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+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La dame de Monsoreau v.3
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9639]
+Release Date: January, 2006
+First Posted: October 12, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
+
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+
+
+Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
+
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DE LA TROISIÈME PARTIE.
+
+
+I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frère bien-aimé
+le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.
+
+III.--Comment, Chicot et la reine mère, se trouvant être du même avis,
+le roi se rangea à l'avis de Chicot et de la reine mère.
+
+IV.--Où il est prouvé que la reconnaissance était une des vertus de M.
+de Saint-Luc.
+
+V.--Le projet de M. de Saint-Luc.
+
+VI.--Comment M. de Saint-Luc montra à M. de Monsoreau le coup que le
+roi lui avait montré.
+
+VII.--Où l'on voit la reine mère entrer peu triomphalement dans la
+bonne ville d'Angers.
+
+VIII.--Les petites causes et les grands effets.
+
+IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui
+était une preuve qu'il n'était pas tout à fait mort.
+
+X.--Comment le duc d'Anjou alla à Méridor pour faire à madame de
+Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il
+trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.
+
+XI.--Du désagrément des litières trop larges et des portes trop
+étroites.
+
+XII.--Dans quelles dispositions était le roi Henri III quand M. de
+Saint-Luc reparut à la cour.
+
+XIII.--Où il est traité de deux personnages importants de cette
+histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue.
+
+XIV.
+
+XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva à Paris, et de
+la réception qui lui fut faite.
+
+XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du précédent, écourté par
+l'auteur pour cause de fin d'année.
+
+XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui
+avait été donnée par Bussy.
+
+XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc était plus civilisé que M. de Bussy,
+des leçons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la
+belle Diane.
+
+XIX.--Les précautions de M. de Monsoreau.
+
+XX.--Une visite à la maison des Tournelles.
+
+XXI.--Les guetteurs.
+
+XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, après avoir signé,
+il parla.
+
+XXIII.--Une promenade aux Tournelles.
+
+XXIV.--Où Chicot s'endort.
+
+XXV.--Où Chicot s'éveille.
+
+XXVI.--La Fête-Dieu.
+
+XXVII.--Lequel ajoutera encore à la clarté du chapitre précédent.
+
+XXVIII.--La procession.
+
+XXIX.--Chicot Ier.
+
+XXX.--Les intérêts et le capital.
+
+XXXI.--Ce qui se passait du côté de la Bastille, tandis que Chicot
+payait ses dettes à l'abbaye Sainte-Geneviève.
+
+XXXII.--L'assassinat.
+
+XXXIII.--Comment frère Gorenflot se trouva plus que jamais entre la
+potence et l'abbaye.
+
+XXXIV.--Où Chicot devine pourquoi d'Épernon avait du sang aux pieds et
+n'en avait pas aux joues.
+
+XXXV.--Le matin du combat.
+
+XXXVI.--Les amis de Bussy.
+
+XXXVII.--Le combat.
+
+XXXVIII.--Conclusion.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+Livarot.
+
+Ma mère, on me brave.
+
+Le palefrenier détacha Roland et l'amena.
+
+Vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.
+
+Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.
+
+Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
+
+Le comte aperçut Diane debout à son chevet.
+
+Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche.
+
+Et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.
+
+D'Épernon.
+
+Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
+
+Monsoreau parut sur le seuil.
+
+Je le jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Adieu, mes petits lions, je m'en vais à l'hôtel de Bussy.
+
+Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de
+Chicot.
+
+Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lâche.
+
+Tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as.
+
+Trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le quatrième
+enfourchait la balustrade.
+
+Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+Bussy plongea son épée si vigoureusement dans la poitrine au grand
+veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu.
+
+Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.
+
+Oui, des épées, mais des épées bénites, cher ami.
+
+Quélus s'inclina et baisa la main du roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU.
+
+
+Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Méridor
+rencontré comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui
+l'avait amené, comme s'il eût été de sa plus intime connaissance, il y
+avait certes là de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En
+s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement;
+en s'approchant, il remarqua la dégradation du mur à cet endroit;
+c'était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une brèche; les
+pieds semblaient s'être creusé des échelons dans la pierre, et les
+ronces, arrachées fraîchement, pendaient à leurs branches meurtries.
+
+Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de
+l'ensemble, il passa aux détails.
+
+Le cheval méritait le premier rang, il l'obtint.
+
+L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodée
+d'argent. Dans un des coins était un double F, entrelaçant un double
+A.
+
+C'était, à n'en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque
+le chiffre faisait: François d'Anjou.
+
+Les soupçons du comte, à cette vue, devinrent de véritables alarmes.
+Le duc était donc venu de ce côté; il y venait donc souvent, puisque,
+outre le cheval attaché, il y en avait un second qui savait le chemin.
+
+Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste,
+qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.
+
+C'était d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.
+
+Mais, tant qu'il resterait de ce côté du mur, il était évident qu'il
+ne verrait rien.
+
+En conséquence, il attacha son cheval près du cheval voisin, et
+commença bravement l'escalade.
+
+C'était chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses
+places toutes faites pour se poser, la courbe du bras était dessinée
+sur les pierres à la surface de la crête du mur, et l'on avait
+soigneusement élagué, avec un couteau de chasse, un chêne, dont, à cet
+endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empêchaient le geste.
+
+Tant d'efforts furent couronnés d'un entier succès. M. de Monsoreau ne
+fut pas plutôt établi à son observatoire, qu'il aperçut, au pied d'un
+arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille
+appartenait sans conteste à une femme, et le manteau noir à un homme;
+d'ailleurs, il n'y avait point à chercher bien loin, l'homme et la
+femme se promenaient à cinquante pas de là, les bras enlacés, tournant
+le dos au mur, et cachés d'ailleurs par le feuillage du buisson.
+
+Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitué le mur à
+ses violences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant les
+branches, jusque sur l'herbe: là, il retentit avec un écho mugissant.
+
+A ce bruit, il paraît que les personnages dont le buisson cachait les
+traits à M. de Monsoreau se retournèrent et l'aperçurent, car un cri
+de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frôlement dans
+le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux
+chevreuils effrayés.
+
+Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui
+monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.
+
+Incapable dès lors de résister au mouvement de fureur qui l'emportait,
+il s'élança du haut du mur, et, son épée à la main, se mit à fendre
+buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.
+
+Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc;
+pas une ombre au fond des allées, pas une trace dans les chemins, pas
+un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des
+fauvettes, qui, habitués à voir les deux amants, n'avaient pu être
+effrayés par eux.
+
+Que faire en présence de la solitude? que résoudre? où courir? Le parc
+était grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait,
+rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.
+
+M. de Monsoreau songea que la découverte qu'il avait faite suffisait
+pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-même sous l'empire d'un
+sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de
+déployer vis-à-vis d'un rival aussi redoutable que l'était François;
+car il ne doutait pas que ce rival ne fût le prince. Puis, si, par
+hasard, ce n'était pas lui, il avait près du duc d'Anjou une mission
+pressée à accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant
+près du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilité ou de son
+innocence.
+
+Puis, une idée sublime lui vint. C'était de franchir le mur à
+l'endroit même où il l'avait déjà escaladé, et d'enlever avec le sien
+le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.
+
+Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva
+au pied du mur, haletant et couvert de sueur.
+
+Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faîte et retomba de
+l'autre côté; mais, de l'autre côté, plus de cheval, ou, pour mieux
+dire, plus de chevaux. L'idée qu'il avait eue était si bonne, qu'avant
+de lui venir, à lui, elle était venue à son ennemi, et que son ennemi
+en avait profité.
+
+M. de Monsoreau, accablé, laissa échapper un rugissement de rage,
+montrant le poing à ce démon malicieux, qui, bien certainement, riait
+de lui dans l'ombre déjà épaisse du bois; mais, comme chez lui la
+volonté n'était pas facilement vaincue, il réagit contre les fatalités
+successives qui semblaient prendre à tâche de l'accabler: en
+s'orientant à l'instant même, malgré la nuit qui descendait
+rapidement, il réunit toutes ses forces et regagna Angers par un
+chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.
+
+Deux heures et demie après, il arrivait à la porte de la ville,
+mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la
+pensée avait donné des forces au corps, et c'était toujours le même
+homme volontaire et violent à la fois.
+
+D'ailleurs, une idée le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou
+plutôt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par
+quelle porte un homme était entré avec deux chevaux; il viderait sa
+bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaîtrait le signalement
+de cet homme. Alors, quel qu'il fût, prochainement ou plus tard, cet
+homme lui payerait sa dette.
+
+Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'être placée
+et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le
+milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures à
+peu près, rentrer un cheval sans maître, qui avait repris tout seul le
+chemin du palais.
+
+Il avait alors pensé qu'il était arrivé quelque accident au cavalier,
+et que le cheval intelligent avait regagné seul le logis.
+
+Monsoreau se frappa le front: il était décidé qu'il ne saurait rien.
+
+Alors il s'achemina à son tour vers le château ducal.
+
+Là, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenêtres
+resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme
+des fours embrasés, envoyant par leurs soupiraux des parfums de
+venaison et de girofle capables de faire oublier à l'estomac qu'il est
+voisin du coeur.
+
+Mais les grilles étaient fermées, et là une difficulté se présenta: il
+fallait se les faire ouvrir.
+
+Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut
+point le reconnaître.
+
+--Vous étiez droit, et vous êtes voûté, lui dit-il.
+
+--C'est la fatigue.
+
+--Vous étiez pâle, et vous êtes rouge.
+
+--C'est la chaleur.
+
+--Vous étiez à cheval, et vous rentrez sans cheval.
+
+--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un écart, m'a désarçonné et
+est rentré sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?
+
+--Ah! si fait, dit le concierge.
+
+--En tout cas, allez prévenir le majordome.
+
+Le concierge, enchanté de cette ouverture qui le déchargeait de toute
+responsabilité, envoya prévenir M. Remy.
+
+M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.
+
+--Et d'où venez-vous, mon Dieu! dans un pareil état? lui demanda-t-il.
+
+Monsoreau répéta la même fable qu'il avait déjà faite au concierge.
+
+--En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous
+avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que
+j'avais eu l'honneur de prévenir de votre arrivée.
+
+--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.
+
+--Fort inquiet.
+
+--Et qu'a-t-il dit?
+
+--Qu'on vous introduisît près de lui aussitôt votre arrivée.
+
+--Bien! le temps de passer à l'écurie seulement, voir s'il n'est rien
+arrivé au cheval de Son Altesse.
+
+Et Monsoreau passa à l'écurie, et reconnut, à la place où il l'avait
+pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin
+de réparer ses forces.
+
+Puis, sans même prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau
+pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait
+l'emporter sur l'étiquette,--sans même changer, disons-nous, le grand
+veneur se dirigea vers la salle à manger.
+
+Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-même, réunis
+autour d'une table magnifiquement servie et splendidement éclairée,
+attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier
+et les entremets épicés, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si
+généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin
+d'Anjou, dont les fumées s'extravasent dans la tête avant que les
+topazes qu'il distille dans le verre soient tout à fait épuisées.
+
+--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune
+fille et déjà ivre comme un vieux reître; au complet comme la cave de
+Votre Altesse.
+
+--Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il
+est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et
+que nous ne le prenions pas nous-mêmes.
+
+--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu
+importe lequel, fût-ce M. de Monsoreau.
+
+Le duc sourit, il savait seul l'arrivée du comte.
+
+Livarot achevait à peine sa phrase et le prince son sourire que la
+porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.
+
+Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,
+qu'elle retentit au milieu du silence général.
+
+--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du
+ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie à l'instant ce que nous
+désirons.
+
+Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas
+pareils, n'était pas habituel à Son Altesse, salua d'un air assez
+embarrassé et détourna la tête, ébloui comme un hibou tout à coup
+transporté de l'obscurité au grand soleil.
+
+--Asseyez-vous là et soupez, dit le duc en montrant à M. de Monsoreau
+une place en face de lui.
+
+--Monseigneur, répondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je
+suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai
+qu'après m'être acquitté près de Votre Altesse d'un message de la plus
+haute importance.
+
+--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?
+
+--En toute hâte, monseigneur.
+
+--Eh bien! j'écoute, dit le duc.
+
+Monsoreau s'approcha de François, et, le sourire sur les lèvres, la
+haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:
+
+--Monseigneur, madame la reine mère s'avance à grandes journées; elle
+vient voir Votre Altesse.
+
+Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie
+soudaine.
+
+--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme
+toujours, je vous trouve fidèle serviteur; continuons de souper,
+messieurs.
+
+Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait éloigné un
+instant pour écouter M. de Monsoreau.
+
+Le festin recommença; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac,
+n'eut pas plutôt goûté les douceurs d'un bon siège, et ne se fut pas
+plutôt trouvé en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout à coup
+l'appétit.
+
+L'esprit reprenait le dessus sur la matière.
+
+L'esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de
+Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait
+d'accomplir, repassait, comme un pèlerin attentif, par ce chemin
+fleuri qui l'avait conduit à la muraille.
+
+Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dégradé; il
+revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri
+de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.
+
+Alors, indifférent au bruit, à la lumière, au repas même, oubliant à
+côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans
+sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu à peu de nuages,
+et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait
+l'attention des convives étonnés.
+
+--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;
+en vérité, vous feriez bien d'aller vous coucher.
+
+--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le
+suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre
+assiette.
+
+--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tête; en effet, je
+suis écrasé de fatigue.
+
+--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.
+
+--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.
+
+--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre
+est encore plein.
+
+--A votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.
+
+Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien
+d'un seul trait.
+
+--Il boit cependant très-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.
+
+--Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du
+comte; oui, à merveille.
+
+--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,
+comte, dit Ribérac; vous connaissez le pays.
+
+--Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.
+
+--Et même une femme, ajouta Antraguet.
+
+--Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et
+madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.
+
+--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.
+
+--Je tâcherai, monseigneur.
+
+--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà
+une belle réponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais
+au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait
+lever dix.
+
+Monsoreau pâlit malgré lui; le vieux taillis était justement cette
+partie du bois où Roland venait de le conduire.
+
+--Ah! oui, oui, demain, demain! s'écrièrent en choeur les
+gentilshommes.
+
+--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.
+
+--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau;
+mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un
+instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis,
+j'ai besoin de visiter les environs et de savoir où en sont nos bois.
+
+--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc
+avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son
+rival.
+
+--Accordé! accordé! crièrent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons
+vingt-quatre heures à M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout
+ce qu'il a à y faire.
+
+--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de
+les bien employer.
+
+--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller
+trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau à son
+appartement!
+
+M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d'un grand fardeau, la
+contrainte.
+
+Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants
+heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRÈRE BIEN-AIMÉ LE DUC
+D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Une fois le grand veneur sorti de la salle à manger, le repas continua
+plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.
+
+La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribué à maintenir
+les jeunes gentilshommes; car, sous le prétexte et même sous la
+réalité de la fatigue, ils avaient démêlé cette continuelle
+préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette
+tache de tristesse mortelle qui faisait le caractère particulier de sa
+physionomie.
+
+Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gêné en sa présence,
+eut repris son air tranquille:
+
+--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand
+veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.
+
+Et Livarot continua.
+
+Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilège de savoir
+mieux que Livarot lui-même ce qui s'était passé, nous substituerons
+notre récit à celui du jeune homme. Peut-être y perdra-t-il comme
+couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que
+Livarot ne pouvait savoir, c'est-à-dire ce qui s'était passé au
+Louvre.
+
+Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit
+inaccoutumé qui retentissait dans le palais, où cependant, le roi une
+fois couché, le silence le plus profond était prescrit.
+
+C'étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles,
+des courses rapides dans les galeries, des imprécations à faire ouvrir
+la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous
+ces blasphèmes, ces mots répétés par des milliers d'échos:
+
+--Que dira le roi? que dira le roi?
+
+Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, après avoir soupé
+avec Sa Majesté, s'était laissé aller au sommeil dans un grand
+fauteuil, les jambes enlacées à sa rapière.
+
+Les rumeurs redoublaient.
+
+Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Chicot ouvrit un oeil. C'était un garçon prudent qui appréciait fort
+le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout à fait du premier coup.
+
+--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rêvais que tu
+avais un fils.
+
+--Écoute! dit Henri, écoute!
+
+--Que veux-tu que j'écoute? Il me semble cependant que tu me dis bien
+assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur
+mes nuits.
+
+--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en étendant la main dans la
+direction du bruit.
+
+--Oh! oh! s'écria Chicot; en effet, j'entends des cris.
+
+--Que dira le roi? que dira le roi? répéta Henri. Entends-tu?
+
+--Il y a deux choses à soupçonner: ou ton lévrier Narcisse est malade,
+ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy
+de catholiques.
+
+--Aide-moi à m'habiller, Chicot.
+
+--Je le veux bien; mais aide-moi à me lever, Henri.
+
+--Quel malheur! quel malheur! répétait-on dans les antichambres.
+
+--Diable! ceci devient sérieux, dit Chicot.
+
+--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.
+
+--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépêcher de sortir par
+la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mêmes le malheur,
+au lieu de nous le laisser raconter.
+
+Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la
+porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux
+appartements du duc d'Anjou.
+
+C'est là qu'il vit des bras levés au ciel et qu'il entendit les
+exclamations les plus désespérées.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera
+étranglé dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon
+compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.
+
+--Eh! non, malheureux! s'écria Henri, ce ne peut être cela.
+
+--Tant pis, dit Chicot.
+
+--Viens, viens.
+
+Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.
+
+La fenêtre était ouverte et garnie d'une foule de curieux entassés les
+uns sur les autres pour contempler l'échelle de corde accrochée aux
+trèfles de fer du balcon.
+
+Henri devint pâle comme la mort.
+
+--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blasé que
+je le croyais.
+
+--Enfui! évadé! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les
+gentilshommes se retournèrent.
+
+Il y avait des éclairs dans les yeux du roi; sa main serrait
+convulsivement la poignée de sa miséricorde.
+
+Schomberg s'arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de
+coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tête dans
+la cloison.
+
+Quant à d'Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de
+courir après M. le duc d'Anjou.
+
+La vue du martyre que, dans leur désespoir, s'infligeaient ses favoris
+calma tout à coup le roi.
+
+--Hé là! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le
+milieu du corps.
+
+--Non, mordieu! j'en crèverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune
+homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la
+cloison, mais sur le mur.
+
+--Holà! aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.
+
+--Eh! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous
+tout bonnement votre épée au travers du ventre.
+
+--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.
+
+Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.
+
+--Oh! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg
+quand il a été trempé dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon
+ami!
+
+Quélus s'arrêta.
+
+Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes; il en pleurait
+de rage.
+
+--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je
+t'en prie!
+
+--J'en deviendrai fou.
+
+--Bah! dit Chicot.
+
+--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voilà
+pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un
+affreux malheur. Je suis perdu! Voilà la guerre civile dans mon
+royaume... Ah! qui a fait ce coup-là? qui a fourni l'échelle? Par la
+mordieu! je ferai pendre toute la ville.
+
+Une profonde terreur s'empara des assistants.
+
+--Qui est le coupable? continua Henri; où est le coupable? Dix mille
+écus à qui me dira son nom! cent mille écus à qui me le livrera mort
+ou vif!
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, s'écria Maugiron, sinon quelque
+Angevin?
+
+--Pardieu! tu as raison, s'écria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les
+Angevins, ils me le payeront!
+
+Et, comme si cette parole eût été une étincelle communiquant le feu à
+une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces
+retentit contre les Angevins.
+
+--Oh! oui, les Angevins! cria Quélus.
+
+--Où sont-ils? hurla Schomberg.
+
+--Qu'on les éventre! vociféra Maugiron.
+
+--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.
+
+Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira
+son épée avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat à
+droite et à gauche, il rossa les mignons et battit les murs en
+répétant avec des yeux farouches:
+
+--Oh! ventre-de-biche! oh! mâle-rage! ah! damnation! les Angevins,
+mordieu! mort aux Angevins!
+
+Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri
+des mères Israélites fut entendu par tout Raina.
+
+Cependant Henri avait disparu.
+
+Il avait songé à sa mère, et, se glissant hors de la chambre sans mot
+dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque
+temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait,
+avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa
+politique.
+
+Lorsque Henri entra, elle était à demi couchée, pensive, dans un grand
+fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un
+peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains
+potelées, mais pâles, à une statue de cire exprimant la méditation
+qu'à un être animé qui pense.
+
+Mais, à la nouvelle de l'évasion de François, nouvelle que Henri
+donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu'il était de
+colère et de haine, la statue parut se réveiller tout à coup, quoique
+le geste qui annonçait ce réveil se bornât, pour elle, à s'enfoncer
+davantage encore dans son fauteuil et à secouer la tête sans rien
+dire.
+
+--Eh! ma mère, dit Henri, vous ne vous écriez pas?
+
+--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.
+
+--Comment! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle,
+menaçante, digne des plus grands châtiments?
+
+--Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous
+que je vous ai, à vous-même, conseillé de fuir quand vous pouviez
+atteindre cette couronne.
+
+--Ma mère, on m'outrage.
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+--Ma mère, on me brave.
+
+--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voilà tout.
+
+--Ah! dit Henri, voilà comme vous prenez mon parti!
+
+--Que voulez-vous dire, mon fils?
+
+--Je dis qu'avec l'âge les sentiments s'émoussent; je dis....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.
+
+--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.
+
+--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous
+êtes mon fils bien-aimé, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est
+aussi mon fils.
+
+--Ah! trêve à la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous
+connaissons ce que cela vaut.
+
+--Eh! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils; car,
+vis-à-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.
+
+--Et, comme vous en êtes aux repentirs, vous vous repentez.
+
+--Je sentais bien que nous en viendrions là, mon fils, dit Catherine;
+voilà pourquoi je gardais le silence.
+
+--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste à faire,
+puisque, chez ma mère même, il n'y a plus de compassion pour moi. Je
+trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de
+m'éclairer dans cette rencontre.
+
+--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit
+de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour
+vous tirer d'embarras.
+
+Et elle le laissa s'éloigner sans faire un geste, sans dire un mot
+pour le retenir.
+
+--Adieu, madame, répéta Henri. Mais, près de la porte, il s'arrêta.
+
+--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prétends
+pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi,
+je le sais; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant
+d'émettre leur avis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet
+avis à exécution.
+
+--Oh! oui, dit Henri, se rattachant à ce mot de sa mère et en
+profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est
+difficile, n'est-ce pas, madame?
+
+--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au
+ciel, bien grave, Henri.
+
+Le roi, frappé de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans
+les yeux de sa mère, revint près d'elle.
+
+--Quels sont ceux qui l'ont enlevé? en avez-vous quelque idée, ma
+mère?
+
+Catherine ne répondit point.
+
+--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.
+
+Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un
+esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit
+d'autrui.
+
+--Les Angevins? répéta-t-elle.
+
+--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.
+
+Catherine fit encore un mouvement d'épaules.
+
+--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils,
+enfin!
+
+--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je
+vous en supplie.
+
+--A quoi bon m'expliquer?
+
+--Votre explication m'éclairera.
+
+--Vous éclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille
+et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes
+prières.
+
+--Non, parlez, parlez, ma mère, je vous écoute. Oh! vous êtes encore,
+vous serez toujours notre âme à nous tous. Parlez.
+
+--Inutile; je n'ai que des idées de l'autre siècle, et la défiance
+fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, à son
+âge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon
+fils, impossible!
+
+--Eh bien! soit, ma mère, dit Henri; refusez-moi votre secours,
+privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce
+soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre
+tous les Angevins qui sont à Paris.
+
+--Faire pendre tous les Angevins! s'écria Catherine avec cet
+étonnement qu'éprouvent les esprits supérieurs lorsqu'on dit devant
+eux quelque énormité.
+
+--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brûler. A l'heure qu'il
+est, mes amis courent déjà la ville pour rompre les os à ces maudits,
+à ces brigands, à ces rebelles!....
+
+--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'écria Catherine emportée par le
+sérieux de la situation; ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait
+rien; mais ils vous perdraient avec eux.
+
+--Comment cela?
+
+--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc éternellement des
+jeux pour ne pas voir!
+
+Et elle joignit les mains.
+
+--Les rois ne sont rois qu'à la condition qu'ils vengeront les injures
+qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce
+cas surtout, tout mon royaume se lèvera pour me défendre.
+
+--Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.
+
+--Mais pourquoi cela, comment cela?
+
+--Pensez-vous qu'on égorgera, qu'on brûlera, qu'on pendra des hommes
+comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire
+couler des flots de sang?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'on les égorge.
+
+--Oui, sans doute, si on les égorge; montrez-les-moi morts, et, par
+Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les
+égorgera pas; mais on aura levé pour eux l'étendard de la révolte;
+mais on leur aura mis nue à la main l'épée qu'ils n'eussent jamais osé
+tirer du fourreau pour un maître comme François. Tandis qu'au
+contraire, dans ce cas-là, par votre imprudence, ils dégaineront pour
+défendre leur vie; et votre royaume se soulèvera, non pas pour vous,
+mais contre vous.
+
+--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'écria Henri.
+
+--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronçant le
+sourcil et en pressant ses dents de ses lèvres minces et rougies avec
+du carmin.
+
+--Cependant, si c'étaient les Angevins, ils mériteraient une punition,
+ma mère.
+
+--Oui, si c'étaient eux, mais ce ne sont pas eux.
+
+--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frère?
+
+--Ce ne sont pas les amis de votre frère, car votre frère n'a pas
+d'amis.
+
+--Mais qui est-ce donc?
+
+--Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôt votre ennemi.
+
+--Quel ennemi?
+
+--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un,
+comme votre frère Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-même je
+n'en ai jamais eu qu'un, le même toujours, incessamment.
+
+--Henri de Navarre, vous voulez dire?
+
+--Eh! oui, Henri de Navarre.
+
+--Il n'est pas à Paris!
+
+--Eh! savez-vous qui est à Paris ou qui n'y est pas? savez-vous
+quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de
+vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous êtes tous sourds,
+vous êtes tous aveugles.
+
+--Henri de Navarre! répéta Henri.
+
+--Mon fils, à chaque désappointement qui vous arrivera, à chaque
+malheur qui vous arrivera, à chaque catastrophe qui vous arrivera et
+dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hésitez pas, ne
+vous enquérez pas, c'est inutile. Écriez-vous, Henri: «C'est Henri de
+Navarre,» et vous serez sûr d'avoir dit vrai... Frappez du côté où il
+sera, et vous serez sûr d'avoir frappé juste... Oh! cet homme!... cet
+homme! voyez-vous, c'est l'épée que Dieu a suspendue au-dessus de la
+maison de Valois.
+
+--Vous êtes donc d'avis que je donne contre-ordre à l'endroit des
+Angevins?
+
+--A l'instant même, s'écria Catherine, sans perdre une minute, sans
+perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-être est-il déjà trop tard;
+courez, révoquez ces ordres; allez, ou vous êtes perdu.
+
+Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec
+une force et une énergie incroyables. Henri s'élança hors du Louvre,
+cherchant à rallier ses amis.
+
+Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des
+figures géographiques sur le sable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT CHICOT ET LA REINE MÈRE SE TROUVANT ÊTRE DU MÊME AVIS, LE ROI
+SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MÈRE.
+
+
+Henri s'assura que c'était bien le Gascon, qui, non moins attentif
+qu'Archimède, ne paraissait pas décidé à se retourner, Paris fût-il
+pris d'assaut.
+
+--Ah! malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, voilà donc comme
+tu défends ton roi?
+
+--Je le défends à ma manière, et je crois que c'est la bonne.
+
+--La bonne! s'écria le roi, la bonne, paresseux!
+
+--Je le maintiens et je le prouve.
+
+--Je suis curieux de voir cette preuve.
+
+--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande bêtise, mon roi;
+nous avons fait une immense bêtise.
+
+--En quoi faisant?
+
+--En faisant ce que nous avons fait.
+
+--Ah! ah! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits
+éminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au
+même résultat.
+
+--Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux
+Angevins! et, maintenant que j'y réfléchis, il ne m'est pas bien
+prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis,
+dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout
+simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu
+faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, à l'heure qu'il
+est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me
+déplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont
+chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, à toi,
+mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d'Anjou.
+
+--Mordieu! s'écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déjà si
+avancées que tu dis là?
+
+--Si elles ne le sont pas davantage.
+
+--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette
+pierre.
+
+--Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.
+
+--Laquelle?
+
+--Je trace la configuration des provinces que ton frère va faire
+révolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune
+d'elles pourra fournir à la révolte.
+
+--Chicot! Chicot! s'écria le roi, je n'ai donc autour de moi que des
+oiseaux de mauvais augure!
+
+--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il
+chante à son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en
+vérité, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce
+que tu dois entendre. Regarde!
+
+--Quoi!
+
+--Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui
+ressemble assez à une tartelette; tu vois? c'est là que ton frère
+s'est réfugié; aussi je lui ai donné la première place, hum! L'Anjou,
+bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand
+veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, à lui seul, peut nous
+fournir, quand je dis nous, c'est à ton frère, l'Anjou peut fournir à
+ton frère dix mille combattants.
+
+--Tu crois?
+
+--C'est le minimum. Passons à la Guyenne. La Guyenne, tu la vois,
+n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble à un veau
+marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'étonner
+de trouver là quelques mécontents; c'est un vieux foyer de révolte, et
+à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée
+de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut
+compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils
+seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, à gauche
+de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois? ces deux
+compartiments qui ressemblent à un singe sur le dos d'un éléphant. On
+a fort rogné la Navarre, sans doute; mais, avec le Béarn, il lui reste
+encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose
+que le Béarn et la Navarre, très-pressés, bien poussés, bien pressurés
+par Henriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population,
+c'est seize mille hommes. Récapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.
+
+Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa
+baguette.
+
+ Ci. 10,000
+ Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000
+ Seize mille pour le Béarn et
+ la Navarre, ci. 16,000
+
+ Total 34,000
+
+--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec
+mon frère?
+
+--Pardieu!
+
+--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?
+
+Chicot regarda Henri fixement.
+
+--Henriquet, dit-il, voilà une idée qui n'est pas de toi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.
+
+--N'importe de qui elle est; je t'interroge, réponds. Crois-tu que
+Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frère?
+
+--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un
+Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me paraît assez
+concluant.
+
+--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'écria le roi.
+
+--Ma foi, oui, répondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui
+seulement.
+
+--Il était donc à Paris?
+
+--Je le crois.
+
+--Et qui peut te le faire croire!
+
+--Mes yeux.
+
+--Tu as vu Henri de Navarre?
+
+--Oui.
+
+--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver
+jusque dans ma capitale!
+
+--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.
+
+--Après?
+
+--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voilà tout.
+
+Henri demeura pensif.
+
+--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Béarn! mon frère François et mon cousin
+Henri!
+
+--Sans compter les trois Guise, bien entendu.
+
+--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?
+
+--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur
+ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize
+mille pour le Béarn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de
+M. de Guise, comme lieutenant général de les armées; total,
+cinquante-neuf mille hommes; réduisons-les à cinquante mille, à cause
+des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est
+encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.
+
+--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.
+
+--Ce qui ne les empêchera pas de se réunir contre toi, quitte à
+s'exterminer entre eux quand ils t'auront exterminé toi-même.
+
+--Tu as raison, Chicot, ma mère a raison, vous avez raison tous deux;
+il faut empêcher un esclandre; aide-moi à réunir les Suisses.
+
+--Ah bien oui, les Suisses! Quélus les a emmenés.
+
+--Mes gardes.
+
+--Schomberg les a pris.
+
+--Les gens de mon service au moins.
+
+--Ils sont partis avec Maugiron.
+
+--Comment!... s'écria Henri, et sans mon ordre!
+
+--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de
+processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta
+peau, et même sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand
+il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci
+regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant à
+d'Épernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.
+
+--Mordieu! s'écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?
+
+--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperçois
+bien tard que tu n'es que le septième ou huitième roi de ton royaume.
+
+Henri se mordit les lèvres en frappant du pied.
+
+--Eh! fit Chicot en cherchant à distinguer dans l'obscurité.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voilà tes hommes.
+
+Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui
+accouraient, suivis à distance de quelques autres hommes à cheval et
+de beaucoup d'hommes à pied.
+
+Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux
+hommes debout près des fossés et à demi perdus dans l'obscurité.
+
+--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!
+
+--Holà, dit Schomberg, qui m'appelle?
+
+--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaître la
+voix et s'approcha.
+
+--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.
+
+--Moi-même, qui courais après vous, et qui, ne sachant où vous
+rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.
+
+--Ah! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus
+ainsi sans ma permission.
+
+--Il n'en est plus besoin, dit un troisième que le roi reconnut pour
+Maugiron, puisque tout est fini.
+
+--Tout est fini? répéta le roi.
+
+--Dieu soit loué, dit d'Épernon, apparaissant tout à coup sans que
+l'on sût d'où il sortait.
+
+--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.
+
+--Alors vous les avez tués? dit le roi.
+
+Mais il ajouta tout bas:
+
+--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.
+
+--Vous les avez tués? dit Chicot; ah! si vous les avez tués, il n'y a
+rien à dire.
+
+--Nous n'avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se
+sont enfuis comme une volée de pigeons; à peine si nous avons pu
+croiser le fer avec eux.
+
+Henri pâlit.
+
+--Et avec lequel avez-vous croisé le fer? demanda-t-il.
+
+--Avec Antraguet.
+
+--Au moins celui-là est demeuré sur le carreau?
+
+--Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.
+
+--Ils étaient donc sur leur garde? demanda le roi.
+
+--Parbleu! je le crois bien, s'écria Chicot, qu'ils y étaient; vous
+hurlez: «Mort aux Angevins!» vous remuez les canons, vous sonnez les
+cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous
+voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds que vous n'êtes bêtes.
+
+--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voilà une guerre civile
+allumée.
+
+Ces mots firent tressaillir Quélus.
+
+--Diable! fit-il, c'est vrai.
+
+--Ah! vous commencez à vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux!
+Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.
+
+--Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne
+et la couronne de Sa Majesté.
+
+--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui
+crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.
+
+--Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez à tort et à
+travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures;
+ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme
+nous.
+
+--Moi! dit Chicot.
+
+--Certainement, et même vous vous escrimiez contre les murailles en
+criant: «Mort aux Angevins!»
+
+--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou,
+chacun le sait; mais vous qui êtes tous des gens d'esprit....
+
+--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout à l'heure nous aurons
+bien assez la guerre.
+
+--Qu'ordonne Votre Majesté? dit Quélus.
+
+--Que vous employiez la même ardeur à calmer le peuple que vous avez
+mise à l'émouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les
+gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que
+demain les bourgeois prennent ce qui s'est passé pour une échauffourée
+de gens ivres.
+
+Les jeunes gens s'éloignèrent l'oreille basse, transmettant les ordres
+du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.
+
+Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui, active, mais anxieuse et
+assombrie, donnait des ordres à ses gens.
+
+--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passé?
+
+--Eh bien! ma mère, il s'est passé ce que vous avez prévu.
+
+--Ils sont en fuite?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Ah! dit-elle, et après?
+
+--Après, voilà tout, et il me semble que c'est bien assez.
+
+--La ville?
+
+--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète, je la
+tiens sous ma main.
+
+--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.
+
+--Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Je ne vois qu'un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est d'accepter franchement la position.
+
+--De quelle manière?
+
+--Je donne le mot aux colonels, à mes gardes, je fais armer mes
+milices, je retire l'armée de devant la Charité, et je marche sur
+l'Anjou.
+
+--Et M. de Guise?
+
+--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrêter, s'il est besoin.
+
+--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.
+
+--Que faire alors?
+
+Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, et réfléchit un instant.
+
+--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.
+
+--Ah! s'écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal
+inspiré aujourd'hui!
+
+--Non, mais vous êtes troublé; remettez-vous d'abord, et ensuite nous
+verrons.
+
+--Alors, ma mère, ayez des idées pour moi; faisons quelque chose,
+remuons-nous.
+
+--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour le départ d'un ambassadeur.
+
+--Et à qui le députerons-nous?
+
+--A votre frère.
+
+--Un ambassadeur à ce traître! Vous m'humiliez, ma mère.
+
+--Ce n'est pas le moment d'être fier, fit sévèrement Catherine.
+
+--Un ambassadeur qui demandera la paix?
+
+--Qui l'achètera, s'il le faut.
+
+--Pour quels avantages, mon Dieu?
+
+--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour
+pouvoir faire prendre en toute sécurité, après la paix faite, ceux qui
+se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à
+l'heure que vous voudriez les tenir.
+
+--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par
+homme.
+
+--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une
+voix pénétrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la
+haine et la vengeance.
+
+--Je crois que vous avez raison, ma mère, dit-il; mais qui leur
+enverrons-nous?
+
+--Cherchez parmi tous vos amis.
+
+--Ma mère, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme à qui je puisse
+confier une pareille mission.
+
+--Confiez-la à une femme alors.
+
+--A une femme, ma mère? est-ce que vous consentiriez?
+
+--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend
+peut-être à mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement,
+que j'arriverai à Angers avant que les amis de votre frère lui-même
+n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.
+
+--Oh! ma mère! ma bonne mère! s'écria Henri avec effusion en baisant
+les mains de Catherine, vous êtes toujours mon soutien, ma
+bienfaitrice, ma Providence!
+
+--C'est-à-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine
+en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins
+autant de pitié que de tendresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OU IL EST PROUVÉ QUE LA RECONNAISSANCE ÉTAIT UNE DES VERTUS DE M. DE
+SAINT-LUC.
+
+
+Le lendemain du jour où M. de Monsoreau avait fait, à la table de M.
+le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de
+s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand
+matin, et descendit dans la cour du palais.
+
+Il s'agissait de retrouver le palefrenier à qui il avait déjà eu
+affaire, et, s'il était possible, de tirer de lui quelques
+renseignements sur les habitudes de Roland.
+
+Le comte réussit à son gré. Il entra sous un vaste hangar, où quarante
+chevaux magnifiques grugeaient, à faire plaisir, la paille et l'avoine
+des Angevins.
+
+Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland était
+à sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.
+
+Le second fut pour chercher le palefrenier.
+
+Il le reconnut debout, les bras croisés, regardant, selon l'habitude
+de tout bon palefrenier, de quelle façon, plus ou moins avide, les
+chevaux de son maître mangeaient leur provende habituelle.
+
+--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de
+monseigneur de revenir à l'écurie tout seuls, et les dresse-t-on à ce
+manège-là?
+
+--Non, monsieur le comte, répondit le palefrenier. A quel propos Votre
+Seigneurie me demande-t-elle cela?
+
+--A propos de Roland.
+
+--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'étonne pas de la part
+de Roland, c'est un cheval très-intelligent.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperçu; la chose lui était-elle
+donc déjà arrivée?
+
+--Non, monsieur; d'ordinaire il est monté par monseigneur le duc
+d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point
+facilement à terre.
+
+--Roland ne m'a point jeté à terre, mon ami, dit le comte, piqué qu'un
+homme, cet homme fût-il un palefrenier, pût croire que lui, le grand
+veneur de France, avait vidé les arçons; car, sans être de la force de
+M. le duc d'Anjou, je suis assez bon écuyer. Non, je l'avais attaché
+au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il était
+disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait volé, ou que quelque seigneur,
+passant par les chemins, m'avait fait la méchante plaisanterie de le
+ramener, voilà pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer à
+l'écurie.
+
+--Il est rentré seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire
+hier à monsieur le comte.
+
+--C'est étrange, dit Monsoreau.
+
+Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:
+
+--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?
+
+--Il le montait presque tous les jours, avant que ses équipages ne
+fussent arrivés.
+
+--Son Altesse est rentrée tard hier?
+
+--Une heure avant vous, à peu près, monsieur le comte.
+
+--Et quel cheval montait le duc? n'était-ce pas un cheval bai-brun,
+avec les quatre pieds blancs et une étoile au front?
+
+--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn,
+que voici.
+
+--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme
+montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?
+
+--Je ne connais personne ayant un pareil cheval.
+
+--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si
+lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.
+
+--Monsieur le comte désire Roland?
+
+--Oui. Le prince t'aurait-il donné l'ordre de me le refuser?
+
+--Non, monseigneur, l'écuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de
+mettre toutes les écuries à votre disposition.
+
+Il n'y avait pas moyen de se fâcher contre un prince qui avait de
+pareilles prévenances.
+
+M. de Monsoreau fit de la tête un signe au palefrenier, lequel se mit
+à seller le cheval.
+
+Lorsque cette première opération fut finie, le palefrenier détacha
+Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.
+
+--Écoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et
+réponds-moi.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.
+
+--Combien gagnes-tu par an?
+
+--Vingt écus, monsieur.
+
+--Veux-tu gagner dix années de tes gages d'un seul coup?
+
+--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?
+
+--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre
+pieds blancs et une étoile au milieu du front.
+
+--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez là est
+bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite à
+Son Altesse.
+
+--Oui; mais deux cents écus, c'est un assez joli denier pour qu'on
+risque de prendre quelque peine à les gagner.
+
+--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher,
+tant s'en faut.
+
+--Allons, dit le comte, ta bonne volonté me plaît. Voici d'abord dix
+écus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.
+
+--Merci, mon gentilhomme.
+
+--C'est bien; tu diras au prince que je suis allé reconnaître le bois
+pour la chasse qu'il m'a commandée.
+
+Le comte achevait à peine ces mots, que la paille cria derrière lui
+sous les pas d'un nouvel arrivant.
+
+Il se retourna.
+
+--Monsieur de Bussy! s'écria le comte.
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous à Angers, quel
+miracle!
+
+--Et vous, monsieur, qu'on disait malade!
+
+--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon médecin m'ordonne-t-il un
+repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah!
+ah! vous allez monter Roland, à ce qu'il paraît? C'est une bête que
+j'ai vendue à M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la
+monte presque tous les jours.
+
+Monsoreau pâlit.
+
+--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.
+
+--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du
+premier coup, dit Bussy.
+
+--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance,
+répliqua le comte, je l'ai monté hier.
+
+--Ce qui vous a donné l'envie de le monter encore aujourd'hui?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous préparer une chasse?
+
+--Le prince désire courir un cerf.
+
+--Il y en a beaucoup, à ce que je me suis laissé dire, dans les
+environs.
+
+--Beaucoup.
+
+--Et de quel côté allez-vous détourner l'animal?
+
+--Du côté de Méridor.
+
+--Ah! très-bien, dit Bussy en pâlissant à son tour malgré lui.
+
+--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.
+
+--Non, mille grâces, répondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la
+fièvre qui me reprend.
+
+--Allons, bien, s'écria du seuil de l'écurie une voix sonore, voilà
+encore M. de Bussy levé sans ma permission.
+
+--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voilà sûr d'être grondé. Adieu,
+comte. Je vous recommande Roland.
+
+--Soyez tranquille.
+
+Bussy s'éloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous êtes si pâle, que je
+crois presque moi-même que vous êtes malade.
+
+--Sais-tu où il va? demanda Bussy.
+
+--Non.
+
+--Il va à Méridor.
+
+--Eh bien! aviez-vous espéré qu'il passerait à côté?
+
+--Que va-t-il arriver, mon Dieu! après ce qui s'est passé hier?
+
+--Madame de Monsoreau niera.
+
+--Mais il a vu.
+
+--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.
+
+--Diane n'aura pas cette force-là.
+
+--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas
+mieux les femmes!
+
+--Remy, je me sens très-mal.
+
+--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce
+matin....
+
+--Quoi?
+
+--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux
+écrevisses.
+
+--Eh! je n'ai pas faim.
+
+--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.
+
+--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scène
+tragique à Méridor. En vérité, j'eusse dû accepter de l'accompagner
+quand il me l'a proposé.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour soutenir Diane.
+
+--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai déjà dit
+et je vous le répète; et, comme il faut que nous en fassions autant,
+venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie
+debout. Pourquoi êtes-vous sorti malgré mon ordonnance?
+
+--J'étais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.
+
+Remy haussa les épaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes,
+devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers
+par la même porte que la veille.
+
+Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu
+s'assurer si c'était par hasard ou par habitude que cet animal, dont
+chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc.
+En conséquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le
+cou.
+
+Roland n'avait pas manqué à ce que son cavalier attendait de lui. A
+peine hors de la porte, il avait pris à gauche; M. de Monsoreau
+l'avait laissé faire; puis à droite, et M. de Monsoreau l'avait laissé
+faire encore.
+
+Tous deux s'étaient donc engagés dans le charmant sentier fleuri, puis
+dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, à
+mesure que Roland approchait de Méridor, son trot s'allongeait; enfin
+son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante
+minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au même
+endroit que la veille.
+
+Seulement, le lieu était solitaire et silencieux; aucun hennissement
+ne s'était fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attaché ni
+errant.
+
+M. de Monsoreau mit pied à terre; mais, cette fois, pour ne pas courir
+la chance de revenir à pied, il passa la bride de Roland dans son bras
+et se mit à escalader la muraille.
+
+Mais tout était solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les
+longues allées se déroulaient à perte de vue, et quelques chevreuils
+bondissants animaient seuls le gazon désert des vastes pelouses.
+
+Le comte jugea qu'il était inutile de perdre son temps à guetter des
+gens prévenus, qui, sans doute effrayés par son apparition de la
+veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre
+endroit. Il remonta à cheval, longea un petit sentier, et, après un
+quart d'heure de marche, dans laquelle il avait été obligé de retenir
+Roland, il était arrivé à la grille.
+
+Le baron était occupé à faire fouetter ses chiens pour les tenir en
+haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperçut son gendre
+et vint cérémonieusement au-devant de lui.
+
+Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poésies de
+Marot. Gertrude, sa fidèle suivante, brodait à ses côtés.
+
+Le comte, après avoir salué le baron, aperçut les deux femmes. Il mit
+pied à terre et s'approcha d'elles.
+
+Diane se leva, s'avança de trois pas au-devant du comte et lui fit une
+grave révérence.
+
+--Quel calme, ou plutôt quelle perfidie! murmura le comte; comme je
+vais faire lever la tempête du sein de ces eaux dormantes!
+
+Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son
+cheval; puis, se tournant vers Diane:
+
+--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment
+d'entretien.
+
+--Volontiers, monsieur, répondit Diane.
+
+--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au château, monsieur le
+comte? demanda le baron.
+
+--Oui, monsieur; jusqu'à demain, du moins.
+
+Le baron s'éloigna pour veiller lui-même à ce que la chambre de son
+gendre fut préparée selon toutes les lois de l'hospitalité.
+
+Monsoreau indiqua à Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et
+lui-même s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard
+qui eût intimidé l'homme le plus résolu.
+
+--Madame, dit-il, qui donc était avec vous dans le parc hier soir?
+
+Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.
+
+--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, à force de
+volonté sur elle-même, elle était parvenue à chasser toute émotion.
+
+--A six heures.
+
+--De quel côté?
+
+--Du côté du vieux taillis.
+
+--Ce devait être quelque femme de mes amies, et non moi, qui se
+promenait de ce côté-là.
+
+--C'était vous, madame, affirma Monsoreau.
+
+--Qu'en savez-vous? dit Diane.
+
+Monsoreau, stupéfait, ne trouva pas un mot à répondre; mais la colère
+prit bientôt la place de cette stupéfaction.
+
+--Le nom de cet homme? dites-le-moi.
+
+--De quel homme?
+
+--De celui qui se promenait avec vous.
+
+--Je ne puis vous le dire, si ce n'était pas moi qui me promenais.
+
+--C'était vous, vous dis-je! s'écria Monsoreau en frappant la terre du
+pied.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, répondit froidement Diane.
+
+--Comment osez-vous nier que je vous aie vue?
+
+--Ah! c'est vous-même, monsieur?
+
+--Oui, madame, c'est moi-même. Comment donc osez-vous nier que ce soit
+vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous à Méridor?
+
+--Voilà encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.
+
+--Madame de Saint-Luc?
+
+--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.
+
+--Et M. de Saint-Luc?....
+
+--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, à eux,
+est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez
+vus.
+
+--Ce n'était pas M. de Saint-Luc; ce n'était pas madame de Saint-Luc.
+C'était vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne
+connais pas, lui, mais que je connaîtrai, je vous le jure.
+
+--Vous persistez donc à dire que c'était moi, monsieur?
+
+--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai
+entendu le cri que vous avez poussé.
+
+--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je
+consentirai à vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut
+mieux que je me retire.
+
+--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous
+resterez.
+
+--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espère que
+vous vous contiendrez devant eux.
+
+En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaître au bout d'une
+allée, appelés par la cloche du dîner, qui venait d'entrer en branle,
+comme si l'on n'eût attendu que M. de Monsoreau pour se mettre à
+table.
+
+Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans
+doute, par leur présence, tirer Diane d'un grand embarras, ils
+s'approchèrent vivement.
+
+Madame de Saint-Luc fit une grande révérence à M. de Monsoreau;
+Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois échangèrent
+quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du
+comte, prit celui de Diane.
+
+On s'achemina vers la maison.
+
+On dînait à neuf heures, au manoir de Méridor: c'était une vieille
+coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservée le baron
+dans toute son intégrité.
+
+M. de Monsoreau se trouva placé entre Saint-Luc et sa femme; Diane,
+éloignée de son mari par une habile manoeuvre de son amie, était
+placée, elle, entre Saint-Luc et le baron.
+
+La conversation fut générale. Elle roula tout naturellement sur
+l'arrivée du frère du roi à Angers et sur le mouvement que cette
+arrivée allait opérer dans la province.
+
+Monsoreau eût bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il
+avait affaire à des convives rétifs: il en fut pour ses frais.
+
+Ce n'est pas que Saint-Luc refusât le moins du monde de lui répondre;
+tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant
+esprit, et Diane, qui, grâce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder
+le silence, remerciait son ami par des regards éloquents.
+
+--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte;
+voilà l'homme duquel j'extirperai le secret que je désire savoir, et
+cela par un moyen ou par un autre.
+
+M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, étant entré à la cour
+juste comme celui-ci en sortait.
+
+Et, sur cette conviction, il se mit à répondre au jeune homme de façon
+à doubler la joie de Diane et à ramener la tranquillité sur tous les
+points.
+
+D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes à madame de
+Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:
+
+--Soyez tranquille, madame, je mûris un projet.
+
+Nous verrons dans le chapitre suivant quel était le projet de M. de
+Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et,
+l'emmenant hors du château:
+
+--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous
+avoir trouvé ici, moi que la solitude de Méridor effrayait d'avance!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec
+une pareille compagne, il me semble que je trouverais un désert trop
+peuplé.
+
+--Je ne dis pas non, répondit Monsoreau en se mordant les lèvres.
+Cependant....
+
+--Cependant quoi?
+
+--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontré ici.
+
+--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite
+épée d'or, vous êtes, en vérité, fort poli; car je ne croirai jamais
+que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille
+femme et en face d'une si riche nature.
+
+--Bah! dit Monsoreau, j'ai passé la moitié de ma vie dans les bois.
+
+--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me
+semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel
+admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai désespéré lorsqu'il me
+faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientôt.
+
+--Pourquoi le quitteriez-vous?
+
+--Eh! monsieur, l'homme est-il maître de sa destinée? C'est la feuille
+de l'arbre que le vent détache et promène par la plaine et par les
+vallons, sans qu'il sache lui-même où il va. Vous êtes heureux, vous.
+
+--Heureux, de quoi?
+
+--De demeurer sous ces magnifiques ombrages.
+
+--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non
+plus.
+
+--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.
+
+--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de
+la belle nature, et je me défie, moi, de ce parc que vous trouvez si
+beau.
+
+--Plaît-il? fit Saint-Luc.
+
+--Oui, répéta Monsoreau.
+
+--Vous vous défiez de ce parc, avez-vous dit; et à quel propos?
+
+--Parce qu'il ne me paraît pas sûr.
+
+--Pas sûr! en vérité! dit Saint-Luc étonné. Ah! je comprends: à cause
+de l'isolement, voulez-vous dire?
+
+--Non. Ce n'est point précisément à cause de cela; car je présume que
+vous voyez du monde à Méridor?
+
+--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naïveté parfaite, pas une âme.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?
+
+--Pas depuis que j'y suis, du moins.
+
+--De cette belle cour qui est à Angers, pas un gentilhomme ne se
+détache de temps en temps?
+
+--Pas un.
+
+--C'est impossible!
+
+--C'est comme cela cependant.
+
+--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.
+
+--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai
+aperçu la plume d'un seul.
+
+--Alors, j'ai tort sur ce point.
+
+--Oui, parfaitement tort. Revenons donc à ce que vous disiez d'abord,
+que le parc n'était pas sûr. Est-ce qu'il y a des ours?
+
+--Oh! non pas.
+
+--Des loups?
+
+--Non plus.
+
+--Des voleurs?
+
+--Peut-être. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est
+fort jolie, à ce qu'il m'a paru.
+
+--Mais oui.
+
+--Est-ce qu'elle se promène souvent dans le parc?
+
+--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi
+me faites-vous cette question?
+
+--Pour rien; et, lorsqu'elle se promène, vous l'accompagnez?
+
+--Toujours, dit Saint-Luc.
+
+--Presque toujours? continua le comte.
+
+--Mais où diable voulez-vous en venir?
+
+--Eh mon Dieu! à rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque à rien
+du moins.
+
+--J'écoute.
+
+--C'est qu'on me disait....
+
+--Que vous disait-on? Parlez.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--Jamais je ne me fâche.
+
+--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-là se font; c'est qu'on me
+disait que l'on avait vu rôder un homme dans le parc.
+
+--Un homme?
+
+--Oui.
+
+--Qui venait pour ma femme?
+
+--Oh! je ne dis point cela.
+
+--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de
+Monsoreau; c'est on ne peut plus intéressant; et qui donc a vu cela?
+je vous prie.
+
+--A quoi bon?
+
+--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer
+de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour
+madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!
+
+--Écoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas
+que ce soit pour madame de Saint-Luc.
+
+--Et pour qui donc?
+
+--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.
+
+--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.
+
+--Comment! vous aimeriez mieux cela?
+
+--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus égoïste que les
+maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutôt! ajouta
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entré?
+
+--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.
+
+--Vous avez vu un homme dans le parc?
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+--Seul?
+
+--Avec madame de Monsoreau.
+
+--Quand cela? demanda le comte.
+
+--Hier.
+
+--Où donc?
+
+--Mais ici, à gauche, tenez.
+
+Et, comme Monsoreau avait dirigé sa promenade et celle de Saint-Luc du
+côté du vieux taillis, il put, d'où il était, montrer la place à son
+compagnon.
+
+--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais état; il
+faudra que je prévienne le baron qu'on lui dégrade ses clôtures.
+
+--Et qui soupçonnez-vous?
+
+--Moi! qui je soupçonne?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--De quoi?
+
+--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma
+femme.
+
+Saint-Luc parut se plonger dans une méditation profonde dont M. de
+Monsoreau attendit avec anxiété le résultat.
+
+--Eh bien! dit-il.
+
+--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guère que....
+
+--Que... qui?... demanda vivement le comte.
+
+--Que... vous... dit Saint-Luc en se découvrant le visage.
+
+--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte
+pétrifié.
+
+--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de
+ces choses-là; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?
+
+--Allons, vous ne voulez pas me répondre; avouez cela, cher ami; mais
+ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un énorme
+service que j'attends de vous.
+
+Saint-Luc se gratta l'oreille.
+
+--Je ne vois toujours que vous, dit-il.
+
+--Trêve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je
+vous en préviens, elle est de conséquence.
+
+--Vous croyez?
+
+--Mais je vous dis que j'en suis sûr.
+
+--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?
+
+--Il vient à la dérobée, parbleu.
+
+--Souvent?
+
+--Je le crois bien: ses pieds sont imprimés dans la pierre molle du
+mur, regardez plutôt.
+
+--En effet.
+
+--Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu de ce que je viens de vous
+dire?
+
+--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.
+
+--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; après?
+
+--Après, je ne m'en suis pas inquiété; j'ai cru que c'était vous.
+
+--Mais quand je vous dis que non.
+
+--Je vous crois, mon cher monsieur.
+
+--Vous me croyez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors....
+
+--Alors c'est quelque autre.
+
+Le grand veneur regarda d'un oeil presque menaçant Saint-Luc, qui
+déployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.
+
+--Ah! fit-il d'un air si courroucé, que le jeune homme leva la tête.
+
+--J'ai encore une idée, dit Saint-Luc.
+
+--Allons donc!
+
+--Si c'était....
+
+--Si c'était?
+
+--Non.
+
+--Non?
+
+--Mais si.
+
+--Parlez.
+
+--Si c'était M. le duc d'Anjou.
+
+--J'y avais bien pensé, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des
+renseignements: ce ne pouvait être lui.
+
+--Eh! eh! le duc est bien fin.
+
+--Oui, mais ce n'est pas lui.
+
+--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous
+voulez que je vous dise, moi, que cela est.
+
+--Sans doute; vous qui habitez le château, vous devez savoir....
+
+--Attendez! s'écria Saint-Luc.
+
+--Y êtes-vous?
+
+--J'ai encore une idée. Si ce n'était ni vous ni le duc, c'était sans
+doute moi.
+
+--Vous, Saint-Luc?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous, qui venez à cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez
+venir par le dedans?
+
+--Eh! mon Dieu! je suis un être si capricieux, dit Saint-Luc.
+
+--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaître au haut du
+mur?
+
+--Dame! on la prendrait à moins.
+
+--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commençait à n'être
+plus maître de son irritation.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Mais vous vous moquez de moi, à la fin! s'écria le comte pâlissant,
+et voilà un quart d'heure de cela.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en
+regardant Monsoreau avec une fixité qui fit frissonner celui-ci malgré
+son courage féroce; il y a vingt minutes.
+
+--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.
+
+--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur,
+avec toutes vos questions de sbire?
+
+--Ah! j'y vois clair maintenant.
+
+--Le beau miracle! à dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.
+
+--Je vois que vous vous entendez avec le traître, avec le lâche que
+j'ai failli tuer hier.
+
+--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.
+
+--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai à sa place.
+
+--Bah! dans votre maison! comme cela, tout à coup! sans dire gare!
+
+--Croyez-vous donc que je me gênerai pour punir un misérable? s'écria
+le comte exaspéré.
+
+--Ah! monsieur de Monsoreau, répliqua Saint-Luc, que vous êtes donc
+mal élevé! et que la fréquentation des bêtes fauves a détérioré vos
+moeurs! Fi!....
+
+--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en
+se plaçant devant Saint-Luc, les bras croisés et le visage bouleversé
+par l'expression effrayante du désespoir qui le mordait au coeur.
+
+--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins
+du monde; vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de
+Monsoreau.
+
+Le comte, hors de lui, mit la main à son épée.
+
+--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez...
+Je vous prends vous-même à témoin que je suis parfaitement calme.
+
+--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te
+provoque.
+
+--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre côté du mur, monsieur
+de Monsoreau; de l'autre côté du mur, nous serons sur un terrain
+neutre.
+
+--Que m'importe? s'écria le comte.
+
+--Il m'importe à moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez
+vous.
+
+--A la bonne heure! dit Monsoreau en se hâtant de franchir la brèche.
+
+--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient
+pas bien; il faut qu'elle ait été fort ébranlée. N'allez pas vous
+blesser, au moins; en vérité, je ne m'en consolerais pas.
+
+Et Saint-Luc se mit à franchir la muraille à son tour.
+
+--Allons! allons! hâte-toi, dit le comte en dégaînant.
+
+--Et moi qui viens à la campagne pour mon agrément! dit Saint-Luc se
+parlant à lui-même; ma foi, je me serai bien amusé.
+
+Et il sauta de l'autre côté du mur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI
+LUI AVAIT MONTRÉ.
+
+
+Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'épée à la main, et en
+faisant des appels furieux avec le pied.
+
+--Y es-tu? dit le comte.
+
+--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place,
+le dos au soleil; ne vous gênez pas.
+
+Monsoreau fit un quart de conversion.
+
+--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette façon je verrai clair à ce
+que je fais.
+
+--Ne me ménages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.
+
+--Ah çà! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?
+
+--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!
+
+--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son épée à
+son tour.
+
+--Tu dis....
+
+--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de
+pissenlits.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.
+
+Et il se mit en garde, toujours riant.
+
+Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable
+agilité à Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une
+agilité égale.
+
+--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de
+son ennemi, vous tirez fort agréablement l'épée, et tout autre que moi
+ou Bussy eût été tué par votre dernier dégagement.
+
+Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avait affaire.
+
+--Vous êtes peut-être étonné, dit Saint-Luc, de me trouver si
+convenablement l'épée dans la main; c'est que le roi, qui m'aime
+beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leçons,
+et m'a montré, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout
+à l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de
+ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d'un coup
+enseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.
+
+--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspéré en
+se fendant à fond pour porter un coup droit qui eût traversé une
+muraille.
+
+--Dame! on fait ce qu'on peut, répliqua modestement Saint-Luc en se
+jetant de côté, forçant, par ce mouvement, son adversaire de faire une
+demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.
+
+--Ah! ah! dit-il, voilà où je voulais vous voir, en attendant que je
+vous voie où je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien
+conduit ce coup-là, hein? Aussi, je suis content, vrai, très-content!
+Vous aviez tout à l'heure cinquante chances seulement sur cent d'être
+tué; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
+
+Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui
+connaissait pas, et que personne n'eût soupçonnées dans ce jeune homme
+efféminé, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups
+au grand veneur, qui les para, tout étourdi de cet ouragan mêlé de
+sifflements et d'éclairs; le sixième fut un coup de prime composé
+d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil
+l'empêcha de voir la première moitié, et dont il ne put voir la
+seconde, attendu que l'épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa
+poitrine.
+
+Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chêne déraciné
+qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel côté tomber.
+
+--Là! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances complètes;
+et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la
+touffe que je vous ai indiquée.
+
+Les forces manquèrent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se
+voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, à la pourpre
+desquels il mêla son sang.
+
+Saint-Luc essuya tranquillement son épée et regarda cette dégradation
+de nuances qui, peu à peu, change en un masque de cadavre le visage de
+l'homme qui agonise.
+
+--Ah! vous m'avez tué, monsieur, dit Monsoreau.
+
+--J'y tâchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couché
+là, près de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fâché de ce
+que j'ai fait! Vous m'êtes sacré à présent, monsieur; vous êtes
+horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous étiez brave.
+
+Et, tout satisfait de cette oraison funèbre, Saint-Luc mit un genou en
+terre près de Monsoreau, et lui dit:
+
+--Avez-vous quelque volonté dernière à déclarer, monsieur? et, foi de
+gentilhomme, elle sera exécutée. Ordinairement, je sais cela, moi,
+quand on est blessé, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher à
+boire.
+
+Monsoreau ne répondit pas. Il s'était retourné la face contre terre,
+mordant le gazon et se débattant dans son sang.
+
+--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitié, amitié, tu
+es une divinité bien exigeante!
+
+Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tête et retomba
+avec un lugubre gémissement.
+
+--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus à lui... C'est
+bien aisé à dire: ne pensons plus à lui... Voilà que j'ai tué un
+homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps à
+la campagne.
+
+Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sa course à travers le parc et
+arriva au château.
+
+La première personne qu'il aperçut fut Diane; elle causait avec son
+amie.
+
+--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.
+
+Puis, s'approchant du groupe charmant formé par les deux femmes:
+
+--Pardon, chère dame, fit-il à Diane; mais j'aurais vraiment bien
+besoin de dire deux mots à madame de Saint-Luc.
+
+--Faites, cher hôte, faîtes, répliqua madame de Monsoreau; je vais
+retrouver mon père à la bibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de
+Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, tu viendras me
+reprendre, je serai là.
+
+--Oui, sans faute, dit Jeanne.
+
+Et Diane s'éloigna en les saluant de la main et du sourire.
+
+Les deux époux demeurèrent seuls.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous
+paraissez sinistre, cher époux.
+
+--Mais oui, mais oui, répondit Saint-Luc.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Eh! mon Dieu! un accident!
+
+--A vous? dit Jeanne effrayée.
+
+--Pas précisément à moi, mais à une personne qui était près de moi.
+
+--A quelle personne donc?
+
+--A celle avec laquelle je me promenais.
+
+--A monsieur de Monsoreau?
+
+--Hélas! oui. Pauvre cher homme!
+
+--Que lui est-il donc arrivé?
+
+--Je crois qu'il est mort!....
+
+--Mort! s'écria Jeanne avec une agitation bien naturelle à concevoir,
+mort!
+
+--C'est comme cela.
+
+--Lui qui, tout à l'heure, était là, parlant, regardant!....
+
+--Eh! justement, voilà la cause de sa mort; il a trop regardé et
+surtout trop parlé.
+
+--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras
+de son mari.
+
+--Quoi?
+
+--Vous me cachez quelque chose.
+
+--Moi! absolument rien, je vous jure, pas même l'endroit où il est
+mort.
+
+--Et où est-il mort?
+
+--Là-bas, derrière le mur, à l'endroit même où notre ami Bussy avait
+l'habitude d'attacher son cheval.
+
+--C'est vous qui l'avez tué, Saint-Luc?
+
+--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'étions que nous deux,
+je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas
+difficile de deviner lequel des deux a tué l'autre.
+
+--Malheureux que vous êtes!
+
+--Ah! chère amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqué, insulté; il a tiré
+l'épée du fourreau.
+
+--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, j'en étais sûr! Vous verrez qu'avant huit jours
+on dira saint Monsoreau.
+
+--Mais vous ne pouvez rester ici! s'écria Jeanne; vous ne pouvez
+habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tué.
+
+--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voilà pourquoi je suis
+accouru pour vous prier, chère amie, de faire vos apprêts de départ.
+
+--Il ne vous a pas blessé, au moins?
+
+--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voilà une question
+qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.
+
+--Alors nous partirons.
+
+--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment à
+l'autre, on peut découvrir l'accident.
+
+--Quel accident? s'écria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensée
+comme quelquefois on revient sur ses pas.
+
+--Ah! fit Saint-Luc.
+
+--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voilà madame de Monsoreau veuve.
+
+--Voilà justement ce que je me disais tout à l'heure.
+
+--Après l'avoir tué?
+
+--Non, auparavant.
+
+--Allons, tandis que je vais la prévenir....
+
+--Prenez bien des ménagements, chère amie!
+
+--Mauvaise nature! pendant que je vais la prévenir, sellez les chevaux
+vous-même, comme pour une promenade.
+
+--Excellente idée. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs,
+chère amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tête commence un peu à
+s'embarrasser.
+
+--Mais où allons-nous?
+
+--A Paris.
+
+--A Paris! Et le roi?
+
+--Le roi aura tout oublié; il s'est passé tant de choses depuis que
+nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est
+probable, ma place est à ses côtés.
+
+--C'est bien; nous partons pour Paris alors.
+
+--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.
+
+--Pour écrire à qui?
+
+--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela
+l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.
+
+--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour écrire dans
+ma chambre.
+
+Saint-Luc y monta aussitôt, et, d'une main qui, quoi qu'il en eût,
+tremblait quelque peu, il traça à la hâte les lignes suivantes:
+
+«Cher ami,
+
+«Vous apprendrez, par la voie de la Renommée, l'accident arrivé à M.
+de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une
+discussion sur les effets et les causes de la dégradation des murs et
+l'inconvénient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette
+discussion, M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicots et
+de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tué roide.
+
+«Votre ami pour la vie, «SAINT-LUC.
+
+«P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraître un peu
+invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrivé,
+nous avions tous deux l'épée à la main.
+
+«Je pars à l'instant même pour Paris, dans l'intention de faire ma
+cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas très-sûr après ce qui vient
+de se passer.»
+
+Dix minutes après, un serviteur du baron courait à Angers porter cette
+lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de
+traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane
+éplorée, et surtout fort embarrassée pour raconter au baron la triste
+histoire de cette rencontre.
+
+Elle avait détourné les yeux quand Saint-Luc avait passé.
+
+--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci à sa femme; décidément tous
+les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+OU L'ON VOIT LA REINE MÈRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE
+VILLE D'ANGERS.
+
+
+L'heure même où M. de Monsoreau tombait sous l'épée de Saint-Luc, une
+grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers,
+fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.
+
+Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des
+symphonies semblables.
+
+C'était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers,
+avec une suite assez imposante.
+
+On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla
+trouver le prince, qui se mit dans le sien.
+
+Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort
+beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber
+le murs de Jéricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.
+
+Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes
+avancées, espérant que la majesté d'un visage royal ferait plus
+d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la
+reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent
+fermées.
+
+Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses
+à ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entrée pour la reine
+mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui
+répondit qu'Angers, étant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans
+quelques formalités indispensables.
+
+Le gentilhomme revint très-mortifié vers sa maîtresse, et Catherine
+laissa échapper alors dans toute l'amertume de sa réalité, dans toute
+la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard
+selon les proportions qu'avait prises l'autorité royale:
+
+--J'attends! murmura-t-elle.
+
+Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.
+
+Enfin Bussy, qui avait employé près d'une demi-heure à sermonner le
+duc et à lui forger cent raisons d'État, toutes plus péremptoires les
+unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec
+force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à
+la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d'un pas de recteur,
+au-devant de Sa Majesté.
+
+Catherine commençait à se fatiguer, non pas d'attendre, mais de
+méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.
+
+Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un génie
+rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir
+quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa
+captivité; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui
+briserait le couvercle du vase.
+
+Catherine en était là. Elle s'était promis d'abord de gracieuser les
+gentilshommes qui s'empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite
+elle fit voeu d'accabler de sa colère celui qui se présenterait le
+premier.
+
+Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme
+un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu'il ne voit.
+
+--Qui vive? cria-t-il.
+
+Catherine s'attendait au moins à des génuflexions; son gentilhomme la
+regarda pour connaître ses volontés.
+
+--Allez, dit-elle, allez encore à la barrière; on crie: «Qui vive!»
+Répondez, monsieur, c'est une formalité....
+
+Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.
+
+--C'est madame la reine mère, dit-il, qui vient visiter la bonne ville
+d'Angers.
+
+--Fort bien, monsieur, répliqua Bussy; veuillez tourner à gauche, à
+quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.
+
+--La poterne! s'écria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour
+Sa Majesté!
+
+Bussy n'était plus là pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous
+cape, il s'était dirigé vers l'endroit où, d'après ses instructions,
+devait descendre Sa Majesté la reine mère.
+
+--Votre Majesté a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La
+poterne!
+
+--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par là, puisque c'est par
+là qu'on entre.
+
+Et l'éclair de son regard fit pâlir le maladroit qui venait de
+s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposée à sa souveraine.
+
+Le cortège tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.
+
+Bussy, à pied, l'épée nue à la main, s'avança au dehors de la petite
+porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui
+les plumes des chapeaux balayaient la terre.
+
+--Soit, Votre Majesté, la bienvenue dans Angers, dit-il.
+
+Il avait à ses côtés des tambours qui ne battirent pas, et des
+hallebardiers qui ne quittèrent pas le port d'armes.
+
+La reine descendit de litière, et, s'appuyant sur le bras d'un
+gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, après avoir
+répondu ce seul mot:
+
+--Merci, monsieur de Bussy.
+
+C'était toute la conclusion des méditations qu'on lui avait laissé le
+temps de faire.
+
+Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévint tout à coup et l'arrêta
+même par le bras.
+
+--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majesté se
+heurterait.
+
+--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la
+première fois que j'entre ainsi dans une ville.
+
+Ces paroles, prononcées avec un naturel parfait, avaient pour les
+courtisans habiles un sens, une profondeur et une portée qui firent
+réfléchir plus d'un assistant, et Bussy lui-même se tordit la
+moustache en regardant de côté.
+
+--Tu as été trop loin, lui dit Livarot à l'oreille.
+
+--Bah! laisse donc, répliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien
+d'autres.
+
+On hissa la litière de Sa Majesté par-dessus le mur avec un palan, et
+elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses
+amis remontèrent à cheval escortant des deux côtés la litière.
+
+--Mon fils! dit tout à coup Catherine; je ne vois pas mon fils
+d'Anjou!
+
+Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui étaient arrachés par une
+irrésistible colère. L'absence de François en un pareil moment était
+le comble de l'insulte.
+
+--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majesté ne
+peut douter que Son Altesse ne se fût empressée de faire elle-même les
+honneurs de _sa_ ville.
+
+Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.
+
+--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'écria-t-elle. Ah! messieurs,
+hâtons-nous... est-il bien soigné, au moins?
+
+--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise
+comme pour savoir si réellement dans cette femme il y avait une mère.
+
+--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine après une pause qu'elle
+employa utilement à passer la revue de tous les gentilshommes.
+
+--Oui, certes, madame, oui.
+
+Les lèvres de Catherine se pincèrent.
+
+--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.
+
+--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette à ces
+indispositions subites.
+
+--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?
+
+--Mon Dieu, oui, madame.
+
+On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le
+passage de la litière.
+
+Bussy courut devant par les montées, et, entrant tout essoufflé chez
+le duc:
+
+--La voici, dit-il... Gare!
+
+--Est-elle furieuse?
+
+--Exaspérée.
+
+--Elle se plaint?
+
+--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.
+
+--Qu'a dit le peuple?
+
+--Le peuple n'a pas sourcillé; il regarde cette femme avec une muette
+frayeur: s'il ne la connaît pas, il la devine.
+
+--Et elle?
+
+--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.
+
+--Diable!
+
+--C'est ce que j'ai pensé, oui, monseigneur. Diable, jouez serré!
+
+--Nous nous maintenons à la guerre, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez
+encore que cinq.
+
+--Bah! tu me crois donc bien faible?... Êtes-vous tous là? Pourquoi
+Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.
+
+--Je le crois à Méridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.
+
+--Sa Majesté la reine mère! cria l'huissier au seuil de la chambre.
+
+Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue de noir, selon sa coutume.
+
+Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec
+une agilité qu'on n'aurait pas soupçonnée en ce corps usé par l'âge,
+Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.
+
+--Elle va l'étouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!
+
+Elle fit plus, elle pleura.
+
+--Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac, chaque larme sera payée un
+muid de sang.
+
+Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy
+fit un signe, et les assistants s'éloignèrent. Lui, comme s'il était
+chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.
+
+--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens,
+mon cher monsieur de Bussy? dit tout à coup Catherine. Après mon fils,
+c'est vous qui êtes notre ami le plus cher, et maître du logis,
+n'est-ce pas? je vous demande cette grâce.
+
+Il n'y avait pas à hésiter.
+
+--Je suis pris, pensa Bussy.
+
+--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire à Votre Majesté, je
+m'en y vais.
+
+--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au
+Louvre, je vais revenir.
+
+Et il sortit, sans avoir pu adresser même un signe au duc. Catherine
+s'en défiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.
+
+Catherine chercha tout d'abord à savoir si son fils était malade ou
+feignait seulement la maladie. Ce devait être toute la base de ses
+opérations diplomatiques.
+
+Mais François, en digne fils d'une pareille mère, joua miraculeusement
+son rôle. Elle avait pleuré, il eut la fièvre.
+
+Catherine, abusée, le crût malade; elle espéra donc avoir plus
+d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle
+combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et à
+tel point, qu'il s'en étonna et en demanda la raison.
+
+--Vous avez couru un si grand danger, répliqua-t-elle, mon enfant!
+
+--En me sauvant du Louvre, ma mère?
+
+--Oh! non pas, après vous être sauvé.
+
+--Comment cela?
+
+--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse évasion....
+
+--Eh bien?....
+
+--Étaient vos plus cruels ennemis....
+
+--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.
+
+--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'éternel fléau de
+nôtre race... Je le reconnais bien.
+
+--Ah! ah! s'écria François, elle le sait.
+
+--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout
+gagné?
+
+--C'est impossible, répliqua-t-il, on vous trompe, ma mère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il n'est pour rien dans mon évasion, et qu'y fût-il pour
+quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je
+n'ai vu le roi de Navarre.
+
+--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit
+Catherine sentant que le coup n'avait pas porté.
+
+--Quoi encore, ma mère? répliqua-t-il en regardant souvent dans son
+alcôve la tapisserie qui s'agitait derrière la reine.
+
+Catherine s'approcha de François, et d'une voix qu'elle s'efforçait de
+rendre épouvantée:
+
+--La colère du roi! fit-elle, cette furieuse colère qui vous menace!
+
+--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frère
+est dans une furieuse colère, je le crois; mais je suis sauf.
+
+--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus
+audacieux.
+
+La tapisserie trembla.
+
+--J'en suis sûr, répondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne
+mère, que vous êtes venue vous-même me l'annoncer.
+
+--Comment cela? dit Catherine inquiète de ce calme.
+
+--Parce que, continua-t-il après un nouveau regard à la cloison, si
+vous n'aviez été chargée que de m'apporter ces menaces, vous ne
+fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hésité à me
+fournir un otage tel que Votre Majesté.
+
+Catherine effrayée leva la tête.
+
+--Un otage, moi! dit-elle.
+
+--Le plus saint et le plus vénérable de tous, répliqua-t-il en
+souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup
+d'oeil triomphant adressé à la boiserie.
+
+Catherine laissa tomber ses bras, comme écrasée; elle ne pouvait
+deviner que Bussy, par une porte secrète, surveillait son maître et le
+tenait en échec sous son regard, depuis le commencement de
+l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit à chaque
+hésitation.
+
+--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous
+apporte, vous avez parfaitement raison.
+
+--J'écoute, ma mère, dit François, vous savez avec quel respect; je
+crois que nous commençons à nous entendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.
+
+
+Catherine avait eu, dans cette première partie de l'entretien, un
+désavantage visible. Ce genre d'échecs était si peu prévu, et surtout
+si inaccoutumé, qu'elle se demandait si son fils était aussi décidé
+dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit événement
+changea tout à coup la face des choses.
+
+On a vu des batailles aux trois quarts perdues être gagnées par un
+changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un
+double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes
+machines.
+
+Bussy était, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret,
+aboutissant à l'alcôve de M. le duc d'Anjou, placé de façon à n'être
+vu que du prince; de sa cachette, il passait la tête par une fente de
+la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa
+cause.
+
+Sa cause, comme on le comprend, était la guerre à tout prix: il
+fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller
+ainsi le mari et visiter la femme.
+
+Cette politique, extrêmement simple, compliquait cependant au plus
+haut degré toute la politique de France; aux grands effets les petites
+causes.
+
+Voilà pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes,
+avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils
+effrayants enfin, Bussy poussait son maître à la férocité. Le duc, qui
+avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement
+on ne peut plus féroce.
+
+Catherine était donc battue sur tous les points et ne songeait plus
+qu'à faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit événement, presque
+aussi inattendu que l'entêtement de M. le duc d'Anjou, vint à sa
+rescousse.
+
+Tout à coup, au plus vif de la conversation de la mère et du fils, au
+plus fort de la résistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer
+par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la
+conversation, il porta, sans se retourner, la main à l'endroit
+sollicité, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet,
+il trouva un bras, et après le bras une épaule, et après l'épaule un
+homme.
+
+Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.
+
+L'homme était Remy.
+
+Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il
+attira doucement son maître dans la chambre voisine.
+
+--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte très-impatient, et pourquoi
+me dérange-t-on dans un pareil moment?
+
+--Une lettre, dit tout bas Remy.
+
+--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une
+conversation aussi importante que celle que je faisais avec
+monseigneur le duc d'Anjou!
+
+Remy ne parut aucunement désarçonné par cette boutade.
+
+--Il y a lettre et lettre, dit-il.
+
+--Sans doute, pensa Bussy; d'où vient cela?
+
+--De Méridor.
+
+--Oh! fit vivement Bussy, de Méridor! Merci, mon bon Remy, merci!
+
+--Je n'ai donc plus tort?
+
+--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Où est cette lettre?
+
+--Ah! voilà ce qui m'a fait juger qu'elle était de la plus haute
+importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'à vous seul.
+
+--Il a raison. Est-il là?
+
+--Oui.
+
+--Amène-le.
+
+Remy ouvrit une porte et fit signe à une espèce de palefrenier de
+venir à lui.
+
+--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.
+
+--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.
+
+Et il lui mit une demi-pistole dans la main.
+
+--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la
+lettre.
+
+--Et c'est elle qui te l'a remise!
+
+--Non, pas elle, lui.
+
+--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'écriture.
+
+--M. de Saint-Luc!
+
+--Ah! ah!
+
+Bussy avait pâli légèrement; car, à ce mot: _lui_, il avait cru qu'il
+était question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le
+privilège de faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.
+
+Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette émotion
+que tout individu doit craindre de manifester quand il reçoit une
+lettre importante, et qu'il n'est pas César Borgia, Machiavel,
+Catherine de Médicis ou le diable.
+
+Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car à peine
+eût-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta
+au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pâle qu'il
+était, il devint pourpre, resta un instant étourdi, et, sentant qu'il
+allait tomber, fut forcé de se laisser aller sur un fauteuil près de
+la fenêtre.
+
+--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait
+produit la lettre qu'il apportait.
+
+Et il le poussa par les épaules.
+
+Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et
+il avait peur qu'on ne lui reprît sa demi-pistole.
+
+Remy revint au comte, et le secouant par le bras:
+
+--Mordieu! s'écria-t-il, répondez-moi à l'instant même; ou, par saint
+Esculape, je vous saigne des quatre membres.
+
+Bussy se releva; il n'était plus rouge, il n'était plus étourdi, il
+était sombre..
+
+--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.
+
+Et il tendit la lettre à Remy. Remy lut avidement.
+
+--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de
+Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expédier
+une âme en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas à deux fois.
+
+--C'est incroyable! balbutia Bussy.
+
+--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre
+position changée du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une
+comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche
+comme Ambroise Paré.
+
+--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.
+
+--Il me semble, répondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose à faire
+pour cela, et qu'elle l'était déjà plus qu'elle n'était celle de son
+mari.
+
+--Monsoreau mort!
+
+--Mort! répéta le Baudoin, c'est écrit.
+
+--Oh! il me semble que je fais un rêve, Remy. Quoi! je ne verrai plus
+cette espèce de spectre, toujours prêt à se dresser entre moi et le
+bonheur? Remy, nous nous trompons,
+
+--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombé
+sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort!
+J'avais déjà remarqué qu'il était très-dangereux de tomber sur des
+coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les
+femmes.
+
+--Mais alors, dit Bussy, sans écouter toutes les facéties de Remy, et
+suivant seulement les détours de sa pensée, qui se tordait en tous
+sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester à
+Méridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part,
+quelque part où elle puisse oublier.
+
+--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on
+oublie assez bien à Paris.
+
+--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des
+Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons
+obscurément, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage
+pour nous ne sera que le lendemain des félicités de la veille.
+
+--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller à Paris....
+
+--Eh bien!
+
+--Il nous faut quelque chose.
+
+--Quoi?
+
+--Il nous faut la paix en Anjou.
+
+--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu
+et perdu inutilement!
+
+--Cela veut dire que vous allez monter à cheval et courir à Méridor.
+
+--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis
+invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma
+présence serait presque inconvenante.
+
+--Comment la verrai-je? me présenterai-je au château?
+
+--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-être se promènera-t-elle là
+en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperçois pas, va au
+château.
+
+--Que lui dirai-je?
+
+--Que je suis à moitié fou.
+
+Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'expérience lui avait
+appris à compter comme sur un autre lui-même, il courut reprendre sa
+place dans le corridor à l'entrée de l'alcôve derrière la tapisserie.
+
+Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que
+sa présence lui avait fait perdre.
+
+--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une
+mère ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.
+
+--Vous voyez pourtant, ma mère, répondit le duc d'Anjou, que cela
+arrive quelquefois.
+
+--Jamais quand elle le veut.
+
+--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui,
+satisfait de cette fière parole, chercha Bussy pour en être récompensé
+par un coup d'oeil approbateur.
+
+--Mais je le veux! s'écria Catherine; entendez-vous bien, François? je
+le veux.
+
+Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les
+paroles étaient impératives et la voix était presque suppliante.
+
+--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.
+
+--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront
+aisés pour arriver à ce but.
+
+--Ah! ah! fit François. Diable!
+
+--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous?
+parlez! commandez!
+
+--Oh! ma mère! dit François presque embarrassé d'une si complète
+victoire, qui ne lui laissait pas la faculté d'être un vainqueur
+rigoureux.
+
+--Écoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous
+ne cherchez pas à noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce
+n'est pas possible. Vous n'êtes ni un mauvais Français ni un mauvais
+frère.
+
+--Mon frère m'a insulté, madame, et je ne lui dois plus rien; non,
+rien comme à mon frère, rien comme à mon roi.
+
+--Mais moi, François, moi! vous n'avez pas à vous en plaindre, de moi?
+
+--Si fait, madame, car vous m'avez abandonné, vous! reprit le duc en
+pensant que Bussy était toujours là et pouvait l'entendre comme par le
+passé.
+
+--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien!
+soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-égorger
+ses enfants.
+
+Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de
+mourir.
+
+--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'écria
+François qui n'avait pas le coeur navré du tout.
+
+Catherine fondit en larmes.
+
+Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours
+des regards inquiets du côté de l'alcôve.
+
+--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prétentions au moins,
+que nous sachions à quoi nous en tenir.
+
+--Que voulez-vous vous-même? voyons, ma mère, dit François; parlez, je
+vous écoute.
+
+--Je désire que vous reveniez à Paris, cher enfant, je désire que vous
+rentriez à la cour du roi votre frère, qui vous tend les bras.
+
+--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend
+les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.
+
+--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mère,
+sur le sang de notre Seigneur Jésus-Christ (Catherine se signa), vous
+serez reçu par le roi, comme si c'était vous qui fussiez le roi, et
+lui le duc d'Anjou.
+
+Le duc regardait obstinément du côté de l'alcôve.
+
+--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous
+d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?
+
+--Eh! madame, votre fils m'en a donné, et des gardes d'honneur même,
+puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.
+
+--Voyons, ne me répondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera,
+vous les choisirez vous-même; vous aurez un capitaine, s'il le faut,
+et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.
+
+Le duc, ébranlé par cette dernière offre, à laquelle il devait penser
+que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcôve, tremblant de
+rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinçant dans
+l'ombre. Mais, ô surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux,
+et applaudissant par de nombreuses approbations de tête.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? se demandât-il; Bussy ne voulait-il
+donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors,
+dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-même, je dois donc accepter?
+
+--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des épaules et de la tête.
+
+--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir à
+Paris?
+
+--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui
+allait toujours en croissant.
+
+--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si
+difficile de revenir à Paris?
+
+--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous étions
+convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me
+conseille la paix et les embrassades.
+
+--Eh bien! demanda Catherine avec anxiété, que répondez-vous?
+
+--Ma mère, je réfléchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec
+Bussy de cette contradiction, et demain....
+
+--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagné la bataille.
+
+--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-être raison.
+
+Et tous deux se séparèrent après s'être embrassés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI
+ÉTAIT UNE PREUVE QU'IL N'ÉTAIT PAS TOUT A FAIT MORT.
+
+
+Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare.
+Remy s'avouait cela à lui-même, tout en courant sur un des meilleurs
+chevaux des écuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il
+venait, sur ce point, après M. de Monsoreau; force lui avait donc été
+d'en prendre un autre.
+
+--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin à lui-même; et, de son
+côté, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voilà pourquoi
+je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur
+pour deux.
+
+Puis il ajoutait, en respirant à pleine poitrine:
+
+--En vérité, je crois que mon coeur n'est plus assez large.
+
+Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je
+vais faire à madame Diane.
+
+Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre, des salutations, des
+révérences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des
+pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'exécuterai à
+moi tout seul.
+
+Quant à M. de Saint-Luc, s'il est encore au château, ce dont je doute,
+un vivat et des actions de grâces en latin. Il ne sera pas funèbre,
+lui, j'en suis sûr....
+
+Ah! j'approche.
+
+En effet, le cheval, après avoir pris à gauche, puis à droite, après
+avoir suivi le sentier fleuri, après avoir traversé le taillis et la
+haute futaie, était entré dans le fourré qui conduisait à la muraille.
+
+--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand
+veneur; ceux sur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus
+beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!
+
+Remy approchait de plus en plus de la muraille.
+
+Tout à coup le cheval s'arrêta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe;
+Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas à ce temps
+d'arrêt, faillit sauter par-dessus la tête de Mithridate.
+
+C'était ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et
+place de Roland.
+
+Remy, que la pratique avait fait écuyer sans peur, mit ses éperons
+dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il
+avait sans doute reçu ce nom à cause de la ressemblance que son
+caractère obstiné présentait avec celui du roi du Pont.
+
+Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle
+arrêtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de
+sang, que peu à peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se
+couronnait d'une petite mousse rose.
+
+--Tiens! s'écria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc
+aurait transpercé M. de Monsoreau?
+
+Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.
+
+A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un
+corps qui paraissait plus roide encore.
+
+Les jambes étaient allongées, le corps était adossé à la muraille.
+
+--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons,
+si la veuve le laisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c'est
+bon signe pour nous, et l'oraison funèbre se fera en pirouettes, en
+ronds de jambe et en polonaise.
+
+Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelques pas en avant dans la
+direction du corps.
+
+--C'est drôle! dit-il, le voilà mort ici, parfaitement mort, et
+cependant le sang est là-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de
+là-bas ici, ou plutôt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charité même,
+l'aura adossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête.
+Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace;
+mort roide, là, une, deux!
+
+Et Remy passa dans le vide un dégagement avec son doigt.
+
+Tout à coup, il recula stupide, et la bouche béante: les deux yeux
+qu'il avait vu ouverts s'étaient refermés, et une pâleur, plus livide
+encore que celle qui l'avait frappé d'abord, s'était étendue sur la
+face du défunt.
+
+Remy devint presque aussi pâle que M. de Monsoreau; mais, comme il
+était médecin, c'est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en
+se grattant le bout du nez:
+
+--_Credere portentis mediocre_. S'il a fermé les yeux, c'est qu'il
+n'est pas mort.
+
+Et comme, malgré son matérialisme, la position était désagréable,
+comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il
+n'était convenable, il s'assit ou plutôt il se laissa glisser au pied
+de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face à face avec le cadavre.
+
+--Je ne sais pas trop, se dit-il, où j'ai lu qu'après la mort il se
+produisait certains phénomènes d'action, qui ne décèlent qu'un
+affaissement de la matière, c'est-à-dire un commencement de
+corruption.
+
+Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie même après sa mort;
+c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermés
+tout de bon, mais encore la pâleur a augmenté, _color albus, chroma
+chlôron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Cicéron qui était
+un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il
+est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon épée d'un
+pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien
+trépassé.
+
+Et Remy se disposait à faire cette charitable épreuve; déjà même il
+portait la main à son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent
+de nouveau.
+
+Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa
+comme mû par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.
+
+Cette fois les yeux du mort restèrent écarquillés.
+
+--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous
+voilà dans une belle position.
+
+Alors une pensée se présenta naturellement à l'esprit du jeune homme.
+
+--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.
+
+Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effaré,
+qu'on eût dit qu'il pouvait lire dans l'âme de ce passant de quelle
+nature étaient ses intentions.
+
+--Fi! s'écria tout à coup Remy, fi! la hideuse pensée. Dieu m'est
+témoin que, s'il était là tout droit, sur ses jambes, brandissant sa
+rapière, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est
+maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un
+crime, ce serait une infamie.
+
+--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.
+
+--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis médecin, et,
+par conséquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui
+souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque
+le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la même
+espèce,--_genus homo._
+
+--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis
+l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de médecin.
+
+--Au secours! répéta le blessé.
+
+--Me voilà, dit Remy.
+
+--Allez me chercher un prêtre, un médecin.
+
+--Le médecin est tout trouvé, et peut-être vous dispensera-t-il du
+prêtre.
+
+--Le Haudoin! s'écria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel
+hasard?
+
+Comme on le voit, M. de Monsoreau était fidèle à son caractère; dans
+son agonie il se défiait et interrogeait.
+
+Remy comprit toute la portée de cette interrogation. Ce n'était pas un
+chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire.
+La question était donc presque naturelle.
+
+--Comment êtes-vous ici? redemanda Monsoreau, à qui les soupçons
+rendaient quelque force.
+
+--Pardieu! répondit le Haudoin, parce qu'à une lieue d'ici j'ai
+rencontré M. de Saint-Luc.
+
+--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blêmissant de douleur et de
+colère à la fois.
+
+--Alors il m'a dit: «Remy, courez dans le bois, et, à l'endroit appelé
+le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.»
+
+--Mort! répéta Monsoreau.
+
+--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour
+cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous êtes vaincu.
+
+--Et maintenant, dites-moi, vous parlez à un homme, ne craignez donc
+rien, dites-moi, suis-je blessé mortellement?
+
+--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais
+tâcher, voyons.
+
+Nous avons dit que la conscience du médecin l'avait emporté sur le
+dévouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec
+toutes les précautions d'usage, il lui enleva son manteau, son
+pourpoint et sa chemise.
+
+L'épée avait pénétré au-dessus du téton droit, entre la sixième et la
+septième côte.
+
+--Hum! fit Rémi, souffrez-vous beaucoup?
+
+--Pas de la poitrine, du dos.
+
+--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?
+
+--Au-dessous de l'omoplate.
+
+--Le fer aura rencontré un os, fit Remy: de là la douleur.
+
+Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siège
+d'une souffrance plus vive.
+
+--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontré du tout,
+et il est entré comme il est sorti. Peste! le joli coup d'épée,
+monsieur le comte; à la bonne heure, il y a plaisir à soigner les
+blessés de M. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
+
+Monsoreau s'évanouit; mais Remy ne s'inquiéta point de cette
+faiblesse.
+
+--Ah! voilà, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit être.
+Il tâta les mains et les jambes: froides aux extrémités. Il appliqua
+l'oreille à la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa
+doucement dessus: matité du son. Diable, diable, le veuvage de madame
+Diane pourrait bien n'être qu'une affaire de chronologie.
+
+En ce moment, une légère mousse rougeâtre et rutilante vint humecter
+les lèvres du blessé.
+
+Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il
+déchira une bande de la chemise du blessé, et lui comprima le bras.
+
+--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane
+n'est peut-être pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il
+coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma
+foi! on est médecin avant tout.
+
+Le sang, en effet, après avoir, pour ainsi dire, hésité un instant,
+venait de jaillir de la veine; presque en même temps qu'il se faisait
+jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.
+
+--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout était fini.
+
+--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est même possible....
+
+--Que j'en réchappe.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez,
+ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne
+en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil,
+elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrête. Ah!
+c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là!
+attendez, que j'essuie vos lèvres.
+
+Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres du comte.
+
+--D'abord, dit le blessé, j'ai craché le sang à pleine bouche.
+
+--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voilà déjà l'hémorrhagie
+arrêtée. Bon! cela va bien, ou plutôt tant pis!
+
+--Comment! tant pis?
+
+--Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je
+veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le
+bonheur de vous guérir.
+
+--Comment! vous avez peur?
+
+--Oui, je m'entends.
+
+--Vous croyez donc que j'en reviendrai?
+
+--Hélas!
+
+--Vous êtes un singulier docteur, monsieur Remy.
+
+--Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons.
+
+Remy venait d'arrêter la saignée: il se leva.
+
+--Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte.
+
+--Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est
+pas l'embarras, je devrais bien plutôt lui donner le conseil de crier.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Heureusement. Maintenant vous voilà pansé.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je vais au château chercher du renfort.
+
+--Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps?
+
+--Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement;
+tâchez de ne pas tousser, ne dérangeons pas ce précieux caillot.
+Quelle est la maison la plus voisine?
+
+--Le château de Méridor.
+
+--Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite
+ignorance.
+
+--Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou
+suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille.
+
+--Bien, j'y cours.
+
+--Merci, homme généreux! s'écria Monsoreau.
+
+--Si tu savais, en effet, à quel point je le suis, balbutia Remy, tu
+me remercierais bien davantage.
+
+Et, remontant sur son cheval, il se lança au galop dans la direction
+indiquée.
+
+Au bout de cinq minutes, il arriva au château, dont tous les
+habitants, empressés et remuants comme des fourmis dont on a forcé la
+demeure, cherchaient dans les fourrés, dans les retraits, dans les
+dépendances, sans pouvoir trouver la place où gisait le corps de leur
+maître: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donné une
+fausse adresse.
+
+Remy tomba comme un météore au milieu d'eux et les entraîna sur ses
+pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de
+Monsoreau ne put s'empêcher de le regarder avec surprise.
+
+Une pensée bien secrète, bien voilée, apparut à son esprit, et, dans
+une seconde, elle ternit l'angélique pureté de cette âme.
+
+--Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que
+Remy s'éloignait emportant civière, charpie, eau fraîche, enfin toutes
+les choses nécessaires au pansement.
+
+Esculape lui-même n'eût pas fait plus avec ses ailes de divinité.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MÉRIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU
+DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE
+MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI.
+
+
+Aussitôt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mère, le premier
+s'était empressé d'aller trouver Bussy pour connaître la cause de cet
+incroyable changement qui s'était fait en lui.
+
+Bussy, rentré chez lui, lisait pour la cinquième fois la lettre de
+Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus
+agréables.
+
+De son côté, Catherine, retirée chez elle, faisait venir ses gens, et
+commandait ses équipages pour un départ qu'elle croyait pouvoir fixer
+au lendemain ou au surlendemain au plus tard.
+
+Bussy reçut le prince avec un charmant sourire.
+
+--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine
+de passer chez moi?
+
+--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.
+
+--A moi?
+
+--Oui, à toi.
+
+--J'écoute, monseigneur.
+
+--Comment! s'écria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap
+contre les suggestions de ma mère, et de soutenir vaillamment le choc;
+je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont
+émoussés sur moi, tu viens me dire: «Ôtez votre cuirasse, monseigneur;
+ôtez-la.»
+
+--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce
+que j'ignorais dans quel but était venue madame Catherine. Mais
+maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et
+pour la plus grande fortune de Votre Altesse....
+
+--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus
+grande fortune; comment comprends-tu donc cela?
+
+--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher
+de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent
+certaines personnes, que vous songiez à devenir roi de France.
+
+Le duc regarda sournoisement Bussy.
+
+--Quelques-uns vous le conseilleront peut-être, monseigneur, dit le
+jeune homme; mais ceux-là, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels
+ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous
+en débarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se
+trompent.
+
+Le duc fit la grimace.
+
+--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos
+reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions
+de livres, des alliances à l'étranger; et puis, enfin, voulez-vous
+aller contre votre seigneur?
+
+--Monseigneur ne s'est pas gêné d'aller contre moi, dit le duc.
+
+--Ah! si vous le prenez sur ce pied-là, vous avez raison;
+déclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de
+France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si
+vous grandissez, je grandirai avec vous.
+
+--Qui te parle d'être roi de France? repartit aigrement le duc; tu
+discutes là une question que jamais je n'ai proposé à personne de
+résoudre, pas même à moi.
+
+--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion
+entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.
+
+--Nous sommes d'accord?
+
+--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de
+gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit
+signée, un subside à l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous
+le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage à rien. De cette façon,
+nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons...
+Dieu sait où!
+
+--Mais, une fois à Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois
+qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.
+
+--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de
+vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mère?
+
+--Elle m'a offert bien des choses.
+
+--Je comprends, cela vous inquiète?
+
+--Oui.
+
+--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de
+gardes, cette compagnie fût-elle commandée par Bussy.
+
+--Sans doute elle a offert cela.
+
+--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre
+capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribérac
+enseigne. Laissez-nous à nous quatre composer cette compagnie comme
+nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte à vos talons,
+si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous
+passerez, même le roi.
+
+--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.
+
+--Songez-y, monseigneur.
+
+--Oui; mais que lisais-tu là si attentivement, quand je suis arrivé?
+
+--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.
+
+--Une lettre.
+
+--Qui vous intéresse encore plus que moi; où diable avais-je donc la
+tête de ne pas vous la montrer tout de suite.
+
+--C'est donc une grande nouvelle.
+
+--Oh! mon Dieu oui, et même une triste nouvelle: M. de Monsoreau est
+mort.
+
+--Plaît-il! s'écria le duc avec un mouvement si marqué de surprise,
+que Bussy, qui avait les yeux fixés sur le prince, crut, au milieu de
+cette surprise, remarquer une joie extravagante.
+
+--Mort, monseigneur.
+
+--Mort, M. de Monsoreau?
+
+--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?
+
+--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout à coup.
+
+--C'est selon. Si l'on vous tue.
+
+--Il a donc été tué?
+
+--Il paraît que oui.
+
+--Par qui?
+
+--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.
+
+--Ah! ce cher Saint-Luc, s'écria le prince.
+
+--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher
+Saint-Luc!
+
+--Il est des amis de mon frère, dit le duc, et, du moment où nous nous
+réconcilions, les amis de mon frère sont les miens.
+
+--Ah! monseigneur, à la bonne heure, et je suis charmé de vous voir
+dans de pareilles dispositions.
+
+--Et tu es sûr....?
+
+--Dame! aussi sûr qu'on peut l'être. Voici un billet de Saint-Luc qui
+m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrédule que vous, et
+que je doutais, monseigneur, j'ai envoyé mon chirurgien Remy, pour
+constater le fait, et présenter mes compliments de condoléance au
+vieux baron.
+
+--Mort! Monsoreau mort! répéta le duc d'Anjou; mort _tout seul._
+
+--Le mot lui échappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait échappé.
+Tous deux étaient d'une effroyable naïveté.
+
+--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui
+l'a tué.
+
+--Oh! je m'entends, dit le duc.
+
+--Monseigneur l'avait-il par hasard donné à tuer par un autre? demanda
+Bussy.
+
+--Ma foi non, et toi.
+
+--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire
+faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis obligé de la
+faire moi-même.
+
+--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.
+
+--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, à ce pauvre
+comte?
+
+--Non, c'est toi qui lui en voulais.
+
+--Moi, c'était tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en
+rougissant malgré lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part
+de Votre Altesse, une affreuse humiliation.
+
+--Tu t'en souviens encore?
+
+--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont
+il était le serviteur, l'ami, l'âme damnée....
+
+--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui
+devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.
+
+--Seller lés chevaux, et pourquoi faire?
+
+--Pour aller à Méridor, je veux faire mes compliments de condoléance à
+madame Diane. D'ailleurs, cette visite était projetée depuis
+longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais
+je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi,
+mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui.
+
+--Ma foi, se dit Bussy en lui-même, à présent que le Monsoreau est
+mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu
+m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la défendrai bien tout
+seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons
+de l'occasion.
+
+Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.
+
+Un quart d'heure après, tandis que Catherine dormait ou feignait de
+dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix
+gentilshommes, montés sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers
+Méridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe
+fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.
+
+A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du château vint
+au bord du fossé demander le nom des visiteurs.
+
+--Le duc d'Anjou! cria le prince.
+
+Aussitôt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit
+accourir tous les serviteurs au pont-levis.
+
+Bientôt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les
+corridors et sur les perrons; les fenêtres des tourelles s'ouvrirent;
+on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron
+parut au seuil, tenant à la main les clefs de son château.
+
+--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regretté, dit le duc; vois
+donc, Bussy, comme tous ces gens-là ont des figures naturelles.
+
+Une femme parut sur le perron.
+
+--Ah! voilà la belle Diane, s'écria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?
+
+--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais,
+ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.
+
+Diane sortait en effet de la maison, mais immédiatement derrière Diane
+sortait une civière, sur laquelle, couché, l'oeil brillant de fièvre
+ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable à un
+sultan des Indes sur son palanquin qu'à un mort sur sa couche funèbre.
+
+--Oh! oh! Qu'est ceci? s'écria le duc, s'adressant à son compagnon,
+devenu plus blanc que le mouchoir à l'aide duquel il essayait d'abord
+de dissimuler son émotion.
+
+--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un
+violent effort, sa main en l'air.
+
+--Tout beau! fit une voix derrière lui, vous allez rompre le caillot.
+
+--C'était Remy, qui, fidèle jusqu'au bout à son rôle de médecin,
+faisait au blessé cette prudente recommandation.
+
+Les surprises ne durent pas longtemps à la cour, sur les visages du
+moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupéfaction en
+sourire.
+
+--Oh! mon cher comte, s'écria-t-il, quelle heureuse surprise!
+Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous étiez mort?
+
+--Venez, venez, monseigneur, dit le blessé, venez, que je baise la
+main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort,
+mais encore j'en réchapperai, je l'espère, pour vous servir avec plus
+d'ardeur et de fidélité que jamais.
+
+Quant à Bussy, qui n'était ni prince ni mari, ces deux positions
+sociales où la dissimulation est de première nécessité, il sentait une
+sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce
+trésor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal à voir, si près de
+son possesseur.
+
+--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son
+Altesse, recevez tous mes remercîments, car c'est presque à vous que
+je dois la vie.
+
+--Comment! à moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le
+raillait.
+
+--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est
+pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui
+levait des bras désespérés au ciel, et qui eût voulu se cacher dans
+les entrailles de la terre; c'est à lui que mes amis doivent de me
+posséder encore.
+
+Et, malgré les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il
+gardât le silence, et que lui prenait pour des recommandations
+hygiéniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse,
+l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.
+
+Le duc fronça le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression
+effrayante.
+
+Le pauvre garçon, caché derrière Monsoreau, se contenta de répliquer
+par un geste qui voulait dire:
+
+--Hélas! ce n'est point ma faute.
+
+--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouvé un
+jour mourant comme il m'a trouvé moi-même. C'est un lien d'amitié
+entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau
+aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme
+lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur.
+
+Bussy crut remarquer que l'éclair qui avait un instant brillé en
+prononçant ces paroles dans l'oeil fiévreux du comte était à l'adresse
+de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.
+
+--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main à
+Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que
+nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire à être
+un séjour de bénédictions et de joie. Quant à vous, Monsoreau,
+reposez-vous; le repos sied aux blessés.
+
+--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez
+Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera à
+Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et,
+partout où vous irez, j'irai.
+
+Pour le coup, on eût cru que le duc démêlait la véritable pensée du
+comte, car il quitta la main de Diane.
+
+Dès lors Monsoreau respira.
+
+--Approchez d'elle, dit tout bas Remy à l'oreille de Bussy.
+
+Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la
+main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.
+
+--Voilà bien du changement, monsieur le comte, dit Diane à demi-voix.
+
+--Hélas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!
+
+Il va sans dire que le baron déploya, à l'égard du prince et des
+gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale
+hospitalité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DU DÉSAGRÉMENT DES LITIÈRES TROP LARGES ET DES PORTES TROP ÉTROITES.
+
+
+Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau
+lui donnait une liberté dont il se fût bien gardé de ne point user.
+Les jaloux ont ce privilège qu'ayant rudement fait la guerre pour
+conserver leur bien ils ne sont point épargnés, quand une fois les
+braconniers ont mis le pied sur leurs terres.
+
+--Madame, disait Bussy à Diane, je suis en vérité le plus misérable
+des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseillé au prince de
+retourner à Paris et de s'accommoder avec sa mère; il a consenti, et
+voilà que vous restez en Anjou.
+
+--Oh! Louis, répondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts
+effilés la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux?
+Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe
+comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous?
+
+--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et
+voilà pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort à plaindre.
+Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je
+retourne à Paris, à cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et
+je me sens lâche.
+
+Diane regarda Bussy; tant de douleur éclatait dans ses yeux, qu'elle
+baissa la tête et qu'elle se prit à réfléchir.
+
+Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains
+jointes.
+
+--Eh bien! dit tout à coup Diane, vous irez à Paris, Louis, et moi
+aussi.
+
+--Comment! s'écria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?
+
+--Je le quitterais, répondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non,
+croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.
+
+--Blessé, malade comme il est, impossible!
+
+--Il viendra, vous dis-je.
+
+Et aussitôt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince,
+lequel répondait de fort mauvaise humeur à Monsoreau, dont Ribérac,
+Antraguet et Livarot entouraient la litière.
+
+A l'aspect de Diane, le front du comte se rasséréna; mais cet instant
+de calme ne fut pas de longue durée, il passa comme passe un rayon de
+soleil entre deux orages.
+
+Diane s'approcha du duc, et le comte fronça le sourcil.
+
+--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse
+passionnée pour les fleurs. Venez, je veux montrer à Votre Altesse les
+plus belles fleurs de tout l'Anjou.
+
+François lui offrit galamment la main.
+
+--Où conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau
+inquiet.
+
+--Dans la serre, monsieur.
+
+--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.
+
+--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne
+pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.
+
+Diane sourit à Bussy d'une façon qui promettait merveilles.
+
+--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous
+quittez l'Anjou, et je me charge du reste.
+
+--Bien! fit Bussy.
+
+Et il s'approcha du prince, tandis que la litière du Monsoreau
+tournait derrière un massif.
+
+--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrétion surtout; que le Monsoreau ne
+sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il pourrait prévenir la reine-mère de nos intentions pour
+s'en faire une amie, et que, sachant la résolution prise, madame
+Catherine pourrait bien être moins disposée à nous faire des
+largesses.
+
+--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en défies donc?
+
+--Du Monsoreau? parbleu!
+
+--Eh bien! moi aussi; je crois, en vérité, qu'il a fait exprès le
+mort.
+
+--Non, par ma foi, il a bel et bien reçu un coup d'épée à travers la
+poitrine; cet imbécile de Remy, qui l'a tiré d'affaire, l'a cru
+lui-même mort un instant; il faut, en vérité, qu'il ait l'âme
+chevillée dans le corps.
+
+On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une façon plus
+charmante que jamais.
+
+Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir après;
+mais, quand sa litière se présenta pour passer, on s'aperçut qu'il
+était impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, était
+longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses,
+et la litière de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.
+
+A la vue de cette porte trop étroite et de cette litière trop large,
+le Monsoreau poussa un rugissement.
+
+Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes désespérés
+de son mari.
+
+Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de
+laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait
+parfaitement clair, demeura près de Monsoreau en lui disant avec une
+parfaite tranquillité:
+
+--Vous vous entêtez inutilement, monsieur le comte; cette porte est
+trop étroite, et jamais vous ne passerez par là.
+
+--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette
+serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs étrangères qui
+répandent les parfums les plus vénéneux. Monseigneur!....
+
+Mais François n'écoutait pas. Malgré sa prudence accoutumée, heureux
+de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonçait dans les
+verdoyants détours.
+
+Bussy encourageait Monsoreau à patienter avec la douleur; mais, malgré
+les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne
+put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il
+semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'évanouit.
+
+Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blessé fût reconduit
+dans sa chambre.
+
+--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?
+
+--Eh! pardieu! dit Bussy, achève ce que tu as si bien commencé: reste
+près de lui, et guéris-le.
+
+Puis il annonça à Diane l'accident arrivé à son mari.
+
+Diane quitta aussitôt le duc d'Anjou et s'achemina vers le château.
+
+--Avons-nous réussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa à ses côtés.
+
+--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu
+Gertrude.
+
+Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane.
+Aussitôt que Diane fût éloignée, les recommandations du comte lui
+revinrent à l'esprit, et il sortit du bâtiment.
+
+Ribérac, Livarot et Antraguet le suivirent.
+
+Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, à qui Remy faisait
+respirer des sels.
+
+Le comte ne tarda pas à rouvrir les yeux.
+
+Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy
+avait prévu ce premier mouvement, et le comte était attaché sur son
+matelas.
+
+Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il
+aperçut Diane debout à son chevet.
+
+--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour
+vous dire que ce soir nous partons pour Paris.
+
+Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention à
+Remy que s'il n'était pas là.
+
+--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre
+blessure?
+
+--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime
+mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce
+soir nous partirons.
+
+--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.
+
+--Il me plaît ainsi; faites donc vos préparatifs, je vous prie.
+
+--Mes préparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir
+quelle cause a amené cette subite détermination?
+
+--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs à
+montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez
+larges pour que ma litière entre partout.
+
+Diane s'inclina.
+
+--Mais, madame, dit Remy.
+
+--M. le comte le veut, répondit Diane, mon devoir est d'obéir.
+
+Et Remy crut reconnaître, à un signe de la jeune femme, qu'il devait
+cesser ses observations.
+
+Il se tut tout en grommelant:
+
+--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la
+médecine.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprêtait à quitter Méridor. Il
+témoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui
+avait fait et remonta à cheval.
+
+Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc
+que sa maîtresse, retenue près du comte, ne pouvait avoir l'honneur de
+lui présenter ses hommages, et tout bas, à Bussy, que Diane partait le
+soir.
+
+On partit.
+
+Le duc avait les volontés dégénérescentes, ou plutôt les
+perfectionnements de ses caprices.
+
+Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante
+lui fut une amorce.
+
+Comme il ignorait la résolution prise par le grand veneur, tout le
+long du chemin il ne cessa de méditer sur le danger qu'il y aurait à
+obéir trop facilement aux désirs de la reine-mère.
+
+Bussy avait prévu cela, et il comptait bien sur ce désir de rester.
+
+--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai réfléchi.
+
+--Bon! monseigneur. Et à quoi? demanda le jeune homme.
+
+--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux
+raisonnements de ma mère.
+
+--Vous avez raison; elle se croit déjà bien assez profonde politique
+comme cela.
+
+--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutôt en
+traînant huit jours; en donnant quelques fêtes auxquelles nous
+appellerons la noblesse, nous montrerons à notre mère combien nous
+sommes forts.
+
+--Puissamment raisonné, monseigneur. Cependant il me semble....
+
+--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grâce à ce délai,
+j'arracherai de nouvelles conditions à ma mère; c'est moi qui te le
+dis.
+
+Bussy parut réfléchir profondément.
+
+--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tâchez qu'au
+lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le
+roi, par exemple....
+
+--Eh bien! le roi?
+
+--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est
+très-irascible, le roi.
+
+--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer
+mon frère de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera
+les huit jours dont j'ai besoin.
+
+--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.
+
+Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.
+
+--Si je changeais de résolution, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Eh! malgré la promesse faite à votre frère, vous en changerez si
+l'intérêt vous y pousse, n'est-ce pas?
+
+--Dame! fit le prince.
+
+--Très-bien! et alors on enverra votre ambassadeur à la Bastille.
+
+--Nous ne le préviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons
+une lettre.
+
+--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prévenez-le.
+
+--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.
+
+--Allons donc!
+
+--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?
+
+--Oui, j'en connais un.
+
+--Lequel?
+
+--Moi, monseigneur.
+
+--Toi?
+
+--Oui, moi... J'aime les négociations difficiles.
+
+--Bussy, mon cher Bussy, s'écria le duc, si tu fais cela, tu peux
+compter sur mon éternelle reconnaissance.
+
+Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont
+lui parlait Son Altesse.
+
+Le duc crut qu'il hésitait.
+
+--Et je te donnerai dix mille écus pour ton voyage, ajouta-t-il.
+
+--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus généreux: est-ce que
+l'on paye ces choses-là?
+
+--Ainsi tu pars?
+
+--Je pars.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Et quand cela?
+
+--Dame! quand vous voudrez.
+
+--Le plus tôt serait le mieux.
+
+--Oui, eh bien!
+
+--Eh bien?
+
+--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.
+
+--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc réellement?
+
+--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse,
+vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc
+convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi
+de la reine-mère quelque bonne abbaye.
+
+--J'y songe déjà, mon ami.
+
+--Alors adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Prends congé de ma mère.
+
+--J'aurai cet honneur.
+
+En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus léger qu'un écolier
+pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la récréation, fit sa
+visite à Catherine, et s'apprêta pour partir aussitôt que le signal du
+départ lui viendrait de Méridor.
+
+Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'était
+senti si faible après cette émotion éprouvée, qu'il avait jugé
+lui-même qu'il avait besoin de cette nuit de repos.
+
+Mais, vers sept heures, le même palefrenier qui avait apporté la
+lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que, malgré les larmes du
+vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour
+Paris dans une litière qu'escortaient à cheval Diane, Remy et
+Gertrude.
+
+Cette litière était portée par huit hommes qui, de lieue en lieue,
+devaient se relayer.
+
+Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sellé
+depuis la veille et prit le même chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DANS QUELLES DISPOSITIONS ÉTAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC
+REPARUT A LA COUR.
+
+
+Depuis le départ de Catherine, le roi quelle que fût sa confiance dans
+l'ambassadeur qu'il avait envoyé dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne
+songeait plus qu'à s'armer contre les tentatives de son frère.
+
+Il connaissait, par expérience, le génie de sa maison; il savait tout
+ce que peut un prétendant à la couronne, c'est-à-dire l'homme nouveau
+contre le possesseur légitime, c'est-à-dire contre l'homme ennuyeux et
+prévu.
+
+Il s'amusait, ou plutôt il s'ennuyait, comme Tibère, à dresser des
+listes de proscription, où l'on inscrivait, par ordre alphabétique,
+tous ceux qui ne se montraient pas zélés a prendre le parti du roi.
+
+Ces listes devenaient chaque jour plus longues.
+
+Et à l'_S_ et à l'_L_, c'est-à dire plutôt deux fois qu'une, le roi
+inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.
+
+Au reste, la colère du roi contre l'ancien favori était bien servie
+par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des
+courtisans et par les amères récriminations de la fuite en Anjou de
+l'époux de Jeanne de Cossé, fuite qui était une trahison depuis le
+jour où le duc, fuyant lui-même, avait dirigé sa course vers cette
+province.
+
+En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor ne devait-il pas être considéré
+comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant préparer les logements
+du prince à Angers?
+
+Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette
+émotion, Chicot, encourageant les mignons à affiler leurs dagues et
+leurs rapières, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majesté
+Très-Chrétienne, Chicot, disons-nous, était magnifique à voir.
+
+D'autant plus magnifique à voir, que, tout en ayant l'air de jouer le
+rôle de la mouche du coche, Chicot jouait en réalité un rôle beaucoup
+plus sérieux. Chicot, petit à petit, et pour ainsi dire homme par
+homme, mettait sur pied une armée pour le service de son maître.
+
+Tout à coup, une après-midi, tandis que le roi soupait avec la reine,
+dont, à chaque péril politique, il cultivait la société plus
+assidûment, et que le départ de François avait naturellement amenée
+près de lui, Chicot entra les bras étendus et les jambes écartées,
+comme les pantins que l'on écarte à l'aide d'un fil.
+
+--Ouf! dit-il.
+
+--Quoi? demanda le roi.
+
+--M. de Saint-Luc, fit Chicot.
+
+--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majesté.
+
+--Oui.
+
+--A Paris?
+
+--Oui.
+
+--Au Louvre?
+
+--Oui.
+
+Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et
+tout tremblant.
+
+Il eût été difficile de dire quel sentiment l'animait.
+
+--Pardon, dit-il à la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa
+serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'État qui ne
+regardent point les femmes.
+
+--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'État.
+
+La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre à son
+mari.
+
+--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plaît; je vais entrer dans
+mon cabinet.
+
+--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intérêt qu'elle eut
+constamment pour son ingrat époux, ne vous mettez pas en colère, je
+vous prie.
+
+--Dieu le veuille! répondit Henri sans remarquer l'air narquois avec
+lequel Chicot tortillait sa moustache.
+
+Henri s'éloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.
+
+Une fois dehors:
+
+--Que vient-il faire ici, le traître? demanda Henri d'une voix émue.
+
+--Qui sait? fit Chicot.
+
+--Il vient, j'en suis sûr, comme député des États d'Anjou. Il vient
+comme ambassadeur de mon frère; car ainsi vont les rébellions: ce sont
+des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent
+toutes sortes de bénéfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et
+qui, de provisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et
+immuables. Celui-ci a flairé la rébellion, et il s'en est fait un
+sauf-conduit pour venir m'insulter ici.
+
+--Qui sait? dit Chicot.
+
+Le roi regarda le laconique personnage.
+
+--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un
+pas inégal et qui décelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour
+me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un
+peu abusif peut-être, lui n'ayant pas commis, après tout, de crime
+qualifié, hein?
+
+--Qui sait? continua Chicot.
+
+--Ah! fit Henri, tu répètes, comme mon papegeai, toujours la même
+chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton éternel: Qui
+sait?
+
+--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes éternelles
+questions?
+
+--On répond quelque chose, au moins.
+
+--Et que veux-tu que je te réponde? Me prends-tu, par hasard, pour le
+Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour
+Manto? Eh! c'est toi-même qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes
+suppositions!
+
+--Monsieur Chicot...
+
+--Après, monsieur Henri?
+
+--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.
+
+--N'aie pas de douleur, mordieu!
+
+--Mais tout le monde me trahit!
+
+--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?
+
+Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, où, sur
+l'étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient déjà réunis
+tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutôt à la tête
+desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache
+hérissée comme un dogue qui demande le combat.
+
+Saint-Luc était là, debout, au milieu de tous ces menaçants visages,
+sentant bruire autour de lui toutes ces colères, et ne se troublant
+pas le moins du monde. Chose étrange! il avait amené sa femme, et
+l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.
+
+Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les
+insolents du même regard dont ils le regardaient.
+
+Par égard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'étaient écartés,
+malgré leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'étaient tus, malgré leur
+désir de lui adresser quelques paroles désagréables.
+
+C'était dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.
+
+Jeanne, modestement enveloppée dans sa mante de voyage, attendait, les
+yeux baissés.
+
+Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau, attendait; de son côté,
+avec une attitude qui semblait plutôt appeler que craindre la
+provocation.
+
+Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce
+que revenait faire Saint-Luc à cette cour où chacun, désireux de se
+partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.
+
+En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente était grande,
+lorsque le roi parut.
+
+Henri entra, tout agité, tout occupé de s'exciter lui-même. Cet
+essoufflement perpétuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle
+la dignité chez les princes.
+
+Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes
+qu'aurait dû prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de
+Saint-Luc, ce qu'aurait dû commencer par faire Henri III.
+
+--Ah! monsieur, vous ici? s'écria tout d'abord le roi, sans faire
+attention à ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau
+des arènes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient
+qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannières, que la
+couleur rouge.
+
+--Oui, Sire, répondit simplement et modestement Saint-Luc en
+s'inclinant avec respect.
+
+Cette réponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de
+calme et de déférence communiqua si peu à son esprit aveuglé ces
+sentiments de raison et de mansuétude que doit exciter la réunion du
+respect des autres et de la dignité de soi-même, que le roi continua
+sans intervalle:
+
+--Vraiment, votre présence au Louvre me surprend étrangement.
+
+A cette agression brutale, un silence de mort s'établit autour du roi
+et de son favori.
+
+C'était le silence qui s'établit en un champ clos autour de deux
+adversaires qui vont vider une question suprême.
+
+Saint-Luc le rompit le premier.
+
+--Sire, dit-il avec son élégance habituelle et sans paraître troublé
+le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que
+d'une chose: c'est que, dans les circonstances où elle se trouve,
+Votre Majesté ne m'ait pas attendu.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? répliqua Henri avec un orgueil tout à
+fait royal et en relevant sa tête, qui, dans les grandes
+circonstances, prenait une incomparable expression de dignité.
+
+--Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majesté court un danger.
+
+--Un danger! s'écrièrent les courtisans.
+
+--Oui, messieurs, un danger grand, réel, sérieux, un danger dans
+lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de
+tous ceux qui lui sont dévoués; et, convaincu que, dans un danger
+pareil à celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je
+viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes très-humbles
+services.
+
+--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire:
+Qui sait?
+
+Henri III ne répondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblée;
+l'assemblée était émue et offensée; mais Henri distingua bientôt dans
+le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la
+plupart des coeurs.
+
+Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont était
+incapable la majorité de l'assemblée, c'est-à-dire quelque chose de
+bien.
+
+Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout à coup.
+
+--Monsieur, répondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos
+services nous sont dus.
+
+--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais,
+Sire, répondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de
+gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la
+mienne, heureux que Votre Majesté veuille bien me compter toujours au
+nombre de ses débiteurs.
+
+Henri, désarmé par cette douceur et cette humilité persévérantes, fit
+un pas vers Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous
+dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?
+
+--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait
+le roi, qu'il n'y avait plus dans son maître ni reproche ni colère, je
+reviens purement et simplement pour revenir, et cela à franc étrier.
+Maintenant, Votre Majesté peut me faire jeter à la Bastille dans une
+heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire,
+l'Anjou est en feu; la Touraine va se révolter; la Guyenne se lève
+pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le
+midi de la France.
+
+--Et il y est bien aidé, n'est-ce pas? s'écria le roi.
+
+--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni
+conseils ni représentations n'arrêtent le duc; et M. de Bussy, tout
+ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frère sur la terreur que
+Votre Majesté lui a inspirée.
+
+--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!
+
+Et il sourit dans sa moustache.
+
+--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voilà un habile homme!
+
+Et, poussant le roi du coude:
+
+--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignée de
+main à M. de Saint-Luc.
+
+Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicot faire son compliment à
+l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui
+posant la main sur l'épaule:
+
+--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.
+
+--Ah! Sire, s'écria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouvé
+mon maître bien-aimé!
+
+--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te
+retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas
+reconnu en te voyant passer.
+
+A ces mots, une voix féminine se fit entendre.
+
+--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir déplu à Votre
+Majesté.
+
+Quoique cette voix fût douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette
+voix lui était aussi antipathique que l'était à Auguste le bruit du
+tonnerre.
+
+--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais
+oublié....
+
+Jeanne se jeta à ses genoux.
+
+--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de
+Saint-Luc.
+
+Jeanne saisit la main du roi et la porta à ses lèvres.
+
+Henri la retira vivement.
+
+--Allez, dit Chicot à la jeune femme, allez, convertissez le roi,
+ventre-de-biche! vous êtes assez jolie pour cela.
+
+Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passant son bras autour du col
+de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.
+
+--Ah çà! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?
+
+--Dites, Sire, répondit le courtisan, que la grâce est accordée!
+
+--Madame, dit Chicot à Jeanne indécise, une bonne femme ne doit pas
+quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger.
+
+Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+OU IL EST TRAITÉ DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE
+LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.
+
+
+Il est un des personnages de cette histoire, il en est même deux, des
+faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.
+
+Avec l'humilité d'un auteur de préface antique, nous nous empresserons
+d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute
+l'importance.
+
+Il s'agit d'abord d'un énorme moine, aux sourcils épais, aux lèvres
+rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes épaules, dont le col
+diminue chaque jour de tout ce que prennent de développement la
+poitrine et les joues.
+
+Il s'agit ensuite d'un fort grand âne dont les côtes s'arrondissent et
+se ballonnent avec grâce.
+
+Le moine tend chaque jour à ressembler à un muid calé par deux
+poutrelles.
+
+L'âne ressemble déjà à un berceau d'enfant soutenu par quatre
+quenouilles.
+
+L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Geneviève, où toutes les
+grâces du Seigneur viennent le visiter.
+
+L'autre habite l'écurie du même couvent, où il vit à même d'un
+râtelier toujours plein.
+
+L'un répond au nom de Gorenflot.
+
+L'autre devrait répondre au nom de Panurge.
+
+Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus
+prospère qu'aient jamais rêvé un âne et un moine. Les Génovéfains
+entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux
+divinités de troisième ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le
+paon de Junon et les colombes de Vénus, les frères servants
+engraissent Panurge en l'honneur de son maître.
+
+La cuisine de l'abbaye fume perpétuellement; le vin des clos les plus
+renommés de Bourgogne coule dans les verres les plus larges.
+Arrive-t-il un missionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour
+la propagation; arrive-t-il un légat secret du pape apportant des
+indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frère
+Gorenflot, ce double modèle de l'église prêchante et militante, qui
+manie la parole comme saint Luc et l'épée comme saint Paul; on lui
+montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-à-dire au milieu d'un
+festin. On a échancré une table pour le ventre sacré de Gorenflot, et
+l'on s'épanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur
+que Gorenflot engloutit à lui tout seul la ration des huit plus
+robustes appétits du couvent.
+
+Et quand le nouveau venu a pieusement contemplé cette merveille:
+
+--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en
+levant les yeux au ciel, le frère Gorenflot aime la table et cultive
+les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le
+sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se
+dévouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme
+celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de
+Gargantua.
+
+Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe
+sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement
+devant ses larges narines; les petites huîtres de Flandre, dont il
+engloutit un millier en se jouant, bâillent et se contournent en vain
+dans leur conque nacrée; les bouteilles aux différentes formes restent
+intactes, quoique débouchées; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas
+faim, Gorenflot rêve.
+
+Alors le bruit court que le digne Génovéfain est en extase, comme
+saint François, ou en pamoison, comme sainte Thérèse, et l'admiration
+redouble.
+
+Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus même un saint,
+c'est un demi-dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire que c'est un
+dieu complet.
+
+--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rêverie du frère Gorenflot.
+
+Et l'on s'écarte avec respect.
+
+Le prieur seul attend le moment où frère Gorenflot donne un signe
+quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec
+affabilité et l'interroge avec respect.
+
+Gorenflot lève la tête et regarde le prieur avec des yeux hébétés.
+
+Il sort d'un autre monde.
+
+--Que faisiez-vous, mon digne frère? demande le prieur.
+
+--Moi? dit Gorenflot.
+
+--Oui, vous; vous faisiez quelque chose.
+
+--Oui, mon père, je composais un sermon.
+
+--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement débité dans
+la nuit de la sainte Ligue.
+
+Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot déplore son
+infirmité.
+
+--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le même genre. Ah! quel
+malheur que je n'aie pas écrit celui-là!
+
+--Un homme comme vous a-t-il besoin d'écrire, mon cher frère? Non, il
+parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu
+est en lui, la parole de Dieu coule de ses lèvres.
+
+--Vous croyez, dit Gorenflot.
+
+--Heureux celui qui doute, répond le prieur.
+
+En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les nécessités de
+la position, et qui est engagé par ses antécédents, médite un sermon.
+Foin de Marcus Tullius, de César, de saint Grégoire, de saint
+Augustin, de saint Jérôme et de Tertullien, la régénération de
+l'éloquence sacrée va commencer à Gorenflot. _Rerum novus ordo
+nascitur._
+
+De temps en temps aussi, à la fin de son repas, ou au milieu de ses
+extases, Gorenflot se lève, et, comme si un bras invisible le
+poussait, va droit à l'écurie; arrivé là, il regarde avec amour
+Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le
+pelage plantureux où ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors
+c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente
+plus de hennir, il se roule.
+
+Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent
+d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes à Panurge:
+l'un lui offre des gâteaux, l'autre des biscuits, l'autre des
+macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton
+favorable offraient des gâteaux au miel à Cerbère.
+
+Panurge se laisse faire; il a le caractère accommodant; d'ailleurs,
+lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon à méditer, lui
+qui n'a d'autre réputation à soutenir que sa réputation d'entêtement,
+de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien à désirer, et
+qu'il est le plus heureux des ânes.
+
+Le prieur le regarde avec attendrissement.
+
+--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.
+
+Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le
+sert merveilleusement, et, à tout ce qu'on lui dit, il répond _ita_
+avec une fatuité qui ne manque jamais son effet.
+
+Encouragé par cette adhésion perpétuelle, l'abbé lui dit parfois:
+
+--Vous travaillez trop, mon cher frère, cela vous rend triste de
+coeur.
+
+Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon, comme Chicot répond
+parfois à Sa Majesté Henri III:
+
+--Qui sait?
+
+--Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur,
+désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher
+frère: _Quaedam saturationes minus succedunt._
+
+--_Ita,_ répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse
+pour son âne.
+
+--Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie
+des voyages vous reprendrait-elle?
+
+--Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.
+
+Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot.
+Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un
+immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et
+inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un
+ver le pique au coeur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec
+Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir
+pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.
+
+--Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la
+physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et
+que le séjour du couvent fatigue le révérend père.
+
+--Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une
+vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la
+borne.
+
+Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux
+omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la
+salle basse de la Corne-d'Abondance.
+
+Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain
+où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis
+que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de
+prudence.
+
+Gorenflot est si simple, qu'il n'a même pas pensé à user de sa
+position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: «Frère, il est
+défendu de sortir,» et il n'est point sorti.
+
+On ne se doutait point de cette flamme intérieure qui lui rendait
+pesante la félicité du couvent.
+
+Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui
+dit un matin:
+
+--Très-cher frère, nul ne doit combattre sa vocation; la vôtre est de
+militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le
+Seigneur vous a confiée; seulement, veillez bien sur votre précieuse
+vie, et revenez pour le grand jour.
+
+--Quel grand jour? demande Gorenflot absorbé dans sa joie.
+
+--Celui de la Fête-Dieu.
+
+--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais,
+ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrétiennement par des
+aumônes, donnez-moi quelque argent.
+
+Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit à
+Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.
+
+--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant
+passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter à
+la bourse du prieur.
+
+--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, très-cher frère? demanda Joseph
+Foulon.
+
+--Oui, certainement.
+
+--Confiez-le-moi.
+
+--Volontiers, mais à vous seul.
+
+Le prieur s'approcha de Gorenflot et prêta une oreille attentive.
+
+--Écoutez.
+
+--J'écoute.
+
+--Le fléau qui bat le grain se bat lui-même, dit Gorenflot.
+
+--Oh! magnifique! oh! sublime! s'écria le prieur.
+
+Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire
+Joseph Foulon, répétèrent d'après lui: «Magnifique! sublime!»
+
+--Et maintenant, mon père, suis-je libre, demanda Gorenflot avec
+humilité.
+
+--Oui, mon fils, s'écria le révérend abbé, allez et marchez dans la
+voie du Seigneur.
+
+Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux
+vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.
+
+C'était le jour même où Saint-Luc était arrivé de Méridor. Les
+nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en émotion.
+
+Gorenflot, après avoir suivi la rue Saint-Étienne, venait de prendre à
+droite et de dépasser les Jacobins, quand tout à coup Panurge
+tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.
+
+--Qui va là? s'écria Gorenflot effrayé.
+
+--Ami, répliqua une voix que Gorenflot crut reconnaître.
+
+Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins,
+qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de
+nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait
+sur son âne, il était quelque temps à reprendre son centre de gravité.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Voudriez-vous, mon respectable frère, reprit la voix, m'indiquer le
+chemin de la Corne-d'Abondance?
+
+--Morbleu! s'écria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en
+personne.
+
+--Justement, répondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent,
+mon très-cher frère, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi
+quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais,
+maintenant que nous sommes bien seuls, me voilà. Bonjour, frocard.
+Ventre-de-biche! je te trouve maigri.
+
+--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraissé, parole
+d'honneur.
+
+--Je crois que nous nous flattons tous les deux.
+
+--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous
+paraissez bien chargé.
+
+--C'est un quartier de daim que j'ai volé à Sa Majesté, dit le Gascon;
+nous en ferons des grillades.
+
+--Cher monsieur Chicot! s'écria le moine; et sous l'autre bras?
+
+--C'est un flacon de vin de Chypre envoyé par un roi à mon roi.
+
+--Voyons, dit Gorenflot.
+
+--C'est mon vin à moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en écartant son
+manteau, et toi, frère moine?
+
+--Oh! oh! s'écria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en
+s'ébaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh!
+oh!
+
+Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit
+trembler à droite et à gauche les vitres des maisons, il chanta,
+tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:
+
+ La musique a des appas,
+ Mais on ne fait que l'entendre.
+ Les fleurs ont le parfum tendre,
+ Mais l'odeur ne nourrit pas.
+ Sans que notre main y touche,
+ Un beau ciel flatte nos yeux;
+ Mais le vin coule en la bouche,
+ Mais le vin se sent, se touche
+ Et se boit; je l'aime mieux
+ Que musique, fleurs et cieux.
+
+C'était la première fois que Gorenflot chantait depuis près d'un mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où
+Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des
+intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et
+revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à
+Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la
+même route.
+
+Non-seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de
+rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque,
+c'est celui de les dépasser.
+
+La chose arriva à Bussy.
+
+On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le
+midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit
+bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son
+départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla
+à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans
+l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un
+cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans
+avoir recours à personne.
+
+Pendant ce temps, Bussy passa.
+
+Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans
+s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une
+litière portée par des paysans.
+
+Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les
+plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane
+était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses
+étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la
+petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre
+son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les
+voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en
+arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction
+qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au
+lieu de suivre.
+
+Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route,
+et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé
+l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré.
+
+Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais
+cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne
+manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la
+vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa
+près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau
+de toile qui servait de rideau.
+
+Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de
+cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure
+hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit
+halte dans cette hôtellerie.
+
+Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit
+apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie.
+
+Une demi-heure après, vint le cortège.
+
+Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse,
+de Remy et de Gertrude;
+
+En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq
+lieues en cinq lieues.
+
+Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme
+Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière
+de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni
+retard.
+
+Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans
+l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle
+regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de
+se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les
+perdait.
+
+La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou
+que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau
+et se mit en sentinelle dans la rue.
+
+Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir,
+le coureur sortit.
+
+Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre
+entrèrent dans l'hôtellerie.
+
+--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente
+idée qu'aurait M. de Monsoreau.
+
+Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit
+était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui
+semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air,
+caressante et parfumée.
+
+La litière sortit la première.
+
+Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude.
+
+Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle
+regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la
+litière.
+
+Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux
+deux côtés de la route.
+
+--Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette
+marche, que je n'eusse pas mieux fait.
+
+Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la
+poursuite du cortège.
+
+Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de
+vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.
+
+Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui.
+
+Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans
+la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule
+de questions envenimées.
+
+Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et
+Gertrude boudait Remy.
+
+La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait
+plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était
+amoureuse de Bussy.
+
+Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant,
+quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue,
+donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent
+avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de
+la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
+
+Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à
+l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens.
+
+Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes
+forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux
+indomptables et des faucons sauvages.
+
+Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs
+chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs
+perchoirs.
+
+Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le
+jeune homme, qui fit un signe affirmatif.
+
+Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas:
+
+--C'est lui.
+
+--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?
+
+--A moi? personne, monsieur.
+
+--Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix.
+
+--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi
+de M. Remy?
+
+--Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait.
+
+--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le
+comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas
+monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop.
+
+--Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à
+madame?
+
+--Du genre de celles qui intéressent trop monsieur.
+
+--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.
+
+--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous
+serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.
+
+On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau
+devenir aussi pâle que celui d'un cadavre.
+
+Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.
+
+--Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy
+à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.
+
+Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il
+fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le
+suivait.
+
+--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne
+réponds pas de l'hémorrhagie.
+
+Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour
+était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse
+d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et
+attendit.
+
+Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à
+Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade.
+
+--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre.
+
+Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés.
+
+Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour
+s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement
+embrassés.
+
+--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te
+suis.
+
+--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces,
+si je te sais toujours ainsi près de moi!
+
+--Mais le jour, il nous verra.
+
+--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai,
+mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de
+ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me
+parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le
+jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton
+doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai
+heureuse, bien heureuse!
+
+--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir
+toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.
+
+--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy
+lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures,
+quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en
+temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te
+presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main,
+tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour.
+
+--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.
+
+--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement
+unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous
+parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée.
+
+--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane!
+Diane!
+
+Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides
+argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
+
+Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux,
+Diane de crainte. Bussy de colère.
+
+--Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane,
+répondez!
+
+Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation.
+
+--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est
+lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux!
+
+--Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un
+mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous
+empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la
+liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu
+m'appartiens éternellement.
+
+Et le jeune homme la retenait doucement.
+
+--Et mon père? dit Diane.
+
+--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il.
+
+--Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là?
+
+Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.
+
+--Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai.
+
+--Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons
+plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu
+verras si je sais aimer.
+
+--Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy.
+
+--Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je
+saute au bas de cette infernale litière.
+
+--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se
+tuerait.
+
+--Tu le plains?
+
+--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.
+
+Et Bussy la laissa partir.
+
+En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le
+comte à moitié évanoui.
+
+--Arrêtez! murmura le comte, arrêtez!
+
+--Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer,
+qu'il se tue.
+
+Et la litière marchait toujours.
+
+--Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à
+mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le
+comte a le délire.
+
+Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière
+épandu par les torches.
+
+--Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous?
+
+--Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous?
+
+--A mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas.
+
+Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que
+Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune,
+elle eût pu le voir.
+
+On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut
+partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner
+d'Angers.
+
+De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se
+renouvelait.
+
+Remy disait tout bas:
+
+--Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé.
+
+Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il
+était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux.
+
+C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne
+l'eût voulu lui-même.
+
+Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de
+tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy.
+
+Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter
+l'amitié qu'il lui témoignait.
+
+Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte.
+
+Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme.
+
+--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA
+RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE.
+
+
+Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc
+d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait
+de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.
+
+Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure
+selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait,
+au contraire, en secouant la tête:
+
+--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!
+
+Les mignons ajoutaient:
+
+--_François, mal conseillé_, aura retenu votre mère.
+
+_François, mal conseillé;_ en effet, toute la politique de ce règne
+singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.
+
+Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon
+ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait
+été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal
+conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse,
+lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant
+d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé,
+disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement
+pénétré dans la visière du casque de son roi.
+
+On n'ose pas dire à un roi:
+
+«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme
+c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à
+vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à
+votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre
+mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»
+
+Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris
+ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là,
+un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-similé_ de
+Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi
+constitutionnel.
+
+Les mignons disaient donc à Henri III:
+
+--Sire, votre frère est mal conseillé.
+
+Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de
+conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête,
+chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.
+
+On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens
+d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens
+d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc
+d'Anjou envoyait un ambassadeur.
+
+Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la
+répandit?
+
+Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de
+vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les
+tourbillons de bruit dans les villes.
+
+Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les
+lâche comme des aigles dans l'espace.
+
+Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une
+conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les
+courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent
+livides.
+
+On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on
+jura entre autres choses:
+
+Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné,
+embastillé;
+
+Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour,
+déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les
+provinces de France comme un échantillon de la royale colère.
+
+Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de
+prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les
+murailles.
+
+Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et
+se mit à réfléchir profondément.
+
+Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour,
+dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de
+la reine mère, laquelle avait eu raison.
+
+Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il
+interrogea Chicot.
+
+--Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou
+monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous
+en envoie pas.
+
+--Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue
+avec le poing pour trouver ce beau dilemme.
+
+--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli,
+votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!
+
+--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.
+
+--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire;
+s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne,
+c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager.
+Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec
+elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de
+plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment
+votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur
+de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?
+
+--Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?
+
+--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard
+nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut
+d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous
+trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le
+très-grand et très-honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai,
+seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les
+claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.
+
+--J'aime assez ce prélude, dit Henri III.
+
+--Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.
+
+--Va!
+
+--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous
+tes amis?
+
+--Beugler!
+
+--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour
+des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en
+vérité, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes
+de ta ménagerie jouer, comme des petits garçons, au fantôme, et
+essayer de faire peur à des hommes en criant: «Hou! hou!....» Sans
+compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront
+que c'est à cause d'eux, et ils se croiront des personnages.
+
+--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes
+seuls amis.
+
+--Veux-tu que je te gagne mille écus, ô mon roi, dit Chicot.
+
+--Parle.
+
+--Gage avec moi que ces gens-là resteront fidèles à toute épreuve, et
+moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien à moi, corps et âme,
+d'ici à demain soir.
+
+L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit à son tour réfléchir Henri. Il
+ne répondit point.
+
+--Ah! dit Chicot, voilà que tu rêves aussi; voilà que tu enfonces ton
+joli poing dans ta charmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne
+croyais, mon fils, car voilà que tu flaires la vérité.
+
+--Alors que me conseilles-tu?
+
+--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitié de la sagesse du roi
+Salomon est dans ce mot-là. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne
+mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en
+gré au moins à ton frère, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à
+tes drôles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il
+est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom,
+ne le dégrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez
+avantageusement lui-même.
+
+--C'est vrai, Chicot.
+
+--Encore une nouvelle leçon que tu me dois; heureusement que nous ne
+comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours
+que je me suis vu dans la nécessité de soûler un moine, et, quand je
+fais de ces tours de force-là, j'en ai pour une semaine à être gris.
+
+--Un moine! Est-ce ce bon Génovéfain dont tu m'as parlé?
+
+--Justement. Tu lui as promis une abbaye.
+
+--Moi?
+
+--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui après ce
+qu'il a fait pour toi.
+
+--Il m'est donc toujours dévoué?
+
+--Il t'adore. A propos, mon fils....
+
+--Quoi?
+
+--C'est dans trois semaines la Fête-Dieu.
+
+--Après?
+
+--J'espère bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.
+
+--Je suis le roi très-chrétien, et c'est de mon devoir de donner à mon
+peuple l'exemple de la religion.
+
+--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands
+couvents de Paris?....
+
+--Comme d'habitude.
+
+--L'abbaye Sainte-Geneviève en est, n'est-ce pas?....
+
+--Sans doute; c'est le second où je compte me rendre.
+
+--Bon.
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je
+voulais savoir. Bonsoir, Henri.
+
+En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un
+somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.
+
+--Quel est ce bruit? dit le roi.
+
+--Allons, dit Chicot, il est écrit que je ne dormirai pas, Henri.
+
+--Eh bien?
+
+--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
+Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.
+
+En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort
+effaré.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Sire, répondit le capitaine, c'est l'envoyé de M. le duc d'Anjou qui
+descend au Louvre.
+
+--Avec une suite? demanda le roi.
+
+--Non, tout seul.
+
+--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un
+brave.
+
+--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que démentait
+sa froide pâleur, allons, qu'on réunisse toute ma cour dans la grande
+salle et que l'on m'habille de noir; il faut être lugubrement vêtu
+quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frère!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRÉCÉDENT, ÉCOURTÉ PAR
+L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNÉE.
+
+
+Le trône de Henri III s'élevait dans la grande salle.
+
+Autour de ce trône se pressait une foule frémissante et tumultueuse.
+
+Le roi vint s'y asseoir, triste et le front plissé.
+
+Tous les yeux étaient tournés vers la galerie par laquelle le
+capitaine des gardes devait introduire l'envoyé.
+
+--Sire, dit Quélus en se penchant à l'oreille du roi, savez-vous le
+nom de cet ambassadeur?
+
+--Non; mais que m'importe?
+
+--Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple?
+
+--Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri
+s'efforçant de garder son sang-froid.
+
+--Peut-être Votre Majesté ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais
+nous le voyons bien, nous.
+
+Henri ne répliqua rien. Il sentait fermenter la colère et la haine
+autour de son trône, et s'applaudissait intérieurement de jeter deux
+remparts de cette force entre lui et ses ennemis.
+
+Quélus, pâlissant et rougissant tour à tour, appuya les deux mains sur
+la garde de ton épée.
+
+Schomberg ôta ses gants et tira à moitié son poignard hors du
+fourreau.
+
+Maugiron prit son épée des mains d'un page et l'agrafa à sa ceinture.
+
+D'Épernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea
+derrière ses compagnons.
+
+Quant à Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens
+contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+A ces paroles, un silence de mort s'établit dans la salle, et, du fond
+de ce silence, on eût dit qu'on entendait gronder sourdement la colère
+du roi.
+
+Alors un pas sec, alors un pied dont l'éperon sonnait avec orgueil sur
+la dalle, retentit dans la galerie.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.
+
+Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du
+jeune homme. Il s'avança droit à Henri, salua profondément, et
+attendit qu'on l'interrogeât, fièrement posé devant le trône, mais
+avec une fierté toute personnelle, fierté de gentilhomme qui n'avait
+rien d'insultant pour la majesté royale.
+
+--Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou.
+
+--Sire, dit Bussy, j'y étais effectivement; mais, comme vous le voyez,
+je l'ai quitté.
+
+--Et qui vous amène dans notre capitale?
+
+--Le désir de présenter mes bien humbles respects à Votre Majesté.
+
+Le roi et les mignons se regardèrent. Il était évident qu'ils
+attendaient autre chose de l'impétueux jeune homme.
+
+--Et... rien de plus? dit assez superbement le roi.
+
+--J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai reçu de Son Altesse
+monseigneur le duc d'Anjou, mon maître, de joindre ses respects aux
+miens.
+
+--Et le duc ne vous a rien dit autre chose?
+
+--Il m'a dit qu'étant sur le point de revenir avec la reine mère il
+désirait que Votre Majesté sût le retour d'un de ses plus fidèles
+sujets.
+
+Le roi, presque suffoqué de surprise, ne put continuer son
+interrogatoire.
+
+Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur.
+
+--Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.
+
+Bussy se retourna, étonné d'avoir un ami dans toute l'assemblée.
+
+--Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, répliqua Bussy.
+Comment se porte M. de Saint-Luc?
+
+--Mais, fort bien. Il se promène en ce moment avec sa femme du côté
+des volières.
+
+--Et voilà tout ce que vous aviez à me dire, monsieur de Bussy?
+demanda le roi.
+
+--Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur
+le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-même.
+
+--Très-bien! dit le roi.
+
+Et, se levant tout silencieux de son trône, il descendit les deux
+degrés.
+
+L'audience était finie, les groupes se rompirent.
+
+Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il était entouré par les quatre
+mignons, et comme enfermé dans un cercle vivant plein de frémissement
+et de menaces.
+
+A l'extrémité de la salle, le roi causait bas avec son chancelier.
+
+Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec
+Chicot.
+
+Alors, comme s'il fût entré dans le complot et qu'il eût résolu
+d'isoler Bussy, le roi appela.
+
+--Venez çà, Chicot, on a quelque chose à vous dire par ici.
+
+Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme
+d'une lieue.
+
+Bussy lui rendit son salut avec non moins d'élégance, et demeura seul
+dans le cercle.
+
+Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait été
+avec le roi, il était devenu poli avec Chicot; de poli il se fit
+gracieux.
+
+Voyant Quélus s'approcher de lui:
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Quélus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur
+de vous demander comment va votre maison?
+
+--Mais assez mal, monsieur, répliqua Quélus.
+
+--Oh! mon Dieu, s'écria Bussy, comme s'il eût souci de cette réponse;
+et qu'est-il donc arrivé?
+
+--Il y a quelque chose qui nous gêne infiniment, répondit Quélus.
+
+--Quelque chose? fit Bussy avec étonnement; eh! n'êtes-vous pas assez
+puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Quélus,
+pour renverser ce quelque chose?
+
+--Pardon, monsieur, dit Maugiron en écartant Schomberg qui s'avançait
+pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'être
+intéressante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait
+dire M. de Quélus.
+
+--Mais, si ce quelqu'un gène M. de Quélus, dit Bussy, qu'il le pousse
+comme vous venez de faire.
+
+--C'est aussi le conseil que je lui ai donné, monsieur de Bussy, dit
+Schomberg, et je crois que Quélus est décidé à le suivre.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas
+l'honneur de vous reconnaître.
+
+--Peut-être, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure?
+
+--Non pas, vous êtes fort pâle, au contraire. Sériez-vous indisposé,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Schomberg, si je suis pâle, c'est de colère.
+
+--Ah çà! mais vous êtes donc comme M. de Quélus, gêné par quelque
+chose ou par quelqu'un?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me
+gêne.
+
+--Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais,
+en vérité, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures
+renversées me préoccupent.
+
+--Vous m'oubliez, monsieur, dit d'Épernon en se campant fièrement
+devant Bussy.
+
+--Pardon, monsieur d'Épernon, vous étiez derrière les autres, selon
+votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connaître, que ce
+n'était point à moi de vous parler le premier.
+
+C'était un spectacle curieux que le sourire et la désinvolture de
+Bussy, placé entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec
+une éloquence terrible. Pour ne pas comprendre où ils en voulaient
+venir, il eût fallu être aveugle ou stupide.
+
+Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait être Bussy.
+
+Il garda le silence, et le même sourire demeura imprimé sur ses
+lèvres.
+
+--Enfin! dit avec un éclat de voix et en frappant de sa botte sur la
+dalle, Quélus, qui s'impatienta le premier.
+
+--Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'écho dans cette
+salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix
+sont doublement sonores sous les voûtes de stuc; bien au contraire,
+quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur
+mon honneur, que les nuées en prennent leur part. J'avance cette
+proposition d'après Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs?
+
+Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du
+jeune homme pour lui parler à l'oreille.
+
+Bussy l'arrêta,
+
+--Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il;
+vous savez combien Sa Majesté est jalouse; elle croirait que nous
+médisons.
+
+Maugiron s'éloigna, plus furieux que jamais.
+
+Schomberg prit sa place, et, d'un ton empesé:
+
+--Moi, dit-il, je suis un Allemand très-lourd, très-obtus, mais
+très-franc; je parle haut pour donner à ceux qui m'écoutent toutes
+facilités de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre
+la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui à qui je
+m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui à qui je
+m'adresse ne veut pas comprendre, alors je....
+
+--Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main
+agitée s'écartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls
+en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui
+semblent sourdre d'un abîme et verser incessamment des torrents de
+feu; vous?
+
+Schomberg s'arrêta.
+
+Bussy haussa les épaules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos.
+
+Il se trouva en face de d'Épernon.
+
+D'Épernon était lancé, il ne lui était pas possible de reculer.
+
+--Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial
+dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la
+barbe et il n'a pas de noeud à l'épée; il a des bottes noires et un
+feutre gris.
+
+--C'est l'observation que j'étais en train de me faire à moi-même, mon
+cher monsieur d'Épernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais
+où quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voilà forcé,
+moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modèle de goût
+sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous
+prie; vous êtes si près de moi, que vous m'avez marché sur le pied, et
+M. de Quélus aussi, ce que j'ai senti malgré mes bottes, ajouta-t-il
+avec un sourire charmant.
+
+En ce moment, Bussy, passant entre d'Épernon et Quélus, tendit la main
+à Saint-Luc, qui venait d'entrer.
+
+Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se
+passait quelque chose d'extraordinaire, et il entraîna Bussy hors du
+groupe d'abord, puis hors de la salle.
+
+Un murmure étrange circulait parmi les mignons et gagnait les autres
+groupes de courtisans.
+
+--C'est incroyable! disait Quélus, je l'ai insulté, et il n'a pas
+répondu.
+
+--Moi, dit Maugiron, je l'ai provoqué, et il na pas répondu.
+
+--Moi, dit Schomberg, ma main s'est levée à la hauteur de son visage,
+et il n'a pas répondu.
+
+--Moi, je lui ai marché sur le pied, criait d'Épernon, marché sur le
+pied, et il n'a pas répondu.
+
+Et il semblait se grandir de toute l'épaisseur du pied de Bussy.
+
+--Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Quélus. Il y a
+quelque chose là-dessous.
+
+--Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi.
+
+--Et qu'y a-t-il?
+
+--Il y a qu'il sent qu'à nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut
+pas qu'on le tue.
+
+En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait à
+l'oreille.
+
+--Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a semblé
+entendre parler haut de ce côté.
+
+--Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda
+d'Épernon.
+
+--Oui, vous savez que je suis curieux, répliqua Henri en souriant.
+
+--Ma foi, rien de bon, sire, dit Quélus; il n'est plus Parisien.
+
+--Et qu'est-il donc?
+
+--Il est campagnard; il se range.
+
+--Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que je vais dresser un chien à lui mordre les mollets,
+dit Quélus; et encore qui sait si, à travers ses bottes, il s'en
+apercevra.
+
+--Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je
+l'appellerai Bussy.
+
+--Moi, dit d'Épernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je
+lui ai marché sur le pied, demain je le soufflèterai. C'est un faux
+brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: «Je me suis assez battu
+pour l'honneur, je veux être prudent pour la vie.»
+
+--Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colère, vous avez osé
+maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est à mon
+frère?
+
+--Hélas! oui, dit Maugiron, répondant à la feinte colère du roi par
+une feinte humilité, et, quoique nous l'avons fort maltraité, sire, je
+vous jure qu'il n'a rien répondu.
+
+Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant à son oreille:
+
+--Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois
+qu'ils ont rugi, hein!
+
+--Eh! dit Chicot, peut-être ont-ils miaulé. Je connais des gens à qui
+le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-être M. de Bussy
+est-il de ces gens-là. Voilà pourquoi il sera sorti sans répondre.
+
+--Tu crois? dit le roi.
+
+--Qui vivra verra, répondit sentencieusement Chicot.
+
+--Laisse donc, dit Henri, tel maître, tel valet.
+
+--Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de
+votre frère? Vous vous tromperiez fort.
+
+--Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dîne. A
+tantôt! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite à
+les venir voir.
+
+ [*] Comédiens italiens qui donnaient leurs représentations à l'hôtel
+ de Bourgogne.
+
+L'assemblée s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande
+porte.
+
+Précisément alors M. de Saint-Luc entra par la petite.
+
+Il arrêta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir.
+
+--Pardon, monsieur de Quélus, dit-il en saluant, demeurez-vous
+toujours rue Saint-Honoré?
+
+--Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Quélus.
+
+--J'ai deux mots à vous dire.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enquérir de votre
+adresse?
+
+--Moi, je demeure rue Béthisy, dit Schomberg étonné.
+
+--D'Épernon, je sais la vôtre.
+
+--Rue de Grenelle.
+
+--Vous êtes mon voisin. Et vous, Maugiron?
+
+--Moi, je suis du quartier du Louvre.
+
+--Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutôt, non,
+par vous, Quélus....
+
+--A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de
+Bussy?
+
+--Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai à vous
+parler, voilà tout.
+
+--A tous quatre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le
+présume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez
+l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez à nous dire
+à chacun en particulier.
+
+--Parfaitement.
+
+--Allons chez Schomberg alors, rue Béthisy; c'est à deux pas.
+
+--Oui, allons chez moi, dit le jeune homme.
+
+--Soit, messieurs, dit Saint-Luc.
+
+Et il salua encore.
+
+--Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg.
+
+--Très-volontiers.
+
+Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le
+bras et en occupant toute la largeur de la rue.
+
+Derrière eux marchaient leurs laquais, armés jusqu'aux dents.
+
+On arriva ainsi rue de Béthisy, et Schomberg fit préparer le grand
+salon de l'hôtel.
+
+Saint-Luc s'arrêta dans l'antichambre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT ÉTÉ
+DONNÉ PAR BUSSY.
+
+
+Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et
+voyons ce qui s'était passé entre lui et Bussy.
+
+Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitté la salle d'audience avec
+son ami, en adressant des saluts à tous ceux que l'esprit de
+courtisanerie n'absorbait pas au point de négliger un homme aussi
+redoutable que Bussy.
+
+Car, en ces temps de force brutale, où la puissance personnelle était
+tout, un homme pouvait, s'il était vigoureux et adroit, se tailler un
+petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France.
+
+C'était ainsi que Bussy régnait à la cour du roi Henri III.
+
+Mais ce jour-là, comme nous l'avons vu, Bussy avait été assez mal reçu
+dans son royaume.
+
+Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arrêta, et, le regardant avec
+inquiétude:
+
+--Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il,
+en vérité, vous pâlissez à faire croire que vous êtes sur le point de
+vous évanouir.
+
+--Non, dit Bussy; seulement j'étouffe de colère.
+
+--Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces drôles?
+
+--Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger.
+
+--Allons, allons, Bussy, du calme.
+
+--Vous êtes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moitié de ce
+que je viens d'entendre, du tempérament dont je vous connais, il y
+aurait déjà eu mort d'homme.
+
+--Enfin, que désirez-vous?
+
+--Vous êtes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donné une preuve
+terrible de cette amitié.
+
+--Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterré,
+la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous
+me désobligeriez. Certainement, le coup était joli, et surtout il a
+réussi galamment; mais je n'en ai pas le mérite: c'est le roi qui me
+l'avait montré tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre.
+
+--Cher ami.
+
+--Laissons donc le Monsoreau où il est, et parlons de Diane. A-t-elle
+été un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la
+noce? A quand le baptême?
+
+--Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort.
+
+--Plaît-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il eût marché sur un
+clou aigu.
+
+--Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse
+que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour être
+tombé dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que
+jamais.
+
+--Bah! vraiment!
+
+--Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a juré de vous
+tuer à là première occasion. C'est comme cela.
+
+--Il vit?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Et quel est donc l'âne bâté de médecin qui l'a soigné?
+
+--Le mien, cher ami.
+
+--Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, écrasé par cette
+révélation. Ah çà, mais je suis déshonoré alors, vertubleu! moi qui ai
+annoncé sa mort à tout le monde. Il va trouver ses héritiers en deuil.
+Oh! mais je n'en aurai pas le démenti, je le rattraperai, et, à la
+prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'épée, je lui en donnerai
+quatre, s'il le faut.
+
+--A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En vérité,
+Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le
+duc qu'il soupçonne de vous avoir dépêché contre lui; c'est du duc
+qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami précieux, un Bayard;
+je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de
+Remy qui l'a tiré d'affaire.
+
+--Quelle sotte idée il a eue là!
+
+--Que voulez-vous?... une idée d'honnête homme; il se figure que,
+parce qu'il est médecin, il doit guérir les gens.
+
+--Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-là!
+
+--Bref, c'est à moi qu'il se prétend redevable de la vie; c'est à moi
+qu'il confie sa femme.
+
+--Ah! je comprends que ce procédé vous fasse attendre plus
+tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis
+tout émerveillé.
+
+--Cher ami!
+
+--D'honneur! je tombe des nues.
+
+--Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau.
+
+--Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc.
+Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous préviens que je me
+commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en
+fer. Vous, informez-vous donc auprès du duc d'Anjou si sa bonne mère
+ne lui aurait pas donné quelque recette de contre-poison. En
+attendant, amusons-nous, très-cher, amusons-nous!
+
+Bussy ne put s'empêcher de sourire. Il passa son bras sous celui de
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez
+rendu qu'une moitié de service.
+
+Saint-Luc le regarda d'un air étonné.
+
+--C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait
+dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis prêt à faire bien
+des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah!
+
+--Non, très-cher, non, je vous l'ai déjà dit, laissons là le
+Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque
+chose à un autre emploi.
+
+--Voyons, dites, je vous écoute.
+
+--Êtes-vous très-bien avec ces messieurs de la mignonnerie?
+
+--Ma foi, poil à poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le
+rayon nous échauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous
+seulement prenait la part de lumière et de chaleur des autres, oh!
+alors, je ne réponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur
+jeu.
+
+--Eh bien! mon ami, ce que vous me dites là me charme.
+
+--Ah! tant mieux!
+
+--Admettons que le rayon soit intercepté.
+
+--Admettons, soit.
+
+--Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable
+griffes, et ouvrons la partie.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous allez, s'il vous plaît, cher ami, aborder M. de Quélus.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc.
+
+--Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas?....
+
+--Oui.
+
+--À merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me
+couper la gorge ou de se la faire couper par moi.
+
+--Je le lui demanderai, cher ami.
+
+--Cela ne vous fâche point?
+
+--Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de
+suite, si cela peut vous être agréable.
+
+--Un moment. En allant chez M. de Quélus, vous me ferez, par la même
+occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, à qui vous ferez
+la même proposition, n'est-ce pas?
+
+--Ah! ah! dit Saint-Luc, à M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y
+allez, Bussy!
+
+Bussy fit un geste qui n'admettait pas de réplique.
+
+--Soit, dit Saint-Luc, votre volonté sera faite.
+
+--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si
+aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, à qui j'ai vu le
+hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez à se joindre
+aux autres, n'est-ce pas?....
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au
+moins?
+
+--Non pas.
+
+--Comment, non pas?
+
+--De là, vous vous rendrez chez M. d'Épernon. Je ne vous arrête pas
+longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon;
+mais enfin il fera nombre.
+
+Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque côté de son corps et
+regarda Bussy.
+
+--Quatre? murmura-t-il.
+
+--C'est cela même, cher ami, dit Bussy en faisant de la tête un signe
+d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas à
+un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de
+procéder vis-à-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous
+possédez à un si suprême degré.
+
+--Oh! cher ami.
+
+--Je m'en rapporte à vous pour faire cela... galamment. Que la chose
+soit accommodée de façon seigneuriale, n'est-ce pas?
+
+--Vous serez content, mon ami.
+
+Bussy tendit en souriant la main à Saint-Luc.
+
+--À la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons
+donc rire à notre tour.
+
+--Maintenant, cher ami, les conditions.
+
+--Quelles conditions?
+
+--Les vôtres.
+
+--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.
+
+--Vos armes?
+
+--Les armes de ces messieurs.
+
+--Le jour, le lieu et l'heure?
+
+--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.
+
+--Mais enfin....
+
+--Ne parlons pas de ces misères-là; faites et faites vite, cher ami.
+Je me promène là-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y
+retrouverez, la commission faite.
+
+--Alors, vous attendez?
+
+--Oui.
+
+--Attendez donc. Dame! ce sera peut-être un peu long.
+
+--J'ai le temps.
+
+Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens
+encore réunis dans la salle d'audience, et comment il entama
+l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hôtel de
+Schomberg, où nous l'avons laissé, attendant cérémonieusement, et
+selon toutes les lois de l'étiquette en vogue à cette époque, tandis
+que les quatre favoris de Sa Majesté, se doutant de la cause de la
+visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste
+salon.
+
+Cela fait, les portes s'ouvrirent à deux battants, et un huissier vint
+saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son
+manteau avec sa rapière, sur la poignée de laquelle il appuyait sa
+main gauche, marcha, le chapeau à la main droite, jusqu'au milieu du
+seuil de la porte, où il s'arrêta avec une régularité qui eût fait
+honneur au plus habile architecte.
+
+--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.
+
+Saint-Luc entra.
+
+Schomberg, en sa qualité de maître de maison, se leva et vint
+au-devant de son hôte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau
+sur sa tête.
+
+Cette formalité donnait à la visite sa couleur et son intention.
+
+Schomberg répondit par un salut, puis, se tournant vers Quélus:
+
+--J'ai l'honneur de vous présenter, dit-il, M. Jacques de Lévis, comte
+de Quélus.
+
+Saint-Luc fit un pas vers Quélus et salua, à son tour, profondément.
+
+--Je cherchais monsieur, dit-il.
+
+Quélus salua.
+
+Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.
+
+--J'ai l'honneur de vous présenter M. Louis de Maugiron.
+
+Même salutation de la part de Saint-Luc, même réponse de Maugiron.
+
+--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.
+
+Pour d'Épernon ce fut la même cérémonie, faite avec le même flegme et
+la même lenteur.
+
+Puis, à son tour, Schomberg se nomma lui-même et reçut le même
+compliment.
+
+Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.
+
+--Monsieur le comte, dit-il à Quélus, vous avez insulté M. le comte
+Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous présente ses
+très-humbles civilités et vous appelle en combat singulier, tel jour
+et à telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec
+telles armes qu'il vous plaira jusqu'à ce que mort s'en suive...
+Acceptez-vous?
+
+--Certes, oui, répondit tranquillement Quélus, et M. le comte de Bussy
+me fait beaucoup d'honneur.
+
+--Votre jour, monsieur le comte.
+
+--Je n'ai pas de préférence; seulement j'aimerais mieux demain
+qu'après-demain, après-demain que les jours suivants.
+
+--Votre heure?
+
+--Le matin.
+
+--Vos armes?
+
+--La rapière et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux
+instruments.
+
+Saint-Luc s'inclina.
+
+--Tout ce que vous déciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de
+Bussy.
+
+Puis il s'adressa à Maugiron, qui répondit la même chose; puis
+successivement aux deux autres.
+
+--Mais, dit Schomberg, qui reçut comme maître de maison le compliment
+le dernier, nous ne songeons pas à une chose, monsieur de Saint-Luc.
+
+--A laquelle?
+
+--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses
+bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le même jour et
+la même heure, M. de Bussy pourrait être fort embarrassé.
+
+Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lèvres.
+
+--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrassé comme doit l'être tout
+gentilhomme en présence de quatre vaillants comme vous; mais il dit
+que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est déjà
+présenté aux Tournelles, près la Bastille.
+
+--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Épernon.
+
+--Tous quatre, reprit Saint-Luc.
+
+--Séparément? demanda Schomberg.
+
+--Séparément ou à la fois; le défi est tout ensemble individuel et
+collectif.
+
+Les quatre jeunes gens se regardèrent; Quélus rompit le premier le
+silence.
+
+--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colère;
+mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolément faire chacun
+notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous
+succédant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore....
+
+Quélus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensée, firent
+un signe d'assentiment.
+
+--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons
+pas à assassiner un galant homme, c'est que le hasard décidât lequel
+de nous écherra à M. de Bussy.
+
+--Mais, dit vivement d'Épernon, les trois autres?
+
+--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop
+d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croisés.
+
+--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quélus en se retournant vers
+ses compagnons.
+
+--Oui, dirent-ils d'une commune voix.
+
+--Il me serait même particulièrement agréable, dit Schomberg, que M.
+de Bussy invitât à cette fête M. de Livarot.
+
+--Si j'osais émettre une opinion, dit Maugiron, je désirerais que M.
+de Balzac d'Antraguet en fût.
+
+--Et la partie serait complète, dit Quélus, si M. de Ribérac voulait
+bien accompagner ses amis.
+
+--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos désirs à M. le comte
+de Bussy, et je crois pouvoir vous répondre d'avance qu'il est trop
+courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus,
+messieurs, qu'à vous remercier bien sincèrement de la part de M. le
+comte.
+
+Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre têtes des
+gentilshommes provoqués s'abaisser au niveau de la sienne.
+
+Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'à la porte du
+salon.
+
+Dans la dernière antichambre; il trouva les quatre laquais rassemblés.
+
+Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:
+
+--Voici pour boire à la santé de vos maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+EN QUOI M. DE SAINT-LUC ÉTAIT PLUS CIVILISÉ QUE M. DE BUSSY, DES
+LEÇONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE
+DIANE.
+
+
+Saint-Luc revint très-fier d'avoir si bien fait sa commission.
+
+Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce
+qui n'était pas naturel chez un homme aussi brave à la nouvelle d'un
+bon et brillant duel.
+
+--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voilà tout hérissé.
+
+--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous
+n'ayez pas dit: «Tout de suite.»
+
+--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable!
+laissez-leur le temps de venir. Et puis, où est la nécessité de vous
+faire si vite une litière de morts et de mourants?
+
+--C'est que je voudrais mourir le plus tôt possible.
+
+Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnement que les gens parfaitement
+organisés éprouvent tout d'abord à la moindre apparence d'un malheur
+même étranger.
+
+--Mourir! quand on a votre âge, votre maîtresse et votre nom!
+
+--Oui! j'en tuerai, je suis sûr, quatre, et je recevrai un bon coup
+qui me tranquillisera éternellement.
+
+--Des idées noires! Bussy.
+
+--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et
+qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce
+prétendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne
+jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un à
+écharper....
+
+Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclat de rire qui fit envoler
+toute une volée de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit
+jardin du Louvre.
+
+--Ah! s'écria-t-il, que voilà un homme innocent! Dire que les femmes
+aiment ce Bussy, un écolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il
+n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.
+
+--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marié!
+
+--_Nihil facilius,_ comme disait le jésuite Triquet, mon pédagogue;
+vous êtes l'ami de M. de Monsoreau?
+
+--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce
+butor m'appelle son ami.
+
+--Eh bien, soyez son ami.
+
+--Oh!... abuser de ce titre.
+
+--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre
+ami?
+
+--Mais il le dit.
+
+--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitié est de
+faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est
+ainsi que Sa Majesté définit l'amitié, et le roi est lettré.
+
+Bussy se mit à rire.
+
+--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'êtes
+pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifférent, et alors
+lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas
+content.
+
+--Au fait, dit Bussy, je le déteste.
+
+--Et lui vous craint.
+
+--Vous croyez qu'il ne m'aime pas?
+
+--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.
+
+--Est-ce toujours la logique du père Triquet?
+
+--Non, c'est la mienne.
+
+--Je vous en fais mon compliment.
+
+--Elle vous satisfait?
+
+--Non. J'aime mieux être homme d'honneur.
+
+--Et laisser madame de Monsoreau guérir moralement et physiquement son
+mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle
+s'attachera au seul homme qui lui reste....
+
+Bussy fronça le sourcil.
+
+--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle
+est de bon conseil. Après s'être fait un bouquet dans les parterres de
+la reine mère, elle sera de bonne humeur. Écoutez-la, elle parle d'or.
+
+En effet, Jeanne arrivait radieuse, éblouissante de bonheur et
+pétillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout
+ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un réveil joyeux,
+un riant augure.
+
+Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que
+ce n'est pas le plénipotentiaire Dubois qui a rapporté cette mode
+d'Angleterre avec le traité de la quadruple alliance.
+
+--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une
+tresse d'or.
+
+--Ils se meurent, dit Bussy.
+
+--Bon! ils sont blessés, et ils s'évanouissent, dit Saint-Luc; je gage
+que vous allez les faire revenir à eux, Jeanne.
+
+--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.
+
+--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas à
+sourire au comte de Monsoreau, et il a formé le dessein de se retirer.
+
+--Et de lui laisser Diane? s'écria Jeanne avec effroi.
+
+Bussy, inquiet de cette première démonstration, ajouta:
+
+--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.
+
+Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'était pas
+évangélique.
+
+--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Décidément les hommes sont
+tous des ingrats!
+
+--Bon! fît Saint-Luc, voilà la morale de ma femme.
+
+--Ingrat, moi! s'écria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour
+en le soumettant aux lâches pratiques de l'hypocrisie.
+
+--Eh! monsieur, ce n'est là qu'un méchant prétexte, dit Jeanne. Si
+vous étiez bien épris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement;
+n'être plus aimé.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.
+
+--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices
+tels....
+
+--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne
+d'un galant homme.
+
+Bussy pâlit à cette seule idée.
+
+--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.
+
+--Madame! madame!
+
+--Vous êtes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous,
+n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer à se faire
+massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits à un
+homme en déployant une force, une volonté dont Samson et Annibal
+eussent été incapables; dompter la bête féroce de Mars pour l'atteler
+au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'héroïsme! Oh! je le
+jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle
+fait chaque jour.
+
+--Merci, répondit Saint-Luc avec un salut révérencieux, qui fit
+éclater Jeanne de rire.
+
+Bussy hésitait.
+
+--Et il réfléchit! s'écria Jeanne; il ne tombe pas à genoux, il ne
+fait pas son _mea culpa_!
+
+--Vous avez raison, répliqua Bussy, je ne suis qu'un homme,
+c'est-à-dire une créature imparfaite et inférieure à la plus vulgaire
+des femmes.
+
+--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.
+
+--Que m'ordonnez-vous?
+
+--Allez tout de suite rendre visite....
+
+--A M. de Monsoreau?
+
+--Eh! qui vous parle de cela?... à Diane.
+
+--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.
+
+--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle
+pas toujours près d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il
+était jaloux?
+
+Bussy se mit à rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce
+fut un trio d'hilarité qui attira aux fenêtres tout ce qui se
+promenait de courtisans dans les galeries.
+
+--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.
+
+Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayant recommandé à Saint-Luc de ne
+rien dire de la provocation adressée aux mignons.
+
+Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.
+
+Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de
+promettre que sa blessure serait guérie avant trois semaines.
+
+Diane posa un doigt sur ses lèvres: c'était sa manière de saluer.
+
+Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le
+duc d'Anjou avait chargé Bussy, la visite à la cour, le malaise du
+roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit
+Bussy. Diane ne fit qu'en rire.
+
+Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers
+lui, et lui dit à l'oreille:
+
+--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois, répliqua Bussy.
+
+--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain
+homme; je le connais, il est perfide: je vous réponds qu'il n'hésite
+jamais au bord d'une trahison.
+
+--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la
+circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette
+trahison du duc.
+
+--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous êtes mon ami, et je veux
+vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une
+position difficile, demandez-moi conseil.
+
+--Monsieur! monsieur! il faut dormir après le pansement, dit Remy;
+allons, dormez!
+
+--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec
+madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant
+cette année.
+
+--A vos ordres, répondit Bussy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES PRÉCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU.
+
+
+Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours,
+Bussy s'en était aperçu et leur rendait pleinement justice.
+
+Être un homme d'autrefois eût été grand et beau pour la postérité;
+mais c'était n'être plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de
+Plutarque, qui avait cessé d'être son auteur favori depuis que l'amour
+l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que
+du présent, se montrait désormais peu friand d'un article d'histoire
+près de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.
+
+Diane était plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle
+se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro
+reconnaît innés dans l'espèce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais
+eu l'idée de pousser jusqu'à la spéculation philosophique ses opinions
+sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_.
+
+--Aimer Bussy, c'était sa logique,--n'être qu'à Bussy, c'était sa
+morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main
+effleurée, c'était sa métaphysique.
+
+M. de Monsoreau,--il y avait déjà quinze jours que l'accident lui
+était arrivé,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en
+mieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d'eau froide,
+ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avait découvert à
+Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grande secousse: il
+apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver à Paris avec la reine
+mère et ses Angevins.
+
+Le comte avait raison de s'inquiéter: car, le lendemain de son
+arrivée, le prince, sous prétexte de venir prendre de ses nouvelles,
+se présenta dans son hôtel de la rue des Petits-Pères. Il n'y a pas
+moyen de fermer sa porte à une Altesse royale qui vous donne une
+preuve d'un si tendre intérêt: M. de Monsoreau reçut le prince, et le
+prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.
+
+Aussitôt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur
+son bras, et, malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de son
+fauteuil.
+
+Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil, autour duquel il
+venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de
+circonvallation; il avait l'air très-satisfait, et Diane devina à son
+sourire qu'il méditait quelque sournoiserie.
+
+Mais ceci rentre dans l'histoire privée de la maison de Monsoreau.
+Revenons donc à l'arrivée de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient à
+la partie épique de ce livre.
+
+Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifférent aux
+observateurs, que le jour où Monseigneur François de Valois fit sa
+rentrée au Louvre. Voici ce qu'ils remarquèrent:
+
+Beaucoup de morgue de la part du roi;
+
+Une grande tiédeur de la part de la reine mère;
+
+Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait
+dire:
+
+--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive,
+cette fâcheuse mine?
+
+Toute cette réception était assaisonnée des regards rutilants,
+flamboyants, dévorants, de MM. de Livarot, de Ribérac et d'Antraguet,
+lesquels, prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à
+leurs futurs adversaires que, s'il y avait empêchement au combat, cet
+empêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.
+
+Chicot, ce jour-là, fit plus d'allées et de venues que César la veille
+de la bataille de Pharsale.
+
+Puis tout rentra dans le calme plat.
+
+Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une
+seconde visite au blessé.
+
+Monsoreau, instruit des moindres particularités de l'entrevue du roi
+avec son frère, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour
+l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.
+
+Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il
+reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de
+son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.
+
+Après quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la
+première fois.
+
+Le même soir, Diane prévint Bussy que M. de Monsoreau méditait bien
+certainement quelque chose.
+
+Un instant après, Monsoreau et Bussy se trouvèrent seuls.
+
+--Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy, que ce prince, qui me fait si
+bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait
+assassiner par M. de Saint-Luc!
+
+--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte,
+Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-même que vous
+l'aviez provoqué, que vous aviez tiré l'épée le premier, et que vous
+avez reçu le coup en combattant.
+
+--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obéissait aux
+instigations du duc d'Anjou.
+
+--Écoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de
+Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au
+roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'épée vous venait
+d'Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas... mais de
+Saint-Luc....
+
+--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon
+cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstiné dans son opinion.
+
+Bussy eût pu lui répondre, que s'il connaissait mal l'histoire de
+France, il connaissait en échange parfaitement celle de l'Anjou, et
+surtout de la partie de l'Anjou où était enclavé Méridor.
+
+Enfin Monsoreau en vint à se lever et à descendre dans le jardin.
+
+--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous déménagerons.
+
+--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'êtes pas en bon air dans
+la rue des Petits-Pères, ou la distraction vous manque-t-elle?
+
+--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M.
+d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amène toujours avec lui une
+trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs éperons m'agace
+horriblement les nerfs.
+
+--Mais où allez-vous?
+
+--J'ai ordonné qu'on mît en état ma petite maison des Tournelles.
+
+Bussy et Diane, car Bussy était toujours là, échangèrent un regard
+amoureux de souvenir.
+
+--Comment, cette bicoque! s'écria étourdiment Remy.
+
+--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.
+
+--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connaît pas les habitations de
+M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeuré rue
+Beautreillis?
+
+Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupçon dans son
+esprit.
+
+--Oui, oui, j'irai là, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir
+que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la
+fenêtre, on voit, à trois cents pas de distance, ceux qui viennent
+vous faire visite.
+
+--De sorte? demanda Remy.
+
+--De sorte qu'on peut les éviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout
+quand on se porte bien.
+
+Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu'il ne vînt un temps où
+Monsoreau l'éviterait à son tour.
+
+Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison,
+Bussy blessé, évanoui sur son lit.
+
+Remy réfléchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.
+
+--Vous ne le pouvez pas, dit-il.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur le docteur?
+
+--Parce qu'un grand veneur de France a des réceptions à faire, des
+valets à entretenir, des équipages à soigner. Qu'il ait un palais pour
+ses chiens, cela se conçoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est
+impossible.
+
+--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.
+
+--Et puis, dit Remy, car je suis le médecin du coeur comme celui du
+corps, ce n'est pas votre séjour ici qui vous préoccupe.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--C'est celui de madame.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, faites déménager la comtesse.
+
+--M'en séparer! s'écria Monsoreau en fixant sur Diane un regard où il
+y avait, certes, plus de colère que d'amour.
+
+--Alors, séparez-vous de votre charge, donnez votre démission de grand
+veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou
+vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous
+mécontenterez le roi, et si vous le faites....
+
+--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrées,
+mais je ne quitterai pas la comtesse.
+
+Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand
+bruit de chevaux et de voix.
+
+Monsoreau frémit.
+
+--Encore le duc! murmura-t-il.
+
+--Oui, justement, dit Remy en allant à la fenêtre.
+
+Le jeune homme n'avait point achevé que, grâce au privilège qu'ont les
+princes d'entrer sans être annoncés, le duc entra dans la chambre.
+
+Monsoreau était aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de
+François avait été pour Diane.
+
+Bientôt les galanteries intarissables du duc l'éclairèrent mieux
+encore; il apportait à Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient
+trois ou quatre en leur vie ces patients et généreux artistes qui
+illustrèrent un temps où, malgré cette lenteur à les produire, les
+chefs-d'oeuvre étaient plus fréquents qu'aujourd'hui.
+
+C'était un charmant poignard au manche d'or ciselé; ce manche était un
+flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinée avec un
+merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et
+ciel, s'y confondaient dans un pêle-mêle harmonieux qui forçait le
+regard à demeurer longtemps fixé sur cette lame d'azur et d'or.
+
+--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eût quelque billet
+caché dans le manche.
+
+Le prince alla au-devant de cette crainte en le séparant en deux
+parties.
+
+--A vous qui êtes chasseur, la lame, dit-il; à la comtesse, le manche.
+Bonjour, Bussy, vous voilà donc ami intime avec le comte, maintenant?
+
+Diane rougit.
+
+Bussy, au contraire, demeura assez maître de lui-même.
+
+--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-même m'a
+chargé ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai
+obéi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.
+
+--C'est vrai, dit le duc.
+
+Puis, il alla s'asseoir près de Diane, et lui parla bas.
+
+Au bout d'un instant:
+
+--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de
+malade. Je vois que la comtesse étouffe, et je vais lui offrir le bras
+pour lui faire faire un tour de jardin.
+
+Le mari et l'amant échangèrent un regard courroucé.
+
+Diane, invitée à descendre, se leva et posa son bras sur celui du
+prince.
+
+--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau à Bussy. Et Monsoreau descendit
+derrière sa femme.
+
+--Ah! ah! dit le duc, il paraît que vous allez tout à fait bien?
+
+--Oui, monseigneur, et j'espère être bientôt en état de pouvoir
+accompagner madame de Monsoreau partout où elle ira.
+
+--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.
+
+Monsoreau lui-même sentait combien était juste la recommandation du
+prince.
+
+Il s'assit à un endroit d'où il ne pouvait le perdre de vue.
+
+--Tenez, comte, dit-il à Bussy, si vous étiez bien aimable, dès ce
+soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'à mon petit hôtel de
+la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vérité. Arrachée à Méridor
+aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dévorer à Paris.
+
+--Non pas, monsieur, dit Remy à son maître, non pas, vous ne pouvez
+accepter.
+
+--Et pourquoi cela? dit Monsoreau.
+
+--Parce que vous êtes à M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous
+pardonnerait jamais d'avoir aidé le comte à lui jouer un pareil tour.
+
+--Que m'importe? allait s'écrier l'impétueux jeune homme, lorsque un
+coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.
+
+Monsoreau réfléchissait.
+
+--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois réclamer
+un pareil service; j'irai moi-même la conduire: car, demain ou après
+demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.
+
+--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.
+
+--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit
+soupirer Bussy.
+
+En effet, le soir même, le comte conduisit sa femme à sa maison des
+Tournelles, bien connue de nos lecteurs.
+
+Remy aida le convalescent à s'y installer.
+
+Puis, comme c'était un homme d'un dévouement à toute épreuve, comme il
+comprit que, dans ce local resserré, Bussy aurait grand besoin de lui,
+il se rapprocha de Gertrude, qui commença par le battre, et finit par
+lui pardonner.
+
+Diane reprit sa chambre, située sur le devant, cette chambre au
+portail et au lit de damas blanc et or.
+
+Un corridor seulement séparait cette chambre de celle du comte de
+Monsoreau.
+
+Bussy s'arrachait des poignées de cheveux.
+
+Saint-Luc prétendait que les échelles de corde, étant arrivées à leur
+plus haute perfection, pouvaient à merveille remplacer les escaliers.
+
+Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dépit de
+M. le duc d'Anjou.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES.
+
+
+La surexcitation tient lieu, à quelques hommes, de passion réelle,
+comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage.
+
+C'était sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont
+le dépit ne pourrait se décrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane à
+Méridor, était revenu à Paris; à son retour, il était presque amoureux
+de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.
+
+Il en résultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour
+où il avait appris que le comte le trahissait, il en résultait,
+disons-nous, que sa haine s'était changée en une sorte de fureur,
+d'autant plus dangereuse, qu'ayant expérimenté déjà le caractère
+énergique du comte, il voulait se tenir prêt à frapper sans donner
+prise sur lui-même.
+
+D'un autre côté, il n'avait pas renoncé à ses espérances politiques,
+bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre
+importance l'avait grandi à ses propres yeux. A peine de retour à
+Paris, il avait donc recommencé ses ténébreuses et souterraines
+machinations. Le moment était favorable. Bon nombre de ces
+conspirateurs chancelants, qui sont dévoués au succès, rassurés par
+l'espèce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine
+venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou,
+ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du
+prince à celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et
+qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarmé.
+
+Au reste, plus d'épanchement politique du duc envers Bussy: une
+hypocrisie amicale, voilà tout. Le prince était vaguement troublé
+d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de
+cette confiance que Monsoreau, si défiant, avait néanmoins envers lui.
+Il s'effrayait aussi de cette joie qui épanouissait le visage de
+Diane, de ces fraîches couleurs qui la rendaient si désirable,
+d'adorable qu'elle était. Le prince savait que les fleurs ne se
+colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'à l'amour.
+Diane était visiblement heureuse, et pour le prince, toujours
+malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilité.
+
+Né prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, décidé à
+se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances,
+depuis que la force lui avait réussi; bien conseillé, d'ailleurs, par
+Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'être ainsi
+arrêté dans ses désirs par des obstacles aussi ridicules que le sont
+une jalousie de mari et une répugnance de femme.
+
+Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passé la nuit à
+poursuivre ces mauvais rêves qu'on fait dans un demi-sommeil fiévreux,
+il sentit qu'il était monté au ton de ses désirs, et commanda ses
+équipages pour aller voir Monsoreau.
+
+Monsoreau, comme on le sait, était parti pour sa maison des
+Tournelles.
+
+Le prince sourit à cette annonce. C'était la petite pièce de la
+comédie de Méridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de
+l'endroit où était située cette maison; on lui répondit que c'était
+sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui
+l'avait accompagné: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux
+Tournelles.
+
+L'escorte se remit en marche, et bientôt tout le quartier fut en
+rumeur par la présence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui
+composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux
+laquais et trois chevaux.
+
+Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la
+connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrêtèrent tous deux devant
+la porte, s'engagèrent dans l'allée et montèrent tous deux; seulement,
+le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.
+
+Il résulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le
+privilégié, ne vit que Monsoreau, lequel le reçut couché sur une
+chaise longue, tandis que Bussy fut reçu dans les bras de Diane, qui
+l'étreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.
+
+Monsoreau, naturellement pâle, devint livide en apercevant le prince.
+C'était sa vision terrible.
+
+--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariété, monseigneur, dans
+cette pauvre maison! en vérité, c'est trop d'honneur pour le peu que
+je suis.
+
+L'ironie était visible, car à peine le comte se donnait-il la peine de
+la déguiser.
+
+Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant
+du convalescent avec un sourire:
+
+--Partout où va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses
+nouvelles.
+
+--En vérité, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.
+
+--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?
+
+--Beaucoup mieux, monseigneur; je me lève, je vais, je viens, et, dans
+huit jours, il n'y paraîtra plus.
+
+--Est-ce votre médecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille?
+demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--N'étiez-vous pas bien rue des Petits-Pères?
+
+--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait
+trop grand bruit.
+
+Le comte prononça ces paroles avec un ton de fermeté qui n'échappa
+point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire
+attention.
+
+--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.
+
+--Le jardin me faisait tort, monseigneur, répondit Monsoreau.
+
+--Mais où vous promeniez-vous, mon cher?
+
+--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.
+
+Le prince se mordit les lèvres et se renversa sur sa chaise.
+
+--Vous savez, comte, dit-il après un moment de silence, que l'on
+demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?
+
+--Bah! et sous quel prétexte, monseigneur?
+
+--Beaucoup prétendent que vous êtes mort.
+
+--Oh! monseigneur, j'en suis sûr, répond que je ne le suis pas.
+
+--Moi, je ne réponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc
+vous êtes mort.
+
+Monsoreau se mordit les lèvres à son tour.
+
+--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui; il y a des choses que je leur préfère.
+
+--Ah! fit le prince, c'est fort désintéressé de votre part.
+
+--Je suis fait ainsi, monseigneur.
+
+--En ce cas, puisque vous êtes ainsi fait, vous ne trouveriez pas
+mauvais que le roi le sût.
+
+--Qui le lui dirait?
+
+--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui répète notre
+conversation.
+
+--Ma foi, monseigneur, si l'on répétait au roi tout ce qui se dit à
+Paris, Sa Majesté n'aurait pas assez de ses deux oreilles.
+
+--Que se dit-il donc à Paris, monsieur? dit le prince en se retournant
+vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eût piqué.
+
+Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une
+tournure un peu trop sérieuse pour un convalescent n'ayant pas encore
+toute liberté d'agir. Il calma la colère qui bouillonnait au fond de
+son âme, et, prenant un visage indifférent:
+
+--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les événements
+passent, et j'en aperçois à peine l'ombre. Si le roi est dépité de me
+voir si mal faire son service, il a tort.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute; mon accident....
+
+--Eh bien?
+
+--Vient un peu de sa faute.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donné ce coup d'épée, n'est-il pas
+des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montré la botte
+secrète à l'aide de laquelle il m'a troué la poitrine, et rien ne me
+dit même que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement
+dépêché.
+
+Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.
+
+--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.
+
+--Jusqu'à ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?
+
+--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait
+déjà venue vous présenter ses très-humbles hommages.
+
+--Malade? Pauvre femme!
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Le chagrin de vous avoir vu souffrir?
+
+--D'abord; puis la fatigue de cette translation.
+
+--Espérons que l'indisposition sera de courte durée, mon cher comte.
+Vous avez un médecin si habile!
+
+Et il leva le siège.
+
+--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement
+soigné.
+
+--Mais c'est le médecin de Bussy que vous me nommez là.
+
+--Le comte me l'a donné en effet, monseigneur.
+
+--Vous êtes donc très-lié avec Bussy?
+
+--C'est mon meilleur, je devrais même dire c'est mon seul ami,
+répondit froidement Monsoreau.
+
+--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portière de damas.
+
+Au même instant, et comme il passait la tête sous la tapisserie, il
+crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et
+Bussy apparut tout à coup à son poste au milieu du corridor.
+
+Le soupçon grandit chez le duc.
+
+--Nous partons, dit-il à Bussy.
+
+Bussy, sans répondre, descendit aussitôt pour donner à l'escorte
+l'ordre de se préparer, mais peut-être bien aussi pour cacher sa
+rougeur au prince.
+
+Le duc, resté seul sur le palier, essaya de pénétrer dans le corridor
+où il avait vu disparaître la robe de soie.
+
+Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se
+tenait debout, pâle et appuyé au chambranle, sur le seuil de la porte.
+
+--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.
+
+--C'est vrai, balbutia le duc, merci.
+
+Et il descendit, la rage dans le coeur.
+
+Pendant toute la route, qui était longue cependant, Bussy et lui
+n'échangèrent pas une seule parole.
+
+Bussy quitta le duc à la porte de son hôtel.
+
+Lorsque le duc fut rentré et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa
+mystérieusement.
+
+--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoué par le mari.
+
+--Et peut-être aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.
+
+--Que dis-tu?
+
+--La vérité, Altesse.
+
+--Achève alors.
+
+--Écoutez, monseigneur, j'espère que vous me pardonnerez, car c'était
+pour le service de Votre Altesse.
+
+--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.
+
+--Eh bien, j'ai guetté sous un hangar après que vous fûtes monté.
+
+--Ah! ah! et qu'as-tu vu?
+
+--J'ai vu paraître une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher,
+j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille
+est exercée, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et
+tendre baiser.
+
+--Mais quel était l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?
+
+--Je ne puis reconnaître des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de
+visage, monseigneur.
+
+--Oui, mais on peut reconnaître des gants.
+
+--En effet, il m'a semblé... dit Aurilly.
+
+--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!
+
+--Mais ce n'est qu'une présomption.
+
+--N'importe, dis toujours.
+
+--Eh bien, monseigneur, il m'a semblé que c'étaient les gants de M. de
+Bussy.
+
+--Des gants de buffle brodés d'or, n'est-ce pas? s'écria le duc, aux
+yeux duquel disparut tout à coup le nuage qui voilait la vérité.
+
+--De buffle brodés d'or; oui, monseigneur, c'est cela, répéta Aurilly.
+
+--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'écria de nouveau le duc;
+aveugle que j'étais! ou plutôt, non, je n'étais pas aveugle.
+Seulement, je ne pouvais croire à tant d'audace.
+
+--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle
+bien haut.
+
+--Bussy! répéta encore une fois le duc, se rappelant mille
+circonstances qui avaient passé inaperçues, et qui, maintenant,
+repassaient grandissantes devant ses yeux.
+
+--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop
+légèrement; ne pouvait-il y avoir un homme caché dans la chambre de
+madame de Monsoreau?
+
+--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui était dans le corridor,
+l'aurait vu, cet homme.
+
+--C'est vrai, monseigneur.
+
+--Et puis, les gants, les gants.
+
+--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore
+entendu....
+
+--Quoi?
+
+--Trois mots.
+
+--Lesquels?
+
+--Les voici: A demain soir!
+
+--O mon Dieu!
+
+--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet
+exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions sûrs....
+
+--Aurilly, demain soir nous recommencerons.
+
+--Votre Altesse sait que je suis à ses ordres.
+
+--Bien. Ah! Bussy! répéta le duc entre ses dents, Bussy, traître à son
+seigneur! Bussy, cet épouvantail de tous! Bussy, l'honnête homme....
+Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!....
+
+Et le duc, souriant avec une infernale joie, congédia Aurilly pour
+réfléchir à son aise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LES GUETTEURS.
+
+
+Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc
+retint près de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne
+perdre aucune de ses démarches.
+
+Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au
+prince; de cette façon, il avait la soirée libre. C'était sa méthode,
+et il la pratiquait même sans arrière-pensée.
+
+A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son échelle
+sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.
+
+Le duc, qui ignorait que Bussy avait une échelle dans son antichambre,
+qui ne pouvait croire que l'on marchât seul ainsi dans les rues de
+Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hôtel pour
+prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprêts.
+Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait déjà fait les
+trois quarts du chemin.
+
+Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit
+aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la
+lumière aux vitres.
+
+C'était le signal convenu entre lui et Diane.
+
+Il jeta son échelle au balcon. Cette échelle, munie de six crampons
+placés en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.
+
+Au bruit, Diane éteignit sa lampe et ouvrit la fenêtre pour assurer
+l'échelle.
+
+La chose fut faite en un instant.
+
+Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les
+coins et recoins: la place lui parut déserte.
+
+Alors elle fit signe à Bussy qu'il pouvait monter.
+
+Bussy, sur ce signe, escalada les échelons deux à deux. Il y en avait
+dix: ce fut l'affaire de cinq enjambées, c'est-à-dire de cinq
+secondes.
+
+Ce moment avait été heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait
+par la fenêtre, M. de Monsoreau, après avoir écouté patiemment pendant
+plus de dix minutes à la porte de sa femme, descendait péniblement
+l'escalier, appuyé sur le bras d'un valet de confiance, lequel
+remplaçait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni
+d'appareils ni de topiques.
+
+Cette double manoeuvre, qu'on eût dite combinée par un habile
+stratégiste, s'exécuta de cette façon, que Monsoreau ouvrait la porte
+de la rue juste au moment où Bussy retirait son échelle et où Diane
+fermait sa fenêtre.
+
+Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue était
+déserte, et le comte ne vit rien.
+
+--Aurais-tu été mal renseigné? demanda Monsoreau à son domestique.
+
+--Non, monseigneur, répondit celui-ci. Je quitte l'hôtel d'Anjou, et
+le maître palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que
+monseigneur avait commandé deux chevaux pour ce soir. Maintenant,
+monseigneur, peut-être était-ce pour aller tout autre part qu'ici.
+
+--Où veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.
+
+Le comte était comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste
+de l'humanité puisse être préoccupée d'autre chose que de les
+tourmenter.
+
+Il regarda autour de lui une seconde fois.
+
+--Peut-être eussé-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane,
+murmura-t-il. Mais peut-être ont-ils des signaux pour correspondre;
+elle l'eût prévenu de ma présence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut
+encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons,
+conduis-moi à cette cachette, de laquelle tu prétends que l'on peut
+tout voir.
+
+--Venez, monseigneur, dit le valet.
+
+Monsoreau s'avança, moitié s'appuyant au bras de son domestique,
+moitié se soutenant au mur.
+
+En effet, à vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du côté de la
+Bastille, se trouvait un énorme tas de pierre provenant de maisons
+démolies et servant de fortifications aux enfants du quartier
+lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et
+des Bourguignons.
+
+Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqué une espèce de
+guérite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.
+
+Il étendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit
+dessus.
+
+Le valet se plaça aux pieds du comte.
+
+Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
+
+Le valet voulut apprêter la mèche de l'arme; mais Monsoreau l'arrêta.
+
+--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que
+celui que nous éventons, et il y a peine de la hart pour quiconque
+porte la main sur lui.
+
+Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqué dans le voisinage
+d'une bergerie, se portaient des fenêtres de Diane dans les
+profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues
+adjacentes, car il désirait surprendre et craignait d'être surpris.
+
+Diane avait prudemment fermé ses épais rideaux de tapisserie, en sorte
+qu'à leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dénonçait
+la vie, dans cette maison absolument noire.
+
+Monsoreau n'était pas embusqué depuis dix minutes, que deux chevaux
+parurent à l'embouchure de la rue Saint-Antoine.
+
+Le valet ne parla point; mais il étendit la main dans la direction des
+deux chevaux.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je vois.
+
+Les deux cavaliers mirent pied à terre à l'angle de l'hôtel des
+Tournelles, et ils attachèrent leurs chevaux aux anneaux de fer
+disposés dans la muraille à cet effet.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il
+sera parti directement de votre hôtel; il avait dix minutes d'avance
+sur vous, il est entré.
+
+--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le
+verrons sortir.
+
+--Oui, mais quand? dit Aurilly.
+
+--Quand nous voudrons, dit le prince.
+
+--Serait-ce trop de curiosité que de vous demander comment vous
+comptez vous y prendre, monseigneur?
+
+--Rien de plus facile. Nous n'avons qu'à heurter à la porte, l'un de
+nous, c'est-à-dire toi, par exemple, sous prétexte que tu viens
+demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au
+bruit. Alors, toi entré dans la maison, lui sort par la fenêtre, et
+moi, qui serai resté dehors, je le verrai déguerpir.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je
+fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouvé mauvaise
+mine dans la journée; rien de plus simple.
+
+--C'est on ne peut plus ingénieux, monseigneur, dit Aurilly.
+
+--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau à son valet.
+
+--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons
+manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce côté.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait
+exprès pour cacher Votre Altesse.
+
+--Oui; mais attends, peut-être y a-t-il moyen de voir à travers les
+fentes des rideaux.
+
+En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallumé ou rapproché la
+lampe, et une légère lueur filtrait du dedans au dehors.
+
+Le duc et Aurilly tournèrent et retournèrent pendant plus de dix
+minutes, afin de chercher un point d'où leurs regards pussent pénétrer
+dans l'intérieur de la chambre. Pendant ces différentes évolutions,
+Monsoreau bouillait d'impatience et arrêtait souvent sa main sur le
+canon du mousquet, moins froid que cette main.
+
+--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dévorerai-je encore cet
+affront? Non, non: tant pis, ma patience est à bout. Mordieu! ne
+pouvoir ni dormir, ni veiller, ni même souffrir tranquille, parce
+qu'un caprice honteux s'est logé dans le cerveau oisif de ce misérable
+prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de
+Monsoreau; et qu'il vienne de ce côté, je lui fais, sur mon honneur,
+sauter la cervelle. Allume la mèche, René, allume....
+
+En ce moment, justement le prince, voyant qu'il était impossible à ses
+regards de pénétrer à travers l'obstacle, en était revenu à son
+projet, et s'apprêtait à se cacher dans les décombres, tandis
+qu'Aurilly allait frapper à la porte, quand tout à coup, oubliant la
+distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement
+sa main sur le bras du duc d'Anjou.
+
+--Eh bien, monsieur, dit le prince étonné, qu'y a-t-il?
+
+--Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly.
+
+--Mais pourquoi cela?
+
+--Ne voyez-vous rien briller à gauche? Venez, monseigneur, venez.
+
+--En effet, je vois comme une étincelle au au milieu de ces pierres.
+
+--C'est la mèche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur.
+
+--Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut être embusqué là?
+
+--Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. Éloignons-nous, faisons
+un détour, et revenons d'un autre côté. Le serviteur donnera l'alarme,
+et nous verrons Bussy descendre par la fenêtre.
+
+--En effet, tu as raison, dit le duc; viens.
+
+Tous deux traversèrent la rue pour regagner la place où ils avaient
+attaché leurs chevaux.
+
+--Ils s'en vont, dit le valet.
+
+--Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus?
+
+--Mais il me semble bien, à moi, que c'est le prince et Aurilly.
+
+--Justement. Mais tout à l'heure j'en serai plus sûr encore.
+
+--Que va faire monseigneur?
+
+--Viens.
+
+Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue
+Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir
+par le boulevard de la Bastille.
+
+Monsoreau rentrait et ordonnait de préparer sa litière.
+
+Ce qu'avait prévu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy
+prit l'alarme: la lumière s'éteignit de nouveau, la fenêtre se
+rouvrit, l'échelle de corde fut fixée, et Bussy, à son grand regret,
+obligé de fuir comme Roméo, mais sans avoir, comme Roméo, vu se lever
+le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette.
+
+Au moment où il mettait pied à terre et où Diane lui renvoyait
+l'échelle, le duc et Aurilly débouchaient à l'angle de la Bastille.
+Ils virent, juste au-dessous de la fenêtre de la belle Diane, une
+ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut
+presque aussitôt au coin de la rue Saint-Paul.
+
+--Monsieur, disait le valet, nous allons réveiller toute la maison.
+
+--Qu'importe? répondait Monsoreau furieux; je suis le maître ici, ce
+me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y
+faire M. le duc d'Anjou.
+
+La litière était prête. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui
+logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient
+l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrivés et
+eurent pris place aux deux portières, la machine partit au trot de
+deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut à la porte
+de l'hôtel d'Anjou.
+
+Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que
+leurs chevaux n'étaient pas encore débridés.
+
+Monsoreau, qui avait ses entrées libres chez le prince, parut sur le
+seuil juste au moment où celui-ci, après avoir jeté son feutre sur un
+fauteuil, tendait ses bottes à un valet de chambre.
+
+Cependant un valet, qui l'avait précédé de quelques pas, annonça M. le
+grand veneur.
+
+La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'eût pas plus
+étonné celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre.
+
+--Monsieur de Monsoreau! s'écria-t-il avec une inquiétude qui perçait
+à la fois et dans sa pâleur et dans l'émotion de sa voix.
+
+--Oui, monseigneur, moi-même, dit le comte en comprimant ou plutôt en
+essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses artères.
+
+L'effort qu'il faisait sur lui-même fut si violent, que M. de
+Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un
+siège placé à l'entrée de la chambre.
+
+--Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment
+même, vous êtes si pâle, que vous semblez près de vous évanouir.
+
+--Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop
+importantes à confier à Votre Altesse. Peut-être m'évanouirai-je
+après, c'est possible.
+
+--Voyons, parlez, mon cher comte, dit François tout bouleversé.
+
+--Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau.
+
+Le duc congédia tout le monde, même Aurilly.
+
+Les deux hommes se trouvèrent seuls.
+
+--Votre Altesse rentre? dit Monsoreau.
+
+--Comme vous voyez, comte.
+
+--C'est bien imprudent à Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les
+rues.
+
+--Qui vous dit que j'ai été par les rues?
+
+--Dame! cette poussière qui couvre vos habits, monseigneur....
+
+--Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y
+avait pas à se méprendre, faites-vous donc encore un autre métier que
+celui de grand veneur?
+
+--Le métier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mêle
+aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres.
+
+--Et que vous rapporte ce métier, monsieur?
+
+--De savoir ce qui se passe.
+
+--C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour
+être à portée d'appeler.
+
+--Très-curieux, dit Monsoreau.
+
+--Alors, contez-moi ce ce que vous avez à me dire.
+
+--Je suis venu pour cela.
+
+--Vous permettez que je m'assoie?
+
+--Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidèle ami comme moi,
+qui ne vient à cette heure et dans l'état où il est que pour vous
+rendre un signalé service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est,
+sur mon honneur, que je ne puis rester debout.
+
+--Un service? reprit le duc, un service?
+
+--Oui.
+
+--Parlez donc.
+
+--Monseigneur, je viens à Votre Altesse de la part d'un puissant
+prince.
+
+--Du roi?
+
+--Non, de monseigneur le duc de Guise.
+
+--Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose.
+Approchez-vous et parlez bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRÈS AVOIR SIGNÉ, IL
+PARLA.
+
+
+Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau.
+Puis, rompant le premier ce silence:
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous à me dire
+de la part de MM. de Guise?
+
+--Beaucoup de choses, monseigneur.
+
+--Ils vous ont donc écrit?
+
+--Oh! non pas; MM. de Guise n'écrivent plus depuis l'étrange
+disparition de maître Nicolas David.
+
+--Alors, vous avez donc été à l'armée?
+
+--Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus à Pans.
+
+--MM. de Guise sont à Paris! s'écria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et je ne les ai pas vus!
+
+--Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en même temps
+Votre Altesse.
+
+--Et je ne suis pas prévenu?
+
+--Si fait, monseigneur, puisque je vous préviens.
+
+--Mais que viennent-ils faire?
+
+--Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez
+donné.
+
+--Moi! je leur ai donné rendez-vous?
+
+--Sans doute, le même jour où Votre Altesse a été arrêtée, elle avait
+reçu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait répondre
+verbalement par moi-même, qu'ils n'avaient qu'à se trouver à Paris du
+31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oublié MM. de
+Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oublié,
+monseigneur.
+
+François pâlit, Il s'était passé tant d'événements depuis ce jour,
+qu'il avait oublié ce rendez-vous, si important qu'il fût.
+
+--C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient à cette époque
+entre MM. de Guise et moi n'existent plus.
+
+--S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les
+en prévenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, peut-être vous croyez-vous délié envers eux, monseigneur; mais
+eux continuent de se croire liés envers vous.
+
+--Piège, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse
+pas deux fois prendre.
+
+--Et où monseigneur a-t-il été pris une fois?
+
+--Comment! où ai-je été pris? Au Louvre, mordieu!
+
+--Est-ce par la faute de MM. de Guise?
+
+--Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis
+qu'ils n'ont en rien aidé à ma fuite.
+
+--C'eût été difficile, attendu qu'ils étaient en fuite eux-mêmes.
+
+--C'est vrai, murmura le duc.
+
+--Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas été chargé de vous dire,
+de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils
+pouvaient compter sur vous, et que le jour où vous marcheriez sur
+Paris, ils y marcheraient de leur côté?
+
+--C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point marché sur Paris.
+
+--Si fait, monseigneur, puisque vous y êtes.
+
+--Oui; mais je suis à Paris comme l'allié de mon frère.
+
+--Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que
+l'allié des Guise.
+
+--Que suis-je donc?
+
+--Monseigneur est leur complice.
+
+Le duc d'Anjou se mordit les lèvres.
+
+--Et vous dites qu'ils vous ont chargé de m'annoncer leur arrivée?
+
+--Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur.
+
+--Mais ils ne vous ont pas communiqué les motifs de leur retour?
+
+--Ils m'ont tout communiqué, monseigneur, me sachant l'homme de
+confiance de Votre Altesse, motifs et projets.
+
+--Ils ont donc des projets? Lesquels?
+
+--Les mêmes, toujours.
+
+--Et ils les croient praticables?
+
+--Ils les tiennent pour certains.
+
+--Et ces projets ont toujours pour but?....
+
+Le duc s'arrêta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement
+suivre ceux qu'il venait de dire.
+
+Monsoreau acheva la pensée du duc.
+
+--Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur.
+
+Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage.
+
+--Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable?
+
+--Votre sagesse en décidera.
+
+--Ma sagesse?
+
+--Oui, voici les faits, faits visibles, irrécusables.
+
+--Voyons.
+
+--La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a été qu'une comédie,
+vile appréciée, et jugée aussitôt qu'appréciée. Or, maintenant; la
+réaction s'opère, et l'État tout entier se soulève contre la tyrannie
+du roi et de ses créatures. Les prêches sont des appels aux armes, les
+églises des lieux où l'on maudit le roi en place de prier Dieu.
+L'armée frémit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos émissaires
+ne rapportent que signatures et adhésions nouvelles à la Ligue; enfin
+le règne de Valois touche à son terme. Dans une pareille occurrence,
+MM. de Guise ont besoin de choisir un compétiteur sérieux au trône, et
+leur choix s'est naturellement arrêté sur vous. Maintenant
+renoncez-vous à vos idées d'autrefois?
+
+Le duc ne répondit pas.
+
+--Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur?
+
+--Dame! répondit le prince, je pense....
+
+--Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec
+moi.
+
+--Je pense, dit le duc, que mon frère n'a pas d'enfants; qu'après lui
+le trône me revient; qu'il est d'une vacillante santé. Pourquoi donc
+me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon
+nom, ma dignité, mon affection, dans une rivalité inutile; pourquoi
+enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans
+péril?
+
+--Voilà justement, dit Monsoreau, où est l'erreur de Votre Altesse: le
+trône de votre frère ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de
+Guise ne peuvent être rois eux-mêmes, mais ils ne laisseront régner
+qu'un roi de leur façon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi
+régnant, ils avaient compté que ce serait Votre Altesse; mais, au
+refus de Votre Altesse, je vous en préviens, ils en chercheront un
+autre.
+
+--Et qui donc, s'écria le duc d'Anjou en fronçant le sourcil, qui donc
+osera s'asseoir sur le trône de Charlemagne?
+
+--Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voilà tout, monseigneur; fils de
+saint Louis pour fils de saint Louis.
+
+--Le roi de Navarre? s'écria François.
+
+--Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants,
+c'est vrai; mais on est sûr qu'il en peut avoir.
+
+--Il est huguenot.
+
+--Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti à la Saint-Barthélemy?
+
+--Oui, mais il a abjuré depuis.
+
+--Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le
+trône.
+
+--Ils croient donc que je céderai mes droits sans les défendre?
+
+--Je crois que le cas est prévu.
+
+--Je les combattrai rudement.
+
+--Peuh! ils sont gens de guerre.
+
+--Je me mettrai à la tête de la Ligue.
+
+--Ils en sont l'âme.
+
+--Je me réunirai à mon frère.
+
+--Votre frère sera mort.
+
+--J'appellerai les rois de l'Europe à mon aide.
+
+--Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre à des rois; mais
+ils y regarderont à deux fois avant de faire la guerre à un peuple.
+
+--Comment, à un peuple?
+
+--Sans doute, MM. de Guise sont décidés à tout, même à constituer des
+États, même à faire une république.
+
+François joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau
+était effrayant avec ses réponses qui répondaient si bien.
+
+--Une république? murmura-t-il.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme à Gênes, comme à Venise.
+
+--Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France
+une république.
+
+--Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez été si
+désintéressé, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se
+compose plus guère que de M. de Bussy et de moi.
+
+--Le duc ne put réprimer un sourire sinistre.
+
+--Je suis lié, alors, dit-il.
+
+--Mais à peu près, monseigneur.
+
+--Alors, qu'a-t-on besoin de recourir à moi, si je suis, comme vous le
+dites, dénué de toute puissance?
+
+--C'est-à-dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de
+Guise; mais que vous pouvez tout avec eux.
+
+--Je peux tout avec eux?
+
+--Oui, dites un mot, et vous êtes roi.
+
+Le duc se leva fort agité, se promena par la chambre, froissant tout
+ce qui tombait sous sa main: rideaux, portières, tapis de table; puis
+enfin il s'arrêta devant Monsoreau.
+
+--Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux
+amis, toi et Bussy.
+
+Et il prononça ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il
+avait eu le temps de substituer à sa pâle fureur.
+
+--Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie.
+
+--Ainsi donc, fidèle serviteur, reprit le duc, parle, je t'écoute.
+
+--Vous l'ordonnez, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan.
+
+Le duc pâlit, mais il s'arrêta pour écouter.
+
+Le comte reprit:
+
+--C'est dans huit jours la Fête-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Le roi, pour cette sainte journée, médite depuis longtemps une
+grande procession aux principaux couvents de Paris.
+
+--C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession à
+pareille époque.
+
+--Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes,
+ou du moins les gardes restent à la porte. Le roi s'arrête devant
+chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_,
+le tout accompagné des sept psaumes de la pénitence.
+
+--Je sais tout cela.
+
+--Il ira à l'abbaye Sainte-Geneviève comme aux autres.
+
+--Sans contredit.
+
+--Seulement, comme un accident sera arrivé en face du couvent....
+
+--Un accident?
+
+--Oui, un égout se sera enfoncé pendant la nuit.
+
+--Eh bien?
+
+--Le reposoir ne pourra être sous le porche, il sera dans la cour
+même.
+
+--J'écoute.
+
+--Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront
+avec lui; mais derrière le roi et ces quatre ou cinq personnes, on
+fermera les portes.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connaît les moines qui feront
+les honneurs de l'abbaye à Sa Majesté!
+
+--Ce seront les mêmes?
+
+--Qui étaient là quand on a sacré Votre Altesse, justement.
+
+--Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur?
+
+--Oh! pour le tondre, voilà tout: vous connaissez ce quatrain:
+
+ De trois couronnes, la première
+ Tu perdis, ingrat et fuyard;
+ La seconde court grand hasard;
+ Des ciseaux feront la dernière.
+
+--On osera faire cela? s'écria le duc l'oeil brillant d'avidité; on
+touchera un roi à la tête?
+
+--Oh! il ne sera plus roi alors.
+
+--Comment cela?
+
+--N'avez-vous pas entendu parler d'un frère génovéfain, d'un
+saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des
+miracles?
+
+--De frère Gorenflot?
+
+--Justement.
+
+--Le même qui voulait prêcher la Ligue l'arquebuse sur l'épaule?
+
+--Le même.
+
+--Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois là, le frère
+se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura
+abdiqué, madame de Montpensier entrera les ciseaux à la main. Les
+ciseaux sont achetés; madame de Montpensier les porte pendus à son
+côté. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement
+ciselés: A tout seigneur tout honneur.
+
+François demeura muet; son oeil faux s'était dilaté comme celui d'un
+chat qui guette sa proie dans l'obscurité.
+
+--Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce
+au peuple que le roi, éprouvant un saint repentir de ses fautes, a
+exprimé le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent
+que la vocation soit réelle, M. le duc de Guise tient l'armée, M. le
+cardinal tient l'Église, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces
+trois pouvoirs-là on fait croire au peuple à peu près tout ce que l'on
+veut.
+
+--Mais on m'accusera de violence! dit le duc après un instant.
+
+--Vous n'êtes pas tenu de vous trouver là.
+
+--On me regardera comme un usurpateur.
+
+--Monseigneur oublie l'abdication.
+
+--Le roi refusera.
+
+--Il paraît que frère Gorenflot est non-seulement un homme
+très-capable, mais encore un homme très-fort.
+
+--Le plan est donc arrêté?
+
+--Tout à fait.
+
+--Et l'on ne craint pas que je le dénonce?
+
+--Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sûr, arrêté
+contre vous, dans le cas où vous trahiriez.
+
+--Ah! ah! dit François.
+
+--Oui, monseigneur, et celui-là, je ne le connais pas; on me sait trop
+votre ami pour me l'avoir confié. Je sais qu'il existe, voilà tout.
+
+--Alors je me rends, comte; que faut-il faire?
+
+--Approuver.
+
+--Eh bien, j'approuve.
+
+--Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles.
+
+--Comment donc faut-il l'approuver encore?
+
+--Par écrit.
+
+--C'est une folie que de supposer que je consentirai à cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Si la conjuration avorte.
+
+--Justement, c'est pour le cas où elle avorterait qu'on demande la
+signature de monseigneur.
+
+--On veut donc se faire un rempart de mon nom?
+
+--Pas autre chose.
+
+--Alors je refuse mille fois.
+
+--Vous ne pouvez plus.
+
+--Je ne peux plus refuser?
+
+--Non.
+
+--Êtes-vous fou?
+
+--Refuser, c'est trahir.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre
+Altesse qui m'a ordonné de parler.
+
+--Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront;
+j'aurai choisi mon danger, au moins.
+
+--Monseigneur, prenez garde de mal choisir.
+
+--Je risquerai, dit François un peu ému, mais essayant néanmoins de
+conserver sa fermeté.
+
+--Dans votre intérêt, monseigneur, dit le comte, je ne vous le
+conseille pas.
+
+--Mais je me compromets en signant
+
+--En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez!
+
+François frissonna.
+
+--On oserait? dit-il.
+
+--On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avancés; il
+faut qu'ils réussissent, à quelque prix que ce soit.
+
+Le duc tomba dans une indécision facile à comprendre.
+
+--Je signerai, dit-il.
+
+--Quand cela?
+
+--Demain.
+
+--Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite.
+
+--Mais encore faut-il que MM. de Guise rédigent l'engagement que je
+prends vis-à-vis d'eux.
+
+--Il est tout rédigé, monseigneur, je l'apporte.
+
+Monsoreau tira un papier de sa poche: c'était une adhésion pleine et
+entière au plan que nous connaissons.
+
+Le duc le lut d'un bout à l'autre, et, à mesure qu'il lisait, le comte
+pouvait le voir pâlir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manquèrent,
+et il s'assit ou plutôt il tomba devant la table.
+
+--Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui présentant la plume.
+
+--Il faut donc que je signe? dit François en appuyant la main sur son
+front, car la tête lui tournait.
+
+--Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force.
+
+--Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat.
+
+--Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous
+préviens; c'est bien différent.
+
+--Donnez, fit le duc.
+
+Et, comme faisant un effort sur lui-même, il prit ou plutôt il arracha
+la plume des mains du comte, et signa.
+
+Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il
+lui vit poser la plume sur le papier, il fut obligé de s'appuyer sur
+la table; sa prunelle semblait se dilater à mesure que la main du duc
+formait les lettres qui composaient son nom.
+
+--Ah! dit-il quand le duc eut fini.
+
+Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc
+avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et
+l'étoffe en tresse de soie qui remplaçait le gilet à cette époque,
+boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus.
+
+Le duc regardait faire avec étonnement, ne comprenant rien à
+l'expression de ce visage pâle, sur lequel passait comme un éclair de
+féroce joie.
+
+--Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent.
+
+--Comment cela? demanda le duc.
+
+--Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous
+venez de le faire il n'y a qu'un instant encore.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que, ce soir, monseigneur, vous avez été poursuivre
+d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point
+de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa
+permission.
+
+--Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez
+parler?
+
+--Oui, monseigneur, puisque vous avez deviné si juste du premier coup,
+je n'essayerai pas même de nier. J'ai épousé Diane de Méridor; elle
+est à moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas même un
+prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sûr, je le
+jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui
+recula.
+
+--Monsieur, vous me menacez! dit François, pâle de colère et de rage.
+
+--Non, mon prince; comme tout à l'heure, je vous avertis seulement.
+
+--Et de quoi m'avertissez-vous?
+
+--Que personne n'aura ma femme.
+
+--Et moi, maître sot, s'écria le duc d'Anjou hors de lui, je vous
+réponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a déjà.
+
+Monsoreau poussa un cri terrible en enfonçant ses deux mains dans ses
+cheveux.
+
+--Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur?
+
+Et son bras, toujours armé, n'avait qu'à s'étendre pour aller percer
+la poitrine du prince.
+
+François se recula.
+
+--Vous êtes en démence, comte, dit-il en s'apprêtant à frapper sur le
+timbre.
+
+--Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez
+de dire que quelqu'un possède ma femme; vous l'avez dit.
+
+--Je le répète.
+
+--Nommez cette personne et prouvez le fait.
+
+--Qui était embusqué, ce soir, à vingt pas de votre porte, avec un
+mousquet?
+
+--Moi.
+
+--Eh bien, comte, pendant ce temps....
+
+--Pendant ce temps....
+
+--Un homme était chez vous, ou plutôt chez votre femme.
+
+--Vous l'avez vu entrer?
+
+--Je l'ai vu sortir.
+
+--Par la porte?
+
+--Par la fenêtre.
+
+--Vous avez reconnu cet homme?
+
+--Oui, dit le duc.
+
+--Nommez-le, s'écria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne
+réponds de rien.
+
+Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire
+passa sur ses lèvres.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et
+sur mon âme, avant huit jours, je vous ferai connaître l'homme qui
+possède votre femme.
+
+--Vous le jurez? s'écria Monsoreau.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Eh bien, monseigneur, à huit jours, dit comte en frappant sa
+poitrine à l'endroit où était le papier signé du prince... à huit
+jours, ou vous comprenez.
+
+--Revenez dans huit jours: voilà tout ce que j'ai à vous dire.
+
+--Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai
+toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut
+se venger.
+
+Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on eût pu,
+facilement prendre pour un geste de menace.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+UNE PROMENADE AUX TOURNELLES.
+
+
+Cependant peu à peu les gentilshommes angevins étaient revenus à
+Paris.
+
+Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils
+connaissaient trop bien le roi, son frère et sa mère, pour espérer que
+les choses se passassent en embrassades de famille.
+
+Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait été faite par
+les amis du roi, et ils ne voulaient pas se décider à croire qu'on pût
+leur donner un triomphe pour pendant à cette cérémonie assez
+désagréable.
+
+Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville armés
+jusqu'à la gorge, prêts à faire feu sur le moindre geste suspect, et
+ils dégainèrent cinquante fois, avant d'arriver à l'hôtel d'Anjou,
+contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les
+regarder passer. Antraguet surtout se montrait féroce, et reportait
+toutes ces disgrâces à MM. les mignons du roi, se promettant de leur
+en dire, à l'occasion, deux mots fort explicites.
+
+Il fit part de ce projet à Ribérac, homme de bon conseil, et celui-ci
+lui répondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir
+à sa portée une frontière ou deux.
+
+--On s'arrangera pour cela, dit Antraguet.
+
+Le duc leur fit bon accueil. C'étaient ses hommes à lui, comme MM. de
+Maugiron, Quélus, Schomberg et d'Épernon étaient ceux du roi.
+
+Il débuta par leur dire:
+
+--Mes amis, on songe à vous tuer un peu, à ce qu'il paraît. Le vent
+est à ces sortes de réceptions; gardez-vous bien.
+
+--C'est fait, monseigneur, répliqua Antraguet; mais ne convient-il pas
+que nous allions offrir à Sa Majesté nos très-humbles respects? Car
+enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur à l'Anjou. Que
+vous en semble?
+
+--Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous
+accompagnerai.
+
+Les trois jeunes gens se consultèrent du regard. A ce moment, Bussy
+entra dans la salle et vint embrasser ses amis.
+
+--Eh! dit-il, vous êtes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends?
+Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme César
+dans le sénat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons
+emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son
+manteau.
+
+--Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu à ces messieurs.
+
+Bussy se mit à rire.
+
+--Eh! eh! dit-il, on verra, on verra.
+
+Le duc le regarda très-attentivement.
+
+--Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur
+restera dans son jardin à abattre des têtes de pavot.
+
+François feignit de rire très-joyeusement. Le fait est qu'au fond il
+se trouvait heureux de n'avoir plus la corvée à faire.
+
+Les Angevins se parèrent superbement. C'étaient de fort grands
+seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et
+passementerie, le revenu des terres paternelles.
+
+Leur réunion était un mélange d'or, de pierreries et de brocart, qui,
+sur le chemin, fit crier noël au populaire, dont le flair infaillible
+devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrasés de haine pour les
+mignons du roi.
+
+Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils
+attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Quélus,
+Maugiron, Schomberg et d'Épernon, qui, saluant avec politesse et
+témoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle
+au Angevins.
+
+--Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effaçait le plus
+possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche,
+elle perd beaucoup de son désagrément.
+
+--Messieurs, dit Schomberg, vous êtes la fine fleur de la grâce et de
+la courtoisie. Vous plaît-il que nous métamorphosions cette réception,
+qui est manquée, en une petite promenade?
+
+--Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement
+Antraguet, à qui Bussy toucha légèrement le bras pour lui dire:
+
+--Tais-toi donc, et laisse-les faire.
+
+--Où irions-nous donc bien? dit Quélus en cherchant.
+
+--Je connais un charmant endroit du côté de la Bastille, fit
+Schomberg.
+
+--Messieurs, nous vous suivons, dit Ribérac; marchez devant.
+
+En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre
+Angevins, et se dirigèrent par les quais vers l'ancien enclos des
+Tournelles, alors Marché-aux-Chevaux, sorte de place unie, plantée de
+quelques arbres maigres, et semée çà et là de barrières destinées à
+arrêter les chevaux ou à les attacher.
+
+Chemin faisant, les huit gentilshommes s'étaient pris par le bras, et,
+avec mille civilités, s'entretenaient de sujets gais et badins, au
+grand ébahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout
+à l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les
+pourceaux d'Hérode.
+
+On arriva.
+
+Quélus prit la parole.
+
+--Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme
+le pied tient bien sur ce salpêtre.
+
+--Ma foi, oui, répliqua Antraguet en battant plusieurs appels.
+
+--Eh bien, continua Quélus, nous avions pensé, ces messieurs et moi,
+que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici
+pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a
+fait l'honneur de nous appeler tous quatre.
+
+--C'est vrai, dit Bussy à ses amis stupéfaits.
+
+--Il n'en avait rien dit, s'écria Antraguet.
+
+--Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit
+Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou?
+
+--Certes, oui, répliquèrent les trois Angevins d'une seule voix;
+l'honneur est tel, que nous nous en réjouissons.
+
+--C'est à merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous
+plaît-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre?
+
+--J'aime assez cette méthode, dit Ribérac avec des yeux ardents... et
+alors....
+
+--Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous
+les mêmes sentiments, donc nous sommes inspirés de Dieu; c'est Dieu
+qui fait les idées humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien,
+laissons à Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que
+rien n'est plus indifférent au cas où nous conviendrions que le
+premier libre charge les autres.
+
+--Et il le faut! et il le faut! s'écrièrent les mignons.
+
+--Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au
+sort.
+
+--Tirèrent-ils au sort? dit Quélus en réfléchissant.
+
+--J'ai tout lieu de le croire, répondit Bussy.
+
+--Alors imitons-les.
+
+--Un moment, dit encore Bussy. Avant de connaître nos antagonistes,
+convenons des règles du combat. Il serait malséant que les conditions
+du combat suivissent le choix des adversaires.
+
+--C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu'à ce que mort
+s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc.
+
+--Sans doute; mais comment nous battrons-nous?
+
+--Avec l'épée et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exercés.
+
+--A pied? dit Quélus.
+
+--Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements
+libres.
+
+--A pied, soit.
+
+--Quel jour?
+
+--Mais le plus tôt possible.
+
+--Non, dit d'Épernon; j'ai mille choses à régler, un testament à
+faire; pardon, mais je préfère attendre... Trois ou six jours nous
+aiguiseront l'appétit.
+
+--C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement.
+
+--Est-ce convenu?
+
+--Oui. Nous nous entendrons toujours à merveille.
+
+--Alors tirons au sort, dit Bussy.
+
+--Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en
+cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux,
+coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre
+paires.
+
+--Bien dit.
+
+--Je propose, pour le numéro 1, le carré long entre deux tilleuls...
+Il y a belle place.
+
+--Accepté.
+
+--Mais le soleil?
+
+--Tant pis pour le second de la paire; il sera tourné à l'est.
+
+--Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais
+ne nous assassinons pas. Décrivons un demi-cercle et opposons-nous
+tous à la lumière; que le soleil nous frappe de profil.
+
+Bussy montra la position, qui fut acceptée; puis on tira les noms.
+
+Schomberg sortit le premier, Ribérac le second. Ils furent désignés
+pour la première paire.
+
+Quélus et Antraguet Furent les seconds.
+
+Livarot et Maugiron les troisièmes. Au nom de Quélus, Bussy, qui
+croyait l'avoir pour champion, fronça le sourcil.
+
+D'Épernon, se voyant forcément accouplé à Bussy, pâlit, et fut obligé
+de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs à ses joues.
+
+--Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous
+appartenons les uns aux autres.--C'est à la vie à la mort; nous sommes
+amis. Voulez-vous bien accepter un dîner à l'hôtel Bussy?
+
+Tous saluèrent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, où un
+somptueux festin les réunit jusqu'au matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+OU CHICOT S'ENDORT.
+
+
+Toutes ces dispositions des Angevins avaient été remarquées par le roi
+d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intérieur du Louvre,
+attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec
+messieurs de l'Anjou.
+
+Chicot avait suivi de loin la promenade, examiné en connaisseur ce que
+personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, après s'être
+convaincu des intentions de Bussy et de Quélus, il avait rebroussé
+chemin vers la demeure de Monsoreau.
+
+C'était un homme rusé que Monsoreau; mais, quant à duper Chicot, il
+n'y pouvait prétendre. Le Gascon lui apportait force compliments de
+condoléance de la part du roi; comment ne pas le recevoir à merveille?
+
+Chicot trouva Monsoreau couché. La visite de la veille avait brisé
+tous les ressorts de cette organisation à peine reconstruite; et Remy,
+une main sur son menton, guettait avec dépit les premières atteintes
+de la fièvre qui menaçait de ressaisir sa victime.
+
+Néanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez
+habilement sa colère contre le duc d'Anjou pour que tout autre que
+Chicot ne l'eût pas soupçonnée. Mais plus il était discret et réservé,
+plus le Gascon découvrait sa pensée.
+
+--En effet, se disait-il, un homme ne peut être si passionné pour M.
+d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.
+
+Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir également si la
+fièvre du comte n'était pas une comédie à l'instar de celle qu'avait
+jouée naguère Nicolas David.
+
+Mais Remy ne trompait pas; et, à la première pulsation du pouls de
+Monsoreau:
+
+--Celui-là est malade réellement, pensa Chicot, et ne peut rien
+entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est
+capable.
+
+Et il courut à l'hôtel de Bussy, qu'il trouva tout éblouissant de
+lumières, tout embaumé de vapeurs qui eussent fait pousser à Gorenflot
+des exclamations de joie.
+
+--Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il à un laquais.
+
+--Non, monsieur, répliqua celui-ci, M. de Bussy se réconcilie avec
+plusieurs seigneurs de la cour, et on célèbre cette réconciliation par
+un repas; fameux repas, allez.
+
+--A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa
+Chicot, Sa Majesté est encore en sûreté de ce côté-là.
+
+Il retourna au Louvre, et aperçut Henri qui se promenait dans une
+salle d'armes en maugréant. Il avait envoyé trois courriers à Quélus,
+et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majesté était dans
+l'inquiétude, ils s'étaient arrêtés tout simplement chez M. de Birague
+le fils, où tout homme aux livrées du roi trouvait toujours un verre
+plein, un jambon entamé et des fruits confits.
+
+C'était la méthode de Birague pour demeurer en faveur.
+
+Chicot apparaissant à la porte du cabinet, Henri poussa une grande
+exclamation.
+
+--Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?
+
+--Qui cela? tes mignons?
+
+--Hélas! oui, mes pauvres amis.
+
+--Ils doivent être bien bas en ce moment, répliqua Chicot.
+
+--On me les aurait tués? s'écria Henri en se redressant la menace dans
+les yeux; ils seraient morts!
+
+--Morts, j'en ai peur....
+
+--Tu le sais et tu ris, païen!
+
+--Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.
+
+--Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu
+ces gentilshommes?
+
+--Je les glorifie, au contraire.
+
+--Tu railles toujours... Voyons, du sérieux, je t'en supplie; sais tu
+qu'ils sont sortis avec les Angevins?
+
+--Pardieu! si je le sais.
+
+--Eh bien qu'est-il résulté?
+
+--Eh bien, il est résulté ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou
+peu s'en faut.
+
+--Mais Bussy, Bussy!
+
+--Bussy les soûle, c'est un homme bien dangereux.
+
+--Chicot, par grâce!
+
+-- Eh bien, oui, Bussy leur donne à dîner, à tes amis; est-ce que tu
+trouves cela bien, toi?
+
+--Bussy leur donne à dîner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurés!
+
+--Justement; s'ils étaient amis, ils n'éprouveraient pas le besoin de
+s'enivrer ensemble. Écoute, as-tu de bonnes jambes?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Irais-tu bien jusqu'à la rivière?
+
+--J'irais jusqu'au bout du monde pour être témoin d'une chose
+pareille.
+
+--Eh bien, va seulement jusqu'à l'hôtel Bussy, tu verras ce prodige.
+
+--Tu m'accompagnes?
+
+--Merci, j'en arrive.
+
+--Mais enfin, Chicot....
+
+--Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de
+me convaincre; mes jambes sont diminuées de trois pouces à force de me
+rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-là, elles commenceraient au
+genou. Va, mon fils, va.
+
+Le roi lui lança un regard de colère.
+
+--Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-là!
+Ils rient, festinent et font de l'opposition à ton gouvernement.
+Réponds à toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils
+dînent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de
+l'opposition, viens nous coucher après souper.
+
+Le roi ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Tu peux te flatter d'être un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en
+France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois
+paresseux: je suis sûr que l'on t'appellera Henri le patient... Ah!
+mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre!
+
+--Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-là n'ont pas même des moeurs
+de gentilshommes.
+
+--Ah çà! tu es inquiet de tes amis, s'écria Chicot en poussant le roi
+vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les
+plains comme s'ils étaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont
+pas morts, tu pleures et tu t'inquiètes encore... Henri, tu geins
+toujours.
+
+--Vous m'impatientez, monsieur Chicot.
+
+--Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands
+coups de rapière dans l'estomac? sois donc conséquent.
+
+--J'aimerais à pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix
+sombre.
+
+--Oh! ventre-de-biche! répondit Chicot, compte sur moi, je suis là,
+mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des
+truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.
+
+Henri et son unique ami se couchèrent de bonne heure; le roi soupirant
+d'avoir le coeur si vide, Chicot essoufflé d'avoir l'estomac si plein.
+
+Le lendemain, au petit lever du roi, se présentèrent MM. de Quélus,
+Schomberg, Maugiron et d'Épernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir,
+il ouvrit la portière aux gentilshommes.
+
+Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors
+de son lit, et, arrachant les appareils parfumés qui couvraient ses
+joues et ses mains:
+
+--Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!
+
+L'huissier, stupéfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les
+congédiait. Ils se regardèrent avec une stupeur égale.
+
+--Mais, sire, balbutia Quélus, nous voulions dire à Votre Majesté....
+
+--Que vous n'êtes plus ivres, vociféra Henri, n'est-ce pas?
+
+Chicot ouvrit un oeil.
+
+--Pardon, sire, reprit Quélus avec gravité, Votre Majesté fait
+erreur....
+
+--Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!
+
+--Ah!... fort bien, fort bien!... dit Quélus en souriant... Je
+comprends; oui. Eh bien!....
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--Que Votre Majesté demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il
+lui plaît.
+
+--Je hais les ivrognes et les traîtres.
+
+--Sire! s'écrièrent d'une commune voix les trois gentilshommes.
+
+--Patience, messieurs, dit Quélus en les arrêtant; Sa Majesté a mal
+dormi, et aura fait de méchants rêves. Un mot donnera le réveil
+meilleur à notre très-vénéré prince.
+
+Cette impertinente excuse, prêtée par un sujet à son roi, fit
+impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de
+pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.
+
+--Parlez, dit-il, et soyez bref.
+
+--C'est possible, sire, mais c'est difficile.
+
+--Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations.
+
+--Non, sire, on y va tout droit, fit Quélus en regardant Chicot et
+l'huissier comme pour réitérer à Henri sa demande d'une audience
+particulière.
+
+Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et
+dit:
+
+--Ne faites pas attention à moi, je dors comme un boeuf.
+
+Et, refermant ses deux yeux, il se mit à ronfler de tous ses poumons.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+OU CHICOT S'ÉVEILLE.
+
+
+Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne
+s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de
+considérer Chicot comme un meuble de la chambre à coucher du roi.
+
+--Votre Majesté, dit Quélus en s'inclinant, ne sait que la moitié des
+choses, et, j'ose le dire, la moitié la moins intéressante.
+Assurément, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurément
+nous avons dîné tous chez M. de Bussy, et je dois même dire, en
+l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dîné.
+
+--Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit
+Schomberg, qui, en vérité, m'a paru merveilleux.
+
+--Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en
+étais toujours douté.
+
+--Moi, j'en étais sûr, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre.
+
+Schomberg se retourna de son côté:
+
+--Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que
+je rêve tout haut.
+
+Schomberg revint à Henri.
+
+--Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amitiés ni de mes
+haines; c'est bon, le bon vin.
+
+--N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur,
+dit le roi d'un ton réservé.
+
+Schomberg allait répondre, ne voulant sans doute pas abandonner si
+promptement une si belle cause, quand Quélus lui fit un signe.
+
+--C'est juste, dit Schomberg, continue.
+
+--Je disais donc, sire, reprit Quélus, que, pendant le repas et
+surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus sérieux et les
+plus intéressants concernant particulièrement les intérêts de Votre
+Majesté.
+
+--Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe.
+
+--Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'écria Chicot.
+
+--Oh! oh! maître Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez
+pas, sortez d'ici.
+
+--Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empêches de
+dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint.
+
+Quélus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder
+sérieusement un sujet, si sérieux qu'il fût, tant l'habitude avait
+rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les épaules, et se leva
+dépité.
+
+--Sire, dit d'Épernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves
+matières.
+
+--De graves matières? répéta Henri.
+
+--Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble
+mériter à Votre Majesté la peine qu'on s'en occupe.
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écria le roi.
+
+--C'est à dire que j'attends que le roi veuille bien m'écouter.
+
+--J'écoute, mon fils, j'écoute, dit Henri en posant sa main sur
+l'épaule de Quélus.
+
+--Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions causé sérieusement;
+et, maintenant, voici le résultat de nos entretiens: la royauté est
+menacée, affaiblie.
+
+--C'est-à-dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'écria
+Henri.
+
+--Elle ressemble, continua Quélus, à ces dieux étranges qui, pareils
+aux dieux de Tibère et de Caligula, tombaient en vieillesse sans
+pouvoir mourir, et continuaient à marcher dans leur immortalité par le
+chemin des infirmités mortelles. Ces dieux, arrivés à ce point-là, ne
+s'arrêtent, dans leur décrépitude toujours croissante, que si un beau
+dévouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors,
+régénérés par la transfusion d'un sang jeune, ardent et généreux, ils
+recommencent à vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien,
+sire, votre royauté est semblable à ces dieux-là, elle ne peut plus
+vivre que par des sacrifices.
+
+--Il parle d'or, dit Chicot; Quélus, mon fils, va-t'en prêcher par les
+rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu éteins
+Lincestre, Cahier, Cotton, et même ce foudre d'éloquence que l'on
+nomme Gorenflot.
+
+Henri ne répliqua rien; il était évident qu'un grand changement se
+faisait dans son esprit: il avait d'abord attaqué les mignons par des
+regards hautains; puis, peu à peu, le sentiment de la vérité; ayant
+saisi, il redevenait réfléchi, sombre, inquiet.
+
+--Allez, dit-il, vous voyez que je vous écoute, Quélus.
+
+--Sire, reprit celui-ci, vous êtes un très-grand roi; mais vous n'avez
+plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des
+barrières au delà desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est
+les barrières, déjà grandissantes, qu'à son tour vous pose le peuple.
+Eh bien, sire, vous qui êtes un vaillant, dites, que fait-on à la
+guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menaçante, à
+trente pas d'un autre bataillon? Les lâches regardent derrière eux,
+et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tête et
+fondent en avant.
+
+--Eh bien, soit; en avant! s'écria le roi; par la mordieu! ne suis-je
+pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on mené plus belles
+batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le siècle
+à la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus
+retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc,
+messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la
+mêlée, à ce que je présume.
+
+--Eh bien, oui, sire, s'écrièrent les jeunes gens électrisés par cette
+belliqueuse démonstration du roi, en avant!
+
+Chicot se mit sur son séant.
+
+--Paix, là-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur.
+Va, Quélus, va, mon fils, tu as déjà dit de belles et de bonnes
+choses, et il t'en reste encore à dire; continue, mon ami, continue.
+
+--Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent.
+Au reste, oui, je continuerai, et pour dire à Sa Majesté que le moment
+est venu, pour la royauté, d'agréer un de ces sacrifices dont nous
+parlions tout à l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment
+insensiblement Votre Majesté, quatre hommes vont marcher, sûrs d'être
+encouragés par vous, sire, et d'être glorifiés par la postérité.
+
+--Que dis-tu, Quélus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie
+tempérée par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes?
+
+--Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fierté
+qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une
+passion; moi et ces messieurs, nous nous dévouons, sire.
+
+--A quoi?
+
+--A votre salut.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre vos ennemis.
+
+--Des haines de jeunes gens, s'écria Henri.
+
+--Oh! voilà l'expression du préjugé vulgaire, sire; et la tendresse de
+Votre Majesté pour nous est si généreuse, qu'elle consent à se
+déguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez
+en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez
+pas de croire que Maugiron déteste Antraguet, que Schomberg est gêné
+par Livarot, que d'Épernon jalouse Bussy, et que Quélus en veut à
+Ribérac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et
+ennemis, tous pourraient s'aimer comme frères. Mais ce n'est point une
+rivalité d'hommes à hommes qui nous met l'épée à la main, c'est la
+querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre
+le droit divin; nous nous présentons comme champions de la royauté
+dans cette lice où descendent des champions de la Ligue, et nous
+venons vous dire: «Bénissez-nous, seigneur; souriez à ceux qui vont
+mourir pour vous. Votre bénédiction les fera peut-être vaincre, votre
+sourire les aidera à mourir.»
+
+Henri, suffoqué par les larmes, ouvrit ses bras à Quélus et aux
+autres. Il les réunit sur son coeur; et ce n'était pas un spectacle
+sans intérêt, un tableau sans expression, que cette scène où le mâle
+courage s'alliait aux émotions d'une tendresse profonde, que le
+dévouement sanctifiait à cette heure.
+
+Chicot, sérieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait
+du fond de l'alcôve, et cette figure, ordinairement refroidie par
+l'indifférence ou contractée par le rire du sarcasme, n'était pas la
+moins noble et la moins éloquente des six.
+
+--Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau dévouement, c'est
+une noble tâche, et je suis fier aujourd'hui, non pas de régner sur la
+France, mais d'être votre ami. Toutefois, comme je connais mes
+intérêts mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le
+résultat, glorieux en espérance, me livrerait, si vous veniez à
+échouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre à Anjou,
+France suffit, croyez-moi. Je connais mon frère, les Guise et la
+Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompté des chevaux plus fougueux et
+plus insoumis.
+
+--Mais, sire, s'écria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi;
+ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une
+question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que
+l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquiéter comment il jugera
+dans sa justice.
+
+--Pardonnez-moi, Maugiron, répondit le roi, un soldat peut aller en
+aveugle, mais le capitaine réfléchit.
+
+--Réfléchissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes
+que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise
+chance, moi, j'ai toujours du bonheur.
+
+--Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant,
+moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans.
+
+--Sire, interrompit Quélus, les paroles obligeantes de Votre Majesté
+ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le
+fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Ribérac?
+
+--Jamais; je vous le défends absolument. Jamais, entendez-vous bien?
+
+--De grâce, sire, excusez-nous, reprit Quélus; le rendez-vous a été
+pris hier, avant le dîner, paroles sont dites et nous ne pouvons les
+reprendre.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répondit Henri, le roi délie des serments et
+des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la
+toute-puissance. Faites dire à ces messieurs que je vous ai menacés de
+toute ma colère si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en
+doutiez pas vous-mêmes, je jure de vous exiler si....
+
+--Arrêtez, sire, dit Quélus: car, si vous pouvez nous relever de nos
+paroles, Dieu seul peut vous relever de la vôtre. Ne jurez donc pas,
+car, si pour une pareille cause nous avons mérité votre colère, et que
+cette colère se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie,
+parce que, n'étant plus sur les terres de Votre Majesté, nous pourrons
+alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays
+étranger.
+
+--Si ces messieurs s'approchent de vous à la distance seulement d'une
+portée d'arquebuse, s'écria Henri, je les fais jeter tous les quatre à
+la Bastille.
+
+--Sire, dit Quélus, le jour où Votre Majesté se conduirait ainsi, nous
+irions, nu-pieds et la corde au cou, nous présenter à maître Laurent
+Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcérât avec ces
+gentilshommes.
+
+--Je leur ferai trancher la tête, mordieu! Je suis le roi, j'espère!
+
+--S'il arrivait pareille chose à nos ennemis, sire, nous nous
+couperions la gorge au pied de leur échafaud.
+
+Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:
+
+--A la bonne heure, dit-il, voilà de bonne et brave noblesse. C'est
+bien... Si Dieu ne bénissait pas une cause défendue par de tels
+gens!....
+
+--Ne sois pas impie... ne blasphème pas! dit solennellement Chicot en
+descendant de son lit et en s'avançant vers le roi. Oui, ce sont là de
+nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maître.
+Allons, fixe un jour à ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de
+dicter ses devoirs au Tout-Puissant.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.
+
+--Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en
+inclinant la tête et en pliant le genou.
+
+--Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire;
+mais, au surplus, nous saurons la préparer par des voies chrétiennes
+et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dévotions
+avec exactitude avant de combattre la Châtaigneraie: c'était une rude
+lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fêtes, les festins, il
+alla voir des femmes, abominable péché! Bref, il tenta Dieu, qui,
+peut-être, souriait à sa jeunesse, à sa beauté, à sa vigueur, et lui
+voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant.
+Écoutez-moi, nous allons entrer en dévotions; si j'avais le temps, je
+ferais porter vos épées à Rome pour que le saint-père les bénît
+toutes... Mais nous avons la châsse de sainte Geneviève qui vaut les
+meilleures reliques. Jeûnons ensemble, macérons-nous, et sanctifions
+le grand jour de la Fête-Dieu; puis le lendemain....
+
+--Ah! sire, merci, merci! s'écrièrent les quatre jeunes gens... c'est
+dans huit jours.
+
+Et ils se précipitèrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous
+encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.
+
+--Notre cartel est tout rédigé, dit Quélus; il ne faut qu'y mettre le
+jour et l'heure. Écris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du
+roi; écris: «Le lendemain de la Fête-Dieu!»
+
+--Voilà qui est fait, répondit Maugiron; quel est le héraut qui
+portera cette lettre?
+
+--Ce sera moi, s'il vous plaît, dit Chicot en s'approchant; seulement
+je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majesté parle de
+jeûnes, de macérations et de châsses... c'est merveilleux comme voeu
+fait après une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux
+l'efficacité d'une bonne nourriture, d'un vin généreux, d'un sommeil
+solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au
+poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures à
+table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le
+chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de
+vous en sevrer.
+
+--Bravo, Chicot! s'écrièrent ensemble les jeunes gens.
+
+--Adieu, mes petits lions, répondit le Gascon, je m'en vais à l'hôtel
+de Bussy.
+
+Il fit trois pas et revint.
+
+--A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la
+Fête-Dieu; n'allez à la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au
+Louvre comme une poignée de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors
+je vais faire votre commission.
+
+Et Chicot, sa lettre à la main, ouvrit l'équerre de ses longues
+jambes, et disparut.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LA FÊTE-DIEU.
+
+
+Pendant ces huit jours, les événements se préparèrent, comme une
+tempête se prépare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds
+de l'été.
+
+Monsoreau, remis sur pied après quarante-huit heures de fièvre,
+s'occupa de guetter lui-même son larron d'honneur; mais, comme il ne
+découvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de
+l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de
+Diane.
+
+Bussy ne discontinua pas ses visites de jour à la maison du grand
+veneur. Seulement il fut averti par Remy des fréquents espionnages du
+convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenêtre!
+
+Chicot faisait deux parts de son temps:
+
+L'une était consacrée à son maître bien-aimé Henri de Valois, qu'il
+quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mère de son
+enfant.
+
+L'autre était pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait déterminé à
+grand'peine, depuis huit jours, à retourner à sa cellule, où il
+l'avait reconduit et où il avait reçu de l'abbé, messire Joseph
+Foulon, le plus charmant accueil.
+
+A cette première visite, on avait fort parlé de la piété du roi; et le
+prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant à Sa Majesté de
+l'honneur qu'elle faisait à l'abbaye en la visitant. Cet honneur était
+même plus grand qu'on ne s'y était attendu d'abord: Henri, sur la
+demande du vénérable abbé, avait consenti à passer la journée et la
+nuit en retraite dans un couvent.
+
+Chicot confirma l'abbé dans cette espérance, à laquelle il n'osait
+s'arrêter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on
+l'invita fort à revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant à
+Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux des moines. C'était, en
+effet, un coup de partie à lui d'avoir ainsi capté toute la confiance
+de Chicot; Machiavel, de politique mémoire, n'eût pas mieux fait.
+
+Invité à revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches,
+sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de
+vins des crus les plus rares et les plus recherchés, frère Gorenflot
+le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.
+
+Alors il s'enfermait des heures entières dans la cellule du moine,
+partageant, au dire général, ses études et ses extases. L'avant-veille
+de la Fête-Dieu, il passa même la nuit tout entière dans le couvent;
+le lendemain, le bruit courait à l'abbaye que Gorenflot avait
+déterminé Chicot à prendre la robe.
+
+Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leçons d'escrime
+à ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'étudiant
+surtout à exercer d'Épernon, à qui le sort avait donné un si rude
+adversaire, et que l'attente du jour décisif préoccupait fort
+visiblement.
+
+Quelqu'un qui eût parcouru la ville à de certaines heures de la nuit
+eût rencontré, dans le quartier Sainte-Geneviève, les moines étranges
+dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui
+ressemblaient beaucoup plus à des reîtres qu'à des frocards. Enfin
+nous pourrions ajouter, pour compléter le tableau que nous avons
+commencé d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hôtel
+de Guise était devenu, à la fois, l'antre le plus mystérieux et le
+plus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert au dehors
+qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir,
+dans la grande salle, après qu'on avait eu soin de fermer
+hermétiquement les jalousies, et que ces conciliabules étaient
+précédés de dîners auxquels on n'invitait que des hommes et que
+présidait cependant madame de Montpensier.
+
+Ces sortes de détails, que nous trouvons dans les mémoires du temps,
+nous sommes forcé de les donner à nos lecteurs, attendu qu'ils ne les
+trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police
+de ce bénin règne ne soupçonnait même pas ce qui se tramait, quoique
+le complot, comme on le pourra voir, fût d'importance, et les dignes
+bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tête et
+hallebarde au poing, ne le soupçonnaient pas plus qu'elle, n'étant
+point gens à deviner d'autres dangers que ceux qui résultent du feu,
+des voleurs, des chiens enragés et des ivrognes querelleurs.
+
+De temps en temps, quelque patrouille s'arrêtait bien devant l'hôtel
+de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maître la Hurière était
+connu pour un si zélé catholique, que l'on ne doutait point que le
+grand bruit qui se menait chez lui ne fût mené pour la plus grande
+gloire de Dieu.
+
+Voilà dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par
+jour, le matin de cette grande solennité abolie par le gouvernement
+constitutionnel, et qu'on appelle la Fête-Dieu.
+
+Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs
+qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumés. Ce
+matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait
+assidûment dans la chambre du roi, réveilla Henri de bonne heure;
+personne n'était encore entré dans la chambre royale.
+
+--Ah! mon pauvre Chicot, s'écria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu
+homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que
+j'aie fait de ma vie.
+
+--Et que rêvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.
+
+--Je rêvais que Quélus avait transpercé Antraguet d'un coup de
+seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son
+adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rêve
+se réalise. Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Que veux-tu donc?
+
+--Mon cilice et mes verges.
+
+--Tu n'aimerais pas mieux un bon déjeuner? demanda Chicot.
+
+--Païen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fête-Dieu
+l'estomac plein!
+
+--C'est juste.
+
+--Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Patience, dit Chicot, il est huit heures à peine, et tu as le temps
+de te fustiger jusqu'à ce soir. Causons premièrement: veux-tu causer
+avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.
+
+--Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.
+
+--Comment divisons-nous notre journée, mon fils?
+
+--En trois parties.
+
+--En l'honneur de la sainte Trinité, très-bien. Voyons ces trois
+parties.
+
+--D'abord la messe à Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Bien.
+
+--Au retour au Louvre, la collation.
+
+--Très-bien!
+
+--Puis processions de pénitents par les rues, en s'arrêtant, pour
+faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en
+commençant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Geneviève, où
+j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la
+cellule d'une espèce de saint qui passera la nuit en prières pour
+assurer le succès de nos armes.
+
+--Je le connais.
+
+--Le saint?
+
+--Parfaitement.
+
+--Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+--Alors, habille-toi et viens.
+
+--Attends donc!
+
+--Quoi?
+
+--J'ai encore quelques détails à te demander.
+
+--Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?
+
+--J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.
+
+--Fais donc vite, le temps se passe.
+
+--Ta cour, que fait-elle?
+
+--Elle me suit.
+
+--Ton frère?
+
+--Il m'accompagne.
+
+--Ta garde?
+
+--Les gardes françaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les
+Suisses m'attendent à là porte de l'abbaye.
+
+--A merveille! dit Chicot, me voilà renseigné.
+
+--Je puis donc appeler?
+
+--Appelle.
+
+Henri frappa sur un timbre.
+
+--La cérémonie sera magnifique, continua Chicot.
+
+--Dieu nous en saura gré, je l'espère.
+
+--Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne
+n'entre, tu n'as rien autre chose à me dire?
+
+--Non. Ai-je oublié quelque détail du cérémonial?
+
+--Ce n'est pas de cela que je te parle.
+
+--De quoi me parles-tu donc?
+
+--De rien.
+
+Mais tu me demandes....
+
+--S'il est bien arrêté que tu vas à l'abbaye Sainte-Geneviève?
+
+--Sans doute.
+
+--Et que tu y passes la nuit?
+
+--Je l'ai promis.
+
+--Eh bien, si tu n'as rien à me dire, mon fils, je te dirai moi, que
+ce cérémonial ne me convient pas, à moi.
+
+--Comment?
+
+--Non, et quand nous aurons dîné....
+
+--Quand nous aurons dîné?
+
+--Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginée.
+
+--Soit, j'y consens.
+
+--Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la même
+chose.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.
+
+En effet, les huissiers ouvrirent les portières, et l'on vit paraître
+le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majesté, qui,
+s'emparant du roi, se mirent à exécuter conjointement, sur son auguste
+personne, une de ces toilettes que nous avons décrites dans le
+commencement de cet ouvrage.
+
+Lorsque la toilette de Sa Majesté fut aux deux tiers, on annonça Son
+Altesse monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Henri se retourna de son côté, préparant son meilleur sourire pour le
+recevoir.
+
+Le duc était accompagné de M. de Monsoreau, de d'Épernon et Aurilly.
+
+D'Épernon et d'Aurilly restèrent en arrière.
+
+Henri, à la vue du comte encore pâle et dont la mine était plus
+effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+Le duc s'aperçut de ce mouvement, qui n'échappa point non plus au
+comte.
+
+--Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient présenter ses
+hommages à Votre Majesté.
+
+--Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touché de votre
+visite que vous avez été bien blessé, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sire.
+
+--A la chasse, m'a-t-on dit.
+
+--A la chasse, sire.
+
+--Mais vous allez mieux à présent, n'est-ce pas?
+
+--Je suis rétabli.
+
+--Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'après nos
+dévotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allât préparer une
+belle chasse dans les bois de Compiègne?
+
+--Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?....
+
+Il allait dire: «quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des
+vôtres;» mais il se rappela que le secret avait dû être gardé, et il
+s'arrêta.
+
+--Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majesté
+veut m'informer....
+
+--Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en
+dévotions à l'abbaye Sainte-Geneviève, je ne serais peut-être pas prêt
+pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain,
+ce sera après-demain que la chasse aura lieu.
+
+--Vous entendez? dit le duc à Monsoreau, qui s'inclina.
+
+--Oui, monseigneur, répondit le comte.
+
+En ce moment entrèrent Schomberg et Quélus; le roi les reçut à bras
+ouverts.
+
+--Encore un jour! dit Quélus en saluant le roi.
+
+--Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son côté, au duc:
+
+--Vous me faites exiler, à ce qu'il paraît, monseigneur.
+
+--Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de préparer les chasses
+du roi? dit en riant le duc.
+
+--Je m'entends, répondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce
+soir qu'expire le huitième jour de délai que Votre Altesse m'a
+demandé, et Votre Altesse préfère m'envoyer à Compiègne que de tenir
+sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici à ce soir,
+je puis, d'un seul mot....
+
+François saisit le comte par le poignet.
+
+--Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse
+que vous réclamez.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Votre départ pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque
+l'ordre est officiel.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs
+de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous
+voulez connaître; le reste vous regarde, car je ne me suis engagé à
+rien autre chose, ce me semble.
+
+--Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.
+
+--Vous avez ma parole, dit le duc.
+
+--J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.
+
+--Eh! oui, mordieu, je le sais bien.
+
+Et le duc s'éloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frère;
+Aurilly toucha le bras de d'Épernon.
+
+--C'est fait, dit-il.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il de fait?
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain.
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain?
+
+--J'en réponds.
+
+--Et qui l'en empêchera?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.
+
+--Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille écus pour vous.
+
+--Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois!
+
+--Et de là à l'abbaye Sainte-Geneviève? demanda le duc.
+
+--Certainement, répondit le roi.
+
+--Comptez là-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa
+rapière.
+
+Et Henri passa dans la galerie, où toute sa cour l'attendait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTÉ DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+
+
+La veille au soir, quand tout avait été décidé et arrêté entre les
+Guise et les Angevins, M. de Monsoreau était rentré chez lui et y
+avait trouvé Bussy.
+
+Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours
+une grande amitié, pouvait, n'étant prévenu de rien, se compromettre
+cruellement le lendemain, il l'avait pris à part.
+
+--Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de
+vous donner un conseil?
+
+--Comment donc! avait répondu Bussy, je vous en prie, faites.
+
+--A votre place, je m'absenterais demain de Paris.
+
+--Moi! Et pourquoi cela?
+
+--Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous
+sauverait, selon toute probabilité, d'un grand embarras.
+
+--D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond
+des yeux, et lequel?
+
+--Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?
+
+--Complètement.
+
+--Sur l'honneur?
+
+--Foi de gentilhomme.
+
+--M. d'Anjou ne vous a rien confié?
+
+--Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout
+haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire à tout le monde.
+
+--Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis
+pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se
+prépare pour demain des événements graves, et que les partis d'Anjou
+et de Guise méditent un coup dont la déchéance du roi pourrait bien
+être le résultat.
+
+Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine défiance; mais sa
+figure exprimait la plus entière franchise, et il n'y avait point à se
+tromper à cette expression.
+
+--Comte, lui répondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez,
+c'est-à-dire que ma vie et mon épée lui appartiennent. Le roi, contre
+lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune,
+et n'a jamais manqué l'occasion de me dire ou de me faire une chose
+blessante. Et demain même,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela,
+mais je le dis à vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais
+risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses
+favoris.
+
+--Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtes résolu à subir toutes les
+conséquences de votre attachement au duc d'Anjou?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez où cela vous entraîne, peut-être?
+
+--Je sais où je compte m'arrêter; quelque motif que j'aie de me
+plaindre du roi, jamais je ne lèverai la main sur l'oint du Seigneur;
+je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans
+provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le défendre en cas de
+péril.
+
+M. de Monsoreau réfléchit un instant, et, posant sa main sur l'épaule
+de Bussy:
+
+--Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lâche, un
+traître, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son
+serviteur le plus fidèle, son ami le plus dévoué; cher comte,
+abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journée de
+demain dans votre petite maison de Vincennes, allez où vous voudrez,
+mais n'allez pas à la procession de la Fête-Dieu.
+
+Bussy le regarda fixement.
+
+--Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-même? répliqua-t-il.
+
+--Parce que, pour des choses qui intéressent mon honneur, répondit le
+comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.
+
+--Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intéressent
+aussi mon honneur, je suivrai le duc.
+
+Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se
+quittèrent.
+
+Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce qui se passa le
+lendemain, au lever du roi.
+
+Monsoreau rentra chez lui, et annonça à sa femme son départ pour
+Compiègne; en même temps, il donna l'ordre de faire tous les
+préparatifs de ce départ.
+
+Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel
+futur de Bussy et d'Épernon; mais d'Épernon était celui des mignons du
+roi qui avait la moindre réputation de courage et d'adresse: elle
+n'avait donc qu'une crainte mêlée d'orgueil en songeant au combat du
+lendemain.
+
+Bussy s'était présenté dès le matin chez le duc d'Anjou et l'avait
+accompagné au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le
+prit en revenant de chez son frère, et tout le cortège royal
+s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué, le prince avait eu
+quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes
+dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme
+toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la
+crainte que, tout en se tenant debout près de son trône, Bussy ne fût
+le véritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau,
+amour qui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du
+coeur du prince.
+
+Cependant il s'était dit, car Monsoreau lui inspirait, de son côté,
+des inquiétudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'était
+dit:
+
+--Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera
+triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphé, peu m'importe! ce que
+dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je
+ne lui dois plus rien, et je l'abandonne à mon tour.
+
+Le résultat de cette double réflexion dont Bussy était l'objet,
+faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune
+homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer à
+l'église, après avoir galamment cédé le pas à M. d'Épernon, son
+adversaire, et s'agenouiller un peu en arrière.
+
+Le prince fit alors signe à Bussy de se rapprocher de lui. Dans la
+position où il se trouvait, il était obligé de tourner complètement la
+tête, tandis qu'en le faisant mettre à sa gauche, il n'avait besoin
+que de tourner les yeux.
+
+La messe était commencée depuis un quart d'heure à peu près, quand
+Remy entra dans l'église et vint s'agenouiller près de son maître. Le
+duc tressaillit à l'apparition du jeune médecin, qu'il savait être
+confident des secrètes pensées de Bussy.
+
+En effet, au bout d'un instant, après quelques paroles échangées tout
+bas, Remy glissa un billet au comte.
+
+Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite
+écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.
+
+--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.
+
+Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.
+
+Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy,
+que dorait un rayon de joie et d'amour.
+
+--Ah! malheur à toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.
+
+Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son coeur.
+
+Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le
+duc n'eût-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer
+Bussy.
+
+La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation
+attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la
+galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre;
+Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.
+
+Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait
+Bussy.
+
+En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.
+
+--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je désirerais dire deux
+mots à Votre Altesse.
+
+--Pressés? demanda le duc.
+
+--Très-pressés, monseigneur.
+
+--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons à
+côté l'un de l'autre.
+
+--Monseigneur m'excusera; mais je l'arrêtais justement pour lui
+demander la permission de ne pas l'accompagner.
+
+--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put complètement
+dissimuler l'altération.
+
+--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait,
+puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je
+désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y
+faire retraite toute la journée.
+
+--Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le
+roi?
+
+--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.
+
+--Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève?
+
+--Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.
+
+--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le
+courant de la journée, où j'aie besoin de mes amis!....
+
+--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'épée
+contre son roi, je lui demande doublement congé, répondit Bussy: mon
+épée est engagée contre M. d'Épernon.
+
+Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur
+Bussy. Tout était donc changé depuis la veille, et ce changement
+venait du billet apporté par le Haudoin à l'église.
+
+--Ainsi, dit le duc les dents serrées, tu abandonnes ton seigneur et
+maître, Bussy?
+
+--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un
+duel acharné, sanglant, mortel, comme sera le nôtre, je vous en
+réponds, celui-là n'a plus qu'un seul maître, et c'est ce maître-là
+qui aura mes dernières dévotions.
+
+--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trône, et tu me quittes!
+
+--Monseigneur, j'ai assez travaillé pour vous; je travaillerai encore
+assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.
+
+--C'est bien! répliqua le duc d'une voix sourde; vous êtes libre,
+allez, monsieur de Bussy.
+
+Bussy, sans s'inquiéter de cette froideur soudaine, salua le prince,
+descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais,
+s'achemina vivement vers sa maison.
+
+Le duc appela Aurilly.
+
+Aurilly parut.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.
+
+--Eh bien, il s'est condamné lui-même.
+
+--Il ne vous suit pas?
+
+--Non.
+
+--Il va au rendez-vous du billet?
+
+--Oui.
+
+--Alors c'est pour ce soir?
+
+--C'est pour ce soir.
+
+--M. de Monsoreau est-il prévenu?
+
+--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas
+encore.
+
+--Ainsi vous êtes décidé à sacrifier le comte?
+
+--Je suis décidé à me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une
+chose maintenant.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que le Monsoreau ne se fie à sa force et à son adresse, et que
+Bussy ne lui échappe.
+
+--Que monseigneur se rassure.
+
+--Comment?
+
+--M. de Bussy est-il bien décidément condamné?
+
+--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma
+volonté et qui en fait sa volonté; qui me prend ma maîtresse et qui en
+fait la sienne; une espèce de lion dont je suis moins le maître que le
+gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sans
+miséricorde.
+
+--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il
+échappe à un Monsoreau, il n'échappera point à un autre.
+
+--Et quel est cet autre?
+
+--Monseigneur m'ordonne de le nommer?
+
+--Oui, je te l'ordonne.
+
+--Cet autre est M. d'Épernon.
+
+--D'Épernon! d'Épernon; qui doit se battre contre lui demain?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Conte-moi donc cela.
+
+Aurilly allait commencer le récit demandé, quand on appela le duc. Le
+roi était à table, et il s'étonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou
+plutôt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi
+demandait son frère.
+
+--Tu me conteras tout cela à la procession, dit le duc.
+
+Et il suivit l'huissier qui l'appelait.
+
+Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, préoccupé que nous serons
+d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues
+de Paris, disons à nos lecteurs ce qui s'était passé entre d'Épernon
+et le joueur de luth.
+
+Le matin, vers le point du jour, d'Épernon s'était présenté à l'hôtel
+d'Anjou, et avait demandé à parler à Aurilly.
+
+Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier
+avait été appelé à lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'élève et
+le maître s'étaient réunis pour racler la basse ou pincer la viole,
+comme c'était la mode en ce temps-là, non-seulement en Espagne, mais
+encore en France.
+
+Il en résultait qu'une assez tendre amitié, tempérée par l'étiquette,
+unissait les deux musiciens.
+
+D'ailleurs M. d'Épernon, Gascon subtil, pratiquait la méthode
+d'insinuation, qui consiste à arriver aux maîtres par les valets, et
+il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit
+par son ami Aurilly.
+
+Ajoutons que, par suite de son habileté diplomatique, il ménageait le
+roi et le duc, flottant de l'un à l'autre, dans la crainte d'avoir
+pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi régnant.
+
+Cette visite à Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel
+prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiéter vivement.
+Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractère de d'Épernon
+ne fut jamais la bravoure; or il eût fallu être plus que brave, il eût
+fallu être téméraire pour affronter de sang-froid le combat avec
+Bussy: se battre avec lui, c'était affronter une mort certaine.
+Quelques-uns l'avaient osé qui avaient mesuré la terre dans la lutte
+et qui ne s'en étaient pas relevés.
+
+Au premier mot que d'Épernon dit au musicien du sujet qui le
+préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maître
+nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens,
+plaignant bien tendrement son élève, en lui annonçant que, depuis huit
+jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec
+un clairon des gardes, la plus perfide lamé que l'on eût encore
+rencontrée à Paris, une sorte d'artiste en coups d'épée, qui, voyageur
+et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeu prudent et serré,
+aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands
+l'inflexibilité du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux
+sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes,
+leurs bonds, leurs prostrations subites, et les étreintes corps à
+corps.
+
+D'Épernon, pendant cette longue énumération de chances contraires,
+mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.
+
+--Ah çà! mais je suis mort! dit-il moitié riant, moitié pâlissant.
+
+--Dame! répondit Aurilly.
+
+--Mais c'est absurde, s'écria d'Épernon, d'aller sur le terrain avec
+un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on
+jouait aux dés avec un homme qui serait sûr d'amener tous les coups le
+double six.
+
+--Il fallait songer à cela avant de vous engager, monsieur le duc.
+
+--Peste, dit d'Épernon, je me dégagerai. On n'est pas Gascon pour
+rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout à
+vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique.
+Attends!
+
+--Dites.
+
+--M. de Bussy est sûr de me tuer, dis-tu?
+
+--Je n'en doute pas un seul instant.
+
+--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sûr, c'est un assassinat.
+
+--Au fait!
+
+--Et si c'est un assassinat, que diable....
+
+--Eh bien?
+
+--Il est permis de prévenir un assassinat par....
+
+--Par?....
+
+--Par... un meurtre.
+
+--Sans doute.
+
+--Qui m'empêche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!
+
+--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais même.
+
+--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?
+
+--Clair comme le jour.
+
+--Naturel?
+
+--Très-naturel!
+
+--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il
+veut le faire à mon égard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je
+laisserai ce soin à quelque autre.
+
+--C'est-à-dire que vous payerez des sbires?
+
+--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mégrin.
+
+--Cela vous coûtera cher.
+
+--J'y mettrai trois mille écus.
+
+--Pour trois mille écus, quand vos sbires sauront à qui ils ont
+affaire, vous n'aurez guère que six hommes.
+
+--N'est-ce point assez donc?
+
+--Six hommes! M. de Bussy en aura tué quatre avant d'être seulement
+effleuré. Rappelez-vous l'échauffourée de la rue Saint-Antoine, dans
+laquelle il a blessé Schomberg à la cuisse, vous au bras, et presque
+assommé Quélus.
+
+--Je mettrai six mille écus, s'il le faut, dit d'Épernon. Mordieu! si
+je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en réchappe pas.
+
+--Vous avez votre monde? dit Aurilly.
+
+--Dame! répliqua d'Épernon, j'ai ça et là des gens inoccupés, des
+soldats en retraite, des braves, après tout, qui valent bien ceux de
+Venise et de Florence.
+
+--Très-bien, très-bien! Mais prenez garde.
+
+--A quoi?
+
+--S'ils échouent, ils vous dénonceront.
+
+--J'ai le roi pour moi.
+
+--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empêcher d'être tué
+par M. de Bussy.
+
+--Voilà qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Épernon rêveur.
+
+--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.
+
+--Parle, mon ami, parle.
+
+--Mais, vous ne voudriez peut-être pas faire cause commune?
+
+--Je ne répugnerais à rien de ce qui doublerait mes chances de me
+défaire de ce chien enragé.
+
+--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.
+
+--Ah! ah!
+
+--De sorte qu'à cette heure même....
+
+--Eh bien, à cette heure même... achève donc!
+
+--Il lui tend un piège.
+
+--Après?
+
+--Mais il manque d'argent; avec les six mille écus, il ferait votre
+affaire en même temps que la sienne. Vous ne tenez point à ce que
+l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?
+
+--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans
+l'obscurité.
+
+--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaître,
+et il les utilisera.
+
+--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je
+connusse cet homme, moi.
+
+--Je vous le ferai voir ce matin.
+
+--Où cela?
+
+--Au Louvre.
+
+--C'est donc un gentilhomme?
+
+--Oui.
+
+--Aurilly, séance tenante, les six mille écus seront à ta disposition.
+
+--C'est donc arrêté ainsi?
+
+--Irrévocablement.
+
+--Au Louvre donc!
+
+--Au Louvre.
+
+Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment Aurilly dit à
+d'Épernon:
+
+--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LA PROCESSION.
+
+
+Aussitôt la collation finie, le roi était rentré dans sa chambre avec
+Chicot, pour y prendre ses habits de pénitent, et il en était sorti,
+un instant après, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le
+capuchon rabattu sur le visage.
+
+Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la même toilette.
+
+Le temps était magnifique, le pavé jonché de fleurs; on parlait de
+reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui
+que les génovéfains avaient dressé dans la crypte de la chapelle.
+
+Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations
+que devait faire le roi, et qui étaient aux jacobins, aux carmes, aux
+capucins et aux génovéfains.
+
+Le clergé de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevêque
+de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clergé et l'archevêque,
+marchaient à reculons de jeunes garçons qui secouaient les encensoirs,
+et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.
+
+Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de
+ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqués comme lui.
+
+Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour
+angevine l'accompagnait, mêlée aux grands dignitaires de la couronne,
+qui marchaient à la suite du prince, chacun gardant le rang que
+l'étiquette lui assignait.
+
+Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.
+
+Il était déjà plus d'une heure de l'après-midi lorsqu'on quitta le
+Louvre. Crillon et les gardes françaises voulaient suivre le roi. Mais
+celui-ci leur fit signe que c'était inutile, et Crillon et les gardes
+demeurèrent pour garder le palais.
+
+Il était près de six heures du soir quand, après avoir fait ses
+stations aux différents reposoirs, la tête du cortège commença
+d'apercevoir le porche dentelé de la vieille abbaye, et les
+génovéfains, le prieur en tête, disposés sur les trois marches, qui
+formaient le seuil, pour recevoir Sa Majesté.
+
+Pendant la marche qui séparait l'abbaye de la dernière station, qui
+était celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc
+d'Anjou, qui était sur pied depuis le matin, s'était trouvé mal de
+fatigue: il avait alors demandé au roi la permission de se retirer
+dans son hôtel, permission que le roi lui avait accordée.
+
+Ses gentilshommes s'étaient alors détachés du cortège et s'étaient
+retirés avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'était le
+duc qu'ils suivaient et non le roi.
+
+Mais le fait était que, comme trois d'entre eux devaient se battre le
+lendemain, ils désiraient ne pas se fatiguer outre mesure.
+
+A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prétexte que Quélus, Maugiron,
+Schomberg et d'Épernon n'avaient pas moins besoin de repos que
+Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna congé
+aussi.
+
+L'archevêque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore
+rien pris, non plus que les autres prêtres, tombait de fatigue; le roi
+prit pitié de ces saints martyrs, et, arrivé, comme nous l'avons dit,
+à la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.
+
+Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:
+
+--Me voici, mon père, dit-il en nasillant, je viens, comme un pécheur
+que je suis, chercher le repos dans votre solitude.
+
+Le prieur s'inclina.
+
+Alors s'adressant à ceux qui avaient résisté à cette rude journée et
+qui l'avaient suivi jusque-là:
+
+--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.
+
+Chacun salua respectueusement, et le royal pénitent monta une à une,
+en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.
+
+A peine Henri avait-il dépassé le seuil de l'abbaye, que les portes en
+furent fermées derrière lui.
+
+Le roi était si profondément absorbé dans ses méditations, qu'il ne
+parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, après le
+congé donné par le roi à sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.
+
+--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majesté
+dans la crypte, que nous avons ornée de notre mieux en l'honneur du
+roi du ciel et de la terre.
+
+Le roi se contenta de répondre par un geste d'assentiment et marcha
+derrière le prieur.
+
+Mais, aussitôt qu'il fut passé sous la sombre arcade où se tenaient
+immobiles deux rangées de moines, aussitôt qu'on l'eut vu tourner
+l'angle de la cour qui conduisait à la chapelle, vingt capuchons
+sautèrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des
+yeux étincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.
+
+Certes, ce n'étaient point là des figures de moines paresseux et
+poltrons; la moustache épaisse, le teint basané, dénotaient chez eux
+la force et l'activité. Bon nombre démasquaient des visages sillonnés
+de cicatrices, et, à côté du plus fier de tous, de celui qui portait
+la cicatrice la plus illustre et la plus célèbre, apparaissait,
+triomphante et exaltée, la figure d'une femme couverte d'un froc.
+
+Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaîne
+nouée à sa ceinture, et s'écria:
+
+--Ah! mes frères, nous tenons enfin le Valois.
+
+--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, répondit le balafré.
+
+--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon
+et ses gardes?
+
+--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, répliqua le duc de
+Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas échangé un seul coup de
+mousquet.
+
+--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela?
+J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.
+
+--Eh bien, ma soeur, je vous le dis à regret, vous en serez privée.
+Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne répondra à ses cris.
+Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous
+montrer, signer une abdication. Aussitôt l'abdication courra la ville
+et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.
+
+--Le plan est bon et ne peut échouer maintenant, dit la duchesse.
+
+--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tête.
+
+--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafré; il est
+brave, il aimera mieux mourir.
+
+--Qu'il meure alors! s'écrièrent Mayenne et la duchesse.
+
+--Non pas, répliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien
+succéder à un prince qui abdique et que l'on méprise; mais je ne veux
+pas remplacer un homme assassiné que l'on plaindra. D'ailleurs, dans
+vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tué,
+réclamera la couronne.
+
+--Qu'il réclame, mordieu! qu'il réclame, dit Mayenne; voici notre
+frère le cardinal qui a prévu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris
+dans l'acte d'abdication de son frère; M. le duc d'Anjou a eu des
+relations avec les huguenots, il est indigne de régner.
+
+--Avec les huguenots, êtes-vous sûr de cela?
+
+-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.
+
+--Bien.
+
+--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de
+déchéance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frère, et
+de la lieutenance à la royauté il n'y aura qu'un pas.
+
+--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prévu tout cela; mais il se pourrait
+que les gardes françaises, pour s'assurer que l'abdication est bien
+réelle et surtout bien volontaire, forçassent l'abbaye. Crillon
+n'entend pas raillerie, et il serait homme à dire au roi: Sire, il y a
+danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.
+
+--Cela regardait le général, dit Mayenne, et le général a pris ses
+précautions. Nous avons ici, pour soutenir le siège, quatre-vingts
+gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes à cent moines. Nous
+tiendrons un mois contre une armée. Sans compter qu'en cas
+d'infériorité nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.
+
+--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?
+
+--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est
+rentré chez lui, où il attend, sans doute, de nos nouvelles entre
+Bussy et Monsoreau.
+
+--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fût, et non chez lui.
+
+--Je crois que vous vous trompez, mon frère, dit le cardinal, le
+peuple et la noblesse eussent vu, dans cette réunion des deux frères,
+un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout à l'heure,
+nous devons, avant toute chose, éviter de jouer le rôle d'usurpateur.
+Nous héritons, voilà tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine
+mère indépendante, nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos
+partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous
+aurons contre nous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.
+
+--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.
+
+--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des
+nôtres, dit le duc de Guise. Quant à moi, je le fais général d'une
+armée en Italie, où la guerre éclatera sans nul doute. C'est un homme
+supérieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.
+
+--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frère,
+si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'épouse.
+
+--L'épouser, ma soeur! s'écria Mayenne.
+
+--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont
+fait plus pour lui, et il n'était pas général d'armée à cette époque.
+
+--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; à
+l'oeuvre maintenant!
+
+--Qui est près du roi? demanda le duc de Guise.
+
+--Le prieur et frère Gorenflot, à ce que je crois, dit le cardinal. Il
+faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il
+s'effaroucherait tout d'abord.
+
+--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne
+les cueillons pas.
+
+--Est-ce qu'il est déjà dans la cellule? dit madame de Montpensier,
+impatiente de donner au roi la troisième couronne qu'elle lui
+promettait depuis si longtemps....
+
+--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il
+adorera les saintes reliques.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la
+vanité des biens de ce monde; après quoi le frère Gorenflot, vous
+savez, celui qui a prononcé ce magnifique discours pendant la soirée
+de la Ligue....
+
+--Oui, eh bien?
+
+--Le frère Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous
+répugnons d'arracher à sa faiblesse.
+
+--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rêveur.
+
+--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je réponds
+qu'il cédera à la peur de l'enfer.
+
+--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos
+vaisseaux sont brûlés, il n'y a plus à revenir en arrière. Maintenant,
+après la tentative du prieur, après le discours de Gorenflot, si l'un
+et l'autre échouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-à-dire de
+l'intimidation.
+
+--Et alors je tondrai mon Valois, s'écria la duchesse, revenant
+toujours à sa pensée favorite.
+
+En ce moment, une sonnette retentit sous les voûtes assombries par les
+premières ombres de la nuit.
+
+--Le roi descend à la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne,
+appelez vos amis et redevenons moines.
+
+Aussitôt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et
+cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les
+trois frères, se dirigèrent vers l'ouverture de la crypte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+CHICOT Ier.
+
+
+Le roi était plongé dans un recueillement qui promettait un succès
+facile aux projets de MM. de Guise.
+
+Il visita la crypte avec toute la communauté, baisa la châsse, et
+termina toutes les cérémonies en se frappant la poitrine à coups
+redoublés et en marmottant les psaumes les plus lugubres.
+
+Le prieur commença ses exhortations, que le roi écouta en donnant les
+mêmes signes de contrition fervente.
+
+Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant
+Henri et lui dit:
+
+--Sire, vous plairait-il de venir maintenant déposer votre couronne
+terrestre aux pieds du maître éternel?
+
+--Allons... répliqua simplement le roi.
+
+Et aussitôt toute la communauté, formant la haie sur son passage,
+s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, à gauche, le
+corridor principal.
+
+Henri semblait très attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa
+poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les
+têtes de mort en ivoire suspendues à sa ceinture.
+
+On arriva enfin à la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le
+visage enluminé, l'oeil brillant comme une escarboucle.
+
+--Ici? fit le roi.
+
+--Ici même, répliqua le gros moine.
+
+Le roi pouvait hésiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on
+voyait une porte, ou plutôt une grille assez mystérieuse, ouvrant sur
+une pente rapide et n'offrant à l'oeil que des ténèbres épaisses.
+
+Henri entra dans la cellule.
+
+--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix émue.
+
+--Oui, répondit Foulon, _ici est le port._
+
+--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.
+
+Et aussitôt la porte se referma; les pas des assistants s'éloignèrent.
+
+Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaça, les
+deux mains sur les genoux.
+
+--Ah! te voilà, Hérodes! te voilà, païen! te voilà, Nabuchodonosor!
+dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses épaisses mains
+sur ses hanches.
+
+Le roi sembla surpris.
+
+--Est-ce à moi, dit-il, que vous parlez, mon frère?
+
+--Oui, c'est à toi que je parle; et à qui donc? Peut-on dire une
+injure qui ne te soit pas convenable?
+
+--Mon frère... murmura le roi.
+
+--Bah! tu n'as pas de frère ici. Voilà assez longtemps que je médite
+un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout
+bon prédicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre,
+enfin tu es un détrôné; voilà sur quoi je vais parler.
+
+--Détrôné! mon frère... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.
+
+--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne
+t'enfuiras pas....
+
+--Un guet-apens!
+
+--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est
+homme encore.
+
+--Des violences, mon frère!
+
+--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te ménager?
+
+--Vous abusez de la religion, mon frère.
+
+--Est-ce qu'il y a une religion! s'écria Gorenflot.
+
+--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!
+
+--Tant pis, j'ai dit.
+
+--Vous vous damnerez....
+
+--Est-ce qu'on se damne!
+
+--Vous parlez en mécréant, mon frère.
+
+--Allons! pas de capucinades; es-tu prêt, Valois?
+
+--A quoi faire?
+
+--A déposer ta couronne. On m'a chargé de t'y inviter; je t'y invite.
+
+--Mais vous faites un péché mortel!
+
+--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit
+d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frère Valois.
+
+--A quoi?
+
+--Au trône de France.
+
+--Plutôt la mort!
+
+--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient...
+décide-toi.
+
+--J'ai mes gardes, mes amis; je me défendrai.
+
+--C'est possible; mais on te tuera d'abord.
+
+--Laisse-moi au moins un instant pour réfléchir.
+
+--Pas un instant, pas une seconde.
+
+--Votre zèle vous emporte, mon frère, dit le prieur.
+
+Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: «Sire, votre
+demande vous est accordée.»
+
+Et le prieur referma la porte.
+
+Henri tomba dans une rêverie profonde.
+
+--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.
+
+Dix minutes s'étaient écoulées tandis que Henri réfléchissait; on
+heurta aux guichets de la cellule.
+
+--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.
+
+Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui,
+dans le corridor.
+
+--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... à tel
+point qu'il regarda par les grillages de la porte.
+
+Et un parchemin roulé passa de la main d'un moine dans celle de
+Gorenflot.
+
+Gorenflot fit péniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur
+était grande et qui cachait son front dans ses mains.
+
+--Et si je refuse de signer? s'écria-t-il en larmoyant.
+
+--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise,
+assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne
+forcez pas des sujets à verser le sang d'un homme qui a été leur roi.
+
+--On ne me contraindra pas, dit Henri.
+
+--Je l'avais prévu, murmura le duc à sa soeur, dont le front se
+plissa, dont les yeux reflétèrent un sinistre dessein.
+
+Allez, mon frère, ajouta-t-il en s'adressant à Mayenne; faites armer
+tout le monde, et qu'on se prépare.
+
+--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.
+
+--A tout, répondit Joseph Foulon.
+
+Le désespoir du roi redoubla.
+
+--Corbleu! s'écria Gorenflot, je te haïssais, Valois; mais à présent
+je te méprise! Allons, signe, ou tu ne périras que de ma main.
+
+--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain
+Maître, que j'obtienne de lui la résignation.
+
+--Il veut réfléchir encore, cria Gorenflot.
+
+--Qu'on lui laisse jusqu'à minuit, dit le cardinal.
+
+--Merci, chrétien charitable, dit le roi dans un paroxysme de
+désolation. Dieu te le rende!
+
+--C'était réellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous
+servons la France en le détrônant.
+
+--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du
+plaisir à le tondre.
+
+Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croisés, accablait Henri des
+injures les plus violentes et lui racontait tous ses débordements.
+
+Tout à coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.
+
+--Silence! cria la voix du duc de Guise.
+
+Le plus profond silence s'établit. On distingua bientôt des coups
+frappés fortement et à intervalles égaux sur la porte sonore de
+l'abbaye.
+
+Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
+
+--Mes frères, dit-il, une troupe de gens armés se porte au-devant du
+portail.
+
+--On vient le chercher, dit la duchesse.
+
+--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.
+
+--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.
+
+--Vous m'avez donné jusqu'à minuit, dit pitoyablement le roi.
+
+--Oh! tu te ravises parce que tu crois être secouru.
+
+--Sans doute, j'ai une chance....
+
+--Pour mourir s'il ne signe aussitôt, répliqua la voix aigre et
+impérieuse de la duchesse.
+
+Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.
+
+Le bruit redoublait au dehors.
+
+--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et
+le cerne à gauche.
+
+--Allons! crièrent impatiemment Mayenne et la duchesse.
+
+Le roi trempa la plume dans l'encre.
+
+--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetière à
+droite. Toute l'abbaye est cernée présentement.
+
+--Eh bien, nous nous défendrons, répliqua résolument Mayenne. Avec un
+otage comme celui-là, une place n'est jamais prise à discrétion.
+
+--Il a signé! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de
+Henri, qui, abattu, enfouit sa tête dans son capuchon et son capuchon
+dans ses deux bras.
+
+--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce
+précieux papier.
+
+Le roi, dans son accès de douleur, renversa la petite lampe qui seule
+éclairait cette scène; mais le duc de Guise tenait déjà le parchemin.
+
+--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se
+dessinait un gentilhomme bien complet, bien armé. Crillon arrive avec
+les gardes françaises, et menace de briser les portes. Écoutez!....
+
+--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.
+
+--Bon! il n'y a plus de roi, répliqua Gorenflot par une fenêtre.
+
+--Qui dit cela, maraud? répondit Crillon.
+
+--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les ténèbres, avec un orgueil des
+plus provocateurs.
+
+--Qu'on tâche de m'apercevoir ce drôle et de lui planter quelques
+balles dans le ventre, dit Crillon.
+
+Et Gorenflot, voyant les gardes apprêter leurs armes, fit le plongeon
+aussitôt et retomba sur son derrière au milieu de la cellule.
+
+--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence général,
+une voix qui fit dresser les cheveux à tous les moines, faux ou vrais,
+qui attendaient dans le corridor.
+
+Cette voix était celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'était avancé
+jusqu'aux marches de l'abbaye.
+
+--Voilà, sire, répliqua Crillon en déchargeant dans la porte
+principale un vigoureux coup de hache.
+
+Les murs en gémirent.
+
+--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant à la
+fenêtre.
+
+--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la même voix hautaine et calme.
+Rendez-moi donc mon fou, qui est allé passer la nuit dans une de vos
+cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.
+
+--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, répliqua Chicot se
+dégageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui
+s'écartèrent avec un hurlement d'effroi.
+
+A ce moment, le duc de Guise, qui s'était fait apporter une lampe,
+lisait au bas de l'acte la signature encore fraîche obtenue avec tant
+de peine:
+
+ CHICOT Ier
+
+--Moi, Chicot Ier! s'écria-t-il; mille damnations!
+
+--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.
+
+--Ah! bah! fit Chicot en distribuant à Gorenflot, presque évanoui, des
+coups de la corde qu'il portait à sa ceinture; ah! bah!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL.
+
+
+A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient
+reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.
+
+L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.
+
+Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis
+que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et
+souriant, le premier choc.
+
+Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux,
+s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle
+mystification dont ils étaient victimes.
+
+Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras
+seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de
+force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore
+peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait
+observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au
+contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec
+son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.
+
+Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant
+Chicot, qui, soit dévouement,--et il en était capable,--soit
+pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.
+
+Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups
+de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne
+pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait
+pas même de repousser.
+
+Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il
+l'ordre de la retraite.
+
+Cet ordre fit sourire Chicot.
+
+Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le
+souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé
+cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes
+suisses.
+
+Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres,
+allaient se jeter dans la gueule du loup.
+
+Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de
+gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à
+peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à
+cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout
+naturellement fait confier le soin de la retraite.
+
+Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et
+que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait
+plus, il se tenait les côtes de rire.
+
+Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille,
+croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le
+souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir
+à lui, continuait de s'éloigner.
+
+Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire
+en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne
+revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était
+gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?
+
+Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la
+porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds
+en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.
+
+--Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur
+Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!
+
+Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand
+déjà il eût dû être bien loin?
+
+Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de
+Chicot.
+
+--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de
+hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait
+amende honorable à vos genoux.
+
+--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres,
+drôle?
+
+--Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon
+seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité.
+Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en
+frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne
+suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout
+que c'est heureux d'être mince!
+
+Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.
+
+--Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix
+de tonnerre; les autres s'enfuient donc?
+
+--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils
+attendent la corde? Oh! malheureux ventre!
+
+--Silence! cria Chicot, et répondez-moi.
+
+Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.
+
+--Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien
+certainement le droit.
+
+--Comment se sauvent les autres?
+
+--A toutes jambes.
+
+--Je comprends... mais par où?
+
+--Par le soupirail.
+
+--Mordieu! par quel soupirail?
+
+--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.
+
+--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.
+
+--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée
+extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a
+entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, à ce
+qu'il paraît: _J'ai soif_.
+
+--Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de
+sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?
+
+--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du
+cimetière.
+
+--Qui donne?....
+
+--D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.
+
+--Tu mens!
+
+--Moi, cher seigneur!
+
+--S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les
+eusse vus repasser devant ta cellule.
+
+--Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils
+n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés
+par le soupirail.
+
+--Quel soupirail?
+
+--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le
+passage.
+
+--De sorte que toi....
+
+--De sorte que moi, qui suis trop gros....
+
+--Eh bien?
+
+--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les
+pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.
+
+--Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange
+jubilation, si tu n'as pas pu passer....
+
+--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules,
+voyez ma poitrine.
+
+--Alors lui, qui est plus gros que toi.
+
+--Qui, lui?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là,
+je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non
+plus.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Lève-toi, frocard!
+
+Le moine se leva aussi vite qu'il put.
+
+--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.
+
+--Où vous voudrez, mon cher seigneur.
+
+--Marche devant, malheureux, marche!
+
+Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps
+en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise
+par les coups de corde que lui allongeait Chicot.
+
+Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.
+
+--Par ici, dit Gorenflot, par ici.
+
+--Tais-toi, et marche, drôle!
+
+Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif
+d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.
+
+--Là, dit-il, là.
+
+Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.
+
+Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à
+fleur de terre.
+
+A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de
+l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes,
+gisaient une épée et un froc.
+
+Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si
+malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui
+pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son
+épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple
+expression.
+
+Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour
+disparaître complètement.
+
+--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif.
+J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas
+si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance,
+pas vite, mais j'avance.
+
+--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon
+seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.
+
+--Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix
+étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!
+
+Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.
+
+--Attends, dit tout bas Chicot, attends.
+
+Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.
+
+--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.
+
+--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc
+toi, misérable moine!
+
+--Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour
+Gorenflot.
+
+--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah!
+c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!
+
+Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa
+vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties
+charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà
+flagellé Gorenflot.
+
+--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.
+
+En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en
+redoublant d'efforts pour soulever la pierre.
+
+--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà
+pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la
+colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise!
+Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens,
+tiens, voilà pour les vices que tu as!
+
+--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot,
+ayez pitié de moi.
+
+--Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour
+ta trahison!
+
+--Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui
+tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!
+
+Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et
+redoublait de coups.
+
+Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses
+gémissements.
+
+--Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton
+corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et
+très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée
+de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!... Tiens,
+tiens, tiens!
+
+Gorenflot poussa un soupir et tomba.
+
+--Chicot! vociféra le duc.
+
+--Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras
+débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette
+occasion.
+
+Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une
+telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la
+pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les
+reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.
+
+Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.
+
+Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de
+douleur, du moins d'effroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DU COTÉ DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES
+DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.
+
+
+Il était onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment,
+dans le cabinet où il s'était retiré à la suite de la faiblesse dont
+il avait été pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise
+vint lui annoncer l'abdication du roi, son frère.
+
+De la fenêtre à la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux
+fenêtres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande
+horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaîne de
+bois doré.
+
+Tout à coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut
+que ce cheval pouvait être celui de son messager, et courut s'appuyer
+au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait
+son maître.
+
+Le maître sortit des appartements intérieurs; c'était Bussy; Bussy,
+qui, en sa qualité de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre
+à son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.
+
+Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait
+jamais eu à se plaindre, éprouva un instant de remords; mais, à mesure
+qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage
+s'éclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'espérance et
+de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.
+
+Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et épiait les
+différentes émotions de son visage, Bussy, après avoir donné le mot
+d'ordre, roula le manteau sur ses épaules, se mit en selle, et,
+piquant des deux son cheval, s'élança avec un grand bruit sous la
+voûte sonore.
+
+Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore
+l'idée de faire courir après lui, car il se doutait bien qu'avant de
+se rendre à la Bastille, Bussy ferait une halte à son hôtel; mais il
+se représenta le jeune homme riant avec Diane de son amour méprisé, le
+mettant, lui prince, sur la même ligne que le mari dédaigné, et, cette
+fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.
+
+Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire était une insulte
+au prince: il le laissa aller. S'il eût eu le regard attristé et le
+front sombre, peut-être l'eût-il retenu.
+
+Cependant, à peine hors de l'hôtel d'Anjou, Bussy quitta son allure
+précipitée, comme s'il eût craint le bruit de sa propre marche; et,
+passant à son hôtel, comme l'avait prévu le duc, il remit son cheval
+aux mains d'un palefrenier qui écoutait respectueusement une leçon
+d'hippiatrique que lui faisait Remy.
+
+--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.
+
+--Oui, monseigneur, en personne.
+
+--Et pas encore couché?
+
+--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou
+plutôt chez vous. En vérité, depuis que je n'ai plus mon blessé, il me
+semble que les jours ont quarante-huit heures.
+
+--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.
+
+--J'en ai peur!
+
+--Et l'amour?
+
+--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en défie, et je ne fais
+en général sur lui que des études utiles.
+
+--Alors Gertrude est abandonnée?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ainsi tu t'es lassé?
+
+--D'être battu. C'était ainsi que se manifestait l'amour de mon
+amazone, brave fille du reste.
+
+--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?
+
+--Pourquoi ce soir, monseigneur?
+
+--Parce que je t'eusse emmené avec moi.
+
+--A la Bastille?
+
+--Oui.
+
+--Vous y allez?
+
+--Sans doute.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--A Compiègne, mon cher, où il prépare une chasse pour Sa Majesté.
+
+--Êtes-vous sûr, monseigneur?
+
+--L'ordre lui en a été donné publiquement ce matin.
+
+--Ah!
+
+Remy demeura un instant pensif.
+
+--Alors? dit-il après un instant.
+
+--Alors j'ai passé la journée à remercier Dieu du bonheur qu'il
+m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit à jouir de ce
+bonheur.
+
+--Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.
+
+Le palefrenier disparut dans l'intérieur de la maison.
+
+--Tu as donc changé d'avis? demanda Bussy.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que tu prends ton épée.
+
+--Oui, je vous accompagne jusqu'à la porte, pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque
+mauvaise rencontre.
+
+Bussy sourit.
+
+--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne
+craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre
+compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux
+hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons
+conseils à vous donner.
+
+--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et,
+après le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de
+plus grand que celui d'en parler.
+
+--Il y a même des gens, répliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en
+parler avant celui de la voir.
+
+--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.
+
+--Raison de plus: le ciel est tantôt sombre, tantôt clair. J'aime la
+variété, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au
+palefrenier, qui lui rapportait sa rapière.
+
+Puis se retournant vers le comte:
+
+--Me voici à vos ordres, monseigneur; partons.
+
+Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminèrent vers
+la Bastille.
+
+Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils à lui
+donner; et, en effet, à peine furent-ils en route, que le docteur
+commença de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver à
+Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-là, un visite à Diane, au
+lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire
+un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la
+Faculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que
+c'était d'habitude Vénus qui désarmait Mars.
+
+Bussy souriait; Remy insistait.
+
+--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une épée, il s'y
+attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur
+et la souplesse de l'acier, tandis que, de son côté, l'acier semble
+s'animer et s'échauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon
+épée est un bras et mon bras est une épée. Dès lors, comprends-tu? il
+ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue
+pas.
+
+--Non, mais elle s'émousse.
+
+--Ne crains rien.
+
+--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous,
+il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antée, comme
+celui de Thésée contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme
+celui de Bayard; quelque chose d'homérique, de gigantesque,
+d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy
+comme étant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux
+pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.
+
+--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce
+matin, mis quatre épées aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant
+huit minutes, n'ont pu, à eux quatre, me toucher une seule fois,
+tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais
+comme un tigre.
+
+--Je ne dis pas le contraire, maître; mais vos jarrets de demain
+seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?
+
+Ici Bussy et son chirurgien entamèrent un dialogue latin, fréquemment
+interrompu par leurs éclats de rire.
+
+Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.
+
+--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivés.
+
+--Si je vous attendais? dit Remy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour être sûr que vous serez de retour avant deux heures, et que
+vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre
+duel.
+
+--Si je te donne ma parole?
+
+--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau
+voir que j'en doutasse.
+
+--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai à l'hôtel.
+
+--Soit. Adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Remy.
+
+Les deux jeunes gens se séparèrent; mais Remy demeura en place. Il vit
+le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau
+lui donnait toute sécurité, entrer par la porte que lui ouvrit
+Gertrude, et non pas monter par la fenêtre.
+
+Puis il reprit philosophiquement, à travers les rues désertes, sa
+marche vers l'hôtel Bussy.
+
+Comme il débouchait de la place Beaudoyer, il vit venir à lui cinq
+hommes enveloppés de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux,
+parfaitement armés.
+
+Cinq hommes à cette heure, c'était un événement. Il s'effaça derrière
+l'angle d'une maison en retraite.
+
+--Arrivés à dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrêtèrent, et, après un
+bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins différents, tandis que le
+cinquième demeurait immobile et réfléchissant à sa place.
+
+En ce moment, la lune sortit d'un nuage et éclaira d'un de ses rayons
+le visage du coureur de nuit.
+
+--M. de Saint-Luc! s'écria Remy.
+
+Saint-Luc leva la tête en entendant prononcer son nom, et vit un homme
+qui venait à lui.
+
+--Remy! s'écria-t-il à son tour.
+
+--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire à votre service!
+attendu que vous me paraissez vous porter à merveille. Est-ce une
+indiscrétion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait à cette
+heure si loin du Louvre?
+
+--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la
+ville. Il m'a dit: «Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et,
+si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqué, réponds hardiment
+que ce n'est pas vrai.»
+
+--Et avez-vous entendu parler de cela?
+
+--Personne ne m'en a soufflé le mot. Or, comme il va être minuit, que
+tout est tranquille et que je n'ai rencontré que M. de Monsoreau, j'ai
+congédié mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu réfléchissant.
+
+--Comment? M. de Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez rencontré M. de Monsoreau?
+
+--Avec une troupe d'hommes armés, dix ou douze au moins.
+
+--M. de Monsoreau! impossible!
+
+--Pourquoi cela, impossible?
+
+--Parce qu'il doit être à Compiègne.
+
+--Il devait y être, mais il n'y est pas.
+
+--Mais l'ordre du roi?
+
+--Bah! qui est-ce qui obéit au roi?
+
+--Vous avez rencontré M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?
+
+--Certainement.
+
+--Vous a-t-il reconnu?
+
+--Je le crois.
+
+--Vous n'étiez que cinq.
+
+--Mes quatre amis et moi, pas davantage.
+
+--Et il ne s'est pas jeté sur vous?
+
+--Il m'a évité, au contraire, et c'est ce qui m'étonne. En le
+reconnaissant, je me suis attendu à une horrible bataille.
+
+--De quel côté allait-il?
+
+--Du côté de la rue de la Tixeranderie.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Remy.
+
+--Quoi? demanda Saint-Luc, effrayé de l'accent du jeune homme.
+
+--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.
+
+--Un grand malheur! à qui?
+
+--A M. de Bussy!
+
+--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.
+
+--Quel malheur! M. de Bussy le croyait à Compiègne.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence....
+
+--De sorte qu'il est?....
+
+--Chez madame Diane.
+
+--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.
+
+--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupçons ou on les lui
+aura suggérés, et il n'aura feint de partir que pour revenir à
+l'improviste.
+
+--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.
+
+--Avez-vous une idée? répondit Remy.
+
+--Il y a du duc d'Anjou là-dessous.
+
+--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqué le départ de M.
+de Monsoreau.
+
+--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?
+
+--Corbleu! comme des soufflets de forges.
+
+--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez
+la maison?
+
+--Oui.
+
+--Marchez devant alors.
+
+Et les deux jeunes gens prirent à travers les rues une course qui eût
+fait honneur à des daims poursuivis.
+
+--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.
+
+--Qui? le Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Un quart d'heure à peu près, dit Saint-Luc en franchissant un tas de
+pierres de cinq pieds de haut.
+
+--Pourvu que nous arrivions à temps! dit Remy en tirant son épée pour
+être prêt à tout événement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+L'ASSASSINAT.
+
+
+Bussy, sans inquiétude et sans hésitation, avait été reçu sans crainte
+par Diane, qui croyait être sûre de l'absence de son mari.
+
+Jamais la belle jeune femme n'avait été si joyeuse; jamais Bussy
+n'avait été si heureux; dans certain moment, dont l'âme ou plutôt
+l'instinct conservateur sent toute la gravité, l'homme unit ses
+facultés morales à tout ce que ses sens peuvent lui fournir de
+ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de
+toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment à l'autre,
+sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.
+
+Diane, émue, et d'autant plus émue qu'elle cherchait à cacher son
+émotion, Diane, émue des craintes de ce lendemain menaçant, paraissait
+plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour,
+donne à cet amour le parfum de poésie qui lui manquait; la véritable
+passion n'est point folâtre, et l'oeil d'une femme sincèrement éprise
+est plus souvent humide que brillant.
+
+Aussi débuta-t-elle par arrêter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle
+avait à lui dire, ce soir-là, c'est que sa vie était sa vie; ce
+qu'elle avait à débattre avec lui, c'était les plus sûrs moyens de
+fuir. Car ce n'était pas le tout que de vaincre, il fallait, après
+avoir vaincu, fuir la colère du roi; car jamais Henri, c'était
+probable, ne pardonnerait au vainqueur la défaite ou la mort de ses
+favoris.
+
+--Et puis, disait Diane, le bras passé autour du cou de Bussy et
+dévorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de
+France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur à augmenter ta gloire?
+Tu es déjà si supérieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de
+générosité à toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire
+aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre à
+jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, défends ta vie. Je ne te dis pas:
+«Songe à la mort,» car il me semble qu'il n'existe pas au monde un
+homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par
+trahison; mais songe aux blessures: on peut être blessé, tu le sais
+bien, puisque c'est à une blessure reçue en combattant contre ces
+mêmes hommes que je dois de te connaître.
+
+--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne
+veux pas être défiguré.
+
+--Oh! garde ta personne tout entière. Qu'elle te soit sacrée, mon
+Bussy, comme si toi, c'était moi. Songe à la douleur que tu
+éprouverais si tu me voyais revenir blessée et sanglante; eh bien, la
+même douleur que tu ressentirais, je l'éprouverais en voyant ton sang.
+Sois prudent, mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te
+recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me
+rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire
+leur combat, porte-toi au secours du plus menacé; mais, si deux
+hommes, si trois hommes t'attaquent à la fois, fuis; tu te retourneras
+comme Horace, et tu les tueras les uns après les autres, et à
+distance.
+
+--Oui, ma chère Diane, dit Bussy.
+
+--Oh! tu me réponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne
+m'écoutes pas!
+
+--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!
+
+--Ce n'est point de ma beauté qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il
+s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce
+que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra,
+non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de
+voir ce duel!
+
+--Toi?
+
+--J'y assisterai.
+
+--Comment cela? impossible, Diane.
+
+--Non! écoute: il y a, tu sais, dans la chambre à côté de celle-ci,
+une fenêtre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais
+l'enclos des Tournelles.
+
+--Oui, je me le rappelle; cette fenêtre élevée de vingt pieds à peu
+près, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre
+jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.
+
+--De là, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de
+manière que je te voie; tu sauras que je suis là, tu pourras me voir
+moi-même. Mais non, insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton
+ennemi peut profiter de ta distraction.
+
+--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixés sur
+toi. Si j'étais condamné, et qu'on me laissât le choix de la mort,
+Diane, ce serait celle-là que je choisirais.
+
+--Oui, mais tu n'es pas condamné, mais il ne s'agit pas de mourir; il
+s'agit de vivre au contraire.
+
+--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien secondé,
+crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet
+tire l'épée comme moi; Ribérac est froid sur le terrain, et semble
+n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire
+et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilité de
+tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais
+courir plus de danger pour avoir plus de mérite.
+
+--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espère; mais
+écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.
+
+--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.
+
+--Eh bien, justement j'en appelle à ta raison.
+
+--Alors il ne fallait pas me rendre fou.
+
+--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obéissance; c'est en
+obéissant que l'on prouve son amour.
+
+--Ordonne alors.
+
+--Cher ami, tes yeux sont fatigués; il te faut une bonne nuit:
+quitte-moi.
+
+--Oh! déjà!
+
+--Je vais faire ma prière, et tu m'embrasseras.
+
+--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.
+
+--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en
+s'agenouillant.
+
+Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, à travers le
+plafond, aller chercher Dieu sous les voûtes azurées du ciel:
+
+--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne
+meure pas désespérée, protège celui que tu as poussé sur mon chemin,
+pour que je l'aime et que je n'aime que lui.
+
+Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son
+bras et ramener son visage à la hauteur de ses lèvres, quand tout à
+coup une vitre de la fenêtre vola en éclats: puis la fenêtre
+elle-même, et trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le
+quatrième enfourchait la balustrade.
+
+Celui-là avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main
+gauche un pistolet, de l'autre une épée nue.
+
+Bussy demeura un instant immobile et glacé par le cri épouvantable que
+poussa Diane en s'élançant à son cou.
+
+L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancèrent
+d'un pas; un de ces trois hommes était armé d'une arquebuse.
+
+Bussy, d'un même mouvement, écarta Diane avec la main gauche, tandis
+que de la droite il tirait son épée.
+
+Puis, se repliant sur lui-même, il l'abaissa lentement et sans perdre
+de vue ses adversaires.
+
+--Allez, allez, mes braves, dit une voix sépulcrale qui sortit de
+dessous le masque de velours, il est à moitié mort, la peur l'a tué.
+
+--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!
+
+Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
+
+--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermeté.
+
+Mais Diane, au lieu d'obéir, se jeta une seconde fois à son cou.
+
+--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.
+
+Diane s'éloigna, le démasquant entièrement. Elle comprenait qu'elle ne
+pouvait venir en aide à son amant que d'une seule manière: c'était en
+obéissant passivement.
+
+--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais
+pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et
+excellent ami!
+
+Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres, et en examinant tout
+autour de lui quels seraient ses moyens de défense quand il faudrait
+en venir aux mains.
+
+--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que
+rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il
+apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laissé sa femme seule,
+que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et
+quand cela? la veille d'un duel. Je le répète, quel bon et excellent
+ami que le seigneur de Bussy!
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre
+masque. Maintenant je sais à qui j'ai affaire.
+
+--Ainsi ferai-je, répliqua le grand veneur.
+
+Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.
+
+Diane poussa un faible cri. La pâleur du comte était celle d'un
+cadavre, tandis que son sourire était celui d'un damné.
+
+--Çà, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les façons
+bruyantes, et c'était bon pour les héros d'Homère, qui étaient des
+demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme,
+seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou
+laissez-moi passer.
+
+Monsoreau répondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
+Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colère.
+
+--Passage, voyons! répéta le jeune homme, dont le sang, qui un instant
+avait reflué vers son coeur, lui montait aux tempes.
+
+--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
+Bussy?
+
+--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme;
+j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.
+
+--Vous étiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et
+vous y coucherez.
+
+Pendant ce temps, la tête de deux autres hommes apparaissait à travers
+les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade,
+vinrent se placer près de leurs camarades.
+
+--Quatre et deux font six, dit Bussy; où sont les autres?
+
+--Ils sont à la porte et attendent, dit le grand veneur.
+
+Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy
+entendit ses sanglots.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers
+le comte:
+
+--Mon cher monsieur, dit-il après avoir réfléchi une seconde, vous
+savez que je suis un homme d'honneur.
+
+--Oui, dit Monsoreau, vous êtes un homme d'honneur, comme madame est
+une femme chaste.
+
+--Bien, monsieur, répondit Bussy en faisant un léger mouvement de tête
+de haut en bas; c'est vif, mais c'est mérité, et tout cela se payera
+ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liée avec quatre
+gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorité sur vous,
+je réclame la grâce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole
+de me retrouver où et quand vous voudrez.
+
+Monsoreau haussa les épaules.
+
+--Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai
+satisfait MM. de Schomberg, d'Épernon, Quélus et Maugiron, je serai à
+vous, tout à vous et rien qu'à vous. S'ils me tuent, oh bien, vous
+serez payé par leurs mains, voilà tout; si, au contraire, je me trouve
+en fonds pour vous payer moi-même....
+
+Monsoreau se retourna vers ses gens.
+
+--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!
+
+--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un
+assassinat.
+
+--Parbleu! fit Monsoreau.
+
+--Oui, je le vois: nous nous étions trompés tous deux l'un à l'égard
+de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la
+chose.
+
+--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.
+
+Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gémissement.
+
+--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle à Bussy tout seul.
+Tenez-vous bien, mes braves!
+
+Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira à lui une
+table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une
+seconde, improvisé comme un rempart entre lui et ses ennemis.
+
+Ce mouvement avait été si rapide, que la balle partie de l'arquebuse
+ne frappa que le prie-Dieu, dans l'épaisseur duquel elle se logea en
+s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique
+crédence du temps de François 1er, et l'ajoutait à son retranchement.
+
+Diane se trouva cachée par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle
+ne pouvait aider Bussy que de ses prières, et elle priait.
+
+Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur
+son rempart improvisé.
+
+--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon épée pique.
+
+Les braves, poussés par Monsoreau, firent un mouvement vers le
+sanglier qui les attendait, replié sur lui-même et les yeux ardents;
+l'un d'eux allongea même la main vers le prie-Dieu pour l'attirer à
+lui; mais, avant que sa main eût touché le meuble protecteur, l'épée
+de Bussy, passant par une meurtrière, avait pris le bras dans toute sa
+longueur, et l'avait percé depuis la saignée jusqu'à l'épaule.
+
+L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'à la fenêtre.
+
+Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris
+entre deux feux. Il s'élança vers la porte pour en pousser les
+verrous; mais, avant qu'il l'eût atteinte, elle s'ouvrit.
+
+Le jeune homme fit un pas en arrière pour se mettre en défense à la
+fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.
+
+Deux hommes se précipitèrent par cette porte.
+
+--Ah! cher maître! cria une voix bien connue, arrivons-nous à temps?
+
+--Remy! dit le comte.
+
+--Et moi! cria une seconde voix; il paraît que l'on assassine ici?
+
+Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.
+
+--Saint-Luc! dit-il.
+
+--Moi-même.
+
+--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau,
+que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne
+vous rangez pas, nous passerons sur vous.
+
+--Trois hommes à moi! cria Monsoreau.
+
+Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaître au-dessus de la
+balustrade.
+
+--Ah çà, mais ils ont donc une armée? dit Saint-Luc.
+
+--Mon Dieu, Seigneur, protégez-le! priait Diane.
+
+--Infâme! cria Monsoreau.
+
+Et il s'avança pour frapper Diane.
+
+Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond
+par-dessus le retranchement; son épée rencontra celle de Monsoreau,
+puis il se fendit, et le toucha à la gorge; mais la distance était
+trop grande: il en fut quitte pour une écorchure.
+
+Cinq ou six hommes fondirent à la fois sur Bussy.
+
+Un de ces hommes tomba sous l'épée de Saint-Luc.
+
+--En avant! cria Remy.
+
+--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
+Diane.
+
+Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un
+des nouveaux venus.
+
+Remy hésitait.
+
+--Mais vous? dit-il.
+
+--Enlève! enlève! cria Bussy. Je te la confie.
+
+--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!
+
+--Venez, madame, dit Remy.
+
+--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!
+
+Remy l'enleva entre ses bras.
+
+--Bussy, cria Diane; Bussy, à moi! au secours!
+
+La pauvre femme était folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses
+ennemis; tout ce qui l'écartait de Bussy lui était fatal et mortel.
+
+--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.
+
+--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espère.
+
+Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-même, et
+presque aussitôt tomber en entraînant Diane.
+
+Bussy jeta un cri, et se retournant:
+
+--Ce n'est rien, maître, dit Remy; c'est moi qui ai reçu la balle;
+elle est sauve.
+
+Trois hommes se jetèrent sur Bussy; au moment où il se retournait,
+Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.
+
+Les deux autres reculèrent.
+
+--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
+Diane!
+
+--Mais toi?
+
+--Moi, je suis un homme.
+
+Saint-Luc s'élança vers Diane, déjà relevée sur ses genoux, la prit
+entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+--A moi! cria Monsoreau, à moi, ceux de l'escalier!
+
+--Ah! scélérat! cria Bussy. Ah! lâche!
+
+Monsoreau se retira derrière ses hommes.
+
+Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il
+fendit une tête par la tempe; du second, il troua une poitrine.
+
+--Cela déblaye, dit-il.
+
+Puis il revint dans son retranchement.
+
+--Fuyez, maître, fuyez! murmura Remy.
+
+--Moi! fuir... fuir devant des assassins!
+
+Puis, se penchant vers le jeune homme:
+
+--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?
+
+--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!
+
+En effet, quatre hommes venaient de s'élancer par la porte de
+l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.
+
+Mais il n'eut qu'une pensée.
+
+--Et Diane! cria-t-il, Diane!
+
+Alors, sans perdre une seconde, il s'élança sur ces quatre hommes;
+pris au dépourvu, deux tombèrent, un blessé, un mort.
+
+Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pas de retraite, et se
+trouva derrière son rempart.
+
+--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le
+tenons, nous le tenons!
+
+Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'était traîné jusque
+devant Bussy; il venait ajouter son corps à la masse du retranchement.
+
+Il y eut une pause d'un instant.
+
+Bussy, les jambes fléchies, le corps collé à la muraille, le bras
+plié, la pointe en arrêt, jeta un rapide regard autour de lui.
+
+Sept hommes étaient couchés à terre, neuf restaient debout.
+
+Bussy les compta des yeux.
+
+Mais, en voyant reluire neuf épées, en entendant Monsoreau encourager
+ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant,
+qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se
+dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.
+
+--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre
+autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat;
+eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit
+ni ne fera.
+
+Alors, détachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme
+d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme
+s'il eût été indigne de sa renommée de combattre plus longtemps à
+couvert.
+
+Là, il rencontra un fouillis dans lequel son épée glissa comme une
+vipère dans sa couvée; trois fois il vit jour et allongea le bras dans
+ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le
+buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiède coula
+jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.
+
+Pendant ce temps, il avait paré vingt coups de taille ou de pointe
+avec son bras gauche. Le manteau était haché.
+
+La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se
+retirer le troisième: ils renoncèrent à faire usage de l'épée, les uns
+tombèrent sur lui à coups de crosse de mousquet, les autres tirèrent
+sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'étaient pas encore servis et
+dont il eut l'adresse d'éviter les balles, soit en se jetant de côté,
+soit en se baissant. Dans cette heure suprême, tout son être se
+multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais
+encore il devinait presque la plus subite et la plus secrète pensée de
+ses ennemis; Bussy enfin était dans un de ces moments où la créature
+atteint l'apogée de la perfection; il était moins qu'un dieu, parce
+qu'il était mortel, mais il était certes plus qu'un homme.
+
+Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il
+le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi
+calme que Bussy était animé, chargeait les pistolets de ses gens, ou,
+les prenant tout chargés de leurs mains, tirait tout en se tenant
+masqué derrière ses spadassin.
+
+Mais c'était chose facile pour Bussy que de faire une trouée; il se
+jeta au milieu des sbires, qui s'écartèrent, et se trouva face à face
+avec Monsoreau.
+
+En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout armé, ajusta Bussy
+et fit feu.
+
+La balle rencontra la lame de l'épée, et la brisa à six pouces
+au-dessous de la poignée,
+
+--Désarmé! cria Monsoreau, désarmé!
+
+Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisée.
+
+En une seconde, elle fut soudée à son poignet avec son mouchoir.
+
+Et la bataille recommença, présentant ce spectacle prodigieux d'un
+homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures,
+épouvantant six hommes bien armés et se faisant un rempart de dix
+cadavres.
+
+La lutte recommença et redevint plus terrible que jamais; tandis que
+les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait
+deviné que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait à lui
+toutes celles qui pouvaient être à sa portée.
+
+Bussy était entouré; le tronçon de sa lame, ébréché, tordu, émoussé,
+vacillait dans sa main; la fatigue commençait à engourdir son bras; il
+regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur
+ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapière.
+
+Ce cadavre, c'était Remy, dont le dernier effort était un dévouement.
+
+Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrière, afin de dégager sa
+main de son mouchoir et de se débarrasser du tronçon devenu inutile.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui déchargea, à
+bout portant, son pistolet dans la tête.
+
+Remy tomba le front fracassé, et, cette fois, pour ne plus se relever.
+
+Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa un rugissement.
+
+Les forces lui étaient revenues avec les moyens de défense; il fit
+siffler son épée en cercle, abattit un poignet à droite et ouvrit une
+joue à gauche.
+
+La porte se trouvait dégagée par ce double coup.
+
+Agile et nerveux, il s'élança contre elle et essaya de l'enfoncer avec
+une secousse qui ébranla le mur. Mais les verrous lui résistèrent.
+
+Épuisé de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que,
+du gauche, il essayait de tirer les verrous derrière lui, tout en
+faisant face à ses adversaires.
+
+Pendant cette seconde, il reçut un coup de feu qui lui perça la cuisse
+et deux coups d'épée lui entamèrent les flancs.
+
+Mais il avait tiré les verrous et tourné la clef.
+
+Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharné
+des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha à la poitrine.
+
+Le grand veneur vociféra une malédiction.
+
+--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence à croire que
+j'échapperai.
+
+Les quatre hommes jetèrent leurs armes et s'accrochèrent à Bussy: ils
+ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le
+faisait invulnérable; ils tentèrent de l'étouffer.
+
+Mais à coups de pommeau d'épée, mais à coups de taille, Bussy les
+assommait, les hachait sans relâche. Monsoreau s'approcha deux fois du
+jeune homme et fut touché deux fois encore.
+
+Mais trois hommes s'attachèrent à la poignée de son épée et la lui
+arrachèrent des mains.
+
+Bussy ramassa un trépied de bois sculpté qui servait de tabouret,
+frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trépied se brisa sur
+l'épaule du dernier, qui resta debout.
+
+Celui-là lui enfonça sa dague dans la poitrine.
+
+Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre
+son adversaire, il le força de se poignarder lui-même.
+
+Le dernier sauta par la fenêtre.
+
+Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, étendu parmi
+les cadavres, se releva à son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup
+de couteau.
+
+Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une épée, ramassa la
+première venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du
+grand veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+--Ah! s'écria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je
+t'aurai vu mourir!
+
+Monsoreau voulut répondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa
+par sa bouche entr'ouverte.
+
+Bussy alors se traîna vers le corridor, il perdait tout son sang par
+sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.
+
+Il jeta un dernier regard derrière lui.
+
+La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumière entrait dans
+cette chambre inondée de sang; elle vint se mirer aux vitres et
+illuminer les murailles hachées par les coups d'épées, trouées par les
+balles, effleurant au passage les pâles visages des morts, qui, pour
+la plupart, avaient conservé en expirant le regard féroce et menaçant
+de l'assassin.
+
+Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplé par lui, tout blessé,
+tout mourant qu'il était, se sentit pris d'un orgueil sublime.
+
+Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu
+faire.
+
+Il lui restait maintenant à fuir, à se sauver; mais il pouvait fuir,
+car il fuyait devant les morts.
+
+Mais tout n'était pas fini pour le malheureux jeune homme.
+
+En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un
+coup de feu partit: la balle lui traversa l'épaule.
+
+La cour était gardée.
+
+Alors il songea à cette petite fenêtre par laquelle Diane lui
+promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement
+qu'il put, il se traîna de ce côté.
+
+Elle était ouverte, en encadrant un beau ciel parsemé d'étoiles. Bussy
+referma et verrouilla la porte derrière lui; puis il monta sur la
+fenêtre à grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille
+de fer, afin de sauter de l'autre côté.
+
+--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.
+
+Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'était la
+seconde troupe qui montait.
+
+Bussy était hors de défense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de
+la seule main et du seul pied dont il pût se servir encore, il
+s'élança.
+
+Mais, en s'élançant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.
+
+Il avait tant de sang aux pieds!
+
+Il tomba sur les pointes du fer: les unes pénétrèrent dans son corps,
+les autres s'accrochèrent à ses habits, et il demeura suspendu.
+
+En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restât au monde.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il, à moi! Saint-Luc! à moi!
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout à coup une voix sortant
+d'un massif d'arbres?
+
+Bussy tressaillit. Cette voix n'était pas celle de Saint-Luc.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, à moi! à moi! ne crains rien pour
+Diane. J'ai tué le Monsoreau!
+
+Il espérait que Saint-Luc était caché aux environs, et viendrait à
+cette nouvelle.
+
+--Ah! le Monsoreau est tué? dit une autre voix.
+
+--Oui.
+
+--Bien.
+
+Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils étaient masqués tous
+deux.
+
+--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre
+gentilhomme qui peut échapper encore, si vous le secourez.
+
+--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda à demi-voix un des deux
+inconnus.
+
+--Imprudent! dit l'autre.
+
+--Monseigneur! s'écria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuité de ses
+sens s'était augmentée du désespoir de sa situation; monseigneur!
+délivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!
+
+--Entends-tu? dit l'homme masqué.
+
+--Qu'ordonnez-vous?
+
+--Eh bien, que tu le délivres.
+
+Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:
+
+--De ses souffrances....
+
+Bussy tourna la tête du côté par où venait la voix qui osait parler
+avec un accent railleur dans un pareil moment.
+
+--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.
+
+En effet, au même moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa
+poitrine, et le coup partit.
+
+La tête de Bussy retomba sur son épaule; ses mains se roidirent.
+
+--Assassin! dit-il, sois maudit!
+
+Et il expira en prononçant le nom de Diane.
+
+Les gouttes de son sang tombèrent du treillis sur celui qu'on avait
+appelé monseigneur.
+
+--Est-il mort? crièrent plusieurs hommes qui, après avoir enfoncé la
+porte, apparaissaient à la fenêtre.
+
+--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou
+était le protecteur et l'ami de M. de Bussy.
+
+Les hommes n'en demandèrent pas davantage; ils disparurent. Le duc
+entendit le bruit de leurs pas s'éloigner, décroître et se perdre.
+
+--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqué, monte dans cette
+chambre, et jette-moi par la fenêtre le corps du Monsoreau.
+
+Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouï de cadavres, le corps
+du grand veneur, le chargea sur ses épaules, et, comme le lui avait
+ordonné son compagnon, il jeta par la fenêtre le corps, qui, en
+tombant, vint à son tour éclabousser de son sang les habits du duc
+d'Anjou.
+
+François fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte
+d'alliance signé de sa royale main.
+
+--Voilà ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien à faire
+ici.
+
+--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenêtre.
+
+--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas
+reconnus, détache-la, détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en
+aillent où ils voudront.
+
+Aurilly disparut.
+
+--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en
+déchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne
+serai pas encore décapité pour cause de haute trahison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET
+L'ABBAYE.
+
+
+L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comédie; les
+Suisses, placés à l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que
+les gardes françaises embusqués à son confluent, et qui avaient tendu
+là leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas
+même saisir le fretin.
+
+Tout le monde avait filé par le passage souterrain.
+
+Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitôt la
+porte enfoncée, Crillon se mit à la tête d'une trentaine d'hommes et
+fit invasion dans Sainte-Geneviève avec le roi.
+
+Un silence de mort régnait dans les vastes et sombres bâtiments.
+Crillon, en homme de guerre expérimenté, eût mieux aimé un grand
+bruit; il craignait quelque embûche.
+
+Mais en vain se couvrit-on d'éclaireurs, en vain ouvrit-on les portes
+et les fenêtres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout était désert.
+
+Le roi marchait des premiers, l'épée à la main, criant à tue-tête:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Personne ne répondait.
+
+--L'auraient-ils tué? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon
+fou le prix d'un gentilhomme.
+
+--Vous avez raison, sire, répondit Crillon, car c'en est un, et des
+plus braves.
+
+Chicot ne répondait pas, parce qu'il était occupé à fustiger M. de
+Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir à cette occupation,
+qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de
+lui.
+
+Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut évanoui,
+comme rien ne préoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut
+la voix royale.
+
+--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant
+de remettre au moins Gorenflot sur son derrière.
+
+Il y parvint et l'adossa contre un arbre.
+
+La force qu'il était obligé d'employer à cette oeuvre charitable ôtait
+à sa voix une partie de sa sonorité, de sorte que Henri crut un
+instant remarquer que cette voix arrivait à lui empreinte d'un accent
+lamentable.
+
+Il n'en était cependant rien: Chicot, au contraire, était dans toute
+l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux état du moine,
+il se demandait s'il fallait faire percer à jour cette traîtresse
+bedaine, ou user de clémence envers ce volumineux tonneau.
+
+Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eût
+regardé Cinna.
+
+Gorenflot devenait peu à peu à lui, et, si stupide qu'il fût, il ne
+l'était pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui
+l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal à ces sortes
+d'animaux incessamment menacés par les hommes, qui sentent
+instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre,
+que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.
+
+Ce fut dans cette disposition intérieure d'esprit qu'il rouvrit les
+yeux.
+
+--Seigneur Chicot! s'écria-t-il.
+
+--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?
+
+--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour
+joindre les deux mains devant son énorme ventre, est-il donc possible
+que vous me livriez à mes persécuteurs, moi! Gorenflot?
+
+--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal déguisée.
+
+Gorenflot se mit à hurler. Après être parvenu à joindre les mains, il
+essayait de se les tordre.
+
+--Moi qui ai fait avec vous de si bons dîners! cria-t-il en
+suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous
+m'appeliez toujours le roi des éponges; moi qui aimais tant les
+poulardes que vous commandiez à la Corne-d'Abondance, que je n'en
+laissais jamais que les os.
+
+Ce dernier trait parut le sublime du genre à Chicot, et le détermina
+tout à fait pour la clémence.
+
+--Les voilà! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever,
+mais sans pouvoir en venir à bout; les voilà! ils viennent, je suis
+mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!
+
+Et le moine, ne pouvant parvenir à se relever, se jeta, ce qui était
+plus facile, la face contre terre.
+
+--Relève-toi, dit Chicot.
+
+--Me pardonnez-vous?
+
+--Nous verrons.
+
+--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ça.
+
+Chicot éclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troublé,
+qu'il avait cru recevoir les coups remboursés à Mayenne.
+
+--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.
+
+--Eh! sans doute, je ris, animal!
+
+--Je vivrai donc?
+
+--Peut-être.
+
+--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.
+
+--Cela ne dépend pas de moi, dit Chicot; cela dépend du roi: le roi
+seul a droit de vie et de mort.
+
+Gorenflot fit un effort, et parvint à se caler sur ses deux genoux.
+
+En ce moment, les ténèbres furent envahies par une splendide lumière;
+une foule d'habits brodés et d'épées flamboyantes, aux lueurs des
+torches, entoura les deux amis.
+
+--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'écria le roi, que je suis aise de te
+revoir!
+
+--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce
+grand prince est heureux de vous revoir.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui
+demanderez; demandez-lui ma grâce.
+
+--Au vilain Hérodes?
+
+--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!
+
+--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien
+en tenez-vous?
+
+--_Confiteor!_ disait Gorenflot.
+
+--Pas un, répliqua Crillon. Les traîtres! il faut qu'ils aient trouvé
+quelque ouverture à nous inconnue.
+
+--C'est probable, dit Chicot.
+
+--Mais tu les as vus? dit le roi.
+
+--Certainement que je les ai vus.
+
+--Tous?
+
+--Depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+--_Confiteor!_ répétait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de là.
+
+--Tu les as reconnus, sans doute?
+
+--Non, sire.
+
+--Comment! tu ne les as pas reconnus?
+
+--C'est-à-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore....
+
+--Et encore?
+
+--Ce n'était pas à son visage, sire.
+
+--Et lequel as-tu reconnu?
+
+--M. de Mayenne.
+
+--M. de Mayenne? Celui à qui tu devais....
+
+--Eh bien, nous sommes quittes, sire.
+
+--Ah! conte-moi donc cela, Chicot!
+
+--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du présent.
+
+--_Confiteor!_ répétait Gorenflot.
+
+--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout à coup Crillon en
+laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgré la résistance
+que présentait sa masse, plia sous le coup.
+
+Le moine perdit la parole.
+
+Chicot tarda à répondre, permettant que, pour un moment, toutes les
+angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le
+coeur du malheureux moine.
+
+Gorenflot faillit s'évanouir une seconde fois en voyant autour de lui
+tant de colères inassouvies.
+
+Enfin, après un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut
+entendre bruire à son oreille la trompette du jugement dernier:
+
+--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.
+
+Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci
+ferma les yeux pour avoir moins à faire en passant de ce monde dans
+l'autre.
+
+--Le prédicateur Gorenflot? s'écria Henri.
+
+--_Confiteor, confiteor, confiteor_, répéta vivement le moine.
+
+--Lui-même, répondit Chicot.
+
+--Celui qui....
+
+--Justement, interrompit le Gascon.
+
+--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.
+
+On eût recueilli la sueur avec une écuelle sur les joues de Gorenflot.
+
+Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les épées, comme si le
+fer lui-même eût été doué de vie et ému d'impatience.
+
+Quelques-uns s'approchèrent menaçants.
+
+Gorenflot les sentit plutôt qu'il ne les vit venir, et poussa un
+faible cri.
+
+--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.
+
+Et prenant Henri à l'écart:
+
+--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grâce au Seigneur d'avoir
+permis à ce saint homme de naître, il y a quelque trente-cinq ans; car
+c'est lui qui nous a sauvés tous.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, c'est lui qui m'a raconté le complot depuis alpha jusqu'à
+oméga.
+
+--Quand cela?
+
+--Il y a huit jours à peu près, de sorte que si jamais les ennemis de
+Votre Majesté le trouvaient, ce serait un homme mort.
+
+Gorenflot n'entendit que les derniers mots.
+
+--Un homme mort!
+
+Et il tomba sur ses deux mains.
+
+--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur
+cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sensé, ne
+représentait qu'une somme de matière capable d'absorber et d'éteindre
+les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre
+protection!
+
+Gorenflot saisit au vol ce regard miséricordieux, et demeura, comme le
+masque du parasite antique, riant d'un côté jusqu'aux dents et
+pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.
+
+--Et tu feras bien, mon roi, répondit Chicot, car c'est un serviteur
+des plus étonnants.
+
+--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.
+
+--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.
+
+--Si je lui donnais des gardes? dit le roi.
+
+Gorenflot entendit cette proposition de Henri.
+
+--Bon! dit-il, il paraît que j'en serai quitte pour la prison. J'aime
+encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse
+bien....
+
+--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de
+l'emmener.
+
+--Où cela?
+
+--Chez moi.
+
+--Eh bien, emmène-le, et reviens au Louvre, où je vais retrouver nos
+amis, pour les préparer au jour de demain.
+
+--Levez-vous, mon révérend père, dit Chicot au moine.
+
+--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!
+
+--Mais relève-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui
+donnant un coup de genou au derrière.
+
+--Ah! j'ai bien mérité cela! s'écria Gorenflot.
+
+--Que dit-il donc? demanda le roi.
+
+--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il énumère
+toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre
+Majesté, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: «J'ai bien mérité
+cela!»
+
+--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.
+
+--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de
+rien.
+
+--Ah! monsieur Chicot! s'écria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, où
+me mène-t-on?
+
+--Tu le sauras tout à l'heure. En attendant, remercie Sa Majesté,
+monstre d'iniquités! remercie.
+
+--De quoi?
+
+--Remercie, te dis-je!
+
+--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majesté....
+
+--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage
+de Lyon, pendant la soirée de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez
+tranquille, vous serez récompensé selon vos mérites.
+
+Gorenflot poussa un soupir.
+
+--Où est Panurge? demanda Chicot.
+
+--Dans l'écurie, pauvre bête!
+
+--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.
+
+--Oui, monsieur Chicot.
+
+Et le moine s'éloigna le plus vite qu'il put, étonné de ne pas être
+suivi par des gardes.
+
+--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton
+escorte, et détaches-en dix autres avec M. de Crillon.
+
+--Où dois-je les envoyer?
+
+--A l'hôtel d'Anjou, et qu'on t'amène ton frère.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.
+
+--Est-ce que mon frère....
+
+--T'es-tu mal trouvé d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?
+
+--Non, par la mordieu!
+
+--Eh bien, fais ce que je te dis.
+
+Henri donna l'ordre au colonel des gardes françaises de lui amener le
+duc d'Anjou au Louvre.
+
+Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit
+aussitôt.
+
+--Et toi? dit Henri.
+
+--Moi, j'attends mon saint.
+
+--Et tu me rejoins au Louvre?
+
+--Dans une heure.
+
+--Alors je te quitte.
+
+--Va, mon fils.
+
+Henri partit avec le reste de la troupe.
+
+Quant à Chicot, il s'achemina vers les écuries, et, comme il entrait
+dans la cour, il vit apparaître Gorenflot monté sur Panurge.
+
+Le pauvre diable n'avait pas même eu l'idée d'essayer de se soustraire
+au sort qui l'attendait.
+
+--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe,
+dépêchons, on nous attend.
+
+Gorenflot ne fit pas l'ombre de la résistance, seulement il versait
+tant de larmes, qu'on eût pu le voir maigrir à vue d'oeil.
+
+--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!
+
+Chicot tirait Panurge à lui, tout en haussant les épaules.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'ÉPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN
+AVAIT PAS AUX JOUES.
+
+
+Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchés et dormant d'un
+paisible sommeil.
+
+Les événements historiques ont une singulière influence, c'est de
+refléter leur grandeur sur les circonstances qui les ont précédés.
+
+Ceux qui considéreront donc les événements qui devaient arriver le
+matin même, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux,
+disons-nous, qui considéreront ces événements avec le prestige que
+donne la prescience, trouveront peut-être quelque intérêt à voir le
+roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se réfugier près de ses
+trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un
+danger où ils risquent de perdre la vie.
+
+Le poète, cette nature privilégiée qui ne prévoit pas, mais qui
+devine, trouvera, nous en sommes certain, mélancoliques et charmants
+ces jeunes visages que le sommeil rafraîchit, que la confiance fait
+sourire, et qui, pareils à des frères couchés dans le dortoir
+paternel, reposent sur leurs lits rangés à côté les uns des autres.
+
+Henri s'avança légèrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui,
+après avoir déposé son patient en lieu de sûreté, était venu rejoindre
+le roi.
+
+Un lit était vide, celui de d'Épernon.
+
+--Pas rentré encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux!
+ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France,
+le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!
+
+--Tiens, au fait, dit Chicot.
+
+--Qu'on le cherche! qu'on l'amène! s'écria le roi. Puis qu'on me fasse
+venir Miron; je veux qu'il endorme cet étourdi, fût-ce malgré lui. Je
+veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en état de se
+défendre.
+
+--Sire, dit un huissier, voici M. d'Épernon qui rentre à l'instant
+même.
+
+D'Épernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et
+se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait
+vers la chambre commune, espérant y arriver inaperçu.
+
+Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annonça son retour
+au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à la mercuriale,
+il aborda le seuil, tout confus.
+
+--Ah! te voilà enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les
+amis.
+
+D'Épernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe
+qu'effectivement il avait vu.
+
+--Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de
+quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu
+de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas
+courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es pâle! et la
+belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux déjà plus ce soir!
+
+D'Épernon était bien pâle, en effet, si pâle, que la remarque du roi
+le fit rougir.
+
+--Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu
+dormir, seulement?
+
+--Moi? dit d'Épernon comme si une pareille question le blessait au
+fond du coeur.
+
+--Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous
+battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient à
+quatre heures? il en est deux; deux heures te restent à peine.
+
+--Deux heures bien employées, dit d'Épernon, suffisent à bien des
+choses.
+
+--Tu dormiras?
+
+--Parfaitement, sire.
+
+--Et moi, je n'en crois rien.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que tu es agité, tu penses à demain. ***<p>*** Hélas! tu as
+raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgré moi, m'emporte le
+désir secret de dire que nous ne sommes point encore arrivés au jour
+fatal.
+
+--Sire, dit d'Épernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour
+cela, faut-il encore que Votre Majesté me laisse dormir.
+
+--C'est juste, dit Chicot.
+
+En effet, d'Épernon se déshabilla, et se coucha avec un calme et même
+une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et à Chicot.
+
+--Il est brave comme un César, dit le roi.
+
+--Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole
+d'honneur, je n'y comprends plus rien.
+
+--Vois, il dort déjà.
+
+Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la sécurité de d'Épernon
+allât jusque-là.
+
+--Oh! oh! fit-il tout à coup.
+
+--Quoi donc? demanda le roi.
+
+--Regarde.
+
+Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.
+
+--Du sang, murmura te roi.
+
+--Il a marché dans le sang, mon fils. Quel brave!
+
+--Serait-il blessé? demanda, le roi avec inquiétude.
+
+--Bah! il l'aurait dit. Et puis, à moins qu'il ne fût blessé comme
+Achille, au talon....
+
+--Tiens, et son pourpoint aussi est taché, vois sa manche. Que lui
+est-il donc arrivé?
+
+--Peut-être a-t-il tué quelqu'un, dit Chicot.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour se faire la main, donc!
+
+--C'est singulier! fit le roi.
+
+Chicot se gratta beaucoup plus sérieusement l'oreille.
+
+--Hum! hum! dit-il.
+
+--Tu ne me réponds pas.
+
+--Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me
+semble.
+
+--Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel
+est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain....
+
+--Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+--Eh bien, aujourd'hui?
+
+--Aujourd'hui je serai tranquille.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'ils m'auront tué les Angevins maudits.
+
+--Tu crois, Henri?
+
+--J'en suis sûr, ils sont braves.
+
+--Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent lâches.
+
+--Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de
+Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras!
+
+--Ah! si tu voyais celui d'Antraguet!
+
+--Vois cette lèvre impérieuse de Quélus, et ce front de Maugiron,
+hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut
+manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-là lancent l'éclair, l'ennemi
+est déjà à moitié vaincu.
+
+--Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tête, il y a,
+au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je
+connais, qui lancent des éclairs non moins terribles que ceux sur
+lesquels tu comptes. Est-ce là tout ce qui te rassure?
+
+--Non, viens, et je te montrerai quelque chose.
+
+--Où cela?
+
+--Dans mon cabinet.
+
+--Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de
+la victoire?
+
+--Oui.
+
+--Viens donc.
+
+--Attends.
+
+Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens.
+
+--Quoi? demanda Chicot.
+
+--Écoute, je ne veux, demain, ou plutôt aujourd'hui, ni les attrister,
+ni les attendrir. Je vais prendre congé d'eux tout de suite.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+--Prends, mon fils, dit-il.
+
+L'intonation de voix avec laquelle il prononça ces paroles était si
+mélancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines
+et qui conduisait une larme a ses yeux arides.
+
+--Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis.
+
+Chicot se détourna, son coeur n'était pas plus de marbre que celui du
+roi.
+
+Mais bientôt, comme malgré lui, ses yeux se reportèrent sur les jeunes
+gens.
+
+Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un après
+l'autre.
+
+Une pâle bougie rose éclairait cette scène, et communiquait sa teinte
+funèbre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs.
+
+Chicot n'était pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de
+ses lèvres le front de Maugiron, de Quélus et de Schomberg, son
+imagination lui représenta un vivant désolé qui venait faire ses
+adieux à des morts déjà couchés sur leurs tombeaux.
+
+--C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais éprouvé cela; pauvres
+enfants!
+
+A peine le roi eut-il achevé d'embrasser ses amis, que d'Épernon
+rouvrit les yeux pour voir s'il était parti.
+
+Il venait de quitter la chambre, appuyé sur le bras de Chicot.
+
+D'Épernon sauta en bas de son lit, et se mit à effacer du mieux qu'il
+put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit.
+
+Cette occupation ramena sa pensée vers la scène de la place de la
+Bastille.
+
+--Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui
+en a tant versé ce soir à lui seul.
+
+Et il se recoucha.
+
+Quant à Henri, il conduisit Chicot à son cabinet, et, ouvrant un long
+coffret d'ébène doublé de satin blanc:
+
+--Tiens, dit-il, regarde.
+
+--Des épées, fit Chicot. Je vois bien. Après.
+
+--Oui, des épées; mais des épées bénites, cher ami.
+
+--Par qui?
+
+--Par notre saint-père le pape lui-même, lequel m'accorde cette
+faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller à Rome et revenir,
+me coûte vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les épées.
+
+--Piquent-elles bien? demanda Chicot.
+
+--Sans doute; mais ce qui fait leur mérite suprême, Chicot, c'est
+d'être bénites.
+
+--Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir
+qu'elles piquent.
+
+--Païen!
+
+--Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses.
+
+--Soit; mais dépêchons.
+
+--Tu veux dormir?
+
+--Non, je veux prier.
+
+--En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou?
+
+--Oui, il attend en bas.
+
+--Que comptes-tu en faire?
+
+--Je compte le faire jeter à la Bastille.
+
+--C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sûr,
+bien clos; celui, par exemple, qui a reçu le connétable de Saint-Pol
+ou Jacques d'Armagnac.
+
+--Oh! sois tranquille.
+
+--Je sais où l'on vend de beau velours noir, mon fils.
+
+--Chicot, c'est mon frère!
+
+--C'est juste, et, à la cour, le deuil de famille se porte en violet.
+Lui parleras-tu?
+
+--Oui, certainement, ne fût-ce que pour lui ôter tout espoir, en lui
+prouvant que ses complots sont découverts.
+
+--Hum! fit Chicot.
+
+--Vois-tu quelque inconvénient à ce que je l'entretienne?
+
+--Non; mais, à ta place, je supprimerais le discours et doublerais la
+prison.
+
+--Qu'on amène le duc d'Anjou! dit Henri.
+
+--C'est égal, dit Chicot en secouant la tête, je m'en tiens à ma
+première idée.
+
+Un moment après, le duc entra; il était fort pâle et désarmé. Crillon
+le suivait, tenant son épée à la main.
+
+--Où l'avez-vous trouvé? demanda le roi à Crillon, l'interrogeant du
+même ton que si le duc n'eût point été là.
+
+--Sire, Son Altesse n'était pas chez elle, mais un instant après que
+j'eus pris possession de son hôtel au nom de Votre Majesté, Son
+Altesse est rentrée, et nous l'avons arrêtée sans résistence.
+
+--C'est bien heureux, dit le roi avec dédain.
+
+Puis, se retournant vers le prince:
+
+--Où étiez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, répondit le duc,
+que je m'occupais de vous.
+
+--Je m'en doute, dit Henri, et votre réponse me prouve que je n'avais
+pas tort de vous rendre la pareille.
+
+François s'inclina, calme et respectueux.
+
+--Voyons; où étiez-vous? dit le roi en marchant vers son frère, que
+faisiez-vous tandis qu'on arrêtait vos complices?
+
+--Mes complices? dit François.
+
+--Oui, vos complices, répéta le roi.
+
+--Sire, à coup sûr, Votre Majesté est mal renseignée à mon égard.
+
+--Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'échapperez pas, et votre
+carrière de crimes est terminée. Cette fois encore vous n'hériterez
+pas de moi, mon frère....
+
+--Sire, sire, par grâce, modérez-vous: il y a bien certainement
+quelqu'un qui vous aigrit contre moi.
+
+--Misérable! s'écria Henri au comble de la colère, tu mourras de faim
+dans un cachot de la Bastille.
+
+--J'attends vos ordres, sire, et je les bénis, dussent-ils me frapper
+de mort.
+
+--Mais enfin, où étiez-vous, hypocrite?
+
+--Sire, je sauvais Votre Majesté, et je travaillais à la gloire et à
+la tranquillité de son règne.
+
+--Oh! fit le roi pétrifié, sur mon honneur, l'audace est grande.
+
+Bah! fit Chicot en se renversant en arrière, contez-nous donc cela,
+mon prince, ce doit être curieux.
+
+--Sire, je le dirais à l'instant même à Votre Majesté, si Votre
+Majesté m'eût traité en frère; mais, comme elle me traite en coupable,
+j'attendrai que l'événement parle pour moi.
+
+Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondément encore que la
+première fois, le roi son frère, et, se retournant vers Crillon et les
+autres officiers qui étaient là:
+
+--Ça, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier
+prince du sang de France à la Bastille?
+
+Chicot réfléchissait: un éclair illumina son esprit.
+
+--Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends, à cette heure,
+pourquoi M. d'Épernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu
+sur les joues.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+LE MATIN DU COMBAT.
+
+
+Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la
+nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise,
+ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient à l'événement, et
+prenaient des mesures de prudence pour complimenter à temps le
+vainqueur.
+
+Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, le roi ne dormit point
+de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, après tout, c'était un
+homme brave et expérimenté, surtout en matière de duel, il sortit vers
+trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre à ses amis le
+seul office qu'il fût en son pouvoir de leur rendre.
+
+Il alla visiter le terrain où devait avoir lieu le combat.
+
+Ce fut une scène bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien
+peu remarquée.
+
+Le roi, vêtu d'habits de couleur sombre, enveloppé d'un large manteau,
+l'épée au côté, les cheveux et les yeux cachés sous les bords de son
+chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu'à trois cents pas en avant
+de la Bastille; mais, arrivés là, voyant un grand rassemblement de
+monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se
+hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par
+derrière l'enclos des Tournelles.
+
+Cette foule, on devine ce qu'elle faisait là: elle comptait les morts
+de la nuit.
+
+Le roi l'évita, et, en conséquence, ne sut rien de ce qui s'était
+passé.
+
+Chicot, qui avait assisté à la querelle ou plutôt à l'accord qui avait
+eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement
+même où l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les
+combattants, et les conditions du combat.
+
+A peine renseigné, Henri se mit à mesurer l'espace, regarda entre les
+arbres, calcula la réflexion du soleil, et dit:
+
+--Quélus se trouvera bien exposé: il aura le soleil à droite, juste
+dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre.
+Quélus aurait dû prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des
+yeux excellents, celle de Quélus. Voilà qui est bien mal réglé jusqu'à
+présent. Quant à Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour
+lui servir de retraite en cas de besoin; voilà qui me rassure pour
+lui. Mais Quélus, mon pauvre Quélus!
+
+ [*] Quélus avait eu, dans un duel précédent, l'oeil gauche crevé
+ d'un coup d'épée.
+
+Et il secoua tristement la tête.
+
+--Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas
+ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront.
+
+Le roi leva les yeux au ciel et soupira.
+
+--Voyez, mon Dieu! comme il blasphème, murmura-t-il; mais heureusement
+vous savez que c'est un fou.
+
+Chicot leva les épaules.
+
+--Et d'Épernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne
+pensais pas à lui; d'Épernon, qui aura affaire à Bussy, comme il va
+être exposé!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: à
+gauche, une barrière; à droite, un arbre; derrière, un fossé;
+d'Épernon, qui aura besoin de rompre à tout moment, car Bussy, c'est
+un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une épée vivante, qui
+bondit, qui se développe, qui se replie.
+
+--Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'Épernon, moi.
+
+--Tu as tort, il se fera tuer.
+
+--Lui! pas si bête; il aura pris ses précautions, va!
+
+--Comment l'entends-tu?
+
+--J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu!
+
+--Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout à l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, c'est pour cela que je te répète qu'il ne se battra point.
+
+--Homme incrédule et méprisant!
+
+--Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous,
+cher sire; voilà le grand jour venu, retournons au Louvre.
+
+--Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat?
+
+--Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun
+dirait, au cas où tes amis seraient vainqueurs, que tu as forcé la
+victoire par quelque sortilège, et, au cas où ils seraient vaincus,
+que tu leur as porté malheur.
+
+--Eh! que me font les bruits et les interprétations? Je les aimerai
+jusqu'au bout.
+
+--Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais même mon
+compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes;
+mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre.
+
+--Crillon n'est-il pas là?
+
+--Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinocéros, un sanglier, tout ce
+que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frère, c'est
+la vipère, c'est le serpent à sonnettes, c'est tout animal dont la
+puissance est moins dans sa force que dans son venin.
+
+--Tu as raison, j'aurais dû le faire jeter à la Bastille.
+
+--Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir.
+
+--Oui, j'ai été vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce
+service qu'il prétend m'avoir rendu.
+
+--Raison de plus pour que tu t'en défies. Rentrons, mon fils,
+crois-moi.
+
+Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du
+Louvre, après avoir jeté un dernier regard sur le futur champ du
+combat.
+
+Déjà tout le monde était sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et
+Chicot y entrèrent. Les jeunes gens s'y étaient éveillés des premiers
+et se faisaient habiller par leurs laquais.
+
+Le roi demanda à quelle chose ils s'occupaient.
+
+Schomberg faisait des pliés, Quélus se bassinait les yeux avec de
+l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'Épernon
+aiguisait son épée sur une pierre.
+
+On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'était, pour cette opération,
+fait apporter un grès à la porte de la chambre commune.
+
+--Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le
+regardant avec amour.
+
+--Non, je dis que c'est un rémouleur, voilà tout, reprit Chicot.
+
+D'Épernon le vit et cria:
+
+--Le roi!
+
+Alors, malgré la résolution qu'il avait prise, et que même, sans cette
+circonstance, il n'eût pas eu la force de maintenir, Henri entra dans
+leur chambre.
+
+Nous l'avons déjà dit, c'était un roi plein de majesté et qui avait
+une grande puissance sur lui-même.
+
+Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun
+sentiment de son coeur.
+
+--Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes
+dispositions, ce me semble.
+
+--Dieu merci! oui, sire, répliqua Quélus.
+
+--Vous avez l'air sombre, Maugiron.
+
+--Sire, je suis très superstitieux, comme le sait Votre Majesté; et,
+comme j'ai fait de mauvais rêves, je me remets le coeur avec un doigt
+de vin d'Espagne.
+
+--Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'après Miron,
+qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les rêves
+dépendent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les
+actions du lendemain, sauf toutefois la volonté de Dieu.
+
+--Aussi, sire, dit d'Épernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort
+mal songé cette nuit; mais, malgré le songe, le bras est bon et le
+coup d'oeil perçant.
+
+Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son
+épée fraîche émoulue.
+
+--Oui, dit Chicot, vous avez rêvé que vous aviez du sang à vos bottes;
+ce rêve-là n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un
+triomphateur dans le genre d'Alexandre et de César.
+
+--Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est
+en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous
+défendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous
+préoccupez donc pas de la sécurité de ma personne. Cette nuit, j'ai
+assis mon trône de manière que, d'ici à quelque temps du moins, aucune
+secousse ne le puisse ébranler. Battez-vous donc pour l'honneur.
+
+--Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-être la vie, dit Quélus;
+mais, en tout cas, l'honneur sera sauf.
+
+--Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous
+estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse
+bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en
+tuant vos ennemis
+
+--Oh! quant à moi, dit d'Épernon, je ne fais pas de quartier.
+
+--Moi, dit Quélus, je ne réponds de rien; je ferai ce que je pourrai,
+voilà tout.
+
+--Et moi, dit Maugiron, je réponds à Sa Majesté que, si je meurs, je
+tuerai mon homme coup pour coup.
+
+--Vous vous battez à l'épée seule?
+
+--A l'épée et à la dague, dit Schomberg.
+
+Le roi tenait sa main sur sa poitrine.
+
+Peut-être cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils
+l'un à l'autre de leurs craintes par leurs frémissements et leurs
+pulsations; mais, à l'extérieur, fier, l'oeil sec, la lèvre hautaine,
+il était bien le roi, c'est-à-dire qu'il envoyait bien des soldats au
+combat, et non des amis à la mort.
+
+--En vérité, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce
+moment.
+
+Les gentilshommes étaient prêts, il ne leur restait plus qu'à faire la
+révérence à leur maître.
+
+--Allez-vous à cheval? dit Henri.
+
+--Non pas, sire, dit Quélus, nous marcherons; c'est un salutaire
+exercice, il dégage la tête, et Votre Majesté l'a dit mille fois,
+c'est la tête plus que le bras qui dirige l'épée.
+
+--Vous avez raison, mon fils. Votre main.
+
+Quélus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imitèrent.
+
+D'Épernon s'agenouilla en disant:
+
+--Sire, bénissez mon épée.
+
+--Non pas, d'Épernon, fit le roi; rendez votre épée à votre page. Je
+vous réserve des épées meilleures que les vôtres. Apporte les épées,
+Chicot.
+
+--Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des
+gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un païen même; et les
+bénédictions du ciel pourraient se changer en sortilèges funestes, si
+le diable, mon ami, s'avisait de regarder à mes mains et s'apercevait
+de ce que je porte.
+
+--Quelles sont donc ces épées, sire? demanda Schomberg en jetant un
+coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter.
+
+--Des épées d'Italie, mon fils, des épées forgées à Milan: les
+coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme, à l'exception de
+Schomberg, vous avez tous les mains délicates, le premier coup de
+fouet vous désarmerait, si vos mains n'étaient bien emboîtées.
+
+--Merci, merci, Majesté, dirent ensemble et d'une seule voix les
+quatre jeunes gens.
+
+--Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus
+longtemps son émotion.
+
+--Sire, demanda Quélus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les
+regards de Votre Majesté?
+
+--Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le
+sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de
+solennité au combat; qu'on le croie surtout le résultat d'une querelle
+particulière.
+
+Et il les congédia d'un geste vraiment majestueux.
+
+Lorsqu'ils furent hors de sa présence, que les derniers valets eurent
+franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des
+éperons ni des cuirasses que portaient les écuyers armés en guerre:
+
+--Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade.
+
+--Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'idée, je ne sais
+pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux à
+l'endroit de d'Épernon.
+
+--Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable.
+
+--Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son
+devoir, je serais là pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon
+roi.
+
+--Va donc, dit Henri.
+
+A peine le Gascon eut-il congé, qu'il partit, rapide comme l'éclair.
+
+Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets,
+défendit à qui que ce fût, dans le Louvre, de pousser un cri ou de
+proférer une parole, et dit seulement à Crillon, qui savait tout ce
+qui allait se passer:
+
+--Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au
+contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups à ma porte.
+
+--Oui, sire, répondit Crillon en secouant la tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+LES AMIS DE BUSSY.
+
+
+Si les amis du roi avaient passé la nuit à dormir tranquillement, ceux
+du duc d'Anjou avaient pris la même précaution.
+
+A la suite d'un bon souper auquel ils s'étaient réunis d'eux-mêmes,
+sans le conseil ni la présence de leur patron, qui ne prenait pas de
+ses favoris les mêmes inquiétudes que le roi prenait des siens, ils se
+couchèrent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait été
+choisie comme lieu de réunion, se trouvant la plus proche du champ de
+bataille.
+
+Un écuyer, celui de Ribérac, grand chasseur et habile armurier, avait
+passé toute la journée à nettoyer, fourbir et aiguiser les armes.
+
+Il fut, en outre, chargé de réveiller les jeunes gens au point du
+jour: c'était son habitude tous les matins de fête, de chasse ou de
+duel.
+
+Antraguet, avant de souper, s'en était allé voir, rue Saint-Denis, une
+petite marchande qu'il idolâtrait et qu'on n'appelait, dans tout le
+quartier, que la belle imagière. Ribérac avait écrit à sa mère;
+Livarot avait fait son testament.
+
+A trois heures sonnant, c'est-à-dire quand les amis du roi
+s'éveillaient à peine, ils étaient déjà tous sur pied, frais, dispos
+et armés de bonne sorte.
+
+Ils avaient pris des caleçons et des bas rouges pour que leurs ennemis
+ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayât point
+eux-mêmes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se
+battait tout habillé, qu'aucun pli ne gênât leurs mouvements. Enfin
+ils étaient chaussés de souliers sans talons, et leurs pages portaient
+leurs épées, pour que leur bras et leur épaule n'éprouvassent aucune
+fatigue.
+
+C'était un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la
+promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait
+étincelante la rosée de la nuit.
+
+Une senteur âcre et délicieuse en même temps moulait des jardins et se
+répandait par les rues.
+
+Le pavé était sec et l'air vif.
+
+Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au
+duc d'Anjou des nouvelles de Bussy.
+
+On leur avait fait répondre qu'il était sorti la veille à dix heures
+du soir, et qu'il n'était pas rentrée depuis.
+
+Le messager s'informa s'il était sorti seul et armé.
+
+Il apprit qu'il était sortit accompagné de Remy, et que tous deux
+avaient leurs épées.
+
+Au reste, on n'était point inquiet chez le comte, il faisait souvent
+des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si
+adroit, que ses absences, même prolongées, causaient peu
+d'inquiétudes.
+
+Les trois amis se firent répéter tous ces détails.
+
+--Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le
+roi avait commandé une grande chasse au cerf dans la forêt de
+Compiègne, et que M. de Monsoreau avait, à cet effet, dû partir hier?
+
+--Oui, répondirent les jeunes gens.
+
+--Alors je sais où il est: tandis que le grand veneur détourne le
+cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles,
+messieurs, il est plus près du terrain que nous, et il y sera avant
+nous.
+
+--Oui, dit Livarot, mais fatigué, harassé, n'ayant pas dormi.
+
+Antraguet haussa les épaules.
+
+-- Est-ce que Bussy se fatigue? répliqua-t-il. Allons! en route, en
+route, messieurs, nous le prendrons en passant.
+
+Tous se mirent en marche.
+
+C'était juste le moment où Henri distribuait les épées à leurs
+ennemis; ils avaient donc dix minutes à peu près d'avance sur eux.
+
+Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des
+Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine.
+
+Toutes ces rues étaient désertes.
+
+Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de
+Saint-Maur-les-Fossés, avec leur lait et leurs légumes, et qui
+dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, étaient seuls admis à
+voir cette fière escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs
+trois pages et de leurs trois écuyers.
+
+Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour
+tuer ou pour être tué, qu'on sait que le duel, de part et d'autre,
+sera acharné, mortel, sans miséricorde, on réfléchit; les plus
+étourdis des trois étaient, ce matin-là, les plus rêveurs.
+
+En arrivant à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois
+portèrent, avec un sourire qui indiquait qu'une même pensée les tenait
+en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau.
+
+--On verra bien de là, dit Antraguet, et je suis sûr que la pauvre
+Diane viendra plus d'une fois à sa fenêtre.
+
+--Tiens! dit Ribérac, elle y est déjà venue, ce me semble.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Elle est ouverte.
+
+--C'est vrai. Mais pourquoi cette échelle dressée devant la fenêtre,
+quand le logis a des portes?
+
+--En effet, c'est bizarre, dit Antraguet.
+
+Tous trois s'approchèrent de la maison, avec le pressentiment
+intérieur qu'ils marchaient à quelque grave révélation.
+
+--Et nous ne sommes pas les seuls à nous étonner, dit Livarot: voyez
+ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour
+regarder.
+
+Les jeunes gens arrivèrent sous le balcon.
+
+Un maraîcher y était déjà, et semblait examiner la terre.
+
+--Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En
+ce cas, dépêchez-vous, car nous tenons à arriver les premiers.
+
+Ils attendirent, mais inutilement.
+
+--Personne ne répond, dit Ribérac; mais pourquoi, diable! cette
+échelle?
+
+--Eh! manant, dit Livarot au maraîcher, que fais-tu là? Est-ce que
+c'est toi qui as dressé cette échelle?
+
+--Dieu m'en garde, messieurs! répondit-il.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Antraguet.
+
+--Regardez donc là-haut.
+
+Tous trois levèrent la tête.
+
+--Du sang! s'écria Ribérac.
+
+--Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, même.
+
+--La porte a été forcée; dit en même temps le page d'Antraguet.
+
+Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte à la fenêtre, et, saisissant
+l'échelle, il fut sur le balcon en une seconde.
+
+Il plongea son regard dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demandèrent les autres, qui le virent chanceler et
+pâlir.
+
+Un cri terrible fut sa seule réponse.
+
+Livarot était monté derrière lui.
+
+--Des cadavres! la mort! la mort partout! s'écria le jeune homme.
+
+Et tous deux entrèrent dans la chambre.
+
+Ribérac resta en bas, de peur de surprise.
+
+Pendant ce temps, le maraîcher arrêtait, par ses exclamations, tous
+les passants.
+
+La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit.
+
+Les taches, ou plutôt une rivière de sang s'était étendue sur le
+carreau.
+
+Les tentures étaient hachées de coups d'épées et de balles de
+pistolets.
+
+Les meubles gisaient, brisés et rouges, dans des débris de chair et de
+vêtements.
+
+--Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout à coup Antraguet.
+
+--Mort? demanda Livarot.
+
+--Déjà froid.
+
+--Mais il faut donc, s'écria Livarot, qu'un régiment de reîtres ait
+passé par cette chambre!
+
+En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de
+sang indiquaient que, de ce côté aussi, avait eu lieu la lutte.
+
+Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu'à l'escalier.
+
+La cour était vide et solitaire.
+
+Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin
+de la chambre voisine.
+
+Il y avait du sang partout: le sang conduisait à la fenêtre.
+
+Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effrayé sur le petit
+jardin.
+
+Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du
+malheureux Bussy.
+
+A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'échappa
+de la poitrine d'Antraguet.
+
+Livarot accourut.
+
+--Regarde, dit Antraguet, Bussy mort!
+
+--Bussy assassiné, précipité par une fenêtre! Entre, Ribérac, entre!
+
+Pendant ce temps, Livarot s'élançait dans la cour, et rencontrait au
+bas de l'escalier Ribérac, qu'il emmenait avec lui.
+
+Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna
+passage.
+
+--C'est bien lui! s'écria Livarot.
+
+--Il a le poing haché, dit Ribérac.
+
+--Il a deux balles dans la poitrine.
+
+--Il est criblé de coups de dague.
+
+--Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance!
+
+En se retournant, Livarot heurta un second cadavre.
+
+--Monsoreau! cria-t-il.
+
+--Quoi, Monsoreau aussi?
+
+--Oui, Monsoreau percé comme un crible, et qui a eu la tête brisée sur
+le pavé.
+
+--Ah ça, mais on a donc assassiné tous nos amis, cette nuit!
+
+--Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane!
+
+Personne ne répondit, excepté la populace, qui commençait à fourmiller
+autour de la maison.
+
+C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient à la hauteur de la
+rue Sainte-Catherine, et se détournaient pour éviter le rassemblement.
+
+--Bussy! pauvre Bussy! s'écriait Ribérac désespéré.
+
+--Oui, dit Antraguet, on a voulu se défaire du plus terrible de nous
+tous.
+
+--C'est une lâcheté! c'est une infamie! crièrent les deux autres
+jeunes gens.
+
+--Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux.
+
+--Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre
+vengeance; nous serions mal vengés, ami; attends-moi.
+
+En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Ribérac.
+
+--Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des
+hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-là nous
+donne l'exemple; celui-là ne chargeait personne du soin de le
+venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille,
+nous nous vengerons!
+
+En disant ces mots, il se découvrit, posa ses lèvres sur les lèvres de
+Bussy; et, tirant son épée, il la trempa dans son sang.
+
+--Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lavé dans le
+sang de tes ennemis!
+
+--Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir!
+
+--Messieurs, dit Antraguet, remettant son épée au fourreau, pas de
+merci, pas de miséricorde, n'est-ce pas?
+
+Les deux jeunes gens étendirent la main sur le cadavre:
+
+--Pas de merci, pas de miséricorde! répétèrent-ils.
+
+--Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre.
+
+--Oui, mais nous n'aurons assassiné personne, nous, dit Antraguet; et
+Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy!
+
+--Adieu, Bussy! répétèrent les deux autres compagnons.
+
+Et ils sortirent, l'effroi dans l'âme et la pâleur au front, de cette
+maison maudite.
+
+Ils y avaient trouvé, avec l'image de la mort, ce désespoir profond
+qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation
+généreuse qui rend l'homme supérieur à son essence mortelle.
+
+Ils percèrent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule
+était devenue considérable.
+
+En arrivant sur le terrain, ils trouvèrent leurs ennemis qui les
+attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement
+campés sur les barrières de bois.
+
+Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les
+derniers.
+
+Les quatre mignons avaient avec eux quatre écuyers.
+
+Leurs quatre épées, posées à terre, semblaient attendre et se reposer
+comme eux.
+
+--Messieurs, dit Quélus en se levant et en saluant avec une espèce de
+morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre.
+
+--Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrivés
+avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons.
+
+--M. de Bussy? fit d'Épernon; effectivement, je ne le vois pas. Il
+paraît qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin.
+
+--Nous avons bien attendu jusqu'à présent, dit Schomberg; nous
+attendrons bien encore.
+
+--M. de Bussy ne viendra pas, répondit Antraguet.
+
+Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de
+d'Épernon seul exprima un autre sentiment.
+
+--Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur?
+
+--Ce ne peut être pour cela, reprit Quélus.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit Livarot.
+
+--Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron.
+
+--Parce qu'il est mort! répliqua Antraguet.
+
+--Mort! s'écrièrent les mignons.
+
+D'Épernon ne dit rien, et pâlit même légèrement.
+
+--Et mort assassiné! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Non, dit Quélus. Et pourquoi le saurions-nous?
+
+--D'ailleurs, est-ce sûr? demanda d'Épernon.
+
+Antraguet tira sa rapière.
+
+--Si sûr, dit-il, que voilà de son sang sur mon épée.
+
+--Assassiné! s'écrièrent les trois amis du roi. M. de Bussy assassiné!
+
+D'Épernon continuait de secouer la tête d'un air de doute.
+
+--Ce sang crie vengeance! dit Ribérac; ne l'entendez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Ah çà! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens.
+
+--Pardieu! fit Antraguet.
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écria Quélus.
+
+--_Cherche à qui le crime profite_, dit le légiste, murmura Livarot.
+
+--Ah ça, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron
+d'une voix tonnante.
+
+--Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Ribérac, et nous
+avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous égorger cent fois.
+
+--Alors, vite l'épée à la main, dit d'Épernon en tirant son arme du
+fourreau; et faisons vite.
+
+--Oh! oh! vous êtes bien pressé, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous
+ne chantiez pas si haut quand nous étions quatre contre quatre.
+
+--Est-ce notre faute, si vous n'êtes plus que trois? répondit
+d'Épernon.
+
+--Oui, c'est votre faute! s'écria Antraguet; il est mort parce qu'on
+l'aimait mieux couché dans la tombe que debout sur le terrain; il est
+mort le poing coupé, pour que son poing ne pût plus soutenir son épée;
+il est mort parce qu'il fallait à tout prix éteindre ses yeux, dont
+l'éclair vous eût ébloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair?
+
+Schomberg, Maugiron et d'Épernon hurlaient de rage.
+
+--Assez, assez, messieurs! dit Quélus. Retirez-vous, monsieur
+d'Épernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs
+verront alors si, malgré notre droit, nous sommes gens à profiter d'un
+malheur que nous déplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta
+le jeune homme en jetant son chapeau en arrière et en levant la main
+gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son épée; venez,
+et, en nous voyant combattre à ciel ouvert et sous le regard de Dieu,
+vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace!
+de l'espace!
+
+--Ah! je vous haïssais, dit Schomberg, maintenant je vous exècre!
+
+--Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tué,
+maintenant je vous égorgerais. En garde, messieurs, en garde!
+
+--Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg.
+
+--Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine à nu, le
+coeur à découvert.
+
+Les jeunes gens jetèrent leurs pourpoints et arrachèrent leurs
+chemises.
+
+--Tiens, dit Quélus en se dévêtant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait
+mal au fourreau, et sera tombée en route.
+
+--Ou vous l'aurez laissée chez M. de Monsoreau, place de la Bastille,
+dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas osé la
+retirer.
+
+Quélus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde.
+
+--Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague!
+cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille.
+
+--Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute.
+
+Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son côté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+LE COMBAT
+
+
+Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre était
+ombragé d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situé à l'écart.
+
+Il n'était fréquenté d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y
+jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir
+la nuit.
+
+Les barrières, dressées par les marchands de chevaux, écartaient
+naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une rivière, suit
+toujours un courant, et ne s'arrête ou ne revient qu'attirée par
+quelque remous.
+
+Les passants longeaient cet espace et ne s'y arrêtaient point.
+
+D'ailleurs, il était de trop bonne heure, et l'empressement général se
+portait vers la maison sanglante de Monsoreau.
+
+Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne fût pas fort tendre de sa
+nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade
+de bois.
+
+Il n'aimait pas les Angevins, il détestait les mignons; mais les uns
+et les autres étaient de braves jeunes gens, et sous leur chair
+courait un sang généraux que bientôt on allait voir jaillir au grand
+jour.
+
+D'Épernon voulut risquer une dernière fois la bravade.
+
+--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'écria-t-il.
+
+--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet.
+
+--J'ai mon droit, répliqua d'Épernon; la partie fut liée à huit.
+
+--Allons, au large! dit Ribérac impatienté en lui barrant le passage.
+
+Il s'en revint avec des airs de tête superbes, et rengaîna son épée.
+
+--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez
+perdre encore une paire de souliers comme hier.
+
+--Que dit ce maître fou?
+
+--Je dis que tout à l'heure il y aura du sang par terre, et vous
+marcheriez dedans comme vous fîtes cette nuit.
+
+D'Épernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible
+reproche.
+
+Il s'assit à dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur.
+
+Ribérac et Schomberg s'approchèrent après le salut d'usage.
+
+Quélus et Antraguet, qui, depuis un instant déjà, étaient tombés en
+garde, engagèrent le fer en faisant un pas en avant.
+
+Maugiron et Livarot, appuyés chacun sur une barrière, se guettaient en
+faisant des feintes sur place pour engager l'épée dans leur garde
+favorite.
+
+Le combat commença comme cinq heures sonnaient à Saint-Paul.
+
+La fureur était peinte sur les traits des combattants; mais leurs
+lèvres serrées, leur pâleur menaçante l'involontaire tremblement du
+poignet, indiquaient que cette fureur était maintenue par eux à force
+de prudence, et que, pareille à un cheval fougueux, elle ne
+s'échapperait point sans de grands ravages.
+
+Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps
+énorme, un frottement d'épées qui n'était pas encore un cliquetis. Pas
+un coup ne fut porté.
+
+Ribérac, fatigué ou plutôt satisfait d'avoir tâté son adversaire,
+baissa la main, et attendit un moment.
+
+Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le
+premier éclair sorti du nuage.
+
+Ribérac fut frappé. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de
+son épaule; il rompit pour se rendre compte à lui-même de sa blessure.
+
+Schomberg voulut renouveler le coup; mais Ribérac releva son épée par
+une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au côté.
+
+Chacun avait sa blessure.
+
+--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit
+Ribérac.
+
+Cependant Quélus et Antraguet s'échauffaient de leur côté; mais
+Quélus, n'ayant pas de dague, avait un grand désavantage; il était
+obligé de parer avec son bras gauche, et, comme son bras était nu,
+chaque parade lui coûtait une blessure.
+
+Sans être atteint grièvement, au bout de quelques secondes, il avait
+la main complètement ensanglantée.
+
+Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins
+habile que Quélus, parait avec une mesure extrême. Trois coups de
+riposte portèrent, et, sans être touché grièvement, le sang s'échappa
+de la poitrine de Quélus par trois blessures.
+
+Mais, à chaque coup, Quélus répéta:
+
+--Ce n'est rien.
+
+Livarot et Maugiron en étaient toujours à la prudence.
+
+Quant à Ribérac, furieux de douleur et sentant qu'il commençait à
+perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg.
+
+Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son épée.
+
+Les deux jeunes gens firent coup fourré.
+
+Ribérac eut la poitrine traversée, et Schomberg fut blessé au cou.
+
+Ribérac, blessé mortellement, porta la main gauche à sa plaie en se
+découvrant.
+
+Schomberg en profita pour porter à Ribérac un second coup qui lui
+traversa les chairs.
+
+Mais Ribérac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et,
+de la gauche, lui enfonça dans la poitrine sa dague jusqu'à la
+coquille.
+
+La lame aiguë traversa le coeur.
+
+Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entraînant avec lui
+Ribérac, toujours traversé par l'épée.
+
+Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et
+courut à lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la
+course, et, aidant Ribérac dans les efforts qu'il faisait pour se
+débarrasser de l'épée de Schomberg, il lui arracha cette épée de la
+poitrine.
+
+Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se défendre avec le
+désavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil
+dans les yeux.
+
+Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tête de Livarot, qui
+laissa échapper son épée et tomba sur les genoux.
+
+Quélus était vivement serré par Antraguet. Maugiron se hâta de percer
+Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout à fait.
+
+D'Épernon poussa un grand cri.
+
+Quélus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Quélus était
+tout sanglant, mais de blessures légères.
+
+Maugiron était à peu près sauf.
+
+Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas reçu la moindre
+égratignure; mais il commençait à se sentir fatigué; ce n'était
+cependant pas le moment de demander trêve à un homme blessé et à un
+autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il écarta violemment
+l'épée de Quélus, et, profitant de l'écartement du fer, il sauta
+légèrement par-dessus une barrière.
+
+Quélus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois.
+
+Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se
+retourna. Quélus profita du mouvement pour passer sous la barrière.
+
+--Il est perdu, dit Chicot.
+
+--Vive le roi! dit d'Épernon, hardi, mes lions, hardi!
+
+--Monsieur, du silence, s'il vous plaît, dit Antraguet; n'insultez pas
+un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle.
+
+--Et qui n'est pas encore mort! s'écria Livarot.
+
+Et, au moment où nul ne pensait plus à lui, hideux de la fange
+sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et
+plongea sa dague entre les épaules de Maugiron, qui tomba comme une
+masse en soupirant:
+
+--Jésus, mon Dieu! je suis mort!
+
+Livarot retomba évanoui; l'action et la colère avaient épuisé le reste
+de ses forces.
+
+--Monsieur de Quélus, dit Antraguet, baissant son épée, vous êtes un
+homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie.
+
+--Et pourquoi me rendre? dit Quélus, suis-je à terre?
+
+--Non; mais vous êtes criblé de coups, et moi, je suis sain et sauf.
+
+--Vive le roi! cria Quélus, j'ai encore mon épée, monsieur.
+
+Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il eût
+été.
+
+--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant à
+pleine main la lame près de la garde.
+
+Et il tordit le bras de Quélus, qui lâcha l'épée.
+
+Seulement Antraguet se coupa légèrement un doigt de la main gauche.
+
+--Oh! hurla Quélus, une épée! une épée!
+
+Et, se lançant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses
+deux bras.
+
+Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son épée dans sa
+main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit à frapper sur
+Quélus sans relâche et partout, s'éclaboussant à chaque coup du sang
+de son ennemi, à qui rien ne pouvait faire lâcher prise, et qui criait
+à chaque blessure:
+
+--Vive le roi!
+
+Il réussit même à retenir la main qui le frappait, et à garrotter,
+comme eût fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses
+bras.
+
+Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer.
+
+En effet, il chancela et tomba.
+
+Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-là, il
+étouffa, pour ainsi dire, le malheureux Quélus.
+
+--Vive le roi! murmura ce dernier, à l'agonie.
+
+Antraguet parvint à dégager sa poitrine de l'étreinte; il se roidit
+sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la
+poitrine:
+
+--Tiens, lui dit-il, es-tu content?
+
+--Vive le r..., articula Quélus, les yeux à demi fermés.
+
+Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort régnaient sur le
+champ de bataille.
+
+Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il
+n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une égratignure à la main.
+
+D'Épernon, épouvanté, fit un signe de croix et prit la fuite, comme
+s'il eût été poursuivi par un spectre.
+
+Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants,
+le même regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui
+décidait les destins de Rome.
+
+Chicot secourut et releva Quélus, qui rendait son sang par dix-neuf
+blessures.
+
+Le mouvement le ranima.
+
+Il rouvrit les yeux.
+
+--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de
+Bussy.
+
+--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois.
+
+--Fuyez, murmura Quélus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas.
+
+--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet,
+dût l'échafaud me prendre.
+
+--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous
+vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le même jour.
+
+Antraguet s'approcha de Ribérac, qui respirait encore.
+
+--Eh bien? demanda celui-ci.
+
+--Nous sommes vainqueurs, répondit Antraguet à voix basse pour ne pas
+offenser Quélus.
+
+--Merci, dit Ribérac. Va-t'en.
+
+Et il retomba évanoui.
+
+Antraguet ramassa sa propre épée, qu'il avait laissée tomber dans la
+lutte, puis celles de Quélus, de Schomberg et de Maugiron.
+
+--Achevez-moi, monsieur, dit Quélus, ou laissez-moi mon épée.
+
+--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un
+salut respectueux.
+
+Une larme brilla aux yeux du blessé.
+
+--Nous eussions pu être amis, murmura-t-il.
+
+Antraguet lui tendit la main.
+
+--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais
+sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre.
+
+--Et mes compagnons? demanda le jeune homme.
+
+--J'en aurai soin, comme des amis du roi.
+
+Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son écuyer, afin que
+l'on ne vît pas le sang dont il était couvert, et, laissant les morts
+et les blessés au milieu des pages et des laquais, il disparut par la
+porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+CONCLUSION.
+
+
+Le roi, pâle d'inquiétude et frémissant au moindre bruit, arpentait la
+salle d'armes, conjecturant, avec l'expérience d'un homme exercé, tout
+le temps que ses amis avaient dû employer à joindre et à combattre
+leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises
+que leur donnaient leur caractère, leur force et leur adresse.
+
+--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue
+Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On dégaîne.
+A cette heure, ils sont aux mains.
+
+Et, à ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'était mis en
+prières.
+
+Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette dévotion
+des lèvres ne faisait que glisser à la surface.
+
+Au bout de quelques secondes, le roi se releva.
+
+--Pourvu que Quélus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je
+lui ai montré, en parant avec l'épée et en frappant avec la dague.
+Quant à Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Ribérac.
+Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se débarrassera vite de
+Livarot. Mais d'Épernon! oh! celui-là est mort. Heureusement que c'est
+celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est
+pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible
+Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre
+Quélus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron!
+
+--Sire! dit à la porte la voix de Crillon.
+
+--Quoi! déjà! s'écria le roi.
+
+--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc
+d'Anjou demande à parler à Votre Majesté.
+
+--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours à travers la
+porte.
+
+--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre à Votre Majesté
+quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a à dire au roi
+calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment.
+
+--Eh bien, allez donc, dit le roi.
+
+En ce moment et comme Crillon se retournait pour obéir, un pas rapide
+retentit par les montées, et l'on entendit une voix qui disait à
+Crillon:
+
+--Je veux parler au roi à l'instant même!
+
+Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-même.
+
+--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu,
+mon Dieu, et qu'est-il arrivé? Sont-ils morts?
+
+En effet, Saint-Luc, pâle, sans chapeau, sans épée, tout marbré de
+taches de sang, se précipitait dans la chambre du roi.
+
+--Sire, s'écria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance!
+je viens vous demander vengeance!
+
+--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui
+peut te causer un pareil désespoir?
+
+--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus
+brave....
+
+La parole lui manqua.
+
+--Hein? fit en avançant Crillon, qui croyait avoir des droits à ce
+dernier titre surtout.
+
+--A été égorgé cette nuit, traîtreusement égorgé, assassiné! acheva
+Saint-Luc.
+
+Le roi, préoccupé d'une seule idée, se rassura; ce n'était aucun de
+ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin.
+
+--Égorgé, assassiné cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc,
+Saint-Luc?
+
+--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais
+il était fidèle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eût donné
+tout son sang pour Votre Majesté: sans quoi il n'eût pas été mon ami.
+
+--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
+
+Et quelque chose comme un éclair, sinon de joie, du moins d'espérance,
+illumina son visage.
+
+--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!
+
+--Pour M. de Bussy? répéta le roi en appuyant sur chaque mot.
+
+--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignardé cette nuit.
+Et bien leur en a pris d'être vingt, car il en a tué quatorze.
+
+--M. de Bussy mort!....
+
+--Oui, sire.
+
+--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout à coup le roi, emporté
+par un mouvement irrésistible.
+
+Saint-Luc lança au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se
+détournant, il vit Crillon, qui, toujours debout près de la porte,
+attendait de nouveaux ordres.
+
+Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.
+
+--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix sévère, M. de Bussy ne s'est
+point battu, en effet, et voilà pourquoi je viens demander, non pas
+vengeance, comme j'ai eu tort de le dire à Votre Majesté, mais
+justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi
+par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy
+on a rendu un déplorable service à Votre Majesté.
+
+Le duc d'Anjou venait d'arriver à la porte; il s'y tenait débout et
+immobile comme une statue de bronze.
+
+Les paroles de Saint-Luc avaient éclairé le roi; elles lui rappelaient
+le service que son frère prétendait lui avoir rendu.
+
+Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute:
+car, en même temps qu'il lui répondait oui du regard, le duc avait
+fait de haut en bas un signe imperceptible de tête.
+
+--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'écria Saint-Luc. On va
+dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que
+vous avez fait égorger Bussy.
+
+--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.
+
+--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mêlant, sans façon et comme
+d'habitude, à la conversation.
+
+--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugué par cette opinion de
+celui qui était le plus brave de son royaume depuis que Bussy était
+mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez
+l'assassin.
+
+Saint-Luc vit une ombre se projeter.
+
+C'était le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre.
+Il se retourna et le reconnut.
+
+--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux à tout
+prix disculper Votre Majesté d'une si abominable action.
+
+--Eh bien, dites.
+
+Le duc s'arrêta et attendit tranquillement.
+
+Crillon se tenait derrière lui, le regardant de travers et secouant la
+tête.
+
+--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un
+piège: tandis qu'il rendait visite à une femme dont il était aimé, le
+mari, prévenu par un traître, est rentré chez lui avec des assassins;
+il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le
+jardin.
+
+Si tout n'eût pas été fermé, comme nous l'avons dit, dans la chambre
+du roi, on eût pu voir, malgré sa puissance sur lui-même, pâlir le
+prince à ces dernières paroles.
+
+--Bussy s'est défendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporté,
+et....
+
+--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne
+vengerai certes pas un adultère.
+
+--Sire, je n'ai pas fini mon récit, reprit Saint-Luc. Le malheureux,
+après s'être défendu, près d'une demi-heure dans la chambre, après
+avoir triomphé de ses ennemis, le malheureux se sauvait blessé,
+sanglant, mutilé; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main
+secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse été arrêté,
+avec la femme qu'il m'avait confiée, par ses assassins; si je n'eusse
+été garrotté, bâillonné. Malheureusement on avait oublié de m'ôter la
+vue comme on m'avait ôté la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux
+hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux
+lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blessé leur demander
+secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux
+amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible à raconter, mais,
+croyez-le, c'était encore bien plus horrible à voir et à
+entendre,--l'un a ordonné de faire feu, et l'autre a obéi.
+
+Crillon serra les poings et fronça le sourcil.
+
+--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, ému malgré lui.
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste
+de toute sa haine si longtemps contenue:
+
+--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin,
+c'est l'ami!
+
+Le roi s'attendait à ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.
+
+--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien
+entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majesté
+appréciera cette action, car M. de Bussy était mon serviteur, c'est
+vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy
+devait porter les armes contre Votre Majesté.
+
+--Tu mens, assassin! tu mens! s'écria Saint-Luc: Bussy percé de coups,
+Bussy la main hachée de coups d'épée, l'épaule brisée d'une balle,
+Bussy pendant accroché par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'était
+plus bon qu'à inspirer de la pitié à ses plus cruels ennemis, et ses
+plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la
+Mole et de Coconnas, tu as tué Bussy comme, les uns après les autres,
+tous tes amis; tu as tué Bussy, non parce qu'il était l'ennemi de ton
+frère, mais parce qu'il était le confident de tes secrets. Ah!
+Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.
+
+--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!
+
+--On m'insulte chez vous, mon frère, dit le duc, blême de terreur,
+car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de
+Saint-Luc, il ne se sentait pas en sûreté.
+
+--Sortez! Crillon, dit le roi.
+
+Crillon sortit.
+
+--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.
+
+--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauvé, ce matin, les amis de
+Votre Majesté, et d'avoir donné une éclatante justice à votre cause,
+qui est la mienne.
+
+--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possédant plus, je te dis que la
+cause dont tu es est une cause maudite, et qu'où tu passes doit
+s'abattre sur tes pas la colère de Dieu! Sire! sire! votre frère a
+protégé nos amis: malheur à eux!
+
+Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur.
+
+En ce moment même, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des
+pas précipités, puis des interrogatoires empressés.
+
+Il se fit un grand, un profond silence.
+
+Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner
+raison à Saint-Luc, trois coups, frappés avec lenteur et solennité,
+ébranlèrent la porte sous le poing vigoureux de Crillon.
+
+Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits
+de son visage.
+
+--Vaincus! s'écria-t-il; mes pauvres amis vaincus!
+
+--Que vous disais-je, sire? s'écria Saint-Luc.
+
+Le duc joignit les mains avec terreur.
+
+--Vois-tu, lâche! s'écria le jeune homme avec un superbe effort, voilà
+comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc
+m'égorger aussi, je n'ai pas d'épée!
+
+Et il lança son gant de soie au visage du duc.
+
+François poussa un cri de rage et devint livide.
+
+Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laissé tomber son
+front entre ses mains.
+
+--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blessés! Oh!
+qui me donnera d'eux des nouvelles certaines?
+
+--Moi, sire, dit Chicot.
+
+Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+--Deux sont déjà morts, et le troisième va rendre le dernier soupir.
+
+--Quel est ce troisième qui n'est pas encore mort?
+
+--Quélus, sire.
+
+--Et où est-il?
+
+--A l'hôtel Boissy, où je l'ai fait transporter.
+
+Le roi n'en écouta point davantage, et s'élança hors de l'appartement
+en poussant des cris lamentables.
+
+Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de là
+son retard à se présenter au Louvre.
+
+Jeanne passa trois jours et trois nuits à veiller la malheureuse
+femme, en proie au plus atroce délire.
+
+Le quatrième jour, Jeanne, brisée de fatigue, alla prendre un peu de
+repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures après, dans la chambre de
+son amie, elle ne la trouva plus[*]
+
+ [*] Peut-être l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle était devenue
+ dans son prochain roman intitulé les Quarante-Cinq, où nous
+ retrouverons une partie des personnages qui ont pris part à
+ l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'éditeur--
+
+On sait que Quélus, le seul des trois combattants défenseurs de la
+cause du roi qui ait survécu à dix-neuf blessures, mourut dans ce même
+hôtel de Boissy, où Chicot l'avait fait transporter, après une agonie
+de trente jours, et entre les bras du roi.
+
+Henri fut inconsolable. Il fit faire à ses trois amis de magnifiques
+tombeaux, où ils étaient taillés en marbre et dans leur grandeur
+naturelle.
+
+Il fonda des messes à leur intention, les recommanda aux prières des
+prêtres, et ajouta à ses oraisons habituelles ce distique, qu'il
+répéta toute sa vie après ses prières du matin et du soir:
+
+ Que Dieu reçoive en son giron
+ Quélus, Schomberg et Maugiron,
+
+Pendant près de trois mois, Crillon garda à vue le duc d'Anjou, que le
+roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna
+jamais.
+
+On atteignit ainsi le mois de septembre, époque à laquelle Chicot, qui
+ne quittait pas son maître, et qui eût consolé Henri, si Henri eût pu
+être consolé, reçut la lettre suivante, datée du prieuré de Beaune.
+Elle était écrite de la main d'un clerc.
+
+«Cher seigneur Chicot,
+
+«L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'être
+belles en Bourgogne, cette année.
+
+«On dit que le roi, notre sire, à qui j'ai sauvé la vie, à ce qu'il
+paraît, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieuré, cher
+monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai
+découvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les
+plus grandes douleurs; cela le réjouira, je n'en doute point, car j'ai
+trouvé, dans les livres saints, cette phrase admirable: «Le bon vin
+réjouit le coeur de l'homme!» C'est très-beau en latin; je vous le
+ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez
+avec M. d'Épernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous
+engraisserons tous.
+
+«Le révérend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur
+et ami.
+
+«P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier
+pour l'âme de ses amis, comme il me l'avait recommandé, à cause des
+embarras que m'a donnés mon installation; mais, aussitôt les vendanges
+faites, je m'occuperai certainement d'eux.»
+
+--_Amen!_ dit Chicot, voilà de pauvres diables bien recommandés à
+Dieu!
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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