifestation populaire fut feconde en resultats. Les deux journees
+detruisirent les anciens usages, autour desquels se ralliaient les
+intrigues de l'aristocratie. Malgre la Revolution, l'etiquette du regne
+de Louis XIV s'etait toujours maintenue a Versailles. Les journees des
+5 et 6 octobre disperserent la cour; le 10 aout detronera la royaute.
+
+La famille royale partit pour Paris, escortee de toute cette cohue
+naguere menacante, a present joyeuse. Les femmes criaient en chemin:
+"Nous amenons le boulanger, la boulangere et le petit mitron." Dans
+leur naivete, elles croyaient que tenir le roi, c'etait avoir trouve
+les moyens de se procurer du pain. La marche fut lente. Louis XVI alla
+coucher le soir meme au chateau des Tuileries. En le placant au milieu
+de son peuple, on s'imaginait avoir soustrait le roi aux intrigues et
+aux mauvaises influences de son entourage.
+
+Les 5 et 6 octobre furent les journees des femmes de Paris. Le
+sentiment venait en aide a la raison. Ce qui rendit la Revolution
+irresistible, c'est que, dans les plis de son drapeau, elle enveloppait
+toutes les souffrances, toutes les faiblesses, toutes les miseres,
+allegees par l'espoir d'un avenir meilleur.
+
+
+
+
+VIII
+
+L'Assemblee nationale a Paris.--Ses travaux.--Regeneration des
+moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur
+Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre
+grandit.
+
+
+Les evenements qui venaient de s'accomplir a Versailles, cette emeute
+de femmes, la majeste royale forcee dans ses derniers retranchements,
+le roi garde a vue, tout cela jeta la stupeur dans les rangs de
+l'aristocratie. Les courtisans prirent aussitot le parti des laches, la
+fuite. Les demandes de passeports affluaient. La portion de l'Assemblee
+nationale qui se rattachait aux intrigues du chateau partagea les memes
+alarmes. Lally-Tollendal et Mounier s'exilerent; la ville etait, au
+contraire, livree a la joie: l'abondance parut renaitre; la cour avait
+laisse tomber son faste; la curiosite des habitants se portait en masse
+au jardin des Tuileries, devant ce beau palais si longtemps inhabite,
+ou maintenant errait l'ombre d'une monarchie expirante. Louis XVI et
+Marie-Antoinette temoignaient une extreme repugnance a fixer leur
+sejour dans la capitale. Il fallut pourtant s'y resoudre. L'Assemblee
+suivit aussitot le roi a Paris. Les deputes se reunirent les premiers
+jours dans la chapelle de l'archeveche.
+
+"On les eut pris, raconte Barere, pour un concile ou un synode plutot
+que pour une assemblee politique, en jetant les yeux sur les banquettes
+et les ornements de la salle des seances."
+
+C'etait, en effet, le concile de la raison humaine au XVIIIe siecle.
+
+L'Assemblee siegea ensuite dans la salle de l'ancien manege des
+Tuileries. Cette nouvelle residence favorisait les communications avec
+le chateau; l'Assemblee et le roi formaient alors, dans les idees
+constitutionnelles, les deux moities du souverain.
+
+La classe moyenne avait interet a croire la Revolution terminee: elle
+venait de prendre dans l'Etat toute la place que la defaite de
+l'aristocratie avait laissee vide. Ici se dressa, entre le vainqueur et
+le vaincu, un nouveau reclamant qu'on n'attendait pas, le peuple.
+
+La bourgeoisie avait bien voulu du peuple pour prendre la Bastille et
+pour porter un coup mortel a la domination de la cour; mais, a present
+que le succes etait obtenu, elle refusait de partager les fruits de la
+victoire. On se sert, en pareil cas, d'un mot qui couvre tous les
+envahissements: l'ordre. La bourgeoisie voulait moderer la Revolution
+pour l'organiser a son profit. L'Assemblee nationale, ou le Tiers etait
+en majorite, commenca par diviser la nation en deux classes de
+citoyens, les uns _actifs_, les autres qui ne l'etaient point. Les
+citoyens actifs faisaient partie de la garde nationale, etaient pourvus
+de droits et de fonctions politiques; les autres non. Le pays
+_actif_--nous dirions maintenant le pays legal--ne songea plus des
+lors qu'a se constituer. La reaction bourgeoise s'annonca en outre par
+une loi contre les rassemblements, connue sous le nom de loi martiale.
+Comme toujours, on se servit d'un pretexte pour justifier les mesures
+contre-revolutionnaires.
+
+Le boulanger Francois venait d'etre injustement massacre par des
+furieux; [Note: Ici des details d'une ferocite revoltante. On force un
+autre boulanger qui passait dans la rue a donner son bonnet; on en
+couvre la tete coupee du malheureux Francois, qui est ensuite portee de
+boutique en boutique, pesee dans des balances. Sa jeune femme, enceinte
+de trois mois, accourt: des monstres lui presentent cette tete a
+baiser, la malheureuse tombe evanouie, le visage baigne de sang. Son
+enfant meurt dans son sein.--Francois avait sa boulangerie pres de
+l'Archeveche ou l'Assemblee nationale tenait encore ses seances. Un
+assez grand nombre de pains saisis chez lui firent croire a un systeme
+d'accaparement.] une vengeance particuliere, plus encore que la faim,
+l'impitoyable faim, nous semble avoir determine les circonstances
+atroces d'un tel meurtre.
+
+La verite est qu'une bande tres-peu nombreuse de malfaiteurs trempa les
+mains dans ce sang. La presse democratique n'eut qu'une voix pour
+fletrir un si lache assassinat.
+
+"Des Francais! des Francais!... s'ecriait Loustalot; non, non, du tels
+monstres n'appartiennent a aucun pays; le crime est leur element, le
+gibet leur patrie."
+
+On ne saurait evidemment rattacher un acte semblable ni au peuple, ni a
+aucun des partis qui agitaient alors la Revolution: c'est le fait d'une
+poignee de miserables.
+
+Est-il vrai, d'ailleurs, que, depuis la chute du regime absolu, Paris
+fut livre au brigandage et a l'assassinat?
+
+Au contraire; les proprietes se defendaient elles-memes par la saintete
+du droit. Il existait une veritable conspiration generale contre les
+vices, les principes de la Revolution avaient moralise toutes les
+classes de la societe. Quoiqu'il y eut tres-peu de police, les
+desordres avaient diminue. Ecoutons le plus lu des journaux de cette
+epoque:
+
+"Les cabriolets, dit-il, n'ecrasent plus personne; messieurs les
+aristocrates ne rossent plus leurs creanciers; on entend tres-peu
+parler de vols, et les inspecteurs des filles publiques n'enlevent plus
+des filles de treize ans des bras de leurs meres pour les conduire dans
+le lit d'un lieutenant de police."
+
+Cette reforme morale contrastait singulierement avec les iniquites de
+l'ancien regime que la presse revelait de jour en jour. Au moment ou le
+soleil de la monarchie vint a decliner, les abus des hautes fonctions
+qui l'entouraient projeterent une ombre plus grande, _altis de montibus
+umbrae_. Le _Livre rouge_ devoila le scandale des pensions.
+
+"L'incomparable Pierre Lenoir, raconte Camille Desmoulins, s'etait cree
+des pensions sur les huiles et sur les suifs, sur les boues et sur les
+latrines: toutes les compagnies d'escrocs, tous les vices et toutes les
+ordures etaient tributaires de notre lieutenant de police, qui, par sa
+place, aurait du etre _magister morum_, le gardien des moeurs; enfin il
+avait su mettre la lune a contribution et assigner a une de ses femmes
+une pension connue sous le nom de _pension de la lune_. Je sais un
+ministre qui a signe a sa maitresse une pension de 12 000 livres, dont
+elle jouit encore, sur l'entreprise du pain des galeriens."
+
+A ces enormites, la democratie naissante opposait la regeneration des
+moeurs, la diminution des delits. En verite, le moment etait mal choisi
+pour jeter le blame et l'injure a la face d'une population si
+raisonnable.
+
+Robespierre s'eleva energiquement contre le projet de loi qui separait
+la nation en deux groupes; l'un exercant tous ses droits politiques,
+l'autre exclu de toute participation aux affaires de l'Etat. Il parla
+aussi contre la loi martiale.
+
+"Les deputes de la Commune, dit-il, vous demandent du pain et des
+soldats, pourquoi? pour repousser le peuple, dans ce moment ou les
+passions, les menees de tout genre cherchent a faire avorter la
+Revolution actuelle."
+
+Cet homme avait la sagesse de ramener toujours la discussion aux
+principes. Il echoua, quoique la raison et la justice fussent de son
+cote. La these qu'il soutenait plut peut-etre a Caton, mais elle deplut
+aux dieux de l'Assemblee nationale. La promulgation de la loi martiale
+se fit avec un grand appareil et au son des trompettes. Cette ceremonie
+avait quelque chose d'imposant, mais aussi de triste et de lugubre:
+elle dura depuis huit heures du matin jusqu'a deux heures apres midi.
+Des hommes revetus d'un costume antique et etrange, en manteau, a
+cheval, suivis et precedes de soldats, de tambours, s'arreterent sur
+toutes les places, et firent la lecture du decret, a haute voix. Loin
+de calmer les habitants, une telle lecture, ce cortege theatral,
+laisserent dans les quartiers de la ville un profond sentiment de
+colere et d'impatience. Quant a la force armee, sans discipline, il est
+vrai, mais toujours victorieuse, qu'on avait lancee deux fois, depuis
+l'ouverture des Etats generaux, sur la prerogative royale, il n'etait
+plus question maintenant que de l'aneantir. On venait, solennellement
+et brusquement, de licencier le peuple. L'irritation de la masse des
+citoyens fit craindre un mouvement insurrectionnel. La cour et la
+municipalite s'appreterent a se servir de la loi martiale avant que les
+vingt-quatre heures fussent ecoulees. Il suffisait de trois sommations,
+apres lesquelles le canon d'alarme devait etre tire, le drapeau rouge
+arbore sur l'Hotel de Ville. Le maire marchait alors en tete de la
+force armee, et adressait aux groupes d'une voix haute et solennelle
+cet avertissement:
+
+--_On va faire feu! que les bons citoyens se retirent!_
+
+Le parti democratique voyait avec horreur cette violation de la
+souverainete du peuple. A ses yeux, il ne pouvait y avoir deux classes
+de citoyens. La nation etant indivisible, elle devait etre admise tout
+entiere a l'exercice de ses droits politiques.
+
+La garde nationale etait composee de citoyens appartenant a la classe
+moyenne. Aussi commencait-elle a devenir suspecte.
+
+"Voici, s'ecrie l'un des journaux du temps, tout le systeme qui
+convient a la France: la nation ne peut etre assuree de sa liberte
+civile et politique qu'autant que les forces militaires, entre les
+mains des citoyens, formeront la balance des forces de l'armee... On
+voit a quoi tient l'existence de cette garde nationale, si brillante
+des son aurore, et a laquelle je ne connais qu'un defaut, c'est qu'elle
+ne comprend pas la totalite des habitants qui sont en etat de porter
+les armes."
+
+La distinction de citoyens _actifs_ et de citoyens _passifs_ revoltait
+les sinceres partisans de la doctrine du _Contrat social_; etre, c'est
+agir; voila donc plusieurs millions d'hommes rejetes, de par la loi,
+dans le neant. Toute restriction imposee a la volonte generale des
+citoyens limitait l'esprit meme des institutions nouvelles. Quelques
+districts de Paris reclamerent, au nom de ces principes, contre la _loi
+martiale_: Danton plaida aux Cordeliers la cause de ces _gens de rien_,
+que la Revolution avait promis de rendre a l'existence civile. La
+doctrine de la souverainete nationale, a laquelle se ralliaient les
+democrates sinceres, n'etait autre chose que le sens commun, ou, en
+d'autres termes, le consentement universel applique a la politique.
+
+L'Assemblee nationale continuait a discuter, et le compte rendu de ses
+seances retentissait d'un bout a l'autre du pays. Apres de longs
+debats, elle fixa les conditions d'eligibilite. La capacite politique
+fut evaluee a un marc d'argent, c'est-a-dire a huit ecus de six livres
+trois dixiemes. Prieur de la Marne proposa un amendement:
+
+"Substituez, dit-il, la _confiance_ au marc d'argent."
+
+Mirabeau appuya.
+
+"Je demande la priorite pour l'amendement de M. Prieur, parce que,
+selon moi, il est le seul conforme au principe."
+
+Rejete.
+
+Robespierre fit entendre quelques verites incontestables.
+
+"Rien n'est plus contraire, dit-il, a votre declaration des droits,
+devant laquelle tout privilege, toute distinction, toute exception
+doivent disparaitre. La Constitution etablit que la souverainete reside
+dans le peuple, dans tous les individus du peuple. Chaque individu a
+donc droit de concourir a la loi par laquelle il est oblige, et a
+l'administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n'est
+pas vrai que tous les hommes soient egaux en droits, que tout homme
+soit citoyen."
+
+L'orage du sentiment public eclata surtout dans les journaux.
+
+"Il n'y a qu'une voix dans la capitale, s'ecriait l'incendiaire Camille
+Desmoulins, il n'y en aura qu'une dans les provinces contre le decret
+du marc d'argent: il vient de constituer en France un gouvernement
+aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais
+citoyens aient remportee a l'Assemblee nationale. Pour faire sentir
+toute l'absurdite de ce decret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau,
+Corneille, Mably, n'auraient pas ete eligibles... Pour vous, o pretres
+meprisables, o bonzes fourbes et stupides, ne voyez-vous pas que votre
+Dieu n'aurait pas ete eligible? Jesus-Christ, dont vous faites un Dieu
+dans les chaires, dans la tribune, vous venez de le releguer parmi la
+canaille! et vous voulez que je vous respecte, vous, pretres d'un Dieu
+proletaire et qui n'etait pas meme un citoyen _actif_! Respectez donc
+la pauvrete qu'il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire avec ce mot de
+_citoyen actif_ tant repete? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont
+pris la Bastille; ce sont ceux qui defrichent les champs, tandis que
+les faineants du clerge et de la cour, malgre l'immensite de leurs
+domaines, ne sont que des plantes vegetatives, pareils a cet arbre de
+votre Evangile qui ne porte point de fruits et qu'il faut jeter au
+feu."
+
+Marat, Condorcet, Loustalot, attaquaient le marc d'argent avec moins de
+verve que Camille, mais avec la meme aprete de raisonnements; ils y
+voyaient tous le germe d'une feodalite nouvelle, un corps electoral
+privilegie.
+
+Au milieu de l'agitation de la presse, l'Assemblee nationale
+poursuivait ses travaux.
+
+Le docteur Guillotin vint lire a l'une des seances un long discours sur
+la reforme du Code penal. Cette question preoccupait deja les esprits;
+car l'echafaudage de la vieille Themis venait de s'ecrouler.
+
+L'orateur proposa d'etablir un seul genre de supplice pour tous les
+crimes qui entrainent la peine de mort, et de substituer au bras du
+bourreau l'action d'une machine. Il vantait fort les avantages de ce
+nouveau systeme d'execution.
+
+"Avec ma machine, dit gravement M. Guillotin, je vous fais sauter la
+tete en un clin d'oeil et vous ne souffrez point."
+
+L'Assemblee se mit a rire.--Combien parmi ceux qui avaient ri devaient
+plus tard faire l'epreuve du fatal couperet!
+
+La philanthropie du docteur Guillotin obtint du succes dans le monde:
+une machine qui vous tue sans vous faire souffrir, sans meme vous
+laisser le temps de dire merci, quel progres! Mais les hommes destines
+a former un jour le parti de la Montagne etaient d'un autre avis; il ne
+s'agissait pas tant, d'apres eux, de perfectionner l'instrument du
+supplice que d'abolir la peine de mort. Marat, dans son _Plan de
+legislation_, avait deja fait entendre sur ce sujet le langage de la
+raison et du l'humanite.
+
+"C'est une erreur de croire, disait-il, qu'on arrete toujours le
+mechant par la rigueur des supplices: leur image est sitot effacee!...
+L'exemple des peines moderees n'est pas moins reprimant que celui des
+peines outrees, lorsqu'on n'en connait pas de plus grandes. En rendant
+les crimes capitaux, on a pretendu augmenter la crainte du chatiment,
+et on l'a reellement diminuee. Punir de mort, c'est donner un exemple
+passager, et il en faudrait de permanents. On a aussi manque le but
+d'une autre maniere: l'admiration qu'inspire le mepris de la mort que
+montre un heros expirant, un malfaiteur souffrant avec courage, inspire
+ce meme mepris aux scelerats determines... Pourquoi donc continuer,
+contre les cris de la raison et les lecons de l'experience, a verser
+sans besoin le sang d'une foule de criminels. Ce n'est pas assez de
+satisfaire a la justice, il faut encore corriger les coupables. S'ils
+sont incorrigibles, il faut tourner leur chatiment au profit de la
+societe. Qu'on les emploie donc aux travaux publics, aux travaux
+degoutants, malsains, dangereux."
+
+Robespierre et les plus inflexibles parmi les hommes de 93 avaient
+commence par reclamer l'abolition de la peine de mort et des peines
+infamantes. Comment donc se fait-il, dira-t-on, qu'ils aient demande
+plus tard la tete des grands coupables envers la nation? C'est qu'a
+tort ou a raison ils regardaient les crimes politiques comme indignes
+de toute pitie, et que la Revolution etant pour la France une question
+de vie ou de mort, ils crurent pouvoir s'affranchir des regles du droit
+commun. "Le salut du peuple, a dit un ancien, est la loi supreme." Nous
+apprecierons cette doctrine dans le cours de l'ouvrage.
+
+La motion du docteur Guillotin eut, en definitive, un grand resultat:
+elle introduisit dans la loi l'egalite du supplice quels que fussent le
+rang et l'etat du coupable. "Le criminel, ajoutait l'article 2, sera
+_decapite_; il le sera par l'effet d'un simple mecanisme." C'est ainsi
+qu'on designait alors la guillotine.
+
+Cette invention temoignait du moins d'un certain adoucissement dans les
+moeurs: la societe n'osait plus tuer l'homme officiellement par le
+ministere de son semblable; elle employait pour cette horrible tache
+quelque chose de sans coeur et sans entrailles, une machine insensible,
+aveugle, brutale comme la destinee. Desormais le bras qui frappe se
+cache pour donner la mort; le couteau est cense avoir tout fait. Grace
+a cet appareil fatal, le bourreau n'est plus une conscience, c'est la
+force. La Revolution avait reellement remue la nature humaine dans ses
+profondeurs. La compassion envers le malheur s'etait accrue. Les
+anciens supplices, si cruels, si prolonges, semblaient presque aussi
+coupables que les crimes memes; ils les faisaient naitre quelquefois en
+mettant sous les yeux de la multitude des tableaux hideux et des
+exemples de ferocite legale. "C'est, disait Loustalot, parce que M. le
+president, M. le prevot et M. le lieutenant-criminel assassinent dans
+les formes une douzaine de personnes tous les ans, que le peuple a
+assassine Foulon et Bertier." Les bons citoyens reconnaissaient
+l'importance d'humaniser le peuple par un Code penal moins severe. La
+Vieille Themis etait jugee a son tour; et si l'echafaud lui-meme ne
+s'ecroula pas sous la malediction publique, ce fut plutot alors la
+faute des royalistes que celle des revolutionnaires. La reforme
+politique sonna le reveil de la conscience humaine: les sensibles, les
+doux, les misericordieux s'elevaient, au nom de la justice, contre un
+regime de sang qui avait dure des siecles.
+
+La reaction bourgeoise encourageait, sans le vouloir, les manoeuvres de
+l'aristocratie. Il paraissait chaque jour des brochures sans nom
+d'auteur, ou l'on ne revenait pas de l'audace du parti philosophique,
+qui avait ose mettre l'Assemblee nationale entre le roi et le pays. Ces
+ecrivains anonymes menacaient la France d'un retour aux anciennes
+institutions. "Tu nous cites toujours _la nation, la nation!_
+Ignores-tu que notre gouvernement est monarchique, que le roi a le
+droit de dissoudre les Etats, et que c'est ce qui peut nous arriver de
+plus heureux?" L'opinion publique, de son cote, ne laissait echapper
+aucune circonstance pour fletrir les intrigues de la cour et des
+courtisans. Je ne parlerais pas du _Charles IX_ de M.-J. Chenier, si
+cette piece n'avait ete un veritable evenement politique lors de son
+apparition sur le theatre. Elle avait rencontre mille obstacles pour
+arriver a la scene: le succes fut orageux. C'etait tout un passe de
+notre histoire que le public, ce soir-la, ecrasait, aneantissait, en
+quelque sorte, sous les trepignements de l'enthousiasme. "Des allusions
+frequentes et faciles a saisir, dit un critique du temps, toutes les
+grandes maximes dont notre esprit se nourrit depuis six mois mises en
+vers, voila le secret du succes de cette piece. Elle fait execrer le
+despotisme ministeriel, les intrigues feminines des cours; elle prouve
+la necessite de mettre un frein aux volontes d'un roi, parce qu'il peut
+etre ou faible ou cruel; elle apprend que le clerge et l'Etat ne sont
+pas la meme chose: elle est utile, tres utile dans le moment." La
+Revolution venait de trouver son poete. M.-J. Chenier melait a la
+passion du beau l'amour de la patrie regeneree.
+
+[Illustration: Le club des Cordeliers.]
+
+L'Assemblee nationale semblait sommeiller: cette imposante reunion de
+talents, telle que le monde n'en a jamais vu, se troublait dans la
+confusion meme de ses lumieres.
+
+Une chose manquait a ces hommes, la foi: ils marchaient au milieu de
+l'orage sur une mer soulevee par la tempete et de temps en temps ils se
+sentaient faiblir; le decouragement s'emparait de leur ame.
+
+Un seul etait fort comme le peuple: il croyait a la justice de la cause
+dont il avait embrasse la defense. Cet homme etait Robespierre. Ne dans
+la ville d'Arras, le 6 mai 1758 [Note: Il parait que la maison ou il
+naquit est encore debout. On lit dans l'excellente _Histoire de
+Robespierre_ par Ernest Hamel: "A quelques pas de la place de la
+Comedie, a Arras, dans la rue des Rapporteurs, qui debouche presque en
+face du theatre, on voit encore, gardant fidelement son ancienne
+empreinte, une maison bourgeoise de severe et coquette apparence.
+Elevee d'un etage carre et d'un second etage en forme de mansarde, elle
+prend jour par six fenetres sur la rue, sombre et etroite comme presque
+toutes les rues des vieilles villes du moyen age..."] il perdit sa mere
+lorsqu'il n'avait encore que sept ans. Quelque temps apres, son pere,
+avocat au conseil d'Artois, mourut de chagrin. A neuf ans, Maximilien
+etait orphelin avec deux freres et une soeur; sa famille l'envoya
+suivre les cours du college d'Arras. Doue d'une memoire heureuse et
+d'un gout tres prononce pour l'etude, il se trouva bientot a la tete de
+sa classe. Ses maitres le regardaient comme un _bon eleve_, seulement
+un peu concentre en lui-meme. Apres tout, les succes d'ecole ne
+prouvent rien, et les parents sont trop souvent decus par ces fleurs
+precoces de l'intelligence. Maximilien eut bientot appris tout ce qu'on
+enseignait au college d'Arras; pour aller plus loin, il lui fallait
+changer de milieu, entrer dans l'Universite de Paris; mais ou trouver
+de l'argent pour payer sa pension? Il existait alors dans la capitale
+de l'Artois une abbaye celebre, l'abbaye de Saint-Waast, qui disposait
+de quatre bourses au college Louis-le-Grand. A la sollicitation des
+parents et des amis du jeune Robespierre, l'eveque du diocese, M. de
+Conzie, obtint l'une de ces bourses pour son protege. En 1769,
+Maximilien vint donc a Paris.
+
+L'instruction du college Louis-le-Grand devait beaucoup elargir la
+sphere de ses idees. Les souvenirs de l'antiquite grecque et romaine
+exercaient alors une grande influence sur l'esprit de la jeunesse.
+Robespierre redoubla d'ardeur au travail. Deux de ses camarades etaient
+Camille Desmoulins et Freron, l'_Orateur du peuple_.
+
+Les etudes classiques etant terminees, Robespierre se livra tout entier
+a l'etude du droit; son pere lui avait trace le chemin du barreau; a
+vingt-quatre ans, il fut recu avocat.
+
+De tous les grands ecrivains et philosophes du XVIIIe siecle, celui que
+Maximilien admirait le plus etait J.-J. Rousseau. Il professait pour
+l'auteur du _Contrat social_ et de l'_Emile_ une sorte de culte. Un
+beau jour il se rendit a Ermenonville et frappa, le coeur serre
+d'emotion, a la porte de l'ermitage. Que se passa-t-il dans cette
+entrevue? [Note: "Nul ne le sait," repond M. Ernest Hamel auquel nous
+devons le recit de cette anecdote.] Rousseau etait alors vieux, casse,
+melancolique, ne sachant guere a qui il parlait ni ce que deviendrait
+plus tard ce jeune homme; il etait a coup sur tres loin de se douter
+qu'il avait devant les yeux le plus fervent et le plus redoutable de
+ses disciples, celui qui, arme du glaive de la terreur, devait
+appliquer un jour ses doctrines et mourir sur l'echafaud.
+
+Robespierre revint dans sa ville natale ou il s'etablit comme avocat.
+[Note: "Ce jeune homme, avait ecrit Ferriere a l'un de ses amis, n'est
+pas ce que vous pensez. Ses succes de college vous ont trompe. Il ne
+fera jamais plus que ce qu'il a fait; il ne saura jamais plus que ce
+qu'il sait. Sa tete n'est point bonne; il a peu de sens, nul jugement.
+Il est depourvu de toute disposition non-seulement pour le barreau,
+mais encore pour tout exercice d'esprit. Ne le laissez point a Paris."
+Evidemment Ferriere l'avait mal juge.] Une occasion lui permit de
+sortir de l'obscurite. Franklin avait mis a la mode les paratonnerres;
+mais cette merveilleuse invention rencontrait plus d'un obstacle dans
+les prejuges des devotes et les tenebres de l'ignorance. Un riche
+habitant de Saint-Omer avait fait elever sur sa maison une de ces
+pointes de fer. Une dame voulut le contraindre a renverser "la
+machine", sous pretexte qu'un tel appareil mettait en danger les
+maisons du voisinage. De la, proces. L'affaire fit beaucoup de bruit.
+Une emeute eclata presque dans la ville. Tout l'Artois prit parti dans
+la querelle, les uns pour, les autres contre le paratonnerre.
+Robespierre plaida en faveur de celui qui avait inaugure a Saint-Omer
+la decouverte de Franklin, defendit fermement la cause de la science et
+les vrais interets de la securite publique. Il gagna son proces. Cet
+esprit intrepide avait bien quelque chose a demeler avec la foudre.
+
+Robespierre etait avocat; mais il etait aussi homme de lettres et
+membre de l'Academie d'Arras. Son _Eloge de Gresset_ (1788) montre
+qu'il aimait alors la poesie legere. La Revolution l'entraina bientot
+vers des sujets plus graves. A la veille des elections, il ecrivait une
+_Adresse aux Artesiens_ sur la necessite de reformer les Etats
+d'Artois. Envoye par le Tiers a l'Assemblee nationale, il monta
+plusieurs fois a la tribune, parla en faveur de la liberte individuelle
+et de la liberte de la presse, demanda qu'a la nation seule appartint
+le droit d'etablir l'impot, combattit la loi martiale, s'eleva contre
+le marc d'argent et reclama l'application du suffrage universel; son
+langage etait clair et correct; ses raisons etaient peremptoires; mais
+a ses discours fort travailles manquait ce rayon qui illumine la parole
+des grands orateurs.
+
+Jusqu'ici Robespierre s'etait fait surtout connaitre de la nation par
+une persistance inflexible dans sa ligne de conduite, une conviction
+austere qui resistait a toutes les epreuves, a tous les froissements de
+l'amour-propre blesse. Seul il plaide la cause de tous, la souverainete
+de la raison publique, l'unite de la famille humaine. Inaccessible aux
+passions de son auditoire, insensible aux murmures de toute une salle,
+il n'ecoute jamais que son idee. Sa parole, son geste se degagent
+peniblement; on sent en lui l'effort de l'intelligence qui souleve le
+couvercle d'une compression enorme. Rien n'echappe a sa penetration
+obstinee. Merlin de Thionville racontait que, pendant les seances,
+Robespierre faisait usage de deux paires de lunettes; les verres de
+l'une lui servaient a distinguer les objets eloignes, les autres
+etaient pour les objets rapproches. C'est aussi a l'aide d'un double
+point de vue que son esprit fut a meme de suivre les faits qui se
+passaient a courte distance, tout en appreciant, dans le lointain, les
+causes et les consequences probables des evenements.
+
+Mirabeau disait de lui: "Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il
+dit."
+
+Laissons-le donc grandir dans la lutte et dans la tempete.
+
+
+
+
+IX
+
+Apparition des clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites
+exercees contre les journaux democratiques.--Marat raconte par
+lui-meme.--Favras.--Les biens de l'Eglise.--Projets des emigres.--L'Ami
+du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat a cet
+egard.--Division de la France en 83 departements.--Les juifs, les
+protestants et les comediens.
+
+
+Quelques deputes bretons avaient forme un club a Versailles, apres la
+seance royale du 23 juin: on y admit Sieyes, les Lameth, le duc
+d'Aiguillon, Duport et quelques autres deputes. Quand la representation
+nationale se fut transportee a Paris, le _club Breton_ choisit, pour
+tenir ses seances, le couvent des Jacobins, dans la rue Saint-Honore.
+On y preparait la discussion des matieres qui devaient etre soumises,
+le lendemain, a la deliberation de l'Assemblee. "La liste des membres
+de ce club, dit l'abbe Gregoire qui en faisait partie, etait ornee de
+noms recommandables, et ses seances etaient un cours de saine
+politique."
+
+En avant de la nation et de la plupart des deputes, il eclairait la
+marche des idees revolutionnaires. Quand une proposition etait de
+nature a effaroucher l'Assemblee, on commencait par lui ouvrir l'entree
+du club des Jacobins, ou elle faisait, pour ainsi dire, antichambre, en
+attendant que l'heure fut venue de se presenter au congres de la
+nation. Ce club n'avait, comme on voit, en 1790, ni l'influence
+orageuse ni le caractere exclusif qu'il acquit dans la suite.
+
+Une reunion bien autrement bruyante, originale et curieuse etait celle
+qui siegeait au district des Cordeliers. De meme que le club des
+Jacobins, celui des Cordeliers devait son nom a un ancien couvent de
+moines, dans lequel les reunions populaires avaient succede aux
+exercices religieux. Si les murs, comme on dit, ont des oreilles, ils
+devaient bien s'etonner a chaque fois que les mots de liberte, progres,
+souverainete nationale, Revolution, retentissaient dans la salle.
+
+Nul autre qu'un temoin occulaire et un grand artiste ne pouvait
+dessiner la physionomie de ce club qui joua un si grand role dans
+l'histoire de la Revolution Francaise.
+
+"La sonnette du district des Cordeliers, dit Camille Desmoulins, cet
+enfant perdu de la basoche, est, comme tout le monde sait, aussi
+fatiguee que celle de l'Assemblee nationale. Il y a quelquefois des
+seances que prolongent bien avant dans la nuit l'interet des matieres
+et l'eloquence des orateurs. Ce district a, comme le congres, ses
+Mirabeau, ses Barnave, ses Petion, ses Robespierre; _solemque suum sua
+sidera norunt_. Il ne lui manque que ses Malouet et J.-F. Maury. Depuis
+que j'etais venu habiter dans cette terre de liberte, il me tardait de
+prendre possession de mon titre honorable de membre de l'illustre
+district. J'allai donc, ces jours derniers, faire mon serment civique,
+et saluer les peres de la patrie, mes voisins. Avec quel plaisir
+j'ecrivis mon nom, non pas sur ces vieux registres de bapteme, qui ne
+pouvaient nous defendre ni du despotisme prevotal ni du despotisme
+feodal, et d'ou les ministres et Pierre Lenoir, les robins et les
+catins, vous effacaient si aisement et sans laisser trace de votre
+existence, mais sur les tablettes de ma tribu, sur le registre de
+Pierre Duplain, sur ce veritable livre de vie, fidele et incorruptible
+depositaire de tous ces noms, et qui en rendrait compte au vigilant
+district. Je ne pus me defendre d'un sentiment religieux; je croyais
+renaitre une seconde fois; comme chez les Romains mon nom etait inscrit
+sur le tableau des vivants dans le temple de la terre. Il me semblait
+voir le vieux Saturne dans Pierre Duplain, qui, en me couchant sur son
+registre, me debitait, avec la gravite d'un oracle, ces vers de Cyrano
+de Bergerac:
+
+ "Ces noms pour le tyran sont ecrits sur le cuivre;
+ Il ne dechire point les pages de mon livre."
+
+"J'allais me retirer, continue l'amusant Camille, en remerciant Dieu,
+sinon comme Panglosse d'etre dans le meilleur des mondes, au moins
+d'etre dans le meilleur des districts possibles, quand la sentinelle
+appelle l'huissier de service, et l'huissier de service annonce au
+president qu'une jeune dame veut absolument entrer au senat.
+
+"On croit que c'est une suppliante; et on pense bien que, chez des
+Francais et des Cordeliers, personne ne propose la question prealable;
+mais c'etait une opinante. C'etait la jeune, la jolie, la celebre
+Liegeoise, Theroigne de Mericourt. Tout en elle respire l'energie, la
+grace et la sensibilite. Elle s'avance avec un eclair dans les yeux;
+comme les pythonisses de l'antiquite qui avaient besoin, pour rendre
+leurs oracles, d'avoir les pieds sur un sol charge d'influences
+volcaniques, elle s'inspire, montee sur une Revolution. A sa vue,
+l'enthousiasme saisit un membre du district; il s'ecrie: "C'est la
+reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts!"
+
+"--Oui, reprend Theroigne, avec un petit accent liegeois qui donnait
+encore plus de charme et d'originalite a son discours, c'est la
+renommee de votre sagesse qui m'amene au milieu de vous. Prouvez que
+vous etes Salomon; que c'est a vous qu'il etait reserve de batir le
+temple, et hatez-vous d'en construire un a l'Assemblee nationale: c'est
+l'objet de ma motion. Les bons patriotes peuvent-ils souffrir plus
+longtemps de voir le pouvoir executif loge dans le plus beau palais de
+l'univers, tandis que le pouvoir legislatif habite sous des tentes, et
+tantot aux Menus-Plaisirs, tantot dans un Jeu-de-Paume, tantot au
+Manege, comme la colombe de Noe qui n'a point ou reposer le pied. La
+derniere pierre des derniers cachots de la Bastille a ete apportee au
+pied du senat, et M. Camus la contemple tous les jours avec
+ravissement, deposee dans ses archives. Le terrain de la Bastille est
+vacant; cent mille ouvriers manquent d'occupation: que tardons-nous?
+Hatez-vous d'ouvrir une souscription pour elever le palais de
+l'Assemblee nationale sur l'emplacement de la Bastille. La France
+entiere s'empressera de vous seconder; elle n'attend que le signal,
+donnez-le-lui; invitez tous les meilleurs ouvriers, tous les plus
+celebres artistes; ouvrez un concours pour les architectes; coupez les
+cedres du Liban, les sapins du mont Ida. Ah! si jamais les pierres ont
+du se mouvoir d'elles-memes, ce n'est pas pour batir les murs de
+Thebes, mais pour construire le temple de la Liberte. C'est pour
+enrichir, pour embellir cet edifice qu'il faut nous defaire de notre
+or, de nos pierreries: j'en donnerai l'exemple la premiere. On vous l'a
+dit, le vulgaire se prend par les sens; il lui faut des signes
+exterieurs auxquels s'attache son culte. Detournez ses regards du
+pavillon de Flore, des colonnades du Louvre, pour les porter sur une
+basilique plus belle que Saint-Pierre de Rome et que Saint-Paul de
+Londres. Le veritable temple de l'Eternel, le seul digne de lui, c'est
+le temple ou a ete prononcee la Declaration des droits de l'homme. Les
+Francais, dans l'Assemblee nationale, revendiquant les droits de
+l'homme et du citoyen, voila sans doute le spectacle sur lequel l'Etre
+Supreme abaisse ses regards avec complaisance."
+
+Camille etait ebloui.
+
+"On concoit, ajoute-t-il, l'effet que dut faire un discours si anime,
+et ce melange d'images empruntees du recit de Pindare et de ceux de
+l'Esprit saint. Quand la fureur des applaudissements fut un peu calmee,
+plusieurs honorables membres discuterent la motion, l'examinerent sous
+toutes ses faces, et conclurent comme la preopinante, apres lui avoir
+donne de justes eloges, qu'on nommat des commissaires pour rediger
+l'arrete et une adresse aux 59 districts et aux 83 deparrements. Sur la
+demande de mademoiselle Theroigne d'etre admise au district avec voix
+consultative, l'Assemblee a suivi les conclusions du president, qu'il
+serait vote des remerciements a cette excellente citoyenne pour sa
+motion; qu'un canon du concile de Macon ayant formellement reconnu que
+les femmes ont une ame et la raison comme les hommes, on ne pouvait
+leur interdire d'en faire un si bon usage que la preopinante; qu'il
+sera toujours libre a mademoiselle Theroigne, et a toutes celles de son
+sexe, de proposer ce qu'elles croiraient avantageux a la patrie; mais
+que sur la question d'Etat, si mademoiselle Theroigne sera admise au
+district avec voix consultative seulement, l'Assemblee est incompetente
+pour prendre un parti, et qu'il n'y a pas lieu a deliberer."
+
+Le district des Cordeliers avait pour president Danton, qui fut renomme
+quatre fois, malgre les efforts des royalistes. Cette presidence
+continuee donna l'eveil a la calomnie: le bruit se repandit qu'une
+telle election etait entachee de brigue. La susceptibilite des
+electeurs s'emut des accusations qu'on faisait courir. L'Assemblee tout
+entiere repondit par une deliberation qui fut communiquee aux 59 autres
+districts. On y declare "que la continuite et l'unanimite des suffrages
+ne sont que le juste prix du courage, des talents et du civisme dont M.
+d'Anton (je conserve l'orthographe du registre des Cordeliers) a donne
+les preuves les plus fortes et les plus eclatantes, comme militaire et
+comme citoyen. La reconnaissance des membres de l'Assemblee pour ce
+cheri president (textuel), la haute estime qu'ils ont pour ses rares
+qualites, l'effusion de coeur qui accompagne le concert honorable des
+suffrages a chaque reelection, rejettent bien loin toute idee de
+seduction et de brigue. L'Assemblee se felicite de posseder dans son
+sein un aussi ferme defenseur de la liberte, et s'estime heureuse de
+pouvoir souvent lui renouveler sa confiance."
+
+Il y a des natures qui attirent et d'autres qui se laissent entrainer:
+Danton, lui, possedait une force d'attraction considerable. Le
+magnetisme de son regard, l'entrainement de sa parole et de son geste,
+etait irresistible. Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, l'aimaient
+comme un dieu, comme une maitresse. Un temperament sanguin et
+bouillant, une voix tonnante, une ame accessible a toutes les passions
+fortes, une energie quelquefois brutale, voila l'homme. Des scrupules,
+aucun: il allait droit devant lui comme le taureau furieux, abattant
+tout sous ses pieds. Sa large figure remontait aux races primitives.
+Dans cette grande campagne de l'esprit humain qu'on nomme la Revolution
+Francaise, il representait l'animation robuste du peuple, Hercule avec
+son eloquence pour massue. La Regence avait mis la corruption dans la
+noblesse, qui la transmit un instant aux classes inferieures et
+moyennes: les vices de Danton avaient le caractere des circonstances
+troublees au milieu desquelles il vecut; fougueux, emporte par ses
+instincts artistes, il aimait la vie gaie et facile. Il fut
+non-seulement un grand homme: il fut son epoque.
+
+Le parti des moderes ne tarda point a s'engager dans une voie de
+poursuites contre les journaux: le district des Cordeliers devint alors
+la terre d'asile des ecrivains, le rempart de la liberte de la presse.
+Marat avait lance de terribles attaques contre le Chatelet,--un
+tribunal de sang qui ecrasait le moucheron et menageait l'elephant.--Le
+Chatelet venait, en consequence, de decerner un mandat d'amener contre
+l'Ami du peuple.
+
+Laissons-le raconter lui-meme ses tribulations: "Un bon citoyen vint
+m'avertir qu'on allait m'enlever. Je passai chez un voisin, et, vingt
+minutes apres, je vis d'une croisee toute l'expedition.--A onze heures
+et demie s'avancerent au petit pas dans la rue de l'Ancienne-Comedie,
+par celle Saint-Andre, plusieurs detachements de huit hommes tres-peu
+eloignes les uns des autres. Apres le mot d'ordre donne a l'officier
+qui commandait le corps de garde qui est a ma porte, ses detachements
+s'y rassemblerent, et, lorsque le dernier fut arrive, ils en sortirent,
+se firent ouvrir la porte cochere, se repandirent dans la cour,
+silencieusement et sur la pointe du pied, et se presenterent a la porte
+de mon appartement qu'ils trouverent fermee, puis ils descendirent a
+mon imprimerie, demanderent a mes ouvriers ou j'etais, prirent des
+renseignements sur ma personne, sur les endroits ou je pouvais me
+trouver, et enleverent plusieurs exemplaires de mon journal et d'une
+_Denonciation en regle contre le ministere des finances_, prete a
+paraitre. Ils avaient certainement a leur tete quelque espion bien au
+fait des personnes qui sont a mon service et des chambres qu'elles
+habitent. En montant l'escalier jusqu'au grenier, ils arriverent a la
+porte de ma retraite, et je les apercus par le trou de la serrure.
+Ensuite ils entrerent dans plusieurs pieces, firent d'exactes, mais
+d'inutiles recherches, et redescendirent dans la cour. Une demoiselle
+qui se trouvait chez le portier leur dit que j'etais sans doute dans
+mon ancien appartement, rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent tous
+a la fois, sans laisser un seul homme en arriere. Des qu'ils furent
+eloignes, je descendis dans la cour et j'appris qu'ils avaient presente
+au corps de garde un decret du Chatelet, portant ordre de m'enlever
+partout ou je serais. Cet ordre etait ecrit sur un chiffon de papier
+non timbre. Je quittai la maison et j'allai chercher un asile chez un
+ami de coeur. Le lendemain matin, plusieurs temoins dignes de foi
+vinrent m'avertir de ce qui s'etait passe rue du Vieux-Colombier. Ils
+avaient force la portiere de leur ouvrir mon appartement. Faches de ne
+rien trouver, on les a entendus dire: "_Ce b....., nous l'aurons mort
+ou vif._"
+
+Marat aurait sans doute succombe dans sa lutte avec le Chatelet, si le
+district des Cordeliers ne fut venu a son secours et n'eut fait
+suspendre les poursuites en interposant un arrete ainsi concu:
+"Considerant que dans ces temps d'orage, que produisent necessairement
+les efforts du patriotisme luttant contre les ennemis de la
+Constitution naissante, il est du devoir des bons citoyens, et, par
+consequent, de tous les districts de Paris, qui se sont deja signales
+si glorieusement dans la Revolution, de veiller a ce qu'aucun individu
+de la capitale ne soit prive de sa liberte sans que le decret ou
+l'ordre en vertu duquel on voudrait se saisir de sa personne n'ait
+acquis un caractere de verite capable d'ecarter tout soupcon de
+vexation ou d'autorite arbitraire."
+
+L'affaire alla au Chatelet, du Chatelet a la Commune, de la Commune a
+l'Assemblee generale des representants. La resistance du district fut
+jugee illegale, le pouvoir qu'il s'arrogeait exorbitant. Les Cordeliers
+tinrent ferme, et, dans la prevision d'une nouvelle tentative contre la
+surete d'un citoyen, ils poserent deux sentinelles a la porte de Marat.
+Cependant une petite armee, infanterie et hommes a cheval, precedee
+d'un huissier, s'avance sur le terrain du district des Cordeliers. Tout
+le quartier s'agite. L'huissier somme le comite civil du district de
+remettre entre ses mains le citoyen decrete de prise de corps; refus.
+Le comite declare haut et ferme qu'il prend M. Marat sous sa
+protection, et depute quatre de ses membres a l'Assemblee nationale.
+L'Assemblee improuve la conduite du district, declare ses pretentions
+temeraires. Pendant ce temps, la cavalerie, divisee en plusieurs corps,
+se range sur la place du Theatre-Francais (aujourd'hui le cafe Procope)
+et dans les rues adjacentes; l'infanterie occupe le carrefour de Bucy
+et toute la rue des Fosses-Saint-Germain-des-Pres; une reserve de
+cavalerie stationne sur le quai de la Monnaie. Voila bien du monde sur
+pied pour enlever un citoyen; de nombreux rassemblements se forment
+pour le defendre. Le district refuse de se rendre a l'arrete de
+l'Assemblee nationale et envoie une deputation a Lafayette. Les tetes
+s'echauffent; des figures menacantes s'amassent autour de la force
+armee, immobile dans les rues. Les habitants du quartier, les femmes
+surtout, elevent fortement la voix. "Si mon mari, qui est grenadier,
+dit l'une d'elles, etait assez lache pour vouloir arreter l'Ami du
+peuple, je lui brulerais la cervelle moi-meme." Le bataillon du
+district etait tout entier sous les armes, pret a repousser les
+attaques des troupes nationales. Le sang allait couler. Alors les
+huissiers, ecoutant les conseils de la prudence, se retirerent. Le
+lendemain, nouvelles poursuites; cette fois, le district laissa faire:
+Marat s'etait echappe.
+
+[Illustration: Marat.]
+
+Le journal _l'Ami du peuple_ fut interrompu durant quatre mois.
+Profitons de cette lacune et de ce silence pour etudier le caractere
+d'un des hommes les plus etranges, les plus calomnies, les plus
+influents de la Revolution. La conscience de Marat! qui osera regarder
+dans cet abime? Rassurons-nous et voyons froidement.--Je le laisse
+raconter lui-meme son enfance: "Ne avec une ame sensible, j'ai encore
+recu de ma mere une education parfaite; cette femme, tant aimee et tant
+regrettee, m'inspira, quand j'etais encore enfant, l'amour de la
+justice et des hommes. C'est par mes mains qu'elle faisait passer des
+secours aux malheureux. Elle me forma elle-meme aux bonnes moeurs, et
+ecarta de moi toutes les habitudes vicieuses. J'etais vierge a vingt
+ans. La seule passion qui devorat alors mon ame etait celle de la
+gloire. A cinq ans, j'aurais voulu etre maitre d'ecole, a quinze ans
+professeur, auteur a dix-huit ans, genie createur avant ma vingtieme
+annee. Pendant ma premiere enfance, mon organisation etait tres-debile;
+aussi n'ai-je connu ni la petulance, ni l'etourderie, ni l'amour du
+jeu. Mes maitres obtenaient tout de moi par la douceur; je me revoltais
+au contraire devant un chatiment injuste. Je ne fus puni qu'une fois,
+et le ressentiment que j'en concus fut ineffacable. Vous allez juger de
+la fermete de mon caractere: j'avais alors onze ans; on voulut me faire
+rentrer a l'ecole, je resistai. On essaya de me dompter par la faim; je
+jeunai deux jours entiers sans me rendre a la volonte de mes parents.
+Ceux-ci, n'ayant pu me faire flechir par la faim, essayerent de la
+prison; ils m'enfermerent dans une chambre ou il y avait une fenetre.
+Je ne pus alors resister a l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la
+croisee et me precipitai dans la rue, ou je tombai le front sur un
+caillou. J'en porte encore la cicatrice. J'ai pris, tout jeune, le gout
+de l'etude; a part le petit nombre d'annees que j'ai consacrees a
+l'exercice de la medecine, j'ai passe ma vie dans la retraite, a
+m'ecouter en silence, a chercher les destinees de l'homme au dela du
+tombeau, et a porter une inquiete curiosite sur l'histoire de la
+nature."
+
+Ainsi c'est lui qui nous le dit: sa grande passion etait l'amour de la
+gloire. Cette gloire, il ne pouvait l'attendre de ses premiers
+ouvrages. Son livre sur l'homme est ecrit dans un style decolore, fade,
+declamatoire, qui se rechauffe de temps en temps au soleil de J.-J.
+Rousseau. Son esprit mobile s'essayait a tout. Marat se livra pele-mele
+a divers travaux de physique, notamment sur le feu et sur la lumiere;
+ses ambitieuses experiences n'allaient a rien de moins qu'a detroner
+les idees de Newton. Les Academies dedaignerent ses travaux: il se
+recria; un des savants de cette epoque, M. Charles, le traita avec une
+ironie meprisante; un duel s'ensuivit que Marat soutint vaillamment.
+Engage dans unn fausse voie, il y marcha droit et ferme. Si l'angle de
+son esprit n'etait pas assez ouvert pour embrasser tous les elements de
+la question, du moins les connaissances ne lui manquaient pas. Sa vie
+n'etait pas celle d'un aventurier ni d'un charlatan, mais d'un
+inventeur malheureux. Le demon des decouvertes le tourmentait. Ses
+moeurs etaient reglees; il vivait de peu: la nourriture des bonzes, du
+riz et quelques tasses de cafe a l'eau lui suffisaient. Sa maniere de
+vivre etait bizarre, son temperament volcanique. Il ecrivait
+continuellement, et gardait durant son travail une serviette mouillee
+sur le front. Il y a un dernier livre de science que je signale a cause
+de la concordance du titre avec le caractere de l'homme: _Recherches
+sur l'electricite medicale_.--Marat fut dans la suite l'etincelle
+electrique de la Revolution.
+
+Avant l'ouverture des Etats generaux, Marat n'etait point demeure
+etranger a la politique. Ne en Suisse, il se vit entraine tout jeune,
+par les circonstances et par l'agitation de son esprit, dans le
+mouvement qui se preparait. Il avait plusieurs fois voyage; l'etude
+qu'il fit de diverses constitutions, et qui ne lui montra que des
+peuples courbes sous le poids de la misere et soumis a des lois
+iniques, fortifia son horreur innee du despotisme. Il s'interessa des
+lors a l'affranchissement de toutes les nations du globe.
+
+En 1774, il avait couru en Angleterre. "J'avais ete, dit-il, pour
+influencer, au moyen d'un ecrit, les elections du Parlement; j'y
+travaillai pendant trois mois, vingt-une heures par jour; a peine si
+j'en prenais deux de sommeil; et, pour me tenir eveille, je fis un
+usage si excessif de cafe a l'eau, que je faillis y laisser ma vie. Je
+tombai dans une sorte d'aneantissement; toutes les facultes de mon ame
+etaient etonnees; je restai treize jours en ce triste etat dont je ne
+sortis que par le secours de la musique." Cet ouvrage etait intitule
+_les Chaines de l'esclavage_; mal ecrit et d'une erudition commune, il
+etait cependant plein d'apercus.
+
+Le champ de la discussion sur les reformes sociales etait ouvert: en
+1778, Marat, toujours remuant, adressait a une societe helvetique le
+plan d'une legislation criminelle. "A mesure, ecrivait-il, que les
+lumieres se repandent, elles font changer l'opinion publique; peu a peu
+les hommes viennent a connaitre leurs droits; enfin ils veulent en
+jouir; alors, alors seulement ils cherchent a devenir libres." Marat se
+montre surtout frappe, dans cet ouvrage, de l'inconvenient des
+inegalites sociales qui s'opposent a l'exercice de la loi. La justice
+humaine est comme la toile d'araignee: elle retient le moucheron et
+laisse passer le chameau; c'est-a-dire que les delits du pauvre sont
+punis outre mesure, tandis que les crimes des riches echappent a la
+repression. Cet ecrit est d'ailleurs un modele de raison et d'humanite;
+s'agit-il de _rendre le supplice exemplaire, l'auteur entend la voix de
+la nature gemissante, son coeur se serre, la plume lui tombe des
+mains._ Marat etait donc prepare a une renovation politique et sociale:
+il l'attendait depuis des annees.
+
+"J'arrivai, dit-il, a la Revolution avec des connaissances tres-variees
+et un ardent amour des hommes. De tout temps, je n'ai pu soutenir le
+spectacle d'une injustice sans me revolter; la vue des mauvais
+traitements exerces par les nobles, dans les nombreux pays que j'ai
+parcourus, avait fait bondir mon coeur comme le sentiment d'un outrage
+personnel. A Geneve, ou je suis ne; a Londres, ou j'ai demeure
+longtemps; a Bordeaux, ou j'ai vecu dix annees; a Dublin, a Edimbourg,
+a la Haye, a Utrecht, a Amsterdam, ou j'ai voyage; a Paris, ou je
+mourrai sans doute, j'ai toujours appele de mes voeux une revolution
+qui remettrait le peuple en puissance de ses droits." Elle vint, cette
+Revolution tant desiree.
+
+"Le jour de l'ouverture des Etats generaux, s'ecrie-t-il, fut pour moi
+un jour de delivrance; j'entrevis que les hommes allaient redevenir
+freres et mon coeur s'ouvrit a toutes les joies de l'esperance.
+J'ecrivis alors que la Revolution pouvait se faire sans verser une
+goutte de sang." L'organisation physique de Marat l'appelait bien
+plutot a la douceur et a la compassion qu'a la cruaute bestiale. Il
+avait la fibre delicate, les joues tendues, les levres epaisses et
+molles, les narines enflees, quelque chose d'un peu egare dans les
+yeux, mais sans colere.
+
+"Marat, dit Fabre d'Eglantine qui l'a connu, etait fortement sensible,
+et Marat etait tres-faible."
+
+Comme toutes les natures chetives, il avait un caractere credule,
+inquiet et soupconneux; dispose a l'amour du genre humain, il gemissait
+sur les noirs coeurs, les bassesses et les trahisons dont les hommes se
+rendent coupables. Il serait sans doute plus court de declarer ici,
+avec la plupart des ecrivains, que Marat etait un _tigre altere de
+sang_; mais il faut que l'histoire se montre sans passion comme sans
+faiblesse: elle est le tribunal de la conscience humaine.
+
+Dans les premiers temps de la Revolution, Marat avait fonde une tribune
+pour y defendre les droits du peuple et la cause des citoyens opprimes.
+Il plaida d'abord cette cause avec une energie moderee par l'esperance
+du succes: mais bientot il crut voir le mouvement devier; des
+obstacles, qu'il n'avait point prevus, surgirent l'un apres l'autre;
+les nobles depossedes chercherent a entraver la marche de la Revolution
+naissante: a cette vue, Marat, impatient et deconcerte, fremit. Il fit
+alors des motions violentes, incendiaires. La sensibilite convulsive de
+cet etre frele donnait, par instants, aux articles de _l'Ami du peuple_
+la couleur d'une feuille imprimee avec du sang. On voudrait detruire
+ces pages que regrettait peut-etre, le lendemain, l'auteur revenu au
+calme et a la conscience de ses devoirs.
+
+Aucun sacrifice ne lui couta pour assurer l'existence de son journal:
+on en jugera. "Vous accusez le destin, ecrivait-il au ministre Necker,
+de la singularite des evenements de votre vie. Que serait-ce si, comme
+l'Ami du peuple, vous etiez le jouet des hommes et la victime de votre
+patriotisme! Si, en proie a une maladie mortelle, vous aviez, comme
+lui, renonce a la conservation de vos jours pour eclairer le peuple sur
+ses droits et sur les moyens de les recouvrer! Si, des l'instant de
+votre guerison, vous lui aviez consacre votre repos, vos veilles, votre
+liberte! Si vous vous etiez reduit au pain et a l'eau pour consacrer a
+la chose publique tout ce que vous possediez! Si, pour defendre le
+peuple, vous aviez fait la guerre a tous ses ennemis! Si, pour sauver
+la classe des infortunes, vous etiez brouille avec tout l'univers sans
+meme vous menager un seul asile sous le soleil! Si, accuse tour a tour
+d'etre vendu aux ministres que vous demasquiez, au despote que vous
+combattiez, aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'Etat
+auxquelles vous vouliez faire rendre gorge; si, decrete tour a tour par
+les jugeurs iniques dont vous auriez denonce les prevarications, par le
+legislateur dont vous demasqueriez les erreurs, les iniquites, les
+desseins desastreux, les complots, la trahison; si, poursuivi par une
+foule d'assassins armes contre vos jours, si, courant d'asile en asile,
+vous vous etiez determine a vivre dans un souterrain pour sauver un
+peuple insensible, aveugle, ingrat! Sans cesse menace d'etre tot ou
+tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des
+ambitieux que j'ai traverses, des fripons que j'ai demasques; ignorant
+le sort qui m'attend, et destine peut-etre a perir de misere dans un
+hopital, m'est-il arrive comme a vous de me plaindre? Il faudrait etre
+bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours
+ordinaire des choses de la vie; il faudrait avoir bien peu d'elevation
+dans l'ame, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher, a ce prix,
+vingt-cinq millions d'hommes a la tyrannie, a l'oppression, aux
+vexations, a la misere, et de les faire enfin arriver au moment d'etre
+heureux."
+
+Cette feuille etait necessaire pour surveiller et demasquer les
+principaux acteurs de la contre-revolution. Sans cesse sur la breche,
+Marat empechait de relever les pierres de l'ancien regime; ombrageux,
+il se piquait de connaitre les hommes; _d'un coup d'oeil, il lisait au
+fond des coeurs_. La verite est qu'il ne se meprit guere sur les
+intentions douteuses de Mirabeau, ni sur les traites secrets de ce
+tribun avec le chateau. Marat, c'etait l'ame de la defiance populaire.
+
+A cote du fanatisme revolutionnaire, le fanatisme royaliste: trois mois
+plus tard, le Chatelet avait a juger le marquis de Favras, qui avait
+forme le projet d'enlever le roi et la famille royale, pour les
+conduire a Peronne. Voici le plan du complot: rassembler les mecontents
+des differentes provinces, donner entree dans le royaume a des troupes
+etrangeres, et se mettre ainsi a la tete d'une contre-revolution.
+[Note: Monsieur, depuis Louis XVIII, s'etait mele sourdement et
+timidement a cette conspiration contre l'Etat. Favras fit preuve de
+courage et de fidelite en ne denoncant pas son _auguste_ complice. Les
+papiers relatifs a cette affaire furent remis plus tard a Louis XVIII
+par madame du Cayla, et brules dans le tete-a-tete.]
+
+Favras avait vecu en aventurier, il mourut en heros. Lorsqu'il sortit
+du Chatelet, apres s'etre confesse, la foule qui encombrait les rues
+battit des mains. Arrive a la principale porte de Notre-Dame, il prit
+avec beaucoup de sang-froid la torche ardente d'une main et de l'autre
+son arret de mort qu'il lut lui-meme d'un ton de voix assure, nu-pieds,
+nu-tete, en chemise et ayant la corde au cou. La joie du peuple accouru
+sur son passage ne parut ni l'irriter ni l'affliger. En revenant de
+Notre-Dame, le condamne avait pali, mais sa contenance etait toujours
+ferme. De la Greve, Favras monta a l'Hotel de Ville: il ecrivit cinq a
+six lettres et dicta lui-meme son testament avec la tranquillite d'un
+homme qui ne toucherait pas a ses derniers moments. La nuit etait
+survenue. Cependant la foule qui occupait les dehors de l'Hotel de
+Ville ne cessait de crier: _Favras! Favras!_ On distribua des lampions
+sur la place; on en mit jusque sur la potence. Enfin le condamne
+descendit de l'Hotel de Ville, marchant d'un pas assure. Au pied du
+gibet, il eleva la voix, en disant: _Citoyens, je meurs innocent, priez
+Dieu pour moi._ Arrive a la moitie de l'echelle, il dit d'un ton aussi
+eleve:
+
+_Citoyens, je vous demande le secours de vos prieres, je meurs
+innocent_. Au dernier echelon, Favras repeta une troisieme fois:
+_Citoyens, je suis innocent, priez Dieu pour moi_; alors, se tournant
+vers le bourreau: _Et toi, fais ton devoir_.
+
+Une question commencait a jeter le trouble dans le sein de l'Assemblee
+nationale, c'etait celle des biens ecclesiastiques. Deja plusieurs
+membres avaient demande qu'une partie des richesses du clerge fut
+employee a l'amelioration des finances de l'Etat: rien de plus conforme
+que ce projet a l'esprit de desinteressement et de sacrifice qui est
+l'esprit meme de l'Evangile. Tous les pretres de bonne foi le
+reconnurent. "L'Eglise, ecrivait l'un d'eux, nous est representee comme
+arrachant son sein pour ses enfants; c'est la notre modele. Allons
+faire notre priere et disons: Grand Dieu, vous aviez donne beaucoup de
+biens a nos freres, mais nous n'en sommes qu'usufruitiers; en bons
+citoyens, nous les remettons a la nation de qui nous les tenons." La
+masse des ecclesiastiques se montrait fort eloignee de partager ces
+genereux sentiments; la resistance venait surtout de la part des
+eveques, entre les mains desquels etaient les richesses de l'Eglise de
+France. Jusque-la le clerge n'avait point trop ouvertement oppose son
+influence aux decisions de la majorite du pays: la concordance des
+principes chretiens et des idees revolutionnaires etait assez manifeste
+pour qu'on n'osat pas se couvrir de Dieu contre les nouveaux progres de
+l'esprit humain. Mais quand la Revolution eut tenu aux ministres du
+culte le langage que Jesus lui-meme tenait a un riche; quand elle leur
+eut dit: "Laissez a l'Etat ce que vous possedez, puis venez et
+suivez-moi," oh! alors les visages se rembrunirent, et le haut clerge
+s'en alla triste, courrouce.
+
+La discussion sur les biens ecclesiastiques s'ouvrit le 31 octobre
+1789.
+
+Il y avait alors dans l'Eglise une noblesse, une classe moyenne, un
+peuple; des riches, des aises et des pauvres; tout cela contraire a
+l'esprit de l'institution. Comment des prelats entoures d'un faste
+insultant, des abbes coureurs de boudoirs, des moines oisifs et
+endormis dans la mollesse, se seraient-ils soumis de bon coeur a un
+nouvel ordre de choses qui leur retranchait de vastes domaines, de
+riches abbayes, la possession de terres leguees par les ages
+d'ignorance et de superstition? L'ambition des depositaires infideles
+de l'Evangile ne savait pas meme se renfermer dans le cadre des
+dignites ecclesiastiques: ils avaient brigue partout les premieres
+places. "La religion veut, au contraire, declarait Camille Desmoulins,
+qu'ils aient le dernier rang. Le cahier de la ville d'Etain, apres
+avoir cite une foule de textes: _Que leur regne n'est pas de ce monde;
+que s'ils veulent etre les premiers dans l'autre, il faut qu'ils soient
+les derniers dans celui-ci, etc._, leur fait ce dilemme admirable: Si
+vous croyez a votre Evangile, mettez-vous a la derniere place qu'il
+vous assigne; soyez du moins nos egaux; ou, si vous ne croyez pas un
+mot de ce que vous dites, vous etes donc des hypocrites et des fripons,
+et nous vous donnons, tres-reverendissime pere en Dieu, monseigneur
+l'archeveque de Paris, six cent mille livres de rentes pour vous moquer
+de nous: _Quidquid dixeris argumentabor_."
+
+Le haut clerge aima mieux se retirer de la Revolution que de rompre ces
+fatales attaches aux biens temporels, qui avaient amene dans l'Eglise
+le declin des croyances et la corruption des moeurs.
+
+Des hommes de loi, profondement verses dans la science des decretales
+et des conciles; des abbes jansenistes, des ecclesiastiques connus par
+la rectitude de leur jugement, demontrerent que le clerge n'etait pas
+proprietaire, mais simple administrateur de ses biens, qui avaient ete
+donnes au culte et non aux pretres; l'Etat pouvait donc en exiger la
+restitution: mais quand meme l'Eglise eut ete reellement depouillee,
+ne devait-elle pas se tenir pour heureuse d'etre allegee du fardeau de
+ces richesses qui lui alienaient le coeur des populations? Ne
+devait-elle pas tout au moins se soumettre? N'est-il pas ecrit dans
+l'Evangile: "Si l'on veut enlever votre tunique, donnez aussi votre
+manteau?"
+
+Le haut clerge ne voulait rien ceder: il reclama, protesta; au langage
+irrite des eveques, on eut dit que rendre les biens, pour eux, c'etait
+rendre l'ame. Jesus se relevait a demi du tombeau tout charge de liens,
+et criait a ces indignes ministres: "Vous me deshonorez! Je vous ai dit
+que mon royaume n'etait pas de ce monde, et vous avez etabli un Etat
+dans l'Etat. Je vous ai dit: N'amassez point de tresors, _nolite
+thesaurisare_, et vous avez mis tellement votre coeur dans les biens de
+ce monde, que vous refusez de rendre aux hommes ce qu'ils vous ont
+confie. Je vous renie devant mon pere comme vous m'avez renie devant la
+nation."
+
+Ce langage, quelques bons pretres le firent entendre a la tribune: "Qui
+oserait me dire, s'ecriait le cure de Cuiseaux, que le tiers des biens
+de l'Eglise a ete donne aux pauvres; que l'autre tiers a ete consacre a
+l'entretien des eglises; que les pretres du second ordre ont ete
+equitablement salaries? Ainsi, depuis plus de cent trente ans, le
+clerge a joui de soixante-dix millions de biens dont il n'etait pas
+proprietaire."
+
+L'abbe Gouttes s'ecriait au milieu des murmures: "Vous n'y gagnerez
+rien; je dirai la verite. Je dirai qu'on aurait moins calomnie le
+clerge et qu'on aurait beni la religion, si les ecclesiastiques se
+fussent respectes davantage. Je dirai avec Fleury que, pendant les
+persecutions, les pretres, n'ayant pas l'administration de leur eglise,
+etaient vraiment vertueux; mais les persecutions cesserent. Alors ils
+devinrent des pasteurs mercenaires, s'engraisseront de la substance de
+leur troupeau, et l'abandonnerent aux loups... Quand les legislateurs
+reprimeront les abus, quand ils supprimeront les benefices simples,
+quand ils reduiront les ecclesiastiques a un traitement particulier...
+les legislateurs ne feront rien de mauvais; ils agiront, non comme des
+hommes, mais comme des anges envoyes sur la terre pour retablir dans
+l'Eglise les vertus que la mauvaise distribution des biens en avait
+exilees."
+
+La droite de l'Assemblee interrompait, trepignait, murmurait... "O
+hommes de peu de foi! s'ecria-t-il on se tournant de ce cote de
+l'Assemblee, prenez-vous donc Jesus-Christ pour un avare ou pour un
+voleur, que vous liiez si fort sa cause a celle des interets materiels?
+Je vous dis, moi, que votre cupidite le degoute; vous faites rougir
+Dieu!"
+
+Les membres du haut clerge s'indignaient qu'on comparat leur richesse a
+l'indigence des apotres: les temps, selon eux, etaient changes; autres
+moeurs; il fallait suivre le courant des societes humaines.--Et
+pourquoi donc alors nous opposez-vous toujours l'immuabilite des
+institutions de l'Eglise, quand on vous presse de marcher avec le
+siecle?
+
+A bout de raisons, le haut clerge insinuait qu'on en voulait a la
+racine meme du christianisme. Ici Charles Lameth rapproche
+tres-heureusement la Revolution et l'Evangile: il montre que l'une et
+l'autre se rencontrent sur certains points: "Lorsque l'Assemblee
+s'occupe d'assurer le culte public, est-ce le moment de presenter une
+motion (la motion de dom Gerle) [Note: Dom Gerle, chartreux, membre du
+club des Jacobins, bon coeur, mais tete faible, avait demande que, pour
+fermer la bouche a ceux qui calomniaient les sentiments religieux de
+l'Assemblee, on declarat la religion catholique, apostolique et
+romaine, religion de la nation.] qui peut faire douter de ses
+sentiments religieux? Ne les a-t-elle pas manifestes, quand elle a pris
+pour base de ses decrets la morale et la religion? Qu'a fait
+l'Assemblee nationale? Elle a fonde la constitution sur la fraternite
+et sur l'amour des hommes; elle a, pour me servir des termes de
+l'Ecriture, "humilie les superbes"; elle a mis sous sa protection les
+faibles et le peuple, dont les droits etaient meconnus, elle a enfin
+realise, pour le bonheur des hommes, ces paroles de Jesus-Christ
+lui-meme, quand il a dit: "Les premiers deviendront les derniers, les
+derniers deviendront les premiers." Elle les a realisees; car,
+certainement, les personnes qui occupaient le premier rang dans la
+societe, qui possedaient les premiers emplois, ne les possederont
+plus."
+
+L'abolition des ordres monastiques, la vente des biens de l'Eglise et
+la suppression des voeux furent decretes; la nation se chargea des
+frais de l'autel et de l'entretien des ministres. Il restait encore un
+pas a faire; il fallait reconstituer l'Eglise sur ses antiques bases.
+Une refonte generale de la discipline ecclesiastique etait devenue
+necessaire. Les idees avaient pris, depuis deux siecles, une direction
+nouvelle; les peuples avaient besoin d'une notion plus democratique de
+la Divinite; la formidable hierarchie du clerge catholique avait fini
+par masquer le ciel comme l'echelle de Jacob. Quel beau moment pour
+l'Eglise, si, au lieu d'associer la foi a ses ambitions, a ses
+interets, et de meler Dieu dans sa querelle, elle eut renouvele de fond
+en comble l'edifice religieux! Se renouveler par les institutions,
+c'est vivre.
+
+Une singuliere recrue vint au secours de la philosophie et du bon sens.
+Je parle de Suzette Labrousse, une pauvre fille du Perigord; elle ne
+venait pas, comme Jeanne d'Arc, sauver la France, mais l'Eglise.
+Visionnaire, un peu folle, elle avait passe son enfance dans la
+retraite et dans l'exaltation des pratiques religieuses: son coeur se
+fondait au son des cloches, a un chant d'eglise ou a la vue d'un
+crucifix. Elle entendait des voix qui l'avertissaient de sa mission. La
+voila qui abandonne tout, famille, pays; elle renonce a l'amour; elle
+foule aux pieds les coquetteries et les delicatesses de son sexe: plus
+de moelleuses etoffes, de la bure; plus de parures, de la cendre. Elle
+eteint sa beaute, sa fraicheur, pour ne pas tenter les regards profanes
+qui s'arreteraient sur une enveloppe trop seduisante.
+
+[Illustration: Les Cordeliers avaient pose deux sentinelles a la porte
+de Marat.]
+
+Cependant, que lui disait l'esprit? "L'Eglise doit rentrer dans sa
+verite primitive: toutes les cours romaines et episcopales, ouvrages de
+la cupidite des hommes, vont s'ecrouler au premier jour. Dieu ne veut
+plus tolerer ce colosse qui a effraye les nations." Les grands
+evenements qui commencaient a etonner l'Europe remuaient depuis
+longtemps son cerveau hallucine. Elle arrive un jour a Paris, pieds
+nus: "Le temps, dit-elle, ou il faut que toute justice se fasse est
+arrive. Il ne resultera d'autre destruction que celle des prejuges et
+de la cause des maux qui inondent toute la terre... Si on met du retard
+a seconder mes vues, une saignee cruelle s'ensuivra."
+
+Le prodige fit du bruit: les eveques de l'Assemblee nationale, et
+plusieurs membres du clerge de France, consulterent Suzette Labrousse.
+"Pour savoir la marche a tenir, leur disait-elle, il ne faut point etre
+savant: il ne faut qu'etre bon. Le moment est venu de renoncer aux
+benefices, aux dimes, aux richesses, qui sont a l'Eglise ce que
+l'ivraie est au bon grain. Rechauffons tous nos coeurs sans delai pour
+reedifier a l'Etre Supreme un nouveau corps resplendissant de lumiere."
+La foi naive de cette paysanne confondit l'orgueil et la sagesse des
+docteurs.
+
+Il s'agit bien de mysticisme! Pour juger sainement les faits, il faut
+nous placer a un tout autre point de vue. La vente des proprietes
+ecclesiastiques fut une question de droit. Les biens dont l'Eglise
+n'etait que depositaire devaient retourner a la nation qui avait fait
+le depot. De quel droit l'Etat s'emparait-il de ces biens? Les juristes
+repondaient: _Du droit de desherence_. Le clerge cessant d'etre une
+corporation avait perdu la qualite de proprietaire; l'Etat lui
+succedait. Le gouvernement fut donc autorise, par un decret de la
+Constituante, a vendre les domaines de l'Eglise jusqu'a concurrence de
+quatre cents millions. L'Etat s'engageait, de son cote, a pourvoir aux
+besoins des ministres du culte et au soulagement des pauvres.
+
+La France courait-elle a l'abime? La Revolution etait entouree
+d'ennemis: les membres de l'aristocratie, detruite et dispersee,
+cherchaient a se reformer au dela du Rhin en un corps d'armee. Trop
+faibles pour agir seuls, les emigres pretendaient soulever en leur
+faveur les puissances voisines et rentrer avec elles, en France, les
+armes a la main. Leur plan etait de delivrer Louis XVI, qu'ils
+affectaient de croire prisonnier de la Revolution: le pays insurge
+devait alors etre severement puni et le gouvernement rendu a sa forme
+primitive. Les mauvaises dispositions des princes et des souverains
+etrangers envers les revolutionnaires favorisaient beaucoup les
+entreprises de la noblesse francaise. L'horizon diplomatique etait
+charge de nuages. Un cordon _sanitaire_ se formait de tous cotes, sur
+les frontieres, pour empecher le developpement du mal francais; on
+appelait ainsi cet enthousiasme de la liberte qui, pour des spectateurs
+froids, avait les caracteres d'une veritable fievre. La France
+cependant ne pouvait reculer. Un homme peut bien, quand la paix
+generale du monde l'exige, retenir la verite en lui-meme; un peuple,
+non. L'existence de la Revolution importait a l'univers; il fallait que
+la France se sacrifiat, au besoin, pour propager ses idees. Les
+peuples, en l'attaquant, s'attaqueraient eux-memes: mais il etait a
+craindre qu'une longue pratique de la servitude n'etouffat dans leur
+coeur la voix des interets les plus sacres.
+
+Ces reflexions roulaient dans la tete des revolutionnaires, quand
+l'Assemblee nationale ouvrit sa discussion sur le droit du declarer la
+paix ou la guerre. A qui ce droit doit-il appartenir? Les courtisans
+repondaient: Au roi; les democrates disaient: A l'Assemblee
+legislative.
+
+A la tete de ceux qui professaient cette derniere opinion etait
+Robespierre.
+
+"Pouvez-vous ne pas croire, s'ecria-t-il, que la guerre est un moyen de
+defendre le pouvoir arbitraire contre les nations? Il peut se presenter
+differents partis a prendre. Je suppose qu'au lieu de vous engager dans
+une guerre dont vous ne connaissez pas les motifs, vous vouliez
+maintenir la paix; qu'au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des
+armements, vous croyiez devoir faire une grande demarche et montrer une
+grande loyaute. Par exemple, si vous manifestiez aux nations que,
+suivant les principes bien differents de ceux qui ont fait le malheur
+des peuples, la nation francaise, contente d'etre libre, ne veut
+s'engager dans aucune guerre et veut vivre, avec toutes les nations,
+dans cette fraternite qu'avait commandee la nature. Il est de l'interet
+des nations de proteger la nation francaise, parce que c'est de la
+France que doivent partir la liberte et le bonheur du monde."
+
+Paix avec tous les peuples de la terre, tant que la France ne serait
+point attaquee, tel etait, comme on le verra plus tard, l'idee fixe de
+toute sa vie. La guerre offensive etait contraire a tous les principes
+de la democratie. La France d'alors n'avait nulle intention d'etendre
+son territoire, nulle ambition de race; elle voulait se donner pour
+forteresses la paix et la fraternite.
+
+La Revolution naissante voulait etendre les principes de la justice aux
+relations internationales. Les peuples doivent se traiter en freres;
+l'un d'eux ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on
+lui fit.
+
+Dans cette discussion solennelle, certains hommes mirent au jour leurs
+pensees secretes, et la discussion du droit de paix et de guerre eut
+pour resultat de demasquer Mirabeau. Ce grand homme indigne de ce nom
+passa timidement a la cour et a la contre-revolution. Les feuilles
+publiques le denoncerent; tout Paris fermenta. Camille Desmoulins, qui
+l'avait le plus aime, se dechaina contre lui: "Tu as beau me dire que
+tu n'as pas ete corrompu, que tu n'as pas recu d'or, j'ai entendu la
+motion. Si tu en as recu, je le meprise; si tu n'en as pas recu, c'est
+bien pis, je l'ai en horreur." Pendant ce temps-la, Mirabeau louait un
+hotel, achetait de l'argenterie et tenait table ouverte.
+
+L'Assemblee nationale avait eu la delicatesse d'inviter Louis XVI a
+fixer lui-meme sa liste civile: il lui demanda 25 millions; _le pauvre
+homme!_ Quatre deputes seulement oserent, dans le vote par assis et
+leve, refuser une somme si exorbitante; l'un de ces quatre etait l'abbe
+Gregoire.
+
+La nuit du 4 aout avait mis la cognee a l'arbre du regime feodal; mais
+la noblesse se soutenait encore par le prestige de ses titres
+nobiliaires, _stat magni nominis umbra_. Cette ombre meme devait
+disparaitre devant la Constitution. L'aristocratie de l'ancien regime
+legua, cette fois, un grand exemple a toutes les aristocraties futures:
+elle s'executa elle-meme simplement, gravement, et avec ce je ne sais
+quoi d'exquis dans les formes que donne la pratique du monde. On vit un
+de Noailles, un Montmorency, combattre les pales arguments d'un petit
+abbe Maury, avec toute la superiorite que donne la dignite du sacrifice
+et du desinteressement.
+
+"Aneantissons, s'ecriait M. de Noailles, ces vains titres, enfants de
+l'orgueil et de la vanite. Ne reconnaissons de distinction que celle
+des vertus. Dit-on le marquis de Franklin, le comte Washington, le
+baron Fox? On dit Benjamin Franklin, Fox, Washington. Ces noms n'ont
+pas besoin de qualification pour qu'on les retienne; on ne les prononce
+jamais sans admiration. J'appuie donc de toutes mes forces les diverses
+propositions qui ont ete faites. Je demande en outre que desormais
+l'encens soit reserve a la Divinite. [Note: L'usage d'encenser le
+seigneur du lieu etait etabli dans les paroisses.] Je supplierai aussi
+l'Assemblee d'arreter ses regards sur une classe de citoyens jusqu'a
+present avilie, et je demanderai qu'a l'avenir on ne porte plus de
+livree."
+
+Parmi les plus ardents revolutionnaires, il y en avait d'engages
+personnellement au maintien de ces titres. Ils ne daignerent pas meme
+parler contre ces distinctions antisociales, qui etaient mortes depuis
+longtemps dans leur coeur; ils laisserent faire. Le decret passa au
+milieu des applaudissements. Il me semble entendre, parmi ces
+claquements de mains, une voix qui retentit du bout du monde a l'autre.
+"Elle est tombee, elle est tombee, la grande Babylone des nations,
+cette feodalite qui buvait le vin et le sang du peuple, ce colosse aux
+pieds d'argile, qui s'affaisse lui-meme sous le poids de son
+injustice!"
+
+Un homme blama pourtant la decision de l'Assemblee, relative aux titres
+nobiliaires, et, qui le croirait? cet homme etait Marat.
+
+Voici ses raisons: "C'etait bien fait, sans doute, ecrivait-il dans
+_l'Ami du peuple_, d'aneantir les ordres privilegies; rien de mieux que
+de les avoir depouilles de leurs prerogatives oppressives; mais il
+fallait leur laisser leurs hochets, leurs titres, et les charger
+seulement de fortes redevances. Qui doute que leur abolition n'ait ete
+decretee pour entretenir dans l'Etat un foyer de discordes? C'est a la
+prochaine legislature de l'eteindre en retablissant ces hochets. La
+plupart des noms que portent aujourd'hui les jadis nobles sont des noms
+de terres titrees: ces noms sont a leurs yeux la plus chere portion de
+l'heritage de leurs peres; ils font leur gloire et leur consolation
+dans l'adversite; plutot que de se soumettre a les quitter, ils
+braveront mille morts. Ce que je dis de leur nom, je le dis de leurs
+decorations et de leurs titres. Quelle demence de vouloir les
+contraindre a les abandonner! Quoi! l'Assemblee nationale, avant que
+les lumieres de la philosophie aient penetre tous les esprits de la
+vraie grandeur de l'homme, sape barbarement un edifice pompeux qu'a
+eleve la gloire et qu'a respecte le temps! Elle veut que, sans fremir
+de honte et de fureur, un Montmorency reprenne le nom de B....., et
+cesse de se qualifier du titre de premier baron chretien; elle veut
+que, sans mourir de douleur, les descendants de ce Villars, qui sauva
+la France du joug autrichien, se contentent d'un nom tout net, qui les
+confond avec le vendeur de chandelles ou le crocheteur du coin! Non,
+non! quoi qu'ils aient pu faire, ils ne detruiront jamais ni les
+rapports de la nature ni les rapports de la societe. Un duc sera
+toujours un duc pour ses valets. Sans doute la doctrine de l'egalite
+parfaite devait etre recue avec enthousiasme de l'aveugle multitude,
+toujours menee par des mots; qu'on juge de l'ivresse d'un porteur
+d'eau, qui se croit l'egal d'un duc ou d'un marechal de France... Mais
+ce que je ne puis concevoir, c'est qu'il ne se soit trouve personne
+dans le senat de la nation, qui ait senti les inconvenients de cette
+doctrine, et qui en ait prevu les funestes effets sur la surete et la
+tranquillite publiques. Qu'y a gagne, d'ailleurs, le pauvre peuple? Il
+n'a cesse de ramper devant l'heritier d'un grand nom que pour ramper
+devant un nouveau parvenu cent fois plus indigne... Ah! puisqu'il est
+ne pour l'humiliation, mieux valait l'abaisser devant un marechal de
+France qui avait recu de l'education que devant un grippe-sous pare de
+son echarpe tricolore. Tout ce que la Constitution fait avec tyrannie,
+elle pouvait le faire avec douceur et prudence. Au lieu d'aneantir les
+ordres du roi et la noblesse, elle pouvait les laisser s'eteindre...
+Voici ma profession de foi: La Revolution a rendu ennemis du peuple
+tous les ordres privilegies... Je dis qu'il faut les ramener par la
+justice, qu'il faut empecher les jadis nobles de se regarder comme des
+etrangers dans l'Etat, en cessant de les depouiller de leurs titres. Je
+sais qu'en proposant ce conseil je m'expose a la defaveur du peuple;
+mais je serais indigne du glorieux titre de son defenseur, si un lache
+retour sur moi-meme me fermait la bouche en presence de la justice et
+de la verite." Ce langage extraordinaire fit alors accuser Marat de
+_royalisme_; ses ennemis repandirent meme le bruit qu'il s'etait vendu
+a la cour. La verite est que l'Ami du peuple, comme tous les ecrivains
+democrates, voyait avec peine se former, sur les ruines du regime
+feodal, une aristocratie d'argent. Il reclamait une fusion reelle de
+tous les citoyens en un corps de nation, non un simple deplacement des
+anciens privileges.
+
+L'Assemblee nationale, nous devons le reconnaitre, ne perdait point son
+temps en discussions frivoles: quelques mois lui avaient suffi pour
+reorganiser la France; elle l'avait divisee (15 janvier 1789) en 83
+departements, qui tiraient leurs noms de la configuration meme du sol,
+des montagnes et des rivieres; elle avait couvert le pays de
+municipalites et d'assemblees electorales, ou devaient etre admis tous
+ceux qui payaient, en contribution, la valeur de trois journees de
+travail, cree un papier-monnaie pour faciliter la vente des biens
+ecclesiastiques, detruit les parlements, delegue le pouvoir judiciaire
+a des juges salaries par la nation. Au milieu de ces travaux, elle fut
+plus d'une fois interrompue par les troubles des provinces; l'esprit
+royaliste agitait le Midi; la lutte des croyances religieuses
+commencait a remuer l'Ouest; de tous ces cotes, l'ancienne constitution
+des provinces, encore mal effacee, servait de ferment aux germes d'une
+guerre civile. "A Montauban, dit Loustalot, l'aristocratie militaire,
+ecclesiastique et judiciaire a fait perir, dans un quart d'heure, plus
+de citoyens que vingt-trois millions d'hommes n'en ont immole dans une
+grande revolution ou ils avaient a se venger de quatre siecles de
+malheurs et d'outrages." Incroyable aveuglement des prejuges: la France
+se soulevait contre son propre bonheur.
+
+Malgre les maux inseparables de tout enfantement politique, la
+situation du plus grand nombre des citoyens s'etait amelioree: dans
+l'ordre civil, le paysan n'etait plus un etre taillable et corveable a
+merci; dans l'Eglise, si les beneficiers et les prelats avaient ete
+obliges de retrancher leur luxe, les cures de campagne jouissaient au
+moins du necessaire: c'est la Revolution qui a donne du pain au clerge
+inferieur. De toutes parts, les inegalites sociales, causes de la
+misere et de l'ignorance, disparaissaient. La France courait a une
+nouvelle distribution du territoire et de la fortune publique. Les
+bornes des Etats ne limitaient meme plus cette secousse vers l'unite.
+Franklin mourut: l'Assemblee nationale porta le deuil pendant trois
+jours. En s'associant a la douleur de l'Amerique, les revolutionnaires
+francais montrerent qu'ils etaient citoyens du monde entier: un grand
+homme n'appartient pas seulement a son pays mais au genre humain qu'il
+eclaire de ses lumieres.
+
+Comment s'expliquer qu'au milieu de cette diffusion de lumieres on
+continuat de faire la guerre aux ecrivains? Freron etait emprisonne,
+Marat traque, Loustalot inquiete; une amende de dix mille livres,
+nouvelle epee de Damocles, etait suspendue sur la tete de Camille. Ne
+pouvant les vaincre, on essaya de les seduire. Les ouvriers de
+corruption en furent pour leur peine; Camille, cette tete si facile a
+griser, resista aux narcotiques et aux promesses; ivresse pour ivresse,
+il prefera celle de la Revolution. Jamais Desmoulins n'avait montre
+tant de verve, d'originalite, d'assurance, qu'en face de cette
+conspiration contre la presse. "Je vois bien, dit-il, que pour faire un
+journal libre, et ne point craindre les assignations ni les juges
+corrompus, il faut renoncer a etre citoyen actif, suivre le precepte de
+l'Evangile, _donner ce qu'on a, ne tenir a rien_, et se retirer dans un
+grenier ou dans un tonneau insaisissable, et je suis bien determine a
+prendre ce parti, plutot que de trahir la verite et ma conscience.
+--Oui, je viens de prendre ce parti; je me suis debarrasse
+du peu que j'avais acquis par mes veilles, et d'un pecule que je puis
+bien appeler _quasi castrense_. A present, viennent les huissiers!
+Quand ils viendront, j'echapperai a l'inquisition, comme le moucheron a
+la toile d'araignee, en passant au travers. Je benis la tempete qui m'a
+fait jeter dans la mer les instruments de ma servitude; maintenant je
+me sens libre comme _Bias_. Je revelerai toute la corruption de
+l'Assemblee nationale. Je declare, je jure qu'ils m'ont offert une
+place dans la municipalite, qu'ils m'ont dit avoir la parole de Bailly
+et de Lafayette. J'ai compris par leurs menaces qu'ils disposaient de
+_Talon_ et de son Chatelet, et, par leurs promesses, qu'ils disposaient
+des places de la municipalite et des graces de la cour. Oui, citoyens,
+je vous denonce que deja vous etes a l'encan; on marchande le silence
+ou l'appui de vos defenseurs. A la suite d'un repas ou l'on avait
+affaibli ma raison, en prodiguant les vins, et amolli mon courage, en
+m'offrant une image du bonheur qui n'est point sur la terre et dont ils
+ne voient pas que le dedommagement ne peut etre que dans la probite, le
+temoignage de la conscience et l'estime de soi-meme; apres m'avoir
+ainsi prepare a recevoir les impressions qu'on voulait me faire
+prendre, n'osant pas me proposer de professer d'autres principes, on
+m'a propose une place de mille ecus, de deux mille ecus... Pardon,
+chers concitoyens, si je ne me suis point leve avec horreur, et si je
+n'ai point denonce ces offres. J'aurais trahi l'hospitalite, la
+saintete de la table... Que le peuple soit averti qu'on marchande les
+journalistes, qu'on dispose a l'avance des places de la municipalite,
+qu'on engage la parole de Bailly et de Lafayette." Loustalot fit aussi
+son manifeste. "Voyons qui de nous, s'ecriait-il, sera le meilleur
+citoyen?" Camille releva le gant: "Je veux lutter avec vous de civisme.
+Il ne reste plus de sacrifices a faire apres ceux que j'ai faits; mais
+je sacrifierais, s'il le faut, au bien public jusqu'a ma reputation.
+Qu'on m'assigne, qu'on me decrete, qu'on m'outrage, qu'on me calomnie
+indignement, j'immolerai jusqu'a l'estime des hommes, je ne craindrai
+ni les coups d'autorite ni le coup des lois; je serai au-dessus des
+honneurs et de la misere; je ne cesserai d'abreuver l'esprit public de
+la verite et des bons principes; la lache desertion de quelques
+journalistes, la pusillanimite du plus grand nombre, ne m'ebranlera
+pas, et je vous suivrai jusqu'a la cigue." Tel etait alors le
+devouement de quelques journalistes.
+
+La Revolution avait promis de relever tous les abaissements. Ne
+devait-elle point alors tendre la main aux juifs, aux protestants? ne
+devait-elle pas ecarter de la tete des comediens un prejuge funeste?
+Talma ayant rencontre, a propos de son mariage, de la part de l'Eglise,
+une resistance que n'avait pu vaincre le progres des idees, saisit
+l'Assemblee nationale de sa plainte. "J'implore, lui ecrivait-il dans
+une lettre, le secours de la loi constitutionnelle et je reclame les
+droits de citoyen qu'elle ne m'a point ravis, puisqu'elle ne prononce
+aucun titre d'exclusion contre ceux qui embrassent la carriere du
+theatre. J'ai fait choix d'une compagne a laquelle je veux m'unir par
+les liens du mariage; mon pere m'a donne son consentement; je me suis
+presente devant le cure de Saint-Sulpice pour la publication de mes
+bans. Apres un premier refus, je lui ai fait faire une sommation par
+acte extra-judiciaire. Il a repondu a l'huissier qu'il avait cru de sa
+prudence d'en referer a ses superieurs, qui lui ont rappele les regles
+canoniques auxquelles il doit obeir, et qui defendent de donner a un
+comedien le sacrement de mariage, avant d'avoir obtenu de sa part une
+renonciation a son etat... Je me prosterne devant Dieu; je professe la
+religion catholique, apostolique et romaine... Comment cette religion
+peut-elle autoriser le dereglement des moeurs?... J'aurais pu, sans
+doute, faire une renonciation et reprendre le lendemain mon etat; mais
+je ne veux point me montrer indigne de la religion qu'on invoque contre
+moi, indigne du bienfait de la Constitution, en accusant vos decrets
+d'erreur et vos lois d'impuissance." Robespierre dans un excellent
+discours defendit la cause des comediens contre l'intolerance
+religieuse. "Il etait bon, dit-il, qu'un membre de cette Assemblee vint
+reclamer on faveur d'une classe trop longtemps opprimee. Les comediens
+meriteront davantage l'estime publique, quand un absurde prejuge ne
+s'opposera plus a ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des
+individus contribueront a epurer les spectacles, et les theatres
+deviendront des ecoles publiques de principes, de bonnes moeurs et de
+patriotisme." Ce langage etait celui de la raison et contribua sans
+doute a adoucir les prejuges qui regnaient autrefois contre les
+acteurs. Moliere, du fond de sa tombe, dut remercier l'orateur et cette
+grande Revolution qui venait rappeler tous les Francais, tous les
+habitants de la terre a la dignite d'hommes et de citoyens.
+
+Une question encore plus grave que la vente des biens ecclesiastiques
+etait la constitution civile du clerge.
+
+
+
+
+X
+
+Constitution civile du clerge.--Fete de la Federation.
+
+
+Une assemblee laique avait-elle le droit de modifier les institutions
+religieuses, et de les mettre en harmonie avec les nouvelles
+institutions du pays? Les uns disaient oui; les autres, non. Les
+partisans de cette reforme s'appuyaient sur un argument tres-fort:
+l'Etat pouvait-il tolerer, a cote de lui, une puissance rivale qui
+echappait a son controle? On crut tourner la difficulte en decidant que
+la constitution civile du clerge serait l'oeuvre du clerge lui-meme. Le
+comite charge de rediger le projet de loi se composait presque tout
+entier d'ecclesiastiques, dont quelques-uns etaient jansenistes. Ce
+comite, je dirais presque ce concile de la foi nouvelle, deliberait
+presque tous les jours. Les vivants et les morts illustres, Fenelon,
+Pascal, Mably, assistaient en quelque sorte aux debats. De ce travail
+preparatoire sortit un plan de constitution ecclesiastique, calque sur
+la constitution politique du pays. Enfin la discussion s'ouvrit au mois
+de juin 1790. Plusieurs membres du haut clerge chercherent a deplacer
+la question, en defendant des dogmes qui n'etaient point attaques. Ces
+casuistes s'envelopperent dans une discussion obscure: les fantomes ne
+soulevent que des tenebres. Robespierre alors se leva: cet orateur
+avait autant de rectitude dans l'esprit que de droiture dans le coeur.
+Lui qu'on a souvent accuse d'avoir conserve un faible pour le clerge se
+montra, dans cette circonstance, un veritable homme d'Etat,
+parfaitement libre et degage de tout esprit de secte. "Les pretres,
+dit-il, sont, dans l'ordre social, de veritables magistrats destines au
+maintien et au service du culte. De ces notions simples derivent tous
+les principes; j'en presenterai trois qui se rapportent aux trois
+chapitres du plan du comite. Premier principe: toutes les fonctions
+publiques sont d'institution sociale; elles ont pour but l'ordre et le
+bonheur de la societe; il s'ensuit qu'il ne peut exister, dans la
+societe, aucune fonction qui ne soit utile. Devant cette maxime
+disparaissent les benefices et les etablissements sans objet. On ne
+doit conserver en France que des eveques et des cures. Second principe:
+les officiers ecclesiastiques etant institues pour le bonheur des
+hommes et pour le bien du peuple, il s'ensuit que le peuple doit les
+nommer. Troisieme principe; les officiers ecclesiastiques etant etablis
+pour le bien de la societe, il s'ensuit que la mesure de leur
+traitement doit etre subordonnee a l'interet et a l'utilite generale,
+et non au desir de gratifier et d'enrichir ceux qui doivent exercer ces
+fonctions. Ces trois principes renferment la justification complete du
+projet du comite. J'ajouterai une observation d'une grande importance,
+et que j'aurais peut-etre du presenter d'abord: quand il s'agit de
+fixer la constitution ecclesiastique, c'est-a-dire les rapports des
+ministres de cette public avec la societe, il faut donner a ces
+magistrats, a ces officiers publics, des motifs qui unissent plus
+particulierement leur interet a l'interet public. Il est donc
+necessaire d'attacher les pretres a la societe par tous les liens,
+en...
+
+[Illustration: Fete de la Federation au Champ-de-Mars.]
+
+Ici l'orateur est interrompu par un melange de murmures et
+d'applaudissements; il allait parler du mariage des pretres.
+
+Robespierre prit part deux autres fois a la discussion des matieres
+ecclesiastiques: "Ni les assemblees administratives ni le clerge ne
+peuvent concourir a l'election des eveques: la seule election
+constitutionnelle, c'est celle qui vous a ete proposee par le comite.
+Quand on dit que cet article contrevient a l'esprit de piete, qu'il est
+contraire aux principes du bon sens, que le peuple est trop corrompu
+pour faire de bonnes elections, ne s'apercoit-on pas que cet
+inconvenient est relatif a toutes les elections possibles, que le
+clerge n'est pas plus pur que le peuple lui-meme? Je vote pour le
+peuple."
+
+Il faudrait citer tout au long ces deux discours, pour donner une juste
+idee de la maniere dont le disciple de J.-J. Rousseau envisageait cette
+delicate question. Contentons-nous cependant de quelques extraits.
+
+"L'auteur pauvre et bienfaisant de la religion, dit-il, a recommande au
+riche de partager ses richesses avec les indigents; il a voulu que ses
+ministres fussent pauvres; il savait qu'ils seraient corrompus par les
+richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus genereux,
+que ceux qui sont separes des miseres de l'humanite ne compatissent
+guere a ces miseres, et que par leur luxe et par les besoins attaches a
+leur richesse ils sont souvent pauvres au sein meme de l'abondance."
+
+Robespierre, a la fin, fut simple et touchant; il s'agissait d'une
+question d'humanite. "J'invoque, s'ecria-t-il, la justice de
+l'Assemblee en faveur des ecclesiastiques qui ont vieilli dans le
+ministere et qui, a la suite d'une longue carriere, n'ont recueilli de
+leurs travaux que des infirmites. Ils ont aussi pour eux le titre
+d'ecclesiastiques et quelque chose de plus, l'indigence. Je demande que
+l'Assemblee declare qu'elle pourvoira a la subsistance des
+ecclesiastiques de soixante-dix-ans, qui n'ont ni pensions ni
+benefices." La Revolution etait tenue d'etablir la justice et la
+misericorde dans l'Eglise, comme dans la societe.
+
+La discussion fut orageuse: les eveques n'attendaient que ce moment
+pour eclater. Ils crierent a l'heresie, au scandale; mais l'abbe
+Gouttes, au nom des membres du comite ecclesiastique: "Je fais
+profession d'aimer, d'honorer la religion, et de verser, s'il le faut,
+tout mon sang pour elle." Les cures de l'Assemblee font la meme
+declaration de foi. Au meme instant, l'eveque de Clermont, furieux,
+sort de la salle a la tete des autres eveques et de tous les membres
+dissidents. "Je vote, dit alors l'abbe Gregoire, sous l'oeil de Dieu."
+Le decret passa. "Nulle consideration, s'ecrie aussitot ce pretre
+vertueux, ne peut suspendre l'emission de notre serment. Nous formons
+des voeux sinceres pour que, dans toute l'etendue de l'empire, nos
+confreres, calmant leurs inquietudes, s'empressent de remplir un devoir
+de patriotisme, si propre a porter la paix dans le royaume, et a
+cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles!" Reste a la
+tribune, il y prononce alors le premier, aux applaudissements de
+l'Assemblee, le fameux serment constitutionnel: "Je jure d'etre fidele
+a la nation, a la loi et au roi."
+
+L'Assemblee nationale venait de rappeler l'Eglise a la simplicite des
+premiers temps, a l'election des eveques et des cures par les fideles.
+Elle n'avait touche ni aux dogmes ni aux croyances, et pourtant une
+grande agitation clericale se repandit dans toute la France. Les
+ministres d'une religion de paix ainsi, qu'ils s'intitulent eux-memes,
+fomenterent dans l'Eglise un schisme qui devait dechirer l'unite de
+l'Etat. Un abime de dissentiments separait les pretres assermentes des
+pretres inassermentes. Les eveques sonnerent l'alarme dans leurs
+dioceses. Un assez grand nombre de prelats emigrerent a l'etranger. Des
+cures abandonnerent leurs fonctions, aimant mieux vivre d'aumones que
+de recevoir la retribution accordee par le gouvernement
+constitutionnel. La pitie des femmes les accompagna dans leur retraite;
+elles suivaient avec attendrissement ces vieillards reduits a dire la
+messe dans le creux des rochers, dans les maisons particulieres, au
+coin des bois. On en est meme a se demander si la constitution civile
+du clerge ne fut pas une des fautes de la Revolution Francaise. Sans
+doute l'Etat avait le droit de courber sous sa main toutes les
+resistances; mais il s'attaquait, cette fois, a des hommes qui
+regardaient leurs croyances comme anterieures et superieures a tous les
+droits politiques. Reconcilier le clerge avec les principes de 89 etait
+un reve; intervenir dans ses affaires etait un danger. Y avait-il une
+autre solution? personne alors ne la proposa.
+
+Au moment ou cette querelle du clerge semait la discorde dans les
+villes et dans les campagnes, tous les esprits vraiment philosophiques
+tendaient, au contraire, vers l'unite. Une scene etrange et curieuse se
+passa au sein meme de l'Assemblee constituante. Au moment ou l'on s'y
+attendait le moins, les portes de la salle s'ouvrent: c'est une
+deputation d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de
+Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suedois, d'Italiens, d'Espagnols,
+de Brabancons, de Liegeois, d'Avignonnais, de Suisses, de Genevois,
+d'Indiens, d'Arabes, qui tous viennent, conduits par l'etoile de la
+liberte, adorer la Revolution au berceau.--Ces etrangers, a la tete
+desquels marche l'orateur Clootz, demandent la faveur d'etre admis a la
+fete qui se prepare dans le Champ-de-Mars, pour l'anniversaire du 11
+juillet; "La trompette, dit Clootz, qui sonne la resurrection d'un
+grand peuple, a retenti aux quatre coins du monde, et les chants de
+vingt millions d'hommes libres ont reveille les peuples ensevelis dans
+un long esclavage." Ainsi s'accomplissait le mot de Volney, dans la
+discussion du droit de paix et de guerre: "Jusqu'a ce moment vous avez
+delibere dans la France et pour la France: aujourd'hui vous allez
+deliberer pour l'univers et dans l'univers."
+
+Ce cosmopolitisme n'etait peut-etre pas de tres-bon aloi. Avant de
+constituer l'unite du genre humain, ne fallait-il point fonder l'unite
+national? Aussi la deputation fut-elle accueillie froidement.
+
+Quel etait pourtant le caractere de la grande solennite qui se
+preparait au Champ-de-Mars?
+
+Depuis quelque temps, on avait concu l'idee d'une confederation
+generale, qui devait reunir les drapeaux de toutes les gardes
+nationales du royaume.
+
+Ce mouvement etait parti des provinces: l'egoisme de localite cedait
+dans toute la France a l'entrainement de l'esprit public: les citoyens
+regeneres avaient besoin de se voir, de se connaitre; ils se
+cherchaient; plus de divisions; une grande famille liee par les memes
+sentiments. On avait choisi le Champ-de-Mars pour le theatre de la
+fete; mais ce theatre etait lui-meme a construire. Quinze mille
+ouvriers travaillaient depuis quelques jours a relever les terres, de
+chaque cote du Champ, en vastes talus qui devaient supporter la masse
+des spectateurs. Cependant le bruit circule que l'ouvrage n'avance pas;
+l'inquietude se repand dans tous les quartiers de la ville. On se
+transporte aussitot sur les lieux. Il n'y a qu'un cri: "Mettons-nous-y
+tous."
+
+A l'instant meme, une armee de cent cinquante mille travailleurs
+accourt; le Champ est transforme en un immense atelier national. Les
+bataillons de la garde nationale, les citoyens de tout rang, de tout
+age, arrivent armes de pelles et de pioches. Les invalides, auxquels il
+reste un bras, une jambe, remuent vaillamment la terre; ceux d'entre
+eux qui sont aveugles aident a tirer les tombereaux. Les femmes, que
+l'oisivete du dimanche avait amenees sur le theatre de ces joyeux
+travaux, oublient tout a coup leur sexe, leurs atours; elles disputent
+aux hommes les instruments penibles; de blanches et fines mains
+enfoncent la beche, poussent la brouette. La nuit separe cette
+laborieuse famille, mais l'aurore qui suit la trouve deja rassemblee.
+Les femmes reviennent; deja leur teint est legerement bruni au service
+de la patrie; elles mettent de la grace dans leur ardeur a l'ouvrage;
+leur simple vue repose des fatigues, leur exemple encourage. Des
+pretres, des moines se melent dans les bandes: les chartreux
+transportent la terre en silence et avec un pieux recueillement; les
+enfants font, a travers tout cela, l'ecole buissonniere; leurs bras
+tremblants ou debiles aident a charger les fardeaux; leur gaiete trompe
+la longueur des heures de travail.
+
+Le nombre de travailleurs augmente d'heure en heure: les outils
+manquent; tout a coup les chapeaux, les tabliers suppleent aux
+brouettes; l'emulation du devouement invente des instruments nouveaux.
+Au milieu de cette population ouvriere, on distingue les bras rompus
+depuis longtemps a la fatigue, les mains de fer creees par l'industrie.
+
+Les imprimeurs avaient inscrit sur leur drapeau: _Imprimerie, premier
+flambeau de la liberte!_ Ceux de Prudhomme s'etaient fait, pour se
+reconnaitre, des bonnets de papier avec les couvertures des
+_Revolutions de Paris_; ils sont accueillis a leur arrivee par des
+applaudissements. Les riches apportent le sacrifice de leur mollesse et
+de leur oisivete, les femmes de leur beaute craintive et douillette: le
+pauvre, chose plus grave, chose sainte! apporte son temps.
+
+"Je n'oublierai pas les colporteurs, dit Camille Desmoulins. Voulant
+surpasser les autres corps, et voues plus particulierement a la chose
+publique, ils avaient arrete de consacrer toute une journee a
+l'amelioration des travaux. Paris s'etonna de ne point entendre, des le
+matin, les cris familiers de ces douze cents reveille-matin, et ce
+silence avertit la ville et les faubourgs que ces patriotes piochaient
+dans la plaine de Grenelle."
+
+Un ordre admirable, supreme, regne dans toute cette foule: trois cent
+mille bras, une seule ame! Les outils remuent, bouleversent le
+Champ-de-Mars; le gazon du milieu est souleve, les tertres lateraux se
+dessinent en amphitheatre. Nulle police; a quoi bon? Un jeune homme
+arrive, ote son habit, jette dessus ses deux montres, prend une pioche
+et va travailler au loin.--Mais vos deux montres?--Oh! l'on ne se
+defie pas de ses freres!--Et ce depot, laisse au sable et aux cailloux,
+est garde par la moralite publique. Les jeux se melent de temps en
+temps au travail: le tombereau qui part plein de terre revient orne de
+branchages, et charge de groupes de jeunes gens et de jolies femmes qui
+auparavant aidaient a le trainer. Il pleut: l'eau du ciel, tout
+abondante qu'elle soit, ne refroidit pas l'enthousiasme. Le soir, on se
+rassemble avant de se retirer; une branche d'arbre sert d'etendard, un
+tambour, un fifre ouvre la marche. Les fetes de Saturne et de Rhee
+etaient revenues: a la veille de jurer le pacte federal, les citoyens
+francais contractent une alliance utile et sacree, l'alliance avec la
+terre.
+
+La presse, toujours ouverte aux alarmes, ne partageait qu'a demi la
+joie et la confiance des travailleurs. "Surtout, leur disait-elle,
+n'adorez pas!" Cette recommandation s'adressait au caractere idolatre
+des Francais, qui, soit par enthousiasme, soit par facile entrainement
+du coeur, se montrent trop souvent enclins a se prosterner devant
+quelqu'un ou quelque chose. L'idole, ici, c'etait la cour, le roi, la
+reine. Il etait a craindre que ces federes, venus du fond de leur
+province, ne se laissassent tout a coup seduire.
+
+La reine etait belle; elle avait des yeux et des sourires de sirene. Un
+mot, et l'epee de la France, l'epee de la Revolution allait peut-etre
+tomber entre les mains de cette Autrichienne. La verite est que deja
+les tetes s'enflammaient pour elle; la garder dans son chateau,
+l'escorter a la promenade, veiller la nuit pres de son sommeil, il y
+avait la plus qu'il n'en faut pour mettre aux champs des imaginations
+neuves et romanesques. D'un autre cote, des rancunes farouches
+paraissaient survivre, chez quelques citoyens, a l'abolition de la
+noblesse: ces sentiments, la presse democratique eut la generosite de
+les calmer. "Une chose, s'ecriait Loustalot en rendant compte des
+travaux du Champ-du-Mars, une seule chose pourrait affliger un
+observateur patriote dans ces beaux jours. Les pelles de beaucoup de
+citoyens etaient ornees de devises menacantes contre les aristocrates.
+Freres et amis, le caractere d'un peuple libre est de _dompter les
+superbes et de pardonner aux vaincus!_ Les aristocrates ne sont pas
+dignes de votre courroux. Que ce beau jour ne soit trouble par aucune
+haine, par aucun exces, par aucune vengeance publique ni privee: vous
+gouterez le bonheur et vos ennemis seront assez punis."
+
+Enfin parut l'aube du 14 juillet. Le ciel ne repondait pas a la
+serenite du sentiment public: c'etait une matinee sombre et chargee de
+nuages. Des le point du jour, tous les federes repandus dans la ville
+se reunirent; ils avaient recu la plus cordiale hospitalite dans les
+couvents, les casernes, les maisons bourgeoises: depuis quelques jours,
+les citoyens n'avaient plus qu'un toit et qu'une table. Le monde
+n'avait jamais rien vu de semblable. A dix heures, une salve
+d'artillerie annonca l'arrivee du cortege, qui traversait la Seine sur
+un pont de bateaux. Et quel cortege! La France entiere, la France avec
+ses anciennes provinces qui, tout a coup, immolant leurs droits, leurs
+privileges, leur amour-propre local, venaient se rallier au meme
+symbole.
+
+La foule etait imposante: quatre cent mille spectateurs, hommes et
+femmes, tous decores de rubans aux couleurs de la nation, s'etageaient
+sur des gradins qui, partant d'un triple arc de triomphe, decrivaient
+un cintre incline dont le haut se mariait avec les branches des allees
+d'arbres, et dont les pieds s'appuyaient sur une immense plate-forme au
+milieu de laquelle s'elevait un autel a la maniere antique. Quatre
+cents prelats revetus d'aubes flottantes, avec des ceintures
+tricolores, couvraient les marches de _l'autel de la patrie_, et
+attendaient la fin du cortege, la face tournee vers la riviere.
+
+De temps en temps, la pluie tombait par rafales. Une immense galerie
+couverte, ornee de draperies bleu et or, occupait le cote du
+Champ-de-Mars ou se trouve l'Ecole militaire; au milieu de la galerie
+s'elevait le pavillon du roi. Les vainqueurs de la Bastille etaient a
+la fete: il y etait, ce brave et genereux Hulin, qui, par esprit de
+renoncement a toutes les distinctions honorifiques, avait detache de sa
+boutonniere le ruban et la medaille accordee par la Commune. [Note: Je
+rencontrai Hulin en 1811, ce meme 14 juillet; il se promenait au
+Champ-de-Mars par un beau soleil; mais ce soleil qui _brule les
+bastilles_, Hulin ne le voyait plus; il etait aveugle.]
+
+A trois heures et demie, le cortege acheva d'entrer dans le
+Champ-de-Mars; une seconde salve d'artillerie se fit entendre... on
+commenca la messe. L'eveque d'Autun, Talleyrand, monta sur l'autel en
+habits pontificaux, au milieu de son clerge: la messe se celebra au
+bruit des instruments militaires; l'officiant benit ensuite les
+bannieres des quatre-vingt-trois departements. Le roi assistait a cette
+ceremonie sans sceptre, sans couronne, sans manteau; en homme qui se
+respecte, non en comedien.
+
+Le moment solennel etait venu: M. de Lafayette, nomme ce jour-la
+commandant general de toutes les gardes nationales du royaume, traverse
+les rangs au milieu des acclamations, appuie son epee nue sur l'autel,
+et dit d'une voix elevee, en son nom, au nom des troupes et des
+federes: "Nous jurons d'etre fideles a la nation, a la loi et au roi;
+de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution decretee par
+l'Assemblee nationale et acceptee par le roi, et de demeurer unis a
+tous les Francais par les liens de la fraternite." Au meme instant, les
+trompettes sonnent, les tambours battent, l'obus eclate; le ciel,
+jusque-la voile, se decouvre; et le soleil, ce Verbe de la nature,
+parait pour recevoir le serment de quatre cent mille hommes.
+
+L'Assemblee, le roi, le peuple, s'unissent dans le meme elan national.
+Quel moment! Au bruit de la bombe et du tambour, les habitants restes
+dans Paris, hommes, femmes, enfants, levent la main du cote du
+Champ-de-Mars, et s'ecrient aussi: "Oui, je le jure!" La France repete
+ce serment avec transport. Qui dira la joie et les embrassements de
+tout un peuple venant de naitre a la liberte? Ah! ce fut un grand
+spectacle! Comment decrire l'effet produit par ces drapeaux qui
+flottent dans les airs, comme pour se confondre desormais en un seul,
+le drapeau de la France, les armes qui brillent comme une moisson de
+fer dans cette plaine nue, les cris qui courent avec des frissons
+d'enthousiasme sur toutes les tetes, la terre qui s'ebranle, le ciel
+qui semble lui repondre par une clarte subite, les formidables accents
+d'une joie orageuse, la voix tonnante du peuple, et le genie de la
+Liberte qui plane dans les airs?
+
+"O siecle! o memoire! s'ecriait alors Carra, nous avons entendu ce
+serment, qui sera bientot, nous l'esperons, le serment de tous les
+peuples de la terre; vingt-cinq millions d'elus l'ont repete a la meme
+heure dans toutes les parties de cet empire; les echos des Alpes, des
+Pyrenees, des vastes cavernes du Rhin et de la Meuse en ont retenti au
+loin; ils le transmettent sans doute aux bornes les plus reculees de
+l'Europe et de l'Asie. Divine Providence! je me prosterne devant toi,
+en regardant avec dedain tous les rois qui se croient des dieux et
+demandent l'amour des mortels; je leur dis: Qu'etes-vous? Qu'avez-vous
+fait pour le bonheur des hommes? C'est aux nations assemblees a faire
+leurs propres lois et leur propre bonheur. Peuples de l'Europe, en
+ecoutant ce recit, tombez a genoux devant la divine Providence, et
+puis, vous relevant avec la fierte de l'homme et l'enthousiasme du
+republicain, renversez le trone de vos tyrans; soyez libres et heureux
+comme nous."
+
+Pour se faire une idee des sentiments qui dictaient a la nation entiere
+de telles paroles, il faut se reporter en esprit a ces jours de foi et
+d'esperance, ou tous les hommes n'eurent qu'un nom, celui de freres. La
+liberte etait une mer dont on ne connaissait pas encore les orages.
+Avec quelle joie on voyait le vaisseau de la France manoeuvrer sur cet
+ocean tranquille! Pendant une semaine, ce ne furent que chants et
+illuminations jusque sur les ruines de la Bastille; a la porte, on
+avait mis cette inscription heureuse par les contrastes qu'elle faisait
+naitre: _Ici l'on danse_. Tout en transformant ce lieu d'horreur en une
+salle de plaisirs, on avait pris le soin de ne point enlever le
+caractere de la primitive forteresse. Dans les anciens fosses, ou la
+danse etait fort animee, des restes de cachots, eclaires d'une sombre
+lumiere, projetaient sur la fete des souvenirs bien faits pour
+entretenir le peuple dans l'horreur du despotisme dont cette forteresse
+avait ete le rempart.
+
+Les craintes qu'avaient concues les ecrivains democrates furent en
+partie confirmees: l'enthousiasme des federes les emporta bien au dela
+des bornes de la reserve et de la convenance. Malgre ses querelles avec
+le roi et avec le clerge, la France etait encore royaliste et
+catholique, Lafayette avait ete enleve dans les bras, etouffe; on avait
+baise ses mains, ses bottes, son cheval blanc. Pendant huit jours, le
+peuple ne se livra plus qu'aux danses et aux divertissements; il
+s'abandonna, avec une facilite imprudente, a l'ivresse d'une joie sans
+mesure; la tribune etait oubliee; il fallait que l'idolatrie populaire
+fut bien prononcee pour que Mirabeau lui-meme s'en indignat. "Que
+voulez-vous faire, dit-il, d'une nation qui ne sait que crier: Vive le
+roi?" Dans une revue des gardes nationales, la reine avait donne sa
+main a baiser aux federes, sa belle main. Il parait, au reste, que nos
+provinciaux laisserent dechirer leur civisme et leur morale a des
+fleches moins delicates: on les vit rechercher publiquement les
+attraits des heroines du Palais-Royal.
+
+Le puritanisme democratique ne cessait de gemir sur ces desordres, sur
+les prodigalites scandaleuses de la fete, et sur cette fureur de
+spectacles et de nouveautes, si contraire a la dignite d'un peuple
+libre. Les ecrivains se plaignaient surtout des offenses faites a
+l'egalite: le peuple figurait bien au Champ-de-Mars, mais comme
+spectateur; les citoyens _actifs_ avaient seuls l'uniforme, portaient
+les armes; on aurait desire voir les formidables piques des faubourgs
+melees aux baionnettes. Cette fete n'en laissa pas moins, dans la
+memoire nationale, une trace que le temps n'a point effacee. Le vieux
+sang de nos peres se rechauffe quand on leur parle, a cette heure, de
+la Federation et du 14 juillet.
+
+Si incomplete que parut alors aux revolutionnaires cette fete
+philosophique, elle n'en fut pas moins le signe de la reconstitution de
+l'unite nationale. La poesie est presque toujours impuissante a
+traduire ces grandes emotions. M.-J. Chenier et Fontanes essayerent
+pourtant: Chenier seul trouva quelques accents heureux:
+
+Dieu du peuple et des rois, des cites, des campagnes,
+De Luther, de Calvin, des enfants d'Israel,
+Dieu que le Guebre honore au pied de ses montagnes,
+ En invoquant l'astre du ciel;
+
+Ici sont rassembles sous ton regard immense,
+De l'empire francais les fils et les soutiens.
+Celebrant devant toi leur bonheur qui commence,
+ Egaux a leurs yeux comme aux tiens!
+
+Ces deux strophes obtinrent un succes inoui, d'abord parce qu'elles
+sont reellement belles, ensuite parce qu'elles sont l'expression de la
+philosophie de la Revolution.
+
+Les fetes et les rejouissances se prolongerent durant quelques jours;
+les theatres furent frequentes par les cent mille federes venus de
+leurs provinces. Le Theatre-Francais donna une piece en deux actes de
+Collot-d'Herbois, la _Famille patriote ou la Federation_. Cette comedie
+de circonstance n'eut qu'un succes d'allusion et de patriotisme. La
+Revolution avait commence par la litterature; Voltaire, Diderot,
+Beaumarchais etaient reconnus au theatre pour les precurseurs de la
+regeneration morale et politique, mais au moment ou la secousse se
+declara les grands ecrivains avaient disparu. Au milieu de cette
+disette de beaux-esprits, la Revolution regarda en arriere: elle
+retrouva toute une chaine de grands hommes qui l'avaient annoncee et
+preparee. Il y en a surtout un parmi eux qu'elle reconnut pour sien.
+Moliere n'etait guere connu jusqu'alors que de l'aristocratie et des
+hommes lettres; 89 le revela au peuple.
+
+Lisez les journaux du temps: l'acteur que Louis XIV avait fait enterrer
+la nuit dans un coin de cimetiere se trouve, sur-le-champ, porte aux
+nues. La vengeance que l'auteur a voulu exercer devient palpable pour
+tout le monde; ses pieces sont des satires qui attaquent tous les
+ridicules des grands seigneurs dechus. Le peuple, a la fin du XVIIIe
+siecle, aime a mesurer la distance qui le separe de Sganarelle, fin,
+intelligent, plein de mepris envers la noblesse, mais gage,
+pusillanime, cauteleux, servile, n'osant pas regarder son maitre en
+face, ni lui dire tout haut ce qu'il pense tout bas. La catastrophe du
+cinquieme acte de _Don Juan_ est comprise de tous, et appliquee aux
+evenements. Cette statue du commandeur qui, a la fin du souper, saisit
+avec une majeste sombre et terrible le bras du seigneur libertin
+qu'elle entraine, figure bien la Revolution apres la Regence.
+Entendez-vous retentir les pas lourds de ce fantome de marbre? C'est le
+peuple qui s'avance!
+
+[Illustration: Fabre d'Eglantine]
+
+La nouvelle division de la France en departements n'avait point ete
+etrangere a la fete de la Federation. Les anciennes provinces s'etaient
+effacees et avec elles avaient disparu les privileges du clerge et de
+la noblesse, abolis de droit, mais non de fait, dans la nuit du 4 aout.
+
+On s'arreterait volontiers a ce beau jour d'enthousiasme, de confiance
+et d'elan patriotique; beau jour sans lendemain! Mais la marche des
+evenements nous entraine. Qu'il vive cependant a jamais dans
+l'histoire, le souvenir de ce moment trop court ou le coeur de tout un
+peuple battit d'amour pour la Justice et pour la Liberte!
+
+
+
+
+XI
+
+Le parti des indifferents.--Marat eclate.--Camille Desmoulins denonce
+par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Desorganisation de
+l'armee.--Mort de Loustalot.--Une seance du club de Jacobins.--Mariage
+de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau.
+
+
+Sous tous les gouvernements et a toutes les epoques, quelle que soit la
+gravite des circonstances, quels que soient les troubles qui agitent le
+pays, il se rencontre des hommes qui se font une regle de conduite de
+demeurer etrangers aux evenements, de rester insensibles aux plus
+nobles enthousiasmes; ils ne s'arretent jamais a une determination
+qu'apres avoir pris conseil de leur amour-propre ou de leurs interets
+personnels: a qui les comparerons-nous, sinon a ces anges neutres, dont
+parle Dante, "qui n'ont voulu prendre parti ni pour Dieu ni pour Satan,
+etres sans infamie comme sans gloire, mais dont la vie est si basse,
+que la justice et la misericorde les dedaignent egalement"? Ces
+hommes-la se nommerent alors, eux-memes, les impartiaux. Toute leur
+impartialite n'etait qu'un masque, sous lequel se couvrit le royalisme.
+Nuls principes! ces hommes ramenaient tous les devoirs a l'egoisme;
+c'est assez dire qu'ils n'en reconnaissaient aucun. "L'egoiste
+vertueux, lit-on dans une de leurs brochures, n'est d'aucun parti,
+d'aucune faction, d'aucun complot. Ses superieurs le considerent, ses
+egaux l'aiment, ses inferieurs le respectent: il est heureux."
+
+Toute cette morale epicurienne contraste singulierement avec l'esprit
+et le langage des revolutionnaires. Je lis, dans un discours prononce a
+l'assemblee federative de Valence, les paroles suivantes:
+
+"Quelque assuree que paraisse la conquete de notre liberte,
+gardons-nous de penser qu'il ne nous reste que des jouissances a
+satisfaire; c'est, au contraire, par des privations qu'il nous faudra
+la consolider."
+
+Qu'on compare ces deux manieres de voir, et qu'on juge!
+
+Toute passion, si noble qu'elle soit, a pourtant ses exces: l'amour de
+la liberte se montre jaloux, ombrageux, alarme comme tous les autres
+amours. Marat etait ainsi fait, que le moindre bruit d'infidelite a la
+patrie le jetait dans des fureurs. Toujours traque, il avait pris le
+parti de s'evanouir comme l'air. Il faut lire le journal de Camille
+Desmoulins, pour se faire une idee de l'existence fabuleuse de cet etre
+bizarre, qui semblait avoir derobe l'anneau de Gyges. Pour se
+soustraire a la nuit des cachots, il s'etait reduit a vivre au fond
+d'une cave; la du moins il pouvait ecrire, continuer la redaction de
+l'_Ami du peuple_. Ce qui l'effrayait le plus etait l'idee du repos.
+
+Marat luttait contre le Chatelet, contre la Municipalite, contre
+l'Assemblee nationale. Aux poursuites, il repondait par des defis. Tout
+dernierement, nouvel esclandre; grande perquisition chez l'invisible
+Marat; a defaut du coupable, on saisit ses papiers, les numeros de son
+journal, et une pauvre vieille femme qui pliait les feuilles. A minuit,
+on emmene le tout chez Bailly. Qu'y a-t-il donc? Marat avait, dit-on,
+lance un nouveau pamphlet anonyme: _C'en est fait de nous_. Rien de
+plus irrite que l'auteur de cet ecrit; il depasse toutes les bornes;
+mais, il faut bien le dire, les journaux etaient presque tous montes,
+depuis quelque temps, au diapason de la violence la plus
+extraordinaire. Marat, dont on a voulu faire la personnification de la
+demence, se montrait souvent plus modere que Freron et autres.
+Peut-etre cette exageration etait-elle necessaire pour reveiller
+l'esprit public; on ne sonne pas le tocsin d'alarme avec un grelot. Or
+nous verrons plus loin que la Revolution courait alors des dangers
+reels. Il est toujours mal, sans doute, de provoquer au desordre; la
+vie de l'homme est inviolable et sacree dans tous temps: mais l'Ami du
+peuple voulait-il reellement qu'on prit ses provocations a la lettre?
+On peut en douter. Dans son adresse aux citoyens, je decouvre moins de
+conseils reflechis que de vehementes hyperboles.
+
+"Citoyens de tout age et de tout rang, s'ecrie-t-il, les mesures prises
+par l'Assemblee nationale ne sauraient vous empecher de perir; c'en est
+fait de vous pour toujours, si vous ne courez aux armes, si vous ne
+retrouvez cette valeur heroique, qui, le 14 juillet et le 5 octobre,
+sauverent deux fois la France. Volez a Saint-Cloud [Note: Il parait que
+Louis XVI habitait alors, pour quelques jours, le chateau de
+Saint-Cloud.], s'il en est encore temps; ramenez le roi et le dauphin
+dans vos murs; tenez-les sous bonne garde, et qu'ils vous repondent des
+evenements; renfermez l'Autrichienne et son beau-frere: qu'ils ne
+puissent plus conspirer; saisissez-vous de tous les ministres et de
+leurs commis; mettez-les aux fers; assurez-vous du chef de la
+municipalite et des lieutenants de mairie; gardez a vue le general;
+arretez l'etat-major; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte;
+emparez-vous de tous les magasins et moulins a poudre; que les canons
+soient repartis entre tous les districts, que tous les districts se
+retablissent et restent a jamais permanents; qu'ils fassent revoquer
+les funestes decrets. Courez, courez, s'il en est encore temps, ou
+bientot de nombreuses legions ennemies fondront sur vous: bientot vous
+verrez les ordres privilegies se relever, le despotisme, l'affreux
+despotisme, reparaitra plus formidable que jamais. Cinq a six cents
+tetes abattues vous auraient assure repos, liberte et bonheur; une
+fausse humanite a retenu vos bras et suspendu vos coups: elle va couler
+la vie a des millions de vos freres; que vos ennemis triomphent un
+instant, et le sang coulera a grands flots; ils vous egorgeront sans
+pitie, ils eventreront vos femmes; et, pour eteindre a jamais parmi
+vous l'amour de la liberte, leurs mains sanguinaires chercheront le
+coeur dans les entrailles de vos enfants." Ce style est atroce; ces
+soupcons et ces conseils font horreur, a nous surtout qui lisons de
+pareilles lignes avec sang-froid et a distance des evenements. Mais
+alors les esprits etaient enflammes par la lutte; le langage se
+chargeait de teintes sinistres; la defiance colorait tout en noir; et
+l'esprit public etait assiege de fantomes. Marat etait le type de
+l'hypocondrie sociale. Son esprit se nourrissait d'alarmes, son
+imagination effaree donnait aux evenements la figure glaciale de la
+trahison et de la perfidie; il representait reellement l'inquietude de
+tous les nouveaux affranchis, qui croient partout revoir le bout de la
+chaine. La lecture du _C'en est fait de nous_ souleva l'Assemblee
+nationale. Denonce par Malouet, Marat rendit guerre pour guerre. Voici
+le curieux manifeste qu'il lanca au plus fort de l'orage:
+
+"J'ai un si souverain mepris pour ceux qui ont rendu le decret qui me
+declare criminel de lese-nation, et plus encore pour ceux qui ont ete
+charges de l'executer, j'ai tant de confiance dans le bon sens du
+peuple, qu'on s'est efforce d'egarer, et tant de certitude de
+l'attachement qu'il a pour son _ami_, dont il connait le zele, que je
+suis sans la plus legere inquietude sur les suites de ce decret
+honteux, et que je ne balancerais pas a aller me remettre entre les
+mains des jugeurs du Chatelet, si je pouvais le reconnaitre pour
+tribunal d'Etat, si j'avais l'assurance de ne pas etre emprisonne, et
+d'etre interroge a la face des cieux, certain qu'ils seraient plus
+embarrasses que moi. S'ils n'etaient pas mis en pieces, avant que l'Ami
+du Peuple eut acheve de plaider sa cause, ils apprendraient de lui ce
+que c'est que d'avoir affaire a un homme de tete, qui ne s'en laisse
+point imposer, qui ne prete point le flanc a la marche de la chicane,
+qui sait relever des juges prevaricateurs, les ramener au fond de
+l'affaire, et les montrer dans toute leur turpitude; ce que c'est que
+d'avoir affaire a un homme de coeur, fier de sa vertu, brulant de
+patriotisme, [Note: Une circonstance risible vint croiser cette
+boutade: "Le president, raconte Camille Desmoulins, annonca que Marat,
+le criminel de lese-nation, faisait hommage a l'Assemblee de son plan
+de legislation criminelle. On crut d'abord que c'etait un tour de
+Marat, qui envoyait ses elucubrations patriotiques, enrichies de son
+portrait, pour persiffler les noirs (les membres du cote droit) et le
+Chatelet, qui ne pouvaient pas mettre la main sur l'original. Mais il
+faut entendre _l'Ami du Peuple_ dans son numero suivant se defendre de
+cet envoi. "Il y a dix ou douze jours, dit-il, que ce plan fut remis a
+une dame pour te faire passer au president de l'Assemblee. Je regrette
+beaucoup qu'il ait ete presente dans une conjoncture pareille. Je ne
+sais point faire de platitudes; loin de rendre dorenavant a
+l'Assemblee aucun hommage, je n'aurai pour elle que justice severe; je
+ne lui donnerai aucun eloge." Marat concluait en declarant, a son tour,
+l'Assemblee _criminelle de haute trahison_, le tout au grand amusement
+de Camille, qui s'egayait de son ami Marat comme d'un _phenomene
+politique_.] exalte par le sentiment de la grandeur des interets qu'il
+defend, connaissant les grands mouvements des passions et l'art
+d'amener les scenes tragiques."
+
+L'un des moindres defauts de Marat etait de faire, sans cesse, l'eloge
+de lui-meme.
+
+Camille Desmoulins avait, lui aussi, ete denonce par Malouet, comme le
+_digne emule_ de Marat. Il reclama par voie de petition. "S'il y a
+quelque reproche a me faire, disait Camille, ce serait plutot d'etre
+idolatre de la nation et non d'etre criminel envers elle." Alors
+Malouet: "Camille Desmoulins est-il innocent? il se justifiera. Est-il
+coupable? je serai son accusateur et celui de tous ceux qui prendront
+sa defense. Qu'il se justifie, s'il l'ose." A ces mots, une voix
+s'eleve des tribunes: "Oui, je l'ose." Tumulte: une partie de
+l'Assemblee surprise se leve. Le president donne l'ordre d'arreter
+l'interrupteur, qui n'etait autre que Camille. Robespierre prend une
+grave initiative: "Je crois que l'ordre provisoire donne par M. le
+president etait indispensable: mais devez-vous confondre l'imprudence
+et l'inconsideration avec le crime? Il s'est entendu accuser d'un crime
+de lese-nation; il est alors difficile a un homme sensible de se taire.
+On ne peut supposer qu'il ait eu l'intention de manquer de respect au
+corps legislatif. L'humanite, d'accord avec la justice, reclame en sa
+faveur. Je demande son elargissement et qu'on passe a l'ordre du jour."
+Pendant ce temps, Camille avait file d'une tribune a l'autre, et les
+inspecteurs de la salle annoncent qu'il s'est echappe.
+
+On oublie l'incident pour continuer la deliberation sur l'adresse.
+Robespierre revient plusieurs fois a la charge. Petion presente fort
+adroitement un projet de decret qui annule celui de la veille: Camille
+est excepte de la denonciation qui se trouve maintenue seulement contre
+Marat. Il faut entendre Camille raconter lui-meme, dans son style
+charivarique, l'issue de cette affaire: "Victor Malouet avait assez
+bien arrange son plan de procedure, mais il n'a pas joui longtemps de
+sa victoire. Il avait saisi habilement l'avantage
+
+ "D'une nuit qui laissait peu de place au courage."
+
+M. Dubois de Crance a rallie les patriotes, et j'ai eu la gloire
+immortelle de voir Petion, Lameth, Barnave, Cottin, Lucas, Decroix,
+Biauzat, etc., confondre les perils d'un journaliste famelique avec la
+liberte, et livrer pendant quatre heures un combat des plus opiniatres,
+pour m'arracher aux noirs qui m'emmenaient captif; maints beaux faits
+surtout ont signale mon cher _Robespierre_. Cependant la victoire
+restait indecise, lorsque _Camus_, qu'on etait alle chercher au poste
+des archives, accourant sans perruque et le poil herisse, se fit jour
+au travers de la melee, et parvint enfin a me degager des aristocrates,
+qui, malgre l'inegalite des forces et les embuscades inattendues de
+_Dubois_ et de _Biauzat_, se battaient en desesperes. Il etait onze
+heures et demie; _Mirabeau-Tonneau_ etait tourmente du besoin d'aller
+rafraichir son gosier desseche, et je fus redevable du silence
+qu'obtint _Camus_, moins a la sonnette du president, qui appelait a
+l'ordre, qu'a la sonnette de l'office, qui appelait les ci-devant et
+les ministeriels a souper, et qui, depuis plus d'une heure, sonnait la
+retraite. Ils abandonnerent enfin le champ de bataille, je fus ramene
+en triomphe; et a peine ai-je goute quelque repos, que deja un chorus
+de colporteurs patriotes vient m'eveiller du bruit de mon nom, et crie
+sous mes fenetres: _Grande confusion de Malouet; grande victoire de
+Camille Desmoulins_; comme si c'etait la victoire de celui qui, les
+mains chargees de chaines, ne pouvait combattre, et non pas la victoire
+de cette cohorte sacree des amis de la Constitution, de cette foule de
+preux Jacobins, qui ont culbute _les Malouet, les Desmeuniers, les
+Murinais, les Foucault_, et cette multitude de noirs et de gris,
+d'aristocrates veterans et de transfuges du parti populaire."
+
+Camille, tire d'un mauvais pas, n'en devint guere plus sage: cet
+ecolier de genie ecoutait plutot son immense memoire, son amour de la
+plaisanterie et du trait que sa surete personnelle, et meme que la
+dignite de la Revolution.
+
+Un nouveau caractere allait entrer sur la scene, et prendre une part
+active aux evenements.
+
+Le 19 aout 1790, Robespierre recut de Blerancourt, pres de Noyon, une
+lettre; l'ecriture en etait nette et hardie, il lut:
+
+"Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du
+despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par
+des merveilles, je m'adresse a vous, monsieur, pour vous prier de vous
+reunir a moi pour sauver mon triste pays. La ville de Couci s'est fait
+transferer (ce bruit court ici) les marches francs du bourg de
+Blerancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privileges
+des campagnes? Il ne restera donc plus a ces dernieres que la taille et
+les impots! Appuyez, s'il vous plait, de tout votre talent, une adresse
+que je fais par le meme courrier, dans laquelle je demande la reunion
+de mon heritage aux domaines nationaux du canton, pour que l'on
+conserve a mon pays un privilege sans lequel il faut qu'il meure de
+faim. Je ne vous connais pas, mais vous etes un grand homme. Vous
+n'etes pas seulement le depute d'une province, vous etes celui de
+l'humanite et de la republique. Faites que ma demande ne soit pas
+meprisee.
+
+"_Signe_: SAINT-JUST,
+
+"Electeur au departement de l'Aisne."
+
+Robespierre demeura longtemps absorbe; l'emotion s'empara de tout son
+etre, il lui sembla que son ame se separait de la matiere et se
+trouvait en contact avec une ame soeur: ces deux hommes s'etaient
+compris a distance.
+
+Au moment ou venait de se former, entre Robespierre et ce jeune
+inconnu, un lien que le fer seul de leurs ennemis devait trancher plus
+tard, Marat rompait avec un des hommes qui devaient l'entrainer dans
+une lutte a mort. "Monsieur Brissot, ecrivait-il, m'avait toujours paru
+vrai ami de la liberte: l'air infect de l'Hotel de Ville, et plus
+encore le souffle impur du general (Lafayette), influerent bientot sur
+ses principes; son plan d'aristocratie municipale, qui a servi de
+canevas a celui de Desmeuniers, ne me laissa plus voir en lui qu'un
+petit ambitieux, un souple _intrigant_, et la voix du patriotisme
+etouffa dans mon coeur la voix de l'amitie." Intrigue et intrigants,
+c'est le fer rouge dont la Montagne marquera, plus tard, tout le parti
+de la Gironde.
+
+Il existait dans l'armee un principe de dissolution: Mirabeau proposa
+de la licencier pour la reorganiser sur de nouvelles bases. On n'osa
+prendre cette mesure. Dans l'ancien systeme, l'armee etait une simple
+machine de guerre; elle n'agissait pas, elle fonctionnait. Composee,
+comme le clerge, d'une noblesse et d'un peuple, elle consacrait, sous
+l'uniforme, la plus entiere separation des castes: d'un cote, les
+officiers; de l'autre, les sous-officiers et les soldats. Quand
+les bases de l'ancienne societe s'ebranlerent, toutes les
+institutions avaient ete obligees de s'ouvrir a l'element
+democratique: il n'en fut pas de meme de l'armee. Abattue partout
+ailleurs, l'aristocrati levait encore la tete sous les drapeaux.
+Appuyee sur l'obeissance passive qu'imposent les lois militaires, elle
+bravait, en quelque sorte, le torrent des idees nouvelles. Les opinions
+etaient determinees par la place que chacun occupait dans cette
+formidable hierarchie: les officiers, tous d'origine noble, se
+montraient generalement opposes a la Revolution; les sous-officiers et
+les soldats se declaraient, au contraire, tres-favorables au mouvement:
+de la deux partis dans l'armee comme dans la nation. Les soldats,
+quoique gardes a vue par leurs chefs, lisaient et commentaient entre
+eux les ecrits publics; l'esprit de liberte penetrait a travers
+l'uniforme.
+
+Telle etait la situation, lorsqu'une etincelle mit le feu aux poudres.
+A Nancy eclata un soulevement general qui faillit degenerer en une
+guerre civile. Trois regiments s'insurgerent; Bouille marcha sur eux, a
+la tete de la garnison et des gardes nationales de Metz; il les soumit.
+Le sang avait coule: cette victoire fit horreur a ceux memes que la loi
+de la subordination mettait dans la necessite de vaincre. Quand cette
+nouvelle arriva sur Paris, elle causa une exasperation terrible.
+Quarante mille hommes entourent la salle du Manege, et poussent des
+cris d'imprecations contre Bouille, jusque dans les Tuileries; ils
+veulent arreter le ministre de la guerre. L'Assemblee nationale n'en
+decerne pas moins des remerciements a M. de Bouille et a l'armee
+victorieuse, et des honneurs funebres aux citoyens morts pour le
+maintien de la discipline.
+
+Un conseil de guerre, compose d'officiers appartenant aux divisions de
+Vigier et de Castella, avait condamne vingt-trois soldats de
+Chateau-Vieux a la peine de mort, quarante et un aux galeres; soixante
+et onze furent renvoyes a la justice de leur regiment. Robespierre fit
+un appel a la clemence de l'Assemblee. Remontant des effets aux causes,
+il accusa les mauvais traitements dont l'armee etait victime de la part
+de ses chefs. "Il ne faut pas seulement, ajouta-t-il, fixer votre
+attention sur la garnison de Nancy; il faut, d'un seul coup d'oeil,
+envisager la totalite de l'armee. On ne saurait se le dissimuler, les
+ennemis de l'Etat ont voulu la dissoudre: c'est la leur but. On a
+cherche a degouter les bons; on a distribue des cartouches jaunes;
+[Note: C'etait une punition et une marque d'infamie.] on a voulu aigrir
+les troupes pour les forcer a l'insurrection, faire rendre un decret,
+et en abuser en leur persuadant qu'il est l'ouvrage de leurs ennemis.
+Il n'est pas necessaire de plus longs developpements pour vous prouver
+que les ministres et les chefs de l'armee ne meritent pas votre
+confiance."
+
+Signalons un trait de devouement et d'humanite: la femme Humberg,
+concierge de la porte de Stanislas, a Nancy, voulant eteindre le feu de
+la guerre civile, prit un seau d'eau et le renversa sur la lumiere d'un
+canon, malgre l'opposition des canonniers.
+
+La nouvelle des massacres de Metz et de Nancy eut un retentissement
+sinistre dans les feuilles publiques. Marat ne se connait plus; il
+s'emporte, il delire.
+
+"Juste ciel! s'ecrie-t-il. Tous mes sens se revoltent, et l'indignation
+serre mon coeur. Laches citoyens! verrez-vous donc, en silence,
+accabler vos freres? Resterez-vous donc immobiles, quand des legions
+d'assassins vont les egorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy
+sont innocents; ils sont opprimes, ils resistent a la tyrannie; ils en
+ont le droit, leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que
+doivent tomber vos coups: l'Assemblee nationale elle-meme, par le vice
+de sa composition, par la depravation de la plus grande partie de ses
+membres, par les decrets injustes, vexatoires et tyranniques qu'on lui
+arrache journellement, ne merite plus votre confiance."
+
+Ces acces de colere qui faisaient affluer tout son sang vers le coeur,
+a la vue de l'injustice, avaient, plus d'une fois, valu a Marat une
+reputation de folie; il ne s'en laissa pas ebranler. Toute la vengeance
+qu'il exerca fut de renvoyer la meme accusation a ses ennemis.
+
+"Rien n'egale, poursuit-il, l'horreur que j'ai pour les noirs projets
+des ennemis de la Revolution, si ce n'est le mepris que m'inspire leur
+demence! Qu'un prince ou des ministres accables de regrets d'avoir, par
+leurs concussions et leur tyrannie, amene les choses au point ou elles
+en sont, et furieux de ne pouvoir les retablir, perdent la tete, et se
+conduisent en insenses, il n'y a rien la d'etrange. Mais qu'un senat
+nombreux imite leurs folies, c'est ce qu'on refuserait de croire, si
+l'on ignorait que ses membres sont presque tous agites des memes
+passions. Comment, toutefois, ne s'est-il pas trouve, parmi eux, un
+seul homme qui les ait rappeles a la raison, a la prudence? Quel
+aveuglement impardonnable de vouloir suivre aujourd'hui, avec les
+troupes reglees, les maximes de l'ancien regime! Sont-ce des hommes,
+dont les ecrits patriotiques ont ouvert les yeux, dont le sentiment de
+la liberte a eleve l'ame, et qui craignent moins la mort que le
+deshonneur, que l'on peut encore traiter en serfs? Est-ce en cherchant
+a couvrir les anciennes vexations par de nouvelles, en employant la
+violence a l'appui de l'injustice, en ajoutant outrage a outrage, que
+l'on peut esperer de les rendre dociles a la voix de leurs oppresseurs?
+Est-ce par des traitements iniques et honteux qu'on peut se flatter de
+les plier au devoir? Non, jamais!"
+
+Quelques jours apres, le journalisme fit une perte cruelle. Loustalot,
+le redacteur des _Revolutions de Paris_, venait de mourir a l'age de
+vingt-huit ans. C'etait un grand coeur et un ecrivain de talent, devore
+par le feu sacre du patriotisme. Sa feuille se tirait a un nombre
+considerable d'exemplaires, et, toute palpitante de l'emotion de la
+semaine, elle exercait une enorme influence dans les faubourgs. Il
+tomba au champ d'honneur, ferme, vaillant, la plume a la main: certes,
+cette plume valait bien une epee. Il se rencontre des hommes chez
+lesquels se resume l'instinct et le bon sens des masses; Loustalot
+etait de ceux-la. Au moment ou le journalisme, ce nouveau pouvoir,
+succedait a la royaute, l'auteur des _Revolutions de Paris_ fit mieux
+encore que de gouverner le peuple: il l'eclaira. La presse devint,
+alors, un veritable sacerdoce.
+
+[Illustration: Une seance du club des Jacobins.]
+
+Le 4 septembre 1790, Necker se retira du ministere. Sa retraite eut
+tous les caracteres d'une fuite; la popularite l'avait seduit; elle le
+trompa. On lisait sur la porte de son hotel: _Au ministre adore_;
+l'inscription est enlevee; une defaveur generale succede a l'ancienne
+idolatrie. Ces retours de l'opinion ne doivent pas nous etonner; dans
+les temps de revolution, les idees sont tout, les hommes rien.
+
+Necker n'avait jamais ete que le masque de la volonte nationale, a un
+moment donne; il s'evanouit avec la circonstance. Seuls les Montagnards
+se fortifiaient et grandissaient a chaque pas; c'est qu'ils avaient
+derriere eux le peuple.
+
+La lutte des croyances continuait, quoique la Revolution ne cessat
+d'appeler a elle les membres desinteresses du clerge.--La resistance
+des ecclesiastiques etait en raison inverse du rang qu'ils occupaient
+dans la hierarchie; les eveques se montrerent plus opposes a la reforme
+que les cures, les cures que les simples vicaires. Il y eut ca et la,
+dans le bas clerge, des exemples remarquables d'adhesion au nouvel
+ordre de choses; un pretre de Saint-Sulpice, M. Jacques Roux, fit
+entendre du haut de la chaire les paroles suivantes: "Interdit des
+fonctions sacrees du ministere, par les vicaires generaux de Saintes,
+pour m'etre declare l'apotre de la Revolution; force de quitter mon
+diocese et mes foyers, pour echapper a la fureur des mechants qui
+avaient mis ma tete a prix, la joie que je ressens de preter le serment
+decrete le 27 novembre dernier, par la loi sur la constitution civile
+du clerge, cette consolation inappreciable me fait oublier que, depuis
+seize ans, je n'ai vecu que de mes infortunes et de mes larmes. Je jure
+donc, messieurs, en presence du ciel et de la terre, que je serai
+fidele _a la nation, a la loi et au roi_, qui sont indivisibles.
+J'ajouterai meme que je suis pret a verser jusqu'a la derniere goutte
+de mon sang, pour le soutien d'une revolution qui a change deja, sur la
+face du globe, le sort de l'espece humaine, en rendant les hommes egaux
+entre eux, comme ils le sont de toute eternite devant Dieu."
+
+Pour la plebe du clerge, le serment exige par la loi etait un rempart
+contre la tyrannie des grands-vicaires et des eveques, ils pleuraient
+d'attendrissement et de joie en le prononcant en face de l'autel. Les
+citoyens les entouraient de leur affection. Cependant, en beaucoup
+d'endroits, les eglises etaient desertees par les ministres du culte: a
+Paris, des cures, pour interesser le peuple a leur cause, avaient fait
+vendre leurs meubles a la porte de l'eglise; d'autres s'etaient
+coalises pour faire manquer les offices. A la paroisse de
+Saint-Jean-en-Greve, il ne s'etait pas trouve un seul pretre pour
+commencer les vepres. On fait venir un religieux, et les gardes
+nationaux, de service a la maison commune, accourent en grand nombre
+pour chanter les vepres. Les paroissiens affluent: depuis longtemps on
+n'avait prie d'aussi bon coeur.
+
+On n'a point assez appuye sur un fait singulier: c'est que la
+Revolution naissante, bien loin d'eteindre le sentiment religieux chez
+les laiques, l'avait au contraire ravive.
+
+Le meme jour, a Saint-Gervais, a Saint-Roch, a Saint-Sulpice, des
+citoyens sans armes entouraient le lutrin, et chantaient a voix
+deployee les louanges du Createur.
+
+D'un autre cote se developpait un mouvement en dehors des anciens
+cultes. A la tete d'une des loges maconniques de Paris figuraient
+quelques philosophes; la loge se changea en club, sous le nom de
+_Cercle social_. Les membres de cette association se distinguaient par
+des sentiments de bienveillance reciproque et par la pratique de la
+charite universelle.
+
+Les hommes freres, les hommes rattaches a toutes les creatures, qui
+forment elles-memes le lien de la vie, les hommes unis d'esprit et de
+sentiment au souverain ordonnateur des etres, a l'Architecte de
+l'Univers, tel etait leur ideal, leur reve philosophique. La
+consequence de cette doctrine, qui avait le tort de flotter un peu dans
+les nuages, etait le changement de toutes les existences, de toutes les
+relations sociales. Le devoir de l'homme, comme celui du citoyen,
+etait, d'apres eux, de joindre sa volonte a celle de l'Etre Supreme,
+pour creer, de concert avec lui, un monde nouveau, un monde conforme au
+dessein primitif, un monde ou regneraient la justice et la verite.
+
+Toute grande reforme politique ou sociale traine a sa suite une nuee de
+metaphysiciens, de reveurs, de mystiques. Le peuple, en 90, eut le bon
+esprit de ne pas les suivre, de s'attacher fermement, comme a un roc,
+aux faits positifs, a la loi, aux principes. Il avait un amour
+passionne pour la discussion; mais il la voulait nette, precise. Ses
+heros etaient les hommes pratiques, ceux qui cherchaient a incarner le
+vrai et l'utile, dans les institutions nouvelles. Ce n'est pas lui qui
+aurait lache la proie pour l'ombre.
+
+De jour en jour, les opinions se degagent: les clubs se multiplient;
+celui des Jacobins s'etait demembre. Sieyes, Lafayette, Bailly,
+Chapelier, Larochefoucauld, en se retirant, avaient fonde a
+l'extremite du Palais-Royal, pres le passage Radziwil, une societe
+connue sous le nom de _Club de 89_. Les deputes s'y reunissaient pour
+lire les journaux et pour faire d'excellents diners, au sortir des
+seances de l'Assemblee. Dans la soiree, on preparait, par une
+discussion reguliere et paisible, les travaux legislatifs. L'ancien
+club des Jacobins avait gagne, a la retraite des moderes, de
+s'accroitre en force et en influence; il devint plus nombreux et plus
+tumultueux; les Lameth et Barnave le dirigeaient, mais leur autorite
+tendait a decroitre. Mirabeau, quoique hai, etait egalement recherche
+des deux clubs, ou sa parole remuait des passions bien differentes.
+
+Derriere ces notabilites commencait a poindre l'opiniatre genie de
+Robespierre. Appuye au dehors sur la presse, il n'attendait qu'une
+occasion pour s'imposer lui-meme a la faveur populaire. Cette occasion
+se presenta: l'Assemblee nationale venait de rendre un decret, portant
+que les citoyens actifs seraient seuls inscrits sur le role des gardes
+nationales. L'indignation ouvrit la veine oratoire de Robespierre; il
+fit, au club, un discours trouve admirable par Camille. Les
+applaudissements eclaterent. Mirabeau, president des Jacobins, rappela
+l'orateur a l'ordre. Cette interruption excita un soulevement orageux.
+Vainement l'athlete aux poumons d'airain usait les forces de sa voix
+contre le tumulte; le bruit meme de la sonnette etait etouffe.
+
+"Mirabeau, raconte Desmoulins, voyant qu'il ne pouvait parler aux
+oreilles, et pour les frapper par un mouvement nouveau, au lieu de
+mettre son chapeau, comme le president de l'Assemblee nationale, monta
+sur son fauteuil. "Que tous mes confreres m'entourent!" s'ecria-t-il,
+comme s'il eut ete question de proteger le decret en personne. Aussitot
+une trentaine des honorables membres s'avancent et entourent Mirabeau.
+Mais, de son cote, Robespierre, toujours si pur, si incorruptible, et a
+cette seance si eloquent, avait autour de lui tous les vrais Jacobins,
+toutes les ames republicaines, toute l'elite du patriotisme. Le silence
+que n'avait pu obtenir la sonnette et le geste theatral de Mirabeau, le
+bras en echarpe de Charles Lameth [Note: Lameth s'etait battu en duel
+avec un membre du cote droit, M. de Castries. Barnave s'etait
+auparavant rencontre avec Cazeles. Le peuple, irrite des provocations
+qu'on adressait depuis quelque temps a ses deputes, s'etait mis en
+mouvement pour exercer une vengeance. Ayant couru en force a l'hotel de
+Castries, il brisa les meubles, mit le linge en pieces et jeta tout par
+les fenetres. Ces luttes personnelles alarmerent la conscience des
+revolutionnaires; ils engagerent fortement les bons citoyens a reserver
+toutes leurs forces pour la grande lutte nationale. Camille Desmoulins
+donna lui-meme l'exemple en refusant un duel; les ecrivains de son
+parti le feliciterent d'avoir le coeur de paraitre lache. Ainsi le
+sentiment puritain de la democratie condamnait ce prejuge barbare de
+l'assassinat par les armes et devant temoins.] parvint a le ramener. Il
+monte a la tribune ou, tout en louant Robespierre de son amour pour le
+peuple, et en l'appelant son ami tres cher, il le colaphisa un peu
+rudement et pretendit, comme M. le president, qu'on n'avait pas le
+droit de faire le proces a un decret, sanctionne ou non. Mais M. de
+Noailles concilia les deux partis, en soutenant que le decret ne
+comportait point le sens qu'on lui pretait, qu'il s'etait trouve au
+Comite de constitution lorsqu'on avait discute cet article, et qu'il
+pouvait attester que ni lui ni le comite ne l'avaient entendu dans le
+sens de M. Charles Lameth et de Mirabeau. La difficulte etant levee, la
+parole fut rendue a Robespierre, qui acheva son discours au milieu des
+applaudissements, comme il l'avait commence.
+
+Ainsi croissait, au milieu des interruptions et des murmures, cette
+puissance formidable que Robespierre devait bientot exercer aux
+Jacobins.
+
+La regeneration politique entraina la regeneration des moeurs. Avant la
+Revolution, la femme etait avilie, le lien conjugal fort relache. La
+reforme des idees fit de l'amour un sentiment qui s'epure en se
+reglant, et rendit au mariage la dignite qui lui est propre.
+
+Le mercredi 29 decembre 1790, une ceremonie touchante etait celebree
+dans l'eglise Saint-Sulpice: Camille Desmoulins s'unissait a Lucile
+Duplessis. Il faut reprendre les choses de plus haut. Un etudiant en
+droit, maitre es arts, rencontre un soir, dans le jardin du Luxembourg,
+deux femmes, dont l'une, la mere, avait les traits nobles et empreints
+d'une majeste tragique; l'autre etait une jeune fille de douze ans,
+fort gracieuse et fort bien elevee. Ce jeune homme etait tres
+modestement vetu, point beau; la parole hesitait sur ses levres comme
+embarrassee d'un leger begaiement, ses politesses semblaient un peu
+gauches: tel qu'il etait, il plut d'abord a la mere, puis a la jeune
+fille. Camille se trouvait redevable de son education au chapitre de
+Laon; sa famille etait sans fortune, et les chanoines l'avaient fait
+entrer, comme boursier, au college Louis-le-Grand, ou il avait acheve
+ses etudes pour entrer a l'Ecole de droit.
+
+Tous les soirs, Camille allait courtiser ses chers feuillages; ce coin
+de nature, encadre dans le faubourg Saint-Germain, etait le pays de son
+coeur; les deux femmes y revinrent aussi... par hasard. La conversation
+etant tombee sur quelques idees qui commencaient des lors a fermenter,
+Camille begaya des paroles eloquentes; on lui trouva l'esprit orne;
+l'acces de la maison lui fut donne. Le coeur a ses troubles comme la
+vue: Camille avait d'abord cru aimer la mere; mais, de jour en jour,
+ses sentiments se detournaient d'elle pour se porter sur la fille, sur
+la petite Lucile, dont les perfections croissantes jetaient deja, parmi
+ses jeux, un parfum de tendresse et de sensibilite delicate. C'etait
+une ame charmante; toute troublee, elle ignorait la cause et l'objet de
+ces soupirs seditieux, qui soulevaient, par instants, sa poitrine emue.
+Elle accusait alors la chaleur du ciel des subites rougeurs qui lui
+montaient au visage. Le secret de Lucile ne fut pas trop bien garde;
+rien de bavard comme des yeux de seize ans; sa mere lut dans ces
+yeux-la. Il y avait des obstacles de fortune. Le jeune bachelier en
+droit avait ete recu avocat au parlement de Paris, mais, jusqu'ici,
+quel espoir fonder sur son avenir? D'un autre cote, Lucile avait
+quelque fortune. Cependant la Revolution avait fait son chemin dans le
+monde, et Camille s'etait pousse avec elle; il etait alors une des voix
+les plus ecoutees du pays. Aime de la France, pour le tour incisif de
+son esprit original et petulant, les qualites de son esprit et de son
+coeur en firent l'idole de la femme qu'il recherchait.
+
+"Aujourd'hui decembre, ecrivait-il a son pere, je me vois enfin au
+comble de mes voeux. Le bonheur, pour moi, s'est fait longtemps
+attendre; mais enfin il est arrive, et je suis heureux autant qu'on
+peut l'etre sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant
+parle, et que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent,
+et elle ne me refuse pas. Tout a l'heure, sa mere vient de m'annoncer
+cette nouvelle en pleurant de joie... Quant a Lucile, vous allez la
+connaitre par ce seul trait. Quand sa mere me l'a donnee, il n'y a
+qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux
+de Lucile; surpris de l'entendre rire, je leve les yeux; les siens
+n'etaient pas en meilleur etat que les miens; elle etait tout en
+larmes, elle pleurait meme abondamment, et cependant elle riait encore.
+Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n'aurais pas
+imagine que la nature et la sensibilite pussent reunir a ce point ces
+deux contrastes!" O pressentiment! rire a travers les larmes, n'est-ce
+pas toute la vie?--Ce fut celle de Lucile.
+
+Rien ne manquait a leur bonheur que la ceremonie du mariage. L'abbe
+Denis Berardier, grand-maitre du college de Louis-le-Grand, fit la
+celebration a Saint-Sulpice. Les temoins furent Petion, Robespierre,
+Sillery, Brissot et Mercier. Berardier, qui etait membre de l'Assemblee
+constituante, prononca un discours dans lequel il recommandait a
+Camille de respecter la religion dans ses ecrits. "Si l'on peut, lui
+dit-il, etre assez presomptueux pour se flatter de pouvoir se passer
+d'elle, dans toutes les infortunes inseparables de cette vie, ce serait
+un meurtre que d'enlever ce secours a tant de malheureux, qui n'ont
+d'autre ressource, dans leurs peines, que la consolation qu'elle leur
+procure, et d'autre espoir que les recompenses qu'elle promet. Si ce
+n'est pas pour vous, ce sera au moins pour les autres que vous
+respecterez la religion dans vos ecrits; j'en serais volontiers le
+garant; j'en contracte meme ici, pour vous, l'engagement au pied des
+autels, et devant Dieu qui y reside. Monsieur, vous ne me rendrez pas
+parjure... Votre patriotisme n'en sera pas moins actif; il n'en sera
+que plus epure, plus ferme, plus vrai; car si la loi peut forcer a
+paraitre citoyen, la religion oblige a l'etre."
+
+La voix du bon abbe s'etait attendrie, en s'adressant a son ancien
+eleve; les larmes coulerent. Lucile, cependant, attirait tous les
+regards; il n'y avait qu'une voix dans l'eglise: "Qu'elle est
+belle!"--"Je vous assure, ecrivait Camille quelques jours plus tard,
+que cette beaute est son moindre merite. Il y a peu de femmes qui,
+apres avoir ete idolatrees, soutiennent l'epreuve du mariage; mais plus
+je connais Lucile, et plus il faut me prosterner devant elle." Le
+charme et la mollesse enfantine des sentiments n'excluaient pas chez
+elle l'energie. Lucile appartenait bien a la race des femmes de la
+Revolution, douce et terrible, la grace du cygne avec des reveils de
+lionne.
+
+Souleverons-nous ici les voiles du sanctuaire domestique? Oh! le
+charmant nid risque au milieu de l'orage! On jouait avec la politique,
+comme les enfants des pecheurs d'Etretat avec la mer. Camille avait
+d'ailleurs abrite sa vie des tempetes du forum. Lucile, quand son mari
+avait termine son numero de journal, voulait qu'on le lui lut; aux
+endroits plaisants, c'etaient des eclats de rire et des folies qui
+animaient encore la verve satirique de Camille. Quelquefois elle le
+mettait en colere: les femmes n'aiment point sans cela. Au beau milieu
+du travail, qui prenait a Camille les plus longues heures du jour,
+Lucile, ennuyee du silence, lui jouait quelquefois un charivari, en
+faisant aller sur le piano les pattes de sa chatte, laquelle finissait,
+tout en jurant, par l'egratigner en _ut, re, mi, fa_.
+
+Comme ces gracieux enfantillages se detachent en lumiere, sur le fond
+serieux d'une Revolution! Quelle douce et charmante insouciance! Helas!
+la fureur des evenements allait emporter bien loin ces jours de
+bonheur. Quand il raconte de tels enfantillages, Camille ressemble a un
+poete qui, menace lui-meme par les dangers de l'eruption, s'amuserait a
+jeter des fleurs dans la bouche du Vesuve.
+
+Il avait de la poesie dans l'ame, mais il avait surtout la verve de la
+critique, l'esprit satirique de Voltaire. Il ne tarda point a
+plaisanter sur le serment qu'avait exige de lui l'abbe Berardier, de
+_ne point toucher au spirituel_. "C'etait, dit-il, gener un peu la
+liberte des opinions religieuses, et porter atteinte a la declaration
+des droits; mais qu'y faire? Je n'etais point venu la pour dire non.
+C'est ainsi que je me trouvai pris et oblige, par serment, a ne me
+meler, dans mes numeros, que de la partie politique et democratique, et
+a en retrancher l'article theologie. Sans avoir approfondi la question,
+je me doute bien que ce serment, accessoire au principal, n'est pas
+d'obligation etroite comme l'autre." Voila l'homme; chez lui, le
+premier mouvement venait du coeur et le second de l'esprit.
+
+Ce tour d'esprit railleur l'a fait accuser de scepticisme; il est vrai
+que Camille lanca plus d'une fois ses fleches contre les ordonnances de
+l'Eglise, et contre les abus du clerge: mais les vrais sceptiques sont
+ceux qui acceptent tout sans s'attacher a rien, couvrant ainsi du
+manteau des formes, et du respect exterieur, le neant de leurs
+convictions.
+
+"Mirabeau est mort!" Telle fut la grande nouvelle qui, le 2 avril 1791,
+courut d'un bout a l'autre de Paris. Ses relations avec la cour, ses
+intrigues, ses manoeuvres honteuses, ne sont plus, aujourd'hui, un
+secret pour personne. L'armoire de fer a parle; des confidences, des
+ecrits authentiques, ont trahi le mystere de sa conduite, dans les
+derniers temps de sa vie. Il avait propose a la cour un plan de
+conspiration d'ou devait sortir la guerre civile, et a l'aide de la
+guerre civile il esperait que le roi recouvrerait son autorite. Les
+contemporains n'avaient guere sur son compte que des soupcons. Marat
+l'avait bien denonce comme traitre; mais qui Marat n'avait-il point
+accuse? On oublia, un instant, ses faiblesses, ses vices, pour ne se
+souvenir que du grand orateur. Quel malheur que son caractere ne fut
+point a la hauteur de son genie!
+
+La mort refit Mirabeau. Le linceul couvrit les taches trop reelles de
+son existence depravee. Le directoire du departement proposa de lui
+donner pour tombe la nouvelle eglise de Sainte-Genevieve; l'Assemblee
+nationale delibera sur-le-champ; Robespierre alors, qui avait plusieurs
+fois essuye les dementis et les coleres oratoires de Mirabeau,
+Robespierre se leva: "Ce n'est pas, dit-il, au moment ou l'on entend,
+de toutes parts, les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre
+qui, dans les epoques les plus critiques, a deploye tant de courage
+contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer a ce qu'il lui fut
+decerne des marques d'honneur. J'appuie cette proposition de tout mon
+pouvoir ou plutot de toute ma sensibilite." De ces deux hommes,
+Mirabeau et Robespierre, l'un etait le premier, l'autre le dernier mot
+de la Revolution.
+
+L'edifice de Sainte-Genevieve, transforme en Pantheon, devait reunir
+les depouilles de tous les grands hommes. Pensee sublime, qui fut
+repudiee plus tard comme tant d'autres, quand la France s'affaissa sur
+elle-meme:--"Convoquer les ombres, faire un concile de morts, leur
+demander, en mettant sous leurs yeux la Constitution de 89; Etes-vous
+contents de notre oeuvre?"--Place a Voltaire, a J.-J. Rousseau, aux
+grands hommes du XVIIIe siecle, dans ce temple eleve a la philosophie,
+mere de la Revolution! Mirabeau ouvrit la marche et leur montra le
+chemin.
+
+Le peuple, qui aime les grands hommes malgre leurs faiblesses, suivit
+les funerailles de l'orateur en pleurant. On se figure difficilement
+que ces hommes-la doivent perir; tant l'idee de l'ame et du genie
+s'allie intimement a celle de l'immortalite!
+
+La rumeur publique fit circuler mille contes invraisemblables. On parla
+vaguement de poison; il n'y en avait d'autre que celui de la debauche a
+laquelle se livrait cette orageuse nature. Le travail et la tribune
+firent le reste. Mirabeau commencait a avoir peur de la Revolution; sa
+tonnante voix criait aux flots de reculer; les flots se brisent, mais
+ne reculent pas. Emporte dans cette lutte avec un element sourd et
+inexorable, il se raidit contre les debris du drame; il se fit de la
+royaute une ancre a laquelle, d'une main desesperee, il cherchait a
+rattacher sa fortune et celle de la France. Vains efforts!
+
+Comme ses besoins etaient enormes et que la cour etait riche, il vendit
+sa parole.--L'eloquence de Mirabeau? Une grande prostituee!--Longtemps
+son audace le couvrit; sa defection, entouree d'abord des obscurites de
+l'incertitude, ne se devoila que quand il n'etait plus la pour se
+defendre. Le voici donc couche dans les tenebres du sepulcre, cet
+homme, digne des gemonies par sa conduite, digne du Pantheon par ses
+vastes talents! La poesie, qui s'amuse aux contrastes, a voulu
+rehausser chez lui l'eclat des lumieres par l'opposition des ombres:
+pas de ces jeux-la, s'il vous plait! ayons le courage de dire que la
+probite est le seul piedestal du vrai genie.
+
+Le jour de sa mort, tous les spectacles furent fermes. L'accablement,
+la consternation, la stupeur etaient sur presque tous les visages. La
+voix des journaux exprima des sentiments divers, mais, en general, les
+regrets et l'admiration pour les talents de l'orateur firent oublier
+l'immoralite de l'homme. Marat seul tint ferme dans ses diatribes:
+"Peuple, s'ecriait-il, rends graces au ciel! ton plus redoutable
+ennemi, Riquetti, n'est plus."
+
+La nouvelle destination donnee a l'eglise Sainte-Genevieve fut encore,
+pour Marat, l'objet de vives critiques; il ne vit dans cet edifice,
+consacre a honorer les lumieres sans les vertus, qu'un monument de pure
+ostentation nationale. Ce qu'il y a de plus remarquable, et j'oserais
+dire de prophetique, c'est la declaration suivante: "Si jamais la
+liberte s'etablissait en France, et si jamais quelque legislature, se
+souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie, etait tentee de me
+decerner une place dans Sainte-Genevieve, je proteste ici hautement
+contre ce sanglant affront." (Marat entendait dire par la qu'il y
+serait en trop mauvaise compagnie.) "Oui, j'aimerais mieux cent fois ne
+jamais mourir que d'avoir a redouter un si cruel outrage." Ce dernier
+trait est assez beau: "J'aimerais mieux cent fois ne jamais
+mourir!"--Marat, quoi qu'il en ait dit, alla plus tard au Pantheon; il
+est vrai que ce fut pour en chasser Mirabeau.
+
+Les plus acharnes contre Mirabeau etaient alors les royalistes, soit
+qu'ils ignorassent ses engagements avec la cour, soit qu'ils ne
+voulussent point lui pardonner d'avoir, des le principe, mis son
+eloquence au service de la tempete revolutionnaire. Au milieu du deuil
+general, quand sa cendre etait encore tiede, ils l'attaquerent avec
+fureur dans leurs journaux. Apres l'avoir traite d'_escroc_, de
+_coureur de filles_, de _gredin_, l'un de ces pamphletaires mele a ses
+injures des anecdotes assez piquantes:
+
+"Loge en chambre garnie, rue et hotel Coq-Heron, en proie a la plus
+affreuse misere, Mirabeau est reduit a la triste ressource de voler son
+garcon perruquier; pendant que celui-ci lui arrangeait son toupet, il
+prend sa montre et la lui emprunte sous le pretexte d'en acheter une
+pareille le meme jour; et, quand le coiffeur a voulu la reclamer,
+Riquetti nie l'avoir vue, s'emporte, et roue de coups le pauvre garcon.
+Voici comment il se defaisait de ses domestiques, apres qu'il leur
+avait mange le fruit de leurs epargnes et de vingt annees de servitude.
+La veille de son depart pour Bruxelles, il affecte une transe cruelle
+sur un oubli de papiers qu'il a laisses a Bignon. Il caresse son
+domestique, a qui il devait deja quatorze cents livres, le conjure, le
+presse tendrement de vouloir bien monter sur un cheval qu'il fait louer
+par lui-meme, et, des que le domestique est parti, Riquetti devalise la
+malle de ce credule serviteur, et derampe.--Une autre fois, il
+s'appropria une bague de cent louis, de la meme facon qu'il avait
+escamote la montre...--Sa valeur est parfaitement connue dans le
+regiment de Royal-Comtois, et c'est cette valeur qui lui inspira le
+dessein de deguerpir, tandis que l'armee etait aux prises avec les
+Corses."
+
+[Illustration: Brissot]
+
+Ce manifeste de la haine se termine par un curieux mouvement oratoire:
+
+"Ombres immortelles des Ravaillac, des Cartouche, des Mandrin, des
+Desrues; reprenez vos depouilles humaines, et accourez sieger aux
+Etats-generaux; accourez, vous tous dont le front est couvert d'un
+triple airain, vous que souillerent tous les forfaits, venez vous
+asseoir au milieu de cette assemblee d'elite ou doit presider le comte
+de Mirabeau. Ah! sans doute, vous avez tous autant de droits que lui;
+vous n'avez pas plus demerite que lui d'etre a votre poste de citoyens;
+vous ne futes que des scelerats, Riquetti fut quelque chose de pis."
+
+Vendez-vous donc au parti des _honnetes gens_, pour en etre traite de
+la sorte apres votre mort!
+
+On assure que Mirabeau aurait dit: "J'emporte avec moi la monarchie."
+Notre ferme conviction est que, vivant, il ne l'eut point sauvee. Il ne
+faut ni amoindrir ni exagerer la part d'influence de certains hommes,
+dans le grand drame de la Revolution Francaise. Ceux qui parlent de
+mener les evenements s'abusent ou veulent en imposer; les evenements
+ont leurs phases, leur epoque de maturite. Ils sont regles d'avance par
+la logique et par la force des choses. Toutes les resistances sont
+impuissantes contre les lois de la nature, la marche des idees, et les
+impulsions de la volonte nationale.
+
+
+
+
+XII
+
+Les federations.--La bulle du pape.--Le clerge refractaire.--Marat et
+Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Revolution.--Les
+chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au chateau des
+Tuileries.--Theroigne de Mericourt.
+
+
+Au moment ou Mirabeau disparut de la scene, tout etait a reorganiser,
+le clerge, la magistrature, l'armee. Pour entreprendre cette oeuvre
+gigantesque, il fallait des forces immenses; ces forces, on les
+trouvera dans le patriotisme de l'Assemblee nationale et dans l'union
+de tous les citoyens francais.
+
+En quelques mois, la France tout entiere se couvrit d'un reseau de
+fraternite. Les villes se relierent aux villes pour assurer la
+circulation des grains, defendre leurs droits, reprimer les exces. Ce
+fut la ligue du bien public. L'union fait la force: desormais, cette
+nation trop longtemps morcelee, divisee, n'avait plus qu'une ame et
+qu'un coeur.
+
+Le grand ecueil auquel venait sans cesse se heurter la Revolution etait
+le clerge. Les historiens qui ont neglige ce point de vue ont trop
+souvent cherche les obstacles la ou ces obstacles n'etaient point.
+
+Les 10 mars et 13 avril 1791, le pape Pie VI lanca une bulle, dans
+laquelle il declarait nulles et illicites les nouvelles elections de
+cures et d'eveques faites par des laiques. Ces luttes de croyances
+reporterent l'esprit francais aux farces du moyen age et aux moeurs de
+la Reforme. Luther, condamne par Rome, avait brule la bulle du pape sur
+un bucher. La Revolution accueillit le bref de Sa Saintete avec le meme
+sans-facon; elle y mit seulement moins de colere et plus d'ironie. En
+89, les roles etaient changes; le pape n'etait plus qu'un faible
+vieillard, tandis qu'une jeunesse vaillante penetrait a la fois dans
+l'Eglise et dans la societe. On fit un mannequin qui representait Pie
+VI, et qui fut transporte au Palais-Royal; la un membre de quelque
+societe patriotique lit, a haute voix, un requisitoire dans lequel,
+apres avoir notifie les intentions criminelles de Joseph-Ange Braschi,
+Pie VI, il conclut a ce que son effigie soit brulee, apres qu'on lui
+aura arrache la croix et l'anneau, et a ce que ses cendres soient
+jetees au vent. A peine dit, l'effigie du pape, son bref dans une main,
+un poignard dans l'autre, un ecriteau sur la poitrine avec ce mot:
+_Fanatisme_, est livree aux flammes.--Cette scene burlesque se passait
+au milieu des acclamations de nombreux spectateurs.
+
+La bulle du pape donna encore lieu a une caricature qui obtint du
+succes; le saint-pere, en grand costume, etait represente assis sur sa
+chaire pontificale, a l'un des balcons de son palais. Devant lui
+s'elevait un large benitier rempli d'eau de savon que l'abbe Royou, un
+des chefs de la resistance ecclesiastique, faisait mousser avec un
+goupillon. Le pape, un chalumeau a la bouche, soufflait vers la France
+des bulles auxquelles il donnait sa benediction. Pres de la etaient
+Mesdames, tantes du roi [Note: Les tantes du roi s'etaient enfuies a
+Rome, malgre les justes plaintes du peuple de Paris qui avait cherche a
+les retenir.], et plusieurs cardinaux. Ceux-ci, avec leurs chapeaux
+rouges, et Mesdames, avec leur eventail, agitaient l'air et dirigeaient
+les saintes bulles. Dans le lointain se montrait la France, assise sur
+un nuage, entouree de son nouveau clerge. Appuyee sur le livre de sa
+Constitution, elle recevait les bulles, et d'une chiquenaude elle les
+faisait disparaitre.
+
+Ne devait-on point s'attendre a cette resistance de la cour de Rome? La
+constitution civile du clerge rompait les vieux liens de l'unite
+hierarchique, decretait l'independance du clerge vis-a-vis du
+saint-siege, sinon en matiere de dogme, du moins, en matiere de
+discipline, creait, en un mot, une veritable Eglise gallicane dont le
+chef ne serait plus le roi, mais qui fonctionnerait sous la main du
+peuple.
+
+Ce n'est point ici le lieu ni le moment pour ecrire une histoire de la
+papaute; il est neanmoins permis de se demander si elle n'a point
+contribue, elle-meme, au declin des croyances. En protegeant le
+mouvement de la Renaissance, Leon X favorisa, sans le savoir,
+l'avenement de l'esprit nouveau. L'antiquite reparut et devant son
+soleil se disperserent les nuages du mysticisme. La recherche du beau
+etait un premier pas vers la recherche du vrai. Dans la marche du genre
+humain, les progres s'enchainent avec une logique admirable. Aussi la
+renaissance des lettres et des arts ne fut-elle etrangere ni a la
+philosophie ni a la Revolution Francaise.
+
+Quoi qu'il ca soit, le bref du pape ne fit qu'envenimer les divisions
+entre le clerge refractaire et le clerge assermente. Les laiques
+prirent naturellement parti pour l'un ou pour l'autre. Des courtisans
+athees, de grandes dames sans moeurs, d'anciens esprits forts qui se
+vantaient naguere d'avoir, dans un coin de leur bibliotheque, _la
+Pucelle_ et l'_Encyclopedie_, tinrent a honneur de frequenter
+immoderement les eglises clandestines, entrainant apres eux de bonnes
+femmes et des hommes simples fermement attaches a la tradition. Les
+interets de l'aristocratie, les passions les plus etrangeres au
+sentiment religieux, se couvrirent du masque de l'orthodoxie.
+
+D'un autre cote, a Paris, dans les grandes villes et meme dans quelques
+campagnes, la majorite des habitants se declara en faveur des pretres
+qui avaient prete serment a la nation; les insermentes, autour
+desquels se rangeaient, par esprit d'opposition et de contraste, les
+ennemis de la chose publique, furent, au contraire, l'objet de
+sarcasmes, d'insultes, et bientot de voies de fait. Le peuple voyait
+avec tristesse la solitude des eglises reputees schismatiques, tandis
+que la foule doree s'empressait autour des autels que la loi ne
+reconnaissait plus comme legitimes. A Paris, il y eut des desordres
+regrettables: on forca l'entree de cloitres et de communautes
+religieuses; la virginite de quelques saintes filles fut livree aux
+verges, et a d'autres outrages plus abominables encore. Tres peu de
+personnes prirent part a ces exces, qui d'ailleurs ont deshonore, dans
+tous les temps, les guerres de religion.
+
+Il importe de bien etablir que Marat et les autres revolutionnaires
+extremes, qui servaient alors presque tous dans la presse militante,
+demeurerent etrangers a toute provocation d'actes semblables. Le sage
+Robespierre alla plus loin: a propos de troubles tres-graves qui
+venaient d'eclater a Douai, et dans lesquels des pretres insermentes
+avaient, disait-on, joue un role, il fit entendre ces dignes paroles:
+"Il est houteux de vouloir porter contre les ecclesiastiques une loi
+qu'on n'a pas encore ose porter contre tous les citoyens; des
+considerations particulieres ne doivent jamais prevaloir sur les
+principes de la justice et de la liberte. Un ecclesiastique est un
+citoyen, et aucun citoyen ne peut etre soumis a des peines pour ses
+discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirigee contre les
+discours des ministres de l'Eglise... J'entends des murmures, et je ne
+fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont les plus zeles partisans
+de la liberte; ils appuieraient eux-memes mes observations, s'il
+n'etait pas question des affaires religieuses." Ces sentiments, je
+n'hesite pas a le dire, etaient ceux de la majorite des vrais
+revolutionnaires: s'il leur arriva jamais de frapper sur la religion,
+c'est que derriere cette figure auguste se cachaient alors
+l'hypocrisie et l'atheisme aristocratique.
+
+Une autre consideration qu'il ne faut point perdre de vue, sous peine
+de ne rien comprendre a la suite des evenements, c'est qu'a cette
+epoque (avril et mai 1791) la plupart des democrates etaient encore
+royalistes. Marat, malgre ses boutades contre Louis XVI, engageait
+fort a le conserver sur le trone. "J'ignore, disait-il, si les
+contre-revolutionnaires nous forceront a changer la forme du
+gouvernement; mais je sais bien que la monarchie tres limitee est celle
+qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu la depravation et la
+bassesse des suppots de l'ancien regime, tous si portes a abuser des
+pouvoirs qui leur sont confies. Avec de tels hommes, une republique
+federee degenererait bientot en oligarchie. On m'a souvent represente
+comme un mortel ennemi de la royaute, et je pretends que le roi n'a pas
+de meilleur ami que moi. Ses mortels ennemis sont ses parents, ses
+ministres, les pretres factieux et autres suppots du despotisme; car
+ils l'exposent continuellement a perdre la confiance du peuple, et ils
+le poussent par leurs conseils a jouer la couronne, que j'affermis sur
+sa tete en devoilant leurs complots, et en le pressant de les livrer au
+glaive des lois. Quant a la personne de Louis XVI, je crois bien qu'il
+n'a que les defauts de son education, et que la nature en a fait une
+excellente pate d'homme, qu'on aurait cite comme un digne citoyen, s'il
+n'avait pas eu le malheur de naitre sur le trone. Tel qu'il est, c'est,
+a tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons benir le ciel de
+nous l'avoir donne; nous devons le prier de nous le conserver: avec
+quelle sollicitude ne devons-nous pas le retenir parmi nous! Je vais
+lui donner une marque d'interet, qui vaudra mieux que le serment de
+fidelite prescrit par l'Assemblee traitresse, et dont on ne suspectera
+pas la sincerite, car je ne suis pas flagorneur. On sait que les
+courtisans contre-revolutionnaires maudissent tout haut la bonhomie de
+Louis XVI, qu'ils regardent comme un obstacle a la reussite de leurs
+projets desastreux: eh bien! cette bonhomie, devenue la qualite la plus
+precieuse du monarque, est a mes yeux d'un si grand prix, qu'une fois
+que la justice aura son cours, je ferai des voeux pour que Louis XVI
+soit immortel."
+
+Le 23 avril, a propos d'une lettre ecrite par le ministre des affaires
+etrangeres a toutes les cours de l'Europe, et dans laquelle il
+declarait que Sa Majeste avait librement accepte la nouvelle forme du
+gouvernement Francais, des cris de _Vive le roi_ retentirent dans la
+salle des seances de l'Assemblee.
+
+Alexandre Lameth proposa l'envoi d'une deputation chargee d'offrir des
+remerciements a Louis XVI. Biauzat voulait que l'Assemblee se rendit,
+en corps, aupres du souverain. Robespierre crut bon de rappeler les
+representants de la nation au sentiment des convenances; mais il n'en
+affirma pas moins, dans ce discours, son respect pour la royaute
+constitutionnelle. "Il faut, dit-il, rendre au roi un hommage noble et
+digne de la circonstance. Il reconnait la souverainete de la nation et
+la dignite de ses representants, et sans doute il verrait avec peine
+que l'Assemblee nationale, oubliant cette dignite, se deplacat tout
+entiere. Je ne m'eloigne pas de la proposition de M. Lameth, je me
+borne a une legere modification. Il vous a propose de remercier le roi;
+mais ce n'est pas de ce moment que l'Assemblee doit croire a son
+patriotisme, elle doit penser que depuis le commencement de la
+Revolution il y est reste constamment attache. Il ne faut donc pas le
+remercier, mais le feliciter du parfait accord de ses sentiments avec
+les notres."
+
+Il etait meme arrive a quelques ecrivains du parti democratique d'en
+appeler a Louis XVI contre l'Assemblee nationale. Loustalot engageait
+le roi a faire usage du _veto_ suspensif que lui accordait la
+Constitution, pour paralyser l'effet des lois dictees par
+l'aristocratie bourgeoise: c'aurait ete le moyen de rendre quelque
+popularite a un pouvoir affaibli. La verite est que ces ecrivains
+attachaient alors peu d'importance a la forme du gouvernement. Le roi
+etait en outre, a leurs yeux, l'otage de la Revolution. De la les
+efforts du peuple pour le retenir a Paris; et quand Louis XVI voulut,
+par des motifs qu'il est difficile d'eclaircir, se rendre a
+Saint-Cloud, un commencement d'emeute lui fit comprendre qu'il devait
+renoncer a tout projet de depart.--Ainsi les revolutionnaires tenaient
+a garder le roi.
+
+Et c'etait le moment ou, d'accord avec Marie-Antoinette, Louis XVI
+(nous le savons aujourd'hui) recherchait l'alliance de tous les rois de
+l'Europe, pour attirer en France les armees etrangeres.
+
+Un mot sur les doctrines economiques de la Revolution. Il y avait deux
+ecoles: la premiere resumait ainsi ses tendances: "Honorables
+indigents! malgre les injustices et les dedains de la classe opulente,
+contentez-vous de lui avoir inspire un moment la terreur. Perseverez
+dans vos travaux; ne vous lassez point de porter le poids de la
+Revolution; elle est votre ouvrage; son succes depend de vous; votre
+rehabilitation depend d'elle. N'en doutez pas, vous rentrerez un jour,
+et peut-etre bientot, dans le domaine de la nature, dont vous etes les
+enfants bien-aimes. Vous y avez tous votre part. Oui, vous devez tous
+devenir proprietaires, un jour, mais pour l'etre il vous faut acquerir
+des lumieres que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'instruction a
+vous guider dans ce droit sentier, qui tient le juste milieu entre vos
+droits et vos devoirs." Honorables indigents! qui ne reconnaitrait a ce
+langage une magnifique reparation des inegalites sociales? Messeigneurs
+les pauvres! cette ecole voulait l'augmentation du bien-etre individuel
+par le travail, par des lois justes, par la transformation reguliere du
+travailleur econome en proprietaire eclaire.
+
+L'autre ecole, a la tete de laquelle se placa l'ancienne loge
+maconnique des _Amis de la Verite_, contenait en germe la doctrine du
+communisme socialiste, moins les mots, qui n'etaient pas encore
+trouves: elle reclamait, comme une consequence de la Revolution, la
+_propriete pour tous_. Cette proposition, quoique confuse, deplut aux
+Jacobins, qui accuserent les _Amis de la Verite_ de vouloir la loi
+agraire: on n'avait pas alors d'autre terme pour designer une
+repartition egale de la richesse publique. Le sort de la classe
+ouvriere etait, aux deux points de vue, l'objet d'une active
+sollicitude. Dans la presse, un homme s'occupait ardemment du rapport
+des questions politiques a la question du travail et des salaires;
+c'etait Marat. L'_Ami du Peuple_ devait sans doute a ces articles, ou
+il osait se parer fierement des guenilles de la misere, une influence
+que d'autres feuilles beaucoup mieux redigees n'acqueraient pas alors.
+Il revetit le sac et le cilice de la classe desheritee pour laquelle il
+reclamait des droits, des soulagements et une justice. Le dedain avec
+lequel les ecrivains royalistes parlaient de la classe inferieure
+l'entrainait quelquefois a se faire leur avocat officieux. Voici l'un
+de ces plaidoyers:
+
+"Toute la canaille anti-revolutionnaire s'est accordee a traiter de
+_brigands_ les citoyens de la capitale armes de piques, de lances, de
+haches, de batons; c'est une infamie: ils faisaient partie de l'armee
+parisienne. Aux yeux des hommes libres, ils n'etaient pas moins soldats
+de la patrie que les citoyens en uniforme; et, aux yeux du philosophe,
+ils etaient la fleur de l'armee. Je le repete, la classe des
+infortunes, que la richesse insolente defigure sous le nom de
+_canaille_, est la partie la plus saine de la societe; la seule qui,
+dans ce siecle de boue, aime encore la verite, la justice, la liberte;
+la seule qui, consultant toujours le simple bon sens, et s'abandonnant
+aux elans du coeur, ne se laisse ni aveugler par les sophismes, ni
+seduire par les cajoleries, ni corrompre par la vanite; la seule qui
+soit inviolablement attachee a la patrie, et dont maitre Motier
+(Lafayette) n'eut jamais fait des cohortes pretoriennes. Lecteurs
+irreflechis, qui voudriez savoir pourquoi la classe des infortunes
+serait la moins corrompue de la societe, apprenez que, forcee de
+travailler continuellement pour vivre, et n'ayant ni les moyens ni le
+temps de se depraver, elle est restee plus pres que vous de la nature."
+
+C'etait, dira-t-on, provoquer a la guerre des pauvres contre les
+riches. Je n'en disconviens pas; mais dans les ecrits de Marat lui-meme
+on ne decouvre rien qui ressemble a la theorie du communisme.
+
+Mirabeau mort, plusieurs membres de l'Assemblee nationale se
+disputerent son influence. Robespierre, qu'on avait surnomme la
+_chandelle d'Arras_, par allusion au flambeau qui venait de s'eteindre,
+n'avait, dans son eloquence, ni l'eclat ni la chaleur de Mirabeau; mais
+la conscience de l'homme d'Etat concourt souvent plus que le genie au
+salut des nations. Cette parole qu'on affectait de rabaisser etait
+d'ailleurs forte, solide, carrement taillee dans le marbre. A propos du
+droit de petition, l'orateur s'eleva a la veritable eloquence. "Plus un
+homme est faible et malheureux, s'ecria-t-il, plus il a besoin du droit
+de petition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que vous le
+lui oteriez! Dieu accueille les demandes, non seulement des plus
+malheureux des hommes, mais des plus coupables." Robespierre fut
+soutenu par l'abbe Gregoire: "Le mot petition signifie _demande_. Or,
+dans un Etat populaire, que peut demander un citoyen quelconque qui
+rende le droit de petition dangereux? Ne serait-il pas etrange qu'on
+defendit a un citoyen non actif de provoquer des lois utiles, qu'on
+voulut se priver de ses lumieres? Qu'on ne dise pas qu'il n'y a de
+citoyens non actifs que les vagabonds. Je connais, a Paris, des
+citoyens qui ne sont pas actifs, qui logent a un sixieme, et qui sont
+cependant en etat de donner des lumieres, des avis utiles."
+
+L'Assemblee murmure; les tribunes applaudissent. Le parti des
+courtisans voulait refuser au malheureux la faculte de faire entendre
+ses plaintes, il niait a la brebis qu'on egorge le droit de geindre
+sous le couteau. Robespierre reparut trois fois a la tribune, au milieu
+de la rage des moderes: "Je demande, s'ecria-t-il, je demande a
+monsieur le president que l'on ne m'insulte pas continuellement autour
+de moi, lorsque je defends les droits les plus sacres des citoyens." La
+sonnette etait impuissante a retablir l'ordre. Au milieu de ces
+violences, qui partaient du milieu de la salle, Robespierre etait
+appuye par les tribunes: sa parole allait plus loin que l'enceinte
+legislative; ce qui faisait surtout la force de ce depute, c'est qu'il
+s'adressait toujours a la nation. Il n'y avait plus guere de discussion
+a laquelle Maximilien ne melat sa parole obstinee. Il s'etait forme, a
+Paris, une societe d'_Amis des noirs_, qui travaillait a l'abolition de
+l'esclavage et de la traite des negres. Quand la question des colonies
+s'agita devant l'Assemblee nationale, Gregoire, qui etait membre de
+cette societe philanthropique, eleva la voix en faveur des hommes de
+couleur. Malonet declara que si l'Assemblee persistait a vouloir elever
+un trophee a la philosophie, elle devait s'attendre a le composer des
+debris de vaisseaux, et du pain d'un million d'ouvriers.
+
+Le tour de Robespierre etait venu; jamais il ne se montra ni plus libre
+de prejuges, ni mieux inspire par un sentiment de justice. "S'il
+fallait, s'ecria-t-il, s'il fallait sacrifier l'interet ou la justice,
+il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe... Des le
+moment ou, dans un de vos decrets, vous aurez prononce le mot
+_esclave_, vous aurez prononce votre deshonneur. (Nombreux murmures;
+l'orateur continue impassible.) L'interet supreme de la nation et des
+colonies est que vous ne renversiez pas, de vos propres mains, les
+bases de la liberte! Perissent les colonies (nouvel orage dans la
+salle), s'il doit vous en couter votre bonheur, votre gloire, votre
+independance! Je le repete, perissent les colonies, si les colonies
+veulent, par des menaces, nous forcer a decreter ce qui convient le
+plus a leurs interets! Je declare que nous ne leur sacrifierons ni la
+nation ni l'humanite entiere."
+
+Ces mots: "Perissent les colonies plutot qu'un principe," ont ete
+souvent reproches a Robespierre. Il faut pourtant se dire que nul ne
+prevoyait alors les massacres de Saint-Domingue. Les horreurs de
+l'esclavage n'ont-elles point, d'ailleurs, amene ces epouvantables
+represailles? Il existe deux sortes d'hommes d'Etat: ceux qui
+s'accommodent aux circonstances, et ceux qui poursuivent un systeme.
+Maximilien etait de ces derniers. Les ruines d'un monde peuvent frapper
+le citoyen arme d'une conviction; elles ne l'ebranlent point.
+
+La nation, malgre la vente des biens du clerge, qui ne pouvait se faire
+que successivement, se trouvait alors sans argent et sans armee! Les
+caisses vides, les frontieres ouvertes, ou allions-nous? Cet etat de
+choses desastreux se trouvait etroitement lie au travail de destruction
+et de recomposition qui s'operait alors dans la societe. La discipline
+militaire etait a reconstruire sur de nouvelles bases. Les partisans de
+l'immobilite voulaient, au contraire, qu'on conservat les abus de
+l'ancien systeme. Ce fut encore Robespierre qui domina toute la
+discussion: "Legislateurs, dit-il, gardez-vous de vouloir avec
+obstination des choses contradictoires, de vouloir etablir l'ordre sans
+justice. Ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissants
+que la nature." On avait parle de lier les soldats a l'ancien regime
+militaire par un serment sur l'honneur. "Quel est, s'ecria-t-il, cet
+honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays? Je me fais
+gloire de ne pas connaitre un pareil honneur." L'oratear proposait le
+licenciement de l'armee. Un membre du cote droit, Cazales, lui succede
+a la tribune et injurie brutalement le discours de Robespierre, qu'il
+traite de diatribe calomnieuse. Ici des cris _a l'ordre! a l'Abbaye_ un
+vacarme horrible du cote gauche.--Le souffle des hommes forts se
+reconnait a cela, qu'il souleve des orages.
+
+[Illustration: Collot-d'Herbois.]
+
+Cependant la contre-revolution faisait chaque jour des progres, a la
+cour et dans certaines classes de la societe. Le ciel se montrait
+charge de nuages. A l'interieur du pays, le clerge refractraire, ce ver
+rongeur de la Constitution, annoncait avec triomphe le retour de
+l'ancien regime; les emigres adressaient, de l'etranger, des sommations
+menacantes. La reine cherchait un appui dans l'intervention de
+l'Autriche. L'epidemie de la liberte commencait a gagner les nations
+voisines; les monarques le savaient et, autour de la France, se nouait,
+a petit bruit, le _cordon sanitaire_ qui devait l'etrangler.
+
+Dans le chateau meme des Tuileries, la garde nationale s'etait trouvee,
+plusieurs fois, aux prises avec une garde secrete, dont les membres
+furent plus tard surnommes les _Chevaliers du Poignard_. Ces don
+Quichotte de la monarchie guettaient l'heure et l'occasion de faire
+quelque coup de tete. Une circonstance se presenta qui favorisait leurs
+desseins. Le 28 fevrier, le faubourg Saint-Antoine se porte au chateau
+de Vincennes et veut detruire le donjon de ce frere de la Bastille.
+Lafayette accourt, dissipe le rassemblement et fait une soixantaine de
+prisonniers qu'il ramene a l'Hotel de Ville.
+
+Au retour de son expedition, le general apprend que les appartements du
+roi sont remplis de gens armes de cannes a epee, de pistolets et de
+poignards. C'etaient des hobereaux et des chatelains qu'on avait
+appeles de la Bretagne et des provinces meridionales, au secours de la
+monarchie. Deja M. de Gouvion, major de la garde nationale, avait
+prevenu le roi. Louis XVI ayant demande pourquoi plus de quatre cents
+personnes se trouvaient ainsi rassemblees dans son chateau, avec des
+armes secretes, on lui repondit que la noblesse, effrayee de
+l'evenement de Vincennes, s'etait ralliee autour de Sa Majeste pour la
+defendre. Il desapprouva, mais faiblement, _le zele indiscret de ces
+messieurs_. La garde les fouillait, les desarmait, les huait, les
+chassait, quand Lafayette arrive, qui termine cette comedie de
+devouement provincial par une complete deroute. Le general lanca fort
+rudement les ducs de Villequier et de Duras, que le lendemain, dans un
+ordre du jour, il qualifia de "chefs de la domesticite du chateau."
+
+Que signifiait pourtant la conduite ambigue de Louis XVI? Ou voulait-on
+en venir? Quel tenebreux dessein, quelle intrigue se cachait sous le
+manteau des conspirateurs royalistes? Le temps va devoiler ce secret.
+
+Les mains pleines de verites, la France les avait courageusement
+ouvertes; elle inondait le monde de ses lumieres. A la diffusion des
+principes de 89, elle avait meme sacrifie, pour un temps, cette ardeur
+belliqueuse qui etait un des apanages de notre vieille race celtique.
+"La nation francaise, disait la Constitution, renonce a entreprendre
+aucune guerre, dans la vue de faire des conquetes, et n'emploiera
+jamais ses forces contre la liberte d'aucun peuple." D'ou vient donc
+que, non contentes de se tenir sur leurs gardes, les monarchies
+etrangeres avaient forme entre elles une ligue offensive et defensive?
+Pourquoi appuyaient-elles ouvertement les desseins et les manoeuvres
+des emigres?--Elles craignaient encore plus les idees de la Revolution
+que ses armees.
+
+Deja plusieurs etrangers, nous l'avons vu, etaient accourus en France
+et se ralliaient, de toute leur ame, a un mouvement qui, tot ou tard,
+devait affranchir leur patrie. Parmi ces etrangers se distinguait au
+premier rang une jeune fille, une Liegeoise.
+
+Theroigne de Mericourt voyait, avec fremissement, le pays ou elle etait
+nee, sa bonne ville de Liege, sous le joug des prejuges et de
+l'arbitraire; elle resolut, un peu follement, de courir les chances
+d'une lutte en faveur des principes revolutionnaires. Ce role lui
+souriait; hirondelle du printemps de la liberte, elle irait annoncer,
+aux peuples du Nord, que le moment de soulever les glaces du despotisme
+etait venu. Peut-etre s'exagerait-elle (Theroigne etait toujours femme)
+ses moyens d'influence; elle comptait secretement sur ses yeux noirs,
+sur sa taille de fee, sur sa main petite et d'une perfection
+incroyable, pour gagner le coeur du peuple. Elle avait une eloquence
+naturelle et toute debordante; son babil amusait, charmait, tournait
+les tetes; c'est ainsi qu'elle avait desarme le regiment de Flandre.
+Theroigne etait partie avec Bonne-Carrere, secretaire au club des
+Jacobins; ils arriverent a Bruxelles et dans le pays de Liege.
+Jusqu'ici tout allait bien: mais nos zeles emissaires etaient suivis a
+la piste par deux Francais, dont les projets masques eventerent le
+complot. Carrere fut assez heureux pour s'evader; Theroigne tomba au
+pouvoir de l'Autriche et fut conduite a Vienne, dans la forteresse de
+Kulstein, sous la double accusation de propagande et de regicide; on
+entendait ainsi fletrir la conduite qu'avait tenue Theroigne a
+Versailles, dans les journees des 5 et 6 octobre.
+
+Cette heroine des faubourgs, si horriblement decriee pour ses moeurs,
+s'etait renouvelee dans l'amour de la Revolution. Avant son depart de
+Paris, elle n'avait plus que de chastes rapports avec les principaux
+meneurs; Theroigne faisait sa societe intime du rigide abbe Sieyes et
+du republicain Gilbert Romme, une espece de quaker affectant la plus
+austere modestie, la malproprete meme, et d'une figure a faire peur. Ce
+Romme etait un metaphysicien obscur, un alchimiste politique, dont les
+dissertations bizarres s'echappaient comme les fumees d'un cerveau en
+ebullition. Rien n'etait plus amusant que de voir la petite Theroigne
+l'ecouter d'un air grave, et rencherir encore sur la mysticite de son
+maitre, dans son aimable jargon moitie flamand moitie francais: ils
+travaillaient ainsi, l'un et l'autre, a la decouverte de la nouvelle
+pierre philosophale. L'amour de la Revolution lui refit une virginite:
+elle vendit ses parures, ses meubles et ses bijoux, et jeta tout dans
+le tronc de la patrie. A Kulstein, au milieu du silence et de
+l'obscurite, les idees, les destins, les mouvements de la France,
+pesaient sur son ame opprimee. Elle subit plusieurs mois d'une
+captivite tres-dure.
+
+Cependant Louis XVI ne pouvait se consoler des pertes que faisait,
+chaque jour, son autorite souveraine. La reine lui soufflait
+secretement la haine et le mepris de la Constitution; elle ne cessait
+de mettre sous ses yeux l'inutilite des sacrifices consentis depuis le
+14 juillet, les exigences toujours plus imperieuses de l'opinion
+dominante, les conseils qu'avait donnes Mirabeau lui-meme, epouvante
+des dangers que courait la monarchie, et paye d'ailleurs pour lui
+preter son appui. Mere, elle parlait surtout de l'amour qu'elle portait
+a son fils, de ses perpetuelles alarmes. Toutes ces raisons etaient de
+nature a faire impression sur l'esprit du roi. Louis XVI n'avait cesse
+d'entretenir, depuis quelques mois, une correspondance secrete avec les
+cours etrangeres. Il intriguait, intriguait, intriguait. Depuis
+longtemps, il cherchait un endroit du royaume d'ou lui et sa famille
+pussent communiquer en surete avec les puissances du Nord et dicter des
+lois a l'Assemblee nationale. Il lui fallait un homme devoue, qui
+entrat dans le complot, et une armee qui servit de point d'appui pour
+reagir sur la Revolution. Cet homme etait trouve: M. de Bouille,
+l'impitoyable heros de Nancy, avait ete charge de reunir des troupes,
+sous son commandement, autour de la forteresse de Montmedy. C'est la
+que, toutes reflexions faites, le roi et la famille royale avaient
+decide de se rendre. On touchait, par ce point, aux mouvements
+militaires de l'Autriche. De cette maniere, tout etait sauve: la cour
+n'etait plus eloignee de l'accomplissement de son reve que par la
+distance qui separe Paris de la frontiere. Des preparatifs de depart
+furent concertes dans le plus grand mystere; ce n'etait pas une legere
+entreprise que d'enlever, sans bruit, le trousseau de la reine, ses
+parures, ses bijoux favoris et tout ce monde de coquetterie feminine,
+_mundus muliebris_, dont le poids et le volume compliquaient la
+difficulte de l'evasion. Il y eut bien du temps consume dans ces
+apprets de fuite; la famille royale crut enfin n'avoir rien oublie,
+rien neglige pour s'ouvrir clandestinement le chemin de l'exil ou du
+triomphe. Vaine esperance! Elle n'avait pas tenu compte de l'imprevu,
+qui dejoue les calculs de la prudence humaine, au moment meme ou les
+projets les mieux concus touchent a leur execution, et ou paraissent
+s'abaisser tous les obstacles.
+
+
+
+
+XIII
+
+Alarmes et soupcons.--Marat prophete.--Fuite du roi.--Lafayette risque
+d'etre massacre sur la place de Greve.--Les armes et les insignes de la
+royaute sont arrachees et detruites.--Le peuple entre au chateau des
+Tuileries.--Robespierre aux Jacobins.
+
+
+Quelques jours avant le 21 juin 1791, des bruits etranges circulaient
+dans Paris. Des mouvements inusites, dans le chateau des Tuileries,
+avaient fait soupconner des projets d'evasion.
+
+Lafayette et Bailly furent prevenus par lettres, et invites a redoubler
+de surveillance; mais la parole de Louis XVI, dans laquelle on avait
+encore foi, leur fit ecarter tous les soupcons.
+
+Un homme qui s'etait donne le role de la prophetesse Cassandre, Marat
+seul, veillait dans l'ombre. "C'est un fait constant, ecrivait-il, que,
+le 17 de ce mois, une personne anciennement attachee au service du roi
+l'a surpris fondant en larmes, dans son cabinet, et s'efforcant de
+cacher ses pleurs a tous les regards. D'ou venait cette affliction? De
+ce que, la veille, on avait tente de le faire fuir; car on veut, a
+toute force, l'entrainer dans les Pays-Bas, sous pretexte que sa cause
+est celle de tous les rois de l'Europe, et dans l'espoir qu'une
+contre-revolution soudaine sera aussi facile, en France, que dans les
+provinces Belges. Avant quinze jours, dit hier Bergasse, l'Assemblee
+nationale sera dissoute. Ce qui afflige Louis XVI, ce sont les assauts
+multiplies que lui livre sa famille, et surtout l'Autrichienne, pour le
+determiner a une demarche dont il prevoit les suites funestes. Obsede
+sans relache, il ne peut se resoudre a etouffer la voix du sang et de
+la nature; il fremit a l'aspect de tous les malheurs prets a fondre sur
+sa maison, s'il etait assez faible pour se deshonorer par une fuite
+criminelle, au mepris de tant de serments. Il s'efforce de resister aux
+instances d'une femme perfide, qui sera, toute sa vie, l'ennemie
+mortelle des Francais. Pour triompher de sa resistance, on change
+l'attaque; on s'efforce de l'intimider par l'idee de la perte de sa
+couronne et de sa vie! On affecte de lui rappeler les derniers moments
+de Charles 1er. Que doit-il resulter de cette penible lutte entre le
+monarque et d'infames courtisans? La guerre civile; et un instant
+suffit pour la decider! vous etes assez imbeciles pour ne pas prevenir
+la fuite de la famille royale. Je suis las de vous le repeter, insenses
+Parisiens; ramenez le roi et le dauphin dans vos murs; gardez-les avec
+soin; renfermez l'Autrichienne, son beau-frere et le reste de sa
+famille. La perte d'un seul jour peut etre fatale a la nation, et
+creuser le tombeau a trois millions de Francais."
+
+De son cote, M. de Bouille echelonnait des detachements sur la route
+qui conduit de Montmedy a la frontiere. Comme il fallait un motif a ces
+dispositions, il pretexta la necessite de proteger la caisse contenant
+l'argent destine au paiement de ses troupes.
+
+--Nous attendons un tresor, repondaient les cavaliers aux bourgeois que
+la presence des uniformes intriguait.
+
+Ce tresor, comme on le devine bien, c'etait le roi et la famille
+royale.
+
+Louis XVI ne negligeait aucun subterfuge pour dissimuler ses desseins:
+il avait promis d'assister, le jeudi suivant, avec la reine et une
+deputation de l'Assemblee nationale, a la procession de la Fete-Dieu;
+presse de donner aux puissances etrangeres une declaration de ses
+sentiments sur la Revolution, il chargea Montmorin, comme on l'a vu, de
+leur ecrire que le roi des Francais etait heureux et libre; a
+Lafayette, il reitera des assurances positives, solennelles, qu'il ne
+partirait pas.
+
+Dans la nuit du 20 au 2l juin, Paris dormait tranquille; la confiance
+de Bailly et du general charge de veiller sur les Tuileries etait
+parfaite. La cour aurait-elle renonce a ses tenebreux projets? Le
+remords, la honte, la crainte, auraient-ils arrete ce roi fugitif sur
+le bord de l'abime?
+
+Le 2l, un bruit courut avec le jour de quartier en quartier:
+
+--Il est parti!
+
+Consternation et stupeur. La royaute, qui inspirait si peu du crainte
+sur le trone, se montra redoutable par son absence. Le mystere,
+l'inconnu qui avait preside a ce depart, redoublaient les alarmes. On
+assurait que les portes avaient ete fidelement gardees toute la nuit:
+le roi etait pourtant de grosseur a ne point passer invisible. Tout
+etait obscur dans cette fuite, les intentions, les moyens. Qu'y
+avait-il a craindre? Ou etait le danger? Existait-il une mine sous ce
+depart inquietant? et par quel cote eclaterait-elle? Cependant les
+citoyens s'abordent, se rassemblent:
+
+"Eh bien! vous savez la nouvelle?--Voila donc comme il nous trompait!
+--L'honnete homme!--C'est infame!--Mais ses serments?--Trahison et
+mensonge!--Fiez-vous donc aux rois!--C'est ainsi qu'ils sont tous.--Il
+a sans doute, en partant, organise la guerre civile?--Je le crains."
+
+D'autres visages plus sombres se montraient avec l'apparence du calme
+et du sang-froid:
+
+--Qu'avez-vous donc a vous troubler ainsi? Un roi de moins, peu de
+chose! Cela ne vaut pas la peine de faire tant de bruit. Des rois, nous
+le sommes tous. Depuis notre Revolution, la monarchie n'etait plus
+qu'un fantome; le fantome s'est evanoui. Ce n'est pas le moment d'avoir
+peur; signifions, au contraire, nos volontes par la force des piques.
+
+Tous les partis se disputaient la situation; mais les moderes tenaient
+un tout autre langage.
+
+--Qu'allons-nous devenir? Pourquoi, au lieu de faire le bonheur de la
+France par des reformes sages et graduelles, s'est-on jete aussi
+inconsiderement dans tous ces systemes nouveaux, qui ont mis la
+division entre la nation et le roi, entre tous les ordres de la
+societe?--Tant mieux! nous aurons la republique, repondaient ca et la
+quelques sombres figures.
+
+Au milieu de ces conversations agitees, la ville conservait un calme
+imposant et fier. Tout le monde s'accordait a regarder la fuite du roi
+comme une abdication furtive et honteuse. "Le roi parti, disaient les
+groupes, c'est le peuple qui succede. Vive le roi! Montrons de la
+dignite, de la grandeur: ecrasons nos ennemis sous la sagesse de notre
+conduite."
+
+Toutefois les soupcons erraient vaguement sur les nobles de cour, sur
+les pretres, sur les ministres, sur Lafayette et sur Bailly.
+
+--Cette fuite n'est pas naturelle, disait-on; il faut que le general
+ait mis les mains dans le complot.
+
+--Imprudent ou traitre, cet homme est coupable.
+
+--_Je reponds sur ma tete de la personne du roi!_ disait, a qui voulait
+l'entendre, M. de Lafayette, le jour du depart pour Saint-Cloud.
+
+--General, vous avez prononce votre arret.
+
+Tous les citoyens ne s'arretaient point a deliberer sur les places,
+devant les portes des maisons, au coin des rues; les gardes nationaux
+s'arment et courent au lieu de rassemblement de leur bataillon; les
+autres gagnent leurs clubs ou leurs districts; la masse des habitants
+se porte devant la maison commune et devant les Tuileries. Ici une idee
+subite calme toutes les inquietudes: cette foule tourmentee tourne d'un
+seul mouvement ses yeux vers la salle de l'Assemblee nationale.
+
+--Le souverain est la-dedans, se dit-elle; Louis XVI peut aller ou il
+voudra.
+
+A dix heures, la nouvelle de l'evenement du jour fut confirmee par
+trois coups du canon: ces trois coups retentirent dans les coeurs,
+comme l'annonce de la decheance de la royaute. On aurait cru que la
+monarchie devait avoir jete de profondes racines dans la nation: il
+n'en etait rien. La foule se montra curieuse de visiter les
+appartements evacues; on y trouve des sentinelles; on les questionne:
+"Mais par ou et comment a-t-il pu fuir? comment ce gros individu royal,
+qui se plaint de la mesquinerie de son logement, est-il venu a bout de
+se rendre invisible aux factionnaires, lui dont la corpulence devait
+obstruer tous les passages?
+
+--Nous ne savons que repondre, disent les soldats de garde.
+
+Les visiteurs insistent.
+
+--Vos chefs etaient du complot... Et tandis que vous etiez a vos
+postes, Louis XVI quittait le sien a votre insu et tout pres de vous.
+
+--Nous ne savons.
+
+Au meme instant, Lafayette s'avancait, a cheval, sans escorte, au
+milieu d'une foule prodigieuse, vers l'Hotel de Ville. La tranquillite
+semblait peinte sur son visage. A la place de Greve, l'accueil fut
+terrible: Lafayette palit. Une seule chose le sauva dans ces
+conjonctures difficiles: il etait honnete. Complice, non; dupe, oui. On
+n'a qu'a regarder sur ses bustes le front bas et decouronne de ce
+_heros des deux mondes_ pour se convaincre (phrenologie a part) de la
+faiblesse de ses moyens de defense morale. Un tel homme etait incapable
+de reagir contre les complots de la cour: chevaleresque, il n'en
+appelait qu'a ses serments et a son epee. Entoure de tout ce monde, il
+debuta par une plaisanterie.
+
+--Chaque citoyen, dit-il, gagne vingt sous de rente par la suppression
+de la liste civile.
+
+Les fronts charges de soupcons et de coleres ne se deridaient point.
+Des hommes, des femmes se lamentaient sur le malheur qui venait
+d'arriver et tenaient des propos menacants contre le general.
+
+--Si vous appelez cela un malheur, reprit Lafayette, je voudrais bien
+savoir quel nom vous donneriez a une contre-revolution qui vous
+priverait de votre liberte.
+
+Son sang-froid et sa presence d'esprit le mirent hors de danger; la
+famille royale, en prenant la fuite, avait prevu, dit-on, que M. de
+Lafayette serait massacre par le peuple.
+
+Grace a la sagesse des citoyens, cette supposition charitable ne se
+trouva pas confirmee.
+
+Retournons aux Tuileries: la foule s'etait emparee du chateau; tout ce
+luxe royal, toute cette pompe, qui avaient si longtemps soumis les
+respects, ne faisaient plus qu'irriter les dedains.
+
+"Le peuple, dit Prudhomme, se montrait soul du trone..." Le portrait du
+roi fut decroche de la place d'honneur et suspendu a la porte; une
+fruitiere prit possession du lit d'Antoinette, pour y vendre des
+cerises, en disant:
+
+--C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre a son aise.
+
+Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffat d'un bonnet
+de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mepris. On
+respecta davantage le cabinet d'etudes du dauphin... Le peuple aime
+les enfants, lui qui a leur candeur, avec la force de plus.
+
+La ville offrait un autre spectacle. La force nationale armee se
+deployait en tout lieu d'une maniere imposante, comme au 14 juillet. Le
+peuple, masque depuis quelque temps par les uniformes, trouait partout
+la resistance bourgeoise; les bonnets de laine, origine du bonnet
+rouge, reparurent, eclipserent les bonnets d'ours. Un brasseur, le gros
+Santerre, enrolait, pour sa part, deux mille piques de son faubourg.
+Les femmes disputaient aux hommes la garde des portes de la ville, en
+leur disant:
+
+--C'est nous qui avons amene le roi a Paris; c'est vous qui l'avez
+laisse evader.
+
+--Mesdames, ne vous vantez pas tant, vous ne nous aviez pas fait la un
+grand cadeau.
+
+Ainsi l'ironie populaire ne cessait de ronger les bases du trone
+vacant.
+
+La vieille royaute montrait encore par toute la ville son effigie et
+ses armes; on les effaca. A la Greve, on fit tomber en morceaux le
+buste de Louis XIV, qu'eclairait la celebre lanterne a laquelle on
+avait pendu les ennemis de la Revolution.
+
+"Quand donc, s'ecrie Prudhomme, quand donc le peuple fera-t-il justice
+de tous ces rois de bronze, monuments de notre idolatrie?"
+
+Rue Saint-Honore, on executa, dans la boutique d'un marchand, une tete
+de platre a la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin, on se
+contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier, signe
+d'aveuglement.
+
+Les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, cour, Monsieur, frere
+du roi_ furent arraches partout, sur les boutiques et les enseignes. Le
+Palais-Royal devint le palais d'Orleans. Les couronnes peintes furent
+proscrites.
+
+La gaiete francaise jetait a pleines mains son gros sel: comme on
+effacait partout ces emblemes, le peuple remarqua rue de la Harpe une
+enseigne au _Boeuf couronne_; l'allusion fut tout de suite saisie; on
+detruisit l'image. Les promeneurs lisaient, dans les Tuileries, cette
+affiche triviale! "On previent les citoyens qu'un gros cochon s'est
+enfui des Tuileries, on prie ceux qui le rencontreront de le ramener a
+son gite; ils auront une recompense modique." La motion suivante fut
+faite en plein vent au Palais-Royal:
+
+"Messieurs, il serait tres-malheureux, dans l'etat actuel des choses,
+que cet homme perfide nous fut ramene: qu'en ferions-nous? Il
+viendrait, comme Thersite, nous verser ces larmes grasses dont parle
+Homere. Si on le ramene, je fais la motion qu'on l'expose pendant trois
+jours a la risee publique, le mouchoir rouge sur la tete; qu'on le
+conduise ensuite, par etapes, jusqu'aux frontieres, et qu'arrive la on
+lui donne du pied au cul."
+
+Qui n'entend eclater ici le rire de Camille Desmoulins, cet ancien rire
+gaulois? La royaute, par sa mauvaise foi, s'etait tellement
+deconsideree et etait descendue si bas, que le peuple marchait sur elle
+avec des huees. Un piquet de cinquante lances fit des patrouilles
+jusque dans les Tuileries, portant, pour banniere, un ecriteau sur
+lequel on lisait: _Vivre libre ou mourir. Louis XVI s'expatriant
+n'existe plus pour nous._
+
+[Illustration: Santerre]
+
+Mais qu'etait devenu le roi? Apercevez-vous, roulant dans la direction
+de la Champagne, un tourbillon de poussiere? Le nuage s'entr'ouvre par
+instants; il en sort une grosse berline et un cabriolet de suite. Cela
+s'avance assez vite, quoique pesamment; les chevaux soufflent et suent;
+la route est belle et, jusqu'ici, deserte. Des courriers, en livree
+chamois, filent devant et derriere la voiture. Qui voyage, dans des
+circonstances si critiques, avec ce train inusite? De par le roi,
+laissez passer madame la baronne de Korf, qui se rend a Francfort avec
+ses deux enfants, une femme et un valet de chambre, et trois
+domestiques.--Un gros homme, en habit gris de fer, coiffe d'un chapeau
+rond qui lui cache presque tout le visage, emplit un des coins de la
+voiture, et etouffe. La chaleur est extreme. La baronne de Korf,
+quoique, selon toute probabilite, femme d'un riche banquier de
+Francfort, ne donne aux relais que des _pourboires_ ordinaires. Nul du
+reste, ne prete trop d'attention a cette epaisse machine roulante qui
+rappelle un peu, par la forme, l'idee de l'arche de Noe: seulement
+l'arche devait, dit-on, sauver une famille choisie, tandis que ce grand
+coche entraine toute une dynastie royale au fond de l'abime.
+
+Des l'instant ou le depart du roi fut connu, l'Assemblee nationale
+sentit que le poids de la couronne retombait tout entier sur elle, et
+elle se montra digne de la porter, dans ces circonstances difficiles.
+Louis XVI avait fui, dans la Revolution, une ennemie et une rivale. De
+par le droit de la nation, cette Assemblee lui succedait et prenait
+naturellement sa place. Il ne tenait qu'a elle de se declarer
+souveraine et de decreter la decheance de la monarchie. Les deputes,
+neanmoins, s'arreterent a un parti tout contraire, et imaginerent une
+fiction pour couvrir l'inviolabilite du chef de l'Etat. Le roi,
+dirent-ils, a ete enleve. C'etait peut-etre conserver le monarque, mais
+c'etait en faire un mannequin, derriere lequel s'exercerait, a
+l'avenir, la puissance reelle du pays.
+
+Apres avoir pris toutes les dispositions pour faire face aux
+circonstances inattendues ou elle se trouvait engagee, avoir donne ses
+instructions aux hommes dont elle avait besoin pour agir, avoir refuse,
+par delicatesse, d'ouvrir une lettre adressee a la reine et trouvee
+dans ses appartements, l'Assemblee passa majestueusement _a l'ordre du
+jour_. L'effet de cet ordre du jour fut prodigieux: la royaute venait
+de tomber silencieusement dans l'oubli. Au moment ou la cour s'etait
+eloignee du chateau, elle avait cru laisser derriere elle la guerre
+civile; il lui semblait qu'un trone ne pouvait pas s'ebranler sans
+produire un bouleversement general. L'orage aurait ete du moins une
+consolation pour les fugitifs: la reine surtout esperait courroucer son
+peuple; elle n'eut pas meme ce plaisir. On passa.
+
+Lecture fut donnee du manifeste que Louis XVI--comme le Parthe qui
+lance sa fleche en fuyant--decochait, par-dessus l'epaule, contre la
+nation. Un passage de cette curieuse diatribe souleva surtout les
+murmures et les risees. "Le roi, disait-il, cedant au voeu manifeste
+par l'armee des Parisiens, vint s'etablir, avec sa famille, au chateau
+des Tuileries. Rien n'etait pret pour le recevoir; et le roi, bien loin
+de trouver les commodites auxquelles il etait accoutume dans ses autres
+demeures, n'y a pas meme rencontre les agrements que se procurent les
+personnes aisees." Cet egoisme royal, qui consultait si fort ses aises,
+parut revoltant, dans un moment surtout ou la nation s'imposait tous
+les genres de sacrifices. L'Assemblee nationale se declara en
+permanence, pour se donner la force d'une volonte et d'une action
+continues.
+
+Les clubs s'agitaient: celui des Cordeliers reclamait hautement la
+Republique. Marat vomissait des flammes. "Citoyens, s'ecriait-il, amis
+de la patrie, vous touchez au moment de votre ruine! Un seul moyen vous
+reste pour vous retirer du precipice ou vos dignes chefs vous ont
+entraines, c'est de nommer, a l'instant, un chef militaire, un
+dictateur supreme, pour faire main basse sur les principaux traitres
+connus. Vous etes perdus sans ressource, si vous pretez l'oreille a vos
+chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir,
+jusqu'a l'arrivee des ennemis devant vos murs. Que, dans la journee, le
+tribun soit nomme; faites tomber votre choix sur le citoyen qui vous a
+montre jusqu'il ce jour le plus de lumiere, de zele et de fidelite."
+
+Les autres Cordeliers, Desmoulins, Danton, Fabre d'Eglantine, Freron,
+parlaient du _ci-devant roi_ comme d'un transfuge qui avait signe,
+lui-meme, son ostracisme: "Je voulais, disait Camille, ecrire le nom de
+l'huitre royale sur sa coquille: mais elle m'a devance en prenant la
+fuite."
+
+En etait-il de meme aux Jacobins? Non: ces derniers avaient pris le nom
+d'Amis de la Constitution; on comptait parmi eux des membres voues au
+maintien de la monarchie. Ce fut pourtant vers ce club que se dirigea
+l'attention. Au tomber de la nuit, Robespierre occupait la tribune. La
+salle etait melancoliquement eclairee, les visages etaient sombres; il
+regnait un silence imposant. L'orateur enveloppa sa pensee de certains
+nuages; si la Republique etait alors dans son coeur, elle y etait a
+l'etat latent. Il tint neanmoins a decliner toute responsabilite dans
+les malheurs qui allaient fondre sur le pays. Il fut vague,
+sentimental, pathetique.
+
+Pour la premiere fois, il separa ouvertement ses opinions et sa
+conduite de l'Assemblee nationale. "Je sais, ajouta-t-il, qu'en
+accusant ainsi la presque universalite de mes confreres, les membres de
+l'Assemblee, d'etre contre-revolutionnaires, les uns par ignorance, les
+autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blesse,
+d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont
+corrompus, je souleve contre moi tous les amours-propres, j'aiguise
+mille poignards, et je me devoue a toutes les haines; je sais le sort
+qu'on me garde; mais si dans les commencements de la Revolution, et
+lorsque j'etais a peine apercu dans l'Assemblee nationale, si lorsque
+je n'etais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie a
+la verite, a la liberte, a la patrie; aujourd'hui que les suffrages de
+mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop
+d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement, m'ont bien paye de ce
+sacrifice, je recevrai, comme un bienfait, une mort qui m'empechera de
+voir des maux que je crois inevitables."
+
+L'orateur est applaudi; les larmes coulent; huit cents personnes,
+religieusement emues, se levent: "Robespierre, nous mourrons tous avec
+toi!"
+
+Cependant les membres du Club de 89, qui s'etaient separes, comme nous
+l'avons vu, des Jacobins, annoncent qu'ils viennent se reunir aux Amis
+de la Constitution pour conjurer les maux dont la patrie est menacee.
+Alors Danton: "Si les traitres se presentent dans cette Assemblee, je
+prends l'engagement formel de porter ma tete sur l'echafaud ou de
+prouver que la leur doit tomber aux pieds de la nation qu'ils ont
+trahie." Lafayette entre avec d'autres deputes; Danton s'elance a la
+tribune; il tonne, il eclate contre le general en paroles accusatrices.
+Point de reponse ou, qui pis est, une reponse molle, evasive, ecourtee.
+Lafayette palit, balbutie quelques mots et redescend de la tribune.
+Depuis cet echec, il n'osa jamais reparaitre a la societe des Jacobins.
+
+Comme Paris etait beau dans ces jours d'interregne ou il se gouvernait
+lui-meme! La ville ne cessait de se montrer calme et tranquille; le
+peuple sentait sa force et se faisait un point d'honneur de la regler;
+les spectacles s'etaient rouverts; les processions de la Fete-Dieu
+avaient eu lieu, comme a l'ordinaire, dans les eglises; le commerce et
+le travail commencaient a reprendre leur cours; depuis quarante-huit
+heures que la capitale avait perdu son roi de vue, elle l'avait presque
+oublie. Le depart clandestin du chef de l'Etat apprit aux citoyens a se
+passer de la monarchie. La defection de Louis XVI etait jugee, par les
+revolutionnaires, comme un acte d'hypocrisie et de lachete. Ainsi,
+quand cet homme jurait, au Champ-de-Mars, d'etre fidele a la
+Constitution, il mentait; quand il assurait l'Assemblee de la purete de
+ses sentiments, et de sa confiance envers elle, il mentait; quand il
+donnait, a la garde nationale, sa parole d'honneur de ne point deserter
+la Revolution, il mentait. Cette fuite miserable acheva de detruire les
+restes d'idolatrie que le sentiment public attachait, en France, a la
+royaute. On avait autrefois eleve le trone entre le ciel et la terre:
+mais le moyen d'adorer maintenant un trone vide! Jamais desertion ne
+fut si coupable.
+
+Mais quel est cet homme que j'apercois, a cheval, sur la route de
+Varennes, et courant a toute bride? Une illumination soudaine l'a
+saisi, une voix, la voix du patriotisme, lui a dit: "Cours, tu prendras
+le roi!--Moi, Drouet, le simple fils d'un maitre de poste, je prendrai
+le roi de France!--Va, te dis-je!" Et il va, et la terre fuit sous
+l'elan de sa monture. Cet homme, ce galop, ce vertige, ce nuage de
+poussiere, tel est le tourbillon dans lequel s'agitent les destinees de
+la famille royale et du pays.
+
+
+
+
+XIV
+
+Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de
+Drouet.--Fermete de Sausse.--Retour a Paris.--La voie
+douloureuse.--Arrivee au chateau des Tuileries.--Translation des
+cendres de Voltaire au Pantheon.--Discussion, a l'Assemblee nationale,
+sur le sort de la royaute.--Les clubs.--Robespierre et
+Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trone?
+
+
+"Il est arrete!" C'est la nouvelle qui arriva a Paris le 23 juin 1791,
+et qui se repandit, dans les differents quartiers, avec la rapidite de
+l'eclair.
+
+Les vicissitudes de ce malencontreux voyage sont longues et
+compliquees; j'abrege. La famille royale etait sortie des Tuileries,
+dans la nuit du 21, apres la ceremonie du coucher; elle etait sortie
+par l'appartement de M. de Villequier, separement et a diverses
+reprises. Les preparatifs de cette fuite avaient occasionne un retard
+d'un jour; ce retard fit avorter l'entreprise. Le roi avait dans sa
+voiture 13 200 livres en or et 56 000 livres en assignats. Monsieur
+(Louis XVIII) partait, la meme nuit, du palais du Luxembourg, en
+prenant une autre route qui le conduisit hors de France. Le voyage de
+Louis XVI ne fut pas aussi heureux. De Paris a Chalons, nul accident, a
+part une roue de la voiture qui se rompit; il fallut la reparer; ce fut
+un retard d'une heure. Le roi, qui etouffait dans la berline, voulut
+descendre une ou deux fois; il monta a pied, en tenant son fils par la
+main, une cote assez rude. Etant tres-obese, il marchait lentement;
+cependant les heures s'enfuyaient et avec elles les chances d'atteindre
+la frontiere. Le long de la route, tout etait calme. M. de Bouille
+avait pris des mesures pour assurer le passage; seulement ses
+dispositions previnrent d'un jour l'arrivee de la famille royale.
+
+Un detachement de hussards, qui avait ordre d'attendre le roi au dela
+de Chalons, ne voyant rien paraitre au jour et a l'heure marques, se
+retira; un second detachement, poste a Sainte-Menehould, n'ayant pas
+recu les instructions que le premier devait lui transmettre, resta dans
+l'inaction. Le roi, que l'inquietude commencait a gagner, ayant mis
+imprudemment la tete a la portiere de sa voiture, pour demander des
+chevaux, fut reconnu. Louis XVI etait l'homme du royaume le plus
+difficile a deguiser; son volume et l'empreinte bourbonnienne de son
+visage le revelaient a ceux-la meme qui ne l'avaient jamais vu; son
+portrait, frappe en relief sur les pieces de monnaie, fournissait
+d'ailleurs un moyen de controle, a la portee de tout le monde.
+Plusieurs personnes eurent des soupcons, mais elles garderent le
+silence.
+
+Drouet, fils du maitre de poste de Sainte-Menehould, ancien dragon au
+regiment de Conde, crut de son devoir d'en agir tout autrement. Il vit
+arriver, le 21 juin a sept heures et demie du soir, deux voitures et
+onze chevaux a la poste de Sainte-Menehould. Pendant qu'on relayait, il
+crut reconnaitre la reine, et apercevant un homme dans le fond de la
+voiture, a gauche, il fut frappe de sa ressemblance avec l'effigie
+imprimee sur les assignats de cinquante livres. Ce train de chevaux,
+une double escorte de dragons et de hussards qui precedaient et
+suivaient la voiture, tout cela lui donna a penser. Un instant, la
+crainte d'exciter de fausses alarmes lui conseilla de se taire; que
+pouvait-il, d'ailleurs, seul contre les deux detachements de cavaliers?
+Il laissa donc partir les voitures qui, apres avoir demande des chevaux
+pour Verdun, se mirent en mouvement sur la route de Varennes.
+
+C'est alors que, foulant aux pieds toute prudence humaine, Drouet se
+decide a faire son devoir. Il selle le meilleur cheval des ecuries de
+son pere, et prend, avec son camarade Guillaume, ancien dragon au
+regiment de la reine, un chemin de traverse qui les conduit a Varennes.
+Il etait onze heures du soir; il faisait nuit profonde; tout le monde
+etait couche. La famille royale, qui s'attendait a trouver un relais a
+la ville haute, errait, de porte en porte, livree a l'inquietude et au
+decouragement. Les postillons voulaient qu'on fit au moins reposer et
+rafraichir les chevaux. Les voyageurs, qu'alarmaient les retards, le
+silence, la nuit noire et l'absence du relais, prodiguaient l'or et les
+instances pour qu'a tout prix on brulat l'etape.
+
+La ville dort. Drouet veille. S'adressant a son camarade Guillaume:
+"Es-tu bon patriote?--N'en doute pas.--He bien, le roi est a Varennes;
+il faut l'arreter." Les deux amis descendent de cheval et vont
+reconnaitre les lieux. Entre la ville haute et la ville basse, il y
+avait un pont, et sur ce pont une voute surchargee d'une tour; c'est
+par la, sous cette voute, que la berline devait poursuivre son chemin.
+Drouet et son compagnon decident qu'il faut barrer le passage. Le
+hasard avait place, tout pres de ces lieux, une voiture charge de
+meubles. Ils la trainent a force de bras et la culbutent; voila une
+barricade toute construite. Cela fait, Drouet s'en va chercher quelque
+renfort dans la ville; il reveille Paul Leblanc, Joseph Poussin, et
+d'autres jeunes patriotes, en tout huit hommes de coeur et de bonne
+volonte. C'est par le ministere de ces bras obscurs, qu'allait
+s'accomplir un des evenements de notre histoire qui eurent les plus
+graves consequences.
+
+Cette petite troupe, s'etant reunie, se place en embuscade derriere la
+charrette renversee. Le bruit de la voiture du roi, lancee au trot,
+grossit de moment en moment. La berline s'approche, elle a deja franchi
+l'entree de la voute, lorsqu'une voix crie: "Halte!" Le cocher fouette
+ses chevaux qui s'arretent et se cabrent. Au meme instant, huit hommes
+armes se presentent. Surpris, les gardes-du-corps qui etaient sur le
+siege font un mouvement de resistance; ils sortent et rentrent leurs
+armes; la verite est qu'ils avaient peur; le roi avait encore plus peur
+qu'eux; tous se rendirent.
+
+Louis XVI, la reine, madame Elisabeth voulurent d'abord nier leur
+qualite; le moment etait venu ou les rois et les princesses allaient
+dire aux tenebres: Couvrez-nous! On conduit les fugitifs chez le
+procureur de la commune de Varennes, un epicier nomme Sausse. La reine
+exhibe son passeport. Quelques personnes ayant entendu la lecture de
+cette piece disent que cela devait suffire. Drouet se montra plus
+difficile. "Le passeport, fit-il observer, n'est signe que du roi; il
+devrait l'etre aussi par le president de l'Assemblee nationale. Si vous
+etes une etrangere (en s'adressant a la reine), comment avez-vous assez
+d'influence pour faire partir apres vous un detachement?"
+
+Mme la baronne de Korf n'opposait, a ces objections, que de grands airs
+depites: elle etait, disait-elle, pressee de continuer son voyage.
+Cette impatience la perdit. On decida, apres avoir delibere, que les
+voyageurs ne se remettraient en route que le lendemain. Ce lendemain
+fut terrible. La troupe de determines qui, le sabre et le pistolet a la
+main, venait de fondre sur la voiture, se repand dans la ville et jette
+partout l'alarme. Un chirurgien de Varennes, Mangin, reveille par ce
+bruit, entre dans la maison du procureur-syndic et reconnait dans les
+cinq personnes arretees toute la famille royale qu'il avait vue a Paris
+durant les fetes de la Federation; il sort et va faire part de sa
+decouverte a ses concitoyens. Alors la cloche de l'eglise s'ebranle; au
+bruit du tocsin repondent, de villages en villages, des tocsins
+eloignes. Le detachement de hussards qui etait a Varennes veut faire un
+mouvement, les citoyens lui montrent quelques canons qu'on avait
+trouves dans la ville et sur lesquels s'etend deja une meche allumee;
+il rend les armes. Toujours rodant, Drouet ne cesse de veiller sur sa
+proie.
+
+Louis XVI n'avait plus qu'un moyen de s'ouvrir le chemin de la
+frontiere, c'etait de flechir, par la douceur, les hommes qui le
+retenaient prisonnier. Le roi se jette dans les bras de M. Sausse, en
+l'implorant; la reine, demi-agenouillee, lui presente le dauphin; le
+procureur est inebranlable. Marie-Antoinette tente alors de flechir le
+coeur de Mme Sausse: celle-ci se retranche derriere ses devoirs de
+mere, d'epouse et de citoyenne.--"Sire, je voudrais vous obliger,
+reprend le marchand de chandelles; mais la nation passe avant le roi.
+Si vos infortunes et vos larmes me touchent, je redoute aussi pour le
+pays les suites de ce voyage; les calamites publiques et la guerre
+civile me remuent encore plus le coeur que les desastres d'une famille.
+Quelle serait cette sensibilite aveugle, cruelle, qui aurait des yeux
+et des entrailles pour quelques augustes personnes, et qui ne
+regarderait pas au sort de plusieurs millions d'hommes? Je suis sujet
+de la Constitution; elle m'ordonne de vous arreter."
+
+Le jour, si matinal au mois de juin, commencait a eclairer la miserable
+echoppe qui avait servi de Louvre, cette nuit-la, a un roi fuyard et a
+une dynastie vagabonde. Les enfants dormaient d'un mauvais sommeil,
+durant lequel retentissaient, a travers leurs reves, des pas de
+chevaux, des cris, des cliquetis d'armes. Toutes les cloches du canton
+repandaient dans les airs leurs tintements redoubles. La reine, que
+cette sombre musique impatientait, s'ecria: "Quand auront-ils donc fini
+leurs bruits detestables?--Madame, repondit Sausse gravement, c'est le
+bruit de toute la France!"
+
+Cependant un des affides de Bouille, voyant les hussards meles a la
+foule qui couvre la place, tente une derniere fois de faire appel a
+leur devouement: "Hussards, leur crie-t-il, tenez-vous pour la nation
+ou pour le roi?--Pour la nation!" repondent d'une seule voix les
+soldats. La question ainsi posee decidait du sort de la monarchie: le
+roi de France n'etait plus qu'un etranger dans son royaume.
+
+Louis XVI, le coude appuye sur une table, attendait encore sa
+delivrance de l'arrivee soudaine des troupes de Bouille. Les heures
+tombaient avec le froid de l'acier sur les angoisses mortelles du
+captif; rien ne venait. Quelques curieux cherchaient a penetrer dans la
+maison de M. Sausse, pour voir la famille royale. Louis etait d'une
+construction massive; il avait le visage bleme et les yeux bleuatres.
+Indolent, lymphatique, son temperament etait celui de toutes les races
+degradees et abatardies. Il mangeait fort et aimait le vin. La chasse,
+surtout la chasse au tir, etait le seul exercice ou il mit quelque
+passion. Une rusticite, que l'education royale avait mal recouverte,
+l'eloignait du commerce des femmes. Cette rudesse de moeurs et de
+caractere l'avait d'abord rendu cher a la Revolution et au peuple, qui
+voyait en lui un bon ouvrier; mais ses complots avec l'etranger, ses
+continuelles intrigues, ses rapports secrets avec les emigres, plus que
+tout cela, l'autorite qu'il laissait prendre a la reine, lui avaient
+aliene les coeurs. Par une singularite de nature, il voyait a peine les
+objets qui etaient pres de lui, et distinguait tres-bien ce qui se
+passait a longue distance. Il en etait de meme de son jugement: le
+malheureux Louis XVI, durant toute sa vie, apercut l'echafaud dans le
+lointain; mais il ne sut jamais faire usage des moyens simples et
+faciles qui etaient, pour ainsi dire, sous sa main pour l'eviter. Le
+costume de domestique, sous lequel il avait imagine, dans cette
+circonstance, de cacher un roi de France, faisait encore ressortir la
+vulgarite de ses manieres.
+
+Marie-Antoinette etait d'une taille ordinaire; elle avait l'oeil un peu
+dur, les levres minces et serrees, les cheveux tirant sur le roux; mais
+un air naturel de distinction, la finesse et la regularite de ses
+traits, l'eclat de son teint, donnaient a l'ensemble de sa personne un
+caractere seduisant. Son tort fut de vouloir faire la reine, quand pour
+regner sur les coeurs il lui suffisait de rester femme. Un gout effrene
+des plaisirs, l'attention qu'elle marquait aux jeunes gens doues d'une
+jolie figure et de talents exterieurs la firent soupconner de
+galanterie: elle aimait, en outre, eperdument le jeu et les spectacles.
+La fierte du sang lui rendit la Revolution odieuse, le peuple
+desagreable; ses reponses courtes et froides, dans toutes les
+solennites nationales, annoncaient un coeur sec. Les horreurs, les
+transes, les assauts de cette nuit affreuse avaient fletri l'eclat de
+son visage; ses cheveux, assure-t-on, avaient change de couleur.
+Marie-Antoinette sentait venir la mort de la monarchie.
+
+Plus de quatre mille gardes nationaux couvraient la campagne. La
+famille royale cherchait a gagner du temps; il fallut se mettre en
+marche. Un cortege de baionnettes cernait la voiture. Le secours
+qu'attendait Louis XVI arriva, mais trop tard: le roi avait quitte
+Varennes depuis une heure, quand M. de Bouille se montra devant la
+ville a la tete d'un regiment de cavalerie. Les chevaux etaient
+fatigues, les hommes montraient de l'indecision, et refusaient d'aller
+plus avant. Le moment predit etait venu: "Le roi menera deuil; les
+principaux se vetiront de desolation et les mains des soldats du pays
+tomberont de frayeur."
+
+Il fallait maintenant retourner a Paris, et a travers combien
+d'humiliations! Tout le long de la route, le peuple des campagnes,
+accouru au-devant du cortege, ne cessa de proferer les injures dont il
+abreuve les rois traitres ou abuses. Marie-Antoinette trouva, dans son
+coeur, assez de haine et de fierte pour se faire, contre cette tempete
+d'outrages, un front d'airain.
+
+[Illustration: Petion.]
+
+L'Assemblee avait envoye trois commissaires pour proteger les jours de
+la famille royale; ils rejoignirent le cortege a Epernay. Barnave et
+Petion monterent dans la voiture du roi. Ce fut durant ce voyage que
+Barnave, touche des infortunes de Louis XVI, des prevenances de
+Marie-Antoinette, et du sort de ces enfants, qui n'avaient pas merite
+tant d'humiliations, se rattacha de coeur a la cause de la monarchie.
+Petion se montra, au contraire, dogmatique et froid. Ses discours,
+aussi libres que ses manieres etaient brusques, lui attirerent les
+aigreurs de la reine. Petion tenait, entre ses genoux, le petit
+dauphin; il se plaisait a rouler dans ses doigts les beaux cheveux
+blonds du l'enfant, et, parlant avec action, il tirait quelquefois une
+des boucles assez fort pour le faire crier. "Donnez-moi mon enfant, lui
+dit sechement la reine; il est accoutume a des soins, a des egards,
+qui le disposent peu a tant de familiarites."
+
+Louis XVI montrait un sang-froid apathique. On l'accusa, plus tard,
+d'avoir bu et mange tout le long de la route: ce bon roi etait doue
+d'un appetit enorme. Par instants, il temoignait quelque inquietude au
+sujet de l'accueil que lui feraient les habitants de Paris. Cet accueil
+fut sinistre. On avait placarde, au faubourg Saint-Antoine, un ordre du
+jour ainsi concu: "Quiconque applaudira le roi sera batonne; quiconque
+l'insultera sera pendu." Un long silence improbateur fut, en effet, la
+lecon qu'il recut a son entree dans les Champs-Elysees; par instants,
+ce sombre silence se dechirait comme un nuage, et il en sortait un
+tonnerre de murmures bientot reprimes.
+
+On avait decide que les tetes resteraient couvertes: les gardes
+nationaux eux-memes criaient: "Enfoncez vos chapeaux; il va paraitre
+devant ses juges." Il parut; dans quel equipage, grand Dieu! Une foule
+de grenadiers l'entourait; chaque cheval de l'attelage en portait un;
+le devant, le derriere, les cotes de la voiture en etaient charges. Un
+voile de poussiere couvrait, par instants, l'humiliation de cette
+famille. Les stores de la voiture etaient baisses a demi; le dauphin,
+enfant aux cheveux blonds, se montrait quelquefois a la portiere, et
+son age, sa figure interessante, semblaient demander grace pour les
+coupables, pour ce roi de France, surpris par son peuple, en flagrant
+delit d'evasion.
+
+O abaissement! qui sondera jamais l'abime des decheances royales? Les
+armes demeurerent immobiles, en presence du monarque; les drapeaux ne
+saluerent pas; les canons firent mine de ne le point reconnaitre.
+C'etait un spectacle imposant et terrible, vu des Champs-Elysees, que
+ces vingt mille baionnettes parsemees de lances, escortant avec
+gravite, a travers une population de quatre cent mille curieux, un roi
+cache dans le fond de sa voiture, et cherchant a se derober a
+l'embarras d'une situation cruelle. Un eclatant soleil le livrait,
+comme par ironie, a tous les regards. A la plupart de ces baionnettes
+et de ces fers de lances, dont les pointes dardaient des eclairs
+menacants, etait embroche un pain, comme pour faire entendre a Louis
+XVI que l'absence d'un roi ne cause pas la famine. Ceux qui faisaient
+le mouvement d'oter leur chapeau, sous pretexte de chaleur, etaient a
+l'instant sommes de le remettre. Autrefois, la noblesse avait seule le
+droit de se couvrir devant le monarque; le tiers etat avait pris,
+dernierement, cette liberte, et maintenant c'etait tout le peuple.
+
+Au moment ou le cortege entrait par la place Louis XV, tous les glaives
+s'agiterent dans les mains des gens a cheval, en signe de fraternite.
+Un sourire, mele d'indignation et de mepris, fut le seul accueil que
+recurent les membres de la famille royale. Plusieurs jeunes gens
+groupes sur le piedestal de la statue de Louis XV banderent les yeux de
+la statue en attendant l'arrivee du cortege. Au moment ou passa la
+voiture de Louis XVI, ils arracherent le bandeau et essuyerent les yeux
+de ce marbre royal, comme s'il devait verser des larmes, a la vue d'un
+roi de France aussi degrade. Ce jour, bien plus encore que le 21
+janvier, fut un jour d'execution et de supplice; l'insurrection et
+l'echafaud sont moins terribles pour les rois que l'humiliation, le
+ridicule et le mepris public.
+
+Derriere les voitures qui contenaient la famille royale venait un
+chariot decouvert, entoure de branches de lauriers: Drouet et
+Guillaume, couronnes de feuilles de chene et debout, y recevaient,
+comme heros de la fete, les applaudissements et les hommages du peuple.
+On criait: _"Vive la nation! vive Drouet et Guillaume! vive la brave
+garde nationale de Varennes!"_--"L'entree de Drouet, dit tres-bien
+Ferrieres, etait le triomphe d'un general victorieux qui amene devant
+lui un grand captif." Cet homme avait cru; il avait eu foi en lui-meme
+et en la nation. Son nom, obscur la veille, courait maintenant sur
+toutes les levres.
+
+Aucun outrage ne fut epargne a la famille royale: une femme lanca,
+contre la voiture, un linge trempe de l'eau du ruisseau. La figure de
+la reine faillit etre atteinte. Des filles publiques, melees a la
+foule, la regardaient d'un air insultant. "J'aime encore mieux, disait
+l'une d'elles, me voir ce que je suis que d'etre Antoinette."
+
+Quand le cortege arriva par le pont tournant, en face des Tuileries,
+les domestiques, postes aux fenetres du chateau, se decouvrirent, du
+plus loin qu'ils apercurent leur maitre: la garde nationale, les
+couchant en joue, leur ordonna de garder leurs chapeaux sur la tete,
+aussi bien que les autres citoyens: ils obeirent. Les femmes de chambre
+et d'honneur de la reine s'etaient mises, de leur cote, a battre des
+mains pour saluer le retour de leur maitresse: on reprima ces
+temoignages de fidelite servile. L'instant ou les voitures toucherent
+le sol des Tuileries fut meme le plus dangereux de tous; une foule
+indignee se porta autour des roues avec des huees, des sifflets, des
+cris, des imprecations terribles.
+
+L'Assemblee nationale, dans la crainte de quelque accident funeste,
+envoya trente commissaires, pour proteger le roi et sa famille, depuis
+l'entree du jardin jusqu'au chateau. La mission etait perilleuse, a
+cause de l'exaltation generale des esprits; mais, des que les deputes
+se presenterent, cette foule immense et furieuse se separa en deux
+rangs pour les laisser parvenir jusqu'aux voitures. Il leur suffit de
+se nommer et de presenter leurs medailles: ce fut comme un talisman. On
+fit defiler les voitures une a une; mais lorsqu'elles monterent sur la
+terrasse du chateau, pour deposer le roi et sa famille a la grande
+porte de l'Horloge, l'indignation du peuple eclata de nouveau; les
+invectives et les reproches s'adressaient surtout a la reine, avec une
+effrayante unanimite.
+
+Les _augustes_ voyageurs (cette ancienne formule du respect etait, dans
+la circonstance actuelle, une sanglante ironie) mirent pied a terre,
+dans un costume aussi ridicule qu'affligeant. La violence des insultes
+et des menaces redoublait. Barere et Gregoire se chargerent du dauphin,
+qu'ils emporterent entre leurs bras dans les appartements. Le roi
+sortit ensuite, accompagne par quinze deputes: les quinze autres
+resterent aupres de la reine, qui les priait avec larmes de l'assister
+de leur presence: "Surtout, leur criait-elle, ne me laissez pas seule!"
+
+Apres avoir depose Louis XVI dans son chateau, les representants qui
+l'avaient suivi coururent chercher Antoinette. Ce fut alors qu'ils
+rencontrerent le plus d'obstacles pour revenir jusqu'a la voiture; il
+etait tres-difficile de se frayer un passage au milieu de cette foule
+compacte et de se reconnaitre dans ce tumulte, ou l'on n'entendait que
+des cris confus. Le peuple ne voulait pas que la reine entrat aux
+Tuileries.
+
+Apres une demi-heure passee a retablir l'ordre, les trente deputes se
+reunirent et formerent deux haies, depuis la voiture jusqu'a la porte
+du chateau; la reine sortit alors tout effrayee, et gagna les
+appartements au bras d'un depute de la droite.
+
+La juste colere du peuple etait sur le point d'eclater, contre les
+trois gardes-du-corps qui avaient servi de courriers durant le voyage,
+et qui occupaient encore les sieges de la berline. Les malheureux
+allaient etre saisis a la gorge. Petion se montre; il annonce que les
+coupables seront mis en etat d'arrestation; la foule s'apaise aussitot.
+Les trois gardes sont conduits sans aucun obstacle. Un attroupement
+tres-considerable se formait deja devant l'une des portes du chateau;
+Petion s'y presente pour arreter le desordre: un garde national le
+prend au collet; le depute se fait connaitre, et la multitude
+obeissante se retire. "Nous attendimes, ajoute Barere, que la foule fut
+diminuee dans les Tuileries, et que les sentiments du peuple fussent
+plus calmes, afin de n'avoir rien a redouter pour le roi et sa famille,
+quand nous aurions quitte le chateau."
+
+Quelques jours apres celui ou Louis XVI etait force de retrograder
+honteusement sur Paris, le 11 juillet, les cendres de Voltaire, ce roi
+de l'opinion, traversaient la capitale, au milieu d'une affluence
+considerable et avec des honneurs extraordinaires. Traine par douze
+chevaux blancs, et se dirigeant vers le Pantheon, le char funebre
+s'arreta devant la maison ou le grand homme avait fini ses jours, le 30
+mai 1778. _Belle et bonne_, Mme de Villette, la fille adoptive de
+Voltaire, accompagnee de son enfant, et les deux demoiselles Calas,
+rendirent hommage aux restes de l'illustre philosophe et payerent leur
+tribut a la douleur. La pluie tombait a torrents; le cortege brava le
+mauvais temps et ne se retira que lorsque le cercueil eut pris sa
+place, dans le temple que la patrie avait dedie aux grands hommes.
+
+Voltaire avait prepare la Revolution par son esprit, comme Jean-Jacques
+Rousseau par son coeur. L'ami du roi de Prusse devait etre le heros des
+constitutionnels de 91; le citoyen de Geneve fut le dieu des
+republicains de 93. L'un convenait a la bourgeoisie, l'autre etait
+l'idole du peuple.
+
+M. de Bouille, apres le mauvais succes de son entreprise, s'etait enfui
+vers la frontiere. Il ecrivit, du Luxembourg, a l'Assemblee nationale,
+une lettre dans laquelle il menacait la France de la vengeance des
+armees etrangeres, si elle ne se hatait de faire amende honorable aux
+pieds du roi. "Croyez-moi, lui disait-il, tous les princes de l'univers
+reconnaissent qu'ils sont menaces par le monstre que vous avez enfante
+(la Revolution), et bientot ils fondront sur notre malheureuse patrie.
+Je connais vos forces: toute espece d'espoir est chimerique, et bientot
+votre chatiment servira d'exemple memorable a la posterite... Cette
+lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de
+l'Europe." L'Assemblee fit a cet insolent memoire l'accueil qu'il
+meritait; elle se contenta de rire.
+
+Par un decret, M. de Bouille fut suspendu de ses fonctions militaires;
+c'etait tout le chatiment qu'on put lui infliger. Le roi fut aussi
+provisoirement suspendu.
+
+Quelle devait etre la solution de cet etat de crise? Louis XVI
+devait-il etre maintenu sur le trone, malgre sa fuite? La nation
+pouvait-elle avoir desormais confiance en lui? Serait-il juge? Ou
+prendrait-on ses juges? Telles etaient les questions qui agitaient
+l'Assemblee, les clubs, le peuple.
+
+Le parti tres-influent des Lameth, de Barnave, de Dupont, de Lafayette,
+voulait conserver Louis XVI sur le trone. Des commissaires furent
+nommes pour interroger le roi et la reine; mais ces commissaires furent
+choisis dans le sein meme de l'Assemblee, malgre la reclamation de
+Robespierre: "Il n'y a, dit-il, aucune raison pour qu'il en soit ainsi.
+Nous ne meriterions plus la confiance du pays, si nous violions les
+principes, si nous faisions une exception pour le roi et la reine.
+Qu'on ne dise pas que l'autorite royale sera degradee. Un citoyen, une
+citoyenne, un homme quelconque, a quelque degre qu'il soit eleve, ne
+peut jamais etre degrade par la loi. La reine est une citoyenne; le
+roi, dans ce moment, est un citoyen comptable a la nation; et, en
+qualite de premier fonctionnaire public, il doit etre soumis a la loi."
+
+La question de la decheance etait surtout a l'ordre du jour: les
+royalistes constitutionnels chercherent a masquer les torts de Louis
+XVI derriere la fiction de l'enlevement et de l'inviolabilite royale;
+au lieu d'accuser le chef, ils accuserent les conseillers et les
+instruments de la fuite; il n'y avait, selon eux, dans cet acte
+criminel, que des complices et pas de coupable. On voulait ainsi
+couvrir les attentats contre la Constitution, de la Constitution
+elle-meme. Robespierre attaqua cette etrange doctrine: "Je ne viens
+pas, dit-il, provoquer des dispositions severes contre un individu,
+mais combattre une proposition a la fois faible et cruelle, pour
+substituer une mesure douce et favorable a l'interet public. Je
+n'examinerai pas si la fuite de Louis XVI est le crime de quelques
+individus, s'il s'est enfui volontairement et de lui-meme, ou si, de
+l'extremite du royaume, un citoyen audacieux l'a enleve par la force de
+ses conseils; si les peuples en sont encore a croire qu'on enleve les
+rois comme des femmes. Je n'examinerai pas si, comme l'a pense le
+rapporteur, le depart du roi n'etait qu'un voyage sans objet, si son
+absence etait indifferente. Je n'examinerai pas si elle est le but ou
+le complement de conspirations toujours impuissantes et renaissant
+toujours. Je n'examinerai pas meme si la declaration donnee par le roi
+n'attente point aux serments qu'il a faits, d'un attachement sincere a
+la Constitution. Je ne veux m'occuper que d'une hypothese generale. Je
+parlerai du roi de France comme d'un roi de Chine; je discuterai
+uniquement l'inviolabilite dans sa doctrine."
+
+Il conclut par ces fermes paroles: "Les mesures que l'on vous propose
+ne peuvent que vous deshonorer; si vous les adoptez, je demanderai a me
+declarer l'avocat de tous les accuses. Je veux etre le defenseur des
+trois gardes-du-corps, de la gouvernante du dauphin, de M. Bouille
+lui-meme. Dans les principes de vos comites, il n'y a pas de delit;
+mais partout ou il n'y a pas de delit, il n'y a pas de complices.
+Messieurs, si epargner un coupable est une faiblesse, immoler le
+coupable faible, en epargnant le coupable tout-puissant, c'est une
+lachete. Il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer
+l'absolution entiere." En bonne logique, il n'y avait rien a repondre;
+l'Assemblee ne repondit pas: elle vota.
+
+Elle vota quoi? Le retablissement de Louis XVI sur le trone! Pouvait-on
+imaginer un denouement plus illogique et plus ridicule? Que signifiait
+cette fiction d'un roi "enleve par les ennemis du bien public"?
+
+Les declarations de Louis XVI pour expliquer les motifs et le but de
+son voyage etaient si entachees de mauvaise foi, qu'elles faisaient
+sourire les plus moderes. A quoi bon ce roi? La monarchie ne s'est-elle
+pas suicidee? Avant l'echauffouree de Varennes, des hommes plus ou
+moins conseilles par leurs interets avaient pu croire qu'il etait
+possible d'elever la nation sans abaisser la royaute; mais, apres
+l'humiliation dont la famille royale venait d'etre abreuvee, un tel
+reve ne devenait-il point tout a fait chimerique? Conserver, de force,
+un roi qui se regardait toujours comme le galerien du trone
+revolutionnaire, n'etait-ce point jeter un mensonge vivant entre la
+Constitution et le pays?
+
+A cote des hommes pratiques, dont les motifs s'appuyaient sur des
+raisons d'Etat, quelques philosophes s'accordaient a regarder la
+republique comme la forme la plus parfaite de gouvernement. Tel etait
+aussi l'ideal de Brissot et de son parti, connu plus tard sous le nom
+de parti des Girondins. C'etait l'avis de Condorcet. Robespierre, lui,
+croyait utile au succes de la cause democratique de se couvrir de
+prudence, et de ne point alarmer les esprits par le fantome des mots.
+Marat etait malade; Marat se taisait.
+
+Il importe surtout de bien connaitre l'opinion des clubs. Le plus
+avance de tous etait alors celui des Cordeliers (Societe des droits de
+l'homme). Danton y regnait. Dans une seance memorable, il traca la
+ligne de conduite a suivre. "La Societe des amis des droits de l'homme,
+s'ecria-t-il, pense qu'une nation doit tout faire, ou par elle-meme, ou
+par des officiers amovibles et de son choix; elle pense qu'aucun
+individu, dans l'Etat, ne doit raisonnablement posseder assez de
+richesses, assez de prerogatives pour pouvoir corrompre les agents de
+l'administration politique; elle pense qu'il ne doit exister dans
+l'Etat aucun emploi qui ne soit accessible a tous les membres de
+l'Etat; elle pense enfin que plus un emploi est important, plus sa
+duree doit etre courte et passagere. Penetree de la verite, de la
+grandeur de ces principes, elle ne peut donc plus se dissimuler que la
+royaute, la royaute hereditaire surtout, est incompatible avec la
+liberte. Telle est son opinion; elle en est comptable a tous les
+Francais." Pouvait-on designer plus clairement la Republique sans la
+nommer?
+
+Danton ne sortait point de ce dilemme: Ou criminel, ou imbecile; si
+criminel, que Louis soit juge; si imbecile, qu'il soit interdit!
+
+Aux Jacobins (Societe des amis de la Constitution), les debats sur la
+decheance du monarque amenerent le demembrement du club. Les royalistes
+constitutionnels se separerent des vrais democrates. Une telle
+epuration centupla les forces de ces derniers. Appuyee sur des milliers
+de societes semblables et affiliees entre elles, repandues d'un bout a
+l'autre de la France, la societe-mere s'erigea plus tard en une sorte
+de dictature. Ce fut la plus grande puissance de la Revolution, grace a
+l'esprit organisateur de Robespierre.
+
+Que devait-on faire du roi? Cette question fut agitee au club des
+Jacobins. Maximilien n'osa pas ou ne voulut pas conclure.
+Billaud-Varennes ayant parle d'en finir avec la monarchie, des murmures
+etoufferent sa voix.
+
+Et pourtant avaient-ils tort, ceux qui, a l'exemple de Danton,
+reclamaient hautement la decheance de Louis XVI? On se demande si, dans
+son interet et dans l'interet meme de la nation, il n'eut pas beaucoup
+mieux valu qu'il gagnat tranquillement la frontiere. Drouet, tout en
+croyant bien faire, n'avait-il point rendu un mauvais service au pays?
+C'est ce qu'il nous faut examiner.
+
+L'Assemblee nationale comptait, en 91, assez d'hommes capables et
+honnetes pour saisir, d'une main ferme, les renes du gouvernement.
+N'avait-elle point lance elle-meme, lors du depart de Louis XVI, une
+proclamation invitant les citoyens de Paris a maintenir l'ordre public
+et a defendre la patrie? n'avait-elle point somme les ministres
+d'assister a ses seances, de se reunir et de mettre ses decrets a
+execution? Mais la sanction royale? Bah! on s'en passera; et en effet
+elle n'ajoutait plus rien a l'autorite des lois... La Constituante
+etait donc a meme de gouverner, ou, si elle redoutait la confusion du
+pouvoir executif et du pouvoir legislatif, il ne tenait qu'a elle de
+nommer un president.
+
+D'un autre cote, si Louis XVI, et il est difficile d'en disconvenir,
+etait un obstacle a la marche des reformes, une cause de guerre
+etrangere, ne se montrait-il point beaucoup plus dangereux a
+l'interieur qu'a l'exterieur? Au dela des frontieres, ce n'etait plus
+qu'un simple emigre. Et quelle reputation, grand Dieu! emportait-il a
+l'etranger? Celle d'un roi fourbe, infidele a ses serments.
+
+Une question d'humanite domine toutes ces considerations. La mort du
+roi, quoique votee par les Girondins et par les Montagnards, alluma
+entre eux des inimities implacables. Ce sang verse au nom de la raison
+d'Etat ne fut point etranger au regime de la Terreur. De tels malheurs
+pouvaient-ils etre evites? Oui, le roi absent, c'etait peut-etre
+l'echafaud de moins dans l'histoire de la Revolution.
+
+Apres l'evenement du 21 juin, la royaute n'etait plus a conserver en
+France; elle etait a reconstruire. Les republicains avaient le droit de
+profiter de la circonstance; a quoi bon relever ce qui s'etait ecroule
+de soi-meme? Remettant sous les yeux de la nation les maux, les abus,
+les actes de mauvaise foi dont le pouvoir monarchique s'etait souille,
+depuis quatorze siecles, ils lui demandaient d'en finir. Citoyens,
+voulez-vous donc reprendre dans vos murs la trahison et le despotisme?
+
+On ne saurait donc trop condamner les conservateurs a vue courte, ou
+diriges par des interets feroces, qui voulurent, a tout prix, retablir
+Louis XVI sur le trone. Ne cherchaient-ils point a maintenir un rouage
+inutile, la monarchie constitutionnelle, pour se menager, le moment
+venu, le moyen d'ecraser leurs adversaire? Je ne sais pas si, dans
+cette journee decisive, les _exaltes_ auraient sauve la Revolution;
+mais ce que je sais bien, c'est que les _moderes_ la perdirent.
+
+
+
+
+XV
+
+Discussion sur la forme de gouvernement.--Reunion des citoyens au
+Champ-de-Mars.--Petition signee sur l'autel de la patrie.--Deploiement
+de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette
+et Bailly.--Massacres.--Consequences de cette journee desastreuse.
+
+
+Le premier usage que Louis XVI fit de sa liberte fut de renouer des
+rapports occultes avec les cours etrangeres. Comment n'en eut-il point
+ete ainsi? Son amour-propre n'etait-il point blesse au vif par les
+outrages qu'il avait essuyes? N'avait-il point le droit de se
+considerer desormais comme le prisonnier, l'otage de la Revolution?
+
+La question de monarchie ou de Republique avait ete soulevee; or ces
+questions-la se montrent sans pitie pour le repos des nations, jusqu'au
+jour ou elles sont resolues.
+
+Au club des Jacobins, La Clos proposa de rediger une petition signee
+par tous les citoyens, et dans laquelle on demanderait que l'Assemblee
+fut appelee a statuer de nouveau sur la forme du gouvernement.
+L'Assemblee ayant decide que le roi etait inviolable, cette motion
+effraya quelques citoyens faibles ou indecis. Danton s'elance alors a
+la tribune et d'une voix tonnante: "Si nous avons de l'energie,
+montrons-la... Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le
+front de l'homme libre se dispensent de signer notre petition.
+N'avons-nous pas besoin d'un scrutin epuratoire? Le voila tout trouve."
+On ne signa rien; mais quatre mille personnes, hommes et femmes,
+s'etant tout a coup repandues dans la salle, on convint de se reunir le
+17 juillet au Champ-de-Mars, autour de l'autel de la patrie.
+
+Est-il vrai que la municipalite de Paris cherchat, alors, l'occasion
+d'une lutte a main armee, pour ecraser les clubs et les societes
+populaires? Tout semble du moins l'indiquer.
+
+Le 15 juillet etait un dimanche. On s'attendait a quelque
+manifestation. La municipalite se tenait sur ses gardes. Au point du
+jour, les trompettes sonnerent, les tambours battirent dans toutes les
+directions; la garde nationale prit les armes. Un zele sauvage animait
+la bourgeoisie contre l'insurrection absente. Depuis le retour du roi,
+les constitutionnels de l'Assemblee ne cessaient d'exciter sourdement
+les boutiquiers contre les clubs. On avait effraye les interets.
+L'industrie, a laquelle le depart de Louis XVI venait de porter un
+dernier coup, se montrait affamee de calme et de tranquillite publique;
+elle avait raison, sans doute; mais, avant de mettre l'ordre dans la
+rue, ne fallait-il pas l'introduire dans les organes et les fonctions
+du gouvernement? La ville etait herissee de baionnettes; la resistance
+se montrait partout, l'agression nulle part. Ce deploiement de force
+armee, autour d'une monarchie replatree a la hate par un decret de
+l'Assemblee nationale, jetait le mecontentement et l'alarme dans la
+population qu'on voulait calmer. Ou donc etait l'ennemi? Les
+patrouilles se croisaient dans un morne silence.
+
+[Illustration: La deputation des petitionnaires du Champ-de-Mars quitte
+l'Hotel de Ville, terrifiee d'avoir vu arborer le drapeau rouge.]
+
+Les societes patriotiques s'etaient donne rendez-vous, pour onze heures
+du matin, sur la place de la Bastille; elles devaient se rendre de la,
+en un seul corps, vers le Champ-de-Mars. La place de la Bastille fut
+occupee des le matin par des troupes soldees, afin de s'opposer au
+rassemblement. A la vue de cet appareil militaire, les groupes se
+dispersent, chacun se retire. Le Champ-de-Mars, ce theatre de la
+joyeuse fete de la Federation, etait encore desert; c'est la qu'on se
+rend isolement, la reunion projetee sur la place de la Bastille n'ayant
+pu avoir lieu; c'est la, devant l'autel de la patrie, qu'une
+determination sera prise.
+
+Ici un incident malheureux: deux invalides, dont l'un avait une jambe
+de bois, s'etaient caches sous l'autel construit en planches; ils sont
+decouverts. Que faisaient-ils? quel etait leur dessein? Voila ce qu'on
+se demande, et l'epouvante succede bientot a la curiosite. Le bruit
+court que l'autel est mine; un tonneau d'eau que ces malheureux avaient
+roule dans leur retraite, pour leur provision de la journee, est
+bientot transforme, par la rumeur publique, en un tonneau de poudre. Le
+motif bas et vulgaire qui les a fait agir (ils s'etaient mis la,
+dirent-ils, _pour voir les jambes des femmes_) se transforme en un
+complot contre la vie des citoyens. Aussitot saisis par la multitude,
+ils sont pendus a un reverbere, et leurs tetes coupees sont portees au
+bout d'une pique. Un tel acte du brutalite fait fremir; mais une
+poignee seulement d'imbeciles ou de monstres, fletris par tous leurs
+contemporains, tremperent leurs mains dans ce sang.
+
+Il parait bien que les royalistes avaient besoin d'un pretexte pour
+decharger leur colere sur les agitateurs; car la nouvelle du meurtre
+des deux invalides fut sur-le-champ denaturee et portee dans l'enceinte
+de l'Assemblee nationale. On raconta que deux bons citoyens venaient
+d'etre pendus, au Champ-de-Mars, pour avoir preche l'execution de la
+loi. Ce mensonge fit fortune, et prepara les esprits a des mesures de
+violence. Sur les lieux, tout fut bien vite efface, et le
+Champ-de-Mars, qui n'avait pas meme ete temoin de cet atroce
+assassinat, rentra dans sa majestueuse tranquillite.
+
+Vers midi, la foule debouche par toutes les ouvertures; la garde
+nationale venait d'entrer dans le Champ-de-Mars avec du canon; mais,
+voyant la reunion paisible, elle se retirait. Les citoyens affluent
+autour de l'autel de la patrie; on attend avec impatience les
+commissaires de la Societe des Jacobins, pour avoir de nouveau lecture
+de la petition et la signer. Un envoye du club parait enfin; on
+l'entoure.
+
+"La petition, dit-il, qui a ete lue hier ne peut plus servir
+aujourd'hui, l'Assemblee nationale ayant decrete, dans sa seance du
+soir, l'innocence ou l'inviolabilite de Louis XVI; la Societe va
+s'occuper d'une autre redaction qu'elle vous soumettra."
+
+Tous ces retards n'etaient pas du gout de la foule, qui aime a faire
+vite ce qu'elle fait.
+
+Quelqu'un propose de rediger, a l'instant meme, une seconde petition
+sur l'autel de la patrie. Adopte. La foule cherche alors des yeux ses
+chefs et ses meneurs. Ou etes-vous, Danton, Desmoulins, Freron?
+Absents. Ne les trouvant pas, le peuple se decide a agir par lui-meme.
+On nomme quatre commissaires; l'un d'eux prend la plume; les citoyens
+impatients se rangent autour de lui; il ecrit: "_Sur l'autel de la
+patrie, le 17 juillet an III_... Le desir imperieux d'eviter l'anarchie
+a laquelle nous exposerait le defaut d'harmonie entre les representants
+et les representes, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de
+la France entiere, de revenir sur votre decret, de prendre en
+consideration que le delit de Louis XVI est prouve, que ce roi a
+abdique; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau pouvoir
+constitutionnel pour proceder, d'une maniere vraiment nationale, au
+jugement du coupable, et surtout a son remplacement et a l'organisation
+d'un nouveau pouvoir executif."
+
+La foule grossissait d'heure en heure. La petition redigee, on en fait
+lecture a haute voix; cette lecture est couverte d'applaudissements. On
+commence des lors par signer des feuilles volantes, a huit endroits
+differents, sur les angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille
+gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des villages
+voisins, des hommes, des femmes, des enfants deposent religieusement
+leur nom sur ces feuillets sacres, d'autres une croix ou tout autre
+signe de leur volonte libre.
+
+"Le nombre des signatures, dit M. Buchez, depasse certainement six
+mille. Le plus grand nombre est de gens qui savaient a peine ecrire...
+Quelquefois la page est divisee en trois colonnes; d'enormes taches
+d'encre en couvrent plusieurs; les noms sont au crayon sur deux. Des
+femmes du peuple signerent en tres-grand nombre, meme des enfants, dont
+evidemment on conduisait la main... La plus jolie ecriture de femme est
+sans contredit celle de _mademoiselle David, marchande de modes, rue
+Saint-Jacques, n 173_. Quelques belles signatures apparaissent de loin
+en loin; on les compte. Un feuillet fut garni par un groupe de
+cordeliers; ici l'ecriture est fort lisible. On voit en haut une
+signature a lettres longues, legerement courbees en avant; c'est celle
+de _Chaumette, etudiant en medecine, rue Mazarine, n 9_. On lit
+ensuite celles de _E.-J.-B. Maillard_, de _Meunier, president de la
+Societe fraternelle seante aux Jacobins_. On ne trouve nulle part le
+nom de _Momoro_; il fut cependant accuse, plus tard, d'avoir fait grand
+bruit au Champ-de-Mars, le 17; mais on voit celui d'_Hebert, ecrivain,
+rue Mirabeau_; celui d'_Henriot_, et la signature du _Pere Duchene_."
+
+Trois officiers publics, en echarpe, envoyes par la Commune, s'etaient
+avances vers l'autel: on les recoit avec l'energie et la tranquillite
+qui conviennent a des hommes libres. Ce spectacle, la joie grave qui
+rayonne sur la figure des petitionnaires, le caractere pacifique de
+cette foule ou l'on voyait des enfants, des femmes, des vieillards,
+tout parait les rassurer sur le caractere de la reunion. "Messieurs,
+disent-ils, nous sommes charmes de connaitre vos dispositions; on nous
+avait dit qu'il y avait ici du tumulte, on nous avait trompes: nous ne
+manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la
+tranquillite qui regne au Champ-de-Mars. Si vous doutez de nos
+intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu'a ce
+que toutes les signatures soient apposees." Un citoyen leur donne
+lecture de la petition; ils la trouvent conforme aux principes. "Nous
+la signerions nous-memes, ajoutent-ils, si nous n'etions pas maintenant
+en fonctions."
+
+De telles assurances de paix augmentent la confiance. On leur demande
+l'elargissement de deux citoyens arretes; les officiers municipaux
+engagent a nommer une deputation qui les suive a l'Hotel de Ville.
+Douze commissaires partent. On continuait a couvrir la petition de
+signatures. Le Champ-de-Mars etait tranquille et libre; les troupes
+s'etaient repliees sur la ville. Toute idee de peril etant ecartee, le
+rassemblement grossissait a vue d'oeil. Les jeunes gens qui ont signe
+se livrent a des danses; ils forment des rondes en chantant. Survient
+un orage; on le brave. La pluie cesse, le ciel redevient calme et bleu;
+en moins de deux heures, il se trouve pres de cent mille personnes dans
+le Champ-de-Mars; c'etaient des meres, d'interessantes jeunes filles,
+des habitants de Paris qui, enfermes toute la semaine, se livraient a
+la promenade du dimanche. Aux yeux des revolutionnaires, penetres
+qu'ils etaient alors des reminiscences de l'antiquite, ce rassemblement
+de citoyens libres ressemblait a ceux qui se formaient jadis dans le
+Forum. Il y avait la un grand nombre d'hommes et de femmes qui avaient
+aide a construire le champ de la Federation, d'autres avaient etendu
+leurs mains vers l'autel de la patrie: imprudents! vous ne vous doutiez
+pas alors que cet autel dut etre rougi par des sacrifices humains!
+
+Les commissaires deputes vers l'Hotel de Ville reviennent. Leur visage
+est morne, ils ont vu des choses sinistres.
+
+--Nous sommes trahis! murmure l'un d'eux d'une voix sombre.
+
+On les presse de s'expliquer.
+
+--Nous sommes parvenus, disent-ils, a la salle d'audience a travers une
+foret de baionnettes; les trois officiers municipaux qui nous
+accompagnaient en nous assurant de leurs bonnes intentions nous prient
+d'attendre; ils entrent dans une autre salle et nous ne les revoyons
+plus. [Note: Ils firent, a ce qu'il parait, un rapport faux sur
+l'attitude de la reunion, disant qu'ils avaient trouve le champ de la
+Federation couvert d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre
+sexe, qui se disposaient a rediger une petition contre le decret du 27
+juin, qu'ils leur avaient demontre que leur demarche et leur
+reclamation etaient contraires a l'obeissance a la loi, et tendaient
+evidemment a troubler l'ordre public. "Si la France redevient libre,
+s'ecrie Camille Desmoulins, il faut que les noms de _Jacques_, _Renaud_
+et _Hardi_ (les trois membres du conseil municipal) soient affiches
+dans toutes les villes, a toutes les rues, pour etre a jamais voues a
+l'execration publique."] Le corps municipal sort.
+
+"--Nous sommes compromis, dit un de ses membres, il faut agir
+severement."
+
+"Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que
+l'objet de notre mission etait de reclamer en faveur d'honnetes
+citoyens qu'on nous avait promis de rendre a la liberte. Le maire
+(Bailly) repond _qu'il n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va
+marcher au Champ-de-Mars pour y mettre la paix..._ Sur ces entrefaites,
+un capitaine du bataillon de Bonne-Nouvelle vient dire que le
+Champ-de-Mars n'etait rempli que de brigands; un de nous lui repond
+qu'il en impose. La-dessus la municipalite ne veut plus nous entendre.
+Descendus de l'Hotel de Ville, nous apercevons, a une des fenetres, le
+drapeau rouge; ce signal du massacre, qui devait inspirer un sentiment
+de douleur a ceux qui allaient marcher a sa suite, a produit un effet
+tout contraire sur l'ame des gardes nationaux qui couvraient la place
+(ils portaient a leur chapeau le pompon rouge et bleu). A l'aspect du
+drapeau couleur de sang, ils ont pousse des cris de joie en elevant en
+l'air leurs armes qu'ils ont ensuite chargees. Nous avons vu un
+officier municipal en echarpe aller de rang en rang, et parler a
+l'oreille des officiers. Glaces d'horreur, nous sommes retournes au
+champ de la Federation avertir nos freres de tout ce dont nous avions
+ete les temoins."
+
+Ce recit est suivi d'un profond silence. L'inquietude peinte sur le
+visage des commissaires souleve d'abord quelques nuages; cependant la
+reunion se rassure. De quel droit la municipalite interviendrait-elle
+et disperserait-elle, par la force armee, des citoyens qui signent
+legalement leur profession de foi sur l'autel de la patrie? La foule
+est compacte, mais inoffensive; la nuit approche. D'instant en instant,
+des nouvelles alarmantes courent sur la multitude, comme un vent
+d'orage sur un champ de ble, et la font tressaillir.
+
+Le bruit court que l'Assemblee nationale, pour faire croire qu'il
+existe un projet de mouvement contre elle, s'est formidablement
+entouree de baionnettes et de canons. Elle a, dit-on, transmis a la
+municipalite des ordres severes. Depuis longtemps on guettait
+l'occasion de declarer la guerre aux adversaires de la monarchie
+constitutionnelle; le jour etait venu. La loi martiale etait comme un
+arc tendu, il fallait que le trait partit.
+
+Quelques nouveaux citoyens arrivent: ils ont rencontre l'armee de
+Lafayette sur les quais; les gardes nationaux marchaient avec un
+entrainement farouche; la cavalerie surtout paraissait animee de
+sentiments de colere et de violence. On avait vu des grenadiers sortir
+tout le long de la route, un a un, des maisons voisines, charger leurs
+fusils a balle, devant le peuple, et se joindre a l'armee qui
+s'avancait vers le Champ-de-Mars.
+
+--Nous allons, disaient-ils brutalement, envoyer des pilules aux
+Jacobins.
+
+Le jour etait tombe; il faisait assez sombre pour l'execution des
+mauvais desseins. A huit heures et demie du soir, on entend le bruit du
+tambour et le roulement lointain des pieces d'artillerie; on se
+regarde; quelques personnes sont d'avis de se retirer; d'autres
+rappellent que, le but de la reunion etant legal, il serait lache de
+fuir; on demeure. Les troupes debouchent dans le Champ-de-Mars par
+trois entrees a la fois, par l'avenue de l'Ecole militaire, par le
+passage entre les glacis du cote du Gros-Caillou et par l'ouverture qui
+fait face a la Seine; c'est par celle-ci que se montre le drapeau
+rouge.
+
+On connait le Champ-de-Mars et on se represente aisement cette vaste
+plaine avec l'autel de la patrie au milieu. La colonne a la tete de
+laquelle s'avance Bailly, par l'ouverture du bord du fleuve, souleve
+une indignation universelle et les cris: "A bas le drapeau rouge! Honte
+a Bailly! Mort a Lafayette!"
+
+Cependant plus de quinze mille personnes environnaient l'autel; elles
+se pressaient la comme autour des anciens lieux d'asile et de refuge. A
+peine avait-on vu flotter au loin le drapeau rouge, qu'on entend
+retentir une detonation d'armes a feu:
+
+--Ne bougeons pas; on tire a blanc; il faut qu'on vienne ici publier la
+loi.
+
+On avait en effet tire en l'air. Tout a coup une seconde decharge
+eclate, mais reelle et meurtriere. Les colonnes s'ebranlent, la
+cavalerie charge, les canons ouvrent sur le devant leur bouche chargee
+a mitraille. Le dernier feu avait trace un cercle de victimes; hommes,
+femmes, enfants, vieillards, etaient tombes pele-mele. Aux plaintes et
+aux cris succede le silence plus terrible encore que les gemissements.
+
+Bailly et Lafayette se donnaient sans doute, a eux-memes, les raisons
+qu'on invoque toujours en pareil cas: l'ordre public, le salut de la
+societe, le besoin de faire un exemple, le devoir d'obeir a la lettre
+de la loi... Vaines excuses! La loi au-dessus de toutes les autres
+lois, c'est l'inviolabilite de la vie humaine.
+
+Au plus fort de la melee, des citoyens s'elancent sous le feu, a
+travers les charges de la cavalerie, pour recueillir les feuilles
+volantes qui portent ecrite la volonte du peuple; cette petition est le
+drapeau d'une idee, elle ne doit pas demeurer aux mains de l'ennemi. On
+la sauve. "Oui, s'ecrie l'auteur des _Revolutions de Paris_, oui, la
+petition reste; elle est accompagnee de six mille signatures; de
+genereux patriotes ont expose leur vie pour la sauver du desordre, et
+elle repose aujourd'hui dans une arche sainte, placee dans un temple
+inaccessible a toutes les baionnettes, et elle en sortira quelque jour;
+elle en sortira rayonnante." L'oracle n'a point menti; celle petition
+conservee existe encore aux Archives de la ville; la Republique,
+qu'elle contenait en germe, est sortie, le 10 aout, des plis de cette
+piece memorable. Quand une fois les idees ont ete baptisees avec du
+sang, elles ne meurent plus.
+
+La nuit etait tombee sur le Champ-de-Mars comme un linceul. De toutes
+parts, des citoyens sans armes fuient devant des citoyens armes; ils se
+pressent, se poussent, se renversent. Des femmes, des enfants avaient
+ete etouffes entre les chevaux ou sous les pieds de la foule. La garde
+nationale, Lafayette en tete, rentre dans la ville. La nouvelle de
+cette sanglante tuerie se propage lugubrement de quartier en quartier.
+Les rues sont desertes, les visages mornes. Il est facile de voir qu'on
+revient d'une execution. Il y avait des vainqueurs et des vaincus, mais
+pas de victoire.
+
+Cet evenement a ete juge diversement, selon les partis. Toute la
+question se reduit a savoir si le roi n'avait point volontairement
+abdique en prenant la fuite; car, s'il en est ainsi, ceux qui
+proposaient de remplacer la monarchie par la republique etaient dans la
+logique; ils avaient prevu la marche fatale des evenements. On les tua,
+je l'avoue, avec toutes les formes legales; mais que me font vos
+sommations prealables, votre echarpe, votre drapeau? Une guenille rouge
+au bout d'un baton ne donne point le droit d'attenter a la vie de
+citoyens desarmes et paisibles.
+
+Combien de morts? La nuit le taira et demain le sable du Champ-de-Mars
+l'aura oublie; mais il y a dans les choses une justice qui n'oublie
+pas. La classe moyenne sera cruellement chatiee pour avoir la premiere
+fait couler le sang des hommes devoues a la Revolution. On a, dit-on,
+exagere le nombre des personnes qui tomberent frappees par les balles:
+soit; mais la responsabilite d'une aussi triste journee ne se mesure
+point au chiffre des victimes; elle se mesure aux lois eternelles de
+la conscience humaine. Cette responsabilite terrible pese lourdement
+sur Lafayette et sur Bailly.
+
+
+
+
+XVI
+
+Triomphe de la reaction.--Robespierre introduit dans la famille
+Duplay.--Sa maniere de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la
+peine de mort proposee par Robespierre, repoussee par la majorite
+conservatrice de l'Assemblee.--Fin de la Constituante.
+
+
+En politique, on n'a jamais vu un parti vainqueur user moderement de sa
+victoire. Les royalistes constitutionnels profiterent de la journee du
+Champ-de-Mars, du trouble et de l'emotion que la nouvelle du massacre
+avait repandus dans les rangs des citoyens, pour faire un essai de
+terreur. Les representants de la classe moyenne en voulaient surtout
+aux journalistes et aux orateurs des clubs. Des mandats d'amener
+furent lances contre les plus connus d'entre eux. Danton, se jugeant
+fort compromis, et trouvant que les ombrages de Fontenay-sous-Bois ne
+le couvraient point suffisamment, se sauva dans sa ville natale,
+Arcis-sur-Aube. Freron s'eclipsa. Camille Desmoulins, riant et mordant
+a la fois, envoya au general Lafayette sa demission de journaliste,
+dans une lettre petillante de verve. Quant a Marat, il etait rentre
+dans sa cave. Beaucoup d'autres ecrivains compromis chercherent dans
+la fuite, selon le langage du temps, "un asile contre les assassins".
+C'etait une panique generale.
+
+Quelques amis de Robespierre craignirent meme pour sa surete. Il
+logeait en garni dans le Marais, rue Saintonge, et venait a pied tous
+les jours de chez lui jusqu'a l'Assemblee nationale. Aussi simple dans
+ses gouts que rigide dans ses principes, il dinait pour trente sous
+chez un traiteur. Le 17 juillet, a l'issue de la seance, aux Jacobins,
+un des membres du club, Maurice Duplay, menuisier de son etat,
+tremblant pour les jours de Maximilien, qu'il admirait, vint lui offrir
+un asile chez lui. Il demeurait dans une maison portant alors le
+numero 366 et situee presque en face de la rue Saint-Florentin.
+Robespierre accepta la proposition qui lui etait faite de si bon
+coeur.
+
+Duplay etait alors un homme d'une cinquantaine d'annees. Ouvrier
+d'abord, puis entrepreneur en menuiserie, il avait acquis, par le
+travail, une petite fortune. Ses cheveux commencaient a grisonner;
+mais dans l'age mur il avait conserve tout le feu et toute l'ardeur de
+la jeunesse. Les patriotes de ce temps-la etaient des natures de fer.
+Le petit nombre des Conventionnels et des citoyens connus que
+l'echafaud a epargnes ont prolonge leurs jours au dela des limites
+ordinaires de la vie humaine.
+
+Quel fut l'etonnement de la famille Duplay, quand, cette nuit-la, le
+menuisier rentra chez lui, conduisant par la main un inconnu d'une
+trentaine d'annees, vetu, avec une certaine recherche, d'un gilet a
+grands revers, d'un habit couleur marron et d'une culotte de soie!
+Duplay etait pere d'un garcon et de quatre filles dont l'une etait
+mariee a un avocat d'Issoire, en Auvergne. S'adressant a sa femme et a
+ses enfants:
+
+--Je vous amene, dit-il, un grand et brave citoyen que les
+contre-revolutionnaires veulent faire arreter. Cette maison lui servira
+d'asile. Vous le connaissez deja de nom, c'est Maximilien
+Robespierre...
+
+La femme, les jeunes filles, le fils age d'une douzaine d'annees, qui
+avaient lu ce nom-la dans les papiers publics et qui l'avaient souvent
+entendu prononcer avec enthousiasme par leur pere, entourerent
+l'illustre persecute de soins et d'egards.
+
+Robespierre n'avait accepte cet asile que pour une nuit; mais le
+lendemain, quand il voulut prendre conge de ses hotes et retourner rue
+Saintonge, toute la famille le pria de rester.
+
+--Vous etes ici chez vous, lui dit Duplay; mon fils sera votre frere.
+
+Puis lui montrant le groupe des jeunes filles dans les yeux desquelles
+on lisait autant de respect que de sympathie pour le grand citoyen:
+
+--Mon ami, voici vos soeurs.
+
+Le moyen de ne pas ceder a de telles instances? Robespierre se rendit;
+la maison de Duplay devint la sienne.
+
+De cette maison, il ne reste rien ou presque rien. Le temps a tout
+detruit et tout reconstruit. En face de l'eglise de l'Assomption se
+trouve, il est vrai, sur le meme terrain, une autre maison dont l'allee
+assez etroite conduit dans une petite cour; mais la configuration
+actuelle des lieux ne saurait donner aucune idee de ce qu'ils etaient
+en 1791. La rue elle-meme etait a peine une rue: c'etait un groupe
+d'une dizaine d'habitations. Dans le voisinage, alors tranquille et
+silencieux, s'elevait le couvent des religieuses de la Conception. La
+maison de Maurice Duplay avait a l'exterieur une bonne apparence
+bourgeoise. Une porte cochere donnait entree dans une assez grande cour
+ou etaient des planches et des ateliers de menuiserie. Au fond, dans un
+petit batiment, demeuraient le maitre menuisier et sa famille. Il y
+avait du logement de reste. On pria Maximilien de choisir lui-meme sa
+chambre. Il se decida pour une qui etait separee du corps de logis et
+situee sous les toits, une simple et modeste chambre que l'on tapissa,
+selon ses gouts, d'une tenture de damas bleu a fleurs blanches.
+
+Les habitudes de Robespierre furent bientot connues; il soignait
+beaucoup sa toilette, etait d'une proprete fort delicate, aimait le
+linge blanc et recherchait l'elegance dans ses habits. Un coiffeur
+allait tous les matins friser et poudrer ses longs cheveux. Sa toilette
+terminee, il se reunissait a la famille du menuisier pour le repos du
+matin. Maximilien etait d'une sobriete de Spartiate: il dejeunait avec
+du pain chaud et du laitage.
+
+[Illustration: Massacre du Champs-de-Mars.]
+
+Quoique sans luxe, la maison etait charmante. Il y avait dans un coin
+de la cour un tres-petit jardin, entoure d'un leger treillage et orne
+de fleurs que la main des jeunes filles s'occupait a cultiver. Un jour
+de souffrance s'ouvrait sur les vastes ombrages de tilleuls et de
+marronniers qui masquaient le couvent de la Conception, ou les filles
+de Duplay avaient ete elevees. Du matin au soir, un atelier de six a
+huit ouvriers en menuiserie animait tout l'entourage, par le bruit du
+rabot, du marteau et des chansons. N'etait-ce point l'interieur
+qu'aurait reve J.-J. Rousseau?
+
+Robespierre sortait regulierement vers le milieu du jour. Ou allait-il?
+A l'Assemblee Constituante. Duplay disait a sa femme et a ses filles:
+"Maximilien va travailler au bonheur public. Tant qu'il sera notre
+defenseur, la nation n'a rien a craindre. Quel honneur de l'avoir chez
+nous!"
+
+La paix et le calme le plus inalterable regnaient dans cette maison
+retiree, isolee des rumeurs de la grande ville. Le soir, quand
+s'endormaient le bruit de la scie et du rabot, et le dernier chant des
+petits oiseaux dans les arbres du couvent, venait l'heure de la
+reflexion et des epanchements intimes. Au fond de cette solitude, les
+filles du menuisier avaient contracte une simplicite de moeurs qui
+s'alliait bien a l'elan du patriotisme.
+
+Maximilien revenait a six heures pour souper. Au sortir de table, il
+suivait le menuisier et ses filles dans le salon; c'etaient de
+charmantes reunions de famille, pleines de graces et de severite; les
+jeunes filles, groupees en cercle autour de leur mere, travaillaient,
+avec elle, a divers ouvrages d'aiguille. On se separait a neuf heures,
+en se donnant le bonsoir. Le jeudi seulement, ces soirees prenaient un
+caractere de ceremonie; quelques invites, tous amis de la maison, se
+rassemblaient ce jour-la: c'etaient David, le peintre; Buonarotti,
+descendant de Michel-Ange et qui n'etait point alors communiste; Lebas,
+qui recherchait en mariage une des filles de la maison, et quelques
+autres intimes. De gros fauteuils d'acajou, recouverts d'un velours
+couleur cerise, formaient, en se rapprochant, un cercle etroit, mais
+sympathique. On parlait quelquefois de litterature: Maximilien tenait
+pour le tendre Racine, son auteur favori. Comme il disait bien les
+vers, on le priait de reciter quelques tirades de _Berenice_ ou
+d'_Andromaque_; il s'en acquittait avec tant d'ame, qu'il tirait des
+larmes de tous les yeux.
+
+Les filles du menuisier, assises en groupe autour de leur mere,
+ecoutaient la lecture sans cesser leur travail; les yeux modestement
+baisses et les pieds sur leur tabouret, elles renfermaient en
+elles-memes leur emotion. Ensuite Buonarotti, qui etait grand musicien,
+se mettait au piano; c'etait une ame reveuse et ardente; il touchait
+des airs pathetiques, dont l'effet triste ou gai etait inevitable; il
+semblait que la vie s'echappat sous ses doigts des notes fremissantes
+de l'instrument: on rapprochait alors des fenetres pour regarder le
+ciel, tant cette musique elevait les coeurs. Cependant le ciel etait
+plein d'etoiles, et les coeurs etaient pleins d'amour. On croyait a la
+famille, a l'humanite, a l'avenir. Voyant cet interieur si grave et si
+uni, cette douce religion du foyer, ce culte des cheveux gris autour
+des vieillards et de la pudeur autour des jeunes filles, on comprenait
+que les anciens eussent eleve des autels aux dieux lares. Ces reunions
+ne se prolongeaient pas tres-avant dans la nuit; Maximilien se retirait
+a onze heures, dans sa chambre, pour travailler; souvent, jusqu'a la
+blancheur du matin, on voyait briller a sa vitre une petite lumiere.
+
+C'est la qu'il ecrivait ses grands discours, dont quelques-uns sentent
+un peu trop l'huile de la lampe. Le plus souvent vers huit heures du
+soir il se rendait au club des Jacobins. Telle etait en 1791 sa maniere
+de vivre.
+
+Nous avons perdu de vue, depuis longtemps, l'Ami du peuple.--Dans une
+cave de l'ancienne rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de
+l'Ecole-de-Medecine), il y avait, au mois de septembre 1791, debout
+devant un tonneau charge de papiers, et une plume a la main, un
+journaliste qui ecrivait. Quelquefois il jetait sa plume, quittait sa
+chaise, et se promenait a grands pas, en proie a une agitation
+fievreuse; si le roulement d'une voiture sur le pave de la rue
+prolongeait par hasard son bruit sourd le long des voutes basses et
+humides du caveau, il relevait la tete et ecoutait avec une attention
+fixe; son oreille inquiete semblait chercher dans ce bruit le roulement
+lointain du canon. Quand la voiture etait passee, et que le souterrain
+rentrait dans le silence, le bonhomme agitait la tete avec desespoir et
+se remettait a ecrire. Or ce souterrain, qui recevait un peu de jour
+par un soupirail etait la cave de l'ancien couvent des Cordeliers. Le
+journaliste etait Marat.
+
+Par quelle echelle fatale ce docteur, passionne pour la lumiere et pour
+les decouvertes, comme son aieul Faust, etait-il descendu dans ce
+reduit obscur? Ses idees excentriques avaient souleve contre lui, dans
+la societe, les memes orages que ses systemes avaient dechaines jadis
+dans le monde de la science. Ce petit homme, chetif et irritable,
+souffrait plus que tout autre de la dure captivite a laquelle le
+condamnaient, depuis quelques mois, les poursuites de ses ennemis.
+Traque de repaire en repaire, comme une bete fauve, ne pouvant coucher
+deux fois dans le meme lit, harcele a toute heure et en tout lieu par
+les limiers de la police, il ne trouvait un peu de repos que dans la
+profondeur des tenebres. La privation de la douce lumiere du jour, qui
+avait ete toute sa vie l'objet de son admiration et de ses etudes,
+l'affligeait encore plus que tout le reste. Les lieux sombres qu'il
+habitait, depuis trois ans, faisaient passer dans son ame un monde de
+tenebres. Nuit et jour flamboyait, devant ses yeux, l'epee de la
+contre-revolution, qui menacait la France. Son esprit plein de pensees
+lugubres se debattait dans les affres et les hallucinations de la mort.
+Les passions de la place publique soutenaient seules son enveloppe
+debile au-dessus de l'aneantissement ou de la folie. Quand cette
+excitation morale faiblissait, il demandait au cafe, dont il prenait
+jusqu'a trente-deux tasses par jour, des forces artificielles pour
+lutter contre l'abattement et le sommeil. Infatigable, il redigeait a
+lui seul, depuis le commencement de la Revolution, une foule de
+pamphlets et sa feuille _l'Ami du peuple_. Marat travaillait vingt-deux
+heures de suite: cette prodigieuse tension irritait toutes les cordes
+de son esprit. Sa maniere de vivre, extraordinaire, ouvrait son coeur a
+tous les soupcons comme a toutes les credulites. Il s'emportait par
+bourrasques contre ses meilleurs amis.
+
+"Tu as raison, lui repondait Camille outrage, de prendre sur moi le pas
+du l'anciennete et de m'appeler dedaigneusement _jeune homme_,
+puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moque de toi; de
+m'appeler injuste, puisque j'ai dit que tu etais celui de tous les
+journalistes qui a le plus servi la Revolution; de m'appeler
+malveillant, puisque je suis le seul ecrivain qui ait ose te louer...
+Tu as beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois,
+je te declare que, tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la
+Revolution, je persisterai a te louer, parce que je pense que nous
+devons defendre la liberte, comme la ville de Saint-Malo, non-seulement
+avec des hommes, mais avec des chiens." Marat avait beau dire et crier,
+il aimait ce jeune homme.
+
+Apres la fatale journee du Champ-de-Mars, le souterrain lui-meme ne fut
+plus tenable; il fallut partir. Depuis quelque temps, Marat n'avait
+plus d'imprimerie; il occupait celle d'une demoiselle Colombe; on vint
+saisir les caracteres et les presses. Les citoyens ardents, les
+lecteurs de l'_Ami du Peuple_, regardaient avec une fureur concentree
+ce cortege de trois ou quatre voitures, s'acheminant vers la maison
+commune, environnees de baionnettes, et chargees de tout l'attirail
+d'une imprimerie; des colporteurs garrottes fermaient la marche.
+"Convient-il, murmurait-on d'une voix sourde, convient-il a des
+citoyens armes, qui ont tue nos freres, de venir mettre a la raison des
+ecrivains accuses d'avoir conseille le meurtre? Les apres diatribes de
+Marat, les figures de rhetorique de l'_orateur du peuple_, n'ont point
+fait verser depuis trois annees deux gouttes de sang; un seul ordre de
+Lafayette en a fait repandre une large tache." Ainsi l'opinion publique
+fremissait dans l'ombre; mais ses chefs etaient disperses ou captifs,
+ses orateurs muets, ses esperances ajournees, sinon detruites.
+
+Cependant l'Assemblee constituante touchait au terme de ses travaux.
+Fatiguee, enervee, soupconne de trahison et de connivence avec la cour,
+depuis les massacres du Champ-de-Mars, elle avait cesse d'etre le foyer
+auquel se rechauffait en 89 l'opinion publique. Ses dissensions
+interieures, son peu de foi dans la duree de la Constitution qu'elle
+venait d'ebaucher, ses illusions sur la possibilite d'etablir en France
+le regime de la monarchie constitutionnelle, tout la condamnait a un
+dernier sacrifice. Elle eut du moins le merite de se retirer a temps.
+Il est vrai que, depuis quelques mois et a diverses reprises,
+quelques-uns de ses orateurs lui avaient conseille de se dissoudre.
+Robespierre fit une motion plus courageuse encore: il proposa a
+l'Assemblee de decreter que ses membres ne pourraient etre reelus a la
+prochaine legislature.
+
+L'Assemblee constituante, malgre ses defauts et ses passions, avait du
+moins une qualite heroique, dont elle fit preuve dans toutes les
+occasions: c'etait le desinteressement. Robespierre s'adresse
+uniquement a cette generosite bien connue. "Ceux qui fixent les
+destinees des nations, s'ecrie-t-il, doivent s'isoler de leur propre
+ouvrage." Sans rabaisser la mission de l'Assemblee, ni ses lumieres, il
+ose lui rappeler que la source de toute grandeur et de toute
+inspiration est dans le sentiment general. "Je pense, dil-il, que les
+principes de la Constitution sont graves dans le coeur de tous les
+hommes et dans l'esprit de la majorite des Francais; que ce n'est point
+de la tete de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein meme
+de l'opinion publique qui nous a precedes et qui nous a soutenus; c'est
+a la volonte de la nation qu'il faut confier sa duree et sa perfection,
+et non a l'influence de quelques-uns de ceux qui la representent en ce
+moment." Ces belles paroles, quoique proferees par un seul, repondaient
+a la conscience de tous.
+
+L'Assemblee decrete, a la presque unanimite, la proposition de
+Robespierre. Quelques historiens ont avance que si la Constituante ne
+s'etait point decapitee elle-meme, et n'avait point exclu ses membres
+de la prochaine Assemblee, il n'y aurait pas eu de republique. Pour
+celui qui cherche constamment la logique des faits, une telle
+conclusion n'est pas admissible. Il fallait que la Revolution se fit et
+qu'elle epuisat toutes ses consequences: le trone etait un obstacle a
+sa marche, elle le franchit. L'Assemblee constituante aurait eu beau
+renaitre sous un autre nom, qu'elle n'eut point empeche la monarchie de
+courir a sa perte, ni le peuple francais de revendiquer sa
+souverainete.
+
+La Constitution qu'elle avait votee etait l'oeuvre de la classe
+moyenne, et laissait en dehors de la vie politique, c'est-a-dire de
+l'election, un assez grand nombre de citoyens. Sur quel droit
+pouvait-on etablir ces restrictions et tracer des limites au suffrage
+universel? Il etait bien question de droit! La verite est que la
+bourgeoisie, effrayee des envahissements de la masse, voulait lui
+fermer l'acces des urnes. Vainement objecterait-on que les gens exclus
+du droit de voter etaient des pauvres.
+
+"Ces gens dont vous parlez, repondait avec beaucoup du raison
+Robespierre, sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au
+sein de la societe, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car
+s'ils sont pourvus de ces moyens-la, ils ont, ce me semble, quelque
+chose a perdre ou a conserver. Oui, les grossiers habits qui me
+couvrent; l'humble reduit ou j'achete le droit du me retirer et de
+vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes
+enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des
+chateaux, des equipages; tout cela s'appelle _rien_, peut-etre, pour le
+luxe et pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanite;
+c'est une propriete sacree, aussi sacree sans doute que les brillants
+domaines de la richesse." [Note: J'ai use, abuse peut-etre de la
+citation,--j'en serai plus sobre a l'avenir.--Mais si les evenements
+ont une voix, comme je le pense, c'est dans les ecrits et les discours
+du temps qu'il faut la chercher.]
+
+L'ensemble de la Constitution (89-91) presente neanmoins un caractere
+imposant: c'est tout un passe qui se bouleverse, c'est toute une
+societe nouvelle qui s'eleve. Il serait trop long de recapituler les
+importants travaux de cette Assemblee memorable, ses decrets sur la
+surete des personnes et des proprietes, l'abolition des privileges, la
+libre circulation des grains, la liberte des opinions religieuses,
+l'eligibilite des non-catholiques, la division du royaume en
+departements, l'interdiction des voeux monastiques, la reorganisation
+de l'armee et du pouvoir judiciaire, l'alienation des biens nationaux,
+l'emission des assignats, le progres de l'education publique, la
+suppression des maitrises et des jurandes, la reforme du Code penal.
+L'Assemblee adoucit la rigueur des supplices; mais elle n'osa point
+abolir la peine de mort, et pourtant Robespierre l'y exhortait de
+toutes ses forces. Le 30 mai 1791, il s'ecriait a la tribune: "Effacez
+du Code des Francais les lois de sang qui commandent des meurtres
+juridiques et que repoussent nos moeurs et notre Constitution
+nouvelle." Cet appel a la raison, a la justice, a l'humanite, cette
+voix de la clemence se perdit dans le desert. A ceux qui lui reprochent
+aujourd'hui d'avoir fait couler le sang, Maximilien pourrait repondre:
+"J'ai trouve dans votre loi le glaive leve; je vous ai propose de le
+briser, vous n'avez pas voulu; cette arme est tombee plus tard entre
+mes mains, je m'en suis servi."
+
+La terreur constitutionnelle durait toujours; on arretait les
+discoureurs en plein vent; le drapeau rouge flottait a l'Hotel de
+Ville; un silence morne regnait au Palais-Royal et dans les cafes.
+L'Assemblee profita de cette stupeur pour _reviser_ la Constitution,
+c'est-a-dire pour la modifier. La Republique semblait vaincue, et, ce
+qui est le dernier degre de la defaite, elle etait tombee sans
+combattre.
+
+Commencee le 17 juin 1789, la Constitution fut terminee le 3 septembre
+1791. Louis XVI l'accepta. "Convaincu, disait-il, de la necessite
+d'etablir cette Constitution et d'y etre fidele," il se rendit
+solennellement au sein de l'Assemblee nationale. Au milieu des cris
+d'enthousiasme qu'excitaient parmi les deputes la presence et le
+serment du roi, l'abbe Gregoire fit entendre ces sombres paroles: "Il
+jurera tout et ne tiendra rien." Cette Constitution fut proclamee par
+le maire de Paris, dans le Champ-de-Mars, au bruit du canon. Lafayette
+fit decreter une amnistie generale pour les delits relatifs aux
+affaires politiques du 15 juillet; l'amnistie ne releve pas les morts!
+
+Enfin ils sont partis!--Ce furent les adieux que recurent les deputes
+de la Constituante, si bien venus et si bien fetes a leur arrivee; les
+legislatures s'usent des qu'elles ne contiennent plus l'esprit de la
+Revolution. Finissons. Les hommes, les faits, les idees qui ont prepare
+la Montagne nous sont desormais connus; nous avons vu construire
+laborieusement et piece a piece le theatre de la lutte: viennent
+maintenant les gladiateurs de la liberte!
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIEME
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE
+
+
+
+
+I
+
+En quoi l'Assemblee legislative differait de l'Assemblee
+constituante.--Le parti des Girondins.--Quels etaient alors les
+republicains.--Troubles excites dans tout le royaume par les pretres
+refractaires.--Menaces des emigres.--Conduite ambigue de Louis XVI.
+
+
+Il en est des grandes Assemblees comme des grands hommes: on s'apercoit
+de leur superiorite alors qu'elles ne sont plus. La Constituante, en
+disparaissant, avait creuse un abime. Comment combler ce vide? ou
+trouver, parmi les nouveaux venus, des candidats capables de succeder
+aux Mirabeau, aux Sieyes, aux Duport, aux Barnave, aux Robespierre? Les
+revolutions sement les dents du dragon: il en nait des hommes, des
+citoyens.
+
+La Legislative fut une Assemblee de transition, une sorte de lien entre
+la Revolution et la Republique. Elle ouvrit ses seances le 1er octobre
+1791. Cette nouvelle Assemblee nationale n'avait plus l'eclat imposant
+de la Constituante: ni grands noms, ni grandes distinctions naturelles
+ou acquises. Soixante des nouveaux deputes n'avaient pas encore
+accompli leur vingt-sixieme annee. C'etait l'Assemblee des jeunes. A
+part Condorcet, Brissot et quelques autres, ses membres etaient
+inconnus. Parmi eux, on s'etonnait de ne point trouver Danton; les
+intrigues et la violence de ses ennemis avaient fait echouer sa
+candidature.
+
+Le premier acte de la Legislative fut un temoignage de deference et de
+respect pour les travaux de l'Assemblee qui venait de finir. Le livre
+de la Constitution fut apporte en triomphe par douze vieillards, comme
+un livre saint; l'archiviste Camus le presenta solennellement aux
+nouveaux deputes, qui le recurent debout et la tete decouverte. Ainsi
+l'Assemblee legislative parut se tenir dans une humble contenance,
+devant l'ombre meme de la Constituante. Quoique sincere, sans doute,
+cet hommage rendu a l'un des plus grands monuments de l'esprit humain
+ne pouvait etre, de la part des nouveax venus, un engagement durable.
+La Constitution, quoique saluee avec enthousiasme, n'allait deja plus a
+la taille de la Revolution, qui grandissait toujours; les premiers
+mouvements de la Legislative devaient la faire eclater comme un
+vetement trop court et trop etroit.
+
+Des le debut de la session, la vieille etiquette royale vint se heurter
+au roc des idees democratiques. "Nous n'etions pas douze republicains
+en 89," dit quelque part Camille Desmoulins. Depuis la fuite du roi et
+le massacre du Champ-de-Mars, le nombre s'en etait beaucoup accru. Le
+duel entre les deux principes s'engagea a propos d'un incident.
+
+Couthon, dont les paupieres molles, le teint bleme, les joues creuses,
+annoncaient une constitution faible et un esprit taciturne, proposa de
+reformer le ceremonial qui avait ete suivi par la Constituante, dans
+les receptions du pouvoir executif. Plus de trone,--un fauteuil; plus
+de titre de _sire_,--monsieur; plus de deputes debout et decouverts
+devant leurs maitres,--tous assis. "La Constitution, disait l'orateur,
+qui nous rend tous egaux et libres, ne veut point qu'il y ait d'autre
+majeste que la majeste divine et la majeste du peuple." L'Assemblee
+vota d'abord ces dispositions; puis, effrayee elle-meme de son audace,
+elle revint le lendemain sur le decret, et aneantit son propre ouvrage.
+Le coup n'en etait pas moins porte. Le roi constitutionnel devenait,
+aux yeux de la loi, ce qu'il devait etre d'apres l'esprit meme de
+l'institution, le serviteur de son peuple, et encore un serviteur a
+gages, c'est-a-dire revocable.
+
+Elle eut lieu pourtant, cette seance royale. Louis XVI lut un discours
+dans lequel il faisait semblant de croire la Revolution terminee; elle
+commencait. Des cris de _vive le roi_ l'accueillirent a son entree et
+l'accompagnerent a sa sortie.
+
+La Constituante s'etait distinguee par l'experience, la maturite, les
+lumieres de ses hommes d'Etat; la Legislative, elle, apportait un
+element nouveau, l'enthousiasme.
+
+Un groupe se faisait remarquer par son accent bordelais, son ardeur, sa
+verve meridionale: c'etait celui des deputes de la Gironde, Vergniaud,
+Guadet, Gensonne, Ducos, Fonfrede et autres. La plupart d'entre eux
+avaient fait de bonnes etudes classiques. Ils etaient sortis du
+college, fort ignorants, mais l'ame remplie des souvenirs de
+l'antiquite. Le sentiment paien de la forme et de la beaute exterieure
+les saisissait: ils avaient voue un culte a la Republique d'Athenes. Le
+discours latin developpa chez eux la faculte d'imitation, le forum
+bordelais affermit et enfla leur voix. Il y avait du soleil dans leur
+eloquence. Ces jeunes gens appartenaient en general a la classe
+moyenne, a cette envahissante bourgeoisie qui avait depuis si longtemps
+attaque les privileges de la noblesse. La majeste royale, comme on
+disait alors, n'exercait sur leur esprit aucun prestige. Ils avaient
+secoue le joug des prejuges religieux et ne croyaient qu'a la puissance
+de la raison. D'ailleurs legers, remuants, grands parleurs, ils avaient
+plus de forme que de fond. Le chef de ce groupe, ou du moins le centre
+autour duquel ils ne tarderent point a se reunir, etait Brissot _dit_
+de Warville, esprit serieux, possedant les connaissances qui manquaient
+a ses jeunes amis, sachant manier les hommes et les affaires, mais
+helas! d'une probite douteuse. Brissot croyait, depuis longtemps, que
+la nation francaise etait assez avancee pour se gouverner elle-meme.
+Les Girondins adopterent sa maniere de voir; ils se rallierent, par
+necessite, au simulacre de la monarchie constitutionnelle; mais leur
+ideal etait la Republique.
+
+[Illustration: Couthon.]
+
+Par une contradiction qui etonna, les democrates, d'un autre cote, se
+montraient bien moins preoccupes de changer la forme du gouvernement
+que de realiser certaines conquetes politiques et sociales.
+Robespierre, on le sait, ne faisait point partie de la Legislative;
+mais il n'avait point cesse pour cela de parler et d'ecrire. Quelle
+etait alors son attitude? Il se couvrait de la Constitution comme d'un
+manteau. Pourvu qu'on tracat autour de la monarchie de sages limites,
+c'etait la forme de gouvernement qu'il acceptait encore au mois de
+septembre 1791.
+
+"Je n'ai point partage, ecrivait-il dans une adresse aux Francais,
+l'effroi que le titre de roi a inspire a presque tous les peuples
+libres. Pourvu que la nation fut mise a sa place, et qu'on laissat un
+libre essor au patriotisme que la nature de notre Revolution avait fait
+naitre, je ne craignais pas la royaute, et meme l'heredite des
+fonctions royales dans une famille; j'ai cru seulement qu'il ne fallait
+point abaisser la majeste du peuple devant son delegue, soit par des
+adorations serviles, soit par un langage abject. J'ai cru qu'il ne
+fallait point se hater de lui procurer ni assez de forces pour tout
+opprimer, ni assez de tresors pour tout corrompre, si on ne voulait
+point que la liberte perit avant meme que la Constitution fut achevee.
+Tels furent les principes de toutes mes opinions sur les parties
+principales de l'organisation du gouvernement: elles peuvent n'etre que
+des erreurs; mais, a coup sur, elles ne sont point celles des esclaves
+ni des tyrans." Comme il ne se retracte point, comme il defend au
+contraire toute sa conduite, on est autorise a dire qu'il perseverait
+dans la meme maniere de voir.
+
+Pour etablir la Republique, il faut des principes, des vertus et des
+lumieres; les Girondins n'avaient qu'un systeme.
+
+L'Assemblee constituante leguait a la Legislative des embarras enormes:
+la rarete des subsistances, la resistance du clerge, l'emigration, la
+guerre civile et la guerre exterieure. Devant ces obstacles accumules,
+les Constituants avaient quelquefois manque de prevoyance et d'energie.
+Les politiques du fait, hommes a vue courte, n'avaient pas su calculer
+l'importance de la question religieuse. La Revelation ne s'attendait
+qu'a la guerre des rois; elle vit se dresser devant elle la guerre des
+pretres et des croyances. Contre toute prevision, elle rencontra, dans
+le clerge, un ennemi dont les armes tenaient encore de l'enchantement.
+Exercer sur les ames un empire invisible, couvrir leurs complots d'un
+voile sacre, troubler la terre au nom du ciel, telle fut la tactique
+des pretres factieux. Parmi ces derniers, beaucoup ne songeaient qu'a
+guerir la plaie faite a leurs interets materiels; d'autres s'agitaient
+par esprit de fanatisme: c'etaient les plus dangereux. Les hommes de la
+Constituante s'etaient contentes de tonner contre le pharisaisme de
+l'ancien clerge, et d'opposer aux artifices des refractaires un
+tranquille mepris. Cette conduite etait impolitique et legere. Il y
+avait plus de foi dans le peuple que les pretres eux-memes n'osaient
+l'esperer. D'un autre cote, des plaisanteries maladroites et indecentes
+contre les idees religieuses venaient en aide a la fureur du clerge en
+alarmant les consciences. La philosophie a le droit de succeder aux
+cultes qui meurent; elle n'a pas le droit de les tourner en ridicule.
+
+La situation des ecclesiastiques assermentes devint intolerable. Leurs
+faux freres excitaient contre eux les populations ignorantes et
+aveuglees. Dans les campagnes, on ravageait leurs petites cultures, on
+tuait leurs pigeons, on denichait les oeufs dans leurs poulaillers.
+[Note: Extrait d'une note curieuse qui existe aux Archives du royaume.]
+Reduits a la famine, ils avaient encore a souffrir les insultes des
+enfants qui les pourchassaient a coups de fourche. Plusieurs
+ecclesiastiques distingues et soumis a la loi occuperent alors les
+sieges episcopaux devenus vides par la retraite des anciens eveques;
+ils rencontrerent dans leur diocese des obstacles enormes. A Caen,
+l'abbe Fauchet, nomme eveque du Calvados, s'agitait contre la ligue
+formidable des nobles et des pretres. Deux ou trois cents femmes d'une
+paroisse de Caen poursuivirent le cure constitutionnel, lui jeterent
+des pierres, le chasserent jusque dans son eglise, ou elles
+descendirent le reverbere du choeur pour le pendre devant l'autel. La
+meme ville fut bientot le theatre de desordres plus graves encore: dans
+l'eglise Saint-Jean, on vit reluire les armes devant l'autel, des coups
+de feu furent tires par d'anciens nobles qui avaient fait de la maison
+de priere un antre de sedition et une caverne de brigands.
+
+Faisant allusion a ces desordres, a ces actes de barbarie et aux
+pretres rebelles qui les excitaient, l'abbe Fauchet s'ecriait indigne:
+"En comparaison de tels pretres, les athees sont des anges.... Allez,
+ont-ils dit aux ci-devant nobles. Allez, epuisez l'or et l'argent de la
+France; combinez les attaques au dehors, pendant qu'au dedans nous vous
+disposerons d'innombrables complices: le royaume sera devaste, tout
+nagera dans le sang; mais nous recouvrerons nos privileges! _Abimons
+tout plutot, c'est l'esprit de l'Eglise._--Dieu bon, quelle Eglise! ce
+n'est pas la notre; et si l'enfer peut en avoir une parmi les hommes,
+c'est de cet esprit qu'elle doit etre animee. Et ils osent parler de
+l'Evangile, de ce code divin des droits de l'homme qui ne preche que
+l'egalite, la fraternite, qui dit: Tout ce qui n'est pas contre nous
+est avec nous; annoncons la nouvelle de la delivrance a toutes les
+nations de la terre: malheur aux riches et aux oppresseurs! N'invoquons
+pas les fleaux contre les cites qui nous dedaignent; appelons-les au
+bonheur de la liberte par le doux eclat de la lumiere."
+
+L'Assemblee legislative, instruite de ce qui se passait a Caen et
+ailleurs, hesitait elle-meme entre la tolerance et les mesures de
+rigueur, contre des hommes qui fomentaient la guerre civile sous le
+manteau de la religion. Merlin de Douai proposa de charger sur des
+vaisseaux les pretres insermentes. On ecarta pour l'instant toute
+persecution. Cependant l'incendie des croyances religieuses se
+propageait et s'etendait de jour en jour. Quelques provinces du Midi,
+le Gevaudan, la Bretagne suivirent l'exemple du Calvados. Les pays de
+montagnes resistent plus longtemps que les autres au deluge des eaux et
+des idees. Il en est des renouvellements du monde social comme de ces
+grands cataclysmes qui ont change plusieurs fois la face du globe
+terrestre. C'est toujours sur les hauteurs que se retirent les derniers
+representants de l'ordre de choses qui va finir; c'est la qu'ils
+luttent a outrance contre la destruction generale.
+
+Les provinces soulevees par la lutte des prejuges religieux etaient, en
+outre, isolees du reste de la France par des barrieres naturelles, des
+rivieres, des fleuves, des routes impraticables, un langage et des
+moeurs a part. Les habitants de quelques provinces etaient habitues a
+vivre dans une independance farouche, bien differente de celle que la
+Constitution voulait fonder. La liberte du citoyen n'est pas celle du
+sauvage: la volonte particuliere se trace a elle-meme des limites en se
+rattachant a la volonte generale. La Revolution, qui etait en realite
+une delivrance, leur parut, en raison des sacrifices qu'elle exigeait,
+une tyrannie. Les ecclesiastiques, les nobles dechus, profiterent de
+ces instincts et de ces germes de mecontentement pour inspirer aux
+paysans la haine des institutions nouvelles. Les paisibles campagnes se
+changerent, sous leur main, en champs de bataille ou l'ignorance
+agitait des tenebres et des armes. Cette puissance mysterieuse des
+pretres tenait moins encore a leur habilete personnelle qu'a l'empire
+des croyances sur le coeur de l'homme.
+
+La rarete et, par suite, la cherte des subsistances etaient
+inseparables d'un etat de choses aussi trouble et qui n'avait pas
+encore permis a la fortune publique de se rasseoir. La domination des
+riches sur les pauvres survivait a l'aristocratie detruite. L'habit des
+citoyens actifs causait de l'impatience aux hommes en blouse, qu'on
+avait prives des droits politiques. Les gardes nationaux, depuis
+l'affaire du Champ-de-Mars, etaient designes sous le nom de Janissaires
+de l'ordre. D'un autre cote, les interets alarmes se coalisant contre
+la misere, il se trouva des speculateurs pour operer la hausse factice
+des denrees; des mouvements eurent lieu dans le faubourg Saint-Marceau,
+a l'occasion de la cherte subite du sucre. Au milieu du denument des
+classes laborieuses, la Revolution jetait ca et la quelques sentences
+economiques:--Tous les hommes ont droit a la subsistance.--Si l'habit
+du pauvre a des trous, les habits du riche ont des taches.--La nature
+donne des vivres, et les hommes font la famine.
+
+Un pretre conformiste faisait entendre de sages et utiles paroles. "La
+Revolution n'est pas faite, ecrivait-il, si habituellement le pain
+n'est pas a meilleur marche qu'il n'est aujourd'hui... Le bois, le
+linge, les maisons diminuant de prix avec le temps, nous n'aurons plus
+de mendiants, et j'aurai le plaisir de voir s'accomplir a la lettre
+cette prophetie de David: _Les pauvres mangeront et seront rassasies._"
+
+L'Etat se trouvait lui-meme aux abois; il avait bien les mains pleines
+de papier-monnaie; mais ses caisses etaient vides de numeraire. La
+confiance manquait, la vente des biens du clerge rencontrait un
+obstacle dans certains scrupules religieux. Le cultivateur achetait,
+mais en tremblant. Marchait-on bien sur un terrain solide? L'ancien
+regime ne pouvait-il pas revenir? Et, dans ce cas, ces terres, quoique
+legitimement acquises, ne seraient-elles pas violemment arrachees des
+mains du paysan? Heureux encore s'il ne payait pas de sa tete le crime
+d'avoir solde la terre avec le fruit de ses economies et de la feconder
+chaque jour par son travail! L'Etat se reposait sur le credit; le
+credit, c'est l'ideal de la fortune. Toutes ces causes reunies
+produisaient une masse de souffrances incessamment accrues. Si quelque
+chose etonne, c'est qu'au milieu de circonstances si graves la
+Revolution ait pu se maintenir.
+
+Les pretres non-assermentes en appelaient aux foudres du pape, les
+nobles a l'epee des souverains etrangers; leurs esperances se portaient
+ainsi de tous cotes, et toujours au dela des frontieres. Les classes
+qui, jusqu'en 1789, etaient a la tete de la societe se mirent
+violemment hors la nation. Ces hommes, pour lesquels le sol francais
+etait peu de chose a cote de leurs interets personnels, auraient compte
+pour rien les ravages de leur entreprise et la vie des citoyens, a la
+condition de retablir la monarchie. Avec l'emigration, le numeraire
+s'enfuyait; il se formait de jour en jour, sur la frontiere, ce qu'on
+nommait alors la _France exterieure_. Tandis que les troncons de
+l'aristocratie, coupee par le glaive de la Revolution, s'agitaient
+ainsi pour se rejoindre a Coblentz ou a Bruxelles; les souverains du
+Nord armaient sur toute la ligne.
+
+Les emigres trompaient les rois de l'Europe par les reves dont ils
+s'abusaient eux-memes; ils leur disaient qu'une fois le pied des armees
+etrangeres sur le sol de la France, la nation, comprimee par une
+poignee de revolutionnaires, se souleverait elle-meme et chercherait
+son salut du cote de l'etranger. Le but des puissances confederees
+etait d'ailleurs conforme aux projets et au langage des emigres
+francais: soutenir la partie saine de la nation contre la partie
+delirante, eteindre au sein du royaume le volcan du fanatisme
+revolutionnaire dont les eruptions successives menacaient les empires
+circonvoisins.
+
+Chaque jour, des lettres arrivaient du camp de Coblentz ou de Worms;
+une armee, dont presque tous les soldats etaient gentilshommes, se
+tenait prete a agir; l'argent abondait. Voici une de ces lettres,
+retrouvee par nous aux Archives du royaume: "On attaquera sur cinq
+points;... je ne sais si les esprits changent en France; mais le peuple
+des frontieres adopte nos principes. Vous ne pouvez vous faire une idee
+du degre de chaleur ou les esprits sont montes. Tous les jours des
+officiers arrivent, surmontant tous les dangers et tous les obstacles;
+dix-huit se sont jetes a la nage, devant les gardes nationales, pour
+passer de l'autre cote; d'autres traversent la riviere a cheval... Les
+princes nous ont assure qu'ils n'ecouteraient aucune proposition ni
+accommodement. Vaincre ou mourir sera la devise de l'armee. Le mois ou
+nous entrons sera bien interessant; croyez que nous vous rosserons de
+main de maitre, et que l'on ne punira personne sans un jugement. Les
+parlements sont tant a Coblentz qu'a Bruxelles. Les princes leur ont
+donne l'ordre de ne pas s'ecarter. M. Seguier aura bien de la besogne.
+Malheur a ceux qui feront de la resistance!" [Note: Lettre d'une
+emigree trouve dans les papiers de M. Lemounier, medecin du roi.]
+
+Ce rassemblement convulsif, tout electrise de contre-revolution et
+d'aristocratie, inquietait a juste titre les legislateurs. Chaque jour,
+l'armee se desorganisait par la fuite des officiers. Le plus grand tort
+que les ennemis de la Revolution pouvaient lui faire, c'etait de la
+pousser aux exces; les nobles et les pretres n'epargnerent aucun moyen
+pour amener ce resultat desastreux; l'absence menacante des uns, la
+presence occulte et les complots des autres concouraient a souffler le
+feu de la guerre civile. L'Assemblee legislative voyait le mal; elle ne
+voyait pas le remede. Condorcet avait propose de lier les nobles a la
+Constitution par un serment: "Ils le preteront, lui repondit Isnard,
+mais ils jureront d'une main, et de l'autre ils aiguiseront leur epee."
+
+Dans ces conjonctures difficiles, que faisait le roi? Louis XVI n'avait
+point encore perdu l'espoir de raffermir son trone ebranle. Quelques
+pales rayons de popularite lui revenaient, par intervalles, comme les
+dernieres caresses d'un soleil d'automne. Le soir du jour ou il s'etait
+rendu a l'Assemblee nationale, il alla au Theatre-Italien avec la
+reine, Madame Elisabeth et ses enfants. La famille royale fut recue
+avec des marques d'attendrissement.
+
+--Le bon peuple, s'ecria la reine, il ne demande qu'a aimer!
+
+Pourquoi donc, madame, n'avez-vous pas su gagner son coeur?...
+
+Les ci-devant nobles ne manquerent point d'attribuer ces retours a
+l'humeur legere des Francais, qui s'etaient eloignes du trone par
+etourderie et par bravade, mais qui seraient bientot forces d'y revenir
+a genoux et dans l'attitude du repentir. La mobilite du caractere
+francais est, au contraire, comme celle de la mer qui repousse
+continuellement les chaines dont on voudrait la charger. Cependant
+Louis XVI, conseille par Barnave, ne cessait de donner des gages
+apparents a la Constitution. Rome avait prononce d'avance l'absolution
+de cette conscience royale, qui flechissait sous la force majeure des
+evenements. Tromper la Revolution, c'etait un moyen de la soumettre: on
+comptait sur cette sainte hypocrisie pour lasser ce qu'on nommait la
+fureur des partis extremes; ses solennels serments n'empechaient
+d'ailleurs pas Louis XVI de porter ses regards et ses intrigues au dela
+du Rhin.
+
+
+
+
+II
+
+Deux decrets: l'un contre les emigres, l'autre contre les pretres
+refractaires.--D'ou est parti le systeme de la Terreur.--Le roi tient
+pour le clerge non assermente et pour la noblesse revoltee contre la
+nation.--Les desastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans
+journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nomme
+procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractere et sa
+profession de foi.
+
+
+Une conduite si ondoyante n'etait pas seulement dans la politique du
+chateau; elle etait surtout dans le caractere faible de ce malheureux
+prince. La reine avait, disait-on, plus de force d'ame; mais la volonte
+n'est une puissance que si elle s'appuie sur un grand dessein; or,
+Marie-Antoinette n'avait dans le coeur que des rancunes d'ambition
+froissee, et dans l'esprit que des plans decousus. D'un autre cote, les
+soutiens du trone constitutionnel allaient manquer a la royaute de 89:
+Lafayette et Bailly atteignaient le terme de leurs fonctions, tandis
+que l'Assemblee legislative voulait enfin percer a jour les vraies
+intentions de Louis XVI et lui imposer des hommes nouveaux.
+
+Tel etait l'etat de trouble des esprits; tels etaient les embarras et
+les difficultes de la situation; l'Assemblee nationale allait-elle
+trouver le moyen d'en sortir?
+
+L'Assemblee legislative crut que le moment etait venu de renoncer a un
+systeme d'impunite dont on voyait chaque jour se developper les
+funestes consequences. La tolerance des hommes d'Etat envers les
+pretres refractaires et les nobles qui s'etaient sauves a l'etranger
+n'avait fait qu'encourager le schisme et l'emigration. Si l'on
+perseverait dans cette voie, ne courait-on pas a la perte de toutes les
+conquetes revolutionnaires? Ce fut Brissot qui, le 30 octobre 1791,
+suivant une expression vulgaire, attacha le grelot. Dans un discours
+fort etudie, il demanda que si, passe un certain delai, les princes et
+les fonctionnaires emigres ne rentraient pas dans le royaume, ils
+fussent poursuivis criminellement et leurs biens confisques. Quant aux
+autres (le menu fretin) on se contenterait de frapper leurs proprietes
+d'une triple imposition. Ces moyens d'intimidation parurent trop doux a
+Vergniaud. "Avec ces miserables pygmees, parodiant l'entreprise des
+Titans contre le ciel, il n'est point besoin de preuves legales." Le
+lendemain, le fougueux Isnard s'elance a la tribune: "Il est
+souverainement juste, s'ecrie-t-il, d'appeler au plus tot, sur ces
+tetes coupables, le glaive des lois... Il est temps que ce grand niveau
+de l'egalite qu'on a place sur la France libre prenne enfin son
+aplomb... Ne vous y trompez pas, c'est la longue impunite des grands
+criminels qui a pu rendre le peuple bourreau... Si nous voulons etre
+libres, il faut que la loi, la loi seule, nous gouverne; que sa voix
+foudroyante retentisse dans le palais du grand comme dans la chaumiere
+du pauvre, et qu'aussi inexorable que la mort lorsqu'elle tombe sur sa
+proie, elle ne distingue ni les rangs ni les personnes." Ces images
+funebres, la voix assombrie de l'orateur, souleverent des
+applaudissements.
+
+Pour le coup, ce fut Marat qui se declara charme; il croyait avoir
+enfin trouve son homme. Qu'invoquaient pourtant Brissot, Vergniaud,
+Isnard pour justifier ces mesures de rigueur? La raison d'Etat.
+N'est-ce point au nom du meme sophisme que les Montagnards s'armerent
+plus tard de l'echafaud? Les uns et les autres n'ont donc rien a se
+reprocher. Le systeme de la Terreur a meme ete invente par les
+Girondins.
+
+Apres les emigres, ce fut le tour des pretres refractaires. Le 14
+novembre, Isnard, s'adressant aux hommes de la Revolution, dit cette
+verite sinistre: "Il faut que vous les vainquiez ou que vous soyez
+vaincus." Puis se retournant vers les pretres refractaires: "Il faut,
+poursuivit-il, ramener les coupables par la crainte ou les soumettre
+par le glaive. Une pareille rigueur ferait peut-etre couler le sang;
+mais il est necessaire de couper la partie gangrenee pour sauver le
+reste du corps." Toujours la meme doctrine: c'etait celle de
+l'Inquisition.
+
+Le 29 novembre, l'Assemblee vota un decret qui prescrivait a tous les
+ecclesiastiques de preter le serment civique, dans le delai de huit
+jours, sous peine d'etre prives du tous traitements ou pensions,
+declares suspects de revolte envers la loi et soumis a la surveillance
+de toutes les autorites constituees.
+
+Les priver de leur traitement etait un acte de justice. Mais au nom du
+salut public, les declarer suspects, les placer en dehors du droit
+commun, n'etait-ce point faire un grand pas vers le systeme de 93?
+
+Ces deux decrets, l'un contre les emigres, l'autre contre les
+ecclesiastiques refractaires, furent frappes plus tard de deux vetos
+consecutifs. Le premier, disent les royalistes (le decret contre les
+emigres), offensait le coeur de Louis XVI, sincerement devoue a sa
+bonne noblesse, dont il avait recu tant de gages de sympathie et de
+devouement; le second (celui contre les pretres) revoltait ses
+croyances religieuses. Pouvait-il en etre autrement? Le roi n'admettait
+au chateau que des pretres non assermentes; Madame Elisabeth, fort
+devote et peu eclairee, mais exercant une assez grande influence sur le
+roi, contribuait a affermir ses scrupules. Louis XVI se contenta
+d'inviter les emigres a rentrer en France; cette mesure etait
+insuffisante; etait-elle meme bien sincere?
+
+La note suivante, extraite d'une liasse deposee aux Archives du
+royaume, me permet d'en douter. "Quoique emigre, Lambesc a continue,
+jusqu'en janvier 1792, a faire les fonctions de grand-ecuyer, de
+l'approbation de Capet; le ministre Latour du Pin correspondait avec
+lui en cette qualite. On a fait faire a Paris et expedie a Treves des
+uniformes de gardes-du-corps (en gravure ou en nature?) de soldats
+prussiens, et des habits de livree de valets de pied; les etats de
+depense des grandes et petites ecuries etaient envoyes a Treves, d'ou
+Lambesc les renvoyait apres les avoir signes."
+
+Les fonctions de grand-ecuyer exercees a distance, par un homme qui
+etait hors du royaume; l'assentiment plus ou moins direct que Louis XVI
+donnait a cette conduite, tout montre bien qu'il existait alors un lien
+entre le cabinet des Tuileries et l'emigration. Les anciens nobles
+avaient fui une patrie qu'ils ne pouvaient plus dominer; ce n'est donc
+pas une simple invitation du roi qui pouvait les rappeler a leurs
+devoirs. Ils ne manquerent pas de mettre en doute la liberte de leur
+souverain, ni d'abriter leur desobeissance soi-disant fidele derriere
+une fiction de contrainte et de captivite morale.
+
+Cependant l'Assemblee nationale voyait avec impatience son autorite
+muree par deux vetos. Le peuple s'indignait; la colere des citoyens se
+montrait d'autant plus grande que les deux decrets, surtout celui
+contre les ecclesiastiques insoumis, etaient reellement empreints de
+sagesse et de moderation. L'Assemblee se contentait, selon le mot de
+Camille, d'exorciser le demon du fanatisme par le jeune, c'est-a-dire
+de retirer la pension aux pretres qui persisteraient a ne point preter
+le serment civique. La Legislative avait bien prononce des peines
+severes contre les ci-devant nobles, qui intimidaient le pays par une
+fuite seditieuse, et contre les pretres convaincus d'avoir provoque la
+desobeissance aux lois; mais cette peine, purement comminatoire, devait
+expirer devant les barrieres de l'etranger et devant le refus de la
+sanction royale.
+
+La conduite du roi, dans ces circonstances extremes ne fut approuvee
+que par les _Feuillants_; on nommait ainsi les successeurs du club de
+89. Un jeune ecrivain du plus grand talent exposa les doctrines de ces
+conservateurs dans une longue lettre sur _les dissensions des pretres_.
+Andre Chenier--c'etait son nom--s'avouait alors royaliste.
+
+[Illustration: Vergniaud.]
+
+Les democraties se montrent generalement peu favorables aux poetes;
+elles regardent sans cesse a l'interet de tous, a la grandeur
+nationale, bien plus qu'a certains dons de la nature. Qu'arrive-t-il
+pourtant en pareil cas? Ces esprits freles et delicats, mais jaloux de
+notoriete, qui voudraient soulever le monde avec une aile de papillon,
+s'irritent, accusent les evenements de detourner d'eux la renommee,
+regrettent le bon vieux temps et maudissent le progres. Avons-nous en
+vue Andre Chenier? non vraiment, mais une foule de beaux esprits qui
+rimaient alors contre la Revolution. Ce n'etaient ni des ecrivains ni
+des poetes qu'il fallait a la nation en danger, c'etaient des citoyens.
+
+Guerre aux blancs! c'est le cri que poussait alors Saint-Domingue et
+qui traversa les mers. Comme toujours, l'insurrection avait ete
+precedee par le martyre. Un noir, le brave et malheureux Oger, avait
+peri sur l'echafaud des esclaves; les idees ressemblent aux herbes des
+champs, il faut les faucher pour qu'elles croissent. On sait
+aujourd'hui que les premiers troubles de Saint-Domingue furent
+provoques par la resistance des colons et par leur injustice; ces
+hommes durs repousserent le decret qui accordait les privileges
+civiques aux hommes de sang mele, c'est-a-dire a leurs propres enfants.
+Ils furent chaties; l'incendie et le meurtre couvrirent la colonie. Les
+negres inventerent des supplices qui font fremir d'horreur: les blancs
+leur avaient si bien appris a etre cruels! Tot ou tard, les armes de la
+persecution et de la tyrannie se retournent contre la main qui s'en est
+servie. C'etait maintenant le tour des maitres de manger leur pain dans
+l'agitation et la terreur. Nulle pitie: etre blanc, c'etait etre
+coupable; le crime ne faisait qu'un avec la peau.
+
+Cette nouvelle excita en France des emotions diverses: si la perte de
+nos colonies affligeait le sentiment national, si la conduite des noirs
+etait revoltante, la conscience saluait, du moins avec tristesse, deux
+grandes choses, l'emancipation des esclaves et l'unite de l'espece
+humaine. Les voila donc, ces negres, ces hommes de couleur trop
+longtemps traites comme des animaux, qui, eux aussi, reclament au nom
+de la liberte! D'ou leur venait cette audace, sinon de la Declaration
+des droits de l'homme? D'un bout du monde a l'autre, les esclaves
+repondaient a la Revolution Francaise par un tressaillement de coeur.
+Au milieu de ces desastres, l'attitude de la nation fut sublime. "Il
+n'y a pas a balancer, s'ecria-t-elle; les lois de la justice avant
+celles des convenances commerciales, et nos interets apres ceux de
+l'espece humaine." O enthousiasme de la generosite! Quand avait-on vu
+un peuple frappe benir sa blessure? Quand une nation, tout en donnant
+des larmes aux victimes, s'etait-elle consolee de la perte d'une de ses
+plus belles colonies par amour des principes et de l'humanite?
+
+Camille avait donne sa demission de journaliste, mais non celle de
+citoyen. Aux Cordeliers, aux Jacobins, il ne cessait de repandre sa
+verve intarissable; comme il se defiait de sa voix, il faisait
+quelquefois lire ses discours. Sans principes bien arretes, Camille
+s'abandonnait toujours a la providence de son esprit; il allait avec le
+flot, mais ce flot allait lui-meme du bon cote. Republicain, il
+attaquait sans cesse le _Monstre politique_ de la Constitution. Les
+partisans de la royaute l'accusaient d'exagerer les maux de la
+situation actuelle, sans indiquer de remede; il se contenta de les
+tourner, le plus joliment du monde, en ridicule: "Que signifient, leur
+repondit-il, ces questions captieuses et pharisaiques et toutes ces
+metaphores de remedes et de maladies desesperees, en parlant des
+nations? A un malade, il ne suffit pas pour etre gueri d'en avoir la
+volonte, au lieu que vous reconnaissez tous que, pour qu'un peuple soit
+libre, il suffit qu'il le veuille; pour guerir une nation paralysee par
+le despotisme ou l'aristocratie, il suffit de lui dire comme au
+paralytique de la porte du temple de Jerusalem: _Levez-vous et
+marchez_; car c'est votre Lafayette lui-meme qui l'a dit: _Pour qu'un
+peuple soit libre, soit gueri, il suffit qu'il le veuille_. Ainsi,
+messieurs, ceux d'entre vous qui sont de bonne foi ne peuvent repondre,
+a ce discours, rien de raisonnable, si ce n'est de dire comme les
+goujons des _Mille et une Nuits_, a qui l'auteur de la _Feuille du
+Jour_ vient de comparer si plaisamment les Francais, et qui repondaient
+dans la poele a frire: _Nous sommes frits, mais nous sommes contents_."
+
+Camille Desmoulins demeurait alors rue du Theatre-Francais; mais il
+passait les derniers beaux jours de l'automne a Bourg-la-Reine, dans
+une maison de campagne de sa belle-mere. Lucile etait toujours
+resplendissante de jeunesse et de gaiete; elle aimait la Revolution
+pour elle-meme et pour son Camille: jamais sentiment plus noble ne
+souleva le sein d'une femme. L'enthousiasme civique ne l'empechait pas
+de descendre aux amusements champetres. Freron, l'ami de la maison,
+venait souvent les joindre a Bourg-la-Reine; on passait gaiement de la
+politique aux moeurs familieres de l'intimite. Freron aimait a jouer
+avec les animaux de la garenne, et Lucile l'appelait pour cela
+Freron-Lapin. Camille souriait a ces propos innocents: "J'aime Lapin,
+disait-il, parce qu'il aime Rouleau." C'est ainsi qu'il appelait sa
+femme.
+
+Le coeur humain est toujours le meme; comme ces charmants badinages se
+detachent avec melancolie sur le fond triste et severe d'une Revolution
+qui devait devorer ses plus beaux enfants!
+
+Camille reprit du service dans le barreau, mais non sans regretter sa
+tribune de journaliste. "J'exerce de nouveau, ecrivait-il a son pere,
+mon ancien metier d'homme de loi, auquel je consacre a peu pres tout ce
+que me laissent de temps mes fonctions municipales ou electorales et
+les Jacobins, c'est-a-dire assez peu de moments. Il m'en coute de
+deroger a plaider des causes bourgeoises apres avoir traite de si
+grands interets et la cause publique a la face de l'Europe. J'ai tenu
+la balance des grandeurs; j'ai eleve ou abaisse les principaux
+personnages de la Revolution. Celui que j'ai abaisse ne me pardonne
+point, et je n'eprouve qu'ingratitude de ceux que j'ai eleves; mais ils
+auront beau faire, celui qui tient la balance est toujours plus haut
+que celui qu'il eleve. C'est une grande sottise que j'ai faite d'avoir
+cesse mon journal. C'etait une puissance qui faisait trembler mes
+ennemis, qui aujourd'hui se jettent lachement sur moi, me regardant
+comme le lion a qui Amaryllis a coupe les ongles." Cette derniere
+phrase ne nous dit-elle pas que l'adoucissement de la grace et de la
+beaute, toujours presentes dans la personne de sa femme, avait desarme
+pour un temps la verve satirique de Camille?
+
+On se souvient de l'affaire de Nancy; le zele aristocratique de Bouille
+avait laisse des victimes: quarante soldats furent tires des galeres;
+on fit de leur retour l'objet d'une fete a laquelle le peuple assista.
+Le sentiment public s'elevait avec la Revolution. A Libourne, un
+supplicie pour cause d'assassinat restait depuis quelques jours, prive
+de sepulture; les prejuges civils et religieux ecartaient de cette
+depouille avilie les mains les plus charitables; six membres du club
+des Jacobins allerent lever le corps pour le porter au lieu des
+inhumations. L'adoucissement des moeurs se poursuivait! a Paris, les
+combats de taureaux furent defendus, ainsi que les scenes atroces de
+boucherie qui se passaient dans le quartier des halles; en reprimant
+les mauvais traitements envers les animaux, on voulait bannir toute
+cruaute du coeur des hommes libres. La presse revolutionnaire
+continuait a regarder la peine de mort comme injuste, en ce que la
+societe n'a pas le droit de priver un citoyen de ce qu'elle ne lui a
+pas donne.
+
+Les pieces de theatre devoilaient une nouvelle tendance philosophique
+et sociale; on joua successivement _Caius Gracchus_, de J. Chenier, la
+_Mort d'Abel_, de Legouve, et _Robert, chef de brigands_, par
+Lamartelliere. Ce vers de Chenier fut surtout applaudi:
+
+ S'il est des indigents, c'est la faute des lois.
+
+Les arts, quoique masques sans doute par l'importance de la question
+politique, n'etaient point delaisses absolument. Il y eut, vers la fin
+de l'an 1791, une exposition de peinture; on y remarqua les portraits
+de l'abbe Maury, de Lafayette et de Robespierre; au bas de ce dernier
+se lisait l'inscription suivante: _l'Incorruptible_. Le buste de
+Mirabeau figurait a cote du buste de Louis XVI. Il y avait beaucoup de
+paysages: au milieu des scenes les plus pathetiques de l'histoire,
+l'oeil et le coeur de l'homme cherchent toujours quelques riantes
+echappees pour retourner a la nature.
+
+"Ce genre touchant, ecrivait alors un critique, doit necessairement
+gagner a la Revolution. Nos campagnes, devenues plus fortunees,
+offriront d'aimables sujets aux pinceaux qui s'y consacreront."
+
+A cette exposition de tableaux, le public se portait surtout vers le
+_Serment du Jeu de Paume_.
+
+L'esprit humain, soit qu'il cherche le vrai, soit qu'il cherche le
+beau, suit toujours des voies paralleles. Cette constante relation ne
+saurait etre brisee qu'aussitot l'unite morale ne se trouble et que la
+signification des diverses ecoles ne s'altere. Il en resulte qu'une
+histoire de l'art est forcement une histoire des dogmes, des
+revolutions, des philosophies qui ont, de siecle en siecle, renouvele
+la face du monde. Sans foi, il n'y a pas d'art; mais cette foi change
+de forme et d'objet, selon les courants d'idees qui transforment la
+societe. A la peinture religieuse de Lesueur avait succede, en France,
+la peinture philosophique du Poussin. La decadence des moeurs avait
+ensuite pousse l'art dans les affeteries et les nudites du boudoir.
+Cependant, au sein de l'ancienne societe ou toutes les croyances
+declinaient, s'eleva tout a coup un de ces souffles de l'esprit qui
+agitent les ossements arides. La Revolution parut, et avec elle le
+peintre David.
+
+Ce qu'il faut chercher dans ses toiles magistrales, d'un style beaucoup
+trop academique, ce sont de grands exemples et de grandes lecons. Les
+_Horaces_, la _Mort de Socrate_, _Brutus_, _Leonidas aux Thermopyles_
+sont autant de proclamations adressees au peuple francais; le pinceau
+n'en avait jamais signe de semblables. Chez David, le peintre n'est que
+la personnification du civisme; inspire par les evenements, il preche
+ici le devouement a la patrie, la le sacrifice de l'homme a une idee,
+ailleurs la haine de la tyrannie qui force un pere a ensanglanter ses
+mains dans la mort tragique de ses fils. David imprime a toutes ses
+oeuvres la figure de ses convictions politiques. Sous son _Belisaire
+demandant l'aumone_, qui n'a devine la sollicitude du revolutionaire
+pour ces vieux soldats de la patrie, dont les haillons contrastent
+amerement avec des services glorieux? Ainsi envisagees, les peintures
+de Louis David ne sont pas seulement des tableaux; ce sont des actes;
+l'artiste est plus qu'un homme, c'est le sentiment national decalque
+sur la toile. Le _Serment du Jeu de Paume_, cette grande page de la
+Revolution Francaise, allait a l'ame et au talent du peintre; la foudre
+qui tombe sur le chateau royal nous montre dans l'eloignement le
+tonnerre du 10 aout; ou les Constituants n'avaient vu qu'une resistance
+a la cour, David avait apercu la chute de la royaute.
+
+Au milieu de ces oeuvres d'art et de litterature, l'_Almanach du
+bonhomme Gerard_, par Collot-d'Herbois, marque l'origine des almanachs
+politiques.
+
+Danton venait d'etre nomme substitut-adjoint du procureur de la
+Commune. Cet homme, auquel la nature avait donne en partage des formes
+athletiques et des poumons d'airain, avait prevu que la Revolution ne
+s'accomplirait pas dans l'Assemblee des representants de la nation;
+qu'il fallait que le peuple s'agitat, et que la force siegeat surtout
+dans les faubourgs. Il se fit le tribun des masses, le Jupiter tonnant
+de la place publique. Son eloquence a coups de canon retentissait
+surtout dans le club des Cordeliers, ou elle donnait le signal de
+l'attaque. On n'agite pas pour agiter: sous ce tourbillon, il y avait
+une justice. Danton aimait sincerement les classes pauvres et
+malheureuses, il voulait les affranchir; son coeur etait bon, mais ses
+besoins etaient enormes. A tort ou a raison (nous reviendrons plus tard
+la-dessus), on l'accusait de marches et du transactions deshonorantes
+avec Philippe d'Orleans.
+
+Qu'y avait-il de vrai dans ces vagues rumeurs?
+
+Danton recevait-il d'une main et se vengeait-il de l'autre, en ecrasant
+les fourbes, les traitres et les ennemis du peuple? Drape dans son
+audace, il se couvrait contre toutes ces medisances ou toutes ces
+calomnies d'une confiance demesuree en lui-meme.
+
+Danton avait ete nomme substitut-adjoint du procureur de la Commune par
+1 162 voix. Le jour de son installation, il adressa au maire et aux
+autres membres du conseil municipal un discours qui etait une
+profession de foi: "Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs,
+puisque tel est le voeu des amis de la liberte et de la Constitution;
+je le dois d'autant plus que ce n'est pas dans le moment ou la patrie
+est menacee de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui
+peut avoir ses dangers." L'orateur parle ensuite des calomnies dont il
+a ete assiege, de ce qu'il a fait pour la Revolution. "La nature,
+dit-il, m'a donne en partage les formes athletiques et la physionomie
+apre de la liberte. Exempt du malheur d'etre ne d'une de ces races
+privilegiees, suivant nos vieilles institutions, et par cela meme
+presque toujours abatardies, j'ai conserve, en creant seul mon
+existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
+seul instant, soit dans ma vie privee, soit dans la profession que
+j'avais embrassee, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
+raison a la chaleur de l'ame et a la fermete du caractere... Si des les
+premiers jours de notre regeneration j'ai eprouve tous les
+bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti a paraitre exagere,
+pour n'etre jamais faible, si je me suis attire une premiere
+proscription pour avoir dit hautement ce qu'etaient ces hommes qui
+voulaient faire le proces a la Revolution, pour avoir defendu ceux
+qu'on nommait les energumenes de la liberte, c'est que je vis ce qu'on
+devait attendre des traitres qui protegeaient ouvertement les serpents
+de l'aristocratie... Voila quelle fut ma vie. Voici, messieurs, ce
+qu'elle sera desormais..."
+
+Danton promettait alors de concourir au maintien de la Constitution,
+_rien que la Constitution_. Son opinion sur la royaute etait a peu pres
+celle de Robespierre. "Apres avoir brise ses fers, continuait-il, la
+nation francaise a conserve la royaute sans la craindre et l'a epuree
+sans la hair. Que la royaute respecte un peuple dans lequel de longues
+oppressions n'ont point detruit le penchant a etre confiant, et souvent
+trop confiant; qu'elle livre elle-meme a la vengeance des lois tous les
+conspirateurs, sans exception, et tous ces valets de conspiration, qui
+se font donner par les rois des a-compte sur des contre-revolutions
+chimeriques, auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler
+ainsi, des partisans a credit; que la royaute enfin se montre
+sincerement l'amie de la liberte sa souveraine: alors elle s'assurera
+une duree pareille a celle de la nation elle-meme, alors on verra que
+les citoyens qui ne sont accuses d'etre au _dela de la Constitution_
+que par ceux memes qui sont evidemment en _deca_, on verra, dis-je, que
+ces citoyens, quelle que soit leur theorie arbitraire sur la liberte,
+ne cherchent point a rompre le pacte social; qu'ils ne voulaient, pour
+un mieux ideal, renverser un ordre de choses fonde sur l'egalite, la
+justice et la liberte. Oui, messieurs, je dois le repeter, quelles
+qu'aient ete mes opinions individuelles, lors de la revision de la
+Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est
+juree, j'appellerai a grands cris la mort sur le premier qui leverait
+un bras sacrilege pour l'attaquer, fut-il mon frere, mon ami, fut-il
+mon propre fils. Tels sont mes sentiments."
+
+Les idees de Danton s'etaient-elles modifiees au contact de ses
+nouvelles fonctions? On serait tente de le croire. Cette riche nature
+abondait d'ailleurs en contrastes. Revolutionnaire par temperament,
+homme d'action, il lui fallait le bruit, le mouvement, le forum, et
+pourtant il aimait les champs, la nature. S'il faut en croire Fabre
+d'Eglantine, les gouts de Danton l'entrainaient a la campagne, aux
+bains, a la vie de fermier. Avec le remboursement d'une charge qui
+n'existait plus, il avait achete, a Fontenay-sous-Bois, une petite
+metairie qu'il surveillait lui-meme. Sa physionomie, feroce a la
+tribune, devenait, dans l'intimite, bonne, enjouee, quelquefois
+souriante. Ses discours, violents jusqu'a la fureur, ne donnent aucune
+idee de sa conversation, qui etait instructive et agreable. Il aimait
+veritablement le peuple qui l'avait tire, comme il disait, "de
+l'abjection du neant". Malheureusement il etait esclave de ses plaisirs
+et du ses passions. Avec ses amis, il tenait souvent des propos
+cyniques; mais chez lui il ne se montrait etranger a aucun des
+sentiments delicats. Ce tribun, dont les coleres faisaient palir le
+front des rois, avait pres de sa femme des attendrissements de lion
+amoureux.
+
+Mais est-ce bien le moment de nous occuper des hommes et de leur vie
+privee? L'eclair brille, le sol tremble: la Revolution vient
+d'emboucher la trompette guerriere.
+
+
+
+
+III
+
+La guerre.--Resistance de Robespierre a l'elan general.--L'avis de
+Danton--Brissot se declare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre lui
+et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais
+marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministere girondin.
+
+
+Des bruits de guerre grondaient depuis quelque temps d'un bout de la
+France a l'autre. Des le mois de mars 1791, Marseille demandait a
+marcher vers le Rhin. L'elan patriotique etait irresistible. D'ou
+venait a la nation francaise ce souffle belliqueux? De la provocation
+constante des puissances etrangeres. Un mur de fer entourait la France,
+mur mouvant qui se rapprochait chaque jour de nos frontieres. Tous les
+rois de l'Europe se sentaient menaces par la Revolution, dans la
+personne de Louis XVI, et cette Revolution, ils avaient jure de la
+vaincre. C'etait la lutte entre le vieux droit divin et la souverainete
+du peuple. La gravite de la situation n'echappait point au bon sens des
+masses. On se demandait seulement si la France devait attendre d'etre
+attaquee, ou s'il ne valait pas mieux prevenir l'agression.
+
+Le 29 novembre 1791, l'Assemblee legislative avait somme Louis XVI
+d'adresser aux cours etrangeres une declaration dont les termes etaient
+en meme temps fermes et moderes: "Dites-leur que partout ou l'on
+souffre des preparatifs contre la France, la France ne peut voir que
+des ennemis; que nous garderons religieusement le serment de ne faire
+aucune conquete; que nous leur offrons le bon voisinage, l'amitie
+inviolable d'un peuple libre et puissant; que nous respectons leurs
+lois, leurs usages, leurs constitutions, mais que nous voulons que la
+notre soit respectee. Dites-leur enfin que si des princes d'Allemagne
+continuent de favoriser des preparatifs diriges contre les Francais,
+les Francais porteront chez eux, non pas le fer et la flamme, mais la
+Liberte! C'est a eux de calculer quelles peuvent etre les suites de ce
+reveil des nations."
+
+Le roi fit, en apparence, ce qu'on lui demandait; mais les cours
+etrangeres affectaient de ne point le croire libre. N'etait-ce point
+pour lui d'ailleurs qu'elles travaillaient en marchant contre la
+Revolution? Aussi, quand Louis XVI les invita noblement a retirer leurs
+troupes des frontieres, lui opposerent-elles "la legitimite de la ligue
+des souverains, reunis pour la surete et l'honneur des couronnes".
+
+Divisees par d'anciennes rancunes, la Prusse et l'Autriche se
+rapprochaient dans la haine des idees nouvelles. C'etait donc bien une
+coalition qui se formait contre la France! Comment dejouer les
+sinistres projets de toutes ces tetes couronnees? Quel moyen de
+conjurer le danger? Comment dissiper ce point noir qui grossissait de
+jour en jour a l'horizon?
+
+Les esprits en etaient a ce degre de fermentation, quand Brissot se
+declara ouvertement pour la guerre. Apres avoir enumere les dangers que
+courrait le pays, devoile le plan des puissances etrangeres, leur
+systeme d'etouffement, leur projet bien arrete d'imposer a la France
+les institutions anglaises par la force des armes; "He bien! si les
+choses en viennent la, concluait-il, il faut attaquer vous-memes."
+
+Un homme resistait a l'entrainement general, et cet homme etait
+Robespierre. Dans une memorable seance du club des Jacobins, il
+repondit au discours de Brissot. Apres avoir constate lui-meme que
+l'elan de la nation etait tourne vers la guerre, il se demanda s'il ne
+fallait point deliberer murement avant de prendre une resolution
+decisive. Le salut de l'Etat et la destinee de la Constitution
+dependaient du parti auquel on allait s'arreter. N'etait-ce point a la
+precipitation et a l'enthousiasme du moment qu'etaient dues plusieurs
+des fautes commises depuis l'ouverture des Etats generaux? Le role de
+ceux qui veulent servir leur patrie est de semer dans un temps pour
+recueillir dans un autre, et d'attendre de l'experience le triomphe de
+la verite. Si la guerre est necessaire, on la fera; mais si la paix
+peut etre maintenue, pourquoi se jeter dans une aventure qui, sous
+pretexte de defendre la liberte, est de nature a l'aneantir?
+
+Il faudrait tout citer pour donner une idee de l'eloquence nouvelle de
+Robespierre:
+
+"Je decourage la nation, dites-vous: je l'eclaire... et n'eusse-je fait
+autre chose que de devoiler tant de pieges, que de refuter tant de
+fausses idees et de mauvais principes, que d'arreter les elans d'un
+enthousiasme dangereux, j'aurais avance l'esprit public et servi la
+patrie.--Vous avez dit encore que j'avais outrage les Francais en
+doutant de leur courage et de leur amour pour la liberte. Non, ce n'est
+point du courage des Francais dont je me defie, c'est la perfidie de
+leurs ennemis que je crains... Vous avez ete etonnes, avez-vous dit,
+d'entendre un defenseur du peuple calomnier et avilir le peuple.
+Certes, je ne m'attendais pas a un pareil reproche. D'abord apprenez
+que je ne suis pas le defenseur du peuple; jamais je n'ai pretendu a ce
+titre fastueux. Je suis du peuple, je n'ai jamais ete que cela, je ne
+veux etre que cela; je meprise quiconque a la pretention d'etre quelque
+chose de plus. S'il faut tout dire, j'avouerai que je n'ai jamais
+compris pourquoi l'on donnait des noms pompeux a la fidelite constante
+de ceux qui n'ont point trahi sa cause. Serait-ce un moyen de menager
+une excuse a ceux qui l'abandonnent, en presentant la conduite
+contraire comme un effort d'heroisme et de vertu? Non, ce n'est rien de
+tout cela; ce n'est que le resultat naturel de tout homme qui n'est
+pas degrade. L'amour de la justice, de l'humanite, de la liberte, est
+une passion comme une autre. Quand elle est dominante, on lui sacrifie
+tout; quand on a ouvert son ame a des passions d'une autre espece,
+comme la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la
+gloire, et la justice, et l'humanite, et le peuple, et la patrie. Voila
+le secret du coeur humain, voila toute la difference qui existe entre
+le crime et la probite, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur
+pays.--Que dois-je repondre au reproche d'avoir avili et calomnie le
+peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas
+soi-meme. J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le
+flatter pour le perdre et que j'ignore l'art de le conduire au
+precipice par des routes semees de fleurs; en revanche, c'est moi qui
+sus deplaire a tous ceux qui ne sont pas du peuple, en defendant
+presque seul les droits des citoyens les plus pauvres et les plus
+malheureux contre la majorite des legislateurs. C'est moi qui opposai
+constamment la declaration des droits a toutes ces distinctions
+calculees sur la quotite des impositions qui laissaient une distance
+entre des citoyens et des citoyens. C'est moi qui defendis, non
+seulement les droits du peuple, mais son caractere et ses vertus; qui
+soutins, contre l'orgueil et les prejuges, que les vices ennemis de
+l'humanite et de l'ordre social allaient toujours decroissant avec les
+besoins factices de l'egoisme, depuis le trone jusqu'a la chaumiere;
+c'est moi qui consentis a paraitre exagere, opiniatre, orgueilleux
+meme, pour etre juste."
+
+[Illustration: Dumouriez]
+
+Danton, qu'on represente toujours comme ayant pousse a la guerre,
+faisait aussi ses reserves: "Ce n'est point contre l'energie que je
+viens parler, dit-il en faisant allusion au discours de Brissot. Mais,
+messieurs, quand devons-nous avoir la guerre? N'est-ce pas apres avoir
+bien juge notre situation, apres avoir tout pese? n'est-ce pas,
+surtout, apres avoir bien scrute les intentions du pouvoir executif qui
+vient vous proposer des mesures belliqueuses?... Quand j'ai dit que je
+m'opposais a la guerre, j'ai voulu dire que l'Assemblee nationale,
+avant de s'engager dans cette demarche, doit faire connaitre au roi
+qu'il doit deployer tout le pouvoir que la nation lui a confie contre
+ces memes individus dont il a disculpe les projets et qu'il a dit
+n'avoir ete entraines hors du royaume que par les divisions
+d'opinion..."
+
+Ainsi, ceux qu'on appellera plus tard les Montagnards, se defiaient
+alors de la guerre, parce qu'ils croyaient que le roi et ses ministres
+la desiraient, que la cour et les emigres la voyaient d'un oeil
+favorable, qu'ils tenaient a vaincre les ennemis du dedans avant
+d'attaquer les ennemis du dehors. A la suite des defaites de nos
+armees, ils voyaient l'invasion et le cesarisme.
+
+Le parti de la guerre se composait d'elements tres divers. Il y avait
+d'abord la faction des anciens nobles qui, des le commencement de la
+Revolution, poussaient aux mesures externes et ne voyaient plus de
+salut pour eux que dans une conflagration generale. Venait ensuite le
+groupe des royalistes moderes, qui croyaient encore a la possibilite de
+faire retrograder le mouvement, et qui voulaient donner a la France la
+constitution anglaise, "dans l'esperance, disait joyeusement Danton, de
+nous donner bientot celle de Constantinople". Il leur fallait pour
+l'execution d'un tel dessein l'appui de l'etranger. Quant aux
+Girondins, on les accusait de vouloir la guerre afin de se glisser dans
+le ministere a la faveur du desarroi de la cour. Le peuple n'entrait
+evidemment dans aucune de ces combinaisons; mais il est volontiers,
+pour les mesures energiques. Il se regardait d'ailleurs comme le
+depositaire des vrais principes, et la verite doit etre defendue au
+prix du sang par ceux qui ont l'honneur de la posseder.
+
+Le 30 decembre 1791, second discours de Brissot, en faveur de la
+guerre; le 2 janvier 1792, nouvelle refutation de Robespierre. La lutte
+se poursuivait, s'envenimait. Ce qui enlevait beaucoup d'autorite a la
+parole de Brissot, c'etait le caractere de Brissot lui-meme.--Mele dans
+toutes sortes d'intrigues, il avait laisse de son honneur aux
+broussailles d'une vie nomade et besogneuse.
+
+Maximilien, au contraire, revenait a Paris, d'un voyage a Arras, sa
+ville natale, avec une reputation d'integrite a l'abri de tout soupcon.
+Opiniatre et convaincu, on le savait pret a sceller de son sang tout ce
+qu'il ecrivait. Les motifs de guerre tires de la situation exterieure
+le touchaient moins que les principes. Il ne voyait pas sans effroi la
+direction des forces militaires du pays remises entre les mains du
+pouvoir executif. Et a quel chef confier la defense nationale? Les
+anciens generaux etaient tous compromis. D'un autre cote, l'agression,
+venant de la part de la France, ne mettrait-elle point du cote des
+cours etrangeres les apparences du droit et de la justice? Ou
+Robespierre se montra vraiment homme d'Etat, c'est quand il combattit
+certaines illusions. Quelques braves patriotes se figuraient que les
+nations allaient accourir au-devant des armees francaises, adopter nos
+lois et notre Constitution, embrasser nos soldats. "Le gouvernement le
+plus vicieux, repondait-il avec beaucoup de raison, trouve un puissant
+appui dans les prejuges, dans les habitudes et dans l'education des
+peuples." Il eut beau dire: sa voix ne fut point ecoutee, le vent etait
+a la guerre.
+
+Dans sa lutte contre les partisans des hostilites immediates,
+Robespierre s'etait fermement tenu sur le terrain des principes,
+evitant toute allusion personnelle et blessante. Mais voici que des
+revelations foudroyantes tombent sur la tete de Brissot. Cet homme
+d'Etat, tel est le titre que le groupe de la Gironde affectait de lui
+donner, s'essayait depuis quelque temps a une certaine austerite de
+moeurs; mais c'etait une vertu tardive et accommodee aux circonstances.
+Les personnes qui l'avaient connu refusaient de croire a la sincerite
+de ce changement. Dans une lettre signee du baron de Grimm on lit:
+"Vous me dites que Brissot de Warville est un bon republicain; oui,
+mais il fut l'espion de Lenoir, a 150 francs par mois. _Je le defie de
+le nier_, et j'ajoute qu'il fut chasse de la police, parce que
+Lafayette, qui des lors commencait a intriguer, l'avait corrompu et
+pris a son service." Ce qui ajoutait a la vraisemblance de cette
+accusation, c'est que Brissot avait tantot attaque, tantot defendu la
+police, qu'il regardait dans un temps comme une _institution
+admirable_. Camille Desmoulins decocha contre _l'homme d'Etat_ de la
+Gironde un de ces pamphlets qui penetrent dans le vif.
+
+"En vous entendant, l'autre jour, a la tribune des Jacobins, ecrivit
+Camille, vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d'Horace:
+
+ Integer vitae, scelerisque porus,
+
+je me contentai de rire tout bas, avec mes voisins, de votre
+patriotisme sans tache et de l'immacule Brissot. Je dedaignai de
+relever le gant que vous jetiez si temerairement au milieu de la
+societe; car, loin de chercher a _calomnier le patriotisme_, je suis
+plutot las de medire de qui il appartient. Mais puisque, non content de
+vous preconiser a votre aise et sans contradicteur a la tribune des
+Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun
+de nous deux a sa place. Honnete Brissot, je ne veux pas me servir
+contre vous de temoins que vous pourriez recuser comme notes
+d'aristocratie. Ainsi je ne produirai point l'envoye extraordinaire de
+Russie, M. le baron de Grimm, dont le temoignagne a pourtant quelque
+gravite, a cause du caractere dont il est revetu... Je ne vous citerai
+point non plus Morande, avec qui votre proces criminel reste toujours
+pendant et indecis, et qui va disant partout assez plaisamment a qui
+veut l'entendre: "Je conviens que je ne suis pas un honnete homme; mais
+ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint..."
+
+"Je ne produirai pas meme ici le temoignage de Duport-Dutertre, que je
+trouvai l'autre jour furieusement en colere contre vous, dans un moment
+ou ma profession m'appelait chez lui. Il ne vous traitait pas plus
+respectueusement que ne fait Morande, et me disait "que vous et C....
+etiez deux _coquins_ (c'est le mot dont j'atteste qu'il s'est servi);
+que s'il n'etait pas ministre, il revelerait des choses..." Il n'acheva
+pas; mais il me laissa entendre que ces choses n'etaient pas d'un
+saint, ni surtout d'un Jacobin. Dites que M. Duport est un
+anti-Jacobin, recusez son temoigagne, j'y consens. Cependant, J.-P.
+Brissot, pour pretendre asservir tout le monde a vos opinions, pour
+decrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme
+vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines; pour vous
+flatter de perdre ses amis dans l'opinion publique, de depit de n'avoir
+pu seulement l'y ebranler; pour vous eriger en dominateur des Jacobins
+et de leurs comites, vous m'avouerez que ce n'est pas un titre
+suffisant que l'honneur d'etre traite d'_espion_, de _fripon_ et de
+_coquin_ par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et
+qu'il n'y a pas la de quoi etre si fier de voir votre nom devenu
+proverbe."
+
+On avait, en effet, invente un mot: _brissoter_ voulait dire intriguer.
+
+Je laisse de cote ces accusations si graves et je m'adresse aux ecrits
+de l'homme. Un auteur se revele par ses oeuvres comme l'arbre par ses
+fruits. Qu'est-ce que Brissot ecrivain? Un trafiquant d'idees, qui
+passe d'un camp a l'autre, selon les interets de son commerce
+litteraire. Il avait bassement flatte le _sublime_ Necker, _le Sully du
+siecle_, quand ce ministre etait en place; il le poursuivit d'un vil
+acharnement quand le Genevois se retira des affaires. Cette versatilite
+fit tour a tour de Brissot l'ennemi et l'ami de la Revolution, le
+flagorneur et le critique impitoyable des ministres, l'apologiste et le
+detracteur de la police, le partisan et l'adversaire de la royaute.
+
+Quoique Brissot eut soin de se couvrir maintenant d'une vertu affectee,
+la philosophie qu'il avait professee dans ses ouvrages temoignait du
+plus abject egoisme; je cite au hasard: "Deux besoins essentiels
+resultent de la constitution de l'animal, la nutrition et
+l'evacuation...--Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables?
+Un seul mot resout cette question, et ce mot est dicte par la nature
+meme: les etres ont droit de se nourrir de toute matiere propre a
+satisfaire leurs besoins. Si le mouton a droit d'avaler des milliers
+d'insectes qui peuplent les herbes des prairies, si le loup peut
+devorer le mouton, si l'homme a la faculte de se nourrir d'autres
+animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas
+egalement le droit de faire servir leurs semblables a leurs appetits?"
+
+On ne s'attendait guere a trouver, dans le chef des Girondins, un
+defenseur de l'anthropophagie; mais revenons a la theorie du _besoin
+d'evacuation_:
+
+"C'est dans l'animal une fois developpe que nait ce besoin terrible:
+l'amour, besoin de l'homme, comme le sommeil et la faim, que la nature
+lui ordonne imperieusement de satisfaire. Le taureau vieux et use, qui
+ne sent plus l'aiguillon de l'amour, combat-il encore pour des genisses
+qu'il ne saurait satisfaire? Non. La nature a dit a ses animaux comme a
+l'homme sauvage: Ta propriete finit avec tes besoins; mais l'homme
+social n'ecoute point la nature, il etend sa propriete au dela de ses
+besoins, il se cantonne, il s'isole, et il a l'audace d'appeler cette
+propriete sacree.--Homme de la nature, suis son voeu, ecoute ton
+besoin: c'est ton maitre, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes
+veines un feu secret a l'aspect d'un objet charmant? Eprouves-tu ces
+heureux symptomes qui t'annoncent que tu es homme? La nature a parle,
+cet objet est a toi, jouis: tes caresses sont innocentes, tes baisers
+sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim
+l'est de la propriete."
+
+Que penser d'un homme qui ramene tous les droits aux besoins? L'amour
+n'est pour lui qu'une fonction bestiale, une...--Ma plume se refuse a
+transcrire le mot.
+
+Ces extraits et quelques autres, cites par les feuilles du temps,
+donnerent lieu a une polemique tres-vive. Andre Chenier s'en mela: "Le
+sieur Brissot, ecrivit-il, a dit que l'on fait de ses ecrits des
+_dissections ministerielles_. Cela veut-il dire qu'elles sont infideles
+et fausses? Voila ce qu'il faudrait prouver. Au nom de Dieu, monsieur
+Brissot, avez-vous ou n'avez-vous pas ecrit les infamies qu'on vous
+attribue? Oui ou non! Si vous ne les avez pas ecrites, alors vous avez
+raison de vous plaindre, et ceux qui vous attaquent sont en effet des
+calomniateurs. Si vous les avez ecrites, alors vous _mentez_
+effrontement, quand vous assurez que de tout temps vous ecriviez contre
+les despotes avec la meme energie qu'a present, et vous seul etes un
+calomniateur. De grace, monsieur Brissot, un mot de reponse a ce
+dilemme, et ne faites plus bouillonner notre sang; cessez de nous
+importuner de votre eloge auquel personne ne repond que par le silence
+du mepris et de l'indignation, et epargnez-vous ce plat pathos qui
+vous rend aussi ridicule que vous vous etes deja rendu odieux."
+
+Brissot s'emporta; il ne repondit pas. L'ecrivain incrimine ne nia ni
+l'exactitude des citations ni les arguments qu'on en pouvait tirer
+contre lui; il contesta seulement les dates. "Il ne peut avoir eu pour
+but en cela, repondait un redacteur anonyme du _Journal de Paris_, que
+de faire mettre au nombre des peches et des ignorances de la jeunesse
+un ouvrage extravagant et immoral. Mais pour cela l'epoque n'est pas
+assez reculee; car M. Brissot, etant aujourd'hui age de quarante-six a
+quarante-huit ans, en avait trente-quatre ou trente-six en 1778 ou en
+1780, et a cet age on n'est plus un enfant."
+
+Accable sous ses propres ecrits, Brissot se retrancha derriere les
+services qu'il avait rendus a la Revolution; Camille Desmoulins le
+poursuivit sur le terrain d'une discussion que l'_homme d'Etat_ de la
+Gironde cherchait, comme on voit, a deplacer. Il lui reprocha ses
+liaisons avec Lafayette.--"Apres la Saint-Barthelmy du Champs-de-Mars,
+repliqua Brissot, je voyais Lafayette une fois tous les mois, _c'etait
+pour soutenir en lui quelque souffle de liberte._ Il m'a trompe;
+depuis, je ne l'ai point revu. Il m'est etranger, il me le sera
+toujours." "--Si tu voyais, reprenait Camillle, que la liberte etait
+expirante dans son coeur, pourquoi donc nous disais-tu que sa demission
+etait une _vraie calamite_? Traitre, pourquoi trompais-tu la nation?
+pourquoi remettais-tu sa destinee entre des mains si incertaines? Je
+n'ai besoin que de tes ecrits pour te confondre."
+
+Les Girondins, de leur cote, ne cessaient d'attaquer Robespierre, de
+lui reprocher son langage, dans lequel revenaient sans cesse les mots
+de vertu, de principes, de probite. Ils l'accusaient d'etre defiant,
+envieux, malade d'orgueil. Ainsi la grande question de la paix ou de la
+guerre degenerait, de part et d'autre, en questions personnelles.
+
+Il y eut pourtant, au club des Jacobins, une sorte de reconciliation
+entre Robespierre et Brissot. Le vieux Dussaulx, le traducteur de
+Juvenal, le Nestor de la democratie, fit l'eloge de l'un et l'autre
+adversaires, de ces "deux genereux citoyens", et exprima le desir de
+les voir terminer leur querelle par un embrassement. Ils se donnerent
+aussitot l'accolade fraternelle au grand attendrissement de
+l'assemblee. Cet oubli des injures etait-il bien sincere? Suffisait-il
+du baiser de paix pour effacer de pareils dissentiments?
+
+"Je viens, dit alors Robespierre, de remplir un devoir de fraternite et
+de satisfaire mon coeur; il me reste encore une dette plus sacree a
+acquitter envers la patrie. Le sentiment profond qui m'attache a elle
+suppose necessairement l'amour de mes concitoyens et de ceux avec
+lesquels j'ai des affections plus etroites; mais toute affection
+individuelle doit ceder a l'interet de la liberte et de l'humanite; je
+pourrai facilement le concilier ici avec les egards que j'ai promis a
+tous ceux qui ont bien servi la patrie et qui continueront a la bien
+servir. J'ai embrasse M. Brissot avec ce sentiment, et je continuerai
+de combattre son opinion dans les points qui me paraissent contraires a
+mes principes, en indiquant ceux ou je suis d'accord avec lui. Que
+notre union repose sur la base sacree du patriotisme et de la vertu;
+combattons-nous, comme des hommes libres, avec franchise, avec energie
+meme, s'il le faut, mais avec egards, avec amitie."
+
+Les deux adversaires reprirent en effet leur position, l'un comme
+partisan, l'autre comme ennemi declare de la guerre offensive. Ce
+n'etait point la lutte avec l'Europe armee que redoutait Robespierre,
+c'etaient les consequences de ce conflit, et les dangers qu'allait
+courir la Revolution. Il n'avait ni les grands mouvements oratoires de
+Danton, ni le langage image de Vergniaud, ni l'ardeur meridionale
+d'Isnard; mais il etait l'homme du sang-froid et de la raison. Dans
+cette discussion, il se montra superieur a lui-meme. "Le talent de
+Robespierre, ecrivait alors Camille Desmoulins, s'est eleve a une
+hauteur desesperante pour les ennemis de la liberte; il a ete sublime,
+il a arrache des larmes."
+
+Barere, a son lit de mort, laissait lomber ces melancoliques paroles:
+
+"Robespierre avait le temperament des grands hommes d'Etat, et la
+posterite lui accordera ce titre. Il fut grand, quand tout seul, a
+l'Assemblee constituante, il eut le courage de defendre la souverainete
+du peuple; il fut grand, quand plus tard, a l'assemblee des Jacobins,
+seul contre tous, il balanca le decret de declaration de guerre a
+l'Allemagne."
+
+Un tel langage ne saurait etre suspect de partialite dans la bouche de
+celui qui avait trahi Robespierre au 9 thermidor.
+
+Vains efforts! La prediction de Danton allait s'accomplir: "Nous aurons
+la guerre; oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, l'ange
+exterminateur fera tomber ces satellites du despotisme."
+
+Plusieurs amis de Robespierre lui reprochaient meme de froisser cet
+instinct martial qui est au fond du caractere francais, de risquer sa
+popularite dans une lutte inutile, de se separer, de s'isoler...
+
+"On n'est pas seul, leur repondait-il fierement, quand on est avec le
+droit et la raison."
+
+Cependant le Midi etait en feu. Dans quelques localites ou ils se
+sentaient les plus forts, les pretres et les nobles exercerent des
+persecutions odieuses contre les vrais citoyens. Le 5 mars 1792 parut a
+la tribune du club des Jacobins Barbaroux, de Marseille, celui qu'on
+comparait alors pour la beaute a la statue d'Antinoues. Il venait
+annoncer la marche des Marseillais sur Arles, l'un des repaires de la
+reaction, et demandait qu'on aidat ses braves concitoyens a refouler
+l'audace de l'aristocratie.
+
+D'un autre cote, le groupe de la Gironde ne negligeait rien de ce qui
+peut exciter l'enthousiasme des masses. Ainsi que tous les hommes dont
+les convictions ne sont pas tres-solides, ils comptaient beaucoup sur
+les signes et les formes exterieures pour se gagner le coeur du peuple.
+
+Fils d'une epoque de reaction (1814), nous avons partage dans notre
+enfance les prejuges de l'epoque contre le bonnet rouge; unis nous
+etions alors bien loin de nous douter que cette coiffure, devenue le
+symbole des exces et des fureurs de la plus vile populace, fut une
+invention des brillants Girondins, ces _hommes de gout_. "Ce sont les
+pretres, ecrivait Brissot dans son journal, ce sont les pretres et les
+despotes qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que
+la ridicule et servile ceremonie d'un salut qui degrade l'homme, en lui
+faisant courber, devant son semblable, un front nu et soumis.
+Remarquez, pour l'air de la tete, la difference entre le bonnet et le
+chapeau. Celui-ci, triste, morne, monotone, est l'embleme du deuil et
+de la morosite magistrale; l'autre egaie, degage la physionomie, la
+rend plus ouverte, plus assuree, couvre la tete sans la cacher, en
+rehausse avec grace la dignite naturelle, et est susceptible de toutes
+sortes d'embellissements." Cette diatribe contre les chapeaux ne
+manquait pas d'un fond de verite; mais ce qu'on proposait de leur
+substituer valait-il mieux?
+
+A Paris, une mode nouvelle fait bien vite son chemin; le bonnet rouge
+courut sur toutes les tetes. Robespierre resista cette fois a
+l'entrainement populaire; il trouvait dans l'inalterabilite de sa
+conscience des armes pour combattre les exagerations, les fausses
+mesures, les innovations pueriles ou frivoles. Ses plus grands ennemis
+lui rendent cette justice, qu'il n'adopta jamais les livrees
+excentriques dont les faux patriotes se plaisaient a couvrir un zele
+ridicule et dangereux. On ne le vit jamais laisser croitre ses ongles,
+negliger ses cheveux, ni porter des vetements hideux, par maniere de
+patriotisme. Il avait meme horreur de ce qu'on appelait alors le
+debraille revolutionnaire. Maximilien croyait qu'on pouvait aimer le
+peuple et porter du linge blanc. Il temoigna pour le bonnet rouge une
+sympathie mediocre: "Je respecte, s'ecria-t-il aux Jacobins, tout ce
+qui est l'image de la liberte; mais nous ayons un signe qui nous
+rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce
+signe le voici. (Il montre sa cocarde.) En deposant le bonnet rouge,
+les citoyens, qui l'avaient pris par un patriotisme louable, ne
+perdront rien. Les amis de la liberte continueront a se reconnaitre
+sans peine au meme langage, au signe de la raison et de la vertu,
+tandis que tous les autres emblemes peuvent etre adoptes par les
+aristocrates et les traitres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux
+moyens pour exciter le peuple. Le peuple n'a pas besoin d'etre excite;
+il faut seulement qu'il soit bien defendu. C'est le degrader que de
+croire qu'il est sensible a des marques exterieures. Elles ne
+pourraient que le detourner de l'attention qu'il donne aux principes de
+liberte et aux actes des mandataires auxquels il a confie sa
+destinee... Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre
+dignite, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livres a un
+esprit de faction." Ces raisons prevalurent, et le bonnet rouge
+disparut alors du club des Jacobins.
+
+Le parti de la Gironde ne cessait neanmoins de frapper l'esprit de la
+multitude par des coups de theatre. "Des piques! des piques! des
+piques!" s'ecrient les acteurs de la liberte; on forge aussitot
+plusieurs milliers de piques pour en armer des citoyens passifs. Dans
+leur preoccupation du costume, les Girondins glorifient le titre de
+_sans-culotte_ qu'ils opposent fierement a celui d'aristocrate. Et
+voila ces grands politiques, dont quelques historiens ont tant exalte
+les vues larges et fecondes! Ils voulaient, dit-on, l'alliance de la
+bourgeoisie avec la multitude: soit; mais celle alliance n'etait pas
+une fusion des interets; mais l'accord qu'ils revaient d'etablir entre
+la classe moyenne et le peuple etait un lien superficiel qui devait se
+briser apres la victoire.
+
+Les Girondins avaient pris l'initiative de la guerre, et cette guerre
+etant sur le point d'eclater, le roi ne pouvait plus refuser leur
+concours ni resister au voeu de la nation. C'etait une nouvelle couche
+sociale qui arrivait au pouvoir. Quand Roland vint pour la premiere
+fois a la cour, il s'y presenta en chapeau rond avec des cordons aux
+souliers. A la vue de cette figure de quaker et de ce neglige
+bourgeois, le maitre des ceremonies ne pouvait en croire ses yeux. Ca,
+un ministre! Il fallut pourtant lui livrer passage. Se tournant alors
+vers Dumouriez: "Eh! monsieur, point de boucles a ses souliers!--Ah!
+monsieur, tout est perdu," repondit Dumouriez avec le plus grand
+sang-froid.
+
+Tout etait effectivement perdu pour l'ancien regime. La Revolution
+entrait en gros souliers dans les conseils du roi.
+
+[Illustration: Madame Roland.]
+
+
+
+
+IV
+
+Influence des femmes sur la Revolution Francaise.--Mme Roland et
+Theroigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacre dans le midi
+de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Declaration de
+guerre.
+
+
+La nymphe, l'Egerie des nouveaux legislateurs, etait Mme Roland. Jeune
+encore, belle d'une beaute a elle, mariee a Roland, un honnete
+bourgeois, elle avait au coeur une passion qui domina, reduisit toutes
+les autres,--elle aimait la Republique. Quand le roi fut arrete a
+Varennes, elle devina tout de suite qu'il fallait suspendre Louis XVI,
+abolir en France la royaute. Cette Republique, cette idole, Mme Roland
+la voyait un peu a travers le prisme du sentiment. Elle la voulait pure
+d'exces, drapee a l'antique, groupant autour de son char les plaisirs
+et les beaux-arts. Elle avait ete l'amie de quelques defenseurs du
+peuple a la Constituante; mais peu a peu ses preferences s'etaient
+tournees du cote des Girondins, qui repondaient mieux a son ideal de
+gouvernement. Comme eux, elle cherchait le beau en politique; dans des
+temps de trouble, au milieu des circonstances exceptionnelles qu'on
+traversait, il eut fallu surtout y chercher le vrai... Mais ou trouver
+le courage de lui reprocher ses illusions, quand on pense au sort qui
+l'attendait?...
+
+Theroigne etait de retour a Paris. Que d'anecdotes, que d'aventures ne
+tenait-elle point en reserve! Curieux de connaitre cette femme, sur
+laquelle on lui racontait les choses les plus romanesques, l'empereur
+d'Autriche s'avisa de la faire venir dans son cabinet; quand il l'eut
+vue et entendue, il lui donna sa liberte, mais avec ordre de sortir
+d'Autriche. Theroigne parut a la tribune des Jacobins; elle s'etendit
+sur les peripeties de son voyage, sa captivite, les actes de tyrannie
+que l'empereur avait exerces contre elle, et annonca l'intention
+d'ecrire ses Memoires. Manuel dit: "Vous venez d'entendre une des
+premieres amazones de la liberte; je demande que, presidente de son
+sexe, assise aujourd'hui a cote de notre president, elle jouisse des
+honneurs de la seance."
+
+Theroigne demeurait alors rue de Tournon; les principaux Cordeliers,
+Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, M.-J. Chenier,
+frequentaient son salon converti en un veritable club. Elle y declamait
+des scenes de _Brutus_ ou de toute autre tragedie ou l'auteur
+invectivait les _tyrans_; la flamme de l'enthousiasme qui s'allumait
+dans ses yeux, sa beaute piquante, ses poses males et fieres donnaient
+aux vers recites par elle une puissance d'enivrement irresistible; ce
+n'etait pas une actrice, c'etait la Liberte personnifiee.
+
+On raconte qu'un etranger, un Russe de grande famille, masque sous le
+pseudonyme d'Otcher, fut conduit par Romme chez Mlle de Mericourt. Il y
+revint une fois, deux fois, il y revint toujours; son bonheur etait de
+la voir, de l'entendre, d'effeuiller en silence et a l'ecart les fleurs
+melancoliques d'un sentiment qu'elle ignorait.--Cette intrigue s'arreta
+tout court: un ordre de rappel enleva le jeune Otcher au danger qu'il
+courait; sa famille trembla longtemps sur les suites qu'auraient pu
+avoir de telles relations avec une femme seduisante et qui joua un si
+grand role dans les scenes revolutionnaires. Cet Otcher n'etait autre
+que le comte de Strogonoff, qui devint, par la suite, l'ami intime
+d'Alexandre et son ministre de l'interieur.
+
+La renommee de Theroigne lui attira des critiques et des sarcasmes. Les
+ecrivains royalistes la dechirerent dans leurs pamphlets. Ils lirent
+d'indecentes plaisanteries sur le mariage de Theroigne avec Populus; il
+existait un depute de ce nom, age de cinquante-sept ans. Une caricature
+du temps represente Theroigne dans un boudoir, aupres d'une toilette
+sur laquelle trainent un pot de rouge vegetal, un poignard, quelques
+boucles de cheveux epars, une paire de pistolets, l'_Almanahc du Pere
+Gerard_, une toque, la _Declaration des droits de l'homme_, un bonnet
+de laine rouge, un peigne a chignon, une fiole de vinaigre de la
+composition du sieur Mailhe, un fichu fort chiffonne, la _Chronique de
+Paris_ et le _Courrier de Gorsas_. Dans le fond se decouvre un lit de
+sangle decore d'une paillasse; a cote de la paillasse, une pique
+enorme, pres de laquelle s'etale un superbe habit d'amazone en velours
+d'Utrecht; les murs sont ornes de tableaux agreables, tels que la
+_Prise de la Bastille_, la _Mort de Foulon et Berthier_, la _Journee du
+6 octobre 1789_, les meurtres commis a Nimes, Montauban, la Glaciere,
+et autres jolis massacres constitutionnels. Mlle Theroigne est dans le
+neglige le plus galant: elle a des pantoufles de maroquin rouge, des
+bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc,
+un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu, surmonte d'un
+pompon vert.--Toutes ces fadaises, entremelees de calomnies atroces,
+faisaient bouillonner le sang de la jolie Theroigne; elle en etait, du
+reste, bien vengee par l'influence qu'elle exercait; aux clubs, sa
+presence inspirait les orateurs, et les plus severes cherchaient
+quelques-unes de leurs idees dans ses yeux noirs.
+
+On se tromperait si l'on croyait qu'il y eut alors une rupture declaree
+entre les Girondins et les Jacobins. Les uns et les autres continuaient
+de se voir, de se serrer la main; ils assistaient aux memes reunions
+publiques; mais de graves dissentiments, des froissements
+d'amour-propre, des questions personnelles tendaient de plus en plus a
+les separer en deux groupes. La division eclata sur le terrain des
+croyances religieuses.
+
+L'empereur Leopold venait de mourir presque subitement; Robespierre
+crut voir dans cet evenement le doigt de la Providence. "Craignons,
+disait-il, craignons de lasser la bonte celeste qui s'est obstinee
+jusqu'ici a nous sauver malgre nous." Ce langage de la _superstition_
+indigne le sceptique Guadet qui se leve, et reclame contre une idee "a
+laquelle il ne voit, dit-il, aucun sens". Robespierre reprend la parole
+au milieu du bruit:
+
+"Je ne viens point combattre un legislateur distingue (interruption),
+mais je viens prouver a M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens
+combattre pour des principes communs a M. Guadet et a moi; car je
+soutiens que tous les patriotes ont mes principes.... Quand j'aurai
+termine ma courte reponse, je suis sur que M. Guadet se rendra lui-meme
+a mon opinion; j'en atteste _son patriotisme et sa gloire_, choses
+vaines et sans fondement, si elles ne s'appuyaient sur les _verites
+immuables_ que je viens de proposer. L'objection qu'il m'a faite tient
+trop a mon honneur, a mes sentiments et aux principes reconnus par tous
+les peuples du monde et par les Assemblees de tous les peuples et de
+tous les temps, pour que je ne croie pas mon honneur engage a les
+soutenir de toutes mes forces.... La superstition, il est vrai, est un
+des appuis du despotisme; mais ce n'est pas induire les citoyens dans
+la superstition que de prononcer le nom de la Divinite. J'abhorre
+autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont repandues dans
+l'univers pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les
+passions, en se servant du pouvoir sacre de l'Eternel qui a cree la
+nature et l'humanite; mais je suis bien loin de le confondre avec les
+imbeciles dont le despotisme s'est arme. Je soutiens, moi, ces eternels
+principes sur lesquels s'etaie la faiblesse humaine pour s'elancer a la
+vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans
+celle de tous les hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de
+morale pour croire a l'existence de Dieu. (A l'ordre du jour!
+Brouhaha.)
+
+"Non, messieurs! vous n'etoufferez pas ma voix: il n'y a pas d'ordre du
+jour qui puisse etouffer cette verite... Je ne crois pas qu'il puisse
+jamais deplaire a aucun membre de l'Assemblee nationale d'entendre ces
+principes, et ceux qui ont defendu la liberte a l'Assemblee
+constituante ne doivent pas trouver d'opposition au sein des amis de la
+Constitution. Loin de moi d'entamer ici aucune discussion religieuse
+qui pourrait jeter la division parmi ceux qui aiment le bien public,
+mais je dois justifier tout ce qui est attache sous ce rapport a
+l'adresse presentee a la Societe. Oui, invoquer la Providence et
+admettre l'idee de l'Etre eternel qui influe essentiellement sur les
+destins des nations, qui me parait, a moi, veiller d'une maniere toute
+particuliere sur la Revolution Francaise, n'est point une idee trop
+hasardee, mais un sentiment de mon coeur, un sentiment necessaire a
+moi, qui, livre dans l'Assemblee constituante a toutes les passions et
+a toutes les viles intrigues, et environne de si nombreux ennemis, me
+suis toujours soutenu. _Seul avec mon ame_, comment aurais-je pu
+suffire a des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je
+n'avais point _eleve mon ame a Dieu_? Sans trop approfondir cette idee
+encourageante, ce sentiment divin _m'a bien dedommage_ de tous les
+avantages offerts a ceux qui voulaient trahir le peuple. Qu'y a-t-il
+dans cette adresse? Une reflexion noble et touchante, adoptee par ceux
+qui ont ecrit avec l'inspiration de ce sentiment sublime. Je nomme
+Providence ce que d'autres aimeront peut-etre mieux appeler hasard;
+mais ce mot Providence convient mieux a mes sentiments... Oui, j'en
+demande pardon a tous ceux qui sont plus eclaires que moi, quand j'ai
+vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes perfides
+employes pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que le
+peuple lui-meme ne pouvait agir, et qu'il etait oblige de s'abandonner
+a des traitres, alors, plus que jamais, j'ai cru a la Providence... Je
+conclus, et je dis que c'etait pour l'etablissement de la morale de la
+politique que j'avais ecrit l'adresse que j'ai lue a la Societe. Je
+demande qu'elle decide si les principes que j'annonce sont les siens."
+
+Ce qui manque aujourd'hui a un tel discours, c'est l'orateur, la paleur
+concentree de son visage, les accents de sa voix la plus aigre, et
+l'agitation de l'auditoire. Maximilien se montra bravement, dans cette
+circonstance, ce qu'il fut toute sa vie, un deiste convaincu, le
+disciple de Jean-Jacques Rousseau, un chretien a la maniere du _Vicaire
+Savoyard_. Quoi qu'il en soit, la question religieuse etait posee, et
+c'est ce sol brulant qui devait devorer plus tard les Girondins; apres
+les Girondins, les Hebertistes; apres les Hebertistes, les Dantonistes;
+apres les Dantonistes, Robespierre lui-meme... Effroyable engendrement
+de supplices!
+
+Les ennemis de Robespierre voulurent profiter de cette profession de
+foi pour detruire son influence. Ils comptaient sur l'incredulite qui
+commencait a se repandre dans les classes populaires. La lutte avec
+Guadet avait eu lieu le 26 mars 1792, aux Jacobins: le 2 avril,
+nouvelle attaque en regle. De sourdes rumeurs designaient Maximilien
+comme un hypocrite, qui ne s'etait oppose a la guerre que par des vues
+d'ambition personnelle. On ne prononcait point encore le mot de
+dictature; personne n'y croyait; mais on jalousait deja sa popularite.
+
+--Si quelqu'un a des reproches a me faire, dit-il hardiment, je
+l'attends ici: c'est ici qu'il doit m'accuser et non dans des societes
+particulieres. Y a-t-il quelqu'un qui se leve?
+
+--Oui, moi! s'ecria Real.
+
+--Parlez, repondit Robespierre.
+
+Une partie de l'assemblee applaudit Real; l'autre, appuyee par les
+tribunes publiques, le couvre de murmures. "Je vous accuse, monsieur
+Robespierre, non de ministerialisme (une voix: C'est bien heureux!),
+mais d'opiniatrete, mais d'acharnement a avoir tente tous les moyens
+possibles pour faire changer dans la question de la guerre l'opinion
+que la Societe s'etait formee. Je vous accuse d'avoir exerce ici,
+peut-etre sans le savoir, et surement sans le vouloir, un despotisme
+qui pese sur tous les hommes libres qui composent la societe." Les
+attaques se succederent. "Je denonce a M. Robespierre, s'ecrie Guadet,
+un homme qui, par amour pour la liberte de sa patrie, devrait peut-etre
+s'imposer a lui-meme la peine de l'ostracisme, car c'est servir le
+peuple que de se derober a son idolatrie. Je lui denonce un autre homme
+qui, ferme au poste ou sa patrie l'aura place, ne parlera jamais de
+lui, et y mourra plutot que de l'abandonner. Ces deux hommes, c'est
+lui, c'est moi."
+
+Alors Robespierre:
+
+"Quant a l'ostracisme auquel M. Guadet m'invite a me soumettre, il y
+aurait un exces de vanite a moi de me l'imposer, car c'est la punition
+des grands hommes, et il n'appartient qu'a M. Brissot de les
+classer.--On me reproche d'assieger sans cesse cette tribune; mais que
+la liberte soit assuree, que le regne de l'egalite soit affermi, que
+tous les intrigants disparaissent, alors vous me verrez empresse a fuir
+cette tribune et meme cette Societe. Alors, en effet, le plus cher de
+mes voeux serait rempli: heureux de la felicite de mes concitoyens, je
+passerais des jours paisibles dans le sein d'une douce et sainte
+intimite... Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait
+bannir. Pour moi, ou voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple
+chez lequel je trouverai la liberte etablie, et quel despote voudra me
+donner asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante;
+mais menacee, mais dechiree, mais opprimee, on ne la fuit pas, on la
+sauve, ou l'on meurt pour elle.--Le ciel qui me donna une ame
+passionnee pour la liberte et qui me fit naitre sous la domination des
+tyrans; le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au regne des factions
+et des crimes, m'appelle peut-etre a tracer de mon sang la route qui
+doit conduire mon pays au bonheur... J'accepte avec transport cette
+douce et glorieuse destinee. Exigez-vous de moi un autre sacrifice?
+Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l'offre a ma
+patrie: c'est celui de ma reputation. Je vous la livre; reunissez-vous
+tous pour la dechirer; unissez, multipliez vos libelles periodiques. Je
+ne voulais de reputation que pour le bien de mon pays. Si, pour la
+conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la
+verite et du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne a tous les
+esprits faibles et versatiles que l'imposture peut egarer, a tous les
+mechants qui la repandent. J'aurai l'orgueil encore de preferer a leurs
+frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de
+tous les hommes eclaires et vertueux. J'attendrai le secours tardif du
+temps, qui doit venger l'humanite trahie et les peuples opprimes...
+Voila mon apologie: c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
+avais pas besoin."
+
+On ne s'est point assez demande comment Robespierre finit par s'imposer
+aux evenements. D'autres etaient plus eloquents que lui; ecrivain et
+philosophe, il n'atteignait pas a la hauteur de Condorcet; mais il
+avait un plan, une ligne de conduite, une doctrine. Nul ne devient
+vraiment homme d'Etat qu'a cette condition. Patient, tenace, il
+marchait droit vers son but, sans jamais detourner la tete. Ces
+caracteres-la sont rares, et quand ils se trouvent, rien ne leur
+resiste: pour les arreter, il faut un evenement qui depasse les forces
+des previsions humaines.
+
+Pendant que les Jacobins et les Girondins se disputaient entre eux, il
+venait chaque jour, du Midi, des nouvelles alarmantes. Avignon nageait
+dans le sang. Un infortune, un Francais qui avait arrache des murs de
+la ville les decrets pontificaux, avait ete assassine sur le marchepied
+de l'autel. Des represailles avaient eu lieu, a la Glaciere; au
+meurtre, on avait repondu par le meurtre. La porte sanglante des
+massacres de septembre etait ouverte.
+
+Encore un decret d'accusation contre Marat!--Depuis assez longtemps, la
+voix de l'Ami du peuple manquait aux evenements. Nous l'avons laisse,
+apres les massacres du Champ-de-Mars, se debattre contre une
+persecution furieuse. Marat est le premier en France qui ait eleve le
+journal a l'etat de puissance; ce chiffon de papier a sucre, mal
+imprime, ecrit a la hate, distribue au hasard dans les rues, faisait
+evenement; cela remuait plus de curiosite qu'une proclamation de la
+cour; la plume de cet ecrivain atrabilaire exercait plus d'autorite que
+le sceptre d'or aux mains languissantes de Louis XVI. Cette feuille,
+composee dans les caves, avait le prestige d'un malefice. Quoique
+influent, Marat etait toujours proscrit, miserable, enseveli. Les
+porteurs de sa feuille engageaient chaque jour, sur la voie publique,
+des luttes a coups de poing avec les agents de l'autorite; les
+royalistes montraient, sur la place de Greve, le reverbere auquel on
+devait pendre Marat.
+
+Une descente d'alguazils ayant eu lieu dans la cave du couvent des
+Cordeliers, Marat s'etait echappe par une issue secrete et s'etait
+dirige, de nuit, sur Versailles. Il errait, sans trouver d'asile auquel
+il osat confier sa tete; il errait dans les rues tenebreuses, lorsque,
+vaincu par la marche et par le froid, il se laissa tomber, de
+decouragement, contre une borne. Dans ce moment, un pretre passa a cote
+de lui dans l'ombre; il avait pour vetement une simple soutane de drap
+noir, de gros souliers a cordons de cuir et des guetres; il venait de
+porter le viatique a un mourant. C'etait le cure Bassal. Il avait eu
+beaucoup a souffrir de l'intolerance de l'ancien clerge, a cause de ses
+opinions avancees.
+
+Ce cure, qui avait ete membre de l'Assemblee nationale, reconnut Marat
+et le recueillit dans son modeste presbytere, une petite maison
+recouverte en tuiles, au milieu d'une rue deserte, avec une treille qui
+laissait tomber au vent d'automne les dernieres feuilles. Marat, apres
+avoir dormi sous le toit hospitalier d'un ministre de l'Eglise
+assermentee, prit le chemin de la Normandie.
+
+Son intention etait de gagner les bords de l'Ocean; il esperait trouver
+sur la cote une barque ou un vaisseau qui le jetterait en Angleterre.
+Son voyage fut une suite d'alertes et de perils. Il logea secretement
+dans la ville de Caen, rue du Rempart, chez une femme qui le coucha
+pour l'amour de Dieu et de la Revolution. Le lendemain, il se rendit a
+Courcelles, ou il rencontra la mer, et fit prix avec un batelier pour
+la traversee. Il etait six heures; les brumes du soir descendaient sur
+l'etendue immense; Marat, a cette vue, songea peut-etre a cet autre
+Ocean, Paris, qu'il allait quitter et sur lequel il soufflait les
+tempetes. Deja il avait un pied dans la barque, quand, se retournant
+vers la terre, la poitrine pleine de sanglots: "Non, s'ecria-t-il, o
+Revolution! je ne l'abandonnerai pas." Et il revint.
+
+Le reste de son voyage ne fut qu'une suite de tribulations dont il prit
+assez gaiement son parti, et qu'il raconta lui-meme en ces termes. "Ne
+sachant a qui m'adresser a Amiens, pour avoir un asile, je gagnai la
+prairie pres des bords de la Somme; je m'assis derriere une haie vive
+sur un monceau de pierres, et la, comme Marius sur les ruines de
+Carthage, je me mis a rever tristement. Un berger etait a quelques pas;
+j'allai vers lui pour m'informer des sentiers de detour qui pouvaient
+me jeter sur la route de Paris. Je lui demandai ensuite de m'indiquer
+un guide. Il me designa un ancien grenadier aux gardes-francaises dont
+il me lit l'eloge. Je l'envoyai chercher. Arrive un grand homme sec et
+decharne, ayant a peine trente ans et en montrant plus de quarante,
+tant la misere l'avait vieilli! Il me conduit dans sa chaumiere. Je lui
+propose de me servir de guide pendant la nuit pour gagner Beauvais par
+des sentiers detournes. En attendant le coucher du soleil, je me mis a
+ecrire un numero de ma feuille; puis j'endossai un habit rustique, et
+me voila en route. Nous allions a travers champs. Chemin faisant, j'eus
+le malheur de me blesser au pied. Il fallait trouver une voiture ou
+rester en place. Je me trainai jusqu'au village le moins eloigne, et
+montai dans une charrette dont le mauvais cheval, deja fatigue des
+travaux de la journee, fut bientot sur les dents. Il fallut prendre la
+poste jusqu'a Beauvais, d'ou un cabriolet me ramena dans Paris."
+
+Quand Marat revit la grande ville, ce centre des ebranlements
+revolutionnaires, il faisait nuit profonde; il traversa avec un de ses
+amis la place de Greve. Le poteau du reverbere auquel on devait pendre
+l'Ami du peuple detachait au clair de lune sa sombre et fantastique
+silhouette; Marat voulut passer dessous par bravade. "La grandeur de la
+cause que je defends, dit-il a son compagnon, eleve mon coeur au-dessus
+de la crainte des supplices."
+
+Vers cette meme epoque, Marat et Robespierre eurent une entrevue chez
+un ami commun. Ces deux hommes defendaient a peu pres les memes
+doctrines sans se connaitre; mais ils les soutenaient par des armes
+bien differentes. L'un etait la logique meme, le sang-froid, la
+puissance de la volonte; l'autre etait la fureur revolutionnaire. L'Ami
+du people avait toujours parle du depute d'Arras avec estime.--"M. de
+Robespierre, le seul depute qui paraisse instruit des grands principes,
+et peut-etre le seul patriote qui siege dans le senat..." Ils
+s'aborderent avec une politesse affectee. Robespierre ne dissimula
+rien. Apres avoir donne de justes eloges aux motifs qui faisaient agir
+Marat, il finit par lui reprocher les exces de sa feuille, exces qui
+pouvaient obscurcir, aux yeux de certaines gens, les services rendus
+par lui a la Revolution.
+
+--Il vous echappe, ca et la, dit-il en insistant, des _paroles en
+l'air_, qui viennent, j'aime a le croire, d'une intention droite, mais
+qui n'en compromettent pas moins notre cause. Je vous engage a calmer
+ces coleres immoderees, qui fournissent des pretextes a nos ennemis
+pour calomnier votre coeur.
+
+--Apprenez, reprend Marat en se redressant avec fierte, que l'influence
+de ma feuille tient a ces exces memes, a l'audace avec laquelle je
+foule aux pieds tout respect humain, a l'effusion de mon ame, aux elans
+de mon coeur, a mes reclamations violentes contre l'oppression, a mes
+sorties impetueuses, a mes douloureux accents, a mes cris
+d'indignation, de fureur et de desespoir... Ces cris d'alarmes, ces
+coups de tocsin que vous prenez pour des paroles en l'air sont les
+expressions naives de mes sentiments, les sons naturels que rend mon
+coeur agite.
+
+--Mais, reprit Robespierre, vous avouerez qu'en servant la cause du
+peuple vous avez reclame quelquefois, au nom de la liberte, des mesures
+contraires a la liberte.
+
+--Que venez-vous parler de liberte? Cinq cents espions me cherchent
+jour et nuit; s'ils me decouvrent et s'ils me tiennent, ils me
+jetteront dans un four ardent et je mourrai victime de la liberte que
+vous m'accusez de contrarier. Dieu desarmees, si jamais j'ai desire un
+instant pouvoir me saisir de ton glaive, ce n'etait que pour retablir,
+a l'egard des indigents, les saintes lois de la nature! Croyez-moi,
+nous venons tout simplement essayer aux hommes des destinees nouvelles.
+Ce que nous faisons, nous sommes fatalement pousses a le faire, et
+notre Revolution est une suite continuelle de miracles. Chaque age a
+son courant d'idees qu'on ne peut ni determiner ni tarir; quand les
+obstacles se rencontrent devant ces courants, il y a lutte, et les
+trones, et les societes, le passe, en un mot, se trouve emporte par une
+force insurmontable. C'est la toute l'histoire de notre Revolution. Il
+y a des moments, je le confesse, ou, au milieu des difficultes et des
+perils d'un etat de choses agite, je regrette moi-meme le regime
+ancien, mais il nous faut subir la necessite d'un renouvellement: nous
+ramenerions plutot la mer sur les bords laisses a sec que le temps sur
+les hommes et les institutions qu'il a quittes. Puisque les
+Constituants de 89 ont provoque et commence une Revolution, il faut la
+finir a tout prix; ils l'ont commencee au milieu des fetes et des
+embrassements de joie, nous l'acheverons dans le sang et dans les
+larmes; c'est la loi des revolutions. Nous serons probablement brises a
+l'oeuvre; mais qu'importe! nous travaillons, et nos fils recueilleront
+seuls le fruit de nos travaux et de nos sueurs; la generation actuelle
+doit disparaitre. On ne fait pas des hommes libres avec d'anciens
+maitres et de vieux esclaves. De meme que l'amant d'une prostituee ne
+saurait apprecier une honnete femme, de meme l'amant d'un regime
+oppresseur ne saurait aimer ni reconnaitre la nature d'un regime libre
+et raisonnable."
+
+[Illustration: Chaumette.]
+
+Robespierre ecoutait avec effroi; il palit et garda quelque temps le
+silence.
+
+--Vous etes donc, reprit-il enfin, pour les mesures de sang! Si vous
+pretendez frapper tous ceux qui ont inflige le joug et tous ceux qui
+l'ont subi, la moitie de la France y succombera.
+
+--Vous savez bien, repondit Marat, que notre Revolution est environnee
+d'obstacles et de resistances; dans un temps calme et quand le systeme
+regnant est bien assis, on ramene les dissidents par la moderation, par
+la patience, et on les rattache au maintien de la Constitution par les
+bienfaits qui en decoulent; mais au milieu des factions, des guerres
+civiles et des principes de ruines qui menacent de toutes parts notre
+liberte naissante, nous n'avons ni le temps ni le loisir d'en agir
+ainsi. Il faut ecraser tout ce qui resiste et repondre a la guerre par
+la guerre. Les revolutions commencent par la parole et finissent par le
+glaive. Je n'avais pas prevu moi-meme, en 89, que nous serions amenes
+forcement a couper des tetes; mais c'etait un tort et un aveuglement:
+vous verrez que nous serons obliges d'en venir la. Tout changement
+cree, parmi ceux dont il derange les anciens privileges, des haines
+irreconciliables. Une lutte s'engage, lutte a mort, ou le nouveau
+gouvernement doit necessairement frapper ou etre frappe. Vaincus ou
+disperses sur un point, nos ennemis se montrent aussitot sur un autre;
+pour s'en defaire, il faut les detruire. Vous savez ces choses aussi
+bien que moi, mais vous n'osez pas les avouer.
+
+Robespierre baissa la tete.
+
+--Aucune revolution, continua Marat, n'aura ete plus econome que la
+notre du sang des peuples. Nous ne faisons pas la guerre, nous la
+subissons. La sainte epidemie de la liberte gagne partout avec
+diligence; c'est elle qui nous delivrera bientot de tous nos ennemis en
+renversant les trones et en faisant disparaitre la servitude.
+
+"Voila qui vaut mieux que du canon. Nous ne sommes durs qu'envers les
+ennemis du dedans, parce que, avec eux, il n'y a ni traite ni amnistie
+a esperer. Il faut qu'ils tombent sous nos coups ou que nous tombions
+sous les leurs. Si nous les manquons, ils ne nous manqueront pas. Mais,
+encore une fois, cet etat de violence ne peut durer; c'est le passage
+d'un regime ancien a un regime nouveau. Nos principes feront bientot de
+tous les Francais les enfants d'une meme famille; alors se formera un
+spectacle nouveau, inconnu jusqu'a ce jour, et le plus beau qu'ait
+jamais eclaire le soleil. On me represente comme un esprit brouillon et
+agitateur. L'_Ami du peuple_, au contraire, n'est pas moins ennemi de
+la licence que passionne pour l'ordre, la paix et la justice. Mais,
+tant que la Revolution n'est pas faite, je regarde comme un devoir
+d'exciter le peuple et de le tenir en eveil contre les perfidies de ses
+anciens maitres. La monarchie essaie a chaque instant de renaitre sous
+des formes nouvelles et deguisees; je vois percer une autre
+aristocratie a travers le masque des Girondins. On m'accuse encore de
+flatter le bas peuple et de descendre jusqu'a ses caprices, afin de
+mieux le pousser a mes volontes: mensonge! Lisez ma feuille et vous
+verrez comme je traite, au contraire, cette portion aigrie et remuante
+du peuple qu'on nomme la populace; si je m'en suis quelquefois servi,
+c'est qu'on a besoin d'elle dans les revolutions pour exciter la masse
+a se soulever; on ne fait pas de pain sans levain. Du reste, ce n'est
+pas le gouvernement d'une classe de Francais que je desire fonder,
+c'est le gouvernement de tous. Au triomphe de notre liberte me semble
+attache celui des autres peuples de la terre, le bonheur du genre
+humain.
+
+"Ne vous etonnez plus maintenant si je m'emporte contre ceux qui
+contrarient ce noble dessein et retardent, par leurs complots, le regne
+de la justice. Il faut que ce regne vienne ou que je meure. De la ces
+paroles en l'air, ces transports et ces cris d'indignation que vous
+blamez, mais que m'arracheront toujours malgre moi la vue des miseres
+du genre humain et le sentiment de son oppression. Je ne suis pas de
+ces ames de glace qui regardent souffrir les autres sans s'emouvoir; un
+tel spectacle me jette dans des acces de courroux dont je ne suis plus
+maitre. Je m'ecrie alors: Vengez-vous, mes amis, vengez-vous! Tuez et
+brulez, et ne vous arretez pas que le genre humain tout entier ne soit
+hors des mains de ses bourreaux."
+
+Robespierre se retira terrifie.
+
+Cette entrevue eut des suites facheuses; Robespierre, aux Jacobins,
+repudia toute connivence avec Marat, dont il blama le zele dangereux et
+les extravagances. Marat desavoua, d'un autre cote, Robespierre pour
+son dictateur. "Je declare, ecrivit-il dans sa feuille, que Robespierre
+ne dispose pas de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi a lui rendre
+justice; une entrevue que je viens d'avoir avec lui me confirme dans
+mon opinion qu'il reunit aux lumieres d'un sage senateur l'integrite
+d'un veritable homme de bien, mais qu'il manque egalement et des vues
+et de l'audace d'un homme d'Etat."
+
+La voix du canon allait couvrir ces discussions personnelles. Il faut
+rendre justice a l'Assemblee legislative: jamais proposition de guerre
+ne fut discutee avec plus de talent et de conscience. La nation put
+savoir exactement a quoi s'en tenir sur les raisons qu'elle avait de
+prendre l'initiative de l'attaque. Le bouillant Isnard lui-meme
+n'entraina point une decision prematuree. Quand les deputes se
+declarerent prets a tirer le glaive et a en jeter le fourreau, tout le
+monde put juger la situation telle qu'elle etait. Ni surprise ni
+deguisement.
+
+Le 20 avril 1792, Louis XVI prononca solennellement devant l'Assemblee
+la declaration de guerre contre l'empereur d'Autriche. En entrant dans
+la salle des seances, il regardait a droite et a gauche avec cette
+sorte de curiosite vague qui caracterise les personnes a vue
+tres-basse. Sa physionomie n'exprimait point sa pensee. Il proclama la
+guerre du meme ton qu'il eut pris pour promulguer le decret le plus
+insignifiant du monde.
+
+Mme de Stael assistait a cette seance.
+
+"Lorsque Louis XVI et ses ministres furent sortis, raconte-t-elle,
+l'Assemblee vota la guerre par acclamation. Quelques membres ne prirent
+point part a la deliberation; mais les tribunes applaudirent avec
+transport; les deputes leverent leurs chapeaux en l'air, et ce jour, le
+premier de la lutte sanglante qui a dechire l'Europe pendant
+vingt-trois annees, ce jour ne fit pas naitre dans les esprits la
+moindre inquietude. Cependant, parmi les deputes qui ont vote cette
+guerre, un grand nombre a peri d'une mort violente, et ceux qui se
+rejouissaient le plus venaient a leur insu de signer leur arret de
+mort."
+
+La guerre etait peut-etre inevitable; a coup sur elle etait alors
+populaire; mais elle fit devier la Revolution, la poussant d'abord vers
+la Terreur et ensuite vers le despotisme.
+
+
+
+
+V
+
+La guerre debute mal.--Quelles etaient les causes de notre inferiorite
+passagere.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de
+Valence.--L'ennemi est a l'interieur.--Decret contre les pretres
+refractaires.--Declin des croyances religieuses.--Le veto
+royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministere girondin.--Changements
+que la necessite de vaincre amenent dans l'esprit public.
+
+
+La guerre commenca par des revers. Le ministre influent, l'homme de la
+situation, Dumouriez, comptait enlever aisement les Pays-Bas, mal
+soumis, mecontents, presque revoltes contre la maison d'Autriche. Des
+ordres furent donnes pour entraver ce plan de campagne; le 29 avril au
+matin, le general Theobald Dillon se porta de Lille sur Tournai. Les
+soldats se sauvent devant l'ennemi, en criant a la trahison, rentrent a
+Lille furieux, accusent leurs chefs d'avoir voulu les livrer a
+l'ennemi, et massacrent Dillon dans une grange.
+
+On apprit en meme temps qu'un autre general francais, Biron, venait
+d'essuyer un semblable echec devant les murs de Mons, et que ses
+troupes s'etaient debandees.
+
+Grand effroi a Paris. Ou etait la cause de nos deux premieres defaites?
+Tout le monde vit tres bien qu'il n'existait aucune confiance entre les
+soldats et les officiers. Les uns etaient le sang nouveau de la
+Revolution; les autres sortaient de l'ancien regime et avaient conserve
+des attaches avec la noblesse.
+
+Qu'attendre d'une guerre entreprise dans de telles conditions? D'un
+autre cote, le roi pouvait-il desirer le succes de nos armes, sachant
+que chacun de ces succes devait consolider le nouvel ordre de choses?
+Qui dirigeait alors les hostilites? La cour. Qui avait interet a ce que
+nos troupes fussent battues? La cour. Ou devait-elle trouver les moyens
+de relever les debris du trone? Dans les victoires de l'etranger.
+
+On agissait sans vigueur, sans ensemble, sans determination; les chefs
+de nos armees, Rochambeau, Luckner et le mou Lafayette, inspiraient aux
+Jacobins de justes defiances. Il fallait recourir a des mesures
+energiques; la France ne pouvait balancer les forces materielles de
+l'Europe qu'en faisant appel a l'enthousiasme, au patriotisme, au
+devoir des citoyens libres. Le jour du devouement supreme etait venu;
+mais d'ou partirait l'eclair?--La reine voyait nos revers avec une
+satisfaction secrete. La Legislative etait reduite, comme la
+Constituante, dans les derniers temps, a une impuissance fatale. Les
+clubs etaient desunis.
+
+Cette fois, comme dans toutes les situations desesperees, il fallait
+que le peuple intervint. Deja les provinces du Midi avaient donne le
+signal; plus anciennement fixees au sol, ces populations etaient aussi
+les plus avancees du royaume. Elles donnerent aux evenements le
+caractere d'impetuosite qui est dans leur nature. La commune de
+Marseille prit l'initiative; voici la copie d'une lettre conservee aux
+Archives et adressee aux citoyens de Valence: "Freres et amis, la
+liberte est en danger; elle serait aneantie si la nation entiere ne se
+levait pour la defendre. Les Marseillais ont jure de vivre libres; ils
+n'aiment, ils ne connaissent plus pour Francais et pour freres que ceux
+qui, ayant jure comme eux, se leveront comme eux pour vaincre ou
+mourir. Cinq cents d'entre eux, bien pourvus de patriotisme, de force,
+de courage, d'armes, bagages et munitions, partiront dimanche ou lundi
+pour la capitale. Alimentez ce feu, freres et amis, joignez vos armes
+et votre courage a celui des Phoceens; que l'aristocratie et le
+despotisme tremblent, il n'est plus temps d'ecouter leur langage; c'est
+la patrie qui parle seule, elle vous demande la liberte ou la mort. Nos
+citoyens passeront dans votre ville, ils vous offriront de partager
+avec vous l'honneur de la victoire; ils vous diront que Marseille vous
+aime, parce qu'elle est sure que vous suivrez son exemple; ils vous
+demandent en son nom l'asile et l'hospitalite." Avant de partir, les
+Marseillais avaient mis a la raison la ville d'Arles, qui etait
+infectee d'aristocratie. Ils y etaient entres le 28 mars, au nombre de
+cinq mille, par une breche faite a coups de canon; ils se seraient
+facilement decides a la demolir pour effacer, disaient-ils, la honte de
+l'avoir fondee.
+
+Excitee par l'elan general de la nation, l'Assemblee legislative
+declara la patrie en danger et, le 8 juin, vota la formation d'un camp
+de vingt mille hommes aux portes de la capitale.
+
+L'ennemi s'avancait sur nos frontieres; mais n'etait-il point aussi au
+coeur de la France? La question religieuse soulevait de plus en plus
+les populations; des troubles eclataient au Nord et au Midi, excites
+par les intrigues des pretres refractaires. Avant de tourner toutes ses
+forces contre l'etranger, ne fallait-il point pacifier le pays, se
+debarrasser des agitateurs, en les intimidant par la severite des lois?
+
+Des le 6 avril, l'Assemblee nationale vota un decret qui supprimait
+tout costume religieux, hors des eglises et de l'exercice des fonctions
+ecclesiastiques.
+
+Le 27 mai fut adopte d'urgence un autre decret en vertu duquel pouvait
+etre condamne a la deportation tout pretre qui avait refuse de preter
+serment, si cette mesure de rigueur etait demandee par vingt citoyens
+actifs (c'est-a-dire payant une contribution), approuvee par le
+district, prononcee par le departement. Le deporte devait recevoir
+trois livres par jour comme frais de route jusqu'a la frontiere.
+
+Le roi refusa de donner sa sanction a ce dernier decret: nouveau veto,
+nouvelle irritation dans les faubourgs. Le peuple etait las de cette
+resistance inerte qui paralysait toutes les determinations vigoureuses.
+
+L'acte de la Legislative a ete fort critique. Quoi! s'ecrie-t-on,
+livrer la liberte d'un citoyen a des denonciations qui reposaient le
+plus souvent sur ses opinions presumees? Il est bon de faire observer
+que cette deportation etait un simple exil et que le despotisme n'y
+regarde pas a deux fois avant de lancer un pareil decret. Si la gravite
+des circonstances ne justifie pas entierement des mesures aussi
+arbitraires, elle suffit du moins a les expliquer. Or la France
+revolutionnaire n'avait alors a choisir qu'entre le suicide ou
+l'expulsion de ses plus mortels ennemis.
+
+Un fait important a noter, c'est que l'esprit democratique, favorable
+en 89 aux idees religieuses, s'etait peu a peu detourne des eglises,
+quand on vit la conduite que tenait le clerge. Les pretres assermentes
+eux-memes reconnaissaient en 92 le besoin de certaines reformes dans
+les pompes du culte catholique, si l'on tenait a sauver le peu qui
+restait encore des anciennes croyances.
+
+"Que signifie, disait M. Tolin, membre de la Legislative, vicaire
+episcopal de Loir-et-Cher, cette mitre d'argent entre les mains d'un
+clerc assez beat pour la porter gravement et processionnellement devant
+l'eveque deja couvert d'une mitre d'or!... Que veut dire cette crosse
+si ridiculement promenee par un autre clerc fort et vigoureux?...
+Pourquoi ce lourd baton qu'il faut faire trainer devant soi?... En
+vertu de quel canon depouille-t-on le calice, ce vase precieux ou va
+reposer le sang de l'agneau, pour couvrir les genoux de l'eveque?
+Quelle indecence!... Pourquoi ces gants pendant la celebration des
+saints mysteres? Cette tete couverte, lors meme que le Saint-Sacrement
+est expose? Quels impudents privileges! Un trone, dont la magnificence
+rivalise avec celui du Tres-Haut, forme un second autel, ou chacun
+porte ses voeux de preference au premier, autour duquel des cierges,
+constamment allumes, semblent demander les memes hommages; tout cela
+surprend la foi des fideles, et lui donne le change!... Ce clerge
+nombreux, toujours bassement prosterne devant l'homme, le dos tourne au
+tabernacle, s'embarrasse autour de ce trone... s'agenouille pour baiser
+un diamant... c'est une sorte d'idolatrie, ou au moins une bassesse...
+Peut-on estimer des hommes qui, loin de savoir rougir de ces viles
+complaisances, ont eu la faiblesse de les rendre? Ils sont plus
+coupables que ceux qui les recoivent. Ceux-ci (les eveques) sont
+seduits par l'amour-propre... par l'espoir de captiver l'attention du
+peuple, de le contenir, de l'amuser, comme un enfant, de ces hochets."
+
+Mais l'attention publique se portait alors vers des sujets beaucoup
+plus graves: la defense nationale et les vrais moyens de l'organiser.
+
+Avant tout, il s'agissait d'etablir l'union entre les citoyens et les
+soldats. La garde du roi inspirait de justes defiances. Ce corps etait
+compose en grande partie de _coupe-jarrets_ et de _chevaliers
+d'industrie_. Ils avaient, disait-on, fait eclater leur joie apres
+l'echec de Mons et de Douai. Leurs illusions planaient au dela des
+frontieres: que l'etranger vienne jusqu'a Paris, et le retablissement
+des droits de la couronne etait assure. Le 29 mai, dans la seance du
+soir, l'Assemblee ordonna le licenciement immediat de ce corps et la
+remise des postes des Tuileries a la garde nationale.
+
+Une lettre de Roland, ecrite, dit-on, par sa femme et s'adressant
+plutot a la France qu'au roi, fut lue tout haut au conseil des
+ministres, puis envoyee aux quatre-vingt-trois departements. Que disait
+cette lettre? Elle prouvait nettement, en termes francs et durs, que
+tout le mal de la situation etait dans les defiances reciproques de
+Louis XVI et de l'Assemblee. Le roi profita-t-il des sages conseils que
+lui donnait son ministre? Il le destitua.
+
+Fidele a son systeme, il expedia vers le meme temps un agent secret,
+Mallet du Pan, aux rois coalises. [Note: On connait la declaration de
+l'entrevue de Piluitz: "L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, sur
+les representations des freres de Louis XVI, s'engagent a employer les
+moyens necessaires pour le roi de France en vue d'affirmer les bases du
+gouvernement monarchique." (27 aout 1792.)]
+
+Les Girondins tomberent du pouvoir. Leur passage aux affaires ne fut
+marque ni par des victoires ni par de grandes mesures politiques. Et
+pourtant leur avenement ne fut point inutile. Pour la premiere fois, on
+avait vu la Revolution monter jusqu'aux marches du trone, des hommes
+nouveaux manier les renes du gouvernement, des parvenus faire la loi a
+un pays qui n'avait obei depuis des siecles qu'a une certaine classe
+dirigeante. Maintenant la nation ne pouvait-elle pas tout attendre de
+l'imprevu?
+
+La nouvelle de nos desastres, la lenteur des operations militaires
+jeterent un nouvel element de fermentation dans les masses, deja si
+profondement agitees.
+
+En France, la defaite est toujours coupable; on chercha partout des
+complots et des trahisons; les Girondins accuserent la cour, la cour
+accusa les Jacobins.
+
+Le besoin de se trouver mutuellement des torts ne fit qu'aigrir les
+ressentiments. Le peuple sentit tout de suite par ou la situation le
+blessait; en vain quelques Constitutionnels, a la tete desquels se
+placa Lafayette, essayerent-ils de refouler la Revolution et de
+pourvoir au salut du roi; il etait evident pour tous que ce roi etait
+un obstacle au libre deploiement de la force populaire. Le trone
+barrait l'elan de la France; il fallait ou le briser ou consentir a une
+soumission honteuse. Les Girondins avaient cru faire plier la royaute
+et la reduire a son veritable role dans un Etat libre; mais de tels
+hommes n'avaient point la main assez forte ni l'esprit assez convaincu
+pour reagir sur la cour, ce foyer perpetuel de contre-revolution. La
+Gironde fut repoussee du ministere; sa disgrace lui ramena la confiance
+du pays. Les moderes s'aveuglaient, d'un autre cote, sur les mesures a
+prendre pour constituer la defense; l'energie etait desormais a l'ordre
+du jour; un ciel si rempli d'electricite que l'etait alors le ciel de
+la Revolution ne pouvait se decharger que par plusieurs orages
+successifs. La guerre, repoussee au debut par les Jacobins, devait
+dicter desormais des conditions nouvelles; il fallait voiler les
+statues de la Liberte et de la Justice, pour decouvrir celle du Salut
+public. Le point de vue moral et politique de la Revolution Francaise
+changea tout a coup avec l'apparition de l'ennemi. La tempete battait
+les flancs du navire; dans cette situation extreme, on jeta
+provisoirement a la mer tout le bagage des idees constitutionnelles. Le
+besoin de se couvrir du patriotisme comme d'un bouclier entraina la
+France a des mesures de rigueur: la monarchie entravait la defense
+nationale! on lui signifia d'avoir a suivre le mouvement ou a
+disparaitre.
+
+
+
+
+VI
+
+Preludes de la journee du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de
+la reine.--Lettre de Lafayette a l'Assemblee.--Menaces d'un coup
+d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il penetre dans
+l'Assemblee.--Envahissement des Tuilleries.--Conduite de Louis XVI.--A
+qui la victoire?--Fete du Champ-de-Mars.
+
+
+Louis XVI tenait toujours l'Assemblee nationale bloquee par ses vetos.
+Les faubourgs s'indignaient, trepignaient.
+
+Peuple, en marche!
+
+Quelques mots sur les incidents qui preparerent la journee du 20 juin.
+Les griefs qui s'elevaient deja contre le chateau, la demission du
+ministere girondin, la resistance du roi a un decret de l'Assemblee
+frappant des pretres rebelles, tout cela suffisait bien pour exciter
+les mefiances. Des soupcons, qui ont acquis depuis le caractere de la
+certitude, planaient sur les manoeuvres de la reine. Le _comite
+autricien_, forme autour d'elle et par elle, communiquait sans cesse
+avec l'ennemi.
+
+Danton avait perce a jour ces intrigues de femme. Des le 4 juin, il
+proposa deux mesures pour desarmer l'influence de la cour et dejouer
+ses sinistres projets. La premiere etait d'asseoir l'impot sur de
+nouvelles bases, d'exonerer le pauvre et de charger le riche; par ce
+moyen, l'Assemblee s'attacherait les sympathies de la classe la plus
+nombreuse. La seconde loi forcerait Louis XVI "a repudier sa femme et a
+la renvoyer a Vienne avec tous les egards et tous les menagements dus a
+son rang".
+
+Pendant que la situation exterieure etait alarmante, on faisait courir
+a l'interieur des bruits de coup d'Etat. Pour frapper un coup d'Etat,
+il faut une armee et un chef. Ce chef existait-il? Le 16 juin, du camp
+de Maubeu, Lafayette ecrivit a l'Assemblee legislative une lettre dure,
+insolente, contenante les reproches les plus amers. Le nom de Cromwell
+fut prononce et courut sur quelques bancs. Lafayette eut fait un pauvre
+Cromwell; telle n'etait d'ailleurs pas son ambition. Il eut plus
+volontiers joue le role d'un Monk honnete homme. Quoique deteste de la
+cour, son reve etait de relever les debris du trone constitutionnel et
+de l'asseoir sur l'union de la noblesse avec la classe moyenne.
+
+[Illustration: Les petitionnaires du 20 Juin.]
+
+Cette lettre maladroite souleva d'abord une tempete dans l'Assemblee;
+puis, apres un moment de reflexion, on decida qu'il n'y avait pas lieu
+a deliberer. C'etait repondre a la menace par le mepris. De quel droit,
+d'ailleurs, un general s'immiscait-il en maitre dans les affaires du
+pays?
+
+Les defiances populaires s'accrurent; on commentait surtout ce passage
+de la lettre: "Que le regne des clubs, aneantis par vous, fasse place
+au regne de la loi, leurs usurpations a l'exercice ferme et independant
+des autorites constituees, leurs maximes desorganisatrices aux vrais
+principes de la liberte, leur fureur delirante au courage calme et
+constant..." Etait-ce clair? On en voulait au droit de reunion; mais ce
+droit avait jete, en deux annees, de trop profondes racines dans les
+moeurs pour qu'on l'en arrachat sans rencontrer de resistance.
+
+On attribue a Danton une part considerable dans les evenements qui vont
+suivre; il faut pourtant avouer qu'a cet egard les preuves nous
+manquent. On a beau fouiller dans les journaux et les Memoires du
+temps, on n'y trouve aucune trace de son influence directe. S'il fut
+l'ame du mouvement, ce fut d'ailleurs le peuple seul qui marcha.
+
+Deux pretextes servirent a masquer les desseins des meneurs: une
+petition qu'on irait presenter a l'Assemblee; un arbre de la liberte
+qu'on planterait sur la terrasse des Feuillants, en memoire du serment
+du Jeu-de-Paume.
+
+Le 20 juin, un rassemblement d'environ vingt mille hommes, dans lequel
+les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau, Saint-Jacques avaient verse
+leurs habitants, se dirigea vers la salle du Manege. Le mouvement
+reconnut tout de suite ses meneurs: c'etaient le brasseur Santerre,
+Legendre, le terrible marquis de Saint-Huruge. Ce dernier avait dissipe
+sa fortune et sa reputation dans des aventures scandaleuses; prisonnier
+sous le regne de Louis XVI, il avait amasse dans son coeur un tresor de
+vengeance contre l'aristocratie et contre la cour. Sa formidable voix
+evoquait sans cesse le fantome de la Bastille, cette prison d'Etat ou
+il avait ete renferme. D'une force physique extraordinaire, il se fit
+le chef des _Enrages_ et des _Hurleurs_. La foule enflait de moment en
+moment. Le rendez-vous etait fixe sur la place de la Bastille. Les
+colonnes en desordre s'ebranlent; des inscriptions, parsemees ca et la
+dans la longueur du cortege, annoncent l'esprit et les desseins du
+rassemblement. Hommes, femmes, enfants, s'avancent, precedes de la
+Declaration des droits et de quelques canons. Ils suivent
+processionnellement la rue Saint-Honore, au milieu des acclamations et
+du tumulte. Cette multitude herissee de piques, de faux, de fourches,
+de croissants, de leviers, de batons garnis de couteaux, de scies, de
+massues dentelees, se meut comme une foret vivante. Les femmes melees
+au cortege marchent gravement le sabre au poing. Voila, il faut en
+convenir, de singuliers petitionnaires! Le peuple ayant epuise les
+voies de reclamations pacifiques, le peuple dedaigne et foudroye, le
+peuple avait fini par mettre un bout de fer sur sa signature.
+
+Il etait deux heures quand on arriva sur la place Vendome. Les
+terribles visiteurs s'etaient annonces par leurs cris, par leur marche
+sonore et par le cliquetis de leurs armes. De violents debats
+s'eleverent dans l'Assemblee Nationale entre la gauche, qui etait
+d'avis de les recevoir, et la droite qui voulait qu'on leur refusat
+l'entree de la salle. Cependant les portes commencaient a etre
+secouees: que faire? Allez donc desarmer vingt mille hommes! Les portes
+s'ouvrent; les petitionnaires se rangent dans la salle du Corps
+legislatif; l'orateur designe par la deposition s'avance et dit d'une
+voix energique: "Legislateurs, le peuple francais vient aujourd'hui
+vous presenter ses craintes et ses inquietudes. Nous ne sommes d'aucun
+parti; nous n'en voulons adopter d'autre que celui qui sera d'accord
+avec la Constitution. Le pouvoir executif n'est pas d'accord avec vous;
+nous n'en voulons d'autres preuves que le renvoi des ministres
+patriotes. C'est donc ainsi que le bonheur d'un peuple libre dependra
+du caprice d'un roi! Mais ce roi ne doit avoir d'autre volonte que
+celle de la loi. Le peuple veut qu'il en soit ainsi, et sa tete vaut
+bien celle des despotes couronnes. Cette tete est l'arbre genealogique
+de la nation, et devant ce chene robuste le faible roseau doit
+plier.... Nous nous plaignons, messieurs, de l'inaction de nos armees.
+Penetrez-en la cause, et si elle derive du pouvoir executif, qu'il soit
+aneanti!... Nous avons depose dans votre sein une grande douleur. Le
+peuple est la; il attend dans le silence une reponse digne de sa
+souverainete."
+
+L'Assemblee repondit, mais faiblement: elle avait peur. Le cortege
+defila solennellement, les armes hautes et les bannieres deployees; on
+lisait ca et la:
+
+Resistance a l'oppression!
+Avis a Louis XVI.
+Le peuple las de souffrir
+Veut la liberte tout entiere
+Ou la mort!
+A bas le veto!
+
+Aux Tuileries! aux Tuileries! On tourne la tete du rassemblement vers
+le chateau. Vergniaud lui-meme n'avait-il pas dit: "La terreur est
+souvent sortie de ce palais funeste; qu'elle y rentre au nom de la
+loi?..." Elle allait y rentrer cette fois au nom du peuple. Les piques,
+suivies ou precedees du canon, se presentent sur la place du Carrousel.
+Les abords de la demeure royale etaient gardes par des forces assez
+considerables et flanques d'artillerie; mais les armes ne tiennent pas
+longtemps, quand les coeurs sont atteints; tout ce simulacre de
+resistance s'evanouit piece a piece. Il y eut pourtant deux ou trois
+fausses alertes; la foule, resserree ca et la par quelque mouvement des
+troupes, s'enflait et allait eclabousser les murs des maisons voisines.
+Tous ces flots disperses revenaient bien vite dans le courant qui
+montait, montait toujours. La foule devora successivement les
+intervalles et les obstacles qui la separaient du chateau. Les grilles,
+les cours interieures etaient forcees: la multitude tenta tous les
+passages. Elle hesitait, toutefois, a violer la demeure royale. "C'est
+le domicile du roi, lui criait un municipal, vous n'y pouvez entrer en
+armes. Il veut bien recevoir votre petition, mais seulement par
+l'entremise de vingt deputes." Ces paroles firent quelque impression
+sur la foule; mais bientot elle pousse des cris de joie a la vue d'un
+canon que des hommes determines montaient sur leurs epaules jusque dans
+la salle des gardes, au sommet du grand escalier. Une porte resiste
+encore: on la travaille a coups de hache. Au meme instant, une voix
+crie: "Ouvrez!"
+
+Louis XVI avait d'abord compte sur la troupe et sur ses fideles
+gentilshommes pour garantir l'inviolabilite de la demeure royale; mais,
+averti de moment en moment par des clameurs et des soubresauts furieux,
+il avait fini par se presenter lui-meme au-devant de l'orage. Silence
+et respect: le flot populaire recula. Toule cette multitude avait bon
+coeur; elle voulait avertir la royaute, lui montrer de quel cote etait
+la force; elle ne tenait point a avilir le roi. L'emeute poussant
+l'emeute, hommes, femmes, enfants, se repandirent bientot dans les
+appartements. Quel spectacle! Cette apparition de la misere armee sous
+le toit pompeux des souverains, au milieu des glaces, des marbres et
+des dorures, presentait un contraste qui serrait le coeur. Ces
+brigands, comme on les nommait a la cour, ces sans-culottes, comme ils
+s'appelaient eux-memes fierement, ces malheureux epuises par le travail
+ou exaltes par les privations et les souffrances.... Sire, voici votre
+peuple!--Cet homme faible, domine par une femme et par un parti
+d'incorrigibles, ce pauvre aveugle qui ne sait ou appuyer sa main....
+Peuple, voila ton roi!
+
+Les tables des droits de l'homme furent placees en face de Louis XVI,
+qui occupait l'embrasure d'une fenetre; la loi devant le roi. Les flots
+de citoyens se portaient, l'un apres l'autre, au-devant de lui:
+"Sanctionnez les decrets, lui criait-on de toutes parts; chassez les
+pretres; choisissez entre Coblentz et Paris." Louis XVI tendait la main
+aux uns, agitait son chapeau pour satisfaire les autres; mais sa voix
+ne pouvait dominer le tumulte. De nouvelles clameurs ayant demande la
+sanction des decrets, il repondit fermement: "Ce n'est ni la forme ni
+le moment pour l'obtenir de moi." Le mot le plus dur de la journee fut
+dit par Legendre: s'adressant au roi, il l'appela "monsieur", lui
+reprocha d'avoir toujours trompe le peuple, d'etre un perfide, et
+profera des menaces inconvenantes. Louis XVI se contenta de repondre:
+"Je ferai ce que m'ordonnent de faire les lois et la Constitution."
+
+Cette foule etait orageuse, passionnee, mais non malveillante; elle
+voulait que le roi donnat un gage a la liberte. Un homme du peuple lui
+tendit un bonnet rouge au bout d'une pique; Louis XVI accepta le bonnet
+et s'en couvrit. La vue de ce signe demagogique sur la tete du roi
+produisit un effet immense: la foule sourit, elle etait desarmee.
+Apercevant alors une femme qui portait a son epee une cocarde
+tricolore, il demanda la cocarde et l'attacha au bonnet rouge. Cet acte
+de patriotisme enivra la foule qui se mit a crier: "Vive le roi! vive
+la nation!"--"Vive la nation!" repondit le roi en agitant son bonnet.
+
+Louis XVI, debout sur une banquette placee pres d'une fenetre,
+etouffait de chaleur et de soif; un sans-culotte lui tendit une
+bouteille, en lui disant: "Si vous aimez le peuple, buvez a sa sante."
+Le roi prit la bouteille sans hesiter et but a la nation. Des
+applaudissements eclalerent alors de toutes parts.
+
+Il y avait cinq heures que durait cette revue de l'opinion et de la
+misere parisienne; le roi etait fatigue; de grosses gouttes de sueur
+coulaient sous son bonnet rouge. L'Assemblee avait enfin appris ce qui
+se passait aux Tuileries; c'est alors qu'arriverent deux ou trois
+deputations de l'Assemblee nationale. Elles furent accueillies avec des
+marques de respect et de confiance; la foule s'ouvrit pour leur livrer
+passage. Isnard et Vergniaud parlerent successivement au peuple, et
+l'engagerent a se retirer; puis trouvant le roi entoure de toute cette
+multitude armee, furieuse de n'avoir rien obtenu, et dont toute la
+fougue bruyante venait se briser contre l'impassibilite d'un homme qui
+repetait sans cesse: "Je ne peux pas.... ma conscience me le defend....
+--Sire, n'ayez pas peur, lui dirent-ils.--Moi, craindre! repondit le
+roi; non, je suis tranquille;" puis saisissant la main d'un garde
+national: "Tiens, grenadier, mets ta main sur mon coeur, et dis s'il
+bat plus vite qu'a l'ordinaire." Petion survint vers six heures du soir
+et balaya d'un signe les trainards.--Ainsi se termina cette journee que
+les journaux royalistes du temps ne manquerent pas de representer comme
+une journee de deuil et d'abomination. La violation du domicile royal
+leur parut un attentat; mais les revolutionnaires leur repondaient:
+"L'Europe entiere saura que Louis XVI n'a couru aucun danger, puisqu'il
+est encore plein de vie et de sante, qu'il n'a pas meme ete presse par
+ceux qui l'entouraient; elle saura qu'il n'a point ete avili ni
+contraint, puisqu'il n'a rien signe ni promis. Quoiqu'il ait ete
+pendant cinq heures a la discretion de vingt mille hommes, venus expres
+pour lui demander la sanction de deux decrets salutaires, le roi n'a
+subi aucune violence. Le peuple venait faire ses representations a son
+delegue; il est maintenant tranquille et satisfait."
+
+Qui sortait vainqueur de cette journee? Evidemment le roi. A la force,
+il avait oppose la patience, les droits que lui donnait la
+Constitution. On l'avait vu admirable de calme, de sang-froid, de
+courage. Il avait montre un certain esprit d'a-propos; mais la
+difficulte restait toujours pendante entre lui et la nation.
+
+Lorsque le chateau fut rentre dans le calme, la famille royale ne
+s'occupa qu'a compter les outrages et les plaies faites a son
+inviolabilite; elle visita les boiseries endommagees, les meubles
+detruits, les glaces brisees par le passage des barbares. Louis XVI
+mettait ses mains sur sa figure comme pour cacher l'humiliation que
+venait de subir la royaute. Un voile de rougeur couvrait le visage
+enflamme de la reine et un souffle de colere gonflait son nez
+legerement aquilin. Les familiers du chateau gardaient un silence
+abattu. On voyait sur le parquet les traces insolentes de gros souliers
+ferres. L'emeute avait laisse ca et la des vestiges de son passage,
+comme le torrent qui jette son ecume sur les bords. Le mouvement du 20
+juin ne fut pas une insurrection, ainsi que l'ont dit avec une mauvaise
+foi evidente les royalistes: il n'y eut de porte a la monarchie qu'une
+offense morale, et encore cette offense etait-elle provoquee par les
+circonstances en face desquelles se trouvait alors le pays. Il fallait
+renverser les dernieres esperances de la monarchie et detruire ce mur
+d'inviolabilite derriere lequel se cachait la trahison. Le tort de
+cette journee fut d'etre l'ouvrage d'un parti; elle flatta
+l'amour-propre des Girondins dont le peuple demandait le retour au
+pouvoir. Aussi cette entreprise, quoique appuyee sur des griefs
+serieux, provoquee par l'indignation qu'excitait dans le pays la longue
+resistance du roi, fut-elle depourvue de resultat. Les petitionnaires
+n'obtinrent pas la sanction qu'ils demandaient, et le roi souffrit
+tout, mais n'accorda rien, ne promit rien.
+
+La royaute, deconsideree, poursuivie par les faubourgs jusque dans son
+palais des Tuileries, humiliee, non soumise, allait-elle se relever en
+se montrant a son peuple? Le sentiment, qui joue un si grand role dans
+les affaires humaines, n'etait-il pas en sa faveur? La haine qu'on
+portait a la reine ne cederait-elle point le terrain a la pitie pour la
+femme? Digne et touchante, n'avait-elle point oppose au flot populaire
+la meilleure des defenses, son fils, le jeune dauphin, qu'elle serrait
+dans ses bras? Une occasion se presenta de sonder a cet egard les
+dispositions de la multitude.
+
+Une fete se preparait au Champ-de-Mars pour celebrer l'anniversaire du
+14 juillet, le jour de la prise de la Bastille. En tete du cortege
+militaire figurait le bataillon des Marseillais, arrive a Paris le 20
+juin. On les reconnaissait a leur teint bruni, a leur mine vaillante.
+Avant la journee du 20 juin, ils avaient envoye a l'Assemblee une
+adresse violente "sur le reveil du peuple, ce lion genereux qui allait
+enfin sortir de son repos." Le jour de leur entree dans Paris, tout le
+faubourg Saint-Antoine, Santerre en tete, s'etait porte a leur
+rencontre. Le 14 juillet 1792, ils passerent devant l'estrade sur
+laquelle etait placee la famille royale en criant: "Vive Petion! Petion
+ou la mort!" Le maire de Paris venait d'etre destitue de ses fonctions.
+Ce cri de _vive Petion!_ etait donc un reproche adresse au pouvoir
+executif. A peine si quelques voix faisaient entendre, comme un adieu a
+la monarchie expirante, le cri de _vive le roi!_
+
+L'expression du visage de la reine etait navrante. Ses yeux etaient
+abimes de pleurs; la splendeur de sa toilette contrastait avec le
+cortege dont elle etait entouree: une haie de gardes nationaux la
+separait a peine de la masse compacte des citoyens armes de piques. Le
+roi se rendit a pied du pavillon sous lequel etait la famille royale
+jusqu'a l'autel eleve a l'extremite du Champ-de-Mars. C'est la qu'il
+devait une fois de plus preter serment a la Constitution. Quelques
+gamins de Paris suivaient le roi en riant et en applaudissant. Sa tete
+poudree se detachait au milieu de la multitude a cheveux noirs ou
+blonds; son habit brode tranchait sur les vetements des hommes du
+peuple qui se pressaient autour de lui et dont quelques-uns etaient
+fort depenailles. Il redescendit les degres de l'autel de la Patrie,
+et, traversant de nouveau les rangs en desordre, il revint s'asseoir
+aupres de la reine et de ses enfants.
+
+"Depuis ce jour, dit melancoliquement Mme. de Stael, le peuple ne l'a
+plus revu que sur l'echafaud."
+
+
+
+
+VII
+
+Lenteur calculee des operations militaires.--Lafayette a la barre de
+l'Assemblee.--Manifeste de Brunswick.--Enrolements
+volontaires.--Arrivee des federes marseillais.--Role de
+Danton.--Angoisses et decouragement des chefs populaires.--Le 10
+aout.--Une page du journal de Lucile.--Peripeties de la lutte.--Le roi
+se refugie dans l'Assemblee legislative.--Defaite et massacre des
+Suisses.--Theroigne et Sulcan.--Resolutions votees par les
+representants de la nation.
+
+
+Depuis l'ouverture de la guerre, les operations trainaient en longueur.
+L'elan national etait comprime par les craintes qu'inspiraient les
+sourdes manoeuvres des royalistes. Des hommes dont l'avenir fletrira la
+memoire appuyaient ouvertement a l'interieur les mouvements de
+l'etranger. Louis XVI, de son chateau, tendait la main aux armees
+etrangeres; la nation se trouvait de la sorte entre une conspiration et
+une guerre, entre l'ennemi de l'interieur et celui de l'exterieur. La
+cour paralysait tous nos moyens d'attaque ou de defense. Les cadres de
+nos armees etaient vides ou mal remplis, nos frontieres decouvertes,
+nos places fortes depourvues. Il semblait que Louis XVI eut dit a la
+France: "Je te defends de vaincre!" Le pays n'etait plus d'humeur a
+tolerer une pareille situation; les lenteurs calculees des generaux qui
+devaient marcher en avant furent attribuees a la trahison et a
+l'influence du chateau.
+
+La decheance du roi etait ouvertement reclamee par les departements,
+les feuilles publiques, les clubs et les sections: quelques citoyens
+engageaient charitablement Louis XVI a se demettre de la couronne et a
+rentrer dans la vie obscure pour laquelle il etait ne. "Ce n'est qu'en
+France, avait dit Robespierre, que l'on force les gens a etre rois
+malgre eux." Cette question de la decheance s'eleva bientot jusqu'a
+l'Assemblee nationale, ou elle fut soutenue par les Girondins.
+Vergniand et Brissot tournerent leurs batteries contre le chateau des
+Tuileries, ou siegeait la force de la coalition etrangere. Ils
+accuserent hautement Louis XVI de couvrir la ligue des rois contre la
+France. Les avis etaient d'ailleurs partages: les uns voulaient annuler
+la monarchie en la dominant, les autres voulaient la detruire; ceux-ci
+craignaient une defaite, et ceux-la tremblaient dans la prevision d'une
+victoire trop complete.
+
+Le dimanche 22 juillet, on tira le canon des le matin; des charges
+d'artillerie continuerent d'heure en heure pendant tout le jour. Les
+officiers municipaux a cheval, divises en deux bandes, sortirent a 10
+heures de la maison commune, faisant porter au milieu d'eux par un
+garde national une grande banniere tricolore sur laquelle etait ecrit:
+_Citoyens, la patrie est en danger!_ Devant et derriere le cortege
+roulaient plusieurs canons. De nombreux detachements de garde nationale
+et quelques piques les accompagnaient. Une musique appropriee a ces
+tristes circonstances faisait entendre, de moment en moment, ses
+lugubres accords. Des amphitheatres etaient dresses sur les places
+publiques pour recevoir les enrolements volontaires. Une tente
+s'elevait, couverte de guirlandes et de feuilles de chene, chargee de
+couronnes civiques et flanquee de deux piques avec le bonnet de la
+liberte; le drapeau de la section, plante en avant, flottait au-dessus
+d'une table posee sur deux tambours; le magistrat du peuple, avec son
+echarpe, enregistrait les noms des volontaires qui se pressaient en
+foule autour de l'estrade; les balustrades, les deux escaliers, le
+devant de l'amphitheatre etaient defendus par deux canons, et toute la
+place inondee d'une jeunesse ardente qui venait offrir son sang a la
+patrie. Quelle difference entre le concours enthousiaste de cette
+multitude et les scenes affligeantes que presentaient sous l'ancienne
+monarchie les necessites du recrutement militaire! Il n'y avait ici
+d'autre racoleur que le devouement, et tout le monde voulait partir.
+Quelques vieux royalistes, temoins de cette ardeur heroique, disaient
+entre eux; "C'est bien; mais comment ces jeunes soldats feront-ils pour
+battre, maintenant qu'ils n'ont plus de nobles a leur tete pour les
+commander?"
+
+Or, c'etait le moment ou s'enrolaient comme volontaires les Hoche, les
+Championnet, les Marceau, les Kleber et tant d'autres qui ont fait la
+gloire de nos armees.
+
+Paris ne repondit pas seul au cri d'alarme. L'elan de la province fut
+admirable. Les quatre-vingt-trois departements tressaillirent. Les
+federes accouraient pour former le camp sous Paris. Tous etaient pleins
+d'ardeur; tous brulaient du desir de marcher vers la frontiere.
+
+Ainsi, du peuple, rien a craindre; il fera son devoir. Mais en est-il
+de meme de la part des generaux? Lafayette quitta son corps d'armee et
+vint, le 28, a la barre de l'Assemblee legislative, demander justice de
+la journee du 20 juin. Beaucoup parmi les deputes desapprouvaient
+hautement la violation du palais des Tuileries et les familiarites dont
+on avait use envers le roi. Aussi un decret parut le 2l juin, defendant
+a aucune reunion de citoyens armes de se presenter a la barre de
+l'Assemblee ni devant aucune autorite constituee.
+
+Lafayette voulait qu'on allat plus loin, qu'on poursuivit les
+coupables. L'attitude du general fut aussi provocante que son
+intervention dans les affaires de l'Etat etait insolite et dangereuse.
+Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que cette demarche etait un
+symptome. Lafayette parlait au nom de ses compagnons d'armes, au nom de
+l'affection de ses soldats. Ou en etait-on si les hommes charges de
+fermer le passage a l'ennemi ne marchaient point d'accord avec la
+nation? L'Assemblee sembla pourtant donner raison a Lafayette par une
+majorite de 339 voix contre 231.
+
+Le pays avait perdu confiance dans ses representants; tous les pouvoirs
+publics se desorganisaient; le decouragement etait profond, quand, le
+27 juillet, tomba sur Paris le foudroyant manifeste du duc de
+Brunswick.
+
+Une coalition formidable s'avancait, precedee de menaces et de
+bravades. O France, tu es perdue, si tu n'appelles a toi toute ton
+energie! Je vois tes ennemis qui t'environnent de toutes parts; je vois
+les aigles des armees du Nord fondre sur ta tete comme sur une proie
+certaine; je vois reluire les epees derriere les epees et l'alliance
+des tyrans reunis s'etendre jusque par dela le Caucase.
+
+[Illustration: Hebert.]
+
+Ecoute plutot ce que te dit le duc de Brunswick: "La ville de Paris et
+tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre
+sur-le-champ et sans delai au roi, de mettre ce prince en pleine et
+entiere liberte, et de lui assurer, ainsi qu'a toutes les personnes
+royales, l'inviolabilite et le respect auxquels le _droit de la nature
+et des gens_ oblige les sujets envers les souverains; Leurs Majestes
+Imperiale et Royale rendent personnellement responsables de tous les
+evenements, sur leurs tetes, pour etre militairement chaties, sans
+espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblee nationale, du
+_district_, de la municipalite et de la garde nationale de Paris, les
+juges de paix et tous autres qu'il appartiendra; declarent, en outre,
+Leurs dites Majestes, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que
+si le chateau est force ou insulte, que s'il est fait la moindre
+violence, le moindre outrage a Leurs Majestes le roi, la reine et la
+famille royale, s'il n'est pas pourvu immediatement a leur surete, a
+leur conservation et a leur liberte, elles en tireront une _vengeance
+exemplaire et a jamais memorable, en livrant la ville de Paris a une
+execution militaire et a une subversion totale, et les revoltes,
+coupables d'attentats, aux supplices gu'ils auront merites."_ Le
+manifeste etait date de Coblentz, le quartier general des emigres.
+Plusieurs le crurent emane des Tuileries.
+
+Eh bien! ce coup de foudre reveilla la nation comme en sursaut. Ces
+menaces, bien loin de jeter la terreur dans les esprits, firent courir,
+d'un bout de la France a l'autre, un fremissement de rage.
+
+--Qui ose nous parler ainsi? Ne sommes-nous pas cinq a six millions
+d'hommes en etat de porter les armes; renvoyons la terreur a ceux qui
+veulent nous intimider. Tous debout!
+
+La Revolution etant devenue une question d'existence nationale, la
+France lia ses armes a la defense des principes. Une idee nouvelle
+soulevait le sein de la France, et c'est cette idee qui la rendait
+indomptable.
+
+Les soupcons augmenterent avec l'approche de l'ennemi; a chaque pas
+qu'on marquait en avant sur les frontieres pour les defendre, on
+retournait la tete derriere soi, vers le chateau. La surete interieure
+n'inquietait pas moins que la surete exterieure. Les volontaires qui
+s'enrolaient sur les places publiques etaient abordes par des citoyens
+au visage sombre:
+
+--Ou courez-vous? leur disait-on. L'ennemi n'est pas sur la frontiere,
+il est dans nos murs. Les Tuileries correspondent avec Coblentz;
+Coblentz a des intelligences avec toutes les cours etrangeres. Le
+centre des operations de l'ennemi etant aux Tuileries, c'est la qu'il
+faut porter d'abord vos forces et vos armes.
+
+Ce langage etait repete dans les faubourgs.
+
+Robespierre exprimait dans son journal, le _Defenseur de la
+Constitution_, les memes defiances: "Deja une cour parjure se prepare a
+voler sous les drapeaux des tyrans de l'Europe. Voila la situation ou
+nos ennemis nous ont places; voila notre cause; que les peuples de la
+terre la jugent! ou, si la terre est le patrimoine de quelques
+despotes, que le ciel lui-meme en decide. Dieu puissant, cette cause
+est la tienne! Defends toi-meme ces lois eternelles que tu gravas dans
+les coeurs; absous ta justice accusee par le triomphe du crime et par
+les malheurs du genre humain, et que les nations se reveillent du moins
+au bruit du tonnerre dont tu frapperas les tyrans et les traitres!"
+
+L'erreur de Lafayette et de son parti etait de croire que l'on put
+alors faire la guerre, repousser l'ennemi, deborder sur son territoire
+par les seules forces de la discipline et de la vieille tactique
+militaire; non, il fallait l'enthousiasme, le feu sacre de la
+Revolution.
+
+"Si le chateau est force," disait le fameux manifeste: parole
+maladroite et imprudente! C'etait designer au peuple de Paris le point
+sur lequel il devait frapper. Tout le monde voyait distinctement se
+former l'orage. Le 17 juillet, les federes reclamaient dans une
+audacieuse adresse a l'Assemblee la suspension de Louis XVI et des
+poursuites contre Lafayette; quelques jours apres, Brissot demandait la
+decheance du monarque; le 3 aout, Petion accusait le roi d'avoir
+conspire contre le peuple et proposait l'abolition de la royaute. Ainsi
+tout le monde etait d'accord pour regarder le chateau comme l'obstacle
+supreme au succes de nos armes; mais d'ou partirait l'etincelle qui
+mettrait le feu a cette trainee de poudre?--De Marseille et des
+faubourgs de Paris.
+
+Le 30 juillet, Danton propose aux Cordeliers de signer la resolution
+suivante: "La section du Theatre-Francais declare que, la patrie etant
+en danger, tous les hommes francais sont de fait appeles a la defendre;
+qu'il n'existe plus ce que les aristocrates appelaient des citoyens
+passifs, que ceux qui portaient cette injuste denomination sont appeles
+tant dans le service de la garde nationale que dans les sections et
+dans les assemblees pour y deliberer." Notez que c'est aux Cordeliers
+et non aux Jacobins que Danton s'adresse. Pourquoi? Parce que, compose
+d'hommes a lui, d'hommes d'action, le club des Cordeliers etait bien
+son quartier general.
+
+On attendait de Marseille cinq cents nouveaux federes, choisis parmi
+les plus braves, "cinq cents hommes qui sussent mourir". [Note: Lettre
+de Barbaroux] Ils arrivent sur Paris. Barbaroux et Rebecqui vont les
+recevoir a Charenton. Les Marseillais sont aussitot acclames, choyes.
+Santerre, Marat, Danton, Camille Desmoulins et bien d'autres les
+fetent, se disputent l'honneur de les faire asseoir a leur table. C'est
+vers ces rudes enfants du soleil et de la liberte que se tourne tout
+l'espoir de la nation.
+
+Cependant les chefs de l'opinion publique hesitaient. Brissot et
+Vergniaud, quoique republicains, n'approuvaient point une entreprise a
+main armee contre le chateau; ils craignaient une deroute, les suites
+toujours effroyables d'une insurrection vaincue, la ruine de
+l'Assemblee nationale, le retablissement de la vieille monarchie. De
+son cote, Robespierre se plongea dans la retraite: son oeil fixe
+n'envisageait pas sans crainte les consequences de la chute du roi.
+Tout lui semblait mystere et tenebres derriere ce trone renverse. A
+tout prendre, si les evenements n'avaient pas exige ce dernier
+sacrifice a la Revolution, il eut prefere s'en tenir a la Constitution
+de 91; mais la cour avait perdu la royaute, et alors que faire? On
+raconte que Danton lui-meme s'etait retire a Arcis-sur-Aube, d'ou il ne
+revint a Paris que le 9 aout. Ainsi la Revolution, tout en sachant bien
+qu'elle n'avait que des obstacles et des resistances a attendre de la
+part du pouvoir executif, tremblait devant l'idee de le renverser.
+
+Un comite insurrectionnel s'etait forme; Barbaroux et Carra preparaient
+les voies au soulevement. La cour, de son cote, se tenait en etat de
+defense. Elle comptait avec raison sur une partie de la garde
+nationale, sur une garnison devouee, sur les grilles, les murs, le
+pont-levis du chateau, dont la configuration exterieure n'etait point
+du tout alors ce qu'elle est aujourd'hui. Une police secrete s'etait
+organisee dans le cabinet des Tuileries; des rapports faits par des
+espions instruisaient la famille royale des mouvements et des propos de
+la ville. Voici l'un de ces rapports, date du 5 aout: "Le nomme
+Nicolas, batelier sur le pont Saint-Paul, demeurant rue de la
+Mortellerie, a cote de la rue du Long-Pont, doit assassiner... (le nom
+est en blanc), a l'instigation de la Societe des Amis des droits de
+l'homme." Nous ne nous perdrons pas en conjectures sur l'objet du
+crime; il y a tout lieu de croire que la personne designee au poignard
+de ce fanatique etait la reine. L'auteur du _Rapport_ designe ensuite
+"le sieur Fournier l'Americain, demeurant rue de Mirabeau; le sieur
+Rossignol, demeurant rue Dauphine; le nomme Nicolas la Pipe, fort du
+port, comme devant seconder les projets contre la famille royale et
+marcher a la tete des federes." Les principaux traits de l'insurrection
+prochaine se trouvent esquisses dans ce rapport, quoique d'une maniere
+un peu vague. L'espion assure que "les sieurs Santerre, Rossignol et
+Dijon distribuent chaque jour 800 francs au faubourg Saint-Marcel...,
+que le sieur Balzac, demeurant place de la Bastille, et le sieur Clin
+se sont promenes le 6 au soir, du Louvre a la Greve, par le pont Double
+et le faubourg Saint-Antoine, en criant qu'ils portaient le sabre pour
+mettre a bas les tetes du roi et de la reine." [Note: Cette piece
+curieuse a ete extraite par nous des cartons des Archives.]
+
+On voit par la que la famille royale etait prevenue: elle avait
+d'ailleurs pris ses precautions et faisait coucher dans l'interieur du
+chateau des gentilshommes armes jusqu'aux dents. Un instant elle se
+crut a la veille non-seulement de resister, mais de vaincre et de
+retablir ses pouvoirs abolis. Le 8, tout etait en grande fermentation;
+les Tuileries ressemblaient a une place forte menacee par des
+assaillants. Les nobles etaient accourus de toutes les provinces et
+remplissaient le chateau jusqu'aux combles. Des sabres, des epees, des
+pistolets, encombraient les corridors. La cour en meme temps tramait le
+complot de transferer le corps legislatif a Rouen, ou il y avait une
+reunion de troupes suisses; mais les deputes s'y opposerent. Pour
+vaincre leur resistance, on insinua aux membres de l'Assemblee que leur
+vie n'etait pas en surete a Paris. Ils refuserent absolument de
+deplacer le siege de la representation nationale.
+
+D'un autre cote, Mme Roland, Barbaroux, Servan, decourages par les
+lenteurs de l'insurrection ou prevoyant une deroute, avaient forme le
+projet d'une Republique du Midi dont Marseille serait le centre. C'est
+la qu'ils comptaient se retirer en cas d'insucces.
+
+A Paris, on parlait ouvertement d'en finir avec le parti du roi. "Il
+s'agit de savoir, disaient les citoyens, s'il y a, oui ou non, une
+patrie et une Constitution. La France n'a pas le droit d'abdiquer sa
+nationalite. Il faut couper cette main que la royaute des Tuileries
+tend aux monarchies europeennes." Les soupcons d'intelligence avec
+l'etranger, soupcons qui ont ete confirmes depuis, eteignaient toute
+compassion dans le coeur des masses. Le 9 au soir, Danton jeta l'alarme
+aux Cordeliers: "Qu'attendez-vous? La Constitution est impuissante,
+l'Assemblee nationale hesite; il ne vous reste plus que vous-memes pour
+vous sauver! Hatez-vous donc; car cette nuit meme des satellites,
+caches dans le chateau, doivent faire une sortie sur le peuple et
+l'egorger avant de quitter Paris, pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous
+donc vous-memes! Aux armes! aux armes!" Danton appuya ce discours d'un
+mouvement de tete colossal et de gestes terribles; cet homme avait en
+lui du dogue et du lion; il aboyait et rugissait a la fois; sa main
+levee foudroyait le chateau. La multitude, appelee a donner son avis,
+opina par des cris et par un tumulte effrayant. Un frisson d'armes
+courut de faubourg en faubourg. Quand le moment est venu de porter son
+intervention dans les destinees de l'Etat, le peuple dont on veut
+etouffer la voix, le peuple vote a coups de canon.
+
+De part et d'autre, une declaration de guerre en regle preceda
+l'attaque et la defense. Il n'y eut point de surprise. La cour
+connaissait les preparatifs de l'insurrection; le peuple n'ignorait
+point les manoeuvres de la cour. Dans la nuit du 4 au 5 aout, on avait
+fait venir de Courbevoie au chateau des Tuileries les bataillons des
+Suisses. Ces soldats etrangers etaient ceux sur la fidelite desquels la
+famille royale pouvait le mieux s'appuyer. De son cote, la mairie
+venait de faire distribuer des cartouches aux Marseillais. Ainsi une
+collision etait imminente.
+
+Le 10 aout, a minuit, le tocsin sonna. Le premier coup de cloche partit
+du district des Cordeliers ou etaient les Marseillais. C'est sur eux
+qu'on comptait pour former la tete du mouvement. Qui dira les angoisses
+de cette nuit sinistre? La plupart des revolutionnaires connus jouaient
+leur tete sur un coup de de. Comment, a distance des evenements,
+decrire l'inquietude, les transes de leurs meres, de leurs enfants, de
+leurs femmes? Un document precieux nous vient en aide. Lucile
+Desmoulins tenait pour elle-meme un _Journal_ "ou elle se racontait les
+impressions de son ame". Citons l'une des pages les plus emouvantes et
+les plus naives qui soient jamais sorties de la plume d'une femme:
+
+"Qu'allons-nous devenir, s'ecrie-t-elle, o mon pauvre Camille? Je n'ai
+plus la force de respirer... Mon Dieu, s'il est vrai que tu existes,
+sauve donc des hommes qui sont dignes de toi!... Nous voulons etre
+libres; o Dieu, qu'il en coute!... Le 8 aout, je suis revenue de la
+campagne; deja tous les esprits fermentaient bien fort. Le 9, j'eus des
+Marseillais a diner; nous nous amusames assez. Apres le diner, nous
+fumes tous chez M. Danton. La mere pleurait; elle etait on ne peut plus
+triste; son petit avait l'air hebete; Danton etait resolu; moi, je
+riais comme un folle. Ils craignaient que l'affaire n'eut pas lieu:
+quoique je n'en fusse pas du tout sure, je leur disais qu'elle aurait
+lieu. "Mais peut-on rire ainsi?" me disait Mme Danton. "Helas! lui
+dis-je, cela me presage que je verserai bien des larmes ce soir." Il
+faisait beau; nous fimes quelques tours dans la rue; il y avait assez
+de monde. Plusieurs sans-culottes passerent en criant: Vive la Nation!
+Puis des troupes a cheval; enfin des troupes immenses. La peur me prit:
+je dis a Mme Danton: "Allons-nous-en." Elle rit de ma peur; mais a
+force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis a sa mere: "Adieu;
+vous ne tarderez pas a entendre le tocsin..."
+
+"Arrives chez Mme Danton, nous la trouvames fort agitee. Je vis que
+chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. O
+Dieu! je m'enfoncai dans l'alcove, je me cachai avec mes deux mains et
+me mis a pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse
+et dire tout haut a Camille que je ne voulais pas qu'il se melat de
+tout cela, je guettai le moment ou je pouvais lui parler sans etre
+entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant
+qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il s'etait expose.
+Freron avait l'air d'etre determine a perir. "Je suis las de la vie,
+disait-il, je ne cherche qu'a mourir." A chaque patrouille qui venait,
+je croyais les voir pour la derniere fois. J'allai me fourrer dans le
+salon qui etait sans lumiere, pour ne point voir tous ces apprets...
+Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir pres du lit, accablee,
+aneantie, m'assoupissant parfois; et lorsque je voulais parler, je
+deraisonnais. Danton vint se coucher; il n'avait pas l'air fort
+empresse, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
+chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune; le tocsin des
+Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignee de larmes, a
+genoux sur la fenetre, cachee dans mon mouchoir, j'ecoutais le son de
+cette fatale cloche...
+
+"Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de
+mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet etait d'aller
+aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j'allais
+m'evanouir. Mme Robert demandait son mari a tout le monde. "S'il perit,
+me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de
+ralliement! si mon mari perit, je suis femme a le poignarder." Camille
+revint a 1 heure; il s'endormit sur mon epaule... Mme Danton semblait
+se preparer a la mort de son mari. Le matin, on tira le canon. Elle
+ecoute, palit, se laisse aller et s'evanouit... Jeannette criait comme
+une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c'etait
+Camille qui etait la cause de tout cela. Nous entendimes crier et
+pleurer dans la rue; nous crumes que tout Paris allait etre en sang...
+Cependant on vint nous dire que nous etions vainqueurs. Mais les recits
+etaient cruels. Camille arriva et me dit que la premiere tete qu'il
+avait vue tomber etait celle de Suleau. Robert avait eu sous les yeux
+l'affreux spectacle des Suisses qu'on massacrait... Le lendemain, 11,
+nous vimes le convoi des Marseillais... Le 12, en rentrant, j'appris
+que Danton etait ministre."
+
+Ainsi les larmes des femmes se melaient a la colere du peuple, comme
+les gouttes de pluie au grondement du tonnerre.
+
+Aux approches du 10 aout, Marat, libre depuis quelque temps, rentra
+dans son souterrain. Designe d'avance a tous les coups de la reaction,
+dans le cas ou la cour l'emporterait, il n'avait ni grace ni merci a
+esperer. L'issue de la lutte lui semblait douteuse; les consequences
+pouvaient etre mortelles pour la liberte: les privileges, en se
+renversant, avaient repandu ca et la bien des coleres; les
+amours-propres offenses, les interets dechus allaient-ils se rallier
+autour du trone dans un dernier espoir de succes et de vengeance? Les
+federes, mal armes, mal disciplines, etaient-ils de taille a se mesurer
+avec de vieilles troupes exercees au metier des armes?
+
+Dans la soiree du 9, Marat etait particulierement triste. Une main,
+sans doute connue, frappa trois coups contre la porte du caveau; Marat
+leva la tete avec defiance; alors une voix de femme, douce et claire:
+"Ouvrez, Marat, c'est moi." Il ouvrit. Une jeune fille blonde, svelte
+et jolie, entra avec un petit sourire aux levres. Elle portait a son
+bras un panier en jonc gonfle de quelques provisions de bouche, du riz,
+des fruits secs et une bouteille de cafe a l'eau: c'etait le souper du
+proscrit. Marat avait eu peu de rapports dans sa vie avec les femmes.
+Celle-ci etait la comedienne Fleury; l'Ami du peuple l'avait connue a
+Versailles; pauvre fille, abandonnee au theatre des ses plus jeunes
+annees, elle avait beaucoup ri et beaucoup souffert; il lui en restait
+une pitie intarissable pour les malheureux. Mme Fleury trouvait un
+charme triste et doux a venir de temps en temps defaire son masque de
+theatre, ce masque rose et joyeux, sous lequel il y avait des larmes,
+aupres du masque de fer de Marat. Opprimee sous le fardeau du mepris
+qui s'attachait a la profession, cette actrice hatait de tous ses voeux
+le denouement d'une revolution juste, raisonnable et humaine, qui
+devait bannir du monde tous les prejuges.
+
+Marat lui demanda des nouvelles de la ville. Paris ne remuait pas
+encore.
+
+--C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. Je vais partir pour
+Marseille avec Barbaroux; nous irons planter ensemble des oliviers, et
+nous consoler, au sein de la nature, de l'ingratitude et de la betise
+des hommes. Puisqu'ils tiennent a etre esclaves et a baiser la verge
+qui les fouette, nous les laisserons a leur servitude."
+
+Et il frappait du pied la terre, et il se promenait de long en large
+sous les voutes moines du souterrain, en proie a une horrible
+agitation.
+
+Que se passait-il au dehors? Le tocsin sonnait dans tout Paris. Les
+faubourgs descendirent lentement. Au petit jour, on battit la generale.
+L'armee de l'insurrection s'ebranla. L'avant-garde se composait de cinq
+cents federes marseillais [Note: L'attitude de ces Marseillais, d'apres
+le temoignage de tous les contemporains, etait vraiment admirable. La
+Republique, formee depuis longtemps dans le coeur des Phoceens par
+l'exercice des libertes municipales, jaillit, pour ainsi dire, en bloc
+sous l'influence de la Revolution. "On distinguait, raconte Robespierre
+dans son journal, l'immortel bataillon de Marseille, celebre par ses
+victoires remportees dans le Midi. Cette legion egalement imposante par
+le nombre, par la diversite infinie des armes, et surtout par le
+sentiment sublime de la liberte qui respirait sur leurs visages,
+presentait un spectacle qu'aucune langue ne peut rendre." O Marseille,
+Marseille, si Paris est la tete de la France, tu en es le coeur!] et de
+trois cents federes bretons. Derriere eux venait une masse armee de
+piques et de fusils. Des hommes de toutes classes, ouvriers et
+bourgeois, marchaient a l'assaut des Tuileries. Il est 9 heures du
+matin, les deux partis, celui de la cour et celui de l'insurrection,
+sont en presence; les bouches a feu sont pointees de part et d'autre;
+les regiments suisses (1330 hommes) se rangent en bataille derriere
+les grilles du chateau. Quelques bataillons de la garde nationale,
+entre autres celui des Filles-Saint-Thomas, se tiennent immobiles avec
+de l'artillerie. Le combat va commencer. C'est alors qu'on put juger
+des dangers de l'entreprise et que les assaillants virent combien il
+serait difficile d'enlever cette forteresse de la royaute. Leur courage
+n'en fut point ebranle.
+
+La lutte s'engage. Le chateau se defend; les boulets trouent le front
+des colonnes insurgees; la fusillade abat de part et d'autre un assez
+grand nombre de combattants. Les citoyens, parmi lesquels on comptait
+beaucoup d'anciens militaires, reculent et reviennent a la charge avec
+une intrepidite terrible.
+
+On ignorait au dehors ce qui se passait dans l'interieur des Tuileries.
+Mal conseille, le roi s'etait montre dans les cours aux gardes
+nationaux: il avait ete accueilli par les cris de _vive la nation_! La
+defection faisait a chaque instant des progres. Mandat, auquel avait
+ete confiee la defense du chateau, venait d'etre massacre. Roederer
+accourt:
+
+--Sire, dit-il au roi, Votre Majeste n'a pas cinq minutes a perdre; il
+n'y a de surete pour elle que dans l'Assemblee nationale.
+
+Il ajouta que tout Paris s'avancait contre le chateau et que la
+resistance etait impossible.
+
+La reine hesitait; elle comptait encore sur les forces qui
+l'entouraient, sur la vieille epee des gentilshommes.
+
+--Marchons! dit le roi.
+
+Il sortit avec toute la famille royale et traversa a pas lents le
+jardin des Tuileries jonche de feuilles mortes.
+
+Au moment ou Louis XVI quitta le chateau, on etait au fort de l'action:
+arrive dans le plus grand desordre a la salle du Manege, il se placa
+sous la sauvegarde de l'Assemblee nationale. L'infortune de cet homme
+qui n'avait pas su conserver le pouvoir toucha les coeurs. Chabot fit
+neanmoins observer que la Constitution defendait de deliberer devant le
+roi; un decret decide que Louis XVI et sa famille passeront dans la
+loge du logographe. Lorsqu'il est entre dans cette loge, les officiers
+generaux suisses demandent a Sa Majeste quels ordres elle veut leur
+donner:
+
+--_Retournez a votre poste et faites votre devoir_, repond froidement
+Louis XVI.
+
+En maintenant la resistance du chateau, du fond de sa retraite, le roi
+couvrait sa tete et se menageait en meme temps les chances d'une
+victoire.
+
+--Nous allons revenir, avait dit de son cote la reine a l'une de ses
+femmes.
+
+Donc on esperait encore; donc, tout en demandant asile au toit sous
+lequel siegeait la souverainete nationale, on comptait bien rentrer
+victorieux dans le chateau. Ce calcul amena tous les malheurs de la
+journee.
+
+L'orage qui grondait sur les Tuileries retentissait jusque dans la
+salle ou l'Assemblee nationale tenait ses seances. Les vitres
+crepitaient sous le sifflement des balles, les pierres craquaient, les
+portes s'ebranlaient; on eut dit un vaisseau agite par la tempete.
+
+Le bruit courut que les Suisses, profitant d'un semblant de victoire,
+marchaient vers le Manege. Ils venaient, disait-on, enlever le roi,
+detruire la representation nationale. Ce bruit etait-il tout a fait
+depourvu de fondement? On sait aujourd'hui que telle etait l'intention
+de quelques officiers de ce corps. La fusillade semblait se rapprocher
+de moment en moment. On crut un instant que le feu etait dirige sur la
+salle des seances. Les deputes se montrerent ce jour-la dignes du
+mandat qui leur etait confie. En face du danger, la representation
+nationale tout entiere se leva, jura avec des elans d'enthousiasme de
+mourir a son poste.
+
+[Illustration: L'abbe Sicard, instituteur des sourds-muets.]
+
+On aurait pu croire que la fuite du roi allait suspendre les
+hostilites. Abandonnes de celui pour lequel ils se battaient, les
+Suisses ne consentiraient-ils point a deposer les armes? Ceux qui
+raisonnaient ainsi comptaient sans la toute-puissance qu'exerce sur de
+vieilles troupes la discipline militaire. Apres le depart du roi, la
+lutte recommenca de part et d'autre, furieuse, acharnee. Ces soldats en
+habit rouge combattaient pour l'honneur du drapeau, pour executer
+l'ordre que leur avait transmis Louis XVI: "Faites votre devoir." Avec
+un heroisme digne d'une meilleure cause, ils tinrent jusqu'au bout et
+se firent massacrer.
+
+L'Assemblee attendait, en proie a une extreme anxiete, des nouvelles du
+dehors, quand le procureur general Roederer annonca que _le chateau
+etait force_. Le dernier espoir de la monarchie s'evanouissait. Alors
+le roi avertit le president qu'il venait de faire donner l'ordre de
+cesser le feu. N'etait-il pas bien tard?
+
+Que faisait-il d'ailleurs, au milieu d'evenements si graves, celui dont
+la couronne tombait en poussiere? Il mangeait.
+
+Cette journee fut une des plus sanglantes de la Revolution. Des
+contemporains evaluent a plus de quatre mille le nombre des morts. Les
+abords des Tuileries presentaient un spectacle affreux. Les bras
+manquaient pour emporter les cadavres; ils furent trouves, le
+lendemain, tout couverts de mouches et deja dans un etat de
+decomposition tres avance. Quand les bataillons, eclaircis par un feu
+meurtrier, rentrerent dans les faubourgs a la nuit, il manquait ca et
+la un pere, un epoux, un frere; le deuil voilait l'eclat et la joie de
+la victoire, comme un crepe jete sur un drapeau.
+
+Ne devait-on point s'attendre a des represailles? Il y en eut de tres
+regrettables. Les Suisses et quelques vieux serviteurs de la cour
+furent cruellement immoles. Mais en revanche on cite de beaux traits
+d'humanite.
+
+L'un des vainqueurs amene a la barre de l'Assemblee un Suisse qu'il
+vient d'arracher a la mort, l'embrasse et s'evanouit. Puis revenant a
+lui-meme:
+
+--Il me faut une vengeance. Je prie l'Assemblee de me laisser emmener
+ce malheureux: je veux le loger et le nourrir.
+
+Un acte tout a fait inexcusable, parce qu'il eut lieu avant la
+bataille, fut le meurtre de Suleau.
+
+Quelque temps avant l'attaque du chateau, Theroigne avait annonce le
+projet d'enroler sous ses ordres deux mille piques. Le 10 aout, au
+point du jour, elle se trouva sous son costume d'amazone sur la
+terrasse des Feuillants, ou l'on venait de conduire des prisonniers.
+Quelques gardes nationaux du parti de la cour, instruits des evenements
+qui se preparaient, avaient aussi pris les armes. Une de ces fausses
+patrouilles fut arretee. Onze prisonniers sur vingt-deux, ayant ete
+places dans une salle separee, trouverent le moyen de se sauver, en
+sautant par la fenetre, dans un jardin dont ils s'ouvrirent les issues.
+Parmi ceux qui n'avaient pu s'evader, on remarquait un jeune homme d'un
+exterieur elegant, en bonnet de police et en uniforme de garde
+national. C'etait Suleau: ecrivain royaliste, il s'attachait
+particulierement a tourner en ridicule les personnages de la
+Revolution. L'un des plus furieux agents de l'aristocratie, redacteur
+d'une feuille intitulee les _Actes des apotres_, il adressait chaque
+jour a Theroigne de ces injures ecrites qu'une femme n'oublie ni ne
+pardonne. [Note: Elle avait contre lui un autre grief. Suleau avait
+publie a Bruxelles le _Tocsin des rois_, un journal qui combattit la
+Revolution des Pays-Bas, et dans lequel la ville de Liege etait sans
+cesse insultee.] Le hasard voulut que le nom de ce pamphletaire fut
+prononce devant elle:
+
+--Quoi! c'est Suleau!
+
+Et courant droit a son ennemi:
+
+--Ah! c'est vous, s'ecrie Theroigne, qui me calomniez ainsi! Ah! je
+suis vieille! ah! je suis laide! ah! je suis la maitresse de Populus!
+
+En disant ces mots, elle leve le sabre nu; son oeil etincelle; une
+sombre et subite vengeance couvre son visage d'un voile de feu. Suleau
+oppose une resistance intrepide; il arrache une arme des mains de ceux
+qui veulent l'egorger, mais au meme instant Theroigne le previent; d'un
+bond furieux, elle se precipite sur son adversaire et lui plonge son
+sabre en pleine poitrine.
+
+Il tombe. Ceci fait, Theroigne court a l'assaut des Tuileries ou elle
+se distingue par sa bravoure et obtient, malgre son sexe, un grade
+militaire.
+
+Theroigne s'etait d'abord attachee au parti des Jacobins; mais
+Robespierre ayant dit "que la femme devait demeurer gardienne des
+vertus domestiques et reserver pour le foyer sa douce influence",
+Theroigne declara qu'elle _lui retirait son estime_. Elle appartenait
+maintenant a la Gironde.
+
+Une autre femme se montra vraiment heroique. Sous le feu, sous une
+grele de balles, la fougueuse Rose Lacombe fut blessee au poignet d'un
+eclat d'obus; les Marseillais, emerveilles de son courage, lui
+decernerent apres la victoire une couronne civique.
+
+Retournons a l'Assemblee legislative. Ses membres montrerent plus de
+resolution qu'on ne pouvait en attendre de leur conduite depuis le 20
+juin. La grande majorite etait royaliste; mais il y a tel moment dans
+l'histoire des Assemblees ou les evenements s'imposent aux majorites
+elles-memes. Au nom d'une commission extraordinaire creee tout expres
+pour deliberer sur la gravite des circonstances, Vergniaud proposa la
+suspension du pouvoir executif, un decret pour donner un gouverneur au
+prince royal, l'installation du roi et de sa famille au Luxembourg, la
+convocation d'une Assemblee nouvelle qui s'appellerait la Convention.
+Le peuple voulait la decheance; mais la Legislative decida qu'elle
+etait liee par la Constitution et qu'a la Convention nationale seule
+appartenait le droit de se prononcer sur la forme du gouvernement.
+
+Les Girondins Roland, Servan et Claviere furent rappeles a leurs
+anciennes fonctions ministerielles; mais ne fallait-il point au pouvoir
+un homme qui personnifiat l'insurrection victorieuse? Tous les regards
+se tournerent vers Danton.
+
+Le lendemain, Danton couchait a l'hotel du ministre de la justice, et
+Louis XVI a la tour du Temple.
+
+Le 10 aout a ete diversement juge. Ceux qui representent la prise du
+chateau comme le triomphe de la vile multitude se trompent ou veulent
+nous tromper. Presque tout Paris marcha, et parmi ceux qui ne prirent
+point une part directe au mouvement, beaucoup y consentirent. La
+royaute avait fait son temps; elle etait un obstacle a l'essor de la
+defense nationale. Une seule question; si Louis XVI eut triomphe le 10
+aout, les etrangers ne seraient-ils point accourus jusqu'a Paris? n'y
+auraient-ils point retabli l'ancien regime, un despotisme d'autant plus
+odieux qu'il eut ete impose par les baionnettes prussiennes et
+autrichiennes? Mme de Stael elle-meme, une royaliste constitutionnelle,
+repond:
+
+"Il est possible que les choses fussent arrivees a cette extremite."
+
+Le 10 aout fut donc un jour de delivrance. Maitresse de ses destinees,
+responsable de ses actes, obligee de vaincre ou de mourir, la France,
+dans cette memorable journee, brula le vaisseau de la royaute pour
+sauver le territoire national.
+
+La stricte discipline militaire, le point d'honneur, un malentendu,
+d'aveugles vengeances, amenerent de part et d'autre l'effusion du sang.
+
+La conscience en gemit; mais ne faut-il pas aussi envisager la
+situation tout entiere? Le trone ne fut pas renverse, comme on l'a dit,
+par une faction; il fut broye entre les rivalites terribles des classes
+nouvellement affranchies qui se disputaient le terrain. Sans le 10
+aout, il n'y eut point eu de Revolution, car il n'y eut point eu de
+justice ni d'egalite entre les citoyens libres. La guerre confiee aux
+mains des constitutionnels aurait manque de determination et d'energie:
+en jetant un sceptre rompu entre Paris et Coblentz, les hommes du
+mouvement couvrirent la France contre l'etranger frappe de tant
+d'audace. Toutes ces vues etaient alors confuses et enveloppees; mais
+elles se degagerent apres la victoire.
+
+
+
+
+VIII
+
+Direction nouvelle imprimee a la guerre.--La Commune de Paris.--Sa
+lutte avec l'Assemblee legislative.--Marat a l'Hotel de Ville.--Qui
+l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Creation du tribunal
+revolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement
+de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au
+massacre des royalistes.
+
+
+Elles s'avancent sur Paris, ces hordes du Nord, portant la devastation
+et le carnage. Aux armes! Peuple francais, leve-toi!
+
+La monarchie, en s'ecroulant, leguait a la France une situation
+lamentable: la fortune publique aneantie; un papier-monnaie qui, de
+jour en jour, menacait de s'evanouir; nos frontieres degarnies; nos
+annees livrees au decouragement, conduites par des chefs peu surs et
+battues partout; l'ennemi maitre d'une de nos meilleures places fortes;
+l'administration sans nerf et le gouvernement sans vigueur; toutes les
+forces du pays inactives ou desorganisees, l'indifference dans les
+coeurs, la corruption dans les consciences, telles etaient les
+consequences du systeme de monarchie constitutionnelle qu'on avait
+voulu essayer a la nation. L'energie seule, une energie colossale,
+pouvait sauver le pays, dans des circonstances si critiques. Le peuple,
+evoque par le canon du 10 aout, se leva tumultueusement pour defendre
+la Revolution ou mourir. Cette forte race celtique ne connait que le
+devoir farouche; attachee au sol par toutes les mysterieuses sympathies
+de sa nature, elle verse sur la terre nationale ou sa sueur ou son
+sang. L'ennemi, je veux dire Louis XVI, etant tombe a l'interieur, tous
+les yeux se tournerent avec tous les bras vers l'ennemi exterieur.
+
+L'une des consequences immediates du 10 aout fut, en effet, de changer
+le systeme de la guerre contre l'etranger.
+
+Danton, l'homme de la tempete, avait ete porte au ministere; avec lui,
+la force plebeienne venait de faire irruption dans le gouvernement. Son
+premier soin fut de preparer une resistance gigantesque. Danton, ce
+Cerbere de la Revolution, jura de defendre contre l'ennemi l'entree de
+la France: il le lit avec des fureurs et des aboiements sublimes:
+
+"Le pouvoir executif provisoire, dit-il le 28 aout a la tribune de
+l'Assemblee nationale, m'a charge d'entretenir l'Assemblee des mesures
+qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en
+ministre du peuple, en ministre revolutionnaire. L'ennemi menace le
+royaume; mais l'ennemi n'a pris que Longwy. Si les commissaires de
+l'Assemblee n'avaient pas contrarie, par erreur, les operations du
+pouvoir executif, deja l'armee, remise a Kellermann, se serait
+concertee avec celle de Dumouriez. Vous voyez que nos dangers sont
+exageres. Il faut que l'Assemblee se montre digne de la nation. C'est
+par une convulsion que nous avons renverse le despotisme, ce n'est que
+par une grande convulsion nationale que nous ferons retrograder les
+despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulee de
+Lafayette; il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire
+au peuple qu'il doit se precipiter en masse sur les ennemis. Telle est
+notre situation, que tout ce qui peut materiellement servir a notre
+salut doit y concourir. Comment les peuples qui ont conquis la liberte
+l'ont-ils conservee? ils ont vole a l'ennemi et ne l'ont point attendu.
+Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l'arrivee des
+ennemis? Le peuple francais a voulu etre libre, il le sera. On mettra a
+la disposition des municipalites tout ce qui sera necessaire, en
+prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient a la
+patrie quand la patrie est en danger."
+
+L'Assemblee n'osa point se montrer sourde a ces vigoureux accents du
+patriotisme.
+
+Elle adopta la plupart des mesures que proposait Danton et que
+commandait la necessite. Quels etaient ces moyens de defense nationale?
+Le pouvoir executif nommerait des commissaires charges d'exercer dans
+les departements l'influence de l'opinion. L'Assemblee nationale devait
+de son cote en choisir d'autres dans ses membres, afin que la reunion
+des representants des deux pouvoirs produisit un effet plus salutaire
+et plus prompt. Chaque municipalite serait autorisee a prendre l'elite
+des hommes bien equipes qu'elle possedait. Le gouvernement de la
+Revolution aurait le droit de faire des visites domiciliaires pour
+saisir les armes cachees chez les particuliers. On soupconnait qu'il y
+avait a Paris quatre-vingt mille fusils, en bon etat, derobes par la
+malveillance, au service de la patrie en danger. Ces mesures
+rigoureuses, arbitraires, n'etaient-elles point justifiees par la
+gravite tout exceptionnelle des circonstances?
+
+Un nouveau pouvoir etait sorti de l'insurrection du 10 aout et de la
+victoire du peuple. La Commune de Paris fut avec le Comite de salut
+public, qui s'etablit plus tard, un des deux principaux organes de la
+Revolution. A peine etait-elle installee qu'elle joua tout de suite un
+role important et caracteristique. C'est elle qui s'opposa d'abord a
+ce que Louis XVI fut enferme au Luxembourg, chateau peu sur et d'ou
+l'evasion etait facile. La Commune lui assigna pour prison la tour du
+Temple, un vieux donjon, laid, massif, mais facile a garder. C'est la
+qu'etait autrefois le tresor de l'ordre des Templiers, detruits par
+Philippe le Bel. On y deposa la royaute vaincue, ruine sur ruine.
+
+Cette Commune se composait d'elements divers, mais en somme le parti
+des exaltes y dominait.
+
+Tallien, l'orateur atrabilaire; Panis, ami de Robespierre, de Danton
+et de Marat, beau-frere de Santerre; Chaumette, etudiant en medecine
+et journaliste; Hebert, le _Pere Duchesne_ a l'etat d'embryon; Leonard
+Bourdon, un pedagogue qui revait l'application des lois de Lycurgue;
+Collot-d'Herbois, acteur et auteur dramatique siffle; Billaud-Varennes,
+nature sombre et violente, tel etait avec d'autres hommes peu connus
+le groupe qui tendait a se faire le centre de l'action revolutionnaire.
+
+Marat lui-meme, Marat, le Simeon Stylite de la democratie, etait sorti
+de sa nuit, avait brise la chaine qui l'attachait au pilier de sa cave
+et s'etait un jour reveille en pleine lumiere, couronne de lauriers,
+assis sur un siege d'honneur a l'Hotel de Ville. Sans etre precisement
+membre de la Commune, il etait admis aux seances comme _redacteur des
+evenements_ et exercait sur le conseil une influence incontestable.
+
+--Marat, disait le peuple des faubourgs, est la conscience de l'Hotel
+de Ville. Tant qu'il veillera, tout ira bien.
+
+Une lutte s'etait engagee des le debut entre la Commune de Paris et
+l'Assemblee legislative, sur le terrain juridique.
+
+Le 10 aout, on s'en souvient, avait fait de nombreuses victimes.
+
+Des veuves eplorees, des orphelins venaient chaque jour demander la
+punition des Suisses qui avaient tire sur le peuple, des traitres qui
+avaient attise le feu de la guerre civile, des gentilshommes qui, par
+leur presence et leurs discours, avaient fortifie la resistance du
+chateau.
+
+Divers incidents ajoutaient a l'animosite des citoyens contre les
+anciens partisans de la cour. Gohier avait lu son rapport sur les
+papiers trouves dans l'armoire de fer au 10 aout. En face de preuves
+ecrites, de documents irrefutables, le moyen de nier qu'il n'y eut un
+complot organise contre la Revolution et contre les patriotes? L'une
+des pieces saisies dans cette cachette royale disait: "Nous avons
+voulu avancer la punition des Jacobins, nous ferons justice: l'exemple
+sera terrible."
+
+Le 10 aout avait humilie, disperse les chevaliers errants de la
+monarchie; les avait-il reduits a l'impuissance, leur avait-il surtout
+enleve les moyens de nuire et de conspirer? Pas le moins du monde. Ils
+etaient meme d'autant plus dangereux qu'ils cachaient leurs armes et
+leurs sinistres desseins. "Il ne faut pas, disait un placard, il ne
+faut pas, par un respect superstitieux pour la Constitution, laisser
+paisiblement le roi et ses perfides conseillers detruire la liberte
+francaise."
+
+Le pouvoir executif avait ordonne a la hate des visites domiciliaires.
+On avait separe tant bien que mal l'ivraie du bon grain. Les
+arrestations avaient frappe sur les deux classes les plus envenimees
+contre la Revolution: le clerge dissident et la noblesse. La necessite
+imperieuse d'organiser a la fois la defense du territoire national et
+la surete interieure du pays avait fait passer dans plus d'un cas sur
+les formes ordinaires de la loi. Les prisons etaient gorgees. Qui
+chatiera les coupables? L'Assemblee legislative penchait vers la
+clemence; la Commune de Paris reclamait la vengeance. Danton saisit le
+joint: il fut pour la justice.
+
+Des le 11 aout, il monte a la tribune et s'ecrie: "Dans tous les temps
+ou commence l'action de la justice, la doivent cesser les vengeances
+populaires. Je prends devant l'Assemblee nationale l'engagement de
+proteger les hommes qui sont dans son enceinte; je marcherai a leur
+tete et je reponds d'eux!"
+
+Cette justice, il la voulait prompte, severe, impartiale. Mme Roland,
+dans ses _Memoires_, accuse Danton d'avoir neglige le ministere de la
+justice pour celui de la guerre ou il allait sans cesse et cherchait a
+placer ses creatures. La verite est que ce grand citoyen etait alors
+partage entre deux devoirs: delivrer la France de l'invasion etrangere
+et prevenir le massacre des prisonniers par des jugements qui fussent
+de nature a calmer l'indignation publique.
+
+Il avait pour secretaires Freron et Camille Desmoulins. Tous les deux
+etaient surcharges de travail. Cent quatre-vingt-trois decrets et des
+adresses aux departements sortirent en quelques jours du ministere de
+la justice. Danton inspirait, dictait et n'ecrivait pas.
+
+Tout fier d'etre loge dans le palais des Maupeou et des Lamoignon, en
+sa qualite de secretaire general, Camille ecrivait alors a son pere:
+
+"Malgre toutes vos propheties, que je ne ferais jamais rien, je me vois
+monte au premier echelon de l'elevation d'un homme de notre robe, et
+loin d'en etre plus vain, je le suis beaucoup moins qu'il y a dix ans,
+parce que je vaux beaucoup moins qu'alors par l'imagination, le talent
+et le patriotisme, que je ne distingue pas de la sensibilite, de
+l'humanite et de l'amour de ses semblables, que les annees
+refroidissent... La vesicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie,
+de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi
+a la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune, et qui n'a fait que
+me rendre plus melancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus
+vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les miseres
+humaines." Le pere lui repond qu'il se rejouirait de la nouvelle
+position de son fils, "si Camille ne la devait pas a une crise qu'il ne
+voyait pas encore finie, et dont il redoutait toujours les suites;
+qu'il prefererait peut-etre le voir succeder a la place paisible que
+lui-meme occupait a Guise, plutot qu'a la tete d'un grand empire deja
+bien mine, bien dechire, bien degrade, et qui, loin d'etre regenere,
+sera peut-etre, d'un moment a l'autre, ou demembre ou detruit."
+
+Ainsi les peres, nourris dans les traditions de l'ancien regime, ne
+comprenant rien a ce qui se passait autour d'eux, aigris par l'age et
+se defiant des nouveautes, ils cherchaient a jeter de l'eau froide sur
+l'enthousiasme ou, si l'on veut, sur les illusions de la jeunesse.
+
+La question revenait sans cesse sur le tapis; quel tribunal jugera les
+Suisses, officiers et soldats, accuses d'avoir tire sur le peuple?
+L'Assemblee legislative, par l'organe du depute Lacroix, proposait une
+cour martiale qui aurait ete composee d'anciens officiers, peut-etre
+meme de federes connaissant les devoirs et les exigences qu'impose la
+discipline militaire. La Commune repoussa cet avis et demanda
+l'installation d'un tribunal forme de commissaires pris dans chaque
+section, en un mot, des _juges crees pour la circonstance_. Un tel
+tribunal ne pouvait etre qu'un tribunal de sang, et comme l'Assemblee
+hesitait a adopter cette mesure dont elle prevoyait les consequences,
+la Commune resolut d'exercer sur le pouvoir legislatif une pression
+dominatrice. L'un de ses membres les plus violents vient, le 17 aout,
+annoncer a la barre de l'Assemblee nationale que le peuple est las de
+n'etre point venge, et que si rien n'est organise pour assurer la
+punition des traitres, le tocsin sonnera a minuit, qu'on battra le
+rappel et que le peuple se fera justice lui-meme.
+
+Une autre deputation s'avance et dit: "Si avant deux ou trois jours les
+jures ne sont pas en etat d'agir, de grands malheurs se promeneront
+dans Paris."
+
+L'Assemblee obeit et vote la creation d'un tribunal extraordinaire.
+Toutefois elle oppose une digue (bien faible du reste) au torrent qui
+l'entrainait. Inspiree, dit-on par Marat, la Commune voulait que _le
+jugement se fit au moyen des commissaires pris dans chaque section_;
+l'Assemblee decide au contraire que le peuple nommera un electeur par
+section et que ces electeurs nommeront les juges.
+
+Cette election au second degre sur laquelle on comptait pour moderer le
+caractere du tribunal n'exercera en definitive qu'une tres-legere
+influence sur le choix des hommes. Osselin, d'Aubigny, Dubail,
+Coffinhal, Pepin-Deyrouette, Lullier, Lohier et Caillet de l'Etang sont
+elus membres de cette cour improvisee. Robespierre refuse de presider
+une telle commission dont la justice ressemblait beaucoup trop a une
+vengeance. Il avait deja decline, quelques mois auparavant, les
+fonctions odieuses d'accusateur public.
+
+Le nouveau tribunal n'etait pas seulement redoutable par le caractere
+des juges qui le composaient; il l'etait aussi par les garanties qu'il
+enlevait a la defense: l'accuse n'avait que pendant douze heures
+communication de la liste des temoins; le delai de trois jours entre le
+jugement et l'execution etait supprime. Toutes ces dispositions
+terribles proclament assez haut l'etat de crise dans lequel se trouvait
+alors le pays, menace au dedans par les royalistes et au dehors par les
+armees etrangeres.
+
+L'approche du danger jetait d'ailleurs parmi les chefs la confusion des
+avis. Les uns voulaient attendre l'ennemi sous les murs de la capitale,
+les autres se retirer a Saumur. Danton s'exprime ainsi devant le Comite
+de defense generale:
+
+[Illustration: Interieur de l'Abbaye aux journees de Septembre.]
+
+"Vous n'ignorez pas que la France est dans Paris; si vous abandonnez la
+capitale a l'etranger, vous vous livrez et vous lui livrez la France.
+C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne
+puis adopter le plan qui tend a vous en eloigner. Le second projet ne
+me parait pas meilleur. Il est impossible de songer a combattre sous
+les murs de la capitale: le 10 aout a divise la France en deux partis,
+dont l'un est attache a la royaute, et l'autre veut la republique.
+Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler l'extreme minorite dans
+l'Etat, est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre.
+L'autre se refusera a marcher; il agitera Paris en faveur de
+l'etranger, tandis que vos defenseurs, places entre deux feux, se
+feront tuer pour le repousser. S'ils succombent, comme cela ne me
+parait pas douteux, la perte de la France et la votre sont certaines:
+si, contre toute attente, ils reviennent vainqueurs de la coalition,
+cette victoire sera encore une defaite pour vous; car elle vous aura
+coute des milliers de braves, tandis que les royalistes, plus nombreux
+que vous, n'auront rien perdu de leurs forces ni de leur influence. Mon
+avis est que, pour deconcerter leurs mesures et arreter l'ennemi, il
+faut _faire peur_ aux royalistes."
+
+Le Comite, qui comprend le sens cache sous ces lugubres paroles,
+demeure consterne.
+
+"Oui, vous dis-je, reprend Danton, il faut leur faire peur..."
+
+Il sort.
+
+Faire peur aux royalistes, telle etait la pensee fixe de Danton; mais
+s'ensuit-il qu'il voulut les frapper avec d'autres armes que celles de
+la loi? Toute sa conduite dans ces journees sinistres proteste contre
+une telle interpretation. "Que la justice des tribunaux commence, la
+justice du peuple cessera," s'ecrie-t-il encore une fois, le 18 aout,
+dans une admirable adresse a la nation.
+
+Elle commenca, cette justice du tribunal exceptionnel. Des le 19 aout,
+elle condamna; car juger alors c'etait condamner; le 20, elle condamna;
+les jours suivants, elle condamnera. L'idee du docteur Guillotin
+s'etait faite chaine et fer; la hideuse machine travaillait avec rage.
+Et pourtant la severite des supplices ne produisit point du tout
+l'effet qu'on en attendait. Chez les uns, ces executions excitaient la
+pitie pour les victimes; d'autres accusaient au contraire cette
+justice, si expedive qu'elle fut, de marcher avec lenteur et de ne
+point frapper d'assez grands coups. La verite est que Paris etait livre
+a toutes les transes de l'inquietude et ne savait a qui s'en prendre
+d'une situation aussi deplorable.
+
+Cette situation, qui l'avait creee? "Vous, s'ecrie l'historien anglais
+Carlyle, vous, emigres et despotes du monde!" Le moment etait venu ou
+seules les mesures revolutionnaires pouvaient sauver la France.
+L'Assemblee legislative le comprit: elle decreta la sequestration des
+biens des emigres et l'expulsion dans quinze jours des pretres
+non-assermentes. Vergniaud, qui certes n'etait point cruel, voulait
+meme qu'on deportat ces derniers a Cayenne.
+
+Entre l'Assemblee et la Commune, la lutte etait d'ailleurs inegale. La
+monarchie constitutionnelle s'etant ecroulee, la Legislative survivait
+en quelque sorte a son mandat. Il n'en etait point ainsi de la Commune;
+issue de la victoire du peuple, elle etait dans toute sa jeunesse et
+dans toute sa force. Appuyee sur les hommes d'action, elle avait la
+parole tranchante et imperieuse. Tallien s'exprime en ces termes, a la
+barre de l'Assemblee nationale:
+
+"Les representants provisoires de la Commune, appeles par le peuple
+dans la nuit du 9 au 10 aout pour sauver la patrie, ont du faire ce
+qu'ils ont fait. C'est vous-memes, ajoute-t-il, qui nous avez donne le
+titre honorable de representants de la Commune. Tout ce que nous avons
+fait, le peuple l'a sanctionne; ce n'est pas quelques factieux, comme
+on voudrait le croire, c'est un million de citoyens. Nous avons
+sequestre les biens des emigres, chasse les moines, les religieuses,
+livre les conspirateurs aux tribunaux, proscrit les journaux
+incendiaires qui corrompaient l'opinion publique, fait des visites
+domiciliaires, fait arreter les pretres perturbateurs; ils sont
+enfermes dans une maison particuliere, et _sous peu de jours le sol de
+la liberte sera purge de leur presence._"
+
+L'Assemblee s'etonne de tant d'audace et se tait.
+
+Un incident accrut la force que la Commune puisait dans la gravite des
+circonstances. Le tribunal extraordinaire, epure par l'election a deux
+degres, venait d'acquitter Montmorin, l'ex-ministre du roi, convaincu,
+disait l'acte d'accusation, _d'avoir dresse un plan de conspiration
+dont l'effet eclata le 10 aout_. Les faits etaient prouves; mais il fut
+absous _comme n'ayant pas agi mechamment_. D'autres prevenus furent
+egalement acquittes sous pretexte que, s'ils _avaient coopere a des
+levees d'hommes_ pour allumer la guerre civile, ils ne l'avaient pas
+fait _a dessein de nuire_. Le peuple vit ces actes de moderation ou de
+faiblesse avec une fureur concentree. Qu'avait-on a attendre de la
+repression legale, si ce tribunal farouche, institue en vue des
+circonstances, venait lui-meme a mollir devant les grands coupables?
+Une sourde rumeur se repand dans Paris: "On elargit les royalistes; on
+va faire ouvrir les prisons. Nous sommes trahis."
+
+Danton comprit le danger: il ordonna comme ministre de la justice la
+revision du proces. L'acte etait sans doute arbitraire et illegal; mais
+n'etait-ce point alors le seul moyen de desarmer la vengeance
+populaire, d'ecarter le massacre suspendu sur la tete des prisonniers
+royalistes, d'eviter, en un mot, une plus grande effusion de sang?
+
+Les desastres succedaient aux desastres. Le 18 aout, Lafayette avait
+deserte, abandonnant son corps d'armee et lancant la fleche du Parthe
+contre "ces factieux payes par l'ennemi, brigands avides de pillage,"
+qui avaient pris d'assaut les Tuileries. Le 22, la terrible Vendee se
+soulevait au cri de: "Vive le roi!" Ces ferments de guerre civile
+etaient d'autant plus dangereux qu'ils se rattachaient a l'influence du
+clerge refractaire sur les campagnes. La 23, Longwy avait succombe; le
+general autrichien Clairfait etait entre dans la place, livree, s'il
+faut en croire la rumeur publique, par les royalistes.
+
+Au milieu de toutes ces calamites, l'Assemblee nationale tenait tete a
+l'orage. Par son attitude a la fois energique et calme, elle inspirait
+aux autres la resolution, qu'elle avait prise elle-meme, de vaincre ou
+de s'ensevelir sous les ruines de la patrie. Des militaires avaient
+abandonne Longwy; harasses, couverts de poussiere, furieux de leur
+fuite, ils se precipitent dans l'enceinte de l'Assemblee legislative.
+Ou trouver ailleurs un drame plus emouvant?
+
+--Nous etions, dit l'un d'eux, disperses sur les remparts, ayant a
+peine un canonnier pour deux pieces; notre lache commandant Lavergne ne
+se presentant nulle part, nos armes ratant, point de poudre dans les
+bombes, que pouvions-nous faire?
+
+--Mourir, leur repondent les representants de la nation.
+
+A la nouvelle de la reddition de Longwy, la Commission extraordinaire
+avait fait afficher la proclamation suivante:
+
+"Citoyens,
+
+"La place de Longwy vient d'etre rendue ou livree, les ennemis
+s'avancent. Peut-etre se flattent-ils de trouver partout des laches ou
+des traitres. Ils se trompent: nos armees s'indignent de cet echec et
+leur courage s'en irrite, Citoyens, vous partagez leur indignation; la
+Patrie vous appelle: partez!"
+
+Ils partirent. Un grand cri sortit de toutes les poitrines, le cri de
+_la Marseillaise_: "Aux armes! marchons!" Des armes, on n'en avait pas.
+Partez tout de meme, heroiques phalanges de la Revolution! Allez dire a
+toutes les nations etrangeres comment un peuple traverse les rangs
+ennemis sans souliers, sans pain, presque sans munitions; allez dire
+comment avec de mauvais canons et de mauvais fusils il culbute a la
+baionnette des armees aguerries, disciplinees et brise le cercle de fer
+dans lequel voulait l'etouffer la coalition des rois! Allez dire que
+vous portez la victoire dans les plis de votre drapeau parce que ce
+drapeau n'est pas celui de la conquete, mais celui de la justice et de
+l'humanite!
+
+Les evenements se precipitent; chaque jour apporte des nouvelles
+alarmantes. Vergniaud annonce du haut de la tribune que l'ennemi
+s'avance et va fondre sur Paris, le ministre Roland declare qu'une
+vaste conspiration vient d'etre decouverte dans le Morbihan, Lebrun dit
+que la Russie se joint aux autres puissances coalisees et qu'elle
+couvre de ses navires la mer Noire pour se rendre par les Dardanelles
+dans la Mediterranee. La fureur, l'epouvante, les resolutions viriles
+ou sinistres se repandent dans toutes les ames.
+
+Paris, tenu au secret, est visite, fouille, interroge. On cherche
+partout des armes. Devant l'oeil clairvoyant d'une multitude effaree,
+les maisons n'ont plus de secrets, les caves n'ont plus de tenebres.
+Des herauts a cheval embouchent la trompette d'alarme. Le tocsin sonne,
+les tambours battent, le canon tonne de moment en moment. Un grand
+drapeau noir flotte sur l'Hotel de Ville et porte dans ses plis ces
+mots funebres: "La patrie est en danger."
+
+Danton grondait toujours comme la foudre; il revint a l'Assemblee, et
+rendit compte des mesures prises par le gouvernement: "Il est bien
+satisfaisant, messieurs, pour les ministres d'un peuple libre, d'avoir
+a lui annoncer que la patrie va etre sauvee. Tout s'emeut, tout
+s'ebranle, tout brule de combattre. Vous savez que Verdun n'est point
+encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison a jure
+d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple
+va se porter aux frontieres, une autre va creuser des retranchements,
+et la troisieme, avec des piques, defendra l'interieur de nos villes.
+Paris va seconder ces grands efforts. C'est en ce moment, messieurs,
+que vous pouvez declarer que la capitale a bien merite de la France
+entiere; c'est en ce moment que l'Assemblee nationale va devenir un
+veritable comite de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec
+nous a diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des
+commissaires qui nous secondent dans ces grandes mesures. Nous
+demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de
+remettre ses armes soit puni de mort. Nous demandons qu'il soit fait
+une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements; qu'il soit
+envoye des courriers dans tous les departements pour les avertir des
+decrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un
+signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les
+vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace,
+toujours de l'audace, et la patrie est sauvee!"
+
+En temps de Revolution tout homme se resume dans un mot; Danton avait
+dit le sien: _l'audace!_
+
+Ame de la defense nationale, genie de la guerre sacree, celle qui
+defend le territoire d'un peuple contre l'invasion etrangere, il se
+montre partout, repand sur les multitudes sa parole brulante; c'est le
+patriotisme fait homme.
+
+Qu'on tienne d'ailleurs compte d'un fait: par gout, par temperament,
+par sa robuste constitution physique, Danton etait de la race des
+paysans. Il avait avec la terre ces fortes et secretes attaches qui
+font les vrais coeurs francais. Puisse sa conduite servir d'exemple aux
+hommes d'Etat qui se trouveraient un jour places dans les memes
+circonstances! Il leur a montre comment on sauve un peuple en
+dechainant toutes les forces vives de la Revolution.
+
+Cependant l'ennemi avancait toujours. Le 2 septembre, les passants
+consternes lisaient la proclamation suivante, qui couvrait les murs de
+la capitale:
+
+"Citoyens,
+
+"L'ennemi est aux portes de Paris: Verdun qui l'arrete ne peut tenir
+que huit jours. Les citoyens qui la defendent ont jure de mourir plutot
+que de se rendre; c'est vous dire qu'ils vous font un rempart de leur
+corps. Il est de votre devoir de voler a leur secours. Citoyens,
+marchez a l'instant sous vos drapeaux: allons nous reunir au
+Champ-de-Mars: qu'une armee de 60 000 hommes se forme a l'instant.
+Allons expirer sous les coups de l'ennemi ou l'exterminer sous les
+notres."
+
+Cette proclamation emanait de la Commune de Paris.
+
+Plus d'espoir que dans la resistance desesperee de la nation. Verdun
+venait de subir le meme sort que Longwy. Cette sinistre nouvelle jette
+la capitale dans un etat d'agitation et de delire. O France! o
+Revolution! On croit entendre le pas des armees prussiennes et
+autrichiennes en marche vers les murs de Paris. Tout est perdu, si une
+resolution terrible, infernale, ne vient au secours de la patrie en
+danger. Quelques-uns des plus farouches sans-culottes, les lions de la
+Montagne, ne sont pourtant pas d'avis d'aller tendre le cou a l'ennemi;
+ils se retiront sombres et rugissants dans leurs tanieres. Leur dessein
+est arrete d'armer la nation d'epouvante. Comme ces anciens peuples du
+Nord qui, avant de partir pour la guerre, immolaient des victimes
+humaines sur les autels d'Odin, avant de voler au-devant de l'ennemi,
+ils parlent ouvertement de consommer un grand et lugubre sacrifice.
+
+Ces sentiments n'etaient points partages par la jeunesse ni par les
+vaillants defenseurs de la nation. Chez eux, l'ardeur du patriotisme
+eteignait la soif de la vengeance. A chaque coin de rue eclataient des
+scenes dechirantes: c'etaient les adieux des enfants, des fiances, des
+vieux parents, les larmes des femmes en voyant partir, le fusil au
+bras, les sauveurs de la France et de la Revolution. Quarante mille
+hommes sont reunis au Champ-de-Mars. Le moment est venu de partir; ils
+embrassent une derniere fois tous ceux qui leur sont chers. Ils
+marchent a l'ennemi au milieu des alarmes et des troubles d'une
+population exaltee, bleme de terreur et de vengeance: "Vous laissez,
+leur crie-t-on, vous laissez derriere vous le pays livre a des
+perfidies et a des manoeuvres tenebreuses. Ce n'est pas en Champagne
+que sont nos plus dangereux ennemis; ils sont a Paris, dans les
+prisons. Si encore ces brigands ne menacaient que notre existence; mais
+ils tendent la main aux Prussiens, afin d'eteindre la Revolution dans
+un egorgement: il ne faut pas que les defenseurs de la patrie
+s'immolent sans immoler les traitres. Sang pour sang!" Le terrible cri:
+_Exterminons les traitres! Il faut en finir!_ vole de bouche en bouche;
+une espece de rage s'empare des citoyens qui voient s'eloigner leurs
+freres.
+
+Danton se multipliait. A la tribune, au Champ-de-Mars, partout ou il y
+a besoin d'un encouragement, d'une parole de flamme, il est la. Il
+secoue sa chevelure comme une criniere. Ses traits heurtes, sa voix
+tonnante, son froncement de sourcils menacant, son geste qui s'adresse
+a l'ennemi, comme si l'ennemi etait present, tout en lui remue les
+grandes passions, les nobles sentiments, l'amour sacre de la patrie. Il
+repete sans cesse sa formule favorite, son cri de guerre: "De l'audace,
+encore de l'audace et toujours de l'audace!" Quelquefois il
+s'attendrit; il pleure: ce sont les larmes du lion. Place entre la
+victoire et l'echafaud que lui preparent les royalistes, il ne s'occupe
+que de son pays.
+
+A ces eclats d'eloquence, au bruit haletant du tocsin, aux menaces de
+l'etranger qui se croit deja dans nos murs, les faubourgs repondent par
+un soulevement d'indignation. On se demande si des ennemis du bien
+public, qui, depuis quatre ans, ont attire sur la France la famine, des
+dissensions interieures, la guerre, et qui appellent de tous leurs
+voeux l'invasion, on se demande, dis-je, si ces fleaux vivants meritent
+que de braves gens aillent exposer leur vie pour les defendre. Est-il
+meme prudent de conserver dans la place des auxiliaires aussi dangereux
+lorsque l'etranger s'avance pour leur donner la main? La grande ville
+ne va-t-elle point etre prise, comme on dit, entre deux feux, ou plutot
+entre deux egorgements?
+
+L'exasperation fut au comble quand on apprit que les royalistes
+enfermes de par la loi profitaient de l'inviolabilite dont les
+couvraient les murs de la prison pour afficher hautement leurs
+esperances, se livrer a des orgies scandaleuses et appeler la fureur de
+l'ennemi sur leurs juges. Qui ouvrirait leurs verrous? Une main
+etrangere, et cette main, ils l'imploraient, ils la benissaient.
+
+On touchait evidemment a une vengeance populaire: de tels actes ne se
+justifient point; ils s'expliquent. C'est ce que nous avons essaye de
+faire.
+
+Une des grandes lois du regne animal est la lutte pour l'existence;
+c'est aussi celle des societes. A ce besoin d'etre, elles immolent sans
+pitie tous les obstacles. La France de 92 voulait vivre, c'etait son
+droit; en lui disputant ce droit, on la placait dans l'inexorable
+necessite de perir ou d'aneantir ses ennemis.
+
+
+
+
+IX
+
+Massacres de Septembre.--Le Comite de surveillance.--La prison de
+l'Abbaye.--Le president Maillard.--Les jugements.--Journiac de
+Saint-Meard.--Ce qui se passait dans l'interieur de la prison et devant
+le tribunal.--Royalistes acquittes.--Mme Cazotte et Mme de
+Sombreuil.--L'abbe Sleard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la
+responsabilite des massacres?--Role de Danton.--Marat seul ose
+justifier les journees de Septembre.
+
+
+L'aurore du 2 septembre eclaire une ville morne et consternee. L'epee
+est sur toutes les tetes; un pressentiment orageux trouble les esprits
+et les consciences. C'est un dimanche. Vers les deux heures apres midi,
+le canon d'alarme du Pont-Neuf fait entendre trois coups, le tocsin
+sonne, et le tambour bat la generale dans toutes les sections de Paris.
+
+"Qu'est-il donc arrive? demandent les citoyens sortis de leurs maisons.
+Les ennemis sont-ils a Epernay? Demain, seront-ils a nos portes?--Pas
+encore: mais il est un autre ennemi qu'il faut ecraser; c'est sur
+celui-la que tonne l'heure de la vengeance publique."
+
+Un _Comite de surveillance_ s'etait organise, pouvoir secret, sorte de
+Conseil des Dix, dictature anonyme et d'autant plus dangereuse qu'elle
+etait irresponsable. Ce comite se composait de quinze citoyens, dont
+les principaux etaient Sergent, Panis, Duplain et Jourdeuil; le matin
+du 2 septembre, ils s'adjoignirent six autres membres, parmi lesquels
+figurait Marat. Est-ce de ce Comite que partit la direction des
+massacres? Il y a lieu de le croire; contre lui s'elevent des indices,
+des presomptions tres-fortes, mais de preuves materielles, aucune.
+
+Massacre, quel mot terrible! Il faut pourtant reconnaitre que toute
+notre ancienne histoire de France est une serie de meurtres, une longue
+trainee de sang. Il y eut le massacre des Albigeois et des Vaudois, le
+massacre de la Saint-Barthelemy, le massacre des Cevennes, le massacre
+de Merindol et bien d'autres que je passe sous silence. Quels exemples
+la monarchie de droit divin leguait a la Revolution! Ces exemples
+atroces, le peuple de 92 eut sans doute tort de les suivre; mais si les
+rois, pour couvrir l'horreur de pareils actes, invoquaient le besoin de
+sauver le trone et la religion, des hommes egares par la fureur _du
+bien public_ n'avaient-ils point aussi pour excuse le besoin de sauver
+la patrie?
+
+Quoi qu'il en soit, le Comite de surveillance siegeait a l'hotel de
+ville, lorsque on y annonca que des pretres refractaires venaient
+d'etre arraches aux mains de la garde et mis a mort. On ajoutait que
+_le peuple_ (lisez quelques individus) menacait de se porter aux
+prisons. A cette nouvelle, le Comite envoie aussitot l'ordre aux
+differents geoliers de _sauver les petits delinquants, les prisonniers
+pour rixe, les detenus pour dettes, mois de nourrice et autres causes
+civiles._ Ce triage fait, suivant l'expression de Marat, "afin que le
+peuple ne fut pas expose a immoler quelque innocent," etait-il vraiment
+un acte d'humanite? Cette separation des detenus en petits delinquants
+civils et en grands malfaiteurs politiques n'etait-elle point tout au
+contraire de la part du Comite un aveu de complicite plus ou moins
+directe? N'etait-ce point une maniere de designer les traitres contre
+la Revolution a la vengeance des meurtriers? N'etait-ce point dire:
+"Epargnez ceux-ci; tuez les autres"?
+
+L'horloge de l'Hotel de Ville a sonne trois heures de l'apres-midi.
+
+Paris est morne, inquiet, consterne. Il y a du sang dans l'air. Ou va
+ce groupe d'hommes a figures sinistres, armes de piques, de batous, de
+sabres et d'assommoirs?
+
+--Nous allons _nettoyer les prisons_, murmurent-ils d'une voix sombre.
+
+On a cru voir dans ce groupe les federes du Midi. Rien n'est plus
+douteux. Les Marseillais, les vainqueurs du 10 aout, n'etaient point
+alors aux prisons; ils etaient aux armees; ils n'assassinaient point,
+ils se battaient.
+
+Quelques garcons bouchers, des marchands, des gens de toute profession,
+tel etait le personnel de celle bande d'exterminateurs. Habitants du
+quartier, ils avaient ete plusieurs fois insultes, provoques par les
+prisonniers royalistes qui leur criaient a travers les grilles de
+l'Abbaye:
+
+--Les Prussiens arrivent: miserables, vous serez tous pendus!
+
+C'est en effet sur la prison de l'Abbaye que se porta tout d'abord la
+colere des meurtriers. En peu de temps, vingt-quatre detenus furent
+immoles. Mais quelle est cette figure austere, impassible? Je reconnais
+le fameux huissier du faubourg Saint-Antoine, qui, le pont-levis etant
+rompu, a traverse les fosses de la Bastille sur une mechante planche,
+celui qui dans la journee du 4 octobre a conduit les femmes a
+Versailles, nature revolutionnaire, quoique homme d'ordre a sa maniere.
+
+--Stanislas Maillard, que viens-tu faire ici?
+
+--Juger, repond-il froidement.
+
+En effet, le voici installe devant une table. Il se fait apporter
+l'ecrou de la prison, verifie les condamnations, fait relacher les
+delinquants civils, tous ceux qu'avait deja separes le Comite du
+surveillance. Ceci regle, il se compose un jury qu'il choisit parmi les
+gens bien etablis, les marchands du voisinage. Alors commencent les
+appels funebres des accuses. Chacun d'eux comparait a son tour devant
+le sanglant tribunal.
+
+--Votre nom?
+
+--Journiac de Saint-Meard.
+
+[Illustration: Massacres dans les prisons.]
+
+Journiac de Saint-Meard etait l'un des redacteurs des _Actes des
+apotres_. Le Comite de surveillance de la Commune l'avait fait arreter
+le 22 aout. Transporte le lendemain a la prison de l'Abbaye, il fut
+presente au concierge qui lui dit la phrase d'usage: _Il faut esperer
+que ce ne sera pas long_. On le fit placer dans une grande salle qui
+servait de chapelle aux prisonniers de l'ancien regime, dans laquelle
+il y avait dix-neuf personnes couchees sur des lits de sangle. On lui
+donna celui de M. Dangremont qui avait eu la tete tranchee deux jours
+auparavant.
+
+Que se passait-il le 2 septembre, dans l'interieur de la prison? Le
+diner avait ete servi plus tot que de coutume. A deux heures, le
+guichetier entra et ramassa tous les couteaux que chaque detenu avait
+soin de placer dans sa serviette. Ses yeux hagards font presager
+quelque malheur. On l'entoure; on le presse de questions; mais il garde
+un silence obstine.
+
+A deux heures et demie, l'inquietude s'accroit; on entend les tambours
+qui battent la generale, les trois coups du canon d'alarme et le tocsin
+qui sonne de tous cotes; que se prepare-t-il? On apprend bientot qu'on
+venait de massacrer les eveques et autres ecclesiastiques _parques_
+dans le cloitre de l'abbaye.
+
+Vers quatre heures, les cris dechirants d'un homme qu'on hachait a
+coups de sabre attirent les detenus a la fenetre de la tourelle. Ils
+voient alors, vis-a-vis le guichet de leur prison, le corps d'un homme
+etendu mort sur le pave. Un instant apres, on en massacre un autre, et
+ainsi de suite.
+
+Un silence d'horreur regne pendant ces executions: mais aussitot que la
+victime est gisante a terre s'elevent les cris de: _Vive la nation!_
+
+Il est dix heures du soir: les tourments de la soif se joignent aux
+affreuses emotions et aux angoisses des prisonniers. Enfin le
+guichetier Bertrand parait, et l'on obtient de lui qu'il apporte une
+cruche d'eau. Un federe etant venu faire, avec d'autres personnes, la
+visite de la prison, on lui parle de cette negligence. Indigne, il
+demande le nom du susdit guichetier, assurant qu'il allait
+l'_exterminer_. La grace de ce malheureux fut aisement obtenue; mais on
+voit par la a quel point tous les sentiments bons ou mauvais du coeur
+humain etaient surexcites.
+
+Apres une _agonie de trente-sept heures_, Journiac de Saint-Meard voit,
+le mardi, a une heure du matin, la porte de sa prison s'ouvrir. On
+l'appelle; il se presente; trois hommes le saisissent et l'entrainent
+dans l'affreux guichet.
+
+A la lueur de deux torches, il apercoit le terrible tribunal qui
+dispensait d'un mot la vie ou la mort. Le president, en habit gris, un
+sabre au cote, etait appuye contre une table sur laquelle on voyait des
+papiers, une ecritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table
+etait entouree par dix jures assis ou debout, dont deux portaient la
+veste et le tablier de travail; d'autres dormaient etendus sur des
+bancs. Deux hommes, en chemise teinte de sang, le sabre a la main,
+gardaient la porte du guichet. Un vieux guichetier avait la main sur
+les verrous. En presence du tribunal, trois executeurs tenaient un
+prisonnier qui paraissait age de soixante ans.
+
+On place Journiac dans un coin du guichet, ou des gardiens croisent
+leur sabre sur sa poitrine, et l'avertissent que, s'il fait le moindre
+mouvement pour s'evader, ils le perceront de part en part.
+
+Le dossier du vieillard ayant ete examine, Maillard dit: _Conduisez
+monsieur_.... A peine ces mots etaient-ils prononces, qu'on pousse le
+malheureux dans la rue ou il tombe frappe a mort sur le pave.
+
+Le president s'asseoit pour ecrire, et apres avoir enregistre le nom de
+celui qu'on egorgeait: _A un autre_, dit-il.--Cet autre, c'etait
+Journiac.
+
+Traine devant le tribunal par les trois hommes qui le gardaient, dont
+deux lui tenaient chacun une main et dont l'autre avait saisi le collet
+de son habit, il subit un court interrogatoire. On assure que, pour se
+donner de la verve et du courage, il avait bu une bouteille
+d'eau-de-vie.
+
+LE PRESIDENT.--Votre profession?
+
+L'ACCUSE.--Officier du roi, etc., etc.
+
+UN DES JUGES.--Le moindre mensonge vous perd.
+
+Journiac se defend comme il peut avec une chaleur toute provencale et
+une grande assurance.
+
+UN AUTRE JUGE, impatiente.--Vous nous dites toujours que vous n'etes
+pas ca ni ca: qu'etes-vous donc?
+
+--J'etais franc royaliste.
+
+Il s'eleve un murmure qui est bien vite reprime par le juge.
+
+--Ce n'est pas, dit-il, pour juger les opinions que nous sommes ici,
+c'est pour en _juger les resultats_.
+
+--Oui, monsieur, j'ai ete franc royaliste; mais je n'ai jamais ete paye
+pour l'etre.
+
+Le president, apres avoir ote son chapeau:
+
+--Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur.
+
+"Je lui accorde la liberte. Est-ce votre avis?"
+
+TOUS LES JUGES.--Oui, oui, c'est _juste_!
+
+A peine ces mots etaient-ils prononces qu'eclatent des applaudissements
+et des bravos. Tous ceux qui se trouvaient dans le guichet embrassent
+l'acquitte. Le president charge trois personnes d'aller en _deputation_
+annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Nouvelles
+acclamations, nouveaux transports de joie.
+
+Les trois deputes rentrent et conduisent Journiac hors du guichet.
+Aussitot qu'il parait dans la rue, l'un d'eux s'ecrie:
+
+--Chapeau bas! ... Citoyens, voici celui pour lequel vos juges
+demandent aide et secours.--Tous se decouvrent.
+
+Place au milieu de quatre torches, l'_innocent_ est entoure, serre dans
+des bras sanglants. Toute la foule crie: "Vive la nation!" Le voila
+desormais sous la sauvegarde du peuple. Avec toute sorte d'honneurs, et
+au milieu des applaudissements enthousiastes, il passe a travers les
+rangs de la multitude, suivi des trois deputes que le president avait
+charges de le conduire a son domicile.
+
+Chemin faisant, l'un des deputes lui dit qu'il etait maitre macon,
+etabli dans le faubourg Saint-Germain; l'autre qu'il etait apprenti
+perruquier; le troisieme, vetu de l'uniforme de garde national, qu'il
+etait federe. Le macon demanda:
+
+--Avez-vous peur?
+
+--Pas plus que vous.
+
+--Vous auriez tort d'avoir peur; car maintenant vous etes sacre pour le
+peuple, et si quelqu'un vous frappait, il perirait sur-le-champ. Je
+voyais bien que vous n'etiez pas une de ces chenilles de la liste
+civile; mais j'ai tremble pour vous, quand vous avez dit que vous etiez
+officier du roi. Vous souvenez-vous que je vous ai marche sur le pied?
+
+--Oui, mais j'ai cru que c'etait un des juges...
+
+--C'etait parbleu! bien moi; je croyais que vous alliez vous fourrer
+dans le harria, et j'aurais ete fache de vous faire mourir; mais vous
+vous en etes bien tire. J'en suis tres-aise, parce que j'aime les gens
+qui ne _boudent_ pas.
+
+Bouder, dans le langage du temps, voulait dire dissimuler, _fouiner_.
+
+Arrives dans la rue Saint-Benoit, les trois deputes et Journiac prirent
+un fiacre qui devait les conduire a domicile. Un hote, un ami, chez
+lequel il demeurait, fut charme et presque etonne de le revoir. Son
+premier mouvement fut d'ouvrir son portefeuille et d'offrir un assignat
+aux conducteurs qui le ramenaient sain et sauf. Ceux-ci refuserent et
+dirent en propres termes:
+
+--Nous ne faisons pas ce metier pour de l'argent. Voici votre ami: il
+nous a promis un verre d'eau-de-vie; nous boirons a sa sante, et nous
+retournerons a notre poste.
+
+Avant de se separer, ils demanderent une attestation ecrite et qui
+declarat qu'ils avaient conduit l'acquitte chez lui sans accident.
+Journiac les accompagna jusqu'a la rue, ou il les embrassa, dit-il, "de
+bien bon coeur".
+
+Il resulte de ces faits racontes par un temoin oculaire, ayant joue le
+role de _victime sauvee_ dans ce terrible drame, que le tribunal du 2
+septembre jugeait les prisonniers; qu'on y tolerait l'aveu d'une
+opinion contraire a la pensee des juges, pourvu que cette opinion n'eut
+point eclate en actes seditieux; que la defense etait libre et que la
+vie de chaque homme etait severement pesee dans la balance de Minos.
+
+Il y avait dans la prison de l'abbaye un vieillard, auteur du _Diable
+amoureux_, d'_Olivier_ et d'autres poemes ou operas-comiques: c'etait
+Cazotte. Dans un acces de seconde vue, long temps avant la Revolution,
+a la fin d'un repas, il avait predit, s'il faut en croire La Harpe, le
+sort tragique reserve a chacun des convives et a lui-meme. Durant le
+sejour qu'il fit a l'Abbaye, sa gaiete, sa facon de parler orientale,
+ses paradoxes avaient fort diverti ses compagnons de captivite. Esprit
+mystique, il cherchait a leur persuader que leur situation et la sienne
+etaient une _emanation_ de l'Apocalypse, qu'ils etaient plus heureux
+que ceux qui jouissaient de leur liberte... Deux gardes vinrent le
+chercher pour le conduire au tribunal criminel et interrompirent ses
+reveries. Il y avait contre lui des charges tres graves, des preuves
+ecrites. A cinq heures, des voix appelerent: "Monsieur Cazotte!" Il
+parait avec ses cheveux blancs, accompagne de sa fille; les bras jetes
+autour du cou de son pere, elle semblait lui faire un rempart de sa
+piete filiale, implorait, charmait, conjurait les juges. Le peuple,
+touche de ce spectacle, demande sa grace et l'obtient.
+
+Une autre fille heroique, Mlle de Sombreuil, sauva son pere par un acte
+de devouement qui fait fremir. Maillard, le president du tribunal,
+avait dit: "Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du
+peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard." C'etait bien
+un acquittement; mais de Sombreuil etait connu pour un ennemi de la
+Revolution. Deux de ses fils se battaient alors contre la France. Les
+forcenes voulaient obtenir de Mlle de Sombreuil un gage d'abjuration:
+"Si tu n'es point une aristocrate, lui disent-ils, bois a la nation."
+En meme temps ils lui presentent un verre de vin, souille par les
+empreintes de doigts sanglants. Et elle but. [Note: Cette version a ete
+affirme a l'auteur par un ancien geolier de l'Abbaye qui l'avait
+recueillie de son predecesseur.]
+
+Maillard avait siege trois jours et trois nuits; il avait fait absoudre
+quarante-trois personnes. Un fanatisme calme, froid, reflechi, l'avait
+conduit dans ces lieux habites par l'epouvante et par la mort. Appuyant
+sa conscience sur la necessite, il traversa cet abime de sang comme il
+avait traverse le 14 juillet les fosses de la Bastille, la tete sur un
+abime. Accuse plusieurs fois d'indulgence et de faiblesse, menace
+personnellement par son _pouvoir executif_, environne de piques
+sanglantes et de lames de sabre ebrechees, il crut attenuer l'horreur
+des fonctions qu'il exercait comme president d'un tribunal de meurtre,
+en limitant la vengeance par quelques-unes des formes de la justice.
+
+Il se trompa. On pretend qu'un condamne s'etait ecrie: "C'est affreux!
+votre jugement est un assassinat." Maillard aurait repondu: _J'en ai
+les mains lavees_... Toutes les eaux de l'Ocean ne suffiraient point a
+laver le sang d'un innocent. Lady Macbeth a beau se frotter les mains
+dans son delire de somnambule; la tache reste toujours.
+
+Le lendemain du 4 septembre, les abords de la prison de l'Abbaye
+etaient encombres de charrettes qui enlevaient les morts. Des flaques
+de sang s'etendaient sur la place de l'execution; c'etait un spectacle
+hideux, une boucherie d'hommes. Les chiens, revenus comme leurs maitres
+a la ferocite primitive du chacal, trainaient dans le ruisseau des
+membres tronques, des lambeaux de chair. Horreur!
+
+Les adversaires de la Revolution lui reprochent sans cesse le 2
+septembre. Ces actes de barbarie, nous les deplorons plus qu'eux. Les
+forcenes qui tremperent leur main dans le crime croyaient naivement
+servir la cause du peuple: ils la perdirent.
+
+Les massacres continuerent et se prolongerent jusqu'au 6. Les betes
+feroces qui avaient goute le sang voulaient en boire de nouveau. Les
+memes bandes armees allaient heurter de prison en prison. Le Chatelet,
+la Conciergerie, Saint-Firmin, les Bernardins, les Carmes, la Force, la
+Salpetriere, Bicetre, tous les lieux de detention furent successivement
+envahis, fouilles, _epures_. Mot terrible! Partout c'etaient les memes
+scenes de violence et d'atrocite. Les membres tombent sous la hache;
+les coeurs sortent des poitrines ouvertes, les bouches se contractent
+et palissent dans un dernier cri de grace!
+
+--Grace, s'ecriaient les bourreaux; vous ne nous l'auriez pas faite; de
+la misericorde! vous n'en auriez pas eu pour nous; il a fallu prevenir
+les coups que vous nous prepariez.
+
+Et ces hommes, dont le delire est comme glace par la vue du sang,
+frappent encore, frappent toujours.
+
+Partout aussi les memes scenes de pitie brutale. L'arbre nerveux de
+cette bande meurtriere etait remue jusque dans les profondeurs. Les
+sentiments les plus divers, les plus opposes, la vengeance, la
+generosite, l'attendrissement, le respect de la chose jugee, la joie de
+decouvrir un innocent se succedaient avec la rapidite de l'eclair dans
+ces ames tenebreuses. Mille contrastes se detachaient sur ce voile
+uniforme et tache de sang, ou de minute en minute passaient les ombres
+de la mort.
+
+L'abbe Sicard etait le seul parmi les prisonniers de l'Abbaye qui,
+avant l'arrivee de Maillard, eut trouve grace devant les egorgeurs. Il
+fut repris dans l'une des voitures qui se dirigeaient hors des murs de
+Paris et qui contenaient d'autres pretres. On les conduisit tous au
+comite de la section des Quatre-Nations. Les suspects sont interroges;
+quinze d'entre eux trouvent la mort sur les degres memes de la salle.
+C'est le tour de l'abbe Sicard; il palit. Un horloger, le citoyen
+Monnot, decouvre sa poitrine pour recevoir les coups qu'on preparait a
+la victime:
+
+--Que faites-vous? s'ecrie-t-il; cet homme est l'instituteur des
+sourds-muets, le successeur de l'abbe de L'Epee; les sourds-muets sont
+les enfants du malheur, celui qui leur donne ses soins ne saurait etre
+un ennemi du peuple. Leur enlever leur professeur, leur pere, l'homme
+de talent qui par les ressources de son art est parvenu a leur
+restituer en quelque sorte le don du langage, ce serait un crime contre
+Dieu et contre la nature.
+
+Cette defense heroique, la cause des sourds-muets representee par leur
+habile maitre, tout parle au coeur des assassins: ils fondent en
+larmes; l'abbe Sicard est enleve dans leurs bras nus et ramene a
+l'institution de la rue Saint-Jacques, au milieu des effusions de la
+joie, de l'attendrissement et du patriotisme.
+
+Une jeune fille s'etant evanouie au moment de passer devant ses juges,
+les hommes feroces qui veillaient a la porte du guichet l'emportent le
+plus doucement qu'ils peuvent dans un coin de la salle, et n'osant
+delacer eux-memes son corset prient une citoyenne de lui rendre ce
+service. Le vieux d'Affry etait fort compromis par ses relations avec
+la cour; ses cheveux blancs, sa figure venerable, desarment le bras de
+la justice expeditive: il est reconduit chez lui au milieu des
+applaudissements, entre une double haie de spectateurs qui se tiennent
+debout et la tete nue. Le tribunal etabli a la Force decharge de toute
+accusation Chamilly, l'un des valets de chambre de Louis XVI. Le
+prisonnier est porte sur les bras comme en triomphe; on l'escorte
+jusqu'a sa maison, ou sa famille alarmee n'esperait plus le revoir. A
+chaque acquittement, une joie presque folle eclate parmi les
+executeurs: la misericorde, la pitie, toutes les emotions douces et
+touchantes remontent du fond de ces ames englouties dans l'abime d'une
+idee fausse. Outre l'abbe Sicard, Cazotte, d'Affry, Sombreuil,
+Saint-Meard, Chamilly, ce tribunal epargna Duverrier, l'ex-secretaire
+du sceau, Journeau, depute, le notaire Guillaume, Salomon,
+conseiller-clerc a l'ancien parlement et plusieurs autres. Le fer du 2
+septembre respecta quelques tetes de femmes: mesdames de Tourzelle mere
+et fille, de Saint-Brice, de Navarre, de Septeuil, la princesse de
+Tarente, la marquise de Fausse-Landry. Le hasard seul perdit la
+princesse de Lamballe.
+
+Elle etait a la Force. La Commune, dit-on, voulait la sauver. On
+l'amene devant le tribunal improvise. Voici son interrogatoire, tel
+qu'il nous a ete conserve par le royaliste Peltier dans son _Histoire
+de la Revolution_ du 10 aout et qu'il a recueilli, dit-il, de la bouche
+d'un temoin oculaire:
+
+LE JUGE.--Qui etes-vous?
+
+ELLE.--Marie-Louise, princesse de Savoie.
+
+LE JUGE.--Votre qualite?
+
+ELLE.--Surintendante de la maison de la reine.
+
+LE JUGE.--Aviez-vous connaissance des complots de la cour au 10 aout?
+
+ELLE.--Je ne sais s'il y avait des complots au 10 aout; mais je sais
+bien que je n'en avais pas connaissance.
+
+LE JUGE.--Jurez la liberte, l'egalite; jurez haine au roi, a la reine
+et a la royaute.
+
+ELLE.--Je preterai volontiers le premier serment, mais je ne puis
+preter le second: il n'est pas dans mon coeur.
+
+Ici un assistant lui dit tout bas: "Jurez donc! si vous ne jurez pas,
+vous etes morte." La princesse ne repondit rien et fit un pas vers le
+guichet.
+
+LE JUGE.--Elargissez madame!
+
+Elle touchait a la liberte. Alors deux hommes la prirent sous les bras
+et lui recommanderent de crier en entrant dans la cour: "Vive la
+nation!" Le guichet s'ouvrit.
+
+A la vue d'une mare de sang, d'un monceau de cadavres, la princesse
+fremit, oublia ce qu'on lui avait dit et s'ecria: "Fi! horreur!"
+
+Que se passa-t-il alors? C'est ce qu'il est assez difficile de savoir.
+Un jeune homme, un garcon perruquier, dit-on, soit par maladresse, soit
+avec intention, lui fit sauter son bonnet d'un coup de pique et ses
+longs cheveux se repandirent sur ses epaules. Quelques-uns pretendent
+qu'elle avait cache dans sa coiffure un billet de la reine et que le
+bonnet s'envolant, sa riche chevelure se denouant, le billet tomba
+entre les mains des meurtriers dont il excita la fureur. D'autres
+racontent que le fer de la pique lui avait effleure le front; le sang
+coulait. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre ces tigres en
+appetit. Morte, on la depouille de ses vetements, on se livre sur son
+pauvre corps a des actes de barbarie degoutante, on lui tranche la
+tete, et ce hideux trophee est promene ca et la dans le faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Quelques criminels, absolument etrangers a la politique, mais envers
+lesquels (a en croire le sentiment public) la justice s'etait montree
+trop indulgente, furent enveloppes dans la vengeance des
+septembriseurs. Une de leurs bandes s'etait etablie au milieu de la
+cour de la Salpetriere: une triste heroine des _Causes celebres_, la
+femme de Desrues, tomba la premiere sous les coups des meurtriers;
+d'autres prisonnieres, qui avaient acquis la celebrite du crime,
+subirent le meme sort. Madame de La Motte (Valois), la meme qui figura
+dans l'affaire du collier, et qui avait ete renfermee apres une
+premiere evasion, passa au milieu de ces forcenes, portant une canne,
+un habit d'amazone et une cage avec un serin. Elle s'echappa. [Note: Ce
+fait, conserve dans les _Memoires_ des anciennes religieuses de la
+Salpetriere, a ete affirme a l'auteur par un vieil econome de la
+Salpetriere.]
+
+Les pretres furent les plus maltraites dans ces massacres: un citoyen
+genereux reussit a en sauver quelques-uns. Profitant du desordre seme
+par le bruit du tocsin, et d'intelligences acquises a prix d'argent,
+Geoffroy Saint-Hilaire penetre a deux heures dans la prison de
+Saint-Firmin; il s'etait procure la carte et les insignes d'un
+commissaire. Son intervention echoue devant la delicatesse des
+prisonniers:
+
+--Non, repond l'un d'eux, l'abbe de Keranran, proviseur de Navarre,
+non! nous ne quitterons pas nos freres. Notre delivrance rendrait leur
+perte plus certaine.
+
+Pendant la nuit, douze ecclesiastiques de Saint-Firmin s'echapperent
+neanmoins, a la faveur d'une echelle que le jeune Geoffroy, plus tard
+le grand naturaliste, avait appuyee contre un angle du mur.
+
+Les massacres furent juges le lendemain par le conseil de surveillance
+de la Commune une mesure de surete generale.
+
+"Ce terrible evenement, ecrivait quelqu'un du haut du rocher de
+Saint-Helene, etait dans la force des choses et dans l'esprit des
+hommes. Ce n'est point un acte de pure sceleratesse. Les Prussiens
+entraient; avant de courir a eux, on a voulu faire main basse sur leurs
+auxiliaires dans Paris."
+
+Laissons le cesarisme soutenir l'opportunite des massacres; il a besoin
+de le faire pour justifier ses propres actes. Quant a nous, ayons le
+courage de desavouer hautement la necessite du crime. Les nations ne se
+sauvent point par la vengeance; elles se sauvent par la justice.
+Voilons donc d'un crepe funebre le souvenir de ces journees
+desastreuses. La consequence de pareils actes est de faire reculer pour
+longtemps la liberte. Le 2 septembre, comme un noir fantome, couvre et
+obscurcit depuis pres d'un siecle le soleil du 10 aout. Surtout, que de
+semblables _expeditions_ ne recommencent jamais; les circonstances
+manqueraient pour les expliquer et l'humanite inconsolable n'aurait
+plus qu'a se plonger dans l'abime du scepticisme ou du desespoir. Ni
+les uns ni les autres nous ne savons quelles destinees l'avenir nous
+reserve; un nuage epais nous derobe les epreuves que peut avoir encore
+a soutenir la France; mais quoi qu'il arrive, mais quels que soient les
+evenements qui grondent a l'horizon, jurons tous de proscrire dans nos
+luttes civiles l'intervention de la mort.
+
+A qui maintenant incombe la responsabilite des massacres du 2
+septembre? C'est une question qu'il importe de resoudre. Plusieurs
+historiens ont designe Danton comme l'auteur du ces sanglantes
+journees.
+
+Aucune de ses paroles, aucun de ses actes, quand on les examine de pres
+et en quelque sorte a la loupe, ne justifient cette accusation. Il
+etait, nous l'a-vous dit, pour une justice qui frappat de grands coups
+et qui intimidat les royalistes; il ne voulait pas d'une
+Saint-Barthelemy revolutionnaire.
+
+[Illustration: Massacre des Carmes.]
+
+Il faut d'abord savoir que les evenements du 2 septembre etaient
+prevus. Tout le monde depuis quelques jours craignait un massacre, tout
+le monde s'y attendait. La chose etait pour ainsi dire dans l'air.
+Avant la descente des meurtriers dans les prisons, l'abbe Hauy avait
+ete delivre sur une simple note de l'Institut qui le reclamait comme
+indispensable a la science. L'abbe l'Homond, auteur d'une grammaire
+latine, fut mis en liberte, grace a la protection d'un de ses anciens
+eleves, Tallien. L'abbe Berardier recut un sauf-conduit d'une main
+inconnue; on se souvient que Camille avait etudie sous lui a
+Louis-le-Grand. Robespierre, Fabre d'Eglantine, Fauchet sauverent aussi
+quelques prisonniers. La pitie en etait donc venue a se rabattre sur
+les individus, sur quelque vieille affection de college, tant la
+catastrophe semblait inevitable.
+
+Mais pourquoi Danton, en sa qualite de ministre de la justice, ne
+s'est-il point servi de son autorite, de son influence, des armes que
+lui donnait la loi, pour arreter l'effusion du sang? On pourrait en
+dire autant de bien d'autres qui occupaient des fonctions politiques.
+Pourquoi de son cote Petion, maire de Paris, a-t-il pendant deux jours
+consecutifs laisse _des brigands consommer leurs forfaits_, dans toutes
+les prisons de Paris? Pourquoi Roland, le ministre girondin, n'a-t-il
+point agi? Pale, abattu, la tete appuyee contre un arbre dans le jardin
+du ministere des affaires etrangeres, il se contentait de demander
+qu'on transferat l'Assemblee nationale a Tours ou a Blois. La verite
+est que le pouvoir executif etait impuissant, l'Assemblee muette et
+paralysee, la population indecise, affolee de peur, ne sachant a qui
+obeir.
+
+Il y avait aux alentours des prisons une force armee; elle ne bougea
+pas. Des gardes nationaux faisaient l'exercice dans le jardin du
+Luxembourg, a deux pas des Carmes et de l'Abbaye, on vint les avertir
+de ce qui se passait; ils demeurerent immobiles, firent la sourde
+oreille. Beaucoup parmi les bons citoyens desapprouvaient les
+massacres; ils n'essayerent rien pour les arreter. Chacun laissait
+faire, laissait passer, c'est-a-dire laissait tuer.
+
+Cette complicite passive enhardissait naturellement les meurtriers. Ils
+se croyaient la justice du peuple--Le peuple! Il ne faut pas donner ce
+nom aux miserables bandes qui allaient enfoncer la porte des prisons.
+Quatre ou cinq cents hommes, tout au plus, prirent une part active dans
+ces executions; mais le plus grand nombre regardait ces evenements,
+comme frappes du cachet de la fatalite. Une force ineluctable, la
+stupeur, la loi supreme du salut public, l'indignation, l'approche de
+l'ennemi qui avait jure de detruire Paris, la crainte de la royaute qui
+du fond de la tour du Temple se montrait encore redoutable par les
+mouvements qu'elle excitait a l'interieur et par les secours qu'elle
+attendait du dehors, la haine des nobles et des pretres refractaires,
+qui depuis 89 avaient par leurs complots suspendu les affaires, jete la
+discorde dans le pays, paralyse l'elan de la guerre defensive, grossi
+les rangs de l'armee prussienne, tout concourait a enchainer la
+resolution de reagir contre les executeurs des oeuvres sanglantes.
+
+"Les ci-devant ont bien merite leur sort: cela ne nous regarde point."
+Ainsi raisonnaient les bourgeois, les ouvriers.
+
+Lebas n'avait pris aucune part aux massacres. Voici pourtant la lettre
+qu'il ecrivait a son pere: "Pour moi, quand je reflechis a toutes les
+circonstances de cette journee, je n'y peux apercevoir qu'une mesure de
+surete necessaire pour la journee du 10 aout. Si l'humanite gemit sur
+tant de victimes immolees, et surtout sur de cruelles meprises, on
+trouve quelque soulagement a penser que l'inaction du glaive de la loi
+a ete seule cause de tant de violences."
+
+Tel etait aussi, il est permis de le croire, l'avis de Danton. Il faut
+lui rendre cette justice que seul, dans ces jours lamentables ou tous
+les esprits etaient troubles, il ne desespera point du salut de la
+patrie; qu'il insista de toutes ses forces pour que l'Assemblee restat
+dans les murs de la capitale, et que frappant du pied la terre il en
+fit sortir des armees.
+
+Ceux qui l'accusent d'avoir dirige les massacres se fondent sur une
+parole de Danton a une bande de travailleurs [Note: On a pretendu que
+ce mot avait ete invente par les ouvriers de mort qui avaient
+fonctionne au 2 septembre. C'est une erreur: au moyen age, on appelait
+ainsi les mercenaires qui arretaient ou tuaient les heretiques. Ils
+etaient meme retribues, sous pretexte que toute peine merite salaire.]
+qui avait extermine a Versailles les prisonniers d'Orleans et qui etait
+venue envahir la cour de son hotel; il avait repondu:
+
+--Celui qui vous remercie n'est pas le ministre de la Justice, c'est le
+ministre de la Revolution!
+
+Qu'est-ce que cela prouve? Danton etait l'homme des faits accomplis. Il
+n'avait pas la conscience assez scrupuleuse et il etait trop esclave de
+la popularite pour braver un danger inutile. Le sang etait verse; un
+reproche adresse aux meurtriers n'aurait point ressuscite les morts. Il
+fit contre fortune bon coeur, il remercia, mais en separant toutefois
+la Revolution de la Justice. C'etait maintenant la justice qui allait
+reprendre son cours. [Note: Cette maniere de voir se trouve confirmee
+par l'opinion de Garat, un modere, qui dit dans ses _Memoires_: "Danton
+a ete accuse de participation a toutes ces horreurs. J'ignore s'il a
+ferme les yeux et ceux de la justice quand on egorgeait; on m'a assure
+qu'il _avait approuve comme ministre ce qu'il detestait surement comme
+homme_; mais je crois que tandis que les hommes de sang auxquels il se
+trouvait associe exterminaient des hommes presque tous innocents et
+paisibles, Danton, couvrant sa pitie sous des rugissements, derobait a
+droite et a gauche autant de victimes qu'il lui etait possible a la
+hache, et que des actes de son humanite a cette meme epoque ont ete
+reputes comme des crimes envers la Revolution, dans l'accusation qui
+l'a conduit a la mort."]
+
+Un seul homme accepta, revendiqua fierement la sinistre responsabilite
+du massacre en le declarant, dans son journal, _une operation
+malheureusement trop necessaire_.
+
+Cet homme est Marat.
+
+Tant que l'Ami du peuple avait ete un simple journaliste, tant qu'il
+s'etait contente de verser sur le papier des flots d'encre rouge, on
+pouvait a la rigueur mettre ses diatribes, ses conseils sanguinaires,
+ses provocations a la vengeance, sur le compte d'une imagination
+effaree. Il n'en fut plus de meme quand, apres s'etre glisse dans le
+Comite de surveillance, il y exerca des fonctions publiques. Le
+jugement de l'histoire doit etre d'autant plus severe envers les hommes
+qu'ils encourent par la nature de leurs pouvoirs une responsabilite
+plus grande. Eh bien! au risque d'etre accuse de folie ou de
+sceleratesse, Marat osa pretendre que _tout Paris etait a
+l'expedition_; que _rejeter ces executions populaires sur le Comite de
+surveillance etait une insinuation perfide; que si les conspirateurs
+sont tombes sous la hache du peuple, c'est parce qu'ils avaient ete
+soustraits au glaive de la Justice_.
+
+Il est vrai que plus tard, en octobre 92, Marat lui-meme a defini les
+massacres du 2 septembre "un evenement desastreux".
+
+C'est le nom qui leur restera dans l'histoire.
+
+
+
+X
+
+Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de
+Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les elections.--Fin de
+l'Assemblee legislative.
+
+
+Il y a peut-etre quelque chose de plus affreux que le meurtre lui-meme;
+c'est le lendemain du meurtre.
+
+Pendant l'execution, le mouvement, la fureur, le bruit, les clameurs
+sinistres couvrirent une partie des scenes atroces qui deshonoraient
+certains quartiers de Paris. Mais apres!... Un silence glacial
+s'etendit sur toute la ville. Le ciel etait charge de miasmes impurs.
+Souillees, consternees, les imaginations etaient hantees par des
+spectres. Les murs des prisons vides suaient du sang. Toutes les forces
+vives de l'action et de la pensee semblaient etre tombees dans un grand
+aneantissement moral.
+
+Qui relevera les courages abattus? L'homme qui n'a jamais desespere de
+la France ni de la Revolution.
+
+Danton voyait d'un oeil ombrageux les envahissements de la Commune.
+Certes, il ne voulait pas la detruire, il la croyait un organe
+indispensable au mouvement revolutionnaire; mais il voulait contenir
+cette force rivale, la renfermer dans la limite de ses attributions, la
+subordonner au pouvoir executif et a l'Assemblee legislative.
+
+Le 3 septembre, quand le sang coulait dans les ruisseaux, le Comite de
+surveillance avait adresse a tous les departements une circulaire
+signee de ses membres et qui etait une veritable apologie des
+massacres, une provocation a la vengeance:
+
+"Tous les Francais s'ecrieront comme les Parisiens: "Marchons a
+l'ennemi!" Mais nous ne laisserons pas derriere nous ces brigands pour
+egorger nos enfants et nos femmes."
+
+On a dit que cette circulaire avait passe sous le couvert du ministre
+de la justice; mais on n'en a jamais fourni la preuve. Quoi qu'il en
+soit, elle constituait un veritable abus de pouvoir. De quel droit la
+Commune de Paris s'arrogeait-elle une action directe sur les
+provinces? De quel droit prechait-elle le meurtre a tous les Francais?
+
+Danton fremit de colere; mais il ne se crut point assez fort dans un
+pareil moment, ni assez bien arme, pour attaquer de front le Comite de
+surveillance, sur lequel regnait Marat. Il attendit. Un incident lui
+fournit quelques jours plus tard l'occasion d'engager la lutte.
+
+Avant le 2 septembre, lors des visites domiciliaires, la municipalite
+de Paris avait fait rechercher Adrien Duport; on ne l'avait point
+trouve. Ses opinions royalistes etaient bien connues. Duport avait ete
+membre de l'Assemblee constituante. La cour l'avait consulte, ainsi que
+Barnave et Lameth. C'etait du reste un caractere honorable, un homme de
+talent, un constitutionnel sincere. Voyant que la cour ne suivait point
+ses conseils, il se retira dans ses fonctions de magistrat (president
+du tribunal criminel) et dans les devoirs de la vie privee. En vue de
+sa surete personnelle, il vivait tantot a Paris, dans le Marais, tantot
+sur ses terres, au chateau de Buignon. Garde national, grenadier de la
+section du Marais, il faisait regulierement son service, avait passe la
+nuit du 10 aout a la caserne, n'avait donc point paru au chateau. La
+verite est qu'il cherchait a se faire oublier.
+
+Les haines politiques n'oublient point. La Commune, craignant que cette
+proie ne lui echappe, envoie au maire de Bazoches l'ordre d'arreter
+partout ou il le trouvera le sieur Duport et de le traduire a sa barre.
+Le 4 septembre, en effet, le maire, flanque de ses officiers
+municipaux, du procureur de la Commune et des officiers de la garde
+nationale, se met en marche vers le chateau de Buignon. Chemin faisant,
+ils rencontrent Duport accompagne de sa femme et d'un ami, lui montrent
+le mandat d'amener et l'arretent.
+
+Homme d'Etat, homme de gouvernement avant tout, Danton, averti a temps,
+s'indigne. Ou s'arreteront les empietements de la Commune? Ne
+courait-on pas tout droit a l'anarchie par la confusion des pouvoirs?
+N'etait-il pas bien temps de s'arreter dans cette voie? A un moment
+aussi critique, lorsque l'ennemi marchait sur Paris, la France etait
+perdue si une main vigoureuse ne ressaisissait la direction generale
+des affaires, si la loi ne triomphait, a l'interieur, de tous les
+obstacles.
+
+D'un autre cote, n'avait-on pas deja verse trop de sang? Ramener Duport
+dans Paris, c'etait rouvrir la porte aux massacres. Il eut ete
+extermine en route ou a son entree dans la ville.
+
+Le 7, Danton ecrit en toute hate au commissaire du pouvoir executif,
+district de Nemours.
+
+"Des motifs importants et d'ordre public _exigent_, monsieur, que votre
+tribunal fasse _retenir_ le sieur Duport dans les prisons ou il est
+actuellement detenu, qu'il ne le laisse point _arriver a Paris jusqu'a
+nouvel ordre_. Je vous prie de veiller a l'execution de mes
+_intentions_, ainsi qu'a la surete de ce prisonnier."
+
+Le 8, le ministre de la justice s'adressant a l'Assemblee legislative,
+seule autorite supreme qu'il reconnaisse, lui transmet sa lettre et une
+protestation de Duport contre le mandat d'amener lance par la Commune.
+L'Assemblee renvoie les pieces au pouvoir executif (c'est-a-dire
+Danton), pour faire statuer sur la legalite de l'arrestation.
+
+Fort de ce premier succes, Danton ecrit a MM. les juges du tribunal du
+district de Melun: "D'apres le decret de l'Assemblee nationale du 9
+courant, vous voudrez bien, messieurs, statuer promptement sur la
+_legalite_ ou l'_illegalite_ de l'arrestation de M. Adrien Duport, afin
+que ce prisonnier soit mis en liberte s'il n'a pas merite d'en etre
+prive plus longtemps."
+
+Voulant menager tous les pouvoirs (c'etait le moyen de s'assurer une
+victoire plus complete), Danton demande par lettre au Comite de
+surveillance: "Avez-vous de nouvelles charges contre Duport? Si oui,
+communiquez-les, et je les transmettrai au tribunal de Melun."
+
+"Des charges, des pieces nouvelles! En avions-nous besoin, repond
+fierement le Comite, pour mettre en arrestation Adrien Duport? Sa
+conduite a l'Assemblee nationale, ses machinations, ses liaisons avec
+les conspirateurs, en un mot toute sa vie ne s'eleve-t-elle point
+contre lui?"
+
+Silence de Danton.
+
+Le 17 septembre 1792, la chambre du conseil, district de Melun, declare
+illegale l'arrestation de Duport et ordonne qu'il sera a l'instant meme
+elargi.
+
+Danton n'avait pas seulement remporte une victoire: ce qui est bien
+plus, il avait arrache une victime a la mort.
+
+La Commune de Paris sentit le coup qui lui etait porte, bondit, ecuma
+de rage. Le torrent de sang avait rencontre sa digue. Marat ecrivit a
+Danton une lettre dont les termes ne sont point parvenus jusqu'a nous,
+mais que le fougueux tribun trouva injurieuse, outrageante. Il court a
+la mairie. C'est Petion qu'il rencontre. Il lui montre la lettre de
+Marat, lettre insolente et dans laquelle l'Ami du peuple le menacait de
+ses placards. Danton etait courrouce.
+
+--Eh bien! lui dit Petion, descendons au Comite de surveillance; vous
+vous expliquerez.
+
+Marat y etait; le debut fut tres anime. Danton traita Marat durement;
+Marat soutint ce qu'il avait avance, finit par dire que dans les
+circonstances ou l'on se trouvait il fallait tout oublier, puis, pris
+d'un mouvement de sensibilite, se jeta dans les bras de Danton qui
+l'embrassa.
+
+Cette scene a ete racontee par Petion, un temoin oculaire. Le recit
+est-il bien exact? Peu importe: la tyrannie de la Commune etait brisee;
+l'Assemblee nationale porta plus tard un decret qui defendait _d'obeir
+aux commissaires d'une municipalite hors de son territoire_.
+
+Danton avait retabli l'unite dans la diversite des pouvoirs, la vraie
+doctrine revolutionnaire.
+
+On rentrait peu a peu dans le droit, dans le classement des fonctions
+publiques. Pourtant le fantome du 2 septembre obscurcissait toujours
+l'horizon. Ceux qui avaient directement participe au massacre
+cherchaient a nier, a se dissimuler, a se couvrir de leur ombre; les
+autres, ceux qui avaient laisse faire, cherchaient mille excuses a leur
+lachete, et, comme il arrive toujours en pareil cas, accusaient,
+denoncaient avec une fureur extreme. C'est ainsi qu'on demoralise une
+nation.
+
+Il est d'ailleurs curieux de voir l'extreme reserve avec laquelle les
+Girondins eux-memes parlaient alors de ces journees sanglantes. Ecoutez
+Vergniaud:
+
+"Que le peuple, lasse d'une longue suite de trahisons, se soit enfin
+leve, qu'il ait tire de ses ennemis connus une vengeance eclatante, je
+ne vois la qu'une resistance a l'oppression, et s'il se livre a
+quelques exces qui outre-passent les bornes de la justice, je n'y vois
+que les crimes de ceux qui l'ont provoque par leurs trahisons..."
+
+C'est-a-dire les crimes des royalistes.
+
+Il est vrai que, dans le meme discours Vergniaud signale en termes
+eloquents la fameuse circulaire du Comite de surveillance, cet _infame
+ecrit_, et qu'il somme les membres inculpes de _desavouer leur
+signature_; sinon _ils doivent etre punis_... Ce ne sont donc point
+encore les massacres de Paris eux-memes que l'on fletrit, c'est
+l'effrayante intention de les etendre a toute la France. Il fallait un
+bouc emissaire; on rejeta sur Marat tout l'odieux du crime.
+
+Cependant la Legislative touchait a l'expiration de ses pouvoirs.
+
+Deja les elections pour l'Assemblee prochaine avaient commence. Elles
+se firent sous deux impressions, celle du 10 aout et celle du 2
+septembre. Tout le monde sentait que l'energie etait necessaire pour
+substituer un gouvernement a un autre, pour contenir les ennemis du
+dedans et pour effrayer les puissances etrangeres.
+
+"Tout homme qui ne se passionne pas pour la liberte, s'ecriait Jullien
+de la Drome, est indigne de la servir. C'est une vierge delicate qui
+prefere etre haie a etre aimee faiblement. Oui, messieurs, donnez-nous
+des aristocrates ardents plutot que de tiedes patriotes. Les premiers
+se feront detester et ne seront pas a craindre: les autres pourraient
+se faire aimer, et leur mollesse contagieuse affaiblirait le ressort
+energique dont nous avons besoin pour sauver la patrie en danger."
+[Note: Copie par l'auteur sur une note aux Archives nationales.]
+
+Ces sentiments etaient ceux de la majorite des citoyens. Les corps
+electoraux de Paris et de Versailles nommerent deputes a la Convention
+nationale Danton, Marat, les deux Robespierre, Tallien, Osselin,
+Audoin, Joseph Chenier, Fabre d'Eglantine, Legendre, Camille
+Desmoulins, Lavicomterie, Freron, Panis, Sergent, Billaud-Varennes,
+Collot-d'Herbois et Philippe d'Orleans, que la Commune devait autoriser
+a prendre le nom d'Egalite.
+
+La Legislative n'en continuait pas moins ses seances. Entoures de
+defiance, accuses de mollesse, soupconnes meme de rever le
+retablissement de la monarchie, les deputes sentirent le besoin de
+faire une declaration. Des le 4 septembre, au moment ou le sang fumait
+encore, ils s'etaient tous leves et s'etaient ecries dans un elan
+d'enthousiasme: "Plus de roi!"
+
+C'est par respect envers l'Assemblee prochaine et pour ne point
+anticiper sur les droits de la Convention que le decret, ecrit en
+quelque sorte dans tous les coeurs, fut remplace par un serment qui
+n'engageait que chaque membre en particulier.
+
+Avant de se separer, les deputes eurent un autre beau mouvement:
+"Perisse l'Assemblee nationale, s'etait ecrie Vergniaud a la tribune,
+pourvu que la France soit libre!"
+
+Tous se leverent, tous repeterent d'un meme elan: "Oui, oui, perissons
+s'il le faut... et perisse notre memoire!..."
+
+Le 21 septembre 1792, l'Assemblee legislative avait vecu.
+
+Serree, etouffee, pour ainsi dire, entre deux colosses, la Constituante
+et la Convention, elle n'en a pas moins marque sa place dans
+l'histoire. Menacee par la coalition de tous les rois de l'Europe,
+trahie par la cour, trompee par la fortune des armes au debut d'une
+guerre qu'elle avait elle-meme declaree, debordee par les mouvements de
+la rue, eclaboussee par le sang du 2 septembre, elle n'a jamais flechi;
+elle a eu foi dans la France et dans la Revolution. Tout etait mouvant,
+incertain; le sol tremblait sous ses pieds; mais elle ne trembla point.
+En face de la gravite des circonstances, elle se demit volontairement
+et noblement de ses pouvoirs. Avait-elle repondu a tout ce qu'on
+attendait d'elle? Non vraiment; elle eut du moins la sagesse de
+comprendre qu'en face de l'etranger et de la guerre civile la
+representation nationale avait besoin de se renouveler aux sources de
+l'election populaire. Elle sut mourir a temps.
+
+Place a la Convention! C'est maintenant vers elle que se porte la
+grande attente du pays.
+
+[Illustration: Barras]
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIEME
+
+LA CONVENTION
+
+
+
+
+I
+
+Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du
+bureau.--Abolition de la royaute.--La situation politique jugee par
+Danton.--La propriete est declaree inviolable.--Reforme
+judiciaire.--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les
+citoyens.--Vice originel de la Convention.--Les Girodins ennemis de
+Paris.--Le parti qu'ils tirent des journees de Septembre.--Presages
+d'une lutte a mort entre la Gironde et la Montagne.
+
+
+Le 20 septembre 1792, la France avait vaincu a Valmy: l'ennemi etait
+repousse!
+
+Le lendemain, la Convention se reunit aux Tuileries, d'ou, apres avoir
+pris conge des membres de la Legislative dont les pouvoirs etaient
+expires, elle se rend dans la meme salle des Feuillants ou l'Assemblee
+precedente tenait ses seances.
+
+A droite est la Gironde, a gauche s'eleve la Montagne; entre ces deux
+points, culminants, dans le fond, s'etend la Plaine ou le Marais.
+
+Parmi les sept cent quarante-cinq membres de la nouvelle Assemblee,
+soixante-quinze avaient siege a la Constituante et soixante-seize a la
+Legislative. Les autres arrivaient generalement des provinces et
+appartenaient a la bourgeoisie. Plus ou moins inconnus, ils jouaient
+dans leur silence le role de sphinx.
+
+On voit deja, clair-semees sur les bancs, quelques tetes a caractere:
+voici Saint-Just, en habit noir boutonne, et grave, beau comme un
+symbole; Robespierre avec son profil anguleux, son front en hache et
+son gilet a revers; Danton avec sa laideur fougueuse; Camille
+Desmoulins avec sa physionomie mobile et son sourire melancolique;
+Couthon, paralyse des jambes, mais dont toute la vie etait dans la
+tete; le peintre David avec une joue enflee; Marat, cette maladie
+revolutionnaire, ce mythe: ses yeux paraissent eblouis et comme etonnes
+de la lumiere; le visage terreux, il a l'air de Lazare sortant du
+sepulcre.
+
+Les tribunes s'elevent, placees au-dessus des bancs des deputes, comme
+des loges de theatre sur un parterre. Elles sont occupees par des
+figures plebeiennes, qui viennent assister a la premiere scene du grand
+drame national; ces tribunes representent le choeur antique; elles
+approuvent ou elles condamnent; elles ont les passions, les
+entrainements, les caprices de la multitude.
+
+La seance est ouverte a deux heures et un quart. L'Assemblee nomme son
+president et porte son choix sur Petion. Les secretaires sont deux
+constituants, Camus et Rabaud-Saint-Etienne, puis les Girondins
+Brissot, Vergniaud, Lasource et Condorcet.
+
+Deux representants, Manuel et Collot-d'Herbois, proposent de voter
+immediatement l'abolition de la royaute.
+
+Ecoutez! Un orateur en soutane violette reclame la parole, c'est l'abbe
+Gregoire. [Note: L'abbe Gregoire avait ete nomme eveque du Blois, mais
+non, comme le disent les ultramontains, par l'Assemblee constituable:
+il fut appele au siege episcopal par le clerge et le peuple, en vertu
+d'une election libre.]
+
+"Personne ne nous proposera jamais, dit-il, de conserver en France la
+race funeste des rois; nous savons trop bien que toutes les dynasties
+n'ont jamais ete que des races devorantes qui se disputent les lambeaux
+des hommes, mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberte. Il
+faut detruire ce talisman dont la force magique pourrait encore
+stupefier bien des esprits legers."
+
+Le timide Bazire fait observer que la question etant delicate a besoin
+d'etre murement discutee.
+
+"Et qu'est-il besoin de discuter, reprend Gregoire avec enthousiasme,
+quand tout le monde est d'accord? Les rois sont dans l'ordre moral ce
+que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier
+des crimes et la taniere des tyrans. L'histoire des rois est le
+martyrologe des peuples."
+
+--Oui, s'ecrie-t-on de toutes parts, la discussion est inutile.
+
+Il se fait un profond silence. Cette proposition mise aux voix est
+votee par acclamation.
+
+Le president se leve et dit:
+
+"LA CONVENTION NATIONIAL DECRETE QUE LA ROYAUTE EST ABOLIE EN FRANCE."
+
+Une explosion de joie, les applaudissements, les cris de _vive la
+nation_, repetes par les galeries, se prolongent durant plusieurs
+minutes.--La royaute, cette idole devant laquelle la France s'etait
+tenue agenouillee depuis des siecles, cette image charnelle de la
+divinite, cette toute-puissance faite homme, cette tradition vivante,
+voila ce que la nouvelle Assemblee, du premier coup, sans discussion,
+venait de briser comme un hochet d'enfant. C'etait donner, des le
+debut, une belle idee de sa force et de son intrepidite. Elle
+anathematisait tous les trones dans un seul, et cela sous le canon des
+rois coalises! O geants de la Convention, vous qui repandiez la lumiere
+d'une main et le tonnerre de l'autre, on peut bien calonnier vos
+memoires; on ne les avilira point: vous, du moins, vous avez ose!
+
+L'abolition de la royaute etait dans les necessites du renouvellement
+social; comment le vieux monde pouvait-il disparaitre et ceder la place
+aux institutions modernes, tant que la tete de l'ancien regime etait
+debout? L'alliance entre les principes qui avaient fait la monarchie et
+les idees qui venaient de faire la Revolution etait impossible: on
+l'avait bien vu par l'essai du gouvernement constitutionnel.
+
+"On ne met pas du vin nouveau dans les vieilles outres." La monarchie,
+qui est la forme du droit divin, ne pouvait contenir les idees
+philosophiques du dix-huitieme siecle, ni les consequences qui s'en
+degagent; elle eclata.
+
+La logique voulait que l'Assemblee votat ensuite l'ouverture d'une ere
+nouvelle. Les actes publics, au lieu d'etre dates de l'an IV de la
+liberte, furent dates de l'an 1er de la Republique.
+
+Ce grand pas fait, la Convention s'arreta. Les tiraillements et les
+divisions des partis, les rancunes personnelles semblaient la reduire a
+l'impuissance d'agir. Entre la Gironde et la Montagne grondaient de
+sourds tonnerres. Nous avons vu que les moderes s'etaient empares du
+fauteuil et du bureau. Ce premier succes leur avait donne une grande
+confiance en eux-memes. Notez d'ailleurs que la salle etait petite,
+resserree: les haines se touchaient dans cette fosse aux lions.
+
+Quant aux nouveaux venus, ils etaient indecis, flottants, inquiets. A
+quel parti se rattacher? Ils ne voulaient ni de la dictature sanglante,
+ni d'une Republique federative, qui aurait plonge la France dans
+l'anarchie, ouvert le territoire national a l'invasion etrangere.
+
+Danton comprit qu'il fallait a tout prix rompre la glace. Il etait
+encore ministre de la justice: il vint deposer ses pouvoirs a la
+tribune:
+
+"Avant d'exprimer mon opinion, dit-il, sur le premier acte que doit
+faire l'Assemblee nationale, qu'il me soit permis de resigner dans son
+sein les fonctions qui m'avaient ete deleguees par l'Assemblee
+legislative. Je les ai recues au bruit du canon dont les citoyens de la
+capitale foudroyerent le despotisme. Maintenant que la jonction des
+armees est faite, que la jonction des representants du peuple est
+operee, je ne dois plus reconnaitre mes fonctions premieres; je ne suis
+plus qu'un mandataire du peuple, et c'est en cette qualite que je vais
+parler.
+
+"On vous a propose des serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans
+la vaste carriere que vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple,
+par une declaration solennelle, quels sont les sentiments et les
+principes qui presideront a vos travaux.
+
+"Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
+nominativement acceptee par la majorite des assemblees primaires. Voila
+ce que vous devez declarer au peuple. Les vains fantomes de dictature,
+les idees extravagantes de triumvirat, toutes ces absurdites inventees
+pour effrayer le peuple, disparaissent alors, puisque rien ne sera
+constitutionnel que ce qui aura ete accepte par le peuple.
+
+"Apres cette declaration, vous devez en faire une autre qui n'est pas
+moins importante pour la liberte et pour la tranquillite publique.
+Jusqu'ici on a agite le peuple parce qu'il fallait lui donner l'eveil
+contre les tyrans. Maintenant _il faut que les lois soient aussi
+terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_ que le peuple l'a ete
+en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les
+coupables pour que le peuple n'ait plus rien a desirer. (_On
+applaudit_.)
+
+"On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu presumer que des amis
+ardents de la liberte pouvaient nuire a l'ordre social en exagerant les
+principes: eh bien! abjurons ici toute exageration, declarons que
+toutes les proprietes territoriales, individuelles et industrielles
+seront eternellement maintenues, (_Il s'eleve des applaudissements
+unanimes_.)
+
+"Souvenez-vous ensuite que nous avons tout a revoir, tout a recreer;
+que la declaration des droits, elle-meme, n'est pas sans tache, et
+qu'elle doit passer a la revision d'un peuple vraiment libre."
+
+L'effet de ce discours fut immense. L'orateur y touchait les trois
+points essentiels dans des circonstances aussi orageuses: le
+gouvernement du peuple par le peuple, le regne de la loi substitue a
+l'arbitraire des masses, le respect de la propriete, declaree par lui
+inviolable, sacree. Devant cette parole claire et precise
+s'evanouissaient la dictature, le triumvirat, la crainte des massacres,
+l'horreur du pillage, cette tete de Meduse. Du premier bond, Danton
+s'etait pose en homme d'ordre, en legislateur qui reconnait le besoin
+de tout refaire, de tout recreer, mais avec le consentement de la
+nation et a l'aide de l'Assemblee tout entiere. Les interets legitimes
+etaient rassures; le programme de la Revolution se montrait trace en
+lettres de feu: A nous, les Titans! Escaladons le ciel, fondons un
+monde nouveau!
+
+La Convention decreta les deux propositions de Danton: 1) il ne peut y
+avoir de constitution que quand elle est acceptee du peuple; 2) la
+surete des personnes et des proprietes est sous la sauvegarde de la
+nation.
+
+Le 22 septembre, une deputation de la ville d'Orleans vient annoncer a
+la Convention qu'elle a suspendu ses officiers municipaux, qui etaient
+des hommes devoues a la monarchie. Les delegues demandent a l'Assemblee
+de les appuyer dans la lutte qu'ils soutiennent contre un conseil
+general qui resiste et ne veut pas se retirer devant la reprobation de
+ses electeurs.
+
+Danton monte a la tribune.
+
+"Vous venez d'entendre les reclamations de toute une commune contre ses
+oppresseurs. Il ne s'agit point de traiter cette affaire par des
+renvois a des comites; il faut, par une decision prompte, epargner le
+sang du peuple, _il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la
+fasse pas lui-meme_ ... Je demande qu'a l'instant trois membres de la
+Convention soient charges d'aller a Orleans pour verifier les faits ...
+Que la loi soit terrible et tout rentrera dans l'ordre. Prouvez que
+vous voulez le regne des lois; mais prouvez aussi que vous voulez le
+salut du peuple, et surtout epargner le sang des Francais."
+
+L'Assemblee applaudit.
+
+Le meme jour, on agite la question de la reforme judiciaire.
+
+Danton intervient encore dans la discussion. Il a passe au ministere de
+la justice. Il a ete a meme d'apprecier les sentiments de l'ancienne
+magistrature. Les pieces envoyees a M. Joly, ministre du roi, sont
+tombees entre les mains du ministre du peuple. Il a vu que tel juge est
+ennemi du nouvel ordre de choses, que tel autre adressait au
+gouvernement dechu des petitions flagorneuses. C'est alors qu'il s'est
+convaincu de la necessite d'exclure cette classe d'hommes des
+tribunaux.
+
+Payne demandait qu'on s'en tint, pour le present, a la reelection des
+individus, sans rien changer aux lois. Danton replique:
+
+"Ma proposition entre parfaitement dans le sens du citoyen Payne. Je ne
+crois pas de votre devoir, en ce moment, de changer l'ordre judiciaire;
+mais je pense seulement que vous devez etendre la faculte des choix.
+Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aristocratie
+revoltante; si le peuple est force de choisir parmi ces hommes, _il ne
+saura ou reposer sa confiance_. Je pense que si l'on pouvait, au
+contraire, etablir dans les elections un principe d'exclusion, ce
+devrait etre contre ces hommes de loi qui ont ete une des grandes
+plaies du genre humain....
+
+"Elevez-vous a la hauteur des grandes considerations. Le peuple ne veut
+point de ses ennemis dans les emplois publics: laissez-lui donc la
+faculte de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un etat de juger les
+hommes etaient comme les pretres: les uns et les autres ont
+eternellement trompe le peuple. La justice doit se rendre par les
+simples lois de la raison. Et moi aussi je connais les formes; et si
+l'on defend l'ancien regime judiciaire, je prends l'engagement de
+combattre en detail, pied a pied, ceux qui se montreront les sectateurs
+de ce regime."
+
+A diverses objections qui lui sont faites par la droite, l'orateur
+repond:
+
+"On a mal interprete mes paroles: je n'ai pas propose d'exclure les
+hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espece de
+privilege exclusif qu'ils se sont arroge jusqu'a present. Le peuple
+elira sans doute tous les citoyens de cette classe qui unissent le
+patriotisme aux connaissances; mais, a defaut d'hommes de loi
+patriotes, ne doit-il pas pouvoir elire d'autres citoyens?
+
+"Je dois vous dire, moi, que les hommes infiniment verses dans l'etude
+des lois sont extremement rares, que ceux qui se sont glisses dans la
+composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
+parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et meme
+d'huissiers. Eh bien! les memes hommes, loin d'avoir une connaissance
+approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
+loin d'etre utile, est infiniment funeste."
+
+La Convention declare que les juges pourront etre indistinctement
+choisis parmi tous les citoyens. Cette proposition admise en principe
+est neanmoins renvoyee a un comite pour en regler les moyens
+d'execution.
+
+Danton grandissait chaque jour; mais ce sont les hauteurs qui attirent
+la foudre.
+
+Le jour meme de sa naissance, cette grande Assemblee se montra atteinte
+d'un vice originel, d'une terrible maladie, dont on vit plus tard se
+developper les germes. Ses membres avaient en quelque sorte la rage de
+se dechirer, de se proscrire les uns les autres, de s'entre-tuer. Sans
+cette fureur de suicide, qui donc aurait jamais pu la vaincre?
+Personne: la Convention seule avait la force de se decapiter elle-meme.
+
+Cette maladie existait aussi bien a droite qu'a gauche.
+
+Le signal des hostilites partit meme de la Gironde. Le 23, Brissot
+ecrivait dans son journal qu'il y avait un _parti desorganisateur_ au
+sein de l'Assemblee.
+
+Est-il vrai que les Girondins revassent des lors une republique
+federative, le demembrement de la France? On peut en douter; mais un
+fait certain, c'est qu'ils avaient la peur et la haine de Paris.
+
+Sur quoi se fondait cette aversion pour la capitale? D'abord sur des
+griefs personnels: Paris avait nomme leurs adversaires. Les Girondins
+donnaient aussi pour pretexte les evenements du 2 septembre: certes, ce
+pretexte etait fort grave; toutefois, pouvait-on sans injustice rendre
+la ville responsable des massacres? Non, mille fois non.
+
+Nous avons vu que si le signal partit d'un pouvoir constitue, ce fut du
+comite de surveillance de la Commune: mais que dira Saint-Just dans son
+fameux rapport du 8 juillet 1793, en s'adressant aux Girondins:
+"Accusateurs du peuple, on ne vous a point vus le 2 septembre entre les
+assassins et les victimes!"
+
+Le role au moins passif des Girondins, au milieu de ces sinistres
+evenements, leur donnait-il le droit de s'elever sans cesse contre les
+auteurs presumes d'un tel crime? Le tocsin et le canon d'alarme avaient
+retenti assez haut. Il est impossible que Brissot, le chef de la
+Gironde, ignorat quelques heures d'avance les malheurs qui se
+preparaient.
+
+"Il faut, lui ecrivait Chabot, que je te demasque tout entier: c'est de
+ta bouche meme que j'ai appris, le 2 septembre au matin, le complot du
+massacre des prisonniers; je t'ai conjure d'empecher ces desastres en
+engageant l'Assemblee a se mettre a la tete de la Revolution. Je
+croyais qu'elle seule pouvait mettre un terme a l'anarchie; c'etait
+d'ailleurs un moyen pour elle de se soustraire a la domination de la
+Commune, dont tu commencais a te plaindre. Toute ta reponse a mes
+observations fut que la Constitution reprouvait cette mesure."
+
+Chabot devoile ensuite le secret de cette indifference et de cette
+impassibilite. Morande etait dans les prisons. Ce Morande avait ete
+l'ami de Brissot; il etait maintenant son ennemi intime. Rien de plus
+insupportable a un homme d'Etat que le complice de ses anciennes
+intrigues et de ses bassesses. S'il faut en croire les mauvais propos,
+Brissot jouissait deja de la mort d'un temoin si redoutable. Cette mort
+ensevelissait dans l'eternel silence le secret de certaines vilenies
+que la bouche du vivant pouvait divulguer. Aussi Brissot ne
+montra-t-il, a la fin de cette terrible journee, qu'un souci, qu'une
+inquietude: il s'informa si Morande existait encore.
+
+Il y a plus: la Commune, si calomniee depuis, vint reclamer
+l'intervention de l'Assemblee nationale pour arreter l'effusion du
+sang. Le capucin Chabot s'engageait a sauver les victimes; il donnait
+pour garant de sa promesse le succes de ses exhortations dans la
+journee du 10 aout, journee orageuse ou il avait reussi a calmer le
+peuple. On ecarta son influence. L'Assemblee envoya sur le theatre des
+massacres une commission impuissante: le vieux Dussault, apres avoir
+obtenu le silence, au milieu des sabres sanglants, par le seul effet
+d'une medaille de depute, ne parla que de ses ecrits academiques et de
+sa traduction de Juvenal: ce fatras d'erudition, si hors de propos,
+aigrit la multitude au lieu de l'apaiser. Dussault aurait du se
+souvenir de l'adage classique: "_Non erat hic locus_, ce n'etait pas le
+moment."
+
+Petion, le president de l'Assemblee, le _vertueux_ Petion cher aux
+Girondins, n'avait-il pas lui-meme manque a tous ses devoirs? Maire de
+Paris, ses fonctions ne lui commandaient-elles point de se mettre a la
+tete de la force armee et, dans le cas ou la garde nationale aurait
+refuse de le suivre, ne devait-il point, ceint de l'echarpe municipale,
+se jeter entre les bourreaux et les victimes? N'avait-il point
+conseille plus tard de _couvrir d'un voile_ les evenements accomplis?
+Une enquete ayant ete ouverte en vue de decouvrir les veritables
+auteurs de ces malheureuses journees, Petion avait solennellement
+declare: "Les assassinats furent-ils commandes, furent-ils diriges par
+quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai recu des
+rapports; j'ai recueilli quelques faits: si j'avais a me prononcer
+comme juge, je ne pourrais pas dire: Voila le coupable!"
+
+Par quelle raison ces memes hommes, si tranquilles a l'heure du crime,
+venaient-ils maintenant agiter la chemise sanglante de Cesar? Le 2
+septembre devait naturellement soulever dans tout le pays un
+fremissement d'horreur: assassiner des citoyens qui etaient sous la
+protection de la loi, c'etait assassiner la loi elle-meme. En lavant
+leurs mains dans ce sang et rejetant toute la responsabilite de pareils
+actes sur la Commune de Paris, les Girondins ne croyaient-ils point
+faire acte d'habilete politique? Soit, mais leur grand tort est qu'ils
+se servaient de ces massacres toleres, a dessein, comme d'un moyen pour
+perdre la capitale dans l'esprit des provinces.
+
+Trois tetes du parti populaire etaient surtout designees par les
+journaux girondins a la vengeance des moderes: Danton, Robespierre et
+Marat.
+
+Nous avons dit que les deux premiers avaient ete etrangers aux
+massacres, et quant a Marat, le moment etait mal choisi pour le
+frapper. Il semblait que son titre de _depute a la Convention
+nationale_ l'eut un peu calme. "Consacrons-nous exclusivement a la
+constitution: ce qui importe, c'est de poser les bases de l'edifice
+social," ecrivait-il la veille du l'ouverture des seances. Son journal
+meme avait fait peau neuve. _L'Ami du peuple_ avait ete remplace par le
+_Journal de la Republique francaise._
+
+De leur cote, la Commune de Paris, le Comite de surveillance,
+desavouaient maintenant toute participation dans les scenes affreuses
+qui avaient revolte la France. N'eut-il point ete plus sage de profiter
+de cette reaction de la conscience publique pour reconcilier les partis
+et fonder un gouvernement stable? Malheureusement, comme nous l'avons
+dit, le souvenir des fatales journees etait un pretexte qui voilait de
+sombres animosites personnelles. Ceux qui transportaient sans cesse la
+discussion sur ce terrain y cherchaient moins un acte de justice qu'un
+champ de bataille.
+
+Apres le succes qu'elle venait d'obtenir dans l'election du president
+et des secretaires, la Gironde se croyait maitresse de l'Assemblee;
+elle comptait sur les nouveaux deputes elus par les provinces et se
+flattait deja d'une vengeance facile.
+
+Depuis quelques jours, l'orage grondait: il eclata dans le seance du
+23.
+
+
+
+
+II
+
+Une proposition malheureuse.--Seance du 25 septembre.--Denonciation de
+Lasource.--Discours de Danton,--Attaque contre Robespierre.--Sa
+defense.--Dementi donne a Barbaroux par Paris.--Accusation contre
+Marat.--L'ami du peuple a la tribune.--Conclusion de cette
+journee.--Defaite des Girondins.--Paris venge.--La Republique une et
+indivisible.
+
+
+Dans toutes les grandes assemblees, il y a certains signes par lesquels
+s'annonce la bataille. L'atmosphere de la salle est en quelque sorte
+chargee d'electricite haineuse. De banc en banc regne un silence
+glacial. Quelquefois au contraire de sourdes rumeurs circulent. Les
+fronts sont inquiets, sombres, contractes. De part et d'autre, on se
+regarde comme deux armees en presence.
+
+Telle etait la physionomie de la Convention le 21 septembre 1792.
+
+D'ou partirait le feu?
+
+Trois Girondins, Kersaint, Buzot, Vergniaud, proposent de donner a la
+Convention une force armee, une garde prise dans les quatre-vingt-trois
+departements. C'etait une insulte jetee a la face de Paris.
+
+[Illustration: Marat a la tribune de la Convention. Seance orageuse.]
+
+Cet acte de defiance envers la capitale etait a la fois injuste et
+impolitique. Entouree de la majeste de la loi, defendue en quelque
+sorte par la confiance des plus ardents patriotes, la Convention
+n'avait alors rien a redouter d'un coup de main. Tout le monde esperait
+en elle; tout le monde comprenait le besoin de remplacer la royaute
+abolie par la representation nationale seule et inviolable. Or rien
+n'est plus maladroit que de defier un danger absent. Le projet d'une
+garde departementale souleva l'indignation des Parisiens et donna lieu
+sur-le-champ a des soupcons plus ou moins fondes. Appuyee sur une armee
+venue de la province et dont les partis se serviraient les uns contre
+les autres, la Convention ne degenererait-elle point en une assemblee
+de tyrans?
+
+Le 25, la guerre se declara entre la Gironde et la deputation de Paris.
+
+Un mouvement subit se fait dans la salle comme un coup de vent dans les
+bles; Marat, en houppelande de drap noir avec des revers doubles de
+fourrures, en pantalon de peau, en veste de satin blanc fane, en bottes
+molles a la hussarde, entre et va se placer a la crete de la Montagne.
+Quelques deputes affectent sur son passage de detourner la tete et de
+s'eloigner avec degout; les tribunes, au contraire, temoignent le plus
+vif interet. Marat, sans se soucier de ces manifestations diverses,
+pose sa casquette sur son banc et promene autour de lui dans la salle
+un regard assure. L'attention, l'attendrissement redoublent dans les
+tribunes; les hommes le montrent du doigt aux femmes, en leur disant:
+"Le voici! C'est lui!"
+
+Les deputes de la Montagne ne donnent aucun signe; Camille Desmoulins
+seul vient lui serrer la main.
+
+--J'aime ce jeune homme, dit Marat presque a haute voix; c'est une tete
+faible, mais c'est un bon coeur.
+
+Petion est au fauteuil. Apres quelques debats insignifiants; le
+Girondin Lasource ouvre le feu:
+
+"Je repete, dit-il, a la face de la Republique, ce que j'ai dit au
+citoyen Merlin en particulier. Je crois qu'il existe un parti qui veut
+depopulariser la Convention nationale, qui veut la dominer et la
+perdre, qui veut regner sous un autre nom, en reunissant tout le
+pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prediction
+sera peut-etre justifiee par l'evenement, mais je suis loin de croire
+que la France succombe sous les efforts de l'intrigue, et j'annonce aux
+intrigants que je ne les crains point, qu'a peine demasques ils seront
+punis, et que la puissance nationale, qui a foudroye Louis XVI,
+foudroiera tous ces hommes avides de domination et de sang..."
+
+L'Assemblee applaudit. Cet acte d'accusation designait a mots couverts
+trois grands coupables, Danton, Robespierre et Marat.
+
+Ce fut Danton qui monta d'abord a la tribune. Crispant sa face de lion,
+calme au milieu de l'orage et se tournant vers la droite avec hauteur:
+
+"Citoyens,
+
+"C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
+Republique Francaise que celui qui amene faire nous une explication
+fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
+veuille dominer despotiquement les representants du peuple, sa tete
+tombera aussitot qu'il sera demasque. Cette imputation ne doit pas etre
+une imputation vague et indeterminee; celui qui l'a faite doit la
+signer; je le ferais moi-meme, cette imputation dut-elle faire tomber
+la tete de mon meilleur ami. Ce n'est pas la deputation de Paris prise
+collectivement qu'il faut inculper: je ne chercherai pas non plus a
+justifier chacun de ses membres, je ne suis responsable pour personne;
+je ne vous parlerai donc que de moi.
+
+"Je suis pret a vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
+trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberte.
+Pendant la duree de mon ministere, j'ai employe toute la vigueur de mon
+caractere, j'ai apporte dans le conseil toute l'activite et tout le
+zele du citoyen embrase de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui
+puisse m'accuser a cet egard, qu'il se leve et qu'il parle!
+
+"Il existe, il est vrai, dans la deputation de Paris, un homme dont les
+opinions sont pour le parti republicain ce qu'etaient celles de Royou
+[Note: Pamphletaire royaliste qui s'etait rendu ridicule par ses
+extravagances et de ses violences.] pour le parti aristocratique; c'est
+Marat. Assez et trop longtemps on m'a accuse d'etre l'auteur des ecrits
+de cet homme. J'invoque le temoignage du citoyen qui vous preside
+(Petion). Il tient, votre president, la lettre menacante qui m'a ete
+adressee par ce citoyen; il a ete temoin d'une altercation qui a eu
+lieu entre lui et moi a la mairie, Mais j'attribue ces exagerations aux
+vexations que ce citoyen a eprouvees. Je crois que les souterrains dans
+lesquels il a ete enferme ont ulcere son ame... Il est tres-vrai que
+d'excellents citoyens ont pu etre republicains a l'exces, il faut en
+convenir; mais n'accusons pas, pour quelques individus exageres, une
+deputation tout entiere.
+
+"Quant a moi, je n'appartiens pas a Paris; je suis ne dans un
+departement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
+sentiment de plaisir; _mais aucun de nous n'appartient a tel ou tel
+departement, il appartient a la France entiere._ Faisons donc tourner
+cette discussion au profit de l'interet public.
+
+"Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
+voudraient detruire la liberte publique. Eh bien! portons-la, cette
+loi; portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
+declarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, apres
+avoir pose ces bases qui garantissent le regne de l'egalite,
+aneantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On pretend qu'il
+est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
+France; faisons disparaitre ces idees absurdes, en prononcant la peine
+de mort contre leurs auteurs. _La France doit etre un tout
+indivisible._ Elle doit avoir unite de representation. Les citoyens de
+Marseille desirent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande
+donc la peine de mort contre quiconque voudrait detruire l'unite en
+France, et je propose de decreter que la Convention nationale pose pour
+base du gouvernement qu'elle va etablir l'unite de representation et
+d'execution. Ce ne sera pas sans fremir que les Autrichiens apprendront
+cette sainte harmonie; alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts!"
+
+Ce discours, on le voit, etait un glaive a deux tranchants; il frappait
+d'un cote sur la dictature et de l'autre sur la decentralisation de la
+France. Ni pouvoir absolu confie a un seul, ni gouvernement federatif:
+l'unite par la representation nationale. Quelques amis communs
+reprocherent plus tard a Danton d'avoir sacrifie Marat. Danton etait
+trop jaloux du succes, il avait trop foi dans la souverainete du but
+pour ne point jeter a la mer tout ce qui pouvait lui nuire. D'un autre
+cote, n'etait-ce point le seul moyen de sauver l'Ami du peuple que de
+le representer comme un extravagant, un esprit trouble par la
+persecution et par les tenebres de sa cave? Triste moyen, dira-t-on,
+que de le recommander a la commiseration de ses juges! Soit; mais
+n'etait-il pas la pour se defendre? Marat, d'ailleurs, tenait a marcher
+seul: c'etait flatter son orgueil que de le mettre a part.
+
+Quoi qu'il en soit, par ce male discours, Danton avait ecarte la foudre
+qui menacait sa tete. C'etait a present le tour de Robespierre.
+
+On demandait l'ordre du jour. Merlin alors se leve. "Citoyens,
+s'ecrie-t-il, le veritable ordre du jour, le voici: Lasource m'a dit
+hier qu'il y avait dans cette salle un parti qui voulait etablir la
+dictature; je le somme de m'en indiquer le chef; quel qu'il soit, je
+declare etre pret a le poignarder!"
+
+Cambon, de son banc et en montrant son bras, le poing ferme:
+
+--Miserable, voici l'arret de mort des dictateurs.
+
+--Oui, s'ecrie Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans cette
+Assemblee un parti qui aspire a la dictature, et le chef de ce parti,
+je le nomme, c'est Robespierre! voila l'homme que je vous denonce.
+
+Robespierre monte a la tribune.
+
+De meme que Danton, il repudie toute solidarite avec Marat: "On m'a
+impute a crime les phrases irreflechies d'un patriote exagere et les
+marques de confiance qu'il me donnait." L'orateur parle ensuite
+beaucoup trop longuement de lui-meme, des services tres-reels qu'il a
+rendus a la Revolution. "Un homme qui avait longtemps lutte contre tous
+les partis avec un courage acre et inflexible, sans menager personne,
+devait etre en butte a la haine et aux persecutions de tous les
+ambitieux, de tous les intrigants." Accuse par la Gironde, il denonce a
+son tour un parti qui veut reduire la France "a n'etre qu'un amas de
+republiques federees". Pour arriver a la dictature, il faut aduler le
+peuple; il nie avoir jamais eu recours a ce vil expedient: "Il faut
+savoir si nous sommes des traitres, si nous avons des desseins
+contraires a la liberte, contraires aux droits du peuple, que nous
+n'avons jamais flatte; car on ne flatte pas le peuple: on flatte bien
+les tyrans; mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne
+la flatte pas plus que la divinite."
+
+L'Assemblee etait froide, hesitante, lorsque Barbaroux s'elance a la
+tribune.
+
+L'orateur affirme qu'a l'epoque du 10 aout les volontaires marseillais
+etant recherches par les deux partis qui divisaient alors Paris, on le
+fit venir chez Robespierre, que la on lui dit de se rallier aux
+citoyens qui avaient acquis de la popularite,--et que Panis lui designa
+Robespierre _comme l'homme vertueux gui devait etre le dictateur de la
+France._
+
+Nous verrons plus tard que le mensonge etait assez dans les habitudes
+politiques de la Gironde.
+
+Panis, interpelle par Barbaroux, refute ainsi l'accusation portee
+contre Robespierre:
+
+"Je ne monte a la tribune que pour repondre a l'inculpation du citoyen
+Barbaroux. Je ne l'ai vu que deux fois et _j'atteste_ que, ni l'une ni
+l'autre, je ne lui ai parle de dictature. Quels sont ses temoins?"
+
+Rebecqui, de sa place:
+
+--Moi!
+
+"Vous etes son ami, je vous recuse." [Footnote. Panis vivait encore
+apres 1830. Dans sa jeunesse, il avait fait de mauvais vers. Ses
+manieres, affables, polies, elegantes, appartenaient a la bonne societe
+du dix-huitieme siecle. Toujours bien mis, tire a quatre epingles, il
+ressemblait plutot a Dorat qu'a un _buveur de sang_. Jamais on ne l'a,
+que je sache, accuse de mauvaise foi.]
+
+Brissot, voyant les nuages de l'accusation se dissiper, s'ecrie:
+
+--Et le 2 septembre?
+
+PANIS.--On ne se reporte point assez aux circonstances terribles dans
+lesquelles nous nous trouvions. Nous vous avons sauves, et vous nous
+abreuvez de calomnies. Voila donc le sort de ceux qui se sacrifient au
+triomphe de la liberte! Notre caractere chaud, ferme, energique, nous a
+fait, et particulierement a moi, beaucoup d'ennemis. Qu'on se
+represente notre situation: nous etions entoures de citoyens irrites
+des trahisons de la cour... On a accuse le Comite de surveillance
+d'avoir envoye des commissaires dans les departements pour enlever des
+effets ou meme arreter des individus. Voici les faits. Nous etions
+alors en pleine revolution: les traitres s'enfuyaient, il fallait les
+poursuivre; le numeraire s'exportait, il fallait l'arreter... Nos
+propres tetes etaient a chaque instant menacees: croyez-vous que nous
+nous fussions exposes a tous ces dangers, si ce n'eut ete pour le bien
+public? Oui, nous avons illegalement assure le salut de la patrie.
+
+Le terrain de la discussion se deplacait. Vergniaud saisit cette
+occasion pour de nouveau evoquer le spectre des sanglantes journees. Il
+lit la fameuse circulaire du Comite de surveillance. L'accusation
+s'etait ecartee de Robespierre, mais elle retombait foudroyante sur la
+tete de Marat.
+
+Tout le monde savait qu'il avait depuis longtemps reclame un dictateur
+dans son journal, l'_Ami du peuple_, et dans ses placards dont les murs
+de Paris etaient couverts. Un dernier article qui passe de main en main
+souleve l'indignation de l'Assemblee. C'est celui qui finit par ces
+mots: "O peuple babillard, si tu savais agir!"
+
+Un fremissement d'horreur court de banc en banc. Une foule de deputes,
+parmi lesquels Cambon, Goupillau, Rebecqui, environnent Marat avec des
+gestes menacants; ils le poussent, le coudoient, lui mettent le poing
+sous le nez pour l'eloigner de la tribune. Cet homme etrange y monte
+ce jour-la pour la premiere fois. Son apparition excite des mouvements
+de fureur; sa cravate en desordre, ses cheveux negliges, le rire de
+mepris qu'il oppose autour de lui aux huees et aux insultes, augmentent
+encore le tumulte; de tous les coins de la salle partent des cris: "A
+bas! a bas!".
+
+C'est au milieu de ce soulevement epouvantable que Marat fait entendre
+sa voix:
+
+"J'ai dans cette salle un grand nombre d'ennemis personnels."
+
+--Tous; oui, nous le sommes tous!
+
+Alors Marat imperturbable et repetant sa phrase apres un silence:
+
+"J'ai beaucoup d'ennemis personnels dans cette salle: je les rappelle a
+la pudeur.
+
+"Si quelqu'un est coupable d'avoir jete dans le public ces idees de
+dictature, c'est moi! Mes collegues, notamment Danton et Robespierre,
+l'ont constamment repoussee quand je la mettais en avant. J'appelle sur
+ma tete seule les vengeances de la nation. Mais, avant de faire ainsi
+tomber l'opprobre ou le glaive, citoyens, sachez ecouter.
+
+"Au demeurant, que me demandez-vous? Me feriez-vous un crime d'avoir
+propose la dictature, si ce moyen etait le seul qui put vous retenir au
+bord de l'abime? Qui osera d'ailleurs blamer cette mesure quand le
+peuple l'a approuvee et s'est fait lui-meme dictateur pour punir les
+traitres? A la vue de ces vengeances populaires, a la vue des scenes
+sanglantes du 14 juillet, du 6 octobre, du 10 aout, du 2 septembre,
+j'ai fremi moi-meme des mouvements impetueux et desordonnes qui se
+prolongeaient parmi nous. J'aurais desire qu'ils fussent diriges par
+une main juste et ferme. Redoutant les exces d'une multitude sans
+frein; desole de voir la hache frapper indistinctement et confondre ca
+et la les petits delinquants avec les grands coupables; desirant la
+tourner sur la tete seule des vrais scelerats, j'ai cherche a soumettre
+ces mouvements terribles et deregles a la sagesse d'un chef.
+
+"J'ai donc propose de donner une autorite provisoire a un homme
+raisonnable et fort, de nommer un dictateur, un tribun, un triumvir, le
+titre n'y fait rien. Ce que je voulais, c'etait un citoyen integre,
+eclaire, qui aurait recherche tout de suite les principaux
+conspirateurs afin de trancher d'un seul coup la racine du mal,
+d'epargner le sang, de ramener le calme et de fonder la liberte. Suivez
+mes ecrits, vous y trouverez partout ces vues. La preuve, au reste, que
+je ne voulais point faire de cette espece de dictateur un tyran, tel
+que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime devouee a la
+patrie, c'est que je voulais en meme temps que son autorite ne durat
+que peu de jours, qu'elle fut bornee au pouvoir de condamner les
+traitres et meme qu'on lui attachat durant ce temps un boulet aux
+pieds, afin qu'il fut toujours sous la main du peuple.
+
+"Je rends grace a mes ennemis de m'avoir amene a vous dire ma pensee
+tout entiere. Si, apres la prise de la Bastille, j'avais eu en main
+l'autorite, cinq cents tetes scelerates seraient tombees a ma voix. Ce
+coup d'audace, en jetant la terreur dans la ville, aurait contenu tout
+de suite tous les mechants. Il ne restait plus des lors qu'a fonder
+l'ordre, la paix et le bonheur public sur des lois, ce qui eut ete
+facile, cette tache n'etant plus empechee a chaque instant par des
+complots et des menees sourdes; mais faute d'avoir deploye cette
+energie aussi sage que necessaire, cent mille patriotes ont ete egorges
+et cent mille sont menaces de l'etre. Vous avez eu des massacres
+nombreux et reiteres, vous avez verse vous-memes beaucoup de sang, vous
+en verserez encore. Vraiment, quand je viens a comparer vos idees aux
+miennes, je rougis pour vous et je m'indigne de vos fausses maximes
+d'humanite.
+
+"C'est en vain d'ailleurs que vous avez l'air de rejeter maintenant
+cette mesure dictatoriale avec horreur. Vous y viendrez un jour malgre
+vous, seulement il ne sera plus temps: la division et l'anarchie auront
+gagne toutes les classes de citoyens. Au lieu de cinq cents tetes, vous
+en abattrez deux cent mille, et vous echouerez.
+
+"Une violence legale et ordonnee par un chef est toujours preferable a
+celle ou une fausse moderation jette, dans les temps de desordre, une
+nation entiere. Les penseurs sentiront toute la justesse de ce
+principe. Citoyens, si sur cet article vous n'etes point a la hauteur
+de m'entendre, tant pis pour vous!
+
+"Oui, telle a ete mon opinion; j'y ai mis mon nom et je n'en rougis
+pas. On a eu l'impudeur de m'accuser d'ambition, de cruaute, de
+connivence avec les tyrans.--Moi... vendu! Les tyrans donnent de l'or
+aux esclaves qu'ils corrompent, et je n'ai pas meme le moyen
+d'acquitter les dettes de ma feuille. Moi, cruel, qui ne puis voir
+souffrir un insecte sans partager son agonie! Moi, ambitieux!...
+Citoyens, voyez-moi et jugez-moi (il montre ses habits sales, ses
+membres chetifs): un pauvre diable, sans protection, sans amis, sans
+intrigue! Le glaive de vingt mille assassins etait suspendu sur moi:
+j'ai erre de souterrain en souterrain. Toute ma gloire est dans le
+triomphe de la nation, dont j'ai defendu les droits, depuis trois
+annees, la tete sur le billot.
+
+"Cessons ces discussions et ces debats scandaleux. Hatez-vous de
+marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le salut de la
+nation; posez les bases sacrees d'un gouvernement juste et libre;
+faites respecter les droits, l'origine et la dignite de l'homme. Je ne
+demande qu'a m'immoler tous les jours de ma vie pour le bonheur du
+peuple. Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantome de la
+dictature se reunissent a moi, qu'ils s'unissent a tous les bons
+citoyens, pour ensevelir leurs ressentiments dans la grandeur et la
+prosperite communes."
+
+La tete de Marat etait faite de la boue du peuple; quand le genie
+revolutionnaire venait a souffler sur cette boue, il en sortait une
+sorte d'eloquence monstrueuse. Cette imnge extraordinaire, infernale,
+d'un dictateur trainant a travers les cadavres le boulet qui l'enchaine
+aux volontes de la multitude est quelque chose de par dela l'humanite.
+Le style hache de cet orateur, son geste effare, son rire amer, le
+mouvement electrique de ses yeux noirs, l'aspect de ce front sur lequel
+on voyait se former d'avance tous les orages de la Revolution, ses
+bravades ont confondu l'Assemblee. Un lugubre silence regne sur les
+bancs des deputes; mais les tribunes applaudissent avec fureur.
+
+Enfin Vergniaud lui succede a la tribune: "S'il est un malheur, dit-il
+d'une voix qui affectait la tristesse, s'il est un malheur pour un
+representant du peuple, c'est de remplacer ici un homme tout charge de
+decrets de prises de corps qu'il n'a pas purges."
+
+MARAT, de son banc.--Je m'en fais gloire!
+
+Yergniaud repeta sa phrase, agita le linceul des victimes du 2
+septembre, mais ne reussit point a entrainer une resolution de la part
+de l'Assemblee.
+
+Le calme semblait depuis quelques instants retabli. Tout a coup un
+second orage eclate sur la tete de Marat. Il s'agit d'un numero de
+l'_Ami du peuple_ dans lequel Boileau denonce le passage suivant: "Ce
+qui m'accable, c'est que mes efforts pour le salut de la Republique
+n'aboutiront a rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de
+la plupart des deputes (Boileau se tournant vers Marat: Pour mon propre
+compte, Marat, je te dirai qu'il y a plus de verite dans ce coeur que
+de folie dans ta tete)... a voir la trempe de la plupart des deputes,
+je desespere du salut public, si dans les huit premieres seances toutes
+les bases de la Constitution ne sont pas posees. N'attendez plus rien
+de cette Assemblee; vous etes aneantis pour toujours: cinquante ans
+d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur,
+vrai patriote et homme d'Etat."
+
+Un mouvement d'indignation s'empare de l'Assemblee. De tous les coins
+de la salle s'elevent des cris terribles:
+
+--A l'Abbaye! a l'Abbaye!
+
+Marat se leve avec sang-froid et reclame de nouveau la parole.
+
+"Et moi,'s'ecrie Boileau, je demande que ce monstre soit decrete
+d'accusation."
+
+C'est a qui des lors appuiera l'eponge trempee de fiel sur la bouche de
+l'accuse.
+
+UNE VOIX.--Je demande que Marat parle a la barre.
+
+MARAT.--Je somme l'Assemblee de ne pas se livrer a ces acces de fureur.
+
+LARIVIERE.--Je demande que cet homme soit interpelle purement et
+simplement d'avouer ces lignes ou de les desavouer.
+
+Alors Marat, qui a reussi a se frayer un chemin jusqu'a la tribune, a
+travers les flots tumultueux de ses ennemis: "Je n'ai pas besoin
+d'interpellation. L'ecrit qu'on vient de lire est de moi, je l'avoue.
+Jamais le mensonge n'a approche de mes levres et la dissimulation est
+etrangere a mon coeur. Seulement cet ecrit est deja ancien; il date de
+dix jours. Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous,
+avec les amis de la patrie, cette preuve que vous ne revoquerez pas en
+doute, la voici." Il tire de sa poche le premier numero de son nouveau
+_Journal de la Republique._
+
+Un secretaire de l'Assemblee en lit quelques fragments:
+
+_Nouvelle marche de l'auteur._
+
+"Depuis l'instant ou je me suis devoue pour la patrie, je n'ai cesse
+d'etre abreuve de degouts et d'amertume: mon plus cruel chagrin n'etait
+pas d'etre en butte aux assassins, c'etait de voir une foule de
+patriotes sinceres, mais credules, se laisser aller aux perfides
+insinuations, aux calomnies atroces des ennemis de la liberte sur la
+purete de mes intentions et s'opposer eux-memes au bien que je voulais
+faire... Les laches, les aveugles, les fripons et les traitres se sont
+reunis pour me peindre comme un _fou atrabilaire_, invective dont les
+charlatans encyclopedistes gratifierent l'auteur du _Contrat social_...
+Quant aux vues ambitieuses qu'on me prete, voici mon unique reponse: Je
+ne veux ni emplois ni pensions. Si j'ai accepte la place de depute a la
+Convention nationale, c'est dans l'espoir de servir plus officiellement
+la patrie, meme sans paraitre... Je suis pret a prendre les voies
+jugees efficaces par les defenseurs du peuple: je dois marcher avec
+eux. Amour sacre de la patrie, je t'ai consacre mos veilles, mon repos,
+mes jours, toutes les facultes de mon etre; je t'immole aujourd'hui mes
+preventions, mon ressentiment, mes haines. A la vue des attentats des
+ennemis de la liberte, a la vue de leurs outrages contre ses enfants,
+j'etoufferai, s'il se peut, dans mon sein, les mouvements d'indignation
+qui s'y eleveront; j'entendrai, sans me livrer a la fureur, le recit du
+massacre des vieillards et des enfants egorges par de laches assassins;
+je serai temoin des menees des traitres a la patrie, sans appeler sur
+leurs tetes criminelles le glaive des vengeances populaires. Divinite
+des ames pures, prete-moi des forces pour accomplir mon voeu! Jamais
+l'amour-propre ou l'obstination ne s'opposera chez moi aux mesures que
+prescrit la sagesse: fais-moi triompher des impulsions du sentiment; et
+si les transports de l'indignation doivent un jour me jeter hors des
+bornes et compromettre le salut public, que j'expire de douleur avant
+de commettre cette faute."
+
+[Illustration: Seance du 25 Septembre.]
+
+La lecture de cette piece calme l'exasperation generale et dejoue les
+sinistres projets de la Gironde.
+
+MARAT.--Je me flatte qu'apres la lecture de cet ecrit il ne vous reste
+pas le moindre doute sur la purete de mes intentions; mais on me
+demande de retracter des principes qui sont a moi, c'est me demander
+que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens.
+Il n'y a aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce
+renversement d'idees. Il ne depend pas plus de moi de changer mes
+pensees qu'il ne depend de la nature de bouleverser l'ordre du jour et
+de la nuit.
+
+"On me reprochait tout a l'heure les maux que j'ai soufferts pour la
+patrie: c'est indecent. Les motifs de reprobation qu'on a invoques
+contra moi, je m'en fais gloire, j'en suis fier. Les decrets qui m'ont
+frappe, je m'en etais rendu digne pour avoir demasque les traitres,
+dejoue les conspirateurs. Oui, dix-huit mois, j'ai vecu sous le glaive
+de Lafayette. S'il se fut rendu maitre de ma personne, il m'eut
+aneanti. J'ai ete accable de poursuites par le Chatelet et le tribunal
+de police: mais je m'en vante! On a ose me donner comme titres de
+proscription les decrets provoques contre moi dans l'Assemblee
+constituante et dans l'Assemblee legislative: eh bien! ces decrets, le
+peuple les a detruits en m'appelant parmi vous. Sa cause est la mienne.
+
+"Qui sont, apres tout, les auteurs de cette accusation atroce? Des
+hommes pervers, des membres de la faction Brissot! Les voila tous
+devant moi: ils ricanaient tout a l'heure, ils triomphaient au bruit
+des cris forcenes de leurs agents; qu'ils osent me fixer maintenant!
+
+"Souffrez qu'apres une seance aussi orageuse, apres les clameurs
+furibondes et les menaces ehontees auxquelles vous venez de vous
+abandonner contre moi, je vous rappelle a vous-memes, a la justice.
+Quoi! si par la faute de mon imprimeur la feuille de ce jour n'eut pas
+paru, vous m'auriez donc livre a l'opprobre et a la mort? Cette fureur
+est indigne d'hommes libres. Mais non, je ne crains rien sous le
+soleil. Je declare que si le decret eut ete lance contre moi, je me
+brulais la cervelle au pied de cette tribune."
+
+L'orateur appuie la bouche d'un pistolet contre son front. "Voila donc,
+reprend Marat d'une voix attendrie par l'emotion, voila le fruit de
+trois annees de cachots et de tourments... Voila donc le fruit de mes
+veilles, de mes labeurs, de ma misere, de mes souffrances, des dangers
+sans nombre que j'ai essuyes pour la patrie!... Un decret d'accusation
+contre moi! C'est un complot monte par mes ennemis, dans cette
+assemblee, pour m'en faire sortir. Eh bien! je resterai parmi vous pour
+braver vos fureurs!..."
+
+L'Assemblee murmure; les tribunes applaudissent a outrance. "A la
+guillotine! a la guillotine!" vociferent quelques Girondins forcenes.
+On demande que Marat soit tenu d'evacuer la tribune.
+
+TALLIEN.--Je demande, moi, que l'ordre du jour fasse treve a ces
+scandaleuses discussions. Decretons le salut de l'empire, et laissons
+la les individus.
+
+La Convention passe a l'ordre du jour.
+
+Il nous reste a tirer les conclusions de cette orageuse seance.
+
+Constatons d'abord que l'attaque des Girondins manquait absolument de
+base. Pour fonder une dictature, il faut un dictateur: ou etait-il?
+
+Prudhomme dans son journal (_les Revolutions de Paris_) jugeait ainsi
+les trois hommes contre lesquels avait eu lieu cette levee de
+boucliers:
+
+"Qui connait le caractere _reveche_, les manieres dures de Robespierre,
+ne le jugera pas fait pour etre un tribun du peuple. Fier de professer
+les vrais principes sans alterations, il y tient avec roideur.--Marat,
+malgre ses listes de proscription, n'aime pas plus le sang qu'un autre.
+Domine par un amour-propre excessif, il ne veut pas dire ce que les
+autres ont dit et comme ils l'ont dit: si on a trouve une verite, un
+principe avant lui, pour ne pas rester en deca, il passe outre et tombe
+dans l'exageration; souvent il touche a la folie, a l'atrocite, mais il
+professe des principes que les malintentionnes redoutent et
+abhorrent.--Danton ne ressemble nullement aux deux premiers; jamais il
+ne sera dictateur ou tribun, ou le premier des triumvirs, parce que
+pour l'etre il faut de longs calculs, des combinaisons, une etude
+continuelle, une assiduite tenace, et Danton veut etre libre en
+travaillant a la liberte de son pays. Amis lecteurs, nous vous le
+demandons, que pouvez-vous redouter de ces trois citoyens? L'un ne veut
+que passer doucement sa vie, et les deux autres n'ont de pretentions
+qu'a la renommee et a quelques honneurs populaires. Pourvu qu'on les
+lise, qu'on les ecoute, et surtout qu'on les applaudisse, ils sont
+contents."
+
+La seule dictature a laquelle ils visassent alors etait celle de la
+popularite.
+
+Si, pris individuellement, chacun d'eux etait incapable de faire un
+dictateur, eut-il ete plus facile de reunir Danton, Marat et
+Robespierre dans un triumvirat? Evidemment non. Ils etaient trop
+personnels, trop divers, trop peu d'accord entre eux sur les voies et
+moyens de fonder le nouvel ordre de choses pour marcher vers le meme
+but. Ou donc a-t-on jamais trouve la trace d'une alliance, d'un pacte,
+d'une action commune entre ces trois hommes?
+
+Ainsi l'accusation des Girondins s'appuyait sur une chimere.
+
+Quels etaient maintenant les maitres du champ de bataille? Sans
+contredit ceux qui avaient ete attaques. Danton, dans son discours,
+s'etait eleve a la hauteur d'un veritable homme d'Etat.
+
+Robespierre, quoique faible ce jour-la, avait derriere lui l'integrite
+de sa vie, les services rendus a la cause du peuple; il lui suffisait
+de souffler sur l'accusation pour en dissiper les nuages. Certes, Marat
+n'etait point un genie; mais ce n'etait pas non plus, comme on affecte
+de le dire, un homme sans valeur. Abandonne, desavoue des siens, il
+avait montre a la tribune plus de sang-froid, plus d'ordre dans les
+idees, plus d'eloquence sauvage qu'on ne pouvait en attendre d'un homme
+poursuivi comme un loup par une meute de chiens.
+
+L'Ami du peuple etait jusque-la, pour plusieurs, un probleme, une
+fiction; de telles attaques lui donnaient, pour ainsi dire, une
+existence reelle; elles en faisaient l'_Ecce homo_ de la Revolution.
+Marat s'exaltait lui-meme dans le sentiment de cette lutte gigantesque.
+La contradiction n'est pour les esprits abuses par une idee fausse
+qu'un motif de confiance dans la mission qu'ils se sont donnee; elle
+assure leur marche; elle les rehausse a leurs propres yeux et aux yeux
+de la foule. Marat se soulevait sur la haine qu'il inspirait aux
+moderes comme sur un piedestal.
+
+En temps de Revolution, denoncer des chefs de parti, c'est les designer
+aux faveurs de la fortune politique. Les Girondins avaient donc fait
+une fausse manoeuvre. Ils croyaient detruire leurs ennemis; ils les
+avaient fortifies. L'importance des hommes d'Etat se mesure a la
+violence des attaques dont ils sont l'objet. Les tempetes n'eclatent
+point sur des ruisseaux.
+
+Mais laissons de cote les personnes. Le veritable evenement historique
+de cette journee fut la victoire de Paris. Sa representation tout
+entiere demeurait intacte: Vergniaud lui-meme avait ete force de
+reconnaitre qu'elle contenait des hommes de merite, le venerable
+Dussaulx, le grand peintre David et d'autres encore. Ainsi l'ame de la
+France et de la Revolution, Paris qui avait pris la Bastille, Paris qui
+avait fait les journees du 5 octobre et du 10 aout, Paris qui porte
+malheur a tous ceux qui se defient de lui, Paris etait sorti triomphant
+de la lutte.
+
+Autre grand resultat: l'Assemblee decreta la proposition de Danton:
+
+LA REPUBLIQUE FRANCAISE EST UNE ET INDIVISIBLE.
+
+
+
+
+III
+
+Elan de la defense nationale.--La panique.--Detente.--La patrie n'est
+plus en danger.--Arrivee de Dumouriez a Paris.--Sa presence au club des
+Jacobins.--Habilite de Danton.--Une soiree chez Talma.--Rabat-Joie.
+
+
+Paris sortait d'un affreux cauchemar: il avait dormi dans le sang, avec
+le spectre de l'Invasion sur la poitrine.
+
+On se souvient de la prise de Verdun; les Parisiens, croyant deja voir
+le roi de Prusse a leurs portes, avaient forme un camp qui s'etendait
+depuis Clichy jusqu'a Montmartre. Tout le monde y travaillait. De
+jolies citoyennes maniaient bravement la pioche, la beche ou la
+brouette. Maitres de Verdun, les Prussiens marchaient deja dans les
+plaines de la Champagne, s'avancaient sur Sainte-Menehould par la
+trouee de Grandpre. La consternation etait au comble.
+
+L'elan revolutionnaire deborda comme un torrent. Hommes, munitions,
+chevaux, fourrages, tout fut mis en requisition. Les ustensiles de
+menage, pelles, pincettes, chenets, furent transformes en armes de
+guerre. Dans un moment de frenesie, on alla jusqu'a deterrer les _morts
+de qualite_, afin de convertir en balles le plomb de leur cercueil.
+L'Assemblee nationale s'eleva contre ces profanations; mais les cloches
+des eglises furent fondues pour faire des canons. La necessite de
+pourvoir au salut de la patrie augmentant de jour en jour, quelques
+municipalites avaient requis l'argenterie, les vases sacres, l'or des
+sacristies. D'un autre cote, les dons patriotiques affluerent. Des
+ouvrieres, de pauvres femmes en deuil venaient deposer entre les mains
+des magistrats, le denier de la veuve. Et ce n'est pas seulement a
+Paris, c'est d'un bout a l'autre de la France qu'eclataient ces actes
+de devouement.
+
+Dans une lettre adressee a la Convention, le citoyen Bonnaire racontait
+les sacrifices des habitants de sa province: "Les citoyens de ce
+departement (le Cher) ont aussi voulu deposer leurs offrandes sur
+l'autel de la patrie. Le conseil de notre arrondissement a maintenant a
+sa disposition 218 paires de souliers, 17 capotes, 6 habits, 2 vestes,
+2 culottes, 7 chemises, 2 epaulettes en or et une somme de 4 060 livres
+pour distribuer des secours aux femmes et aux enfants des volontaires
+partis pour les armees. La municipalite de Bourges est depositaire de
+114 habits, 40 vestes, 30 culottes, 4l paires de bas, 32 paires de
+souliers, 16 chemises, d'une somme de 4 360 livres 2 sous 8 deniers,
+destines aux pauvres de cette ville, et d'une autre somme de 13 429
+livres pour les femmes des citoyens qui sont alles combattre les
+brigands." [Note: Cette lettre fut communiquee a l'auteur par Felix
+Bonnaire, directeur de la _Revue de Paris_.]
+
+Apres le 10 aout, nous l'avons dit, le pouvoir executif provisoire
+avait envoye des commissaires dans les departements. Voici les
+instructions qui leur furent donnees: "Ils s'attacheront surtout a ne
+servir la plus belle des causes que par des moyens constamment dignes
+d'elle; ils mettront, en consequence, le plus grand soin a s'annoncer
+par des manieres simples et graves, par une conduite pure, reguliere,
+irreprochable." Ces instructions furent suivies, et a la voix de ces
+commissaires toute la France tressaillit d'enthousiasme.
+
+Quand on apprit de meilleures nouvelles de l'etranger, quand on sut que
+la bataille de Valmy etait gagnee sur les Prussiens, les alarmes se
+dissiperent. Un mois apres, Montesquieu s'emparait de Chambery, Anselme
+prenait Nice. Lille etait encore assiegee; mais la ville etait defendue
+par plus de neuf mille hommes qui bravaient les bombes allemandes. Le 3
+octobre, une lettre de Custine annoncait que Spire avait ete arrachee
+aux Autrichiens.
+
+France de la Revolution, tu etais digne de vaincre! Sans toi, que fut
+devenue l'Europe? Tu combattais sans doute pour ta propre conservation,
+mais aussi pour le salut du monde. Tu versais a la fois ton sang et tes
+idees. Dans tes flancs sacres, tu portais l'humanite tout entiere!
+
+Disons-le une fois pour toutes, c'est surtout au regime des Assemblees
+nationales que la France dut ses premiers succes. Le retentissement de
+la tribune courait jusque sur les champs de bataille. Cette parole, ce
+coup de marteau frappant chaque jour sur le fer rouge du patriotisme,
+en dispersait les etincelles dans tout le pays. Jamais la dictature
+d'un homme n'aurait produit une telle effervescence. Grace a ses
+representants, la Republique etait partout, tenait tete a tout et
+montrait aux armees sa face severe.
+
+Voyant l'ennemi repousse, les Prussiens decimes dans les plaines de la
+Champagne par le fer et par la maladie, Custine tenant Spire et pouvant
+se reunir au general Biron pour porter la guerre dans tout l'empire
+d'Autriche, Danton proposa de declarer que la _patrie n'etait plus en
+danger_. L'Assemblee resista: ce fut une faute. De telles formules,
+autorisant toute sorte d'actes arbitraires, ne devraient point survivre
+aux circonstances exceptionnelles qui les ont creees. Le moyen, en
+outre, pour les legislateurs, d'inspirer de la confiance a la nation,
+c'est d'en avoir eux-memes, c'est de ne pas craindre.
+
+Dumouriez vint a Paris pour jouir de son triomphe et sonder les partis
+qui agitaient alors la Republique. Il fut partout fete, acclame,
+cajole. Qui ne connait l'enthousiasme des Francais pour un general
+vainqueur? C'etait le lion, l'evenement du jour. A la ville, au
+theatre, on ne parlait que de lui, on ne voyait que lui. Le 11
+octobre, accompagne de Santerre, il se rend au club de Jacobins, ou il
+embrasse Robespierre. Tout le monde applaudit. Dumouriez demande la
+parole:
+
+"Citoyens, freres et amis, dit-il en terminant son discours, d'ici a la
+fin du mois, j'espere mener soixante mille hommes pour attaquer les
+rois et sauver les peuples de la tyrannie."
+
+Alors Danton:
+
+"Lorsque Lafayette, lorsque ce vil eunuque de la Revolution prit la
+fuite, vous servites deja bien la Republique en ne desesperant pas de
+son salut; vous ralliates nos freres: vous avez depuis conserve avec
+habilete cette station qui a ruine l'ennemi, et vous avez bien merite
+de votre patrie. Une plus belle carriere encore vous est ouverte: que
+la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les couronnes
+tombent devant ce bonnet rouge dont la societe vous a honore. Revenez
+ensuite vivre parmi nous, et votre nom figurera dans les plus belles
+pages de notre histoire."
+
+Plus tard on a beaucoup reproche a Danton d'avoir recherche, flatte,
+adule Dumouriez? Etait-ce bien le general qu'il courtisait? Non,
+c'etait la victoire. Il fallait avant tout que la Revolution s'appuyat
+sur le succes de nos armes, et, plus que tout autre, Danton avait
+poursuivi ce reve glorieux; plus que tout autre, il avait contribue a
+remuer dans les coeurs le sentiment national, a pousser vers nos
+frontieres les heroiques defenseurs de la patrie. Comptait-il aussi sur
+l'influence du general pour conclure une alliance avec la Gironde? Il y
+a tout lieu de le croire.
+
+Il faut d'ailleurs se dire que les projets de Dumouriez etaient alors
+couverts d'un voile impenetrable. Qui l'eut soupconne de trahison? Ses
+discours semblaient inspires par le genie du patriotisme. Tous les
+partis s'y meprirent; les citoyens les plus purs rendirent hommage a ce
+vainqueur.
+
+Un seul homme ne partageait point l'engouement general; mais cet homme
+etait Marat, c'est-a-dire la defiance.
+
+D'ou naissaient des lors ses soupcons?
+
+Dumouriez etant venu a Paris pour recevoir les honneurs du triomphe,
+c'etait a qui s'abriterait derriere l'epee du general. Il trainait a sa
+suite tout un etat-major. Durant quelques jours, on ne vit dans les
+rues que des uniformes et des epaulettes. La ville passa sur-le-champ
+des frayeurs et de la tristesse a l'enivrement. Toutes les tetes
+tournerent avec tous les coeurs du cote du general victorieux. Les
+Girondins profiterent de la circonstance pour regner sur l'opinion et
+pour introduire le militarisme dans la Republique. La presence de ces
+officiers bravaches et fanfarons offusquait au contraire l'austerite
+des apotres de la democratie. Ces pretendus sauveurs venaient a Paris
+animes d'un beau feu contre les _agitateurs_ et provoquaient jusque
+dans les rues et les promenades publiques les citoyens connus par leurs
+opinions exaltees. Marat fut personnellement victime de leurs boutades
+et de quelques voies de fait. Le crime de ce petit homme ombrageux
+etait de ne point avoir fait echo a l'enthousiasme universel pour le
+heros du jour. Deux bataillons de volontaires parisiens, le Mauconseil
+et le Republicain, avaient, disait-on, cede aux cruelles defiances de
+leur epoque, en massacrant quatre malheureux deserteurs prussiens qui
+venaient se rendre et servir sous nos drapeaux, mais qu'ils prirent
+pour des espions ou pour des emigres francais. Dumouriez avait ordonne
+que ces deux bataillons fussent transferes dans une forteresse,
+depouilles de leurs armes et de leurs uniformes. Marat ne vit dans la
+conduite de Dumouriez qu'un symptome de haine secrete contre Paris. Il
+trembla sur le sort de ces soldats qui vivaient dans l'attente d'une
+punition inconnue. "Je veux avoir le coeur net de cette affaire,
+dit-il, et tant que j'aurai la tete sur les epaules, on n'egorgera pas
+le peuple impunement." Il demanda donc aux Jacobins qu'on lui adjoignit
+deux commissaires, afin de se rendre chez Dumouriez, et de s'informer
+aupres du general des causes qui avaient fait traiter si severement les
+deux bataillons accuses.
+
+Cette nuit-la, il y avait fete rue Chantereine, dans la petite maison
+de Talma. Un enfant de Thalie (style du temps) recevait chez lui un
+enfant de Mars. Une porte cochere, dont le marteau, souleve a chaque
+instant par des mains fraichement gantees, retombait avec un bruit
+sourd, conduisait, par une etroite allee d'arbres, dans une cour
+sablee, ou la maison, jolie bonbonniere du dernier siecle,
+s'epanouissait en souriant dans un nuage de parfums et de clarte. Les
+vitres, eclairees aux bougies, laissaient passer de temps en temps sur
+les rideaux de mousseline blanche les ombres joyeuses de femmes en
+grande toilette, les seins et les epaules nus, les cheveux releves de
+fleurs, le cou humide d'une rosee de perles ou marque de grains de
+corail; des gardes nationaux en tenue de bal, culotte de casimir blanc,
+bas de soie, souliers a semelles fines, allaient et venaient dans les
+allees; un bruit de musique, d'eclats de rire, de voix folles et
+coquettes, descendait jusque dans la cour, et des flots de lumiere
+ruisselaient sur les marches de pierres de la maison que frolaient, en
+montant, de longues jupes de soie.
+
+Cette petite maison resplendissante, au milieu de la ville eteinte et
+morne, avait cache, comme par pudeur, au fond d'une allee, sous des
+ombres d'arbres, sa joie et ses lumieres qui insultaient a la disette
+publique. On se cachait alors pour se rejouir, comme en d'autres temps
+pour verser des larmes. La disposition interieure de la maison, que je
+visitai en 1837 et qui etait alors habitee par un directeur du _Temps_,
+presente une forme spherique assez singuliere, qui ne manque point de
+caractere ni d'elegance; elle aurait plu a Mme de Pompadour, et semble
+une petite habitation secrete, choisie pour les plaisirs d'un comedien
+ou d'un roi. Bonaparte y demeura a son retour d'Egypte.
+
+Le salon etait eclaire interieurement de lustres qui laissaient tomber
+du plafond leurs larmes de cristal. On voyait assis sur des fauteuils
+Kersaint, Lebrun, Roland, Lasource, Chenier et d'autres, engages dans
+le parti de la Gironde; des femmes d'esprit, des jeunes filles du
+monde, des fees de l'Opera, achevaient de parer la fete. On distinguait
+dans leurs groupes mademoiselle Contat, madame Vestris, la Dugazon.
+L'ameublement etait d'un gout parfait; le salon tendu de damas bleu et
+blanc, avec des rideaux de fenetres en mousseline relevee de draperies
+en soie, egayait les yeux par l'harmonie des tons; de grands vases de
+porcelaine d'ou sortaient des tiges de fleurs naturelles (grand luxe
+d'alors) repandaient leur haleine embaumee dans tout l'appartement; ce
+n'etait que mousseline, que soie, que rubans, que dorures, que lumieres
+repetees sur les consoles et les cheminees, dans des glaces
+eblouissantes. Talma, en habit de comedien, faisait les honneurs de
+chez lui.
+
+Le general Dumouriez, arrive depuis quelques jours a Paris, etait le
+heros de la fete. Il sortait du theatre des Varietes, ou sa presence
+avait excite des applaudissements. Il n'etait bruit dans la ville que
+de ses exploits militaires. Chacun, dans le salon de Talma,
+s'empressait cette nuit-la a toucher la main du general vainqueur.
+Jamais roi ne recueillit tant d'honneurs ni de flatteries de la part de
+ses courtisans qu'en recut de ses concitoyens le chef des armees de la
+Republique. Des femmes charmantes, les bras demi-nus, les yeux
+assassins, les cheveux dresses a la derniere mode, sans poudre ni
+constructions aeriennes (la Revolution avait passe son niveau sur les
+tetes les plus coquettes), agitaient autour de lui leurs mouchoirs
+parfumes, ou prenaient sur leurs fauteuils des poses agacantes pour
+attirer son attention. On eut dit, sur des proportions plus
+bourgeoises, le marechal de Villars courtise par les dames de
+Versailles. Dumouriez etait un militaire de belle humeur et de fiere
+mine, qui repondait galamment a toutes ces avances. Rien de plus
+aimable qu'un homme heureux. Toute cette societe, ivre de gloire, de
+lumiere, de grand feu, de bruit, de parfums de fleurs, se livrait sans
+remords a l'oubli des sombres evenements qui menacaient alors la
+France. On entend tout a coup un grand tumulte dans l'antichambre;
+alors la grosse voix de Santerre, cette voix qui remuait les faubourgs,
+annonce, en s'elevant au milieu de cette societe toute rejouie de doux
+propos, de tendres oeillades, de toilettes folles:
+
+--Marat!
+
+[Illustration: Boissy D'Anglas]
+
+A ce nom, tous les visages se rembrunissent. Un petit homme a mine
+cynique, negligemment vetu, en houppelande sale, culotte de peau,
+bottes crottees, un mouchoir blanc noue sur la tete, apparait au seuil
+du salon. Il a force l'entree, malgre la resistance des valets amasses
+dans l'antichambre. La laideur, la petite taille et le visage terreux
+de cet homme ressortent singulierement encadres dans la bordure
+eblouissante d'une fete. Il est suivi de deux membres du club des
+Jacobins, Bentabole et Monteau, deux longs et maigres sans-culottes,
+deux tetes de l'Apocalypse.
+
+A cette vue, un morne silence, mele de surprise, saisit tous les
+assistants. Marat, en cet etat debraille, represente le pauvre peuple,
+brusquement survenu, avec les livrees de la misere, au milieu des
+rejouissances des riches. C'etait 93 fait homme, entrant, sans etre
+invite ni attendu, dans un petit souper de la Regence.
+
+Dumouriez demeure interdit; Marat va droit a lui, et mesurant d'un
+regard intrepide le general vainqueur:
+
+--Monsieur, lui dit-il, c'est a vous que j'ai affaire.
+
+Dumouriez tourne lestement les talons avec un geste d'insolence
+militaire; mais, le saisissant par la manche, Marat l'entraine dans un
+coin du salon.
+
+--Nous sommes envoyes, dit-il, par le club des Jacobins.
+
+--Nous avons besoin de vous parler en particulier, ajoutent Bentabole
+et Monteau.
+
+Ils entrent tous les quatre dans une chambre voisine. On entend a
+intervalles, quoique la porte soit close, la voix des interlocuteurs.
+
+MARAT.--La maniere dont vous les avez traites est revoltante.
+
+Il s'agissait, comme on pense bien, des deux regiments, le Mauconseil
+et le Republicain.
+
+--Monsieur Marat!...
+
+--Vous en imposez a l'Assemblee pour lui arracher des decrets
+sanguinaires.
+
+--Vous etes trop vif, monsieur Marat; je ne puis m'expliquer avec vous.
+
+--Je viens ici au nom de l'humanite.
+
+--Vous approuvez donc l'indiscipline des soldats?
+
+--Non, mais je hais la _trahison_ des chefs.
+
+Dumouriez ne pouvait tolerer un pareil langage.
+
+--Brisons la, dit-il.
+
+La porte de la chambre ou s'entrenait le general avec Marat, Bentabole,
+et Monteau s'ouvre brusquement. L'Ami du peuple rentre dans le salon,
+suivi de ses deux commissaires. En traversant la foule, son regard se
+promene avec une audace et un mepris visibles sur les femmes demi-nues
+qui ornent cette fete, sur les Girondins suspects, sur les officiers a
+epaulettes d'or, et s'arretant devant Santerre avec un air de reproche:
+
+--Toi ici? dit-il.
+
+Il semble a quelques assistants voir les lumieres palir. Marat, cette
+tache noire et sordide, en se posant sur une soiree radieuse, en a
+terni toute la joie. Les femmes, si rieuses et si brillantes il n'y a
+qu'un instant, sont tout a coup devenues obscures; l'ombre de cet
+homme, en marchant, laisse sur les toilettes, sur les seins decouverts,
+sur la gracieuse figure de ces nymphes, une tristesse morne.--C'est la
+Terreur qui passe.
+
+Plusieurs soldats de Dumouriez l'attendaient dans l'antichambre, le
+sabre nu sur l'epaule; Marat traverse cet appareil belliqueux et
+ridicule avec un sourire de dedain.
+
+--Votre maitre, ajoute-t-il, redoute plus le bout de ma plume que je ne
+crains la pointe de vos sabres.
+
+Dumouriez etait mal a l'aise; l'audace de ce petit homme qui etait
+arrive, a la clarte d'une fete, devant tout le monde, pour lui arracher
+le masque du visage, cette voix severe du peuple qui etait venue le
+saisir au milieu de tant de voix charmantes et flatteuses, et lui dire
+en face: "Tu es un traitre!" ce remords visible, cette conscience faite
+homme qui s'etait glissee en haillons sous les rayons et les fleurs de
+la victoire, le confondaient. Il passa la main sur son front quand
+l'Ami du peuple se fut tout a fait retire. En vain, de son cote, Mlle
+Contat reconduisait-elle a distance les trois commissaires, une
+cassolette a la main, toute fumante d'encens et d'odeurs, comme si elle
+eut voulu purifier les traces de Marat; cette gracieuse espieglerie,
+qu'elle prolongea jusqu'a la porte de la rue, ne rappela sur les levres
+de l'assemblee qu'un sourire froid et contraint. Marat avait d'un
+souffle eteint toute cette fete.
+
+
+
+
+IV
+
+Ce qu'etaient alors les Girondins.--Leur role dans la
+Convention.--Leurs prejuges contre Paris.--Encore l'affaire du
+Mauconseil et du Republicain.--La population lasse des divisions
+personnelles.--Danton conciliateur et repousse par les Girondins.--Son
+mot sur Mme Roland.--On lui demande des comptes.--Sa defense.--La
+Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Seance du 8
+novembre.--Deroute de la Gironde.--Robespierre et son frere chez
+Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat denonce par
+Barbaroux.--Reponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes.
+
+
+Revenons a la Convention, ce grand centre de la vie politique en
+octobre et novembre 92.
+
+Les factions qui divisaient l'Assemblee s'appuyaient evidemment sur
+l'etat du pays. Quelle etait donc la situation? Les anciens nobles, les
+partisans de la cour etaient a peu pres rentres sous terre, quoique,
+grace au vote des provinces, quelques-uns d'entre eux se fussent
+glisses sur les bancs de la Convention. La bourgeoisie, composee de
+gens de robe, de legistes, d'avocats, de tabellions, de scribes, de
+negociants, avait remplace l'ancienne aristocratie et cherchait a
+diriger le mouvement. Cette classe moyenne acceptait volontiers la
+Republique, mais elle redoutait les emportements de la multitude.
+Venaient ensuite les petits boutiquiers, les artisans, les
+contre-maitres, les commis de bureau, les paysans qui, eux aussi,
+voulaient se faire une place au soleil de l'egalite.
+
+Les Girondins avaient d'abord plante leur drapeau dans la couche
+populaire. N'avaient-ils point arbore le bonnet rouge? On a vu qu'ils
+avaient ete les premiers a prononcer en France le mot de Republique.
+D'ou vient donc qu'ils se soient tout a coup detournes de la
+democratie? D'ou vient qu'ils siegent aujourd'hui a droite de
+l'Assemblee et qu'ils jouent, avec quelques variantes, le role des
+constitutionnels de 89? Ont-ils ete decourages par le peu de succes
+qu'ils obtenaient aupres des masses? Tremblent-ils devant la Revolution
+comme l'alchimiste d'un drame allemand devant l'homme de bronze qu'il a
+cree? Il est probable que diverses causes influerent sur le revirement
+du parti girondin.
+
+Ces hommes remarquables par le talent de la parole se croyaient alors
+les maitres de la situation. La majorite de la Convention leur
+appartenait. Ils tenaient la plupart des ministeres, ils distribuaient
+les places et les faveurs, ils regnaient sur les journaux, ils avaient
+avec eux Dumouriez, c'est-a-dire la victoire, et malgre tous ces
+avantages ils etaient impuissants. Que leur manquait-il donc? Un
+principe.
+
+Ils voulaient la republique, sans doute, mais une republique de
+sentiment dont Mme Roland etait la Muse. On ne fonde point une forme de
+gouvernement avec des reves, ni avec des figures de rhetorique. D'un
+autre cote, la republique n'etait alors qu'un ideal; avant de
+l'atteindre, il fallait repousser l'ennemi, eteindre le foyer de la
+guerre civile, achever la Revolution, et les Girondins en etaient
+incapables. Ils se trouvaient donc fatalement entraines dans une
+politique d'expedients. De la une alliance avec la classe moyenne, dont
+ils esperaient se faire un rempart contre les envahissements de la
+democratie et contre les attaques de leurs adversaires.
+
+La difference entre les doctrines semait chaque jour parmi les citoyens
+des germes de desordre.
+
+"Que m'importe, disait-on dans les clubs, qu'un homme s'appelle
+monsieur le duc ou monsieur le jacobin, si je retrouve en lui le meme
+orgueil, la meme intolerance, le meme despotisme?" [Note: Note copiee
+aux Archives nationales.] C'etaient en effet les moeurs qu'il fallait
+changer, si l'on tenait a fonder le regne de la democratie. Or, sous ce
+rapport, les Girondins appartenaient beaucoup trop a l'ancien regime.
+
+Le projet de donner a la Convention une force ou, comme on disait
+alors, une maison militaire attira sur eux la juste defiance des
+Parisiens. Un plan general ne se cachait-il point derriere cette mesure
+proposee par Barbaroux? "Qu'y a-t-il, s'ecriait Robespierre, de plus
+naturellement lie aux idees federalistes que ce systeme d'opposer sans
+cesse Paris aux departements, de donner a chacun de ces departements
+une representation armee particuliere; enfin de tracer de nouvelles
+lignes de demarcation entre les diverses sections de la Republique dans
+les choses les plus indifferentes et sous les pretextes les plus
+frivoles?"
+
+Ils avaient beau s'en defendre, tout demontre clairement que les
+Girondins cherchaient a detruire la domination morale et politique de
+Paris, dont ils redoutaient de plus en plus l'influence. Si l'on
+reflechit maintenant que, sans un centre d'ebranlement, le pouvoir
+executif n'aurait jamais pu resister aux foudres de la coalition
+etrangere ni aux complots royalistes, on en conclura qu'en frappant la
+tete de la France les Girondins auraient immole la Revolution. Ces
+hommes inventifs ne cessaient cependant d'agiter le fantome de
+l'assassinat pour couvrir leurs tenebreux projets. Ils pretaient a
+leurs adversaires des intentions sinistres et cherchaient a les noyer
+dans l'opinion publique sous un deluge de sang. Les Girondins avaient
+raison de conjurer les perils et les violences de la dictature; mais
+n'avaient-ils point pris eux-memes l'initiative de la Terreur? A
+l'Assemblee legislative, Isnard n'invoquait-il point _la vengeance du
+peuple sur la tete des traitres_? Comment ce qui passait chez lui pour
+_l'energie d'une ame brulante_ devenait-il sur les levres de Marat _le
+langage de la sceleratesse_?
+
+Les temps, dit-on etaient changes. Erreur! il n'y avait de change que
+la position des Girondins.
+
+Etait-ce aussi sans motif que Barbaroux ne cessait de montrer a Paris
+un faux visage de Marseille? [Note: C'etait lui, on s'en souvient, qui
+aux approches du 10 aout avait annonce l'arrivee des braves federes
+patriotes; comment se fait-il qu'en septembre a la Convention il
+reclamait une garde d'honneur composee de jeunes aristocrates? L'esprit
+de Marseille avait-il change? Les journees de Septembre avaient-elles
+produit une reaction? Barbaroux aurait voulu le faire croire; mais la
+verite est que dans toutes les grandes villes se trouvent deux elements
+distincts. Le 10 aout, le jeune depute avait fait appel au parti du
+mouvement; il jugeait maintenant utile a ses interets de se servir du
+parti contraire.] Il y avait certes dans cette tactique une menace et
+un defi jete aux citoyens de la capitale. Avec un tel systeme, on est
+tres vite entraine a demembrer un Etat.
+
+On voyait bien, dans cette lutte, des idees en presence les unes des
+autres; mais il y avait aussi des hommes. Les dissentiments politiques
+s'appuyaient sur des griefs personnels, sur de vieilles rancunes, sur
+des antagonismes d'amour-propre. Les Girondins ne pardonnaient point a
+Danton sa superiorite, a Robespierre l'integrite de sa vie, a Marat sa
+popularite.
+
+L'Ami du peuple avait toujours sur le coeur l'affaire du Mauconseil et
+du Republicain, les deux bataillons mis en quarantaine par Dumouriez.
+
+Le 18 octobre, il demande la parole a la Convention nationale, et
+annonce qu'un grand complot a ete trame... contre lui. Scandale, bruit,
+eclats de rire forces. L'Assemblee ne veut point l'entendre. Marat
+insiste. Des murmures l'interrompent.
+
+LE PRESIDENT, au milieu du desordre.--Marat, vous avez la parole, mais
+ce n'est que pour un fait.
+
+MARAT.--Ce fait, le voici: Je dis que des ministres et des generaux
+perfides en imposent a la Convention, par des denonciations fausses,
+pour la jeter dans des mesures violentes et lui arracher des decrets
+sanguinaires. (Rumeurs.)
+
+Marat repete son exorde en rehaussant la voix. Les murmures
+recommencent avec des trepignements.
+
+"Je vous demande, president, du silence. J'ai, comme la faction qui
+m'interrompt, le droit d'etre entendu."
+
+LE PRESIDENT.--Je ne puis que vous donner la parole; mais il m'est
+impossible de vous donner du silence.
+
+MARAT.--Tandis que le public indigne s'eleve contre les mesures atroces
+qui sont employees envers les soldats de la patrie, seriez-vous les
+seuls a y applaudir; et faut-il qu'un homme que vous accablez de vos
+clameurs soit plus jaloux de votre honneur que vous-memes? Je reclame
+contre le decret qui vous a ete surpris au sujet des deux bataillons
+patriotes le _Mauconseil_ et le _Republicain_, denonces par les
+generaux comme ayant deshonore les armees francaises. Je me suis rendu,
+pour eclaircir le fait, chez le general Dumouriez; il a paru interdit.
+(Il s'eleve des eclats de rire.) Dumouriez ne m'a oppose que des
+raisons evasives. Pousse dans ses derniers retranchements, il a
+declare s'en referer a la Convention nationale et au ministre. Je me
+suis adresse a votre Comite de surveillance. Il s'est fait remettre la
+piece relative a cette affaire. Si vous l'eussiez lue avec nous, vous
+auriez ete tous saisis d'indignation, en voyant que les quatre
+pretendus deserteurs prussiens etaient quatre emigres francais.
+C'etaient donc des espions qui venaient sous vos drapeaux pour vous
+trahir, et qui conspiraient peut-etre avec le general. (La salle
+s'ebranle d'indignation.) Je veux parler du general Chazot. N'oubliez
+pas qu'il a ete cause de la deroute de l'avant-garde de Dumouriez. Je
+sais qu'il est un certain nombre de membres qui ne me voient qu'avec le
+dernier deplaisir. (Oui, oui!) J'en suis fache pour eux. Lorsqu'un
+homme, qui n'est anime que du bien public, ne recoit que des
+vociferations, les sentiments de ses ennemis sont juges. Je dis qu'il
+existe dans cette Assemblee une cabale qui cherche a m'exclure de son
+sein pour ecarter un surveillant incommode; je viens d'etre menace par
+le citoyen Rouyer; je ne sais si c'est un spadassin.
+
+LE PRESIDENT.--Le reglement defend toute personnalite, et ce n'est pas
+ici le lieu de vider une rixe personnelle avec un collegue.
+
+MARAT,--Ce n'est pas comme homme que je vous adresse la parole, ce
+n'est pas comme citoyen, c'est comme representant du peuple; j'ai ete
+menace, dis-je, par le citoyen Rouyer; je ne sais s'il a espere me
+rabaisser a son niveau ou m'eloigner par la terreur; mais je me dois au
+salut public, je resterai a mon poste, et je dois declarer que si l'on
+entreprend contre moi quelques voies de fait, je repousserai ces
+outrages en homme de coeur, et j'en prends a temoin ceux qui m'ont vu.
+
+LE PRESIDENT.--A quoi concluez-vous, Marat?
+
+MARAT.--Je demande la lecture du proces-verbal qui est depose au Comite
+de surveillance. Je vous fais en outre observer qu'il n'a jamais ete
+dans mon intention de disculper les bataillons d'avoir voulu prevenir
+l'action de la justice; ils ont manque a la forme: mais les generaux
+vous en ont impose quand ils vous ont represente les quatre
+malheureuses victimes de cette affaire comme des deserteurs prussiens.
+Je m'eleve donc contre les mesures generales et violentes qu'on a
+prises envers ces bataillons, tandis qu'il etait evident qu'ils ne
+renfermaient qu'un petit nombre de coupables; on les a tous enveloppes
+d'une fletrissure qui, s'ils eussent ete des brigands pris dans les
+forets, n'eut pu etre plus honteuse. En vous denoncant ces faits, j'ai
+rempli le devoir que m'imposait ma conscience. Je me retire.
+
+La preuve que Marat n'avait pas tout a fait tort, c'est que ces deux
+bataillons furent plus tard rehabilites.
+
+Quel que fut l'homme, il etait depute de Paris, au meme titre que ses
+collegues, et tout outrage envers sa personne s'adressait a la
+representation nationale tout entiere. Or, chaque jour, on l'insultait
+aux portes memes de la Convention; on lui marchait sur les pieds en
+criant par derision: "Ah! le petit Marat!" Gorsas, dans son _Courrier
+des departements_, lui jetait de la boue et du sang au visage. Des
+placards le designaient a la haine et a la vengeance des bons citoyens.
+Des hommes a cheval passaient la nuit devant sa maison avec des torches
+et demandaient sa tete. Est-il vrai que ses jours fussent alors
+menaces? Il le crut du moins et, pour se conserver vivant, Marat rentra
+le soir dans son souterrain.
+
+Ces attaques furieuses, ces ressentiments personnels affligeaient le
+pays. Les faubourgs en murmuraient. Dans un moment aussi critique, ou
+tout etait a reorganiser, ou le numeraire s'etait evanoui, ou la rarete
+des subsistances amenait des troubles sur les marches, ou l'industrie
+souffrait, ou il s'agissait d'assurer le bonheur de vingt-cinq millions
+d'hommes, ou le succes de nos armes etait encore mal affermi, ou
+couvait dans l'Ouest la guerre civile, la Convention n'avait-elle donc
+rien de mieux a faire que de se livrer a des luttes steriles? Les
+geants se combattaient, se blessaient les uns les autres dans des
+debats confus, ainsi que les dieux de l'Iliade dans les nuages. Ces
+rivalites facheuses ne decourageaient-elles point les esperances et les
+heroiques efforts de la nation? Chacun se demandait: "Nous
+sacrifions-nous pour des principes ou pour des ambitieux?" Une
+petition, adressee a l'Assemblee, disait: "C'est avec douleur que nous
+voyons des hommes faits pour se cherir et s'estimer, se hair et se
+craindre autant et plus qu'ils ne'detestent les tyrans... Qu'on impose
+silence a l'amour-propre, et il ne faudra qu'un moment pour eteindre le
+flambeau des divisions intestines... Que les citoyens ne soient pas
+constamment occupes a se surprendre, a se tendre des pieges, a nourrir
+des defiances..."
+
+Le rapprochement des partis, la reconciliation des chefs, l'extinction
+des haines personnelles, tel etait alors le voeu de tous les esprits
+sages. Un seul homme avait assez de confiance en lui-meme et assez
+d'energie pour amener cet heureux denouement. Oubliant ses griefs
+particuliers, refoulant ses vieilles rancunes, Danton tendit a la
+Gironde sa large main; cette main fut repoussee. On dedaigna ses
+avances. Les grands projets echouent souvent contre un grain de sable.
+On pretend qu'un mot rompit toutes les chances d'un accord entre Danton
+et les Girondins. Le 29 septembre, il avait dit en riant a la tribune:
+"Personne ne rend plus justice que moi a Roland; mais je vous dirai, si
+vous lui faites l'invitation de rester ministre: Faites-la donc aussi a
+Mme Roland..." Le trait blessa au vif l'amour-propre des deux epoux et
+du parti tout entier, qui etait accuse d'obeir a une femme.
+
+Quoi qu'il en soit, les Girondins se servirent d'un autre pretexte pour
+rejeter les avances de Danton. Ils mirent en doute sa probite. Beaucoup
+d'argent avait ete depense dans la crise terrible que venait de
+traverser la France. Cambon, ministre des finances, homme severe et
+integre, demandait que ses collegues fussent tenus de rendre des
+comptes. Roland avait presente les siens dans le plus minutieux detail.
+C'etait maintenant le tour de Danton. Ses adversaires trouvaient
+etonnant qu'il eut employe 200,000 livres en depenses secretes et pres
+de 200,000 livres en depenses extraordinaires; mais on doit se souvenir
+que Danton etait a la fois ministre de la justice et adjudant du
+ministre de la guerre, que la patrie etait en peril et qu'il fallait a
+tout prix la sauver.
+
+[Illustration: Saint-Just.]
+
+"Je n'ai rien fait, disait-il, que par ordre du conseil, pendant mon
+ministere... Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la
+consternation se repandait meme parmi les meilleurs et les plus
+courageux citoyens, l'Assemblee legislative nous dit: N'epargnez rien,
+prodiguez l'argent, s'il le faut, pour ranimer la confiance et donner
+l'impulsion a la France entiere. Nous avons ete forces a des depenses
+extraordinaires, et, pour la plupart de ces depenses, j'avoue que nous
+n'avons point de quittances bien legales... Je ferai observer en
+finissant que si le conseil eut depense dix millions de plus, il ne
+serait pas sorti un seul ennemi de la terre qu'ils avaient envahie..."
+
+Ainsi, de l'aveu meme de Danton, sa comptabilite etait irreguliere;
+mais ne fallait-il point se reporter aux circonstances tragiques dans
+lesquelles les livres avaient ete tenus? Qu'il y eut alors quelques
+desordres dans le maniement des fonds, le moyen de s'en etonner? Danton
+n'etait point un avare, aimant l'argent pour l'argent. Il tenait a bien
+vivre, a recevoir des amis, a humilier la richesse, dont il eut fait
+volontiers la servante de ses desseins et de ses plaisirs. De telles
+moeurs ouvraient carriere a bien des soupcons; mais encore faudrait-il
+que ces soupcons fussent fondes. Qui croira jamais qu'au milieu de ce
+tourbillon d'affaires, au plus fort des calamites publiques, un homme
+de la taille de Danton, un grand citoyen apres tout, ait songe a
+remplir ses poches? Qu'il fut mal entoure, je l'admets; qu'il fut
+faible dans ses amities, passe encore; qu'il ait prodigue l'or pour
+soutenir certains journaux, poursuivre a la piste la conspiration de la
+Bretagne et du Midi, pour payer les services secrets de police et de
+diplomatie, c'est un fait certain; mais qui donc a le droit de dire
+qu'il se soit approprie les depouilles de la France?
+
+Les laches, qui s'etaient caches au moment du danger, reclamaient de
+Danton des comptes qu'ils savaient bien ne pouvoir etre fournis:
+c'etait un moyen de l'avilir.
+
+Danton ayant ete repousse par la Gironde, tout espoir de conciliation
+etait perdu. Enhardis par l'avantage de leur position (ils etaient
+maitres de l'Assemblee), les Girondins auraient du se montrer oublieux,
+magnanimes: loin de la, ils ne cessaient de lancer contre leurs
+adversaires la meute aboyante de leurs journaux, ni de fatiguer la
+tribune de denonciations monotones. Les Montagnards, de leur cote,
+rendaient guerre pour guerre. En temps de revolution, il y a des mots,
+des epithetes qui ressemblent a des fleches empoisonnees. Quand les
+partis se sont mutuellement traites de _brigands_, de _scelerats_, de
+_chiens enrages_, le jour arrive ou ils agissent en consequence et
+prononcent les uns contre les autres la peine de mort. Qu'on admire du
+reste la logique des factions: les Girondins se presentaient alors
+devant le pays comme des moderes; ils disaient avoir horreur du sang,
+ils protestaient contre les doctrines de Marat, et ils demandaient sa
+tete!
+
+De nouveaux orages se formaient a l'horizon, et la foudre eclata le 29
+octobre.
+
+La Gironde en voulait surtout a la Commune de Paris, qui contrariait
+ses desseins. Tant que ce pouvoir rival resterait debout, la politique
+des _Brissotins_ (comme on disait alors) serait tenue en echec. La
+Commune, de son cote, avait eu le tort de provoquer la lutte, en
+lancant contre l'Assemblee, a propos de la garde departementale, une
+adresse insolente, un veritable brandon de discorde. La Convention
+indignee riposta en decretant que la Commune rendrait ses comptes _dans
+trois jours_. Frapper les hommes obscurs qui siegeaient a l'Hotel de
+Ville n'eut point beaucoup avance les affaires des Girondins; ce qu'on
+voulait, c'etait atteindre deux ou trois membres de la Convention.
+Danton, Robespierre, n'etaient point de la Commune, mais on s'efforcait
+de les rattacher a l'Hotel de Ville par l'influence vraie ou fausse
+qu'ils y exercaient.
+
+Une enquete s'ouvrit sur les arrestations faites par la Commune le 18
+aout et sur les journees de Septembre. Le 4 octobre, Valaze, membre du
+Comite de surete generale, vint declarer a la tribune: "Nous avons
+trouve des papiers qui prouvent l'innocence de plusieurs personnes
+massacrees dans les prisons. (Un mouvement d'horreur s'eleve de toutes
+parts.) Oui, il est temps de dire la verite. Des personnes innocentes
+ont ete massacrees, parce que les membres qui avaient lance les mandats
+d'arret s'etaient trompes sur les noms; le Comite de surveillance
+lui-meme en est convaincu."
+
+Marat, on s'en souvient, faisait partie de ce Comite; il demande la
+parole.
+
+LASOURCE.--Il faut que Marat soit entendu et que vous le decretiez
+d'accusation s'il est coupable.
+
+MARAT.--J'applaudis moi-meme au zele du citoyen courageux qui m'a
+denonce a cette tribune.
+
+Beaucoup plus sage et plus habile que ses amis, Buzot comprit tres-bien
+que la Gironde faisait une fausse manoeuvre.
+
+"Nous risquons, dit-il, de donner a ces denonciations une importance
+qu'elles n'auraient pas sans cela... Il me semble entendre les
+Prussiens demander eux-memes que Marat soit entendu. En effet, n'est-ce
+pas en faisant denigrer sans cesse les representants du peuple que les
+Prussiens doivent desirer d'avilir la Convention, et lui faire perdre
+la confiance dont elle a besoin pour faire le honheur du peuple?"
+
+Marat, cependant, monte a la tribune.
+
+UNE VOIX.--Votez la cloture: Marat ne vaut pas l'argent qu'il coute a
+la nation.
+
+LIDON.--Puisque le corps electoral de Paris a prononce contre nous le
+supplice d'entendre Marat, je demande le silence.
+
+CAMBON.--Comme il est juste d'entendre le crime aussi bien que la
+vertu, je demande que sans perdre de temps Marat soit entendu.
+
+Au milieu de ces exclamations flatteuses, l'Ami du peuple commence par
+rappeler l'Assemblee... a la reflexion, signale _une cabale affreuse
+elevee_ contre lui _pour enchainer sa plume_ et declare hautement que,
+quant a ses opinions politiques, _elles etaitent au-dessus des lois_.
+
+A une vague accusation, il repondait par une bravade. Ce n'etait
+d'ailleurs pas lui cette fois qu'on visait; c'etait Danton et
+Robespierre. Quant a Marat, la Gironde croyait l'avoir aneanti pour le
+moment sous la conspiration du mepris.
+
+Le 22 octobre, attaque en regle contre la Commune. Roland dans un
+rapport tres-bien fait resumait ainsi la situation de la capitale: "En
+un mot, corps administratif sans pouvoir; Commune despote; peuple bon,
+mais trompe; force publique excellente, mais mal conduite, voila
+Paris."
+
+Ce tableau lamentable de l'anarchie se detachait en vigueur sur l'ombre
+rougeatre des journees de Septembre.
+
+Le 30, Danton eleva le debat en le placant sur le terrain de
+l'histoire.
+
+"Rappelez-vous, s'ecria-t-il, ce que le ministre actuel de la justice
+vous a dit sur ces malheurs inseparables de la Revolution! Je ne ferai
+point d'autres reponse au ministre de l'interieur (Roland). Si chacun
+de nous, si tout republicain a le droit d'invoquer la justice contre
+ceux qui auraient excite des troubles revolutionnaires pour assouvir
+des vengeances particulieres, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler
+non plus que jamais trone n'a ete fracasse sans que ses eclats
+blessassent quelques bons citoyens. Jamais revolution complete n'a ete
+operee sans que cette vaste demolition de l'ordre de choses existant
+n'ait ete funeste a quelqu'un. Il ne faut donc imputer ni a la cite de
+Paris ni a celles qui auraient pu presenter les memes desastres ce qui
+est peut-etre l'effet de quelques vengeances particulieres dont je ne
+nie pas l'existence, mais ce qui est bien plus probablement la suite de
+cette commotion generale, de cette fievre nationale qui a produit les
+miracles dont s'etonnera la posterite."
+
+L'orateur concluait en demandant que la discussion sur le memoire de
+Roland fut fixee au lundi suivant. "Ainsi, ajoutait-il, les bons
+citoyens qui ne cherchent que la lumiere, qui veulent connaitre les
+choses et les hommes, sauront bientot a qui ils doivent leur haine ou
+la fraternite; or la fraternite seule peut donner a la Convention cette
+marche sublime qui marquera sa carriere."
+
+Danton, dans le cours de son improvisation, avait d'ailleurs lance sur
+la Gironde un grand trait: "Je declare que tous ceux qui parlent de la
+faction Robespierre sont a mes yeux ou des hommes prevenus ou de
+mauvais citoyens." A ces mots, des murmures s'etaient eleves dans
+l'Assemblee.
+
+Robespierre dans ces derniers temps s'etait tenu a l'ecart. Le 2
+septembre, il se plongea le front voile dans la retraite. L'avocat
+d'Arras attendait: il avait place sa barque sur un roc ou la maree,
+c'est-a-dire la force des evenements, devait un jour ou l'autre
+l'emporter vers le but qu'il voulait atteindre.
+
+C'est a cet homme d'Etat qu'allait s'attaquer la Gironde. Grande
+imprudence! Et qui choisit-elle pour porter les premiers coups? Louvet,
+l'auteur de _Faublas_, un roman libertin. Autant eut valu la piqure
+d'une guepe contre une statue de marbre.
+
+"Robespierre, je t'accuse!"
+
+Ce debut promettait. A en croire Louvet, un grand complot existait
+depuis le 10 aout; le 2 septembre, Robespierre s'etait rendu a la
+Commune, ou il avait designe ses ennemis a la vengeance des meurtriers.
+Cette accusation etait vague, diffuse, entierement denuee de preuves.
+Louvet parla; ce fut tout. Cependant Maximilien comprit la necessite
+d'un supreme effort pour rejeter ce linceul de dictature dans lequel
+ses ennemis avaient jure de l'ensevelir. Il demanda huit jours pour
+preparer sa defense. L'Assemblee decida que Robespierre paraitrait a la
+tribune de la Convention pour se justifier, le lundi 5 novembre.
+
+Dans l'intervalle; des rassemblements nombreux parcouraient la ville en
+vociferant les cris de: "Mort a Robespierre! mort a Danton et a Marat!"
+
+Les huit jours ecoules, Robespierre, qui s'etait cache a tout les yeux,
+monte les degres de la tribune. Les femmes ecoutent haletantes;
+l'Assemblee elle-meme est comme suspendue aux levres de l'orateur.
+Robespierre repousse avec une ironie hautaine les absurdes reproches de
+Louvet. La necessite ou la Gironde le mettait, par des accusations
+violentes, de derouler sa vie, lui donnait une occasion magnifique
+d'attirer l'attention sur les services qu'il avait rendus a la patrie.
+Il rejeta, non sans horreur, toute solidarite avec les journees
+sanglantes des 2 et 3 septembre. "Ceux qui ont dit, s'ecrie-t-il, que
+j'avais eu la moindre part a ces evenements, sont des hommes ou
+excessivement credules ou excessivement pervers. Je les rappellerais au
+remords, si le remords ne supposait une ame."
+
+Il eut des mouvements d'une veritable eloquence. "On assure qu'un
+innocent a peri; un seul! c'est beaucoup trop, sans doute. Citoyens,
+pleurez cette meprise cruelle. Pleurez les malheurs de cette journee;
+pleurez meme les victimes coupables reservees a la vengeance des lois,
+qui sont tombees sous le glaive de la justice populaire; mais que votre
+douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons aussi
+quelques larmes pour des calamites plus touchantes! Pleurez cent mille
+patriotes immoles par la tyrannie! Pleurez nos citoyens expirants sous
+leurs toits embrases! Pleurez les fils des citoyens massacres au
+berceau ou dans les bras de leurs meres! Pleurez donc, pleurez
+l'humanite abattue sous le joug odieux des tyrans et de leurs
+complices! Mais consolez-vous, si, imposant silence a toutes les viles
+passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et preparer
+celui du monde; consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre
+l'egalite et la justice exilees, et tarir, par des lois justes, la
+source des crimes et des malheurs de vos semblables."
+
+Se tournant du cote de ses adversaires: "De quel droit voulez-vous
+faire servir la Convention a venger votre amour-propre? Vous nous
+reprochez des illegalites! Oui, notre conduite a ete illegale, aussi
+illegale que la chute du trone et que la prise de la Bastille, aussi
+illegale que la liberte meme! Citoyens, vouliez-vous donc une
+Revolution sans revolution? L'univers, la posterite ne verront dans ces
+evenements que leur cause sacree et leur sublime resultat; vous devez
+les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais
+en hommes d'Etat et en legislateurs du monde." Le moment de conclure
+etait venu, on s'attendait a de justes represailles; mais Robespierre,
+ecartant d'une main genereuse le tonnerre qui grondait sur la tete de
+ses ennemis: "Je renonce au facile avantage de repondre aux calomnies
+de mes adversaires par des denonciations plus redoutables; j'ai voulu
+supprimer la partie offensive de ma justification. Je ne demande
+d'autre vengeance que le retour de la paix et le triomphe de la
+liberte."
+
+La Convention etait fatiguee de ces attaques personnelles. Les
+applaudissements eclataient dans les tribunes. Maximilien Robespierre
+venait d'etre marque par le doigt de ses ennemis; c'etait le signe de
+l'elevation ou du martyre.
+
+Cependant ses accusateurs fremissaient.
+
+BARBAROUX.--Je demande a denoncer Robespierre, et a signer ma
+denonciation. Si vous ne m'entendez pas, je serai donc repute
+calomniateur! Je descendrai a la barre... Je graverai ma denonciation
+sur le marbre." (Murmures. On demande a grands cris l'ordre du jour.)
+
+LOUVET.--Je vais repondre a Robespierre..."
+
+Les interruptions etouffent sa voix. L'Assemblee decide de passer a
+l'ordre du jour. Louvet reste a la tribune: furieux, il demande a
+parler contre le president.
+
+LE PRESIDENT.--J'ai peine a concevoir comment, lorsque je n'ai fait que
+prendre les ordres de l'Assemblee, un membre demande a parler contre
+moi.
+
+Alors Barbaroux descend a la barre. Un mouvement de surprise agite
+l'Assemblee; on rit, on s'impatiente, on s'agite. Barbaroux insiste et
+reclame la parole comme citoyen. Plusieurs membres demandent qu'il soit
+censure comme avilissant le caractere de representant du peuple.
+
+Barere parait a la tribune. Le silence se retablit. L'orateur cherche a
+terminer ces duels politiques, en amoindrissant l'importance des chefs
+de la Montagne.
+
+On renouvelle la motion de censurer Barbaroux. Lanjuinais parle au
+milieu d'un tumulte epouvantable.
+
+QUELQU'UN.--Je demande qu'il soit ordonne a Barbaroux de quitter la
+barre et de faire cesser ce scandale.
+
+LANJUINAIS.--Je soutiens que Barbaroux a employe le seul moyen pour
+obtenir la parole et pour vous rendre attentifs.
+
+LE PRESIDENT.--Je vous fais observer que l'Assemblee ayant decide de
+passer a l'ordre du jour, la discussion est fermee.
+
+COUTHON.--Je le dis avec douleur, mais avec verite, la petite manoeuvre
+employee par Barbaroux pour nous forcer a lui accorder la parole ne
+merite que notre pitie.
+
+Les Montagnards applaudissent; quelques Girondins trepignent de rage.
+Barbaroux quitte tristement la barre et reprend sa place de secretaire.
+
+Le triomphe de Robespierre etait encore dispute avec acharnement.
+Quelques membres, pretextant des doutes sur la premiere epreuve,
+demandent que la proposition de passer a l'ordre du jour soit remise
+aux voix. Le president fait remarquer qu'en effet le tumulte l'a
+empeche de prononcer le resultat de la deliberation. Lanjuinais insiste
+de nouveau pour etre entendu; des cris: _A bas de la tribune!_
+s'elevent avec violence. Il va reprendre sa place au bureau des
+secretaires, a cote de Barbaroux. Louvet, Lanthenas lui succedent et
+sont bruyamment econduits par l'impatience generale. On demande de
+toutes parts l'ordre du jour. Barere relit son projet de decret, ou il
+cherche a couvrir dedaigneusement l'accuse du manteau de l'impuissance
+et de la mediocrite.
+
+ROBESPIERRE.--Je ne veux pas de votre ordre du jour, qui m'est
+injurieux.
+
+La Convention decide purement et simplement qu'elle passe par-dessus
+les demeles personnels. C'est ce que voulait Robespierre.
+
+Le retentissement de cette orageuse seance se fit sentir le soir aux
+Jacobins, ou Robespierre fut vivement acclame. Ce fut alors qu'un fort
+de la halle, aux formes athletiques, au coeur tendre sous une rude
+ecorce, prit une resolution peut-etre unique dans l'histoire.--"Voila,
+se dit-il en ecoutant parler Maximilien, voila un homme que les
+aristocrates, bourgeois ou autres, doivent avoir concu le projet de
+mettre a mort. On ne defend pas impunement les droits du peuple avec
+tant de courage et d'eloquence. Il faut que je me decide a lui faire un
+rempart de ma personne. Les rois ont des satellites pour les
+accompagner: il faut que l'ami, le defenseur de la nation ait au moins
+un bras pour ecarter de lui les attentats des conspirateurs et des
+traitres. Je serai ce bras. Seul, a l'ecart, je veillerai sur la surete
+de ce digne representant du peuple." Le projet concu est aussitot mis a
+execution: chaque soir, cet ami inconnu attend Robespierre a la sortie
+du club et jusqu'a la rue Saint-Honore l'accompagne a distance, un
+enorme baton dans la main. Robespierre ignora toute sa vie ce
+devouement anonyme et l'espece de culte dont il etait l'objet de la
+part de ce brave homme, qui s'etait fait volontairement son garde du
+corps. [Note: Communique a l'auteur par David d'Angers, qui tenait
+lui-meme le fait de la famille Lebas.]
+
+Maximilien, a son retour d'Arras en 1792, etait descendu chez les
+Duplay avec sa soeur, Charlotte Robespierre, et son frere Augustin, qui
+venait d'etre nomme depute. C'est la qu'il se rendit dans la nuit du 5
+novembre, apres l'orageuse victoire qu'il venait de remporter sur les
+Girondins. Maurice Duplay, l'hote des deux Robespierre, avait chez lui,
+comme nous l'avons dit, trois filles, Eleonore qui etait l'ainee,
+Victoire qui ne fut jamais mariee, et Elisabeth, la plus jeune, celle
+qui epousa Lebas. Ces trois filles aimaient Maximilien comme un frere.
+Elles lui confiaient leurs peines, le faisant juge de leurs petites
+querelles. Quand un de ces legers nuages, qui passent sur les familles
+les mieux unies, venait a obscurcir le front d'une des jeunes soeurs,
+il l'attirait doucement sur ses genoux et lui demandait a voix basse le
+secret de sa tristesse. Si c'etait qu'elle avait ete grondee par sa
+mere, il se faisait aussitot le conciliateur des parties offensees et
+plaidait les circonstances attenuantes. On n'est pas avocat pour rien.
+Toujours il revenait le sourire du pardon sur les levres et poussait
+alors la jolie boudeuse dans les bras de Mme Duplay.
+
+Un sentiment plus tendre que l'amitie l'attirait vers Eleonore, la
+fille ainee du menuisier. C'etait, dit-on, une belle personne aux
+traits accentues, a l'ame virile. Un jour, Maximilien, en presence de
+ses hotes, prit la main d'Eleonore dans la sienne et lui glissa au
+doigt un anneau d'or; c'etait, conformement aux moeurs de sa province
+(l'Artois), un signe de fiancailles. Toutefois le mariage fut ajourne a
+la paix (comme on disait alors), c'est-a-dire a des jours meilleurs et
+moins troubles, ou la France serait debarrassee de ses ennemis.
+
+Robespierre l'aine avait ainsi deux familles, l'une dans l'Artois, a
+laquelle il envoyait la plus grande partie de son traitement, l'autre
+sur laquelle il s'etait pour ainsi dire greffe par l'analogie des
+moeurs et des principes. A l'instigation de sa soeur, il quitta plus
+tard la maison Duplay, mais pour y revenir; c'etait le nid de ses
+affections, l'Eldorado de ses reves.
+
+La Gironde avait commis une faute en accusant deux hommes tels que
+Danton et Robespierre, la force et la probite; elle en commit une
+seconde, qui fut de remettre Marat sur la sellette.
+
+Nous devons dire a la suite de quel incident.
+
+S'il faut en croire le professeur Tissot, qui avait connu Marat dans
+l'intimite, l'homme valait beaucoup mieux que ses systemes et ses
+ecrits. Accable de travail, sa seule distraction etait une promenade,
+le dimanche, sur les bords de la Seine. Il allait tantot seul, tantot
+accompagne de quelques amis; car, quoi qu'on en dise, Marat avait des
+amis. Ses deux compagnons etaient, ce jour-la, Fabre d'Eglantine et
+Camille Desmoulins; peut-etre par leur entremise cherchait-il un
+rapprochement avec Danton. [Note: Tous ces details et les suivants ont
+ete communiques a l'auteur par la soeur de Marat.] Ils se dirigeaient
+en causant du cote de Charenton. Le plus vieux des trois, Marat, n'en
+etait pas moins vif dans ses mouvements; il marchait le dos courbe et
+la tete legerement inclinee vers le cote droit. Dans ce contraste d'une
+ville en revolution avec le silence, la grave serenite d'un coucher de
+soleil, les grands arbres depouilles de feuilles, mais detachant dans
+le ciel leurs fines nervures, les trois promeneurs avaient devant les
+yeux les deux faces solennelles du grand et du beau, l'histoire et la
+nature.
+
+Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins aimaient la nature en poetes;
+Marat l'observait en savant. Ayant beaucoup etudie, beaucoup cherche et
+un peu decouvert, sa conversation etait interessante. Tant qu'on ne
+contredisait point ses idees, il se montrait bon diable; s'accommodait
+a tout, faisait ce que voulaient les autres; mais Camille Desmoulins se
+donnait parfois le malin plaisir de l'attirer sur le terrain brulant de
+la politique. Alors ce petit homme devenait furieux, insociable,
+volcanique. Le contraste existe souvent en amitie comme en amour: ce
+qui l'attirait du cote de Camille, c'etait l'esprit, la gaiete, la
+belle humeur, du jeune espiegle. Camille repondit d'abord a cette
+bienveillance avec enthousiasme; il traita publiquement Marat de
+prophete, d'ange tutelaire de la France, de genie de la Revolution; il
+le nomma dans sa feuille le _divin_ Marat. L'admiration etourdie de
+Desmoulins, a laquelle s'etait toujours mele un grain de sarcasme,
+commencait a reculer devant la froide et terrible logique de ce dieu
+qui demandait des tetes.
+
+Fabre d'Eglantine avait de l'estime pour Marat, dont il nous a laisse
+un portrait a la plume beaucoup trop flatte.
+
+Le voyant ce soir-la plus calme que d'habitude, Camille lui adressa
+diverses questions, pour voir si l'Ami du peuple etait decidement un
+maniaque ou s'il avait un systeme. Il lui rappela ses idees moderees, a
+l'epoque de l'ouverture des Etats generaux, et les mit en opposition
+avec ses doctrines actuelles. "Si en effet, reprit Marat, les fautes de
+l'Assemblee constituante ne nous avaient pas cree dans les anciens
+nobles autant d'ennemis irreconciliables, je persiste a croire que ce
+grand mouvement aurait pu s'avancer dans le monde par des voies
+pacifiques: mais, apres l'edit absurde qui garde de force ces
+ennemis-la parmi nous, apres les coups maladroits portes a leur orgueil
+par l'abolition des titres, apres l'extorsion violente des biens du
+clerge, je soutiens qu'il n'y a plus moyen de les rallier a notre
+Revolution. Nous voulons fonder un gouvernement sur les lois sacrees de
+la nature et de la justice: eh bien! ces nobles, en possession, depuis
+des siecles, de nous fouler aux pieds, de nous piller et de nous
+charger comme des betes de somme, travailleront sans cesse a miner les
+bases de notre nouvel etat social. Nous sommes en guerre avec des
+ennemis intraitables; il faut donc ou renoncer a la Revolution ou les
+detruire. A mesure que les dangers qui menacent notre Republique
+naissante s'eloigneront, la peine de mort deviendra inutile et elle
+s'effacera bientot de nos codes."
+
+[Illustration: Louis XVI et la famille royale au Temple.]
+
+On peut plaider en faveur de Marat certaines circonstances plus ou
+moins attenuantes, le ressentiment d'un amour-propre blesse, les
+dangers qu'il avait courus, les persecutions qu'il avait endurees;
+mais, dans l'analyse de son caractere, il faut surtout tenir compte
+d'une singularite: l'Ami du peuple n'avait point de patrie. Ne en
+Suisse, a Boudry, d'un pere sarde et d'une mere genevoise, il avait
+vecu successivement en Angleterre et dans beaucoup d'autres pays; il
+parlait et ecrivait diverses langues; il etait citoyen du monde. Malgre
+les bonnes intentions qu'on peut leur supposer, de tels etres sont
+toujours dangereux. N'etant retenus ni par les liens du sang ni par les
+attaches du sol natal, ils s'absorbent volontiers dans une idee fixe,
+et sacrifient beaucoup trop aisement les hommes a leurs revus
+d'humanite.
+
+La nuit etait descendue sur les campagnes. Les trois Conventionnels
+reprirent lentement le chemin de Paris.--Cette grosse masse sombre,
+toute piquee de lumieres, elevait dans le lointain, au-dessus du
+courant de la Seine, son front entoure d'une brume rougeatre. Chemin
+faisant, la conversation tomba sur Barbaroux. Marat dit:
+
+--Barbaroux a ete mon ami: si l'expedition du 10 aout eut manque, nous
+devions partir ensemble pour Marseille; c'etait alors un bon jeune
+homme, qui aimait a s'instruire pres de moi. J'ai des lettres ecrites
+de sa main, ou il me nomme son maitre, et se dit mon disciple: si je
+l'ai perdu, c'est que la faction brissotine s'est emparee de sa tete,
+en le flattant.
+
+Camille Desmoulins qui, d'accord avec son ami Danton, n'avait pas
+encore abandonne tout espoir d'une alliance avec la Gironde, proposa
+une reconciliation. Il conduisit en effet Marat dans un petit cafe de
+la rue du Paon, ou etait Barbaroux. L'Ami du peuple se montra d'abord
+froid et reserve; mais Barbaroux ayant fait quelques avances, ils
+s'embrasserent.
+
+Etait-ce un baiser de Judas?
+
+Le lendemain, grand tumulte dans la Convention nationale; a l'ouverture
+de la seance, Barbaroux occupait la tribune. "Citoyens, disait-il,
+l'homme veritablement coupable est l'agitateur pervers qui ne cesse de
+semer le trouble et la discorde dans Paris, qui egare les sentiments
+des soldats et des federes.... Eh bien! ce coupable, je vous le livre:
+c'est Marat." Il s'agissait d'une visite que l'Ami du peuple avait ete
+faire dans la matinee a la caserne des Marseillais. Voyant le mauvais
+etat des vivres et du coucher, il avait temoigne une vive indignation.
+Ce sont ses paroles qui, recueillies dans un proces-verbal par quelques
+officiers attaches au parti de la Gironde, servaient maintenant d'acte
+d'accusation entre les mains de Barbaroux. Cette denonciation contre
+Marat est recue de l'Assemblee avec transport. Les tribunes seules
+murmurent. Avant que l'accuse ait le temps d'ouvrir la bouche, le bruit
+court que Marat ne cesse de tenir des propos sanguinaires.
+
+UNE VOIX.--Je sais qu'un membre de cette Assemblee a entendu dire a ce
+monstre que, pour avoir la tranquillite, il fallait encore abattre deux
+cent soixante-dix mille tetes.
+
+L'Assemblee fait un mouvement d'horreur. Les yeux se portent vers la
+tribune et y rencontrent la figure de Marat.
+
+L'indignation de l'Assemblee eclate en un soulevement formidable; de
+toutes parts s'elevent les cris: "A l'ordre! A l'Abbaye! A la
+guillotine!"
+
+Marat, qui se complait dans son role de bouc emissaire, domine cette
+nouvelle tempete, le front haut, la bouche dilatee jusqu'aux oreilles
+par un rictus ironique, l'oeil menacant.
+
+"Il est atroce, s'ecrie-t-il, que ces gens-la parlent de liberte
+d'opinion et ne veuillent pas me laisser la mienne.... C'est atroce!...
+Vous parlez de faction; oui, il en existe une, et cette faction existe
+contre moi seul; car personne n'ose prendre ma defense. Tout
+m'abandonne, excepte la raison et la justice. Eh bien! seul, je vous
+tiendrai tete a tous. (On murmure, on rit.) C'est une sceleratesse que
+de convertir en demarche d'Etat des honnetetes patriotiques. (Les
+murmures et les rires recommencent.) Je demande du silence: on ne peut
+pas tenir un accuse sous le couteau comme vous faites.
+
+"J'etais aux Jacobins, aupres des federes: ce sont eux qui m'ont pris
+la main et m'ont parle les premiers. Leurs officiers ont ete a ma
+table; ce sont eux qui m'ont invite a visiter leur caserne. J'ai ete
+revolte de la maniere dont ces volontaires ont ete recus; ils couchent
+sur le marbre et sans paille; ils se sont plaints a moi de la Commune
+de Paris, et ensuite ils m'ont entrepris sur la cause de Barbaroux. Je
+ne suis entre dans aucun detail a cet egard; je ne sais si c'est un
+coup monte pour me perdre, mais je compte assez sur la veracite des
+federes de Marseille; ils pourront rapporter ce que je leur ai dit.
+Voila ma justification.
+
+"Le cardinal Richelieu a dit qu'avec le _Pater_ il serait parvenu a
+faire pendre tous les saints du paradis; moi, je defie les
+interpretations malveillantes et je brave tous mes ennemis.
+
+"On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper cent ou deux cent
+mille tetes. Ce propos a ete mal rendu. J'ai dit: "Ne croyez pas que le
+calme renaisse, tant que la Republique sera remplie des oppresseurs du
+peuple. Vous les faites inutilement _decaniller_ d'un departement dans
+un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs tetes, vous ne serez
+pas tranquilles." Voila ce que j'ai dit: c'est la confession de mon
+coeur.
+
+"Je suis vraiment honteux pour l'Assemblee nationale d'etre oblige
+d'entrer dans ces details. Quant a mes vues, a mes sentiments
+politiques, il ne vous appartient pas de les juger: ma conscience est
+au-dessus de vos decrets. Non, il ne vous est pas donne d'empecher
+l'homme de genie de s'elancer dans l'avenir. (On rit.) Le moment n'est
+pas venu de me rendre justice. Si combattre les ennemis de la nation,
+si reclamer pour de braves federes les egards et les soins que vous
+accordez a des soldats equivoques [Note: Marat designe ainsi les
+dragons auxquels on l'accusait de vouloir opposer les Marseillais.] est
+un crime, egorgez-moi!"
+
+Au moment ou il retournait a sa place, Camille Desmoulins lui dit: "Tu
+m'as enchante, ton exorde est sublime. Pauvre Marat! Tu es de deux
+siecles au dela du tien!"
+
+N'y avait-il pas une pointe d'ironie sous ces mots: _pauvre Marat?_
+
+L'Assemblee prononca le renvoi de la denonciation de Barbaroux aux
+Comites de surveillance et de legislation.
+
+En sortant de la salle, a la fin de la seance, l'Ami du peuple s'arrete
+devant le jeune depute des Bouches-du-Rhone:
+
+"A votre age, lui dit-il, on n'a pas encore le coeur pourri; j'aime a
+croire que vous etes seulement egare par quelque passion funeste et
+tourmente de la rage de jouer un role. C'est toute la vengeance de
+Marat."
+
+Cet etre etrange avait glace d'un souffle la fureur de ses adversaires.
+"Marat, ecrivait plus tard Saint-Just, avait quelques idees
+_heureuses_, et lui seul savait les dire."
+
+Au milieu de ces luttes enervantes, de ces tenebreux combats de parole,
+la France vit enfin luire un rayon de soleil: le 6 novembre, notre
+brave armee gagnait la bataille de Jemmapes au chant de la
+_Marseillaise_. La Belgique nous etait ouverte; une ere nouvelle
+commencait pour la Revolution Francaise, l'ere de la victoire.
+
+
+
+
+V
+
+Louis XVI au Temple.--Preliminaires de son proces.--Quels sont les
+hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se
+revele a son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des
+femmes.--Marat et Mlle Fleury.--La question religieuse sous la
+Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le
+proces du roi reclame par les Montagnards, consenti par les
+Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du proces
+est resolue.
+
+
+Le besoin de s'attaquer et de se creer mutuellement des torts jeta la
+personne de Louis XVI entre les rivalites formidables de la Convention
+et de la Commune.
+
+L'ex-roi etait toujours au Temple. Dans les premiers jours de sa
+captivite, la famille royale avait trouve cette vieille tour fort mal
+preparee pour la recevoir. Abandonnees depuis longtemps, les chambres
+etaient sales, tristes, pauvres, couvertes de toiles d'araignee. Il est
+curieux d'apprendre quelle sorte de logement occupait d'abord Madame
+Elisabeth: c'etait une ancienne cuisine au troisieme etage; sa toilette
+se trouvait placee sur une pierre a laver, et a cote des fourneaux; sa
+couchette etait un lit de sangle, avec deux petits matelas minces et
+trop courts; tout le mobilier consistait en un vieux buffet, garni de
+vaisselle de terre encore toute grasse. O contraste des grandeurs
+humaines! o abaissement de la fortune! Les rois et les princes sont si
+peu dans l'ordre de la nature, qu'une fois renverses de leur elevation
+imaginaire on ne sait plus meme quel nom leur donner: la Commune
+inventa d'appeler le souverain dechu Louis Capet. L'oeil du peuple
+fixait avec curiosite cette tour qui contenait les ruines vivantes
+d'une monarchie. Il y avait la des motifs d'attendrissement auxquels
+les coeurs les plus durs ne resistent guere: un prisonnier d'Etat, deux
+femmes, deux enfants.
+
+La famille royale captive faisait des royalistes. Meprise apres sa
+fuite et son retour de Varennes, abhorre au 10 aout, lorsque le trone
+sombra dans le sang, Louis XVI inspirait depuis sa chute un tout autre
+sentiment a beaucoup de ses anciens sujets, la pitie. Au chateau des
+Tuileries, il n'apparaissait guere qu'a travers ses defauts; au Temple,
+on ne vit de lui que ses vertus et ses malheurs. Il etait bon pere, se
+levait de bonne heure et donnait une lecon de latin ou de geographie a
+son fils. La reine elle-meme devenait interessante. On lui reprochait
+bien encore sa conduite legere, son caractere hautain, ses relations
+avec l'etranger; mais, apres tout, elle etait femme, elle etait
+mere.... Il y avait la un danger que la Commune n'avait point prevu.
+
+Manuel, qui avait conduit la famille royale au Temple, rougit du
+delabrement et de la malproprete du logis; il en parla lui-meme a la
+Commune et au bout de quelques jours les prisonniers furent installes
+d'une maniere plus convenable; mais le moyen de changer la vieille tour
+elle-meme, qui etait sombre et humide?
+
+L'initiative du proces et du jugement ne partit point de la Convention.
+Un grand nombre de documents authentiques proclament que la mise en
+accusation du ci-devant roi etait alors demandee de tous les points de
+la France. Quelques-unes de ces adresses lancees sur l'Assemblee
+nationale prennent meme un ton imperatif et violent. Les signataires y
+reprochent aux legislateurs d'atermoyer une mesure de surete publique.
+"Le soleil, ecrivent a la Convention les societes populaires du Midi,
+le soleil a cent fois parcouru sa course depuis la victoire du peuple
+sur le tyran... et le tyran existe encore!... La vie du roi provoque et
+entretient dans l'interieur du pays une agitation perfide.
+Legislateurs, nous demandons la mort de Louis Capet." La verite est que
+les ennemis de la Revolution profitaient de la captivite du roi pour
+semer dans certains departements des germes de guerre civile.
+
+Parmi ceux memes qui plaignaient Louis XVI, beaucoup le croyaient
+coupable; mais ils voulaient une decision rapide. Que le peuple ecrase
+apres la victoire le maitre qui le trahissait, c'est son droit; mais du
+moins qu'il ne le fasse pas souffrir. Ces lenteurs, ces delais, ces
+alternatives d'espoir et de decouragement qui font passer chaque jour
+le froid de l'acier sur le cou de la victime, quelle barbarie indigne
+d'une grande nation! Les bons citoyens blamaient les degradations
+inutiles auxquelles on avait soumis les prisonniers du Temple; ils
+blamaient Manuel allant dire a Louis XVI, apres le decret qui
+abolissait la monarchie: "Vous n'etes plus roi, voila une belle
+occasion de devenir citoyen; au reste, consolez-vous, la chute des rois
+est aussi prochaine que celle des feuilles." La haine et la vengeance a
+petites doses est toujours atroce. Laisser languir un ennemi royal dans
+les outrages d'une captivite ou tout lui reveille a chaque instant le
+douloureux souvenir de ses prosperites eteintes; enfoncer lentement le
+couteau et le retourner dans les plaies de son amour-propre; prolonger
+l'agonie d'un regne sur la personne du roi vivant, tout cela est mille
+fois plus cruel que la mort. Les Girondins, hommes irresolus et
+indecis, etaient, au contraire, d'avis d'entretenir, au milieu des
+embarras et des persecutions inevitables, une existence royale que, de
+leur propre aveu, il faudrait sans doute trancher tot ou tard. Il n'y
+avait qu'un parti humain a prendre vis-a-vis de Louis XVI, c'etait de
+le rendre a la liberte: mais les circonstances s'y opposaient
+energiquement; et les Girondins eux-memes n'y auraient point consenti.
+Dans cet etat de choses, toute leur politique etait de faire oublier le
+roi: inutiles efforts!
+
+Les partis politiques ont bonne memoire, et le sang du 10 aout fumait
+encore.
+
+Il faut dire que de leur cote les Montagnards se montraient fort
+perplexes. Robespierre hesitait (il l'avoua plus tard dans un de ses
+discours), Danton lui-meme, c'est-a-dire l'audace, hesitait. On raconte
+qu'au club des Cordeliers, entoure d'energumenes qui hurlaient:
+_Vengeance! Mort au tyran!_ il aurait repondu brusquement: "Une nation
+se sauve, mais elle ne se venge pas." Il parait aussi qu'a la meme
+epoque Danton fit une derniere tentative de rapprochement avec la
+Gironde.
+
+Pourquoi hesiter? Que craignait-on? Tous les hommes senses et
+prevoyants se disaient qu'ayant hache une tete royale l'echafaud ne
+s'arreterait pas la; qu'il demanderait d'autres victimes, qu'on allait
+ouvrir une ere de sang et qu'apres avoir immole ses ennemis, pareille
+au vieux Saturne, la Revolution devorerait ses enfants. Les rois ne
+sont pas seulement nuisibles de leur vivant; ils sont encore dangereux
+apres leur mort.
+
+N'est-ce point ici le lieu de rappeler ce que nous avons dit a propos
+du 21 juin 1791? Ce fut on effet un jour decisif pour la Revolution que
+celui ou, apres la fuite nocturne de Louis XVI et de sa famille, la
+France s'eveilla sans roi. Quel moment plus favorable pour etablir la
+Republique? Les partis politiques ne s'etaient point encore porte entre
+eux ces profondes blessures qui les separent a jamais. Des esprits
+eminents rayonnaient dans toutes les directions et possedaient encore
+assez d'autorite sur les masses pour fonder un ordre nouveau sans
+effusion de sang. Malgre la vivacite des premieres luttes contre les
+anciens privileges, les coeurs etaient pleins de confiance, d'espoir et
+d'amour: on l'avait bien vu au Champ-de-Mars, le 11 juillet.
+L'Assemblee nationale, qui etait le souverain de fait, n'avait rien
+perdu du respect et du prestige que lui assuraient ses recentes
+conquetes sur la royaute. Pas un nuage au ciel; on etait a mille lieues
+du terrorisme; on en ignorait meme le nom, et aucun point noir
+n'annoncait qu'il put sortir du choc violent des factions. Il y avait
+bien, il est vrai, la coalition etrangere; mais quelle force pouvait
+lui apporter un roi transfuge? Jamais occasion si belle ne s'etait
+presentee dans notre histoire pour suivre l'exemple des Etats-Unis
+d'Amerique. La Republique, inauguree le 2l juin 1791, aurait-elle vecu?
+Il est permis de le croire, car elle avait alors autour d'elle tous les
+elements de succes qui lui ont manque plus tard.
+
+Qui a perdu la situation? Les moderes, les irresolus, les timides.
+L'abdication du roi etait signee par sa fuite; cette abdication
+volontaire, les royalistes ne voulurent point l'accepter.
+
+L'histoire impartiale dira qu'en ajournant la decheance de Louis XVI la
+majorite de l'Assemblee constituante prononca, sans le vouloir, la
+peine de mort contre Louis XVI. Elle croyait conserver la monarchie;
+elle ne conserva que l'echafaud qui devait couper la tete du monarque.
+En refusant de faire a temps ce qui etait ecrit dans la logique des
+choses et dans les ineluctables consequences de la Revolution, les
+moderes attirerent sur eux, sur le roi et sur le pays toutes les
+calamites qui devaient aboutir au 10 aout, au 9 thermidor et au 18
+brumaire. Les sages, les prudents, etaient alors les exaltes, ceux qui
+proposaient d'en finir tout de suite avec la fiction de la royaute
+hereditaire en face d'un peuple souverain. Si leurs conseils avaient
+ete suivis, que de malheurs auraient ete epargnes a la France! Les
+journees de Septembre, les sanglantes luttes de la Montagne et de la
+Gironde n'avaient plus alors les memes raisons d'etre. Qui songeait,
+dans ce temps-la, a faire de la peine de mort un instrument de
+necessite publique? Ni Robespierre, ni Danton, ni tout autre. Les
+hommes d'Etat les plus circonspects reculerent devant une Republique
+eclose pacifiquement d'un incident heureux; ils se condamnerent ainsi
+d'avance a subir un regime ne d'un orage, et qui devait se continuer a
+travers les eclairs et les tonnerres. C'est eux-memes qu'ils eurent a
+accuser, quand le flot toujours montant et irrite par la resistance les
+emporta vers l'abime.
+
+Ou etaient en 91 le bon sens, le droit, la sagesse? Du cote de ceux que
+Lafayette avait fait massacrer au Champ-de-Mars, autour de l'autel de
+la patrie parce qu'ils reclamaient des lors l'abolition de la royaute.
+
+La discussion sur ce qu'on devait faire de Louis XVI s'ouvrit le 13
+novembre 1792. Les deux questions qui se posaient devant l'Assemblee
+nationale etaient celles-ci: Louis XVI sera-t-il juge?--Si oui, par qui
+sera-t-il juge?
+
+La Constitution de 89 le declarait bien inviolable; mais cette
+Constitution n'avait-elle point ete dechiree au 10 aout? Est-il
+d'ailleurs vrai qu'elle lui conferat le privilege de conspirer sans
+danger la ruine de la patrie et de la Constitution elle-meme? Si les
+legislateurs avaient la volonte de lui donner un tel pouvoir, en
+avaient-ils le droit? Le droit imprescriptible d'une nation n'est-il
+point, au contraire, de se defendre et de punir ceux qui attentent a sa
+liberte?
+
+Un jeune homme, jusque-la silencieux, parait a la tribune. Les cheveux
+longs et partages au milieu de la tete par une raie, le front bas, les
+yeux bleus, le nez admirablement dessine, la bouche d'une jolie femme,
+le teint blanc et la peau delicate, il semble dans sa melancolie
+austere frappe du sceau de la fatalite. C'est une croyance
+tres-ancienne que les hommes capables de grandes actions ne doivent pas
+faire de vieux jours sur la terre. On se rappelle involontairement, en
+regardant celui-ci, les paroles d'Achille: "O mere, puisque tu m'as
+enfante etant destine a vivre peu de temps, du moins le dieu de
+l'Olympe devrait-il m'accorder de la gloire!"
+
+Qui etait-il, ce jeune homme? D'ou venait-il?
+
+On se souvient d'une lettre adressee a Robespierre, sous la
+Constituante, et signee Saint-Just.
+
+C'etait lui.
+
+Une particularite bien faite pour etonner l'Assemblee nationale, c'est
+que ce severe jeune homme, ne le 25 aout 1767 a Decize, petite ville du
+Nivernais, eleve chez les Oratoriens, etait l'auteur d'un poeme leger
+en vingt chants. _Organt_ (c'est le titre de l'ouvrage) avait paru en
+1789 et reparut en 92. L'auteur s'etait beaucoup trop souvenu de _la
+Pucelle_ et des episodes graveleux de l'Arioste. Du reste, Saint-Just
+regardait lui-meme cet essai comme indigne de lui: "J'ai vingt ans,
+ecrivait-il dans sa preface; j'ai mal fait, je pourrai faire mieux."
+
+En effet, il lit beaucoup mieux: tournant le dos a la muse frivole et
+libertine, il publiait, en 1791, _l'Esprit de la Revolution et de la
+Constitution en France_, ouvrage serieux nourri de la lecture de
+Plutarque et de Montesquieu.
+
+C'est arme de ces fortes etudes qu'il se presentait a la tribune de la
+Convention.
+
+"J'entreprends, dit Saint-Just d'une voix grave, de prouver que le roi
+peut etre juge, que l'opinion de Morisson [Note: Depute de la Vendee.
+Apres avoir longtemps parle "des crimes, des perfidies et des atrocites
+dont Louis s'etait rendu coupable"; apres l'avoir appele un monstre
+sanguinaire, Morissot concluait en demandant que, _malgre les forfaits
+du tyran_, la Constitution de 89 soit respectee.] qui conserve
+l'inviolabilite, et celle du Comite qui veut qu'on le juge en citoyen,
+sont egalement fausses. "Moi, je dis que le roi doit etre juge en
+ennemi...
+
+"Un jour on s'etonnera qu'au dix-huitieme siecle nous ayons ete moins
+avances que du temps de Cesar: le tyran fut immole en plein Senat, sans
+autre formalite que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que
+la liberte de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le proces
+d'un homme, assassin d'un peuple, pris en flagrant delit, la main dans
+le sang, la main dans le crime...
+
+"Citoyens, si le peuple romain, apres six cents ans de vertu et de
+haine contre les rois; si la Grande-Bretagne, apres Cromwell mort, vit
+renaitre les rois, malgre son energie, que ne doivent pas craindre
+parmi nous les bons citoyens, amis de la liberte, on voyant la hache
+trembler dans nos mains; et un peuple, des le premier jour de sa
+liberte, respecter le souvenir de ses fers? Quelle Republique
+voulez-vous etablir au milieu de nos combats particuliers et de nos
+faiblesses communes?
+
+"On n'est pour rien dans un contrat ou l'on ne s'est point oblige:
+consequement, Louis, qui ne s'etait point oblige, ne peut etre juge
+civilement. Ce contrat etait tellement oppressif qu'il obligeait les
+citoyens et non le roi. Un tel contrat etait necessairement nul; car
+rien n'est legitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans
+la nature.
+
+"Louis ne passa-t-il pas, avant le combat, les troupes en revue? Ne
+prit-il pas la fuite au lieu de les empecher de tirer? Et l'on vous
+propose de le juger civilement, tandis que vous reconnaissez qu'il
+n'etait pas citoyen!
+
+"Juger un roi comme un citoyen! ce mot etonnera la posterite. Juger,
+c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport
+de justice y a-t-il donc entre l'humanite et les rois? Qu'y a-t-il de
+commun entre Louis et le peuple francais, pour le menager apres sa
+trahison? Il est telle ame genereuse qui dirait dans un autre temps que
+_le proces doit etre fait a un roi_, non point pour les crimes de son
+administration, mais _pour celui d'avoir_ ete roi; car rien au monde ne
+peut legitimer cette usurpation... On ne peut regner innocemment: la
+folie en est trop evidente. [Illustration: Louis XVI donnant une lecon
+de geographie a son fils.]
+
+"C'est vous qui devez juger Louis; il n'etait pas citoyen avant son
+crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes, il l'est
+encore moins apres.
+
+"Je le repete, on ne peut pas juger un roi selon les lois du pays, ou
+plutot de la cite. Il n'y avait rien dans les lois de Numa pour juger
+Tarquin, rien dans les lois de l'Angleterre pour juger Charles 1er. On
+les jugea selon le droit des gens; on repoussa un etranger, un ennemi.
+
+"Hatez-vous de juger le roi; car il n'est pas de citoyen qui n'ait sur
+lui le droit qu'avait Brutus sur Cesar. Vous ne pourriez pas plus punir
+cette action envers cet etranger que vous n'avez puni la mort de
+Leopold et de Gustave. Louis etait un autre Catilina. Le meurtrier,
+comme le consul de Rome, jurerait qu'il a sauve la patrie.
+
+"Il doit etre juge promptement, c'est le conseil de la sagesse et de la
+saine politique. On cherche a remuer la pitie; on achetera bientot des
+larmes, comme aux enterrements de Rome; on fera tout pour nous
+interesser, pour nous corrompre meme. Peuple, si le roi est jamais
+absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et
+tu pourras nous accuser de perfidie!"
+
+La Convention demeura immobile, petrifiee. Cette parole concise, aceree
+comme le tranchant de l'acier, cette hache emmanchee dans des
+reminiscences classiques, la roideur incroyable du ton et des manieres,
+le contraste entre la beaute feminine de ce jeune homme et la durete de
+son coeur, tout avait frappe l'Assemblee d'etonnement. Ni la fureur de
+Danton, ni la froide et implacable logique de Robespierre, ni le sombre
+radotage de Marat demandant des tetes, n'etaient comparables a l'effet
+de terreur produit par ce discours. Tout le monde sentait qu'on avait
+affaire a quelqu'un et que ce quelqu'un serait sans pitie.
+
+Le lendemain, Brissot ecrivait dans son journal le _Patriote_: "Parmi
+des idees exagerees, qui decelent la jeunesse de l'orateur, il y a dans
+ce discours des details lumineux, un talent qui peut honorer la
+France."
+
+Ce qu'on ne sait point assez, c'est a quel point les deputes furent
+alors entoures, sollicites pour obtenir d'eux la grace du roi. On fit
+agir toutes les influences secretes, toutes les seductions, toutes les
+belles promesses. Ce n'est point seulement aux Girondins que
+s'adressaient de tels moyens de corruption; c'est aussi aux Montagnards
+et meme aux plus farouches d'entre eux. Marat recut plusieurs lettres
+ou l'on demandait qu'il dit seulement un mot en faveur de Louis XVI:
+"Si tu le fais, ecrivait-on, nous sommes prets a deposer cent mille
+ecus." L'Ami du peuple leur repondit en allant porter ces lettres au
+Comite de surete generale.
+
+A ces annonces grossieres s'ajoutait l'influence delicate des femmes.
+Marat avait bien ecrit dans son _Journal de la Republique_: "Je ne
+croirai a la Republique que lorsque la tete de Louis XVI ne sera plus
+sur ses epaules;" mais l'Ami du peuple n'avait-il jamais change d'avis?
+Ne l'avait-on pas vu soutenir la cause de la moderation aussi bien que
+celle de la violence? Il n'avait aucune haine contre l'ex-roi, qu'il
+avait declare lui-meme une excellente _pate d'homme_; tete faible,
+caractere naif, ne pouvait-on en le flattant emouvoir son coeur?
+
+Marat revenait de la Convention, quand il trouva chez lui Mlle Fleury
+qui l'attendait. Las des travaux de la seance, il ouvrit cependant
+quelques lettres deposees sur la table, et, les parcourant avec des
+yeux irrites:
+
+--Encore! s'ecria-t-il; je vais denoncer ces lettres au Comite de
+surveillance.
+
+--Apres un silence:--J'ai aime Louis Capet, reprit Marat comme se
+parlant a lui-meme, mais avais tort. Cet homme nous a trompes.
+Maintenant je le hais; maintenant je veux appesantir sur sa tete une
+main que j'avais etendue vers lui pour le soutenir.
+
+--Quels crimes lui reprochez-vous donc?
+
+--Ses crimes? Un roi insurge contre la nation! un roi faussaire! c'est
+lui qui, par ses lenteurs, par sa mauvaise foi, par les conseils
+perfides de ses courtisans, nous a jetes dans la necessite d'une
+politique violente. Nous subirons l'echafaud; il l'a dresse.
+
+Mademoiselle Fleury, soeur du grand comedien, tomba aux genoux de
+Marat.
+
+--Que faites-vous? lui dit celui-ci surpris; on ne s'agenouille meme
+plus devant Dieu.
+
+--Je demande, repondit-elle en joignant les mains avec une grace
+theatrale et en relevant deux yeux suppliants, je demande la grace du
+roi.
+
+--Y pensez-vous?
+
+--J'y ai pense depuis un mois... Ecoutez-moi, Marat; je sais que vous
+etes bon. Le systeme de terreur ou vous voulez engager la France tient
+a une idee fixe contre laquelle votre coeur se revolte. Mais
+reflechissez encore. Si vous vous trompiez enfin! si, au bout de cette
+trainee de sang, les generations futures ne trouvaient pas le bonheur
+que vous leur promettez, jugez combien votre oeuvre serait maudite! Il
+ne tient qu'a vous aujourd'hui de rattacher votre nom a un present
+moins ensanglante, a un avenir moins temeraire. Parlez pour le roi
+demain, a l'Assemblee surprise, atterree, etourdie; on n'osera plus
+voter le jugement, c'est-a-dire la mort, quand Marat aura vote la vie.
+
+--Qu'osez-vous dire la? reprit Marat dont l'oeil etincelait; parlez
+moins haut, madame; qu'on ne sache pas que de tels propos sont tenus
+dans ma maison.
+
+--Oh! je ne vous crains pas, Marat; votre honneur et votre salut me
+sont plus chers que ma vie: j'ai de l'amitie pour vous; je souffre de
+vous voir sur la pente glissante d'un abime de sang, et je voudrais
+vous arreter.
+
+--Tu ne comprends donc pas ma mission, jeune fille? Je te l'ai deja
+dit, je suis la vengeance de Dieu et du peuple; je suis ce betail
+humain jusqu'ici traine a la charrue ou a la boucherie, mais qui, comme
+le taureau mal tue, se retourne enfin, la corne haute, contre son
+maitre, et l'eventre.
+
+Marat etait effrayant; sa chevelure s'agitait horrible et menacante sur
+son front baigne de sueur. Mlle Fleury recula.
+
+--Louis est coupable, continua Marat; mais fut-il innocent, nous
+serions encore en droit de punir dans sa personne les crimes de la
+royaute. "Le roi est mort, vive le roi!" disaient les courtisans pour
+faire entendre qu'il n'y avait qu'un seul roi de France dans la lignee
+des souverains. Le nouveau venu au trone, en heritant des droits et des
+honneurs de ses peres, ne saurait en decliner les charges. Ce n'est
+donc pas a Louis que nous allons faire un proces, c'est a tous les rois
+de France dans la personne de Louis. Nous allons juger le passe dans le
+present, les rois qui sont morts dans celui qui vit.
+
+--Ecoutez-moi, Marat: cet homme ne doit pas regner, soit; mais dans
+votre propre interet il faut qu'il vive. Frapper un monarque a terre,
+ce serait ressusciter la monarchie.
+
+--Vous etes genereuse, pauvre fille de theatre! Malheureusement, nous
+sommes obliges aujourd'hui de nous faire, contre cette noble pitie, des
+entrailles de fer. Croyez-vous que si j'eusse ete libre de choisir mon
+role dans le drame de sang qui se joue sous vos yeux, je n'eusse pas
+mieux aime etre victime que bourreau? Je souffrirais moins. Mais il y a
+une volonte d'en haut qui s'accomplit, et a laquelle nous servons de
+ministres: Saint-Just et moi, nous sommes les deux bras de la justice
+levee sur le monde.
+
+Mademoiselle Fleury se retira; mais elle croyait l'Ami du peuple
+ebranle et comptait bien revenir a la charge.
+
+La discussion continuait a l'Assemblee nationale: ainsi que Saint-Just,
+l'abbe Gregoire pensait que la Convention devait juger Louis XVI, mais
+il voulait qu'elle effacat de nos lois la peine de mort, reste de
+barbarie et honte de la civilisation. Il croyait que la Divinite
+n'avait pas donne a l'homme le pouvoir de detruire l'homme; fidele a
+ses principes d'humanite, meme envers les souverains, il voulait que
+Louis "etant le premier a jouir du bienfait de la loi fut condamne a
+l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits l'assiegeat sans cesse
+et le poursuivit dans le silence des nuits, si toutefois le repentir
+etait fait pour les rois".
+
+L'orateur demandait le jugement et foudroyait de ses arguments cette
+doctrine d'inviolabilite derriere laquelle les partisans de la
+monarchie voulaient sauver la tete du roi. L'Assemblee entiere fremit,
+lorsque Gregoire s'ecria: "Est-il un parent, un ami de nos freres
+immoles sur les frontieres, qui n'ait le droit de trainer son cadavre
+aux pieds de Louis XVI et de lui dire: Voila ton ouvrage!"
+
+En levant le bras sur le roi faible et detrone, ce n'est pas seulement
+Louis XVI que l'eveque republicain voulait atteindre, c'etait la
+monarchie.
+
+"Legislateurs, continua-t-il, il importe au bonheur, a la liberte de
+l'espece humaine, que Louis soit juge: jetez un regard sur l'etat
+actuel de l'Europe; en proie aux brigandages de huit ou dix familles,
+couverte encore de despotes et d'esclaves, elle retentit des
+gemissements de ceux-ci, des scandales de ceux-la! Mais la raison
+approche de sa maturite; elle tire le canon d'alarme contre les tyrans;
+tous les bons esprits demandent a cette raison et a l'experience ce que
+sont les rois, et tous les monuments de l'histoire deposent que la
+royaute et la liberte sont, comme les principes des Manicheens, dans
+une lutte perpetuelle. Dans toutes les contrees de l'univers, ils ont
+imprime leurs pas sanglants; des milliers d'hommes, des milliards
+d'hommes immoles a leurs querelles atroces, semblent, du silence des
+tombeaux, elever la voix et crier vengeance! L'impulsion est donnee a
+l'Europe attentive; la lassitude des peuples est a son comble; tous
+s'elancent vers la liberte; leur main terrible va s'appesantir sur les
+oppresseurs! Il semble que les temps sont accomplis, que le volcan va
+faire explosion, et operer la resurrection politique du globe!
+Qu'arriverait-il si, au moment ou les peuples vont briser leurs fers,
+vous assuriez l'impunite a Louis XVI? L'Europe douterait si ce n'est
+pas pusillanimite de votre part; les despotes saisiraient habilement le
+moyen d'attacher encore quelque importance a l'absurde maxime qu'ils
+tiennent _leurs couronnes de Dieu et de leurs epees_, d'egarer
+l'opinion et de river les fers des peuples, au moment ou les peuples,
+prets a broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes,
+allaient prouver qu'ils tiennent _leur liberte de Dieu et de leurs
+sabres_."
+
+L'eveque de Blois associait fidelement ses devoirs religieux aux
+fonctions publiques. Adopte par une honnete famille, qui couvrait sa
+vie simple et studieuse du voile sacre de l'amitie, cet enfant de
+l'Eglise, lion rugissant a la tribune, etait doux et bon dans la vie
+privee. Pourquoi faut-il qu'il se soit rallie plus tard a l'Empire?
+Mais n'anticipons pas sur les evenements et jugeons les hommes tels
+qu'ils etaient en 1792.
+
+La Convention detourna un instant ses regards du proces de Louis XVI
+pour les porter sur les agitations du pays. La faim et la question
+religieuse soulevaient ca et la les villes et les campagnes. Les
+Girondins, ces republicains formalistes, ne comprenaient rien a la
+maladie sociale. La Montagne leur revela la nature du malaise qui
+travaillait sourdement les consciences. "L'homme maltraite de la
+fortune, dit Danton, cherche des jouissances ideales. Quand il voit un
+homme se livrer a tous ses gouts, caresser tous ses desirs, alors il
+croit, et cette idee le console, il croit que dans une autre vie les
+jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans ce
+monde. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de
+morale, qui auront fait penetrer la lumiere dans les chaumieres, alors
+il sera bon de parler au peuple de morale et de philosophie. Mais
+jusque-la il est barbare, c'est un crime de lese-nation, de vouloir
+enlever au peuple des hommes dans lesquels il espere encore trouver
+quelques consolations. Je penserais donc qu'il serait utile que la
+Convention fit une adresse pour persuader au peuple qu'elle ne veut
+rien detruire, mais tout perfectionner; et que si elle poursuit le
+fanatisme, c'est qu'elle veut la liberte des opinions religieuses."
+Danton parlait en philosophe et en homme politique; il voulait de la
+tolerance comme d'un moyen pour dissoudre, avec l'aide du temps, les
+dogmes et les croyances theologiques; mais en etait-il de meme en ce
+qui regardait Robespierre?
+
+"Mon Dieu, ecrivait-il a ce propos dans son journal, c'est celui qui
+crea tous les hommes pour la verite et le bonheur; c'est celui qui
+protege les opprimes et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est
+celui de la justice et de l'humanite. Il ne reste plus guere dans les
+esprits que ces dogmes imposants qui pretent un appui aux idees
+morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de
+l'egalite que le fils de Marie enseigna jadis a ses concitoyens.
+Bientot sans doute l'Evangile de la raison et de la liberte sera
+l'Evangile du monde. Si la declaration des droits de l'humanite etait
+dechiree par la tyrannie, nous la retrouverions encore dans ce code
+religieux que le despotisme sacerdotal presentait a notre veneration;
+et s'il faut qu'aux frais de la societe entiere les citoyens se
+rassemblent encore dans les temples communs devant l'imposante idee
+d'un Etre supreme, la du moins le riche et le pauvre, le puissant et le
+faible sont reellement egaux et confondus devant elle... Faites bien
+attention: quelle est la portion de la societe qui est degagee de toute
+idee religieuse? Ce sont les riches: cette maniere de voir dans cette
+classe d'hommes suppose chez les uns plus d'instruction, chez les
+autres seulement plus de corruption. Qui sont ceux qui croient a la
+necessite du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins
+aises, soit parce qu'ils sont moins raisonneurs et moins eclaires, soit
+aussi par une des raisons auxquelles on a attribue les progres rapides
+du christianisme, savoir que la morale du fils de Marie prononce des
+anathemes contre la tyrannie et contre l'impitoyable opulence, et porte
+des consolations a la misere et au desespoir lui-meme. [Note: Tout
+cela etait vrai en 92.] Ce sont donc les citoyens pauvres qui seront
+obliges de supporter les frais du culte, ou bien ils seront encore a
+cet egard dans la dependance des riches ou dans celle des pretres; ils
+seront reduits a mendier la religion comme ils mendient du travail et
+du pain..."
+
+On voit assez que ni Danton ni Robespierre n'etaient alors pour ce que
+nous appelons aujourd'hui la separation de l'Eglise et de l'Etat. En
+these generale, un culte salarie par l'Etat est une inconsequence et
+une anomalie. Plus la religion chretienne tend a la pauvrete, plus elle
+assure son independance morale, en se degageant des liens du pouvoir
+temporel, et plus elle se rapproche des intentions de son auteur.
+Retirer aux pretres constitutionnels leur traitement, c'etait effacer
+du christianisme les taches que lui avaient imprimees la faineantise,
+l'hypocrisie et la cupidite de ses ministres: mais si l'on regarde aux
+circonstances, on reconnaitra que Robespierre avait raison de redouter
+les suites de cette mesure economique. Il y avait deja un schisme dans
+l'Eglise; il fallait a tout prix eviter un second clerge refractaire.
+La masse des fideles n'aurait d'ailleurs vu dans cette reforme qu'une
+nouvelle atteinte portee a ses croyances. Ses ennemis se vengerent de
+la superiorite des vues de Robespierre en lui jetant niaisement a la
+face l'epithete de _devot_. C'etait un moyen de le perdre.
+
+Dans les doctrines religieuses s'etait introduite en 92 une
+modification dont ne parait pas s'etre doute Robespierre. Les idees de
+Diderot avaient fait leur chemin. Alors parut une brochure qui, si j'en
+crois les signes du temps, etait l'echo du sentiment general: _Dieu,
+c'est la nature_.
+
+On se souvient que le roi Louis XVI avait fait construire par un
+ouvrier, au chateau des Tuileries, dans l'epaisseur d'un mur, une
+armoire de fer a laquelle il confiait ses papiers secrets. Cette
+cachette contenait des pieces attestant les rapports de la cour avec
+quelques constitutionnels et surtout avec le clerge refractaire. Un
+ouvrier, qui avait aide le roi a construire l'armoire, vint tout
+reveler au ministre de l'interieur, Roland. La decouverte de ces
+papiers fournissait des armes terribles contre l'infortune monarque. On
+voyait par sa correspondance qu'il avait toujours ete l'instrument du
+parti pretre, et que ce parti fomentait partout la guerre. Les indignes
+negociations de Riquetti avec le chateau se trouverent aussi denoncees.
+Son ombre sortit pour ainsi dire de l'armoire de fer, la bourse de
+Judas a la main. La Convention temoigna un sentiment d'horreur; le
+buste du grand homme, qui assistait en quelque sorte aux seances de la
+nouvelle Assemblee, fut couvert d'un voile; on brisa, le soir, son
+image aux Jacobins.
+
+Les departements etaient toujours troubles; la rarete des subsistances
+entrainait ca et la les populations rurales a des actes monstrueux.
+Trois deputes de la Convention avaient ete saisis dans le departement
+du Loiret par des paysans egares. Ces miserables etaient au nombre de
+six mille, armes de fusils, de fourches et de massues. Ils accusent les
+trois Conventionnels d'etre des aristocrates, des traitres qui
+s'entendent avec les accapareurs. Des cris s'elevent: _A la hart! Point
+de grace!_ Et a l'instant les haches, les fourches se tournent contre
+la poitrine des representants du peuple. Deux sont deja depouilles de
+leurs vetements: on va les precipiter dans la riviere. Tout a coup les
+furieux se ravisent; on traine les commissaires au lieu du marche, et
+la, le couteau sur la gorge, on les force a signer les taxes des
+differentes denrees, selon le bon plaisir des assassins. Des pretres
+ont ete vus dans ces desordres. La representation nationale, outragee
+dans trois de ses membres, fremit. La Gironde, avec plus de haine que
+de raison, rejette la responsabilite de ces violences sur la tete de
+Marat. Robespierre leur repond en montrant du doigt la tour du Temple;
+"C'est la, leur dit-il, qu'est la veritable cause de ces soulevements."
+
+Oui, il existait vraiment un parti qui esperait encore sauver les jours
+du roi a la faveur des troubles qu'il remuerait dans le pays et jusque
+dans la capitale. Les Montagnards etaient, au contraire, interesses a
+conserver l'ordre et le calme, surtout a Paris, pour ne point donner
+aux Girondins le pretexte de nouvelles accusations. Marat, qui avait
+tous les genres de fanatisme, meme celui de la moderation, fit entendre
+quelques sages paroles: "Si les autorites ne sont pas respectees, c'est
+que le respect se merite, mais ne se commande point. Ce n'est pas avec
+des baionnettes et du canon qu'on arrete, qu'on previent des
+insurrections. Je demande qu'on confie le commandement des troupes a
+des chefs connus par leur civisme... (Plusieurs voix: A Marat!) Si vous
+vouler que je vous dise a qui, a Santerre." La Convention nationale,
+cette assemblee intrepide, qui n'a jamais pali devant le glaive ni
+devant l'emeute, decrete qu'elle improuve la conduite de ses
+commissaires. "Ils auraient du repondre a ces forcenes, qui les
+entrainaient a l'oubli de leurs devoirs ou a la mort: _Vous pouvez me
+tuer; je ne signerai pas._" Il y eut encore un mot remarquable: "On
+leur presentait la hache et la plume, dit Manuel; ils devaient prendre
+la hache et se couper la main."
+
+La faim est mauvaise conseillere; il fallait donc trouver un remede au
+malaise des classes ouvrieres et agricoles. Dans la seance du 29
+novembre, une deputation du conseil general de la Commune avait
+presente a la Convention une petition au sujet des subsistances.
+Encourage par son premier succes, Saint-Just reparut a la tribune. Ou
+avait-il etudie l'economie politique? Le fait est qu'il developpa
+quelques idees saines et profondes. "Je ne suis point, dit-il, de
+l'avis du Comite, je n'aime point les lois violentes sur le commerce...
+Il est dans la nature des choses que nos affaires economiques se
+brouillent de plus en plus jusqu'a ce que la Republique etablie
+embrasse tous les rapports, tous les interets, tous les droits, tous
+les devoirs et donne une allure commune a toutes les parties de
+l'Etat." Puis de la pitie pour les malheureux et les indigents il
+s'eleve en lui une haine inflexible envers les rois: "Voila ce que
+j'avais a dire sur l'economie. Vous voyez que le peuple n'est point
+coupable; mais la marche du gouvernement n'est point sage. Il resulte
+de la une infinite de mauvais effets, que tout le monde s'impute; de la
+les divisions, qui corrompent la source des lois, en reduisant la
+sagesse de ceux qui les font; et cependant on meurt de faim, la liberte
+perit, et les tendres esperances de la nature s'evanouissent. Citoyens,
+j'ose vous le dire, tous les abus vivront tant que le roi vivra; tant
+que vivra le roi, nous ne serons jamais d'accord; nous nous ferons la
+guerre. La Republique ne se concilie point avec les faiblesses; faisons
+tout pour que la haine des rois passe dans le sang du peuple; tous les
+yeux se tourneront alors vers la patrie." La Montagne n'avait alors
+qu'un cri: "Donc il faut detruire Louis XVI! _ergo delenda est
+Carthago_." Elle etait conduite a cette determination farouche, non par
+inimitie personnelle, ni par amour du sang; mais parce que la vie du
+roi couvrait, selon elle, les desseins et les agitations des partis.
+Elle voulait en outre donner aux puissances coalisees une grande idee
+de la vigueur des institutions republicaines.
+
+Le jugement et la mort du roi etaient aux yeux de Danton, de
+Robespierre, de Marat, de Saint-Just, un coup de genie. Si Louis eut
+disparu au 10 aout dans le feu de la guerre civile, l'humanite aurait
+moins eu a gemir sans doute que sur un acte reflechi de severite
+populaire; mais la Revolution n'aurait point donne au monde cet
+etonnant spectacle d'une assemblee de citoyens qui juge paisiblement et
+majestueusement un souverain appele a sa barre; la base de tous les
+trones n'en eut point tremble, et les peuples, remues jusqu'aux
+entrailles, ne se fussent point demande les uns aux autres: "Est-ce
+donc ainsi que la France punit son roi?"
+
+La lutte entre l'opinion publique et la monarchie semblait bien alors
+terminee, mais celle entre la bourgeoisie et le peuple ne l'etait plus.
+Une bonne partie de la classe moyenne tenait encore a l'ancienne
+constitution royaliste par le lien des interets et des habitudes. Le
+peuple n'avait pas besoin sans doute de ramasser ses droits ni ses
+pouvoirs dans le sang d'un roi; mais la victoire du 16 aout demandait a
+etre affermie par un grand acte d'autorite nationale.
+
+Une aristocratie nouvelle, aristocratie de fortune et d'influence,
+menacait de s'elever sur les ruines de l'ancienne. "Peu d'hommes,
+ecrivait Marat, sont dignes d'etre libres, parce qu'ils ne savent pas
+jouir avec moderation de la liberte. Qu'on juge de l'insolence des
+valets de l'ancienne cour devenus maitres a leur tour! Comme ils n'ont
+point d'education et qu'ils manquent de principes, ils s'abandonnent a
+toutes les passions des suppots de l'ancien regime, et ils ont de moins
+qu'eux les bienseances. Les memes scelerats qui faisaient notre malheur
+sous la royaute continuent a le faire sous la Republique."
+
+[Illustration: Louis XVI fait construire une caisse en fer.]
+
+A la tete de cette aristocratie nouvelle se placaient les Girondins.
+Leurs doctrines n'avaient ni l'abnegation ni la purete des opinions
+democratiques. Ils voulaient dans l'Etat une classe preponderante. On
+les accuse meme de s'etre entendus dans ce temps-la, en dessous main,
+avec l'abbe Sieyes, pour retablir un gouvernement constitutionnel. La
+difficulte etait de trouver un roi. La branche ainee des Bourbons leur
+semblait frappee d'une impopularite irremissible; ils desesperaient en
+outre de la plier aux moeurs et aux idees de la bourgeoisie.
+
+Une note communiquee a Barere insinue que les Girondins tournaient
+alors les yeux vers le duc d'York: leur reve etait d'amalgamer la
+constitution francaise avec celle de l'Angleterre. Les Montagnards, qui
+ne voulaient pas plus de ce roi etranger que d'un autre, croyaient
+dejouer les desseins et les intrigues des hommes de la Gironde en
+jetant sur leur tete le linceul de Louis XVI.
+
+Le peuple avait deja execute par toute la ville les rois de marbre, de
+pierre et de bronze; il essayait son bras sur ces images avant de
+frapper le simulacre vivant de la souverainete.
+
+Au moment ou se preparait une aussi sanglante tragedie, le theatre,
+cette grande ecole des moeurs, adressait au peuple d'austeres lecons,
+par la bouche d'un vieux poete anglais. On jouait alors pour la
+premiere fois _Othello, tragedie du citoyen Ducis, d'apres
+Shakespeare_. On remarqua ce passage, si mal traduit en vers francais,
+ou Othello, sur le point d'etouffer Desdemona, commence par faire
+autour de lui les tenebres: "Eteignons la lumiere, et alors...
+(Soufflant sur la lampe:) Si je t'eteins, toi, ministre du feu, je puis
+ressusciter ta premiere flamme, dans le cas ou je viendrais a me
+repentir.--Mais que j'eteigne une fois la flamme de la vie (se tournant
+vers Desdemona), toi le plus merveilleux ouvrage de la bienfaisante
+nature, je ne sais plus ou retrouver cette celeste etincelle qui
+pourrait te ranimer."--Magnifique argument en faveur de l'abolition de
+la peine de mort! William Shakespeare, comme un vieil ami, conseillait
+de sa tombe la Revolution francaise. Il avait vu les orages de son
+temps et rappelait les hommes de tous les temps au calme, a la prudence
+et a la moderation. La critique denonca, a propos de cette piece, les
+larcins qu'avait faits M. de Voltaire au theatre anglais. Enfin,
+j'extrais des _Revolutions de Paris_ la note suivante, qui est
+peut-etre curieuse, jetee au milieu des sombres preoccupations et des
+graves evenements qui grondaient sur la tour du Temple: "Nous ne
+finirons pas sans rendre justice a Talma: sa figure delirante, sa
+marche egaree, ses gestes d'abandon, sont en lui de la plus grande
+verite. Ce jeune artiste a vraiment le germe du talent."
+
+Shakespeare disait: Pitie!
+
+Une autre voix de la tombe, un autre grand poete, Milton, criait:
+Justice! L'auteur du _Paradis perdu_, l'ancien secretaire de Cromwell,
+avait jadis publie une celebre brochure dans laquelle il demontrait que
+l'Angleterre avait eu le droit et le devoir de decapiter Charles 1er.
+
+Mais revenons au proces de Louis XVI.
+
+On pretend que les Girondins ne voulaient point la mort du roi, mais
+qu'ils furent entraines par l'audace de la Montagne. Le plus
+vraisemblable est que, s'ils se laisserent reellement entrainer, ce fut
+par l'opinion publique. Le courant etait tres-fort, et les Girondins
+n'avaient pas d'autre moyen que de se montrer inflexibles envers le
+tyran, s'ils tenaient a ressaisir leur ancienne popularite.
+
+Les Montagnards, d'un autre cote, etaient divises entre eux. Les uns
+voulaient qu'on enveloppat le roi dans sa royaute, puis qu'on en finit
+avec tous les deux comme avec le principe du mal, d'un coup de foudre.
+Ils regardaient tres-peu a l'homme et a ses actes; ils ne regardaient
+qu'a l'interet public. La maniere la plus prompte de se debarrasser de
+Louis XVI leur semblait la meilleure et la plus magnanime. Les formes,
+les lenteurs ordinaires de la justice generaient, selon eux,
+l'explosion du sentiment national: la procedure, vis-a-vis d'un roi,
+etait le masque de la faiblesse ou de l'hypocrisie. Ils voulaient
+l'etouffer, comme Romulus, dans un orage. Marat n'etait point de cet
+avis; Marat demandait que la Convention procedat au jugement de Louis
+XVI dans les formes et avec une impassible severite.
+
+Apres de longs debats, la grande question du moment fut enfin resolue:
+
+Louis XVI sera-t-il juge?--Oui.
+
+Par qui sera-t-il juge?--Par la Convention nationale.
+
+
+
+
+VI
+
+Louis XVI et sa famille.--Proces-verbal d'Albertier.--Rapport du maire
+Cambon.--Recit de Barere.--L'ex-roi devant la Convention.--Son attitude
+et ses reponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de seduction
+en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie privee de Louis XVI dans sa
+captivite.--La protestation de la vengeance.
+
+
+Louis XVI fut amene a la barre de la Convention nationale, le 11
+decembre 1792.
+
+Presque tout Paris etait sous les armes. Le roi s'etait leve a sept
+heures du matin... Mais cedons la parole aux pieces officielles, mille
+fois plus eloquentes que tous les commentaires des historiens.
+
+Voici le resume du rapport du commissaire Albertier: "La priere du
+ci-devant roi a ete a peu pres de trois quarts d'heure. A huit heures,
+le bruit du tambour l'a fort inquiete: il m'a demande ce que c'etait
+que ce tambour, et a ajoute qu'il n'etait point accoutume a l'entendre
+de si bonne heure... Un instant apres, l'on a servi le dejeuner. Louis
+a dejeune en famille. La plus grande agitation regnait sur tous les
+visages. Le bruit et le rassemblement qui, a chaque instant, devenaient
+plus nombreux, ont continue a beaucoup l'alarmer. Apres le dejeuner, au
+lieu de la lecon de geographie [Note: J'ai vu aux Archives les deux
+globes de carton dont se servait pour cette etude Louis XVI dans la
+tour du Temple.] qu'il a coutume de donner a son fils, il a fait avec
+lui une partie au jeu de siam. L'enfant, qui ne pouvait aller plus loin
+que le point seize, s'est ecrie: "_Le nombre seize est bien
+malheureux!_--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais," a repondu
+Louis XVI.
+
+"Le bruit cependant augmentait; j'ai cru qu'il etait temps de
+l'instruire; je me suis approche de lui: "Monsieur, je vous previens
+que dans l'instant vous allez recevoir la visite du maire.--Ah! tant
+mieux! a repondu Louis.--Mais je vous previens, ai-je reparti, qu'il ne
+vous parlera pas en presence de votre fils." Louis, faisant approcher
+son enfant: "Embrassez-moi, mon fils, et embrassez votre maman pour
+moi."
+
+"Ordre est donne a Clery de sortir. Il sort et emmene avec lui le jeune
+Louis... Louis, apres etre reste un quart d'heure a se promener, se
+place dans son fauteuil, en me demandant si je savais ce que le maire
+avait a lui dire. Je lui ai dit que je l'ignorais, mais que bientot il
+le lui apprendrait lui-meme. Il se leve et se promene encore pendant
+quelque temps. Je lisais sur son front l'inquietude qui l'agitait. Il
+etait tellement reveur, tellement absorbe dans ses reflexions, que je
+me suis approche de tres-pres derriere lui sans qu'il me remarquat. A
+la fin il s'est retourne et, tout surpris, il m'a dit: "Que
+voulez-vous, monsieur?--Moi, monsieur? je ne veux rien; seulement, je
+vous ai cru incommode, et je venais voir si vous aviez besoin de
+quelque chose.--Non, monsieur." Louis se plaignit seulement en disant:
+"Vous m'avez prive une heure trop tot de mon fils."
+
+"Il s'est replace dans son fauteuil, et le citoyen maire est arrive un
+instant apres."
+
+Voici maintenant le rapport du maire (Cambon): "... Je suis monte dans
+l'appartement de Louis, et, avec la dignite qui convient a un
+representant du peuple, je lui ai signifie son mandat d'amener. "Je
+suis charge, lui ai-je dit, de vous annoncer que la Convention
+nationale attend Louis Capet a sa barre et qu'elle m'ordonne de vous y
+traduire." Je lui ai demande ensuite s'il voudrait descendre. Louis XVI
+parut hesiter un instant, et a dit: "Je ne m'appelle pas Louis Capet:
+mes ancetres ont porte ce nom, mais jamais on ne m'a appele ainsi. Au
+reste, c'est une suite des traitements que j'eprouve depuis quatre mois
+par la force." Le maire, sans repondre, l'a invite de nouveau a
+descendre: a quoi il s'est decide.
+
+Au bas de l'escalier, dans le vestibule, quand Louis XVI vit les
+fantassins armes de fusils, de piques, et les bataillons de cavaliers
+bleu de ciel, dont il ignorait la formation, son inquietude parut
+redoubler. Descendu dans la cour du Temple, il jeta un coup d'oeil sur
+la tour qu'il venait de quitter. Il pleuvait alors. Louis avait une
+redingote noisette par-dessus son habit. On le fit monter en voiture.
+Le procureur de la Commune, Chaumette, ayant fait observer que la rue
+du Temple etait etroite et qu'il etait a craindre qu'il n'arrivat
+quelque accident au moment du depart, on prit des mesures pour assurer
+la sortie du prisonnier. Les glaces du carrosse etaient ouvertes:
+quelques cris de mort furent portes aux oreilles du roi. Louis etait
+place a cote du maire; il contemplait la multitude houleuse qui
+s'enflait de moment en moment. Quant a lui, il ne donnait aucun signe
+de tristesse, de crainte, ni de mauvaise humeur. Pendant presque toute
+la course, il garda le silence; une ou deux fois seulement, il parut
+s'occuper d'objets fort etrangers a sa situation: en passant devant les
+portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on se
+proposait d'abattre. La voiture etait entree dans la cour des
+Feuillants; les municipaux confierent a la force armee la personne de
+Louis XVI. Santerre lui mit la main sur le bras et le conduisit ainsi
+jusqu'a la barre de la Convention.
+
+Louis avait la barbe un peu longue; son exterieur etait neglige; il
+avait perdu de son embonpoint. On remarqua dans l'Assemblee que
+l'ex-roi occupait le meme fauteuil et la meme place ou il etait quand
+il jura obeissance a la Constitution; car, depuis cette epoque, les
+distributions interieures de la salle avaient ete modifiees d'apres un
+nouveau plan qui etait tout a fait l'inverse de l'ancien. Louis XVI
+soutint avec un air d'insouciance flegmatique la vue de ces lieux qui
+devaient reveiller en lui des souvenirs amers. Son visage, etranger,
+pour ainsi dire, a la scene dont il etait l'acteur principal,
+contrastait avec les sentiments d'interet et de pitie que son infortune
+remuait dans les coeurs.
+
+Le president de la Convention nationale etait alors Barere; il va nous
+raconter lui-meme ses impressions durant cette seance memorable: "Je me
+rends a l'Assemblee a 10 heures, je cherche a preparer les esprits
+agites et les ames indignees a contenir leurs sentiments, et a paraitre
+impassibles et disposes a la justice. On recoit au bureau des
+secretaires des avis multiplies qui annoncent que l'effervescence est
+tres-grande sur les boulevards, depuis le Temple jusqu'a la porte des
+Feuillants. D'autres avis assurent que la vie du roi est en danger,
+surtout sur la place Vendome, ou le rassemblement du peuple est plus
+nombreux et plus exaspere. Je fais venir vers les onze heures M.
+Ponchard, commandant de la garde conventionnelle, et M. Santerre,
+commandant de la garde nationale de Paris. "Vous repondez du roi sur
+votre tete, leur dis-je, vous, monsieur le commandant de la garde de
+Paris, depuis le Temple jusqu'a la porte de l'Assemblee, et vous,
+monsieur le commandant de la garde conventionnelle, depuis la porte de
+l'Assemblee jusqu'au retour du roi a cette porte et a la remise de sa
+personne au commandant de la garde nationale."
+
+"Les ordres furent tres-ponctuellement executes; tout fut calme, et,
+vers midi et demi le roi parut a la barre de la Convention. Les
+officiers de l'etat-major et le commandant Ponchard, ainsi que le
+commandant Santerre, etaient derriere lui.
+
+"Avant son arrivee, il s'etait manifeste des marques bruyantes
+d'improbation sur quelques motions d'ordre intempestives et imprudentes
+qui avaient ete faites; quelques cotes des tribunes applaudissaient,
+d'autres poussaient des vociferations. Vers midi, je crus devoir donner
+une autre direction aux esprits et une meilleure disposition aux
+tribunes. Je me levai, et apres un moment de silence je demandai aux
+citoyens nombreux et de toutes les classes, qui remplissaient la salle,
+d'etre calmes et silencieux. "Vous devez le respect au malheur auguste
+et a un accuse descendu du trone; vous avez sur vous les regards de la
+France, l'attention de l'Europe et les jugements de la posterite. Si,
+ce que je ne peux penser ni prevoir, des signes d'improbation, des
+murmures etaient donnes ou entendus dans le cours de cette longue
+seance, je serais force de faire sur-le-champ evacuer les tribunes: la
+justice nationale ne doit recevoir aucune influence etrangere." [Note:
+Ces paroles ne sont pas celles que le _Moniteur_ a conservees:
+"Representants, dit Barere, vous allez exercer le droit de justice
+nationale. Que votre attitude soit conforme a vos nouvelles fonctions.
+(Se tournant vers les tribunes:) Citoyens, souvenez-vous du silence
+terrible qui accompagna Louis ramene de Varennes, silence precurseur du
+jugement des rois par les nations."]
+
+"L'effet de mon discours fut aussi subit qu'efficace. La seance dura
+jusqu'a 7 heures du soir, et dans cet espace de temps pas un murmure,
+pas un mouvement ne se fit dans toute la salle.
+
+"Louis XVI parut a la barre, calme, simple et noble, comme il m'avait
+toujours paru a Versailles, quand je le vis en 1788 pour la premiere
+fois, et quand je fus envoye vers lui, au temps des Etats generaux et
+de l'Assemblee constituante, comme membre de differentes deputations.
+J'etais assis comme tous les membres de l'Assemblee: le roi seul etait
+debout a la barre. Tout republicain que je suis, je trouvai cependant
+tres-inconvenant et meme penible a supporter de voir Louis XVI, qui
+avait convoque les Etats generaux et double le nombre des deputes des
+communes, amene ainsi devant ces memes communes, pour y etre interroge
+comme accuse. Ce sentiment me serra plusieurs fois le coeur, et quoique
+je susse bien que j'etais observe severement par les deputes spartiates
+du cote gauche, qui ne demandaient pas mieux que de me voir en faute
+pour me faire l'injure de demander mon remplacement a la presidence,
+neanmoins j'ordonnai a deux huissiers, qui etaient pres de moi, de
+porter un fauteuil a Louis XVI dans la barre. L'ordre fut execute
+sur-le-champ. Louis XVI y parut sensible, et ses regards diriges vers
+moi me remercierent au centuple d'une action juste et d'un procede
+delicat que je mettais au rang de mes devoirs.
+
+"Cependant le roi restait toujours debout avec une noble assurance.
+Alors je crus, avant que de commencer a l'interroger, devoir lui
+renvoyer un des huissiers pour l'engager a s'asseoir. En voyant cette
+communication qui avait existe deux fois entre le president et
+l'accuse, les deputes du cote gauche, soupconneux comme des
+revolutionnaires, parurent par quelques legers murmures improuver ces
+communications par l'intermediaire de l'huissier qui allait du fauteuil
+du president a la barre. Un des deputes, plus irritable et plus defiant
+que les autres, Bourdon de l'Oise, que l'on avait vu couvert de sang
+dans la journee du 10 aout, ou il combattit avec force, m'attaqua
+personnellement par une motion d'ordre. Il pretendit que la presidence
+devait etre impassible comme la Convention, et qu'il etait
+extraordinaire et meme inconvenant de voir des pourparlers par
+huissier entre l'accuse et le president. Les esprits etaient prets a
+s'echauffer, et je sentis que si je laissais aller cette motion aux
+debats je ne serais plus maitre de l'Assemblee. Je demandai la parole
+pour expliquer les motifs de ces communications, qui ne tendaient qu'a
+de simples egards qu'on doit a tout accuse, meme dans les tribunaux
+ordinaires. Je dois le dire a la louange de ce cote gauche, dont je
+redoutais les imputations hasardees et la censure severe, aussitot que
+j'eus explique les faits relatifs au siege envoye a l'accuse et a
+l'invitation de s'asseoir, tout reprit le calme et la confiance.
+
+"Deux membres du Comite charge des pieces et de l'instruction du proces
+m'apporterent alors le proces-verbal redige au Comite sur _les
+questions que je devais faire a l'accuse_. Tout etait ecrit par le
+Comite, jusqu'aux formules de l'interrogatoire. En les parcourant
+rapidement, les premiers mots me frapperent: _Louis Capet, la nation
+vous accuse_. Je savais, depuis le commencement de la Revolution, que
+le sobriquet historique donne dans le Xe siecle a Hugues, quand il
+s'empara du trone des Carlovingiens, deplaisait fortement a Louis XVI.
+Je pris sur moi de supprimer le nom de Capet dans la formule de
+l'interrogatoire, nom qui revenait a chaque chef d'accusation. Personne
+ne s'avisa de cette suppression dans l'Assemblee. Louis XVI seul le
+sentit, comme il nous l'a appris lui-meme dans la suite. [Note:
+Cambaceres, arrivant quelques jours apres dans la chambre de Louis XVI,
+pour lui porter la nouvelle que la Convention lui donnait le choix de
+trois defenseurs, lui dit: "Louis Capet, je viens de la part de la
+Convention..." Louis XVI l'interrompant: "Je ne m'appelle point Capet,
+mais Louis." Cambaceres reprend d'un ton officiel: "Louis Capet, je
+viens vous notifier le decret qui vous donne le choix de trois
+defenseurs.--Je repete, dit Louis XVI, que mon nom n'est point Capet;
+le president Barere, a la Convention, ne m'a jamais nomme que Louis, et
+c'est ainsi que je me nomme."--"Cette particularite, ajoute Barere,
+connue de la bouche meme de Cambaceres, me prouva que Louis XVI avait
+tres-bien senti toutes les nuances de mes justes procedes a son
+egard."]
+
+"Louis XVI, toujours assis, repondait tres-laconiquement a chaque
+question, soit en invoquant la Constitution, qui ne rendait responsable
+que le ministere, soit en rejetant sur chaque ministre la
+responsabilite des differents actes ou des faits compris dans les chefs
+d'accusation. La finit tres-heureusement mon penible mandat. Mon ame
+fut a l'aise et comme delivree d'un lourd fardeau quand je lus le
+dernier article de ce long interrogatoire. En ce moment, les deux
+membres du Comite forme pour l'instruction du proces apporterent sur le
+bureau des secretaires une quantite de papiers trouves dans l'armoire
+de fer aux Tuileries, et dont une grande partie etait de l'ecriture de
+Louis XVI. Les autres etaient des pieces de la correspondance entre
+Louis XVI et ceux de ses conseils, ministres ou courtisans, qui
+communiquaient avec lui sur les affaires de l'Etat et sur les
+evenements de la Revolution.
+
+"M. Valaze, l'un des six secretaires, se chargea de presenter a Louis
+XVI les diverses pieces une a une, afin de les lui faire reconnaitre ou
+desavouer. M. Valaze, qui etait cependant regarde a la Convention comme
+royaliste [Note: Valaze tenait aux Girondins; la grossierete de ses
+manieres et de ses procedes envers le roi fut blamee hautement par tous
+les journaux de la Montagne.], s'approcha de la barre, s'assit en
+dedans de la salle, et, d'un air dedaigneux ou du moins peu convenable,
+presentait a Louis XVI, en lui tournant le dos, et comme par-dessus son
+epaule, les pieces de la correspondance et les autres ecritures du
+proces. Je ne pus supporter, je l'avoue, cette maniere presque
+insultante au malheur, et je crus devoir faire cesser ce procede
+indelicat en envoyant un huissier a M. Valaze pour l'engager a mettre
+des formes moins dures et moins offensantes envers un illustre
+accuse.--Aussitot M. Valaze se leva, se tourna vers Louis XVI, et,
+d'une maniere plus digne de la Convention et du roi, lui presenta les
+pieces avec des egards qui furent tres-bien sentis et apprecies par
+Louis XVI, qui par ses regards et par un leger mouvement de tete sembla
+me remercier.
+
+"Oh! combien de fois, depuis son jugement, j'ai pense avec un interet
+touchant a cette seance de la Convention, ou je l'interrogeai, moi
+citoyen obscur des Pyrenees, moi qui l'avais vu sur son trone en 1788,
+lorsqu'il recut si majestueusement les envoyes d'un prince qui a ete
+aussi malheureux que lui, de Tippoo-Saaeb, sultan du royaume de
+Vissaour, dans l'Inde... Enfin, vers les sept heures du soir, cette
+penible et extraordinaire seance fut terminee. Louis XVI fut confie a
+la force armee de la Convention et de Paris, qui en repondait et qui
+justifia la confiance de l'Assemblee."
+
+Ce long recit a ete redige par Barere dans l'intention de se faire
+valoir lui-meme. On y sent beaucoup trop la joie et la vanite d'un
+acteur qui se flatte d'avoir bien joue son role. Cette page d'histoire
+contient neanmoins quelques details curieux qu'on s'en voudrait de
+passer sous silence. En homme du monde, Barere tenait a executer les
+rois galamment.
+
+Un autre que Louis XVI aurait aborde la Convention avec fierte. "Nous
+autres rois, aurait-il dit, nous n'avons jamais ete eleves dans l'idee
+que nous fussions justiciables envers nos sujets. Mon droit est le
+droit divin, anterieur et superieur a toutes les societes humaines.
+Voila ma tradition. Je recuse votre competence. La raison d'Etat
+m'autorisait a faire ce que j'ai fait. Vous pouvez me tuer; vous ne
+pouvez pas me juger."
+
+C'est ainsi qu'avait agi Charles 1er.
+
+Une telle conduite eut peut-etre releve la dignite royale; mais combien
+plus touchante fut l'entree de Louis XVI! Grossierement vetu de drap,
+brun, la demarche lourde, l'air modeste et resigne, il toucha tous les
+coeurs. Et quand on songeait que ce bonhomme avait ete le roi, les
+femmes, les citoyens eux-memes qui etaient dans les tribunes se
+sentaient emus, attendris.
+
+Il ne recusa point ses juges; il repondit a toutes les questions qui
+lui furent adressees.
+
+L'une des principales charges qui s'elevaient contre Louis XVI etait
+d'avoir passe les troupes en revue au 10 aout, d'avoir pris la fuite
+sans faire cesser le feu et d'avoir meme donne aux Suisses l'ordre de
+tenir bon jusqu'a son retour. A ce chef d'accusation, il repondit d'une
+maniere equivoque:
+
+--J'etais maitre de faire marcher les troupes; il n'existait pas de loi
+qui me le defendit; mais je n'ai point voulu repandre le sang.
+
+Alors que voulait-il donc? Que le tambour battit sans faire de bruit,
+que le vent soufflat sans agiter les feuilles, que le fleuve se
+soulevat sans noyer ses rives!
+
+Il se retrancha derriere ses ministres, derriere la Constitution
+elle-meme. Quand on lui demanda:
+
+--Avez-vous fait construire une armoire a porte de fer dans un mur du
+chateau des Tuileries?
+
+Il repondit:
+
+--Je n'en ai aucune connaissance.
+
+L'ex-roi refusa egalement de reconnaitre toutes les pieces trouvees
+dans cette armoire et d'autres qui lui furent successivement
+presentees. Il alla jusqu'a nier sa propre signature. Les denegations
+de Louis ne pouvaient detruire l'evidence des faits et elles portaient
+atteinte a sa loyaute. Couvrons au reste d'un silence respectueux les
+fautes et les dissimulations du cet infortune monarque. _Res est sacra
+miser_. Le malheureux est une chose sacree.
+
+On lui reprocha de s'etre servi de l'or comme d'un moyen de corruption.
+
+--Je n'avais pas de plus grand plaisir, repondit-il, que de donner a
+ceux qui en avaient besoin.
+
+[Illustration: Cambon ordonne a Louis XVI de se rendre a la barre de la
+Convention.]
+
+Louis n'etait pas au fond un malhonnete homme; comment se fait-il qu'il
+eut recours a des moyens de defense evasifs, mensongers? Il faut sans
+doute accuser de cette fourberie son education, son entourage, les
+pretres surtout qui dirigeaient sa conscience.
+
+Au sortir de la salle de la Convention, on fit passer Louis XVI dans la
+salle des conferences: le commandant, le procureur de la Commune et le
+maire l'accompagnaient. Cambon lui demanda s'il voulait prendre quelque
+chose. Louis repondit non. Mais, un instant apres, voyant un grenadier
+tirer un pain de sa poche et en donner la moitie a Chaumette, le roi
+s'approcha du procureur de la Commune, pour lui en demander un morceau.
+Chaumette, en se reculant, lui repondit:
+
+--Demandez tout haut ce que vous voulez, monsieur.
+
+Louis XVI reprit:
+
+--Je vous demande un morceau de votre pain.
+
+--Volontiers, lui dit Chaumette, tenez, rompez: c'est un dejeuner de
+Spartiate. Si j'avais une racine, je vous en donnerais la moitie.
+
+Il etait cinq heures, et le malheureux roi n'avait encore rien mange de
+la journee,--Rompre le pain etait autrefois un signe de fraternite;
+pourquoi faut-il qu'entre le roi et son peuple le pain ne se rompe
+qu'au pied de l'echafaud!
+
+Louis remonta dans la voiture du maire. La foule etait immense et
+agitee. Des cris de mort se melerent a ceux de _Vive la Nation, vive la
+Republique_. Des forts de la halle et des charbonniers sous les armes,
+ranges en bataille dans la meilleure tenue, se mirent a chanter
+energiquement le refrain de l'hymne des Marseillais:_Qu'un sang impure
+inonde nos sillons_. Cet a propos brutal fut cruellement saisi par
+Louis XVI. Il remonta en voitre et mangea seulement la croute de son
+pain. Ne sachant trop comment se debarrasser de mie, il en parla au
+substitut, qui jeta le morceau par la portiere.
+
+--Ah! reprit Louis, c'est mal de jeter ainsi le pain, surtout dans un
+moment ou il est rare.
+
+--Et comment savez-vous qu'il est rare? demanda Chaumette.
+
+--Parce que celui que je mange sent un peu la terre.
+
+--Ma grand'mere me disait toujours: Petit garcon, on ne doit pas perdre
+une mie de pain; vous ne pourriez pas en faire venir autant.
+
+--Monsieur Chaumette, votre grand'mere etait, a ce qu'il me parait, une
+femme de grand sens.
+
+Louis parla peu au retour. Doue d'une grande memoire, il articula
+seulement le nom de quelques rues qu'il parcourait.
+
+--Ah! voici, dit-il, la rue du Houssaye.
+
+Le procureur de la Commune reprit:
+
+--Dites la rue de l'Egalite.
+
+--Oui, oui, a cause de...
+
+Il n'acheva pas; sa tete tomba melancoliquement sur sa poitrine. Les
+farouches republicains qui reconduisaient l'ex-roi etaient mal a
+l'aise; ils ne pouvaient, quoi qu'ils fissent, comprimer leur
+attendrissement. Le citoyen Chaumette lui-meme, pour lequel la matinee
+avait ete tres-penible, se trouva un peu mal au retour. "Je me sens le
+coeur embarrasse," dit-il. Il y a des infortunes qui touchent jusqu'aux
+plus implacables ennemis de la royaute.
+
+Cependant que se passait-il au Temple? Le commissaire Albertier etait
+monte dans l'appartement des femmes, apres le depart du roi. "Nous leur
+avons appris, raconte-t-il, que Louis venait de recevoir la visite du
+maire. Le jeune Louis le leur avait deja annonce. "Je sais cela, m'a
+dit Marie-Antoinette; mais ou est-il maintenant?" Je lui ai repondu
+qu'il allait a la barre de la Convention, mais qu'elle ne devait point
+etre inquiete, qu'une force imposante protegerait sa marche. "Nous ne
+sommes point inquietes, mais affligees," m'a repondu madame Elisabeth.
+
+Louis fut ramene dans sa chambre a six heures et demie. Alors le maire
+et tous ceux qui l'accompagnaient se retirerent. Il demeura seul avec
+le commissaire Albertier.
+
+--Monsieur, lui dit-il, croyez-vous qu'on puisse me refuser un conseil?
+
+--Monsieur, je ne puis rien prejuger.
+
+--Je vais chercher la Constitution.
+
+Le roi sort, revient et apres avoir parcouru l'acte constitutionnel:
+
+--Oui, la loi me l'accorde.
+
+Apres un silence:
+
+--Mais, monsieur, croyez-vous que je puisse communiquer avec ma
+famille?
+
+--Monsieur, je l'ignore encore, mais je vais consulter le conseil.
+
+--Faites-moi aussi, je vous prie, apporter a diner, car j'ai faim; je
+suis presque a jeun depuis ce matin.
+
+--Je vais d'abord satisfaire aux voeux de votre coeur, en consultant le
+conseil, puis je vous ferai apporter a diner.
+
+Le commissaire rentre:
+
+--Monsieur, je vous annonce que vous ne communiquerez pas avec votre
+famille.
+
+--C'est cependant bien dur; mais avec mon fils, mon fils qui n'a que
+sept ans?
+
+--Le conseil a arrete que vous ne communiqueriez point avec votre
+famille: or votre fils est compte pour quelque chose dans votre
+famille.
+
+Le roi se le tint pour dit. On servit ensuite le souper. Louis mangea
+six cotelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des oeufs; il
+but deux verres de vin blanc et un d'Alicante. Puis il se leva de table
+et alla se coucher.
+
+"Nous sommes ensuite, raconte Albertier, remontes chez les dames. Leur
+premiere question a ete de savoir si Louis communiquerait avec sa
+famille. Nous leur avons fait la meme reponse qu'a Louis.
+Marie-Antoinette: "Au moins, laissez-lui son fils." L'un de mes
+collegues lui a repondu: "Madame, dans la position ou vous vous
+trouvez, je crois que c'est a celui qui est suppose avoir le plus de
+courage a supporter la privation: d'ailleurs l'enfant, a son age, a
+plus besoin des soins de sa mere que de ceux de son pere." Ces
+separations violentes etaient hautement blamees par les journaux de la
+Montagne: "On se conduit avec les prisonniers du Temple, ecrivait
+Prudhomme, de maniere qu'ils finiront par exciter la pitie." Les
+partisans de Robespierre et de Saint-Just, qui voulaient une justice
+rapide, demandaient si c'etait par humanite qu'on laissait l'ex-roi se
+consumer dans le chagrin et dans la terreur.
+
+Les royalistes se remuaient sourdement pendant le proces de Louis XVI.
+Les plus ardents Montagnards furent circonvenus par des demarches
+secretes et des considerations delicates de famille. Le pere de Camille
+Desmoulins le conjurait, dans une lettre, de ne pas le reduire au
+chagrin de voir son nom sur la liste de ceux qui voteraient la mort du
+roi. Camille, domine par l'enivrement revolutionnaire, ne tint aucun
+compte de cette priere; il proposa a l'Assemblee le projet de decret
+suivant: "Louis Capet a merite la mort. Il sera dresse un echafaud sur
+la place du Carrousel, ou Louis sera conduit ayant un ecriteau avec ces
+mots devant: _Parjure et traitre a la nation_, et derriere: _Roi_, afin
+de montrer a tout le peuple que l'avilissement des nations ne saurait
+prescrire contre elles le crime de la royaute par un laps de temps,
+meme de mille cinq cents ans. En outre, le caveau des rois a
+Saint-Denis sera desormais la sepulture des brigands, des assassins et
+des traitres."
+
+Un autre Conventionnel, Barere, avait une jeune femme tres-aimable,
+tres-riche, mais entichee de royalisme et de devotion; elle lui ecrivit
+lettre sur lettre; la mere de cette jeune femme mela des fureurs aux
+larmes de sa fille; tout fut inutile: Barere vota la mort. Je rapporte
+ces faits, pour montrer quelle necessite ineluctable poussait alors la
+main de la France sur son roi, puisque les coeurs resisterent
+non-seulement a la pitie, mais encore a de plus douces influences,
+telles que les liens du sang ou les attaches du coeur. Il ne faut
+pourtant pas croire que le sentiment de l'humanite n'ait point fait
+trembler ca et la, dans l'esprit de ces terribles legislateurs, la
+sentence de mort. Ils ont eu a vaincre la nature. Celui de tous qu'on
+croirait le moins accessible a la compassion, Marat, fut emu.
+
+Mlle Fleury n'avait point abandonne son projet. La veille meme du jour
+ou Louis comparut devant la Convention, elle se rendit chez l'Ami du
+peuple.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-elle, avez-vous reflechi a ce que nous disions
+l'autre jour?
+
+--Oui, il faut qu'il meure; tant que cet homme vivra, les factions
+s'agiteront autour de lui. Nous-memes, car qui peut repondre de
+l'avenir? nous pouvons, d'un instant a l'autre, etre pris de faiblesse
+et retourner en arriere. Le roi mort, il n'y a plus moyen de reculer.
+Je ne me dissimule pas que Louis nous a servi a faire la Revolution;
+mais, abordes d'hier dans une ile nouvelle, il faut bruler maintenant
+le vaisseau qui nous y a conduits, afin que n'ayant plus ni salut a
+attendre des mesures temperees, ni merci a esperer des rois, nous
+combattions comme des furieux pour maintenir la Republique.
+
+--Voyons, Marat, ton projet de la Republique est sublime, mais ne
+peut-il pas etre premature? Que de larmes d'ailleurs, que de sang
+repandu avant d'arriver par les moyens que tu indiques a la paix, a
+l'union et a l'amour! Il te faudra peut-etre encore abattre deux mille
+tetes.
+
+--On les abattra.
+
+Il y eut un moment de silence, durant lequel Mlle Fleury crut voir
+toute la chambre peinte en rouge.
+
+Marat reprit d'une voix lente et basse, comme se parlant a lui-meme:
+
+--Le propre des hommes forts est d'attendre.
+
+--Attendre les pieds dans le sang!
+
+--La France a trop souffert sous ses rois, elle n'en veut plus.
+
+--Louis XVI, d'apres la Constitution, n'etait pas un vrai roi; ce
+n'etait apres tout que le premier serviteur du peuple.
+
+--Nous sommes assez grands maintenant pour nous servir nous-memes.
+
+--C'est bien; mais le peuple n'est grand que quand il est fort et
+magnanime. Or, laquelle crois-tu la plus elevee de la nation qui, ayant
+un roi sous la main, un roi sans defense, sans armee, le tue; ou de
+celle qui l'appelle a sa barre pour lui dire: Louis tu nous as trahis,
+et nous te pardonnons?
+
+Marat etait mal a l'aise; il s'enferma tres-tard dans sa chambre, se
+promena de long en large et ne prit qu'une heure de sommeil. Le
+lendemain, il etait assis sur son banc a la Convention quand Louis XVI
+parut a la barre. Il ecrivit le soir meme cette note qui parut dans son
+journal: "On doit a la verite de dire qu'il s'est presente et comporte
+a la barre avec decence; qu'il s'est entendu appeler Louis sans montrer
+la moindre humeur, lui qui n'avait jamais entendu resonner a son
+oreille que le nom de Majeste; qu'il n'a pas temoigne la moindre
+impatience tout le temps qu'on l'a tenu debout, lui devant qui aucun
+homme n'avait le privilege de s'asseoir. Innocent, qu'il aurait ete
+grand a mes yeux dans cette humiliation!
+
+Toutes les imaginations exaltees se passionnaient pour ou contre
+l'ex-roi. La Convention ayant accorde un conseil a Louis, Olympe de
+Gouges ecrivit a cette Assemblee la lettre suivante: "Franche et loyale
+republicaine, sans tache et sans reproche, je crois Louis fautif comme
+roi; je desire etre admise a seconder un vieillard de quatre-vingts ans
+(Malesherbes) dans une fonction qui demande toute la force d'un age
+vert." Cette Olympe de Gouges, fille d'une revendeuse a la toilette,
+mariee a quinze ans, veuve a seize, avait commence par des aventures
+galantes, et devait finir le roman de sa vie par la passion des
+lettres. Elle ne savait, a en croire Dulaure, ni lire ni ecrire; mais
+son esprit naturel lui tenait lieu d'education. Elle dictait ses
+pensees a des secretaires. La proposition qu'elle lancait de defendre
+Louis XVI fit sourire la Convention et les tribunes. La Revolution
+rappelait les femmes a leurs devoirs, au foyer domestique, a la
+famille; etait-il dans les moeurs du temps que l'une d'elles intervint
+par un coup de theatre dans le proces du roi? Etait-ce d'ailleurs un
+sentiment genereux ou la vanite qui la poussait a se mettre en
+evidence?
+
+Toutefois ne parlons de cette femme qu'avec respect; elle fut sacree
+plus tard par l'echafaud.
+
+"Que font les prisonniers du Temple? A quoi passent-ils leur temps?"
+Telles sont les questions qu'on s'adressait de groupe en groupe.
+
+Les rois occupent l'attention publique meme apres leur decheance. Il
+fallait, selon les Montagnards, en finir avec cette legende du Temple,
+et le seul moyen etait de hater le denouement du proces.
+
+On interrogeait avec curiosite Dorat-Cubiere, qui etait de service a la
+Tour, et voici ce qu'il repondait:
+
+"A neuf heures, on a apporte le dejeuner. "Je ne dejeune pas
+aujourd'hui, a dit Louis, ce sont les Quatre-Temps..." Le valet de
+chambre Clery, qui est malin et patriote, a dit alors: "L'Eglise
+ordonne le jeune a vingt ans; j'ai passe cet age et je n'y suis plus
+oblige; puisque Louis ne dejeune pas, je vais dejeuner pour lui." En
+effet, il a dejeune sous le nez de Capet, qui s'est retire chez lui
+pendant dix minutes.
+
+"LOUIS.--Je vous prie d'aller vous informer des nouvelles de ma
+famille: je m'interesse a ma famille: aujourd'hui ma fille a quatorze
+ans accomplis. Ah! ma fille!....
+
+"J'ai cru voir couler quelques larmes de ses yeux. Je suis monte a
+l'appartement de sa famille: nous lui en avons apporte des nouvelles
+satisfaisantes.
+
+"LOUIS.--Avez-vous des ciseaux ou un rasoir, pour me faire la barbe?
+
+"CUBIERE.--On vous la fera.
+
+"LOUIS.--Je ne veux pas que personne me rase."
+
+"Cubiere rapporte ensuite quelques traits d'une conversation avec le
+conseil de Louis XVI.
+
+"CUBIERE.--Vous etes un honnete homme; mais si vous ne l'etiez pas,
+vous pourriez lui porter des armes, du poison, lui conseiller...
+
+"Ici Malesherbes, embarrasse, m'a repondu: "Si le roi etait de la
+religion des philosophes, s'il etait un Caton, il pourrait se detruire;
+mais le roi est pieux; il est catholique; il sait que la religion lui
+defend d'attenter a sa vie, il ne se tuera pas..."
+
+"La j'ai vu, ajoute Cubiere, moi qui n'aime pas la religion, que, dans
+quelques circonstances, elle pouvait etre bonne a quelque chose."
+
+D'un autre cote, le lion populaire ne s'endormait pas. La barre de la
+Convention etait obstruee de femmes et d'enfants, qui tenaient et
+agitaient dans leurs mains des vetements dechires, des lambeaux de
+chemise et des draps couverts de sang. Cette sorte de representation
+dramatique jette l'epouvante dans l'Assemblee. Un orateur se presente a
+la tete de ces femmes, de ces enfants, qui se tiennent dans l'attitude
+de la douleur, de la misere et du desespoir. Ils invoquent les manes
+des victimes du 10 aout; ils se disent les enfants et les veuves de ces
+defendeurs courageux de la patrie. Ils ne se bornent pas a demander des
+consolations et des secours, ils reclament la punition prompte de
+l'auteur du 10 aout; ils demandent, au nom de tant de malheureuses
+victimes, la mort de Louis XVI. L'orateur secoue lui-meme ces linges
+ensanglantes, comme pour agiter la vengeance. Rendues cruelles par
+sensibilite, les tribunes appuient, d'un mouvement tumultueux, le voeu
+des petitionnaires.
+
+Les moderes et les indecis eux-memes en conclurent que pour apaiser le
+peuple il fallait lui abandonner la vie du roi. Ces hommes se
+trompaient; le moyen de developper les semences de la haine, c'est de
+les arroser avec du sang.
+
+
+
+
+VII
+
+I. Instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et
+laique.--Apparition de l'atheisme.--Sentiment de Robespierre sur la
+propriete.--Proces de Louis XVI.--Seconde comparution a la barre de
+l'Assemblee nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi,
+Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemblee.--Discours de
+Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question de
+culpabilite.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la
+ratification du jugement par le peuple.--Troisieme appel nominal sur la
+peine a infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de
+Danton.--Le sursis.--Assaissinat de Lepelletier de Saint-Fargeau.
+
+
+Le vrai caractere de la Convention, cette Assemblee de geants, fut
+d'associer aux plus sombres drames la constante preoccupation des
+interets de l'humanite.
+
+Et quel interet plus grand que celui de l'instruction publique?
+
+Un projet d'organisation des ecoles, dans lequel on reconnaissait les
+vues de Condorcet, fut soumis aux deliberations de l'Assemblee. L'ecole
+primaire gratuite pour tous, les autres degres de l'instruction ouverts
+aux enfants qui avaient des aptitudes superieures, les instituteurs
+elus au suffrage universel par les peres de famille, l'enseignement
+laique; tels etaient les principaux traits de ce systeme. "Ce qui
+concernait les cultes ne devait pas etre enseigne dans l'ecole, mais
+seulement dans les temples."
+
+Une premiere question divisa tout d'abord les legislateurs. Ne
+fallait-il organiser que les ecoles primaires, ou fallait-il leur
+superposer le couronnement de la science? Les partisans absolus de
+l'egalite, ceux qui la confondent avec l'uniformite (chose bien
+differente), etaient d'avis que les ecoles primaires suffisaient. Les
+autres, les esprits eclaires, les philosophes, reclamaient pour la
+jeunesse studieuse une hierarchie de connaissances. Etait-ce avec les
+rudiments de l'instruction que le XVIIIe siecle aurait pu enfanter les
+Montesquieu, les Voltaire, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert, les
+Condorcet et tant d'autres precurseurs de la Revolution francaise?
+
+Les hommes politiques ont beau faire, ils sont toujours forces de
+compter avec les doctrines qui, a un moment donne, divisent l'esprit
+humain. Dans le cours de la discussion, un depute de la droite, Robert
+Dupont, s'ecria: "Quoi! les trones sont renverses, les rois expirent,
+et les autels sont debout!... Croyez-vous donc fonder la Republique
+avec d'autres autels que celui de la patrie!" Grand scandale: Gregoire,
+Fauchet, murmurent et donnent des signes d'impatience: "La nature et la
+raison, reprend l'orateur, voila les dieux de l'homme. Je l'avouerai de
+bonne foi a la Convention, je suis athee." L'abbe Audiren sort,
+Saint-Just palit, Robespierre s'irrite. Une sombre rumeur court dans la
+salle. Plusieurs restent consternes sur leur banc. C'est de ce jour, en
+effet, que l'atheisme osa lever son voile.
+
+La rarete des subsistances appelait toujours l'attention des hommes
+d'Etat. Robespierre publia un memoire ou il se fit courageusement
+l'avocat du pauvre, _cet orphelin de la societe_. "Les aliments
+necessaires a l'homme, ecrivait-il, sont aussi sacres que la vie
+elle-meme. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une
+propriete commune a la societe entiere. Il n'y a que l'excedant qui
+soit une propriete individuelle, et qui soit abandonne a l'industrie
+des commercants. Toute speculation que je fais aux depens de la vie de
+mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage et un
+fratricide." D'ou il concluait: "La premiere loi sociale est celle qui
+garantit a tous les membres de la societe les moyens d'exister."
+
+Robespierre etait pourtant un ardent defenseur de la propriete; mais il
+voulait qu'elle s'etendit, avec l'aide du temps et du travail, a tous
+les citoyens.
+
+C'est du reste en vain qu'on cherchait a detourner les esprits de la
+tour du Temple; la etait toujours le roi; il fallait qu'il fut juge!
+
+Louis XVI comparut pour la seconde fois, le 26 decembre, lendemain de
+la fete de Noel, a la barre de la Convention nationale. Meme
+deploiement de force armee, meme solennite triste; Louis, en descendant
+de voiture, fut conduit, par le cloitre et le passage des Feuillants,
+dans la salle des Conferences. Son visage etait bleme; ses jambes
+paraissaient faibles et pretes a flechir sous le poids de son emotion.
+On le fit attendre avant de l'introduire; c'etait maintenant le tour
+des rois de faire antichambre a la cour du peuple. Louis trouva ses
+conseils avec lesquels il se retira dans un coin de la salle. Il fut
+bientot averti de se rendre a la barre.
+
+L'avocat Deseze tira tout le parti qu'on pouvait tirer d'une mauvaise
+cause. "Je cherche des juges, dit-il, et je ne vois que des
+accusateurs." Ce long plaidoyer fut ecoute dans un religieux silence.
+Prenant la parole apres Deseze, le roi protesta de nouveau que _sa
+conscience n'avait rien a lui reprocher_. En quittant la barre, Louis
+marcha d'un pas plus ferme qu'a son arrivee aux Feuillants, la tete
+haute. Rentre dans la salle des Conferences, il serra la main de M.
+Deseze.
+
+Le retour de Louis au Temple fut silencieux et lent: on alla au pas.
+Les boulevards etaient garnis d'une double haie de piques et de
+baionnettes. Il n'y avait presque point de spectateurs. Le roi remarqua
+lui-meme que toutes les fenetres des maisons devant lesquelles il passa
+etaient fermees: il en temoigna ses remerciements aux citoyens Cambon
+et Chaumette. Louis demanda au maire a voir le portrait qui etait sur
+sa tabatiere.
+
+--C'est celui de ma femme, dit Cambon.
+
+--Je vous fais compliment: elle est tres-jolie.
+
+Il s'enquit ensuite au citoyen Cambon de quel pays il etait.
+
+--De la Haute-Marne.
+
+Et tout de suite le roi, qui etait tres-fort en geographie, de citer
+les rivieres, les montagnes et autres accidents de ce departement.
+
+--Et vous, monsieur Chaumette, d'ou etes-vous?
+
+--Du departement de la Nievre, sur les bords de la Loire.
+
+--C'est un pays enchante.
+
+--Est-ce que vous y avez ete?
+
+--Non, repondit Louis; mais je me proposais de faire mon tour de France
+en deux annees, et de connaitre toutes les beautes de mon royaume. Je
+n'ai vu que le pays de Caux.
+
+[Illustration: Gensonne.]
+
+La conversation tomba sur Tacite, Tite-Live, Salluste, Puffendorf, que
+le roi paraissait avoir lus. On passa ensuite a la medecine. Quelqu'un
+parla du mesmerisme.
+
+--J'aurais bien voulu en voir quelques experiences, dit Louis.
+
+Le maire lui repondit:
+
+--Depuis qu'on a voulu me payer pour ecrire en faveur de Mesmer, j'ai
+reconnu qu'il y avait du charlatanisme.
+
+--Vous n'etiez pas ici, monsieur Chaumette, dit le roi en se retournant
+du cote du procureur de la Commune, vous n'etiez pas ici du temps de
+Mesmer, car vous m'avez dit que vous vous etiez embarque avec La
+Motte-Piquet?
+
+Louis, sentant de l'air froid, pria le citoyen Colombeau de lever la
+glace de la portiere. Le secretaire-greffier avancait la main pour le
+faire.
+
+--Non, non, dit vivement le procureur de la Commune, cela pourrait
+produire un mauvais effet.
+
+--Ah! oui, dit le roi.
+
+Louis XVI rentra au Temple; il ne devait plus en sortir que pour
+l'echafaud.
+
+A peine le roi avait-il disparu de la barre que toutes les animosites
+des partis se dechainerent. La Montagne ne marchait sur le corps de
+Louis XVI que pour s'elancer contre la Gironde. Des vociferations, des
+apostrophes sanglantes, des murmures tempetueux, degraderent, plus
+d'une fois, dans cette seance et dans celles qui suivirent, la majeste
+de la representation nationale. Les royalistes reprochent a la
+Convention ces exces de fureur; sans doute le calme et le silence
+conviennent a une assemblee populaire; mais prenons-y garde; il y a le
+calme des tenebres et le silence de la mort. Si dans ce temps-la les
+opinions, se dressant les unes contre les autres, changeaient le temple
+de la loi en une arene de gladiateurs politiques, c'est que du moins la
+corruption n'avait pas eteint les consciences. C'est qu'alors du moins
+on avait la passion de la verite. La lumiere et l'ombre, le bien et le
+mal, n'etaient pas meles, ainsi qu'il arrive dans les epoques de
+decadence.
+
+Les Montagnards invoquaient contre Louis XVI le droit absolu du peuple
+contre les rois. Robespierre rassembla encore une fois ses arguments,
+au milieu des coleres et des menaces du parti girondin; "Il n'y a point
+ici, s'ecria-t-il, de proces a faire! Louis n'est point un accuse, vous
+n'etes point des juges. Vous n'avez point une sentence a rendre pour ou
+contre un individu; vous avez un acte de providence sociale a exercer.
+Les peuples ne rendent point de sentence, ils ne condamnent point les
+rois, ils les replongent dans le neant. Nous invoquons des formes parce
+que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons de delicatesse
+parce que nous manquons d'energie; nous affectons une fausse humanite
+parce que le sentiment de la veritable humanite nous est etranger; nous
+reverons l'ombre d'un roi, nous ne savons pas respecter le peuple. Nous
+sommes tendres pour les oppresseurs parce que nous sommes sans
+entrailles pour les opprimes."
+
+Marat rendit compte dans sa feuille des debats et des particularites de
+cette seance. "Malesherbes, dit-il, a montre du caractere en s'offrant
+pour defendre ce roi detrone: il est moins meprisable a mes yeux que le
+pusillanime Target, qui abandonne lachement son maitre apres s'etre
+enrichi de ses profusions. On dit que d'Orleans doit voter la mort. Je
+declare que j'ai toujours regarde cet etre-la comme un indigne favori
+de la fortune, sans vertu, sans ame, sans entrailles, n'ayant pour tout
+merite que le jargon des ruelles."
+
+La discussion fut reprise le lendemain 27 decembre. Les Girondins
+avaient deplace la question en demandant que le roi ne fut _pas juge,
+mais qu'on prononcat sur son sort par mesure de surete generale_.
+Saint-Just la ramena sur le veritable terrain: "Vous avez laisse
+outrager, dit-il, la majeste du peuple, la majeste du souverain... La
+question est changee. Louis est l'accusateur, _vous etes les accuses
+maintenant_... On voudrait recuser ceux qui ont deja parle contre le
+roi. Nous recuserons, au nom de la patrie, ceux qui n'ont rien dit pour
+elle. Ayez le courage de dire la verite; elle brule dans tous les
+coeurs, comme une lampe dans un tombeau."
+
+La _surete generale_ etait une mauvaise excuse qui trahissait le
+sentiment de la peur; une seule consideration devait dominer ces
+debats: la justice.
+
+Nous nous attendrissons a distance sur les infortunes du Temple, et
+certes ce sentiment est bien legitime. Mais aujourd'hui dans Louis XVI
+nous voyons l'homme: alors on ne voyait que le roi. Si nu et si
+inoffensif qu'on eut fait Louis XVI, le passe de ce monarque s'elevait
+sans cesse comme une menace contre la Republique naissante. Il avait
+beau mettre sa tete sous le bonnet rouge, on voyait toujours percer la
+couronne. Sa mort fut une mesure de defense et de precaution nationale.
+Si la Constitution eut ete faite, si les plaies de l'Etat avaient ete
+fermees, si le nouveau gouvernement s'etait trouve assis sur des bases
+solides, si la guerre s'etait eloignee de nos frontieres, la France eut
+bien pu alors ne se souvenir de la royaute que comme d'un reve
+douloureux: mais cette royaute faisait encore obstacle de toutes parts
+a la victoire du peuple. Louis, vivant, servait d'enseigne et de point
+de ralliement aux ennemis de la Revolution. Un evenement imprevu
+pouvait d'un jour a l'autre le remettre sur le trone. Les coups des
+Montagnards visaient d'ailleurs plus loin que la personne de Louis XVI.
+La Revolution avait besoin d'un roi dans lequel elle put degrader et
+aneantir toutes les royautes de la terre: ce roi, elle se trouva
+l'avoir sous sa main.
+
+--Tant pis pour lui! s'ecria-t-elle; il faut qu'il meure! Il faut que
+le bourreau execute la royaute sur le cou de Louis XVI.
+
+Logique brutale a coup sur; mais il faut se reporter a l'etat de la
+France en 92.
+
+Depuis cinq mois, la question de statuer sur le sort de Louis tenait en
+suspens les affaires de la Republique. Guerre, constitution,
+reorganisation des services publics, cet homme etait un noeud qui
+arretait tout. Les Conventionnels agirent envers ce noeud gordien a la
+maniere d'Alexandre, ils le trancherent. Il fallait, selon eux, que le
+roi mourut ou que l'on renoncat a la Republique. Quoi! ils auraient
+sacrifie le bonheur du monde au moment ou ils croyaient le tenir, et ou
+ils n'etaient plus separes de leur ideal que par un reste de roi jete
+en travers du chemin! Leur determination fut prise sans aucune
+hesitation.
+
+--Marchons sur lui! s'ecrierent-ils.
+
+La voute du ciel se fut ecroulee sur leurs tetes qu'ils n'auraient
+point recule.
+
+Ou allaient-ils donc? Ils allaient a la reforme complete du vieil homme
+et de la vieille societe. La Revolution etait le passage du desert. Des
+esprits legers, des citoyens egoistes se plaignaient deja des
+lassitudes du voyage, de la misere, du manque de vivres et de
+vetements; ils regrettaient, si j'ose ainsi dire, les oignons de la
+monarchie. Plus durs et plus croyants, les Montagnards supportaient ces
+necessites d'un etat de transition avec un courage stoique. Derriere
+tous ces maux provisoires, ils entrevoyaient le regne de la raison et
+de la justice. Leur tort (si c'en est un) fut de vouloir imposer de
+vive force le bonheur a vingt-cinq millions de Francais. De la cette
+resistance passagere a tous les sentiments de la nature. Ils voilaient
+leur coeur a la pitie. Quand meme le roi eut ete innocent, quand meme
+sa mort eut ete un crime aux yeux de leur conscience, ils n'auraient
+point hesite a elever ce crime comme une barriere entre le despotisme
+et la liberte.
+
+Ce jugement devait d'ailleurs avoir des proportions et des consequences
+qui ne s'etendraient pas seulement a notre pays. C'etait le proces fait
+a tous les rois de l'Europe, un coup de hache frappe sur toutes les
+tetes couronnees. Ce coup, disait-on, ne les atteignait pas:
+materiellement, non; mais en principe, oui.
+
+Apres de longs et orageux debats, dans lesquels la Gironde repandit
+toute son eloquence et la Montagne deploya toute son audace, toute sa
+puissance de volonte, toute sa redoutable logique, le moment solennel
+etait venu: on allait proceder au vote.
+
+Trois questions etaient soumises a l'Assemblee:
+
+Louis est-il coupable?
+
+Le jugement serait-il soumis a la ratification du peuple?
+
+Quelle peine l'ex-roi a-t-il meritee?
+
+A la premiere question il fut repondu oui. Chacun se placait
+successivement a la tribune par ordre nominal et prononcait son vote a
+haute voix. Le 14 janvier, Louis fut declare coupable a l'_unanimite_,
+moins trente-sept membres qui se recuserent.
+
+Le 15, sur la seconde question, trois cents voix environ se
+prononcerent _pour_ et quatre cents voix _contre_.
+
+Dans cette majorite figuraient, a cote des Montagnards, des hommes de
+la droite, Condorcet, Ducos, Fonfrede et plusieurs autres. Ainsi le
+_jugement ne serait pas soumis a la ratification du pays_.
+
+Restait la derniere question:--Quelle peine?
+
+On doit s'etonner de n'avoir point entendu retentir dans le cours de
+ces debats la grande voix de Danton. Lorsque s'ouvrit le proces de
+Louis XVI, il etait en Belgique, ou la Convention l'avait envoye avec
+Lacroix. Il y remplissait les fonctions de commissaire pres des armees
+de la Republique. Ainsi que beaucoup d'autres, Danton n'aurait sans
+doute point ete fache d'echapper par l'absence a l'arret prononce
+contre l'ex-roi. Par quoi fut-il donc rappele sur son siege? A la
+demande de Rouyer et de Jean-Bon-Saint-Andre, la Convention avait
+decide que les listes designeraient les absents par commission, et que
+les absents sans cause seraient censures, leurs noms envoyes aux
+departements. Danton partit et revint a Paris le 14 janvier 93.
+Rapportait-il avec lui le sentiment de l'armee et inclinait-il a son
+retour vers la clemence? Fit-il alors, comme on l'a dit, un dernier pas
+vers la Gironde en vue de sauver les jours du roi? Tout cela peut etre
+vrai, mais il n'y parait guere, quand, se rendant le 16 a la
+Convention, le lion de la Montagne se mit a rugir.
+
+Il s'agissait de decider a quelle majorite se prononcerait le verdict.
+Le Hardy avait demande les deux tiers des voix.
+
+Danton:
+
+"La premiere question qui se presente est de savoir si le decret que
+vous devez porter sur Louis sera comme les autres rendu a la majorite.
+On a pretendu que telle etait l'importance de cette question qu'il ne
+suffisait pas qu'on la vidat dans la forme ordinaire. C'est par une
+simple majorite qu'on a prononce sur le sort de la nation entiere,
+lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaute; je demande pourquoi on veut
+prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes
+plus severes et plus solennelles. Nous prononcons comme representant
+par provision la souverainete. Je demande si, quand une loi penale est
+portee contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si
+vous avez quelque scrupule a lui donner son execution immediate? Je
+demande si vous n'avez pas vote a la majorite absolue seulement la
+Republique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des
+combats ne coule pas definitivement? Les complices de Louis n'ont-ils
+pas subi immediatement la peine sans aucun recours au peuple? Et en
+vertu de l'arret d'un tribunal extraordinaire, celui qui a ete l'ame de
+ces complots merite-t-il une exception? Vous etes envoyes par le peuple
+pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme
+representants; vous ne pouvez denaturer votre caractere; je demande
+qu'on passe a l'ordre du jour."
+
+La Convention fut d'avis que la simple majorite, c'est-a-dire la moitie
+des voix et une de plus, suffirait a decider du sort de Louis.
+
+La seance se prolongeait sans interruption. Les Conventionnels, ces
+hommes de fer, supporterent la fatigue, les emotions, la pesanteur des
+jours succedant aux nuits, des nuits succedant aux jours, avec un
+inebranlable courage. Le recueillement et la sombre meditation de la
+plupart des deputes contrastaient avec l'attitude des spectateurs. Le
+fond de la salle avait ete transforme en loges, ou les femmes du monde,
+dans le plus charmant neglige, mangeaient des oranges ou degustaient
+des glaces. On allait les saluer et l'on revenait. "Les huissiers, du
+cote de la Montagne, raconte Mercier (un temoin oculaire) faisant le
+metier d'ouvreuses de loges d'opera, conduisaient galamment les
+dames..." Ce frivole dix-huitieme siecle assistait gai et pimpant a la
+tragedie dont il avait prepare lui-meme le denouement. Les hautes
+tribunes etaient occupees par des gens de tout etat qui, tout en buvant
+du vin et de l'eau-de-vie, semblaient dire aux juges de Louis XVI:
+"Prenez garde, vous allez voter sous l'oeil du peuple!"
+
+On a du reste beaucoup exagere la pression exterieure qui aurait ete
+exercee sur la Convention. Les deputes ne prirent vraiment conseil que
+d'eux-memes et de leur conscience. Ils couraient sans doute de grands
+dangers, soit de la part de la coalition etrangere, soit de la part de
+la population irritee, selon la nature du vote qu'ils allaient emettre;
+mais, plus fiers en cela que les Romains eux-memes, les Conventionnels
+n'ont jamais eleve d'autels a la Peur.
+
+Plusieurs entre les Montagnards avaient du resister a de tendres
+obsessions, aux influences de sirenes royalistes. Marat, un instant
+adouci, flottant, etait redevenu Marat, c'est-a-dire impitoyable.
+Beaucoup parmi les moderes, qui avaient d'abord voulu sauver le roi, se
+sentaient fatalement entraines en sens contraire par l'ineluctable
+courant des choses humaines et le travail de la reflexion.
+
+Il est huit heures du soir. Commence alors le troisieme appel nominal
+sur cette question: _Quelle peine sera infligee_ a Louis Capet? Le vote
+a lieu par ordre alphabetique de departements. Chaque depute parait
+l'un apres l'autre a la tribune. Des visages sombres, rendus plus
+sombres encore par les pales clartes de la salle, se succedent de
+moment en moment; d'une voix lente et sepulcrale, ils laissent tomber
+ces deux mots: _La mort_.
+
+D'autres eprouvent le besoin de motiver leur sentence. Robespierre dit:
+"Le sentiment qui m'a porte a demander, mais en vain, a l'Assemblee
+constituante l'abolition de la peine de mort, est le meme qui me force
+aujourd'hui a demander qu'elle soit appliquee au tyran de ma patrie et
+a la royaute elle-meme dans sa personne. Je vote pour la mort."
+
+Danton dit: "Je ne suis point de cette foule d'_hommes d'Etat_ qui
+ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne
+frappe les rois qu'a la tete, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre
+des souverains de l'Europe que par la force des armes. Je vote pour la
+mort du tyran."
+
+Marat dit: "Dans l'intime conviction ou je suis que Louis est le
+principal auteur des forfaits qui ont fait couler tant de sang le 10
+aout, et de tous les massacres qui ont souille la France depuis la
+Revolution, je vote pour la mort du tyran dans les vingt-quatre
+heures."
+
+Camille Desmoulins dit: "Manuel, dans son opinion du mois de novembre,
+a dit: _Un roi mort, ce n'est pas un homme de moins_. Je vote pour la
+mort, trop tard peut-etre pour l'honneur de la Convention nationale."
+(Murmures.)
+
+Couthon dit: "Citoyens, Louis a ete declare, par la Convention
+nationale, coupable d'attentat contre la liberte publique et de
+conspiration contre la surete generale de l'Etat; il est convaincu,
+dans ma conscience, de ces crimes. Comme un de ses juges, j'ouvre le
+livre de la loi, j'y trouve ecrite la peine de mort; mon devoir est
+d'appliquer cette peine: je le remplis, je vote pour la mort."
+
+Saint-Just dit: "Puisque Louis XVI fut l'ennemi du peuple, de sa
+liberte et de son bonheur, je conclus a la mort."
+
+Carnot dit: "Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure, et la
+politique le veut egalement. Jamais, je l'avoue, devoir ne pesa
+davantage sur mon coeur que celui qui m'est impose; mais je pense que
+pour prouver votre attachement aux lois de l'egalite, pour prouver que
+les ambitieux ne vous effraient pas, vous devez frapper de mort le
+tyran. Je vote pour la mort."
+
+Un homme dont le nom est cher a la science, Lakanal dit: "Un vrai
+republicain parle peu. Les motifs de ma decision sont la (dirigeant sa
+main vers son coeur); je vote pour la mort."
+
+Le taciturne Sieyes prononce seulement ces deux monosyllabes: "La
+mort."
+
+La mesure de la justice etait pleine: le sablier de la mort avait
+agite, en tournant, tout le gravier dont se composent les jours d'un
+roi. Un seul vote excita les huees et les murmures; c'est celui de
+Philippe-Egalite.
+
+Il dit, non, il lut: "Uniquement occupe de mon devoir, convaincu que
+tous ceux qui ont attente ou attenteront par la suite a la souverainete
+du peuple meritent la mort, je vote pour la mort."
+
+Dans les galeries des femmes figuraient des cartes avec des epingles,
+pour pointer et comparer les votes. Dans la salle, quelques deputes
+tombaient de sommeil sur un banc; on les reveillait en leur montrant la
+tribune et en leur disant: "C'est votre tour." On vit tout a coup venir
+un moribond, une espece de fantome, pale, livide, affuble d'un bonnet
+de nuit et d'un robe de chambre; c'etait un homme de la droite qui
+croyait sans doute emouvoir la pitie par son devouement envers le roi;
+il fit rire.
+
+Enfin, le 17 janvier, Vergniaud, president de la Convention, proclama
+le resultat du scrutin en ces termes: "L'Assemblee est composee de sept
+cent quarante-neuf membres; quinze se sont trouves absents par
+commission, sept par maladie, un sans cause, cinq non votants, en tout
+vingt-huit. Le nombre restant est de sept cent vingt et un, la majorite
+absolue est de trois cent soixante et un. Deux ont vote pour les fers;
+deux cent vingt-six pour la detention et le bannissement a la paix, ou
+pour le bannissement immediat, ou pour la reclusion, et quelques-uns y
+ont ajoute la peine de mort conditionnelle, si le territoire etait
+envahi; quarante-six pour la mort, avec sursis, soit apres l'expulsion
+des Bourbons, soit a la paix, soit a la ratification de la
+Constitution; trois cent soixante et un ont vote pour la mort;
+vingt-six pour la mort, en demandant une discussion sur le point de
+savoir s'il conviendrait a l'interet public qu'elle fut ou non
+differee, et en declarant leur voeu independant de cette demande.
+Ainsi, pour la mort sans condition, trois cent quatre-vingt-sept; pour
+la detention ou la mort conditionnelle, trois cent trente-quatre."
+Apres un silence, et avec l'accent de la douleur: "Legislateurs, je
+declare au nom de la Convention que la peine qu'elle prononce contre
+Louis Capet est la mort."
+
+Cependant toutes les cours de l'Europe avaient l'oeil fixe sur la
+Convention et attendaient, haletantes, l'issue du proces. Le president
+annonce avoir recu une lettre du ministre d'Espagne. Salles declare que
+l'ambassadeur demande dans cette lettre l'admission a la barre _au nom
+du roi son maitre_. (Murmures dans l'Assemblee.) C'est Danton qui se
+charge de repondre aux souverains, et avec un geste de mepris
+formidable:
+
+"Quant a l'Espagne, je l'avouerai, je suis etonne de l'audace d'une
+puissance qui ne craint pas de pretendre a exercer son influence sur
+votre deliberation. Si tout le monde etait de mon avis, on voterait a
+l'instant pour cela seul la guerre a l'Espagne. Quoi! on ne reconnait
+pas notre Republique et l'on veut lui dicter des lois? On ne la
+reconnait pas, et l'on veut lui imposer des conditions, participer au
+jugement que ses representants vont rendre? Cependant qu'on entende, si
+on le veut, cet ambassadeur; mais que le president lui fasse une
+reponse digne du peuple dont il sera l'organe, et qu'il lui dise que
+les vainqueurs de Jemmapes ne dementiront pas la gloire qu'ils ont
+acquise, et qu'ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de
+l'Europe conjures contre nous, les forces qui deja les ont fait
+vaincre. Defiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser
+d'employer pour vous faire changer de determination; on ne negligera
+aucun moyen; tantot, pour obtenir des delais, on pretextera un motif
+politique, tantot une negociation importante ou a entreprendre ou a
+terminer. Rejetez, rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point
+de transaction avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a
+donne sa confiance et qui jugerait ses representants, si ses
+representants l'avaient trahi."
+
+Enveloppee dans sa dignite stoique, l'Assemblee decida que, sans meme
+ouvrir la lettre de l'ambassadeur, elle passait a l'ordre du jour.
+
+Danton avait grandi de cent coudees. A Louvet, qui l'instant
+d'auparavant lui avait crie:
+
+--Tu n'es pas encore roi, Danton!
+
+Il avait repondu, en se dressant de toute sa hauteur:
+
+--Je demande que l'insolent qui dit que je ne suis pas encore roi soit
+rappele a l'ordre avec censure.
+
+Toute tentative d'intervention etrangere en faveur de Louis XVI ayant
+ete repoussee avec un sombre dedain, il ne restait plus a l'infortune
+qu'une planche de salut, le sursis, l'appel au peuple.
+
+Les defenseurs de Louis XVI, Deseze et Tronchet, furent introduits dans
+l'Assemblee, qui consentit a les entendre. Ils lurent une lettre de
+Louis XVI qui protestait encore une fois de son innocence et en
+appelait a la nation.
+
+Apres soixante-douze heures, la seance fut levee.
+
+L'appel a la nation avait ete deja repousse par des arguments
+invincibles. Danton, Robespierre, tous les Montagnards avaient repondu:
+"La nation, c'est nous. L'Assemblee est sa representation vivante,
+legale, incontestee." Dans les graves circonstances ou l'on se
+trouvait, l'appel au peuple n'etait-il point d'ailleurs l'appel a la
+guerre civile? Il fut ecarte le lendemain 18 janvier.
+
+Restait la question du sursis. Gagner du temps, c'etait peut-etre un
+moyen d'eluder la sentence de mort.
+
+--Point de sursis! dit Tallien, l'humanite l'exige; il faut abreger ses
+angoisses... Il est barbare de le laisser dans l'attente de son sort...
+
+--Point de sursis! dit Couthon; au nom de l'humanite, le jugement doit
+s'executer, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures.
+
+--Point de sursis! dit Robespierre; et il invoqua comme les autres un
+motif d'humanite.
+
+--Point de sursis! dit Barere; mais, en avocat adroit et subtil, il
+entretint l'Assemblee des reformes douces, bienfaisantes, qu'elle
+pourrait accomplir, des que, le cable de la royaute etant rompu, elle
+serait vraiment libre, debarrassee de tout obstacle.
+
+Il n'y eut que trois cents voix environ pour le sursis, et contre, pres
+de quatre cents. Le roi etait irremissiblement condamne.
+
+Quelle que soit l'opinion de la posterite sur le jugement de Louis XVI,
+il est difficile de ne point admirer le sang-froid et l'intrepidite des
+Conventionnels. Les complots, les poignards des royalistes, les
+declarations de guerre, les yeux menacants des souverains etrangers
+fixes sur leurs deliberations ne les effraient pas: sous le canon de
+l'Europe, en face de la ligue des rois, ils decouvrent leur conscience
+et leur poitrine. Seuls contre tous, ils osent prendre l'offensive et
+se reduire a la necessite de vaincre. "Nous voila lances, ecrivait
+familierement a son pere le citoyen Lebas; les chemins sont rompus
+derriere nous." L'idee des hommes de 93 etait effectivement que cet
+acte d'audace, ce defi, devait contribuer au succes de nos armes. La
+France envoya devant ses legions l'epouvante. Aux hostilites sourdes du
+continent, elle repondit par une tete de roi jetee entre la Republique
+francaise et tous les trones de la terre.
+
+[Illustration: L'abbe Gregoire.]
+
+Ces menaces de mort, ces poignards, etait-ce une vaine figure de
+rhetorique?
+
+Le vote de la Convention nationale porta dans le coeur des royalistes
+la consternation et la terreur. A Paris meme, il y eut quelques
+mouvements qui indiquaient un complot en faveur de Louis XVI. Pendant
+le proces, tandis que des bouches froides et severes s'ouvraient pour
+voter la mort de l'accuse, des bras s'armaient dans l'ombre pour le
+sauver. Le 18 au soir, douze jeunes ex-gardes du corps se reunirent
+dans un caveau du Palais-Royal et tinrent conseil entre eux sur les
+moyens de jeter l'alarme dans l'opinion publique. Les conjures
+promenerent les yeux sur les juges de Louis XVI, et se designerent
+mutuellement douze victimes. Chacun choisit la sienne. On promit sur
+l'honneur de frapper et l'on se separa. Un seul conjure tint son
+serment.
+
+Il y avait alors, au Palais-Egalite, une salle de traiteur, dont le
+maitre se nommait Fevrier; c'etait un caveau a voutes basses, ou l'on
+descendait par quelques marches. Des tables etaient dressees le long
+des murs. De rares lumieres, fixees aux piliers de la salle, brillaient
+ca et la. Il etait sept heures et demie du soir. Un jeune homme,
+Deparis, [Note: Ces details et les suivants ont ete communiques a
+l'auteur par le frere de Deparis, et non de Paris, ainsi qu'ecrivent
+tous les historiens.] ancien garde du roi, barbe couleur de l'aile du
+corbeau et cheveux tres-noirs, teint basane, dents tres-blanches,
+houppelande grise, chapeau rond, etait assis a une petite table avec un
+ami: en proie a une agitation extreme, il s'entretenait de l'evenement
+de la journee. Fils d'une mere royaliste, il avait vu la Revolution
+avec horreur: la condamnation a mort de Louis XVI le jetait dans un
+transport frenetique. On causait assez librement autour de lui: une
+voix nomma Lepelletier de Saint-Fargeau. Deparis n'avait jamais vu le
+depute de Sens. Lepelletier, assis devant une autre table, soupait
+tranquillement. Deparis va droit a lui: "Vous etes le citoyen
+Lepelletier de Saint-Fargeau?--C'est mon nom.--Avez-vous vote la vie
+ou la mort du roi?--Selon ma conscience, j'ai vote la mort." A ces
+mots, Deparis: "Tiens, miserable! tu ne voteras plus." Le depute tombe.
+Il avait dans le flanc une lame de coutelas. Fevrier accourt: Duparis
+se debarrasse des mains qui veulent le saisir et s'enfuit. Lepelletier
+est transporte mourant sur un lit: "J'ai verse mon sang pour la patrie,
+dit-il; que ce sang consolide la liberte. J'ai bien froid... Les
+tenebres me gagnent... Mes amis, prenez garde a vous!" Il meurt.
+
+Cette nouvelle jeta la stupeur dans la ville. Le Palais-Egalite
+surtout, qui avait ete le theatre du crime, s'emut eperdument. Au cafe
+du Caveau, un jeune homme monte sur une table et dit: "Le citoyen
+Lepelletier de Saint-Fargeau vient d'etre assassine! (Saisissement.)
+--Par qui? s'ecrient des voix furieuses.--Par un royaliste."
+Le jeune homme descend de la table et se perd dans la foule.
+Un instant apres, un curieux, qui se pressait dans les groupes
+pour savoir la nouvelle, sent une main sur sa main et une voix a son
+oreille: "C'est moi qui l'ai tue, lui dit-on; en voici un de moins; a
+_l'autre_, maintenant!" Cet ami se retourne et reconnait devant lui
+Deparis.
+
+L'_autre_, c'etait le duc d'Orleans. Voila le coupable et la victime
+que s'etait choisis Deparis. Il n'avait frappe Lepelletier de
+Saint-Fargeau que par hasard, comme un ennemi qu'on rencontre sur son
+chemin. Le meurtrier n'abandonnait pas pour cela son serment. Le 24
+janvier eut lieu le convoi de Saint-Fargeau. Il y avait grand bruit et
+grande foule sur son chemin. La blessure ouverte, le sabre entoure d'un
+crepe, les habits perces et ensanglantes, tout retracait aux yeux un
+drame lugubre. Le ciel etait sombre et froid comme la ceremonie. Des
+torches, des cypres, des choeurs de musique, des tambours suivaient le
+char funebre; on se rendait au Pantheon. Le convoi traversa la place
+Vendome. Deparis s'y promenait, depuis le matin, de long en large; il
+avait sous sa redingote une lame et un pistolet. Resolu a finir
+publiquement ses jours sur la place, il devait atteindre au coeur son
+ennemi et se tuer ensuite. Le cortege defila en grande pompe; la
+deputation conventionnelle suivait le char a pas graves et lents.
+Deparis avait la main sur son sabre; d'Orleans ne passa pas. Soit qu'il
+eut ete averti, comme on le croit, par une lettre, du danger qui le
+menacait, soit qu'il eut concu de lui-meme des inquietudes, le duc
+avait refuse de suivre le cortege.
+
+Deparis sortit alors de la capitale, et y rentra comme attire par la
+fascination de son projet temeraire. Sa tete etait mise a prix; il ne
+pouvait manquer d'etre reconnu. Un ami lui persuada de se retirer. Un
+passe-port lui avait ete delivre sous un faux nom. Ce furieux ne se
+resolut neanmoins qu'avec tristesse a gagner la frontiere sans avoir
+accompli sa vengeance. Il arriva vers le soir a Forges-les-Eaux, dans
+une auberge, dite du _Grand-Cerf_. Mouille par une pluie froide, il
+s'approche de l'atre et se mele a la conversation de quelques
+colporteurs qui se rechauffaient dans la salle commune. "Que pense-t-on
+ici de la mort du roi? leur demanda-t-il d'une voix mal assuree, qui
+cherchait a masquer son emotion sous une fausse indifference.--On
+pense, dit l'un d'eux, que l'on a bien fait de le frapper: je voudrais,
+pour moi, que tous les tyrans du monde n'eussent qu'une seule tete,
+pour qu'on put l'abattre d'un seul coup!" Deparis se leve, prend un
+flambeau, ouvre la porte qui doit le conduire a sa chambre de lit, et
+dit assez haut pour etre entendu: "Je ne rencontrerai donc partout que
+des assassins de mon roi!" Il monte le roide escalier de bois, demande
+a souper seul, fait usage, pour diviser ses morceaux, d'un couteau
+ayant forme de poignard, se promene a grands pas d'un air egare.
+Quelqu'un qui le guettait le voit ensuite se mettre a genoux, baiser a
+plusieurs reprises sa main droite. Il demande de l'encre, ecrit
+quelques lignes sur un papier et se couche. Tout cela donne des
+soupcons. A quatre heures du matin, il y avait trois gendarmes dans la
+chambre.
+
+Deparis dormait; on le secoue par les epaules pour le
+reveiller.--"Citoyen, au nom de la loi, tu vas nous suivre a l'hotel de
+ville.--Ah! messieurs, repondit-il froidement, je vous attendais; un
+instant, et je suis a vous." A ces mots, il glisse sa main sous
+l'oreiller, fait un faux mouvement sur le cote droit et se decharge
+dans la tete un pistolet a deux coups. On trouva sur lui son extrait de
+naissance et son conge de garde-du-corps. Au dos de ce brevet, il avait
+ecrit de sa main: "Qu'on n'inquiete personne! personne n'a ete mon
+complice dans la mort heureuse du scelerat Saint-Fargeau. Si je ne
+l'eusse pas rencontre sous ma main, je faisais une plus belle action:
+je purgeais la France du regicide et du parricide d'Orleans. Tous les
+Francais sont des laches auxquels je dis:
+
+ "Peuple, dont les forfaits jettent partout l'effroi,
+ Avec calme et plaisir j'abandonne la vie.
+ Ce n'est que par la mort qu'on peut fuir l'infamie
+ Qu'imprima sur nos fronts le sang de notre roi."
+
+[Note: Ces vers avaient ete ecrite la veille dans l'auberge; les recueils
+du temps contiennent de lui quelques poesies legeres. Deparis avait trente
+uns. On observa que le soir, en se couchant, il n'ota point la clef de la
+serrure de sa porte. Le pistolet avec lequel il se donna la mort etait
+charge d'un double lingot mache. Son frere cadet, parfait honnete homme
+d'ailleurs, fut place sous la Restauration dans les bureaux de la
+prefecture de police, et son principal titre de recommandation etait
+son nom de famille. Les Bourbons de la branche ainee approuvaient-ils
+donc l'assassinat?]
+
+La mort de Lepelletior ne fut point le crime d'un fanatisme isole: il y
+avait, comme nous l'avons dit, un complot sous l'attentat de Deparis.
+Qu'esperaient les conjures? Intimider les juges du roi? Evidemment la
+Revolution n'aurait point recule devant douze poignards, et la tete de
+Louis XVI, malgre les victimes choisies dans le sein de la Convention
+nationale, n'en fut pas moins tombee sur l'echafaud. Ce Deparis etait
+un fanatique et un assassin; mais ce n'etait point un lache. Combien
+ceux qui se cachaient et complotaient dans l'ombre etaient-ils mille
+fois plus dangereux!
+
+L'assassinat de Saint-Fargeau ne fit que demontrer la necesssite d'une
+surveillance etroite pour comprimer les machinations du royalisme. Les
+departements s'associerent par des adresses au vote de la Convention.
+Quatre membres de l'Assemblee qui etaient alors en mission envoyerent a
+leurs collegues la lettre suivante:
+
+"Nous apprenons par les papiers publics que la Convention doit
+prononcer demain sur Louis Capet. Prives de prendre part a vos
+deliberations, mais instruits par la lecture reflechie des pieces
+imprimees, et par la connaissance que chacun de nous avait acquise des
+trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un
+devoir pour tous les deputes d'annoncer leur opinion publiquement, et
+que ce serait une lachete de profiter de notre eloignement pour nous
+soustraire a cette obligation.
+
+"Nous declarons que notre voeu est pour la condamnation de Louis Capet
+par la Convention nationale, sans appel au peuple. Nous proferons ce
+voeu dans la plus intime conviction, a cette distance des agitations ou
+la verite se montre sans melange, et dans le voisinage du tyran
+piemontais."
+
+"_Signe_: HERAUT, JAGOT, SIMON, GREGOIRE."
+
+La premiere redaction portait: "Notre voeu est pour la condamnation _a
+mort_ de Louis." Gregoire, fidele a ses principes, fit rayer ces deux
+mots. "Je ne blame point, ajouta-t-il, ceux de mes collegues qui, dans
+leur conscience, voteront pour la mort; Louis est un grand coupable:
+mais ma religion me defend de verser le sang des hommes. Il suffit a la
+societe que le coupable ne puisse plus nuire." L'abbe Gregoire, quoique
+ayant refuse, le 19 janvier 1793, de salir sa robe de pretre, n'en a
+pas moins ete chasse, en 1819, de la Chambre des deputes, comme
+_indigne_ et comme regicide. Je livre a l'indignation des coeurs
+honnetes les assassins de sa memoire.
+
+La Convention nationale venait de se montrer grande. Jamais le bras de
+la justice ne s'etait revele dans une assemblee humaine avec des signes
+plus evidents et un appareil plus redoutable. La nation croyait enfin a
+la Republique. Ce resultat, il est vrai, fut achete par un acte
+terrible, dont se plaint l'indulgence, dont gemit la pitie. Si
+l'inexorable volonte du bien dirigeait la conscience de la grande
+majorite des representants, la faiblesse, la peur, ou des passions
+cruelles, n'ont-elles pu aussi arracher a quelques-uns une sentence de
+mort? La tete de Louis, en tombant, ne jeta-t-elle pas dans le pays une
+cause d'effervescence et de bouillonnement? La terreur entre les
+citoyens ne fut-elle pas plus tard une suite de l'epouvante qu'on avait
+voulu diriger contre les rois? Tout cela est possible, mais tout cela
+etait force. Le peuple, comme l'Ocean, ne se souleve point sans remuer
+la vase de son lit. Quel remede? Aucun. Les orages sont necessaires a
+la nature et les revolutions a l'humanite.
+
+Un dernier mot sur le proces de Louis XVI. Parmi ceux qui voterent la
+mort, presque tous perirent sur l'echafaud; quelques-uns seulement ont
+survecu. Dans l'exil ou a Cayenne, ou ils avaient ete transportes, pas
+un d'eux n'a jamais temoigne le moindre repentir. Nul remords. Ils
+emporterent dans la tombe la conviction d'avoir fait leur devoir.
+
+Le fait suivant fut raconte en Belgique a l'auteur de cette histoire.
+Un ancien Conventionnel avait pour ami un habitant de Namur qui venait
+de temps en temps lui rendre visite. Un jour, ce dernier trouva le
+regicide, comme on disait alors, entoure de papiers et relisant avec
+une attention profonde le _Moniteur_ de 1793.
+
+--Que faites-vous la? lui dit-il.
+
+--Je refais le proces du roi.
+
+--Eh bien...?
+
+--Eh bien! je voterais aujourd'hui comme j'ai vote le 17 janvier; je
+voterais la mort!
+
+
+
+
+VIII
+
+Lutte entre la Convention et la Commune a propos de la liberte des
+theatres.--Danton incline vers la Commune.--Execution de Louis
+XVI.--Derniere entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison
+Duplay durant le passage du lugubre cortege.--L'echafaud.--Dernieres
+paroles de Louis.--Le soir du 21 Janvier.--Embarras que la royaute
+leguait a la Revolution.
+
+
+Quiconque tient a bien comprendre l'histoire de la Revolution francaise
+ne doit jamais perdre de vue ces deux puissances rivales, la Convention
+et la Commune de Paris.
+
+La Convention etait certes le siege de la representation nationale;
+mais Paris n'etait-il point la tete de la France?
+
+Pour ne point interrompre l'unite du recit, nous avons garde le silence
+sur un incident qui se produisit durant le proces du roi. Le Conseil
+executif de la Commune avait juge a propos de suspendre les
+representations d'un drame de Loya, _l'Ami des lois_, qui se jouait au
+Theatre-Francais. Cette piece mediocre, ecrite dans un esprit
+reactionnaire, pouvait occasionner des troubles au milieu des
+circonstances graves qu'on traversait. Petion, dans l'interet de la
+liberte, s'etait oppose a cette mesure. De la conflit.
+
+Ce conflit fut porte devant l'Assemblee nationale. Danton, comprenant
+sans doute le danger d'une lutte ouverte entre la Convention et la
+Commune, chercha tout de suite a detourner l'attention de l'incident
+pour la fixer tout entiere sur le proces de Louis XVI.
+
+"Je l'avouerai, s'ecria-t-il, je croyais qu'il etait d'autres objets
+que la comedie qui doivent nous occuper. (Quelques voix: Il s'agit de
+la liberte!) Oui, il s'agit de la liberte. Il s'agit de la tragedie que
+vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache
+des lois la tete d'un tyran (murmures) et non de miserables comedies.
+Mais puisque vous cassez un arret du Conseil executif, qui defendait de
+jouer des pieces dangereuses a la tranquillite publique, je soutiens
+que la consequence necessaire de votre decret est que la responsabilite
+ne puisse peser sur la municipalite."
+
+L'affaire en resta la. Ce fut un triomphe pour la liberte du theatre;
+mais les haines s'envenimerent. La Commune devora l'affront, tout en se
+promettant bien de se venger de sa defaite.
+
+Le theatre n'avait jamais ete plus suivi que dans ces jours de deuil et
+de misere. Une charmante actrice, Mlle Julie Condeille, jouait une
+piece qu'elle avait composee elle-meme: _la Belle Fermiere_. Le
+contraste entre les sombres evenements qui grondaient dans la ville et
+les moeurs douces, pastorales, en quelque sorte florianesques de cette
+idylle dramatique, produisit un effet de diversion extraordinaire. On
+se sentait transporte dans l'age d'or. Le succes fut immense.
+
+Mais la force des choses nous ramene a ce que Danton appelait la vraie
+_tragedie_ du moment.
+
+Le 18 et le 19, la Convention avait delibere sur le sursis et l'avait
+rejete. Le 20 etait un dimanche: on n'execute point ce jour-la.
+
+C'est le lendemain (21 janvier) que la France allait _punir_ son roi.
+
+Le Conseil de la Commune avait arrete les dispositions suivantes: "Le
+lieu de l'execution sera _la place de la Revolution_, ci-devant Louis
+XV, entre le piedestal et les Champs-Elysees. Louis Capet partira du
+Temple a huit heures du matin, de maniere que l'execution puisse etre
+faite a midi. Le commandant general fera placer lundi matin, 21, a sept
+heures, a toutes les barrieres, une force suffisante pour empecher
+qu'aucun rassemblement, de quelque nature qu'il soit, arme ou non arme,
+entre dans Paris ni n'en sorte."
+
+Louis XVI avait les defauts des rois qui appartiennent a des dynasties
+caduques; les races vieillissent comme les arbres, et les rejetons qui
+poussent sur ces troncs epuises se ressentent de l'affaiblissement de
+la seve. Cet homme d'un caractere faible, que sa nature brutale portait
+a des exercices manuels et a la chasse, dont les appetits physiques
+etaient enormes, qui avait des caprices, mais pas de volonte, des
+connaissances, mais pas de talents; cet homme, dis-je, sut une seule
+chose dans sa vie, il sut bien mourir.
+
+Louis avait soupe la veille, le 20 au soir, avec sa famille avant la
+separation eternelle. Un municipal monta chez les femmes et dit a la
+reine:--Madame, un decret vous autorise a voir _monsieur votre mari_,
+qui desire vous embrasser ainsi que ses enfants.
+
+A neuf heures du soir, toute la famille royale entra dans la chambre de
+Louis XVI. Il y eut des larmes, des sanglots entrecoupes, des
+dechirements de coeur. On se separa a dix heures et demie.
+
+Louis avait demande pour confesseur M. Edgeworth de Firmont, un pretre
+non assermente qui logeait rue du Bac, n deg. 483. Le pretre s'etait tenu
+cache dans une tourelle pendant l'entrevue du roi avec sa famille. Il
+se remontra. Le conseil de la Commune permit a l'abbe Edgeworth de
+celebrer, pour le condamne, les ceremonies du culte. On se procura dans
+une eglise voisine le calice, l'hostie, la chasuble, les livres sacres
+et deux cierges. Le roi eveille a cinq heures du matin, apres un
+sommeil tranquille, entendit la messe a genoux et communia.
+
+Robespierre etait rentre la veille, sans mot dire, dans la maison de
+Duplay: son silence et sa paleur avaient ete tout de suite compris par
+le menuisier et sa femme, mais non par les jeunes filles. Elles
+s'eveillerent comme d'habitude au lever du soleil: une seule chose les
+inquieta, c'est que depuis le matin la porte cochere de la maison
+demeurait fermee. Il y avait la-dessus des ordres positifs qui venaient
+du pere de famille. Eleonore en demanda timidement la raison a
+Maximilien devant ses autres soeurs; Robespierre rougit.
+
+--Votre pere a raison, reprit-il d'un air grave et concentre: il
+passera aujourd'hui devant celle maison une chose que vous ne devez pas
+voir.
+
+Puis il s'enfonca dans sa chambre tristement.--Vers neuf heures et
+demie du matin, on entendit jusque dans la cour un bruit de chevaux, le
+passage des troupes, et le roulement d'une voiture sur le pave de la
+rue: c'etait _la chose_ qui passait.
+
+Paris etait tout entier sous les armes. La circulation des voitures se
+trouvait interrompue dans les quartiers qui avoisinaient le passage du
+cortege. Les fenetres des maisons etaient fermees. Un calme imposant et
+triste regnait dans toute la ville. A dix heures et un quart, le roi
+arriva sur la place de la Revolution. Il etait dans un carrosse vert.
+Arrive au pied de l'echafaud, il resta quatre ou cinq minutes dans la
+voiture, parlant a son confesseur. M. Edgeworth etait simplement en
+habit noir. La figure du roi ne paraissait pas alteree. Il etait vetu
+d'un habit couleur puce, veste blanche, culotte grise, bas blancs. Il
+descendit de voiture. Un silence inoui s'etendait de tous cotes; pas un
+souffle, pas un geste: les coeurs semblaient petrifies comme le ciel,
+un ciel gris et bas; les arbres etaient sans mouvement et sans
+feuilles; cette morne sterilite avait quelque chose de terrible. Il
+semblait que tout fut petrifie dans les coeurs et dans la nature.
+
+Louis ota son habit lui-meme, et resta couvert d'un simple gilet de
+molleton blanc. Un debat, eut lieu au pied de l'echafaud; Louis ne
+voulait pas qu'on lui liat les mains, il fit un mouvement de resistance
+terrible; mais alors son confesseur:
+
+--C'est un trait de ressemblance de plus entre vous et Jesus-Christ qui
+va etre votre recompense.
+
+Louis se laissa faire. Il monta sur l'echafaud, s'avanca du cote
+gauche, le visage tres rouge:
+
+--Peuple, s'ecria-t-il, je meurs innocent! je pardonne a mes ennemis;
+je desire que mon sang soit utile aux Francais et qu'il apaise la
+colere de Dieu.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, il avait vecu. Au moment ou la tete
+tomba, le profond silence qui couvrait la place se dechira violemment;
+il sortit de la multitude un cri immense, unique, infini, qui retentit
+dans toute la ville: "Vive la Republique! Vive la Nation!" Tous les
+chapeaux agites en l'air semblaient dire: Le sacrifice est consomme!
+Des bataillons, en defilant devant la guillotine, tremperent leurs
+baionnettes, le fer de leurs piques ou la lame de leurs sabres dans le
+sang du roi. Ici un trait digne du crayon de Tacite: au moment ou le
+bourreau venait de quitter le theatre de l'execution, un homme d'un
+aspect effrayant monte sur la guillotine; on le regarde, on s'approche
+en silence; il plonge tout entier son bras nu dans le sang de Louis XVI
+qui s'etait amasse en bondance, et en asperge par trois fois la foule
+des assistants, qui se pressent autour de l'echafaud pour en recevoir
+chacun une goutte sur le front.
+
+--Freres, dit-il alors en continuant son horrible aspersion, freres, on
+nous a menaces que le sang de Capet retomberait sur nos tetes; eh bien!
+qu'il y retombe!
+
+Cet homme faisait une chose horrible, mais logique; le sang du roi
+etait bien le bapteme de la Revolution.
+
+On avait parle de tirer le canon du Pont-Neuf au moment de l'execution;
+il n'en fut rien: la Commune decida que la tete d'un roi, en tombant,
+ne devait pas faire plus de bruit que celle d'un autre homme. Les
+travaux, suspendus durant la matinee, furent repris dans l'apres-midi;
+les boutiques s'ouvrirent; il y eut beaucoup de monde le soir aux
+spectacles, surtout des femmes en grande toilette.
+
+[Illustration: Funerailles de Lepelletier de Saint-Fargeau.]
+
+La reine, ayant appris la mort de son mari, demanda pour elle, pour sa
+soeur et pour ses enfants, des habits de deuil. Les restes de Louis,
+enfermes dans une corbeille d'osier, avaient ete conduits dans une
+charrette au cimetiere de la Madeleine, et places dans une fosse entre
+deux lits de chaux vive, pour y etre consumes au plus vite, de telle
+sorte qu'il ne restat bientot plus rien du _tyran_. On etablit une
+garde, pendant deux jours, autour de la fosse.
+
+Au Palais-Royal, la mort de Louis inspira des orateurs en plein vent.
+"Vous voyez, disaient-ils au peuple, vous voyez que l'espece de
+talisman qui couvrait jusqu'ici une personne soi-disant inviolable
+vient de se rompre au pied de l'echafaud de Louis XVI. Nous venons de
+signer avec le sang d'un monarque la guerre a toutes les monarchies.
+Soyez fiers et tenez-vous debout devant l'Europe etonnee de votre
+audace!"
+
+On compara le supplice de Louis XVI a celui de Charles 1er; mais le roi
+d'Angleterre avait rencontre dans la mort ces egards, cet appareil et
+ces pompes qui sentent encore la souverainete; tandis qu'on avait
+applique au roi de France l'egalite du supplice avec le dernier de ses
+sujets. On fit d'autres rapprochements curieux, sous le titre
+d'_Epoques remarquables de la vie de Louis XVI_: "Le 21 avril 1780,
+mariage a Vienne, envoi de l'anneau.--Le 21 juin de la meme annee, fete
+pour son mariage.--Le 21 janvier 1782, fete a l'Hotel de Ville de Paris
+pour la naissance du dauphin.--Le 21 juillet 1791, fuite a
+Varennes.--Le 21 janvier 1793, mort sur un echafaud.--On assure que,
+soit par un sentiment superstitieux, soit par tout autre motif, Louis
+XVI ne permettait jamais qu'on jouat chez lui au vingt et un. Enfin les
+rapports qui ont constate devant les juges les crimes du roi emanaient
+de la commission des vingt et un." L'eternelle melancolie de la nature
+humaine aime a trouver dans de tels calculs un mystere de plus aux
+vicissitudes du sort.
+
+La mort du roi fut surtout envisagee comme une necessite sociale. La
+Revolution avait ramene la nation francaise aux moeurs dures et
+austeres de la race celtique. La liberte ressemblait, le 21 janvier
+1793, a cette divinite des anciens druides, qu'on ne pouvait se rendre
+favorable qu'en lui offrant en sacrifice une grande victime.
+
+La mort du roi porta dans le coeur des royalistes la consternation et
+la terreur. A Paris meme, il y eut quelques mouvements qui indiquaient
+leur desespoir. Les revolutionnaires, d'un autre cote, croyaient
+toucher au port.
+
+Combien leur illusion devait etre decue par la suite des evenements!
+
+"Il n'y a que les morts qui ne reviennent point," disait Barere. Il se
+trompait: ce sont les morts qui reviennent. En montant sur l'echafaud,
+Louis XVI laissait derriere lui son _testament_, qui allait etre lu
+dans toutes les petites eglises, ses reliques, distribuees aux fideles
+par son domestique Clery, et la legende d'un roi martyr.
+
+Mais les hommes de 93 se moquaient bien de tout cela; ils marchaient le
+front haut et le coeur plein d'esperance vers l'avenir.
+
+
+
+
+IX
+
+Mort de la premiere femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La
+reunion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique
+evacuee par nos troupes.--Avis de Danton sur l'etat des
+choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte
+sur les tours de Notre-Dame.--Sublime dlscours de Danton.--Accusations
+contre sa probite.--Etablissement du tribunal revolutionnaire.
+--Elargissement des detenus pour dettes.--Envoi de commissaires aux
+departements.--Declaration de guerre a l'Angleterre.
+
+
+Les jours de l'affliction etaient venus pour les rois et les reines;
+mais croit-on que les revolutionnaires n'eussent point aussi leurs
+poignantes douleurs?
+
+Le 31 janvier, sur un ordre de la Convention nationale, Danton avait du
+repartir pour la Belgique, laissant a Paris sa femme malade.
+
+Il avait epouse le 9 juin 1787 une charmante jeune fille,
+Antoinette-Gabrielle Charpentier, dont le pere etait controleur des
+fermes. Mariee a ce bouillant tribun, elle avait toujours honore le
+toit conjugal par ses vertus. Les commotions politiques avaient fort
+ebranle sa sante delicate. Elle fut surtout bouleversee par la lecture
+de feuilles girondines qui representaient Danton comme l'auteur des 2
+et 3 septembre.
+
+"Il etait la, il avait designe les victimes qu'on devait egorger." Ces
+infames journaux porterent a la malheureuse femme, dans l'etat de
+grossesse ou elle etait, le coup de la mort.
+
+Danton n'etait point un saint; il avait ses faiblesses; mais c'etait un
+grand coeur. A cette femme si digne, il prodiguait une tendresse
+sincere. Elle avait conserve ses croyances religieuses, Danton la
+plaisantait sur sa devotion, puis, bon et tolerant, il la conduisait
+bras dessus, bras dessous, a la porte de l'eglise, ou il se gardait
+bien d'entrer lui-meme. Leur separation fut dechirante. Ils sentaient,
+helas! l'un et l'autre qu'ils ne se reverraient plus. Partir,
+s'arracher a une femme aimee, dans un pareil moment, pour obeir a un
+ordre de la Convention, pour voler au secours de la patrie, voila ce
+dont etaient capables ces grands citoyens de 93.
+
+Elle mourut le 11 fevrier 1793 d'une fievre puerperale, huit jours
+apres la naissance de son second fils. Danton apprit la fatale nouvelle
+en Belgique. Il etait de ceux qui pleurent et rugissent en dedans sur
+leurs calamites personnelles.
+
+Des le 24 janvier, jour des funerailles de Lepelletier, Danton de son
+regard d'aigle avait envisage les vraies consequences de la mort de
+Louis XVI.
+
+"Maintenant que le tyran n'est plus, s'etait-il ecrie, tournons toute
+notre energie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre
+a l'Europe. Il faut, pour epargner les sueurs et le sang de nos
+concitoyens, developper la prodigalite nationale. Vos armees ont fait
+des prodiges dans un moment deplorable; que ne feront-elles pas quand
+elles seront bien secondees? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut
+cent esclaves. Si on leur disait d'aller a Vienne, ils iraient a Vienne
+ou a la mort..."
+
+Terrasser la coalition des despotes, faire la guerre universelle, la
+guerre de delivrance, tel devait etre le premier grand acte de la
+Convention. Sur ce terrain, tous les partis etaient d'accord entre eux.
+Il fallait dechainer l'expansion de l'idee francaise. Le genie de la
+Revolution, embouchant la trompette guerriere, allait-il traverser nos
+discordes intestines, monte sur les chevaux ailes de la victoire? Un
+instant on put l'esperer, tant, le lendemain de la mort du roi, la
+Gironde et la Montagne semblaient unies dans le meme sentiment
+patriotique.
+
+Dumouriez avait conduit l'armee francaise a Liege. La il recut un
+decret de la Convention date du 15 decembre:
+
+"Dans tous les pays qui sont et seront occupes par les armees de la
+Republique, les generaux proclameront sur-le-champ l'abolition des
+impots ou contributions existantes, la dime, les droits feodaux, la
+servitude reelle ou personnelle, les droits de chasse exclusifs, la
+noblesse et generalement tous les privileges existants.
+
+"Ils proclameront la souverainete du peuple.
+
+"Tous les agents et officiers de l'ancien gouvernement, tous les
+reputes nobles, sont inadmissibles aux emplois de l'administration..."
+
+C'etait donc bien la liberte que la genereuse Convention offrait aux
+peuples sur lesquels se repandaient nos armees.
+
+Heureuse defaite, qui remettait les provinces conquises en possession
+de leurs droits!
+
+Dumouriez se refusa positivement a faire executer ce decret. Il vint a
+Paris, comme nous l'avons vu, pour savourer la fumee de l'encens qu'on
+brulait en son honneur. Le 12 janvier 93, Lacroix, un ancien militaire,
+et Danton partirent pour Liege.
+
+Quel etait l'objet de leur mission? Une lutte opiniatre s'etait engagee
+entre le ministre des finances et le general Dumouriez. Cambon voulait
+que les frais de la guerre de delivrance entreprise hors du territoire
+francais pour les peuples contre les rois fussent en partie couverts ou
+du moins garantis par les biens meubles et immeubles des gouvernements
+expulses. Un decret de la Convention, rendu dans ce sens, declarait
+propriete nationale tout ce qui avait appartenu aux rois, princes,
+nobles et pretres, ainsi qu'aux emigres francais refugies dans les pays
+sur lesquels s'etendait la protection de nos armes.
+
+Dumouriez resistait a ce systeme. Cambon indigne refusa les traites que
+le general tirait sur le Tresor. Les commissaires, Lacroix et Danton,
+etaient charges de juger sur place le differend qui s'etait eleve entre
+l'autorite militaire et l'autorite civile. Ils devaient en outre
+s'enquerir de l'etat des vivres, des indemnites qu'il convenait
+d'accorder aux citoyens qui avaient ete pilles, de la disposition des
+esprits, de l'assimilation de la Belgique a la France, des moyens les
+plus surs et les plus prompts d'appliquer a ces nouveaux Francais les
+institutions republicaines, en un mot d'organiser une nation recemment
+affranchie d'apres le type de gouvernement qu'avait inaugure, chez
+nous, la Revolution.
+
+Danton, comme nous l'avons dit, etait revenu de Liege a Paris pour
+voter la mort du roi.
+
+Le 31 janvier, il s'exprimait ainsi devant la Convention:
+
+"Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges,
+du peuple belge, que je viens demander la reunion de la Belgique. Je ne
+demande rien a votre enthousiasme, mais tout a votre raison, tout aux
+interets de la Republique francaise... Vous avez dit aux amis de la
+liberte: Organisez-vous comme nous. C'etait dire: Nous accepterons
+votre reunion, si vous la proposez. Eh bien! ils la proposent
+aujourd'hui. [Note: Sur 9700 votants a Liege, 9660 avaient demande la
+reunion a la Republique Francaise.] Les limites de la France sont
+marquees par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points:
+a l'Ocean, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrenees. On nous menace des rois!
+Vous leur avez jete le gant, ce gant est la tete d'un roi, c'est le
+signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les
+tyrans de l'Angleterre sont morts... Quant a la Belgique, l'homme du
+peuple, le cultivateur veulent la reunion..."
+
+L'annexion de la Belgique a la France republicaine n'etait point le
+seul terrain sur lequel differassent d'avis Danton et Dumouriez. L'un
+etait la Revolution faite homme, l'autre etait la diplomatie, le vieil
+esprit militaire. Le chancre du clericalisme rongeait la Belgique,
+cette Espagne du Nord. Danton avait compris tout de suite qu'il fallait
+"purger des aristocrates, pretres et nobles, cette nouvelle terre de
+liberte".
+
+D'un autre cote, prevoyant une volte-face de la part de l'Autriche,
+Lacroix et Danton ne cessaient de reclamer des forces: "Rappelez,
+disaient-ils, a tous les citoyens en etat de porter les armes, les
+serments qu'ils ont pretes et sommez-les, au nom de la liberte et de
+l'egalite, de voler au secours de leurs freres dans la Belgique."
+
+Les previsions des deux commissaires n'etaient que trop fondees. Le 1er
+mars 1793, pendant que Dumouriez, enivre de ses premiers succes,
+s'avancait tranquillement en Hollande, l'heroique ville de Liege, toute
+francaise de coeur, sur laquelle Danton avait souffle le feu sacre de
+la Revolution, allait etre reprise par les Autrichiens. Les patriotes
+liegeois, hommes, femmes, enfants, vieillards, se virent obliges de
+fuir; il gelait, la terre etait couverte de neige. Plus d'espoir; la
+Meuse etait forcee, l'armee francaise battait en retraite.
+
+Ces sinistres nouvelles arriverent a Paris vers le 5 ou le 6. La
+population tout entiere fremit: la honte le disputait au courroux. Les
+Girondins pretendirent qu'on avait exagere nos revers, grossi le danger
+de la situation. On perdit ainsi quelques jours.
+
+Le 7 au soir, arrivee de Lacroix et de Danton. Le 8, ils se rendent a
+la Convention. Lacroix parle le premier, accuse le ministre de cacher
+nos desastres. C'est a present le tour de Danton.
+
+"Nous avons plusieurs fois, s'ecrie-t-il, fait l'experience que tel est
+le caractere francais, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute
+son energie. Eh bien! ce moment est arrive. Oui, il faut le dire a la
+France entiere: si vous ne volez pas au secours de vos freres de la
+Belgique, si Dumouriez est enveloppe en Hollande, si son armee etait
+obligee de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs d'un
+pareil evenement? La fortune publique aneantie, la mort de 600 000
+Francais pourraient en etre la suite.
+
+"Citoyens, vous n'avez pas une minute a perdre... nous ne devons pas
+attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son
+execution sera necessairement lente, et des resultats tardifs ne sont
+pas ceux qui conviennent a l'imminence du danger qui nous menace. Il
+faut que Paris, cette cite celebre et tant calomniee, il faut que cette
+cite dont nos ennemis redoutent le brulant civisme, qu'ils auraient
+renversee, contribue par son exemple a sauver la patrie... S'il est bon
+de faire des lois avec maturite, on ne fait la guerre qu'avec
+enthousiasme. Toutes les mesures dilatoires, tout moyen tardif de
+recruter detruit cet enthousiasme, et reste souvent sans succes. Vous
+voyez deja quelles en sont les miserables consequences."
+
+Dans le meme discours, Danton defend les generaux que pourtant il
+n'aimait guere. Il n'hesite meme point a couvrir Dumouriez, dont il
+devine la situation critique.
+
+"Nous leur avions promis qu'au 1er fevrier l'armee de la Belgique
+recevrait un renfort de 30 000 hommes. Rien ne leur est arrive. Il y a
+trois mois qu'a notre premier voyage dans la Belgique ils nous dirent
+que leur position militaire etait detestable et que s'ils etaient
+attaques au printemps ils seraient peut-etre forces d'evacuer la
+Belgique entiere. Hatons-nous de reparer nos fautes..."
+
+L'orateur concluait en demandant que la Convention nommat a l'instant
+des commissaires: le soir meme, ils se rendraient dans toutes les
+sections de Paris, convoqueraient les citoyens, leur feraient prendre
+les armes et les engageraient, au nom de la liberte et de leurs
+serments, a voler au secours de la Belgique.
+
+Toutes les mesures que reclamaient Lacroix et Danton furent votees par
+l'Assemblee nationale.
+
+Qu'on se figure, au milieu de pareils evenements, les transes de la
+population parisienne! Les murailles elles-memes parlerent, et voici ce
+qu'elles dirent au nom de la Commune:
+
+"Aux armes, citoyens, aux armes!
+
+"Si vous tardez, tout est perdu.
+
+"Une grande partie de la Belgique est envahie; Aix-la-Chapelle, Liege,
+Bruxelles doivent etre maintenant au pouvoir de l'ennemi. La grosse
+artillerie, les bagages, le tresor de l'armee, se replient avec
+precipitation sur Valenciennes, seule ville qui puisse arreter un
+instant l'ennemi. Ce qui pourra suivre sera jete dans la Meuse...
+
+"Parisiens, c'est contre vous surtout que cette guerre est dirigee...
+Il faut que cette campagne decide du sort du monde; il faut epouvanter,
+exterminer les rois. Hommes du 14 juillet, du 5 octobre, du 10 aout,
+reveillez-vous!
+
+"Vos freres, vos enfants, poursuivis par l'ennemi, enveloppes
+peut-etre, vous appellent... Levez-vous: il faut les venger!
+
+"Que toutes les armes soient portees dans les sections; que tous les
+citoyens s'y rendent; que l'on y jure de sauver la patrie; qu'on la
+sauve; malheur a celui qui hesiterait!
+
+"Que des demain des milliers d'hommes sortent de Paris; c'est
+aujourd'hui le combat a mort entre les hommes et les rois, entre
+l'esclavage et la liberte."
+
+La Commune de Paris decida en outre que le meme etendard arbore apres
+le 10 aout, et deployant ces mots: "La patrie est en danger,"
+flotterait de nouveau sur l'Hotel de Ville et le drapeau noir sur les
+tours de Notre-Dame.
+
+Ne perdons pas de vue que les Girondins dirigeaient alors les affaires
+du pays. En vain chercherent-ils a dissimuler, a nier le danger. Contre
+eux, l'explosion du sentiment public fut terrible. Les presses de
+quelques-uns de leurs journaux furent brisees. Beurnonville, ministre
+de la guerre, donna sa demission. Des bruits sinistres se repandirent
+dans Paris. Touchait-on a un second massacre? La hache etait-elle
+suspendue sur la tete de la Convention? Il y eut, un instant, tout lieu
+de le craindre.
+
+L'analogie entre la situation de la Convention au 10 mars et celle de
+Paris au 2 septembre etait evidente. Qui sauva la Convention? Ce fut
+Marat: "Je couvrirais, dit-il, de mon corps les representants du
+peuple."
+
+De jour en jour se dechirait le voile que les Girondins avaient essaye
+de jeter sur l'etendue de nos desastres. Ni la Commune de Paris, ni
+Lacroix, ni Danton ne s'etaient trompes. Notre armee retrogradait. On
+avait du lever le siege de Maastricht. Nous etions en pleine deroute.
+
+C'est au milieu de l'indignation generale, du grondement de l'emeute,
+que la Convention nationale tint la seance du 13 mars. Divers orateurs
+chercherent la cause des evenements desastreux qui frappaient la
+France. Le front charge d'orages, le coeur gonfle de tristesse, Danton
+apparait a la tribune:
+
+"Il s'agit moins, dit-il, de rechercher la cause de nos malheurs que
+d'y appliquer promptement le remede. Quand l'edifice est en feu, je ne
+m'attache point aux fripons qui enlevent les meubles; j'eteins
+l'incendie. Je dis que vous devez etre convaincus plus que jamais, par
+la lecture des depeches de Dumouriez, que vous n'avez pas un instant a
+perdre pour sauver la Republique...
+
+"Faites donc partir vos commissaires; soutenez les par votre energie;
+qu'ils partent ce soir, cette nuit meme; qu'ils disent a la classe
+opulente: "Il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos
+efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du
+sang, il le prodigue. Allons, miserables, prodiguez vos richesses!" (De
+vifs applaudissements eclatent.)
+
+"Voyez, citoyens, les belles destinees qui vous attendent. Quoi! vous
+avez une nation entiere pour levier, la raison pour point d'appui, et
+vous n'avez pas encore bouleverse le monde! (Les applaudissements
+redoublent.)
+
+"Il faut pour cela des caracteres, et la verite est qu'on en a manque.
+Je mets de cote toutes les passions, elles me sont parfaitement
+etrangeres, excepte celle du bien public. Dans des circonstances plus
+difficiles, quand l'ennemi etait aux portes de Paris, j'ai dit a ceux
+qui gouvernaient alors: "Vos discussions sont miserables, je ne connais
+que l'ennemi." (Nouveaux applaudissements.)
+
+"Vous qui me fatiguez de vos contestations particulieres, au lieu de
+vous occuper du salut de la Republique, je vous repudie tous comme
+traitres a la patrie! Je vous mets tous sur la meme ligne. Je leur
+disais: "Eh! que m'importe ma reputation! Que la France soit libre et
+que mon nom soit fletri! Que m'importe d'etre appele buveur de sang! Eh
+bien! buvons le sang des ennemis de l'humanite, s'il le faut;
+combattons, conquerons la liberte!"
+
+"On parait craindre que le depart des commissaires affaiblisse l'un ou
+l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portons notre energie
+partout.... Conquerons la Hollande; ranimons en Angleterre le parti
+republicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux a la
+posterite. Remplissons ces grandes destinees; point de debats, point de
+querelles, et la patrie est sauvee."
+
+Ces belles, ces grandes paroles sont aujourd'hui pour nous lettre
+morte. Des discours de Danton il ne reste que le squelette. D'abord la
+stenographie etait alors dans l'enfance et le _Moniteur_ ne nous donne
+trop souvent qu'un resume plus ou moins exact. Et puis l'action est au
+moins la moitie de l'orateur. Pour avoir une idee de Danton a la
+tribune, tous nos peres le disent, il eut fallu voir cette face de
+lion, ce geste terrible, ce soulevement d'epaules menacant; il eut
+fallu entendre cette voix, tantot grave et calme, tantot severe et
+tonnante.
+
+Et pourtant voila l'homme contre lequel s'elevaient deja d'odieux
+soupcons. _Il avait plonge les mains dans la caisse de la Belgique_,
+murmuraient les journaux; _il a dilapide les fonds publics_. Nous
+examinerons en temps et lieu de telles accusations, lancees d'abord par
+la Gironde, recueillies plus tard par une partie de la Montagne; mais
+exprimons tout d'abord le sentiment que nous inspirent ces indignes
+calomnies.
+
+Exposez donc votre vie et votre honneur, organisez une armee en pays
+etranger, forgez dans un atelier de cyclopes les foudres de la
+Revolution, assurez au soldat ses moyens de subsistance, sa solde, son
+habillement, son equipement, surveillez les hopitaux, fondez la police
+et l'instruction militaires, contenez dans le devoir les officiers et
+les generaux encore si hesitants a cette epoque, veillez a la defense
+des places fortes et a la garde des frontieres, pour qu'apres avoir
+accompli cette tache de geant, vous receviez en pleine poitrine cette
+epithete flatteuse: _Voleur!_
+
+A supposer que Danton eut des vices, ces vices n'etaient point de ceux
+qui deshonorent un homme. On ne s'eleve d'ailleurs point vers la region
+des idees et des grandes preoccupations nationales sans s'y regenerer.
+Danton s'etait epure au feu du patriotisme. Le moyen d'admettre qu'une
+ame de cette trempe, entrainee par le tourbillon des affaires
+publiques, ait cede a de basses et viles convoitises?
+
+Les nuages s'amassaient de moment en moment sur la France. L'Angleterre
+venait d'entrer dans la coalition. Aux dangers exterieurs se joignaient
+les dechirements interieurs. Un mouvement contre-revolutionnaire avait
+eclate a Lyon. La Bretagne presque tout entiere etait soulevee. La
+conquete de la Belgique nous echappait.
+
+[Illustration: Pillage de l'imprimerie Gorsas.]
+
+Pour reagir contre de pareils desastres, il fallait des mesures
+energiques, ou la France etait perdue.
+
+Le 11 mars 1793, la Convention decreta l'etablissement d'un tribunal
+revolutionnaire, specialement destine a juger les conspirateurs. Les
+Girondins eux-memes, Isnard en tete, avaient demande qu'il en fut
+ainsi, mais ils n'avaient conclu a rien. Cette mesure etait cependant
+reclamee par les sections, et par les volontaires qui parlaient pour
+l'armee. La proposition, nettement formulee par Levasseur, appuyee par
+Jean Bon-Saint-Andre, fut adoptee presque sans debats par la
+Convention. Combien parmi ceux qui la voterent devaient comparaitre un
+jour devant le terrible tribunal etabli pour juger et contenir les
+traitres, les mauvais citoyens! "Quiconque aiguise la hache, dit un
+proverbe arabe, court grand risque de s'y couper les doigts."
+
+Le principe etait admis; mais il restait a organiser cette cour de
+justice on plutot ce tribunal de guerre. Ici les avis se partageaient.
+Les Girondins voulaient que les juges fussent elus par le peuple; les
+Montagnards tenaient a ce qu'ils fussent nommes par la Convention.
+L'Assemblee aurait ainsi sous la main une arme formidable; elle serait
+a la fois le glaive et la loi. La confusion du pouvoir legislatif et du
+pouvoir judiciaire est tres-certainement contraire aux vrais principes;
+mais avait-on le temps d'y regarder de si pres quand le sol meme de la
+patrie tremblait sous le poids de nos desastres? Il fut decide qu'un
+jury serait nomme par la Convention, qu'on le tirerait de tous les
+departements, et que les jures _opineraient a haute voix_.
+
+C'etait la terreur; mais cette terreur qui donc l'imposait a la France?
+L'etranger, les emigres, les royalistes.
+
+Une autre mesure (celle-ci clemente, politique) fut l'abolition de la
+contrainte par corps, l'elargissement des prisonniers pour dettes. Ce
+fut Danton qui la proposa, l'appuya de motifs tres-graves.
+
+"Je viens vous demander, dit-il, l'abolition d'une erreur funeste, la
+destruction de la tyrannie de la richesse sur la misere...
+
+"Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Francais s'arment pour la
+defense commune. Eh bien! il est une classe d'hommes qu'aucun crime n'a
+souillee, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberte, c'est celle des
+malheureux detenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanite, pour
+la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse
+hypothequer et sa personne et sa surete...
+
+"Les principes sont eternels, et tout Francais ne peut etre prive de sa
+liberte que pour avoir forfait a la societe.
+
+"Que les proprietaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus
+se seront portes a des exces; mais la nation, toujours juste,
+respectera les proprietes. Respectez la misere, et la misere respectera
+l'opulence." (Vifs applaudissements.)
+
+Cette famille des detenus pour dettes etait alors nombreuse et
+interessante. Beaucoup de petits negociants dont les affaires avaient
+sombre dans les commotions politiques, des artisans que la guerre
+privait de travail, des clercs d'avoue ou de notaire, etaient tenus a
+la gorge par la main de leurs creanciers.
+
+L'usure vit et s'engraisse de la misere sociale.
+
+Troisieme mesure: quatre-vingts membres de la Convention devaient se
+repandre dans les departements pour y ranimer l'elan du patriotisme.
+
+D'autres partirent pour l'armee: "Nous n'enverrons pas seulement les
+autres a la frontiere, disaient-ils; nous irons nous-memes."
+
+L'installation du tribunal revolutionnaire etait decretee. Les
+principaux traits de son organisation etaient ebauches; mais depuis
+quelques jours la discussion trainait. La Gironde opposait des
+reserves, elevait des obstacles. On allait se separer, lorsque le 12 au
+soir Danton se leve, s'elance a la tribune, et d'un geste cloue chacun
+des representants a sa place:
+
+"Je somme, s'ecrie-t-il, tous les bons citoyens de ne point quitter
+leur poste!"
+
+Tous les membres de la Convention rejoignent leurs bancs; un calme
+profond regne dans l'Assemblee.
+
+"Quoi! citoyens, reprit-il, au moment ou notre position est telle que
+si Miranda etait battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
+enveloppe serait oblige de mettre bas les armes, vous pourriez vous
+separer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
+publique! Je sens a quel point il est important de prendre des mesures
+judiciaires qui punissent les contre-revolutionnaires: car c'est pour
+eux que ce tribunal est necessaire; c'est pour eux que ce tribunal doit
+suppleer au tribunal supreme de la vengeance du peuple. Les ennemis de
+la liberte levent un front audacieux; partout confondus, ils sont
+partout provocateurs. En voyant le citoyen honnete occupe dans ses
+foyers, l'artisan occupe dans ses ateliers, ils ont la stupidite de se
+croire en majorite: eh bien! arrachez-les vous-memes a la vengeance
+populaire, l'humanite vous l'ordonne...
+
+"Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblee legislative: soyons terribles
+pour dispenser le peuple de l'etre; organisons un tribunal, non pas
+bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
+le glaive de la loi pese sur la tete de tous ses ennemis.
+
+"Ce grand oeuvre termine, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
+que vous devez faire partir, au ministere que vous devez organiser...
+Soyons prodigues d'hommes et d'argent, deployons tous les moyens de la
+puissance nationale... Si, des le moment ou je l'ai demande, vous
+eussiez fait le developpement des forces necessaires, aujourd'hui
+l'ennemi serait repousse loin de nos frontieres.
+
+"Je demande donc que le tribunal revolutionnaire soit organise seance
+tenante...
+
+"Je demande que la Convention juge mes raisonnements et meprise les
+qualifications injurieuses et fletrissantes qu'on ose me donner. Je
+demande qu'aussitot que les mesures de surete generale seront prises,
+vos commissaires partent a l'instant, qu'on ne reproduise plus
+l'objection qu'ils siegent dans tel ou tel cote de cette salle...
+
+"Je me resume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
+pouvoir executif; demain mouvement militaire; que vos commissaires
+soient partis, que la France entiere se leve, coure aux armes, marche a
+l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que
+le commerce de l'Angleterre soit ruine; que les amis de la liberte
+triomphent de cette contree; que nos armes apportent partout aux
+peuples la delivrance et le bonheur; que le monde soit venge!"
+
+Belles et nobles paroles! ces heros de 93 prenaient leurs voeux pour
+des realites: comment la Fortune eut-elle pu se refuser au triomphe de
+la Justice?
+
+S'il fallait en croire quelques historiens, une poignee de scelerats
+s'etait alors emparee des destinees de la France; eux seuls
+conduisaient tout; l'immense majorite demeura etrangere au mouvement
+qui abolissait la royaute et aux mesures severes de defense nationale.
+Si les choses se passerent ainsi, ou donc etaient alors les _honnetes
+gens_? Ils etaient, dit-on, decourages, frappes de stupeur, ils
+s'etaient retires des elections, et abdiquerent volontairement leur
+part d'influence dans les affaires publiques, renoncant par crainte a
+toute resistance au mal. Alors qui les plaindra? Miserables et laches,
+ils meritaient bien d'etre chaties par la verge de fer. Mais non, il
+n'en fut point ainsi: la France entiere se leva comme un seul homme:
+nulle contrainte n'aurait alors reussi a mettre sur pied ces bandes de
+volontaires qui, se degageant des bras de leurs femmes et de leurs
+enfants, volaient a la defense du territoire. Il semblait que ces
+jeunes soldats eussent deux coeurs, l'un pour la famille et l'autre
+pour la patrie. Danton bouillonne; sa voix enfante des bataillons; les
+ossements de tous les Francais qui, meme sous la monarchie, avaient
+verse leur sang pour la gloire de nos drapeaux, ces ossements
+tressaillent et crient: Aux armes! Enfin la nation n'a pas seulement
+pour attaquer l'ennemi ses huit cent mille volontaires et la resolution
+desesperee de vaincre, elle a un chant de guerre qui vaut, a lui seul,
+une armee, la _Marseillaise_. [Note: Vers 1830, le statuaire David, lui
+qui recueillait pieusement tous les debris de notre grande epopee
+militaire et politique, se rend chez l'auteur de la _Marseillaise_,
+Rouget de Lisle. C'etait alors un vieillard maussade et cacochyme. Il
+composait encore des airs. Ses amis lui faisaient passer quelque argent
+qu'ils lui disaient provenir de la vente de sa musique; leur
+delicatesse voilait ainsi l'aumone sous un hommage rendu au talent
+necessiteux. David voulut faire le medaillon du Tyrtee revolutionnaire;
+mais il ne rencontra d'abord qu'une figure effacee sous les rides et
+sous la maladie. Rouget de Lisle etait au lit, tout enveloppe de
+couvertures. David lui parle de la France de 91 et de la grande
+campagne qu'elle soutint contre les rois coalises: il lui recite, avec
+l'accent de l'enthousiasme, une ou deux strophes de la _Marseillaise_;
+aussitot une imperceptible rougeur colore le front du vieillard; le feu
+reparait sous la cendre, et une derniere etincelle jaillit de ce visage
+eteint; c'est cette etincelle que l'artiste a fixee dans le marbre.]
+
+La France republicaine, dans sa lutte avec tous les royaumes de
+l'Europe, a aussi pour elle la Convention; mais a cette assemblee de
+Titans manque l'unite des vues, l'harmonie de principes qui est une des
+garanties de la victoire.
+
+L'Europe tout entiere s'ebranle contre nous; quatorze armees etreignent
+ou menacent nos frontieres. Quelle sera l'issue de ce duel entre le
+vieux despotisme et la Revolution?
+
+A tous ces dangers du dehors s'ajoutaient les troubles interieurs. Un
+nid de conspirateurs et de viperes mordait dans l'ombre la Republique
+naissante au talon.
+
+Chacun n'avait-il point lieu de trembler pour sa tete, sa famille, son
+foyer? Trembler! allons donc! nos peres ont eu cela de grand qu'ils
+n'ont pas un instant desespere du succes de nos armes.
+
+La coalition formee contre nous embrassait tous les Etats de l'Europe,
+moins la Suede et le Danemark. La France prit bravement l'offensive:
+elle declara la guerre a l'Angleterre, la guerre au stathouder de
+Hollande, la guerre a l'Espagne; le front haut, elle recut sans
+broncher la declaration de guerre de l'empire d'Allemagne. La
+Convention decreta une levee de 300 000 hommes et de nouvelles
+emissions d'assignats hypotheques sur les biens du clerge. Puis elle
+sembla dira en defiant toutes les armees de la monarchie:
+"Attaquez-nous maintenant; nous vous repondrons!"
+
+
+
+
+X
+
+Marat rit.--Pillage des boutiques.--Denonciation de Barere et de
+Salles.--Decret d'arrestation contre Marat.--Il echappe.--Sa lettre a
+la Convention.--Il est decrete d'accusation a la suite d'un appel
+nominal.--Defection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les
+intrigues orleanistes.--La Vendee.--Marat devant le tribunal
+revolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentree a la
+Convention.--Marat chez Simonne Evrard.
+
+
+Voici longtemps qu'on n'a entendu parler de l'Ami du peuple. Il ne faut
+pourtant pas croire qu'il fut reste inactif. Quelques jours apres la
+mort du roi, il fit allusion aux projets de dictature qu'on lui
+supposait. "Je charge par ces presentes, ecrivait Sa Majeste Marat 1er,
+je charge mes lieutenants generaux d'ouvrir un emprunt de 45 livres
+pour payer une maison politique, diplomatique, civile et militaire...
+Je me propose d'employer ladite somme a me donner une paire de bottes,
+car aussi bien les miennes commencent a etre a jour." Marat riant, et
+surtout riant de lui-meme, c'etait grave.
+
+Qu'allait-il donc arriver?
+
+Occupee tout entiere de la defense nationale et des moyens de ressaisir
+la victoire, la Convention avait beaucoup trop neglige la question des
+subsistances. Cependant depuis quelques jours la ville de Paris
+trahissait la plus profonde inquietude; on faisait courir le bruit que
+la farine allait manquer. Les vivres de premiere necessite avaient
+augmente de prix; qui accuser de cette hausse? Les accapareurs. Plus en
+rapport que les autres deputes avec les classes pauvres et laborieuses,
+recevant le contre-coup de toutes leurs douleurs, Marat poussait depuis
+quelques jours le cri d'alarme. On l'accusa d'avoir provoque au pillage
+des boutiques. La verite est que des scenes deplorables eurent lieu
+dans Paris. Le 25 fevrier, plusieurs femmes, ayant des pistolets a la
+ceinture, se porterent aux magasins de vivres. On taxa toutes les
+denrees, le sucre, le savon, la chandelle, au-dessous du prix de
+_revient_. Un epicier de l'ile Saint-Louis distribua sa marchandise
+sans vouloir etre paye, a la condition de n'en ceder qu'une livre a
+chaque personne. Croirait-on qu'il fut accuse de ne pas donner le
+poids? La boutique de quelques epiciers jacobins fut respectee.
+Plusieurs femmes fort bien ajustees, en chapeaux a fleurs et a rubans,
+se melaient aux groupes des indigents, et profitaient de la bagarre
+pour faire leurs provisions. Un epicier de la rue Saint-Jacques, seul
+dans son comptoir, s'arma d'un couteau pour defendre sa propriete; il
+allait succomber dans une lutte inegale, si sa femme, tenant ses deux
+enfants par la main, ne fut accourue: cette intervention touchante
+desarma les pillards.
+
+Il y avait de fortes raisons pour croire que les meneurs etaient des
+royalistes deguises. Telle fut d'ailleurs l'opinion du maire de Paris.
+On arreta quarante personnes environ, parmi lesquelles se trouvaient
+des hommes titres, des abbes, des domestiques de nobles, une ci-devant
+comtesse, qui distribuait des assignats. Vers minuit, l'emeute etait
+apaisee.
+
+Le lendemain 26 fevrier, des petitionnaires se presentaient a la barre
+de la Convention pour protester contre les voies de fait qui avaient
+epouvante le commerce de Paris.
+
+Barere, qui cherchait sans cesse d'ou venait le vent pour deployer sa
+voile en consequence, vit tout de suite de quel cote il fallait
+manoeuvrer. Il rejette la responsabilite des desordres qui ont eclate
+la veille sur des instigateurs "qui veulent legitimer le vol comme a
+Sparte... qui excitent une partie du peuple contre les representants...
+et si je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou
+insense, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous
+verriez que sans etre sorcier ni prophete on pouvait presager ce qui
+vient d'arriver."
+
+Tous les regards se tournent vers Marat.
+
+Salles, plus hardi, le denonce par son nom comme l'instigateur du
+pillage. Bancal veut qu'on l'expulse de l'Assemblee. Brissot propose un
+decret qui declare Marat en demence. Fonfrede demande qu'on le condamne
+par ordre a etre saigne a blanc. Lesage incline pour que la parole soit
+otee a Marat comme a un monstre qui n'a plus meme le droit d'elever la
+voix. Il veut qu'on n'entende que ses defenseurs.
+
+Alors toute la droite de l'assemblee: "Eh! qui oserait defendre Marat?"
+Celui-ci, de son banc: "Je ne veux pas de defenseurs."
+
+Malgre la violence des attaques, malgre l'inegalite de cette lutte dans
+laquelle Marat est contraint de se colleter plutot que de se mesurer
+avec ses ennemis, ou les injures grossieres pleuvent de tous cotes,
+l'avantage lui reste encore une fois; son sourire glacial, la terreur
+qu'il inspire aux uns, l'etonnement qu'il excite parmi les autres, et
+surtout le concours des tribunes, le soutiennent contre cette fureur
+des moderes.
+
+Toutefois les Girondins avaient jure de se debarrasser de lui; ils
+guettent une nouvelle occasion de le prendre en defaut, et, avec Marat,
+ces occasions-la ne se font pas longtemps attendre. Le 12 avril, Guadet
+lit a la tribune un manifeste [Note: Ce manifeste etait bien signe de
+Marat, mait n'avait pas ete ecrit par lui: il emanait de la _Societe
+des amis de la liberte_, et etait adresse a leurs freres des
+departements. Marat l'avait signe comme president du club des
+Jacobins.] sur lequel il appelle toutes les reprobations de
+l'Assemblee. "Le moment de la vengeance est venu, disait ce libelle;
+nos representants nous trahissent. Allons, republicains, armons-nous et
+marchons!"--Ici, Marat ne peut plus se contenir; ses passions
+revolutionnaires, remuees par ce cri d'alarme, l'enlevent de son banc;
+il eclate, il bondit, il s'ecrie a haute voix: "Oui, c'est vrai,
+marchons!"
+
+A ces elans seditieux, l'Assemblee repond par un affreux tumulte; les
+Girondins se tournent en masse du cote de Marat et poussent le cri
+formidable: "A l'Abbaye! a l'Abbaye!"
+
+Ce petit homme a l'oeil percant, cet orateur qui parle par saccades,
+essaie cette fois encore de contenir l'Assemblee; mais un vacarme
+horrible couvre sa voix; la cravate denouee, les cheveux en desordre,
+les gestes furibonds, les levres ecumantes, il ne peut venir a bout de
+dominer le tumulte; malgre ses menaces foudroyantes, l'Assemblee lance
+sur sa tete un decret d'arrestation.
+
+"Puisque nos ennemis ont perdu toute pudeur, s'ecrie alors Marat d'une
+voix terrible, le decret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi
+donc conduire aux Jacobins pour que j'y preche la paix!"
+
+Cette boutade est accueillie par des rires dedaigneux.
+
+Danton se leve et dit: "Marat n'est-il pas representant du peuple et ne
+vous souvenez-vous plus de ce grand principe que vous ne devez entamer
+la Convention qu'autant qu'une foule de preuves irrefragables en
+demontreraient la necessite?..."
+
+En brisant dans la personne de Marat l'inviolabilite du mandat
+legislatif, les Girondins se condamnaient d'avance a subir eux-memes le
+sort qu'ils infligeaient au plus haineux de leurs adversaires. La
+proscription est entre les mains des Assemblees une mauvaise arme de
+guerre: tot ou tard elle se retourne contre le parti qui l'a forgee.
+
+Malgre le sage conseil de Danton, malgre la violente opposition de la
+Montagne, le decret d'arrestation contre Marat est maintenu.
+
+Alors les tribunes s'agitent avec des trepignements horribles; les
+hommes montrent le poing a l'Assemblee; les femmes poussent des cris
+d'alarme qui ne tardent pas a retentir au dehors. On s'amasse, on se
+presse a la porte de la Convention.
+
+Les deputes de la droite qui ont vote le decret, sont accueillis au
+passage par des huees, des injures et le terrible cri: "A la lanterne!
+a la lanterne!"
+
+Marat sortait, quand un huissier de garde l'arrete a la porte de
+l'Assemblee. Les Girondins etaient partis: un groupe d'une cinquantaine
+de Montagnards offrent de le conduire et de lui faire cortege jusqu'a
+la prison.
+
+--Mais je ne veux pas du tout y aller! s'ecrie Marat.
+
+Cependant les _Maratistes_ etaient descendus des tribunes; ils
+entourent leur idole, le defenseur du peuple; ils l'emmenent... La
+sentinelle qui etait a la porte de la Convention, et qui avait sa
+consigne, s'oppose a cette fuite triomphante. Qu'on appelle l'officier
+du poste! Celui-ci presente l'ordre d'arrestation; mais cet ordre est
+frappe de nullite: le president de la Convention et le ministre de la
+justice ont oublie de le signer. L'Ami du peuple passe a travers les
+gardes. La foule l'acclame, l'etouffe de ses empressements. Des forts
+de la halle lui pretent la vigueur de leur bras: les femmes lui offrent
+leurs maisons comme un asile pour le soustraire aux cachots de
+l'Abbaye. On se le dispute, on se l'arrache de main en main jusqu'a ce
+qu'un gros de peuple, debouchant du pont de la Revolution, l'enveloppe
+et l'entraine; Marat disparait dans ce tourbillon. L'Ami du peuple
+avait retrouve l'anneau de Gyges, qui avait le don de rendre invisible.
+L'homme des tenebres etait-il rentre dans sa cave? Quoi qu'il en soit,
+la Convention recut de lui une lettre dans laquelle il repetait a peu
+pres les termes de sa defense. "Si les ennemis du bien public,
+ecrivait-il, reussissaient a consommer leurs projets criminels a mon
+egard, bientot ils viendraient a Robespierre et a Danton, a tous les
+deputes qui ont fait preuve d'energie... Je n'entends pas me soustraire
+a l'examen de mes juges, mais je ne m'exposerai pas sottement aux
+fureurs de mes ennemis... Je ne me constituerai pas prisonnier. Avant
+d'appartenir a la Convention, j'appartiens a la patrie..."
+
+Il est donne lecture de la lettre, puis de l'adresse des Jacobins qui a
+motive les poursuites contre Marat.
+
+DUBOIS-CRANCE.--Si cette adresse est coupable, decretez-moi aussi, car
+je l'approuve energiquement.
+
+Un assez grand nombre de Montagnards se levant: "Nous l'approuvons
+tous!"
+
+DAVID.--Qu'on la depose sur le bureau; nous la signerons.
+
+Quatre-vingt-seize membres apposent aussitot leur signature.
+
+ROBESPIERRE.--Je demande qu'a la suite du rapport envoye aux
+departements soit joint un acte qui constate qu'on a refuse d'entendre
+un accuse qui n'a jamais ete mon ami, dont je n'ai point partage les
+erreurs qu'on travestit ici en crimes, mais que je regarde comme un bon
+citoyen, zele defenseur de la cause du peuple, et tout a fait etranger
+au crime qu'on lui impute.
+
+Marat baissait depuis quelque temps: ses ennemis se chargerent de le
+relever en lui appliquant les formes du proces de Louis XVI. Ils
+reclamerent l'appel nominal a la tribune. Chacun des representants
+passait et disait son mot:
+
+CAMILLE DESMOULINS.--Comme J.-J. Rousseau dit quelque part que M. le
+lieutenant de police aurait fait pendre le bon Dieu pour le Sermon de
+la montagne, je ne veux pas me deshonorer en votant le decret
+d'accusation contre un ecrivain trop souvent prophete, a qui la
+posterite elevera des statues.
+
+LAVICOMTERIE.--J'ai toujours regarde Marat comme un homme necessaire en
+temps de Revolution.
+
+LANTHENAS.--Je pense qu'il y a lieu a commettre des medecins pour
+examiner si Marat n'est pas reellement atteint de folie, de frenesie.
+Mais sur le decret dont il s'agit il n'y a pas lieu a deliberer; je dis
+non.
+
+ROBESPIERRE JEUNE.--Convaincu que les fauteurs de la tyrannie ont peint
+Marat non pas tel qu'il est, mais tel qu'ils le veulent, afin de
+deshonorer les patriotes en les couvrant de ce masque hideux; convaincu
+que cette accusation n'est qu'un pretexte pour perdre un patriote
+ardent, l'homme qui tant qu'il vivra fera trembler les fripons de toute
+couleur, je dis non."
+
+Cet appel nominal dura seize heures. Sur 360 deputes presents, 220
+voterent pour le decret d'accusation, 92 voterent contre, 41
+s'abstinrent et 7 demanderent l'ajournement.
+
+[Illustration: Marat devant le tribunal revolutionnaire.]
+
+Ce decret etait impolitique. De deux choses l'une: si l'Ami du peuple
+etait frappe, il devenait une victime interessante pour tous les
+patriotes; s'il etait acquitte, il sortirait de cette epreuve avec une
+importance et une autorite nouvelles. Les Girondins calculaient
+autrement: ou cet homme, se disaient-ils, sera condamne, et alors nous
+serons venges de notre accusateur, ou le tribunal revolutionnaire
+l'absoudra, et, dans un pareil cas, nous denoncerons aux departements
+ce meme tribunal comme complice des crimes de Marat et de la faction
+d'Orleans.
+
+Toutefois le moment etait mal choisi pour lancer un decret d'accusaton
+contre Marat.
+
+Le 18 mars 1793, Dumouriez, battu a Nerwinde par les Autrichiens,
+recula jusqu'a nos frontieres du nord; c'est alors qu'il crut le moment
+venu de renverser le gouvernement republicain. La Convention fut
+instruite des projets du general, et lui envoya des commissaires pour
+le mander a sa barre. Il les livra aux Autrichiens, avec lesquels il
+avait conclu une suspension d'armes, et voulut marcher sur Paris; mais
+il ne put entrainer ses soldats et fut oblige de se refugier dans le
+camp de l'ennemi.
+
+La defection de Dumouriez donnait raison au prophete, au voyant. "Marat
+ne l'avait-il pas predit?" se disaient les citoyens atterres en
+apprenant la triste nouvelle.
+
+Il est a propos de recueillir sur la conduite de Dumouriez l'opinion
+d'un homme qui a ete a meme de le connaitre et qu'on n'accusera pas de
+prevention: c'est Thibaudeau.
+
+"De retour a l'armee, dit-il, Dumouriez avait gagne la bataille de
+Jemmapes et conquis la Belgique. Il s'y conduisit de maniere a se faire
+accuser de vouloir etre duc de Brabant et retablir la monarchie en
+France en faveur du duc de Chartres (actuellement Louis-Philippe), qui
+servait alors dans nos armees. Alors Dumouriez montra beaucoup
+d'humeur, lutta ouvertement contre ses agents, denonca avec aigreur le
+ministre de la guerre et les commissaires de la tresorerie, se permit
+des propos outrageants contre la representation nationale et accredita
+ainsi les soupcons qui s'etaient eleves contre lui. Il vint a Paris,
+sous pretexte de pourvoir aux besoins de son armee, mais reellement
+afin de juger par lui-meme des appuis qui pouvaient y servir ses vues.
+Il y trouva presque tout le monde mal dispose, repartit bientot,
+rouvrit la campagne, s'empara de la Hollande, et fut battu a Nerwinde
+le 18 mars. Lorsque Dumouriez repartit pour l'armee, il voulait livrer
+une bataille, la gagner et marcher sur Paris avec une armee exaltee par
+la victoire, renverser la Convention et retablir la monarchie
+constitutionnelle en faveur du duc d'Orleans; mais il fut battu a
+Nerwinde, et cette defaite, que l'on doit peut-etre attribuer a la
+trahison de Miranda, qui commandait une division de son armee, aneantit
+tous ses plans. De la son irresolution, son decouragement, ses
+inconsequences et la fin deplorable de sa conduite politique. Dumouriez
+avait une de ces ambitions vulgaires qui ne se soutiennent que par des
+succes."
+
+La trahison de Dumouriez, depuis si longtemps transparente pour l'oeil
+inquisiteur de Marat, tomba entre les partis comme la foudre. Chacun
+s'empressa de nier toute participation aux audacieuses manoeuvres de
+cet homme. Les Girondins surtout essayerent, mais en vain, de secouer
+l'ignominie de son contact. "Si moi, ecrivait alors Camille Desmoulins,
+qui n'avais jamais vu Dumouriez, je n'ai pas laisse, d'apres les
+donnees qui etaient connues sur son compte, de deviner toute sa
+politique, quels violents soupcons s'elevent contre ceux qui le
+voyaient tous les jours, qui etaient de toutes ses parties de plaisir,
+et qui se sont appliques constamment a etouffer la verite et la
+mefiance sortant de toutes parts contre lui! N'est-ce pas un fait que
+Dumouriez a proclame les Girondins ses mentors et ses guides? Et quand
+il n'eut pas declare cette complicite, toute la nation n'est-elle pas
+temoin que les manifestes et proclamations si criminelles de Dumouriez
+ne sont que de faibles extraits des placards, discours et journaux
+brissotins, et une redite de ce que les Roland, les Buzot, les Guadet,
+les Louvet avaient repete jusqu'au degout?" Danton lui-meme, qui avait
+ete vu a l'Opera dans une loge voisine de celle ou etait Dumouriez,
+n'eut d'autre souci que de blanchir ses relations avec le traitre. On
+le vit alors exagerer, dans cette intention, les mesures energiques, et
+enfler le sentiment revolutionnaire de toute la puissance de sa voix.
+
+La defection de Dumouriez decouvrit les intrigues du parti d'Orleans.
+Quoique Philippe-Egalite siegeat alors sur la Montagne, il avait
+tres-certainement des intelligences dans la Gironde. "Il ne peut plus
+etre douteux pour personne, disait encore Camille Desmoulins, de quel
+cote il faut chercher la faction d'Orleans dans la Convention. Les
+complices de d'Orleans ne pouvaient pas etre ceux qui, comme Marat dans
+vingt de ses numeros, parlaient de Philippe d'Orleans avec le plus
+grand mepris; ceux qui, comme Robespierre et Marat, diffamaient sans
+cesse Sillery; ceux qui, comme Merlin et Robespierre, s'opposaient de
+toutes leurs forces a la nomination de Philippe dans le corps
+electoral; ceux qui, comme les Jacobins, rayaient Laclos, Sillery et
+Philippe de la liste des membres de la Societe; ceux qui, comme toute
+la Montagne, demandaient a grands cris la Republique une et indivisible
+et la peine de mort contre quiconque proposerait un roi."
+
+On a sans doute prete aux Girondins des projets imaginaires. On leur a
+suppose, je le veux bien, des intentions qu'ils n'avaient point, mais
+qui empruntaient aux evenements un certain caractere de vraisemblance.
+En effet, ils ne pouvaient alors se couvrir, contre la puissance
+toujours croissante de la Montagne, qu'en relevant le trone
+constitutionnel, et ils ne pouvaient guere y asseoir que d'Orleans ou
+son fils. Voici ce qu'ajoute Thibaudeau: "Au moment ou l'on croyait que
+Dumouriez travaillait pour le duc de Chartres, dans une seance de la
+Convention (27 mars) ou l'on discutait sur les dangers de la patrie,
+Robespierre, apres une discussion de pres d'une heure, reproduisit la
+proposition de Louvet qu'il avait d'abord combattue, et demanda avec
+chaleur qu'elle fut mise aux voix. [Note: Louvet, dans le jugement de
+Louis XVI, avait fait la motion d'expulser du territoire francais tous
+les membres de la famille des Bourbons.] Mais la Montagne s'y opposa
+encore, et l'ordre du jour fut adopte a une tres-grande majorite.
+Lorsque Robespierre fut revenu de la tribune a sa place, Massieu lui
+demanda comment il se faisait qu'apres avoir combattu dans le temps la
+motion de Louvet, il vint la reproduire aujourd'hui. Robespierre
+repondit: "Je ne puis pas expliquer mes motifs a des hommes prevenus et
+qui sont engoues d'un individu; mais j'ai de bonnes raisons pour en
+agir ainsi, et j'y vois plus clair que beaucoup d'autres." La
+conversation continuant sur ce sujet, Robespierre ajouta: "Comment
+peut-on croire qu'Egalite (le duc d'Orleans) aime la Republique? Son
+existence est incompatible avec la liberte; tant qu'il sera en France,
+elle sera toujours en peril. Je vois, parmi nos generaux, son fils
+aine; Biron, son ami; Valence, gendre de Sillery. Il feint d'etre
+brouille avec Egalite; mais, ils sont tous les deux intimement lies
+avec Brissot et ses amis. Ils n'ont fait la motion d'expulser les
+Bourbons que parce qu'ils savaient bien qu'elle ne serait pas adoptee.
+Ils n'ont suppose a la Montagne le projet d'elever Egalite sur le trone
+que pour cacher leur dessein de l'y porter ensuite.--Mais ou sont les
+preuves?--Des preuves! des preuves! veut-on que j'en fournisse de
+legales? J'ai la-dessus une conviction morale. Au surplus, les
+evenements prouveront si j'ai raison. Vous y viendrez. Prenez garde que
+ce ne soit pas trop tard!"
+
+La guerre de la Vendee, qui s'annoncait depuis quelques mois par des
+secousses et des soulevements, eclata sur toute la ligne. Jamais
+coalition plus formidable que celle des royalistes et des pretres ne
+s'eleva contre la liberte, dans un pays ou la lutte des opinions et des
+croyances s'appuyait sur des interets locaux, sur des moeurs simples et
+sur une ignorance traditionnelle. La nouvelle de cette conflagration
+menacante ne fit que redoubler l'energie de la Montagne, et lui inspira
+des mesures impitoyables. Sans doute la main tremble, quand on remue
+cette page saignante de notre histoire: mais alors la France croyait
+devoir s'arracher le coeur et les entrailles pour sauver l'unite du
+territoire, conquerir la paix a l'interieur et tourner toutes ses armes
+au dehors contre l'ennemi. Thibaudeau, envoye sur les lieux, fut
+intimide par la puissance formidable du soulevement; il se demanda si,
+en menageant les chefs de l'insurrection, en formant un cordon de
+troupes sur les limites de la Vendee, pour empecher la guerre civile de
+s'etendre, et en prenant d'autres mesures moderatrices, on n'arriverait
+point a comprimer les efforts coalises du royalisme et de la
+superstition, sans verser des flots de sang. "A mon retour a Paris,
+dit-il, je cherchai un homme de quelque influence, auquel je pusse
+m'ouvrir sans danger sur cet objet. Je m'adressai a Danton. Il me
+paraissait avoir, hors de l'Assemblee, de l'ame, de la franchise et de
+la loyaute. Je pris pour pretexte la mission que je venais de remplir,
+et la conversation nous eut bientot conduits au point ou je voulais en
+venir. "Es-tu fou? me dit-il. Si tu as envie d'etre guillotine, tu n'as
+qu'a en faire la proposition a l'Assemblee. Il n'y a point de paix
+possible avec la Vendee; l'epee est tiree, il faut que nous devorions
+le chancre ou qu'il nous devore. La Republique est assez forte pour
+faire face a tous ses ennemis. Tu ne sais pas ce que c'est qu'une
+revolution. Nous sommes trop heureux que les aristocrates aient pris
+les armes. Ils nous font beau jeu; ils nous donnent le moyen de les
+vaincre dans une bataille qui sera peut-etre la derniere."
+
+A dater de ce moment, la Convention ne donna plus qu'un ordre aux
+commissaires et aux armees qu'elle envoyait contre les Vendeens:
+"Exterminez."
+
+D'un autre cote, Paris depuis le 10 mars etait agite par de sourdes
+rumeurs. Les defiances, les terreurs touchaient presque a un etat
+d'hallucination. Le bruit courut que la Commune avait forme le projet
+d'egorger sur leurs bancs un grand nombre de deputes a la Convention
+nationale. Les Girondins, qui cherchaient toujours a deshonorer leurs
+ennemis sous l'accusation d'assassinat, accueillirent cette nouvelle
+avec empressement. Ils eviterent de se rendre a la seance du soir, et
+donnerent ainsi, par leur absence, une couleur de verite a un complot
+plus ou moins chimerique. Tout se reduisit a une expedition contre un
+des leurs, Gorsas. Une bande d'hommes armes de pistolets, de sabres et
+de marteaux se presente a neuf heures du soir dans sa maison, rue
+Tiquetonne, enfonce les portes, brise les casiers et les presses de son
+imprimerie. Gorsas se fait jour au travers du rassemblement, gagne un
+mur, l'escalade, et passe dans une maison voisine. De tels desordres
+sont sans doute tres-coupables; mais il faut dire que ce Gorsas, un des
+enfants perdus de la Gironde, ne cessait de verser le fiel sur les
+deputes de la Convention nationale que le peuple aimait: de la cette
+vengeance personnelle. La moralite de l'homme n'etait d'ailleurs pas
+de nature a le proteger contre la haine qu'il soulevait de toutes
+parts; on en jugera par la lettre suivante, adressee a Marat:
+
+"Ami du peuple, je ne concois pas comment le nomme Gorsas, infame
+libelliste de la faction des hommes d'Etat, vendu a Petion, Gensonne,
+Vergniaud et Guadet, qui se sont si longtemps dechaines contre les
+massacres du 2 septembre, a l'impudence de declamer avec ces tartufes,
+lui qui etait un des massacreurs de ces journees terribles, l'un des
+juges populaires a la Conciergerie.--Le dimanche 2 septembre, a onze
+heures du matin, il etait au Palais-Royal avec des valets d'ex-nobles a
+precher le massacre au milieu des groupes; et dans la nuit du meme
+jour, sur les deux heures du matin, il etait a l'oeuvre, prechant et
+egorgeant les victimes. Je defie ce scelerat d'oser nier ces faits: je
+peux lui en donner des preuves juridiques.
+
+"_Signe:_ LEGROS, _de la section du Roule._"
+
+Le tribunal revolutionnaire etait entre en fonctions et jetait autour
+de lui l'epouvante. Cette institution etait une arme a deux tranchants;
+elle eut pu aussi bien servir les desseins de la Gironde que ceux de la
+Montagne. Un des premiers, en effet, qui vint presenter sa tete a ce
+glaive nu fut Marat. Ceci explique le peu de resistance que
+l'etablissement d'un tribunal institue pour connaitre des crimes
+politiques rencontra dans les rangs des Girondins. Vergniaud s'eleva
+seul avec chaleur contre ce projet. Il avait le pressentiment du coup
+qui devait le frapper. Peu de deputes montrerent alors cette
+prevoyance: leur empressement funeste a faire decreter cette mesure de
+salut public montre bien que des lors les deux partis, tout en y
+apportant quelques reserves, songeaient moins a ecarter les violences
+qu'a se disputer la hache.
+
+Deux griefs s'elevaient contre Marat: son numero du 5 janvier dans
+lequel il demandait la dissolution de l'Assemblee nationale, et son
+numero du 25 fevrier ou il provoquait, disait-on, au pillage des
+boutiques.
+
+N'y avait-il pas toutefois quelque chose d'etrange a voir un tribunal
+institue pour punir les contre-revolutionnaires appeler a sa barre
+qui?... Marat.
+
+Le 24 Avril 1793, une foule immense se presse aux abords de l'antre
+dans lequel siege cette justice beaucoup trop semblable a la Nemesis
+antique.
+
+La salle etait occupee depuis le matin par des gardes et par du peuple.
+Une vive anxiete agitait tous les visages; il etait facile de deviner
+que celui qui devait paraitre ce jour-la a la barre du tribunal n'etait
+point un accuse ordinaire. A dix heures, un petit homme mal vetu
+s'avance d'un pas ferme et intrepide dans cette enceinte redoutable.
+Son arrivee produit sur l'assistance ce mouvement particulier aux
+grandes foules, mouvement mele de surprise et d'interet a la vue d'un
+personnage qui fait tourner toutes les tetes, lever tous les yeux,
+suspendre tous les entretiens a demi-voix.
+
+C'etait Marat.
+
+Depuis le jour ou il avait ete frappe par le decret de la Convention,
+Marat avait tout a fait disparu. Son absence faisait croire a une
+defaite; son silence rejouissait la Gironde. Apres ce fatal decret qui
+le constituait en etat d'arrestation, il n'avait ecrit a l'Assemblee
+qu'une seule lettre, dont on se souvient, pour expliquer les motifs de
+sa conduite: "Si j'ai refuse, disait-il, d'entrer dans les prisons de
+l'Abbaye, c'est par sagesse; depuis deux mois, attaque d'une maladie
+inflammatoire qui exige des soins et qui me dispose a la violence, je
+ne veux pas m'exposer dans ce sejour tenebreux, au milieu de la crasse
+et de la vermine, a des mouvements d'indignation qui pourraient
+entrainer a des malheurs."
+
+Ses ennemis n'avaient pas manque de profiter de ce refus pour le
+declarer rebelle a la loi.
+
+Ce 24 avril allait donc etre une journee decisive pour Marat. Il se
+tient debout sur la derniere marche du parquet, et, les yeux leves avec
+assurance vers le visage des juges: "Citoyens, s'ecrie-t-il, ce n'est
+pas un coupable qui parait devant vous; c'est l'Ami du peuple, l'apotre
+et le martyr de la liberte."
+
+Des murmures favorables et des applaudissements etouffes accueillent,
+sur les bancs de l'auditoire, ces paroles de l'Ami du peuple.
+
+Mais lui se tournant vers ses seides: "Citoyens, ma cause est la votre,
+je defends ma patrie; je vous invite a garder le plus profond silence,
+afin d'oter aux ennemis de la chose publique les moyens de dire qu'on a
+influence les juges."
+
+On lit l'acte d'accusation, on interroge quelques temoins, puis le
+president demande:
+
+--Accuse, avez-vous des observations a faire?
+
+Alors Marat:
+
+--Citoyens membres du tribunal revolutionnaire, si je parais devant mes
+juges, c'est pour faire triompher la verite et confondre l'injustice;
+c'est pour dessiller les yeux de cette partie de la nation qui est
+encore egaree sur mon compte; c'est pour sortir vainqueur de cette
+lutte, fixer l'opinion publique, mieux servir la patrie et cimenter la
+liberte...
+
+"Je ne veux point d'indulgence, je reclame une justice severe.
+
+"Le decret d'accusation lance contre moi l'a ete sans aucune
+discussion, au mepris d'une loi formelle et contre tous les principes
+de l'ordre, de la liberte, de la justice. Car il est de droit rigoureux
+qu'aucun citoyen ne soit blame sans avoir ete entendu...
+
+"Prouvons maintenant que l'acte d'accusation est illegal. Il porte tout
+entier sur quelques-unes de mes opinions politiques. Ces opinions
+avaient presque toutes ete produites a la tribune de la Convention
+avant d'etre publiees dans mes ecrits; car mes ecrits, toujours
+destines a devoiler les complots, a demasquer les traitres, a proposer
+des vues utiles, sont un supplement a ce que je ne puis toujours
+exposer dans le sein de l'Assemblee. Or l'article 7 de la 5e section de
+l'acte constitutionnel porte en termes expres: "Les representants de la
+nation sont inviolables; ils ne peuvent etre recherches, accuses, ni
+juges en aucun temps, pour ce qu'ils auront dit, ecrit ou fait dans
+l'exercice de leurs fonctions de deputes.
+
+"Sans ce droit inalienable, la liberte pourrait-elle se maintenir un
+instant contre les entreprises de ses ennemis conjures? Sans lui,
+comment, au milieu d'un senat corrompu, le petit nombre de deputes qui
+restent invinciblement attaches a la patrie demasqueraient-ils les
+traitres qui veulent l'opprimer et la mettre aux fers?...
+
+"Enfin cet acte est un tissu de mensonges et d'impostures. Il m'accuse
+d'avoir provoque le meurtre et le pillage, le retablissement d'un chef
+d'Etat, l'avilissement et la dissolution de la Convention, etc., etc.
+Le contraire est prouve par la simple lecture de mes ecrits. Je demande
+une lecture suivie des numeros denonces, car ce n'est pas en isolant et
+en tronquant les passages qu'on rend les idees d'un auteur; c'est en
+lisant ce qui les precede, ce qui les suit, qu'on peut juger de ses
+intentions.
+
+"Si apres la lecture il restait quelques doutes, je suis ici pour les
+lever."
+
+Cette defense etait habile. Marat glissait sur les charges de
+l'accusation et se retranchait fermement derriere un des meilleurs
+articles de la Constitution de 89. Il dut pourtant ajouter quelques
+mots pour emouvoir ses juges:
+
+--On m'accuse de precher la terreur. Citoyens, j'ai essaye mille fois
+d'en revenir aux mesures moderees; mille fois, dans ma feuille, j'ai
+annonce que je sacrifiais mes vues au desir de la paix; mais j'ai
+toujours reconnu ensuite l'inutilite de ces transactions. Si, dans les
+epoques ordinaires, il faut laisser faire le temps et suivre le
+mouvement naturel de l'humanite, dans les moments de crise comme celui
+ou nous sommes, il faut hater, par des moyens violents et convulsifs,
+la marche des evenements. Plus vite nous serons hors de la Revolution,
+et plus vite nous jouirons de la paix, du calme, de la moderation et de
+la justice. Hatons-nous donc d'en sortir par de grands coups; au lieu
+de nous amuser a reformer peu a peu le sort de l'humanite, au milieu
+des chances, des mouvements et des hasards qui peuvent deranger notre
+oeuvre, changeons une bonne fois et par une secousse terrible, mais
+necessaire, les destinees du monde. Cette oeuvre sanglante une fois
+achevee, nos fils nous beniront. Craignez qu'ils ne disent, au
+contraire, que leurs peres ont commence une Revolution genereuse et
+qu'ils n'ont pas eu le courage de la soutenir. La terreur n'est a mes
+yeux et ne peut etre dans nos moeurs un etat durable; c'est un coup de
+tonnerre tombe des mains de notre grande Revolution sur la tete de tous
+les mechants.
+
+"Sans doute le present est sombre: la ville manque de pain, nos soldats
+soutiennent, affames et presque nus, le feu de l'ennemi; mais il faut
+nous armer de courage et de confiance en l'avenir. Sans doute les
+descentes a main armee dans les maisons, les alarmes nocturnes, les
+prises de corps sont des attentats aux franchises des citoyens; mais il
+faut savoir que les libertes generales, en s'etablissant, ecrasent
+d'abord autour d'elles bien des libertes particulieres.
+
+"Nous sommes contraints maintenant de combattre la servitude par
+l'arbitraire, d'opposer, pour fonder la Republique, les chaines aux
+chaines, le glaive au glaive.
+
+"Qu'est-ce apres tout que quelques boutiques pillees, quelques
+miserables accroches a la lanterne, quelques magistrats eclabousses
+dans la rue, compare aux grands bienfaits que notre Revolution doit
+amener dans le monde? Ces petits _desagrements_ s'effaceront un jour
+devant les principes eclatants et lumineux que cette Revolution a
+proclames a la face de l'univers: la fraternite humaine, l'unite et la
+liberte."
+
+Le president pose alors au jury du tribunal revolutionnaire les
+questions d'usage: "Est-il constant que dans les ecrits intitules,
+l'_Ami du peuple_, par Marat, et le _Publiciste_, l'auteur ait provoque
+au pillage et au meurtre, a l'etablissement d'un pouvoir attentatoire a
+la souverainete du peuple, a l'avilissement et la dissolution de
+l'Assemblee?--Jean-Paul Marat est-il l'auteur de ces ecrits?--A-t-il eu
+dans lesdits ecrits des intentions criminelles et
+contre-revolutionnaires?"
+
+Le jury se retire pour deliberer.
+
+Nous avons vu que les Girondins avaient les premiers emis l'idee d'un
+tribunal revolutionnaire; mais soit incurie, soit degout, soit
+inconsequence, ils n'avaient point su se l'approprier. Le choix des
+jures appartenait, a l'Assemblee nationale, ou les Girondins avaient
+encore la majorite; ils commirent la faute de s'abstenir... Aussi le
+personnel du tribunal avait-il ete nomme par la Montagne et sous
+l'influence de Robespierre...
+
+Une curiosite inquiete se manifestait dans l'auditoire.
+
+Apres quarante minutes de deliberation, les jures rentrent a
+l'audience, et l'un d'eux, le citoyen Dumont, declare que le jury a
+l'unanimite a trouve que les faits reproches a Marat n'etaient point
+prouves.
+
+En consequence, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, propose que
+Jean-Paul Marat etant acquitte de l'accusation portee contre lui soit
+mis sur-le-champ en liberte.
+
+Le tribunal decide dans le meme sens.
+
+Marat alors se tournant vers le tribunal:
+
+--Citoyens jures et juges qui composez le tribunal revolutionnaire, le
+sort des criminels de l'ex-nation est dans vos mains; protegez
+l'innocent et punissez le coupable, et la patrie sera sauvee.
+
+[Illustration: Triomphe de Marat.]
+
+A ces mots, la salle retentit d'applaudissements qui sont repetes dans
+les salles voisines, dans les vestibules et dans la cour du palais. On
+se precipite sur Marat. Deux fanatiques veulent l'emporter sur leurs
+epaules. Il resiste; il se retire au fond de la salle; ou il cede enfin
+aux instances d'une multitude empressee a l'embrasser. Des femmes
+deposent plusieurs couronnes de feuilles sur sa tete.
+
+Des officiers municipaux, des gardes de la nation, des canonniers, des
+gendarmes, des hussards l'entourent et forment une haie, craignant
+qu'il ne soit etouffe par cette foule dans le tumulte de la joie.
+
+Arrives au haut du grand escalier, ils font halte et elevent Marat sur
+leurs bras pour le montrer au peuple. Au dehors des cours, une
+multitude immense salue l'acquitte par des battements de mains et par
+des cris sans cesse repetes de:
+
+--Vive la Republique! vive Marat!
+
+Du Palais a la Convention, il fallut fendre une mer agitee et bruyante.
+Marat, eleve sur les bras de quatre sapeurs, le front ceint d'une large
+couronne, traverse en triomphe les quais et les ponts. C'etait sur son
+passage un cri forcene et sans relache de: "Vive l'Ami du peuple!" Les
+royalistes, meles par hasard a cette cohue, sont obliges de suivre
+l'entrainement et d'applaudir. Des spectateurs, aux fenetres, repetent
+les acclamations; les jeunes filles lui jettent des fleurs. Sur les
+marches des eglises, le peuple forme des amphitheatres ou hommes,
+femmes et enfants sont etages pele-mele, et d'ou s'elancent des
+applaudissements sans fin qui montent, de degre en degre, jusqu'aux
+architraves chargees de monde. Une procession d'hommes a mine bourrue
+s'avance a travers toute cette foule vers la Convention. Ce sont des
+ouvriers da faubourg Saint-Antoine, des portefaix des halles, des
+sans-culottes, des septembriseurs, des clubistes, des federes,
+multitude sombre et sauvage. Ils marchent en desordre et
+tumultueusement. On les nommait, a cause de leur fanatisme pour l'Ami
+du peuple, les Maratistes. Cette pompe, tout a la fois grotesque et
+majestueuse, avait je ne sais quoi d'etrange dont devaient bien
+s'etonner les murs de la grande ville, trop longtemps habituee a voir
+defiler les corteges de la monarchie. Or ceci se passait a la face du
+soleil, sur les quais et dans les rues de Paris, quelques annees apres
+l'entree d'un roi et d'une reine recus aux acclamations de ce meme
+peuple.
+
+On eut dit, au premier coup d'oeil, une de ces processions du pape des
+fous, en usage au moyen age; mais ici la chose etait prise au serieux:
+cet homme mal vetu et difforme, dans lequel le peuple s'adorait
+lui-meme, comme dans un simulacre vivant de ses infirmites, de ses
+miseres, de ses souffrances, etait veritablement le pape de la classe
+desheritee. Ce petit etre maladif, porte comme un enfant sur les bras
+des forts de la halle, representait la victoire de l'intelligence sur
+la matiere, de la Revolution sur l'aristocratie de naissance ou de
+fortune.
+
+Aux approches de la Convention, le cortege detache un gros de citoyens,
+et a leur tete le sapeur Rocher, pour annoncer dans la salle des
+seances l'arrivee de Marat. Rocher etait un terrible revolutionnaire, a
+barbe epaisse, a l'air menacant et aux bras formidablement robustes.
+L'Assemblee tenait seance. A la nouvelle de l'acquittement de Marat et
+de son entree en triomphe dans le sein meme de la Convention, plusieurs
+Girondins quittent precipitamment leurs places pour se soustraire,
+disent-ils, aux scandales de cette scene. Le sapeur s'avance fierement
+dans l'enceinte de l'Assemblee jusqu'au fauteuil du president:
+
+--Citoyen president, dit-il avec une voix de tonnerre, je demande la
+parole pour vous annoncer que nous amenons ici le brave Marat. Marat a
+toujours ete l'ami du peuple et le peuple sera toujours l'ami de Marat.
+On a voulu faire tomber ma tete a Lyon pour avoir pris sa defense: eh
+bien! s'il faut qu'une tete tombe, celle du sapeur Rocher tombera avant
+celle de Marat, nom de Dieu!
+
+A ces mots, Rocher agite formidablement sa hache.
+
+--Nous demandons, president, la permission de defiler devant
+l'Assemblee; nous esperons bien que vous ne refuserez pas cette
+recompense a ceux qui ramenent ici l'Ami du peuple.
+
+Aussitot le cortege se repand sur les gradins. La salle s'ebranle, le
+plancher craque, et toute cette foule pousse le cri mille fois repete
+de:
+
+--Vive la Republique! vive Marat!
+
+Quelques deputes gardent devant cette explosion d'enthousiasme et de
+joie un silence consterne; d'autres cherchent, s'il en est temps
+encore, a s'enfuir de la salle; mais des applaudissements et des cris
+de plus en plus forcenes annoncent en personne l'arrivee de Marat. Il
+entre dans l'Assemblee, porte en triomphe et une couronne de feuilles
+de chene sur le front: son regard rayonne, son pied semble fouler la
+tete de ses ennemis, sa poitrine se souleve gonflee d'orgueil et de
+joie. Cet homme est, dans ce moment-la, d'une laideur sublime. Toutes
+les passions bonnes ou mauvaises, remuees par cette marche glorieuse et
+sauvage, agitent extraordinairement sa physionomie. Le peuple le depose
+au milieu de la Montagne, ou quelques deputes amis l'accueillent avec
+des embrassements; on se le passe de main en main, on le porte a la
+tribune. Marat fait signe qu'il reclame le silence: "Legislateurs du
+peuple francais, dit-il, je vous presente en ce moment un citoyen qui
+vient d'etre completement justifie. Il vous offre un coeur pur. Malgre
+les trames odieuses de ses ennemis, il continuera a defendre la patrie
+avec toute l'energie que le ciel lui a donnee. O France! tu seras
+heureuse, ou je ne serai plus!" Un cri unanime tombe avec des
+applaudissements sur les dernieres paroles de Marat; on bat des mains
+avec furie, les soldats agitent leur piques, les Montagnards serrent
+l'Ami du peuple dans leurs bras.
+
+Le soir, d'autres honneurs l'attendent encore aux Jacobins. Les femmes
+avaient tresse, pendant la journee, des guirlandes, des couronnes de
+feuilles; a l'entree de Marat dans la salle des seances, le president
+lui presente, au nom de toute l'Assemblee, une de ces couronnes, et un
+enfant de quatre ans, monte sur le bureau, lui en pose une autre sur la
+tete. Marat ecarte ces honneurs d'une main severe. "Citoyens, dit-il,
+ne vous occupez pas de decerner des triomphes, defendez-vous
+l'enthousiasme. Je depose sur le bureau les deux couronnes que l'on
+vient de m'offrir. J'engage mes citoyens a attendre la fin de ma
+carriere pour me juger."
+
+Cette conduite redouble l'enthousiasme des assistants; on ne voit plus
+que lui dans la salle; l'Assemblee ne s'apercoit meme pas, ce soir-la,
+de Robespierre, qui se retire en silence d'une enceinte occupee tout
+entiere par le grand succes de Marat. Ce dut etre un evenement bien
+fait pour attendrir le coeur d'un tribun, que cette journee memorable
+apres une vie d'humiliation, de souffrance et de terreur du fond des
+caves. Marat n'etait pourtant pas satisfait. L'ambition farouche de cet
+homme visait a d'autres honneurs qu'une marche triomphale et une
+couronne de feuilles: elle aspirait toujours a la dictature avec une
+chaine de fer au pied et le couteau de la guillotine suspendu au-dessus
+de la tete.
+
+Celle meme nuit, l'Ami du peuple rentra fort tard dans la maison ou il
+demeurait, rue des Cordeliers, n deg. 30 (aujourd'hui rue de
+l'Ecole-de-Medecine, n deg. 22). Il habitait sous le meme toit que Simonne
+Evrard, qui avait loue l'appartement du premier etage en son nom. Cette
+Simonne Evrard, que Marat "avait epousee par un beau jour, a la face du
+ciel, dans le temple de la Nature", passait pour sa soeur et etait en
+realite sa femme.
+
+C'est ici le lieu et le moment de repousser une calomnie des Girondins.
+La pauvrete de Marat etait proverbiale. "Quelle edifiante pauvrete!
+s'ecrie Mme Roland dans ses _Memoires_. Voyons donc son logement: c'est
+une dame qui va le decrire. Nee a Toulouse, elle a toute la vivacite du
+climat sous lequel elle a vu le jour, et, tendrement attachee a un
+cousin d'aimable figure, elle fut desolee de son arrestation... Elle
+s'etait donne beaucoup de peines inutiles, et ne savait plus a qui
+s'adresser, lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se fait
+annoncer chez lui; on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix
+d'une femme, et se presente lui-meme. Il avait aux jambes des bottes
+sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas
+blanc. Sa chemise crasseuse et ouverte laissait voir une poitrine
+jaunissante; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses
+doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume
+bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon
+tres-frais, meuble en damas bleu et blanc, decore de rideaux de soie
+elegamment releves en draperies; il y avait un lustre brillant et de
+superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares
+et de haut prix. Il s'assied a cote d'elle sur une ottomane
+voluptueuse, ecoute le recit qu'elle veut lui faire, s'interesse a
+elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux et lui promet la
+liberte de son cousin. Je l'aurais tout laisse faire, dit plaisamment
+la petite femme avec son accent toulousain, quitte a me baigner apres,
+pourvu qu'il me rendit mon cousin. Le soir meme, Marat se rendit au
+Comite, et le lendemain le cousin sortit de l'Abbaye."
+
+Cette anecdote est invraisemblable et ne merite meme point qu'on s'y
+arrete; mais il est bon de savoir a quoi s'en tenir sur l'interieur de
+Marat. L'appartement se composait de cinq pieces. Dans l'une, eclairee
+par une fenetre s'ouvrant sur la cour et tout encombree de feuilles
+imprimees, se tenaient trois femmes employees comme plieuses. La
+seconde etait une chambre a coucher ayant vue sur la rue par deux
+croisees en verre de Boheme. Entre ces deux pieces, un cabinet servait
+de salle de bain. Enfin la cinquieme n'etait pas du tout l'Eldorado
+reve par l'imagination romanesque de Mme Roland, mais c'etait un salon
+elegant dans lequel on devinait le gout et la main d'une femme. Le
+mobilier appartenait a Simonne. Nous avons dit ailleurs que Marat
+n'avait pas de patrie; on pourrait ajouter qu'il n'avait point de chez
+lui.
+
+Quant a la malproprete, a la crasse dont parle Mme Roland (et beaucoup
+d'historiens l'ont crue sur parole), il est facile de repondre par un
+fait a cette autre calomnie: Marat, pour des raisons de sante, prenait
+un bain tous les jours.
+
+Ce grand coupeur de tetes, cet homme dont l'ombre etait rouge,
+n'entrait en fureur que quand il etait assis devant son ecritoire; dans
+la vie privee, il etait naif et presque bonhomme. A cote de sa table de
+travail etaient deux serins en cage qui becquetaient des grains de mil.
+Comme il souffrait souvent d'une inflammation du sang, Simonne Evrard
+le soignait avec le zele d'une vraie garde-malade, avec la devotion
+d'une soeur de charite. C'etait une nature hysterique et sibylline, une
+femme aux yeux et aux cheveux noirs, qui dans l'Ami du peuple adorait
+la Revolution en chair et en os. Il reconnaissait ses bons services,
+son attachement, par une tendresse sans bornes. Jamais un mot offensant
+ne s'echappait de ses levres sans qu'il en demandat aussitot pardon a
+sa compagne. Le pardon n'etait pas difficile a obtenir; car elle
+l'aimait. "Marat, dira plus tard Saint-Just, etait doux dans son
+menage: il n'epouvantait que les traitres."
+
+
+
+
+XI
+
+Parallele entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux
+Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins reprimande par
+Prudhomme.--Causes de la decadence des Girondins.--Ils n'etaient point
+de leur temps.
+
+
+A la veille des grandes luttes qui vont s'engager entre la Gironde et
+la Montagne, il importe de bien caracteriser l'esprit, les tendances et
+la conduite des deux partis.
+
+Certes la Gironde comptait parmi ses membres beaucoup d'hommes
+remarquables; quelques-uns meme etaient des orateurs ou des ecrivains
+eminents: Vergniaud, Condorcet, Brissot, Rabaut-Saint-Etienne, l'abbe
+Fauchet.
+
+Que leur a-t-il donc manque pour diriger la Revolution? Ils ne savaient
+point gouverner. Avant et apres le 10 aout, ils etaient au pouvoir:
+qu'en ont-ils fait? Ils avaient declare la guerre, et, faute d'avoir
+etabli tout d'abord l'harmonie entre les officiers et les soldats, ils
+paralyserent le succes de nos armes; ils avaient horreur du sang, et
+ils laisserent faire les journees de Septembre; ils voulaient sauver le
+roi, et ils voterent sa mort; ils avaient propose l'etablissement d'un
+tribunal revolutionnaire, et cette arme redoutable, ils l'abandonnerent
+aux mains de leurs ennemis. Ils disposaient des fonctions publiques, et
+ils negligerent d'y placer leurs creatures.
+
+N'a pas qui veut le sens politique. C'est un don de nature. On nait
+homme d'Etat comme on nait orateur, poete ou artiste. Malgre le nom
+qu'on leur avait donne par ironie, les Girondins n'etaient pas de vrais
+hommes d'Etat. Pour meriter ce titre, il faut savoir exactement ce que
+l'on veut, ou l'on va. Ils voulaient, dit-on, reduire l'importance de
+Paris au profit des departements, decentraliser la France; mais cette
+vague intention, ils la desavouaient eux-memes, tant ils sentaient
+qu'elle s'adaptait mal aux necessites de la guerre.
+
+A part Roland, les quelques-uns d'entre eux qui exercerent des
+fonctions publiques n'arriverent aux affaires que pour y donner la
+mesure de leur insuffisance. Petion, qui n'etait pas precisement un des
+leurs, quoiqu'ils se servissent de lui en pleine confiance, pouvait
+etre un tres-honnete citoyen, mais il ne possedait ni l'etendue
+d'esprit ni l'energie qui conviennent en temps de Revolution. Cet homme
+manquait de tout: il n'avait pas meme d'ennemis.
+
+Les Girondins, c'est une justice a leur rendre, desiraient fonder la
+Republique; mais tenaient-ils bien a l'asseoir sur la large base de la
+democratie? Il est permis d'en douter quand on considere attentivement
+leurs actes, leurs propres declarations et leur maniere de vivre. Sans
+doute ils avaient raison de ne proscrire ni les beaux-arts, ni les
+plaisirs, ni les conquetes de la civilisation; on applaudit de tout
+coeur a ces paroles de Vergniaud: "Rousseau, Montesquieu et tous les
+hommes qui ont ecrit sur les gouvernements nous disent que l'egalite de
+la democratie s'evanouit la ou le luxe s'introduit, que les Republiques
+ne peuvent se soutenir que par la vertu et que la vertu se corrompt par
+les richesses. Pensez-vous que ces maximes... doivent etre appliquees
+rigoureusement et sans modification a la Republique francaise?
+Voulez-vous lui creer un gouvernement austere, pauvre et guerrier comme
+celui de Sparte? Dans ce cas, soyez consequents comme Lycurgue; comme
+lui, partagez les terres entre tous les citoyens; proscrivez a jamais
+les metaux, brulez meme les assignats; etouffez l'industrie; ne mettez
+entre leurs mains que la scie et la hache; fletrissez par l'infamie
+l'exercice de tous les metiers utiles; deshonorez les arts et surtout
+l'agriculture... ayez des etrangers pour cultiver vos terres, et faites
+dependre votre subsistance de vos esclaves."
+
+Tout cela est juste et bien pense; mais la question est toujours de
+savoir dans quelle proportion la masse des citoyens participera aux
+jouissances du luxe. Les Girondins avaient la noble passion de la
+liberte; avaient-ils au meme degre le sentiment de la justice? se
+preoccupaient-ils de la reciprocite des interets, des droits sacres du
+travail, des moyens de reduire la misere et d'accroitre le bien-etre
+des classes tout recemment affranchies? Ils ne voulaient point de la
+Republique de Sparte, et certes ils avaient bien raison; mais celle
+d'Athenes valait-elle beaucoup mieux? ne s'appuyait-elle point aussi
+sur le travail des esclaves pour la production des richesses? Mme
+Roland, _la nymphe Egerie de la Gironde_, etait nee, comme elle le
+disait elle-meme, pour la volupte. Je n'attaque point ses moeurs. Il
+est neanmoins vrai de dire que son imagination s'egarait beaucoup trop
+dans les gracieuses et molles utopies. On ne fonde point un etat de
+choses nouveau avec des reminiscences ni des fictions. Le tort de Mme
+Roland et du parti dont elle etait le chef fut de faire le roman de la
+politique.
+
+Les orateurs de la Gironde avaient pour eux l'eclat du talent; mais il
+faut bien reconnaitre qu'en temps de revolution, quand une nation
+marche sur le bord des precipices, lorsque son territoire est menace
+par l'ennemi, on ne la sauve point avec des paroles. Il y faut des
+actes virils. Ce qui fait, en pareil cas, la force des hommes d'Etat
+est encore moins l'eloquence que l'entetement calme et la foi
+inebranlable dans une idee. Le succes en politique n'appartient pas
+toujours a ceux qui s'agitent le plus (les Girondins se donnaient
+beaucoup de mouvement); il n'appartient pas meme a ceux qui ont le plus
+de genie; il finit par se ranger du cote des hommes tout d'une piece,
+marchant vers un but fixe et determine avec la roideur inflexible du
+somnambule qui abaisse devant lui tous les obstacles.
+
+On a beaucoup vante, et avec raison, l'eloquence des Girondins; mais
+pourquoi rabaisser injustement celle des Montagnards? La parole de
+Maximilien Robespierre est toujours l'echo fidele de sa pensee. Dans
+plusieurs de ses discours se detachent, d'un fond un peu grisatre,
+quelques traits hardis, des apostrophes vehementes, des mouvements
+pathetiques, des images fortes et graves. Quand Robespierre dit: "La
+voix de la verite qui tonne dans les coeurs corrompus ressemble aux
+sons qui retentissent dans les tombeaux et qui ne reveillent pas les
+cadavres..." il parle la langue de son maitre J.-J. Rousseau. Charles
+Nodier, qui s'y connaissait, etait un admirateur du talent oratoire de
+Maximilien. Il aimait a citer cette phrase: "Oui, citoyens, les rois
+etrangers sont a craindre,--je ne parle pas de leurs armees,--je parle
+de leurs intrigues, de leurs complots, etc., etc." Ce _je ne parle pas
+de leurs armees_, ajoutait Nodier, est sublime.
+
+Quoique trop Romain, trop drape dans la toge de Brutus, Saint-Just
+avait l'etoffe du genie. Au moment ou les Girondins attaquaient Paris
+avec autant de legerete que d'injustice, il prenait la defense de cette
+ville heroique; mais avec quelle fierte de style! "Paris, s'ecriait-il,
+doit etre maintenu; il doit l'etre par votre sagesse. Paris n'a point
+souffle la guerre dans la Vendee; c'est lui qui court l'eteindre avec
+les departements. N'accusons donc point Paris, et, au lieu de le rendre
+suspect a la Republique, rendons a cette ville en amitie les maux
+qu'elle a soufferts pour nous. Le sang de ses martyrs est mele parmi le
+sang de tous les Francais; ses enfants et ceux de la France sont
+enfermes dans le meme tombeau. Chaque departement veut-il reprendre ses
+cadavres et se separer?" Cette derniere image est digne du Dante.
+
+Quel orateur que Danton! Sa parole imite au besoin le mugissement de la
+foule, les eclats du tonnerre, tandis qu'elle s'eleve d'autres fois,
+grave et majestueuse, vers les sommets de la raison humaine.
+
+S'agil-il de communiquer aux masses l'elan patriotique, sa bouche
+torse, sa voix de taureau, son oeil enflamme, tout ressemble en lui au
+dieu de la guerre. Faut-il, au contraire, discuter les grands interets
+de la Republique, les questions de droit et de salut public, il se
+montre constamment a la hauteur de son role. Ses ennemis eux-memes
+l'avaient surnomme le Pluton de l'eloquence. Et ce n'est pas seulement
+comme orateur qu'il est grand, c'est aussi comme homme d'Etat.
+
+Aux departements, il montre la face de Paris irrite. La France entiere
+remue sous sa main. Oblige de se creer a la hate un personnel, il fait,
+comme on dit, fleche de tout bois. Lui reproche-t-on, durant son
+passage aux affaires, d'envoyer dans les departements des hommes
+farouches pour exciter l'opinion publique: "Et qui donc enverrai-je?
+repond-il avec un sourire terrible; des demoiselles?" Les Girondins
+n'avaient plus alors qu'un moyen de salut, c'etait de s'attacher
+Danton. Ce fougueux tribun, qu'on represente comme le demon de
+l'anarchie, etait au contraire un homme de gouvernement. Les chefs de
+la Montagne voulaient tous constituer un pouvoir redoutable; le sang
+qui coula dans ces jours de tenebres ne fut point repandu par les mains
+de la liberte, mais au nom du droit et dans l'interet de l'ordre. Pour
+reprimer les exces d'un affranchissement convulsif, pour desarmer les
+factions toujours defaites, jamais vaincues, pour maintenir l'autorite
+de la representation nationale sur le terrain chancelant de l'emeute,
+pour ecraser l'hydre du royalisme, il fallait entourer fortement la loi
+du canon et de la hache. Danton aurait apporte aux Girondins l'energie
+qui leur manquait; il leur eut donne le sentiment de l'unite, seule
+force d'un gouvernement republicain; nos _hommes d'Etat_ le
+negligerent. Ainsi tout fut perdu pour eux.
+
+Danton les avait pourtant avertis: "Ah! tu m'accuses, moi! avait-il dit
+a Guadet; tu ne connais pas ma force: je prouverai tes crimes!"
+
+La Montagne n'avait pas seulement de grands orateurs; elle avait aussi
+des ecrivains de talent: Freron, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins.
+Ce pauvre Camille, si petulant, si eminemment sympathique, n'en etait
+pas moins dans ce moment-la en butte a de graves accusations. Il faut
+se reporter aux circonstances: Dumouriez venait de passer a l'ennemi.
+
+Au milieu de cette fermentation des esprits, dans un moment ou la
+trahison d'un chef pouvait livrer la France a l'etranger et eteindre la
+Revolution dans le sang de ses enfants, on concoit que la presse se
+montrat inquiete, ombrageuse. La conduite des generaux et celle des
+representants de la nation etait surveillee. Les actes les plus
+innocents dans un temps de tranquillite prenaient a la lumiere des
+circonstances ou se trouvait alors le pays une couleur sinistre. Toute
+relation avec un general suspect etait consideree comme une desertion
+des principes. Le luxe meme de la table etait denonce comme contraire a
+la morale republicaine. L'homme le moins fait pour observer cette
+reserve etait alors Camille Desmoulins; il avait le coeur democrate;
+mais, par une mollesse de caractere qui lui devint funeste, Camille ne
+se refusait ni au plaisir ni a la bonne chere.
+
+"Qu'eut dit le brave Santerre, ecrivait alors Prudhomme, s'il eut
+assiste au repas splendide du mardi 5, donne par le general Dillon? Il
+y avait trente de nos legislateurs republicains, dont plusieurs de la
+Montagne, Bazire, Chabot, Fabre d'Eglantine, Merlin, Camille Desmoulins
+avec sa charmante femme, Carra, etc., etc. Ce n'etait point un banquet
+de Spartiates; on n'y mangea pas que des pommes de terre et du riz a
+l'eau. Le luxe de ce repas fut porte jusqu'a l'indecence."
+
+Camille Desmoulins repondit a Prudhomme, avec son esprit ordinaire: "En
+verite, austere Prudhomme, voila bien du bruit que vous faites dans
+votre dernier numero pour une dinde aux truffes mangee dans le carnaval
+chez un general qui a sauve la France a la cote de Brienne. Vous dites
+que jamais Choiseul ne donna un pareil diner. Je ne sais comment
+Choiseul donnait a diner; mais je me souviens d'avoir fait chez
+vous-meme, citoyen auteur, un diner aussi somptueux, je vous jure, que
+celui du citoyen general, et ce que j'en dis n'est pas pour vous le
+reprocher. J'adresse la meme reponse a Marat, qui est venu faire
+egalement charivari a ma porte sur mon estomac aristocrate. Que n'ai-je
+encore mon journal! je ferais un beau chapitre sur certains curieux,
+qui apprennent au public qu'ils _etaient vierges a vingt et un ans_, et
+qui montrent avec ostentation leurs pommes de terre, comme Brissot
+montrait au Comite de surveillance de la Commune la paillasse sur
+laquelle il etait couche. Plut au ciel que le _jesuite_ piemontais
+dormit sur le duvet et sur des feuilles de rose, et qu'il ne fut pas le
+premier leve et le dernier couche de la Republique. Pitt dormirait bien
+moins, si Brissot dormait davantage. J'aime bien mieux les fourberies
+de Xenophon, qui, dans son roman de _Cyrus_, met ces paroles dans la
+bouche du grand-pere Astyage: _Eh! quoi, mon fils, n'y a-t-il point de
+mardi-gras chez les Perses?_--Jamais, repondit Cyrus.--_Par Jupiter et
+par Vesta, eh! comment vivent-ils donc?..._ Comme il etait permis aux
+docteurs de Sorbonne de lire les livres a l'_index_, il peut bien etre
+permis a Chabot et a moi de diner avec les generaux a l'_index_. Vous
+etiez au corps electoral, et il doit vous souvenir que, lorsque je fus
+discute avant mon ballottage avec Kersaint, un membre m'avait reproche
+mes diners avec Suleau et Peltier; il lui fut repondu par Danton, en
+une seule phrase qui me fit nommer a la presque unanimite."
+
+[Illustration: Logement de Marat rue des Cordeliers.]
+
+Prudhomme repliqua: "Prenez garde, mon cher Camille; ou votre memoire
+vous trompe, ou bien je croirai que, pour justifier le diner du
+general, vous ne vous faites pas scrupule de calomnier celui que vous
+et votre aimable moitie acceptates rue des Marais. Nous n'etions que
+quatre a ce diner, nos deux femmes et nous deux. Je vous traitai en
+patriote; ce n'etait pas le moment de se rejouir. A cette epoque, vous
+vous derobiez aux poursuites qu'on faisait pour l'affaire du
+Champ-de-Mars."
+
+Prudhomme avait cite en outre un proverbe latin: _Omne animal capitur
+esca_; tout animal se prend par l'appat de la nourriture.
+
+Camille, comme son ami Danton, mordit avec insouciance aux voluptes
+plus ou moins innocentes, sans se douter que, sous cette perfide
+amorce, il y avait alors un hamecon de fer.
+
+L'austerite de Marat, la severite avec laquelle il blamait les
+_franches lippees_ de son jeune ami, s'expliquent assez bien par la
+rigueur des temps. Les vivres etaient rares; le numeraire se cachait;
+une bonne partie de la fortune publique s'etait enfuie a l'etranger
+avec les emigres; les frais de la guerre epuisaient le Tresor; le
+manque de securite amenait la depreciation des assignats. Comment, au
+milieu de ce malaise general, la grande classe des travailleurs
+n'eut-elle point aime la pauvrete chez ses defenseurs? D'un autre cote,
+on sortait des petits soupers de la Regence, des orgies de Louis XV,
+des bacchanales de ce frivole XVIIIe siecle. La plupart des Montagnards
+croyaient fermement que, pour fonder la Republique, il etait necessaire
+de regenerer les meurs; et d'ou partirait l'exemple, sinon des chefs
+auxquels la nation avait confie ses destinees? Tout homme doit porter
+la livree de l'idee qu'il represente; aux democrates de 93, il fallait
+le cilice du desinteressement et la sobriete du puritain.
+
+Bien plus que Camille Desmoulins, dont on regrette les ecarts, les
+Girondins etaient les paiens de la Revolution Francaise. Leurs gouts,
+leur maniere de vivre, qui, dans d'autres circonstances, n'auraient
+rien eu de tres-blamable, contrastaient beaucoup trop avec les
+sacrifices que s'imposait alors la nation tout entiere. Les dures
+epoques exigent des vertus rigides.
+
+Danton lui-meme qui par gout, par temperament, n'etait nullement ennemi
+des plaisirs ni des beaux-arts, sentait tres-bien qu'il fallait avant
+tout sauver le territoire national et achever la Revolution. "Quand le
+temple de la liberte sera assis, disait-il, le peuple saura bien le
+decorer. Perisse plutot le sol de la France que de retourner sous un
+dur esclavage! mais qu'on ne croie point que nous devenions barbares;
+apres avoir fonde la paix, nous l'embellirons: les despotes nous
+porteront envie..."
+
+Dans un temps calme, les Girondins auraient ete l'ornement d'une
+Chambre republicaine. Ils y auraient apporte des lumieres, des vues
+justes et quelquefois profondes, de la distinction, de la finesse et,
+sans contredit, du courage. Mais ne perdons jamais de vue que la
+Republique ne pouvait alors se fonder que sur le triomphe definitif de
+la Revolution et de la democratie. Or, c'est vis-a-vis du mouvement
+revolutionnaire que les Girondins furent atteints et convaincus
+d'impuissance. Il fallait d'autres poignets que les leurs pour manier
+la criniere du lion. Les mesures qu'ils proposaient a tour de role
+avaient l'apparence de l'audace; mais ils forgeaient des armes dont
+s'emparaient immediatement leurs adversaires.
+
+Loin de nous toute prevention: les partis peuvent bien s'insulter de
+pres avec violence et se mepriser les uns les autres; mais, a distance,
+ils prennent tous une valeur dans l'ensemble des faits accomplis.
+Chaque idee a sa place dans l'histoire, et la marche des choses est
+logique. Vues d'un peu haut, toutes les factions revolutionnaires
+etaient bonnes dans ce sens qu'elles concouraient toutes a une oeuvre;
+il faut tenir compte maintenant aux royalistes constitutionnels de leur
+amour de l'ordre et de la liberte; aux Girondins, de leur moderation et
+de leur horreur du sang, quoique chez quelques-uns cette moderation fut
+un masque et cette humanite une hypocrisie; aux Montagnards, de leur
+surveillance, de leur fermete, de leurs vertus civiques, de leur
+audace, de leur desinteressement. Nous n'apporterons devant la memoire
+de ces partis ni injustice, ni colere. Defendons-nous pourtant d'un
+eclectisme historique sans conscience et sans portee. Entre les
+Montagnards et les Girondins, il y a la distance d'une verite a une
+erreur relative; il faut donc opter necessairement. Les uns auraient
+perdu la Revolution; les autres l'ont sauvee. Or, comme a nos yeux il
+fallait que la Revolution s'accomplit, nous abandonnons a l'ineluctable
+courant des faits ce qui devait malheureusement perir.
+
+Le grand chef d'accusation qui s'elevera toujours contre les Girondins
+est leur haine de Paris.
+
+Attaquer Paris, c'etait attaquer l'unite de la Revolution. Eh bien!
+l'animadversion _des hommes d'Etat_ envers celle ville etait telle,
+qu'on ne pouvait plus a la Convention nommer Paris la capitale sans
+leur arracher des murmures. "Si les Girondins n'etaient pas
+federalistes par principe, dit Thibaudeau, ils l'etaient par ambition,
+par amour-propre et par necessite, car ils sentaient que Paris etait
+leur tombeau. D'un autre cote, les grandes villes, telles que Lyon,
+Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes, Caen, etaient humiliees du joug
+insupportable de la capitale; elles embrassaient avec un orgueil
+legitime l'espoir de s'y soustraire et de devenir chacune un centre
+dans la Republique. Des esprits speculatifs et des ambitieux souriaient
+a l'idee des republiques _de la Gironde, du Rhone, des
+Bouches-du-Rhone, du Calvados..._ C'etait un reve seduisant, mais ce
+n'etait qu'un reve, et le reveil fut terrible et sanglant." C'est donc
+en vain qu'on chercherait a nier les tendances federalistes des
+Girondins; ils etaient appeles par leur talent a jouer un tout autre
+role. Plus fermes, ils eussent saisi et garde l'arme de la terreur;
+plus egoistes ou plus avides, ils auraient pose des bornes au mouvement
+revolutionnaire, qu'ils auraient exploite au profit de la classe
+moyenne; plus genereux, ils eussent incline, avec la Montagne, du cote
+du peuple. Se croyant forts, ils voulurent opprimer leurs ennemis;
+l'attaque provoqua l'attaque; le fer rencontra le fer, et les
+conspirateurs furent aneantis sous une conspiration.
+
+Quoi qu'il en soit, par les diverses causes que nous venons d'indiquer,
+la Gironde declinait, tandis que la Montagne s'elevait de jour en jour,
+comme autrefois la chaine des Alpes, grace au mouvement naturel des
+forces volcaniques. L'esprit de la Revoluticn se retirait sur les
+hauteurs.
+
+
+
+
+XII
+
+Installation du Comite de salut public.--Son caractere.--Appel a la
+conciliation et a la fraternite.--Les frais de la guerre payes par les
+riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille souleves contre la
+Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Vergniaud sur
+l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la liberte des cultes.--La
+Convention siege aux Tuileries.--Isnard president.--Histoire des
+Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hebert.--Invective
+d'Isnard.--Agitation de Paris.
+
+
+Le 5 avril 1793, la Convention crea le fameux _Comite de salut public_.
+
+Jusqu'a celle date, les operations militaires et les grandes mesures de
+surete nationale etaient dirigees par un _Comite de defense_. La
+trahison de Dumouriez, qui eut pu entrainer la chute du gouvernement
+republicain, devoila la profondeur du mal et fit naitre l'idee d'y
+porter un remede. Ce fut le meme Girondin qui avait deja propose
+d'instituer un tribunal revolutionnaire, ce fut Isnard qui fit decreter
+la creation du Comite de salut public.
+
+Il se composait de neuf membres dont les premiers nommes furent Barere,
+Cambon, Guyton-Morveau, Treilhard, Danton, Delmas, Lindet.
+
+Ce conseil des neuf deliberait en secret et formait un veritable
+pouvoir executif qui s'elevait meme au-dessus de l'autorite des
+ministres. On se demande si cette dictature anonyme, agissant sous un
+voile, frappant des coups dans l'ombre, n'etait pas plus terrible que
+le dictateur reve par Marat. Ce dernier etait du moins responsable; le
+Comite de salut public ne l'etait pas, car le moyen d'admettre une
+responsabilite divisee entre neuf membres qui s'entourent de tenebres.
+
+Et pourtant c'est cette institution formidable qui a sauve la France de
+l'invasion etrangere et de l'anarchie.
+
+L'etat deplorable des armees du Nord, depuis la bataille de Nerwinde,
+laissait la frontiere presque decouverte. Le nouveau Comite n'eut
+d'abord que des desastres et de sinistres evenements a annoncer devant
+la Convention. La prise de Thouars, emportee d'assaut par les Vendeens,
+la mort du general Dampierre, heros foudroye sur le champ de bataille
+par une batterie autrichienne, la demission offerte par Custine, le
+general en chef de l'armee de l'Est. L'interieur etait dechire, a
+l'ouest et au midi, par la guerre civile. C'etait le moment de deployer
+les grandes mesures. Plus nous avancons, plus la force mecanique de la
+justice revolutionnaire s'organise. La peine de mort devient dans les
+departements insurges un moyen de surete publique, une arme dont les
+partis se servent pour regner tour a tour. La sombre fantasmagorie des
+mots donne alors aux instruments aveugles du supplice une puissance et
+une animation nouvelles. La guillotine se transforme en un etre: cela
+vit, cela fonctionne, cela mange.--On lui confie la garde des principes
+et le salut de la Republique.
+
+La Convention n'inventa point cette necessite horrible, elle la trouva
+toute tracee d'avance par la marche inflexible des evenements. Courbe
+sous le poids de ses fautes, l'ancien regime courait comme de lui-meme
+au-devant de l'immolation. La Revolution punit surtout ces pasteurs des
+peuples, les rois, les pretres, les ecrivains, les magistrats, les
+philosophes, qui, ayant charge d'ames, avaient laisse, par negligence
+ou par calcul, devier le troupeau humain.
+
+Notons d'ailleurs un fait tres-important: les Girondins ne resisterent
+pas plus que les Montagnards aux mesures de terreur. Ils les jugeaient
+eux-memes necessaires, inevitables. D'un autre cote, il faut dire a
+l'honneur de la Convention qu'avant de frapper les grands coups sur les
+departements revoltes elle avait eu recours a tous les moyens de
+conciliation et de clemence.
+
+Que disait Danton le 9 mai?
+
+"La France entiere va s'ebranler. Douze mille hommes de troupes de
+ligne, tires de vos armees, ou ils seront aussitot remplaces par des
+recrues, vont s'acheminer vers la Vendee. A cette force va se joindre
+la force parisienne. Eh bien! combinons avec ces moyens de puissance
+les moyens politiques. Quels sont-ils? Faire connaitre a ceux que des
+traitres ont egares que la nation ne veut pas verser leur sang, mais
+qu'elle veut les eclairer et les rendre a la patrie." (On applaudit.)
+
+Le 12, il remonte a la tribune.
+
+"Il y a parmi les revoltes, s'ecrie-t-il, des hommes qui ne sont
+qu'egares et contraints. Il ne faut pas les reduire au desespoir. Je
+demande qu'on decrete que les peines rigoureuses prononcees par la
+Convention nationale ne porteront que sur ceux qui seront convaincus
+d'avoir commence ou propage la revolte."
+
+La proposition de Danton est aussitot decretee.
+
+Cette double guerre, l'une a l'interieur contre la Vendee, l'autre a
+l'exterieur contre toute l'Europe, exigeait evidemment de grands
+sacrifices d'hommes et d'argent. Mais, cet argent, ou le trouver?
+
+"Que le riche paye, repondait Danton, puisqu'il n'est pas digne, le
+plus souvent, de combattre pour la liberte; qu'il paye largement et que
+l'homme du peuple marche dans la Vendee."
+
+Ainsi que les autres membres de la Montagne, Danton etait un ardent
+defenseur de la propriete; c'est dans l'interet des opulents eux-memes
+qu'il voulait frapper l'opulence de fortes contributions. Un
+departement du Midi, l'Herault, avait donne l'exemple en decretant sur
+les riches un emprunt force. Danton s'arme de ce precedent:
+
+"On ne parle plus, dit-il, de lois agraires; le peuple est plus sage
+que ses calomniateurs ne le pretendent, et le peuple en masse a plus de
+genie que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple, on
+ne compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une
+vaste foret.
+
+"On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idee pourrait
+faire naitre des soupcons sur les mesures adoptees par le departement
+de l'Herault; sans doute on empoisonnera ses intentions et ses arretes;
+il a, dit-on, impose les riches; mais, citoyens, imposer les riches,
+c'est les servir; c'est un veritable avantage pour eux qu'un sacrifice
+considerable; plus le sacrifice sera grand sur l'usufruit, plus le
+fonds de la propriete est garanti contre l'envahissement des ennemis.
+C'est un appel a tout homme qui a les moyens de sauver la Republique.
+Cet appel est juste. Ce qu'a fait le departement de l'Herault, Paris et
+toute la France veulent le faire.
+
+"Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
+richesses considerables: eh bien! par votre decret, cette eponge va
+etre pressee...
+
+"Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son contingent,
+il nous donnera les moyens d'etouffer les troubles de la Vendee; et, a
+quelque prix que ce soit, il faut que nous etouffions ces troubles. A
+cela seul tient votre tranquillite exterieure.
+
+"Il faut donc diriger Paris sur la Vendee. Cette mesure prise, les
+rebelles se dissiperont. Si le foyer des discordes civiles est eteint,
+l'etranger vous demandera la paix, et nous la ferons honorablement.
+
+"Je demande que la Convention nationale decrete que, sur les forces
+additionnelles au recrutement vote par les departements, 20 000 hommes
+seront portes par le ministre de la guerre sur les departements de la
+Vendee, de la Mayenne et de la Loire."
+
+La Convention approuve et vote a l'unanimite.
+
+La Vendee etait certes le danger de la situation; mais il y en avait un
+autre, la guerre civile au coeur meme de l'Assemblee nationale.
+
+La Montagne, nous l'avons dit, gagnait chaque jour du terrain sur la
+Gironde. Roland avait quitte le ministere; Pache avait remplace Cambon
+a la mairie. Les Girondins, voyant le flot de l'impopularite monter
+autour d'eux de moment en moment, chercherent a reparer leurs defaites
+en poussant des cris de detresse. A les en croire, le glaive de
+l'assassinat etait leve sur leurs tetes et sur la Convention tout
+entiere. Ils se servaient de la menace d'un danger public pour attirer
+a eux les moderes de la Plaine, les _crapauds du Marais_. Qu'y avait-il
+de vrai dans ces alarmes? Il serait temeraire de soutenir que les
+apprehensions de la Gironde fussent absolument chimeriques; mais elles
+etaient a coup sur exagerees.
+
+De quoi en effet s'agissait-il? De deux petitions, l'une insignifiante
+et vague dans laquelle on denoncait Brissot, Guadet et la plupart des
+Girondins comme complices de Dumouriez, l'autre presentee par le
+quartier de la Halle-au-Ble, menacante et furieuse, mais desavouee,
+condamnee par la Montagne elle-meme. Les appels de la Gironde au
+sentiment de la peur etaient d'ailleurs imprudents et maladroits. Crier
+sans cesse: Au loup! au loup! c'est le moyen d'eveiller la bete au fond
+des bois. Denoncer l'insurrection comme un peril imminent, c'est la
+provoquer. La crainte de la multitude, la crainte de Paris, quel signe
+de decadence pour un grand parti politique!
+
+Les difficultes assiegeaient de toutes parts la Convention. La
+depreciation des assignats amenait chaque jour rencherissement des
+vivres. Le gage du papier-monnaie etait les biens des emigres, mais
+ces biens ne se vendaient pas ou se vendaient mal. On payait l'Etat
+avec son propre signe fiduciaire, c'est-a-dire avec la monnaie du
+diable, des feuilles seches. D'un autre cote, les marchands, les
+boutiquiers, profitaient de l'abondance des assignats et de la rarete
+du numeraire pour vendre leurs denrees a des prix exorbitants. Que
+faire? quel remede apporter au mal?
+
+C'est alors qu'on eut l'idee du _maximum_, en vertu duquel l'Etat
+devait fixer lui-meme le prix des marchandises.
+
+Au point de vue de l'economie politique, cette mesure etait detestable;
+beaucoup parmi les Montagnards eux-memes le reconnurent; mais en temps
+de revolution il n'y a rien d'absolu. Il fallait a tout prix sortir de
+l'abime ou la monarchie avait plonge la France, nourrir les armees,
+payer les frais de la guerre, assurer a la classe la plus nombreuse les
+moyens de vivre; et comment y arriver quand la multiplication des
+assignats amenait de jour en jour cette consequence inevitable,
+l'encherissement des moyens de subsistance? Le maximum n'etait-il point
+le seul frein que l'on put alors imposer au debordement du
+papier-monnaie? Un mal ne guerirait-il point l'autre? Mais, d'un autre
+cote, ce remede violent n'etait-il point la ruine du commerce et de
+l'agriculture? Ainsi de toutes parts tenebres, incertitude, menaces de
+mort pour la Republique naissante.
+
+Le _maximum_ fut repousse par la Gironde qui fort injustement accusa la
+Montagne d'en vouloir a la propriete.
+
+Si encore la Convention avait dispose des forces et des ressources de
+toute la France! mais les deux grandes villes, Lyon et Marseille, lui
+echappaient.
+
+Boisset et Moise Bayle, representants du peuple, avaient ete envoyes en
+qualite de commissaires pres les departements de la Drome et des
+Bouches-du-Rhone.
+
+Que trouverent-ils a Marseille? Dans cette heroique cite, dont la
+guerre avait arrache les meilleurs enfants partis le sac au dos, il ne
+restait que le haut commerce et la tourbe, helas! trop nombreuse, des
+indifferents. Toutes les reactions ont un flair admirable pour
+decouvrir a propos les hommes qui peuvent seconder leurs projets.
+Qu'elle le voulut ou non, la Gironde etait condamnee a servir
+d'avant-garde aux royalistes. L'epithete de moderee que lui donnerent a
+tort les Montagnards lui gagna dans les villes du Midi la classe
+moyenne, le parti des riches. Les tiedes, les timides, les monarchistes
+honteux se cacherent derriere les Girondins, de meme qu'ils s'etaient
+refugies d'abord derriere les Constitutionnels.
+
+En ce qui regarde la vieille cite phoceenne, ils mirent tout en usage
+pour dominer dans les sections, qui etaient composees de negociants,
+pour avilir les autorites constituees et prendre des mesures contraires
+a l'esprit d'egalite. C'est ainsi qu'ils instituerent un _Tribunal
+populaire_ et un _Comite central_, veritable gouvernement marseillais
+qui resistait aux ordres et aux decrets de la Convention.
+
+Les deux commissaires, usant des pouvoirs qui leur etaient delegues,
+chercherent a dissoudre ce gouvernement local. Ils lancerent un arrete
+en vertu duquel le Tribunal populaire et le Comite central "etaient et
+demeuraient casses". Les contre-revolutionnaires n'en tinrent aucun
+compte et, pour toute reponse, signifierent aux deux representants du
+peuple qu'ils eussent a sortir du departement dans les vingt-quatre
+heures. Paralysee par l'influence des Girondins et decue par Barbaroux
+qui presenta les faits sous un faux jour, la Convention, le 12 mai
+1793, eut la faiblesse de ne point soutenir ses commissaires et
+suspendit leurs arretes. Ainsi se developpa sous la cendre cet incendie
+qu'il eut ete facile d'eteindre a l'origine et qui devora plus tard le
+Midi de la France.
+
+A Lyon, la situation etait a peu pres la meme, avec cette difference
+que le parti democratique resistait intrepidement. Un vrai tribunal
+revolutionnaire avait ete etabli; des suspects avaient ete arretes.
+Grand tumulte a la Convention, quand on y apprit ces actes arbitraires.
+La Gironde s'indigna, tempeta; l'un de ses membres, Chasset, proposa un
+decret ainsi concu: "Ceux que l'on voudrait arreter ont le droit de
+repousser la force par la force." Ce decret fut vote.
+
+Certes, le respect de la legalite merite tous nos egards; mais faut-il
+qu'il aille jusqu'a encourager la guerre civile? Le parti des moderes,
+que defendait la Gironde, se composait d'hommes, nous le verrons
+bientot, qui, a Lyon et a Marseille, aimaient moderement la Republique,
+la patrie et la liberte.
+
+Au milieu de ces dechirements, de ces embarras, de ces sinistres
+presages, la Convention avait commence a poser les bases de la
+Constitution. Calme dans l'orage, elle deliberait sur les plus grandes
+questions qui interessent l'humanite.
+
+Admettrait-elle en faveur de son oeuvre une sorte d'inspiration
+surnaturelle dont elle serait l'interprete?
+
+[Illustration: Fouquier-Tinville, accusateur public.]
+
+Tel ne fut pas l'avis de Vergniaud, l'esprit le plus eleve, l'orateur
+le plus eloquent et le plus honnete de la Gironde: "Les anciens
+legislateurs, dit-il, faisaient intervenir quelque dieu entre eux et le
+peuple. Nous qui n'avons ni le pigeon de Mahomet, ni la nymphe du Numa,
+ni meme le demon familier de Socrate, nous ne pouvons interposer entre
+le peuple et nous que la raison."
+
+A ceux qui voulaient que la Constitution de 93 consacrat ou proscrivit
+la liberte des cultes, Danton repondait avec beaucoup de sagesse:
+"Quoi! nous leur dirons: Francais, vous avez la liberte d'adorer la
+divinite qui vous parait digne de vos hommages! mais la liberte du
+culte que vos lois ont pour objet ne peut etre que la reunion des
+individus assembles pour rendre, a leur maniere, hommage a cette
+divinite. Une telle liberte ne peut etre atteinte que par des lois de
+police; or, sans doute, vous ne voudrez pas inserer dans une
+declaration des droits une loi reglementaire. La raison humaine ne peut
+retrograder; nous sommes trop avances pour que le peuple puisse croire
+n'avoir point la liberte de son culte, parce qu'il ne verra pas le
+principe de cette liberte inscrit sur les tables de la Constitution.
+
+"Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
+agitent la Republique, c'est que la politique de nos ennemis l'a
+toujours employee; mais regardez que partout le peuple, degage des
+impulsions de la malveillance, reconnait que quiconque veut
+s'interposer entre lui et la divinite est un imposteur. Partout on a
+demande la deportation des pretres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
+de mal presumer de la raison nationale; gardez-vous d'inserer un
+article qui contiendrait cette presomption injuste!"
+
+De ces hauteurs sereines ou s'epurent les intelligences, ou se
+dissipent les haines personnelles, ou Montagnards et Girondins se
+trouvaient presque d'accord, la Convention etait malheureusement
+ramenee vers les sombres necessites du present, vers l'antagonisme des
+partis.
+
+Le 10 mai 1793, la Convention quitta la salle des Feuillants pour une
+autre salle enfermee dans le palais des Tuileries. En principe, c'etait
+logique: les representants de la souverainete du peuple devaient sieger
+dans l'ancienne residence des souverains.
+
+Au point de vue parlementaire, cette salle avait neanmoins tous les
+defauts: elle etait trop petite et on y arrivait par les escaliers
+etroits du pavillon de l'Horloge et du pavillon Marsan. Acces
+difficile, nuls degagements, aucun moyen de fuir ou d'appeler a soi la
+force armee.
+
+Le 16, l'Assemblee choisit pour president Isnard, le plus violent, le
+plus colerique des Girondins.
+
+En face de cette menace (il est difficile de donner un autre nom a un
+pareil choix) se dressait dans l'ombre le comite de l'Eveche, plus
+robespierriste que Robespierre, plus maratiste que Marat, plus
+hebertiste qu'Hebert lui-meme. Il se composait d'hommes atrabilaires
+et vindicatifs, de citoyens aigris par l'indigence, qui parlaient
+ouvertement d'_en finir_ avec les _vingt-deux_. C'est ainsi qu'on
+designait les membres de la Gironde.
+
+De ce cote neanmoins le danger n'etait pas tres-serieux. Bien autrement
+terrible fut le brulot lance contre la Gironde par Camille Desmoulins.
+Son _Histoire des Brissotins_ est un libelle implacable, une satire a
+la fois serieuse et bouffonne, une denonciation rehaussee par tous les
+artifices du style et du plus incontestable talent. Apres un tel
+requisitoire et un tel jugement, il ne manquait plus que le bourreau.
+
+Pourquoi cette haine des Girondins? Comme eux, Camille etait du parti
+des indulgents. Comme eux, il ne dedaignait point de s'asseoir a la
+table des riches et des generaux. Pourquoi? Un mot suffira pour tout
+expliquer. Malgre quelques faiblesses dont il riait et s'accusait
+lui-meme, entre la Gironde et Camille Desmoulins il y avait un abime,
+Camille avait le coeur plebeien: par raison, par sympathie, par toutes
+les inclinations de sa bonne et riche nature, il appartenait a la
+classe souffrante. Et puis il aimait Paris: attaquer sa chere ville,
+c'etait attaquer la Revolution.
+
+Profitant d'une emeute de femmes qui avait fait quelque tapage aux
+portes et dans les tribunes de la Convention, le 18 mai, Guadet fit
+trois propositions audacieuses: "1 deg. Les autorites de Paris sont
+cassees; 2 deg. les membres suppleants de la Convention se reuniront a
+Bourges, pour y deliberer d'apres un decret precis qui les y
+autorisera, ou sur la nouvelle certaine de la dissolution de la
+Convention; 3 deg. ce decret sera envoye aux departements par des courriers
+extraordinaires."
+
+La Gironde comptait sur l'absence de quatre-vingts membres de la
+Montagne, partis en mission aupres des armees, pour faire passer ce
+coup d'Etat. La Convention, quoique maniee, travaillee par toutes
+sortes d'influences personnelles, n'osa point voter une mesure qui
+dechirait si ouvertement l'unite de la Republique et outrepassait tous
+les droits de l'Assemblee. Barere, l'homme des atermoiements et des
+demi-resolutions, l'orateur a deux faces et a deux discours dont l'un
+disait oui et l'autre non, conseilla de prendre un parti moyen:
+l'Assemblee decreta sous son influence qu'il serait forme une
+commission de douze membres pour examiner la conduite de la
+municipalite, rechercher les auteurs des complots ourdis contre la
+representation nationale et s'emparer, au besoin, de leurs personnes.
+Les douze furent choisis exclusivement parmi les Girondins.
+
+Bien loin de se conduire avec sagesse, cette commission, etablie pour
+rechercher la cause des troubles et les apaiser, ne fit qu'irriter les
+esprits. Elle inventa, poursuivit des attentats imaginaires. Son
+intention etait evidemment de jeter l'alarme dans le pays et d'attirer
+ainsi les faibles, les peureux a la Gironde, comme au seul rempart de
+l'ordre et de la securite publique. Pauvre stratageme! Beaucoup ne
+virent dans ses violences et ses attaques que le tourment d'un parti
+demasque.
+
+Le 25 mai, la Commission des douze soumet a l'Assemblee un projet de
+decret ainsi concu: "La Convention nationale met sous la sauvegarde
+speciale des bons citoyens la fortune publique, la representation
+nationale et la ville de Paris."
+
+Alors Danton: "Je dis que decreter ce qu'on vous propose, c'est
+decreter la peur.
+
+N...--Eh bien! j'ai peur, moi!"
+
+Il est heureux pour cet inconnu que le _Moniteur_ n'ait pas conserve
+son nom.
+
+Les Girondins, reunis en comite secret chez Valaze, dirigeaient la
+conduite des douze, qui ne tarderent point a frapper des mesures
+rigoureuses.
+
+Hebert (le Pere Duchene) avait ecrit dans son journal que les
+Girondins, _a plusieurs reprises, enlevaient le pain des boulangers
+pour occasionner la disette_.
+
+Denonce a la Commission des douze, il est illegalement arrete le 24
+mai. Peu nous importe l'homme: Hebert etait substitut du procureur de
+la Commune; il avait ete elu aussi bien que les representants du
+peuple; avait-on le droit de l'arracher a la mairie?
+
+Le lendemain, une deputation de la Commune se presente devant
+l'Assemblee nationale et demande la liberte ou le prompt jugement du
+magistrat enleve a ses fonctions.
+
+Isnard s'emporte. De son siege de president, ou depuis quelques jours
+il ne cessait de braver et d'injurier les tribunes, il lance cette
+imprudente menace:
+
+"Vous aurez prompte justice. Mais ecoutez les verites que je vais vous
+dire. La France a mis dans Paris le depot de la representation
+nationale. Il faut que Paris le respecte. Si jamais la Convention etait
+avilie, je vous le declare au nom de la France entiere (bruit), Paris
+serait aneanti..."
+
+Des murmures, des interruptions, un tumulte affreux couvrent la voix du
+president.
+
+MARAT.--Lache, trembleur, descendez du fauteuil!
+
+ISNARD, d'une voix sepulcrale.--On chercherait sur les rives de la
+Seine si Paris a existe.
+
+Ce sont la de ces mots qui en temps de revolution tuent un parti. Une
+telle insulte, un tel blaspheme, avait le tort de trahir, en
+l'accentuant, le voeu secret des Girondins, l'aneantissement de la
+capitale.
+
+Quel contraste, d'ailleurs, entre le ton violent d'Isnard et le langage
+modere de l'orateur qui reclamait l'elargissement d'Hebert!
+
+"Les magistrats du peuple, dit-il, qui viennent vous denoncer
+l'arbitraire, ont jure de defendre la surete des personnes et des
+proprietes. Ils sont dignes de l'estime du peuple francais."
+
+Des acclamations enthousiastes saluent ces paroles et retombent comme
+une pluie de feu sur la tete des Girondins.
+
+Il ne manquait plus a cette tempete que la voix de Danton.
+
+"Je me connais aussi, moi, en figures oratoires. Il entre dans la
+reponse du president un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un
+jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a
+existe? Loin d'un president de pareils sentiments! il ne lui appartient
+que de presenter des idees consolantes."
+
+Avec un art prodigieux, l'orateur attaque les Girondins sans les
+nommer, ces hommes d'un _moderantisme perfide_. Il venge Paris des
+calomnies sous lesquelles on veut l'accabler.
+
+"La nation saura apprecier la proposition qui lui a ete faite de
+transporter le siege de la Convention dans une autre ville. Paris, je
+le repete, sera toujours digne d'etre le depositaire de la
+representation nationale. Mon esprit sent que partout ou vous iriez,
+vous y trouveriez des passions parce que vous y porteriez les votres.
+Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme
+sera puni. Le peuple francais, quelles que soient vos opinions, se
+sauvera lui-meme, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des
+victoires sur les ennemis, malgre nos dissensions. Le masque arrache a
+ceux qui jouent le patriotisme (on applaudit successivement dans toutes
+les parties de la salle) et qui _servent de rempart aux aristocrates,_
+la France le levera et terrassera ses ennemis."
+
+Les paroles d'Isnard avaient eu dans tout Paris un retentissement
+d'horreur: celles de Danton sont accueillies avec des transports
+d'enthousiasme.
+
+"Jupiter, dit un ancien, aveugle ceux qu'il veut perdre." Plus les
+Girondins sentaient le terrain de la popularite fuir sous leurs pieds,
+plus ils se plongeaient dans l'arbitraire. Franchissant toutes les
+bornes, la Commission des douze, outre Hebert, Varlet, Marino, venait
+de faire enlever nuitamment Dobsent, le president de la section de la
+Cite. Grande rumeur. Une nouvelle deputation accourt aux portes de
+l'Assemblee nationale. Le president Isnard defend la commission,
+Robespierre demande la parole, elle lui est refusee.
+
+Alors Danton, de son banc:
+
+"Je vous le declare, tant d'impudence commence a nous peser; nous vous
+resisterons."
+
+TOUS LES MEMBRES DE L'EXTREME GAUCHE.--Oui, nous resisterons. (On
+applaudit dans les tribunes.)
+
+DANTON.--Je demande la parole.
+
+Il monte a la tribune.
+
+"Je declare a la Convention et a tout le peuple francais que si l'on
+persiste a retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que presumes
+coupables; si l'on refuse constamment la parole a eux qui veulent les
+defendre, je declare, dis-je, que s'il y a ici cent bons citoyens, nous
+resisterons. (Oui! oui! s'ecrie-t-on a l'extreme gauche.) Je declare en
+mon propre nom, et je signerai cette declaration, que le refus de la
+parole a Robespierre est une lache tyrannie."
+
+LES MEMES VOIX.--Oui, oui, un despotisme affreux.
+
+Et comme des murmures s'elevaient du cote droit:
+
+DANTON.--Voila ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la
+verite; que l'on juge par la quels sont ceux qui veulent l'anarchie.
+J'interpelle le ministre [Note: C'etait Garat] de dire si je n'ai pas
+ete plusieurs fois chez lui pour l'engager a calmer les troubles, a
+unir les departements, a faire cesser les preventions qu'on leur avait
+inspirees contre Paris; j'interpelle le ministre de dire si, depuis la
+Revolution, je ne l'ai pas invite a apaiser toutes les haines, si je ne
+lui ai pas dit: Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutot que
+l'autre, mais que vous prechiez l'union. Il est des hommes qui ne
+peuvent se depouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature m'a fait
+impetueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il n'a pas
+reconnu que les pretendus amis de l'ordre etaient la cause de toutes
+les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus exageres
+sont les plus amis de l'ordre et de la paix.
+
+Qu'on compare ces belles paroles aux invectives de la Gironde et que
+l'on dise de quel cote se trouvaient la moderation, la sagesse, de quel
+cote, au contraire, eclatait la violence.
+
+Cependant Paris bouillonnait; l'etat d'agitation etait extreme. Des
+groupes se formaient aux abords de la Convention. Le maire entre
+lui-meme dans la salle des seances, precede du ministre de l'interieur.
+Garat parle le premier et jure que la Convention n'a rien a craindre.
+Pache repete les memes declarations rassurantes. Il explique comment
+les arrestations ordonnees par la Commission des douze ont donne lieu
+aux rassemblements et revele un fait nouveau, c'est que cette meme
+commission avait envoye aux sections de la Butte-des-Moulins, de
+Quatre-Vingt-Douze et du Mail, connues pour leur esprit
+contre-revolutionnaire, l'ordre de tenir trois cents hommes prets a
+marcher.
+
+Il etait tard. Herault de Sechelles prit le fauteuil. Deux deputations
+vinrent demander encore une fois la liberte d'Hebert, de Marino, de
+Dobsent. Devant elles s'avancait au bout d'une pique un bonnet rouge
+recouvert d'un crepe.
+
+L'Assemblee reduite a un tres-petit nombre de membres decreta que les
+prisonniers etaient elargis, que les douze etaient casses et que le
+Comite de surete publique aurait a examiner leur conduite.
+
+Etait-ce une surprise? Les Girondins avaient quelque droit de
+l'affirmer. Le lendemain, ils demanderent avec rage que le decret fut
+rapporte. On alla aux voix. La Montagne fut battue, mais par une faible
+majorite, 238 voix contre 279. Decidement, elle avait beaucoup accru
+ses forces; a l'origine, elle ne comptait pas cent membres; on
+l'appelait dedaigneusement l'extreme gauche. Les minorites qui ont pour
+elles l'opinion publique et qui repondent aux besoins de leur temps ne
+doivent jamais desesperer du succes.
+
+La Commission des douze fut retablie, mais la Montagne obtint
+l'elargissement provisoire d'Hebert et des autres detenus.
+
+Comme c'etait surtout a la Commission qu'en voulait le peuple de Paris,
+le maintien des douze ne fit qu'exasperer les haines, envenimer les
+soupcons. On parlait vaguement de forces armees qui allaient fondre sur
+Paris. D'ou viendraient-elles? Des departements ou les Girondins
+avaient conserve toute leur influence.
+
+La Montagne pourtant hesitait encore a se servir de l'insurrection pour
+se debarrasser de ses ennemis. Danton menaca plus d'une fois, comme on
+l'a vu, la conduite aveugle et violente de la Commission des douze.
+Toutefois il ne desirait pas perdre les Girondins, mais les effrayer.
+Il voulait les derober aux coups de leurs ennemis, en les couvrant des
+eclats de sa voix. Les Girondins eurent l'imprudence de dedaigner cette
+fureur tutelaire qui les eut sauves en les meurtrissant. Mal vus du
+peuple, ils essayerent pourtant d'en appeler a la multitude. Ils firent
+la terreur; mais ils la firent en hommes etrangers aux instincts et aux
+passions des masses. On assure meme que, pour se proteger, ils eurent
+l'idee d'en appeler a l'emeute. Les agitateurs de la Gironde n'avaient
+ni la figure ni le vetement de leur role; ils enregimentaient des
+domestiques, des hommes de confiance, des desoeuvres: cette pale
+contrefacon des mouvements populaires ne fit que hater le reveil du
+lion. Les Girondins ne cessaient, en meme temps, d'exagerer aux yeux du
+pays les dangers de leur situation personnelle; _Nous sommes sous le
+couteau_, ecrivaient-ils, dans un moment ou leur Commission des douze
+tenait encore Paris sous le fer des baionnettes. A force d'agiter
+l'ombre d'un complot, les Girondins donnerent a leurs ennemis l'idee
+d'entreprendre sur l'inviolabilite des membres de la Convention.
+
+Leur grand tort fut d'avoir provoque la lutte, d'avoir jete le defi a
+la population parisienne. Si les Montagnards les avaient epargnes, les
+Girondins n'eussent point epargne les Montagnards. Guerre pour guerre,
+dent pour dent, tete pour tete.
+
+Le glaive tremblait dans le fourreau: qui osera s'en servir?--Moi, dit
+Marat, dont la conscience ne recule devant aucun scrupule. Ce qu'il
+hait, ce qu'il poursuit dans les Brissotins, c'est la tyrannie des
+_importants_ et des _parvenus_. Entre lui et ces hommes, c'est une
+lutte a mort... Oui, a mort; car le fer, apres avoir frappe les
+victimes, se retournera contre le sacrificateur.
+
+
+
+
+XIII
+
+Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon
+d'alarme.--L'Eveche.--La Convention envahie.--La Commission des douze
+est cassee.--Promenade aux flambeaux.--L'Insurrection recommence le 2
+juin.--Mauvaises nouvelles de la Vendee et du theatre de la guerre.--Le
+tocsin de Notre-Dame et la generale.--Ce qui se passe a la
+Convention.--Henriot et les canonniers.--Mise en accusation des
+vingt-deux.--Fin de Theroigne de Mericourt.
+
+
+--He bien, pere Francois, il y aura du grabuge aujourd'hui; on dit le
+peuple terriblement en colere.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre les Girondins.
+
+--Pour qui tenez-vous: les Girondins ou les Montagnards?
+
+--Moi? je ne sais pas... Je suis pour la bonne cause.
+
+Tel est le dialogue qui, le matin du 31 mai, se tenait entre deux
+bourgeois du faubourg Saint-Marceau.
+
+La verite est que depuis quelque temps une moitie de la population se
+desinteressait des affaires publiques. Il etait si difficile pour la
+masse des citoyens de voir clair dans les questions qui divisaient les
+hommes d'Etat et les animaient les uns contre les autres.
+
+La Convention nationale offrait alors aux esprits les moins prevenus un
+triste et perpetuel dechainement d'animosites impuissantes. La
+Revolution allait avorter dans ces crises et ces conflits d'homme a
+homme, de parti a parti, si l'insurrection ne fut intervenue. Il y
+avait sans doute a franchir une barriere sacree--la loi. Le peuple de
+Paris n'hesiterait-il point a porter la main sur sa propre souverainete
+en mutilant la representation nationale? Il hesita en effet. Depuis une
+quinzaine de jours que se preparait le mouvement, les sections
+reculaient devant une prise d'armes, une attaque directe contre la
+Convention. La Commune etait divisee. Les comites revolutionnaires
+eux-memes ne pouvaient se mettre d'accord entre eux. Les clubs
+parlaient tres-haut et n'agissaient pas. Les Jacobins (lisez
+Robespierre) etaient pour une insurrection morale, c'est-a-dire sans
+doute pour une imposante manifestation de l'esprit public qui eut force
+les Girondins a donner leur demission. Seul l'Eveche tenait pour un
+coup de main; mais ce petit groupe de fanatiques ne pouvait rien faire
+par lui-meme. D'un autre cote, entre la Gironde et la Montagne, les
+vrais patriotes s'etaient depuis longtemps decides pour celui des deux
+partis qui representait le mieux la force et l'idee de la Revolution;
+neanmoins, soit lassitude, soit respect du droit, ils refusaient de
+marcher.
+
+Qui donc ebranlera la masse?... Ce fut une poignee d'agitateurs.
+
+Le vendredi 31 mai, a trois heures du matin, le tocsin sonna dans les
+tours de Notre-Dame, et se propagea de clocher en clocher. A ce signal,
+le rappel fut battu dans tous les quartiers de Paris. A huit heures, il
+y avait cent mille hommes sous les armes. La Convention s'etait
+rassemblee des le point du jour. Le commandant du poste du Pont-Neuf
+est a la barre, il dit qu'on etait venu lui proposer de tirer le canon
+d'alarme. Il s'y etait refuse; mais pendant qu'il acceptait les
+honneurs de la seance, le canon d'alarme part. Il est neuf heures du
+matin. A ce bruit, Danton s'ecrie: "Quelques personnes paraissent
+craindre le canon d'alarme. Celui que la nature a cree capable de
+naviguer sur l'ocean orageux n'est point effraye lorsque la foudre
+atteint son vaisseau. Sans contredit, vous devez faire en sorte que les
+mauvais citoyens ne mettent pas a profit cette grande secousse; mais si
+elle n'a ete imprimee que parce que Paris vous porte ses justes
+reclamations, si, par cette convocation peut-etre trop solennelle, il
+ne vous demande qu'une justice eclatante contre ses calomniateurs, il
+aura encore bien merite de la patrie. Dans un temps de revolution, le
+peuple doit se produire avec toute l'energie qui annonce la force
+nationale."
+
+Cette voix plus imposante et plus terrible que le canon d'alarme fait
+courir dans toute la salle des seances un frisson d'enthousiasme.
+
+A la fois impetueux et profondement habile, l'orateur ajoute:
+
+"Vous avez cree une commission impolitique..."
+
+PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.
+
+DANTON.--Vous ne le savez pas, il faut donc vous le rappeler. Cette
+Commission des douze a jete dans les fers les magistrats du peuple, par
+cela seul qu'ils avaient combattu dans des feuilles cet esprit de
+moderantisme que la France veut tuer pour sauver la Republique.
+Pourquoi avez-vous donc ordonne l'elargissement de certains
+fonctionnaires publics? Vous y avez ete engages sur le rapport d'un
+homme que vous ne suspectez pas, un homme que la nature a cree doux,
+sans passion, le ministre de l'interieur (GARAT). En ordonnant de
+relacher un des magistrats du peuple (HEBERT), vous avez ete convaincus
+que la commission avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous
+ce rapport que j'en demande, non pas la cassation, car il faut un
+rapport, mais la suppression."
+
+[Illustration: Carrier.]
+
+Jusqu'ici, par consequent, il ne s'agissait que de la Commission des
+Douze. Qu'elle soit dissoute et tout rentrera dans l'ordre. "C'est le
+seul moyen de sauver le peuple de ses ennemis, de le sauver de sa
+propre colere." Si au contraire les Girondins se montrent sourds aux
+conseils de la prudence, "le peuple fera pour sa liberte une
+_insurrection entiere_".
+
+D'un autre cote, l'amour-propre de la Gironde, sa dignite, si l'on
+veut, l'engageait a ne pas ceder devant les premiers signes de
+l'emeute.
+
+"Il faut, dit Vergniaud, que la Convention prouve qu'elle est libre; il
+ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la commission... Il faut qu'elle
+sache qui a donne l'ordre de tirer le canon d'alarme... S'il y a un
+combat, il sera, quoiqu'en soit le succes, la perte de la Republique...
+Jurons tous de mourir a notre poste."
+
+_S'il y a un combat_...Ces mots prouvent bien que la Gironde
+s'attendait a une lutte dans laquelle elle esperait encore ressaisir
+l'avantage sur ses adversaires.
+
+"Vous nous accusez, s'ecriait a son tour Rabaut-Etienne. Pourquoi?
+parce que vous savez que nous allons vous accuser."
+
+La Convention, il y a tout lieu de le croire, ignorait le travail qui
+s'etait fait pendant la nuit, travail de taupe qui avait creuse une
+mine profonde.
+
+La veille au soir, il y avait eu reunion a l'Eveche. Quelques rares
+quinquets eclairaient d'une lumiere brumeuse la salle ou se tenaient
+les seances. On distinguait ca et la dans cette penombre d'etranges
+tetes revolutionnaires; Dobsent, l'un de ceux qui avaient ete arretes
+par ordre de la commission des Douze, prit la parole. Son discours est
+une repetition exacte de ce que pensait et disait Marat dans sa
+feuille, et pourtant Dobsent n'etait point maratiste, il travaillait
+pour lui-meme.
+
+"Citoyens, s'ecria-t-il, depuis longtemps la division est au sein de la
+Convention nationale. Comment voulez-vous que l'ordre s'etablisse dans
+la nation, si le desordre et l'anarchie regnent dans l'Assemblee de ses
+representants? La faction qui trouble dans ce moment-ci l'union et
+l'harmonie de vos mandataires, citoyens, vous la connaissez tous, c'est
+la Gironde. Les Girondins sont des hommes qui voudraient arreter la
+Revolution a leurs idees, afin de s'en emparer et de la regir. Or,
+quelles sont les idees de ces hommes? Ils veulent faire succeder a
+l'ancienne aristocratie qui pesait sur vos tetes une aristocratie
+nouvelle mille fois plus accablante. Vous n'aurez quitte le joug des
+anciens nobles que pour tomber sous celui des parvenus insolents et mal
+eleves. Qu'on juge du vertige de ces valets de l'ancien regime, devenus
+maitres a leur tour! Ils ont toutes les passions des anciens suppots de
+la tyrannie, et ils ont moins qu'eux les bienseances. Vous etes plus
+eloignes de la liberte que jamais, car vous etes asservis au nom de la
+liberte meme. Avec des dehors brillants ou des formes seduisantes, ces
+hommes amollis par la bonne chere, par les femmes, par l'oisivete,
+demeurent faibles et indecis devant les grandes mesures; or, en
+revolution, il faut agir revolutionnairement.
+
+"Les Girondins resistent a l'unite de notre gouvernement, entravent
+notre marche, troublent la paix et le bon accord de l'Assemblee. Si
+vous les laissez faire, citoyens, de nos dissentions intestines
+naitront plusieurs republiques federees: les hommes les plus audacieux
+ou les plus adroits usurperont l'empire, soumettront la multitude a un
+nouveau joug, et le gouvernement aura change de forme sans avoir
+retabli la liberte. Croyez-moi, dans tout Etat ou quelques classes
+s'opposent avec acharnement a la tranquillite et a la felicite
+publiques, c'est folie de vouloir s'enteter a les convertir; il faut
+les retrancher. Dans des temps de revolution comme celui ou nous
+sommes, detruire les factions est un devoir; derriere les Girondins se
+cachent les royalistes, les federes, les mecontents, en un mot, tous
+ces hommes avec lesquels votre gouvernement n'est pas possible. Je vous
+engage donc a prendre d'assaut la Gironde, comme une forteresse qui
+couvre de sa protection les projets sinistres et les menees sourdes de
+nos ennemis. Aux armes! citoyens, levons-nous, et montrons que si nous
+savons exterminer les rois, nous n'ignorons pas non plus la maniere de
+detruire la tyrannie des factions. Demain, presentez-vous armes aux
+portes de la Convention nationale, et exigez qu'on vous livre les
+vingt-deux (les Girondins)."
+
+Se tournant du cote d'Henriot: "Henriot, tu es un brave citoyen et un
+homme de coeur; je te confie le commandement de l'insurrection. A
+demain!"
+
+L'Eveche avait un pied dans la Commune. Il forma un _Comite
+revolutionnaire_ ou _Conseil general_ qui siegea le 31 des le matin a
+l'Hotel-de-Ville; mais la direction du mouvement lui etait disputee par
+les Jacobins qui, de leur cote, avaient institue chez eux une
+_assemblee des commissions de sections_, ou de _Salut public_. Entre
+ces deux centres d'action l'emeute flottait indecise.
+
+Vers cinq heures du soir neanmoins le faubourg Saint-Antoine s'ebranle.
+Une sombre multitude entoure le palais des Tuileries; le souffle
+enflamme de cent a deux cent mille hommes se repand dans les airs. Des
+flots apres des flots battent les epaisses murailles derriere
+lesquelles siege la Convention.
+
+La salle est d'abord envahie par une deputation de Jacobins, a la tete
+de laquelle s'avance Lhuillier, un ancien cordonnier, alors procureur
+de la Commune et homme de loi. Il rappelle l'anatheme d'Isnard lance
+contre Paris; il demande qu'on mette en accusation des representants
+derriere lesquels les royalistes du Midi et de la Vendee abritaient
+leurs esperances, leurs criminelles manoeuvres.
+
+Des hommes armes de piques, de batons se repandent jusque sur les bancs
+des deputes. Pouvait-on deliberer sous la pression des envahisseurs? Le
+temple de la souverainete nationale n'etait-il point viole?
+
+Vergniaud propose de lever la seance. Le centre demeure immobile.
+Vergniaud sort, nul ne l'accompagne. Il rentre et voit la figure de
+Robespierre a la tribune.
+
+L'orateur (j'allais ecrire l'accusateur public) fut amer, penetrant,
+mais diffus.
+
+VERGNIAUD, de son banc.--Concluez!
+
+ROBESPIERRE.--Je conclus et contre vous: contre vous qui, apres la
+revolution du 10 aout, vouliez mener a l'echafaud ceux qui l'avaient
+faite; contre vous qui provoquez la destruction de Paris.
+
+Nouveau debordement de la multitude. C'est l'Eveche qui arrive. La
+salle est de plus en plus envahie. Jusqu'ici pourtant nulle violence.
+Pas un coup de fusil ne fut tire dans cette journee. Les ouvriers du
+faubourg Saint-Antoine apportent meme a la Convention des paroles de
+paix.
+
+"Legislateurs, s'ecrie l'un d'eux, la reunion vient de s'operer, la
+reunion du faubourg, de la Butte des Moulins et des sections voisines.
+On voulait que les citoyens s'egorgeassent, ils viennent de
+s'embrasser."
+
+Tout cela etait vrai. Ces sections soupconnees de royalisme et reunies
+au Palais-Royal venaient, en effet, de parlementer, de s'entendre et de
+se confondre dans le meme cri: "Vive la Republique!"
+
+Il fallait pourtant conclure, ainsi que l'avait dit Vergniaud. La
+commission des Douze fut cassee; on decreta que ses papiers seraient
+reunis au comite de Salut public. Ce comite fut charge d'en rendre
+compte "sous trois jours."
+
+Barere qui avait redige le decret ajouta qu'on "poursuivrait les
+complots."
+
+O Janus! O Tartufe! que dites-vous de ce tour de force? Des complots,
+mais lesquels? Des coupables, mais etait-ce les hommes de l'Eveche ou
+les Girondins? Barere se gardait bien de le dire.
+
+Tout etait-il fini? Oui, pour ce jour-la. Vergniaud lui-meme, voulant
+dissimuler la defaite de son parti, avait declare, au commencement de
+la seance, que le peuple de Paris avait bien merite de la patrie.
+Jamais il ne fut plus beau, plus grand comme orateur. C'etait le chant
+du cygne.
+
+La Convention sortit, descendit sur la terrasse des Feuillants et
+parcourut aux flambeaux les Tuileries, le Carrousel. Les deputes
+Girondins, dont on avait reclame la proscription et dont la chute etait
+si prochaine, assistaient eux-memes a cette fete.
+
+Le lendemain arriverent des nouvelles sinistres de la Vendee, de Lyon,
+de Valenciennes, de Mayence, de la frontiere d'Espagne: partout la
+Convention etait trahie, attaquee, menacee par l'ennemi du dedans et du
+dehors. Dira-t-on que ces desastres n'etaient point connus de la
+population, que le comite de Salut public les devorait en silence?
+L'etincelle electrique n'est point une vaine figure de langage. Paris
+en savait assez pour tressaillir de fureur et d'indignation.
+
+Sur qui devait tomber la responsabilite de ces malheurs? Avant le 10
+aout, on accusait la Cour, les constitutionnels. La Cour ayant disparu,
+les constitutionnels etant rentres sous terre, on s'en prenait
+desormais a ceux qui se rapprochaient le plus de leurs principes,
+c'est-a-dire aux Girondins.
+
+Cette accusation etait-elle injuste? En ce qui regardait l'etranger,
+peut-etre; mais en ce qui concernait Lyon, Marseille, non pas. C'est
+sous le masque du girondisme, du moderantisme que ces deux grandes
+villes, en pleine revolte, avaient brave, defie la Convention.
+
+Les Girondins n'avaient alors qu'un parti a prendre: donner leur
+demission, hesitaient-ils par un sentiment d'honneur? Esperaient-ils
+ressaisir la majorite de la Convention? Comptaient-ils encore sur la
+plaine?
+
+Si telle etait leur illusion, ils connaissaient bien peu les grandes
+assemblees politiques. Dans chacune d'elles, il y a les elements d'une
+majorite stagnante a la surface, mais qui se deplace par des courants
+sous-marins selon que le vent du succes souffle a droite ou a gauche.
+Le centre appartenait a la Gironde, tant que la Gironde etait la plus
+forte; il se portait a present vers la Montagne.
+
+Le chef de la Gironde, madame Roland venait d'etre arretee par ordre de
+la commune.
+
+Dans la nuit du 1er au 2 juin, les comites revolutionnaires ne
+negligerent aucun moyen pour soulever la population. Cependant la nuit
+s'avancait et rien ne bougeait encore. Marat etait a l'Hotel de Ville:
+impatient, fougueux, inquiet, il promenait ses regards sur les quais
+endormis. A la vue de ce calme, le sang bouillonnait dans ses veines;
+il frappait du pied. Il y a ceci de remarquable que lui, si
+declamateur, si verbeux d'ordinaire, parla tres-peu durant ce sombre
+drame, dont il fut pourtant le principal acteur par son journal, ses
+menees sourdes et l'influence qu'il exercait sur la commune.
+
+Vers deux heures du matin un petit homme qui ressemblait a l'Ami du
+peuple etait suspendu avec trois ou quatre acolytes a la corde d'une
+des cloches dans les tours Notre-Dame. La cloche etait lourde; ils
+tirent, ils s'acharnent, ils s'enragent. On dirait ces gnomes que le
+moyen age se figurait suspendus la nuit aux fleches dea vieilles
+cathedrales. Enfin la cloche s'ebranle; le marteau souleve a grand
+peine retombe sur les parois d'airain; le tocsin sonne. C'est le glas
+de la mort pour le parti de la Gironde.
+
+Les coups de ce tocsin nocturne tombent sur les faubourgs indecis. On
+bat la generale dans toutes les rues, les autres cloches de la ville
+s'eveillent, les cris d'alarme se repondent dans les tenebres. Au
+milieu de tout ce mouvement, de ce cliquetis d'armes, de ce bruit de
+tambours, on entend l'impassible marteau des monuments publics qui
+frappe les heures de distance en distance. Il n'est personne qui n'ait
+remarque dans une nuit d'emeute ou de revolution, l'indifference
+solennelle de l'horloge. Cette voix d'airain qui marque sur le meme ton
+l'heure de la revolte ou de la tranquillite publique, etrangere aux
+passions, aux souffrances, aux agitations de l'homme, calme ainsi que
+tout ce qui sort de l'eternite pour y rentrer aussitot, elle parait
+dire: "Tuez-vous, egorgez-vous, si bon vous semble, vous n'aurez point
+l'honneur de troubler dans les espaces celestes la marche des astres a
+laquelle j'obeis."
+
+La veille, le 1er juin, les Girondins avaient soupe ensemble pour la
+derniere fois. Louvet leur proposa de fuir dans leurs departements, et
+de revenir a la tete d'une armee de Federes pour _delivrer_ la
+Convention. _Delivrer_, c'est le mot dont tous les partis politiques
+couvrent leurs attentats contre le droit et la liberte. On assure
+qu'ils rejeterent avec horreur cet appel a la guerre civile: soit; mais
+pourquoi faut-il pour leur honneur, pour leur memoire, pour leur
+justification devant la posterite qu'ils n'aient point toujours
+repousse un moyen aussi criminel de retablir dans le pays leur autorite
+meconnue? Le soir ils se refugierent rue des Moulins chez leur confrere
+Meillan, dans les vastes appartements duquel ils purent entendre les
+sombres rumeurs de la rue, le rappel des tambours, les proclamations
+lues a la clarte des torches, le bruit des armes, les allees et venues
+des patrouilles dans les tenebres.
+
+Se rendraient-ils le lendemain a la Convention? Cette question fut
+agitee, leurs amis les detournerent de cet acte d'heroisme, leur
+conseillerent l'absence, les garderent en quelque sorte de force.
+Barbaroux, Lanjuinais et deux ou trois autres echapperent seuls a ces
+obsessions d'une tendresse aveugle.
+
+Au point du jour on tira le canon d'alarme. Des colonnes de citoyens
+armes de piques et de fusils se portent vers le palais de l'Assemblee
+nationale; Henriot marche a leur tete avec de l'artillerie. Toute cette
+multitude serre d'une triple haie, herissee de lances et de
+baionnettes, l'enceinte ou la Convention tient ses seances. Henriot
+fait tourner la bouche des canons vers le chateau des Tuileries.
+Marat, aux premieres blancheurs du jour, parcourt le jardin, haranguant
+les ouvriers, ramenant doucement par la manche de la blouse les hommes
+du peuple qui semblent vouloir s'ecarter de ses conseils et de son mot
+d'ordre, communiquant a tous ce meme esprit de defiance qui etait si
+bien dans sa nature.
+
+La seance s'ouvre, Malarme preside. Les bancs de la droite sont presque
+deserts. Ou etait Vergniaud? Ou se trouvaient alors Condorcet, Brissot,
+Louvet? chez Meillan, sans doute. Malheur aux partis qui en temps de
+revolution desertent le terrain de la lutte! Dira-t-on que leur
+presence eut ete inutile, que la Convention n'obeissait plus qu'a la
+force? Ce serait injuste; l'Assemblee garda jusqu'au dernier moment un
+certain souci de sa dignite. Si elle finit par ceder aux sommations du
+dehors, c'est qu'elle ne considerait plus elle-meme les Girondins comme
+etant a la hauteur du mouvement revolutionnaire. Leur absence n'en
+fournissait-elle point la preuve?
+
+La seance debute mal pour les Girondins. Lecture est donnee d'une
+lettre adressee a la Convention par les administrateurs de la Vendee.
+Cette lettre desesperee annonce que tout est perdu, que tout tombe au
+pouvoir des rebelles. "Voila, conclut-elle, ou nous ont mene vos
+divisions et vos querelles dont vous vous etes plus occupes que des
+secours dont nous avions besoin."
+
+De tous les cotes affluent de sinistres nouvelles. On ecrit de
+Wissembourg: "Jamais les aristocrates ne leverent plus audacieusement
+le masque. Nous perirons en combattant; mais vous, legislateurs, ces
+puissants motifs ne devraient-ils pas vous faire abjurer toute haine
+particuliere pour ne vous occuper que du salut de la patrie."
+
+Les memes cris d'alarme partaient a la fois de la Lozere, de la
+Haute-Loire, de Lyon, ou huit cents patriotes venaient d'etre massacres
+par des reactionnaires qui arboraient le drapeau de la Gironde.
+
+Cette lecture faite au nom du Comite de salut public par
+Jean-Bon-Saint-Andre etait encore plus terrible pour les Girondins que
+le glas de l'agonie qui sonnait dans toute la ville.
+
+Une deputation de la Commune se presente a la barre:
+
+"Mandataires, dit l'orateur, en s'adressant aux membres de la
+Convention, le peuple de Paris n'a pas quitte les armes. Les colonnes
+de l'egalite sont ebranlees; les contre-revolutionnaires levent la
+tete, la foudre gronde, elle est prete a les pulveriser. Les crimes des
+factieux de la Convention sont connus; nous venons pour la derniere
+fois vous les denoncer. Decretez a l'instant meme qu'ils sont indignes
+de la confiance publique, qu'ils soient mis en etat d'accusation."
+
+La lutte s'engage terrible, implacable. De part et d'autre on s'accable
+de paroles brutales, de recriminations violentes. Le bruit du tambour
+qu'on bat dans toute la ville penetre, retentit jusque dans la salle
+des seances. Lanjuinais monte a la tribune:
+
+"C'est contre la generale que je veux parler."
+
+Profitant d'un moment de silence, il s'eleve avec force contre la
+tyrannie de l'emeute, contre les usurpations de la commune, contre la
+nouvelle petition "trainee dans la boue des rues de Paris."
+
+Plusieurs voix: "Il insulte le peuple!"
+
+Legendre: "Descends de la tribune, ou je t'assomme.
+
+Lanjuinais: "Commence par faire decreter que je suis un boeuf.
+
+Tout le monde sait que Legendre etait boucher.
+
+Le tumulte redouble. Les galeries avaient ete envahies de bonne heure
+par les Jacobins qui ebranlent la salle de cris et de trepignements.
+
+Il ne restait plus aux Girondins qu'une chance de salut, c'etait de
+s'immoler eux-memes sur l'autel de la Concorde, de donner leur
+demission. Isnard, Fauchet, le vieux Dussaulx, Lanthenas, offrent
+successivement de se poser en victimes expiatoires. Helas! il etait
+trop tard. Cette resolution qui, deux jours auparavant, aurait pu
+sauver la Gironde, ne servit qu'a l'amoindrir. "C'est un piege,"
+murmura Robespierre. Marat qui ne voulait a aucun prix que sa proie lui
+echappat, s'ecrie. "C'est l'impunite pour les traitres." Il s'elance a
+la tribune et declare qu'il donne sa demission, si l'on consent au
+sacrifice de quelques membres se devouant eux-memes en holocauste.
+
+De leur cote Lanjuinais et Barbaroux protestent avec heroisme contre
+cette concession faite a l'emeute.
+
+Cependant la salle est cernee, gardee a vue, entouree d'energumenes qui
+empechent les deputes de sortir. La Convention reconnait avec horreur
+qu'elle est prisonniere. Le sentiment de sa propre dignite se revolte
+devant cet outrage. Retrancher les Girondins, passe encore; mais les
+livrer, mais subir, seance tenante, la pression de l'emeute, mais se
+deshonorer elle-meme aux yeux de la France et de la posterite, oh! non,
+mille fois non!
+
+Barere s'elance a la tribune: "Prouvons, dit-il, que nous sommes
+libres. Allons deliberer au milieu de la force armee; elle protegera
+sans doute la Convention."
+
+Plusieurs voix: "Oui, oui; on veut nous opprimer: sortons d'ici et
+faisons baisser devant nous les baionnettes."
+
+Le president (Herault de Sechelles qui venait de remplacer Malarme),
+descend du fauteuil; presque tous les membres de la Convention le
+suivent. Une trentaine de Montagnards restent seuls immobiles sur leurs
+bancs.
+
+Les deputes du centre et de la droite, sans compter beaucoup, du cote
+gauche, se precipitent vers la porte de bronze; la garde leur livre
+passage. Le president conduit l'Assemblee en procession dans les cours
+et dans le jardin des Tuileries. Elle se presente a toutes les issues
+qu'elle trouve fermees; elle ordonne qu'on lui ouvre une des grilles:
+refus. A l'entree de la place du Carrousel, elle rencontre l'artillerie
+qui barre le passage, soutenue qu'elle etait d'un triple rang de piques
+et de baionnettes. Herault de Sechelles, avec une noble attitude,
+signifie aux chefs de l'insurrection qu'ils doivent se retirer et
+laisser a la Convention son libre vote: "Nous voulons bien,
+ajoute-t-il, juger les vingt-deux; nous ne voulons pas qu'on nous les
+arrache par la force. Henriot, repond par un mot:
+
+"Canonniers, a vos pieces!"
+
+Le canon cette derniere raison des rois, etait maintenant celle de
+l'emeute.
+
+La Convention, cette assemblee si grande, si fiere, qui jugeait et
+punissait les rois, qui defiait toutes les cours de l'Europe, baisse la
+tete devant la tyrannie de la force et recule fremissante de colere.
+C'etait assez d'humiliations ainsi. Dans l'interieur de l'Assemblee les
+tribunes murmuraient. Marat qui etait d'abord reste a son poste, mais
+qui se leva de son banc et sortit, quand il craignit que la masse des
+deputes ne se fut echappee, rencontra la Convention dans un piteux etat
+de desarroi au Pont-Tournant.
+
+--Je somme l'Assemblee, dit-il, de rester dans la salle des seances.
+
+Honteuse, vaincue, consternee, la Convention reprend le chemin du
+Palais des Tuileries.
+
+A partir de ce moment, Marat est l'ame de l'Assemblee. Decrete naguere
+d'accusation, hue, honni, persifle quelques jours auparavant, il
+dispose maintenant a son gre du sort de ses ennemis; il recommande
+d'elaguer trois Girondins de la liste des vingt-deux: Dussaulx
+"vieillard radoteur, trop incapable pour etre chef de parti; Lanthenas,
+pauvre d'esprit, qui ne meritait pas l'honneur que l'on songeat a lui;
+Ducos, a qui l'on ne pouvait reprocher que quelques opinions erronees",
+et l'on efface ces noms, il conseille d'en inscrire d'autres a leur
+place, et on les inscrit.
+
+Le decret d'arrestation passa a une grande majorite, il est vrai que
+beaucoup de deputes s'abstinrent.
+
+Des que cette nouvelle est connue, l'insurrection debarrasse les abords
+du Palais national, toute cette multitude armee se retire au chant de
+_Ca ira_. Femmes, enfants, vieillards, s'en vont en melant leurs voix
+au terrible refrain. L'emeute rentre dans les faubourgs comme la lionne
+dans son antre. Ivres de vin et de patriotisme, ces farouches
+sans-culottes se quittent en jurant de mourir pour la liberte; les
+mains serrent les mains, tous les coeurs battent dans un seul coeur. On
+croyait enfin que la Convention delivree de ses luttes intestines
+marcherait d'un pas ferme vers les grandes mesures qui devaient assurer
+le bonheur public a l'interieur et la victoire de nos armees sur les
+champs de bataille.
+
+Il y avait alors pres d'Avignon un jeune officier d'artillerie, qui
+s'appelait quelque chose comme Buonaparte ou Bonaparte. Il ecrivit ces
+mots quelques mois apres la chute des Girondins: "Pour voir lequel des
+Federes ou de la Montagne tient pour la Republique, une seule raison me
+suffit, la Montagne a ete un moment la plus faible, la commotion
+paraissait generale. A-t-elle cependant jamais parle d'appeler les
+ennemis? Ne savez-vous pas que c'est un combat a mort que celui des
+patriotes et des despotes de l'Europe?... Je ne cherche pas si vraiment
+ces hommes, qui avaient bien merite du peuple dans tant d'occasions,
+ont conspire contre lui: ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la
+Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'etant portee aux
+dernieres extremites contre eux, les ayant decretes, emprisonnes, je
+veux meme vous le passer, les ayant calomnies, les Brissotins etaient
+perdus sans une guerre civile qui les mit dans le cas de faire la loi a
+leurs ennemis. S'ils avaient merite leur reputation premiere, ils
+auraient jete leurs armes a l'aspect de la Constitution; ils auraient
+sacrifie leurs interets au bien public; mais, il est plus facile de
+citer Decius que de l'imiter. Ils se sont aujourd'hui rendus coupables
+du plus grand de tous les crimes: ils ont, par leur conduite, justifie
+leur decret... Le sang qu'ils ont fait repandre a efface les vrais
+services qu'ils avaient rendus." Ces reproches s'adressaient a la
+conduite que les Girondins tinrent apres le 2 juin, a l'esprit de
+desordre que ces proscrits semerent bientot dans toute la France.
+
+[Illustration: Comite de salut public.]
+
+Mefions-nous pourtant des appreciations du cesarisme. De quel cote
+qu'il vint, l'evenement qui supprima les Girondins etait un coup
+d'Etat, et tous les coups d'Etat sont mauvais; celui du 2 juin 93
+contenait en germe le 18 brumaire et le 2 decembre. Etait-ce d'ailleurs
+impunement que la Convention venait de se dechirer elle-meme. Tout acte
+porte avec lui ses consequences... La barriere de la loi etait
+franchie; l'ere de la proscription etait ouverte; le droit venait de
+succomber devant la force. Les vainqueurs avaient, ce jour-la meme,
+signe leur arret de mort. Ils y passerent tous, Dantonistes,
+Hebertistes, Robespierristes. Le 2 juin devait fatalement aboutir au 9
+thermidor.
+
+Les Girondins mis en etat d'arrestation chez eux furent: Gensonne,
+Vergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Petion, Salles, Chambon, Barbaroux,
+Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage,
+Louvet, Valaze, Doulcet, Lidon, Lehardy, les ministres Claviere et
+Lebrun, les membres de la Commission des douze, Fonfrede et
+Saint-Martin exceptes.
+
+La chute des Girondins entraina la perte de quelques victimes qui
+tenaient fort indirectement a leur parti. Theroigne, au plus fort de la
+lutte, voulut s'elancer entre les deux camps, comme autrefois les
+femmes sabines se jeterent entre les combattants armes qui allaient
+dechirer le berceau de Rome. "Citoyens, s'ecriait-elle, ecoutez-moi: ou
+en sommes-nous? Toutes les passions qu'on a eu l'art de mettre aux
+prises nous entrainent et nous conduisent au bord du precipice... A mon
+retour d'Allemagne, il y a a peu pres dix-huit mois, je vous ai dit que
+l'empereur avait ici une quantite prodigieuse d'agents pour nous
+diviser, afin de preparer de loin la guerre et de la faire eclater au
+moment ou ses satellites feraient en meme temps irruption sur notre
+territoire. Dejouons ces intrigues; ne justifions pas par nos querelles
+intestines cette calomnie des rois et de leurs esclaves, qu'il n'est
+pas possible a un peuple de tenir lui-meme les renes de la
+souverainete; ne les autorisons pas a venir nous mettre d'accord."
+
+Cette charmante voix qui, cette fois, etait celle de la sagesse, se
+perdit dans le cri de guerre des partis dechaines. Vers l'epoque du 31
+mai, Theroigne se trouvait au jardin des Tuileries, sur le passage de
+Brissot. Un groupe de femmes entoure le chef de la Gironde avec des
+huees et des trepignements de colere. La jolie Liegeoise, ecoutant
+plutot son coeur que sa raison, se jette sur ces furies pour defendre
+le depute qu'on insulte. Ce genereux mouvement, plus prompt que
+l'eclair, attire sur elle toute la tempete.--Ah! tu es brissotine,
+s'ecrient-elles en la saisissant; ah! tu es l'amie des federalistes et
+des traitres! Attends! attends! attends! Aussitot les forcenees de
+relever sa robe et...--Je m'arrete: sous cet indigne traitement, sa
+figure se couvrit d'un nuage pourpre, et sa raison d'un voile de
+tenebres. A dater de ce jour, on ne la revit plus. On apprit plus tard
+qu'elle avait ete renfermee dans une maison de sante au faubourg
+Saint-Marceau.
+
+La veille du 9 thermidor, elle ecrivit a Saint-Just la lettre suivante:
+
+"Citoyen Saint-Just, je suis toujours en arrestation; j'ai perdu un
+temps precieux. Envoyez-moi deux cents francs, et venez me voir; je
+vous ai ecrit que j'avais des amis jusque dans le palais de l'empereur.
+J'ai ete injuste a l'egard du citoyen Bosgue. Pourrai-je me faire
+accompagner chez vous? J'ai mille choses a vous dire. Il faut etablir
+l'union. Il faut que je puisse developper tous mes projets, continuer
+d'ecrire ce que j'ecrivais: j'ai de grandes choses a dire; j'ai fait de
+grands progres. Je n'ai ni papier, ni lumiere, ni rien; mais, quand
+meme, il faut que je sois libre pour pouvoir ecrire. Il m'est
+impossible de rien faire ici.
+
+Mon sejour m'y a instruite; mais, si j'y restais plus longtemps sans
+rien faire et sans rien publier, j'avilirais les patriotes et la
+couronne civique. Vous savez qu'il est egalement question de vous et de
+moi, et que les signes d'union demandent des effets. Il faut beaucoup
+de bons ecrits, qui donnent une bonne impulsion. Vous connaissez mes
+principes; j'espere que les patriotes ne me laisseront pas victime de
+l'intrigue. Je puis encore tout reparer, si vous me secondez; mais il
+faut que je sois partout ou je suis respectee. Je vous ai deja parle de
+mon projet; je demande qu'on me remette chez moi. Salut et fraternite."
+
+Elle etait folle.
+
+Theroigne paya cruellement ses excentricites. L'expiation la visita
+sous la forme de la maladie, et quelle maladie, grand Dieu! Elle vecut
+longtemps, releguee a la Salpetriere dans le quartier des
+incurables.--Reduite a ne pouvoir supporter sur ses membres aucun
+vetement, pas meme de chemise, ombre d'elle-meme, la malheureuse se
+cherchait dans les brouillards epais de ses reves. Couchee au fond
+d'une cellule petite, sombre, humide, sans meubles, elle repondait a
+ceux qui l'interrogeaient: "Je ne sais pas; j'ai oublie." Insistait-on,
+elle s'impatientait, parlait seule a voix basse, et l'on entendait sur
+ses levres les mots entrecoupes de _fortune, liberte, comite,
+revolution, coquin, decret_. Toute sa vie de courtisane et d'heroine se
+refletait dans son delire.--Elle conserva jusqu'a la fin des restes de
+beaute: on remarquait, surtout, la perfection de ses pieds et de ses
+mains. Elle mourut le 9 mai 1817, a l'age de cinquante-huit ans. Pauvre
+Theroigne!
+
+Revenons aux Girondins. Plus que tout autre, nous plaignons, nous
+admirons ces hommes remarquables par leur eloquence, interessants par
+leur jeunesse et leur ardent caractere. Qui pourrait neanmoins se
+dissimuler qu'ils ne fussent devenus un obstacle a la marche de la
+Revolution? Ils voulaient lui resister; elle les entraina, les broya
+sous les roues de son char.
+
+Les Girondins avaient le temperament, les idees et les tendances de la
+bourgeoisie eclairee. Avec eux tomba le dernier rempart de la classe
+moyenne. La Montagne en se soulevant sur leurs debris inaugura le regne
+de l'element populaire. L'unite de la representation nationale etait
+rompue; l'Assemblee avait ete humiliee par l'emeute; un precedent fatal
+menacait la liberte de la tribune: malgre tout, le drapeau de la
+Revolution sortit encore une fois de la lutte, indigne, dechire, mais
+triomphant.
+
+La responsabilite du coup d'Etat qui frappa les Girondins se partage
+entre la Commune, l'Eveche, le Club des Jacobins et quelques membres de
+la Montagne; Robespierre certes n'y fut point etranger; mais, d'apres
+le temoignage de tous les contemporains que j'ai pu consulter, le 2
+juin fut surtout la journee de l'Ami du peuple.--Prends garde, Marat,
+la ligue vaincue aboutit a Ravaillac; les partis decimes se vengent par
+un coup de couteau.
+
+Causant un jour avec Lakanal, je lui demandais: "Et que pensez-vous des
+Girondins?
+
+--C'etaient des intrigants, repondit le grave vieillard.
+
+Cette epithete dont on abusait en 93 n'avait pas tout a fait le sens
+qu'elle a maintenant; elle voulait dire des hommes d'expedients et non
+des hommes de principes, des parlementaires cherchant plutot le succes
+que le bien public et la verite, des esprits a combinaisons subtiles et
+delies qui transigeaient trop aisement avec les partis monarchiques
+quand ils avaient besoin d'y trouver un point d'appui.
+
+
+
+
+XIV
+
+Incapacite des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la
+Convention apres le 2 juin.--Lettre de Marat.--Declin de l'Ami du
+peuple.--Systeme de bascule adopte par Robespierre.--Activite de la
+Convention apres la chute des Girondins.--Fondation du Museum
+d'histoire naturelle.--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde
+avec les royalistes.--Ce qui se passait dans le Calvados.
+
+
+La Gironde laissait, en s'evanouissant, la preuve de son impuissance.
+Apres avoir longtemps dirige les affaires, elle n'avait su ni vendre
+les biens des emigres et du clerge, ni soutenir la valeur des
+assignats, ni creer pour le tresor des ressources nouvelles, ni relever
+le moral de l'armee, ni ressusciter le travail et l'industrie, ni
+rassurer le commerce, ni encourager l'agriculture, ni apaiser les
+mouvements populaires, ni eteindre les foyers de la guerre civile, ni
+vaincre la contre-revolution, rien, elle n'avait rien fait: huit grands
+mois s'etaient perdus en querelles fratricides.
+
+Et pourtant a droite de la Convention il y avait un creux. Les regards
+se portaient involontairement sur ces sieges vides, hier si bien
+remplis et d'ou s'elevaient tant de voix eloquentes. A present, quel
+silence! quelques-uns des ardents Montagnards regrettaient du fond du
+coeur la chute de leurs adversaires. Garat raconte que Danton lui
+disait un jour: "Vingt fois, je leur ai offert la paix; ils ne l'ont
+pas voulue; ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me
+perdre; ce sont eux qui nous ont force de nous jeter dans le
+sans-culotisme qui les a devores, qui nous devorera tous, qui se
+devorera lui-meme." (_Memoires de Garat_.)
+
+Le lendemain du jour ou la Convention avait livre les vingt-deux, elle
+recut de Marat une lettre dont il fut fait lecture. "Citoyens, mes
+collegues, disait-il, quelques-uns me regardent comme une pomme de
+discorde, et etant pret, de mon cote, a tout sacrifier au retour de la
+paix, je renonce a l'exercice de mes fonctions de depute, jusqu'apres
+le jugement des representants accuses. Puissent les scenes scandaleuses
+qui ont si souvent afflige le public ne plus se renouveler au sein de
+la Convention! Puissent tous ses membres immoler leurs passions a
+l'amour de leurs devoirs, et marcher a grands pas vers le but glorieux
+de leur mission! Puissent mes chers confreres de la Montagne faire voir
+a la nation que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que
+les mechants entrainaient leurs efforts et retardaient leur marche!
+Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour ecraser les ennemis
+du dehors, terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs
+qui desolent la patrie, y ramener la joie et l'abondance, affermir la
+paix par de sages lois, etablir le regne de la justice, faire fleurir
+l'Etat et cimenter le bonheur des Francais! C'est tout le voeu de mon
+coeur." L'Assemblee ne voulut point accepter la demission de Marat;
+elle donna ses motifs par la bouche de Chasles: "Le parti de la
+Gironde, dit-il, ayant reussi a faire passer Marat dans les
+departements pour un monstre, pour un homme de sang et de pillage, afin
+de le separer d'une ville qui adoptait ses principes, ce serait donner
+gain de cause aux ennemis de la Revolution que de consentir a sa
+retraite." Il resta; mais, comme il arrive trop souvent aux hommes
+d'opposition et de lutte, Marat avait laisse sa force dans le succes.
+
+A dater du 2 juin, l'astre de Robespierre continue a croitre dans le
+ciel de la Revolution, et celui de l'Ami du peuple s'amoindrit de jour
+en jour. Le moment etait venu pour la Revolution de se calmer. Marat,
+cette fievre ardente, qui communiquait ses pulsations a la multitude;
+cette seconde vue, qui devoilait la trahison des chefs militaires et
+les complots des hommes d'Etat; ce porte-voix de toutes les fureurs
+democratiques, Marat desormais n'etait plus du tout l'homme qu'il
+fallait a la situation.
+
+Le bronze en fusion devait passer par la tete de Robespierre pour s'y
+figer et y recevoir l'empreinte de la froide raison d'Etat. La
+Revolution allait entrer dans une voie nouvelle: en detruisant l'ancien
+regime, elle avait pris l'engagement de tout reorganiser.
+
+Robespierre etait, qu'on nous passe le mot, un homme de juste milieu.
+Expliquons tout de suite dans quel sens. Est-ce a dire, comme le
+pretendait Proudhon, que l'avocat d'Arras eut fait un assez bon
+ministre de Louis Philippe en 1830? Ne confondons point les temps et
+les epoques; ne badinons pas avec l'histoire. Ce que nous affirmons,
+c'est qu'en 93 Maximilien s'empara d'une position haute, inexpugnable,
+entre les _moderes_ d'une part et de l'autre ce qu'on appelait alors
+les _enrages_. De cette ligne de conduite il ne se departit jamais.
+Lorsque plus tard les circonstances lui donnerent un pouvoir, d'autant
+plus fort que ce pouvoir n'etait point defini, aux plus mauvais jours
+de la terreur, il sut maintenir la hache en equilibre frappant a droite
+et a gauche sur les retardataires et les exageres. "Nous avons,
+disait-il des le 14 juin aux Jacobins, deux ecueils a redouter: le
+decouragement et la presomption, l'excessive defiance et le
+moderantisme, plus dangereux encore. C'est entre ces deux ecueils que
+les patriotes doivent marcher vers le bonheur general."
+
+Tout etait a creer: le code civil, l'uniformite des poids et mesures,
+le systeme decimal, un plan d'instruction publique, le partage des
+biens communaux, la regeneration des moeurs, l'organisation des armees
+et des services militaires, l'administration du telegraphe, mille
+autres organes du nouvel ordre social. La Convention n'avait guere ete
+jusqu'ici qu'une arene de gladiateurs; a peine les Girondins ont-ils
+disparu qu'elle se met courageusement a l'oeuvre. Debarrassee des
+luttes personnelles qui retardaient et entravaient son elan, cette
+grande Assemblee s'avance desormais avec une rapidite foudroyante vers
+la realisation des principes democratiques. Le 10 juin 1793, huit jours
+apres s'etre arrachee vingt-d'eux de ses membres, elle fonde, sur la
+proposition de Lakanal, le _Museum d'histoire naturelle_, veritable
+monument eleve a la philosophie et a la science, vaste encyclopedie de
+la creation se racontant elle-meme par des specimens du regne organique
+ou inorganique, empruntes a tous les climats, a tous les continents, a
+tous les ages du globe terrestre.
+
+Les orateurs venaient de se precipiter dans le gouffre qu'ils avaient
+eux-memes creuse; mais ils etaient remplaces par des hommes
+d'execution, des esprits pratiques, des citoyens a la fois energiques
+et calmes, portant devant eux la loi et la lumiere. L'artifice des
+historiens reactionnaires consiste a insister sur le cote tragique de
+la Revolution francaise, et a passer sous silence les eminents services
+qu'elle a rendus aux arts, aux sciences, aux belles-lettres, a
+l'agriculture, a l'industrie. Et c'est sur un sol ebranle par la guerre
+civile, convoite par l'ennemi, cerne d'un cercle de feu que se posaient
+les fondements de la societe moderne. Le Rhin, les Pyrenees, les Alpes,
+toutes les frontieres naturelles de la vieille Gaule sont forcees;
+qu'oppose la Convention a ce debordement de forces royalistes? Le fer
+et l'idee francaise.
+
+A l'interieur les evenements se precipitent. Le federalisme gagne
+chaque jour du terrain. Le midi de la France s'ebranle; la Bretagne
+tout entiere se souleve; le Calvados s'agite; le Jura menace; l'Isere
+gronde; Toulouse bouillonne; Bordeaux resiste; les deux grandes villes,
+Lyon et Marseille, nagent dans le sang. Paris est designe au feu du
+ciel par les departements revoltes; au milieu de cette conflagration
+generale, la Montagne ne s'emeut point: contre les ennemis du dedans et
+du dehors elle eleve un rempart moral, la Constitution.
+
+Dans la seance du 30 mai, la Convention avait adjoint au Comite de
+Salut public Herault de Sechelles, Couthon, Saint-Just, Ramel et
+Mathieu, en les chargeant de poser les bases de l'acte constitutionnel.
+Le 9 juin, dans la soiree, ils soumirent a leurs collegues du Comite le
+projet qu'ils avaient redige. Le lendemain, Herault de Sechelles en
+donna lecture a l'Assemblee nationale. Le 11, la discussion s'ouvrit;
+elle fut grave, solennelle, profonde. "Nous sommes entoures d'orages,
+s'ecria Danton, la foudre gronde; eh bien, c'est du milieu de ses
+eclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation francaise."
+
+Quelques chapitres de la Constitution donnerent lieu a des incidents
+pathetiques. "Le peuple francais, dit l'article IV, ne fait point la
+paix avec un ennemi qui occupe son territoire." A ces mots, le Girondin
+Mercier demanda si l'on se flattait d'avoir fait un pacte avec la
+victoire. "Du moins, nous en avons fait un avec la mort," s'ecrie tout
+d'une voix la Montagne.
+
+Oeuvre de sentiment plutot qu'oeuvre de science, la Constitution de 93
+a donne lieu de nos jours a beaucoup de critiques parmi lesquelles il
+s'en trouve sans doute de fondees. Le mieux est de n'envisager que les
+grandes lignes et les proportions generales du monument eleve a
+l'exercice universel et constant de la _souverainete populaire_. Pour
+la premiere fois, les droits du faible, du pauvre, de l'opprime furent
+inscrits dans nos institutions politiques. Elle proclamait, cette
+Constitution, le triomphe du devouement sur l'egoisme, de l'interet
+general sur l'interet particulier, le moyen pour tous les citoyens de
+se faire rendre justice, la mobilite des fonctions et des magistratures
+electives. Elle consacrait le droit inalienable pour chaque citoyen de
+jouir et de disposer a son gre de ses biens, de ses revenus, mais elle
+definissait la propriete _le fruit du travail et de l'industrie_. Non
+contente de precher vaguement la charite, la fraternite, elle declarait
+que _la societe doit la subsistance aux citoyens malheureux_, soit en
+leur procurant du travail, soit en assurant les moyens de vivre a ceux
+qui sont hors d'etat de travailler. En meme temps que le pain materiel,
+elle assurait aux classes souffrantes le pain de l'esprit,
+l'instruction commune. Ca et la, se detachaient des traits touchants:
+un etranger pouvait acquerir le droit de citoyen francais "en adoptant
+un enfant, en nourrissant un vieillard." La plupart des principes sur
+lesquels reposait l'edifice de la Constitution etaient visiblement
+empruntes a la philosophie du XVIIIe siecle. Redigee, votee au milieu
+des eclats de la foudre, elle etait tres-certainement l'oeuvre la plus
+democratique et la plus humaine qui fut jamais sortie des decisions
+d'une assemblee.
+
+On l'attendait avec une impatience fievreuse. Tout le monde croyait
+alors qu'elle serait le palladium de la liberte, qu'elle retablirait la
+paix a l'interieur en detruisant parmi les Francais les viles passions
+qui les divisent; on se disait qu'a la lecture de cette feuille de
+papier, les armes tomberaient de la main des ennemis et que les
+satellites des tyrans nous tendraient des bras fraternels. Illusion,
+sans doute; mais qui aurait le courage de blamer cette foi naive dans
+la vertu des principes, dans la toute-puissance des idees? C'est au
+contraire par la que nos peres furent grands et qu'ils ont resiste,
+seuls contre tous, a l'aneantissement de la France.
+
+Robespierre qui n'etait certes ni un esprit ingenu, ni meme un
+caractere enthousiaste, partagea lui-meme cette confiance. "La seule
+lecture du projet de Constitution, s'ecriait-il des le premier jour, va
+ranimer les amis de la patrie et epouvanter tous nos ennemis. L'Europe
+entiere sera forcee d'admirer ce beau monument eleve a la raison
+humaine et a la souverainete d'un grand peuple."
+
+On a dit que la Constitution de 93 etait inapplicable; il serait plus
+juste de dire qu'elle ne fut point appliquee, et de s'en tenir la. Les
+sections de Paris, les assemblees primaires, l'immense majorite des
+citoyens l'avaient recue et consentie par acclamation. D'ou vient donc
+qu'elle fut suspendue et ajournee a des temps meilleurs? Parce qu'on
+etait alors en guerre, et que la guerre reclame des mesures
+exceptionnelles, arbitraires, rigoureuses; parce qu'on etait en
+revolution et que l'acte constitutionnel avait ete redige en vue d'une
+Republique assise sur des bases regulieres et stables. Telle est la
+raison pour laquelle, apres avoir decouvert au peuple cette auguste
+statue, les legislateurs de 93 reconnurent le besoin de la voiler
+jusqu'a la paix.
+
+Helas! la paix ne devait point luire pour les hommes de cet age de
+pierre, tous voues au sacrifice, a l'echafaud, et l'ideal qu'ils
+avaient un instant derobe aux sommets de la raison humaine remonta vers
+les temples sereins de la philosophie, du droit et de la justice.
+
+Au milieu de ce mouvement des esprits qu'etait devenue la Gironde?
+
+Il serait injuste de croire qu'au 2 juin, la Convention voulut la mort
+des vingt-deux. Leurs ennemis les plus acharnes tenaient seulement a
+les ecarter de la lutte politique. On s'etait contente de les consigner
+chez eux sous la surveillance d'un gendarme. Quelques deputes
+Girondins, Vergniaud, Valaze, Gensonne, resterent a Paris; mais,
+prisonniers volontaires, ils ne cesserent d'adresser a la Convention
+des lettres violentes, de recriminer contre l'arret qui les avait
+frappes. Beaucoup d'autres se sauverent, c'etait leur droit. La
+facilite avec laquelle ils s'echapperent prouve d'ailleurs qu'ils
+etaient tres mal gardes. Fuir pour se soustraire a la main du tribunal
+revolutionnaire, passe encore; mais fuir pour attiser dans les
+departements le feu de la guerre civile, la etait le crime.
+
+Buzot, Gorsas, Barbaroux, Guadet, Meilhan, Duchatel s'elancerent sur
+l'Eure, le Calvados, la Bretagne. Dans cette partie de la France le
+terrain de l'insurrection etait tout prepare pour les recevoir. Peu de
+jours apres le 2 juin, deux Montagnards, deux representants du peuple,
+envoyes par la Convention a l'armee des cotes, Romme et Prieur, avaient
+ete arretes par des Girondins du Calvados.
+
+L'outrage etait sanglant et meritait un chatiment exemplaire.
+
+Par un sentiment d'abnegation personnelle, digne des heros de
+l'antiquite, les deux captifs avaient adresse le message suivant a
+leurs collegues: "Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages
+pour la surete des deputes detenus a Paris."
+
+Elle etait venue a la tete de plusieurs, cette noble idee: pour
+desarmer l'indignation des departements, pour calmer leurs alarmes, en
+leur fournissant des garanties, plusieurs citoyens de Paris, des
+membres de la Convention nationale, Danton, Couthon et quelques autres
+s'etaient, des les premiers jours, offerts comme otages.
+
+L'attitude de la plupart des Montagnards n'avait alors rien de tres
+hostile pour les Girondins. On les plaignait, on leur eut volontiers
+accorde tous les moyens de securite personnelle. Qui changea ces
+dispositions favorables? La conduite des Girondins eux-memes.
+
+Quand on sut que Chasset et Biroteau couraient a Lyon ou la guillotine
+royaliste etait dressee contre les patriotes; quand on apprit que
+Rabaut-Saint-Etienne volait a Nimes et Brissot a Moulins; quand on
+annonca que des comites reactionnaires, ayant de vastes ramifications,
+s'organisaient a Caen, a Evreux, a Rennes, a Bordeaux, a Marseille;
+quand on eut tout lieu de soupconner que la Gironde tendait la main a
+la Vendee; quand arriva la nouvelle de la prise de Saumur par les
+Vendeens, coincidant avec le soulevement du Calvados, la fureur,
+l'exasperation ne connurent plus de bornes. Danton eclata, Robespierre
+refusa tout compromis avec les rebelles. Legendre proposa de detenir
+comme otages, jusqu'a l'extinction de la guerre civile, les membres du
+cote droit.
+
+Louvet, Lanjuinais, Kervelegan, Petion, qui etaient d'abord restes a
+Paris, allerent fortifier leurs amis dans le Calvados et s'appuyer a
+l'armee du Nord, qui etait commandee par le general de Wimpfen, un
+royaliste.
+
+Un grand parti politique ne repond pas que de lui-meme; il repond aussi
+de ses allies. Or, quand on voit les royalistes de toutes les nuances
+se cacher sous le masque du girondisme, le drapeau de la moderation
+servir d'etendard a la guerre civile et aux represailles sanglantes,
+les vaincus du 2 juin accepter eux-memes toutes ces transactions de
+conscience, le moyen de croire a la sincerite de leur profession de foi
+republicaine?
+
+[Illustration: Assassinat de Marat.]
+
+Que faisaient a Caen les Girondins? Ils prechaient l'insurrection, la
+revolte contre la representation nationale, la desobeissance aux lois.
+La peinture qu'ils faisaient des evenements du 2 juin et de la
+situation de Paris etait chargee des plus sombres couleurs. A les en
+croire, la Convention etait une caverne de brigands et de scelerats, un
+antre de betes fauves. Ils designaient surtout a la vengeance des
+_honnetes gens_ le _farouche Robespierre_, Danton, le _vil_ Marat.
+Heureusement le regne de ces buveurs de sang allait finir. Les
+terroristes etaient eux-memes frappes de terreur. Paris ecrase, asservi
+par une poignee de tyrans, n'opposerait aux armees provinciales aucune
+resistance; Paris ne demandait qu'a etre delivre. "Montrez-vous,
+s'ecriaient-ils, sous les murs de cette orgueilleuse capitale, et les
+citoyens, les soldats, les canonniers eux-memes viendront sans armes a
+votre rencontre; ils vous tendront les bras, ils vous accueilleront
+comme des sauveurs!"
+
+Certes, la provocation a l'assassinat politique etait a cent lieues de
+la pensee des Girondins; mais cette parole ardente, enflammee, exaltait
+surtout l'imagination des femmes. Beaucoup d'entre elles se figuraient
+que l'existence de trois ou quatre monstres etait le seul obstacle au
+bonheur de la France et, dans leur illusion, elles appelaient sur ces
+tetes maudites l'epee de l'ange exterminateur.
+
+Comment donc s'etonner que de Caen partit une nouvelle Judith?
+
+
+
+
+XV
+
+Marat alite.--Le docteur Charles.--Deputation du club des Jacobins.--
+Mort de l'Ami du peuple.--Emotion des patriotes.--Les funerailles.--Le
+tableau de David. Les honneurs posthumes rendus a Marat.--Son entree
+triomphale au Pantheon.
+
+
+Depuis quelques jours, Marat etait malade et sa maladie faisait
+evenement dans les clubs.
+
+Des le 17 avril 93, il ecrivait a la Convention: "Accable d'affaires,
+charge de la defense d'une foule d'opprimes, et detenu chez moi par une
+indisposition tres-grave, je ne puis quitter mon lit pour me rendre a
+l'Assemblee."
+
+Apres le 2 juin, le mal fit des progres. La fievre du patriotisme,
+l'exces de travail, les inquietudes morales le devoraient; la rage du
+bien public etait la robe de Dejanire collee sur sa chair: elle le
+consumait a petit feu.
+
+Marat n'etait d'ailleurs plus Marat. Depuis le 2 juin, comme nous
+l'avons dit, l'epoque des grandes agitations revolutionnaires s'etait
+fermee. Son role des lors se trouvait amoindri, son influence
+s'evanouissait de jour en jour. Il avait meme ete oblige de combattre
+Jacques Roux, chef des enrages. Camille Desmoulins disait: "Au dela de
+Marat, dans l'ocean de la Revolution, on n'apercoit plus que l'infini,
+l'inconnu, terra incognita." Cet infini etait depasse. Marat descendu
+au second rang des exaltes, Marat conservateur, Marat borne, Marat
+defendant la societe contre les utopistes, n'avait plus de raison
+d'etre: c'est surtout de cela qu'il se mourait.
+
+Sans quitter le lit, il continuait d'ecrire son journal, le _Publiciste
+de la Republique_, d'adresser lettre sur lettre a la Convention, de lui
+tracer une ligne de conduite, de correspondre avec les clubs, de suivre
+la marche des evenements, et de recevoir la visite de quelques amis.
+
+L'un d'eux lui ayant apporte une denonciation en regle contre un savant
+nomme Charles, le visage du malade s'enflamma. Ce M. Charles,
+professeur de physique, avec lequel Marat s'etait battu en duel dans sa
+jeunesse, n'avait cesse toute sa vie de se montrer l'ennemi acharne de
+l'auteur des _Recherches sur la lumiere et sur l'electricite_; il le
+persifflait autrefois dans ses cours publics, le tournait en ridicule
+dans ses ecrits, lui faisait fermer la porte des journaux et des
+academies, le piquait en un mot de mille coups d'epingle a cet endroit
+de l'amour-propre que les savants, comme les ecrivains, ont tous si
+sensible et si irritable. Le moment etait venu de lui faire payer cher
+ces vexations. Marat avait sa vengeance sous la main.--"Pour qui me
+prenez-vous donc? dit-il en eclatant. Me croyez-vous l'ame assez basse
+pour me laisser conduire dans une accusation capitale par le
+ressentiment d'une injure faite a ma personne. Vous comprenez bien mal
+l'epreuve d'_epuration_ que conseille l'Ami du peuple. Ce Charles est
+un miserable qui m'a lachement maltraite dans ma jeunesse. Je meprise
+les mechants, mais je les plains encore plus que je ne les meprise;
+tant qu'ils restent hommes prives, tant que leurs menees n'entrainent
+pas la ruine des autres, je gemis tout bas sur leur corruption; mais je
+serais au desespoir de faire tomber un cheveu de leur tete. Je vais
+ecrire au ministre pour qu'on mette cet homme en liberte, s'il est
+detenu; pour qu'on evite de le poursuivre, s'il est libre."
+
+Le 23 juin, le bruit courut que les volontaires des departements
+marchaient sur Paris. "Qu'ils viennent! ecrivit-il dans son journal;
+ils verront Danton, Robespierre, Panis, etc., etc., si souvent
+calomnies; ils trouveront en eux d'intrepides defenseurs du peuple.
+Peut-etre viendront-ils voir le dictateur Marat; ils trouveront dans
+son lit un pauvre diable qui donnerait toutes les dignites de la terre
+pour quelques jours de sante, mais toujours cent fois plus occupe du
+malheur du peuple que de sa maladie."
+
+La femme de grand coeur qui remplissait aupres de l'Ami du peuple les
+devoirs d'epouse et de garde-malade lui ayant apporte du lait dans une
+modeste tasse de faience, il se tourna vers quelques visiteurs et leur
+dit en souriant:
+
+--Vous voyez si ceux qui me representent comme un ambitieux se
+trompent! J'ai, au contraire, des gouts simples et severes qui
+s'allient mal avec les grandeurs; en bonne sante, je sais etre heureux
+avec un potage au riz, quelques tasses de cafe, ma plume et des
+instruments de physique. D'autres m'ont prete des vues d'interet; mais
+ceux qui me connaissent savent que je ne pourrais voir souffrir un
+malheureux sans partager avec lui le necessaire. J'aime, d'ailleurs, la
+pauvrete par gout et parce qu'elle conseille les vertus plebeiennes.
+J'arrivai a la Revolution avec des idees faites. Les moeurs que notre
+gouvernement s'efforce d'etablir etaient depuis longtemps dans mon
+caractere, et je ne voudrais par pour tout au monde les changer.
+
+Cependant la maladie de Marat repandait l'inquietude parmi les societes
+populaires.
+
+Le 12 juillet, apres midi, la Societe des Jacobins, dont il etait
+president honoraire, decida que deux delegues, Maure et David, iraient
+recueillir des nouvelles certaines de sa sante. Marat, quoique
+tres-dangereusement malade, etait entoure dans ce moment-la de papiers
+et de journaux. Sa main _echappee_ tenait une plume, ecrivait ses
+dernieres pensees:
+
+--Vous voyez, mes amis, leur dit-il, je travaille au salut public.
+
+Il demeurait presque toute la journee et toute la nuit dans le bain; la
+fraicheur de l'eau calmait un peu les douleurs cuisantes qui
+s'etendaient sur tous ses membres. L'activite indomptable de Marat, son
+energie de caractere defiaient vaillamment la souffrance. Ce petit
+homme, have et amaigri jusqu'aux os, semblait le spectre du peuple
+travaillant jusque dans la mort.
+
+--L'homme, dit-il aux deux deputes qui etaient ses amis, n'est pas fait
+pour le calme. La nature nous montre, tout au contraire, qu'elle l'a
+forme pour le travail et le mouvement, puisque, au terme de cette vie
+bien courte, elle lui a prepare un lit ou il doit si longtemps reposer;
+le cercueil nous avertit de nous hater et de nous agiter le plus
+possible vers le bien public, avant que le sommeil ne vienne nous
+surprendre.
+
+Les deux deputes se retirerent sous le coup de l'admiration et de la
+douleur.
+
+--Nous venons de voir notre frere Marat, dit Maure en rentrant a la
+seance; la maladie qui le mine ne prendra jamais les membres du cote
+droit: c'est beaucoup de patriotisme presse, resserre dans un petit
+corps. Voila ce qui le tue.
+
+Le lendemain 13 juillet, Marat se reveilla de belle humeur: il se
+trouvait mieux et le dit a Simonne Evrard. Dans la matinee, vers onze
+heures, il recut d'une main inconnue le billet suivant: "Citoyen,
+j'arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait presumer que vous
+connaitrez avec plaisir les malheureux evenements de cette partie de la
+Republique. Je me presenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonte
+de me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien; je vous mettrai
+a meme de rendre un grand service a la France." Pas de reponse; on
+insiste: "Je vous ai ecrit ce matin, Marat; avez-vous recu ma lettre?
+Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refuse votre porte. J'espere que ce
+soir vous m'accorderez une entrevue. Je vous le repete, j'arrive de
+Caen; j'ai a vous reveler les secrets les plus importants pour le salut
+de la Republique. D'ailleurs je suis persecutee pour la cause de la
+liberte; je suis malheureuse; il suffit que je le sois pour avoir droit
+a votre protection."
+
+Il etait sept heures du soir. Un grand cri sortit tout a coup du
+cabinet ou etait Marat: "A moi, ma chere amie, a moi!" Simonne Evrard,
+Albertine, la soeur de Marat, et quelques femmes de la maison, se
+precipitent vers la baignoire. Marat etait dans un bain, perdant le
+sang a gros bouillons. Les yeux ouverts, il remuait la langue et ne
+pouvait tirer aucune parole. Il tourna la tete de cote et expira. Un
+couteau etait sur le plancher. Le commissionnaire Laurent Basse, qui
+etait occupe dans la maison a plier les numeros du journal de Marat,
+accourt aux cris que poussent les femmes. Il apercoit alors dans
+l'ombre une jeune et belle fille qui tournait le dos a la baignoire.
+Pour l'empecher de sortir, il lui barre le passage avec des chaises et
+lui en porte meme un coup a la tete. Elle chancelle et fait un pas vers
+la fenetre: les femmes se precipitent sur elle et lui tiennent les
+mains. Un chirurgien-dentiste qui logeait un etage au-dessus dans la
+maison, le citoyen Lafondee, etait descendu en toute hate. Il
+s'approcha de la baignoire teinte de sang. Marat avait la tete
+enveloppee dans un mouchoir blanc, un drap vert le couvrait jusqu'a
+mi-corps. L'Ami du peuple avait les yeux fixes et une large blessure
+s'ouvrait entre le sein gauche et la naissance du cou. Le bras droit
+trainait a terre. Le chirurgien chercha quelque signe de vie et n'en
+trouva aucun. Plus de pouls, plus de mouvement. On tira Marat hors de
+la baignoire; les gouttes qui tombaient une a une de son corps mouille
+marquerent du cabinet a la chambre a coucher une longue trainee d'eau
+melee de sang. On posa le cadavre sur un lit.
+
+Un autre chirurgien, Jean Pelletan, etait attendu; il vint et declara
+que le couteau avait penetre sous la clavicule du cote droit; le tronc
+des carotides avait ete ouvert. Nul espoir, tout secours etait inutile.
+
+Le commissaire de la section du Theatre-Francais, ayant ete instruit
+par la clameur publique qu'un assassinat avait ete commis rue des
+Cordeliers, 33, arriva sur-le-champ. Il trouva au premier etage, dans
+l'antichambre, plusieurs hommes armes et une femme dont on etreignait
+fortement les poignets. Il entra ensuite dans un cabinet ou etait une
+baignoire dont l'eau, rougie et agitee au moment ou l'on avait leve le
+corps, commencait a se calmer. Il vit une mare de sang sur le carreau;
+un homme venait d'etre tue la.
+
+Et cet homme etait un representant du peuple.
+
+Le commandant du poste voisin etait monte avec ses hommes de garde; sur
+l'ordre du commissaire, il fit passer la prevenue dans le salon pour
+proceder a l'interrogatoire. Elle declara se nommer
+Marie-Anne-Charlotte de Corday, native de la paroisse
+Saint-Saturnin-des-Ligneries, diocese de Seez, agee de vingt-cinq ans
+moins quinze jours et demeurant a Caen.
+
+Cependant Maure, Legendre, Drouet, Chabot et quelques autres deputes de
+la Convention etaient accourus au bruit de la mort de Marat. Le moment
+etait venu de faire subir a l'accusee la confrontation avec le cadavre.
+Elle passa accompagnee des hommes de justice dans la chambre a coucher.
+Chabot eclaira, un chandelier a la main, le lit ou etait etendu Marat.
+Cette chose nue et morte se detachait dans l'ombre, sous une lumiere
+blafarde qui la rendait encore plus horrible. A cette vue, la femme se
+troubla. La plaie ouverte a la gorge du mort avait cesse de jeter du
+sang; elle etait la beante et morne, sous les yeux de Charlotte Corday,
+comme une bouche qui l'accusait. "Eh bien! oui, dit-elle, avec une voix
+emue et pressee d'en finir, c'est moi qui l'ai tue!" A ces mots, elle
+tourna le dos au cadavre et traversa le salon d'un pas resolu.
+
+Dans la rue des Cordeliers, un rassemblement formidable grossissait de
+moment en moment. Des cris menacants retentissaient sous les fenetres
+de l'Ami du peuple, et demandaient la tete de l'assassin. Les visages
+se montraient, a la clarte des reverberes, sombres, bouleverses par la
+colere et l'indignation. Il etait minuit, l'interrogatoire etait
+termine. On avait envoye prevenir le Comite de salut public et le
+conseil de la Commune. Enfin la prevenue devait etre transferee de la
+maison de Marat a la prison de l'Abbaye; mais ne serait-elle point
+massacree en route?
+
+Voici le recit de Drouet:
+
+"J'ai conduit l'assassin a l'Abbaye. Lorsque nous sommes sortis, on la
+fit monter dans une voiture ou nous entrames avec elle, et tout le
+peuple se mit a faire eclater les sentiments de sa colere et de sa
+douleur. On nous suivit. Craignant que l'indignation dont on etait
+anime ne portat le peuple a quelques exces, nous primes la parole et
+nous lui ordonnames de se retirer; a l'instant, on nous laissa passer.
+Ce beau mouvement opera un effet singulier sur cette femme; elle tomba
+d'abord en faiblesse, puis, etant revenue a elle, elle temoigna son
+etonnement de ce qu'elle etait encore en vie."
+
+Quoique l'heure fut tres-avancee dans la nuit, tous les citoyens zeles
+du quartier Saint-Andre-des-Arts commencaient a s'emouvoir; la nouvelle
+de l'assassinat parvint bientot aux Cordeliers. Une piece de vers, ou
+Marat etait egale aux demi-dieux et a tous les grands bienfaiteurs de
+l'humanite, fut affichee a la porte et couverte pendant la nuit de cent
+vingt signatures.
+
+Le lendemain, au point du jour, on voyait ces mots placardes sur tous
+les murs: "Peuple, Marat est mort, tu n'as plus d'ami." Ces paroles se
+repetaient sur un ton lugubre de la ville aux faubourgs: "Marat est
+mort!" Les hommes du peuple avaient une figure desolee; les enfants
+verserent des pleurs; les femmes de la halle pousserent des cris de
+desespoir; les sans-culottes fremirent; ce fut une tristesse amere et
+terrible, la tristesse d'une armee qui a perdu son chef. Marat etait
+aime. Il lui ne manquait plus qu'une chose pour accomplir jusqu'au bout
+sa mission de sauveur du peuple, c'etait d'etre tue. Qu'on s'etonne de
+la grande popularite de cet homme, soit; mais le pauvre aime qui le
+defend, qui a souffert pour lui, qui lui ressemble par sa maniere de
+vivre. La superstition fit un dieu de Marat, une sorte de culte
+s'etablit autour de sa memoire. On attachait son buste et son portrait
+jusque sur le devant des maisons; des images, representant un coeur
+perce, coururent entre les mains des patriotes avec cette inscription:
+"Coeur de Jesus, coeur de Marat, ayez pitie de nous!"
+
+La valeur du divin Marat etait rehaussee aux yeux de la multitude par
+le don de seconde vue et de prophetie qu'on lui attribuait. Qui serait
+a present l'oeil du peuple?
+
+Le lendemain 14 juillet, la Convention s'etait reunie des le matin. Le
+president, Jean-Bon-Saint-Andre, dit d'une voix basse et fortement
+emue: "Citoyens, un grand crime a ete commis sur la personne d'un
+representant du peuple: Marat a ete assassine chez lui."
+
+Ces douloureuses paroles tomberent une a une dans le silence lugubre de
+la salle des seances. Tous les membres de la Montagne etaient
+consternes.
+
+A cet instant, plusieurs delegues des sections de Paris vinrent
+temoigner a l'Assemblee leur poignante douleur. Celle du Pantheon
+reclamait pour Marat les honneurs dus aux grands hommes. L'orateur
+parlant au nom de la section du Contrat-Social s'ecria: "Ou es-tu,
+David? Tu a transmis a la posterite l'image de Lepelletier mourant; il
+te reste un tableau a faire."
+
+David, de sa place.--Aussi le ferai-je!
+
+Le 15, sur la proposition de Chabot, la Convention decide qu'elle
+assistera tout entiere aux funerailles de Marat.
+
+Le peintre David fut charge de tracer le plan de la ceremonie funebre.
+"Sa sepulture, dit-il a la Convention, aura la simplicite convenable a
+un republicain incorruptible, mort dans une honorable indigence. C'est
+du fond d'un souterrain qu'il designait au peuple ses amis et ses
+ennemis; que mort il y retourne et que sa vie nous serve d'exemple.
+Caton, Aristide, Socrate, Timoleon, Fabricius et Phocion, dont j'admire
+la respectable vie, je n'ai pas vecu avec vous, mais j'ai connu Marat,
+je l'ai admire comme vous; la posterite lui rendra justice."
+
+On n'a point assez remarque la sagesse des hommes de 93 en appelant les
+arts aux secours des grandes scenes de deuil ou de rejouissance
+publique. Un peuple accoutume a croire par les yeux ne renonce point en
+un jour a ses habitudes traditionnelles. Si l'on veut rompre avec les
+anciens cultes, il faut du moins les remplacer par des fetes
+nationales. L'element dramatique est dans la nature humaine; il touche
+et passionne les masses. Pretendre qu'une nation franchisse tout a coup
+l'intervalle qui separe les anciennes croyances, de la philosophie nue
+et insensible est une pure chimere. Les idees ont besoin de s'incarner
+dans certaines formes materielles pour parler a l'imagination et au
+coeur des multitudes. On ne saurait surtout environner la mort de trop
+de pompes et de solennite. La Societe des Cordeliers, dont Marat avait
+ete l'oracle, reclama energiquement l'honneur de posseder ses restes,
+en attendant qu'il fut admis au Pantheon. Le 16, apres cinq heures du
+soir, commenca la ceremonie funebre. Au moment ou l'on descendit le
+cercueil dans la cour de la maison pour le conduire a l'eglise des
+Cordeliers, la soeur de Marat, dans le delire de la douleur, apparut a
+l'une des fenetres, tendant ses deux bras vers le ciel. De jeunes
+filles vetues du blanc et de jeunes garcons, portant des branches de
+cypres, environnaient la biere portee par douze hommes. La Convention
+suivait dans un silence religieux, puis venaient les autorites
+municipales, puis les sections, puis les societes populaires, puis la
+foule. Le cortege chantait des airs patriotiques: de cinq minutes en
+cinq minutes, la sombre voix du canon grondait et se melait a la
+douleur publique. La marche funebre dura depuis six heures du soir
+jusqu'a minuit.
+
+Le corps embaume de Marat fut expose dans l'eglise. On voyait aussi la
+baignoire ou l'Ami du peuple avait recu le coup mortel, et a cote de la
+baignoire le drap et la chemise tout rouges de sang. Quelques femmes
+fondaient en larmes. De rares flambeaux eclairaient l'eglise. Marat,
+etendu dans sa biere comme sur un lit de repos, avait garde dans les
+traits alteres de sa figure ce cri de douleur dans lequel il avait
+laisse sa vie. La Convention vint en masse jeter des fleurs sur le
+cadavre. On entendit un grand nombre de discours. "Hommes faibles et
+egares, s'ecria Drouet, vous qui n'osiez elever vos regards jusqu'a
+lui, approchez et contemplez les restes sanglants d'un citoyen que vous
+n'avez cesse d'outrager pendant sa vie!"
+
+Il etait une heure du matin; une belle lune d'ete eclairait la voute
+obscure du ciel quand le moment vint de proceder a l'inhumation. Il fut
+enterre dans le jardin des Cordeliers. Sur la pierre du caveau, on
+lisait cette epitaphe: _Ici repose Marat, l'Ami du peuple, assassine
+par les ennemis du peuple, le 13 juin 1793._
+
+Le lendemain, son coeur, enferme dans l'un des plus beaux vases d'or du
+garde-meuble, fut transporte solennellement aux Cordeliers et suspendu
+a la voute de l'eglise.
+
+[Note: Il existe sur les depenses faites pour les funerailles de Marat
+un document curieux qui n'a jamais vu le jour; je l'extrais des
+Archives:.
+
+DEPENSES PUBLIQUES.
+
+_Memoires relatifs aux frais qu'ont occasiones les funerailles de
+Marat, vendemiaire an II._
+
+Lettre du maire de Paris au ministre de l'interieur Pare. Paris, le 30
+aout 1793, l'an IIe de la Republique.
+
+Noms des entrepreneurs et fournisseurs. Liv. / s. / d.
+
+MARTIN, sculpteur. Pour la construction du tombeau 2.400
+
+BLAN, plombier. Pour la fourniture du cercueil 315
+
+MOGINOT, macon. Pour la feuille de la fosse et la construction des murs
+du pourtour 108 / 12
+
+LEGRAND, treillageur. Pour le treillage en quatre sens 226
+
+HARET, macon. Pour transport de materiaux et autres objets 58 / 18
+
+GOSSE, menuisier. Pour objets relatifs a l'illumination 109
+
+DOISSY, tapissier. Pour tenture 168
+
+D'HERBELOT, architecte. Pour menues depenses faites par lui 65 / 15
+
+PITRON. Pour fourniture de vinaigre 30 / 16
+
+BERGER. Pour journees 12
+
+DUBOCQ. Pour fourniture de vin 11 / 9
+
+SUIESSETIN. Pour fourniture de son 12
+
+MELLIER, epicier 6 / 10
+
+ROBERT, marchand de vin 7 / 10
+
+MAILLE. Pour fourniture de vinaigre 4 / 13
+ Pour journees et nuits 12
+ Pour item 12
+ Pour houppe et pommade 2
+ Pour journees et boissons 13 / 10
+ Pour fourniture de satin turc 35
+ 104 / 10
+
+LOHIER, epicier. Pour fourniture de flambeaux, lampions et rats de
+cave, modere, d'apres les informations prises chez plusieurs
+epiciers, a la somme de 1.964 / 16
+
+DANAUX. Pour differentes depenses acquittes par lui, la somme de 16 / 12
+
+
+Total du aux entrepreneurs et fournisseurs 5.548 / 28
+
+A laquelle il convient d'ajouter pour honoraires du citoyen Jonquet,
+qui a fait la verification de tous les memoires, pris les
+renseignements necessaires des commissaires de la section, la somme de
+60 liv.
+
+Total general a payer, en attendant le memoire regle de l'embaumement
+du corps de Marat, _cinq mille six cent huit livres deux sous huit
+deniers_.
+
+GIRAUX, Architecte du departement de Paris. Le citoyen Deschamps
+demande 6 000 livres pour l'embaumement du corps de Marat.
+
+_Rapport au Directoire sur les funerailles du corps de Marat._
+
+Le memoire de l'embaumement n'etait pas de ma competence et etant
+neanmoins susceptible d'une reduction assez forte, autant que j'ai pu
+le conjecturer, j'ai cru devoir m'adresser a un homme de l'art (le
+citoyen Desault, chirurgien-chef de l'Hotel-Dieu, connu par ses talents
+distingues) pour [illisible]]
+
+Marat etait mort comme il avait vecu, pauvre et martyr de ses
+convictions. On trouva chez lui vingt-cinq sous en assignats. "Je suis
+pret, avait souvent repete Marat, a signer de ma mort ce que j'avance."
+On trouva en effet, tachees de son sang, quelques pages ecrites qu'il
+destinait a son journal.
+
+[Illustration: Provocation d'Isnard, president de la Convention.]
+
+Cependant David avait pris l'engagement de peindre Marat tue dans son
+bain. Nuit et jour, il etait a l'ouvrage. Cette toile, qui est son
+chef-d'oeuvre, sortit enfin de l'atelier; il ecrivit au bas d'une main
+ferme: DAVID A SON AMI MARAT. Le tableau fut expose durant quelques
+jours sur un autel dans la cour du Louvre: on lisait au-dessus cette
+inscription: _Ne pouvant le corrompre, ils l'ont assassine_. Un crepe
+et une couronne d'immortelles surmontaient la peinture. "Voila! dit
+David quand on eut decouvert aux yeux de la foule curieuse et empressee
+l'image de Marat: je l'ai peint du coeur."
+
+Arriere le style academique! Sous la main revolutionnaire de l'artiste,
+le pinceau avait cette fois, libre de toute reminiscence classique,
+"reproduit les traits cheris du vertueux Ami du peuple". Le peintre a
+eu soin d'ecarter de son sujet _le personnage_ et le melodrame. Au
+moment ou se presente cette lugubre scene, le coup est porte. Marat a
+cesse de vivre; la femme a disparu, le couteau tombe a terre en dit
+assez. C'est dans les ressources de son art que David a cherche l'effet
+et le mouvement. Jamais le pinceau n'a poursuivi si avant la mort dans
+la vie, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d'haleine; une
+lumiere drue et fluide eclaire d'un seul jet les bras nus du cadavre;
+la poitrine pleine d'ombre s'obscurcit puissamment; la blessure fixee a
+la gorge s'ouvre comme une bouche saignante; la tete semble endormie
+dans un eternel et profond sommeil; l'art de ce temps-la etait plus
+realiste qu'on ne le croit generalement; la Revolution, quoique sortie
+avant tout d'un mouvement d'idees, fut jusqu'au bout pleine de logique
+et de verite.
+
+De tous les ouvrages sortis de la main de David, celui-ci est le plus
+naturel, le mieux concu dans le sentiment moderne; c'est l'art comme
+nous le voulons, nous, fils du mouvement et de la forme, comme nous le
+sentons avec nos entrailles, emues et dechirees par les inquietudes de
+l'avenir. A cote de la baignoire est le gros billot de bois ou Marat
+executait les ennemis de la Revolution avec une plume trempee dans un
+encrier de plomb.
+
+Quand David eut termine son tableau, quand il eut peint l'homme tue,
+quand il eut tire de cette chair palpitante le dernier cri de l'agonie,
+quand il eut eclaire tout cela d'une lumiere tragique, alors il ecrivit
+au bas de la toile ces mots simples et touchants qu'on a eu tort
+d'effacer:
+
+_David a son ami Marat._
+
+Charlotte Corday, en tuant Marat, lui rendit le plus grand service
+qu'on put alors lui rendre. Il commencait a s'eteindre: son absence de
+la Convention ou il ne joua jamais qu'un role secondaire, son idee fixe
+de dictature, la maladie qui le minait, tout contribuait a detourner de
+sa personne l'attention publique. Sa mort violente le ressuscita dans
+le coeur des multitudes.
+
+Marat, remercie cette fille!
+
+Une loi defendait d'accorder l'apotheose avant un certain nombre
+d'annees a partir du jour du deces. A la seance du 14 novembre 1793,
+David avait demande une exception en faveur de Marat. La Convention
+approuva, et decida que les restes de l'Ami du peuple seraient
+transportes an Pantheon; mais elle ne fixa point l'epoque de cette
+ceremonie funebre.
+
+Vivant, Marat avait ete desavoue par tous ses collegues; mort, c'etait
+a qui ferait son eloge.
+
+A plusieurs reprises et a divers points de vue, nous avons analyse ce
+caractere fertile en contrastes, mele de bien et de mal, terrible par
+exces de sensibilite nerveuse, cruel par une fausse vue de l'humanite.
+Il serait superflu d'y revenir; mais il faut pour la verite de
+l'histoire dissiper une erreur beaucoup trop repandue. Un assez grand
+nombre de beaux esprits se representent Marat comme le grand pourvoyeur
+de l'echafaud. On oublie qu'il n'exercait aucune fonction publique, que
+son influence sur la Convention etait tres-restreinte et qu'a la
+Commune meme il n'occupait qu'une tribune. Au moment ou il disparut de
+la scene politique, le nombre des victimes etait relativement peu
+considerable. Du 17 aout 1792 au 17 juillet 1793 (onze mois), le
+tribunal revolutionnaire n'avait condamne a mort que soixante-quatre
+personnes: c'etait trop sans doute; mais combien cette proportion
+s'accrut dans la suite! Or la liste des soixante-quatre supplicies ne
+contient pas la moindre trace d'une denonciation faite l'_Ami du
+peuple_.
+
+Dira-t-on que s'il n'a pas eu le pouvoir entre les mains, ses ecrits
+sanguinaires, ses provocations au meurtre, son delire de paroles
+violentes, ont puissamment contribue a l'etablissement du regime de la
+Terreur? C'est une autre question; mais encore est-il bon de faire
+observer qu'en temps de revolution les feuilles volantes n'exercent
+point une action tres-durable. Autant en emporte le vent. D'un autre
+cote, dans les derniers mois de sa vie, l'Ami du peuple, oblige de
+lutter contre les enrages, les Varlet, les Jacques Leroux, les Leclerc,
+etc., etc., avait beaucoup modifie son langage et ses opinions
+excentriques; qui sait jusqu'ou il serait alle dans cette voie de
+moderation et d'humanite?
+
+Terminons tout de suite l'histoire de cette destinee bizarre:
+
+On placa le portrait de Marat, peint par David, dans la salle des
+seances de la Convention. Son ombre revenait, en quelque sorte,
+s'asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononcait son nom.
+"Il y a quelque chose de terrible, s'ecriait Saint-Just, dans l'amour
+sacre de la patrie. Il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans
+pitie, sans frayeur, sans respect humain, a l'interet public; il
+precipite Manlius, il entraine Regulus a Carthage, pousse un Romain
+dans un abime, et jette Marat au Pantheon, victime de son devouement!"
+
+L'Ami du peuple reposait toujours dans le jardin des Cordeliers, pres
+de ces arbres qu'il avait connus, dans ce coin de terre qu'il avait
+aime et ou, plus d'une fois, il etait venu chercher un refuge contre
+les poursuites des alguazils. Que ne l'a-t-on laisse dormir en paix
+sous ses chers ombrages? Mais non, tout devait etre extraordinaire dans
+la vie comme dans la mort de cet homme qui _s'etait fait holocauste
+pour l'amour du peuple_. Chose etrange! ce fut apres le 9 thermidor, le
+18 septembre 1794, que Leonard Bourdon annonca, pour le 21, le jour de
+la translation des restes de Marat au temple des grands hommes.
+
+La veille, le corps de l'Ami du peuple avait ete depose dans le
+vestibule de la Convention, au pied de la statue de la Liberte.
+
+Le lendemain, 21 septembre 1794, fut un jour de fete. Deux autels
+s'elevaient sur la place du Carrousel; il y avait aussi une sorte
+d'obelisque en bois, au pied duquel se creusait un caveau: la
+figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son ecritoire
+de plomb. La lampe etait celle qui avait eclaire les veilles
+laborieuses de cet ecrivain; elle s'etait eteinte avant le jour, comme
+son maitre, apres avoir longtemps brule, comme lui, pour la Revolution.
+La Convention se rendit en silence au lieu ou etait le cercueil. La
+chemise sanglante de la victime, le corps couche tout de son long sur
+son lit funebre et recouvert d'un drap noir; le couteau teint encore de
+son sang, la soeur du trepasse, morne et chancelante au pied de sa
+tombe; tout cela formait une scene imposante et triste. Apres un
+instant de reflexion muette, le president monta pres du mort et posa
+sur son cercueil une couronne de feuilles de chene. C'etait la seconde
+que l'on decernait a Marat. En sortant du tribunal revolutionnaire,
+n'avait-il point ete ramene avec les memes honneurs sur les bancs de la
+Convention? mais, cette fois, le triomphateur manquait au triomphe.
+
+Le cortege se mit en marche. Un detachement de cavalerie, precede de
+sapeurs et de canonniers, ouvrit les voies; il etait suivi de tambours
+voiles qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment;
+un grand nombre d'eleves de l'Ecole de Mars marchaient derriere eux,
+pele-mele. Le char s'elevait pompeusement, ombrage de quatorze
+drapeaux, et s'avancait, au pas des chevaux, entre quatorze soldats
+blesses sur le champ de bataille. Des groupes de meres eplorees
+conduisant des enfants par la main, des veuves, des pauvres, des
+vieillards, suivaient lentement le cortege.
+
+La foule etait immense; de jeunes filles voilees se presentaient de
+distance en distance, devant le cercueil, pour y semer des fleurs; une
+femme qui avait de longs cheveux denoues les coupa devant tout le monde
+et les jeta, comme un trophee, sur le drap noir! le coeur se
+remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, d'emotions
+diverses; la nouvelle d'une victoire remportee par les Francais devant
+les murs de Maestricht acheva de couronner la fete; il fallait le bruit
+du canon de l'ennemi a l'ovation de ce vainqueur pacifique, qui avait
+detrone les rois par l'artillerie de la raison et de la justice. Il y
+eut plusieurs stations: on entendit un grand nombre de discours;
+quelques-uns retracerent avec plus ou moins de bonheur les principaux
+traits de la vie de Marat; mais de tous ces orateurs, le plus eloquent
+dans son silence, c'etait le mort.
+
+Ce savant inquiet, parti d'en bas pour detroner Newton, et qui etait
+arrive a renverser Louis XVI; ce juge d'un roi condamne a mort, qu'une
+femme a son tour avait juge; cet enfant du peuple traine avec des
+honneurs souverains par les mains de ses freres vers le Pantheon, au
+moment ou l'on dispersait la cendre des majestes de Saint-Denis; tout
+cela remplissait la ceremonie funebre de grandes et melancoliques
+pensees.
+
+Chemin faisant, un orateur harangua le mort pour lui demander s'il
+etait satisfait des honneurs qu'on lui rendait. A ces mots, le cercueil
+fit semblant du S'ouvrir, un homme se dressa tout droit et a demi nu
+dans son linceul; c'etait l'ombre de Marat qui venait remercier les
+Francais et les encourager a mourir comme lui pour la Revolution. Ce
+coup de theatre etait ridicule, mais le cortege ne tarda pas a se
+remettre en route. Dans les intervalles de silence que marquait le
+bruit des caisses militaires, recouvertes d'un drap noir, on recitait a
+demi-voix et sur un ton de psalmodie lugubre: "Marat, l'ami du peuple,
+Marat, le consolateur des affliges, Marat, le pere des malheureux."
+Enfin on vit blanchir de loin la facade du Pantheon; le cortege arriva
+sur la place a trois heures et demie. Au moment ou l'on descendait du
+char le cercueil de l'_Ami du peuple_, on rejetait du temple, par une
+porte laterale "les restes impurs du royaliste Mirabeau".
+
+Marat avait toujours ete l'ennemi acharne de Mirabeau; ces deux hommes
+se rencontraient maintenant face a face dans la mort, l'un poussant
+l'autre, 93 chassant devant lui 89: les hommes et les epoques vont se
+detronant, de nos jours, jusque dans la posterite. Mirabeau, les mains
+liees dans le linceul, ceda sa place au nouveau venu, a ce folliculaire
+a peine remarque de son temps, mais que le flux des evenements avait
+amene peu a peu jusqu'aux marches du temple. S'il est permis de preter
+un reste de vie sourde et latente aux cadavres, Mirabeau, qui
+connaissait les vicissitudes de la gloire et de la popularite, a du
+recevoir son successeur avec un amer ricanement; car les tombeaux ont
+aussi leurs destinees: _habent sua fata sepulcra._ Marat, en effet,
+devait etre a son tour chasse du Pantheon et sa depouille mortelle
+jetee dans un egout.
+
+Arrive devant le Pantheon, le convoi s'arreta. Un huissier de la
+Convention lut a haute voix le decret qui accordait a Jean-Paul Marat
+les honneurs du Pantheon: Le corps fut descendu du char et porte sur
+une estrade qui s'elevait sous le dome du temple. Le president de la
+Convention fit un discours dans lequel il resumait les titres de l'Ami
+du peuple a l'immortalite. La ceremonie se termina par un hymne de
+Marie-Joseph Chenier, mis en musique par Cherubini.
+
+Marat pantheonise n'en etait que plus redoutable aux ennemis de la
+Republique. Cette terreur tenait vraiment du merveilleux. L'Ami du
+peuple, l'implacable fleau des aristocrates, les poursuivait,
+disait-on, du fond de son sepulcre. On fit courir le bruit que son
+ombre revenait la nuit dans cette sorte de crypte ou etaient gardes sa
+lampe, son buste, sa baignoire, et ou l'on placait tous les soirs une
+sentinelle. La verite est qu'un matin le poste du Louvre etant venu
+relever de faction un jeune gentilhomme nomme d'Estigny, qui avait
+passe la nuit dans le caveau, on le trouva mort.
+
+A dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui
+retracaient aux yeux le souvenir de Marat.
+
+
+
+
+XVI
+
+Second mariage de Danton.--Il propose a la Convention un gouvernement
+revolutionnaire.--Motifs sur lesquels il appuie cette vigoureuse
+mesure.--Opposition de Robespierre.--Soulevement des enrages contre
+Danton.--Reorganisation du Comite de salut public.--Les souvenirs de
+Barere.
+
+
+Le 17 juin 1793, Danton s'etait remarie. Il y avait quatre mois, jour
+pour jour, qu'il avait perdu sa premiere femme. On sait s'il l'adorait.
+Sept jours apres l'enterrement, il avait fait exhumer le cadavre et
+mouler la figure de cet etre cher pour l'embrasser une derniere fois.
+C'etait elle qui, en mourant, lui avait conseille de s'unir a sa
+meilleure amie, voulant assurer par ce second mariage une mere a ses
+enfants.
+
+La jeune fille qu'il devait epouser, mademoiselle Louise Gely, n'avait
+encore que seize ans et etait sans fortune. Elle appartenait a une
+famille bourgeoise et royaliste. On comprend que le pere, ancien
+huissier-audiencier, attache aux prejuges de l'ancien regime, homme
+d'ordre, y regardat a deux fois avant de donner sa fille au fougueux
+revolutionnaire. La mere etait devote, elle refusa son consentement, si
+la ceremonie n'etait point celebree selon toutes les regles de
+l'orthodoxie.
+
+Danton fit a l'amour le sacrifice de ses principes; il se maria selon
+le rite catholique devant un pretre refractaire.
+
+La seconde femme de Danton etait frele et jolie. Il l'aima jusqu'a la
+passion; mais etait-ce bien la compagne de son ame? Le spectre
+d'Antoinette-Gabrielle Charpentier ne hantait-il point avec tristesse
+ce lit de roses dans lequel le grand tribun s'amollissait au milieu des
+delices de la volupte?
+
+Revenons aux evenements politiques.
+
+La Convention repugnait a se donner un maitre, et elle avait bien
+raison; mais en fuyant Charybde elle s'etait jetee dans Scylla. La
+crainte et l'horreur de la dictature conduisaient le pays tout droit a
+l'anarchie.
+
+Nous allions perir sous le poids de nos revers. Toute la frontiere du
+Nord etait perdue, Cambrai bloque, le Rhin force, Mayence rendu, Landau
+assiege, l'ennemi aux portes de l'Alsace. Pour la seconde fois, les
+Vendeens avaient repousse, dissipe l'armee de la Loire. La guerre
+civile disputait a la Convention les deux tiers du territoire. La
+disette faisait des ravages dans les campagnes. Les armees manquaient
+de tout. Nulle organisation, aucune discipline: l'incapacite s'etait
+emparee de tous les services publics.
+
+Ne fallait-il point a tout prix sortir de ce chaos? Oui, mais le moyen?
+
+Ce fut Danton qui apporta le _fiat lux_. "Que la lumiere soit!"
+
+Dans un male discours, il proposa la creation d'un gouvernement
+revolutionnaire.
+
+"Le moment, dit-il, est arrive d'etre politique ... nous n'aurons de
+succes que lorsque la Convention, se rappelant que l'etablissement du
+Comite de salut public est une des conquetes de la liberte, donnera a
+cette institution l'energie et le developpement dont elle peut etre
+susceptible. Il a en effet rendu assez de services pour qu'on
+perfectionne ce genre de gouvernement.
+
+"Eh bien! soyons terribles, faisons la guerre en liens. Pourquoi
+n'etablissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde, par de
+puissantes mesures, l'energie nationale?
+
+"Il faut que les ministres ne soient que les premiers commis de ce
+gouvernement.
+
+"Je sais qu'on m'objectera que les membres de la Convention ne doivent
+pas etre responsables. J'ai deja dit que vous etes responsables de la
+liberte, et que, si vous la sauvez, alors seulement vous obtiendrez les
+benedictions du peuple.
+
+"Qu'il soit mis cinquante millions a la disposition de ce gouvernement,
+qui en rendra compte a la fin de la session, mais qui aura la faculte
+de les employer tous en un jour, s'il le juge utile.
+
+"Une immense prodigalite pour la cause de la liberte est un placement a
+usure. Soyons donc grands politiques partout.
+
+"Si vous ne teniez pas d'une main ferme les renes du gouvernement, vous
+affaibliriez plusieurs generations par l'epuisement de la population;
+enfin vous la condamneriez a l'epuisement et a la misere; je demande
+donc au nom de la posterite que vous adoptiez sans delai ma
+proposition."
+
+Certes, Danton etait bien l'homme qu'il fallait pour proposer cette
+grave mesure de salut public. Tout le monde savait que, soit
+independance de caractere, soit fierte d'ame, soit paresse, il
+dedaignait le pouvoir. Marat, qui se connaissait en hommes, avait ecrit
+de lui: "Il reunit et les talents et l'energie d'un chef de parti; mais
+ses inclinations naturelles l'emportent si loin de toute idee de
+domination qu'il prefere une chaise percee a un trone." L'image n'est
+point heureuse; toutefois a _la chaise percee_ substituez _la tribune_
+et l'idee sera juste.
+
+L'orateur avait d'ailleurs pris soin de prevenir la Convention qu'il
+n'entrerait dans aucun comite responsable, qu'il conserverait sa
+liberte tout entiere, qu'il se reservait la faculte de stimuler sans
+cesse les membres du gouvernement. "Etant peu propre a ce genre de
+travaux, disait-il, je ferai mieux en dehors du comite; j'en serai
+l'eperon au lieu d'en etre l'agent."
+
+Apres tout, Danton ne proposait rien de nouveau: ce Comite de salut
+public existait; nous avons dit quels en etaient les statuts. De quoi
+donc s'agissait-il? d'etendre ses attributions, de lui soumettre les
+ministres et tous les autres agents du pouvoir executif, de lui confier
+des fonds, en un mot, d'en faire une machine de gouvernement.
+
+Il y a deux mois, ce projet eut sans doute ete rejete avec horreur;
+mais dans les circonstances critiques ou l'on se debattait, lorsque
+tout s'en allait a la derive, lorsque la revolte des Girondins et la
+guerre etrangere menacaient d'emporter la France dans un deluge de
+sang, a quelle autre branche se raccrocher? Couthon, Saint-Andre,
+Lacroix, Cambon, Barere appuyerent la motion: un seul la combattit,
+Robespierre.
+
+Depuis le 26 juillet, Maximilien faisait partie du Comite avec Barere,
+Thuriot, Couthon, Saint-Just, Prieur (de la Marne), Robert Lindet,
+Herault de Sechelles; avait-il peu de gout pour l'exercice direct du
+pouvoir? craignait-il de compromettre sa popularite en se chargeant des
+consequences de cette dictature a neuf tetes?
+
+"Vous redoutez la responsabilite, s'ecria fierement Danton.
+Souvenez-vous que, quand je fus membre du conseil, je pris sur moi
+toutes les mesures revolutionnaires. Je dis: Que la liberte vive; et
+perisse mon nom!" Il n'en est pas moins vrai que sa proposition fut
+tres-mal accueillie en dehors de l'Assemblee par les Vincent, les
+Varlet, les Leclerc, les Roux, et autres amis d'Hebert. Toute la meute
+des enrages aboya contre Danton.
+
+Ce Roux etait un pretre defroque qui des le premier jour avait decrie
+la Constitution et qui avait donne le conseil d'assassiner les
+marchands, les boutiquiers, parce qu'ils vendaient trop cher leurs
+denrees. Denonce par Marat vivant comme un saltimbanque, il avait
+trouve le moyen de le voler dans sa tombe. Sous le titre de _Publiciste
+de la Republique francaise, par l'ombre de Marat, l'Ami du peuple_, il
+continuait le journal du defunt. Meme format, meme epigraphe; nulle
+ressemblance dans les doctrines. Marat eut rougi de son ombre.
+
+Leclerc etait un intrigant venu de Lyon pour chercher fortune dans la
+boue sanglante des ruisseaux.
+
+Vincent, secretaire general de la guerre, brouillon et avide, age de
+vingt-cinq ans, se croyait homme et n'etait qu'une bete feroce.
+
+Hebert, ancien vendeur de contre-marques a la porte des theatres,
+editeur du _Pere Duchesne_ qu'il avait trouve moyen de faire
+subventionner par le ministre de la guerre, orateur a la parole facile,
+membre de la Commune, exercait une influence malsaine qui, a juste
+raison, inquietait deja Robespierre.
+
+Tous ces hommes etaient trop interesses a perpetuer l'anarchie, dont
+ils se servaient comme d'un moyen d'intimidation et de tyrannie
+personnelle; ils tenaient trop, ainsi qu'on dit, a pecher en eau
+trouble pour ne point execrer toute idee de gouvernement. La
+proposition de Danton fut donc denoncee par eux comme un attentat a la
+souverainete du peuple. Le vieux lutteur des Cordeliers n'etait plus a
+leurs yeux qu'un traitre, un vendu marchant sur les traces de Mirabeau.
+
+Quoique cette mesure de haute politique fut alors repoussee, ou tout au
+moins ajournee, l'avenir prouva que Danton avait frappe juste. C'est en
+concentrant, plus tard, ses pouvoirs dans un comite souverain que la
+Convention put abattre l'insurrection, discipliner les armees et
+deconcerter les manoeuvres des royalistes.
+
+Peu a peu les membres du Comite de salut public se partagerent les
+roles. Herault de Sechelles et Barere surveillerent les affaires
+etrangeres. Billaud et Collot-d'Herbois s'attribuerent la
+correspondance des departements et des representants en mission dans
+l'interieur. Lindel et Prieur de la Marne furent charges des
+approvisionnements et des subsistances; Jean-Bon-Saint-Andre prit pour
+lui la marine. Saint-Just s'occupa des institutions et des lois
+constitutionnelles, Couthon, etant infirme, venait peu au Comite; il se
+reserva la police. Le Comite de salut public, ainsi reorganise, prit
+l'initative de toutes les mesures qui devaient affermir le gouvernement
+republicain.
+
+[Illustration: Defile du cortege sur les boulevards.]
+
+Le 28 mars 1832, Barere afflige d'un asthme, etait couche sur un sopha;
+il appelait cela _mener la vie horizontale_. L'ancien conventionnel
+logeait alors dans une petite chambre pres des halles. Beau parleur et
+se sentant en verve ce jour-la, il causait volontiers avec un ami de la
+grande epopee revolutionnaire. Un jeune visiteur l'ecoutait
+religieusement, et recueillait les paroles de Barere sur des morceaux
+de papier, ecrits au crayon, dans le fond de son chapeau; voici une de
+ces notes:
+
+"Il y a de grandes choses qui ne se reproduiront jamais, au moins sous
+les memes formes.--Je voudrais voir un tableau representant la petite
+salle ou se reunissait le comite de Salut public; la neuf membres
+travaillaient jour et nuit sans president, autour d'une table couverte
+d'un tapis vert; la salle etait tendue avec un papier de meme couleur.
+Chacun avait sa specialite. Souvent, apres un sommeil de quelques
+instants, je trouvais a ma place un monceau enorme de papiers, compose
+de bulletins des operations militaires de nos armees. Leur lecture me
+servait a faire le rapport que je lisais a la tribune de la
+Convention.--Quand un soldat avait fait un trait remarquable, on lui
+donnait un morceau de papier sur lequel etait transcrit le decret de la
+Convention qui lui declarait qu'il avait bien merite de la patrie.--Nos
+soldats battaient les ennemis de la France avec des epaulettes de
+laine.
+
+"Autour de notre petite salle de reunion, nous avions forme nos bureaux
+dans la salle de Diane: c'etaient la nos bras.--Nous voulions donner a
+la France des idees d'economie: sans cela elle n'aurait jamais pu faire
+toutes les grandes choses qui etonneront l'univers.--C'est moi, qui ai
+fait placer les figures des consuls romains sous les portiques de la
+galerie des Tuileries, qui donne sur le jardin, ainsi que les bustes
+qui sont dans les niches de la facade.
+
+"Il y a de grandes choses, je le repete, qui ne reparaitront jamais; la
+France n'aura jamais toute l'Europe a combattre; le regime de la
+terreur ne reviendra pas plus que le despotisme exclusif.
+
+"Visconti me disait: "Ce que les hommes de votre epoque ont fait ne
+peut pas etre compare avec les grands evenements de l'antiquite;
+Demosthene a la tribune luttait contre ses compatriotes pour les
+engager a repousser les seductions de Philippe; Caton contre Catilina;
+vous, vous avez lutte contre l'interieur et contre toute l'Europe."
+
+Barere avait fait preuve d'un caractere ondoyant et pusillanime; acteur
+consomme, il avait joue tous les roles; mais ce beau vieillard, cet
+eloquent orateur, n'en etait pas moins un temoin curieux et imposant de
+la grande epoque a laquelle il survivait.
+
+
+
+
+XVII
+
+La fete du 10 aout 1793.--L'education publique par les
+beaux-arts.--Retour a la nature.--La fontaine de la
+Regeneration.--David et Herault de Sechelles.--Defile du cortege sur
+les boulevards.--Egalite des rangs et des conditions humaines.--
+Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-trouves, aux
+Vieillards.--Deuxieme station: L'arc de triomphe eleve en l'honneur des
+citoyennes.--Troisieme station: La statue de la Liberte.--Quatrieme
+station: Les Invalides.--Cinquieme station: Le Temple funebre.
+
+
+Le peuple aime les fetes. La Convention le savait bien et ne negligeait
+aucune occasion de fonder le culte de la Patrie.
+
+Les armees coalisees marchent sur Paris: celebrons avec pompe
+l'anniversaire du 10 aout.
+
+Le tresor public est aux abois: depensons un million deux cent mille
+francs dans une grande ceremonie publique.
+
+J'entends d'ici les economistes, les hommes d'affaires, les vieux
+bureaucrates crier a la prodigalite, au gaspillage. Cet argent n'eut-il
+point ete beaucoup mieux employe a equiper les troupes, a leur fournir
+des vivres, a les solder? Nos peres ne raisonnaient point ainsi et ne
+regardaient point l'education du peuple par les beaux-arts, par les
+signes exterieurs comme une defense inutile; sans negliger le materiel
+de guerre et la paye du soldat, ils croyaient que le meilleur moyen de
+rappeler la victoire sous nos drapeaux etait de relever le moral de la
+nation.
+
+David etait l'ordonnateur de la fete. De ses puissantes mains il avait
+petri dans le platre trois statues colossales, trois symboles qui
+devaient expliquer aux yeux l'esprit de la Revolution francaise.
+
+A l'apparition des premiers rayons du soleil, la Convention nationale,
+les envoyes des assemblees primaires accourus de tous les departements,
+les autorites constituees de Paris, les societes populaires et la foule
+des citoyens etaient reunis sur la place de la Bastille. Un monceau de
+ruines marquait l'endroit ou se dressait celle ancienne prison d'etat.
+Sur ces debris, ces blocs detaches etaient gravees des inscriptions qui
+rappelaient par un mot l'histoire des victimes de la monarchie. L'une
+de ces pierres disait: _Il y a quarante ans que je meurs_; d'autres
+criaient: _Le corrupteur de ma femme m'a plonge dans ces cachots--mes
+enfants, a mes enfants!_
+
+Sur l'emplacement de la Bastille, au milieu de ces decombres, s'elevait
+la _fontaine de la Regeneration_, dominee par une colossale statue de
+la Nature. A la base de cette figure allegorique etaient inscrits ces
+mots: _Nous sommes tous ses enfants_. De ses riches mamelles qu'elle
+pressait avec ses mains, s'epanchaient dans un vaste bassin deux
+sources d'eau pure, toute fremissante des premieres clartes du jour.
+Cette onde abondante etait une image de l'inepuisable fecondite de la
+mere supreme, _alma parens_.
+
+Le bruit des canons s'etait fait entendre; puis, une musique douce, des
+champs harmonieux sortirent du milieu de ce tonnerre. Alors le
+president de la Convention nationale, Herault-de-Sechelles, place
+devant la statue de la nature et la montrant au peuple.
+
+"Souveraine du sauvage et des nations eclairees, o nature! ce peuple
+immense rassemble aux premiers rayons du soleil devant ton image, est
+digne de toi. Il est libre, c'est dans ton sein, c'est dans les sources
+sacrees qu'il a recouvre ses droits, qu'il s'est regenere. Apres avoir
+traverse tant de siecles d'erreurs et de servitude il fallait rentrer
+dans la simplicite de tes voies pour retrouver la verite. O Nature,
+recois l'expression de l'attachement eternel des Francais pour tes
+lois. Que ces eaux fecondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette
+boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette
+coupe de la fraternite et de l'egalite les serments que te fait la
+France en ce jour, le plus beau qu'ait eclaire le soleil, depuis qu'il
+a ete suspendu dans l'immensite de l'espace."
+
+Ce n'etait point un discours; c'etait un hymne.
+
+Le president remplit alors une coupe de l'eau qui tombait du sein de la
+Nature, il en fait des libations autour de la statue, il boit dans
+cette coupe de forme antique et la presente aux quatre-vingt-sept
+vieillards, dont chacun par le privilege de l'age, avait obtenu de
+porter la banniere sur laquelle etait ecrit le nom de son departement.
+Tous montent successivement les degres qui conduisaient autour du
+bassin et s'approchent l'un apres l'autre de la coupe sainte de
+l'egalite et de la fraternite. En la recevant des mains du president,
+qui vient de lui donner le baiser de paix, un vieillard s'ecrie: "Je
+touche aux bords de mon tombeau; mais en pressant cette coupe de mes
+levres, je crois renaitre avec le genre humain qui se regenere." Un
+autre dont le vent fait flotter les cheveux blanchis: "Que de jours ont
+passe sur ma tete! O Nature, je te remercie de n'avoir point termine ma
+vie avant celui-ci!"
+
+Ce spectacle etait vraiment solennel. A chaque fois que la coupe
+passait d'une main dans une autre main, les yeux se remplissaient des
+larmes de l'attendrissement et de la joie.
+
+Et le canon grondait.
+
+La ceremonie etait terminee a la fontaine de la Regeneration. Alors la
+foule tout entiere se mit en mouvement. Le cortege defila et s'allongea
+sur les boulevards. Les societes populaires ouvraient la marche. Leur
+banniere presentait un oeil ouvert sur les nuages qu'il penetrait et
+dissipait. La Convention venait ensuite precedee de la declaration des
+Droits de l'homme et de l'acte constitutionnel. Elle etait placee au
+milieu des envoyes des assemblees primaires, noues les uns aux autres
+par un leger ruban tricolore, image du lien qui les unissait a la
+Republique une et indivisible. Chacun des representants portait a la
+main un bouquet d'epis de ble et de fruits, en memoire de Ceres
+legislatrice des societes. Les envoyes des assemblees primaires
+tenaient d'une main une pique, arme de la liberte contre les tyrans, et
+de l'autre une branche d'olivier, symbole de la paix et de l'union
+fraternelle entre tous les citoyens.
+
+Apres les envoyes des assemblees primaires, il n'y avait plus aucune
+distinction de personnes ni de fonctionnaires. L'echarpe du maire ou du
+procureur de la Commune, les plumets noirs des juges se confondaient
+avec les attributs des corps d'etats, le marteau du forgeron ou le
+metier du tisserand. L'africain a la figure noircie par le soleil
+donnait la main a l'homme blanc comme a son frere. Tous marchaient
+egaux.
+
+Cependant le _Chant du Depart_ eclate comme une fanfare et repond au
+son des tambours. C'est bien une marche triomphale; mais ou donc sont
+les triomphateurs? Les voici: regardez! Traines sur un plateau roulant,
+les eleves de l'institution des Aveugles font retentir l'air de leurs
+chants. Portes dans de blanches barcelonnettes, les nourrissons de la
+maison des Enfants trouves annoncent que la Republique est leur mere,
+que la nation entiere est leur famille. Sur une charrue transformee en
+char de triomphe, un pere a cheveux blancs et sa vieille epouse
+s'avancent traines par leurs enfants. L'esprit et le coeur de la
+Revolution francaise etaient dans ce touchant hommage rendu au malheur,
+a la vieillesse et a toutes les infirmites humaines.
+
+Au milieu des honneurs rendus aux vivants, on n'a point oublie les
+morts. Huit chevaux blancs, ornes de panaches rouges trainent dans un
+char qui n'a rien de funebre, deux urnes cineraires. Sur l'une sont
+inscrits ces mots: _Aux manes des citoyens morts au Champ-de-Mars_; et
+sur l'autre: _Aux manes des citoyens morts le 10 aout_. La Commune
+avait eu soin d'ecarter ces pompes lugubres dont le catholicisme
+attriste le dernier acte de la vie humaine. Le sombre cypres ne
+penchait point autour de l'urne ses branches melancoliques; aucun
+insigne de deuil, pas de larmes d'argent semees sur un voile noir, une
+douleur meme pieuse aurait en quelque sorte profane cette apotheose.
+Des guirlandes et des couronnes, les parfums d'un encens brule dans les
+cassolettes, un cortege de parents, le front orne de fleurs, une
+musique dans laquelle dominaient les sons guerriers de la trompette,
+tout dans cette ceremonie derobait a la mort ce qu'elle a de sinistre.
+Elles participaient en quelque sorte a l'allegresse generale, ces manes
+sacrees des citoyens qui etaient tombes dans les combats pour se
+relever immortels.
+
+A une certaine distance du char, au milieu d'une force armee, roulait
+avec un fracas sec et importun, un tombereau semblable a ceux qui
+conduisent les criminels au lieu du supplice. Il etait charge des
+attributs de la royaute et de l'aristocratie. Une inscription gravee
+sur ce tombereau portait: _Voila ce qui a toujours fait le malheur de
+la societe humaine_.
+
+Mais quelle est cette arche de feuillage?
+
+Vers le milieu des boulevards, toute cette pompe s'arrete devant un arc
+de triomphe erige en memoire des journees du 4 et 5 octobre, alors que
+les femmes de Paris marcherent sur Versailles. L'architecture, la
+peinture et la sculpture s'etaient reunies pour donner a ce fragile
+monument un caractere antique. De belles figurantes assises sur des
+affuts de canon representaient tant bien que mal l'attitude des vraies
+heroines qui avaient traine ces machines de guerre jusqu'a la cite de
+Louis XIV.
+
+Cet arc de triomphe, eleve par David en l'honneur des femmes inspira
+les paroles suivantes a Herault de Sechelles: "O femmes, la liberte
+attaquee par tous les tyrans, pour etre defendue a besoin d'un peuple
+de heros. C'est a vous a l'enfanter. Que toutes les vertus guerrieres
+et genereuses coulent avec le lait maternel dans le coeur des
+nourrissons de la France. Les representants du peuple souverain, au
+lieu de fleurs qui parent la beaute, vous offre le laurier, embleme du
+courage et de la victoire. Vous le transmettrez a vos enfants." Apres
+avoir prononce ces derniers mots, le president donne aux femmes
+l'accolade fraternelle, pose sur la tete de chacune d'elles une
+couronne de laurier, puis le cortege continue sa marche le long des
+boulevards au milieu des acclamations universelles.
+
+La place de la Revolution etait marquee pour la troisieme halte. La
+s'elevait la statue de la Liberte sur le meme piedestal qui avait
+exhausse la statue de Louis XV. Fille de la Nature, la liberte
+paraissait a travers le feuillage de jeunes peupliers dont elle etait
+environnee comme d'un rideau de verdure, les rameaux de ces arbres
+ployaient sous le poids des tributs presentes par les artistes, les
+ecrivains, les patriotes. Toutefois il ne suffisait pas de ces
+offrandes, il fallait un sacrifice a la deesse.
+
+Presque a ses pieds se dressait un immense bucher; mais ou donc est la
+victime? On n'a pas oublie ce tombereau qui faisait partie du cortege
+et roulait pesamment et tristement sur le pave des boulevards. Il s'est
+arrete devant la statue avec la foule qui s'arretait.
+
+Alors Herault de Sechelles:
+
+"Hommes libres, peuple d'egaux, d'amis et de freres, ne composez plus
+les images de votre grandeur que des attributs de vos travaux, de vos
+talents et de vos vertus; que la pique et le bonnet de la liberte, que
+la charrue et la gerbe de ble, que les emblemes de tous les arts par
+lesquels la societe est enrichie, embellie, forment desormais toutes
+les decorations de la Republique! Terre sainte, couvre-toi de ces biens
+reels qui se partagent entre tous les hommes et deviennent steriles
+pour tout ce qui ne peut servir qu'aux depenses exclusives de
+l'orgueil."
+
+Le tombereau des condamnes a mort verse sous les yeux de la deesse tous
+les hochets de la monarchie. Le president saisit une torche enflammee,
+l'applique contre le bucher couvert de matieres combustibles et
+soudain, trone, couronne, sceptre, fleurs de lis, manteau ducal,
+ecussons armories, drapeaux souilles des signes de la feodalite, tout
+disparait, tout s'evanouit en fumee, au bruit des acclamations de huit
+cent mille citoyens. Emblemes des anciens ages historiques, vous avez
+trouble l'humanite. Que le feu vous devore!
+
+Au meme instant, comme si tous les etres vivants devaient participer a
+l'affranchissement de notre race, trois mille oiseaux de toutes especes
+portant autour du cou de minces banderolles tricolores, colombes,
+passereaux, hirondelles, s'elancent dans les vastes et radieux espaces
+de l'air: "Allez, leur dit la deesse, je vous delivre! plus de captifs,
+plus d'esclaves. Le soleil et le mouvement pour tous. L'homme
+affranchi, l'oiseau libre."
+
+Et le canon gronde.
+
+La quatrieme station etait fixee devant l'hotel des Invalides. Sur la
+cime d'un rocher se detachait une statue gigantesque representant le
+peuple francais. Tandis que d'une main forte cet Hercule moderne
+renouait le faisceau des departements, un monstre dont les extremites
+inferieures se terminaient en dragon de mer, s'efforcait d'atteindre au
+faisceau pour le rompre. Le colosse, ecrasant sous ses pieds la
+poitrine du monstre, balancant sa massue, allait le frapper d'un coup
+mortel.
+
+Herault de Sechelles se chargea d'expliquer l'allegorie:
+
+"Ce geant, dit-il, dont la puissante main reunit et rattache en un seul
+faisceau les departements qui sont sa grandeur et sa force, peuple,
+c'est toi! Ce monstre dont la main criminelle veut briser le faisceau
+et separer ce que la nature a uni, c'est le federalisme."
+
+L'entree seule du Champ-de-Mars offrait aux yeux et a l'imagination
+plus d'un enseignement utile. On avait place sur un tertre une presse,
+une charrue et une pique pour rappeler a tous les Francais l'union qui
+doit exister entre l'artisan, le laboureur et le defenseur de la
+patrie.
+
+Mais c'est surtout au cortege que s'adressaient les grandes lecons. Il
+s'avancait toujours, le president en tete. A deux poteaux places
+vis-a-vis l'un de l'autre comme les deux colonnes de l'ouverture d'un
+portique etait suspendu un ruban tricolore, et au ruban un niveau qui
+representait bien l'egalite sociale. Apres avoir tous courbe la tete
+sous ce niveau, les representants de la nation, les quatre-vingt-sept
+commissaires des departements, les envoyes des assemblees primaires
+gravissent les degres de l'Autel de la Patrie. Une foule immense
+couvrait la vaste etendue du Champ-de-Mars. Ayant a ses cotes le
+vieillard le plus charge d'annees parmi les commissaires des
+departements, Herault de Sechelles parvient au point culminant de la
+Montagne. De cette hauteur, comme du veritable Sinai des temps
+modernes, il proclame la Constitution.
+
+Alors le president de la Convention nationale depose dans l'arche
+placee sur l'Autel de la Patrie l'acte constitutionnel et le
+recensement des votes du peuple francais. Les parfums brulent, l'encens
+fume, la terre tremble, ebranlee par les salves d'artillerie et par le
+mugissement d'un million d'hommes criant: "Vive la Constitution! vive
+la Republique!"
+
+Les quatre-vingt-sept vieillards, nous l'avons dit, durant toute la
+marche du cortege portaient chacun une pique. Chacun d'eux vint la
+remettre successivement entre les mains du president qui les reunit
+toutes en un seul faisceau noue d'un ruban tricolore. Liees entre
+elles, ces piques representaient le faisceau des quatre-vingt-sept
+departements armes pour la defense du territoire national.
+
+Il restait une dette a acquitter. Descendue de l'Autel de la Patrie, la
+Convention traverse une portion du Champ-de-Mars et se rend, vers
+l'extremite, au Temple funebre, couvert de decorations antiques, dans
+lequel attendait la cendre des defenseurs de la Republique. La grande
+urne depositaire de ces restes veneres avait ete transportee sur le
+vestibule du Temple, elevee a tous les regards. La Convention nationale
+se repand sous les portiques; tous les spectateurs places dans le
+Champ-de-Mars se decouvrent. L'emotion est extreme quand, d'une voix
+triste, solennelle, attendrie, Herault s'ecrie: "Cendres cheres, urne
+sacree, je vous embrasse au nom du peuple."
+
+Et le canon gronde.
+
+La fete etait terminee. Le peuple se disperse aux premieres ombres du
+soir. Des groupes assis sur l'herbe jaunissante ou sous des tentes
+partagent fraternellement avec d'autres groupes la nourriture qu'ils
+avaient apportee. Repas frugal et digne des beaux jours de Sparte!
+
+Ces fetes patriotiques elevaient l'ame, reveillaient les saintes
+ardeurs du devouement, inspiraient a tous le sentiment du devoir. La
+federation du 14 juillet 1791 avait celebre l'alliance de tous les
+Francais dans la liberte; plus complete, celle du 10 aout 1793 consacra
+l'alliance de tous les citoyens dans la liberte et dans l'egalite.
+
+Le peuple se retira sous une emotion grave et profonde. Les mille
+devises flottant sur les banderoles et dont chacune contenait une
+lecon; la voix du canon repondant comme un defi au canon lointain de
+l'ennemi, la Revolution se racontant elle-meme a tous les citoyens dans
+une trilogie digne d'Eschyle, la Nature, la Liberte, le Peuple, n'en
+etait-ce point assez pour electriser un grand peuple?
+
+Un monde nouveau apparaissait, consolait des maux et des tristesses du
+present, un monde nouveau appuye sur l'esprit de la Revolution, et dont
+le genie des beaux-arts venait d'entrouvrir les portes d'or.
+
+[Illustration: Fontaine de la Regeneration.]
+
+
+
+
+XVIII
+
+Siege de Lyon.--Decret de la Convention nationale.--Clemence de
+Couthon.--Atroce conduite de Collot-d'Herbois et Fouche.--Le Girondin
+Rebcequi a Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur
+blanche.--Siege et prise de la ville par l'armee republicaine.--Origine
+de la revolte a Toulon.--Les royalistes, caches derriere les Girondins,
+se rendent maitres des sections et fondent un Comite general.--Leur
+tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la Vierge.--Pamela.
+Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la reaction.--La
+guillotine et le gibet.--Arrivee de l'armee de Cartaux.--Attaque et
+victoire des Montagnards.--Panique des royalistes.--Incendie de nos
+arsenaux.--Noble conduite des forcats.
+
+
+Oh! c'etait un beau reve; mais qu'il etait loin de la realite!
+
+A l'Est, a l'Ouest, au Nord, au Midi, le federalisme triomphait. Le
+vainqueur n'etait point Hercule, c'etait le Dragon. Gardienne de la
+Republique une et indivisible, la Convention avait besoin de toute son
+energie pour soutenir la lutte et terrasser le monstre. Ce qu'il y
+avait de plus affreux, c'est que tous les departements revoltes
+appelaient l'etranger a leur secours. "A nous les Anglais! a nous les
+Espagnols! a nous les Prussiens! a nous les Italiens! vous voulez notre
+sol, nous vous le livrons. Venez, delivrez-nous de la Republique! Vive
+Louis XVII!"
+
+Trois villes du Midi ralliaient le faisceau de la revolte, Lyon,
+Marseille, Toulon.
+
+A Lyon, les maitres de fabriques, les gros negociants, plus ou moins
+Girondins, d'accord avec quelques nobles deguises qui cachaient
+soigneusement _l'epee de leurs peres_ sous la blouse ou sous un
+pantalon de gros drap, avaient trompe, seduit une partie des ouvriers
+et les avaient entraines dans un soulevement formidable. Le sang des
+patriotes et des Jacobins avait coule a flots sur l'echafaud royaliste.
+Celui de Chalier, immole par la faction girondine, fumait encore et
+criait vengeance. La Convention en fut reduite a faire le siege de la
+ville. On a lieu d'etre etonne de la longanimite qu'elle deploya: cette
+Assemblee qui passe pour avoir ete dure et implacable, usa d'abord
+d'une extreme tolerance envers les rebelles. Robespierre, Couthon,
+Saint-Just, Carnot et Barere avaient par une lettre speciale recommande
+la clemence aux representants Dubois, Crance et Gauthier, charges de
+surveiller les operations du siege. On esperait que Lyon se rendrait et
+dans cette prevision le Comite de Salut public rappelait aux
+Commissaires un vers latin: _Parcere subjectis et debellare superbos_:
+"Epargnez ceux qui se soumettent; punissez les orgueilleux qui
+resistent." Telles etaient leurs instructions, qui n'avaient rien de
+bien terrible.
+
+Cependant Lyon tenait toujours; quand ce siege finirait-il? Les
+citoyens de la ville restes fideles a la loi, a la representation
+nationale, etaient denonces, injuries, jetes dans les cachots. A la
+nouvelle de ces retards et de ces outrages, une sourde fureur s'empara
+de la Convention.
+
+Dans la nuit du 8 au 9 octobre, Lyon est emporte de vive force, et le 9
+au matin, les troupes de la Montagne, noires de poudre, tambour
+battant, enseignes deployees, entrent dans la cite rebelle. Vont-elles
+mettre tout a feu et a sang?
+
+Ni represailles, ni pillage. Un ordre du jour signe des representants
+en mission, Couthon, Laporte et Maigret, avait recommande aux
+vainqueurs le respect des personnes et des proprietes.
+
+L'intention des commissaires etait tres-certainement de frapper les
+superbes et les grands coupables, les chefs de l'insurrection, et
+d'epargner les humbles qui s'etaient laisses entrainer par faiblesse ou
+par erreur. Deux systemes de tribunaux bien distincts devaient juger a
+part ces deux categories d'insurges.
+
+A Paris, combien fut differente l'impression produite par la prise de
+Lyon, apres une longue et sanglante resistance! "Qui osera reclamer
+votre indulgence pour cette ville rebelle?" s'ecria Barere, parlant le
+12 octobre au nom du comite de Salut public. "Elle doit etre ensevelie
+sous ses ruines. Que devez-vous respecter dans votre vengeance? la
+maison de l'indigent, l'asile de l'humanite, l'edifice consacre a
+l'instruction publique; la charrue doit passer sur tout le reste. Le
+nom de Lyon ne doit plus exister."
+
+Et la Convention, voulant donner un terrible exemple aux villes
+revoltees, decreta qu'une commission extraordinaire ferait punir
+militairement et sans delai les contre-revolutionnaires, que la ville
+serait detruite; qu'on ne laisserait debout que les maisons des
+pauvres, les habitations des patriotes egorges ou proscrits, les
+edifices consacres a l'industrie, les hopitaux, les ecoles; que la
+reunion des maisons conservees prendrait desormais le nom de _Commune
+Affranchie_; enfin que sur les ruines de la ville rebelle s'eleverait
+une colonne portant l'inscription suivante: "Lyon fit la guerre a la
+liberte, Lyon n'est plus."
+
+Ce decret ne fut jamais applique a la lettre. Couthon, l'homme de
+Robespierre, se contenta d'un simulacre de demolition legale. Infirme,
+il se fit transporter dans un fauteuil sur la place de Bellecour; la,
+arme d'un petit marteau d'argent, il donna deux ou trois coups a l'une
+des maisons de la place, en disant _la loi te frappe_! La maison resta
+debout, et ne s'en porta pas plus mal pour avoir ete demolie
+moralement.
+
+La ville de Lyon perdit son nom, il est vrai; mais "Qu'y a-t-il dans un
+nom?" dit le grand poete Shakspeare.
+
+Il faut ajouter que beaucoup de Conventionnels, parmi ceux-memes qui
+avaient vote le decret, encourageaient Couthon a perseverer dans cette
+voie d'indulgence et de sagesse. "Sauvez Lyon a la Republique, lui
+ecrivait Herault de Sechelles; arrachez ce malheureux peuple a son
+egarement; punissez, ecrasez les monstres qui l'asservissent, vous
+aurez bien merite de la patrie. Ce nouveau service sera un grand titre
+de plus dans votre carriere politique."
+
+Non content d'epargner la population ouvriere de Lyon, Couthon
+cherchait a l'eclairer. "Je vis, ecrivait-il a Saint-Just, dans un pays
+qui avait besoin d'etre entierement regenere; le peuple y avait ete
+tenu si etroitement enchaine par les riches, qu'il ne se doutait pour
+ainsi dire pas de la Revolution. Il a fallu remonter avec lui jusqu'a
+l'alphabet, et quand il a su que la declaration des droits existait, et
+qu'elle n'etait pas une chimere, il est devenu tout autre."
+
+Cette moderation deconcerta les enrages, les hebertistes, les vengeurs
+de Chalier; ils s'indignerent et crierent au scandale. Couthon n'en
+persevera pas moins dans sa politique de clemence. Sauveur de Lyon, il
+revint a Paris.
+
+A peine s'etait-il eloigne, que l'incendie mal eteint, se ranima. Le
+Comite de salut public eut alors la malheureuse idee d'envoyer a Lyon
+Collot d'Herbois et Fouche, le futur duc d'Otrante. Qui oserait
+defendre les atrocites commises par ces deux hommes, leur regne odieux,
+leurs fureurs de tigres? Collot essaya pourtant de se justifier apres
+le 9 thermidor. "Lorsqu'il arriva a Lyon, dit-il, la premiere chose
+qu'il apprit, c'est qu'a Montbrison on pendait les patriotes a leurs
+fenetres. On brulait les soldats dans les hopitaux. Eux aussi, les
+aristocrates, poussaient le cri sauvage: _A la lanterne_. Precy, le
+general de la contre-revolution, faisait fusiller des femmes pendant
+qu'il etait a table. On tuait a coup de pistolets les republicains dans
+les rues, on citait les noms d'officiers municipaux qu'on avait
+enfermes dans les caves et laisses mourir de faim. La populace
+reactionnaire avait ecrase, sous une meule de moulin, des soldats de
+l'Ardeche, et danse tout autour une carmagnole royaliste."
+
+Debout sur un pareil volcan, il avait ete pris de vertige, la tete lui
+avait tourne; il etait devenu fou furieux.
+
+En etait-il arrive a rougir de ses actes, ou redoutait-il, au lendemain
+du 9 thermidor, la hache des moderes? Toujours est-il qu'il ne
+renoncait point a sa defense: il niait avoir fait attacher des hommes
+et des femmes a la bouche des canons. Il avouait bien avoir employe 15
+000 travailleurs, individus sans ouvrage, a detruire les forts de
+Saint-Jean et de Pierre-Cise; mais detruire les nids creneles de
+l'insurrection n'etait point saccager la ville.
+
+Avait-il donc oublie la lettre ecrite par lui en 93 a la Convention?
+"Les demolitions sont trop lentes; il faut des moyens plus rapides a
+l'impatience republicaine. L'explosion de la mine, l'activite devorante
+de la flamme, peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple."
+
+Admettons que la legende ait exagere les crimes dont se souillerent a
+Lyon Collot-d'Herbois et Fouche; le vertige de peur et de vengeance
+dont ils furent saisis: il n'en reste pas moins certain que ces deux
+fleaux avaient epouvante les citoyens tranquilles, detruit l'industrie
+et le commerce, paralyse le travail, tari dans cette cite florissante
+une des sources vives de la prosperite nationale.
+
+"Ah! si le vertueux Couthon fut reste a Commune-Affranchie, ecrivait
+Cadillot, de Lyon, que d'injustices de moins! Six mille individus
+n'auraient pas tous peri. Le coupable seul eut ete puni... Mais
+Collot... ce n'est pas sans raison qu'il a couru a Paris soutenir son
+ami Ronsin! Il a fallu des phrases bien empoulees pour couvrir de si
+grands crimes."
+
+Et ce sont ces memes hommes, ces proconsuls, tous degoutants de sang et
+enivres des exces de la tyrannie, ces Collot-d'Herbois, ces Fouche qui
+oserent plus tard accuser Couthon et Robespierre de viser a la
+dictature.
+
+Lyon etait soumis, terrasse; mais que se passait-il a Marseille, a
+Toulon?
+
+La vieille cite phoceenne portait en quelque sorte la peine de son
+devouement et de son patriotisme. Le sang de ses meilleurs enfants
+s'etait disperse. Les volontaires avaient couru au champ d'honneur, au
+peril, a la mort. Il ne restait plus dans ses murs que des negociants,
+des courtiers, des armateurs, des calfats, des etrangers. Le commerce
+etait republicain; mais il voulait une Republique moderee. Les
+monarchistes, ne se sentant point assez forts pour decouvrir tout a
+coup leurs projets, se cacherent derriere le parti qui s'eloignait le
+moins de leurs idees. Ils flatterent les moderes, les exciterent a
+prendre l'avant-garde. Le Girondin Rebecqui precha d'abord la revolte,
+mais quand il vit les royalistes s'emparer du mouvement pour le diriger
+contre la Republique, le desespoir s'empara de sa personne et il se
+precipita dans la mer.
+
+Une fois maitres du terrain, les partisans de l'ancien regime
+n'hesiterent plus [Note: Ce Ronsin, homme d'esprit, grand, beau
+hableur, etait la plus terrible machine de repression qu'on put
+imaginer. Il ne revait que faire sauter par la mine des rues entieres.
+Se croyant l'executeur des vengeances populaires il eut voulu inventer
+la foudre. Ce fou dangereux appartenait aux hebertistes, dont il etait
+l'epee.] a jeter le masque. Profitant de l'indifference des uns, de
+l'ignorance des autres, ils arborerent d'une main resolue l'etendard de
+la terreur blanche. Les Jacobins, enfermes au fort Saint-Jean, en
+sortaient tous les jours par douzaine pour marcher a la guillotine.
+
+La Convention envoya contre Marseille l'armee de Cartaux. Aix et
+Avignon l'attendaient pour l'aneantir; six mille federes lui barraient
+le passage; elle dissipa, chemin faisant, ces bandes mercenaires comme
+une nuee de sauterelles. Marseille est cernee, les pieces de siege
+tonnent, les bombes eclatent contre les remparts des royalistes. Il
+faut que la ville se rende ou qu'elle meure.
+
+Le 31 aout, un aide de camp du general Cartaux parait a la barre de la
+Convention. Il annonce qu'on peut regarder Marseille comme tout pres de
+tomber aux mains de l'armee republicaine. Porteur de trois drapeaux
+enleves aux rebelles, il presente en outre a l'Assemblee deux boulets
+de plomb tires sur les representants du peuple, Albete et Nioche, puis
+il reclame un renfort pour en finir avec la revolte du Midi.
+
+C'est Robespierre qui lui repond: "Renvoyez a vos ennemis les boulets
+lances par des mains coupables; achevez la defaite de l'aristocratie
+hypocrite que vous avez vaincue. Que les traitres expirent! que les
+manes des patriotes assassines soient apaisees, Marseille purifiee, la
+liberte vengee et affermie!... Dites a vos freres d'armes que les
+representants du peuple sont contents de leur courage republicain;
+dites-leur que nous acquitterons envers eux la dette de la patrie;
+dites-leur que nous deploierons ici contre les ennemis de la
+Republique, l'energie qu'ils montrent dans les combats."
+
+Au moment ou l'aide de camp de Cartaux declarait la victoire sure et
+prochaine, la ville de Marseille etait, sans qu'il le sut, au pouvoir
+des assiegeants.
+
+Tout cedait, tout ployait sous la main de fer du Comite de salut
+public, tout, excepte Toulon.
+
+La etait le quartier general de la resistance. Pendant quelque temps
+les Jacobins avaient ete maitres de la ville, grace aux ouvriers de
+l'arsenal; mais de jour en jour declinait leur puissance. Des menees
+sourdes et tenebreuses minaient a petit bruit l'autorite de la
+Convention nationale. La reaction s'enhardit jusqu'a faire arreter les
+representants du peuple Beauvais et Pierre Bayle, qui furent conduits
+au fort Lamalgue et lachement outrages. Un gouvernement organise par
+les Girondins s'empara des affaires de la ville. Jusqu'ici c'etait la
+Republique moderee qui triomphait; mais aussi bien a Toulon qu'a
+Marseille, sous ce simulacre, se cachait, comme sous un voile, la tete
+hideuse du royalisme. Dans la ville se trouvait alors un homme de haute
+taille, simple bridier de son etat actif, intelligent, veritable
+sphinx, cachant on ne savait quelle enigme sous un front d'airain, son
+nom etait Roux.
+
+Il rassemblait aux Minimes quelques fideles, les haranguait et, tout en
+se couvrant encore des couleurs nationales, n'etait au fond qu'un
+royaliste deguise.
+
+Le 18 juin 93, parut un manifeste contre-revolutionnaire tire a
+plusieurs milliers d'exemplaires.
+
+"Les anarchistes ecument de rage. Mais, citoyens, voire victoire n'est
+point encore complete, et ne nous flattons point d'en assurer les
+effets tant que l'homme abuse par la sceleratesse et l'impiete
+affichera les principes de l'atheisme, et osera porter des mains
+sacrileges sur les ouvrages de la divinite.
+
+"Il est temps de rendre a l'humanite souffrante ses droits, sa
+religion, ses ministres... Ah! il n'est que trop vrai que les principes
+philosophiques ont ete la cause de l'irreligion et de nos malheurs!..."
+
+Ce manifeste avait ete redige par Roux. Tartufe l'eut signe.
+
+Enhardi par le succes qu'obtenaient les manoeuvres de Roux l'orateur
+des Minimes, le Comite general usurpait peu a peu le pouvoir des
+sections, compose de membres plus ou moins royalistes, bientot il jeta
+le masque du girondisme. Jouant sur les mots, il institua d'abord un
+_tribunal populaire_ dont il fit l'instrument de ses projets et de ses
+vengeances. Le moyen de rassurer les timides, les indecis, est de leur
+offrir la protection d'une epee; aussi les proclamations du general
+royaliste Wimpffen furent-elles repandues a profusion dans la ville. Ne
+fallait-il point d'un autre cote reveiller le zele des devots? Ne
+sont-ils point du bois dont on fait les autels et les trones? Les
+sections etaient vaincues, demoralisees; elles votaient ce que voulait
+le Comite general. On leur fit decreter le _couronnement de la Vierge_,
+ceremonie entouree d'une pompe extraordinaire et que suivit un _Te
+Deum_ chante au bruit du canon. Une grande procession termina la fete.
+Pour quiconque connait les populations du Midi, il est facile de
+deviner l'effet produit sur ces tetes de feu par une telle
+representation theatrale. La Vierge couronnee demandait un roi.
+
+Seuls les marins et les patriotes regardaient d'un oeil sombre une
+manifestation dont ils prevoyaient les consequences.
+
+Cependant la ville commencait a souffrir de la faim. Les communications
+du cote d'Aix et de Marseille etaient coupees par l'armee de Cartaux,
+et du cote de la mer, par les flottes combinees des Espagnols et des
+Anglais croisant devant la rade. Notez d'ailleurs que tous les nobles
+du midi, tous les chevaliers errants de l'ancien regime s'etaient
+refugies, entasses au pied de ces chaines de montagnes qui dominent
+Toulon. La, du moins, ils se croyaient en surete; la ils pouvaient
+braver les foudres de la Convention nationale.
+
+D'un autre cote, le peuple grondait et guettait l'occasion d'agir.
+
+La situation du comite general ne laissait donc point que d'etre
+tres-perplexe. Oblige de lutter au dehors contre la Montagne et au
+dedans contre les tentatives renouvelees des patriotes toulonnais, il
+reconnut bientot son impuissance. C'est alors que les membres de ce
+comite, Chaussegros, commandant des armes, Puissant, ordonnateur en
+chef de la marine, l'amiral Trogoff et Dournet mirent a execution
+l'infame projet qu'ils avaient concus depuis longtemps. Apres avoir
+proclame Louis XVII roi de France, ils traiterent, le 27 aout, avec
+l'amiral anglais, Hood, et s'engagerent a lui livrer les forts et la
+rade. Voila donc ou devaient aboutir les predications hypocrites de
+Roux: le couronnement de la Vierge, les processions, les hymnes et les
+benedictions du clerge!
+
+Quand cet execrable marche fut connu, tout ce qui avait un coeur
+francais a Toulon fremit d'indignation et de rage. Fideles a la patrie,
+les marins brulaient de s'elancer contre la flotte anglaise; mais
+partout, la reaction avait paralyse chez les officiers l'energie et le
+sentiment du devoir. Dans l'arsenal, sur les vaisseaux, on chercha un
+homme capable de se mettre a la tete du mouvement; on ne le trouva
+point. S'il se fut rencontre, il est probable que la flotte anglaise
+n'aurait jamais tourne le cap Cepet.
+
+Ou donc etaient alors les Girondins? accables sous le poids de leurs
+fautes, evinces, ils laissaient faire les royalistes.
+
+Au milieu de la nuit du 28 aout, nuit lugubre, nuit maudite, lord
+Elphinstone debarquait sans bruit au port des Ilettes, a la tete de
+quinze cents Anglais portant des lauriers a leurs shakos, les lauriers
+de la trahison!
+
+Guide par un detachement royaliste de garde nationale, il s'avance vers
+le fort Lamalgue dont un membre du perfide comite lui remet les clefs.
+Le lendemain les equipages de vingt-huit navires portant le pavillon
+tricolore voient le drapeau anglais flotter sur le parapet superieur du
+fort et l'amiral Hood entrer avec ses vaisseaux dans cette magnifique
+rade de Toulon. A ce moment un cri terrible, immense, sort de tous les
+entreponts: "Trahis!... Les scelerats!"
+
+Les marins francais demandent le combat avec fureur. Ils bondissent
+dans les vaisseaux comme des lions dans leur cage. Les officiers les
+retiennent, les supplient, se jettent a leurs genoux. La plupart
+d'entre eux avaient servi sous l'ancien regime. La Revolution leur
+faisait peur. Ils deshonorerent ce jour-la leur uniforme. Cependant un
+navire du guerre, _le Commerce de Marseille_, embosse en tete de la
+rade montrait fierement ses canons aux Anglais, c'est vers lui que se
+tournent les regards et le dernier espoir des marins fideles a la
+patrie. Sept mille d'entre eux, le coeur palpitant d'emotion
+attendaient pour courir a l'ennemi la bordee du vaisseau reste immobile
+a son poste. Le feu ne partit pas. Que dis-je? On apercut bientot une
+chaloupe faisant force de voiles et dans laquelle brillaient des
+uniformes. C'etait le capitaine du _Commerce de Marseille_
+Saint-Jullien, un noble, qui passant avec ses officiers devant le
+vaisseau le _Patriote_, cria au brave capitaine Bouvet: "Tout est
+perdu."
+
+Le lache! et il fuyait sans combattre.
+
+Le lendemain sept mille matelots indignes parlaient pour aller
+rejoindre l'armee de Cartaux, tandis que des canots pavoises aux
+couleurs etrangeres debarquaient devant l'hotel de ville, l'amiral
+espagnol Langara, les generaux Goodal, Gravina, Malgrave, Moreno, et
+Hood qui, recu avec de grands honneurs par le comite general des
+sections, prit possession de Toulon au nom de Sa Majeste Britannique.
+
+La nouvelle de ces sinistres evenements arriva vers le 1er ou le 2
+septembre a Paris. Les aristocrates, les royalistes se rejouirent et,
+qui plus est, ils eurent l'imprudence d'afficher publiquement leur
+joie. L'invasion, la ruine de la France, le drapeau de l'etranger
+flottant sur notre premiere ville de guerre maritime, c'etait leur
+victoire a eux.
+
+Or, a ce moment meme, les comediens du Theatre-Francais jouaient une
+mauvaise piece intitulee _Pamela_, dans laquelle l'auteur, Francois de
+Neufchateau, faisait un pompeux eloge du gouvernement britannique.
+L'opinion publique s'emut; le Comite de salut public donna l'ordre a la
+municipalite de suspendre les representations, et se fit immediatement
+remettre le manuscrit.
+
+Le lendemain l'auteur de _Pamela_ se presenta lui-meme au comite. Il
+fit valoir en sa faveur une circonstance attenuante: cet ouvrage datait
+de 1788; enfin il proposa des changements qui etaient de nature a
+modifier le caractere de sa comedie. Le comite rapporta son arrete de
+la veille, et le piece fut reprise le 1er septembre.
+
+Grande attente. Salle pleine. Tout ce que Paris comptait alors de beau
+monde se rendit au Theatre-Francais. Les moindres allusions qui
+n'entraient pas meme dans la pensee de l'auteur furent saisies avec des
+transports d'enthousiasme. Des Francais croyaient la France perdue, et
+ils applaudissaient. Un officier d'etat-major de l'armee des Alpes, qui
+avait figure au siege de Lyon et se trouvait alors en mission a Paris,
+se leva. Les mots de calomnie, de scandale s'echapperent de ses levres.
+A l'instant meme interrompu par des clameurs, abreuve d'outrages, il
+fut oblige de quitter la salle. Il court aux Jacobins, raconte ce qui
+venait de se passer, Robespierre presidait: il engage l'officier a
+s'adresser au comite de Salut public et a denoncer les faits dont il
+avait ete temoin. Le lendemain 2 septembre, le comite de Salut public
+ordonne la fermeture du theatre, l'arrestation des acteurs et de
+l'auteur de Pamela. Cette severite a laquelle s'associa la Convention
+tout entiere, dans sa seance du 3, apres la lecture d'un rapport de
+Barere, s'explique assez par les sentiments hostiles des ci-devant
+_comediens ordinaires du roi_. Ils en voulaient a la Revolution de les
+avoir depouilles de certains privileges et des faveurs de la cour. Les
+actrices surtout ne pardonnaient point au 10 aout de leur avoir enleve
+leurs plus riches protecteurs, les vieux marquis de la Regence et du
+regne de Louis XVI.
+
+Ce theatre etait, selon la parole de Robespierre, "le repaire de
+l'aristocratie".
+
+Ce qu'il y a de piquant est que l'auteur de Pamela, Francois de
+Neufchateau, membre de l'Assemblee legislative, avait conquis par ses
+votes l'estime et l'amitie de Maximilien. Est-ce a cette circonstance
+qu'il dut d'etre mis en d'etat d'arrestation chez lui?
+
+Toutefois les renseignements sur le desastre de Toulon etaient encore
+vagues, incertains, lorsque le 2 septembre Soules, un ami de Chalier,
+le martyr de la democratie lyonnaise, se presente a la barre de la
+Convention, raconte tout, devoile la noire trahison des Royalistes et
+des Girondins. Les representants demeurerent foudroyes sur leur banc.
+Barere craignant sans doute pour le ministere et pour le Comite de
+Salut public, dont il etait membre, soutient hardiment, qu'il n'en peut
+etre ainsi, quelques deputes demandent meme l'arrestation de Soules
+comme porteur de fausses nouvelles. C'est egal, le trait avait porte,
+tout Paris s'emut.
+
+La Convention ne tarda point a connaitre toute la verite. Fremissante
+d'une juste et noble colere, elle adressa aux departements du Midi la
+proclamation suivante:
+
+"Francais, une des principales villes, le port le plus important et la
+plus considerable escadre de la Republique ont ete lachement livres aux
+Anglais par les habitants de Toulon.
+
+[Illustration: Merlin de Douai donne lecture de son rapport.]
+
+"Des Francais se sont donnes aux Anglais! cette trahison infame, dont
+la pensee seule aurait penetre d'indignation et d'horreur des Francais
+esclaves d'un roi, a ete concue, meditee, executee par des Francais qui
+se disaient republicains.--Les scelerats! Et c'etait nous qu'ils
+accusaient d'etre les ennemis de la Republique et de vouloir etre les
+restaurateurs de la royaute! Et ces paroles qu'ils osent nous adresser
+aujourd'hui, ils les datent de l'an 1er du regne de Louis XVII!
+
+"Vengeance, citoyens! Qu'ils perissent, tous ceux qui ont voulu que la
+Republique perit! Et vous, departements du Midi, vous serez tous
+complices de ce dechirement de la France, si vous ne vous empressez
+d'en punir les auteurs."
+
+Cette proclamation, ainsi que le decret qui mettait hors la loi
+l'amiral Trogoff, l'ordonnateur Puissant et le capitaine des armes, fut
+adressee au Comite general de Toulon. Le president en donna lecture a
+quelques convives, car il etait a diner avec les generaux anglais, puis
+il envoya les deux pieces au bourreau pour etre brulees sur la place
+publique.
+
+Sous le canon de leurs amis les ennemis, les ci-devant, les Girondins
+et les royalistes etaient desormais les maitres de la ville. En moins
+de huit jours, les escadres coalisees avaient vomi sur le sol provencal
+2500 Anglais, 14 500 Espagnols ou Napolitains et 3 000 Piemontais.
+
+Les royalistes avaient deja verse beaucoup de sang; mais, enhardis par
+la presence des forces etrangeres, ils redoublerent de cruaute.
+
+Les deux representants du peuple Bayle et Beauvois moururent dans les
+cachots; l'un succomba aux mauvais traitements, l'autre, voulant
+abreger, se poignarda!
+
+Le 13 septembre 93, on lisait sur les murs de la ville:
+
+"An 1er du regne de Louis XVII. Vu l'arrete pris par le _tribunal
+populaire_, le Comite general ordonne que le gibet sera place, les
+jours d'execution, au milieu de la place d'armes, et qu'il sera enleve
+tout de suite apres l'execution; qu'a cet effet la municipalite sera
+invitee a faire travailler sans delai a un gibet qui puisse etre place
+et deplace au fur et a mesure des executions."
+
+Le gibet et non l'echafaud! Pourquoi? L'echafaud eut ete un instrument
+de supplice trop noble pour cette canaille de Jacobins. Le gibet etait
+assez bon pour eux, et puis ne rappelait-il pas beaucoup mieux l'ancien
+regime?
+
+On s'etait pourtant servi dans les commencements de ce qu'on avait
+trouve sous la main. Des les premiers jours d'aout, la Commission
+martiale avait fait jeter pele-mele sous le couteau de la guillotine
+l'ancien maire democrate de Toulon, le president du tribunal criminel,
+celui des Jacobins, le commandant de la garde nationale patriote et
+autres victimes. Calme et fier, le jacobin Silvestre, avant d'etre
+attache sur la planche fatale, se tourna vers le peuple et s'ecria
+d'une voix solennelle:
+
+"Les paroles d'un mourant sont prophetiques: infames royalistes, la
+Republique nous vengera."
+
+Pendant ce temps-la, un jeune homme, Gueit, du fond de son cachot,
+adressait a sa mere la lettre suivante:
+
+"C'est au moment ou je vais mourir que je vous ecris; je n'ai qu'a vous
+inviter a vous consoler: je vous embrasse un million de fois, mes
+freres et soeurs, tous mes parents ainsi que mes amis, s'il m'en reste.
+Je vous avoue a tous que le seul crime qu'on puisse m'imputer est celui
+d'avoir vecu et de mourir patriote; le ciel seul me vengera. Adieu,
+adieu, adieu pour toujours!"
+
+Il disait vrai: la seule charge qu'un tribunal de sang eut pu decouvrir
+contre lui etait d'etre entre le 10 aout, a main armee, dans le chateau
+des Tuileries.
+
+Quel crime abominable! La reaction appelait cela _violer le palais des
+rois_. Il fut guillotine.
+
+Vu l'arrete du 13 septembre, l'echafaud se repose; mais le gibet
+fonctionne: a chacun son tour.
+
+Le 14 septembre, au milieu de la place d'armes, on pend l'officier
+municipal Blache, _prevenu d'avoir profane les lieux saints_ [Note:
+Cette profanation consistait a tenir entassee dans une vieille chapelle
+des sacs de grains qui servaient a nourrir la population affamee.]; le
+directeur de la poste aux lettres Pavin, _pour avoir participe aux
+emeutes_, et une femme nommee Marie Coste, accusee d'espionnage, parce
+qu'elle avait recu des nouvelles de l'armee de Carteaux.
+
+Trouvant bientot que les executions n'allaient point assez vite, le
+tribunal martial appela simultanement a son secours le gibet et la
+guillotine. Il jugeait et condamnait avec une activite a rendre jaloux
+Fouquier-Tinville. Les patriotes avaient ete entasses dans les flancs
+d'un navire republicain, le _Themistocle_. Toutes les nuits, des
+barques allaient chercher sur cette prison flottante une fournee de
+prevenus qui passaient immediatement du tribunal a l'echafaud. Le
+nombre des victimes devint si considerable que les Anglais eux-memes
+s'en emurent. L'amiral Hood arreta ces massacres, accomplis sous le
+masque de la loi, et enjoignit aux royalistes de laisser reposer le
+bourreau.
+
+La vengeance venait d'un pied lent, mais elle venait. L'armee de la
+Convention s'avancait a travers de grands obstacles. Il lui fallait
+franchir des chaines d'arides montagnes se succedant les unes aux
+autres, et dont les lignes ondoyantes figurent assez bien une mer de
+lave petrifiee. Carteaux etait deja maitre des gorges d'Ollioules,
+lorsque le 2 septembre il fut chasse de cette formidable position par
+une avant-garde d'Anglais et d'Espagnols. Deux jours apres, les braves
+patriotes s'engagent en colonnes serrees dans ces Thermopyles que
+barrent de chaque cote d'effrayantes murailles de pierre brute; ils
+enlevent Ollioules a la baionnette, s'emparent d'Evenos et de
+Sainte-Barbe les deux clefs occidentales de Toulon. D'un autre cote, le
+general republicain Lapoype occupe avec trois mille hommes le littoral
+de l'Est.
+
+Il faut avoir vu Toulon pour se faire une idee exacte de ses moyens de
+defense. Enfoncee dans un amphitheatre d'enormes montagnes blanchatres
+et nues qui la cachent de trois cotes, cette ville s'ouvre du cote du
+midi, et fait face a la mer qu'elle louche par les bassins de la marine
+marchande et de la marine militaire, lies entre eux au moyen d'un
+chenal. Sur le plateau meridional s'eleve le fort Lamalgue, ou flottait
+alors le pavillon anglais. A l'opposite, la redoute de Faron couronne
+les hauteurs du nord. Proteges par d'autres remparts naturels et par
+d'autres travaux militaires, les royalistes croyaient la ville
+imprenable.
+
+Cependant rien n'etait imprenable pour ces fils des geants, qui, dans
+leur marche forcee, se mesuraient chaque jour avec les rochers.
+Instruits du manque de numeraire et de la division qui commencait a
+fermenter entre les traitres, les republicains pressaient les
+operations du siege avec une extreme vigueur. Un jeune officier corse
+avait eleve vis-a-vis de Malbousquet une formidable batterie, dite de
+la Convention, dont les boulets, lances avec une precision
+mathematique, menacaient de raser les forts. Les allies firent une
+sortie avant le jour pour eteindre le feu; ils reussirent d'abord a
+s'emparer des pieces et se disposaient a les enclouer lorsque,
+repousses par le general Dugommier, qui fut blesse au bras et a
+l'epaule, ils s'enfuirent laissant le terrain couvert de cadavres.
+
+Le 18 decembre commenca l'attaque decisive. Trente pieces de 24
+tonnerent toute la journee, huit mille bombes eclaterent contre les
+fortifications royalistes, et a quatre heures du soir les colonnes
+d'attaque se mirent en marche par le village de la Seyne. Le temps
+etait affreux; la pluie tombait par rafales. On montre encore le chemin
+par lequel deboucha l'armee republicaine.
+
+Le 18 au matin, quand les royalistes apercurent le drapeau tricolore
+flottant sur les hauteurs de la ville, ils furent glaces de terreur.
+Toulon etait, nous l'avons dit, l'egout dans lequel toute la
+contre-revolution du Midi avait deverse ses flots boueux. Les familles
+compromises, les nobles, les pretres refractaires, ne songerent plus
+qu'a la fuite. Le port, sur lequel s'eleve l'hotel de ville, soutenu
+par les magnifiques cariatides du Puget, etait encombre de meubles, de
+ballots, de valises, d'objets precieux. Vingt mille individus serres,
+bouscules, haletants, se disputaient une chaloupe, un canot, un mat de
+navire, une planche pour rejoindre la flotte anglaise. Quelques-uns se
+jeterent a la nage. Beaucoup perirent dans les flots.
+
+Les allies, voyant que tout etait perdu pour eux, ne songerent plus
+qu'a detruire notre materiel de guerre et de navigation. Les Anglais
+brulerent les grands magasins qui renfermaient la poix, le goudron, le
+suif et l'huile, les vastes depots de chanvre, l'atelier des matures.
+L'incendie se propagea; plusieurs milliers de tonneaux de poudre
+sauterent. Nos vaisseau brules, nos armements detruits: ce fut une
+perte immense pour la France. Une reverberation rougeatre s'etendait a
+perte de vue sur la mer. Et le feu montait toujours.
+
+Qui donc eteignit l'incendie? Les forcats.
+
+Il y avait alors dans le bagne de Toulon six cents galeriens.
+Horrifies, courrouces, ils jetaient a l'ennemi des regards farouches.
+Sydney Smith jugea sage de pointer sur eux le canon des chaloupes
+anglaises. Vaine menace! on n'entendit bientot dans le bagne que le
+bruit des coups de marteaux avec lesquels ces malheureux brisaient
+leurs fers. Libres, ils s'elancerent comme des lions, apaiserent le feu
+et sauverent plusieurs navires. Les forcats, d'apres le temoignage du
+representant Salicetti, etaient alors _les seuls honnetes gens de la
+ville_.
+
+Les commissaires de la Convention se montrerent sans pitie pour les
+Toulonnais. Freron, homme cruel et vindicatif, voulait detruire la
+ville. On se contenta de demolir quatre maisons ayant appartenu a des
+membres du Comite des sections, quatre grands coupables. Le
+Champ-de-Mars fut abreuve de sang. Ce que rien ne justifie, c'est
+l'horrible conduite de Barras et de Freron sur un autre theatre.
+Pourquoi confondre dans le chatiment Marseille avec Toulon qui s'etait
+livre aux Anglais? Toulon traite en ville conquise fut appele _le port
+de la Montagne_, c'etait la juste punition de son crime; mais la
+vieille cite phoceenne, qui avait rendu tant de services a la cause de
+la Republique, meritait-elle l'affront qu'on lui infligea, celui de
+_ville sans nom_?
+
+Avertie trop tard, la Convention adoucit la rigueur des mesures prises
+par ses commissaires; toutefois la mitraillade avait abattu de
+nombreuses victimes, et la clemence tardive ne ressuscite point les
+morts.
+
+Ainsi de tous les cotes tombaient les remparts de l'insurrection
+girondine. Bordeaux etait rentre dans le devoir. Lyon, Marseille,
+Toulon avaient ete enleves de vive force. Le Midi royaliste, tout
+mutile par le fer, se repliait en rugissant sur lui-meme, ou s'enfuyait
+tremblant au dela des mers. La Montagne restait maitresse du champ de
+bataille; mais la dure necessite de vaincre lui avait impose une serie
+de conditions d'ou allait surgir la Terreur.
+
+
+
+
+XIX
+
+Le regne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoque.--Comment
+il s'est forme par une sorte d'incubation lente.--Seance du 5
+septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barere.--Aggravation
+du Tribunal revolutionnaire.--Institution d'une armee speciale chargee
+de contenir Paris.--Considerations generales sur les mesures prises
+par la Convention.--Ce qui serait arrive si les Montagnards eussent
+faibli.--Ne pas confondre le systeme avec ses exces.--La Terreur
+comparee a l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels.
+
+
+La Terreur! a ce mot qui reveille tant de penibles souvenirs, la
+memoire s'assombrit, le coeur se serre et la pitie se voile la tete.
+
+Il faut pourtant bien reconnaitre que ce sombre regime fut amene par
+les fautes memes de ceux qui avaient tout interet a le conjurer.
+Charlotte Corday, apres avoir assassine Marat, datait sa lettre a
+Barbaroux du _second jour de la preparation de la paix_, et par son
+coup de couteau elle venait de faire declarer aux Girondins une guerre
+a mort. Ceux-ci de leur cote, en soulevant les villes et les campagnes,
+appelerent volontairement sur leur tete les inexorables rigueurs de la
+loi. Apres le 10 aout, les royalistes n'avaient qu'un moyen pour
+conquerir l'oubli de leur passe, c'etait de se serrer autour du drapeau
+national, et ces miserables venaient de tendre lachement la main a
+l'etranger. Y avait-il des chatiments trop severes contre un pareil
+crime?
+
+Rompre l'enchainement des faits, isoler la Terreur des causes qui l'ont
+preparee, c'est en faire un monstre. L'historien impartial doit
+retablir le lien des evenements, montrer la progression des mesures
+revolutionnaires, les motifs qui les ont produites: si, entrevu a cette
+lumiere nouvelle, le monstre reste effrayant, il acquiert du moins une
+raison d'etre.
+
+Des le 30 juillet 93, la Convention, sur la proposition de Prieur (de
+la Marne), reorganisait le Tribunal revolutionnaire afin d'accelerer la
+marche de la justice et frappait d'accusation le president du meme
+tribunal, Montane. Cette machine a condamnations ne fonctionnait deja
+plus assez vite ni avec assez de vigueur en face de la gravite toujours
+croissante des dangers et des complots qui menacaient la Republique. Le
+surlendemain, a la suite d'un rapport de Barere, l'Assemblee decretait
+l'incendie des bois, des taillis et des genets dans lesquels
+s'abritaient les Vendeens, la destruction des forets qui leur servaient
+de repaire, le transport des femmes et des enfants dans l'interieur du
+pays. Elle votait, en outre, le renvoi de Marie-Antoinette devant le
+Tribunal revolutionnaire et son transferement de la tour du Temple a la
+Conciergerie. Que les tombeaux et mausolees des anciens rois s'elevant
+dans l'Abbaye de Saint-Denis soient detruits; ainsi le voulait le
+jugement dernier du peuple. Tout Francais qui placerait des fonds sur
+les banques des pays en guerre avec la Republique etait declare traitre
+a la patrie. La Convention entrait dans une ere nouvelle dont elle
+avait banni la pitie.
+
+Danton qui, plus d'une fois, avait invoque la clemence en faveur des
+rebelles, sentit lui-meme qu'en face des scenes tragiques dont la ville
+de Toulon etait le theatre, il fallait se montrer implacable. "Il n'est
+plus temps, s'ecria-t-il le 31 juillet, d'ecouter la voix de l'humanite
+qui nous criait d'epargner ceux qu'on egare. Nous ne devons plus
+composer avec les ennemis de la Revolution; ne voyons en eux que des
+traitres; le fer doit venir a l'appui de la raison."
+
+Le surlendemain de la fete du 10 aout, Danton revient a la charge. Son
+oeil etincelle, sa criniere s'agite; il y a du tonnerre dans sa voix.
+"Point d'amnistie, rugit-il, point d'amnistie a aucun traitre: la
+terreur! l'homme juste ne fait point de grace au mechant. Signalons la
+vengeance populaire par le glaive de la loi promene sur les
+conspirateurs de l'interieur!"
+
+Mais ce fut surtout dans la seance du 5 septembre que le systeme de la
+Terreur apparut avec tout son caractere. Des le debut, un grave
+jurisconsulte, Merlin, de Douai, presente a l'Assemblee un rapport sur
+la necessite de diviser le Tribunal revolutionnaire en quatre sections.
+Surcharge d'affaires, le tribunal, dit le rapporteur, ne peut suffire a
+tout. "Cependant, ajoute-t-il, il importe que les traitres, les
+conspirateurs recoivent le plus tot possible le chatiment du a leurs
+crimes; l'impunite, ou le delai de la punition de ceux qui sont sous la
+main de la justice, enhardit ceux qui trament des complots; il faut que
+prompte justice soit faite au peuple." Merlin, de Douai, parlait au nom
+du Comite de constitution. Et, sans discussion, l'Assemblee vote le
+redoutable decret.
+
+A partir de ce moment, ce ne fut qu'une serie de propositions
+violentes, furieuses. Pache, maire de Paris, et Chaumette, procureur
+general de la Commune, se sont introduits dans l'Assemblee a la tete
+d'une deputation. Ils viennent au nom de Paris affame par les
+agioteurs. "Plus de quartier, s'ecrie Chaumette, plus de misericorde
+aux traitres!... Si nous ne les devancons pas, ils nous devanceront:
+jetons entre eux et nous la barriere de l'eternite." Le sang monte a la
+tete de la Convention, elle applaudit avec delire.
+
+A la tribune apparait la face menacante de Danton. Toute la salle
+retentit d'applaudissements; car c'est de lui qu'on attend le coup de
+foudre sur la tete des conspirateurs royalistes. L'orateur appuie
+toutes les mesures les plus energiques faites par ses collegues. "Il
+reste a punir, s'ecrie-t-il, et l'ennemi interieur que vous tenez, et
+ceux que vous aurez a saisir. Il faut que le tribunal revolutionnaire
+soit divise en un assez grand nombre de sections pour que tous les
+jours un aristocrate, un scelerat, paye de sa tete ses forfaits." Et
+l'Assemblee redouble d'enthousiasme.
+
+Billaud-Varenne demande l'arrestation immediate de tous les ennemis de
+la Revolution, la peine de mort contre tout administrateur coupable de
+negligence dans l'execution d'une loi quelconque, le rapport d'un
+decret qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit, le
+renvoi devant le Tribunal revolutionnaire des anciens ministres, Lebrun
+et Clavieres.
+
+Raffron, du Trouillet, insiste pour qu'il soit enjoint au ministre de
+l'interieur d'organiser, dans la journee meme, une armee
+revolutionnaire, chargee de comprimer les mauvais citoyens, d'executer
+partout ou besoin serait les lois et les mesures de salut public prises
+par la Convention nationale, et de proteger les subsistances. Cette
+proposition appuyee par Billaud-Varennes, par Danton et par plusieurs
+autres membres, est aussitot convertie en decret.
+
+Merlin de Douai veut que toute personne convaincue d'avoir tenu des
+discours etant de nature a discrediter les assignats, de les avoir
+refuses en paiement, et donnes ou recus a personne, soit punie de mort.
+
+Au milieu de ce dechainement de propositions violentes s'eleve une
+belle parole de Thuriot: "Loin de nous l'idee que la France soit
+alteree de sang; elle n'est alteree que de justice." Et cette meme
+assemblee, qui tout a l'heure applaudissait les mesures les plus
+severes, s'associe par un elan d'enthousiasme au noble sentiment de
+l'orateur.
+
+Il fallait conclure; Barere s'en charge, et resume avec son rare talent
+les consequences de la journee. "Les royalistes, s'ecrie-t-il, ont
+voulu organiser un mouvement. Eh bien! ils l'auront. (Applaudissements.)
+Ils l'auront organise par l'armee revolutionnaire, qui _mettra
+la terreur a l'ordre du jour_... Ils veulent du sang... eh
+bien! ils auront celui des leurs, de Brissot et d'Antoinette."
+
+Cette seance du 5 septembre fut decisive; mais il serait vraiment
+pueril de n'y voir qu'un coup de theatre monte par la Commune. Il nous
+faut chercher plus haut la cause des sombres peripeties qui vont
+obscurcir le ciel naguere si pur de la Revolution. A-t-on donc oublie
+qu'a l'Assemblee legislative les Girondins eux-memes avaient forge
+cette arme de la terreur dont ils comptaient bien se servir contre les
+nobles et les pretres refractaires? Depuis leur chute, la necessite de
+la repression a outrance n'avait-elle point grandi avec l'audace des
+conspirateurs? Le federalisme qui n'etait d'abord qu'un nuage, un reve,
+une utopie, n'aurait-il point demembre la Republique sans l'indomptable
+energie de la Convention? Les royalistes, que les Girondins couvrirent
+un instant de leur popularite, n'avaient-ils point verse a flots le
+sang des patriotes? n'avaient-ils point vendu aux Anglais la terre
+sacree de la patrie?
+
+Revee, invoquee, pratiquee par les partis, la Terreur ne devait-elle
+point tomber comme un glaive entre des adversaires implacables?
+
+--Que ce glaive s'eloigne! s'ecriaient au fond du coeur les hommes
+misericordieux et sensibles.
+
+--Je ne passerai pas, disait le glaive, que je n'aie extermine les
+ennemis du peuple, les traitres a la patrie.
+
+A coup sur, le systeme inaugure dans la seance du 5 septembre etait
+detestable. L'Inquisition, en jetant dans les flammes du bucher des
+millions de victimes, s'appuyait du moins sur une fiction, le droit
+divin. Elle punissait en vertu d'une autorite anterieure et superieure
+a toutes les societes humaines. Fille du droit et de la realite, la
+Revolution francaise, au contraire, n'avait a invoquer d'autres excuses
+que la raison d'Etat, la necessite des temps, la loi supreme du salut
+public; mais qui ne voit que tous les gouvernements peuvent se couvrir
+des memes armes contre leurs adversaires? C'etait, en outre, une erreur
+de croire que la hache fut a meme de vaincre toutes les resistances, de
+rompre certaines associations de faits et d'idees, d'en finir avec la
+religion des regrets et des souvenirs. Il est plus facile de supprimer
+les hommes que de detruire les partis et surtout d'aneantir les causes
+qui en determinent l'existence. On s'etonne vraiment de la confiance de
+Robespierre, disant le 5 septembre: "Aujourd'hui l'arret de mort des
+aristocrates est prononce, et demain l'aristocratie cessera d'etre."
+Elle fut le lendemain ce qu'elle etait la veille.
+
+Ce systeme, je le repete, etait mauvais; mais la difficulte consistait
+a en presenter un autre. La Revolution s'etait tout d'abord montree
+douce et debonnaire; elle s'etait appuyee sur l'amour, non sur la force
+et l'intimidation; elle avait convie tous les Francais a se reunir
+autour de l'autel sacre de la patrie. Comment ses adversaires lui
+avaient-ils tenu compte d'une telle magnanimite? Ils avaient souleve
+contre elle le monstre sanglant de la Vendee. A ses declarations
+pacifiques et fraternelles, ils avaient repondu par des defis
+audacieux, par des menees sourdes, par la guerre civile, par l'alliance
+avec l'etranger, par la trahison et par les insultes contre la
+souverainete du peuple. La coupe etait pleine: il fallait qu'elle
+debordat.
+
+Saiut-Just se fit l'interprete du sentiment national, le jour ou il dit
+devant la Convention: "Si les conjurations n'avaient point trouble cet
+empire; si la patrie n'avait pas ete mille fois victime des lois
+indulgentes, il serait doux de gouverner par des maximes de paix et de
+justice naturelle; mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus de
+commun que la glaive. Il faut regir par le fer ceux qui ne veulent pas
+etre regis par la justice; il faut opprimer les tyrans."
+
+Les royalistes avaient repousse la clemence; la Convention en fut donc
+reduite a contenir l'interieur par l'echafaud et a faire garder nos
+frontieres par la Mort.
+
+Quoi qu'il en soit, la Terreur n'est point sortie tout armee du cerveau
+d'un seul homme, comme la sombre Pallas de la tete de Jupiter; elle est
+sortie d'un enchainement de faits.
+
+Les grandes mesures revolutionnaires demandent a etre jugees a distance
+et avec tout le sang-froid de la reflexion. Les contemporains qui,
+ruines dans leur fortune, frappes dans leur famille, ont traverse, les
+pieds dans le sang, cette epoque terrible, sont excusables sans doute
+de l'envisager a travers un voile d'horreur. On s'explique ainsi
+l'amertume des Memoires ecrits apres le 9 thermidor et la fureur des
+vieux historiens royalistes. Mais il nous faut, fils d'un autre siecle,
+etouffer cet egoisme de la sensibilite et nous placer des maintenant
+dans l'avenir. En histoire, le mal est souvent un bien dont nous ne
+saisissons pas les rapports. A mesure que les faits se succedent, ces
+rapports s'etablissent, et l'anatheme s'efface alors peu a peu des
+evenements et des hommes auxquels nous l'avions applique. Tout en
+donnant des regrets bien legitimes aux victimes de ces temps orageux,
+nous devons nous soumettre a la loi du progres, si dure qu'elle soit,
+et reconnaitre que ces plaintes, ces reprobations tardives, ces
+invectives des royalistes tombent devant un mot tranchant et inflexible
+comme la hache: ils l'ont voulu. Donc, finissons-en, une fois pour
+toutes, avec ces elegies a froid et ces panegyriques inutiles des
+victimes, de peur de ressembler aux anciens peuples de l'Egypte qui
+passaient toute leur vie a embaumer les morts.
+
+[Illustration: Rassemblement devant l'Hotel de Ville.]
+
+Combien d'ailleurs ils se tromperaient, ceux qui voudraient rendre la
+Republique responsable de ces violences! En France, de meme que dans
+les Etats du Nouveau-Monde, le gouvernement republicain aurait pu
+s'introduire par des voies pacifiques. Nous avons indique le moment ou
+cette substitution de la Republique a la monarchie se serait accomplie
+sans verser une goutte de sang.
+
+Si, apres le 10 aout, elle fut contrainte de lutter pour son existence
+et de se couvrir de la Terreur comme d'une armure de geant, a qui la
+faute? A vous, chouans et Vendeens, a vous, eternels suppots de la
+tyrannie, a vous, moderes et Girondins. Ce n'etait d'ailleurs pas la
+Republique, c'etait la Revolution qui avait besoin de faire peur. A la
+force elle resista par la force, au glaive par le glaive, a
+l'insurrection par l'echafaud. Et puis la Revolution n'etait pas
+seulement un pouvoir, c'etait une idee. Comme gouvernement, elle avait
+le droit de se defendre; comme idee, elle se devait a elle-meme de
+sauver la France. Les hommes de mauvaise foi qui, a distance des
+evenements, ont le facile courage d'attaquer les actes de la Convention
+nationale ne tiennent aucun compte du but vers lequel la France
+s'avancait toute palpitante d'enthousiasme. C'est une erreur de croire
+que, dans la pensee des hommes de 93, elle put etre un moyen durable de
+gouvernement. Pousses a bout par les circonstances les plus tragiques,
+ils avaient ete forces de jeter sur la justice et la liberte un voile
+sanglant; mais derriere ce voile se cachait une philosophie douce et
+amie de l'humanite.
+
+Soyons justes envers le gouvernement revolutionnaire: tenons-lui compte
+enfin du peu de ressources qu'il avait sous la main pour comprimer les
+rebelles et pour assurer son existence. Ici la conservation etait
+sainte, car elle sauvait une propriete morale, la propriete du genre
+humain tout entier. Occupee a la frontiere par les armees ennemies, a
+l'interieur par la Vendee et par toutes les insurrections partielles,
+la Convention n'avait pas quatre cent mille baionnettes appuyees, comme
+dans les gouvernements _reguliers_, sur la poitrine fremissante de
+l'emeute; pour se maintenir sans soldats a l'interieur, sans police
+organisee, sans argent, au milieu de tant de haines dechainees, de tant
+de resistances ecumantes, de tant d'ennemis avoues ou latents, la
+Republique n'avait que l'echafaud. Si l'on reflechit a la situation
+desarmee ou elle se trouvait vis-a-vis des partis decides a tout
+entreprendre, on sera moins etonne, je crois, de l'usage violent et
+immodere qu'elle fit de la peine de mort. Le nombre des victimes
+effrayait, consternait les hommes d'Etat eux-memes qui etaient a la
+tete du mouvement: mais l'energie et la fermete de leurs convictions
+masquaient le remords dans ces coeurs stoiques.
+
+Est-il, oui ou non, reconnu que la France avait besoin d'une revolution
+profonde, complete, pour sortir de l'etat d'avilissement et de malaise
+dans lequel elle languissait depuis des siecles? Si l'on nie cette
+verite, qu'on ait le courage de blamer la convocation des Etats
+generaux, le consentement donne par Louis XVI a la reunion des trois
+ordres et a la Constitution de 89. Si au contraire la necessite d'une
+grande reforme sociale ne trouve plus guere de contradicteurs, ou
+voulait-on que cette reforme s'arretat? Il y aurait de l'inconsequence
+a croire qu'une telle secousse put etre imprimee a la nation sans
+froisser bien des interets, sans susciter des resistances a main armee?
+Dans l'ordre des temps, Mirabeau etait le glaive dont Robespierre fut
+la pointe.
+
+Ceux qui acceptent avec amour les idees de 89 et qui reculent ensuite
+devant les consequences pratiques de la fameuse declaration des Droits
+nous semblent des esprits honnetes, mais faibles. Si vous admettez la
+Revolution, il faut l'admettre pleine, entiere, logique, entouree de
+toutes les conditions necessaires qui devaient l'etablir et la
+perpetuer, malgre les attaques de ses ennemis. Il n'y a rien de plus
+mortel aux nations que les demi-mouvements vers une redemption sociale,
+qui agitent tout sans rien detruire ni rien fonder. S'est-on bien
+demande ce qui serait advenu si par la force et l'epouvante la
+Convention n'eut point arrache aux rebelles l'esperance meme de la
+victoire? Le sol de la France eut ete livre a l'ennemi. La guillotine
+et le gibet eussent fonctionne du nord au midi, de l'Est a l'Ouest,
+comme ils sevissaient a Lyon, a Marseille, a Toulon contre les
+revolutionnaires. La bande des emigres fut rentree dans les vieux
+chateaux, alteree de vengeance. Les acquereurs des biens nationaux
+eussent ete depossedes, fletris, extermines, la Constitution de 89 eut
+ete dechiree, brulee par la main du bourreau. Toutes les conquetes de
+l'esprit moderne eussent disparu sous un ukase date du palais de
+Versailles. Paris, la ville du 10 aout, n'eut plus ete qu'un monceau de
+cendres. Le peuple des campagnes, reduit de nouveau a la taille, a la
+corvee et a la dime, retombe plus bas qu'il n'etait sous l'ancien
+regime, eut a jamais maudit les Duport, les Sieyes, les Barnave et
+autres constitutionnels qui l'avaient encourage a defendre ses droits.
+
+Tel est le mur de fer dans lequel les royalistes avaient enferme la
+Revolution, qu'elle devait choisir entre ces deux alternatives:
+detruire ou etre detruite.
+
+Qu'on ne confonde pas toutefois le systeme de la Terreur avec ses
+exces. Le systeme sortit tout forme de la coalition etrangere et de la
+guerre civile; les exces furent particuliers a quelques hommes. Le
+gouvernement revolutionnaire avait-il le droit de se defendre? Oui,
+puisqu'il etait sans cesse attaque. Mu par un besoin de conservation,
+il remit entre les mains de ses agents des armes terribles, dont
+plusieurs abuserent. Les commissaires de la Convention, etant investi
+d'une sorte de dictature locale, exageraient trop souvent les mesures
+de severite: a la pluie vive, ils opposaient le fer rouge. Carrier a
+Nantes, Tallien a Bordeaux, Collot-d'Herbois et Fouche a Lyon, Freron
+et Barras a Marseille, Joseph Lebon a Arras, depasserent toutes les
+bornes. La Terreur, qui n'aurait du etre qu'un moyen pour faire rentrer
+la contre-revolution dans le neant, devint sous le regne de ces hommes
+sanguinaires une epee a deux tranchants qui frappait les innocents et
+les coupables. Il y aurait d'ailleurs de la mauvaise foi a pretendre
+que ces rigueurs fussent approuvees par le gouvernement de la
+Republique. La plupart des Montagnards les detestaient, et les auteurs
+de ces actes injustifiables furent rappeles par la Convention.--Trop
+tard, dira-t-on; oui, trop tard pour l'humanite; mais le moyen
+d'arreter ces commissaires dans l'execution de leur oeuvre de sang,
+quand le sol tremblait sous leurs pieds et quand leur revocation, en
+flattant l'audace des royalistes, eut rallume l'incendie mal eteint?
+
+Ce qui etonne est l'indulgence, souvent meme le delire d'enthousiasme
+avec lequel les historiens de l'Empire parlent des victoires du grand
+Napoleon. En quoi ce despotisme militant differait-il beaucoup du
+systeme de la Terreur? Pour intimider des adversaires redoutables, la
+Convention leur montrait le couteau de la guillotine; et l'empereur,
+pour effrayer les pays voisins, pour gagner des batailles, envoyait ses
+masses de soldats a la gueule du canon de l'ennemi. Les hommes, je le
+sais, preferent de beaucoup cette derniere maniere d'etre tues; mais en
+definitive les campagnes de l'Empire ont immole cent mille fois plus de
+victimes que l'echafaud de 93. Cette arme frappait d'ailleurs des
+individus juges, des coupables aux yeux de la loi, et non de dignes
+enfants de la patrie sans peur et sans reproche. Et puis, que decouvre
+l'oeil du penseur derriere ces grandes tueries cesariennes? Rien,
+absolument rien, sinon le despotisme byzantin appuye sur une
+monstrueuse feodalite militaire, tandis que derriere les luttes et les
+rigueurs de la Convention se devoile l'avenement prochain de la
+democratie. Ajoutons que l'Empire, apres nous avoir etreints tout
+saignants entre ses serres et nous avoir enleves dans son vol ambitieux
+jusqu'aux extremites de l'Europe, nous a laisses retomber blesses,
+meurtris, bien en deca de nos anciennes limites. La Convention avait
+sauve le territoire, et par deux fois ce sombre genie du mal a dechaine
+sur nous le fleau de l'invasion etrangere.
+
+J'ai connu quelques-uns des anciens Conventionnels; voici ce qu'ils
+m'ont dit:
+
+"Des petits hommes d'Etat, assis tranquillement dans leur fauteuil et
+adoucis par nos rigueurs, parlent bien a leur aise d'humanite; mais
+s'ils avaient eu comme nous sur les bras a la fois la guerre etrangere,
+l'insurrection, la disette, la banqueroute, des provinces revoltees a
+soumettre, des factions interieures a contenir, des armees etrangeres a
+frapper de stupeur, un roi a juger, ils auraient peut-etre vote des
+mesures encore plus severes que celles de la Convention. Notre nom sera
+execre ou beni selon que les principes pour lesquels nous avons
+combattu seront effaces de la memoire des hommes ou inscrits dans le
+code de toutes les nations civilisees. Mais l'avenir dira que si nous
+avons fait violence a l'humanite, c'etait pour la remettre en
+possession de ses droits et assurer le bonheur de vingt-quatre millions
+de Francais. Assassins du mal, nous avons leve le fer sur les ennemis
+du peuple et venge le ciel outrage dans la personne des esclaves. La
+royaute faisait obstacle a nos desseins; elle etait la clef de voute du
+vieux monde; nous l'avons detruite. L'aristocratie, cette hydre des
+temps modernes, cherchait a ramasser ses troncons; nous lui avons
+ecrase la tete. Pour nous juger, il faudrait se reporter a ces jours
+lugubres ou le bruit courait par les rues epouvantees que les armees
+vendeennes marchaient sur Paris, ou la lueur sanglante des torches
+incendiant nos arsenaux eclairait une multitude pale de colere, ou la
+Bretagne faisait signe aux navires anglais d'accourir sur nos cotes.
+Nous avons ete calomnies, insultes, outrages: grace a l'indomptable
+energie de la Convention nationale, un affront nous a du moins ete
+epargne par le destin. Nous avions tous jure de mourir avant de voir le
+sol sacre de la patrie souille par la presence des armees satellites du
+despotisme, et ce serment, nous l'aurions tenu."
+
+
+
+
+XX
+
+Proces et mort de Custine.--Proces et mort de Marie-Antoinette.--Proces
+des Girondins.--Robespierre arrache a la mort soixante-treize
+deputes.--Condamnation a mort des Vingt-et-un.--Suicide de
+Valaze.--Execution de Brissot et de ses complices.--Sort des autres
+Girondins.--Mort de Mme Roland.--Supplice de Bailly et de
+Barnave.--Chatiment de la Dubarry.--Un mot sur le Tribunal
+revolutionnaire.--Souberbielle.--Duplay.--Prostration.--La victoire
+ranime tous les courages.
+
+
+On etait en automne: les feuilles et les tetes tombaient. Les jugements
+succedaient aux jugements, les executions aux executions.
+
+Des le 27 aout, le jour meme ou Toulon s'etait vendu aux Anglais,
+Custine, general de l'armee du Rhin, payait de son sang le crime de
+n'avoir point assez battu l'ennemi. "Jamais la Convention n'admit que
+des troupes francaises republicaines pussent succomber sans que ce fut
+la faute de leur chef." Sur sa tete, il repondait de la victoire.
+
+Apres un siege de quatre mois "sous une voute de feu" (le mot est de
+Kleber), la garnison de Mayence avait heroiquement resiste au roi de
+Prusse qui l'attaquait en personne; mais elle etait a bout de force,
+decimee par les bombes et par les balles dont elle rentrait criblee
+apres des sorties fougueuses. Custine, jugeant qu'il etait hors d'etat
+de la secourir, fit passer le 26 avril un billet dans lequel il
+engageait le commandant de la place a capituler. Ce conseil fut recu
+avec horreur: "Faites arreter Custine, c'est un traitre," ecrivent de
+concert au Comite de salut public les representants du peuple Soubrani
+et Montant, ainsi que le general Houchart. Le 28 juillet, il est
+decrete d'accusation par la Convention nationale.
+
+Les plus jolies femmes de Paris, s'il faut en croire Hebert,
+s'interessaient au general et sollicitaient en sa faveur. Le Tribunal
+revolutionnaire lui-meme hesitait a frapper cette grande victime. Le 23
+aout, Robespierre se rend au club des Jacobins: "Un general, dit-il,
+qui paralyse ses troupes, les morcelle, les divise, ne presente nulle
+part a l'ennemi une force imposante, est coupable de tous les
+desavantages qu'il eprouve: il assassine tous les hommes qu'il aurait
+pu sauver."
+
+Le surlendemain, Custine etait condamne a mort. Apres un tel acte de
+severite, les generaux de la Republique savaient ce qu'ils avaient a
+attendre s'ils capitulaient devant l'ennemi. Ne pas vaincre, c'etait
+trahir.
+
+A-t-on oublie Marie-Antoinette?
+
+Nous avons vu que l'ex-reine avait ete transferee du Temple a la
+Conciergerie. Des tentatives de seduction avaient motive cette mesure.
+Meme a la Conciergerie, elle possedait une sorte de talisman pour faire
+passer de ses cheveux, des billets ecrits de sa main, des gants a
+travers les murs de son cachot, elle recevait des declarations d'amour
+et des promesses de delivrance. L'un de ces chiffons de papier etait
+soigneusement cache dans un oeillet.
+
+Des le 13 aout 1793, Lecointre reclamait imperieusement a la Convention
+le jugement _sous huitaine_ de la veuve de Louis Capet.
+
+Il n'eut lieu, ce triste proces, que le 14 octobre et dura deux jours.
+La reine etait plus coupable encore que Louis XVI, car elle avait abuse
+de la faiblesse du roi pour attirer les armees etrangeres sur la
+France. Des documents authentiques, des temoignages accablants, les
+lettres memes de Marie-Antoinette ne laissent plus aucun doute sur ses
+demarches et son insistance pour obtenir le secours de l'Autriche. Ces
+faits n'etaient point alors connus; l'accusation manquait de preuves;
+mais le sentiment public est doue d'un tact tres-sur pour decouvrir les
+crimes de lese-nation.
+
+Comme reine, elle etait coupable; mais comme femme et surtout comme
+mere n'etait-elle point sacree? Tarir par le fer dans les entrailles
+d'une creature, qu'elle soit reine ou bergere, la source vive de
+l'amour et de la fecondite, n'est-ce point violer les lois de la
+nature? Cette tete coupee etait d'ailleurs inutile a la Revolution; la
+mort de la reine n'ajoutait rien a la mort du roi. Or tout ce qui sans
+raison majeure blesse l'humanite est prejudiciable a la cause du bien
+public et a la grandeur des Etats.
+
+Amenee devant le tribunal revolutionnaire, elle s'assit sur un
+fauteuil, et le president Hermann lui adressa les questions d'usage.
+
+--Votre nom?
+
+--Je m'appelle Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche.
+
+--Votre etat?
+
+--Je suis veuve de Louis Capet, ci-devant roi de France.
+
+--Votre age?
+
+--Trente-huit ans.
+
+Deux avocats, Chauveau et Tronson-Ducoudray, furent nommes d'office par
+le tribunal pour defendre Marie-Antoinette.
+
+On lut un long acte d'accusation qui ne relevait guere contre la reine
+que des faits connus: sa presence au banquet des gardes-du-corps dans
+l'orangerie de Versailles, les conciliabules tenus entre elle et les
+femmes de l'aristocratie, ses relations secretes avec les cours
+etrangeres, sa conduite au 10 aout; puis on entendit les temoins.
+
+L'un d'eux etait Hebert. Plus cruelle mille fois que la peine de mort
+fut la calomnie portee par cet homme contre Marie-Antoinette. Le
+dauphin, age de huit ans, deperissait de jour en jour. Simon, son
+gardien, un cordonnier, l'aurait surpris se livrant a un acte honteux
+et l'enfant aurait avoue qu'il devait cette funeste habitude a sa mere
+et a sa tante. Cette declaration avait ete renouvelee par lui en
+presence du maire de Paris et du procureur de la Commune. Ici de
+cyniques details que la plume se refuse a transcrire. Marie-Antoinette
+garda d'abord le silence; mais comme le president insistait pour avoir
+une reponse: "La nature, dit-elle tres-emue, se revolte devant une
+telle supposition. J'en appelle a toutes les meres qui sont ici." Ce
+cri parti du fond des entrailles la releva tres-haut en face de la
+guillotine.
+
+Robespierre se montra indigne de l'odieuse accusation d'Hebert. "Le
+miserable! s'ecria-t-il; non content de la presenter comme une
+Messaline, il veut en faire une autre Agrippine."
+
+Vis-a-vis des autres temoins, l'ex-reine se renferma dans un systeme de
+denegations: "Je ne sais rien; je n'ai jamais entendu parler de
+pareilles choses; je ne me souviens pas..." Elle se donna devant le
+tribunal pour une epouse soumise, qui laissait a son mari le soin des
+affaires politiques.
+
+Au president qui lui disait: "Vous faisiez faire au ci-devant tout ce
+que vous vouliez."
+
+Elle repondit: "Je ne lui ai jamais connu ce caractere."
+
+Son dernier mot fut: "Je finis en disant que j'etais la femme de Louis
+XVI et qu'il fallait que je me conformasse a ses volontes."
+
+C'est donc sur lui qu'elle rejetait toute la faute.
+
+Les temoignages revelerent un fait insignifiant au point de vue de la
+culpabilite, mais qui interesse l'historien. Etant a la tour du Temple,
+Marie-Antoinette s'etait fait peindre en pastel par Goestier, un
+artiste polonais. Etait-ce pur caprice de femme? Ou, sous pretexte de
+poser pour ce portrait, voulait-elle se menager quelques heures de
+conversation avec un etranger qui lui apportat les nouvelles, du
+dehors?
+
+Pendant son long interrogatoire, Marie-Antoinette conserva beaucoup de
+calme et d'assurance. On la vit promener ses doigts sur la barre du
+fauteuil comme si elle eut joue du forte-piano. Ce mouvement nerveux,
+que les journalistes d'alors prirent pour un signe de distraction ou
+d'indifference, etait au contraire l'indice d'une grande emotion
+interieure.
+
+Elle entendit prononcer le jugement sans que son visage trahit la
+moindre trace de faiblesse. Aucune parole ne s'echappa de ses levres.
+Elle se leva et sortit de la salle d'audience. Il etait quatre heures
+et demie du matin. On la reconduisit a la prison de la Conciergerie,
+dans le cabinet des condamnes a mort.
+
+A cinq heures, le rappel bat dans toutes les sections; a sept heures,
+la force armee est sur pied; des canons sont braques aux extremites des
+ponts, depuis le palais des Tuileries jusqu'a la place de la
+Revolution; a neuf heures, de nombreuses patrouilles circulent dans les
+rues. A onze heures, Marie-Antoinette, en desbabille de pique blanc,
+sort de la Conciergerie, conduite dans une charrette, accompagnee par
+un pretre constitutionnel et escortee de nombreux detachements a pied
+et a cheval.
+
+Antoinette parut indifferente au deploiement de forces qu'on avait,
+dans toutes les rues, alignees sur son passage.
+
+On ne lisait, sur son visage, ni abattement ni fierte. Elle parlait peu
+a son confesseur. Arrivee sur la place de la Revolution, ses regards se
+tournerent vers le jardin des Tuileries, dont les masses de feuillage
+rouillees par l'automne, se dispersaient sous les coups de vent. A
+cette vue, son emotion fut extreme, et une larme, dans laquelle se
+resumait toute sa vie, coula secretement sur ses joues pales. Elle
+monta legerement les degres de l'echafaud.
+
+A midi et un quart, sa tete tomba.
+
+Sa mort fit peu de bruit. Les evenements etaient tellement graves, la
+guerre tonnait si haut sur nos frontieres, la tribune retentissait avec
+tant d'autorite, les souvenirs de la monarchie s'enfoncaient deja si
+loin dans le passe, qu'on entendit a peine le coup sourd, tranchant sur
+la place de la Revolution une existence royale.
+
+Oh! que les morts vont vite!
+
+C'est a present le tour des Girondins. Parmi les deputes internes chez
+eux, apres le 2 juin, une douzaine environ etait tombee aux mains de la
+justice. La question etait de savoir si l'on s'en tiendrait a ce nombre
+ou si l'on elargirait au contraire le cercle des accuses. Le _Pere
+Duchesne_ et d'autres journaux de la rue reclamaient hautement un grand
+acte de severite nationale.
+
+Le 3 octobre, Amar lut a la Convention un rapport foudroyant dans
+lequel il demandait que quarante-six inculpes fussent traduits devant
+le Tribunal revolutionnaire. Etait-ce tout? non: il proposait en outre
+d'envelopper dans le meme ostracisme beaucoup d'autres membres de la
+Convention, coupables d'avoir signe contre les evenements du 31 mai et
+du 2 juin une protestation restee secrete. C'etait en tout une
+hecatombe de soixante-treize moderes qu'on demandait a la Convention
+nationale; pales, interdits, muets, ils siegeaient cloues sur leurs
+bancs. Pour comble d'horreur, des le commencement de la seance, Amar
+avait fait decreter par l'Assemblee qu'aucun de ses membres ne pourrait
+se retirer avant la fin du rapport et avant qu'une decision eut ete
+prise. Et les portes de la salle s'etaient fermees. En sorte que ces
+soixante-treize condamnes a mort (on pouvait d'avance les considerer
+comme tels) se trouvaient deja mures dans leur sepulcre.
+
+Telle etait pourtant la fureur soulevee par l'indigne conduite des
+Girondins et de leurs amis que la Convention accueille d'abord cette
+monstrueuse proposition avec un morne enthousiasme. Figure austere,
+coeur d'acier, Billaud-Varennes s'ecrie: "Il faut que chacun se
+prononce et s'arme du poignard qui doit frapper les traitres." Osselin
+regarde comme de vrais coupables ceux qui avaient signe des
+protestations contre l'Assemblee quand la Republique etait en feu.
+"Qu'ils soient tous renvoyes devant le Tribunal revolutionnaire!" Les
+malheureux etaient perdus; dans un instant, leurs noms allaient etre
+appeles pour qu'ils descendissent a la barre, lorsqu'un depute se leve
+et s'avance vers la tribune.
+
+Cet homme etait Robespierre.
+
+Il commence par fletrir cette "faction execrable" qu'il avait combattue
+pendant trois ans et dont plusieurs fois il avait failli etre la
+victime. Une telle precaution oratoire etait necessaire pour preparer
+l'Assemblee aux conseils de la sagesse. "La Convention, dit-il enfin,
+ne doit pas chercher a multiplier les coupables. C'est aux chefs de la
+faction qu'elle doit s'attacher; la punition des chefs epouvantera les
+traitres. Je dis que parmi ces hommes mis en etat d'arrestation il
+s'en trouve beaucoup de bonne foi, mais qui ont ete egares par la
+faction la plus hypocrite dont l'histoire ait jamais fourni l'exemple;
+je dis que parmi les nombreux signataires de la protestation il s'en
+trouve plusieurs, et j'en connais, dont les signatures ont ete
+surprises."
+
+[Illustration: Valaze.]
+
+La Convention sentit elle-meme qu'elle faisait fausse route et
+abandonna les poursuites. Robespierre venait d'arracher soixante-treize
+victimes a la main du bourreau. On a dit que c'etait de sa part un
+appel a la clemence, une restauration du droit de grace: non, c'etait
+un acte de justice.
+
+Vingt et un accuses comparurent le 24 octobre devant le Tribunal
+revolutionnaire. Si quelque chose interessait en leur faveur, c'etait
+leur jeunesse. Fonfrede n'avait que vingt-sept ans, Ducos vingt-huit,
+Vergniaud et Gensonne trente-cinq, Brissot trente-neuf. L'acte
+d'accusation relevait contre eux des faits authentiques et d'autres
+absolument errones. Il etait faux qu'ils eussent ete les amis de
+Lafayette, du duc d'Orleans et de Dumouriez, qu'ils eussent voulu
+etouffer le mouvement du 10 aout, qu'ils eussent alors reve le
+retablissement de la monarchie. La verite est qu'ils avaient provoque a
+la guerre civile.
+
+La pente est glissante du moderantisme au royalisme, et plus tard,
+lances sur cette pente, entraines par des alliances funestes, quelques
+Girondins avaient roule jusqu'a l'appel aux armes, jusqu'a la trahison,
+jusqu'a la revolte contre la souverainete du peuple.
+
+Le president du Tribunal etait l'homme a l'oeil louche, Hermann, celui
+qui avait conduit le proces de la reine.
+
+Il y avait sept jours que duraient les debats judiciaires. Dans la
+seance du 29 octobre, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, requit la
+lecture d'une loi emanee de la Convention nationale sur l'acceleration
+des proces criminels.
+
+Alors le president: "Citoyens jures, en vertu de la loi dont vous venez
+d'entendre la lecture, je vous demande si votre conscience est
+suffisamment eclairee."
+
+Les jures se retirent pour en deliberer.
+
+A leur retour dans la salle des audiences, Antonnelle declare en leur
+nom "que leur religion n'est pas suffisamment eclairee".
+
+Cependant une deputation du club des Jacobins court a la Convention
+nationale et obtient d'elle un decret qui fermait les debats apres le
+troisieme jour. Les jures presses d'en finir declarent que cette fois
+leur conviction est faite.
+
+Le president ordonne aux gendarmes de faire sortir les accuses et
+adresse aux jures les deux questions suivantes:
+
+"Est-il constant qu'il a existe une conspiration contre l'unite et
+l'indivisibilite de la Republique, contre la surete et la liberte du
+peuple francais?
+
+"Brissot et ses coaccuses sont-ils convaincus d'en etre les auteurs ou
+les complices?"
+
+Apres trois heures de deliberation, les jures reviennent. Leur reponse
+est affirmative. En consequence, le tribunal condamne a la peine de
+mort Jean-Pierre Brissot et les vingt autres impliques dans ce proces.
+
+Les accuses sont ramenes a l'audience. Le president leur donne lecture
+de la declaration des jures et du jugement du tribunal. Ils n'y
+pouvaient pas croire; un grand mouvement se fait a la barre; Gensonne
+demande la parole sur l'application de la loi. Le tumulte redouble
+parmi les condamnes. Plusieurs invectivent leurs juges; d'autres
+crient: "Vive la Republique!" Le president ordonne aux gendarmes de
+faire sortir les turbulents; mais la scene etait si terrible que les
+gendarmes eux-memes demeurent comme paralyses. Quelques sourds
+fremissements font croire a un lache parmi les condamnes: ce qu'on
+avait pris pour des plaintes etait le dernier rale de l'agonie. Valaze,
+qui venait de se percer le coeur d'un coup de canif, tombe sur le
+plancher du tribunal. On le releve; on l'emmene; il etait mort.
+
+Il etait pres de minuit. Les Girondins s'engloutirent dans le sombre
+escalier voute qui conduit du Tribunal a la Conciergerie. On entendit
+alors des voix d'hommes qui chantaient avec energie en descendant de
+marche en marche:
+
+ Allons, enfants de la patrie,
+ Le jour de gloire est arrive!
+ Contre nous de la tyrannie
+ Le couteau sanglant est leve.
+
+De moment en moment, ce sombre refrain decroissait dans l'eloignement.
+On n'entendit bientot que l'echo de leurs voix, puis plus rien.
+
+Rentres dans la prison, ils souperent tous ensemble. Qui dira jamais ce
+que fut ce dernier banquet des Girondins, eclaire par les rayons de
+l'eloquence, la grave cordialite des convives, l'admirable talent de
+Vergniaud, la science de Brissot, la haute raison de Gensonne, l'esprit
+et la jeunesse de Fonfrede, mais surtout les lueurs sublimes de la
+mort?
+
+Deux d'entre eux se confesserent dans la nuit: ce furent Claude
+Fauchet, eveque du Calvados, et le marquis de Sillery, Girondin
+douteux.
+
+Le matin, cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la
+Conciergerie. Dans l'une d'elles etait un cadavre. Le president du
+Tribunal revolutionnaire l'avait ordonne ainsi: "Dans le cas, avait-il
+dit, ou le condamne se serait par la mort soustrait a l'execution de
+son jugement, son cadavre sera porte sur une charrette et expose au
+lieu du supplice." La vue de cette chose pale et inerte, de ce pauvre
+corps etendu sur un banc, la tete pendante, etait bien faite pour
+glacer d'horreur.
+
+Les Girondins allerent a l'echafaud avec fierte, chantant _la
+Marseillaise_. Ils moururent le coeur haut, l'aureole au front, comme
+tout le monde mourait alors, qui avait un ideal et une foi politique.
+En face d'une pareille immolation, on oublie leurs erreurs, on oublie
+leurs fautes, on oublie tout pour ne se souvenir que des services
+qu'ils avaient rendus a la patrie. [Note: Danton s'etait retire pour
+quelques semaines a Arcis-sur-Aube lorsque eut lieu le proces des
+Girondins. Il se promenait dans son jardin avec M. Doulek qui, sous
+l'Empire, fut longtemps maire de la ville. Arrive une troisieme
+personne tenant un journal a la main. "Bonne nouvelle! bonne
+nouvelle!--Quoi? dit Danton.--Les Girondins sont condamnes et
+executes.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux! s'ecrie
+Danton dont les yeux se remplirent aussitot de larmes.--Sans doute;
+n'etaient-ils pas des factieux?--Des factieux! Est-ce que nous ne
+sommes pas tous des factieux? nous meritons tous la mort autant que les
+Girondins; nous subirons tous, les uns apres les autres, le meme sort
+qu'eux." (_Raconte par les fils memes de Danton_.)]
+
+Ceux des Girondins qui, le 30 octobre, manquaient au supplice de leurs
+freres ont rencontre presque tous une fin tragique. Guadet, Salles et
+Barbaroux, decouverts dans les grottes de Saint-Emilion, perirent de la
+main du bourreau. Buzot et Petion, apres avoir erre quelque temps, de
+ville en ville, de taniere en taniere, proscrits, vaincus,
+desillusionnes, se frapperent eux-memes; on les trouva morts dans un
+champ et a moitie devores par les loups. Roland, ayant appris que sa
+femme venait d'etre guillotinee a Paris, se donna la mort.
+
+Mme Roland, on s'en souvient, avait ete arretee par ordre de la
+Commune, a la suite du 31 mai. Un instant les portes de la prison
+s'etaient ouvertes pour elle; mais, saisie de nouveau et plongee dans
+les cachots de Sainte-Pelagie, elle attendait son sort. Du fond de sa
+solitude, elle eut l'idee d'ecrire une lettre a Robespierre; c'etait
+plutot une lettre adressee a la posterite, car elle ne lui demandait
+rien, lui donnait des conseils, lui adressait des lecons. Cette lettre
+ecrite, elle renonca elle-meme au projet de l'envoyer. Condamnee a mort
+par le Tribunal revolutionnaire, le 8 novembre, elle arriva vers cinq
+heures et demie du soir au pied de l'echafaud, dont elle monta
+fermement les degres. Se tournant alors vers une colossale statue de la
+Liberte assise sur la place:
+
+--O Liberte, lui dit-elle, que de crimes on commet en ton nom!
+
+Sa mort fut en effet un des actes les plus odieux de la Revolution. Mme
+Roland avait 39 ans; elle etait encore belle. Quand une pareille
+victime tombe sous l'acier, l'echafaud n'est plus l'echafaud; c'est une
+tribune et un autel.
+
+Telle fut la fin de ce parti qui entraina dans sa chute les plus hautes
+esperances et les plus belles figures de la Revolution.
+
+La hache ne se reposait pas: apres les Girondins, ce fut le tour des
+royalistes constitutionnels. Bailly monta sur l'echafaud le 9 novembre.
+"Pauvre Bailly! me disait Lakanal; nous aurions tous voulu le sauver;
+mais il nous aurait fallu pour cela d'autres lois que celles qui
+etaient alors en vigueur; or il eut ete impossible de les faire, ces
+lois nouvelles, sans affaiblir le nerf du gouvernement revolutionnaire,
+dont nous avions besoin pour vaincre les ennemis interieurs et
+exterieurs. Detendre l'arc, c'eut ete tout perdre. Nous gemissions en
+secret, nous faisions violence a notre coeur, et cette violence meme
+n'etait pas un des moindres sacrifices offerts par nous a la
+Revolution."
+
+Il y avait contre Bailly un fait qui criait vengeance, le massacre du
+Champ-de-Mars; toutefois, guillotiner cet homme, n'etait-ce point
+decapiter le serment du Jeu-de-Paume?
+
+Barnave le suivit de pres dans la mort. Pourquoi toucher a ces grandes
+tetes de la Revolution qui avaient promulgue la Declaration des droits?
+
+A supposer que la Terreur eut besoin de victimes, n'eut-elle pas alors
+mieux fait de les choisir parmi les odieuses celebrites de l'ancien
+regime? Il etait une femme dont le nom rappelait les orgies, les
+profusions et les scandales de l'avant-dernier regne; cette femme, la
+Commune l'avait fait jeter sous les verrous et certes le Tribunal
+revolutionnaire n'etait point dispose a lui faire grace.
+
+--Femme Dubarry, a la charrette!
+
+Tel est le cri qui par une sombre matinee de decembre retentit sous les
+voutes sonores de la Conciergerie. Une masse de curieux se formaient
+sur le quai, le visage colle au guichet, pour voir sortir cette
+ancienne maitresse de Louis XV, cette buveuse d'or qui ruinait l'Etat,
+cette courtisane qui personnifiait tous les vices de la cour, cette
+gardienne du Parc-aux-Cerfs, l'antre de la debauche, cette proxenete
+qui achetait des filles sur le pave de Paris pour reveiller les sens
+blases de son royal amant. On la vit partir avec des huees; mais en
+route arriva une chose que ni la Commune ni le Tribunal revolutionnaire
+n'avaient prevue. Vieille, usee, fardee, la vie de cette femme n'etait
+plus qu'une guenille; mais cette guenille lui etait chere; elle y
+tenait eperdument. Aussi, arrivee sur la place de l'execution, fut-elle
+saisie d'horreur a la vue de la fatale machine, qui la regardait
+fixement comme un monstre doue d'une puissance automotrice. Cette
+nature charnelle se roidissait contre la destruction; son desespoir,
+ses cris, ses defaillances, ses traits bouleverses par les affres de la
+mort, ses supplications au bourreau, tout changea les dispositions de
+la foule, qui etait venue pour maudire et qui s'attendrissait malgre
+elle. "A quoi bon tuer cette femme? Valait-elle les honneurs du
+supplice? que ne l'avait-on laissee s'eteindre dans son oubli et son
+abjection?" Ainsi raisonnait la multitude, quand le couteau tomba.
+
+Triste nature humaine! La lachete de cette femme attira de la part du
+vulgaire une sorte de compassion que n'avaient obtenue ni Mme Roland ni
+Charlotte Corday, ces deux grandes ames.
+
+La Dubarry avait avili l'echafaud; Rabaud Saint-Etienne le rehabilita.
+Descendant d'une des familles bannies par la revocation de l'edit de
+Nantes, ministre protestant, il avait du fond du coeur salue une
+Revolution qui consacrait la liberte de conscience. Son role, aux Etats
+generaux ou il fut envoye comme depute, avait ete irreprochable. Il
+ecrivit sur l'Assemblee constituante une tres-bonne histoire. Plus tard
+son tort fut de s'allier aux Girondins. Apres le 2 juin, il avait couru
+a Nimes pour soulever ses concitoyens contre la Convention nationale.
+C'est la tache qu'il devait laver de son sang.
+
+Et le couteau frappait toujours. Sur la liste des condamnes a mort, on
+ne rencontre point que des noms d'ex-nobles, de pretres refractaires et
+d'autres individus fort compromis; on y lit avec surprise et horreur
+les noms d'hommes et de femmes du peuple, des manouvriers, des
+domestiques, des porteurs d'eau, de vieilles couturieres. En vain
+dira-t-on que les classes pauvres et ignorantes comptaient alors dans
+leurs rangs les plus violents suppots de l'ancien regime, ceux qui
+criaient le plus fort, surtout apres boire. Tout cela doit etre vrai;
+mais punir de mort ces pauvres diables n'en etait pas moins un acte
+contraire a tous les principes de la Revolution, et qui eut fait bondir
+de courroux Marat lui-meme.
+
+Il semblait que l'echafaud eut besoin de devorer des victimes
+quelconques pour ne point macher a vide, et que la premiere venue lui
+etait bonne.
+
+La division, si l'on veut meme l'anarchie des pouvoirs, augmentait
+beaucoup le nombre des supplices. Le Comite de salut public, la Commune
+de Paris et d'autres autorites constituees tenaient la clef des
+prisons, pouvaient ouvrir ou fermer la tombe.
+
+Il n'entre point dans notre pensee de justifier les actes du Tribunal
+revolutionnaire. Tout ce qu'on peut dire est que plusieurs parmi les
+membres du jury etaient d'honnetes gens qui croyaient fermement juger
+d'apres leur conscience. Qu'ils se soient trompes, l'avenir en
+decidera; mais les circonstances etaient assez troublees pour obscurcir
+la vue des esprits les plus droits. Le chef du jury au Tribunal
+revolutionnaire, celui qui apporta la reponse de mort contre la reine,
+se nommait Souberbielle. Il existait encore vers 1840; je l'ai connu et
+j'ai rarement trouve un coeur plus sensible aux souffrances de
+l'humanite. Medecin, il avait pour specialite d'operer les individus
+atteints d'une affection cruelle, la pierre. Ses bons services
+s'adressaient de preference aux malheureux. "Je ne demande point
+d'argent a mes pauvres malades, disait-il; mais je paierais volontiers
+pour les guerir."
+
+Un autre membre du jury, le citoyen Duplay, revenait un soir du
+Tribunal revolutionnaire, ou il avait siege dans une affaire
+importante. Robespierre, son hote et son ami, l'interrogea, pendant le
+souper, sur le vote qu'il avait emis dans la deliberation a huis clos.
+
+--Maximilien, lui repondit gravement le menuisier, je ne vous demande
+jamais ce que vous avez fait au Comite de salut public; respectez de
+meme le silence que je garde sur l'exercice de mes fonctions.
+
+--C'est juste, dit Robespierre.
+
+Et il changea de conversation.
+
+Ce qui contribuait beaucoup a exasperer les jures, c'etaient les
+details qu'on recevait, de jour en jour, sur les cruautes commises par
+les royalistes, dans les villes et les departements ou ils avaient un
+moment saisi, tenu le pouvoir. A Marseille les detenus patriotes
+avaient ete assassines dans les cachots du fort Saint-Jean. Une
+venerable femme, une mere, partie de Toulon a la nouvelle de ce
+massacre, arrive a pied, extenuee de fatigue, folle de douleur, au
+guichet de la prison. Elle frappe, on ouvre, et le visage pale,
+s'adressant aux geoliers ou aux executeurs: "Ou est mon fils?"
+s'ecrie-t-elle. Ceux-ci la conduisent dans une salle basse et, lui
+designant du doigt dans l'ombre un tas de cadavres etendus pele-mele
+sur la dalle: "Cherchez!" repondent-ils froidement.
+
+Ainsi, de part et d'autre, meme soif de sang. La Terreur blanche
+excitait, aiguillonnait la Terreur rouge.
+
+Disparaissez, jours de haine et de vengeance! fuyez, spectres livides!
+dissipez-vous, ombres de la nuit, et laissez-nous entrevoir enfin un
+rayon de gloire! Carnot etait entre au Comite de salut public le 14
+aout. Le 5 septembre, Danton reclamait au milieu d'applaudissements
+frenetiques l'armement de tous les citoyens.
+
+"Il est bon, s'ecriait-il, que nous annoncions a tous nos ennemis que
+nous voulons etre continuellement et completement en mesure contre eux.
+Vous avez decrete 30 millions a la disposition du ministre de la guerre
+pour des fabrications d'armes; decretons que ces fabrications
+extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donne a chaque
+citoyen un fusil. Annoncons la ferme resolution d'avoir autant de
+fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit la
+Republique qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai
+patriote; qu'elle lui dise: La patrie te confie cette arme pour sa
+defense; tu la representeras tous les mois et quand tu en seras requis
+par l'autorite nationale. Qu'un fusil soit la chose la plus sacree
+parmi nous; qu'on perde plutot la vie que son fusil. Je demande donc
+que vous decretiez au moins cent millions pour faire des armes de toute
+nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous marche. C'est
+le besoin d'armes qui nous enchaine. Jamais la patrie en danger ne
+manquera de citoyens."
+
+Paris devint, en effet, une vaste fabrique d'armes, un atelier de
+cyclopes. Les entrailles des caves furent fouillees et vomirent du
+salpetre. Le plomb des cercueils s'arrondit en balles. Le fer battu sur
+l'enclume devint sabre ou fusil. Et vous, cloches des eglises, que
+ferez-vous? "Nous sommes lasses de faire un vain bruit dans l'air,
+disaient-elles; nous voulons marcher contre l'ennemi, un tonnerre dans
+le ventre." C'etait parmi les metaux, ces enfants du sol, a qui
+lancerait la foudre, a qui rendrait la mort pour la mort, a qui
+sauverait entre les mains des vrais patriotes l'honneur national.
+
+Quand il crut qu'il y avait assez de fusils pour armer tous les
+citoyens et assez de pain pour les nourrir, Danton se fit le grand
+levier de la levee en masse. Des le 21 aout 93, il s'expliquait ainsi
+sur les devoirs de chacun envers l'Etat: "N'alterons pas le principe
+que tout citoyen doit mourir, s'il le faut, pour la liberte, et qu'il
+doit etre toujours pret a marcher contre les ennemis exterieurs et
+interieurs de sa patrie."
+
+Ce principe avait deja ete pose; la levee en masse avait, elle-meme,
+ete plusieurs fois proclamee, mais elle n'avait presque rien produit.
+Le succes de cette mesure dependrait exclusivement des moyens
+d'execution. Danton le savait; aussi, quand Robespierre lui-meme
+tremblait, quand le Comite de salut public hesitait, differait, il ne
+balanca point a demander que le droit de requisition fut remis aux
+mains du peuple. Pour assurer le succes de cette grande operation, il
+fallait de l'argent, et ou le trouver, sinon dans les caisses des
+riches? Voulant les sauver d'eux-memes, il crut qu'il etait bon de les
+effrayer:
+
+"Si les tyrans mettaient notre liberte en danger, nous les
+surpasserions en audace, nous devasterions le sol francais avant qu'ils
+pussent le parcourir, et les riches, ces vils egoistes, seraient les
+premiers la proie de la fureur populaire. (_Vifs applaudissements_:
+OUI, OUI, _s'ecrie-t-on dans toutes les parties de la salle et dans les
+tribunes_.) Vous qui m'entendez, repetez ce langage a ces memes riches
+de vos communes; dites-leur: Qu'esperez-vous, malheureux? Voyez ce que
+serait la France si l'ennemi l'envahissait. Prenez le systeme le plus
+favorable: une regence conduite par un imbecile, le gouvernement d'un
+mineur, l'ambition des puissances etrangeres, le morcellement du
+territoire, devoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage
+que par tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la
+liberte.
+
+"Il faut au nom de la Convention nationale qui a la foudre dans ses
+mains (_applaudissements_), il faut que les envoyes des assemblees
+primaires, la ou l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en
+attendre, fassent des requisitions a la premiere classe. En reunissant
+la chaleur de l'apostolat de la liberte a la rigueur de la loi, nous
+obtiendrons pour resultat une grande masse de forces.
+
+"C'est une belle idee que celle que Barere vient de vous donner quand
+il vous a dit que les commissaires des assemblees primaires devraient
+etre des especes de representants du peuple, charges d'exciter
+l'energie des citoyens pour la defense de la Constitution. Si chacun
+d'eux pousse a l'ennemi vingt hommes armes, et ils doivent etre a peu
+pres huit mille commissaires, la patrie est sauvee. Je demande qu'on
+les investisse de la qualite necessaire pour faire cet appel au peuple;
+que, de concert avec les autorites constituees et les bons citoyens,
+ils soient charges de faire l'inventaire des grains, des armes, la
+requisition des hommes, et que le Comite de salut public dirige ce
+sublime mouvement. C'est a coups de canon qu'il faut signifier la
+Constitution a nos ennemis. J'ai bien remarque l'energie des hommes que
+les sections nationales nous ont envoyes; j'ai la conviction qu'ils
+vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs foyers, cette
+impulsion a leurs concitoyens. (_On applaudit.--Tous les commissaires
+presents a la seance se levent en criant:_ Oui, oui, nous le jurons!)
+C'est l'instant de faire ce grand et dernier serment, que nous nous
+vouons tous a la mort et que nous aneantirons les tyrans."
+
+De nouvelles acclamations se font entendre. Tous les citoyens se levent
+et agitent en l'air leur chapeau. "Oui, nous le jurons!" Ce cri est
+plusieurs fois repete sur tous les bancs de la salle et dans les
+tribunes.
+
+L'orateur concluait au milieu de l'enthousiasme general en disant: "Je
+demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus
+etendus aux commissaires des assemblees primaires et qu'ils puissent
+faire marcher la premiere classe en requisition. (Applaudissements.) Je
+demande qu'il soit nomme des commissaires pris dans le sein de la
+Convention pour se concerter avec les delegues des assemblees
+primaires, afin d'armer cette force nationale, de pourvoir a sa
+subsistance et de la diriger vers un meme but. Les tyrans, en apprenant
+ce mouvement sublime, seront saisis d'effroi, et la terreur que
+repandra la marche de cette grande masse nous en fera justice. Je
+demande que mes propositions soient mises aux voix et adoptees."
+
+Elles le furent.
+
+Les federes, les delegues des assemblees primaires, dont on avait vu
+dans la fete du 10 aout les figures rustiques et venerables, etaient
+donc investis du droit de lever les hommes, sous l'autorite des
+representants. Les citoyens de 18 a 25 ans devaient marcher les
+premiers. Les autres etaient charges de diverses fonctions. "Les hommes
+maries, disait le decret, forgeront des armes et transporteront des
+subsistances; les femmes feront des tentes, des habits et serviront les
+hopitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards sur les places
+animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unite de la
+Republique."
+
+De tels sacrifices meritaient certes une recompense. L'armee francaise
+ayant attaque les Anglais le 7 septembre, devant Dunkerque, forca le
+duc d'York, apres un combat de vingt-quatre heures, a battre en
+retraite et a se retirer par les dunes.
+
+Ce n'etait point encore un succes eclatant pour nos armes, puisqu'il
+n'y avait point eu de deroute dans les rangs de l'ennemi; mais du moins
+la glace etait rompue. La fortune nous revenait. Cinquante canons
+abondonnes, la levee du siege, la retraite des Anglais, tout releva le
+moral de la population abattue.
+
+Le 16 octobre, Jourdan gagnait sur Cobourg la bataille de Wattigaies.
+
+Ce nouveau fait d'armes fut accueilli avec transport. La disette, les
+privations journalieres, l'echafaud, tout fut oublie, tout s'evanouit
+dans le rayonnement de la victoire. On ne poussa qu'un cri d'un bout de
+la France a l'autre: "Vive la Republique!"
+
+L'ennemi repousse de notre territoire, c'etait la Revolution sauvee,
+c'etait l'idee francaise maitresse du monde.
+
+[Illustration: Le General Custine est conduite devant le Tribunal
+revolutionnaire.]
+
+
+
+
+XXI
+
+La ligue des philosophes de la Convention pour propager les
+lumieres.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin
+de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier republicain.--Chappe
+Inventeur du telegraphe.--Deux ans de fers contre quelconque degradera
+les monuments publics.--Progres du Museum d'histoire naturelle.--Les
+ecoles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abbe Sicard ami de
+Couthon.--Le docteur Pinel.--Etat des foux jusqu'en 1793.--Visite de
+Couthon a Bicetre.--Liberation des fous.--Le Conservatoire de
+musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanite.
+
+
+93 avait a lutter contre deux fleaux, l'ignorance et le vandalisme.
+Heureusement, au sein de la Convention, cette assemblee unique dans
+l'histoire, qui fait peur et qui rayonne, il se rencontra un groupe de
+citoyens devoues aux beaux-arts, aux sciences, aux lettres, qui se
+donnerent pour mission de sauver l'heritage de l'esprit humain.
+
+L'un d'entre eux etait Lakanal.
+
+Depuis 1789, les nobles, follement attaches a l'ancien regime, avaient
+deserte le sol de la patrie: une autre emigration plus regrettable et
+bien plus dangereuse eut ete celle des savants et des ecrivains, car
+elle eut appauvri la France des lumieres qui sont la veritable richesse
+d'un grand peuple. Lakanal fit tout pour la conjurer. Attache du fond
+de l'ame a la Revolution, il lui cherchait un point d'appui dans le
+concours des intelligences d'elite. Persuade que l'education etait
+necessaire au peuple pour exercer dignement la souverainete qui lui
+etait rendue, il croyait ne devoir negliger aucun moyen de repandre les
+connaissances sur toute la France. Il etait de ces republicains qui
+voulaient, ce sont ses termes, soumettre la democratie a la raison.
+Grand partisan des idees nouvelles, ce n'est pas au _minimum_ qu'il
+entendait placer l'egalite, mais au _maximum_; il cherchait non a
+rabaisser les classes eclairees, mais a elever le niveau moral et
+intellectuel de la nation tout entiere. C'est avec ces idees faites que
+Joseph Lakanal arriva sur les bancs de la Convention.
+
+Nous avons eu entre les mains un volumineux recueil de ses lettres
+inedites, que nous avait confie, vers 1845, M. Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire. Elles etaient accompagnees des reponses de ses amis, et
+quels amis! les noms les plus illustres de la fin du dernier siecle
+dans les sciences, dans les arts et dans les lettres; Lavoisier,
+Vicq-d'Azyr, Laplace, Daubenton, Desfontaines, Lacepede, Volney,
+Gretry, Bernardin de Saint-Pierre. Le sujet de ces lettres differe peu:
+Lakanal etait de ces hommes que tout le monde remercie, parce qu'ils
+obligent sans cesse a la reconnaissance. Lalande lui ecrit: "Vous
+m'avez fait donner 3 000 francs; je vous reitere le serment de les
+employer pour l'astronomie, ainsi que tout ce que j'ai." Bossut, Sigaud
+de Lafond, Mercier, Pougens, lui en marquent autant: "Je venais de
+perdre 24 000 livres de rentes, ajoute ce dernier, et _j'etais sans
+pain_."
+
+Quand le tresor public etait a sec, quand les incessantes requetes de
+Lakanal en faveur des savants et des hommes de lettres etaient
+repoussees, il s'en prenait a ses propres deniers. L'auteur de _Paul et
+Virginie_ se trouvait presse d'un besoin d'argent, Lakanal lui prete 20
+000 livres en assignats. Voici le billet qui accuse reception de la
+somme:. "Citoyen et ami, je n'oublierai jamais le dernier service que
+vous m'avez rendu. Ma femme, a qui j'en ai fait part, me charge de vous
+temoigner le plaisir qu'elle aura de vous recevoir dans son ermitage.
+Profitez donc de la premiere arrivee du rouge-gorge pour visiter notre
+solitude."
+
+Le patriarche de l'histoire naturelle, le berger Daubenton, ainsi qu'on
+le designait dans les clubs, avait employe une partie de sa fortune et
+plusieurs annees de sa vie a faire croitre sur le sol de la France des
+laines aussi fines que celles de l'Espagne. Sa bergerie de Montbard est
+demeuree celebre. Ce savant, appauvri par le bien meme qu'il avait
+fait, etait hors d'etat de continuer ses experiences: Lakanal obtient
+de la Convention qu'un ouvrage de Daubenton, deja connu et ayant pour
+titre le _Traite des moutons_, soit reimprime au nombre de quatre mille
+exemplaires, qui seront vendus an profit de l'auteur. Apres de tels
+actes, on comprend le mot de Ginguene: "Je veux faire passer en
+proverbe: _Servir ses amis comme Lakanal_." Ses amis etaient ceux de la
+chose publique. L'ambition de ce citoyen eclaire etait d'orner sa
+patrie et la Revolution de l'eclat que les grands hommes repandent
+autour d'eux.
+
+Pour conserver le genie et pour le former, il sentait la necessite de
+lui preter l'assistance de l'Etat. "Je n'ignore pas, disait-il, que les
+gens de lettres sont en general d'illustres necessiteux: il faut les
+soutenir." Fort de cette idee, il soumit a la Convention un decret qui
+placait les oeuvres des orateurs et des artistes a l'abri de la
+contrefacon: ce decret fut vote.
+
+Le Comite des finances, accable de demandes, s'interessant peu du reste
+a tout ce qui regardait les sciences et les arts, ne goutait pas du
+tout cette theorie qu'il fallut arroser les germes du talent par des
+secours pecuniaires. Aussi nos pedagogues etaient-ils souvent renvoyes
+sans facon aux calendes grecques. Lakanal venait alors a la rescousse
+et ne se tenait pas aisement pour battu; il ne cessait de rappeler a la
+Convention que les savants etaient necessaires pour etablir
+l'uniformite des poids et mesures, suivant le systeme decimal, pour
+refaire le calendrier, pour creer une Ecole polytechnique.
+
+La nation francaise, non contente de renouveler les institutions
+sociales, etait sur le point de changer dans le ciel la marche de
+l'annee. Il lui fallait donc atteindre a une mesure exacte du temps.
+Une telle entreprise demandait une base arithmetique et astronomique.
+Lalande, auquel on eut recours, fut de nouveau encourage. Un autre
+protecteur que Lakanal s'interessait vivement au succes de ce
+calendrier republicain. Romme y travaillait avec une passion austere.
+Fabre d'Eglantine couronna le tout: il fit le poeme de l'annee.
+L'ordre, le nom des mois sortirent pour ainsi dire des gracieuses
+analogies de la nature. Jamais plus aimable symphonie ne lia le
+faisceau des saisons; les desinences en _al_ designerent les semailles,
+les fleurs, les prairies; celles en _dor_ les fruits, les moissons, la
+chaleur; celles en _maire_ les vendanges, les brumes, les premiers
+frimas; celles en _ose_ la neige, les vents, la pluie. L'annee fut
+divisee en douze mois, les mois en trente jours. La decade, nouveau
+dimanche, coupait les mois en trois parties.
+
+Ce fut le 20 septembre 1793 que le citoyen Romme, au nom d'un comite
+nomme par la Convention, lut son magnifique rapport sur le calendrier
+republicain. L'article 1er, qui instituait cette nouvelle mesure du
+temps, etait ainsi concu: "L'ere des Francais compte de la fondation de
+la Republique, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l'ere vulgaire,
+jour ou le soleil est arrive a l'equinoxe vrai d'automne, en entrant
+dans le signe de la Balance, a neuf heures dix-huit minutes trente
+secondes du matin pour l'Observatoire de Paris."
+
+Le rapport de Romme ajoutait que l'egalite des jours aux nuits etait le
+prototype de l'egalite civile et morale, proclamee par les
+representants du peuple francais.
+
+Puis il dit cette grande parole: "Le temps enfin ouvre un livre a
+l'histoire."
+
+Eh bien! ce calendrier a ete abandonne, oublie par les generations
+nouvelles, qui en sont revenues par la force de l'habitude au plus
+barbare et au moins logique des systemes. La vieille annee reparut avec
+la vieille France.
+
+Un savant modeste travaillait a une decouverte qui devait
+l'immortaliser et servir son pays. Cet homme etait Chappe, l'inventeur
+du telegraphe: ses premiers essais avaient ete accueillis, comme
+toujours, avec indifference: "Si vous n'etiez pas la, ecrivait-il a
+Lakanal, je desespererais du succes." Mais Lakanal trouva devant le
+comite un tres-bon argument _ad rempublicam_. "L'etablissement du
+telegraphe, dit-il, est la meilleure reponse a ceux qui pensent que la
+France est trop etendue pour former une republique. Le telegraphe
+abrege les distances et reunit en quelque sorte une immense population
+sur un seul point." Ce raisonnement, appuye des demarches les plus
+pressantes et les plus energiques, finit par abaisser tous les
+obstacles. La Convention, sur les instances de Lakanal, se decida a
+revetir d'un caractere public l'invention de Chappe. A peine le
+telegraphe est-il installe que la premiere nouvelle qui arrive est
+celle-ci: "Conde est restitue a la Republique; la reddition a eu lieu
+ce matin a six heures." Cet instrument inconnu des anciens venait de
+realiser le reve des poetes: il avait donne une voix et des ailes a la
+Victoire.
+
+Lakanal voulait detruire l'ignorance, c'etait son _delenda est
+Carthago_; contre elle, il eut volontiers decrete la terreur. C'est en
+effet sur l'ignorance et sur le vandalisme, frere de l'ignorance, qu'il
+appelait les foudres de l'Assemblee. On etait aux jours caniculaires de
+la Revolution; des statues, des ornements de sculpture tombaient sous
+la main des demolisseurs; le marteau des devastateurs attaquait des
+marbres precieux jusque dans le jardin des Tuileries. A la vue de ces
+actes de barbarie, Lakanal fait aussitot entendre un cri de detresse:
+"Citoyens, les figures qui embellissaient un grand nombre de batiments
+nationaux recoivent tous les jours les outrages du vandalisme. Des
+chefs-d'oeuvre sans prix sont brises ou mutiles. Les arts pleurent ces
+pertes irreparables. Il est temps que la Convention arrete ces funestes
+exces par une mesure de rigueur." Et la Convention, cette assemblee
+severe, qu'on se figure toujours la main armee de la foudre, indignee
+elle-meme devant de telles mutilations, decrete la peine de deux ans de
+fers contre quiconque degradera les monuments des arts dependant des
+proprietes nationales. On voit qu'au lieu de detruire, cette
+Assemblee-la, dans certains cas, conservait a outrance.
+
+On a vu quel interet prenait Lakanal au Jardin des Plantes, et quel
+mouvement il s'etait donne pour transformer, en l'agrandissant, le
+caractere primitif de l'institution. Desormais ce ne sera plus un
+simple jardin destine a la culture des vegetaux, indigenes ou
+exotiques; les pages du livre de la nature vont en quelque sorte
+s'ouvrir dans les divers departements du nouveau Museum. Que parle-t-on
+ensuite de 93 comme d'une ere de barbarie? Tout au contraire, la
+Convention feconda dans toutes les branches les germes speciaux et les
+branches utiles de la science.
+
+La Montagne, dans un moment de crise, avait improvise un gouvernement
+et une armee; elle decreta des professeurs. Douze chaires furent creees
+pour repandre les lumieres de la nature: on y appela des hommes
+inconnus pour la plupart et dont la gloire etait a faire: les de
+Jussieu, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Lamarck, les Lacepede, les
+Latreille et d'autres. Geoffroy Saint-Hilaire ne s'etait encore occupe
+que de chimie; mais la Convention lui dit: "Tu seras professeur de
+zoologie," et quand la Convention avait parle, il fallait devenir ce
+qu'elle avait dit.
+
+Ces douze savants formerent une petite republique qui subsiste encore
+au moment ou nous ecrivons. Chaque professeur est charge de
+l'administration de detail qui se rapporte directement a sa specialite.
+Tout ce qui s'eleve au-dessus des mesures ordinaires est decide par le
+corps des professeurs reuni en conseil, sous la presidence d'un membre
+qui peut etre elu une premiere et seconde annee, mais jamais plus.
+Daubenton fut nomme president a l'origine. Le traitement de chaque
+professeur-administrateur est de cinq mille francs. Leur habitation
+paisible, situee au sein meme de l'etablissement qu'ils dirigent,
+autour de l'ombre seculaire du cedre du Liban, entretient autour d'eux
+ce calme et ce demi-jour favorables a la science. C'est dans le
+commerce doux et retire de cette nature dont il etait l'interprete que
+Daubenton atteignit les limites de la plus homerique vieillesse. Sa
+femme mourut centenaire au milieu des memes feuillages.
+
+La grande Assemblee nationale avait du premier coup applique au
+reglement du Museum d'histoire naturelle les idees philosophiques et
+les principes memes de la Revolution francaise: "Tous les officiers du
+Jardin des Plantes porteront le titre de professeurs et _jouiront des
+memes droits_." Ce reglement, vote en une seule seance, quelques jours
+apres le 31 mai, a ete juge si excellent par les hommes d'Etat et par
+les professeurs eux-memes, que tous les gouvernements qui se sont
+succede en France depuis 93 l'ont respecte. Les savants attaches au
+Museum, voulant temoigner leur reconnaissance a Lakanal, lui firent
+present d'une clef des serres. Ce privilege unique, decerne au
+fondateur du nouvel etablissement du Jardin des Plantes, fut le seul
+que le republicain Lakanal voulut accepter dans toute sa vie.
+
+Pere du _Museum d'histoire naturelle_, Lakanal n'abandonna point son
+enfant au berceau. L'interet qu'il lui portait etait si vif qu'il
+choisit une petite maison situee a cote du Jardin des Plantes. Ses
+confreres ne partagaient pas ses bonnes intentions pour le vrai temple
+de la science. L'ancienne organisation monarchique de l'etablissement,
+son vieux nom de Jardin _royal_ des Plantes, mal efface par son nouveau
+titre de Museum d'histoire naturelle, tout contribuait a entretenir
+contre lui des prejuges aveugles, qu'il fallait sans cesse combattre
+par de bonnes raisons. La pomme de terre, qui venait d'etre naturalisee
+en France et qui promettait de rendre de si grands services,
+fournissait a Lakanal l'occasion d'appeler l'interet de l'Assemblee
+nationale sur d'autres vegetaux qui pouvaient egalement varier et
+accroitre l'alimentation publique: l'histoire naturelle n'avait-elle
+point aussi conserve le nom et le souvenir d'arbres a fruit, qui,
+transportes dans nos regions, ont beaucoup ajoute aux plaisirs de la
+table du pauvre? Se tournant alors vers les ennemis de la nouvelle
+institution scientifique: "L'arbre de la Liberte, s'ecriait Lakanal,
+serait-il le seul qui ne put s'acclimater au Jardin de Plantes?"
+
+Ainsi fut fonde, malgre l'agitation des temps, ce Museum qui, comme on
+a dit du cerveau de Buffon: _Naturum amplectitur omnem_, "embrasse
+toute la nature."
+
+Depuis l'ouverture des Etats generaux, la grande question a l'ordre du
+jour etait un nouveau plan d'instruction publique. Tous les grands
+esprits de la Constituante, de la Legislative et de la Convention
+avaient touche a ce grave probleme; mais nul ne l'avait encore resolu.
+Il ne restait dans les cartons que de vagues ebauches, effacees et en
+quelque sorte fletries par les retards des commissions qui s'en etaient
+saisies et n'avaient rien mis en pratique.
+
+L'etat des etudes etait deplorable. D'inutiles professeurs
+rassemblaient sur les ruines des anciens colleges quelques eleves
+nonchalants; l'ignorance menacait les generations nouvelles. Tout etait
+a refaire: la Convention refit tout.
+
+Engage autrefois dans la Congregation de la Doctrine chretienne, ayant
+successivement occupe diverses fonctions dans plusieurs branches
+d'enseignement, Lakanal occupait pour la quatrieme annee une chaire de
+philosophie a Moulins, quand se leva l'aurore de la Revolution.
+
+Envoye par le departement de l'Ariege a la Convention nationale, il
+votait le plus souvent avec la Montagne, quoiqu'il n'appartint du fond
+des entrailles qu'a la Revolution et a la science. Avec d'autres
+membres de cette Assemblee grandiose qui versait le sang et repandait
+la lumiere, il se dit qu'il fallait prendre par en haut la regeneration
+des etudes. Avant de faire de bons eleves, ne fallait-il point avoir de
+bons professeurs? Certes, le zele ne manquait point; mais les methodes
+et les hommes, ou les trouver? "Existe-t-il en France, s'ecriait
+Lakanal, existe-t-il en Europe, existe-t-il dans le monde deux ou trois
+cents hommes (et il nous en faudrait davantage) en etat d'instruire?"
+Ces hommes, il fallait les inventer. Tel fut le but qu'on se proposa
+d'atteindre en fondant une Ecole normale ou les jeunes maitres venaient
+apprendre a enseigner.
+
+Malheureusement cette institution, preparee depuis des mois, ne
+s'ouvrit qu'apres le 9 thermidor.
+
+Les litterateurs les plus distingues, les philosophes les plus
+independants jeterent sur cette oeuvre naissante un eclat qui se
+continue encore de nos jours.
+
+A la fondation de l'Ecole normale succeda plus tard l'etablissement des
+ecoles centrales et des ecoles primaires. Aujourd'hui que ces temps
+d'orage se sont eloignes et que notre systeme d'education est encore si
+imparfait, comment retenir notre admiration pour ce qu'ont cree nos
+peres de 93 entre le canon et l'echafaud? "Pour la premiere fois sur la
+terre, s'ecriait Lakanal, auteur du rapport sur la creation de l'Ecole
+normale, la nature, la justice, la verite, la raison et la philosophie
+vont donc avoir un seminaire!"
+
+Tout en s'etant fait, comme membre du Comite d'instruction publique,
+une specialite de la diffusion des lumieres, dans ses missions comme
+representant du peuple sur la rive gauche du Rhin, Lakanal montra la
+meme elevation de caractere. On ne connait guere la lettre ecrite par
+lui a un miserable qui l'avait bassement denonce:
+
+"Au citoyen L... pere.
+
+"J'avais recu la mission expresse de te faire arreter, parce que tu
+avais signe une petition calomnieuse contre moi. Mais lorsque Lakanal
+est juge dans sa propre cause, ses ennemis sont assures de leur
+triomphe. Je t'obligerai lorsque je le pourrai. C'est ainsi que les
+republicains repoussent les outrages. Tu as cinq enfants devant
+l'ennemi: c'est une belle offrande faite a la liberte. Je te decharge
+de la taxe revolutionnaire.
+
+"LAKANAL."
+
+[Note: L'autographe de cette lettre est conserve a la bibliotheque de
+Perigueux.]
+
+Les voila donc, ces coupeurs de tetes, ces regicides, ces buveurs de
+sang! Quelle fierte de langage! quelle grandeur d'ame! Jamais Rome
+vit-elle de plus grands caracteres?
+
+Nous ne voudrions pas anticiper sur les evenements, mais comme nous
+n'aurons plus l'occasion d'y revenir, signalons un dernier trait de
+generosite qui rachete un peu la conduite de Lakanal au 9 thermidor.
+
+L'abbe Sicard, le celebre instituteur des sourds-muets, quoique attache
+par gout a l'ancien regime, avait cru utile a sa consideration
+personnelle et aux interets de son ecole de flatter les maitres du
+pouvoir, quels qu'ils fussent. Il etait de ces hommes mobiles qui
+suivent toujours la fortune, meme dans ses ecarts. Son etoile voulut
+qu'en evitant un danger il fut tombe dans un pire. Le 9 thermidor,
+cette triste et fatale journee, avait change la face des choses. Or on
+avait trouve chez Couthon des eloges, des dedicaces de livres, des
+lettres tres-compromettantes pour l'abbe Sicard. La chute de Couthon
+rendait ses amis suspects aux yeux des thermidoriens. Lakanal, instruit
+du danger qui menacait un homme aussi distingue par ses talents, court
+chez le Conventionnel qui avait entre les mains les papiers saisis chez
+Couthon. Ce confrere est absent; Lakanal l'attend tranquillement assis
+dans un fauteuil et lui dit a son retour: "Vous n'avez plus rien contre
+Sicard; s'il y a un coupable, c'est moi qui le suis maintenant, vous
+pouvez accuser." Le collegue, voyant que la piece incriminee a ete
+soustraite, entre d'abord en grande colere; mais, saisi bientot de
+l'estime qu'on doit a une noble action, il se radoucit et dit a
+Lakanal: "Vous n'en faites pas d'autres!"
+
+L'abbe Sicard temoigna sa reconnaissance a Lakanal dans une lettre que
+j'ai eue entre les mains, et communiquee par M. Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire. Cet ecrit fait plus d'honneur a la finesse de l'abbe
+qu'a la sincerite de ses convictions. Il tache par mille moyens de
+s'excuser. "Aussi, qui aurait pu croire, s'ecrie-t-il sur un ton piteux
+et comique a la fois, qui aurait pu croire, il y a deux mois, que ce
+Couthon fut un aussi grand scelerat?"
+
+Les rapports de Couthon avec l'abbe Sicard, le directeur de l'Ecole des
+sourds-muets, s'expliquent aisement. Couthon etait philanthrope. Il
+avait protege Hauey, l'auteur de la methode pour instruire les
+aveugles-nes. Il s'etait interesse a Pinel, medecin en chef de Bicetre.
+
+En 1789, l'Hotel-Dieu etait le seul hopital qui admit dans la ville de
+Paris des alienes en traitement: relegues vers la partie la plus
+reculee, la plus triste, la plus malsaine de cet etablissement,
+transforme pour eux en une nouvelle prison, les dernieres lueurs de
+leur raison achevaient de s'eteindre dans la solitude et dans l'ennui.
+Pas de cours egayees d'un peu de verdure pour servir de promenoir, ni
+pour reposer un cerveau malade; mais, dans l'interieur, deux "alles,
+l'une de dix lits a _quatre personnes_, l'autre de six grands lits et
+huit petits; au dehors, des murs affligeants de vieillesse, des toits
+sombres, et le voisinage eternel de cette grande infirmerie, ou les
+maladies du corps etaient confondues avec les maladies de l'esprit. Les
+pauvres alienes trainaient dans ces lieux leur melancolie et leur
+langueur, jusqu'a ce que, declares incurables, ils fussent conduits a
+Bicetre, a la Salpetriere ou a Charenton.
+
+La commencait pour eux une nouvelle vie de reclusion et de
+delaissement; la societe les oubliait; la science avait jete sur eux sa
+sentence, et l'administration ouvrait alors devant ces damnes vivants
+les portes de la cite des larmes.
+
+Cette ville de malediction et de souffrance, a la porte de laquelle on
+laissait l'esperance en entrant, se composait, a Bicetre, de deux rues,
+formees par des rangs de loges, et dont l'une etait appelee la rue
+d'Enfer et l'autre _la rue des Furieux_. Dans le langage vulgaire, qui
+a bien sa poesie et sa couleur, on se servait, au XVIII siecle, de
+l'epithete de _bicetreux_ pour caracteriser un visage malsain, terreux
+et morne. C'etait bien l'hospice tout entier qui inspirait cette image,
+mais surtout le quartier des fous. Les loges, au nombre de cent onze,
+etaient destinees a recevoir les fous les plus agites, ceux qui, mures
+sans etre morts, jetaient des cris du fond de leur sepulcre.
+L'indifference la plus stupide rodait autour de ces malheureux dans la
+personne d'un surveillant connu sous le nom de _gouverneur des fous_.
+L'homme regardait et passait. Il faut avoir vu la derniere de ces
+cages, dont les ruines existaient en 1840, et existent peut-etre encore
+aujourd'hui, pour se faire une idee de ce qu'etaient ces loges a peine
+faites pour abriter des animaux immondes. An niveau, quelquefois meme
+au-dessous du sol, s'ouvrait un guichet par lequel entrait un pale
+rayon de jour et qui servait a passer quelques aliments. Une eau
+glaciale, surtout pendant l'hiver, ruisselait presque continuellement
+le long des murailles, ou elle deposait un limon verdatre, que l'on
+grattait de temps en temps et qui se remontrait toujours. Ni feu ni
+lumiere. Au fond de ce cachot, de cet _in-pace_, se remuait, hurlait,
+ecumait quelque chose de lamentable, qui etait le fou.
+
+Les mauvais traitements auxquels les employes de la maison se livraient
+envers les alienes etaient absous par l'habitude. Que vouliez-vous
+qu'on en fit?
+
+C'etaient des possedes du diable. Non content d'outrager la folie, on
+l'exploitait. Il y a des gens qui s'amusent de tout, meme de la folie.
+Les garcons de service qui accompagnaient les visiteurs se faisaient un
+jeu cruel d'exciter les alienes a commettre des actes extravagants,
+afin d'attirer dans leur bourse quelques pieces de monnaie, quitte a
+punir ensuite ces memes insenses, jouets de leur cupidite, avec une
+brutalite revoltante. Chaque loge avait une chaine fixee dans le mur; a
+l'extremite de cette chaine etait attache un collier en fer pour
+maintenir les malades agites, et le nombre en etait considerable. Quand
+le carcan ne suffisait pas a la cruaute des surveillants, on avait
+recours a de fortes cordes, et souvent a d'autres chaines qui
+laissaient d'affreuses traces sur les membres meurtris de ces pauvres
+diables. Declares incurables, ils etaient abandonnes de la science.
+Jamais de chirurgien ou de _gagnant maitrise_ (c'est ainsi qu'on
+designait le medecin en chef) ne faisait de visite dans le quartier des
+fous. Il n'y avait que quand ces malheureux etaient a la veille de
+mourir, qu'on les conduisait a l'infirmerie, ou ils recevaient quelques
+soins tardifs et inutiles.
+
+[Illustration: Les Hebertistes a la Conciergerie.]
+
+Tel etait l'etat de Bicetre et des autres hospices de fous, lorsqu'un
+grand homme dans sa specialite, le fondateur de la medecine alieniste,
+Pinel, commenca la reforme de ces etablissements. L'ecole du docteur
+Quesnoy avait avance, sur le traitement des fous, quelques idees
+humaines et genereuses; Tencon avait denonce les abus dont souffraient
+de son temps les alienes dans les hospices; La Rochefoucauld avait
+reclame pour eux devant l'Assemblee constituante: vains efforts! la
+voix du bon sens et de l'humanite n'avait pu vaincre la force inerte
+des prejuges: il fallait pour cela une autre Assemblee que la
+Constituante et que la Legislative, il fallait la Convention.
+
+A Dieu ne plaise que nous enlevions rien a la gloire de Pinel! mais tel
+etait le mouvement des esprits vers la justice et la bienveillance que
+si Pinel eut laisse echapper cette reforme, un autre que lui l'eut
+entreprise. Etait-ce en vain que la philosophie du XVIIIe siecle avait
+releve la dignite de notre nature? La Declaration des droits de l'homme
+et du citoyen n'impliquait-elle point le respect de l'aliene, cet homme
+dechu? Ce n'etait point le simple medecin Pinel qui apparut comme un
+liberateur dans le bagne de Bicetre, c'etait la Revolution.
+
+Mais que pouvait un homme seul? Il fallait le concours de l'Etat; et le
+moyen de l'obtenir, quand les comites etaient surcharges d'affaires,
+quand il s'agissait chaque jour de la perte ou du salut de la patrie?
+Nomme depuis quelque temps medecin en chef de Bicetre, Pinel avait
+plusieurs fois, mais inutilement, demande a la Commune de Paris
+l'autorisation de supprimer l'usage des fers dont on chargeait les
+alienes furieux. Le bruit courait, a tort ou a raison, que des
+royalistes avaient trouve le moyen de se glisser dans le compartiment
+des fous et de tromper la surveillance du gouvernement de la Republique
+en mettant leur liberte sous les chaines. On comprend que de pareils
+soupcons eussent mal prepare les esprits ombrageux de la Convention et
+de la Commune en faveur de Bicetre.
+
+Fort de sa conscience, Pinel brave ces vaines rumeurs et se presente
+devant un des membres du Comite de salut public. Repetant ses plaintes
+avec une chaleur nouvelle, il reclame au nom de l'humanite la reforme
+du vieux traitement qui pese sur les alienes. "Citoyen, lui dit un
+membre qu'il ne connaissait pas, j'irai demain a Bicetre te faire une
+visite; mais malheur a toi si tu nous trompes et si tu receles les
+ennemis du peuple parmi tes furieux!" Celui qui parlait ainsi etait
+Couthon. Le lendemain, il arrive a Bicetre; Couthon veut voir et
+interroger lui-meme les fous; on le conduit dans leur quartier; il ne
+recueille que de sanglantes injures, et n'entend, au milieu de cris
+confus et de hurlements forcenes, que le bruil glacial des chaines sur
+les dalles humides et degoutantes. Quoique habitue par les evenements a
+de sombres visages, Couthon, qui avait entendu plus d'une fois rugir
+l'emeute, se sentit trouble par ces voix et ces figures du delire.
+Fatigue bientot de l'affreuse monotonie de ce spectacle et de
+l'inutilite de ses recherches, le representant du peuple se retourne
+vers Pinel:
+
+--Je vois qu'on nous a trompes, lui dit-il; ces murs ne renferment que
+des insenses, et de l'espece la plus dangereuse. Que demandes-tu
+maintenant?
+
+--Je demande a faire tomber leurs fers, a les traiter en hommes.
+
+--Ah ca! citoyen, es-tu fou toi-meme de vouloir lacher de pareils lions
+prets a tout devorer?
+
+--On en a fait des betes furieuses en les traitant comme tels; j'ose
+esperer beaucoup de moyens tout differents.
+
+--Eh bien! fais-en ce que tu voudras, l'humanite ne peut qu'applaudir a
+tes intentions genereuses...
+
+Reconnaissant bien que ces hommes n'etaient pas des royalistes, mais
+des fous, Couthon examina cette fois leurs loges avec une compassion
+douloureuse. La plupart d'entre eux etaient couches dans des auges, les
+pieds et la tete serres contre des murs humides; la paille sur laquelle
+ils dormaient etait a moitie pourrie. Plus de quarante furieux avaient
+dechire leurs vetements et demeuraient presque nus. La nourriture etait
+insuffisante et mauvaise; une seule distribution se faisait toutes les
+vingt-quatre heures, de telle sorte que les malheureux devoraient leur
+maigre pitance d'un seul coup et demeuraient ensuite tout le reste du
+jour dans un etat de delire famelique. A la vue de toutes ces horreurs,
+Couthon fremit:
+
+--Quoi, s'ecria-t-il, la Revolution est venue, et il existe encore de
+pareilles traces de la barbarie du moyen age!
+
+"Tombez, fers, menottes, carcans! L'heure de la liberte doit sonner
+meme pour les esclaves du delire. Citoyen Pinel, si tu ne peux leur
+rendre la raison, rends-leur du moins une liberte relative, et, je te
+le dis au nom de la Convention, tu auras bien merite de la patrie!"
+
+Le lendemain, Chaumette vint lui-meme visiter les divers hospices
+d'alienes, et, le 17 brumaire, on inscrivait dans les registres du
+conseil general de la Commune: "A Bicetre et autres hopitaux, on
+separera desormais des malades les fous et les epileptiques (17
+brumaire). A la Salpetriere, on detruira les cabanons horribles ou l'on
+enfermait les folles (21 brumaire). On ameliorera le logement des fous
+de Bicetre (26 brumaire). Les deux rues connues a Bicetre sous le nom
+de rue d'Enfer et de rue des Furieux seront demolies."
+
+Ainsi que Couthon, a la vue de ces deux cites maudites, de ces cages
+dans lesquelles avaient croupi depuis les deux derniers regnes les
+victimes du delire, Chaumette avait ete touche au coeur. Prenant les
+mains de Pinel entre les siennes:
+
+--Tu es un bon citoyen, lui dit-il; la Republique aime les savants qui
+ont du respect pour le malheur.
+
+Libre desormais de ses actions, encourage meme par les pouvoirs
+revolutionnaires, Pinel fit selon sa volonte, selon la justice. On
+n'avait jamais rien ose de semblable. Peu rassure lui-meme, il se
+decida a ne dechainer que douze fous le premier jour; cette mesure
+ayant reussi, il fit tomber, les jours suivants, les fers de
+cinquante-trois autres alienes furieux qui, satisfaits de recouvrer la
+liberte de leurs mouvements, se calmerent aussitot. Ces malheureux, qui
+chaque semaine brisaient des centaines d'ecuelles en bois, renoncerent
+a leurs habitudes de destruction et d'emportement; d'autres, qui
+dechiraient leurs vetements et se complaisaient dans la plus sale
+nudite, parurent renaitre a la decence. En peu de temps, l'hospice de
+Bicetre changea de face.
+
+Chaumette etait accuse de vandalisme. On lui reprochait avec raison
+d'avoir propose a la Convention, dans la fameuse seance du 3 septembre,
+de defricher et de cultiver les jardins de tous les domaines nationaux
+renfermes dans Paris. Plus de fleurs; des legumes, des pommes de terre!
+Cette idee de convertir le jardin des Tuileries en un potager souriait
+tres-peu aux membres du Comite de salut public. Il y avait parmi eux
+des hommes de gout qui avaient au contraire commande des statues, des
+arbustes rares et d'autres embellissements pour orner les abords de la
+representation nationale.
+
+Mais en agissant ainsi Chaumette etait-il bien lui-meme? Ne
+sacrifiait-il pas a la popularite? Dans l'etat de disette ou etait
+Paris, il crut faire acte politique en conseillant une des mesures les
+plus propres a calmer et a flatter la multitude. Le vieux Dussoulx, qui
+n'etait pourtant point un barbare, opina pour que non-seulement les
+Tuileries, mais encore les Champs-Elysees, fussent transformes en
+culture alimentaire. Pour l'honneur de la Revolution et la gloire du
+peuple de Paris, une telle proposition ne fut pas meme discutee.
+
+Il faut pourtant reconnaitre que Chaumette, en sa qualite de procureur
+de la Commune, rendit de veritables services aux arts.
+
+La Convention avait decrete l'ouverture de deux musees: l'un, le Musee
+du Louvre, qui embrasse les chefs-d'oeuvres de toutes les nations;
+l'autre, le Musee des monuments francais. Chaumette preta volontiers
+son concours a ces deux moyens d'instruction populaire: l'histoire
+universelle ecrite par les peintures, l'histoire nationale ecrite par
+les statues tirees des palais, des abbayes, des eglises. A la porte du
+Musee du Louvre, il placa une garde de dix hommes pour la nuit. Il
+arrive trop souvent que des toiles de grand prix, confiees aux mains
+d'un maladroit, soient gatees sous pretexte d'etre restaurees. La
+Commune demandait a la Convention qu'un concours fut institue pour
+designer les hommes capables et sauver de la destruction les grandes
+pages de l'art. Combien cette mesure eut sauvee de chefs-d'oeuvre, si
+elle eut ete appliquee!
+
+Chaumette s'interessait surtout a la musique dont il avait besoin pour
+les fetes populaires. Il obtint de l'Assemblee nationale la creation de
+cette grande ecole, le Conservatoire. Un digne vieillard, Gossec,
+dirigea l'institution naissante.
+
+Somme toute, la parole mise au bout des doigts du sourd-muet, et la vue
+au bout des doigts de l'aveugle; l'aliene rendu a la dignite d'homme;
+le respect pour les femmes en couche; les enfants adoptes par la
+nation; les secours aux infirmes, aux malheureux, voila les tresors
+d'humanite que, dans son vol effrayant, la Terreur portait sur ses
+ailes.
+
+L'invention du telegraphe, l'ouverture de deux musees consacres aux
+arts, un temple dedie aux sciences et a la nature, la creation du
+Conservatoire, cette grande ecole de musique, une loi severe contre les
+devastations des monuments publics et des statues, l'introduction d'un
+calendrier raisonnable, les travaux du Comite d'instruction publique
+pour fonder une ecole normale et des ecoles primaires, voila ce que la
+Convention, accusee par les royalistes d'avoir voulu ramener le monde a
+la barbarie, versait de lumieres sur les esprits.
+
+Est-ce a dire que la main de fer elle-meme de la Convention ait
+toujours ete assez forte pour arreter les fureurs du vandalisme? Non
+vraiment: a ces rois de pierre dont on connaissait l'histoire, a ces
+saints de bronze qui, dans les vieilles abbayes, avaient recu les
+premices de la dime, s'attachait une haine vivace. On punissait dans le
+signe les abus que le signe avait consacres. Chacun sentait d'ailleurs
+que ce vieux monde avait fait son temps, que l'ancien regime tombait de
+lui-meme en ruines. Qu'on regrettat la perte de certaines oeuvres
+d'art, certes, c'etait bien naturel. Il y avait dans ces chefs-d'oeuvre
+du passe de quoi emouvoir tous ceux qui ont le sentiment du beau; mais
+le dieu Temps n'est pas pour nous comme l'ancien porte-faux des Grecs.
+Ses ailes n'indiquent point la fuite, mais le progres. Les debris et
+les depouilles dont il couvre la terre cachent des germes de
+developpement. En meme temps qu'il fauche, il seme.
+
+La est la grandeur de la Revolution francaise. Ce qu'elle detruit
+devait perir; ce qu'elle fonde est aussi eternel que le droit.
+
+
+
+
+XXII
+
+La Revolution est partout maitresse.--Indignes successeurs de
+Marat.--Atheisme d'Hebert et de Chaumette.--L'eveque Gobet, a
+l'instigation d'Anacharsis Clooix, depose l'exercice de son culte entre
+les mains de la nation.--Resistance de l'abbe Gregoire.--Fete de la
+deesse Raison.--Palinodie d'Hebert.--Ronsin, Carrier, Fouche (de
+Nantes).
+
+
+Quand, grosse de bruit et de sourds tonnerres, se souleva la Montagne,
+les beaux-esprits royalistes declarerent qu'elle accoucherait d'une
+souris.
+
+En Quatre-vingt-treize, elle etait accouchee d'un echafaud et de la
+victoire. Au nord et a l'est, l'etranger etait repousse du territoire,
+les rebelles de l'interieur pliaient, battaient en retraite. C'est
+alors que les divisions qu'on croyait eteintes se ranimerent avec plus
+de fureur.
+
+La Montagne s'etait servie d'agents pour comprimer ses ennemis: mais,
+en plusieurs endroits, ces agents avaient depasse leur mission; elle
+avait dechaine la fureur des passions extremes pour intimider le
+royalisme, et cette fureur menacait de tout bouleverser et d'entrainer
+la Revolution meme dans une mare de sang.
+
+Marat en mourant avait emporte avec lui toute la moralite de son parti,
+et ses indignes successeurs prirent ses coleres et ses defiances sans
+imiter son desinteressement ni sa droiture.
+
+A la tete de ces anarchistes etait un homme qui faisait parade de son
+materialisme. Anime d'une haine fanatique contre les croyances
+religieuses, Hebert avait jure d'aneantir tous les cultes et de
+realiser l'atheisme. Il se servit de l'influence que lui donnait son
+journal, le _Pere Duchesne_, et de sa position a la Commune pour
+exciter le peuple contre ses anciennes croyances religieuses. Cet homme
+etait possede d'une haine farouche, la haine de Dieu. Il voulait violer
+la foi dans l'ame de ses concitoyens. Des bandes d'iconoclastes,
+envoyees par Hebert et par Chaumette, briserent les autels, ouvrirent
+les tabernacles et viderent les ciboires.
+
+La Commune de Paris encourageait ces profanations et ces actes de
+vandalisme. Un jour (et ce jour n'est pas le seul), au milieu d'une
+seance conventionnelle, on vit entrer des groupes de soldats revetus
+d'habits pontificaux; ils etaient suivis d'une foule d'hommes du
+peuple, ranges sur deux lignes, couverts de chapes, de chasubles, de
+dalmatiques; paraissaient ensuite, portes sur des brancards, l'or,
+l'argenterie et tous les ornements des eglises. La pompe defila en
+dansant au son des airs patriotiques; et les acteurs de cette scene
+grotesque finirent par abjurer publiquement tout culte, hormis celui de
+la liberte. La Convention eut la faiblesse de decreter l'impression des
+parodies de cette journee et l'envoi a tous les departements.
+L'impiete, non contente de fouler aux pieds les depouilles du culte,
+voulait encore terrasser Dieu dans la conscience de ses ministres.
+
+L'orateur du genre humain, Anacharsis Clootz, Prussien, qui datait
+depuis cinq ans ses lettres de _Paris, chef-lieu du globe_, apres
+souper, dans un acces de _zele pour la maison du Seigneur genre
+humain_, court a onze heures du soir chez l'eveque Gobel, l'engage, au
+nom de la Commune, moitie par crainte, moitie par de fausses promesses,
+a deposer l'exercice public de son culte entre les mains de la nation;
+on lui fit entendre que cette demarche impliquait l'abandon de sa
+charge et non une apostasie de ses croyances. Le faible vieillard tomba
+dans le piege.
+
+Son exemple entraina toutes les consciences pusillanimes. C'etait a qui
+viendrait se depretiser a la barre de la Convention. Coupe, de l'Oise,
+et Julien, de Toulouse, l'un eveque catholique, l'autre ministre
+protestant, s'embrasserent a la tribune, en riant, comme deux augures.
+Alors tout culte tomba avec toute magistrature religieuse, et les
+croyants eux-memes se couvrirent de l'hypocrisie de l'atheisme.
+
+Un seul osa resister: l'abbe Gregoire, qui avait courageusement
+maintenu sa foi a cote d'Hebert et de Chaumette. Chretien plus tolerant
+que les athees qui l'entouraient, il demandait pour ses croyances la
+liberte du passage. Fidele aux devoirs et a l'exercice de son
+ministere, il avait constamment refuse de depouiller sa robe d'eveque.
+Appele aux honneurs du fauteuil, il avait preside l'Assemblee en habits
+violets. Au camp de Brau, au-dessus de Sposello, il avait, sous le
+canon, parcouru a cheval et en soutane les rangs des divers bataillons
+qu'il haranguait. A l'epoque des abjurations, l'eveque de Blois fut
+circonvenu par les obsessions d'Hebert et de ses agents. Une personne
+qui lui donnait alors l'hospitalite entendit toute la nuit des voix
+moitie insidieuses, moitie menacantes, se heurter contre l'inflexible
+resolution du saint pretre. Assis dans un grand fauteuil, il frappait
+du talon la terre. Voyant qu'ils ne pouvaient vaincre sa tenacite, les
+emissaires de la Commune l'engagerent a reflechir jusqu'au lendemain et
+se retirerent.
+
+Quand Gregoire arriva a la Convention, la seance etait commencee.
+
+--Il faut que tu montes a la tribune, s'ecrient, au moment ou il arrive
+dans la salle, ces forcenes.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pour renoncer a ton charlatanisme religieux.
+
+--Miserables blasphemateurs! Je ne suis pas, je ne fus jamais un
+charlatan; attache a ma religion, j'en ai preche les verites, j'y serai
+fidele. Enfin il monte a la tribune:
+
+--J'entre ici, n'ayant que des notions tres-vagues de ce qui s'est
+passe avant mon arrivee; on me parle de sacrifices a la patrie, j'y
+suis habitue; s'agit-il d'attachement a la cause de la liberte? j'ai
+fait mes preuves; s'agit-il du revenu attache a la qualite d'eveque? je
+vous l'abandonne sans regret; s'agit-il de la religion? cet article est
+hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer.
+J'entends parler de fanatisme, de superstition ... je les ai toujours
+combattus; mais qu'on definisse les mots, et l'on verra que la
+superstition et le fanatisme sont diametralement opposes a la religion.
+Quant a moi, catholique par conviction, pretre par choix, j'ai ete
+designe par le peuple pour etre eveque. J'ai tache de faire du bien
+dans mon diocese, agissant d'apres les principes sacres qui me sont
+chers, et que je vous defie de me ravir. Je reste eveque pour en faire
+encore; j'invoque la liberte des cultes.
+
+Robespierre et Danton approuverent la resistance de l'eveque de Blois
+en fletrissant le scandale des abjurations. A la honte des pretres,
+Maximilien osa defendre le Dieu qu'ils abandonnaient lachement. "Quand
+on a trompe si longtemps les hommes, ecrivait de son cote Camille
+Desmoulins, on abjure, fort bien, mais on cache sa honte; on ne vient
+pas s'en parer et en demander pardon a Dieu et a la nation."
+
+Au moment ou ses confreres d'eglise se couvraient ainsi de mepris et de
+scandale, seul l'abbe Gregoire continua de sieger dans la Convention,
+parmi les Montagnards, en costume ecclesiastique.
+
+Les yeux de Robespierre etaient depuis quelque temps fixes sur le parti
+des Hebertistes. Cette stoique impiete lui faisait horreur. Cette
+guerre entreprise contre Dieu lui paraissait ebranler les bases memes
+de toute societe. Hebert etait personnellement un miserable, qui
+flattait les penchants bas et sanguinaires de la populace dans une
+langue grossiere, immonde. Le peuple n'aime pas ces saturnales de
+l'esprit; le peuple qui a pris la Bastille aime qu'on lui parle
+dignement et poliment; toute injure au gout lui semble une injure a la
+raison et a la majeste nationale. Aussi les feuilles du _Pere Duchesne_
+n'etaient-elles lues que par les ames ordurieres.
+
+Dans ce groupe d'hommes sinistres, qui poussaient la multitude a toutes
+les violences, on distinguait un pretre renegat, sans pudeur comme sans
+entrailles, Jacques Roux. Cette bande de brigands avait l'espece
+d'audace que donne la peur: ils chassaient devant eux a la guillotine
+le pale troupeau des citoyens pour se menager du moins la consolation
+de tomber les derniers.
+
+Leur doctrine politique etait le bouleversement des lois divines et
+humaines, leur foi la negation de tout, leur esperance le neant.
+
+Hypocrites, ils couvraient d'un faux amour du peuple leurs projets de
+ruine et de domination.
+
+Robespierre jura de leur arracher du visage ce masque sanglant.
+
+Cependant la Commune poursuivait le cours de ses ignobles succes.
+
+La faction deicide qui regnait a l'Hotel de Ville voulut remplacer tous
+les cultes par celui de la Raison. La fete de cette divinite nouvelle
+fut celebree dans l'eglise Notre-Dame. On y avait eleve un temple d'une
+architecture classique sur la facade duquel on lisait ces mots: _A la
+philosophie_. Ce temple etait eleve sur la cime d'une montagne. Vers le
+milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la verite. Une
+musique profane, placee au pied de la montagne, executait un hymne en
+langue vulgaire. Pendant que jouait l'orchestre, on voyait deux rangees
+de jeunes filles, vetues de blanc et couronnees de chene, descendre et
+traverser la montagne, un flambeau a la main, puis remonter dans la
+meme direction sur le sommet. La Liberte, representee par une belle
+femme, sortait alors du temple de la philosophie, et venait sur un
+siege de verdure recevoir les hommages des republicains, qui chantaient
+un hymne en son honneur, en lui tendant les bras.
+
+Cette froide jonglerie etait bien faite pour inspirer au peuple le
+regret des mysteres chretiens.
+
+A l'exemple de la capitale, on eleva des autels a la Raison dans toute
+la France: ses temples furent deserts.
+
+Ces deviations miserables du principe revolutionnaire attristaient tous
+les coeurs droits.
+
+L'inconsequence etait ici flagrante: la raison est faite pour detruire
+les cultes et n'en a jamais cree. La tentative des Hebertistes etait en
+cela ridicule et vaine.
+
+Il est vrai que le nouveau culte etait une profanation.
+
+Telle etait du reste la lachete de ces incredules qu'il suffit de la
+contenance rigide de Robespierre pour les aneantir. Le spiritualisme du
+disciple de Jean-Jacques Rousseau se revolta contre les outrages qu'une
+horde de bandits vomissaient sur la Divinite. Il reclama severement la
+liberte des cultes. "Celui qui veut empecher de dire la messe, dit-il,
+est plus fanatique que celui qui la dit." Hebert, touche par la foudre,
+balbutia quelques excuses, et descendit a une retractation tardive. "Je
+le dirai toujours, ecrivait-il dans un de ses numeros, que l'on imite
+le sans-culotte Jesus; que l'on suive a la lettre son Evangile, et tous
+les hommes vivront en paix." Dans une telle bouche, l'eloge meme etait
+derisoire; une si ridicule palinodie montra d'ailleurs toute la
+faiblesse de ces colosses d'iniquite.
+
+Non contents de dechirer les traditions de la France, les Hebertistes
+voulaient passer la hache sur toutes les tetes. Ces furieux sentaient
+que leurs doctrines absurdes avaient besoin, pour croitre, d'une rosee
+de sang. Leurs yeux ne voyaient partout que des suspects a enfermer:
+leur ame etait en proie a de continuelles frayeurs: _Terrebant
+pavebantque._
+
+[Illustration: Derniere entrevue de Danton et de Robespierre]
+
+Cette defiance des Hebertistes etait celle des consciences criminelles,
+qui tressaillent de nuit au moindre bruit des feuilles, au moindre
+mouvement de leur ombre.
+
+Ronsin, Carrier, Fouche de Nantes etaient leurs bras, et avec les bras
+ils frappaient de mort les populations. La guillotine etait souillee du
+sang qu'ils faisaient verser par l'influence de la Commune. Ces hommes
+detestaient tous les membres de la Montagne. Ils auraient voulu
+ensevelir la Convention et le Comite de salut public dans un massacre.
+N'osant attaquer Robespierre, dont ils redoutaient la puissance, ils se
+jeterent sur Danton.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Retraite de Danton, son mepris pour les Hebertistes.--Camille
+Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hebert et le Comite de
+salut public.--Sa moderation, ses idees de clemence et ses rapports
+avec Robespierre.--Accusation portee contre Danton.--Son
+insouciance.--Inquietudes de Lucile.--Seance des Jacobins.--Mort des
+Hebertistes.
+
+
+Le role de Danton avait ete actif et glorieux.
+
+Danton, apres avoir remue la France comme on agite un vase d'eau, apres
+avoir accompli la destruction de la monarchie, la levee en masse et la
+defense du territoire, se tenait a l'ecart des evenements, depuis que
+le sol de la Revolution s'etait un peu calme.
+
+N'ayant plus la main dans le gouvernement, il blamait presque tous les
+actes du Comite de salut public. Il croyait se rendre necessaire par
+son absence, et attendait, comme Achille dans sa tente, que les dangers
+de la Republique ramenassent sur lui l'attention de ses concitoyens.
+
+Ainsi que toutes les natures fortes, Danton alors s'aigrissait dans sa
+puissance oisive et se fatiguait dans le repos.
+
+La faction des Hebertistes l'inquietait peu, il meprisait leurs
+attaques, "Voila ce que je ferai de ces miserables," disait-il en
+frappant du pied la terre comme pour y ecraser un insecte.
+
+Ce qu'il craignait, c'etait l'amollissement de sa fibre
+revolutionnaire. Inquiet, il s'interrogeait lui-meme sur le declin de
+sa puissance; on le voyait alors secouer sa tete haute, en lui donnant
+un air de sauvage energie: "Ne suis-je plus Danton? s'ecriait-il. Ai-je
+donc perdu ces traits qui caracterisaient la figure d'un homme libre?
+On verra qui de Robespierre ou de moi doit sauver la France."
+
+Camille Desmoulins avait alors l'idee d'attaquer par le fer rouge du
+journaliste la faction toute-puissante qui couvrait la France d'un
+voile de deuil et d'infamie. Les premiers coups de son arme porterent
+en effet sur les Hebertistes.
+
+Comme son ami Danton, depuis les journees du 31 mai et du 2 juin,
+Camille se tenait a l'ecart des comites. La paix de son interieur, la
+beaute de sa femme, un bonheur domestique sans nuages le disposaient a
+l'attendrissement. Les sanglots de la ville, la morne exhibition des
+supplices troublaient ses nuits. Le gout de la retraite et de la nature
+s'accrut en lui de toute l'horreur des tableaux qu'il avait sous les
+yeux: "Oh! ecrivait-il a son pere, que ne puis-je etre aussi obscur que
+je suis connu! _O ubi campi, Guisiaque!_ Ou est l'asile, le souterrain
+qui me cacherait a tous les regards avec mon enfant et mes livres?...
+La vie est si melee de maux et de biens, et depuis quelques annees le
+mal deborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble
+toujours que mon tour va arriver d'en etre submerge... Je ne saurais
+m'empecher de songer sans cesse que ces hommes qu'on tue par milliers
+ont des enfants, ont aussi leur pere. Au moins je n'ai aucun de ces
+meurtres a me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles
+j'ai toujours opine, ni cette multitude de maux, fruits de l'ignorance
+et de l'ambition aveugle assises ensemble au gouvernail... Il y a des
+moments ou je suis tente de m'ecrier comme lord Falkland [Note:
+Secretaire d'Etat sous Charles 1er, tue a la bataille de Newburg. Le
+jour ou il perit, il s'ecria: "Je prevois que beaucoup de maux menacent
+ma patrie; mais j'espere en etre quitte avant cette nuit."], et d'aller
+me faire tuer en Vendee ou aux frontieres, pour me delivrer du
+spectacle de tant de maux." Ces reves de fuite, ces mirages d'arbres et
+de fontaines revenaient sans cesse a l'imagination de Camille. "En
+janvier dernier, ecrivait-il dans son journal, j'ai encore vu M.
+Nicolas diner avec une pomme cuite, et ceci n'est pas un reproche. Plut
+a Dieu que dans une cabane, et ignore au fond de quelque departement,
+je fisse avec ma femme de semblables repas!" Lucile etait toujours
+l'ange de ce foyer sur lequel planait le vent de la mort. "Je ne dirai
+qu'un mot de ma femme, ajoutait Desmoulins. J'avais toujours cru a
+l'immortalite de l'ame. Apres tant de sacrifices d'interets personnels
+que j'avais faits a la liberte et au bonheur du peuple, je me disais au
+fond de ma persecution: Il faut que les recompenses attendent la vertu
+ailleurs. Mon mariage est si heureux, mon bonheur domestique si grand,
+que j'ai craint d'avoir recu ma recompense sur la terre, et j'avais
+perdu ma demonstration de l'immortalite. (Se tournant par la pensee du
+cote d'Hebert qui l'avait bassement injurie): Maintenant tes
+persecutions, ton dechainement contre moi et tes laches calomnies me
+rendent tonte mon esperance." Hebert avait denonce Camille aux Jacobins
+pour _avoir epouse une femme riche_. "Quant a la fortune de ma femme,
+elle m'a apporte quatre mille livres de rentes, ce qui est tout ce que
+je possede. Est-ce toi qui oses me parler de ma fortune, toi que tout
+Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques a la porte des
+Varietes, dont tu as ete _raye_ pour cause dont tu ne peux pas avoir
+perdu le souvenir? Est-ce toi qui oses me parler de mes quatres mille
+livres de rentes, toi qui, sans culotte et sous une mechante perruque
+de crin dans ta feuille hypocrite, dans ta maison, loge _aussi
+luxurieusement qu'un homme suspect_, recois _cent vingt mille_ livres
+de traitement du ministre Bouchotte pour soutenir les motions des
+Clootz, des Proly, de ton journal officiellement contre-revolutionnaire,
+comme je le prouverai."
+
+Les animosites eclaterent; les Hebertistes attaquerent solennellement
+Danton et Camille Desmoulins. Robespierre les defendit contre la
+defiance systematique de leurs adversaires; il couvrit l'un, excusa
+l'autre. L'arme tomba des mains des Hebertistes et se releva contre eux
+pour les punir.
+
+Camille Desmoulins n'attaquait pas seulement la faction des athees et
+des anarchistes; ses attaques remontaient de temps en temps jusqu'au
+Comite de salut public. Or ce comite, dont Robespierre etait membre
+depuis le 27 juillet, avait sauve la Revolution. Il avait deploye une
+grande energie, mais cette energie, alimentee par Danton lui-meme,
+etait necessaire pour triompher des obstacles qu'elevaient sans cesse
+les ennemis de la Montagne. Entraine par son coeur, peut-etre aussi par
+l'enivrement du succes, Camille osa parler de clemence.
+
+Adoucir graduellement l'exercice du pouvoir executif; lever, des que
+les circonstances le permettraient, le voile de terreur et de sang
+qu'on avait jete sur la Constitution; deterrer la statue de la Liberte
+ensevelie sous les ruines fumantes de la guerre civile, n'etaient pas
+des idees qui appartinssent aux Dantonistes. Saint-Just avait tenu tout
+recemment le meme langage que le _Vieux Cordelier_: "Il est temps,
+s'ecriait-il, que le peuple espere enfin d'heureux jours, et que la
+liberte soit autre chose que la fureur de parti: vous n'etes point
+venus pour troubler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs
+de l'esclavage." Ce meme Saint-Just avait sauve a Strasbourg des
+milliers de victimes, en jetant sous le fer de la guillotine le
+president du tribunal revolutionnaire, qui avait blase le crime par
+l'usage immodere de la terreur.
+
+Robespierre jeune, l'ombre de son frere, envoye en mission a Vesoul et
+a Besancon, avait montre partout aux habitants consternes le visage de
+la clemence. Maximilien, dans le Comite de salut public, cherchait
+lui-meme a moderer les rigueurs du gouvernement revolutionnaire: mais
+le glaive avait, si j'ose ainsi dire, pris vie dans l'ardeur du combat;
+il emportait la main. Ralentir tout a coup l'exercice de la force
+executive, c'etait d'ailleurs ranimer les feux mal eteints de la
+rebellion. Il fallait donc agir avec prudence et meme avec une espece
+de dissimulation saine. Au lieu de decouvrir son coeur pour faire voir
+les battements de la pitie, le legislateur devait alors masquer ses
+projets d'adoucissement et ses tentatives d'humanite sous un visage
+toujours severe; il fallait comprimer la terreur par la terreur:
+c'etait la le systeme voile de Robespierre. Quand Camille toucha
+legerement dans sa feuille a la clemence, Maximilien eprouva le
+mecontentement d'un auteur qui voit son idee prise par un autre et
+gatee. Desmoulins comprenait effectivement la cause si honorable de la
+moderation en la poussant tout d'abord aux extremes: "Voulez-vous,
+s'ecria-t-il, que je reconnaisse votre sublime Constitution, que je
+tombe a ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les
+prisons a deux cent mille citoyens que vous appelez suspects." Une
+telle indulgence aurait eu pour resultat de desarmer le gouvernement de
+la Republique, dans un moment ou il avait encore besoin de toutes ses
+ressources afin de deconcerter ses ennemis. Robespierre connaissait en
+outre le materialisme de Danton et la faiblesse de Camille Desmoulins;
+il redoutait de leur part une compassion toute sensuelle pour les
+victimes, bien differente de la clemence austere du sang. La rigueur
+l'effrayait moins que l'impunite. Il craignait que l'amollissement des
+moeurs ne succedat dans la Republique a une violence interrompue. Il
+fallait, selon lui, que la justice humaine exagerat encore quelque
+temps la limite du bien et du mal, pour fonder la Republique sur des
+principes solides. Enfin, si la terreur lui pesait, son regard soucieux
+decouvrait derriere les theories des indulgents et des immoraux un
+monstre plus vil et plus dangereux encore pour un Etat, la Corruption.
+
+Robespierre aimait Camille Desmoulins, son ancien camarade de classes;
+mais il condamnait dans son ami l'immoralite de l'espieglerie. Un jour
+Camille entre familierement dans la maison de Duplay; Robespierre etait
+absent. La conversation s'engage avec la plus jeune des filles du
+menuisier; au moment de se retirer, Camille lui remet un livre qu'il
+avait sous le bras.
+
+--Elisabeth, lui dit-il, rendez-moi le service de serrer cet ouvrage,
+je vous le redemanderai.
+
+A peine Desmoulins etait-il parti que la jeune fille entr'ouvre
+curieusement le livre confie a sa garde: quelle est sa confusion, en
+voyant passer sous ses doigts des tableaux d'une obscenite revoltante.
+Elle rougit: le livre tombe. Tout le reste du jour, Elisabeth fut
+silencieuse et troublee; Maximilien s'en apercut; l'attirant a l'ecart:
+
+--Qu'as-tu donc, lui demanda-t-il, que tu me sembles toute soucieuse?
+
+La jeune fille baissa la tete, et pour toute reponse alla chercher le
+livre a gravures odieuses qui avaient offense sa vue. Maximilien ouvrit
+le volume et palit:
+
+--Qui t'a remis cela?
+
+La jeune fille raconta franchement ce qui s'etait passe.
+
+--C'est bien, reprit Robespierre; ne parle de ce que tu viens de me
+dire a personne: j'en fais mon affaire. Ne sois plus triste.
+J'avertirai Camille. Ce n'est point ce qui entre involontairement par
+les yeux qui souille la chastete: ce sont les mauvaises pensees qu'on a
+dans le coeur.
+
+Il admonesta severement son ami, et depuis ce jour les visites de
+Camille Desmoulins devinrent tres-rares.
+
+L'austerite de Robespierre etait fort incommode a Danton.
+
+Ces deux hommes se repoussaient par les angles de leur caractere. L'un
+etait la probite farouche, l'autre le temperament dechaine.
+
+La voix publique accusait Danton d'avoir depouille la Belgique et
+d'avoir commis dans son passage au gouvernement des actes scandaleux.
+Par une complication fatale, Chabot, Julien de Toulouse et Delaunay
+d'Angers, tous amis de Danton, avaient falsifie tout recemment un
+decret pour soustraire des sommes importantes. Les partis ne sont pas
+absolument solidaires, il est vrai, des fautes individuelles: mais, en
+general, de pareilles sortes de delits n'entachent que les partis
+corrompus. De tels griefs, je le sais, ne justifieraient point a eux
+seuls la fin tragique des Dantonistes. Aussi Robespierre envisagea-t-il
+moins le probleme en moraliste qu'en legislateur. C'est le point de vue
+politique qui determina sa conduite dans cette affaire et qui guida sa
+main. Robespierre engagea ce dialogue avec lui-meme: "Danton peut-il
+servir mes projets de republique comme je la concois?--Non.--Peut-il
+les contrarier?--Oui.--Il faut donc que j'abandonne Danton." Ceci dit,
+il s'abstint de defendre son rival; or, la neutralite de Robespierre,
+dans cette circonstance, c'etait la mort. Danton comptait effectivement
+des ennemis dans les comites. La verve imprudente et sarcastique du
+_Vieux Cordelier_ avait blesse au vif des hommes implacables,
+Collot-d'Herbois, Barere; Saint-Just meprisait Camille Desmoulins comme
+un aventurier de gloire. "Ce vif et spirituel jeune homme, se
+disait-il, s'est jete etourdiment dans la Revolution; mais le voila
+deja pris d'abattement et d'effroi. Sa tete, pleines d'idees trop
+fortes pour lui, regrette amerement _l'oreiller des anciennes
+croyances_. Il nous faut des hommes de plus d'haleine, pour nous suivre
+dans les voies apres ou nous voulons conduire la nation et planter le
+drapeau de la democratie!"
+
+Danton, de son cote, Danton, ce rude marcheur, ce tribun aux larges
+poumons, avait ete pris lui-meme de lassitude et d'engourdissement, il
+s'arreta; or, dans des temps comme ceux-la, s'arreter, c'est mourir. Il
+comptait follement sur la popularite de son nom, sur sa parole, sur
+rattachement de ses amis, pour confondre les instigateurs de sa ruine.
+Un jour, Thibaudeau l'aborde:
+
+--Ton insouciance m'etonne, je ne concois rien a ton apathie. Tu ne
+vois donc pas que Robespierre conspire ta perte? ne feras-tu rien pour
+le prevenir?
+
+--Si je croyais, repliqua-t-il avec ce mouvement des levres qui chez
+lui exprimait a la fois le dedain et la colere, si je croyais qu'il en
+eut seulement la pensee, je lui mangerais les entrailles.
+
+Cela dit, il retomba dans son indolence superbe. Il n'etait plus aussi
+assidu aux seances et y parlait beaucoup moins qu'autrefois. La
+Convention, dont il esperait se couvrir contre ses ennemis, n'etait
+plus elle-meme qu'une representation nationale, qu'un instrument passif
+de la terreur. Elle etait sous la foudre, mais elle ne la dirigeait
+pas.
+
+Camille Desmoulins, quoique aveugle par le succes de sa feuille, avait
+de tristes pressentiments. Un jour, son ancien maitre de conferences le
+rencontre rue Saint-Honore et lui demande ce qu'il porte.
+
+--Des numeros de mon _Vieux Cordelier_. En voulez-vous?
+
+--Non! non! Ca brule.
+
+--Peureux! repond Camille. Avez-vous oublie le passage de l'Ecriture:
+_Buvons et mangeons, car nous mourrons demain?_
+
+Ainsi l'insouciance et le materialisme des amis de Danton ne se
+dementaient pas, meme en face de l'echafaud.
+
+La pauvre Lucile partageait les inquietudes de son mari; elle les
+doublait meme de toute son imagination craintive et de son amour. A qui
+recourir? sur quelle main s'appuyer? Freron, leur ami, etait absent;
+elle lui ecrivit; "Revenez, Freron, revenez bien vite! vous n'avez
+point de temps a perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers
+que vous pourrez rencontrer; nous en avons le plus grand besoin. Plut
+au ciel qu'ils ne fussent jamais separes! Voua ne pouvez avoir une idee
+de ce qui se passe ici; vous ignorez tout; vous n'apercevez qu'une
+faible lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu'une idee bien
+legere de notre situation. Aussi je ne m'etonne pas que vous reprochiez
+a Camille son Comite de clemence. Ce n'est pas de Toulon qu'il faut le
+juger. Vous etes bien heureux la ou vous etes; tout a ete au gre de vos
+desirs: mais nous, calomnies, persecutes par des intrigants, et meme
+des patriotes! Robespierre, votre boussole, a denonce Camille; il a
+fait lire ses numeros 3 et 4, a demande qu'ils fussent brules, lui qui
+les avait lus manuscrits! Y concevez-vous quelque chose? Pendant deux
+seances consecutives, il a tonne contre Camille ... Marius (Danton)
+n'est plus ecoute, il perd courage, il devient faible; d'Eglantine est
+arrete, mis au Luxembourg; on l'accuse de faits graves.... Ces
+monstres-la ont ose reprocher a Camille d'avoir epouse une femme
+riche.... Ah! qu'ils ne parlent jamais de moi, qu'ils ignorent que
+j'existe, qu'ils me laissent aller vivre au fond d'un desert! Je ne
+leur demande rien, je leur abandonne tout ce que je possede, pourvu que
+je ne respire pas le meme air qu'eux. Puisse-je les oublier, eux et
+tous les maux qu'ils nous causent! La vie me devient un pesant fardeau:
+je ne sais plus penser.... Bonheur si doux et si pur! helas! j'en suis
+privee. Mes yeux se remplissent de larmes; je renferme au fond de mon
+coeur cette douleur affreuse; je montre a Camille un front serein;
+j'affecte du courage pour qu'il continue d'en avoir." Freron, le
+Montagnard sensuel et distrait, repondit a ce signal de detresse sur un
+ton de folatrerie qui etonne: "Lucile, vous pensez donc a ce pauvre
+lapin, qui, exile loin de vos bruyeres, de vos choux et du paternel
+logis, est consume du chagrin de voir perdus les plus constants efforts
+pour la gloire et l'affranchissement de la Republique?... Je me
+rappelle ces phrases intelligibles; je me rappelle ce piano, ces airs
+de tete, ce ton melancolique interrompu par de grands eclats de rire.
+Etre indefinissable, adieu!" Lucile avait cherche un appui, et elle ne
+trouvait qu'un roseau pointu qui lui percait la main.
+
+Robespierre avait defendu Camille: mais le flot des denonciations
+l'emportait. Il ne fallait plus seulement le proteger, il fallait
+l'avertir, le sauver de lui-meme; car les etourderies, quelquefois
+sublimes, de cet ecrivain, compromettaient la marche de la Revolution;
+sa parole etait d'autant plus dangereuse qu'elle allait chercher
+l'emotion aux sources les plus nobles du coeur humain. Plaindre les
+victimes est un sentiment genereux: mais n'y avait-il pas ici de
+l'egoisme dans la pitie? Sous le manteau de la clemence, les
+_indulgents_ ne voulaient-ils pas couvrir la frayeur que leur causait
+l'oeil de la justice?--Robespierre annonce que, s'il a precedemment
+pris la defense de Camille, l'amitie l'egarait. "Camille, ajoute-t-il,
+avait promis d'abjurer les heresies politiques qui couvrent toutes les
+pages du _Vieux Cordelier_. Enfle par le succes prodigieux de ses
+numeros, par les eloges perfides que les aristocrates lui prodiguaient,
+Camille n'a pas abandonne le sentier que l'erreur lui a trace; ses
+ecrits sont dangereux; ils alimentent l'espoir de nos ennemis et
+favorisent la malignite publique: je demande que ses numeros soient
+brules au sein de la Societe.--Bruler n'est pas repondre!" s'ecrie
+Camille. Robespierre, embarrasse, reste muet quelques secondes; puis,
+s'animant tout a coup: "Eh bien! qu'on ne brule pas, mais qu'on
+reponde; qu'on lise sur-le-champ les numeros de Camille. Puisqu'il le
+veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que la Societe ne retienne pas
+son indignation, puisqu'il s'obstine a soutenir ses principes dangereux
+et ses diatribes. L'homme qui tient aussi fortement a des ecrits
+perfides est peut-etre plus qu'egare; s'il eut ete de bonne foi, s'il
+eut ecrit dans la simplicite de son coeur, il n'aurait pas ose soutenir
+plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherches
+par les contre-revolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunte; il
+decele les hommes caches sous la dictee desquels il ecrit son journal;
+il decele que Desmoulins est l'organe d'une faction scelerate, qui a
+emprunte sa plume pour distiller le poison avec plus d'audace et de
+surete.--Tu me condamnes ici, reprit Camille; mais n'ai-je pas ete chez
+toi? ne t'ai-je pas lu mes numeros, en te conjurant, au nom de
+l'amitie, de vouloir bien m'aider de tes conseils?--Tu ne m'as pas
+montre tous tes numeros; je n'en ai vu qu'un ou deux! s'ecria
+Robespierre. Comme je n'epouse aucune querelle, je n'ai pas voulu
+attendre les autres; on aurait dit que je les avais dictes... Au
+surplus, que les Jacobins chassent ou non Camille, peu m'importe; ce
+n'est qu'un individu. Mais ce qui m'importe, c'est que la liberte
+triomphe et que la verite soit connue."
+
+Robespierre avait son genre de pitie, mais c'etait la pitie de
+l'avenir. Le legislateur avait tue l'homme.
+
+Cependant le Comite de salut public sembla faire une concession aux
+Dantonistes en leur sacrifiant la bande d'Hebert, qu'ils avaient si
+furieusement attaquee par la voix de Camille Desmoulins. Il est vrai
+que cette concession etait derisoire, et que dans la trainee de sang
+qui conduisit ces miserables a l'echafaud les moderes purent voir la
+trace de leur propre mort. Les Hebertistes finirent comme ils avaient
+vecu. Ces hommes qui agitaient sans cesse la terreur s'enterrerent a
+leur propre glaive. Profitant de la disette et des souffrances du
+peuple, ils essayerent de le soulever contre la Convention, qu'ils
+accusaient d'indulgence et de lenteur. Leur projet etait d'improviser
+un second 31 mai. Ils echouerent et sept tetes tomberent sur
+l'echafaud.
+
+
+
+
+XXIV
+
+La perte des indulgents est decidee.--Arrestation de Camille Desmoulins
+et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Derniere lettre
+de Camille.--Proces et defense des Dantonistes.--Ils sont conduits a
+l'echafaud.--Mort de Lucile Desmoulins.
+
+
+La hache venait d'_epurer_ le parti des Montagnards.
+
+Robespierre se leve; l'epouvante siege sur son front. Il montre cette
+hache encore fumante et declare que la Convention est determinee a
+sauver le peuple en ecrasant a la fois toutes les factions qui
+menacaient le bien public. Les hommes _patriotiquement
+contre-revolutionnaires, qui veulent faire de la liberte une
+bacchante_, etant abattus, il se retourne contre les _moderes, qui
+veulent en faire une prostituee_. Robespierre caracterisait ainsi
+l'indulgence molle et corrompue.
+
+En effet, l'horreur du sang est moins, dans certaines natures egoistes,
+une vertu de coeur qu'une revolte de la sensibilite physique. La menace
+de Robespierre retentit aux oreilles des Dantonistes comme le glas de
+la mort. L'heure fatale a sonne. Les Comites de salut public, de surete
+generale et de legislation se reunissent. La perte des _indulgents_ est
+decidee. Impassible comme une idee, Robespierre ne retient ni ne pousse
+les accuses sur le bord de l'abime. Il n'arrache pas ces tetes, il les
+laisse tomber.
+
+[Illustration: Les Dantonistes devant le tribunal revolutionnaire.]
+
+Dans la nuit du 30 au 31 mai, Camille, au moment ou il allait se mettre
+au lit, entend dans la cour de sa maison le bruit de la crosse d'un
+fusil qui tombe sur le pave. "On vient m'arreter!" s'ecrie-t-il; et il
+se jette dans les bras de sa femme, qui le presse de toutes ses forces
+contre son sein. Il court, donne un baiser a son petit Horace, qui
+dormait dans son berceau, et va lui-meme ouvrir aux soldats, qui
+l'arretent et le conduisent a la prison du Luxembourg.
+
+Danton, ce lion terrible, qui, cinq jours auparavant, voulait _manger
+les entrailles_ a Robespierre, se laissa arreter comme un enfant et
+egorger comme un mouton.
+
+Avec eux, Herault de Sechelles, Lacroix, Philippeaux, Westermann se
+trouverent reunis sous les memes verrous.
+
+Herault etait un philosophe materialiste; c'est lui qui a dit, apres
+Buffon: "J'ai toujours nomme le Createur, mais il n'y a qu'a oter ce
+mot et mettre a la place la puissance de la nature." Sa conduite dans
+la journee du 2 juin n'avait pas ete exempte de faiblesse. President de
+la Convention, il avait recule devant les canons d'Henriot. A sa place,
+ecrivait l'abbe Gregoire qui pourtant n'etait pas Girondin, emporte par
+le sentiment d'un juste courroux, j'aurais peut-etre fait saisir
+Henriot, ou j'aurais ete massacre plutot que de laisser ainsi outrager
+la representation nationale." Ne dans une classe maintenant proscrite,
+Herault avait pourtant fait de grands sacrifices a la Revolution. Sa
+belle figure, sa jeunesse, ses manieres nobles et gracieuses attiraient
+sur lui l'attention des autres detenus.
+
+Camille n'avait qu'une idee, sa Lucile. Il lui ecrivit une premiere
+lettre dechirante. "Je suis au secret, mais jamais je n'ai ete par la
+pensee, par l'imagination, plus pres de toi, de ta mere, de mon petit
+Horace. O ma bonne Lolotte, parlons d'autre chose. Je me jette a
+genoux, j'etends les bras pour t'embrasser, je ne trouve plus mon
+pauvre Loulou. (_Ici on remarque la trace d'une larme._) Envoie-moi le
+verre ou il y a un C et un D, nos deux noms, et le livre sur
+l'immortalite de l'ame. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu
+plus juste que les hommes et que je ne puis manquer de te revoir. Ne
+t'affecte pas trop de mes idees, ma chere amie, je ne desespere pas
+encore des hommes et de mon elargissement. Oui, ma bien-aimee, nous
+pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg. Adieu,
+Lucile! adieu, Daronne (_sa belle-mere_) Adieu, Horace! Je ne puis pas
+vous embrasser, mais aux larmes que je verse il me semble que je vous
+tiens encore sur mon sein." (_Une seconde larme mouille le papier._)
+Lucile lut cette lettre en sanglotant, et dit a l'ami de Camille qui la
+lui apportait, et qui tachait de la consoler: "C'est inutile, je pleure
+comme une femme, parce que Camille souffre... parce qu'ils le laissent
+manquer de tout; mais j'aurai le courage d'un homme, je le sauverai...
+Pourquoi m'ont-ils laissee libre, moi? Croient-ils que parce que je ne
+suis qu'une femme je n'oserai elever la voix? Ont-ils compte sur mon
+silence? J'irai aux Jacobins, j'irai chez Robespierre." On assure
+qu'elle rodait a toute heure autour de la prison de son mari; mais les
+murs d'une prison d'Etat sont comme le coeur d'un geolier: ils ne
+laissent rien penetrer, ni le regard, ni l'emotion. Pauvre Lucile! le
+silence seul entendait ses soupirs, la nuit voyait ses larmes.
+
+Camille avait apporte dans sa prison des livres sombres, et
+melancoliques, tels que les _Nuits d'Young_ et les _Meditations
+d'Harvey_.
+
+--Est-ce que tu veux mourir d'avance? lui dit le sceptique Real. Tiens,
+voila mon livre, a moi; c'est la _Pucelle d'Orleans_.
+
+Quand Lacroix parut, Herault de Sechelles, qui jouait a abattre un
+bouchon de liege avec des gros sous, quitta sa partie de _galoche_ pour
+l'embrasser. Camille et Philippeaux n'ouvrirent point la bouche. Danton
+seul engagea une conversation theatrale avec tout ce qui l'entourait.
+Il semblait charger les murs et les echos de la prison de redire
+chacune de ses paroles a la posterite.
+
+En voici quelques-unes: "Dans les revolutions, l'autorite reste aux
+plus scelerats."
+
+"Ce sont tous des freres Cain."
+
+"Brissot m'aurait fait guillotiner comme Robespierre!"
+
+"II vaut mieux etre un pauvre pecheur que de gouverner les hommes."
+
+Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne, de la nature.
+
+Les debats du proces s'ouvrirent.
+
+Quand ils partirent pour le tribunal, Danton et Lacroix affecterent une
+gaiete extraordinaire; Philippeaux descendit avec un visage calme et
+serein, Camille Desmoulins avec un air reveur et afflige.
+
+La foule etait immense: entassee dans la salle du tribunal et dans le
+Palais de Justice, elle debordait par les rues et les ponts jusque de
+l'autre cote de la Seine.
+
+On assure que la femme de Camille Desmoulins, resplendissante de
+jeunesse et de beaute, cherchait a remuer le peuple.
+
+Les accuses parurent. Ils se defendirent avec rage, non comme des
+prevenus sous la loi, mais comme des victimes sous le couteau.
+
+Danton surtout, Danton, ce Titan foudroye, secouait, avec des
+mouvements terribles, les tonnerres que l'accusation lancait sur sa
+tete. Sa voix s'enflait sur le bord de l'eternite comme un fleuve au
+moment de se precipiter dans la mer. Les fenetres du tribunal etaient
+ouvertes; Danton, qui savait quel concours de citoyens assistait a son
+proces, parlait de maniere a etre entendu de tout un peuple. Cette
+retentissante voix remuait les pierres du Palais de Justice, couvrait
+la sonnette du president et poussait, par instants, de tels eclats,
+qu'elle parvenait au dela meme de la Seine, jusqu'aux curieux qui
+encombraient le quai de la Ferraille. Danton comptait sur son eloquence
+et sur une conspiration tramee, dit-on, dans la prison du Luxembourg,
+pour soulever la multitude.
+
+Sa defense respirait le desordre et l'indignation: "Les laches qui me
+calomnient oseraient-ils m'attaquer en face? Qu'ils se montrent, et
+bientot je les couvrirai eux-memes de l'ignominie, de l'opprobre qui
+les caracterisent. Je l'ai dit et je le repete: Mon domicile est
+bientot dans le neant, et mon nom au Pantheon!... Ma tete est la; elle
+repond de tout!... La vie m'est a charge, il me tarde d'en etre
+delivre.
+
+LE PRESIDENT, a l'accuse.--Danton, l'audace est le propre du crime, et
+le calme est celui de l'innocence.
+
+--Est-ce d'un revolutionnaire comme moi, aussi fortement prononce,
+qu'il faut attendre une defense froide? Les hommes de ma trempe sont
+impayables; c'est sur leur front qu'est imprime, en caracteres
+ineffacables, le sceau de la liberte, le genie republicain: et c'est
+moi que l'on accuse d'avoir rampe aux pieds des vils despotes, d'avoir
+toujours ete contraire au parti de la liberte, d'avoir conspire avec
+Mirabeau et Dumouriez! et c'est moi que l'on somme de repondre a la
+justice inevitable, inflexible!... Et toi, Saint-Just, tu repondras a
+la posterite de la diffamation lancee contre le meilleur ami du peuple,
+contre son plus ancien defenseur!... En parcourant cette liste
+d'horreurs, je sens toute mon existence fremir!..."
+
+Danton promenait a chaque instant sur la multitude des regards ou
+palpitait l'insurrection. "A moi! semblait-il dire. Sauvez le genie de
+la liberte!" Sa parole agitait tour a tour le tocsin de la revolte ou
+le glas de la mort sur toutes les tetes. Rien ne remuait. Alors les
+forces l'abandonnerent; sa voix qu'animait la fureur s'altera; il se
+tut.
+
+De retour a sa prison, Camille perd tout espoir. Il ecrit a sa femme
+une derniere lettre: "A mon reveil, en ouvrant mes fenetres, la pensee
+de ma solitude, mes affreux barreaux, les verrous qui me separent de
+toi ont vaincu toute ma fermete d'ame. J'ai fondu en larmes, ou plutot
+j'ai sanglote, en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile, ma chere
+Lucile! ou es-tu? Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et mon coeur
+s'est egalement fendu, quand j'ai apercu ta mere dans le jardin. Un
+mouvement machinal m'a jete a genoux contre les barreaux; j'ai joint
+les mains comme implorant sa pitie, a elle qui gemit, j'en suis bien
+sur, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur a son mouchoir et a son
+voile qu'elle a baisse ne pouvant tenir a ce spectacle. Quand vous
+viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus pres avec toi, afin que je vous
+voie mieux.....Je t'en conjure, Lolotte, par nos eternelles amours,
+envoie-moi ton portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux que je
+les mette contre mon coeur! Ma chere Lucile, me voila revenu au temps
+de mes premieres amours ou quelqu'un m'interessait par cela seul qu'il
+sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porte ma lettre fut
+revenu: "He bien! Vous l'avez vue?" lui dis-je, comme je le disais
+autrefois a cet abbe Landreville; et je me surprenais a le regarder,
+comme s'il fut reste sur ses habits, sur toute sa personne quelque
+chose de toi... O ma chere Lucile, j'etais ne pour faire des vers, pour
+defendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec
+ta mere et mon pere et quelques personnes selon notre coeur, un Otaiti.
+Tu diras a Horace, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien
+aime! Malgre mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Je le reverrai
+un jour, o Lucile! Mes mains liees t'embrassent, et ma tete separee
+repose encore sur toi ses yeux mourants!"
+
+La violence deployee par Danton, loin de sauver ses amis, leur avait
+nui dans l'esprit des masses. La dignite du president, qui ne cessait
+de rappeler les accuses a la moderation, acheva de les accabler.
+
+"S'indigner n'est pas repondre, disaient les groupes; si Danton est
+innocent, qu'il le prouve!" Comme l'eclat de la defense croissait par
+l'audace de Danton et de Lacroix, a la troisieme seance les accuses
+furent mis hors des debats et le jury se declara suffisamment eclaire.
+
+Camille furieux dechire son acte d'accusation et en jette les lambeaux
+a la tete de Fouquier-Tinville.
+
+On prononca la peine des accuses: la mort.
+
+C'etait le 5 avril 1794; le jour se leva le dernier pour Danton et ses
+amis. Lorsqu'on vint les garrotter pour les conduire au supplice,
+Camille Desmoulins criait, en ecumant de rage:
+
+--Quoi! assassine par Robespierre!
+
+Danton conserva son sang-froid et son dedain stoique. [Note: Senart
+rapporte qu'au moment de partir pour l'execution il fit entendre les
+paroles suivantes, dignes d'un veritable epicurien: "Qu'importe si je
+meurs? j'ai bien joui dans la Revolution, j'ai bien depense, bien
+_ribotte_, bien caresse les filles; allons dormir!"
+
+Ce propos est completement improbable et aura ete invente par un
+ennemi.]
+
+
+Dans le trajet, Camille, reveille comme en sursaut d'un affreux
+cauchemar par les rudes cahots de la charrette, demandait avec stupeur
+a ceux qui l'entouraient: "Est-ce bien moi que l'on conduit a
+l'echafaud, moi qui ai donne le signal de courir aux armes le 14
+juillet!"
+
+Une foule silencieuse encombrait le chemin de la prison a la
+guillotine. Desmoulins promenait sur toutes ces tetes un regard
+suppliant et courrouce: "Peuple, pauvre peuple, s'ecriait-il sans
+cesse, on te trompe, on immole tes soutiens, tes meilleurs defenseurs!"
+La violence de son action avait mis ses habits en pieces; il arriva
+presque nu a l'echafaud.
+
+Danton semblait rougir pour son ami de ces transports: "Reste donc
+tranquille, lui disait-il, et laisse la cette canaille." Il roulait en
+meme temps sur la multitude un oeil tranquille et superbe. Alors
+Camille rencontrant sur une maison le buste de l'Ami du peuple: "Oh! si
+Marat existait encore, nous ne serions pas ici!" IL garda quelque temps
+le silence.
+
+La belle et melancolique tete d'Herault de Sechelles semblait defier
+les outrages ou l'indifference de la foule.
+
+Le lugubre cortege passa rue Saint-Honore, devant la maison de
+Robespierre. La porte cochere, les fenetres, les volets, tout etait
+ferme: cette maison ressemblait a un tombeau. Quelques assistants
+--etait-ce l'idee?--crurent entendre sortir dans ce moment-la
+des plaintes et un gemissement. Camille, a la vue de ces murs si connus
+de lui, fit retentir l'air d'imprecations terribles: "Tu nous suivras!
+ta maison sera rasee; on y semera du sel. Les monstres qui
+m'assassinent ne me survivront pas longtemps!"
+
+On etait arrive au pied de la fatale machine.
+
+La place etait eclairee, la foule morne.
+
+La charrette s'arreta. Ils descendirent un a un.
+
+Arrive au pied de l'echafaud, Camille ou Herault de Sechelles voulut
+approcher son visage de celui de Danton pour l'embrasser; le bourreau
+les separa:
+
+"Tu es donc plus cruel que la mort! s'ecrie alors Danton; car la mort
+n'empechera pas nos tetes de se baiser tout a l'heure dans le fond du
+panier."
+
+Herault passa le premier sous la fatale collerette de chene; sa tete
+tomba. Les victimes se succederent.
+
+En face du moment supreme, Camille avait retrouve son calme. Il jeta
+les yeux sur le couteau tout fumant du sang qui venait de couler:
+"Voila donc, dit-il, la recompense destinee au premier apotre de la
+liberte!" Son tour etait venu: il s'avance au-devant de la mort avec
+beaucoup de courage et la recoit en tenant une boucle de cheveux de
+Lucile dans sa main.
+
+Danton restait seul: "O ma bien-aimee, s'ecria-t-il, o ma femme, je ne
+te reverrai donc plus!..." puis s'interrompant: "Danton, pas de
+faiblesse!" Il tomba le dernier, apres avoir recommande a l'executeur
+de montrer sa tete au peuple; ce qui fut fait.
+
+Ces hommes morts, un frisson de stupeur courut par toute la Republique.
+Les vrais patriotes, ceux qui avaient ete le genie de la guerre,
+pleurerent, se rappelant que Danton avait ete le genie qui avait sauve
+la patrie.
+
+Les hommes qui perissent sur un echafaud pour une cause politique
+laissent derriere eux des amis, des enfants, des femmes, autres
+victimes, qui maudissent le systeme regnant, et dont la tete est
+bientot jugee necessaire au maintien de la tranquillite publique.
+
+Ainsi la mort nait de la mort et le supplice s'accroit du supplice.
+
+Un complot avait ete ourdi, durant le proces des Dantonistes, pour
+soulever les prisons: Lucile Desmoulins s'y etait associee de toute sa
+douleur et de toute sa tendresse de femme. Elle fut conduite au
+tribunal et condamnee a mort. Elle fit ses adieux a sa mere: "Bonsoir,
+ma chere maman, lui ecrivit-elle du fond de sa prison; une larme
+s'echappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le
+calme de l'innocence." Elle alla au supplice avec plus de sang-froid et
+de fermete que son mari. Un mouchoir de gaze blanche, noue sous le
+menton, encadrait ses cheveux noirs et son visage souriant. Elle monta
+toute seule sur l'echafaud, et recut, sans avoir l'air d'y faire
+attention, le coup fatal.
+
+Cette tranquillite ne venait point du sentiment religieux.--"Etre des
+etres, disait a Dieu cette charmante Lucile, toi que la terre adore,
+toi mon seul espoir, _si tu es_, recois l'offrande d'un coeur qui
+t'aime!"
+
+
+
+
+XXV
+
+La Revolution veut transformer le theatre et les arts.--Projet de
+David.--Heroisme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David
+(d'Angers).--Gaiete et commerce dans Paris.--Decrets et institutions de
+la Convention.--Ideal de Robespierre different de celui de la
+Revolution.--Fete du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et
+considerations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de
+Robespierre.
+
+
+On ne transforme les idees d'un peuple qu'en transformant ses
+habitudes. Aussi la Revolution voulut porter sa main sur tous nos
+usages.
+
+Les theatres, les arts n'echapperent point a cet enveloppement
+revolutionnaire.
+
+Les spectacles jouaient _Epicharis et Neron_, tragedie politique du
+citoyen Legouve; _Manlius Torquatus,_ de Lavallee; _le Modere,_ comedie
+en un acte, par le citoyen Dugazon, et d'autres pieces de circonstance.
+
+Le peintre David exercait a la Convention la dictature des arts. Il
+avait de temps en temps des idees sublimes: "Citoyens, je propose de
+placer un monument compose des debris amonceles des statues royales sur
+la place du Pont-Neuf, et d'asseoir au-dessus _l'image du peuple geant,
+du peuple francais_; que cette image, imposante par son attitude de
+force et de simplicite, porte ecrit en gros caracteres sur son front,
+_lumiere_; sur sa poitrine, _nature, verite_; sur ses bras, _force_;
+sur ses mains, _travail_. Que sur l'une de ses mains les figures de la
+Liberte et de l'Egalite, serrees l'une contre l'autre et pretes a
+parcourir le monde, montrent a tous qu'elles ne reposent que sur le
+genie et la vertu du peuple. Que cette image du peuple _debout_ tienne
+dans son autre main cette massue terrible et reelle, dont celle de
+l'Hercule ancien ne fut que le symbole." L'execution de cette statue
+colossale fut decretee.
+
+La guerre civile, en plongeant le fer dans le coeur des citoyens armes
+les uns contre les autres, devoilait chaque jour des actes d'heroisme
+antique. L'enthousiasme revolutionnaire elevait les femmes, les enfants
+au-dessus de la faiblesse de l'age ou du sexe.
+
+A treize ans, le jeune republicain Barra nourrissait sa mere a laquelle
+il abandonnait sa paie de tambour, partageant ainsi ses soins entre
+l'amour filial et l'amour de la patrie. Enveloppe par une troupe de
+Vendeens, accable sous le nombre, il tombe vivant entre leurs mains.
+Ces furieux lui presentent d'un cote la mort, et le somment de l'autre
+de crier: _Vive le Roi!_ Saisi d'indignation, il fremit et ne leur
+repond que par le cri de: _Vive la Republique!_ A l'instant, perce de
+coups, il tombe ... il tombe en pressant sur son coeur la cocarde
+tricolore.
+
+Cet heroique enfant, mort pour avoir refuse sa bouche au blaspheme et
+pour avoir confesse sa foi devant l'ennemi, meritait de revivre dans
+l'histoire.
+
+Robespierre demande pour lui les honneurs du Pantheon.
+
+La Convention nationale decide en outre, sur la proposition de Barere,
+qu'une gravure representant l'action genereuse de Joseph Barra sera
+faite aux frais de la Republique, d'apres un tableau de David. Un
+exemplaire de cette gravure, envoye par la Convention nationale, devait
+etre place dans chaque ecole primaire. David avait accepte cette noble
+tache; mais bientot les evenements se succedent, la Republique s'efface
+et avec elle la memoire reconnaissante de la nation pour le courage
+malheureux.
+
+Un jour, M. David (d'Angers) lit le decret de la Convention qui decerne
+ces honneurs posthumes au jeune Barra; il est frappe: "Et moi aussi,
+s'ecrie-t-il, j'admire cet enfant sublime qui est mort pour une idee.
+Ce que David le peintre n'a pas fait, David le statuaire le fera.
+Console-toi, Barra, tu auras ton monument!" Et il fit la statue que
+vous savez, un chef-d'oeuvre. [Note: J'ai vu il y a quelques annees,
+chez M. Charles Lemerle, une esquisse a l'huile du peintre David
+representant le jeune Barra attaque par des Vendeens au moment ou il
+conduit des chevaux de l'armee a l'abreuvoir; ainsi le decret du 8
+nivose an II avait recu de la main de l'artiste conventionnel un
+commencement d'execution.]
+
+La mort redoublait ses coups.
+
+Le Comite de salut public avait voulu frapper dans la bande d'Hebert
+les exces de la democratie, dans le parti de Danton la faiblesse et le
+materialisme republicain. Robespierre essaya, mais en vain, de sauver
+madame Elisabeth, soeur de Louis XVI. La haine contre cette famille
+etait inexorable.
+
+Homere designait les rois, de son temps, sous le titre de _mangeurs de
+peuples_. Par un retour soudain, le peuple se faisait mangeur de rois
+et de reines.
+
+L'epoque de la Terreur fut un passage violent et douloureux.
+
+Mes cheveux se dressent quand je regarde dans cet abime de sang.
+
+Paris n'avait pourtant point alors la figure desolee que lui donnent
+les historiens. Voici ce qu'ecrivait un temoin oculaire. "On batit dans
+toutes les rues. L'officier municipal suffit a peine a la quantite des
+mariages. Les femmes n'ont jamais mis plus de gout ni plus de fraicheur
+dans leur parure. Toutes les salles de theatre sont pleines." Il n'est
+pas vrai que le commerce fut eteint. Jamais on ne vit autant de trafic
+et de negoce. Tous les rez-de-chaussee de Paris etaient convertis en
+magasins et en boutiques. Enfin cette Terreur, qu'on croit sans
+entrailles, se laissait guider ou arreter dans le choix de ses victimes
+par des considerations d'utilite generale.
+
+Cette fameuse Montagne, qu'on se represente comme toujours terrible,
+jetait des flots de lumiere et de charite sur des flots de sang. Elle
+ne cessait de deposer dans ses decrets immortels le germe de toutes les
+institutions utiles; elle tarissait les sources de la misere publique,
+reprimait les exces de la propriete individuelle sans la detruire,
+temperait la concurrence sans tuer l'emulation, cette racine de
+l'activite humaine, propageait les moyens d'instruction et les
+disseminait dans toute la Republique, comme les reverberes dans une
+cite; fondait l'Ecole de Mars, creait des secours publics pour le
+malheur, pour la faiblesse ou pour le repentir, abolissait l'esclavage
+des negres, s'occupait de faire refleurir l'agriculture, d'extirper les
+patois locaux, pour etablir l'unite de langage national, jetait en
+silence les bases du Conservatoire des arts et metiers, forcait en un
+mot le respect meme de ses ennemis et la reconnaissance de l'avenir.
+Grace a elle, la Revolution ne fut point tout a fait sterile pour le
+pauvre, ni pour le peuple des campagnes. En meme temps qu'elle montrait
+aux riches, aux puissants de la terre et aux superbes la face du Dieu
+tonnant, elle versait la paix et la consolation sous les toits de
+chaume.
+
+[Illustration: Les Dantonistes au Luxembourg.]
+
+La nation francaise etait depuis cinq ans a la recherche de la justice.
+
+Ce que l'homme, en effet, poursuit derriere toutes les agitations de la
+force ou de la pensee, c'est la justice, toujours la justice.
+
+Ce que les revolutions cherchent eternellement, c'est la verite.
+
+La Convention avait cree une armee, une Constitution, un gouvernement,
+une administration, un peuple. Que lui manquait-il donc? Une morale,
+une croyance philosophique.
+
+La Republique avait demande un culte a la Raison, un sommeil eternel a
+la matiere.
+
+L'ideal de Robespierre etait tout autre, et seul il se chargea de la
+conduire vers un denouement. Suivons sa marche.
+
+Des armees etrangeres bordaient nos frontieres consternees. Il fallait
+vaincre: on a vaincu. Des villes s'opposaient dans l'interieur au
+gouvernement de la Republique: on y entre le fer au poing. De nouvelles
+conspirations s'agitent: on les abat. L'atheisme, dechaine par les
+mouvements et les desordres inseparables d'une grande secousse, levait
+partout la tete: on l'ecrase. Une tourbe insensee menacait de corrompre
+par ses doctrines la partie saine du peuple: on en purge la France. La
+faiblesse donnait la main a la corruption pour desorganiser le pouvoir
+moral: on coupe cette main. Alors Robespierre amene cette farouche
+Revolution, qui avait detrone tous les dieux de la terre, en robe de
+fete, paree de fleurs et de rubans, et la fait plier le genou devant
+son geste inspire. "Il est un Dieu!" lui dit-il en lui montrant la
+nature.
+
+La fete du 20 prairial est le point culminant de la Revolution
+francaise. Le soleil se leva dans toute sa pompe, le ciel etait bleu,
+les coeurs etaient penetres d'un sentiment auguste. Des bataillons
+d'adolescents, des groupes de jeune filles, des meres et leurs enfants,
+des vieillards, tous ornes de rubans aux trois couleurs, tous portant
+des branches de chene avec des bouquets, la force armee, les autorites,
+une musique imposante, un vaste amphitheatre construit au-devant du
+balcon du chateau des Tuileries; le colosse de l'atheisme place au
+milieu du bassin rond, colosse de toile et d'osier auquel le president
+mit le feu _avec le flambeau de la verite_; la statue de la Sagesse
+apparaissant du milieu de ce monument incendie; de nombreux discours
+prononces avant et apres ce changement de decoration; un long cortege
+ou la Convention marchait entouree d'un ruban tricolore porte par des
+enfants ornes de violettes, des adolescents ornes de myrtes, des hommes
+ornes de chene, des vieillards ornes de pampre; les deputes tenant
+chacun a la main un bouquet compose d'epis de ble, de fleurs et de
+fruits; un trophee d'instruments d'arts et de metiers, monte sur un
+char traine par huit taureaux, couvert de festons et de guirlandes,
+tout cela distribue avec art dans le Champ-de-Mars (nomme
+Champ-de-la-Reunion); la Convention sur une montagne; les groupes de
+vieillards, de meres, d'enfants et d'aveugles chantant des _hymnes
+patriotiques_, tantot separement, tantot en dialogue, tantot en choeur,
+et les refrains repetes par trois cent mille spectateurs, au bruit
+eclatant des trompettes; le roulement de cent tambours, le tonnerre de
+terribles salves d'artillerie.... on n'avait jamais vu ceremonie si
+extraordinaire ni si touchante.
+
+Des le matin, les filles du menuisier chez lequel logeait Robespierre
+s'habillerent de blanc et reunirent des fleurs dans leurs mains, pour
+assister a la fete. Eleonore composa elle-meme le bouquet du president
+de la Convention. [Note: Robespierre avait ete nomme, par exception,
+president de l'Assemblee, comme etant la pensee de cet acte religieux.]
+
+Le soleil s'etait leve sans nuage, tout riait dans la nature, et les
+quatre jeunes soeurs etaient attendries d'avance par le caractere
+solennel de la ceremonie qui se preparait: le printemps de l'annee se
+mariait pour elles au printemps de l'age et de l'innocence. Elles
+avaient plus d'une fois entendu Maximilien parler de l'existence de
+Dieu. Il leur avait lu, dans les soirees d'hiver, de belles pages de
+Jean-Jacques Rousseau, son maitre, sur l'Auteur de la nature et sur
+l'immortalite de l'ame.
+
+L'heure etant venue de se rendre au jardin des Tuileries, le chef de la
+maison, Duplay, ravi de voir ses filles si pieuses et si charmantes,
+marqua un baiser sur le front de chacune d'elles pour leur porter
+bonheur. On sortit avec la joie dans l'ame.
+
+La famille de l'artisan ne rentra dans la maison paternelle qu'a la
+chute du jour.
+
+Comme les visages etaient changes! Ce n'etait plus cette allegresse du
+matin, cet enthousiasme de jeunes filles qui, fraiches et naives,
+s'avancaient, comme les vierges de la Judee, au-devant de l'Eternel; on
+avait entendu dans la foule des murmures, des avertissements sinistres.
+Un nuage etait sur tous les fronts. Robespierre semblait triste et
+resigne: "Je sais bien, dit-il en regardant ses hotes, le sort qui
+m'est reserve; vous ne me verrez plus longtemps; je n'aurai point la
+consolation d'assister au regne de mes idees; je vous laisse ma memoire
+a defendre; la mort que je vais bientot subir n'est point un mal: la
+mort est le commencement de l'immortalite."
+
+Il se tut. Un morne pressentiment glacait les coeurs. On se separa pour
+la nuit.
+
+Revenons sur les evenements du 8 juin: deux journees semblables ne se
+levent point dans la vie d'un homme.
+
+Robespierre etait revetu du costume des representants du peuple, habit
+bleu, panache au chapeau et la ceinture tricolore au cote. Il avait
+depouille, des le matin, cette morosite qui lui etait habituelle.
+Maximilien quitta de bonne heure la maison de ses hotes pour se rendre
+aux Tuileries. "En passant dans la salle de la Liberte, raconte
+Villate, je rencontrai Robespierre, tenant a la main un bouquet melange
+d'epis et de fleurs; la joie brillait pour la premiere fois sur sa
+figure. Il n'avait pas dejeune. Le coeur plein du sentiment
+qu'inspirait cette superbe journee, je l'engage de monter a mon
+logement; il accepte sans hesiter. Il fut etonne du concours immense
+qui couvrait le jardin des Tuileries: l'esperance et la gaiete
+rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient a
+l'embellissement par les parures les plus elegantes. On sentait qu'on
+celebrait la fete de l'Auteur de la nature. Robespierre mangeait peu.
+Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le
+voyait plonge dans l'ivresse de l'enthousiasme. _"Voila la plus
+interessante portion de l'humanite. L'univers est ici rassemble. O
+Nature, que la puissance est sublime et delicieuse! Comme les tyrans
+doivent palir a l'idee de cette fete!"_
+
+"Ce fut la toute sa conversation.
+
+"Maximilien resta jusqu'a midi et demi. Un quart d'heure apres sa
+sortie parait le tribunal revolutionnaire, conduit chez moi par le
+desir de voir la fete.
+
+"Un instant ensuite vient une jeune mere folle de gaiete, brillante
+d'attraits, tenant par la main un petit enfant. Elle n'eut pas peur de
+se trouver au milieu de cette redoutable societe. La compagnie
+commencant a defiler, elle s'empara du bouquet de Robespierre qu'il
+avait oublie sur un fauteuil."
+
+Robespierre monta lentement les marches d'une tribune qui lui etait
+reservee: cette tribune etait une chaire, l'orateur etait un prophete.
+Il parla de Dieu en termes simples et dignes. Sa pale figure, ses
+traits heurtes, se detachaient fermement sur le ciel bleu.
+
+Un vieux cordonnier, spectateur muet et perdu dans la foule, me
+racontait ainsi ses impressions: "Je ne suis ni plus sensible ni plus
+religieux qu'un autre; mais quand je vis cet homme lever la main, d'un
+air inspire, vers le ciel, je sentis quelque chose remuer la (il me
+montrait son coeur), et des pleurs d'attendrissement coulerent sur mes
+joues. Allons, voila que j'en suis encore tout emu." Et il essuya
+quelques larmes que lui arrachait le souvenir de cette journee
+memorable.
+
+Le peuple entier partageait ces sentiments.
+
+Quelques debris vivants de la faction d'Hebert couvraient seuls d'un
+morne silence la nuit de leur ame. Il fallait plus que du courage a
+Robespierre pour affronter les tenebres, les coleres et les poignards
+de l'atheisme. Tous les temoignages des contemporains me demontrent que
+Robespierre expira victime de sa foi. Son crime, aux yeux de ses
+ennemis, fut un acte de religion nationale; sa mort fut un martyre.
+
+Bourdon (de l'Oise), Vadier, Fouche, Collot-d'Herbois et
+Billaud-Varennes ne lui pardonnerent point d'avoir ose croire en Dieu.
+
+Les membres de la Convention affecterent d'etablir une distance entre
+eux et leur president, comme pour se separer d'avance de Robespierre et
+pour faire croire a ses projets de dictature. Sa noble fierte, dans ce
+jour solennel, fut signalee comme de l'orgueil, sa joie comme de
+l'enivrement, son enthousiasme comme de l'ambition.
+
+Les femmes, c'est-a-dire le sentiment, etaient pour lui; les enfants,
+c'est-a-dire l'innocence et la verite, lui tendaient leurs petits bras
+en criant: "Vive Robespierre!" Ses collegues seuls murmuraient. "Ne
+veut-il pas faire le Dieu?" disait l'un. "Nous l'avons pare de fleurs,
+repondait l'autre: mais c'est pour l'immoler." On tournait tout en
+derision ou en crime, le panache flottant qui l'ombrageait, la maniere
+dont il portait sa tete, les regards de satisfaction qu'il promenait
+sur la multitude.
+
+Entendant bourdonner autour de lui toutes ces haines, il dit a
+demi-voix: "On croirait voir les Pygmees renouveler la conspiration des
+Titans." Ce mot le perdit.
+
+Une circonstance fit encore naitre des pressentiments facheux. Au
+moment ou Robespierre brula le voile sous lequel on devait voir
+paraitre la statue de la Sagesse, la flamme noircit entierement cette
+statue. La chose fut regardee comme un presage. On crut voir la sagesse
+meme de Robespierre s'obscurcir.
+
+Le decret qui proclamait l'existence de l'Etre supreme fut recu dans
+les chaumieres avec des larmes d'attendrissement et de joie. Apres cinq
+mois d'atheisme et d'abolition des cultes, la France venait de
+retrouver Dieu. Ce fut un tressaillement dans toutes les consciences.
+On se demande depuis un demi-siecle ce qui manquait a Robespierre pour
+avoir raison de ses ennemis et pour fonder dans le monde le regne de la
+democratie: il lui manqua un symbole religieux moins incomplet que le
+deisme. Son idee de vouloir tout ramener a la nature comme a l'etat de
+perfection etait chimerique et retrograde.
+
+Quelques amis de Robespierre pretendent que cette fete de l'Etre
+supreme n'etait qu'un premier pas dans une voie de reaction religieuse,
+et qu'apres avoir renoue avec Dieu Maximilien aurait ramene la France
+vers le catholicisme.
+
+La mort interrompit ses desseins.
+
+Les politiques de fait attachent peu d'importance a de telles
+considerations; mais pour nous, qui ne separons jamais la societe d'un
+principe de justice; nous croyons que toute la destinee de Robespierre,
+comme celle de la France, etait suspendue a l'etablissement des
+rapports de l'homme avec ses semblables, c'est-a-dire de la morale.
+C'est faute d'avoir resolu le probleme d'une croyance sociale qu'il se
+montra dans la suite inferieur aux evenements.
+
+Et les tetes tombaient.
+
+Robespierre, dont le coeur saignait a la vue de ces executions sans
+terme, concut le projet d'ensevelir la terreur et la mort dans un
+dernier supplice.
+
+Jusqu'ici la justice n'avait guere atteint que les faibles ou les
+vaincus; il voulut que la foudre remontat pour frapper les chefs de la
+Republique, ces hommes souilles de rapines et de sang, qui avaient
+deshonore leur mission. Ce fut dans ce but que Couthon, le confident et
+l'ami de Robespierre, presenta, deux jours apres la fete de l'Etre
+supreme, la loi sur le tribunal revolutionnaire, dite du 22 prairial.
+
+Le rempart derriere lequel quelques membres impurs de la Convention
+abritaient leur infamie sous l'inviolabilite se trouvait renverse par
+cette loi. Les miserables virent la pointe du glaive qui les menacait.
+Tallien, qui avait bu l'or et le sang de Bordeaux; Bourdon (de l'Oise),
+qui s'etait couvert de crimes dans la Vendee; Dubois-Crance, dont les
+manieres hautaines et dures, les exigences outrees avaient souleve la
+ville de Lyon; Leonard Bourdon, intrigant dont le cynisme egalait la
+lachete; Merlin, qui n'etait pas sorti les mains pures de la
+capitulation de Mayence; Collot-d'Herbois, Fouche, Carrier, qui avaient
+des taches partout, se reunirent dans l'ombre pour preparer le 9
+thermidor. La loi passa; mais les scelerats que Robespierre avait en
+vue echapperent au bras qui voulait les frapper. L'arme qui devait tuer
+la Terreur en tuant les terroristes retomba plus lourde et plus
+tranchante sur le cou des victimes. Robespierre alors sortit du Comite
+de salut public, et cessa de participer aux actes du gouvernement.
+Cette neutralite couvrait des projets de clemence et d'amnistie; mais
+le moment n'etait pas encore venu de les decouvrir. Robespierre, soit
+faiblesse, soit connaissance approfondie de la situation, suivait le
+systeme dilatoire qui lui avait si bien reussi dans l'affaire des
+Hebertistes: il avait laisse l'atheisme s'user par ses propres exces;
+il lui semblait de meme que l'echafaud devait se noyer d'un jour a
+l'autre dans le sang des victimes et dans celui des pourvoyeurs. Il
+attendait.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Confidence de Barere.--Robespierre veut arreter la Terreur.--Les petits
+Savoyards.--Purete de moeurs de Robespierre.--Sa derniere
+promenade.--Le 9 thermidor; seance de la Convention.--Devouement de
+Robespierre jeune et de Lebas.--Lachete de David.--Robespierre refuse
+d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et blesse a
+l'Hotel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du
+peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrepidite de
+Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre
+et de Saint-Just.--Ce que dira la posterite.
+
+
+Cependant les comites ne cessaient de surveiller la retraite de
+Robespierre.
+
+Voici une precieuse confidence de Barere a son lit de mort:
+"Robespierre etait un homme desinteresse, republicain dans l'ame; son
+malheur vient d'avoir cherche a se faire nommer dictateur; il croyait
+que c'etait le seul moyen de comprimer le debordement des passions,
+qui, en depassant les mesures energiques, ne furent utiles qu'a une
+epoque de la Revolution. Il nous en parlait souvent a nous, qui etions
+occupes a diriger les armees dans notre Comite de salut public. Nous ne
+nous dissimulions pas que Saint-Just, taille sur un plus grand patron
+pour faire un dictateur, aurait fini par le renverser et se mettre a sa
+place; nous savions aussi que nous, qui etions contraires a ses idees
+dictatoriales, il nous aurait fait guillotiner. Nous le renversames.
+Voila ce qui arriva alors. Depuis, j'ai reflechi sur cet homme et j'ai
+vu que son idee dominante etait la reussite du gouvernement
+republicain; qu'il s'apercevait que les hommes, par leur opposition a
+ce gouvernement, entravaient les rouages de la machine; il les
+designait: il avait raison.
+
+"Nous etions alors sur des champs de bataille; nous n'avons pas compris
+cet homme." Saint-Just, qui avait effectivement l'etoffe d'un
+dictateur, etait doux comme un enfant, timide et rougissant comme une
+jeune fille, terrible comme un lion; sa parole etait un glaive. Il
+n'epargnait ni son sang ni le sang des autres; il s'exposait lui-meme
+au feu de l'ennemi; il se montrait froid dans le danger et stoiquement
+intrepide. Apres l'action, il evitait de faire parler de lui. Son
+eloquence avait le nerf et quelquefois l'obscurite de Tacite. Il y
+avait de l'enthousiasme austere et comme un desordre lyrique dans le
+mouvement de ses idees.
+
+Couthon, qui fermait le triumvirat, etait un esprit droit et judicieux.
+Durant les seances de la Convention, il tenait sur ses jambes
+paralysees un petit chien aux poils longs et soyeux, qu'il caressait
+doucement avec la main.
+
+Robespierre voulait arreter la Terreur; mais, semblable aux creations
+fantastiques de l'alchimie, elle defiait la main qui lui avait donne
+l'existence. Ce n'etait qu'une procession sans fin sur la route de
+l'echafaud. Attendre les pieds dans ce sang, attendre le retour
+incertain de la moderation et de l'humanite etait un supplice horrible.
+Robespierre souffrait mille morts, son ame etait ulceree des maux qu'il
+voyait s'accumuler sur ses reves de felicite prochaine. Il passa
+quelques jours a l'Ermitage, dans la vallee de Montmorency. Maximilien
+aimait a respirer l'ame de son maitre dans ces lieux encore tout pleins
+de la presence de Jean-Jacques Rousseau. Que se passait-il alors dans
+les meditations du legislateur? Nul n'a penetre les desseins profonds
+qu'enfanterent, dit-on, ces jours de silence et de recueillement.
+L'avenir lui a manque. Assurer l'existence de la Republique, faire
+cesser cet etat d'incertitude qui livrait la fortune publique aux
+intrigants et les tetes au couteau, renouer une alliance serieuse entre
+l'homme et Dieu, une sorte de concordat dont l'Evangile devait etre le
+lien, telle etait sans doute la pensee intime de Robespierre. Cette
+pensee, la mort la scella sur ses levres.
+
+Depuis quelques mois, la porte cochere de la maison qu'habitait la
+famille Duplay etait constamment fermee: la _chose_ dont on voulait
+derober la vue aux quatre filles du menuisier passait regulierement
+tous les jours. Du reste, ce rideau une fois tire sur la ville, rien ne
+troublait plus la paix interieure. Maximilien avait ramene, d'un voyage
+dans l'Artois, un grand chien nomme Brount, qu'il aimait. Ce chien
+faisait la joie des jeunes soeurs. C'etait un allie de plus dans la
+maison. L'animal, grave et penseur avec son maitre, etait folatre avec
+Victoire et Eleonore. Quand Maximilien travaillait dans sa chambre,
+Brount, sage et serieux, le regardait en silence; de temps en temps, le
+chien avancait sa tete caressante sur les genoux de son maitre; c'etait
+entre eux une sympathie sans bornes. Peut-etre ce chien representait-il
+au tribun soucieux et defiant l'image de la fidelite, si rare toujours,
+mais surtout dans les temps de revolution.
+
+Pendant la belle saison, Maximilien allait se promener tous les soirs
+aux Champs-Elysees, du cote des jardins Marbeuf, avec ses hotes. De
+petits Savoyards qui le connaissaient pour le rencontrer tous les soirs
+dans les avenues accouraient au-devant de lui en jouant de la vielle et
+en chantant quelque air des montagnes. Il leur donnait des petits sous
+et leur parlait avec bonte de leur pays, de leur cabane, de leur
+vieille mere. Les enfants l'appelaient entre eux le bon monsieur. L'un
+d'eux l'aborda un jour en pleurant. Maximilien lui demanda le motif
+d'une si grosse tristesse; alors l'enfant, pour toute reponse,
+entrouvrit sa boite qui etait vide. "Je vois, repondit le bon monsieur;
+tu as perdu ta marmotte; voici pour en acheter une autre." Et il lui
+glissa dans la main une piece de monnaie.
+
+A la fin d'un siecle qui avait profane l'amour, Robespierre se
+distinguait par la purete de ses moeurs et la delicatesse de ses
+procedes envers un sexe que la litterature du temps regardait comme ne
+presque uniquement pour le plaisir. Il respectait surtout le lit
+conjugal. Attire par l'habitude, il entrait tous les jours chez une
+marchande de tabacs, madame Carvin, qui etait fort jolie. Il aimait a
+causer avec elle, mais sans jamais s'ecarter des formes les plus
+respectueuses. Sa figure exprimait la tristesse, quand il parlait des
+affaires du jour: "Nous n'en sortirons jamais; je suis bourrele; j'en
+ai la tete perdue."
+
+On etait aux premiers jours de thermidor; Maximilien continuait avec sa
+famille adoptive les excursions du soir aux Champs-Elysees. Le soleil
+tombe a l'extremite du ciel ensevelissait son globe derriere les
+massifs d'arbres ou nageait mollement ca et la dans un fluide d'or
+sombre. Les bruits de la ville venaient mourir parmi les branches
+agitees; tout etait repos, silence et meditation; plus de tribune, plus
+de peuple, rien que l'enseignement paisible et solennel de la nature.
+Maximilien marchait avec la fille ainee du menuisier appuyee a son
+bras; Brount les suivait. Que se disaient-ils? La brise seule a tout
+entendu et tout oublie.
+
+Eleonore avait le front melancolique et les yeux baisses; sa main
+flattait negligemment la tete de Brount, qui semblait tout fier de si
+belles caresses; Maximilien montrait a sa fiancee comme le coucher du
+soleil etait rouge. "C'est du beau temps pour demain," dit-elle.
+Maximilien baissa la tete comme frappe d'une image et d'un
+pressentiment terrible.
+
+Cette promenade fut la derniere.
+
+Le lendemain, Maximilien avait disparu dans un orage; le lendemain
+etait le 9 thermidor.
+
+On n'a que trop ecrit sur cette journee fameuse, qu'il faudrait, au
+contraire, couvrir de deuil et de silence.
+
+Les comites se souleverent contre l'homme qui menacait leur
+sceleratesse et entrainerent la Convention dans un piege.
+
+Robespierre fut etouffe. En vain Saint-Just, calme et intrepide, agite
+la verite sur la tete des mechants comme un flambeau ou comme un
+glaive; Tallien l'interrompt. Le sombre et atrabilaire Billaud-Varennes
+s'ecrie: "La premiere fois que je denoncai Danton au Comite,
+Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes
+intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. Tout cela
+m'a fait voir l'abime creuse sous nos pas." Ainsi la justification de
+Robespierre eclatait dans la bouche meme de ses accusateurs. Il
+s'elance a la tribune; des cris formidables s'elevent: "A bas, a bas le
+tyran!" Tallien fait briller la lame d'un poignard dont il s'est arme,
+dit-il, pour percer le sein du nouveau Cromwell, si la Convention
+nationale n'avait pas le courage de le decreter d'accusation.
+
+Les incertitudes tombent devant cette menace.
+
+L'Assemblee se souleve tout entiere comme frappee d'une commotion
+electrique.
+
+Robespierre, le chapeau a la main, pale, mais non defait, n'avait point
+quitte la tribune; il insiste de nouveau pour obtenir la parole. Un cri
+unanime: "A bas le tyran!" se fait entendre et couvre sa voix.
+
+Barere fait signe qu'il reclame le silence; alors toute la salle: "La
+parole a Barere!" Ce depute avait, dit-on, deux discours dans sa poche,
+l'un pour, l'autre contre Robespierre; jugeant la victime abattue, il
+tira le glaive. "Tandis que je parlais, raconte-t-il lui-meme dans ses
+_Memoires_, mon frere, qui etait dans la tribune au-dessus du fauteuil
+du president, observait tous les mouvements de Robespierre. Celui-ci,
+toujours a la tribune, s'agitait continuellement. Mon frere m'a dit que
+lui et ses voisins craignaient qu'il n'en vint a l'extremite d'attenter
+a ma vie, tant on le voyait en proie a une violente crise de colere et
+de convulsion.
+
+[Illustration: Arrestation de Robespierre et de ses co-accuses.]
+
+"Une apprehension semblable etait bien d'un frere, mais elle ne devait
+pas s'elever contre Robespierre: cet homme etait barbare avec le glaive
+des lois ou le fer des revolutions, mais non d'individu a individu."
+
+Robespierre ne quittait toujours pas la tribune.
+
+Le vieux sceptique Vadier provoque le rire homerique de la Convention
+en faisant de son ennemi le chef d'une bande de devots et d'illumines.
+
+TALLIEN.--Je demande la parole pour ramener la discussion a son vrai
+point.
+
+ROBESPIERRE.--Je saurai bien l'y ramener.
+
+Sa voix est refoulee par les mouvements et les cris de l'Assemblee qui
+ne veut pas l'entendre. Tallien calomnie impudemment l'homme sur la
+bouche duquel tout le monde appuie le baillon. "Certes, s'ecrie-t-il,
+si je voulais retracer les actes d'oppression particuliere qui ont eu
+lieu, je remarquerais que c'est pendant le temps ou Robespierre a ete
+charge de la police generale qu'ils ont ete commis." Robespierre
+indigne: "C'est faux! je..." Murmures, cris, trepignements de rage. Des
+mains meurtrieres se levent et s'agitent de tous le coins de la salle.
+Robespierre porte de tous cotes ses yeux; il ne rencontre que la
+defection et la haine. A chaque fois qu'il ouvre la bouche, une
+agitation tumultueuse le suffoque. Se tournant alors du cote de
+Thuriot, auquel Collot-d'Herbois vient de ceder le fauteuil: "Pour la
+derniere fois, president d'assassins, je te demande la parole!"
+
+Thuriot avait la taille et la voix d'un athlete; c'est l'homme qu'il
+fallait aux Thermidoriens pour en finir avec leur ennemi.
+
+Alors Robespierre jeune: "Je suis aussi coupable que mon frere: je
+partage ses vertus; je veux partager son sort. Je demande aussi le
+decret d'accusation contre moi." L'Assemblee a le lache courage
+d'accepter cette victime volontaire.
+
+On vote l'arrestation du _tyran_.
+
+Des cris de: _Vive la liberte! vive la Republique!_ eclatent.
+Robespierre, avec une tristesse amere: "La Republique? Elle est perdue,
+puisque les intrigants triomphent."
+
+Alors Lebas: "Je ne veux pas partager l'opprobre de ce decret! Je
+demande aussi l'arrestation."
+
+Tout le monde respectait le caractere sage et reserve de Lebas: les
+pans de son habit etaient entierement arraches par des mains
+officieuses qui, durant cette orageuse seance, avaient cherche a
+retenir son ardeur et son devouement. [Note: Communique par la famille
+Lebas.]
+
+Les deputes qui venaient d'etre decretes d'arrestation descendirent a
+la barre. Des temoins rapportent que le visage de Robespierre exprimait
+un mepris mele d'indignation; calme et impassible, Saint-Just etait
+reste maitre de sa figure; Robespierre jeune, Lebas et Couthon
+semblaient plus touches de l'injustice de la Convention envers
+Maximilien que de leur propre sort.
+
+Barere disait: "J'ai sauve la tete de David au 9 thermidor; je lui dis:
+"Ne viens pas a cette seance; tu n'es pas homme politique; tu te
+compromettras." En effet, je suis sur qu'il aurait voulu monter a la
+tribune pour defendre Robespierre. Souvent a Bruxelles, quand je me
+trouvais chez lui, il disait aux personnes presentes: "Je dois la vie a
+Barere" [Note: Extrait des notes du M. David (d'Angers).]
+
+Ce grand peintre tenait donc bien a la vie, qu'il s'applaudissait de
+lui avoir sacrifie l'honneur!
+
+Les prisons refusaient de recevoir Robespierre et ses amis.
+
+Vaincu dans la Convention, il ne l'etait pas dans l'opinion publique.
+
+S'il se fut alors empare du lieu des seances, s'il eut fait tomber dans
+la nuit une douzaine de tetes, s'il eut encourage le peuple qui venait
+en foule pour le delivrer et pour le soutenir, il se fut releve plus
+terrible et plus puissant que jamais.
+
+Il ne le voulut point.
+
+A ceux qui le pressaient d'agir contre la Convention nationale,
+Robespierre n'opposa qu'un mot: "Et au nom de qui?"
+
+Il mourut, comme on voit, martyr du dogme de la democratie.
+
+Pendant que le fantome du devoir s'elevait dans la conscience de
+Robespierre pour arreter sa main, ses ennemis remuaient de tous cotes.
+La Convention soulevait le peuple. Un decret qui mettait sa tete et
+celle de ses amis _hors la loi_ etait proclame aux flambeaux, vers
+minuit, depuis les Tuileries jusqu'au quai de l'Ecole.
+
+Robespierre etait a l'Hotel de Ville avec les quatre deputes mis hors
+la loi; deux colonnes s'avancent, sous les ordres de Barras, droit a la
+Commune, aux cris de: _Vive la Republique! Vive la representation
+nationale!_ Les citoyens qui tenaient pour Robespierre hesitent; les
+bataillons de garde nationale qui se trouvaient sur la place se
+debandent; les canons se retournent; les commissaires de la Convention
+penetrent avec une force armee dans les salles. Robespierre recoit dans
+la bouche un coup de feu, qui lui fait perdre beaucoup de sang et qui
+le livre sans defense aux gendarmes, entres les premiers dans la maison
+commune pour le saisir.
+
+Lebas s'etait tue.
+
+Robespierre jeune venait de se fracasser la jambe en se lancant d'une
+fenetre.
+
+Saint-Just etait demeure calme et immobile sur son siege.
+
+On les conduisit tous au supplice.
+
+La rue Saint-Honore regorgeait de citoyens prevenus ou egares, qui se
+rejouissaient de voir punir ces hommes qu'ils croyaient etre le systeme
+de la Terreur. Toutes les croisees etaient garnies de femmes parees
+comme dans les jours de fete.
+
+Robespierre, extraordinairement pale, et couvert du meme habit qu'il
+portait le jour ou il avait proclame l'existence de l'Etre supreme,
+semblait prendre les injures de la foule en pitie. Sa figure etait
+enveloppee d'un linge.
+
+Des applaudissements partirent de plus d'une fenetre richement tendue.
+Tout le long de la route s'elevait une clameur immense.
+
+--C'est lui! Il s'est blesse d'un coup de pistolet a la machoire!
+
+--Non, c'est le sang de Danton qui lui sort par la bouche.
+
+--C'est celui de Camille Desmoulins,
+
+--C'est celui de la France.
+
+Les injures pleuvaient; les femmes lui montraient le poing; les
+gendarmes eux-memes agitaient leur sabre en signe de rejouissance ou
+pour le montrer a la multitude; un assistant s'avanca vers la
+charrette, regarda en face Robespierre, et lui cria sous le nez: "Oui,
+miserable, il est un Dieu!"
+
+Robespierre ne donna aucun signe.
+
+Un membre de la Convention se distinguait entre tous par la fureur avec
+laquelle il poussait le cri de: _Mort au tyran!_
+
+Ce Conventionnel, c'etait... Carrier.
+
+On etait arrive devant la maison ou logeait Maximilien; les energumenes
+qui suivaient le cortege obligerent les executeurs d'arreter. Un groupe
+de furies executa une danse autour de la charrette ou etait
+Robespierre. En ce moment, une larme se forma lentement au bord de son
+oeil sec. Le souvenir de la vie douce et presque pastorale qu'il avait
+menee dans cette maison, l'idee de ses hotes qu'il entrainait dans sa
+perte venait de lui ouvrir le coeur. On allait se remettre en marche:
+alors une femme, vetue avec une certaine recherche, fend la foule,
+saisit avec vivacite d'une main les barreaux de la charrette et de
+l'autre, menacant Robespierre, lui crie: "Monstre! ton supplice
+m'enivre de joie; je n'ai qu'un regret, c'est que tu n'aies pas mille
+vies, pour jouir du plaisir de te les voir tontes arracher l'une apres
+l'autre. Va, scelerat, descends au tombeau avec les maledictions de
+tontes les epouses et de toutes les meres de famille." Robespierre
+tourna languissamment les yeux sur elle et leva les epaules.
+
+La classe moyenne affichait publiquement son triomphe par les insultes
+et les transports de joie qu'elle faisait eclater tout le long de la
+route. Le peuple, qui etait personnifie dans Robespierre, etait au
+contraire peu nombreux et morne. Il se disait que, cet homme mourant,
+la Republique allait mourir. Aussi gardait-il, sur le passage du fatal
+cortege, un silence consterne.
+
+Les proscrits, au nombre de vingt-deux, etaient tous mutiles. En
+cherchant eux-memes la mort, ils n'avaient rencontre que la souffrance
+et des contusions horribles qui les defiguraient.
+
+Seul l'intrepide Saint-Just etait debout, promenant sur la foule un
+oeil tranquille.
+
+Au moment ou les charrettes deboucherent sur la place de la Revolution,
+la multitude sembla retenir son haleine pour voir le denouement de
+cette procession tragique. Les charrettes s'arreterent au pied de
+l'echafaud.
+
+Henriot, cet ivrogne barbouille de lie et de sang, dont la conduite
+insensee avait perdu la cause du peuple, etait le seul qui ne meritat
+point, dans cette journee, les honneurs du sacrifice. Un de ses yeux
+etait sorti de son orbite et ne tenait plus que par des filaments.
+Avant qu'il montat sur la guillotine, un des valets du bourreau lui
+arracha brutalement cet oeil; ce qui le fit fremir de douleur.
+
+Ils tomberent tous, l'un apres l'autre, sans faiblesse et en silence.
+
+Robespierre jeune, toujours impassible et serein, meme envers la mort,
+presenta fierement sa tete au couteau et sa pensee a l'avenir.
+
+Couthon, qui n'avait plus que la tete et le coeur de vivants, mourut
+tout entier sans palir.
+
+Maximilien voyait d'un cote les feuillages des Champs-Elysees ou
+murmurait pour lui un souffle d'amour, et de l'autre le jardin des
+Tuileries ou il avait harangue le peuple le jour de la fete de l'Etre
+supreme. Il avait montre tout le long de la route et conserva devant
+l'instrument du supplice un courage inflexible. Le bourreau, avant de
+l'etendre sur la planche ou il allait recevoir la mort, lui arracha
+brusquement l'appareil qui couvrait sa blessure. Alors Robespierre jeta
+un cri. On entendit un coup sourd: sa tete venait de tomber. La joie
+feroce des spectateurs eclata.
+
+Saint-Just alors parut, les pieds dans le sang, la tete dans le ciel,
+grave sur l'echafaud comme a la tribune ou sur les champs de bataille.
+On n'avait jamais vu tant de beaute ni de genie luire sous le reflet de
+la hache. Il avait vingt-six ans. Il croyait a la vertu, a la probite,
+au devouement; il mourut egorge par l'intrigue et par un vil egoisme.
+
+Tous ces hommes n'avaient commis qu'un crime, celui de tirer le glaive
+contre les ennemis du peuple; ils perirent aussi par le glaive.
+Peut-etre devaient-ils cette derniere satisfaction a la justice
+sociale, pour que, les trouvant acquittes de la dette qu'ils avaient
+contractee envers la mort, le monde put se prosterner un jour devant la
+memoire de ces martyrs qui ont defendu la cause du genre humain
+souffrant, sauve le territoire de l'invasion etrangere et prepare a
+leurs descendants des destinees meilleures.
+
+La posterite, qui deja danse sur les cadavres des vaincus et des
+victimes, dira: Il y eut un peuple qui, en moins de deux annees, jugea
+son roi, refit son gouvernement, changea ses moeurs, ecrasa dans son
+sein toutes les factions, soutint le poids d'un continent tout entier
+devenu son ennemi, dispersa ses anciens maitres, detruisit les nouveaux
+ambitieux ou les anarchistes, pour remonter par ses propres forces a la
+justice, a la morale, et ressaisir sa souverainete. Ce peuple avait a
+sa tete des hommes integres, desinteresses, inflexibles, qui
+s'ecroulerent avec leur reve.
+
+Paix a ces ombres terribles!
+
+
+
+
+XXVII
+
+La seconde Terreur.--Desinteressement des Montagnards.--Jugement de
+Barere sur Robespierre.--Billaud-Varennes a Cayenne.--Ses paroles.--Les
+lettres de sa femme.--Sa mort.--Considerations generales sur les
+Montagnards.
+
+
+La Terreur allait finir; les coeurs s'ouvraient a la pitie; les paves
+teints en rouge se soulevaient dans nos faubourgs contre le mouvement
+de la charrette qui servait aux executions, quand le 9 thermidor vint
+ramasser dans le sang de Robespierre et de Saint-Just le glaive emousse
+qu'ils voulaient detruire.
+
+La hache se retourna furieuse.
+
+Les debris de la faction des moderes se vengerent cruellement.
+
+La justice du peuple avait ete inflexible, celle de ses ennemis fut
+atroce.
+
+Il y eut une seconde Terreur, mille fois plus sanguinaire et plus
+implacable que l'autre. Des calculs exacts portent a huit ou dix mille
+le nombre des ennemis de l'egalite qui tomberent sur l'echafaud avant
+le 9 thermidor; selon des rapports faits par les
+contre-revolutionnaires eux-memes, trente-cinq mille Robespierristes
+furent egorges, apres le 9 thermidor, dans quatre departements. On voit
+deja de quel cote fut la violence. Il ne faut pas s'en etonner: les
+premiers terroristes frappaient avec le fer d'une conviction et au nom
+d'un principe social, tandis que les seconds assassinerent avec l'arme
+de l'egoisme et de la peur.
+
+Les Montagnards eurent, presque tous, une vertu civile qui rachete bien
+des fautes, le desinteressement. Ceux-ci n'etaient du moins ni des
+sangsues du peuple ni des voleurs.
+
+Robespierre ne laissa pas un sou apres sa mort.
+
+Saint-Just, noble et riche, avait abandonne tout son bien a la commune
+de Blerancourt.
+
+Envoye en mission, l'abbe Gregoire reduisait ses depenses, pour menager
+les deniers de l'Etat: "Devinez, ecrivait-il a madame Dubois, combien
+mon souper de chaque jour coute a la Nation: juste deux sous; car je
+soupe avec deux oranges." Il rapporta au Tresor public le fruit de ses
+economies, une petite somme epargnee sur ses frais de voyage et nouee
+dans un coin de son mouchoir.
+
+Cahors, pere d'une famille nombreuse et membre de la Convention a
+l'epoque la plus florissante de cette assemblee, mourut, sans rien
+dire, de misere... oui, de misere.
+
+Les deputes de la Montagne qui survecurent a la Terreur thermidorienne
+parvinrent presque tous a l'extreme vieillesse. Aucun d'eux ne se
+reprocha le sang de Louis XVI; mais ils auraient voulu laver leurs
+mains et leur conscience du sang de Robespierre.
+
+M. David (d'Angers) aborde un jour Barere sur son lit de douleur et lui
+temoigne l'intention de couler en bronze le portrait des hommes les
+plus celebres de la Revolution francaise; il lui nomme d'abord
+Danton... Barere se leve brusquement sur son seant; et, le visage
+inspire par la fievre, il lui dit en faisant un geste d'autorite: "Vous
+n'oublierez pas Robespierre, n'est-ce pas? Car c'etait un homme pur,
+integre, un vrai et sincere republicain; ce qui l'a perdu, c'etait son
+irascible susceptibilite et son injuste defiance envers ses
+collegues... Ce fut un grand malheur!" Apres avoir dit, sa tete retomba
+sur sa poitrine et il resta longtemps enseveli dans ses reflexions.
+
+Billaud-Varennes, deporte a Cayenne, pauvre, vieux et _devenu doux
+comme une jeune fille,_ [Note: Expression des femmes noires qui lui ont
+ferme les yeux.] se reprochait le 9 thermidor, qu'il appelait sa
+deplorable faute.
+
+"Je le repete, disait-il, la revolution puritaine a ete perdue ce
+jour-la; depuis, combien de fois j'ai deplore d'y avoir agi de colere!
+Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions et toutes les
+vulgaires inquietudes aux portes du pouvoir?"
+
+Il disait encore: "Nous avions besoin de la dictature du Comite de
+salut public pour sauver la France. Aucun de nous n'a vu alors les
+faits, les accidents, tres-affligeants sans doute, que l'on nous
+reproche! Nous avions les regards portes trop haut pour voir que nous
+marchions sur un sol couvert de sang. Parmi ceux que nos lois
+condamnerent, vous ne comptez donc que des innocents? Attaquaient-ils,
+oui ou non, la Revolution, la Republique? Oui! He bien! nous les avons
+ecrases comme des egoistes, comme des infames. Nous avons ete _hommes
+d'Etat_, en mettant au-dessus de toutes les considerations le sort de
+la cause qui nous etait confiee.... Nous, du moins, nous n'avons pas
+laisse la France humiliee et nous avons ete grands au milieu d'une
+noble pauvrete. N'avez-vous pas retrouve au Tresor public toutes nos
+confiscations?"
+
+Un profond chagrin pesait neanmoins sur le coeur de Billaud. Apres sa
+condamnation, sa jeune femme, qu'il avait adoree et qu'il aimait
+peut-etre encore, profitant de la loi du divorce, s'etait remariee en
+France. Elle avait alors vingt ans, un nom terrible a porter et la
+misere pour toute ressource. Un homme vieux et riche, touche de cette
+situation deplorable, s'offrit a l'epouser en secondes noces: elle
+consentit. Il mourut. Heritiere d'une grande fortune et touchee sans
+doute de remords, cette femme, qui etait encore tres-belle, se souvint
+de Billaud qui vivait a Cayenne. Elle voulut consacrer sa richesse et
+ses soins a l'adoucissement d'un exil si amer. Un sentiment qui ne
+s'etait jamais efface de son coeur la ramenait, disait-elle, aupres de
+son premier mari. Elle lui ecrivit lettre sur lettre, mais sans obtenir
+de reponse. S'etant rendue elle-meme sur les lieux, elle demanda, par
+la bouche d'un intermediaire, la grace de soulager la noble infortune
+de M. Billaud-Varennes. Le vieux et fier republicain ecouta l'envoye de
+sa femme avec une attention soutenue, laissa meme echapper quelques
+larmes, et ce fut tout. Il repoussa les services que venaient lui
+offrir ces mains tendres, mais profanees. "Il est, dit-il, des fautes
+irreparables. J'ai dechire toutes ses lettres sans les lire."
+
+Une negresse, nommee Virginie, prit soin de sa vieillesse et de son
+malheur.
+
+Billaud rendit le dernier soupir en confessant, avec l'exaltation de la
+fievre, que, loin de se repentir, il mourait fier de l'utilite et du
+desinteressement de sa vie. Ses levres bleues et livides se fermerent
+en murmurant ces paroles terribles du dialogue d'Euchrate et de Sylla:
+_Mes ossements du moins reposeront sur une terre qui veut la liberte;
+mais j'entends la voix de la posterite qui me reproche d'avoir trop
+menage le sang des tyrans de l'Europe_.
+
+Acceptons tout de ces hommes, moins le sang! La France rayonne encore
+dans le monde de l'eclat de leur dictature et de leurs batailles. La
+democratie renaitra tot ou tard de leur cendre par la reforme des
+moeurs et par la diffusion des lumieres. Leur memoire est la colonne de
+feu qui guide les generations errantes et indecises a la recherche
+d'une nouvelle terre promise. Le 9 thermidor ensevelit la Republique
+dans un orage. La montagne se changea en volcan. Ce volcan a jete les
+membres palpitants de la Convention dans toutes les parties de la terre
+et jusque dans les contree les plus sauvages. J'interroge alors
+l'univers qui a ete temoin des dernieres annees de leur vie, et
+l'univers me repond: "Le monde n'en a jamais vu ni n'en reverra jamais
+de semblables; ils sont tous morts convaincus et resignes. On aurait
+dit des etres superieurs a l'espece humaine."
+
+Soyez donc tranquilles et fiers dans vos tombeaux, ossements epars;
+l'heure de la resurrection politique du globe avance. Vous serez enfin
+juges! Mais aujourd'hui que l'arme de la terreur est tombee de leurs
+mains et que le regard peut les considerer sans effroi, ces hommes nous
+apparaissent deja comme des geants. L'ebauche de democratie qu'ils nous
+ont laissee ressemble, toute noircie qu'elle est par la foudre, a une
+de ces pierres druidiques qu'on rencontre dans les champs de la vieille
+Bretagne. Jeunes gens, oublions les pertes et les blessures de nos
+familles, pour ne plus voir que le resultat acquis a la cause du
+peuple; n'imitons pas leurs exces, car les exces font reculer la
+liberte. Vous-memes, ombres des victimes de la Revolution, maintenant
+que, degagees des liens du corps et des interets de la vie, vous jugez
+plus sainement les questions humaines, reconnaissez que votre, mort a
+ete utile au progres des generations futures, et rejouissez-vous par
+dela le tombeau!
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+INTRODUCTION
+
+I. Mes Temoins. II. Les Girondins.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Preludes de la Revolution francaise.
+
+I
+
+Du sentiment religieux.--Principaux evenements de notre
+histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour
+amener un changement dans l'ordre poetique et social.--
+Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La
+Saint-Barthelemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV.
+
+II
+
+La Revolution en germe dans la cabale.--La franc-maconnerie.--Les
+mystiques.--Les inventeurs.
+
+III
+
+Les prisons d'Etat.--Le Prevot de Beaumont.--Decadence de l'ancien
+regime.
+
+IV
+
+La Revolution pouvait-elle etre evitee?--Louis XVI et
+Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que
+dans la convocation des Etats generaux.
+
+V
+
+Le clerge, la noblesse et le tiers etat.--La mission de la France, et
+pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards.
+
+
+CHAPITRE DEUXIEME.
+
+L'Assemblee constituante.
+
+I
+
+Les elections.--Convocation des Etats generaux.--Serment du
+Jeu-de-Paume.
+
+II
+
+La seance royale.--Paroles de Mirabeau.--Necker.--Troubles a
+Paris.--Conduite des deputes.--Prise de la Bastille.
+
+III
+
+Etat des esprits.--Premiere emigration.--La disette.--Mort de Foulon et
+de Berthier.--Conduite du clerge francais dans les premiers temps de la
+Revolution.
+
+IV
+
+Troubles et soulevements dans les campagnes.--Henri de Belzunce.--Un
+episode de la Revolution a Caen.
+
+V
+
+Suite de l'emotion populaire.--La detente.--Nuit du 4 aout.--Quelle est
+sa portee.--Abolition des dimes.--Conduite du roi et de la cour.
+
+VI
+
+Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille
+Desmoulins.--Declarations des droits de l'homme et du citoyen.--La
+prerogative royale et le veto.--Systeme des deux Chambres.--Obstacles
+que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.
+
+VII
+
+Orgles des gardes-du-corps.--La contre-revolution secondee par les
+deesses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi a
+Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine
+au balcon.--Lafayette.--Reconciliation.--Retour a Paris.
+
+VIII
+
+L'Assemblee nationale a Paris.--Ses travaux.--Regeneration des
+moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur
+Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre
+grandit.
+
+IX
+
+Apparition des Clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites
+exercees centre les journaux democratiques.--Marat raconte par
+lui-meme.--Favras.--Les biens de l'Eglise.--Projets des emigres.--L'Ami
+du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat a cet
+egard.--Division de la France en 83 departements.--Les juifs, les
+protestants et les comediens.
+
+X
+
+Constitution civile du clerge.--Fetes de le Federation.
+
+XI
+
+Le parti des Indifferents.--Marat eclate.--Camille Desmoulins denonce
+par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Desorganisation de
+l'annee.--Mort de Loustalot.--Une seance du club des Jacobins.
+--Mariage de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau.
+
+XII
+
+Les federations.--La bulle du pape.--Le clerge refractaire.--Marat et
+Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Revolution.--Les
+chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au chateau des
+Tuileries.--Theroigne de Mericourt.
+
+XIII
+
+Alarmes et soupcons.--Marat prophete.--Fuite du roi.--Lafayette risque
+d'etre massacre sur la place de Greve.--Les armes et les insignes de la
+royaute sont arraches et detruits.--Le peuple entre au chateau des
+Tuileries.--Robespierre aux Jacobins.
+
+XIV
+
+Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de
+Drouet.--Fermete de Sausse.--Retour a Paris.--La voie
+douloureuse.--Arrivee au chateau des Tuileries.--Translation des
+cendres de Voltaire au Pantheon.--Discussion, a l'Assemblee nationale,
+sur le sort de la royaute.--Les clubs.--Robespierre et
+Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trone?
+
+XV
+
+Discussion sur la forme de gouvernement.--Reunion des citoyens au
+Champ-de-Mars.--Petition signee sur l'autel de la patrie.--Deploiement
+de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette
+et Bailly.--Massacres.--Consequences de cette journee desastreuse.
+
+XVI
+
+Triomphe de la reaction.--Robespierre introduit dans la famille
+Duplay.--Sa maniere de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la
+peine de mort proposee par Robespierre, repoussee par la majorite
+conservatrice de l'Assemblee.--Fin de la Constituante.
+
+
+CHAPITRE TROISIEME.
+
+Assemblee legislative.
+
+I
+
+En quoi l'Assemblee legislative differait de l'Assemblee
+constituante.--Le parti des Girondins.--Quels etaient alors les
+republicains.--Troubles excites dans tout le royaume par les pretres
+refractaires.--Menaces des emigres.--Conduite ambigue de Louis XVI.
+
+II
+
+Deux decrets: l'un contre les emigres, l'autre contre les pretres
+refractaires.--D'ou est parti le systeme de la Terreur.--Le roi tient
+pour le clerge non assermente et pour la noblesse revoltee contre la
+nation.--Les desastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans
+journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nomme
+procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractere et sa
+profession de foi.
+
+III
+
+La guerre.--Resistance de Robespierre a l'elan general.--L'avis de
+Danton.--Brissot se declare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre
+lui et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais
+marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministere girondin.
+
+IV
+
+Influence des femmes sur la Revolution francaise.--Mme Roland et
+Theroigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacres dans le
+midi de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Declaration
+de guerre.
+
+V
+
+La guerre debute mal.--Quelles etaient les causes de notre inferiorite
+passagere.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de
+Valence.--L'ennemi est a l'interieur.--Decret contre les pretres
+refractaires.--Declin des croyances religieuses.--Le veto
+royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministere girondin.--Changements
+que la necessite de vaincre amenent dans l'esprit public.
+
+VI
+
+Preludes de la journee du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de
+la reine.--Lettre de Lafayette a l'Assemblee.--Menaces d'un coup
+d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il penetre dans
+l'Assemblee.--Envahissement des Tuileries.--Conduite de Louis XVI.--A
+qui la victoire?--Fete du Champ-de-Mars.
+
+VII
+
+Lenteur calculee des operations militaires.--Lafayette a la barre de
+l'Assemblee.--Manifeste de Brunswick,--Enrolements
+volontaires.--Arrivee des federes marseillais.--Role de Danton.--
+Angoisses et decouragement des chefs populaires.--Le 10 aout.--Une page
+du journal de Lucile.--Peripeties de la lutte.--Le roi se refugie dans
+l'Assemblee legislative.--Defaite et massacre des Suisses.--Theroigne
+et Sulean.--Resolutions votees par les representants de la nation.
+
+VIII
+
+Direction nouvelle imprimee a la guerre.--La Commune de Paris.--Sa
+lutte avec l'Assemblee legislative.--Marat a l'Hotel de Ville.--Qui
+l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Creation du tribunal
+revolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement
+de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au
+massacre des royalistes.
+
+IX
+
+Massacres de septembre.--Le Comite de surveillance.--La prison de
+l'Abbaye.--Le president Maillard.--Les jugements.--Journiac de
+Saint-Meard.--Ce qui se passait dans l'interieur de la prison et devant
+le tribunal.--Royalistes acquittes.--Mlle. Cazotte et Mlle. de
+Sombreuil.--L'abbe Sicard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la
+responsabilite des massacres?--Role de Danton.--Marat seul ose
+justifier les journees de septembre.
+
+X
+
+Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de
+Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les elections.--Fin de
+l'Assemblee legislative.
+
+
+CHAPITRE QUATRIEME.
+
+La Convention.
+
+I
+
+Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du
+bureau.--Abolition de la royaute.--La situation politique jugee par
+Danton.--La propriete est declaree inviolable.--Reforme judiciaire.
+--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les
+citoyens.--Vice original de la Convention.--Les Girondins ennemis de
+Paris.--Le parti qu'ils tirent des journees de septembre.--Presages
+d'une lutte a mort entre la Gironde et la Montagne.
+
+II
+
+Une proposition malheureuse.--Seance du 23 septembre.--Denonciation de
+Lasource.--Discours de Danton.--Attaque contre Robespierre.--Sa
+defense.--Dementi donne a Barbaroux par Paris. Accusation contre
+Marat.--L'Ami du peuple a la tribune.--Conclusion de cette
+journee.--Defaite des Girondins.--Paris venge.--La Republique une et
+indivisible.
+
+III
+
+Elan du la defense nationale.--La panique.--Detente.--La patrie n'est
+plus en danger.--Arrivee de Dumouriez a Paris.--Sa presence au club des
+Jacobins.--Habilete de Danton.--Une soiree chez Talma.--Rabat-Joie.
+
+IV
+
+Ce qu'etaient alors les Girondins.--Leur role dans la
+Convention.--Leurs prejuges contre Paris.--Encore l'affaire du
+_Mauconseil_ et du _Republicain_.--La population lasse des divisions
+personnelles.--Danton conciliateur et repousse par les Girondins.--Son
+mot sur Mme. Roland.--On lui demande des comptes.--Sa defense.--La
+Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Seance du 5
+novembre.--Deroute de la Gironde.--Robespierre et son frere chez
+Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat denonce par
+Barboroux.--Reponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes.
+
+V
+
+Louis XVI au Temple.--Preliminaires de son proces.--Quels sont les
+hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se
+revele: son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des
+femmes.--Marat et Mlle. Fleury.--La question religieuse sous la
+Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le
+proces du roi reclame par les Montagnards, consenti par les
+Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du proces
+est resolue.
+
+VI
+
+Louis XVI et sa famille.--Proces-verbal d'Albertier.--Rapport du maire
+Cambon.--Recit de Barere.--L'ex-roi devant la Convention.--Son
+attitude et ses reponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de
+seduction en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie privee de Louis XVI
+dans sa captivite.--La protestation de la vengeance.
+
+VII
+
+L'instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et
+laique.--Apparition de l'atheisme.--Sentiment de Robespierre sur la
+propriete.--Proces de Louis XVI.--Seconde comparation a la barre de
+l'Assemblee nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi,
+Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemblee.--Discours de
+Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question
+de culpabilite.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la
+ratification du jugement par le peuple.--Troisieme appel nominal sur la
+peine a infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de
+Danton.--Le sursis.--Assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau.
+
+VIII
+
+Lutte entre la Convention et la Commune a propos de la liberte des
+theatres.--Danton incline vers la Commune.--Execution de Louis
+XVI.--Derniere entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison
+Duplay durant le passage du lugubre cortege.--L'echafaud.--Dernieres
+paroles de Louis.--Le soir du 21 janvier.--Embarras que la royaute
+leguait a la Revolution.
+
+IX
+
+Mort de la premiere femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La
+reunion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique
+evacuee par nos troupes.--Avis de Danton sur l'etat des
+choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte
+sur les tours de Notre-Dame.--Sublime discours de Danton.--Accusations
+contre sa probite.--Etablissement du tribunal
+revolutionnaire.--Elargissement des detenus pour dettes.--Envoi de
+commissaires aux departements.--Declaration de guerre a l'Angleterre.
+
+X
+
+Marat rit.--Pillage des boutiques.--Denonciation de Barere et de
+Salles.--Decret d'arrestation contre Marat.--Il echappe.--Sa lettre a
+la Convention.--Il est decrete d'accusation a la suite d'un appel
+nominal.--Defection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les
+intrigues orleanistes.--La Vendee.--Marat devant le tribunal
+revolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentree a la
+Convention.--Marat chez Simonne Evrard.
+
+XI
+
+Parallele entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux
+Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins reprimande par
+Prudhomme.--Causes de la decadence des Girondins.--Ils n'etaieut point
+de leur temps.
+
+XII
+
+Installation du Comite de salut public.--Son caractere.--Appel a la
+conciliation et a la fraternite.--Les frais de la guerre payes par les
+riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille souleves contre la
+Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Verguiand sur
+l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la liberte des cultes.--La
+Convention siege aux Tuileries.--Isnard president.--Histoire des
+Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hebert.--Invective
+d'Isnard.--Agitation de Paris.
+
+XIII
+
+Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon
+d'alarme.--l'Eveche.--La Convention envahie.--La Commission des douze
+est cassee.--Promenade aux flambeaux.--L'insurrection recommence le 2
+juin.--Mauvaises nouvelles de la Vendee et du theatre de la guerre.--Le
+tocsin de Notre-Dame et la generale.--Ce qui se passe a la
+Convention.--Henriot et ses canonniers.--Mise en accusation des
+vingt-deux.--Fin de Theroigne de Mericourt.
+
+XIV
+
+Incapacite des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la
+Convention apres le 2 juin.--Lettre de Marat.--Declin de l'Ami du
+peuple.--Systeme de bascule adopte par Robespierre.--Activite de la
+Convention apres la chute des Girondins.--Fondation du Museum
+d'histoire naturelle--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde
+avec les royalistes--Ce qui se passait dans le Calvados.
+
+XV
+
+Marat alite.--Le docteur Charles.--Deputation du club des
+Jacobins.--Mort de l'Ami du peuple.--Emotion des patriotes.--Les
+funerailles.--Le tableau de David.--Les honneurs posthumes rendus a
+Marat.--Son entree triomphale au Pantheon.
+
+XVI
+
+Second mariage de Danton.--Il propose a la Convention un gouvernement
+revolutionnaire.--Motifs sur lesquels il appuie cette vigoureuse
+mesure.--Opposition de Robespierre.--Soulevement des enrages contre
+Danton.--Reorganisation du Comite de salut public.--Les souvenirs de
+Barere.
+
+XVII
+
+La fete du 10 aout 1793.--L'education publique par les
+beaux-arts.--Retour a la nature.--La fontaine de la
+Regeneration.--David et Herault de Sechelles.--Defile du cortege sur
+les boulevards.--Egalite des rangs et des conditions
+humaines.--Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-Trouves, aux
+Vieillards.--Deuxieme station: l'arc de triomphe eleve en l'honneur des
+citoyennes.--Troisieme station: la statue de la Liberte.--Quatrieme
+station: les Invalides.--Cinquieme station: le Temple funebre.
+
+XVIII
+
+Siege de Lyon.--Decret de la Convention nationale.--Clemence de
+Couthon.--Atroce conduite de Collot d'Herbois et Fouche.--Le Girondin
+Rebecqui a Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur
+blanche.--Siege et prise de la ville par l'armee republicaine.--Origine
+de la revolte a Toulon.--Les royalistes, caches derriere les Girondins,
+se rendent maitres des sections et fondent un Comite general.--Leur
+tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la
+Vierge.--Pamela.--Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la
+reaction.--La guillotine et le gibet.--Arrivee de l'armee de
+Cartaux.--Attaque et victoire des Montagnards.--Panique des
+royalistes.--Incendie de nos arsenaux.--Noble conduite des forcats.
+
+XIX
+
+Le regne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoque.--Comment
+il s'est forme par une sorte d'incubation lente.--Seance du 5
+septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barere.--Aggravation
+du Tribunal revolutionnaire.--Institution d'une armee speciale chargee
+de contenir Paris.--Considerations generales sur les mesures prises par
+la Convention.--Ce qui serait arrive si les Montagnards eussent
+faibli.--Ne pas confondre le systeme avec ses exces.--La Terreur
+comparee a l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels.
+
+XX.
+
+Proces et mort de Custine.--Proces et mort de Marie-Antoinette.--Proces
+des Girondins.--Robespierre arrache a la mort soixante-treize
+deputes.--Condamnation a mort des Vingt-et-un.--Suicide de
+Valaze.--Execution de Brissot et de ses complices.--Sort des autres
+Girondins.--Mort de Mme. Roland.--Supplice de Bailly et de
+Barnave.--Chatiment de la Dubarry.--Un mot sur le Tribunal
+revolutionnaire.--Souberbielle.--Duplay.--Prostration.--La victoire
+ranime tous les courages.
+
+XXI
+
+La ligue des philosophes de la Convention pour propager les
+lumieres.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin
+de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier republicain.--Chappe
+inventeur du telegraphe.--Deux ans de fer contre quiconque degradera
+les monuments publics.--Progres du Museum d'histoire naturelle--Les
+ecoles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abbe Sicard ami de
+Couthon.--Le docteur Pinel.--Etat des fous jusqu'en 1793.--Visite de
+Couthon a Bicetre.--Liberation des fous.--Le Conservatoire de
+musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanite.
+
+XXII
+
+La Revolution est partout maitresse.--Indignes successeurs de
+Marat.--Atheisme d'Hebert et de Chaumette.--L'eveque Gobel, a
+l'instigation d'Anacharsis Clootz, depose l'exercice de son culte entre
+les mains de la Nation.--Resistance de l'abbe Gregoire.--Fete de la
+deesse Raison. Pallnodie d'Hebert.--Ronsin, Carier, Fouche de Nantes.
+
+XXIII
+
+Retraite de Danton, son mepris pour les Hebertistes.--Camille
+Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hebert et le Comite de
+salut public.--Sa moderation, ses idees de clemence et ses rapports
+avec Robespierre.--Accusation portee contre Danton.--Son
+insouciance.--Inquietudes de Lucile.--Seance des Jacobins.--Mort des
+Hebertistes.
+
+XXIV
+
+La perte des indulgents est decidee.--Arrestation de Camille Desmoulins
+et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Derniere lettre
+de Camille.--Proces et defense des Dantonistes.--Ils sont conduits a
+l'echafaud.--Mort de Lucile Desmoulins.
+
+XXV
+
+La Revolution veut transformer le theatre et les arts.--Projet de
+David.--Heroisme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David
+(d'Angers).--Gaiete et commerce dans Paris.--Decrets et institutions de
+la Convention.--Ideal de Robespierre different de celui de la
+Revolution.--Fete du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et
+considerations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de
+Robespierre.
+
+XXVI
+
+Confidence de Barere.--Robespierre veut arreter la Terreur.--Les petits
+Savoyards.--Surete de moeurs de Robespierre.--Sa derniere
+promenade.--Le 9 thermidor, seance du la Convention.--Devouement de
+Robespierre jeune et de Lebas.--Lachete de David.--Robespierre refuse
+d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et blesse a
+l'Hotel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du
+peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrepidite de
+Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre
+et de Saint-Just.--Ce que dira la posterite.
+
+XXVII
+
+La seconde Terreur.--Desinteressement des Montagnards.--Jugement de
+Barere sur Robespierre.--Billaud-Varennes a Cayenne.--Ses
+paroles.--Les lettres de sa femme.--Sa mort.--Considerations generales
+sur les Montagnards.
+
+
+
+
+TABLE DES GRAVURES
+
+
+Frontispiece.--Portrait de l'auteur.
+Rouget de l'Isle.
+Louis XIV.
+Louis XVI.
+Necker.
+Serment du Jeu-de-Paume.
+Camille Desmoulins.
+Camille Desmoulins au Palais-Royal.
+Robespierre.
+Prise de la Bastille.
+Danton.
+Barere.
+Un homme est tue par les gardes-du-corps.
+Le club des Cordeliers.
+Marat.
+Les Cordeliers avaient pose deux sentinelles
+ a la porte de Marat.
+Fete de la Federation au Champ-de-Mars.
+Fabre-d'Eglantine.
+Une seance du club des Jacobins.
+Brissot.
+Collot-d'Herbois.
+Santerre.
+Petion.
+La deputation des petitionnaires du Champ-de-Mars
+ quitte l'Hotel de Ville, terrifiee
+ d'avoir vu arborer le drapeau rouge.
+Massacres du Champ-de-Mars.
+Couthon.
+Verguiaud.
+Dumouriez.
+Madame Roland.
+Chaumette.
+Les petitionnaires du 20 juin.
+Hebert.
+L'abbe Sicard, instituteur des sourds-muets.
+Interieur de l'Abbaye aux journees de Septembre.
+Massacres dans les prisons.
+Massacre des Carmes.
+Barras.
+Marat a la tribune de la Convention: Seance orageuse.
+Seance du 25 septembre.
+Boissy-d'Anglas.
+Saint-Just.
+Louis XVI et la famille royale au Temple.
+Louis XVI donnant une lecon de geographie a son fils.
+Louis XVI fait construire une caisse en fer.
+Cambon ordonne a Louis XVI de se rendre a
+ la barre de la Convention.
+Gensonne.
+L'abbe Gregoire.
+Logement de Marat rue des Cordeliers.
+Fouquier-Tinville, accusateur public.
+Carrier.
+Comite de salut public.
+Assassinat de Marat.
+Provocation d'Isnard, president de la Convention.
+Defile du cortege sur les boulevards.
+Fontaine de la Regeneration.
+Merlin de Douai donne lecture de son rapport.
+Rassemblements devant l'Hotel de Ville.
+Valaze.
+Le general Custine est conduit devant le
+ tribunal revolutionnaire.
+Les Hebertistes a la Conciergerie.
+Derniere entrevue de Danton et de Robespierre.
+Les Dantonistes devant le tribunal revolutionnaire.
+Les Dantonistes au Luxembourg.
+Arrestation de Robespierre et de ses co-accuses.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire des Montagnards, by Alphonse Esquiros
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES MONTAGNARDS ***
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
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+of the official release dates, leaving time for better editing.
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+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
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+and editing by those who wish to do so.
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+as it appears in our Newsletters.
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
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+ 9000 2003 November*
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
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+We need your donations more than ever!
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+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
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+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
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+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
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+PMB 113
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+method other than by check or money order.
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+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
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+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
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+We need your donations more than ever!
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+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
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+you can always email directly to:
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+(Three Pages)
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+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
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+ be used to convey punctuation intended by the
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+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
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