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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:33:34 -0700 |
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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: La dame de Monsoreau v.3 + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: January, 2006 [EBook #9639] +[This file was first posted on October 12, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: US-ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 *** + + + + + + + + + +The Online Distributed Proofreading Team. + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LA DAME DE MONSOREAU + +PAR + +ALEXANDRE DUMAS + + +EDITION ILLUSTREE PAR J.-A. BEAUCE + + + + + +TROISIEME PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + +TABLE DES MATIERES + +DE LA TROISIEME PARTIE. + + +I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau. + +II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frere bien-aime +le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit. + +III.--Comment, Chicot et la reine mere, se trouvant etre du meme avis, +le roi se rangea a l'avis de Chicot et de la reine mere. + +IV.--Ou il est prouve que la reconnaissance etait une des vertus de M. +de Saint-Luc. + +V.--Le projet de M. de Saint-Luc. + +VI.--Comment M. de Saint-Luc montra a M. de Monsoreau le coup que le +roi lui avait montre. + +VII.--Ou l'on voit la reine mere entrer peu triomphalement dans la +bonne ville d'Angers. + +VIII.--Les petites causes et les grands effets. + +IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui +etait une preuve qu'il n'etait pas tout a fait mort. + +X.--Comment le duc d'Anjou alla a Meridor pour faire a madame de +Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il +trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui. + +XI.--Du desagrement des litieres trop larges et des portes trop +etroites. + +XII.--Dans quelles dispositions etait le roi Henri III quand M. de +Saint-Luc reparut a la cour. + +XIII.--Ou il est traite de deux personnages importants de cette +histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue. + +XIV. + +XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva a Paris, et de +la reception qui lui fut faite. + +XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du precedent, ecourte par +l'auteur pour cause de fin d'annee. + +XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui +avait ete donnee par Bussy. + +XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc etait plus civilise que M. de Bussy, +des lecons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la +belle Diane. + +XIX.--Les precautions de M. de Monsoreau. + +XX.--Une visite a la maison des Tournelles. + +XXI.--Les guetteurs. + +XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, apres avoir signe, +il parla. + +XXIII.--Une promenade aux Tournelles. + +XXIV.--Ou Chicot s'endort. + +XXV.--Ou Chicot s'eveille. + +XXVI.--La Fete-Dieu. + +XXVII.--Lequel ajoutera encore a la clarte du chapitre precedent. + +XXVIII.--La procession. + +XXIX.--Chicot Ier. + +XXX.--Les interets et le capital. + +XXXI.--Ce qui se passait du cote de la Bastille, tandis que Chicot +payait ses dettes a l'abbaye Sainte-Genevieve. + +XXXII.--L'assassinat. + +XXXIII.--Comment frere Gorenflot se trouva plus que jamais entre la +potence et l'abbaye. + +XXXIV.--Ou Chicot devine pourquoi d'Epernon avait du sang aux pieds et +n'en avait pas aux joues. + +XXXV.--Le matin du combat. + +XXXVI.--Les amis de Bussy. + +XXXVII.--Le combat. + +XXXVIII.--Conclusion. + + + +IMAGES + + +Titre + +Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau. + +Livarot. + +Ma mere, on me brave. + +Le palefrenier detacha Roland et l'amena. + +Vous etes affreux a voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau. + +Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits. + +Vous etes troue a jour, mon cher monsieur. + +Le comte apercut Diane debout a son chevet. + +Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche. + +Et les deux amants s'etreignaient et oubliaient le monde. + +Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau a la main. + +D'Epernon. + +Un mousqueton tout charge etait pose a tout evenement a cote d'eux. + +Monsoreau parut sur le seuil. + +Je le jure par mon nom et sur ce poignard. + +Adieu, mes petits lions, je m'en vais a l'hotel de Bussy. + +Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de +Chicot. + +Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lache. + +Tiens, tiens, tiens, voila pour les vices que tu as. + +Trois hommes armes parurent sur le balcon, tandis que le quatrieme +enfourchait la balustrade. + +Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte. + +Bussy plongea son epee si vigoureusement dans la poitrine au grand +veneur, qu'il le cloua au parquet. + +Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu. + +Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Epernon. + +Oui, des epees, mais des epees benites, cher ami. + +Quelus s'inclina et baisa la main du roi. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU. + + +Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Meridor +rencontre comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui +l'avait amene, comme s'il eut ete de sa plus intime connaissance, il y +avait certes la de quoi faire reflechir les moins soupconneux. En +s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement; +en s'approchant, il remarqua la degradation du mur a cet endroit; +c'etait une veritable echelle, qui menacait de devenir une breche; les +pieds semblaient s'etre creuse des echelons dans la pierre, et les +ronces, arrachees fraichement, pendaient a leurs branches meurtries. + +Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de +l'ensemble, il passa aux details. + +Le cheval meritait le premier rang, il l'obtint. + +L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodee +d'argent. Dans un des coins etait un double F, entrelacant un double +A. + +C'etait, a n'en pas douter, un cheval des ecuries du prince, puisque +le chiffre faisait: Francois d'Anjou. + +Les soupcons du comte, a cette vue, devinrent de veritables alarmes. +Le duc etait donc venu de ce cote; il y venait donc souvent, puisque, +outre le cheval attache, il y en avait un second qui savait le chemin. + +Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste, +qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout. + +C'etait d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux. + +Mais, tant qu'il resterait de ce cote du mur, il etait evident qu'il +ne verrait rien. + +En consequence, il attacha son cheval pres du cheval voisin, et +commenca bravement l'escalade. + +C'etait chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses +places toutes faites pour se poser, la courbe du bras etait dessinee +sur les pierres a la surface de la crete du mur, et l'on avait +soigneusement elague, avec un couteau de chasse, un chene, dont, a cet +endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empechaient le geste. + +Tant d'efforts furent couronnes d'un entier succes. M. de Monsoreau ne +fut pas plutot etabli a son observatoire, qu'il apercut, au pied d'un +arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille +appartenait sans conteste a une femme, et le manteau noir a un homme; +d'ailleurs, il n'y avait point a chercher bien loin, l'homme et la +femme se promenaient a cinquante pas de la, les bras enlaces, tournant +le dos au mur, et caches d'ailleurs par le feuillage du buisson. + +Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitue le mur a +ses violences, un moellon se detacha du chaperon et tomba, brisant les +branches, jusque sur l'herbe: la, il retentit avec un echo mugissant. + +A ce bruit, il parait que les personnages dont le buisson cachait les +traits a M. de Monsoreau se retournerent et l'apercurent, car un cri +de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frolement dans +le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux +chevreuils effrayes. + +Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui +monter au front: il avait reconnu la voix de Diane. + +Incapable des lors de resister au mouvement de fureur qui l'emportait, +il s'elanca du haut du mur, et, son epee a la main, se mit a fendre +buissons et rameaux pour suivre les fugitifs. + +Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc; +pas une ombre au fond des allees, pas une trace dans les chemins, pas +un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des +fauvettes, qui, habitues a voir les deux amants, n'avaient pu etre +effrayes par eux. + +Que faire en presence de la solitude? que resoudre? ou courir? Le parc +etait grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait, +rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas. + +M. de Monsoreau songea que la decouverte qu'il avait faite suffisait +pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-meme sous l'empire d'un +sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de +deployer vis-a-vis d'un rival aussi redoutable que l'etait Francois; +car il ne doutait pas que ce rival ne fut le prince. Puis, si, par +hasard, ce n'etait pas lui, il avait pres du duc d'Anjou une mission +pressee a accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant +pres du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilite ou de son +innocence. + +Puis, une idee sublime lui vint. C'etait de franchir le mur a +l'endroit meme ou il l'avait deja escalade, et d'enlever avec le sien +le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc. + +Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva +au pied du mur, haletant et couvert de sueur. + +Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faite et retomba de +l'autre cote; mais, de l'autre cote, plus de cheval, ou, pour mieux +dire, plus de chevaux. L'idee qu'il avait eue etait si bonne, qu'avant +de lui venir, a lui, elle etait venue a son ennemi, et que son ennemi +en avait profite. + +M. de Monsoreau, accable, laissa echapper un rugissement de rage, +montrant le poing a ce demon malicieux, qui, bien certainement, riait +de lui dans l'ombre deja epaisse du bois; mais, comme chez lui la +volonte n'etait pas facilement vaincue, il reagit contre les fatalites +successives qui semblaient prendre a tache de l'accabler: en +s'orientant a l'instant meme, malgre la nuit qui descendait +rapidement, il reunit toutes ses forces et regagna Angers par un +chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance. + +Deux heures et demie apres, il arrivait a la porte de la ville, +mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la +pensee avait donne des forces au corps, et c'etait toujours le meme +homme volontaire et violent a la fois. + +D'ailleurs, une idee le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou +plutot les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par +quelle porte un homme etait entre avec deux chevaux; il viderait sa +bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaitrait le signalement +de cet homme. Alors, quel qu'il fut, prochainement ou plus tard, cet +homme lui payerait sa dette. + +Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'etre placee +et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le +milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures a +peu pres, rentrer un cheval sans maitre, qui avait repris tout seul le +chemin du palais. + +Il avait alors pense qu'il etait arrive quelque accident au cavalier, +et que le cheval intelligent avait regagne seul le logis. + +Monsoreau se frappa le front: il etait decide qu'il ne saurait rien. + +Alors il s'achemina a son tour vers le chateau ducal. + +La, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenetres +resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme +des fours embrases, envoyant par leurs soupiraux des parfums de +venaison et de girofle capables de faire oublier a l'estomac qu'il est +voisin du coeur. + +Mais les grilles etaient fermees, et la une difficulte se presenta: il +fallait se les faire ouvrir. + +Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut +point le reconnaitre. + +--Vous etiez droit, et vous etes voute, lui dit-il. + +--C'est la fatigue. + +--Vous etiez pale, et vous etes rouge. + +--C'est la chaleur. + +--Vous etiez a cheval, et vous rentrez sans cheval. + +--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un ecart, m'a desarconne et +est rentre sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval? + +--Ah! si fait, dit le concierge. + +--En tout cas, allez prevenir le majordome. + +Le concierge, enchante de cette ouverture qui le dechargeait de toute +responsabilite, envoya prevenir M. Remy. + +M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau. + +--Et d'ou venez-vous, mon Dieu! dans un pareil etat? lui demanda-t-il. + +Monsoreau repeta la meme fable qu'il avait deja faite au concierge. + +--En effet, dit le majordome, nous avons ete fort inquiets, quand nous +avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que +j'avais eu l'honneur de prevenir de votre arrivee. + +--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau. + +--Fort inquiet. + +--Et qu'a-t-il dit? + +--Qu'on vous introduisit pres de lui aussitot votre arrivee. + +--Bien! le temps de passer a l'ecurie seulement, voir s'il n'est rien +arrive au cheval de Son Altesse. + +Et Monsoreau passa a l'ecurie, et reconnut, a la place ou il l'avait +pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin +de reparer ses forces. + +Puis, sans meme prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau +pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait +l'emporter sur l'etiquette,--sans meme changer, disons-nous, le grand +veneur se dirigea vers la salle a manger. + +Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-meme, reunis +autour d'une table magnifiquement servie et splendidement eclairee, +attaquaient les pates de faisans, les grillades fraiches de sanglier +et les entremets epices, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si +genereux et si veloute, ou de ce perfide, suave et petillant vin +d'Anjou, dont les fumees s'extravasent dans la tete avant que les +topazes qu'il distille dans le verre soient tout a fait epuisees. + +--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune +fille et deja ivre comme un vieux reitre; au complet comme la cave de +Votre Altesse. + +--Non pas, non pas, dit Riberac, il nous manque un grand veneur. Il +est, en verite, honteux que nous mangions le diner de Son Altesse, et +que nous ne le prenions pas nous-memes. + +--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu +importe lequel, fut-ce M. de Monsoreau. + +Le duc sourit, il savait seul l'arrivee du comte. + +Livarot achevait a peine sa phrase et le prince son sourire que la +porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra. + +Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante, +qu'elle retentit au milieu du silence general. + +--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorises du +ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie a l'instant ce que nous +desirons. + +Monsoreau, decontenance de cet aplomb du prince, qui, dans les cas +pareils, n'etait pas habituel a Son Altesse, salua d'un air assez +embarrasse et detourna la tete, ebloui comme un hibou tout a coup +transporte de l'obscurite au grand soleil. + +--Asseyez-vous la et soupez, dit le duc en montrant a M. de Monsoreau +une place en face de lui. + +--Monseigneur, repondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je +suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai +qu'apres m'etre acquitte pres de Votre Altesse d'un message de la plus +haute importance. + +--Vous venez de Paris, n'est-ce pas? + +--En toute hate, monseigneur. + +--Eh bien! j'ecoute, dit le duc. + +Monsoreau s'approcha de Francois, et, le sourire sur les levres, la +haine dans Je coeur, il lui dit tout bas: + +--Monseigneur, madame la reine mere s'avance a grandes journees; elle +vient voir Votre Altesse. + +Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixes, laissa percer une joie +soudaine. + +--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme +toujours, je vous trouve fidele serviteur; continuons de souper, +messieurs. + +Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait eloigne un +instant pour ecouter M. de Monsoreau. + +Le festin recommenca; le grand veneur, place entre Livarot et Riberac, +n'eut pas plutot goute les douceurs d'un bon siege, et ne se fut pas +plutot trouve en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout a coup +l'appetit. + +L'esprit reprenait le dessus sur la matiere. + +L'esprit, entraine dans de tristes pensees, retournait au parc de +Meridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brise venait +d'accomplir, repassait, comme un pelerin attentif, par ce chemin +fleuri qui l'avait conduit a la muraille. + +Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur degrade; il +revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri +de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur. + +Alors, indifferent au bruit, a la lumiere, au repas meme, oubliant a +cote de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans +sa propre pensee, laissant son front se couvrir peu a peu de nuages, +et chassant de sa poitrine un sourd gemissement qui attirait +l'attention des convives etonnes. + +--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince; +en verite, vous feriez bien d'aller vous coucher. + +--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le +suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre +assiette. + +--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tete; en effet, je +suis ecrase de fatigue. + +--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne delasse comme cela. + +--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie. + +--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre +est encore plein. + +--A votre sante, comte, dit Riberac en levant son verre. + +Monsoreau fut force de faire raison au gentilhomme, et vida le sien +d'un seul trait. + +--Il boit cependant tres-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet. + +--Oui, repondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du +comte; oui, a merveille. + +--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse, +comte, dit Riberac; vous connaissez le pays. + +--Vous y avez des equipages, des bois, dit Livarot. + +--Et meme une femme, ajouta Antraguet. + +--Oui, repeta machinalement le comte, oui, des equipages, des bois et +madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui. + +--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince. + +--Je tacherai, monseigneur. + +--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tacherez, voila +une belle reponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais +au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait +lever dix. + +Monsoreau palit malgre lui; le vieux taillis etait justement cette +partie du bois ou Roland venait de le conduire. + +--Ah! oui, oui, demain, demain! s'ecrierent en choeur les +gentilshommes. + +--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc. + +--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, repondit Monsoreau; +mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un +instant, je suis bien fatigue pour conduire une chasse demain. Puis, +j'ai besoin de visiter les environs et de savoir ou en sont nos bois. + +--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc +avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc etait son +rival. + +--Accorde! accorde! crierent les jeunes gens avec gaiete. Nous donnons +vingt-quatre heures a M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout +ce qu'il a a y faire. + +--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de +les bien employer. + +--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller +trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau a son +appartement! + +M. de Monsoreau salua et sortit, soulage d'un grand fardeau, la +contrainte. + +Les gens affliges aiment la solitude plus encore que les amants +heureux. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRERE BIEN-AIME LE DUC +D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT. + + +Une fois le grand veneur sorti de la salle a manger, le repas continua +plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais. + +La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribue a maintenir +les jeunes gentilshommes; car, sous le pretexte et meme sous la +realite de la fatigue, ils avaient demele cette continuelle +preoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette +tache de tristesse mortelle qui faisait le caractere particulier de sa +physionomie. + +Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gene en sa presence, +eut repris son air tranquille: + +--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entre notre grand +veneur, commence de nous raconter votre fuite de Paris. Continue. + +Et Livarot continua. + +Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilege de savoir +mieux que Livarot lui-meme ce qui s'etait passe, nous substituerons +notre recit a celui du jeune homme. Peut-etre y perdra-t-il comme +couleur, mais il y gagnera comme etendue, puisque nous savons ce que +Livarot ne pouvait savoir, c'est-a-dire ce qui s'etait passe au +Louvre. + +Vers le milieu de la nuit, Henri III fut reveille par un bruit +inaccoutume qui retentissait dans le palais, ou cependant, le roi une +fois couche, le silence le plus profond etait prescrit. + +C'etaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles, +des courses rapides dans les galeries, des imprecations a faire ouvrir +la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous +ces blasphemes, ces mots repetes par des milliers d'echos: + +--Que dira le roi? que dira le roi? + +Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, apres avoir soupe +avec Sa Majeste, s'etait laisse aller au sommeil dans un grand +fauteuil, les jambes enlacees a sa rapiere. + +Les rumeurs redoublaient. + +Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant: + +--Chicot! Chicot! + +Chicot ouvrit un oeil. C'etait un garcon prudent qui appreciait fort +le sommeil et qui ne se reveillait jamais tout a fait du premier coup. + +--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je revais que tu +avais un fils. + +--Ecoute! dit Henri, ecoute! + +--Que veux-tu que j'ecoute? Il me semble cependant que tu me dis bien +assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur +mes nuits. + +--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en etendant la main dans la +direction du bruit. + +--Oh! oh! s'ecria Chicot; en effet, j'entends des cris. + +--Que dira le roi? que dira le roi? repeta Henri. Entends-tu? + +--Il y a deux choses a soupconner: ou ton levrier Narcisse est malade, +ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthelemy +de catholiques. + +--Aide-moi a m'habiller, Chicot. + +--Je le veux bien; mais aide-moi a me lever, Henri. + +--Quel malheur! quel malheur! repetait-on dans les antichambres. + +--Diable! ceci devient serieux, dit Chicot. + +--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi. + +--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous depecher de sortir par +la petite porte, afin de voir et de juger par nous-memes le malheur, +au lieu de nous le laisser raconter. + +Presque aussitot, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la +porte derobee et se trouva dans le corridor qui conduisait aux +appartements du duc d'Anjou. + +C'est la qu'il vit des bras leves au ciel et qu'il entendit les +exclamations les plus desesperees. + +--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera +etrangle dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon +compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais. + +--Eh! non, malheureux! s'ecria Henri, ce ne peut etre cela. + +--Tant pis, dit Chicot. + +--Viens, viens. + +Et Henri entraina le Gascon dans la chambre du duc. + +La fenetre etait ouverte et garnie d'une foule de curieux entasses les +uns sur les autres pour contempler l'echelle de corde accrochee aux +trefles de fer du balcon. + +Henri devint pale comme la mort. + +--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blase que +je le croyais. + +--Enfui! evade! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les +gentilshommes se retournerent. + +Il y avait des eclairs dans les yeux du roi; sa main serrait +convulsivement la poignee de sa misericorde. + +Schomberg s'arrachait les cheveux, Quelus se bourrait le visage de +coups de poing, et Maugiron frappait, comme un belier, de la tete dans +la cloison. + +Quant a d'Epernon, il avait disparu sous le specieux pretexte de +courir apres M. le duc d'Anjou. + +La vue du martyre que, dans leur desespoir, s'infligeaient ses favoris +calma tout a coup le roi. + +--He la! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le +milieu du corps. + +--Non, mordieu! j'en creverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune +homme en prenant du champ pour se briser la tete non plus sur la +cloison, mais sur le mur. + +--Hola! aidez-moi donc a le retenir, cria Henri. + +--Eh! compere, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous +tout bonnement votre epee au travers du ventre. + +--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux. + +Pendant ce temps, Quelus se meurtrissait les joues. + +--Oh! Quelus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler a Schomberg +quand il a ete trempe dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon +ami! + +Quelus s'arreta. + +Schomberg seul continuait a se depouiller les tempes; il en pleurait +de rage. + +--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je +t'en prie! + +--J'en deviendrai fou. + +--Bah! dit Chicot. + +--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voila +pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un +affreux malheur. Je suis perdu! Voila la guerre civile dans mon +royaume... Ah! qui a fait ce coup-la? qui a fourni l'echelle? Par la +mordieu! je ferai pendre toute la ville. + +Une profonde terreur s'empara des assistants. + +--Qui est le coupable? continua Henri; ou est le coupable? Dix mille +ecus a qui me dira son nom! cent mille ecus a qui me le livrera mort +ou vif! + +--Qui voulez-vous que ce soit, s'ecria Maugiron, sinon quelque +Angevin? + +--Pardieu! tu as raison, s'ecria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les +Angevins, ils me le payeront! + +Et, comme si cette parole eut ete une etincelle communiquant le feu a +une trainee de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces +retentit contre les Angevins. + +--Oh! oui, les Angevins! cria Quelus. + +--Ou sont-ils? hurla Schomberg. + +--Qu'on les eventre! vocifera Maugiron. + +--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi. + +Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira +son epee avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat a +droite et a gauche, il rossa les mignons et battit les murs en +repetant avec des yeux farouches: + +--Oh! ventre-de-biche! oh! male-rage! ah! damnation! les Angevins, +mordieu! mort aux Angevins! + +Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri +des meres Israelites fut entendu par tout Raina. + +Cependant Henri avait disparu. + +Il avait songe a sa mere, et, se glissant hors de la chambre sans mot +dire, il etait alle trouver Catherine, un peu negligee depuis quelque +temps, et qui, renfermee dans son indifference affectee, attendait, +avec sa penetration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa +politique. + +Lorsque Henri entra, elle etait a demi couchee, pensive, dans un grand +fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un +peu jaunatres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains +potelees, mais pales, a une statue de cire exprimant la meditation +qu'a un etre anime qui pense. + +Mais, a la nouvelle de l'evasion de Francois, nouvelle que Henri +donna, au reste, sans menagement aucun, tout embrase qu'il etait de +colere et de haine, la statue parut se reveiller tout a coup, quoique +le geste qui annoncait ce reveil se bornat, pour elle, a s'enfoncer +davantage encore dans son fauteuil et a secouer la tete sans rien +dire. + +--Eh! ma mere, dit Henri, vous ne vous ecriez pas? + +--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine. + +--Comment! cette evasion de votre fils ne vous parait pas criminelle, +menacante, digne des plus grands chatiments? + +--Mon cher fils, la liberte vaut bien une couronne, et rappelez-vous +que je vous ai, a vous-meme, conseille de fuir quand vous pouviez +atteindre cette couronne. + +--Ma mere, on m'outrage. + +Catherine haussa les epaules. + +--Ma mere, on me brave. + +--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voila tout. + +--Ah! dit Henri, voila comme vous prenez mon parti! + +--Que voulez-vous dire, mon fils? + +--Je dis qu'avec l'age les sentiments s'emoussent; je dis.... + +Il s'arreta. + +--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel. + +--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois. + +--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous +etes mon fils bien-aime, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est +aussi mon fils. + +--Ah! treve a la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous +connaissons ce que cela vaut. + +--Eh! vous devez le connaitre mieux que personne, mon fils; car, +vis-a-vis de vous, ma morale a toujours ete de la faiblesse. + +--Et, comme vous en etes aux repentirs, vous vous repentez. + +--Je sentais bien que nous en viendrions la, mon fils, dit Catherine; +voila pourquoi je gardais le silence. + +--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste a faire, +puisque, chez ma mere meme, il n'y a plus de compassion pour moi. Je +trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de +m'eclairer dans cette rencontre. + +--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit +de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour +vous tirer d'embarras. + +Et elle le laissa s'eloigner sans faire un geste, sans dire un mot +pour le retenir. + +--Adieu, madame, repeta Henri. Mais, pres de la porte, il s'arreta. + +--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne pretends +pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi, +je le sais; mais priez vos conseillers de bien reflechir avant +d'emettre leur avis, et de bien reflechir encore avant de mettre cet +avis a execution. + +--Oh! oui, dit Henri, se rattachant a ce mot de sa mere et en +profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est +difficile, n'est-ce pas, madame? + +--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au +ciel, bien grave, Henri. + +Le roi, frappe de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans +les yeux de sa mere, revint pres d'elle. + +--Quels sont ceux qui l'ont enleve? en avez-vous quelque idee, ma +mere? + +Catherine ne repondit point. + +--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins. + +Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un +esprit superieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit +d'autrui. + +--Les Angevins? repeta-t-elle. + +--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit. + +Catherine fit encore un mouvement d'epaules. + +--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils, +enfin! + +--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je +vous en supplie. + +--A quoi bon m'expliquer? + +--Votre explication m'eclairera. + +--Vous eclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille +et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes +prieres. + +--Non, parlez, parlez, ma mere, je vous ecoute. Oh! vous etes encore, +vous serez toujours notre ame a nous tous. Parlez. + +--Inutile; je n'ai que des idees de l'autre siecle, et la defiance +fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, a son +age, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon +fils, impossible! + +--Eh bien! soit, ma mere, dit Henri; refusez-moi votre secours, +privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce +soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre +tous les Angevins qui sont a Paris. + +--Faire pendre tous les Angevins! s'ecria Catherine avec cet +etonnement qu'eprouvent les esprits superieurs lorsqu'on dit devant +eux quelque enormite. + +--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, bruler. A l'heure qu'il +est, mes amis courent deja la ville pour rompre les os a ces maudits, +a ces brigands, a ces rebelles!.... + +--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'ecria Catherine emportee par le +serieux de la situation; ils se perdraient eux-memes, ce qui ne serait +rien; mais ils vous perdraient avec eux. + +--Comment cela? + +--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc eternellement des +jeux pour ne pas voir! + +Et elle joignit les mains. + +--Les rois ne sont rois qu'a la condition qu'ils vengeront les injures +qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce +cas surtout, tout mon royaume se levera pour me defendre. + +--Fou, insense, enfant, murmura la Florentine. + +--Mais pourquoi cela, comment cela? + +--Pensez-vous qu'on egorgera, qu'on brulera, qu'on pendra des hommes +comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Riberac, sans faire +couler des flots de sang? + +--Qu'importe! pourvu qu'on les egorge. + +--Oui, sans doute, si on les egorge; montrez-les-moi morts, et, par +Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les +egorgera pas; mais on aura leve pour eux l'etendard de la revolte; +mais on leur aura mis nue a la main l'epee qu'ils n'eussent jamais ose +tirer du fourreau pour un maitre comme Francois. Tandis qu'au +contraire, dans ce cas-la, par votre imprudence, ils degaineront pour +defendre leur vie; et votre royaume se soulevera, non pas pour vous, +mais contre vous. + +--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'ecria Henri. + +--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en froncant le +sourcil et en pressant ses dents de ses levres minces et rougies avec +du carmin. + +--Cependant, si c'etaient les Angevins, ils meriteraient une punition, +ma mere. + +--Oui, si c'etaient eux, mais ce ne sont pas eux. + +--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frere? + +--Ce ne sont pas les amis de votre frere, car votre frere n'a pas +d'amis. + +--Mais qui est-ce donc? + +--Ce sont vos ennemis a vous, ou plutot votre ennemi. + +--Quel ennemi? + +--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un, +comme votre frere Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-meme je +n'en ai jamais eu qu'un, le meme toujours, incessamment. + +--Henri de Navarre, vous voulez dire? + +--Eh! oui, Henri de Navarre. + +--Il n'est pas a Paris! + +--Eh! savez-vous qui est a Paris ou qui n'y est pas? savez-vous +quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de +vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous etes tous sourds, +vous etes tous aveugles. + +--Henri de Navarre! repeta Henri. + +--Mon fils, a chaque desappointement qui vous arrivera, a chaque +malheur qui vous arrivera, a chaque catastrophe qui vous arrivera et +dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hesitez pas, ne +vous enquerez pas, c'est inutile. Ecriez-vous, Henri: "C'est Henri de +Navarre," et vous serez sur d'avoir dit vrai... Frappez du cote ou il +sera, et vous serez sur d'avoir frappe juste... Oh! cet homme!... cet +homme! voyez-vous, c'est l'epee que Dieu a suspendue au-dessus de la +maison de Valois. + +--Vous etes donc d'avis que je donne contre-ordre a l'endroit des +Angevins? + +--A l'instant meme, s'ecria Catherine, sans perdre une minute, sans +perdre une seconde. Hatez-vous, peut-etre est-il deja trop tard; +courez, revoquez ces ordres; allez, ou vous etes perdu. + +Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec +une force et une energie incroyables. Henri s'elanca hors du Louvre, +cherchant a rallier ses amis. + +Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des +figures geographiques sur le sable. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT CHICOT ET LA REINE MERE SE TROUVANT ETRE DU MEME AVIS, LE ROI +SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MERE. + + +Henri s'assura que c'etait bien le Gascon, qui, non moins attentif +qu'Archimede, ne paraissait pas decide a se retourner, Paris fut-il +pris d'assaut. + +--Ah! malheureux, s'ecria-t-il d'une voix tonnante, voila donc comme +tu defends ton roi? + +--Je le defends a ma maniere, et je crois que c'est la bonne. + +--La bonne! s'ecria le roi, la bonne, paresseux! + +--Je le maintiens et je le prouve. + +--Je suis curieux de voir cette preuve. + +--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande betise, mon roi; +nous avons fait une immense betise. + +--En quoi faisant? + +--En faisant ce que nous avons fait. + +--Ah! ah! fit Henri frappe de la correlation de ces deux esprits +eminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au +meme resultat. + +--Oui, repondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux +Angevins! et, maintenant que j'y reflechis, il ne m'est pas bien +prouve que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis, +dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout +simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu +faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, a l'heure qu'il +est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me +deplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont +chasse les Angevins de la ville, ce qui te deplairait fort, a toi, +mais ce qui, en echange, rejouirait enormement ce cher M. d'Anjou. + +--Mordieu! s'ecria le roi, crois-tu donc que les choses sont deja si +avancees que tu dis la? + +--Si elles ne le sont pas davantage. + +--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette +pierre. + +--Je fais une besogne excessivement pressee, mon fils. + +--Laquelle? + +--Je trace la configuration des provinces que ton frere va faire +revolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune +d'elles pourra fournir a la revolte. + +--Chicot! Chicot! s'ecria le roi, je n'ai donc autour de moi que des +oiseaux de mauvais augure! + +--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, repondit Chicot, car il +chante a son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en +verite, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce +que tu dois entendre. Regarde! + +--Quoi! + +--Regarde ma carte geographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui +ressemble assez a une tartelette; tu vois? c'est la que ton frere +s'est refugie; aussi je lui ai donne la premiere place, hum! L'Anjou, +bien mene, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand +veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, a lui seul, peut nous +fournir, quand je dis nous, c'est a ton frere, l'Anjou peut fournir a +ton frere dix mille combattants. + +--Tu crois? + +--C'est le minimum. Passons a la Guyenne. La Guyenne, tu la vois, +n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble a un veau +marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'etonner +de trouver la quelques mecontents; c'est un vieux foyer de revolte, et +a peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantee +de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut +compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils +seront bien aguerris, bien eprouves, sois tranquille. Puis, a gauche +de la Guyenne, nous avons le Bearn et la Navarre, tu vois? ces deux +compartiments qui ressemblent a un singe sur le dos d'un elephant. On +a fort rogne la Navarre, sans doute; mais, avec le Bearn, il lui reste +encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose +que le Bearn et la Navarre, tres-presses, bien pousses, bien pressures +par Henriot, fournissent a la Ligue cinq du cent de la population, +c'est seize mille hommes. Recapitulons donc: dix mille pour l'Anjou. + +Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa +baguette. + + Ci. 10,000 + Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000 + Seize mille pour le Bearn et + la Navarre, ci. 16,000 + + Total 34,000 + +--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec +mon frere? + +--Pardieu! + +--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite? + +Chicot regarda Henri fixement. + +--Henriquet, dit-il, voila une idee qui n'est pas de toi. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'elle est trop forte, mon fils. + +--N'importe de qui elle est; je t'interroge, reponds. Crois-tu que +Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frere? + +--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du cote de la rue de la Ferronnerie un +Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me parait assez +concluant. + +--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'ecria le roi. + +--Ma foi, oui, repondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui +seulement. + +--Il etait donc a Paris? + +--Je le crois. + +--Et qui peut te le faire croire! + +--Mes yeux. + +--Tu as vu Henri de Navarre? + +--Oui. + +--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi etait venu me braver +jusque dans ma capitale! + +--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot. + +--Apres? + +--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voila tout. + +Henri demeura pensif. + +--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Bearn! mon frere Francois et mon cousin +Henri! + +--Sans compter les trois Guise, bien entendu. + +--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble? + +--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur +ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize +mille pour le Bearn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de +M. de Guise, comme lieutenant general de les armees; total, +cinquante-neuf mille hommes; reduisons-les a cinquante mille, a cause +des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est +encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total. + +--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis. + +--Ce qui ne les empechera pas de se reunir contre toi, quitte a +s'exterminer entre eux quand ils t'auront extermine toi-meme. + +--Tu as raison, Chicot, ma mere a raison, vous avez raison tous deux; +il faut empecher un esclandre; aide-moi a reunir les Suisses. + +--Ah bien oui, les Suisses! Quelus les a emmenes. + +--Mes gardes. + +--Schomberg les a pris. + +--Les gens de mon service au moins. + +--Ils sont partis avec Maugiron. + +--Comment!... s'ecria Henri, et sans mon ordre! + +--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de +processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta +peau, et meme sur la peau des autres, puissance entiere. Mais, quand +il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci +regarde M. de Schomberg, M. de Quelus et M. de Maugiron. Quant a +d'Epernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache. + +--Mordieu! s'ecria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe? + +--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'apercois +bien tard que tu n'es que le septieme ou huitieme roi de ton royaume. + +Henri se mordit les levres en frappant du pied. + +--Eh! fit Chicot en cherchant a distinguer dans l'obscurite. + +--Qu'y a-t-il? demanda le roi. + +--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voila tes hommes. + +Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui +accouraient, suivis a distance de quelques autres hommes a cheval et +de beaucoup d'hommes a pied. + +Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux +hommes debout pres des fosses et a demi perdus dans l'obscurite. + +--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici! + +--Hola, dit Schomberg, qui m'appelle? + +--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaitre la +voix et s'approcha. + +--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi. + +--Moi-meme, qui courais apres vous, et qui, ne sachant ou vous +rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait? + +--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant. + +--Ah! viens, Quelus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus +ainsi sans ma permission. + +--Il n'en est plus besoin, dit un troisieme que le roi reconnut pour +Maugiron, puisque tout est fini. + +--Tout est fini? repeta le roi. + +--Dieu soit loue, dit d'Epernon, apparaissant tout a coup sans que +l'on sut d'ou il sortait. + +--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel. + +--Alors vous les avez tues? dit le roi. + +Mais il ajouta tout bas: + +--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas. + +--Vous les avez tues? dit Chicot; ah! si vous les avez tues, il n'y a +rien a dire. + +--Nous n'avons pas eu cette peine, repondit Schomberg, les laches se +sont enfuis comme une volee de pigeons; a peine si nous avons pu +croiser le fer avec eux. + +Henri palit. + +--Et avec lequel avez-vous croise le fer? demanda-t-il. + +--Avec Antraguet. + +--Au moins celui-la est demeure sur le carreau? + +--Tout au contraire, il a tue un laquais de Quelus. + +--Ils etaient donc sur leur garde? demanda le roi. + +--Parbleu! je le crois bien, s'ecria Chicot, qu'ils y etaient; vous +hurlez: "Mort aux Angevins!" vous remuez les canons, vous sonnez les +cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous +voulez que ces honnetes gens soient plus sourds que vous n'etes betes. + +--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voila une guerre civile +allumee. + +Ces mots firent tressaillir Quelus. + +--Diable! fit-il, c'est vrai. + +--Ah! vous commencez a vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux! +Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore. + +--Nous nous reservons, repondit Schomberg, pour defendre la personne +et la couronne de Sa Majeste. + +--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui +crie moins haut que vous et qui vaut bien autant. + +--Mais enfin, dit Quelus, vous qui nous gourmandez a tort et a +travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures; +ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme +nous. + +--Moi! dit Chicot. + +--Certainement, et meme vous vous escrimiez contre les murailles en +criant: "Mort aux Angevins!" + +--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou, +chacun le sait; mais vous qui etes tous des gens d'esprit.... + +--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout a l'heure nous aurons +bien assez la guerre. + +--Qu'ordonne Votre Majeste? dit Quelus. + +--Que vous employiez la meme ardeur a calmer le peuple que vous avez +mise a l'emouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les +gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que +demain les bourgeois prennent ce qui s'est passe pour une echauffouree +de gens ivres. + +Les jeunes gens s'eloignerent l'oreille basse, transmettant les ordres +du roi aux officiers qui les avaient accompagnes dans leur equipee. + +Quant a Henri, il revint chez sa mere, qui, active, mais anxieuse et +assombrie, donnait des ordres a ses gens. + +--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passe? + +--Eh bien! ma mere, il s'est passe ce que vous avez prevu. + +--Ils sont en fuite? + +--Helas! oui. + +--Ah! dit-elle, et apres? + +--Apres, voila tout, et il me semble que c'est bien assez. + +--La ville? + +--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiete, je la +tiens sous ma main. + +--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces. + +--Qui vont se revolter, se soulever, continua Henri. + +--Que comptez-vous faire? + +--Je ne vois qu'un moyen. + +--Lequel? + +--C'est d'accepter franchement la position. + +--De quelle maniere? + +--Je donne le mot aux colonels, a mes gardes, je fais armer mes +milices, je retire l'armee de devant la Charite, et je marche sur +l'Anjou. + +--Et M. de Guise? + +--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arreter, s'il est besoin. + +--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous reussissent. + +--Que faire alors? + +Catherine inclina sa tete sur sa poitrine, et reflechit un instant. + +--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle. + +--Ah! s'ecria Henri avec un depit profond, je suis donc bien mal +inspire aujourd'hui! + +--Non, mais vous etes trouble; remettez-vous d'abord, et ensuite nous +verrons. + +--Alors, ma mere, ayez des idees pour moi; faisons quelque chose, +remuons-nous. + +--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres. + +--Pour quoi faire? + +--Pour le depart d'un ambassadeur. + +--Et a qui le deputerons-nous? + +--A votre frere. + +--Un ambassadeur a ce traitre! Vous m'humiliez, ma mere. + +--Ce n'est pas le moment d'etre fier, fit severement Catherine. + +--Un ambassadeur qui demandera la paix? + +--Qui l'achetera, s'il le faut. + +--Pour quels avantages, mon Dieu? + +--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour +pouvoir faire prendre en toute securite, apres la paix faite, ceux qui +se sont sauves pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout a +l'heure que vous voudriez les tenir. + +--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par +homme. + +--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une +voix penetrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la +haine et la vengeance. + +--Je crois que vous avez raison, ma mere, dit-il; mais qui leur +enverrons-nous? + +--Cherchez parmi tous vos amis. + +--Ma mere, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme a qui je puisse +confier une pareille mission. + +--Confiez-la a une femme alors. + +--A une femme, ma mere? est-ce que vous consentiriez? + +--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend +peut-etre a mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement, +que j'arriverai a Angers avant que les amis de votre frere lui-meme +n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance. + +--Oh! ma mere! ma bonne mere! s'ecria Henri avec effusion en baisant +les mains de Catherine, vous etes toujours mon soutien, ma +bienfaitrice, ma Providence! + +--C'est-a-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine +en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins +autant de pitie que de tendresse. + + + + +CHAPITRE IV + +OU IL EST PROUVE QUE LA RECONNAISSANCE ETAIT UNE DES VERTUS DE M. DE +SAINT-LUC. + + +Le lendemain du jour ou M. de Monsoreau avait fait, a la table de M. +le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de +s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand +matin, et descendit dans la cour du palais. + +Il s'agissait de retrouver le palefrenier a qui il avait deja eu +affaire, et, s'il etait possible, de tirer de lui quelques +renseignements sur les habitudes de Roland. + +Le comte reussit a son gre. Il entra sous un vaste hangar, ou quarante +chevaux magnifiques grugeaient, a faire plaisir, la paille et l'avoine +des Angevins. + +Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland etait +a sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs. + +Le second fut pour chercher le palefrenier. + +Il le reconnut debout, les bras croises, regardant, selon l'habitude +de tout bon palefrenier, de quelle facon, plus ou moins avide, les +chevaux de son maitre mangeaient leur provende habituelle. + +--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de +monseigneur de revenir a l'ecurie tout seuls, et les dresse-t-on a ce +manege-la? + +--Non, monsieur le comte, repondit le palefrenier. A quel propos Votre +Seigneurie me demande-t-elle cela? + +--A propos de Roland. + +--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'etonne pas de la part +de Roland, c'est un cheval tres-intelligent. + +--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis apercu; la chose lui etait-elle +donc deja arrivee? + +--Non, monsieur; d'ordinaire il est monte par monseigneur le duc +d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point +facilement a terre. + +--Roland ne m'a point jete a terre, mon ami, dit le comte, pique qu'un +homme, cet homme fut-il un palefrenier, put croire que lui, le grand +veneur de France, avait vide les arcons; car, sans etre de la force de +M. le duc d'Anjou, je suis assez bon ecuyer. Non, je l'avais attache +au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il etait +disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait vole, ou que quelque seigneur, +passant par les chemins, m'avait fait la mechante plaisanterie de le +ramener, voila pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer a +l'ecurie. + +--Il est rentre seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire +hier a monsieur le comte. + +--C'est etrange, dit Monsoreau. + +Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation: + +--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu? + +--Il le montait presque tous les jours, avant que ses equipages ne +fussent arrives. + +--Son Altesse est rentree tard hier? + +--Une heure avant vous, a peu pres, monsieur le comte. + +--Et quel cheval montait le duc? n'etait-ce pas un cheval bai-brun, +avec les quatre pieds blancs et une etoile au front? + +--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn, +que voici. + +--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme +montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement? + +--Je ne connais personne ayant un pareil cheval. + +--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si +lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland. + +--Monsieur le comte desire Roland? + +--Oui. Le prince t'aurait-il donne l'ordre de me le refuser? + +--Non, monseigneur, l'ecuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de +mettre toutes les ecuries a votre disposition. + +Il n'y avait pas moyen de se facher contre un prince qui avait de +pareilles prevenances. + +M. de Monsoreau fit de la tete un signe au palefrenier, lequel se mit +a seller le cheval. + +Lorsque cette premiere operation fut finie, le palefrenier detacha +Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte. + +--Ecoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et +reponds-moi. + +--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier. + +--Combien gagnes-tu par an? + +--Vingt ecus, monsieur. + +--Veux-tu gagner dix annees de tes gages d'un seul coup? + +--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je? + +--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre +pieds blancs et une etoile au milieu du front. + +--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez la est +bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite a +Son Altesse. + +--Oui; mais deux cents ecus, c'est un assez joli denier pour qu'on +risque de prendre quelque peine a les gagner. + +--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher, +tant s'en faut. + +--Allons, dit le comte, ta bonne volonte me plait. Voici d'abord dix +ecus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu. + +--Merci, mon gentilhomme. + +--C'est bien; tu diras au prince que je suis alle reconnaitre le bois +pour la chasse qu'il m'a commandee. + +Le comte achevait a peine ces mots, que la paille cria derriere lui +sous les pas d'un nouvel arrivant. + +Il se retourna. + +--Monsieur de Bussy! s'ecria le comte. + +--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous a Angers, quel +miracle! + +--Et vous, monsieur, qu'on disait malade! + +--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon medecin m'ordonne-t-il un +repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah! +ah! vous allez monter Roland, a ce qu'il parait? C'est une bete que +j'ai vendue a M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la +monte presque tous les jours. + +Monsoreau palit. + +--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal. + +--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du +premier coup, dit Bussy. + +--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance, +repliqua le comte, je l'ai monte hier. + +--Ce qui vous a donne l'envie de le monter encore aujourd'hui? + +--Oui, dit le comte. + +--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous preparer une chasse? + +--Le prince desire courir un cerf. + +--Il y en a beaucoup, a ce que je me suis laisse dire, dans les +environs. + +--Beaucoup. + +--Et de quel cote allez-vous detourner l'animal? + +--Du cote de Meridor. + +--Ah! tres-bien, dit Bussy en palissant a son tour malgre lui. + +--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau. + +--Non, mille graces, repondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la +fievre qui me reprend. + +--Allons, bien, s'ecria du seuil de l'ecurie une voix sonore, voila +encore M. de Bussy leve sans ma permission. + +--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voila sur d'etre gronde. Adieu, +comte. Je vous recommande Roland. + +--Soyez tranquille. + +Bussy s'eloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle. + +--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous etes si pale, que je +crois presque moi-meme que vous etes malade. + +--Sais-tu ou il va? demanda Bussy. + +--Non. + +--Il va a Meridor. + +--Eh bien! aviez-vous espere qu'il passerait a cote? + +--Que va-t-il arriver, mon Dieu! apres ce qui s'est passe hier? + +--Madame de Monsoreau niera. + +--Mais il a vu. + +--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue. + +--Diane n'aura pas cette force-la. + +--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas +mieux les femmes! + +--Remy, je me sens tres-mal. + +--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce +matin.... + +--Quoi? + +--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux +ecrevisses. + +--Eh! je n'ai pas faim. + +--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger. + +--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scene +tragique a Meridor. En verite, j'eusse du accepter de l'accompagner +quand il me l'a propose. + +--Pour quoi faire? + +--Pour soutenir Diane. + +--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai deja dit +et je vous le repete; et, comme il faut que nous en fassions autant, +venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie +debout. Pourquoi etes-vous sorti malgre mon ordonnance? + +--J'etais trop inquiet, je n'ai pu y tenir. + +Remy haussa les epaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes, +devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers +par la meme porte que la veille. + +Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu +s'assurer si c'etait par hasard ou par habitude que cet animal, dont +chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc. +En consequence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le +cou. + +Roland n'avait pas manque a ce que son cavalier attendait de lui. A +peine hors de la porte, il avait pris a gauche; M. de Monsoreau +l'avait laisse faire; puis a droite, et M. de Monsoreau l'avait laisse +faire encore. + +Tous deux s'etaient donc engages dans le charmant sentier fleuri, puis +dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, a +mesure que Roland approchait de Meridor, son trot s'allongeait; enfin +son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante +minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au meme +endroit que la veille. + +Seulement, le lieu etait solitaire et silencieux; aucun hennissement +ne s'etait fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attache ni +errant. + +M. de Monsoreau mit pied a terre; mais, cette fois, pour ne pas courir +la chance de revenir a pied, il passa la bride de Roland dans son bras +et se mit a escalader la muraille. + +Mais tout etait solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les +longues allees se deroulaient a perte de vue, et quelques chevreuils +bondissants animaient seuls le gazon desert des vastes pelouses. + +Le comte jugea qu'il etait inutile de perdre son temps a guetter des +gens prevenus, qui, sans doute effrayes par son apparition de la +veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre +endroit. Il remonta a cheval, longea un petit sentier, et, apres un +quart d'heure de marche, dans laquelle il avait ete oblige de retenir +Roland, il etait arrive a la grille. + +Le baron etait occupe a faire fouetter ses chiens pour les tenir en +haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il apercut son gendre +et vint ceremonieusement au-devant de lui. + +Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poesies de +Marot. Gertrude, sa fidele suivante, brodait a ses cotes. + +Le comte, apres avoir salue le baron, apercut les deux femmes. Il mit +pied a terre et s'approcha d'elles. + +Diane se leva, s'avanca de trois pas au-devant du comte et lui fit une +grave reverence. + +--Quel calme, ou plutot quelle perfidie! murmura le comte; comme je +vais faire lever la tempete du sein de ces eaux dormantes! + +Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son +cheval; puis, se tournant vers Diane: + +--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment +d'entretien. + +--Volontiers, monsieur, repondit Diane. + +--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au chateau, monsieur le +comte? demanda le baron. + +--Oui, monsieur; jusqu'a demain, du moins. + +Le baron s'eloigna pour veiller lui-meme a ce que la chambre de son +gendre fut preparee selon toutes les lois de l'hospitalite. + +Monsoreau indiqua a Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et +lui-meme s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard +qui eut intimide l'homme le plus resolu. + +--Madame, dit-il, qui donc etait avec vous dans le parc hier soir? + +Diane leva sur son mari un clair et limpide regard. + +--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, a force de +volonte sur elle-meme, elle etait parvenue a chasser toute emotion. + +--A six heures. + +--De quel cote? + +--Du cote du vieux taillis. + +--Ce devait etre quelque femme de mes amies, et non moi, qui se +promenait de ce cote-la. + +--C'etait vous, madame, affirma Monsoreau. + +--Qu'en savez-vous? dit Diane. + +Monsoreau, stupefait, ne trouva pas un mot a repondre; mais la colere +prit bientot la place de cette stupefaction. + +--Le nom de cet homme? dites-le-moi. + +--De quel homme? + +--De celui qui se promenait avec vous. + +--Je ne puis vous le dire, si ce n'etait pas moi qui me promenais. + +--C'etait vous, vous dis-je! s'ecria Monsoreau en frappant la terre du +pied. + +--Vous vous trompez, monsieur, repondit froidement Diane. + +--Comment osez-vous nier que je vous aie vue? + +--Ah! c'est vous-meme, monsieur? + +--Oui, madame, c'est moi-meme. Comment donc osez-vous nier que ce soit +vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous a Meridor? + +--Voila encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici. + +--Madame de Saint-Luc? + +--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie. + +--Et M. de Saint-Luc?.... + +--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, a eux, +est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez +vus. + +--Ce n'etait pas M. de Saint-Luc; ce n'etait pas madame de Saint-Luc. +C'etait vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne +connais pas, lui, mais que je connaitrai, je vous le jure. + +--Vous persistez donc a dire que c'etait moi, monsieur? + +--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai +entendu le cri que vous avez pousse. + +--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je +consentirai a vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut +mieux que je me retire. + +--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous +resterez. + +--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espere que +vous vous contiendrez devant eux. + +En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaitre au bout d'une +allee, appeles par la cloche du diner, qui venait d'entrer en branle, +comme si l'on n'eut attendu que M. de Monsoreau pour se mettre a +table. + +Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans +doute, par leur presence, tirer Diane d'un grand embarras, ils +s'approcherent vivement. + +Madame de Saint-Luc fit une grande reverence a M. de Monsoreau; +Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois echangerent +quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du +comte, prit celui de Diane. + +On s'achemina vers la maison. + +On dinait a neuf heures, au manoir de Meridor: c'etait une vieille +coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservee le baron +dans toute son integrite. + +M. de Monsoreau se trouva place entre Saint-Luc et sa femme; Diane, +eloignee de son mari par une habile manoeuvre de son amie, etait +placee, elle, entre Saint-Luc et le baron. + +La conversation fut generale. Elle roula tout naturellement sur +l'arrivee du frere du roi a Angers et sur le mouvement que cette +arrivee allait operer dans la province. + +Monsoreau eut bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il +avait affaire a des convives retifs: il en fut pour ses frais. + +Ce n'est pas que Saint-Luc refusat le moins du monde de lui repondre; +tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant +esprit, et Diane, qui, grace au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder +le silence, remerciait son ami par des regards eloquents. + +--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte; +voila l'homme duquel j'extirperai le secret que je desire savoir, et +cela par un moyen ou par un autre. + +M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, etant entre a la cour +juste comme celui-ci en sortait. + +Et, sur cette conviction, il se mit a repondre au jeune homme de facon +a doubler la joie de Diane et a ramener la tranquillite sur tous les +points. + +D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes a madame de +Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire: + +--Soyez tranquille, madame, je muris un projet. + +Nous verrons dans le chapitre suivant quel etait le projet de M. de +Saint-Luc. + + + + +CHAPITRE V + +LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC. + + +Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et, +l'emmenant hors du chateau: + +--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous +avoir trouve ici, moi que la solitude de Meridor effrayait d'avance! + +--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec +une pareille compagne, il me semble que je trouverais un desert trop +peuple. + +--Je ne dis pas non, repondit Monsoreau en se mordant les levres. +Cependant.... + +--Cependant quoi? + +--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontre ici. + +--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite +epee d'or, vous etes, en verite, fort poli; car je ne croirai jamais +que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille +femme et en face d'une si riche nature. + +--Bah! dit Monsoreau, j'ai passe la moitie de ma vie dans les bois. + +--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me +semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel +admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai desespere lorsqu'il me +faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientot. + +--Pourquoi le quitteriez-vous? + +--Eh! monsieur, l'homme est-il maitre de sa destinee? C'est la feuille +de l'arbre que le vent detache et promene par la plaine et par les +vallons, sans qu'il sache lui-meme ou il va. Vous etes heureux, vous. + +--Heureux, de quoi? + +--De demeurer sous ces magnifiques ombrages. + +--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non +plus. + +--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi. + +--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de +la belle nature, et je me defie, moi, de ce parc que vous trouvez si +beau. + +--Plait-il? fit Saint-Luc. + +--Oui, repeta Monsoreau. + +--Vous vous defiez de ce parc, avez-vous dit; et a quel propos? + +--Parce qu'il ne me parait pas sur. + +--Pas sur! en verite! dit Saint-Luc etonne. Ah! je comprends: a cause +de l'isolement, voulez-vous dire? + +--Non. Ce n'est point precisement a cause de cela; car je presume que +vous voyez du monde a Meridor? + +--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naivete parfaite, pas une ame. + +--Ah! vraiment? + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite? + +--Pas depuis que j'y suis, du moins. + +--De cette belle cour qui est a Angers, pas un gentilhomme ne se +detache de temps en temps? + +--Pas un. + +--C'est impossible! + +--C'est comme cela cependant. + +--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins. + +--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai +apercu la plume d'un seul. + +--Alors, j'ai tort sur ce point. + +--Oui, parfaitement tort. Revenons donc a ce que vous disiez d'abord, +que le parc n'etait pas sur. Est-ce qu'il y a des ours? + +--Oh! non pas. + +--Des loups? + +--Non plus. + +--Des voleurs? + +--Peut-etre. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est +fort jolie, a ce qu'il m'a paru. + +--Mais oui. + +--Est-ce qu'elle se promene souvent dans le parc? + +--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi +me faites-vous cette question? + +--Pour rien; et, lorsqu'elle se promene, vous l'accompagnez? + +--Toujours, dit Saint-Luc. + +--Presque toujours? continua le comte. + +--Mais ou diable voulez-vous en venir? + +--Eh mon Dieu! a rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque a rien +du moins. + +--J'ecoute. + +--C'est qu'on me disait.... + +--Que vous disait-on? Parlez. + +--Vous ne vous facherez pas? + +--Jamais je ne me fache. + +--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-la se font; c'est qu'on me +disait que l'on avait vu roder un homme dans le parc. + +--Un homme? + +--Oui. + +--Qui venait pour ma femme? + +--Oh! je ne dis point cela. + +--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de +Monsoreau; c'est on ne peut plus interessant; et qui donc a vu cela? +je vous prie. + +--A quoi bon? + +--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer +de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour +madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens! + +--Ecoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas +que ce soit pour madame de Saint-Luc. + +--Et pour qui donc? + +--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane. + +--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela. + +--Comment! vous aimeriez mieux cela? + +--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus egoiste que les +maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutot! ajouta +Saint-Luc. + +--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entre? + +--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu. + +--Vous avez vu un homme dans le parc? + +--Oui, dit Saint-Luc. + +--Seul? + +--Avec madame de Monsoreau. + +--Quand cela? demanda le comte. + +--Hier. + +--Ou donc? + +--Mais ici, a gauche, tenez. + +Et, comme Monsoreau avait dirige sa promenade et celle de Saint-Luc du +cote du vieux taillis, il put, d'ou il etait, montrer la place a son +compagnon. + +--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais etat; il +faudra que je previenne le baron qu'on lui degrade ses clotures. + +--Et qui soupconnez-vous? + +--Moi! qui je soupconne? + +--Oui, dit le comte. + +--De quoi? + +--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma +femme. + +Saint-Luc parut se plonger dans une meditation profonde dont M. de +Monsoreau attendit avec anxiete le resultat. + +--Eh bien! dit-il. + +--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guere que.... + +--Que... qui?... demanda vivement le comte. + +--Que... vous... dit Saint-Luc en se decouvrant le visage. + +--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte +petrifie. + +--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de +ces choses-la; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous? + +--Allons, vous ne voulez pas me repondre; avouez cela, cher ami; mais +ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un enorme +service que j'attends de vous. + +Saint-Luc se gratta l'oreille. + +--Je ne vois toujours que vous, dit-il. + +--Treve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je +vous en previens, elle est de consequence. + +--Vous croyez? + +--Mais je vous dis que j'en suis sur. + +--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous? + +--Il vient a la derobee, parbleu. + +--Souvent? + +--Je le crois bien: ses pieds sont imprimes dans la pierre molle du +mur, regardez plutot. + +--En effet. + +--Ne vous etes-vous donc jamais apercu de ce que je viens de vous +dire? + +--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu. + +--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; apres? + +--Apres, je ne m'en suis pas inquiete; j'ai cru que c'etait vous. + +--Mais quand je vous dis que non. + +--Je vous crois, mon cher monsieur. + +--Vous me croyez? + +--Oui. + +--Eh bien! alors.... + +--Alors c'est quelque autre. + +Le grand veneur regarda d'un oeil presque menacant Saint-Luc, qui +deployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance. + +--Ah! fit-il d'un air si courrouce, que le jeune homme leva la tete. + +--J'ai encore une idee, dit Saint-Luc. + +--Allons donc! + +--Si c'etait.... + +--Si c'etait? + +--Non. + +--Non? + +--Mais si. + +--Parlez. + +--Si c'etait M. le duc d'Anjou. + +--J'y avais bien pense, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des +renseignements: ce ne pouvait etre lui. + +--Eh! eh! le duc est bien fin. + +--Oui, mais ce n'est pas lui. + +--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous +voulez que je vous dise, moi, que cela est. + +--Sans doute; vous qui habitez le chateau, vous devez savoir.... + +--Attendez! s'ecria Saint-Luc. + +--Y etes-vous? + +--J'ai encore une idee. Si ce n'etait ni vous ni le duc, c'etait sans +doute moi. + +--Vous, Saint-Luc? + +--Pourquoi pas? + +--Vous, qui venez a cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez +venir par le dedans? + +--Eh! mon Dieu! je suis un etre si capricieux, dit Saint-Luc. + +--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaitre au haut du +mur? + +--Dame! on la prendrait a moins. + +--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commencait a n'etre +plus maitre de son irritation. + +--Je ne dis pas non. + +--Mais vous vous moquez de moi, a la fin! s'ecria le comte palissant, +et voila un quart d'heure de cela. + +--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en +regardant Monsoreau avec une fixite qui fit frissonner celui-ci malgre +son courage feroce; il y a vingt minutes. + +--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte. + +--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur, +avec toutes vos questions de sbire? + +--Ah! j'y vois clair maintenant. + +--Le beau miracle! a dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites. + +--Je vois que vous vous entendez avec le traitre, avec le lache que +j'ai failli tuer hier. + +--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami. + +--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai a sa place. + +--Bah! dans votre maison! comme cela, tout a coup! sans dire gare! + +--Croyez-vous donc que je me generai pour punir un miserable? s'ecria +le comte exaspere. + +--Ah! monsieur de Monsoreau, repliqua Saint-Luc, que vous etes donc +mal eleve! et que la frequentation des betes fauves a deteriore vos +moeurs! Fi!.... + +--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en +se placant devant Saint-Luc, les bras croises et le visage bouleverse +par l'expression effrayante du desespoir qui le mordait au coeur. + +--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins +du monde; vous etes affreux a voir comme cela, mon cher monsieur de +Monsoreau. + +Le comte, hors de lui, mit la main a son epee. + +--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez... +Je vous prends vous-meme a temoin que je suis parfaitement calme. + +--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te +provoque. + +--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre cote du mur, monsieur +de Monsoreau; de l'autre cote du mur, nous serons sur un terrain +neutre. + +--Que m'importe? s'ecria le comte. + +--Il m'importe a moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez +vous. + +--A la bonne heure! dit Monsoreau en se hatant de franchir la breche. + +--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient +pas bien; il faut qu'elle ait ete fort ebranlee. N'allez pas vous +blesser, au moins; en verite, je ne m'en consolerais pas. + +Et Saint-Luc se mit a franchir la muraille a son tour. + +--Allons! allons! hate-toi, dit le comte en degainant. + +--Et moi qui viens a la campagne pour mon agrement! dit Saint-Luc se +parlant a lui-meme; ma foi, je me serai bien amuse. + +Et il sauta de l'autre cote du mur. + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI +LUI AVAIT MONTRE. + + +Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'epee a la main, et en +faisant des appels furieux avec le pied. + +--Y es-tu? dit le comte. + +--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place, +le dos au soleil; ne vous genez pas. + +Monsoreau fit un quart de conversion. + +--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette facon je verrai clair a ce +que je fais. + +--Ne me menages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement. + +--Ah ca! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument? + +--Si je le veux!... oh! oui... je le veux! + +--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son epee a +son tour. + +--Tu dis.... + +--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de +pissenlits. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus. + +Et il se mit en garde, toujours riant. + +Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable +agilite a Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une +agilite egale. + +--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de +son ennemi, vous tirez fort agreablement l'epee, et tout autre que moi +ou Bussy eut ete tue par votre dernier degagement. + +Monsoreau palit, voyant a quel homme il avait affaire. + +--Vous etes peut-etre etonne, dit Saint-Luc, de me trouver si +convenablement l'epee dans la main; c'est que le roi, qui m'aime +beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des lecons, +et m'a montre, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout +a l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de +ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous etes tue d'un coup +enseigne par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous. + +--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspere en +se fendant a fond pour porter un coup droit qui eut traverse une +muraille. + +--Dame! on fait ce qu'on peut, repliqua modestement Saint-Luc en se +jetant de cote, forcant, par ce mouvement, son adversaire de faire une +demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux. + +--Ah! ah! dit-il, voila ou je voulais vous voir, en attendant que je +vous voie ou je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien +conduit ce coup-la, hein? Aussi, je suis content, vrai, tres-content! +Vous aviez tout a l'heure cinquante chances seulement sur cent d'etre +tue; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf. + +Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui +connaissait pas, et que personne n'eut soupconnees dans ce jeune homme +effemine, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups +au grand veneur, qui les para, tout etourdi de cet ouragan mele de +sifflements et d'eclairs; le sixieme fut un coup de prime compose +d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil +l'empecha de voir la premiere moitie, et dont il ne put voir la +seconde, attendu que l'epee de Saint-Luc disparut tout entiere dans sa +poitrine. + +Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chene deracine +qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel cote tomber. + +--La! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances completes; +et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la +touffe que je vous ai indiquee. + +Les forces manquerent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se +voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, a la pourpre +desquels il mela son sang. + +Saint-Luc essuya tranquillement son epee et regarda cette degradation +de nuances qui, peu a peu, change en un masque de cadavre le visage de +l'homme qui agonise. + +--Ah! vous m'avez tue, monsieur, dit Monsoreau. + +--J'y tachais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couche +la, pres de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fache de ce +que j'ai fait! Vous m'etes sacre a present, monsieur; vous etes +horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous etiez brave. + +Et, tout satisfait de cette oraison funebre, Saint-Luc mit un genou en +terre pres de Monsoreau, et lui dit: + +--Avez-vous quelque volonte derniere a declarer, monsieur? et, foi de +gentilhomme, elle sera executee. Ordinairement, je sais cela, moi, +quand on est blesse, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher a +boire. + +Monsoreau ne repondit pas. Il s'etait retourne la face contre terre, +mordant le gazon et se debattant dans son sang. + +--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitie, amitie, tu +es une divinite bien exigeante! + +Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tete et retomba +avec un lugubre gemissement. + +--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus a lui... C'est +bien aise a dire: ne pensons plus a lui... Voila que j'ai tue un +homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps a +la campagne. + +Et aussitot, enjambant le mur, il prit sa course a travers le parc et +arriva au chateau. + +La premiere personne qu'il apercut fut Diane; elle causait avec son +amie. + +--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc. + +Puis, s'approchant du groupe charmant forme par les deux femmes: + +--Pardon, chere dame, fit-il a Diane; mais j'aurais vraiment bien +besoin de dire deux mots a madame de Saint-Luc. + +--Faites, cher hote, faites, repliqua madame de Monsoreau; je vais +retrouver mon pere a la bibliotheque. Quand tu auras fini avec M. de +Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant a son amie, tu viendras me +reprendre, je serai la. + +--Oui, sans faute, dit Jeanne. + +Et Diane s'eloigna en les saluant de la main et du sourire. + +Les deux epoux demeurerent seuls. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous +paraissez sinistre, cher epoux. + +--Mais oui, mais oui, repondit Saint-Luc. + +--Qu'est-il donc arrive? + +--Eh! mon Dieu! un accident! + +--A vous? dit Jeanne effrayee. + +--Pas precisement a moi, mais a une personne qui etait pres de moi. + +--A quelle personne donc? + +--A celle avec laquelle je me promenais. + +--A monsieur de Monsoreau? + +--Helas! oui. Pauvre cher homme! + +--Que lui est-il donc arrive? + +--Je crois qu'il est mort!.... + +--Mort! s'ecria Jeanne avec une agitation bien naturelle a concevoir, +mort! + +--C'est comme cela. + +--Lui qui, tout a l'heure, etait la, parlant, regardant!.... + +--Eh! justement, voila la cause de sa mort; il a trop regarde et +surtout trop parle. + +--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras +de son mari. + +--Quoi? + +--Vous me cachez quelque chose. + +--Moi! absolument rien, je vous jure, pas meme l'endroit ou il est +mort. + +--Et ou est-il mort? + +--La-bas, derriere le mur, a l'endroit meme ou notre ami Bussy avait +l'habitude d'attacher son cheval. + +--C'est vous qui l'avez tue, Saint-Luc? + +--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'etions que nous deux, +je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas +difficile de deviner lequel des deux a tue l'autre. + +--Malheureux que vous etes! + +--Ah! chere amie, dit Saint-Luc, il m'a provoque, insulte; il a tire +l'epee du fourreau. + +--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme! + +--Bon! dit Saint-Luc, j'en etais sur! Vous verrez qu'avant huit jours +on dira saint Monsoreau. + +--Mais vous ne pouvez rester ici! s'ecria Jeanne; vous ne pouvez +habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tue. + +--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voila pourquoi je suis +accouru pour vous prier, chere amie, de faire vos apprets de depart. + +--Il ne vous a pas blesse, au moins? + +--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voila une question +qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact. + +--Alors nous partirons. + +--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment a +l'autre, on peut decouvrir l'accident. + +--Quel accident? s'ecria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensee +comme quelquefois on revient sur ses pas. + +--Ah! fit Saint-Luc. + +--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voila madame de Monsoreau veuve. + +--Voila justement ce que je me disais tout a l'heure. + +--Apres l'avoir tue? + +--Non, auparavant. + +--Allons, tandis que je vais la prevenir.... + +--Prenez bien des menagements, chere amie! + +--Mauvaise nature! pendant que je vais la prevenir, sellez les chevaux +vous-meme, comme pour une promenade. + +--Excellente idee. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs, +chere amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tete commence un peu a +s'embarrasser. + +--Mais ou allons-nous? + +--A Paris. + +--A Paris! Et le roi? + +--Le roi aura tout oublie; il s'est passe tant de choses depuis que +nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est +probable, ma place est a ses cotes. + +--C'est bien; nous partons pour Paris alors. + +--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre. + +--Pour ecrire a qui? + +--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela +l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte. + +--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour ecrire dans +ma chambre. + +Saint-Luc y monta aussitot, et, d'une main qui, quoi qu'il en eut, +tremblait quelque peu, il traca a la hate les lignes suivantes: + +"Cher ami, + +"Vous apprendrez, par la voie de la Renommee, l'accident arrive a M. +de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du cote du vieux taillis, une +discussion sur les effets et les causes de la degradation des murs et +l'inconvenient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette +discussion, M. de Monsoreau est tombe sur une touffe de coquelicots et +de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tue roide. + +"Votre ami pour la vie, "SAINT-LUC. + +"P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraitre un peu +invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrive, +nous avions tous deux l'epee a la main. + +"Je pars a l'instant meme pour Paris, dans l'intention de faire ma +cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas tres-sur apres ce qui vient +de se passer." + +Dix minutes apres, un serviteur du baron courait a Angers porter cette +lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de +traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane +eploree, et surtout fort embarrassee pour raconter au baron la triste +histoire de cette rencontre. + +Elle avait detourne les yeux quand Saint-Luc avait passe. + +--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci a sa femme; decidement tous +les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant. + + + + +CHAPITRE VII + +OU L'ON VOIT LA REINE MERE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE +VILLE D'ANGERS. + + +L'heure meme ou M. de Monsoreau tombait sous l'epee de Saint-Luc, une +grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers, +fermees, comme on sait, avec le plus grand soin. + +Les gardes, prevenus, leverent un etendard, et repondirent par des +symphonies semblables. + +C'etait Catherine de Medicis qui venait faire son entree a Angers, +avec une suite assez imposante. + +On prevint aussitot Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla +trouver le prince, qui se mit dans le sien. + +Certes, les airs joues par les trompettes angevines etaient de fort +beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber +le murs de Jericho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas. + +Catherine se pencha hors de sa litiere pour se montrer aux gardes +avancees, esperant que la majeste d'un visage royal ferait plus +d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la +reine, la saluerent meme avec courtoisie, mais les portes demeurerent +fermees. + +Catherine envoya un gentilhomme aux barrieres. On fit force politesses +a ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entree pour la reine +mere, en insistant pour que Sa Majeste fut recue avec honneur, on lui +repondit qu'Angers, etant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans +quelques formalites indispensables. + +Le gentilhomme revint tres-mortifie vers sa maitresse, et Catherine +laissa echapper alors dans toute l'amertume de sa realite, dans toute +la plenitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard +selon les proportions qu'avait prises l'autorite royale: + +--J'attends! murmura-t-elle. + +Et ses gentilshommes fremissaient a ses cotes. + +Enfin Bussy, qui avait employe pres d'une demi-heure a sermonner le +duc et a lui forger cent raisons d'Etat, toutes plus peremptoires les +unes que les autres, Bussy se decida. Il fit seller son cheval avec +force caparacons, choisit cinq gentilshommes des plus desagreables a +la reine mere, et, se placant a leur tete, alla, d'un pas de recteur, +au-devant de Sa Majeste. + +Catherine commencait a se fatiguer, non pas d'attendre, mais de +mediter des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour. + +Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un genie +rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir +quiconque le delivrerait dans les dix premiers siecles de sa +captivite; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui +briserait le couvercle du vase. + +Catherine en etait la. Elle s'etait promis d'abord de gracieuser les +gentilshommes qui s'empresseraient de venir a sa rencontre. Ensuite +elle fit voeu d'accabler de sa colere celui qui se presenterait le +premier. + +Bussy parut tout empanache a la barriere, et regarda vaguement, comme +un factionnaire nocturne qui ecoute plutot qu'il ne voit. + +--Qui vive? cria-t-il. + +Catherine s'attendait au moins a des genuflexions; son gentilhomme la +regarda pour connaitre ses volontes. + +--Allez, dit-elle, allez encore a la barriere; on crie: "Qui vive!" +Repondez, monsieur, c'est une formalite.... + +Le gentilhomme vint aux pointes de la herse. + +--C'est madame la reine mere, dit-il, qui vient visiter la bonne ville +d'Angers. + +--Fort bien, monsieur, repliqua Bussy; veuillez tourner a gauche, a +quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne. + +--La poterne! s'ecria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour +Sa Majeste! + +Bussy n'etait plus la pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous +cape, il s'etait dirige vers l'endroit ou, d'apres ses instructions, +devait descendre Sa Majeste la reine mere. + +--Votre Majeste a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La +poterne! + +--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par la, puisque c'est par +la qu'on entre. + +Et l'eclair de son regard fit palir le maladroit qui venait de +s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposee a sa souveraine. + +Le cortege tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit. + +Bussy, a pied, l'epee nue a la main, s'avanca au dehors de la petite +porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui +les plumes des chapeaux balayaient la terre. + +--Soit, Votre Majeste, la bienvenue dans Angers, dit-il. + +Il avait a ses cotes des tambours qui ne battirent pas, et des +hallebardiers qui ne quitterent pas le port d'armes. + +La reine descendit de litiere, et, s'appuyant sur le bras d'un +gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, apres avoir +repondu ce seul mot: + +--Merci, monsieur de Bussy. + +C'etait toute la conclusion des meditations qu'on lui avait laisse le +temps de faire. + +Elle avancait, la tete haute. Bussy la prevint tout a coup et l'arreta +meme par le bras. + +--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majeste se +heurterait. + +--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la +premiere fois que j'entre ainsi dans une ville. + +Ces paroles, prononcees avec un naturel parfait, avaient pour les +courtisans habiles un sens, une profondeur et une portee qui firent +reflechir plus d'un assistant, et Bussy lui-meme se tordit la +moustache en regardant de cote. + +--Tu as ete trop loin, lui dit Livarot a l'oreille. + +--Bah! laisse donc, repliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien +d'autres. + +On hissa la litiere de Sa Majeste par-dessus le mur avec un palan, et +elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses +amis remonterent a cheval escortant des deux cotes la litiere. + +--Mon fils! dit tout a coup Catherine; je ne vois pas mon fils +d'Anjou! + +Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui etaient arraches par une +irresistible colere. L'absence de Francois en un pareil moment etait +le comble de l'insulte. + +--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majeste ne +peut douter que Son Altesse ne se fut empressee de faire elle-meme les +honneurs de _sa_ ville. + +Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie. + +--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'ecria-t-elle. Ah! messieurs, +hatons-nous... est-il bien soigne, au moins? + +--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise +comme pour savoir si reellement dans cette femme il y avait une mere. + +--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine apres une pause qu'elle +employa utilement a passer la revue de tous les gentilshommes. + +--Oui, certes, madame, oui. + +Les levres de Catherine se pincerent. + +--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion. + +--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette a ces +indispositions subites. + +--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy? + +--Mon Dieu, oui, madame. + +On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le +passage de la litiere. + +Bussy courut devant par les montees, et, entrant tout essouffle chez +le duc: + +--La voici, dit-il... Gare! + +--Est-elle furieuse? + +--Exasperee. + +--Elle se plaint? + +--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit. + +--Qu'a dit le peuple? + +--Le peuple n'a pas sourcille; il regarde cette femme avec une muette +frayeur: s'il ne la connait pas, il la devine. + +--Et elle? + +--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts. + +--Diable! + +--C'est ce que j'ai pense, oui, monseigneur. Diable, jouez serre! + +--Nous nous maintenons a la guerre, n'est-ce pas? + +--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez +encore que cinq. + +--Bah! tu me crois donc bien faible?... Etes-vous tous la? Pourquoi +Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc. + +--Je le crois a Meridor... Oh! nous nous passerons bien de lui. + +--Sa Majeste la reine mere! cria l'huissier au seuil de la chambre. + +Et aussitot Catherine parut, bleme et vetue de noir, selon sa coutume. + +Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec +une agilite qu'on n'aurait pas soupconnee en ce corps use par l'age, +Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers. + +--Elle va l'etouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu! + +Elle fit plus, elle pleura. + +--Mefions-nous, dit Antraguet a Riberac, chaque larme sera payee un +muid de sang. + +Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy +fit un signe, et les assistants s'eloignerent. Lui, comme s'il etait +chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement. + +--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens, +mon cher monsieur de Bussy? dit tout a coup Catherine. Apres mon fils, +c'est vous qui etes notre ami le plus cher, et maitre du logis, +n'est-ce pas? je vous demande cette grace. + +Il n'y avait pas a hesiter. + +--Je suis pris, pensa Bussy. + +--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire a Votre Majeste, je +m'en y vais. + +--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au +Louvre, je vais revenir. + +Et il sortit, sans avoir pu adresser meme un signe au duc. Catherine +s'en defiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde. + +Catherine chercha tout d'abord a savoir si son fils etait malade ou +feignait seulement la maladie. Ce devait etre toute la base de ses +operations diplomatiques. + +Mais Francois, en digne fils d'une pareille mere, joua miraculeusement +son role. Elle avait pleure, il eut la fievre. + +Catherine, abusee, le crut malade; elle espera donc avoir plus +d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle +combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et a +tel point, qu'il s'en etonna et en demanda la raison. + +--Vous avez couru un si grand danger, repliqua-t-elle, mon enfant! + +--En me sauvant du Louvre, ma mere? + +--Oh! non pas, apres vous etre sauve. + +--Comment cela? + +--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse evasion.... + +--Eh bien?.... + +--Etaient vos plus cruels ennemis.... + +--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir. + +--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'eternel fleau de +notre race... Je le reconnais bien. + +--Ah! ah! s'ecria Francois, elle le sait. + +--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout +gagne? + +--C'est impossible, repliqua-t-il, on vous trompe, ma mere. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il n'est pour rien dans mon evasion, et qu'y fut-il pour +quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je +n'ai vu le roi de Navarre. + +--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit +Catherine sentant que le coup n'avait pas porte. + +--Quoi encore, ma mere? repliqua-t-il en regardant souvent dans son +alcove la tapisserie qui s'agitait derriere la reine. + +Catherine s'approcha de Francois, et d'une voix qu'elle s'efforcait de +rendre epouvantee: + +--La colere du roi! fit-elle, cette furieuse colere qui vous menace! + +--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frere +est dans une furieuse colere, je le crois; mais je suis sauf. + +--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus +audacieux. + +La tapisserie trembla. + +--J'en suis sur, repondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne +mere, que vous etes venue vous-meme me l'annoncer. + +--Comment cela? dit Catherine inquiete de ce calme. + +--Parce que, continua-t-il apres un nouveau regard a la cloison, si +vous n'aviez ete chargee que de m'apporter ces menaces, vous ne +fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hesite a me +fournir un otage tel que Votre Majeste. + +Catherine effrayee leva la tete. + +--Un otage, moi! dit-elle. + +--Le plus saint et le plus venerable de tous, repliqua-t-il en +souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup +d'oeil triomphant adresse a la boiserie. + +Catherine laissa tomber ses bras, comme ecrasee; elle ne pouvait +deviner que Bussy, par une porte secrete, surveillait son maitre et le +tenait en echec sous son regard, depuis le commencement de +l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit a chaque +hesitation. + +--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous +apporte, vous avez parfaitement raison. + +--J'ecoute, ma mere, dit Francois, vous savez avec quel respect; je +crois que nous commencons a nous entendre. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS. + + +Catherine avait eu, dans cette premiere partie de l'entretien, un +desavantage visible. Ce genre d'echecs etait si peu prevu, et surtout +si inaccoutume, qu'elle se demandait si son fils etait aussi decide +dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit evenement +changea tout a coup la face des choses. + +On a vu des batailles aux trois quarts perdues etre gagnees par un +changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un +double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes +machines. + +Bussy etait, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret, +aboutissant a l'alcove de M. le duc d'Anjou, place de facon a n'etre +vu que du prince; de sa cachette, il passait la tete par une fente de +la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa +cause. + +Sa cause, comme on le comprend, etait la guerre a tout prix: il +fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller +ainsi le mari et visiter la femme. + +Cette politique, extremement simple, compliquait cependant au plus +haut degre toute la politique de France; aux grands effets les petites +causes. + +Voila pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes, +avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils +effrayants enfin, Bussy poussait son maitre a la ferocite. Le duc, qui +avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement +on ne peut plus feroce. + +Catherine etait donc battue sur tous les points et ne songeait plus +qu'a faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit evenement, presque +aussi inattendu que l'entetement de M. le duc d'Anjou, vint a sa +rescousse. + +Tout a coup, au plus vif de la conversation de la mere et du fils, au +plus fort de la resistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer +par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la +conversation, il porta, sans se retourner, la main a l'endroit +sollicite, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet, +il trouva un bras, et apres le bras une epaule, et apres l'epaule un +homme. + +Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna. + +L'homme etait Remy. + +Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il +attira doucement son maitre dans la chambre voisine. + +--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte tres-impatient, et pourquoi +me derange-t-on dans un pareil moment? + +--Une lettre, dit tout bas Remy. + +--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une +conversation aussi importante que celle que je faisais avec +monseigneur le duc d'Anjou! + +Remy ne parut aucunement desarconne par cette boutade. + +--Il y a lettre et lettre, dit-il. + +--Sans doute, pensa Bussy; d'ou vient cela? + +--De Meridor. + +--Oh! fit vivement Bussy, de Meridor! Merci, mon bon Remy, merci! + +--Je n'ai donc plus tort? + +--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Ou est cette lettre? + +--Ah! voila ce qui m'a fait juger qu'elle etait de la plus haute +importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'a vous seul. + +--Il a raison. Est-il la? + +--Oui. + +--Amene-le. + +Remy ouvrit une porte et fit signe a une espece de palefrenier de +venir a lui. + +--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte. + +--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy. + +Et il lui mit une demi-pistole dans la main. + +--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la +lettre. + +--Et c'est elle qui te l'a remise! + +--Non, pas elle, lui. + +--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'ecriture. + +--M. de Saint-Luc! + +--Ah! ah! + +Bussy avait pali legerement; car, a ce mot: _lui_, il avait cru qu'il +etait question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le +privilege de faire palir Bussy chaque fois que Bussy pensait a lui. + +Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette emotion +que tout individu doit craindre de manifester quand il recoit une +lettre importante, et qu'il n'est pas Cesar Borgia, Machiavel, +Catherine de Medicis ou le diable. + +Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car a peine +eut-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta +au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pale qu'il +etait, il devint pourpre, resta un instant etourdi, et, sentant qu'il +allait tomber, fut force de se laisser aller sur un fauteuil pres de +la fenetre. + +--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait +produit la lettre qu'il apportait. + +Et il le poussa par les epaules. + +Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et +il avait peur qu'on ne lui reprit sa demi-pistole. + +Remy revint au comte, et le secouant par le bras: + +--Mordieu! s'ecria-t-il, repondez-moi a l'instant meme; ou, par saint +Esculape, je vous saigne des quatre membres. + +Bussy se releva; il n'etait plus rouge, il n'etait plus etourdi, il +etait sombre.. + +--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi. + +Et il tendit la lettre a Remy. Remy lut avidement. + +--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de +Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expedier +une ame en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas a deux fois. + +--C'est incroyable! balbutia Bussy. + +--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre +position changee du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une +comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche +comme Ambroise Pare. + +--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme. + +--Il me semble, repondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose a faire +pour cela, et qu'elle l'etait deja plus qu'elle n'etait celle de son +mari. + +--Monsoreau mort! + +--Mort! repeta le Baudoin, c'est ecrit. + +--Oh! il me semble que je fais un reve, Remy. Quoi! je ne verrai plus +cette espece de spectre, toujours pret a se dresser entre moi et le +bonheur? Remy, nous nous trompons, + +--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombe +sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort! +J'avais deja remarque qu'il etait tres-dangereux de tomber sur des +coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les +femmes. + +--Mais alors, dit Bussy, sans ecouter toutes les faceties de Remy, et +suivant seulement les detours de sa pensee, qui se tordait en tous +sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester a +Meridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part, +quelque part ou elle puisse oublier. + +--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on +oublie assez bien a Paris. + +--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des +Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons +obscurement, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage +pour nous ne sera que le lendemain des felicites de la veille. + +--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller a Paris.... + +--Eh bien! + +--Il nous faut quelque chose. + +--Quoi? + +--Il nous faut la paix en Anjou. + +--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu +et perdu inutilement! + +--Cela veut dire que vous allez monter a cheval et courir a Meridor. + +--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis +invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma +presence serait presque inconvenante. + +--Comment la verrai-je? me presenterai-je au chateau? + +--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-etre se promenera-t-elle la +en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'apercois pas, va au +chateau. + +--Que lui dirai-je? + +--Que je suis a moitie fou. + +Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'experience lui avait +appris a compter comme sur un autre lui-meme, il courut reprendre sa +place dans le corridor a l'entree de l'alcove derriere la tapisserie. + +Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que +sa presence lui avait fait perdre. + +--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une +mere ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant. + +--Vous voyez pourtant, ma mere, repondit le duc d'Anjou, que cela +arrive quelquefois. + +--Jamais quand elle le veut. + +--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui, +satisfait de cette fiere parole, chercha Bussy pour en etre recompense +par un coup d'oeil approbateur. + +--Mais je le veux! s'ecria Catherine; entendez-vous bien, Francois? je +le veux. + +Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les +paroles etaient imperatives et la voix etait presque suppliante. + +--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant. + +--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront +aises pour arriver a ce but. + +--Ah! ah! fit Francois. Diable! + +--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous? +parlez! commandez! + +--Oh! ma mere! dit Francois presque embarrasse d'une si complete +victoire, qui ne lui laissait pas la faculte d'etre un vainqueur +rigoureux. + +--Ecoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous +ne cherchez pas a noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce +n'est pas possible. Vous n'etes ni un mauvais Francais ni un mauvais +frere. + +--Mon frere m'a insulte, madame, et je ne lui dois plus rien; non, +rien comme a mon frere, rien comme a mon roi. + +--Mais moi, Francois, moi! vous n'avez pas a vous en plaindre, de moi? + +--Si fait, madame, car vous m'avez abandonne, vous! reprit le duc en +pensant que Bussy etait toujours la et pouvait l'entendre comme par le +passe. + +--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien! +soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-egorger +ses enfants. + +Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de +mourir. + +--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'ecria +Francois qui n'avait pas le coeur navre du tout. + +Catherine fondit en larmes. + +Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours +des regards inquiets du cote de l'alcove. + +--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos pretentions au moins, +que nous sachions a quoi nous en tenir. + +--Que voulez-vous vous-meme? voyons, ma mere, dit Francois; parlez, je +vous ecoute. + +--Je desire que vous reveniez a Paris, cher enfant, je desire que vous +rentriez a la cour du roi votre frere, qui vous tend les bras. + +--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend +les bras, c'est le pont-levis de la Bastille. + +--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mere, +sur le sang de notre Seigneur Jesus-Christ (Catherine se signa), vous +serez recu par le roi, comme si c'etait vous qui fussiez le roi, et +lui le duc d'Anjou. + +Le duc regardait obstinement du cote de l'alcove. + +--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous +d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes? + +--Eh! madame, votre fils m'en a donne, et des gardes d'honneur meme, +puisqu'il avait choisi ses quatre mignons. + +--Voyons, ne me repondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera, +vous les choisirez vous-meme; vous aurez un capitaine, s'il le faut, +et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy. + +Le duc, ebranle par cette derniere offre, a laquelle il devait penser +que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcove, tremblant de +rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grincant dans +l'ombre. Mais, o surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux, +et applaudissant par de nombreuses approbations de tete. + +--Qu'est-ce que cela signifie? se demandat-il; Bussy ne voulait-il +donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors, +dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-meme, je dois donc accepter? + +--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des epaules et de la tete. + +--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir a +Paris? + +--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui +allait toujours en croissant. + +--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si +difficile de revenir a Paris? + +--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous etions +convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me +conseille la paix et les embrassades. + +--Eh bien! demanda Catherine avec anxiete, que repondez-vous? + +--Ma mere, je reflechirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec +Bussy de cette contradiction, et demain.... + +--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagne la bataille. + +--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-etre raison. + +Et tous deux se separerent apres s'etre embrasses. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI +ETAIT UNE PREUVE QU'IL N'ETAIT PAS TOUT A FAIT MORT. + + +Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare. +Remy s'avouait cela a lui-meme, tout en courant sur un des meilleurs +chevaux des ecuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il +venait, sur ce point, apres M. de Monsoreau; force lui avait donc ete +d'en prendre un autre. + +--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin a lui-meme; et, de son +cote, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voila pourquoi +je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur +pour deux. + +Puis il ajoutait, en respirant a pleine poitrine: + +--En verite, je crois que mon coeur n'est plus assez large. + +Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je +vais faire a madame Diane. + +Si elle est gourmee, ceremonieuse, funebre, des salutations, des +reverences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des +pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'executerai a +moi tout seul. + +Quant a M. de Saint-Luc, s'il est encore au chateau, ce dont je doute, +un vivat et des actions de graces en latin. Il ne sera pas funebre, +lui, j'en suis sur.... + +Ah! j'approche. + +En effet, le cheval, apres avoir pris a gauche, puis a droite, apres +avoir suivi le sentier fleuri, apres avoir traverse le taillis et la +haute futaie, etait entre dans le fourre qui conduisait a la muraille. + +--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand +veneur; ceux sur lesquels il est tombe ne pouvaient pas etre plus +beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme! + +Remy approchait de plus en plus de la muraille. + +Tout a coup le cheval s'arreta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe; +Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas a ce temps +d'arret, faillit sauter par-dessus la tete de Mithridate. + +C'etait ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et +place de Roland. + +Remy, que la pratique avait fait ecuyer sans peur, mit ses eperons +dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il +avait sans doute recu ce nom a cause de la ressemblance que son +caractere obstine presentait avec celui du roi du Pont. + +Remy, etonne, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle +arretait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de +sang, que peu a peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se +couronnait d'une petite mousse rose. + +--Tiens! s'ecria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc +aurait transperce M. de Monsoreau? + +Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui. + +A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un +corps qui paraissait plus roide encore. + +Les jambes etaient allongees, le corps etait adosse a la muraille. + +--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons, +si la veuve le laisse ainsi expose aux corbeaux et aux vautours, c'est +bon signe pour nous, et l'oraison funebre se fera en pirouettes, en +ronds de jambe et en polonaise. + +Et Remy, ayant mis pied a terre, fit quelques pas en avant dans la +direction du corps. + +--C'est drole! dit-il, le voila mort ici, parfaitement mort, et +cependant le sang est la-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de +la-bas ici, ou plutot ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charite meme, +l'aura adosse a ce mur pour que le sang ne lui portat point a la tete. +Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace; +mort roide, la, une, deux! + +Et Remy passa dans le vide un degagement avec son doigt. + +Tout a coup, il recula stupide, et la bouche beante: les deux yeux +qu'il avait vu ouverts s'etaient refermes, et une paleur, plus livide +encore que celle qui l'avait frappe d'abord, s'etait etendue sur la +face du defunt. + +Remy devint presque aussi pale que M. de Monsoreau; mais, comme il +etait medecin, c'est-a-dire passablement materialiste, il marmotta en +se grattant le bout du nez: + +--_Credere portentis mediocre_. S'il a ferme les yeux, c'est qu'il +n'est pas mort. + +Et comme, malgre son materialisme, la position etait desagreable, +comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il +n'etait convenable, il s'assit ou plutot il se laissa glisser au pied +de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face a face avec le cadavre. + +--Je ne sais pas trop, se dit-il, ou j'ai lu qu'apres la mort il se +produisait certains phenomenes d'action, qui ne decelent qu'un +affaissement de la matiere, c'est-a-dire un commencement de +corruption. + +Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie meme apres sa mort; +c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermes +tout de bon, mais encore la paleur a augmente, _color albus, chroma +chloron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Ciceron qui etait +un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il +est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon epee d'un +pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien +trepasse. + +Et Remy se disposait a faire cette charitable epreuve; deja meme il +portait la main a son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent +de nouveau. + +Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa +comme mu par un ressort, et une sueur froide coula sur son front. + +Cette fois les yeux du mort resterent ecarquilles. + +--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous +voila dans une belle position. + +Alors une pensee se presenta naturellement a l'esprit du jeune homme. + +--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort. + +Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effare, +qu'on eut dit qu'il pouvait lire dans l'ame de ce passant de quelle +nature etaient ses intentions. + +--Fi! s'ecria tout a coup Remy, fi! la hideuse pensee. Dieu m'est +temoin que, s'il etait la tout droit, sur ses jambes, brandissant sa +rapiere, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est +maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un +crime, ce serait une infamie. + +--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs. + +--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis medecin, et, +par consequent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui +souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque +le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la meme +espece,--_genus homo._ + +--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis +l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de medecin. + +--Au secours! repeta le blesse. + +--Me voila, dit Remy. + +--Allez me chercher un pretre, un medecin. + +--Le medecin est tout trouve, et peut-etre vous dispensera-t-il du +pretre. + +--Le Haudoin! s'ecria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel +hasard? + +Comme on le voit, M. de Monsoreau etait fidele a son caractere; dans +son agonie il se defiait et interrogeait. + +Remy comprit toute la portee de cette interrogation. Ce n'etait pas un +chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire. +La question etait donc presque naturelle. + +--Comment etes-vous ici? redemanda Monsoreau, a qui les soupcons +rendaient quelque force. + +--Pardieu! repondit le Haudoin, parce qu'a une lieue d'ici j'ai +rencontre M. de Saint-Luc. + +--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blemissant de douleur et de +colere a la fois. + +--Alors il m'a dit: "Remy, courez dans le bois, et, a l'endroit appele +le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort." + +--Mort! repeta Monsoreau. + +--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour +cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous etes vaincu. + +--Et maintenant, dites-moi, vous parlez a un homme, ne craignez donc +rien, dites-moi, suis-je blesse mortellement? + +--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais +tacher, voyons. + +Nous avons dit que la conscience du medecin l'avait emporte sur le +devouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec +toutes les precautions d'usage, il lui enleva son manteau, son +pourpoint et sa chemise. + +L'epee avait penetre au-dessus du teton droit, entre la sixieme et la +septieme cote. + +--Hum! fit Remi, souffrez-vous beaucoup? + +--Pas de la poitrine, du dos. + +--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos? + +--Au-dessous de l'omoplate. + +--Le fer aura rencontre un os, fit Remy: de la la douleur. + +Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siege +d'une souffrance plus vive. + +--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontre du tout, +et il est entre comme il est sorti. Peste! le joli coup d'epee, +monsieur le comte; a la bonne heure, il y a plaisir a soigner les +blesses de M. de Saint-Luc. Vous etes troue a jour, mon cher monsieur. + +Monsoreau s'evanouit; mais Remy ne s'inquieta point de cette +faiblesse. + +--Ah! voila, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit etre. +Il tata les mains et les jambes: froides aux extremites. Il appliqua +l'oreille a la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa +doucement dessus: matite du son. Diable, diable, le veuvage de madame +Diane pourrait bien n'etre qu'une affaire de chronologie. + +En ce moment, une legere mousse rougeatre et rutilante vint humecter +les levres du blesse. + +Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il +dechira une bande de la chemise du blesse, et lui comprima le bras. + +--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane +n'est peut-etre pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il +coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma +foi! on est medecin avant tout. + +Le sang, en effet, apres avoir, pour ainsi dire, hesite un instant, +venait de jaillir de la veine; presque en meme temps qu'il se faisait +jour, le malade respirait et ouvrait les yeux. + +--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout etait fini. + +--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est meme possible.... + +--Que j'en rechappe. + +--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez, +ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne +en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, +elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrete. Ah! +c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. La! +attendez, que j'essuie vos levres. + +Et Remy passa un mouchoir sur les levres du comte. + +--D'abord, dit le blesse, j'ai crache le sang a pleine bouche. + +--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voila deja l'hemorrhagie +arretee. Bon! cela va bien, ou plutot tant pis! + +--Comment! tant pis? + +--Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je +veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le +bonheur de vous guerir. + +--Comment! vous avez peur? + +--Oui, je m'entends. + +--Vous croyez donc que j'en reviendrai? + +--Helas! + +--Vous etes un singulier docteur, monsieur Remy. + +--Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons. + +Remy venait d'arreter la saignee: il se leva. + +--Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte. + +--Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est +pas l'embarras, je devrais bien plutot lui donner le conseil de crier. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Heureusement. Maintenant vous voila panse. + +--Eh bien? + +--Eh bien! je vais au chateau chercher du renfort. + +--Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps? + +--Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement; +tachez de ne pas tousser, ne derangeons pas ce precieux caillot. +Quelle est la maison la plus voisine? + +--Le chateau de Meridor. + +--Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite +ignorance. + +--Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou +suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille. + +--Bien, j'y cours. + +--Merci, homme genereux! s'ecria Monsoreau. + +--Si tu savais, en effet, a quel point je le suis, balbutia Remy, tu +me remercierais bien davantage. + +Et, remontant sur son cheval, il se lanca au galop dans la direction +indiquee. + +Au bout de cinq minutes, il arriva au chateau, dont tous les +habitants, empresses et remuants comme des fourmis dont on a force la +demeure, cherchaient dans les fourres, dans les retraits, dans les +dependances, sans pouvoir trouver la place ou gisait le corps de leur +maitre: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donne une +fausse adresse. + +Remy tomba comme un meteore au milieu d'eux et les entraina sur ses +pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de +Monsoreau ne put s'empecher de le regarder avec surprise. + +Une pensee bien secrete, bien voilee, apparut a son esprit, et, dans +une seconde, elle ternit l'angelique purete de cette ame. + +--Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que +Remy s'eloignait emportant civiere, charpie, eau fraiche, enfin toutes +les choses necessaires au pansement. + +Esculape lui-meme n'eut pas fait plus avec ses ailes de divinite. + + + + +CHAPITRE X + +COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MERIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU +DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE +MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI. + + +Aussitot l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mere, le premier +s'etait empresse d'aller trouver Bussy pour connaitre la cause de cet +incroyable changement qui s'etait fait en lui. + +Bussy, rentre chez lui, lisait pour la cinquieme fois la lettre de +Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus +agreables. + +De son cote, Catherine, retiree chez elle, faisait venir ses gens, et +commandait ses equipages pour un depart qu'elle croyait pouvoir fixer +au lendemain ou au surlendemain au plus tard. + +Bussy recut le prince avec un charmant sourire. + +--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine +de passer chez moi? + +--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication. + +--A moi? + +--Oui, a toi. + +--J'ecoute, monseigneur. + +--Comment! s'ecria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap +contre les suggestions de ma mere, et de soutenir vaillamment le choc; +je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont +emousses sur moi, tu viens me dire: "Otez votre cuirasse, monseigneur; +otez-la." + +--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce +que j'ignorais dans quel but etait venue madame Catherine. Mais +maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et +pour la plus grande fortune de Votre Altesse.... + +--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus +grande fortune; comment comprends-tu donc cela? + +--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher +de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent +certaines personnes, que vous songiez a devenir roi de France. + +Le duc regarda sournoisement Bussy. + +--Quelques-uns vous le conseilleront peut-etre, monseigneur, dit le +jeune homme; mais ceux-la, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels +ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous +en debarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se +trompent. + +Le duc fit la grimace. + +--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos +reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions +de livres, des alliances a l'etranger; et puis, enfin, voulez-vous +aller contre votre seigneur? + +--Monseigneur ne s'est pas gene d'aller contre moi, dit le duc. + +--Ah! si vous le prenez sur ce pied-la, vous avez raison; +declarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de +France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si +vous grandissez, je grandirai avec vous. + +--Qui te parle d'etre roi de France? repartit aigrement le duc; tu +discutes la une question que jamais je n'ai propose a personne de +resoudre, pas meme a moi. + +--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion +entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal. + +--Nous sommes d'accord? + +--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de +gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit +signee, un subside a l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous +le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage a rien. De cette facon, +nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons... +Dieu sait ou! + +--Mais, une fois a Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois +qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc. + +--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de +vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mere? + +--Elle m'a offert bien des choses. + +--Je comprends, cela vous inquiete? + +--Oui. + +--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de +gardes, cette compagnie fut-elle commandee par Bussy. + +--Sans doute elle a offert cela. + +--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre +capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Riberac +enseigne. Laissez-nous a nous quatre composer cette compagnie comme +nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte a vos talons, +si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous +passerez, meme le roi. + +--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai. + +--Songez-y, monseigneur. + +--Oui; mais que lisais-tu la si attentivement, quand je suis arrive? + +--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre. + +--Une lettre. + +--Qui vous interesse encore plus que moi; ou diable avais-je donc la +tete de ne pas vous la montrer tout de suite. + +--C'est donc une grande nouvelle. + +--Oh! mon Dieu oui, et meme une triste nouvelle: M. de Monsoreau est +mort. + +--Plait-il! s'ecria le duc avec un mouvement si marque de surprise, +que Bussy, qui avait les yeux fixes sur le prince, crut, au milieu de +cette surprise, remarquer une joie extravagante. + +--Mort, monseigneur. + +--Mort, M. de Monsoreau? + +--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels? + +--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout a coup. + +--C'est selon. Si l'on vous tue. + +--Il a donc ete tue? + +--Il parait que oui. + +--Par qui? + +--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle. + +--Ah! ce cher Saint-Luc, s'ecria le prince. + +--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher +Saint-Luc! + +--Il est des amis de mon frere, dit le duc, et, du moment ou nous nous +reconcilions, les amis de mon frere sont les miens. + +--Ah! monseigneur, a la bonne heure, et je suis charme de vous voir +dans de pareilles dispositions. + +--Et tu es sur....? + +--Dame! aussi sur qu'on peut l'etre. Voici un billet de Saint-Luc qui +m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incredule que vous, et +que je doutais, monseigneur, j'ai envoye mon chirurgien Remy, pour +constater le fait, et presenter mes compliments de condoleance au +vieux baron. + +--Mort! Monsoreau mort! repeta le duc d'Anjou; mort _tout seul._ + +--Le mot lui echappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait echappe. +Tous deux etaient d'une effroyable naivete. + +--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui +l'a tue. + +--Oh! je m'entends, dit le duc. + +--Monseigneur l'avait-il par hasard donne a tuer par un autre? demanda +Bussy. + +--Ma foi non, et toi. + +--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire +faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis oblige de la +faire moi-meme. + +--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire. + +--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, a ce pauvre +comte? + +--Non, c'est toi qui lui en voulais. + +--Moi, c'etait tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en +rougissant malgre lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part +de Votre Altesse, une affreuse humiliation. + +--Tu t'en souviens encore? + +--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont +il etait le serviteur, l'ami, l'ame damnee.... + +--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui +devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy. + +--Seller les chevaux, et pourquoi faire? + +--Pour aller a Meridor, je veux faire mes compliments de condoleance a +madame Diane. D'ailleurs, cette visite etait projetee depuis +longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais +je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi, +mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui. + +--Ma foi, se dit Bussy en lui-meme, a present que le Monsoreau est +mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu +m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la defendrai bien tout +seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons +de l'occasion. + +Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux. + +Un quart d'heure apres, tandis que Catherine dormait ou feignait de +dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix +gentilshommes, montes sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers +Meridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe +fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux. + +A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du chateau vint +au bord du fosse demander le nom des visiteurs. + +--Le duc d'Anjou! cria le prince. + +Aussitot le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit +accourir tous les serviteurs au pont-levis. + +Bientot ce fut une course rapide dans les appartements, dans les +corridors et sur les perrons; les fenetres des tourelles s'ouvrirent; +on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron +parut au seuil, tenant a la main les clefs de son chateau. + +--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regrette, dit le duc; vois +donc, Bussy, comme tous ces gens-la ont des figures naturelles. + +Une femme parut sur le perron. + +--Ah! voila la belle Diane, s'ecria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu? + +--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais, +ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy. + +Diane sortait en effet de la maison, mais immediatement derriere Diane +sortait une civiere, sur laquelle, couche, l'oeil brillant de fievre +ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable a un +sultan des Indes sur son palanquin qu'a un mort sur sa couche funebre. + +--Oh! oh! Qu'est ceci? s'ecria le duc, s'adressant a son compagnon, +devenu plus blanc que le mouchoir a l'aide duquel il essayait d'abord +de dissimuler son emotion. + +--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un +violent effort, sa main en l'air. + +--Tout beau! fit une voix derriere lui, vous allez rompre le caillot. + +--C'etait Remy, qui, fidele jusqu'au bout a son role de medecin, +faisait au blesse cette prudente recommandation. + +Les surprises ne durent pas longtemps a la cour, sur les visages du +moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupefaction en +sourire. + +--Oh! mon cher comte, s'ecria-t-il, quelle heureuse surprise! +Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous etiez mort? + +--Venez, venez, monseigneur, dit le blesse, venez, que je baise la +main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort, +mais encore j'en rechapperai, je l'espere, pour vous servir avec plus +d'ardeur et de fidelite que jamais. + +Quant a Bussy, qui n'etait ni prince ni mari, ces deux positions +sociales ou la dissimulation est de premiere necessite, il sentait une +sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce +tresor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal a voir, si pres de +son possesseur. + +--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son +Altesse, recevez tous mes remerciments, car c'est presque a vous que +je dois la vie. + +--Comment! a moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le +raillait. + +--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est +pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui +levait des bras desesperes au ciel, et qui eut voulu se cacher dans +les entrailles de la terre; c'est a lui que mes amis doivent de me +posseder encore. + +Et, malgre les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il +gardat le silence, et que lui prenait pour des recommandations +hygieniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse, +l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui. + +Le duc fronca le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression +effrayante. + +Le pauvre garcon, cache derriere Monsoreau, se contenta de repliquer +par un geste qui voulait dire: + +--Helas! ce n'est point ma faute. + +--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouve un +jour mourant comme il m'a trouve moi-meme. C'est un lien d'amitie +entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau +aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme +lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur. + +Bussy crut remarquer que l'eclair qui avait un instant brille en +prononcant ces paroles dans l'oeil fievreux du comte etait a l'adresse +de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien. + +--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main a +Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que +nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire a etre +un sejour de benedictions et de joie. Quant a vous, Monsoreau, +reposez-vous; le repos sied aux blesses. + +--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez +Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera a +Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et, +partout ou vous irez, j'irai. + +Pour le coup, on eut cru que le duc demelait la veritable pensee du +comte, car il quitta la main de Diane. + +Des lors Monsoreau respira. + +--Approchez d'elle, dit tout bas Remy a l'oreille de Bussy. + +Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la +main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore. + +--Voila bien du changement, monsieur le comte, dit Diane a demi-voix. + +--Helas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore! + +Il va sans dire que le baron deploya, a l'egard du prince et des +gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale +hospitalite. + + + + +CHAPITRE XI + +DU DESAGREMENT DES LITIERES TROP LARGES ET DES PORTES TROP ETROITES. + + +Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau +lui donnait une liberte dont il se fut bien garde de ne point user. +Les jaloux ont ce privilege qu'ayant rudement fait la guerre pour +conserver leur bien ils ne sont point epargnes, quand une fois les +braconniers ont mis le pied sur leurs terres. + +--Madame, disait Bussy a Diane, je suis en verite le plus miserable +des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseille au prince de +retourner a Paris et de s'accommoder avec sa mere; il a consenti, et +voila que vous restez en Anjou. + +--Oh! Louis, repondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts +effiles la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux? +Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe +comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous? + +--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et +voila pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort a plaindre. +Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je +retourne a Paris, a cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et +je me sens lache. + +Diane regarda Bussy; tant de douleur eclatait dans ses yeux, qu'elle +baissa la tete et qu'elle se prit a reflechir. + +Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains +jointes. + +--Eh bien! dit tout a coup Diane, vous irez a Paris, Louis, et moi +aussi. + +--Comment! s'ecria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau? + +--Je le quitterais, repondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non, +croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous. + +--Blesse, malade comme il est, impossible! + +--Il viendra, vous dis-je. + +Et aussitot, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince, +lequel repondait de fort mauvaise humeur a Monsoreau, dont Riberac, +Antraguet et Livarot entouraient la litiere. + +A l'aspect de Diane, le front du comte se rasserena; mais cet instant +de calme ne fut pas de longue duree, il passa comme passe un rayon de +soleil entre deux orages. + +Diane s'approcha du duc, et le comte fronca le sourcil. + +--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse +passionnee pour les fleurs. Venez, je veux montrer a Votre Altesse les +plus belles fleurs de tout l'Anjou. + +Francois lui offrit galamment la main. + +--Ou conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau +inquiet. + +--Dans la serre, monsieur. + +--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre. + +--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne +pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul. + +Diane sourit a Bussy d'une facon qui promettait merveilles. + +--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous +quittez l'Anjou, et je me charge du reste. + +--Bien! fit Bussy. + +Et il s'approcha du prince, tandis que la litiere du Monsoreau +tournait derriere un massif. + +--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscretion surtout; que le Monsoreau ne +sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il pourrait prevenir la reine-mere de nos intentions pour +s'en faire une amie, et que, sachant la resolution prise, madame +Catherine pourrait bien etre moins disposee a nous faire des +largesses. + +--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en defies donc? + +--Du Monsoreau? parbleu! + +--Eh bien! moi aussi; je crois, en verite, qu'il a fait expres le +mort. + +--Non, par ma foi, il a bel et bien recu un coup d'epee a travers la +poitrine; cet imbecile de Remy, qui l'a tire d'affaire, l'a cru +lui-meme mort un instant; il faut, en verite, qu'il ait l'ame +chevillee dans le corps. + +On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une facon plus +charmante que jamais. + +Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir apres; +mais, quand sa litiere se presenta pour passer, on s'apercut qu'il +etait impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, etait +longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses, +et la litiere de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur. + +A la vue de cette porte trop etroite et de cette litiere trop large, +le Monsoreau poussa un rugissement. + +Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes desesperes +de son mari. + +Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de +laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait +parfaitement clair, demeura pres de Monsoreau en lui disant avec une +parfaite tranquillite: + +--Vous vous entetez inutilement, monsieur le comte; cette porte est +trop etroite, et jamais vous ne passerez par la. + +--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette +serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs etrangeres qui +repandent les parfums les plus veneneux. Monseigneur!.... + +Mais Francois n'ecoutait pas. Malgre sa prudence accoutumee, heureux +de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfoncait dans les +verdoyants detours. + +Bussy encourageait Monsoreau a patienter avec la douleur; mais, malgre +les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne +put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il +semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'evanouit. + +Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blesse fut reconduit +dans sa chambre. + +--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire? + +--Eh! pardieu! dit Bussy, acheve ce que tu as si bien commence: reste +pres de lui, et gueris-le. + +Puis il annonca a Diane l'accident arrive a son mari. + +Diane quitta aussitot le duc d'Anjou et s'achemina vers le chateau. + +--Avons-nous reussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa a ses cotes. + +--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu +Gertrude. + +Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane. +Aussitot que Diane fut eloignee, les recommandations du comte lui +revinrent a l'esprit, et il sortit du batiment. + +Riberac, Livarot et Antraguet le suivirent. + +Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, a qui Remy faisait +respirer des sels. + +Le comte ne tarda pas a rouvrir les yeux. + +Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy +avait prevu ce premier mouvement, et le comte etait attache sur son +matelas. + +Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il +apercut Diane debout a son chevet. + +--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour +vous dire que ce soir nous partons pour Paris. + +Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention a +Remy que s'il n'etait pas la. + +--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre +blessure? + +--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime +mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce +soir nous partirons. + +--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira. + +--Il me plait ainsi; faites donc vos preparatifs, je vous prie. + +--Mes preparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir +quelle cause a amene cette subite determination? + +--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs a +montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez +larges pour que ma litiere entre partout. + +Diane s'inclina. + +--Mais, madame, dit Remy. + +--M. le comte le veut, repondit Diane, mon devoir est d'obeir. + +Et Remy crut reconnaitre, a un signe de la jeune femme, qu'il devait +cesser ses observations. + +Il se tut tout en grommelant: + +--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la +medecine. + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'appretait a quitter Meridor. Il +temoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui +avait fait et remonta a cheval. + +Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc +que sa maitresse, retenue pres du comte, ne pouvait avoir l'honneur de +lui presenter ses hommages, et tout bas, a Bussy, que Diane partait le +soir. + +On partit. + +Le duc avait les volontes degenerescentes, ou plutot les +perfectionnements de ses caprices. + +Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante +lui fut une amorce. + +Comme il ignorait la resolution prise par le grand veneur, tout le +long du chemin il ne cessa de mediter sur le danger qu'il y aurait a +obeir trop facilement aux desirs de la reine-mere. + +Bussy avait prevu cela, et il comptait bien sur ce desir de rester. + +--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai reflechi. + +--Bon! monseigneur. Et a quoi? demanda le jeune homme. + +--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux +raisonnements de ma mere. + +--Vous avez raison; elle se croit deja bien assez profonde politique +comme cela. + +--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutot en +trainant huit jours; en donnant quelques fetes auxquelles nous +appellerons la noblesse, nous montrerons a notre mere combien nous +sommes forts. + +--Puissamment raisonne, monseigneur. Cependant il me semble.... + +--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grace a ce delai, +j'arracherai de nouvelles conditions a ma mere; c'est moi qui te le +dis. + +Bussy parut reflechir profondement. + +--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tachez qu'au +lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le +roi, par exemple.... + +--Eh bien! le roi? + +--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est +tres-irascible, le roi. + +--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer +mon frere de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera +les huit jours dont j'ai besoin. + +--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy. + +Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire. + +--Si je changeais de resolution, n'est-ce pas? dit-il. + +--Eh! malgre la promesse faite a votre frere, vous en changerez si +l'interet vous y pousse, n'est-ce pas? + +--Dame! fit le prince. + +--Tres-bien! et alors on enverra votre ambassadeur a la Bastille. + +--Nous ne le previendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons +une lettre. + +--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prevenez-le. + +--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission. + +--Allons donc! + +--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi? + +--Oui, j'en connais un. + +--Lequel? + +--Moi, monseigneur. + +--Toi? + +--Oui, moi... J'aime les negociations difficiles. + +--Bussy, mon cher Bussy, s'ecria le duc, si tu fais cela, tu peux +compter sur mon eternelle reconnaissance. + +Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont +lui parlait Son Altesse. + +Le duc crut qu'il hesitait. + +--Et je te donnerai dix mille ecus pour ton voyage, ajouta-t-il. + +--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus genereux: est-ce que +l'on paye ces choses-la? + +--Ainsi tu pars? + +--Je pars. + +--Pour Paris? + +--Pour Paris. + +--Et quand cela? + +--Dame! quand vous voudrez. + +--Le plus tot serait le mieux. + +--Oui, eh bien! + +--Eh bien? + +--Ce soir, si vous voulez, monseigneur. + +--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc reellement? + +--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse, +vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc +convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi +de la reine-mere quelque bonne abbaye. + +--J'y songe deja, mon ami. + +--Alors adieu, monseigneur. + +--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose. + +--Laquelle? + +--Prends conge de ma mere. + +--J'aurai cet honneur. + +En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus leger qu'un ecolier +pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la recreation, fit sa +visite a Catherine, et s'appreta pour partir aussitot que le signal du +depart lui viendrait de Meridor. + +Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'etait +senti si faible apres cette emotion eprouvee, qu'il avait juge +lui-meme qu'il avait besoin de cette nuit de repos. + +Mais, vers sept heures, le meme palefrenier qui avait apporte la +lettre de Saint-Luc vint annoncer a Bussy que, malgre les larmes du +vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour +Paris dans une litiere qu'escortaient a cheval Diane, Remy et +Gertrude. + +Cette litiere etait portee par huit hommes qui, de lieue en lieue, +devaient se relayer. + +Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval selle +depuis la veille et prit le meme chemin. + + + + +CHAPITRE XII + +DANS QUELLES DISPOSITIONS ETAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC +REPARUT A LA COUR. + + +Depuis le depart de Catherine, le roi quelle que fut sa confiance dans +l'ambassadeur qu'il avait envoye dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne +songeait plus qu'a s'armer contre les tentatives de son frere. + +Il connaissait, par experience, le genie de sa maison; il savait tout +ce que peut un pretendant a la couronne, c'est-a-dire l'homme nouveau +contre le possesseur legitime, c'est-a-dire contre l'homme ennuyeux et +prevu. + +Il s'amusait, ou plutot il s'ennuyait, comme Tibere, a dresser des +listes de proscription, ou l'on inscrivait, par ordre alphabetique, +tous ceux qui ne se montraient pas zeles a prendre le parti du roi. + +Ces listes devenaient chaque jour plus longues. + +Et a l'_S_ et a l'_L_, c'est-a dire plutot deux fois qu'une, le roi +inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc. + +Au reste, la colere du roi contre l'ancien favori etait bien servie +par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des +courtisans et par les ameres recriminations de la fuite en Anjou de +l'epoux de Jeanne de Cosse, fuite qui etait une trahison depuis le +jour ou le duc, fuyant lui-meme, avait dirige sa course vers cette +province. + +En effet, Saint-Luc fuyant a Meridor ne devait-il pas etre considere +comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant preparer les logements +du prince a Angers? + +Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette +emotion, Chicot, encourageant les mignons a affiler leurs dagues et +leurs rapieres, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majeste +Tres-Chretienne, Chicot, disons-nous, etait magnifique a voir. + +D'autant plus magnifique a voir, que, tout en ayant l'air de jouer le +role de la mouche du coche, Chicot jouait en realite un role beaucoup +plus serieux. Chicot, petit a petit, et pour ainsi dire homme par +homme, mettait sur pied une armee pour le service de son maitre. + +Tout a coup, une apres-midi, tandis que le roi soupait avec la reine, +dont, a chaque peril politique, il cultivait la societe plus +assidument, et que le depart de Francois avait naturellement amenee +pres de lui, Chicot entra les bras etendus et les jambes ecartees, +comme les pantins que l'on ecarte a l'aide d'un fil. + +--Ouf! dit-il. + +--Quoi? demanda le roi. + +--M. de Saint-Luc, fit Chicot. + +--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majeste. + +--Oui. + +--A Paris? + +--Oui. + +--Au Louvre? + +--Oui. + +Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et +tout tremblant. + +Il eut ete difficile de dire quel sentiment l'animait. + +--Pardon, dit-il a la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa +serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'Etat qui ne +regardent point les femmes. + +--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'Etat. + +La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre a son +mari. + +--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plait; je vais entrer dans +mon cabinet. + +--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre interet qu'elle eut +constamment pour son ingrat epoux, ne vous mettez pas en colere, je +vous prie. + +--Dieu le veuille! repondit Henri sans remarquer l'air narquois avec +lequel Chicot tortillait sa moustache. + +Henri s'eloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit. + +Une fois dehors: + +--Que vient-il faire ici, le traitre? demanda Henri d'une voix emue. + +--Qui sait? fit Chicot. + +--Il vient, j'en suis sur, comme depute des Etats d'Anjou. Il vient +comme ambassadeur de mon frere; car ainsi vont les rebellions: ce sont +des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les revoltes pechent +toutes sortes de benefices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et +qui, de provisoires et precaires, deviennent peu a peu fixes et +immuables. Celui-ci a flaire la rebellion, et il s'en est fait un +sauf-conduit pour venir m'insulter ici. + +--Qui sait? dit Chicot. + +Le roi regarda le laconique personnage. + +--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un +pas inegal et qui decelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour +me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un +peu abusif peut-etre, lui n'ayant pas commis, apres tout, de crime +qualifie, hein? + +--Qui sait? continua Chicot. + +--Ah! fit Henri, tu repetes, comme mon papegeai, toujours la meme +chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton eternel: Qui +sait? + +--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes eternelles +questions? + +--On repond quelque chose, au moins. + +--Et que veux-tu que je te reponde? Me prends-tu, par hasard, pour le +Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour +Manto? Eh! c'est toi-meme qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes +suppositions! + +--Monsieur Chicot... + +--Apres, monsieur Henri? + +--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies. + +--N'aie pas de douleur, mordieu! + +--Mais tout le monde me trahit! + +--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait? + +Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, ou, sur +l'etrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient deja reunis +tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutot a la tete +desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache +herissee comme un dogue qui demande le combat. + +Saint-Luc etait la, debout, au milieu de tous ces menacants visages, +sentant bruire autour de lui toutes ces coleres, et ne se troublant +pas le moins du monde. Chose etrange! il avait amene sa femme, et +l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit. + +Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les +insolents du meme regard dont ils le regardaient. + +Par egard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'etaient ecartes, +malgre leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'etaient tus, malgre leur +desir de lui adresser quelques paroles desagreables. + +C'etait dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori. + +Jeanne, modestement enveloppee dans sa mante de voyage, attendait, les +yeux baisses. + +Saint-Luc, drape fierement dans son manteau, attendait; de son cote, +avec une attitude qui semblait plutot appeler que craindre la +provocation. + +Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce +que revenait faire Saint-Luc a cette cour ou chacun, desireux de se +partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile. + +En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente etait grande, +lorsque le roi parut. + +Henri entra, tout agite, tout occupe de s'exciter lui-meme. Cet +essoufflement perpetuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle +la dignite chez les princes. + +Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes +qu'aurait du prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de +Saint-Luc, ce qu'aurait du commencer par faire Henri III. + +--Ah! monsieur, vous ici? s'ecria tout d'abord le roi, sans faire +attention a ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau +des arenes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient +qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannieres, que la +couleur rouge. + +--Oui, Sire, repondit simplement et modestement Saint-Luc en +s'inclinant avec respect. + +Cette reponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de +calme et de deference communiqua si peu a son esprit aveugle ces +sentiments de raison et de mansuetude que doit exciter la reunion du +respect des autres et de la dignite de soi-meme, que le roi continua +sans intervalle: + +--Vraiment, votre presence au Louvre me surprend etrangement. + +A cette agression brutale, un silence de mort s'etablit autour du roi +et de son favori. + +C'etait le silence qui s'etablit en un champ clos autour de deux +adversaires qui vont vider une question supreme. + +Saint-Luc le rompit le premier. + +--Sire, dit-il avec son elegance habituelle et sans paraitre trouble +le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que +d'une chose: c'est que, dans les circonstances ou elle se trouve, +Votre Majeste ne m'ait pas attendu. + +--Qu'est-ce a dire, monsieur? repliqua Henri avec un orgueil tout a +fait royal et en relevant sa tete, qui, dans les grandes +circonstances, prenait une incomparable expression de dignite. + +--Sire, repondit Saint-Luc, Votre Majeste court un danger. + +--Un danger! s'ecrierent les courtisans. + +--Oui, messieurs, un danger grand, reel, serieux, un danger dans +lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de +tous ceux qui lui sont devoues; et, convaincu que, dans un danger +pareil a celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je +viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes tres-humbles +services. + +--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire: +Qui sait? + +Henri III ne repondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblee; +l'assemblee etait emue et offensee; mais Henri distingua bientot dans +le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la +plupart des coeurs. + +Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont etait +incapable la majorite de l'assemblee, c'est-a-dire quelque chose de +bien. + +Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout a coup. + +--Monsieur, repondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos +services nous sont dus. + +--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais, +Sire, repondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de +gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la +mienne, heureux que Votre Majeste veuille bien me compter toujours au +nombre de ses debiteurs. + +Henri, desarme par cette douceur et cette humilite perseverantes, fit +un pas vers Saint-Luc. + +--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous +dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit? + +--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait +le roi, qu'il n'y avait plus dans son maitre ni reproche ni colere, je +reviens purement et simplement pour revenir, et cela a franc etrier. +Maintenant, Votre Majeste peut me faire jeter a la Bastille dans une +heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire, +l'Anjou est en feu; la Touraine va se revolter; la Guyenne se leve +pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le +midi de la France. + +--Et il y est bien aide, n'est-ce pas? s'ecria le roi. + +--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni +conseils ni representations n'arretent le duc; et M. de Bussy, tout +ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frere sur la terreur que +Votre Majeste lui a inspiree. + +--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle! + +Et il sourit dans sa moustache. + +--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voila un habile homme! + +Et, poussant le roi du coude: + +--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignee de +main a M. de Saint-Luc. + +Ce mouvement entraina le roi. Il laissa Chicot faire son compliment a +l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui +posant la main sur l'epaule: + +--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il. + +--Ah! Sire, s'ecria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouve +mon maitre bien-aime! + +--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te +retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas +reconnu en te voyant passer. + +A ces mots, une voix feminine se fit entendre. + +--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir deplu a Votre +Majeste. + +Quoique cette voix fut douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette +voix lui etait aussi antipathique que l'etait a Auguste le bruit du +tonnerre. + +--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais +oublie.... + +Jeanne se jeta a ses genoux. + +--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de +Saint-Luc. + +Jeanne saisit la main du roi et la porta a ses levres. + +Henri la retira vivement. + +--Allez, dit Chicot a la jeune femme, allez, convertissez le roi, +ventre-de-biche! vous etes assez jolie pour cela. + +Mais Henri tourna le dos a Jeanne, et, passant son bras autour du col +de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements. + +--Ah ca! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc? + +--Dites, Sire, repondit le courtisan, que la grace est accordee! + +--Madame, dit Chicot a Jeanne indecise, une bonne femme ne doit pas +quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger. + +Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc. + + + + +CHAPITRE XIII + +OU IL EST TRAITE DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE +LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS. + + +Il est un des personnages de cette histoire, il en est meme deux, des +faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte. + +Avec l'humilite d'un auteur de preface antique, nous nous empresserons +d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute +l'importance. + +Il s'agit d'abord d'un enorme moine, aux sourcils epais, aux levres +rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes epaules, dont le col +diminue chaque jour de tout ce que prennent de developpement la +poitrine et les joues. + +Il s'agit ensuite d'un fort grand ane dont les cotes s'arrondissent et +se ballonnent avec grace. + +Le moine tend chaque jour a ressembler a un muid cale par deux +poutrelles. + +L'ane ressemble deja a un berceau d'enfant soutenu par quatre +quenouilles. + +L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Genevieve, ou toutes les +graces du Seigneur viennent le visiter. + +L'autre habite l'ecurie du meme couvent, ou il vit a meme d'un +ratelier toujours plein. + +L'un repond au nom de Gorenflot. + +L'autre devrait repondre au nom de Panurge. + +Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus +prospere qu'aient jamais reve un ane et un moine. Les Genovefains +entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux +divinites de troisieme ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le +paon de Junon et les colombes de Venus, les freres servants +engraissent Panurge en l'honneur de son maitre. + +La cuisine de l'abbaye fume perpetuellement; le vin des clos les plus +renommes de Bourgogne coule dans les verres les plus larges. +Arrive-t-il un missionnaire ayant voyage dans les pays lointains pour +la propagation; arrive-t-il un legat secret du pape apportant des +indulgences de la part de Sa Saintete, on lui montre le frere +Gorenflot, ce double modele de l'eglise prechante et militante, qui +manie la parole comme saint Luc et l'epee comme saint Paul; on lui +montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-a-dire au milieu d'un +festin. On a echancre une table pour le ventre sacre de Gorenflot, et +l'on s'epanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur +que Gorenflot engloutit a lui tout seul la ration des huit plus +robustes appetits du couvent. + +Et quand le nouveau venu a pieusement contemple cette merveille: + +--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en +levant les yeux au ciel, le frere Gorenflot aime la table et cultive +les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le +sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se +devouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme +celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de +Gargantua. + +Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe +sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement +devant ses larges narines; les petites huitres de Flandre, dont il +engloutit un millier en se jouant, baillent et se contournent en vain +dans leur conque nacree; les bouteilles aux differentes formes restent +intactes, quoique debouchees; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas +faim, Gorenflot reve. + +Alors le bruit court que le digne Genovefain est en extase, comme +saint Francois, ou en pamoison, comme sainte Therese, et l'admiration +redouble. + +Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus meme un saint, +c'est un demi-dieu; quelques-uns meme vont jusqu'a dire que c'est un +dieu complet. + +--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la reverie du frere Gorenflot. + +Et l'on s'ecarte avec respect. + +Le prieur seul attend le moment ou frere Gorenflot donne un signe +quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec +affabilite et l'interroge avec respect. + +Gorenflot leve la tete et regarde le prieur avec des yeux hebetes. + +Il sort d'un autre monde. + +--Que faisiez-vous, mon digne frere? demande le prieur. + +--Moi? dit Gorenflot. + +--Oui, vous; vous faisiez quelque chose. + +--Oui, mon pere, je composais un sermon. + +--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement debite dans +la nuit de la sainte Ligue. + +Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot deplore son +infirmite. + +--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le meme genre. Ah! quel +malheur que je n'aie pas ecrit celui-la! + +--Un homme comme vous a-t-il besoin d'ecrire, mon cher frere? Non, il +parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu +est en lui, la parole de Dieu coule de ses levres. + +--Vous croyez, dit Gorenflot. + +--Heureux celui qui doute, repond le prieur. + +En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les necessites de +la position, et qui est engage par ses antecedents, medite un sermon. +Foin de Marcus Tullius, de Cesar, de saint Gregoire, de saint +Augustin, de saint Jerome et de Tertullien, la regeneration de +l'eloquence sacree va commencer a Gorenflot. _Rerum novus ordo +nascitur._ + +De temps en temps aussi, a la fin de son repas, ou au milieu de ses +extases, Gorenflot se leve, et, comme si un bras invisible le +poussait, va droit a l'ecurie; arrive la, il regarde avec amour +Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le +pelage plantureux ou ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors +c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente +plus de hennir, il se roule. + +Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent +d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes a Panurge: +l'un lui offre des gateaux, l'autre des biscuits, l'autre des +macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton +favorable offraient des gateaux au miel a Cerbere. + +Panurge se laisse faire; il a le caractere accommodant; d'ailleurs, +lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon a mediter, lui +qui n'a d'autre reputation a soutenir que sa reputation d'entetement, +de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien a desirer, et +qu'il est le plus heureux des anes. + +Le prieur le regarde avec attendrissement. + +--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts. + +Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le +sert merveilleusement, et, a tout ce qu'on lui dit, il repond _ita_ +avec une fatuite qui ne manque jamais son effet. + +Encourage par cette adhesion perpetuelle, l'abbe lui dit parfois: + +--Vous travaillez trop, mon cher frere, cela vous rend triste de +coeur. + +Et Gorenflot repond a messire Joseph Foulon, comme Chicot repond +parfois a Sa Majeste Henri III: + +--Qui sait? + +--Peut-etre nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur, +desirez-vous qu'on change le frere cuisinier? vous le savez, cher +frere: _Quaedam saturationes minus succedunt._ + +--_Ita,_ repond eternellement Gorenflot en redoublant de tendresse +pour son ane. + +--Vous caressez bien votre Panurge, mon frere, dit le prieur; la manie +des voyages vous reprendrait-elle? + +--Oh! repond alors Gorenflot avec un soupir. + +Le fait est que c'est la le souvenir qui tourmente Gorenflot. +Gorenflot, qui avait d'abord trouve son eloignement du couvent un +immense malheur, a decouvert dans l'exil des joies infinies et +inconnues dont la liberte est la source. Au milieu de son bonheur, un +ver le pique au coeur: c'est le desir de la liberte; la liberte avec +Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir +pourquoi, peut-etre parce que, de temps en temps, il le bat. + +--Helas! dit timidement un jeune frere qui a suivi le jeu de la +physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et +que le sejour du couvent fatigue le reverend pere. + +--Pas precisement; dit Gorenflot; mais je sens que je suis ne pour une +vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le preche de la +borne. + +Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux +omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maitre Claude Bonhommet, a la +salle basse de la Corne-d'Abondance. + +Depuis la soiree de la Ligue, ou plutot depuis la matinee du lendemain +ou il est rentre a son couvent, on ne l'a pas laisse sortir; depuis +que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redouble de +prudence. + +Gorenflot est si simple, qu'il n'a meme pas pense a user de sa +position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: "Frere, il est +defendu de sortir," et il n'est point sorti. + +On ne se doutait point de cette flamme interieure qui lui rendait +pesante la felicite du couvent. + +Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui +dit un matin: + +--Tres-cher frere, nul ne doit combattre sa vocation; la votre est de +militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le +Seigneur vous a confiee; seulement, veillez bien sur votre precieuse +vie, et revenez pour le grand jour. + +--Quel grand jour? demande Gorenflot absorbe dans sa joie. + +--Celui de la Fete-Dieu. + +--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais, +ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chretiennement par des +aumones, donnez-moi quelque argent. + +Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit a +Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main. + +--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant +passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter a +la bourse du prieur. + +--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, tres-cher frere? demanda Joseph +Foulon. + +--Oui, certainement. + +--Confiez-le-moi. + +--Volontiers, mais a vous seul. + +Le prieur s'approcha de Gorenflot et preta une oreille attentive. + +--Ecoutez. + +--J'ecoute. + +--Le fleau qui bat le grain se bat lui-meme, dit Gorenflot. + +--Oh! magnifique! oh! sublime! s'ecria le prieur. + +Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire +Joseph Foulon, repeterent d'apres lui: "Magnifique! sublime!" + +--Et maintenant, mon pere, suis-je libre, demanda Gorenflot avec +humilite. + +--Oui, mon fils, s'ecria le reverend abbe, allez et marchez dans la +voie du Seigneur. + +Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux +vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir. + +C'etait le jour meme ou Saint-Luc etait arrive de Meridor. Les +nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en emotion. + +Gorenflot, apres avoir suivi la rue Saint-Etienne, venait de prendre a +droite et de depasser les Jacobins, quand tout a coup Panurge +tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe. + +--Qui va la? s'ecria Gorenflot effraye. + +--Ami, repliqua une voix que Gorenflot crut reconnaitre. + +Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins, +qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de +nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait +sur son ane, il etait quelque temps a reprendre son centre de gravite. + +--Que demandez-vous? dit-il. + +--Voudriez-vous, mon respectable frere, reprit la voix, m'indiquer le +chemin de la Corne-d'Abondance? + +--Morbleu! s'ecria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en +personne. + +--Justement, repondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent, +mon tres-cher frere, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi +quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais, +maintenant que nous sommes bien seuls, me voila. Bonjour, frocard. +Ventre-de-biche! je te trouve maigri. + +--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraisse, parole +d'honneur. + +--Je crois que nous nous flattons tous les deux. + +--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous +paraissez bien charge. + +--C'est un quartier de daim que j'ai vole a Sa Majeste, dit le Gascon; +nous en ferons des grillades. + +--Cher monsieur Chicot! s'ecria le moine; et sous l'autre bras? + +--C'est un flacon de vin de Chypre envoye par un roi a mon roi. + +--Voyons, dit Gorenflot. + +--C'est mon vin a moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en ecartant son +manteau, et toi, frere moine? + +--Oh! oh! s'ecria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en +s'ebaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh! +oh! + +Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit +trembler a droite et a gauche les vitres des maisons, il chanta, +tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant: + + La musique a des appas, + Mais on ne fait que l'entendre. + Les fleurs ont le parfum tendre, + Mais l'odeur ne nourrit pas. + Sans que notre main y touche, + Un beau ciel flatte nos yeux; + Mais le vin coule en la bouche, + Mais le vin se sent, se touche + Et se boit; je l'aime mieux + Que musique, fleurs et cieux. + +C'etait la premiere fois que Gorenflot chantait depuis pres d'un mois. + + + + +CHAPITRE XIV + + +Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, ou +Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des +intentions dont celui-ci etait loin de soupconner la gravite, et +revenons a M. de Monsoreau, qui suit en litiere le chemin de Meridor a +Paris, et a Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la +meme route. + +Non-seulement il n'est pas difficile a un cavalier bien monte de +rejoindre des gens qui vont a pied, mais encore il court un risque, +c'est celui de les depasser. + +La chose arriva a Bussy. + +On etait a la fin de mai, et la chaleur etait grande, surtout vers le +midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit +bois qui se trouvait sur la route; et, comme il desirait que son +depart fut connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla +a ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans +l'epaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un +cheval etait charge de provisions: on put donc faire la collation sans +avoir recours a personne. + +Pendant ce temps, Bussy passa. + +Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans +s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une +litiere portee par des paysans. + +Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les +plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane +etait devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses +etriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la +petite troupe a la poursuite de laquelle il s'etait mis. Mais, contre +son attente, tout a coup les renseignements lui manquerent; les +voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontre personne, et, en +arrivant aux premieres maisons de la Fleche, il acquit la conviction +qu'au lieu d'etre en retard il etait en avance, et qu'il precedait au +lieu de suivre. + +Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontre sur sa route, +et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interroge +l'air de ses naseaux fumants au moment ou il y etait entre. + +Son parti fut pris a l'instant meme; il s'arreta au plus mauvais +cabaret de la rue, et, apres s'etre assure que son cheval ne +manquerait de rien, moins inquiet de lui-meme que de sa monture, a la +vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa +pres d'une fenetre, en ayant le soin de se cacher derriere un lambeau +de toile qui servait de rideau. + +Ce qui avait surtout determine Bussy dans le choix qu'il avait fait de +cette espece de bouge, c'est qu'il etait situe en face la meilleure +hotellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit +halte dans cette hotellerie. + +Bussy avait devine juste; vers quatre heures de l'apres-midi, il vit +apparaitre un coureur, qui s'arreta a la porte de l'hotellerie. + +Une demi-heure apres, vint le cortege. + +Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse, +de Remy et de Gertrude; + +En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq +lieues en cinq lieues. + +Le coureur avait mission de preparer les relais des paysans. Or, comme +Monsoreau etait trop jaloux pour ne pas etre genereux, cette maniere +de voyager, tout inusitee qu'elle etait, ne souffrait ni difficulte ni +retard. + +Les personnages principaux entrerent les uns apres les autres dans +l'hotellerie; Diane resta la derniere, et il sembla a Bussy qu'elle +regardait avec inquietude autour d'elle. Son premier mouvement fut de +se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les +perdait. + +La nuit vint, Bussy esperait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou +que Diane paraitrait a quelque fenetre; il s'enveloppa de son manteau +et se mit en sentinelle dans la rue. + +Il attendit ainsi jusqu'a neuf heures du soir; a neuf heures du soir, +le coureur sortit. + +Cinq minutes apres, huit hommes s'approcherent de la porte: quatre +entrerent dans l'hotellerie. + +--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente +idee qu'aurait M. de Monsoreau. + +Effectivement, tout venait a l'appui de cette probabilite: la nuit +etait douce, le ciel tout parseme d'etoiles, une de ces brises qui +semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air, +caressante et parfumee. + +La litiere sortit la premiere. + +Puis vinrent a cheval Diane, Remy et Gertrude. + +Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle +regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir pres de la +litiere. + +Les quatre hommes de relais allumerent des torches et marcherent aux +deux cotes de la route. + +--Bon, dit Bussy, j'aurais commande moi-meme les details de cette +marche, que je n'eusse pas mieux fait. + +Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit a la +poursuite du cortege. + +Cette fois, il n'y avait point a se tromper de route ou a le perdre de +vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait. + +Monsoreau ne laissait point Diane s'eloigner un instant de lui. + +Il causait avec elle, ou plutot il la gourmandait. Cette visite dans +la serre servait de texte a d'inepuisables commentaires et a une foule +de questions envenimees. + +Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy revait et +Gertrude boudait Remy. + +La cause de cette bouderie etait facile a expliquer: Remy ne voyait +plus la necessite d'etre amoureux de Gertrude, depuis que Diane etait +amoureuse de Bussy. + +Le cortege s'avancait donc, les uns disputant, les autres boudant, +quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portee de la vue, +donna, pour prevenir Remy de sa presence, un coup de sifflet d'argent +avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs a l'hotel de +la rue de Grenelle-Saint-Honore. + +Le son en etait aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout a +l'autre de la maison, et faisait accourir betes et gens. + +Nous disons betes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes +forts, se plaisait a dresser des chiens au combat, des chevaux +indomptables et des faucons sauvages. + +Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs +chenils, les chevaux dans leurs ecuries, les faucons sur leurs +perchoirs. + +Remy le reconnut a l'instant meme. Diane tressaillit et regarda le +jeune homme, qui fit un signe affirmatif. + +Puis il passa a sa gauche, et lui dit tout bas: + +--C'est lui. + +--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame? + +--A moi? personne, monsieur. + +--Si fait, une ombre a passe pres de vous, et j'ai entendu une voix. + +--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; etes-vous jaloux aussi +de M. Remy? + +--Non; mais j'aime a entendre parler tout haut, cela me distrait. + +--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le +comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maitresse. + +--Pourquoi cela? + +--Pour deux raisons. + +--Lesquelles? + +--La premiere, parce qu'on peut dire des choses qui n'interessent pas +monsieur le comte, ou des choses qui l'interessent trop. + +--Et de quel genre etaient les choses que M. Remy vient de dire a +madame? + +--Du genre de celles qui interessent trop monsieur. + +--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir. + +--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous demenez ainsi, vous +serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route. + +On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau +devenir aussi pale que celui d'un cadavre. + +Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait. + +--Il vous attend a l'arriere, dit d'une voix a peine intelligible Remy +a Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra. + +Remy avait parle si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il +fit un effort, renversa sa tete en arriere, et vit Diane qui le +suivait. + +--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne +reponds pas de l'hemorrhagie. + +Depuis quelque temps, Diane etait devenue courageuse. Avec son amour +etait nee l'audace, que toute femme veritablement eprise pousse +d'ordinaire au dela des limites raisonnables. Elle tourna bride et +attendit. + +Au meme moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride a tenir a +Gertrude, et s'approchait de la litiere pour occuper le malade. + +--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fievre. + +Cinq secondes apres, Bussy etait a ses cotes. + +Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour +s'entendre; ils resterent pendant quelques instants suavement +embrasses. + +--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te +suis. + +--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces, +si je te sais toujours ainsi pres de moi! + +--Mais le jour, il nous verra. + +--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai, +mon Louis. Au detour des routes, au sommet des monticules, la plume de +ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me +parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment ou le +jour baisse, ou le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton +doux fantome s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai +heureuse, bien heureuse! + +--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimee, tu ne peux savoir +toi-meme tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix. + +--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy +lui a dit que la fraicheur du soir etait bonne pour ses blessures, +quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en +temps, je resterai en arriere; de temps en temps, je pourrai te +presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main, +tout ce que j'aurai pense de toi dans le courant du jour. + +--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy. + +--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos ames sont assez etroitement +unies, pour que, meme a distance l'un de l'autre, meme sans nous +parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensee. + +--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane! +Diane! + +Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides +argentees, et les deux amants s'etreignaient et oubliaient le monde. + +Tout a coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux, +Diane de crainte. Bussy de colere. + +--Madame Diane, criait cette voix, ou etes-vous? Madame Diane, +repondez! + +Ce cri traversa l'air comme une funebre evocation. + +--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublie, murmura Diane. C'est +lui, je revais! O doux songe! reveil affreux! + +--Ecoute, s'ecriait Bussy, ecoute, Diane; nous voici reunis. Dis un +mot, et rien ne peut plus t'enlever a moi. Diane, fuyons. Qui nous +empeche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la +liberte! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu +m'appartiens eternellement. + +Et le jeune homme la retenait doucement. + +--Et mon pere? dit Diane. + +--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il. + +--Oh! fit Diane. Un pere, que dis-tu la? + +Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-meme. + +--Rien par violence, chere Diane, dit-il, ordonne et j'obeirai. + +--Ecoute, dit Diane en etendant la main, notre destinee est la; soyons +plus forts que le demon qui nous persecute; ne crains rien, et tu +verras si je sais aimer. + +--Il faut donc nous separer, mon Dieu! murmura Bussy. + +--Comtesse! comtesse! cria la voix. Repondez, ou, dusse-je me tuer, je +saute au bas de cette infernale litiere. + +--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se +tuerait. + +--Tu le plains? + +--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire. + +Et Bussy la laissa partir. + +En deux elans, Diane etait revenue pres de la litiere: elle trouva le +comte a moitie evanoui. + +--Arretez! murmura le comte, arretez! + +--Morbleu! disait Remy, n'arretez pas! il est fou, s'il veut se tuer, +qu'il se tue. + +Et la litiere marchait toujours. + +--Mais apres qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est la, a +mes cotes. Venez, madame, et repondez-lui; bien certainement M. le +comte a le delire. + +Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumiere +epandu par les torches. + +--Ah! fit Monsoreau epuise, ou donc etiez-vous? + +--Ou voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derriere vous? + +--A mes cotes, madame, a mes cotes; ne me quittez pas. + +Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arriere; elle savait que +Bussy la suivait. Si la nuit eut ete eclairee par un rayon de lune, +elle eut pu le voir. + +On arriva a la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut +partir. Il avait hate, non point d'arriver a Paris, mais de s'eloigner +d'Angers. + +De temps en temps, la scene que nous venons de raconter se +renouvelait. + +Remy disait tout bas: + +--Qu'il etouffe de rage, et l'honneur du medecin sera sauve. + +Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il +etait arrive a Paris et il allait sensiblement mieux. + +C'etait decidement un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne +l'eut voulu lui-meme. + +Pendant les dix jours qu'avait dure le voyage, Diane avait, a force de +tendresses, demoli toute cette grande fierte de Bussy. + +Elle l'avait engage a se presenter chez Monsoreau, et a exploiter +l'amitie qu'il lui temoignait. + +Le pretexte de la visite etait tout simple: la sante du comte. + +Remy soignait le mari, et remettait les billets a la femme. + +--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule. + + + + +CHAPITRE XV + +COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA +RECEPTION QUI LUI FUT FAITE. + + +Cependant on ne voyait reparaitre au Louvre ni Catherine ni le duc +d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux freres prenait +de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance. + +Le roi n'avait recu aucun message de sa mere, et, au lieu de conclure +selon le Proverbe: "Pas de nouvelles, bonnes nouvelles," il se disait, +au contraire, en secouant la tete: + +--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles! + +Les mignons ajoutaient: + +--_Francois, mal conseille_, aura retenu votre mere. + +_Francois, mal conseille;_ en effet, toute la politique de ce regne +singulier et des trois regnes precedents se reduisait la. + +Mal conseille avait ete le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon +ordonne, du moins autorise la Saint-Barthelemy; mal conseille avait +ete Francois II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal +conseille avait ete Henri II, le pere de cette race perverse, +lorsqu'il fit bruler tant d'heretiques et de conspirateurs avant +d'etre tue par Montgomery, qui, lui-meme, avait ete mal conseille, +disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement +penetre dans la visiere du casque de son roi. + +On n'ose pas dire a un roi: + +"Votre frere a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme +c'est l'usage dans votre famille, a vous detroner, a vous tondre ou a +vous empoisonner; il veut vous faire a vous ce que vous avez fait a +votre frere aine, ce que votre frere aine a fait au sien, ce que votre +mere vous a tous instruits a vous faire les uns aux autres." + +Non, un roi de ce temps-la surtout, un roi du seizieme siecle eut pris +ces observations pour des injures, car un roi etait, en ce temps-la, +un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-simile_ de +Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi +constitutionnel. + +Les mignons disaient donc a Henri III: + +--Sire, votre frere est mal conseille. + +Et, comme une seule personne avait a la fois le pouvoir et l'esprit de +conseiller Francois, c'etait contre Bussy que se soulevait la tempete, +chaque jour plus furieuse et plus pres d'eclater. + +On en etait, dans les conseils publics, a trouver des moyens +d'intimidation, et, dans les conseils prives, a chercher des moyens +d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc +d'Anjou envoyait un ambassadeur. + +Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la +repandit? + +Il serait aussi facile de dire comment se soulevent les tourbillons de +vent dans l'air, les tourbillons de poussiere dans la campagne, les +tourbillons de bruit dans les villes. + +Il y a un demon qui met des ailes a certaines nouvelles et qui les +lache comme des aigles dans l'espace. + +Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une +conflagration generale. Le roi en devint pale de colere, et les +courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maitre, se firent +livides. + +On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on +jura entre autres choses: + +Que, si c'etait un vieillard, cet ambassadeur serait bafoue, berne, +embastille; + +Que, si c'etait un jeune homme, il serait pourfendu, troue a jour, +dechiquete en petits morceaux, lesquels seraient envoyes a toutes les +provinces de France comme un echantillon de la royale colere. + +Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapieres, de +prendre des lecons d'escrime, et de jouer de la dague contre les +murailles. + +Chicot laissa son epee au fourreau, laissa sa dague dans sa gaine, et +se mit a reflechir profondement. + +Le roi, voyant Chicot reflechir, se souvint que Chicot avait, un jour, +dans un point difficile, qui s'etait eclairci depuis, ete de l'avis de +la reine mere, laquelle avait eu raison. + +Il comprit donc que, dans Chicot, etait la sagesse du royaume, et il +interrogea Chicot. + +--Sire, repliqua celui-ci apres avoir murement reflechi, ou +monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous +en envoie pas. + +--Pardieu, dit le roi, c'etait bien la peine de te creuser la joue +avec le poing pour trouver ce beau dilemme. + +--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maitre Machiavelli, +votre auguste mere, que Dieu conserve; patience! + +--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'ecoute. + +--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire; +s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne, +c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le menager. +Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec +elles; recevons leur ambassadeur, et temoignons-lui toutes sortes de +plaisir de le voir. Cela n'engage a rien. Vous rappelez-vous comment +votre frere a embrasse ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur +de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance? + +--Alors tu approuves la politique de mon frere Charles IX? + +--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard +nous trouvons moyen, non pas de nuire a un pauvre diable de heraut +d'armes, d'envoye, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous +trouvons moyen de saisir au collet le maitre, le moteur, le chef, le +tres-grand et tres-honore prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai, +seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les +claquemurer dans un fort plus sur que le Louvre, oh! sire, faisons-le. + +--J'aime assez ce prelude, dit Henri III. + +--Peste, tu n'es pas degoute, mon fils, dit Chicot. Je continue donc. + +--Va! + +--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous +tes amis? + +--Beugler! + +--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour +des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en +verite, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes +de ta menagerie jouer, comme des petits garcons, au fantome, et +essayer de faire peur a des hommes en criant: "Hou! hou!...." Sans +compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront +que c'est a cause d'eux, et ils se croiront des personnages. + +--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes +seuls amis. + +--Veux-tu que je te gagne mille ecus, o mon roi, dit Chicot. + +--Parle. + +--Gage avec moi que ces gens-la resteront fideles a toute epreuve, et +moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien a moi, corps et ame, +d'ici a demain soir. + +L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit a son tour reflechir Henri. Il +ne repondit point. + +--Ah! dit Chicot, voila que tu reves aussi; voila que tu enfonces ton +joli poing dans ta charmante machoire. Tu es plus fort que je ne +croyais, mon fils, car voila que tu flaires la verite. + +--Alors que me conseilles-tu? + +--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitie de la sagesse du roi +Salomon est dans ce mot-la. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne +mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en +gre au moins a ton frere, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier a +tes droles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il +est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom, +ne le degrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez +avantageusement lui-meme. + +--C'est vrai, Chicot. + +--Encore une nouvelle lecon que tu me dois; heureusement que nous ne +comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours +que je me suis vu dans la necessite de souler un moine, et, quand je +fais de ces tours de force-la, j'en ai pour une semaine a etre gris. + +--Un moine! Est-ce ce bon Genovefain dont tu m'as parle? + +--Justement. Tu lui as promis une abbaye. + +--Moi? + +--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui apres ce +qu'il a fait pour toi. + +--Il m'est donc toujours devoue? + +--Il t'adore. A propos, mon fils.... + +--Quoi? + +--C'est dans trois semaines la Fete-Dieu. + +--Apres? + +--J'espere bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession. + +--Je suis le roi tres-chretien, et c'est de mon devoir de donner a mon +peuple l'exemple de la religion. + +--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands +couvents de Paris?.... + +--Comme d'habitude. + +--L'abbaye Sainte-Genevieve en est, n'est-ce pas?.... + +--Sans doute; c'est le second ou je compte me rendre. + +--Bon. + +--Pourquoi me demandes-tu cela? + +--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je +voulais savoir. Bonsoir, Henri. + +En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un +somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre. + +--Quel est ce bruit? dit le roi. + +--Allons, dit Chicot, il est ecrit que je ne dormirai pas, Henri. + +--Eh bien? + +--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service. +Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable. + +En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort +effare. + +--Qu'y a-t-il? demanda le roi. + +--Sire, repondit le capitaine, c'est l'envoye de M. le duc d'Anjou qui +descend au Louvre. + +--Avec une suite? demanda le roi. + +--Non, tout seul. + +--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un +brave. + +--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que dementait +sa froide paleur, allons, qu'on reunisse toute ma cour dans la grande +salle et que l'on m'habille de noir; il faut etre lugubrement vetu +quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frere! + + + + +CHAPITRE XVI + +LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRECEDENT, ECOURTE PAR +L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNEE. + + +Le trone de Henri III s'elevait dans la grande salle. + +Autour de ce trone se pressait une foule fremissante et tumultueuse. + +Le roi vint s'y asseoir, triste et le front plisse. + +Tous les yeux etaient tournes vers la galerie par laquelle le +capitaine des gardes devait introduire l'envoye. + +--Sire, dit Quelus en se penchant a l'oreille du roi, savez-vous le +nom de cet ambassadeur? + +--Non; mais que m'importe? + +--Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple? + +--Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri +s'efforcant de garder son sang-froid. + +--Peut-etre Votre Majeste ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais +nous le voyons bien, nous. + +Henri ne repliqua rien. Il sentait fermenter la colere et la haine +autour de son trone, et s'applaudissait interieurement de jeter deux +remparts de cette force entre lui et ses ennemis. + +Quelus, palissant et rougissant tour a tour, appuya les deux mains sur +la garde de ton epee. + +Schomberg ota ses gants et tira a moitie son poignard hors du +fourreau. + +Maugiron prit son epee des mains d'un page et l'agrafa a sa ceinture. + +D'Epernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea +derriere ses compagnons. + +Quant a Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens +contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait. + +--Faites entrer, dit-il. + +A ces paroles, un silence de mort s'etablit dans la salle, et, du fond +de ce silence, on eut dit qu'on entendait gronder sourdement la colere +du roi. + +Alors un pas sec, alors un pied dont l'eperon sonnait avec orgueil sur +la dalle, retentit dans la galerie. + +Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau a la main. + +Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du +jeune homme. Il s'avanca droit a Henri, salua profondement, et +attendit qu'on l'interrogeat, fierement pose devant le trone, mais +avec une fierte toute personnelle, fierte de gentilhomme qui n'avait +rien d'insultant pour la majeste royale. + +--Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou. + +--Sire, dit Bussy, j'y etais effectivement; mais, comme vous le voyez, +je l'ai quitte. + +--Et qui vous amene dans notre capitale? + +--Le desir de presenter mes bien humbles respects a Votre Majeste. + +Le roi et les mignons se regarderent. Il etait evident qu'ils +attendaient autre chose de l'impetueux jeune homme. + +--Et... rien de plus? dit assez superbement le roi. + +--J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai recu de Son Altesse +monseigneur le duc d'Anjou, mon maitre, de joindre ses respects aux +miens. + +--Et le duc ne vous a rien dit autre chose? + +--Il m'a dit qu'etant sur le point de revenir avec la reine mere il +desirait que Votre Majeste sut le retour d'un de ses plus fideles +sujets. + +Le roi, presque suffoque de surprise, ne put continuer son +interrogatoire. + +Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur. + +--Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il. + +Bussy se retourna, etonne d'avoir un ami dans toute l'assemblee. + +--Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, repliqua Bussy. +Comment se porte M. de Saint-Luc? + +--Mais, fort bien. Il se promene en ce moment avec sa femme du cote +des volieres. + +--Et voila tout ce que vous aviez a me dire, monsieur de Bussy? +demanda le roi. + +--Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur +le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-meme. + +--Tres-bien! dit le roi. + +Et, se levant tout silencieux de son trone, il descendit les deux +degres. + +L'audience etait finie, les groupes se rompirent. + +Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il etait entoure par les quatre +mignons, et comme enferme dans un cercle vivant plein de fremissement +et de menaces. + +A l'extremite de la salle, le roi causait bas avec son chancelier. + +Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec +Chicot. + +Alors, comme s'il fut entre dans le complot et qu'il eut resolu +d'isoler Bussy, le roi appela. + +--Venez ca, Chicot, on a quelque chose a vous dire par ici. + +Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme +d'une lieue. + +Bussy lui rendit son salut avec non moins d'elegance, et demeura seul +dans le cercle. + +Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait ete +avec le roi, il etait devenu poli avec Chicot; de poli il se fit +gracieux. + +Voyant Quelus s'approcher de lui: + +--Eh! bonjour, monsieur de Quelus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur +de vous demander comment va votre maison? + +--Mais assez mal, monsieur, repliqua Quelus. + +--Oh! mon Dieu, s'ecria Bussy, comme s'il eut souci de cette reponse; +et qu'est-il donc arrive? + +--Il y a quelque chose qui nous gene infiniment, repondit Quelus. + +--Quelque chose? fit Bussy avec etonnement; eh! n'etes-vous pas assez +puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Quelus, +pour renverser ce quelque chose? + +--Pardon, monsieur, dit Maugiron en ecartant Schomberg qui s'avancait +pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'etre +interessante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait +dire M. de Quelus. + +--Mais, si ce quelqu'un gene M. de Quelus, dit Bussy, qu'il le pousse +comme vous venez de faire. + +--C'est aussi le conseil que je lui ai donne, monsieur de Bussy, dit +Schomberg, et je crois que Quelus est decide a le suivre. + +--Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas +l'honneur de vous reconnaitre. + +--Peut-etre, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure? + +--Non pas, vous etes fort pale, au contraire. Seriez-vous indispose, +monsieur? + +--Monsieur, dit Schomberg, si je suis pale, c'est de colere. + +--Ah ca! mais vous etes donc comme M. de Quelus, gene par quelque +chose ou par quelqu'un? + +--Oui, monsieur. + +--C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me +gene. + +--Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais, +en verite, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures +renversees me preoccupent. + +--Vous m'oubliez, monsieur, dit d'Epernon en se campant fierement +devant Bussy. + +--Pardon, monsieur d'Epernon, vous etiez derriere les autres, selon +votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connaitre, que ce +n'etait point a moi de vous parler le premier. + +C'etait un spectacle curieux que le sourire et la desinvolture de +Bussy, place entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec +une eloquence terrible. Pour ne pas comprendre ou ils en voulaient +venir, il eut fallu etre aveugle ou stupide. + +Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait etre Bussy. + +Il garda le silence, et le meme sourire demeura imprime sur ses +levres. + +--Enfin! dit avec un eclat de voix et en frappant de sa botte sur la +dalle, Quelus, qui s'impatienta le premier. + +--Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'echo dans cette +salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix +sont doublement sonores sous les voutes de stuc; bien au contraire, +quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur +mon honneur, que les nuees en prennent leur part. J'avance cette +proposition d'apres Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs? + +Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du +jeune homme pour lui parler a l'oreille. + +Bussy l'arreta, + +--Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il; +vous savez combien Sa Majeste est jalouse; elle croirait que nous +medisons. + +Maugiron s'eloigna, plus furieux que jamais. + +Schomberg prit sa place, et, d'un ton empese: + +--Moi, dit-il, je suis un Allemand tres-lourd, tres-obtus, mais +tres-franc; je parle haut pour donner a ceux qui m'ecoutent toutes +facilites de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre +la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui a qui je +m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui a qui je +m'adresse ne veut pas comprendre, alors je.... + +--Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main +agitee s'ecartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls +en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui +semblent sourdre d'un abime et verser incessamment des torrents de +feu; vous? + +Schomberg s'arreta. + +Bussy haussa les epaules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos. + +Il se trouva en face de d'Epernon. + +D'Epernon etait lance, il ne lui etait pas possible de reculer. + +--Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial +dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la +barbe et il n'a pas de noeud a l'epee; il a des bottes noires et un +feutre gris. + +--C'est l'observation que j'etais en train de me faire a moi-meme, mon +cher monsieur d'Epernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais +ou quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voila force, +moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modele de gout +sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous +prie; vous etes si pres de moi, que vous m'avez marche sur le pied, et +M. de Quelus aussi, ce que j'ai senti malgre mes bottes, ajouta-t-il +avec un sourire charmant. + +En ce moment, Bussy, passant entre d'Epernon et Quelus, tendit la main +a Saint-Luc, qui venait d'entrer. + +Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se +passait quelque chose d'extraordinaire, et il entraina Bussy hors du +groupe d'abord, puis hors de la salle. + +Un murmure etrange circulait parmi les mignons et gagnait les autres +groupes de courtisans. + +--C'est incroyable! disait Quelus, je l'ai insulte, et il n'a pas +repondu. + +--Moi, dit Maugiron, je l'ai provoque, et il na pas repondu. + +--Moi, dit Schomberg, ma main s'est levee a la hauteur de son visage, +et il n'a pas repondu. + +--Moi, je lui ai marche sur le pied, criait d'Epernon, marche sur le +pied, et il n'a pas repondu. + +Et il semblait se grandir de toute l'epaisseur du pied de Bussy. + +--Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Quelus. Il y a +quelque chose la-dessous. + +--Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi. + +--Et qu'y a-t-il? + +--Il y a qu'il sent qu'a nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut +pas qu'on le tue. + +En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait a +l'oreille. + +--Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a semble +entendre parler haut de ce cote. + +--Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda +d'Epernon. + +--Oui, vous savez que je suis curieux, repliqua Henri en souriant. + +--Ma foi, rien de bon, sire, dit Quelus; il n'est plus Parisien. + +--Et qu'est-il donc? + +--Il est campagnard; il se range. + +--Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce a dire? + +--C'est-a-dire que je vais dresser un chien a lui mordre les mollets, +dit Quelus; et encore qui sait si, a travers ses bottes, il s'en +apercevra. + +--Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je +l'appellerai Bussy. + +--Moi, dit d'Epernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je +lui ai marche sur le pied, demain je le souffleterai. C'est un faux +brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: "Je me suis assez battu +pour l'honneur, je veux etre prudent pour la vie." + +--Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colere, vous avez ose +maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est a mon +frere? + +--Helas! oui, dit Maugiron, repondant a la feinte colere du roi par +une feinte humilite, et, quoique nous l'avons fort maltraite, sire, je +vous jure qu'il n'a rien repondu. + +Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant a son oreille: + +--Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois +qu'ils ont rugi, hein! + +--Eh! dit Chicot, peut-etre ont-ils miaule. Je connais des gens a qui +le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-etre M. de Bussy +est-il de ces gens-la. Voila pourquoi il sera sorti sans repondre. + +--Tu crois? dit le roi. + +--Qui vivra verra, repondit sentencieusement Chicot. + +--Laisse donc, dit Henri, tel maitre, tel valet. + +--Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de +votre frere? Vous vous tromperiez fort. + +--Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dine. A +tantot! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite a +les venir voir. + + [*] Comediens italiens qui donnaient leurs representations a l'hotel + de Bourgogne. + +L'assemblee s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande +porte. + +Precisement alors M. de Saint-Luc entra par la petite. + +Il arreta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir. + +--Pardon, monsieur de Quelus, dit-il en saluant, demeurez-vous +toujours rue Saint-Honore? + +--Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Quelus. + +--J'ai deux mots a vous dire. + +--Ah! ah! + +--Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enquerir de votre +adresse? + +--Moi, je demeure rue Bethisy, dit Schomberg etonne. + +--D'Epernon, je sais la votre. + +--Rue de Grenelle. + +--Vous etes mon voisin. Et vous, Maugiron? + +--Moi, je suis du quartier du Louvre. + +--Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutot, non, +par vous, Quelus.... + +--A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de +Bussy? + +--Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai a vous +parler, voila tout. + +--A tous quatre? + +--Oui. + +--Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le +presume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez +l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez a nous dire +a chacun en particulier. + +--Parfaitement. + +--Allons chez Schomberg alors, rue Bethisy; c'est a deux pas. + +--Oui, allons chez moi, dit le jeune homme. + +--Soit, messieurs, dit Saint-Luc. + +Et il salua encore. + +--Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg. + +--Tres-volontiers. + +Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le +bras et en occupant toute la largeur de la rue. + +Derriere eux marchaient leurs laquais, armes jusqu'aux dents. + +On arriva ainsi rue de Bethisy, et Schomberg fit preparer le grand +salon de l'hotel. + +Saint-Luc s'arreta dans l'antichambre. + + + + +CHAPITRE XVII + +COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT ETE +DONNE PAR BUSSY. + + +Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et +voyons ce qui s'etait passe entre lui et Bussy. + +Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitte la salle d'audience avec +son ami, en adressant des saluts a tous ceux que l'esprit de +courtisanerie n'absorbait pas au point de negliger un homme aussi +redoutable que Bussy. + +Car, en ces temps de force brutale, ou la puissance personnelle etait +tout, un homme pouvait, s'il etait vigoureux et adroit, se tailler un +petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France. + +C'etait ainsi que Bussy regnait a la cour du roi Henri III. + +Mais ce jour-la, comme nous l'avons vu, Bussy avait ete assez mal recu +dans son royaume. + +Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arreta, et, le regardant avec +inquietude: + +--Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il, +en verite, vous palissez a faire croire que vous etes sur le point de +vous evanouir. + +--Non, dit Bussy; seulement j'etouffe de colere. + +--Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces droles? + +--Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger. + +--Allons, allons, Bussy, du calme. + +--Vous etes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moitie de ce +que je viens d'entendre, du temperament dont je vous connais, il y +aurait deja eu mort d'homme. + +--Enfin, que desirez-vous? + +--Vous etes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donne une preuve +terrible de cette amitie. + +--Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterre, +la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous +me desobligeriez. Certainement, le coup etait joli, et surtout il a +reussi galamment; mais je n'en ai pas le merite: c'est le roi qui me +l'avait montre tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre. + +--Cher ami. + +--Laissons donc le Monsoreau ou il est, et parlons de Diane. A-t-elle +ete un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la +noce? A quand le bapteme? + +--Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort. + +--Plait-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il eut marche sur un +clou aigu. + +--Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse +que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour etre +tombe dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que +jamais. + +--Bah! vraiment! + +--Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a jure de vous +tuer a la premiere occasion. C'est comme cela. + +--Il vit? + +--Helas! oui. + +--Et quel est donc l'ane bate de medecin qui l'a soigne? + +--Le mien, cher ami. + +--Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, ecrase par cette +revelation. Ah ca, mais je suis deshonore alors, vertubleu! moi qui ai +annonce sa mort a tout le monde. Il va trouver ses heritiers en deuil. +Oh! mais je n'en aurai pas le dementi, je le rattraperai, et, a la +prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'epee, je lui en donnerai +quatre, s'il le faut. + +--A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En verite, +Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le +duc qu'il soupconne de vous avoir depeche contre lui; c'est du duc +qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami precieux, un Bayard; +je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de +Remy qui l'a tire d'affaire. + +--Quelle sotte idee il a eue la! + +--Que voulez-vous?... une idee d'honnete homme; il se figure que, +parce qu'il est medecin, il doit guerir les gens. + +--Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-la! + +--Bref, c'est a moi qu'il se pretend redevable de la vie; c'est a moi +qu'il confie sa femme. + +--Ah! je comprends que ce procede vous fasse attendre plus +tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis +tout emerveille. + +--Cher ami! + +--D'honneur! je tombe des nues. + +--Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau. + +--Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc. +Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous previens que je me +commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en +fer. Vous, informez-vous donc aupres du duc d'Anjou si sa bonne mere +ne lui aurait pas donne quelque recette de contre-poison. En +attendant, amusons-nous, tres-cher, amusons-nous! + +Bussy ne put s'empecher de sourire. Il passa son bras sous celui de +Saint-Luc. + +--Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez +rendu qu'une moitie de service. + +Saint-Luc le regarda d'un air etonne. + +--C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait +dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis pret a faire bien +des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah! + +--Non, tres-cher, non, je vous l'ai deja dit, laissons la le +Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque +chose a un autre emploi. + +--Voyons, dites, je vous ecoute. + +--Etes-vous tres-bien avec ces messieurs de la mignonnerie? + +--Ma foi, poil a poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le +rayon nous echauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous +seulement prenait la part de lumiere et de chaleur des autres, oh! +alors, je ne reponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur +jeu. + +--Eh bien! mon ami, ce que vous me dites la me charme. + +--Ah! tant mieux! + +--Admettons que le rayon soit intercepte. + +--Admettons, soit. + +--Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable +griffes, et ouvrons la partie. + +--Je ne vous comprends pas. + +Bussy sourit. + +--Vous allez, s'il vous plait, cher ami, aborder M. de Quelus. + +--Ah! ah! fit Saint-Luc. + +--Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?.... + +--Oui. + +--A merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me +couper la gorge ou de se la faire couper par moi. + +--Je le lui demanderai, cher ami. + +--Cela ne vous fache point? + +--Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de +suite, si cela peut vous etre agreable. + +--Un moment. En allant chez M. de Quelus, vous me ferez, par la meme +occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, a qui vous ferez +la meme proposition, n'est-ce pas? + +--Ah! ah! dit Saint-Luc, a M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y +allez, Bussy! + +Bussy fit un geste qui n'admettait pas de replique. + +--Soit, dit Saint-Luc, votre volonte sera faite. + +--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si +aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, a qui j'ai vu le +hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez a se joindre +aux autres, n'est-ce pas?.... + +--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au +moins? + +--Non pas. + +--Comment, non pas? + +--De la, vous vous rendrez chez M. d'Epernon. Je ne vous arrete pas +longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon; +mais enfin il fera nombre. + +Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque cote de son corps et +regarda Bussy. + +--Quatre? murmura-t-il. + +--C'est cela meme, cher ami, dit Bussy en faisant de la tete un signe +d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas a +un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de +proceder vis-a-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous +possedez a un si supreme degre. + +--Oh! cher ami. + +--Je m'en rapporte a vous pour faire cela... galamment. Que la chose +soit accommodee de facon seigneuriale, n'est-ce pas? + +--Vous serez content, mon ami. + +Bussy tendit en souriant la main a Saint-Luc. + +--A la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons +donc rire a notre tour. + +--Maintenant, cher ami, les conditions. + +--Quelles conditions? + +--Les votres. + +--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs. + +--Vos armes? + +--Les armes de ces messieurs. + +--Le jour, le lieu et l'heure? + +--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs. + +--Mais enfin.... + +--Ne parlons pas de ces miseres-la; faites et faites vite, cher ami. +Je me promene la-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y +retrouverez, la commission faite. + +--Alors, vous attendez? + +--Oui. + +--Attendez donc. Dame! ce sera peut-etre un peu long. + +--J'ai le temps. + +Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens +encore reunis dans la salle d'audience, et comment il entama +l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hotel de +Schomberg, ou nous l'avons laisse, attendant ceremonieusement, et +selon toutes les lois de l'etiquette en vogue a cette epoque, tandis +que les quatre favoris de Sa Majeste, se doutant de la cause de la +visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste +salon. + +Cela fait, les portes s'ouvrirent a deux battants, et un huissier vint +saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son +manteau avec sa rapiere, sur la poignee de laquelle il appuyait sa +main gauche, marcha, le chapeau a la main droite, jusqu'au milieu du +seuil de la porte, ou il s'arreta avec une regularite qui eut fait +honneur au plus habile architecte. + +--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier. + +Saint-Luc entra. + +Schomberg, en sa qualite de maitre de maison, se leva et vint +au-devant de son hote, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau +sur sa tete. + +Cette formalite donnait a la visite sa couleur et son intention. + +Schomberg repondit par un salut, puis, se tournant vers Quelus: + +--J'ai l'honneur de vous presenter, dit-il, M. Jacques de Levis, comte +de Quelus. + +Saint-Luc fit un pas vers Quelus et salua, a son tour, profondement. + +--Je cherchais monsieur, dit-il. + +Quelus salua. + +Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle. + +--J'ai l'honneur de vous presenter M. Louis de Maugiron. + +Meme salutation de la part de Saint-Luc, meme reponse de Maugiron. + +--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc. + +Pour d'Epernon ce fut la meme ceremonie, faite avec le meme flegme et +la meme lenteur. + +Puis, a son tour, Schomberg se nomma lui-meme et recut le meme +compliment. + +Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout. + +--Monsieur le comte, dit-il a Quelus, vous avez insulte M. le comte +Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous presente ses +tres-humbles civilites et vous appelle en combat singulier, tel jour +et a telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec +telles armes qu'il vous plaira jusqu'a ce que mort s'en suive... +Acceptez-vous? + +--Certes, oui, repondit tranquillement Quelus, et M. le comte de Bussy +me fait beaucoup d'honneur. + +--Votre jour, monsieur le comte. + +--Je n'ai pas de preference; seulement j'aimerais mieux demain +qu'apres-demain, apres-demain que les jours suivants. + +--Votre heure? + +--Le matin. + +--Vos armes? + +--La rapiere et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux +instruments. + +Saint-Luc s'inclina. + +--Tout ce que vous deciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de +Bussy. + +Puis il s'adressa a Maugiron, qui repondit la meme chose; puis +successivement aux deux autres. + +--Mais, dit Schomberg, qui recut comme maitre de maison le compliment +le dernier, nous ne songeons pas a une chose, monsieur de Saint-Luc. + +--A laquelle? + +--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses +bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le meme jour et +la meme heure, M. de Bussy pourrait etre fort embarrasse. + +Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les levres. + +--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrasse comme doit l'etre tout +gentilhomme en presence de quatre vaillants comme vous; mais il dit +que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est deja +presente aux Tournelles, pres la Bastille. + +--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Epernon. + +--Tous quatre, reprit Saint-Luc. + +--Separement? demanda Schomberg. + +--Separement ou a la fois; le defi est tout ensemble individuel et +collectif. + +Les quatre jeunes gens se regarderent; Quelus rompit le premier le +silence. + +--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colere; +mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolement faire chacun +notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous +succedant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore.... + +Quelus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensee, firent +un signe d'assentiment. + +--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons +pas a assassiner un galant homme, c'est que le hasard decidat lequel +de nous echerra a M. de Bussy. + +--Mais, dit vivement d'Epernon, les trois autres? + +--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop +d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croises. + +--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quelus en se retournant vers +ses compagnons. + +--Oui, dirent-ils d'une commune voix. + +--Il me serait meme particulierement agreable, dit Schomberg, que M. +de Bussy invitat a cette fete M. de Livarot. + +--Si j'osais emettre une opinion, dit Maugiron, je desirerais que M. +de Balzac d'Antraguet en fut. + +--Et la partie serait complete, dit Quelus, si M. de Riberac voulait +bien accompagner ses amis. + +--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos desirs a M. le comte +de Bussy, et je crois pouvoir vous repondre d'avance qu'il est trop +courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus, +messieurs, qu'a vous remercier bien sincerement de la part de M. le +comte. + +Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre tetes des +gentilshommes provoques s'abaisser au niveau de la sienne. + +Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'a la porte du +salon. + +Dans la derniere antichambre; il trouva les quatre laquais rassembles. + +Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant: + +--Voici pour boire a la sante de vos maitres. + + + + +CHAPITRE XVIII + +EN QUOI M. DE SAINT-LUC ETAIT PLUS CIVILISE QUE M. DE BUSSY, DES +LECONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE +DIANE. + + +Saint-Luc revint tres-fier d'avoir si bien fait sa commission. + +Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce +qui n'etait pas naturel chez un homme aussi brave a la nouvelle d'un +bon et brillant duel. + +--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voila tout herisse. + +--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous +n'ayez pas dit: "Tout de suite." + +--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable! +laissez-leur le temps de venir. Et puis, ou est la necessite de vous +faire si vite une litiere de morts et de mourants? + +--C'est que je voudrais mourir le plus tot possible. + +Saint-Luc regarda Bussy avec cet etonnement que les gens parfaitement +organises eprouvent tout d'abord a la moindre apparence d'un malheur +meme etranger. + +--Mourir! quand on a votre age, votre maitresse et votre nom! + +--Oui! j'en tuerai, je suis sur, quatre, et je recevrai un bon coup +qui me tranquillisera eternellement. + +--Des idees noires! Bussy. + +--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et +qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce +pretendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne +jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un a +echarper.... + +Saint-Luc repondit a cette sortie par un eclat de rire qui fit envoler +toute une volee de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit +jardin du Louvre. + +--Ah! s'ecria-t-il, que voila un homme innocent! Dire que les femmes +aiment ce Bussy, un ecolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il +n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre. + +--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marie! + +--_Nihil facilius,_ comme disait le jesuite Triquet, mon pedagogue; +vous etes l'ami de M. de Monsoreau? + +--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce +butor m'appelle son ami. + +--Eh bien, soyez son ami. + +--Oh!... abuser de ce titre. + +--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre +ami? + +--Mais il le dit. + +--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitie est de +faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est +ainsi que Sa Majeste definit l'amitie, et le roi est lettre. + +Bussy se mit a rire. + +--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'etes +pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifferent, et alors +lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas +content. + +--Au fait, dit Bussy, je le deteste. + +--Et lui vous craint. + +--Vous croyez qu'il ne m'aime pas? + +--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez. + +--Est-ce toujours la logique du pere Triquet? + +--Non, c'est la mienne. + +--Je vous en fais mon compliment. + +--Elle vous satisfait? + +--Non. J'aime mieux etre homme d'honneur. + +--Et laisser madame de Monsoreau guerir moralement et physiquement son +mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle +s'attachera au seul homme qui lui reste.... + +Bussy fronca le sourcil. + +--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle +est de bon conseil. Apres s'etre fait un bouquet dans les parterres de +la reine mere, elle sera de bonne humeur. Ecoutez-la, elle parle d'or. + +En effet, Jeanne arrivait radieuse, eblouissante de bonheur et +petillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout +ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un reveil joyeux, +un riant augure. + +Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que +ce n'est pas le plenipotentiaire Dubois qui a rapporte cette mode +d'Angleterre avec le traite de la quadruple alliance. + +--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une +tresse d'or. + +--Ils se meurent, dit Bussy. + +--Bon! ils sont blesses, et ils s'evanouissent, dit Saint-Luc; je gage +que vous allez les faire revenir a eux, Jeanne. + +--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie. + +--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas a +sourire au comte de Monsoreau, et il a forme le dessein de se retirer. + +--Et de lui laisser Diane? s'ecria Jeanne avec effroi. + +Bussy, inquiet de cette premiere demonstration, ajouta: + +--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir. + +Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'etait pas +evangelique. + +--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Decidement les hommes sont +tous des ingrats! + +--Bon! fit Saint-Luc, voila la morale de ma femme. + +--Ingrat, moi! s'ecria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour +en le soumettant aux laches pratiques de l'hypocrisie. + +--Eh! monsieur, ce n'est la qu'un mechant pretexte, dit Jeanne. Si +vous etiez bien epris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement; +n'etre plus aime. + +--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher. + +--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices +tels.... + +--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne +d'un galant homme. + +Bussy palit a cette seule idee. + +--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai. + +--Madame! madame! + +--Vous etes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous, +n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer a se faire +massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits a un +homme en deployant une force, une volonte dont Samson et Annibal +eussent ete incapables; dompter la bete feroce de Mars pour l'atteler +au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'heroisme! Oh! je le +jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle +fait chaque jour. + +--Merci, repondit Saint-Luc avec un salut reverencieux, qui fit +eclater Jeanne de rire. + +Bussy hesitait. + +--Et il reflechit! s'ecria Jeanne; il ne tombe pas a genoux, il ne +fait pas son _mea culpa_! + +--Vous avez raison, repliqua Bussy, je ne suis qu'un homme, +c'est-a-dire une creature imparfaite et inferieure a la plus vulgaire +des femmes. + +--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu. + +--Que m'ordonnez-vous? + +--Allez tout de suite rendre visite.... + +--A M. de Monsoreau? + +--Eh! qui vous parle de cela?... a Diane. + +--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble. + +--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle +pas toujours pres d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il +etait jaloux? + +Bussy se mit a rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce +fut un trio d'hilarite qui attira aux fenetres tout ce qui se +promenait de courtisans dans les galeries. + +--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu. + +Et sur ce, ils se separerent, Bussy ayant recommande a Saint-Luc de ne +rien dire de la provocation adressee aux mignons. + +Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit. + +Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de +promettre que sa blessure serait guerie avant trois semaines. + +Diane posa un doigt sur ses levres: c'etait sa maniere de saluer. + +Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le +duc d'Anjou avait charge Bussy, la visite a la cour, le malaise du +roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit +Bussy. Diane ne fit qu'en rire. + +Monsoreau, tout pensif a ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers +lui, et lui dit a l'oreille: + +--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas? + +--Je le crois, repliqua Bussy. + +--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain +homme; je le connais, il est perfide: je vous reponds qu'il n'hesite +jamais au bord d'une trahison. + +--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la +circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette +trahison du duc. + +--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous etes mon ami, et je veux +vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une +position difficile, demandez-moi conseil. + +--Monsieur! monsieur! il faut dormir apres le pansement, dit Remy; +allons, dormez! + +--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec +madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant +cette annee. + +--A vos ordres, repondit Bussy. + + + + +CHAPITRE XIX + +LES PRECAUTIONS DE M. DE MONSOREAU. + + +Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours, +Bussy s'en etait apercu et leur rendait pleinement justice. + +Etre un homme d'autrefois eut ete grand et beau pour la posterite; +mais c'etait n'etre plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de +Plutarque, qui avait cesse d'etre son auteur favori depuis que l'amour +l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que +du present, se montrait desormais peu friand d'un article d'histoire +pres de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence. + +Diane etait plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle +se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro +reconnait innes dans l'espece: aimer et tromper. Elle n'avait jamais +eu l'idee de pousser jusqu'a la speculation philosophique ses opinions +sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_. + +--Aimer Bussy, c'etait sa logique,--n'etre qu'a Bussy, c'etait sa +morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main +effleuree, c'etait sa metaphysique. + +M. de Monsoreau,--il y avait deja quinze jours que l'accident lui +etait arrive,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en +mieux. Il avait evite la fievre, grace aux applications d'eau froide, +ce nouveau remede que le hasard ou la Providence avait decouvert a +Ambroise Pare, quand il eprouva tout a coup une grande secousse: il +apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver a Paris avec la reine +mere et ses Angevins. + +Le comte avait raison de s'inquieter: car, le lendemain de son +arrivee, le prince, sous pretexte de venir prendre de ses nouvelles, +se presenta dans son hotel de la rue des Petits-Peres. Il n'y a pas +moyen de fermer sa porte a une Altesse royale qui vous donne une +preuve d'un si tendre interet: M. de Monsoreau recut le prince, et le +prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme. + +Aussitot le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur +son bras, et, malgre les cris de Remy, fit trois fois le tour de son +fauteuil. + +Apres quoi il se rassit dans ce meme fauteuil, autour duquel il +venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de +circonvallation; il avait l'air tres-satisfait, et Diane devina a son +sourire qu'il meditait quelque sournoiserie. + +Mais ceci rentre dans l'histoire privee de la maison de Monsoreau. +Revenons donc a l'arrivee de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient a +la partie epique de ce livre. + +Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifferent aux +observateurs, que le jour ou Monseigneur Francois de Valois fit sa +rentree au Louvre. Voici ce qu'ils remarquerent: + +Beaucoup de morgue de la part du roi; + +Une grande tiedeur de la part de la reine mere; + +Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait +dire: + +--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive, +cette facheuse mine? + +Toute cette reception etait assaisonnee des regards rutilants, +flamboyants, devorants, de MM. de Livarot, de Riberac et d'Antraguet, +lesquels, prevenus par Bussy, etaient bien aises de faire comprendre a +leurs futurs adversaires que, s'il y avait empechement au combat, cet +empechement, pour sur, ne viendrait pas de leur part. + +Chicot, ce jour-la, fit plus d'allees et de venues que Cesar la veille +de la bataille de Pharsale. + +Puis tout rentra dans le calme plat. + +Le surlendemain de sa rentree au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une +seconde visite au blesse. + +Monsoreau, instruit des moindres particularites de l'entrevue du roi +avec son frere, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour +l'entretenir dans les plus hostiles dispositions. + +Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il +reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de +son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre. + +Apres quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la +premiere fois. + +Le meme soir, Diane prevint Bussy que M. de Monsoreau meditait bien +certainement quelque chose. + +Un instant apres, Monsoreau et Bussy se trouverent seuls. + +--Quand je pense, dit Monsoreau a Bussy, que ce prince, qui me fait si +bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait +assassiner par M. de Saint-Luc! + +--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte, +Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-meme que vous +l'aviez provoque, que vous aviez tire l'epee le premier, et que vous +avez recu le coup en combattant. + +--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obeissait aux +instigations du duc d'Anjou. + +--Ecoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de +Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au +roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'epee vous venait +d'Antraguet, de Livarot ou de Riberac, je ne dis pas... mais de +Saint-Luc.... + +--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon +cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstine dans son opinion. + +Bussy eut pu lui repondre, que s'il connaissait mal l'histoire de +France, il connaissait en echange parfaitement celle de l'Anjou, et +surtout de la partie de l'Anjou ou etait enclave Meridor. + +Enfin Monsoreau en vint a se lever et a descendre dans le jardin. + +--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous demenagerons. + +--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'etes pas en bon air dans +la rue des Petits-Peres, ou la distraction vous manque-t-elle? + +--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M. +d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amene toujours avec lui une +trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs eperons m'agace +horriblement les nerfs. + +--Mais ou allez-vous? + +--J'ai ordonne qu'on mit en etat ma petite maison des Tournelles. + +Bussy et Diane, car Bussy etait toujours la, echangerent un regard +amoureux de souvenir. + +--Comment, cette bicoque! s'ecria etourdiment Remy. + +--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau. + +--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connait pas les habitations de +M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeure rue +Beautreillis? + +Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupcon dans son +esprit. + +--Oui, oui, j'irai la, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir +que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la +fenetre, on voit, a trois cents pas de distance, ceux qui viennent +vous faire visite. + +--De sorte? demanda Remy. + +--De sorte qu'on peut les eviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout +quand on se porte bien. + +Bussy se mordit les levres, il craignait qu'il ne vint un temps ou +Monsoreau l'eviterait a son tour. + +Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison, +Bussy blesse, evanoui sur son lit. + +Remy reflechit; aussi fut-il le premier des trois qui parla. + +--Vous ne le pouvez pas, dit-il. + +--Et pourquoi cela, s'il vous plait, monsieur le docteur? + +--Parce qu'un grand veneur de France a des receptions a faire, des +valets a entretenir, des equipages a soigner. Qu'il ait un palais pour +ses chiens, cela se concoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est +impossible. + +--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai. + +--Et puis, dit Remy, car je suis le medecin du coeur comme celui du +corps, ce n'est pas votre sejour ici qui vous preoccupe. + +--Qu'est-ce donc? + +--C'est celui de madame. + +--Eh bien? + +--Eh bien, faites demenager la comtesse. + +--M'en separer! s'ecria Monsoreau en fixant sur Diane un regard ou il +y avait, certes, plus de colere que d'amour. + +--Alors, separez-vous de votre charge, donnez votre demission de grand +veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou +vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous +mecontenterez le roi, et si vous le faites.... + +--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrees, +mais je ne quitterai pas la comtesse. + +Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand +bruit de chevaux et de voix. + +Monsoreau fremit. + +--Encore le duc! murmura-t-il. + +--Oui, justement, dit Remy en allant a la fenetre. + +Le jeune homme n'avait point acheve que, grace au privilege qu'ont les +princes d'entrer sans etre annonces, le duc entra dans la chambre. + +Monsoreau etait aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de +Francois avait ete pour Diane. + +Bientot les galanteries intarissables du duc l'eclairerent mieux +encore; il apportait a Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient +trois ou quatre en leur vie ces patients et genereux artistes qui +illustrerent un temps ou, malgre cette lenteur a les produire, les +chefs-d'oeuvre etaient plus frequents qu'aujourd'hui. + +C'etait un charmant poignard au manche d'or cisele; ce manche etait un +flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinee avec un +merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et +ciel, s'y confondaient dans un pele-mele harmonieux qui forcait le +regard a demeurer longtemps fixe sur cette lame d'azur et d'or. + +--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eut quelque billet +cache dans le manche. + +Le prince alla au-devant de cette crainte en le separant en deux +parties. + +--A vous qui etes chasseur, la lame, dit-il; a la comtesse, le manche. +Bonjour, Bussy, vous voila donc ami intime avec le comte, maintenant? + +Diane rougit. + +Bussy, au contraire, demeura assez maitre de lui-meme. + +--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-meme m'a +charge ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai +obei, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse. + +--C'est vrai, dit le duc. + +Puis, il alla s'asseoir pres de Diane, et lui parla bas. + +Au bout d'un instant: + +--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de +malade. Je vois que la comtesse etouffe, et je vais lui offrir le bras +pour lui faire faire un tour de jardin. + +Le mari et l'amant echangerent un regard courrouce. + +Diane, invitee a descendre, se leva et posa son bras sur celui du +prince. + +--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau a Bussy. Et Monsoreau descendit +derriere sa femme. + +--Ah! ah! dit le duc, il parait que vous allez tout a fait bien? + +--Oui, monseigneur, et j'espere etre bientot en etat de pouvoir +accompagner madame de Monsoreau partout ou elle ira. + +--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer. + +Monsoreau lui-meme sentait combien etait juste la recommandation du +prince. + +Il s'assit a un endroit d'ou il ne pouvait le perdre de vue. + +--Tenez, comte, dit-il a Bussy, si vous etiez bien aimable, des ce +soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'a mon petit hotel de +la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en verite. Arrachee a Meridor +aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la devorer a Paris. + +--Non pas, monsieur, dit Remy a son maitre, non pas, vous ne pouvez +accepter. + +--Et pourquoi cela? dit Monsoreau. + +--Parce que vous etes a M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous +pardonnerait jamais d'avoir aide le comte a lui jouer un pareil tour. + +--Que m'importe? allait s'ecrier l'impetueux jeune homme, lorsque un +coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire. + +Monsoreau reflechissait. + +--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois reclamer +un pareil service; j'irai moi-meme la conduire: car, demain ou apres +demain, je serai en mesure d'habiter cette maison. + +--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge. + +--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme. + +Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit +soupirer Bussy. + +En effet, le soir meme, le comte conduisit sa femme a sa maison des +Tournelles, bien connue de nos lecteurs. + +Remy aida le convalescent a s'y installer. + +Puis, comme c'etait un homme d'un devouement a toute epreuve, comme il +comprit que, dans ce local resserre, Bussy aurait grand besoin de lui, +il se rapprocha de Gertrude, qui commenca par le battre, et finit par +lui pardonner. + +Diane reprit sa chambre, situee sur le devant, cette chambre au +portail et au lit de damas blanc et or. + +Un corridor seulement separait cette chambre de celle du comte de +Monsoreau. + +Bussy s'arrachait des poignees de cheveux. + +Saint-Luc pretendait que les echelles de corde, etant arrivees a leur +plus haute perfection, pouvaient a merveille remplacer les escaliers. + +Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au depit de +M. le duc d'Anjou. + + + + +CHAPITRE XX + +UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES. + + +La surexcitation tient lieu, a quelques hommes, de passion reelle, +comme la faim donne au loup et a la hyene une apparence de courage. + +C'etait sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont +le depit ne pourrait se decrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane a +Meridor, etait revenu a Paris; a son retour, il etait presque amoureux +de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait. + +Il en resultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour +ou il avait appris que le comte le trahissait, il en resultait, +disons-nous, que sa haine s'etait changee en une sorte de fureur, +d'autant plus dangereuse, qu'ayant experimente deja le caractere +energique du comte, il voulait se tenir pret a frapper sans donner +prise sur lui-meme. + +D'un autre cote, il n'avait pas renonce a ses esperances politiques, +bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre +importance l'avait grandi a ses propres yeux. A peine de retour a +Paris, il avait donc recommence ses tenebreuses et souterraines +machinations. Le moment etait favorable. Bon nombre de ces +conspirateurs chancelants, qui sont devoues au succes, rassures par +l'espece de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine +venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou, +ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du +prince a celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et +qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarme. + +Au reste, plus d'epanchement politique du duc envers Bussy: une +hypocrisie amicale, voila tout. Le prince etait vaguement trouble +d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de +cette confiance que Monsoreau, si defiant, avait neanmoins envers lui. +Il s'effrayait aussi de cette joie qui epanouissait le visage de +Diane, de ces fraiches couleurs qui la rendaient si desirable, +d'adorable qu'elle etait. Le prince savait que les fleurs ne se +colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'a l'amour. +Diane etait visiblement heureuse, et pour le prince, toujours +malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilite. + +Ne prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, decide a +se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances, +depuis que la force lui avait reussi; bien conseille, d'ailleurs, par +Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'etre ainsi +arrete dans ses desirs par des obstacles aussi ridicules que le sont +une jalousie de mari et une repugnance de femme. + +Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passe la nuit a +poursuivre ces mauvais reves qu'on fait dans un demi-sommeil fievreux, +il sentit qu'il etait monte au ton de ses desirs, et commanda ses +equipages pour aller voir Monsoreau. + +Monsoreau, comme on le sait, etait parti pour sa maison des +Tournelles. + +Le prince sourit a cette annonce. C'etait la petite piece de la +comedie de Meridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de +l'endroit ou etait situee cette maison; on lui repondit que c'etait +sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui +l'avait accompagne: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux +Tournelles. + +L'escorte se remit en marche, et bientot tout le quartier fut en +rumeur par la presence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui +composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux +laquais et trois chevaux. + +Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la +connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arreterent tous deux devant +la porte, s'engagerent dans l'allee et monterent tous deux; seulement, +le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier. + +Il resulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le +privilegie, ne vit que Monsoreau, lequel le recut couche sur une +chaise longue, tandis que Bussy fut recu dans les bras de Diane, qui +l'etreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet. + +Monsoreau, naturellement pale, devint livide en apercevant le prince. +C'etait sa vision terrible. + +--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariete, monseigneur, dans +cette pauvre maison! en verite, c'est trop d'honneur pour le peu que +je suis. + +L'ironie etait visible, car a peine le comte se donnait-il la peine de +la deguiser. + +Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant +du convalescent avec un sourire: + +--Partout ou va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses +nouvelles. + +--En verite, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois. + +--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous? + +--Beaucoup mieux, monseigneur; je me leve, je vais, je viens, et, dans +huit jours, il n'y paraitra plus. + +--Est-ce votre medecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille? +demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde. + +--Oui, monseigneur. + +--N'etiez-vous pas bien rue des Petits-Peres? + +--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait +trop grand bruit. + +Le comte prononca ces paroles avec un ton de fermete qui n'echappa +point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire +attention. + +--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il. + +--Le jardin me faisait tort, monseigneur, repondit Monsoreau. + +--Mais ou vous promeniez-vous, mon cher? + +--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas. + +Le prince se mordit les levres et se renversa sur sa chaise. + +--Vous savez, comte, dit-il apres un moment de silence, que l'on +demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi? + +--Bah! et sous quel pretexte, monseigneur? + +--Beaucoup pretendent que vous etes mort. + +--Oh! monseigneur, j'en suis sur, repond que je ne le suis pas. + +--Moi, je ne reponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc +vous etes mort. + +Monsoreau se mordit les levres a son tour. + +--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges. + +--Vraiment? + +--Oui; il y a des choses que je leur prefere. + +--Ah! fit le prince, c'est fort desinteresse de votre part. + +--Je suis fait ainsi, monseigneur. + +--En ce cas, puisque vous etes ainsi fait, vous ne trouveriez pas +mauvais que le roi le sut. + +--Qui le lui dirait? + +--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui repete notre +conversation. + +--Ma foi, monseigneur, si l'on repetait au roi tout ce qui se dit a +Paris, Sa Majeste n'aurait pas assez de ses deux oreilles. + +--Que se dit-il donc a Paris, monsieur? dit le prince en se retournant +vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eut pique. + +Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une +tournure un peu trop serieuse pour un convalescent n'ayant pas encore +toute liberte d'agir. Il calma la colere qui bouillonnait au fond de +son ame, et, prenant un visage indifferent: + +--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les evenements +passent, et j'en apercois a peine l'ombre. Si le roi est depite de me +voir si mal faire son service, il a tort. + +--Comment cela? + +--Sans doute; mon accident.... + +--Eh bien? + +--Vient un peu de sa faute. + +--Expliquez-vous. + +--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donne ce coup d'epee, n'est-il pas +des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montre la botte +secrete a l'aide de laquelle il m'a troue la poitrine, et rien ne me +dit meme que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement +depeche. + +Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation. + +--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi. + +--Jusqu'a ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau. + +Le duc tressaillit. + +--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici? + +--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait +deja venue vous presenter ses tres-humbles hommages. + +--Malade? Pauvre femme! + +--Oui, monseigneur. + +--Le chagrin de vous avoir vu souffrir? + +--D'abord; puis la fatigue de cette translation. + +--Esperons que l'indisposition sera de courte duree, mon cher comte. +Vous avez un medecin si habile! + +Et il leva le siege. + +--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement +soigne. + +--Mais c'est le medecin de Bussy que vous me nommez la. + +--Le comte me l'a donne en effet, monseigneur. + +--Vous etes donc tres-lie avec Bussy? + +--C'est mon meilleur, je devrais meme dire c'est mon seul ami, +repondit froidement Monsoreau. + +--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portiere de damas. + +Au meme instant, et comme il passait la tete sous la tapisserie, il +crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et +Bussy apparut tout a coup a son poste au milieu du corridor. + +Le soupcon grandit chez le duc. + +--Nous partons, dit-il a Bussy. + +Bussy, sans repondre, descendit aussitot pour donner a l'escorte +l'ordre de se preparer, mais peut-etre bien aussi pour cacher sa +rougeur au prince. + +Le duc, reste seul sur le palier, essaya de penetrer dans le corridor +ou il avait vu disparaitre la robe de soie. + +Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se +tenait debout, pale et appuye au chambranle, sur le seuil de la porte. + +--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte. + +--C'est vrai, balbutia le duc, merci. + +Et il descendit, la rage dans le coeur. + +Pendant toute la route, qui etait longue cependant, Bussy et lui +n'echangerent pas une seule parole. + +Bussy quitta le duc a la porte de son hotel. + +Lorsque le duc fut rentre et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa +mysterieusement. + +--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoue par le mari. + +--Et peut-etre aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien. + +--Que dis-tu? + +--La verite, Altesse. + +--Acheve alors. + +--Ecoutez, monseigneur, j'espere que vous me pardonnerez, car c'etait +pour le service de Votre Altesse. + +--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance. + +--Eh bien, j'ai guette sous un hangar apres que vous futes monte. + +--Ah! ah! et qu'as-tu vu? + +--J'ai vu paraitre une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher, +j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille +est exercee, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et +tendre baiser. + +--Mais quel etait l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui? + +--Je ne puis reconnaitre des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de +visage, monseigneur. + +--Oui, mais on peut reconnaitre des gants. + +--En effet, il m'a semble... dit Aurilly. + +--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc! + +--Mais ce n'est qu'une presomption. + +--N'importe, dis toujours. + +--Eh bien, monseigneur, il m'a semble que c'etaient les gants de M. de +Bussy. + +--Des gants de buffle brodes d'or, n'est-ce pas? s'ecria le duc, aux +yeux duquel disparut tout a coup le nuage qui voilait la verite. + +--De buffle brodes d'or; oui, monseigneur, c'est cela, repeta Aurilly. + +--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'ecria de nouveau le duc; +aveugle que j'etais! ou plutot, non, je n'etais pas aveugle. +Seulement, je ne pouvais croire a tant d'audace. + +--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle +bien haut. + +--Bussy! repeta encore une fois le duc, se rappelant mille +circonstances qui avaient passe inapercues, et qui, maintenant, +repassaient grandissantes devant ses yeux. + +--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop +legerement; ne pouvait-il y avoir un homme cache dans la chambre de +madame de Monsoreau? + +--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui etait dans le corridor, +l'aurait vu, cet homme. + +--C'est vrai, monseigneur. + +--Et puis, les gants, les gants. + +--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore +entendu.... + +--Quoi? + +--Trois mots. + +--Lesquels? + +--Les voici: A demain soir! + +--O mon Dieu! + +--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet +exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions surs.... + +--Aurilly, demain soir nous recommencerons. + +--Votre Altesse sait que je suis a ses ordres. + +--Bien. Ah! Bussy! repeta le duc entre ses dents, Bussy, traitre a son +seigneur! Bussy, cet epouvantail de tous! Bussy, l'honnete homme.... +Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!.... + +Et le duc, souriant avec une infernale joie, congedia Aurilly pour +reflechir a son aise. + + + + +CHAPITRE XXI + +LES GUETTEURS. + + +Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc +retint pres de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne +perdre aucune de ses demarches. + +Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au +prince; de cette facon, il avait la soiree libre. C'etait sa methode, +et il la pratiquait meme sans arriere-pensee. + +A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son echelle +sous le bras, il s'achemina vers la Bastille. + +Le duc, qui ignorait que Bussy avait une echelle dans son antichambre, +qui ne pouvait croire que l'on marchat seul ainsi dans les rues de +Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hotel pour +prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprets. +Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait deja fait les +trois quarts du chemin. + +Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit +aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la +lumiere aux vitres. + +C'etait le signal convenu entre lui et Diane. + +Il jeta son echelle au balcon. Cette echelle, munie de six crampons +places en sens inverses, accrochait toujours quelque chose. + +Au bruit, Diane eteignit sa lampe et ouvrit la fenetre pour assurer +l'echelle. + +La chose fut faite en un instant. + +Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les +coins et recoins: la place lui parut deserte. + +Alors elle fit signe a Bussy qu'il pouvait monter. + +Bussy, sur ce signe, escalada les echelons deux a deux. Il y en avait +dix: ce fut l'affaire de cinq enjambees, c'est-a-dire de cinq +secondes. + +Ce moment avait ete heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait +par la fenetre, M. de Monsoreau, apres avoir ecoute patiemment pendant +plus de dix minutes a la porte de sa femme, descendait peniblement +l'escalier, appuye sur le bras d'un valet de confiance, lequel +remplacait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni +d'appareils ni de topiques. + +Cette double manoeuvre, qu'on eut dite combinee par un habile +strategiste, s'executa de cette facon, que Monsoreau ouvrait la porte +de la rue juste au moment ou Bussy retirait son echelle et ou Diane +fermait sa fenetre. + +Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue etait +deserte, et le comte ne vit rien. + +--Aurais-tu ete mal renseigne? demanda Monsoreau a son domestique. + +--Non, monseigneur, repondit celui-ci. Je quitte l'hotel d'Anjou, et +le maitre palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que +monseigneur avait commande deux chevaux pour ce soir. Maintenant, +monseigneur, peut-etre etait-ce pour aller tout autre part qu'ici. + +--Ou veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre. + +Le comte etait comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste +de l'humanite puisse etre preoccupee d'autre chose que de les +tourmenter. + +Il regarda autour de lui une seconde fois. + +--Peut-etre eusse-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane, +murmura-t-il. Mais peut-etre ont-ils des signaux pour correspondre; +elle l'eut prevenu de ma presence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut +encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons, +conduis-moi a cette cachette, de laquelle tu pretends que l'on peut +tout voir. + +--Venez, monseigneur, dit le valet. + +Monsoreau s'avanca, moitie s'appuyant au bras de son domestique, +moitie se soutenant au mur. + +En effet, a vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du cote de la +Bastille, se trouvait un enorme tas de pierre provenant de maisons +demolies et servant de fortifications aux enfants du quartier +lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et +des Bourguignons. + +Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratique une espece de +guerite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes. + +Il etendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit +dessus. + +Le valet se placa aux pieds du comte. + +Un mousqueton tout charge etait pose a tout evenement a cote d'eux. + +Le valet voulut appreter la meche de l'arme; mais Monsoreau l'arreta. + +--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que +celui que nous eventons, et il y a peine de la hart pour quiconque +porte la main sur lui. + +Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusque dans le voisinage +d'une bergerie, se portaient des fenetres de Diane dans les +profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues +adjacentes, car il desirait surprendre et craignait d'etre surpris. + +Diane avait prudemment ferme ses epais rideaux de tapisserie, en sorte +qu'a leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui denoncait +la vie, dans cette maison absolument noire. + +Monsoreau n'etait pas embusque depuis dix minutes, que deux chevaux +parurent a l'embouchure de la rue Saint-Antoine. + +Le valet ne parla point; mais il etendit la main dans la direction des +deux chevaux. + +--Oui, dit Monsoreau, je vois. + +Les deux cavaliers mirent pied a terre a l'angle de l'hotel des +Tournelles, et ils attacherent leurs chevaux aux anneaux de fer +disposes dans la muraille a cet effet. + +--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il +sera parti directement de votre hotel; il avait dix minutes d'avance +sur vous, il est entre. + +--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le +verrons sortir. + +--Oui, mais quand? dit Aurilly. + +--Quand nous voudrons, dit le prince. + +--Serait-ce trop de curiosite que de vous demander comment vous +comptez vous y prendre, monseigneur? + +--Rien de plus facile. Nous n'avons qu'a heurter a la porte, l'un de +nous, c'est-a-dire toi, par exemple, sous pretexte que tu viens +demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au +bruit. Alors, toi entre dans la maison, lui sort par la fenetre, et +moi, qui serai reste dehors, je le verrai deguerpir. + +--Et le Monsoreau? + +--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je +fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouve mauvaise +mine dans la journee; rien de plus simple. + +--C'est on ne peut plus ingenieux, monseigneur, dit Aurilly. + +--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau a son valet. + +--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons +manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce cote. + +--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait +expres pour cacher Votre Altesse. + +--Oui; mais attends, peut-etre y a-t-il moyen de voir a travers les +fentes des rideaux. + +En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallume ou rapproche la +lampe, et une legere lueur filtrait du dedans au dehors. + +Le duc et Aurilly tournerent et retournerent pendant plus de dix +minutes, afin de chercher un point d'ou leurs regards pussent penetrer +dans l'interieur de la chambre. Pendant ces differentes evolutions, +Monsoreau bouillait d'impatience et arretait souvent sa main sur le +canon du mousquet, moins froid que cette main. + +--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; devorerai-je encore cet +affront? Non, non: tant pis, ma patience est a bout. Mordieu! ne +pouvoir ni dormir, ni veiller, ni meme souffrir tranquille, parce +qu'un caprice honteux s'est loge dans le cerveau oisif de ce miserable +prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de +Monsoreau; et qu'il vienne de ce cote, je lui fais, sur mon honneur, +sauter la cervelle. Allume la meche, Rene, allume.... + +En ce moment, justement le prince, voyant qu'il etait impossible a ses +regards de penetrer a travers l'obstacle, en etait revenu a son +projet, et s'appretait a se cacher dans les decombres, tandis +qu'Aurilly allait frapper a la porte, quand tout a coup, oubliant la +distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement +sa main sur le bras du duc d'Anjou. + +--Eh bien, monsieur, dit le prince etonne, qu'y a-t-il? + +--Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly. + +--Mais pourquoi cela? + +--Ne voyez-vous rien briller a gauche? Venez, monseigneur, venez. + +--En effet, je vois comme une etincelle au au milieu de ces pierres. + +--C'est la meche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur. + +--Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut etre embusque la? + +--Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. Eloignons-nous, faisons +un detour, et revenons d'un autre cote. Le serviteur donnera l'alarme, +et nous verrons Bussy descendre par la fenetre. + +--En effet, tu as raison, dit le duc; viens. + +Tous deux traverserent la rue pour regagner la place ou ils avaient +attache leurs chevaux. + +--Ils s'en vont, dit le valet. + +--Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus? + +--Mais il me semble bien, a moi, que c'est le prince et Aurilly. + +--Justement. Mais tout a l'heure j'en serai plus sur encore. + +--Que va faire monseigneur? + +--Viens. + +Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue +Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir +par le boulevard de la Bastille. + +Monsoreau rentrait et ordonnait de preparer sa litiere. + +Ce qu'avait prevu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy +prit l'alarme: la lumiere s'eteignit de nouveau, la fenetre se +rouvrit, l'echelle de corde fut fixee, et Bussy, a son grand regret, +oblige de fuir comme Romeo, mais sans avoir, comme Romeo, vu se lever +le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette. + +Au moment ou il mettait pied a terre et ou Diane lui renvoyait +l'echelle, le duc et Aurilly debouchaient a l'angle de la Bastille. +Ils virent, juste au-dessous de la fenetre de la belle Diane, une +ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut +presque aussitot au coin de la rue Saint-Paul. + +--Monsieur, disait le valet, nous allons reveiller toute la maison. + +--Qu'importe? repondait Monsoreau furieux; je suis le maitre ici, ce +me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y +faire M. le duc d'Anjou. + +La litiere etait prete. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui +logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient +l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrives et +eurent pris place aux deux portieres, la machine partit au trot de +deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut a la porte +de l'hotel d'Anjou. + +Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que +leurs chevaux n'etaient pas encore debrides. + +Monsoreau, qui avait ses entrees libres chez le prince, parut sur le +seuil juste au moment ou celui-ci, apres avoir jete son feutre sur un +fauteuil, tendait ses bottes a un valet de chambre. + +Cependant un valet, qui l'avait precede de quelques pas, annonca M. le +grand veneur. + +La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'eut pas plus +etonne celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre. + +--Monsieur de Monsoreau! s'ecria-t-il avec une inquietude qui percait +a la fois et dans sa paleur et dans l'emotion de sa voix. + +--Oui, monseigneur, moi-meme, dit le comte en comprimant ou plutot en +essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses arteres. + +L'effort qu'il faisait sur lui-meme fut si violent, que M. de +Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un +siege place a l'entree de la chambre. + +--Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment +meme, vous etes si pale, que vous semblez pres de vous evanouir. + +--Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop +importantes a confier a Votre Altesse. Peut-etre m'evanouirai-je +apres, c'est possible. + +--Voyons, parlez, mon cher comte, dit Francois tout bouleverse. + +--Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau. + +Le duc congedia tout le monde, meme Aurilly. + +Les deux hommes se trouverent seuls. + +--Votre Altesse rentre? dit Monsoreau. + +--Comme vous voyez, comte. + +--C'est bien imprudent a Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les +rues. + +--Qui vous dit que j'ai ete par les rues? + +--Dame! cette poussiere qui couvre vos habits, monseigneur.... + +--Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y +avait pas a se meprendre, faites-vous donc encore un autre metier que +celui de grand veneur? + +--Le metier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mele +aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres. + +--Et que vous rapporte ce metier, monsieur? + +--De savoir ce qui se passe. + +--C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour +etre a portee d'appeler. + +--Tres-curieux, dit Monsoreau. + +--Alors, contez-moi ce ce que vous avez a me dire. + +--Je suis venu pour cela. + +--Vous permettez que je m'assoie? + +--Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidele ami comme moi, +qui ne vient a cette heure et dans l'etat ou il est que pour vous +rendre un signale service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est, +sur mon honneur, que je ne puis rester debout. + +--Un service? reprit le duc, un service? + +--Oui. + +--Parlez donc. + +--Monseigneur, je viens a Votre Altesse de la part d'un puissant +prince. + +--Du roi? + +--Non, de monseigneur le duc de Guise. + +--Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose. +Approchez-vous et parlez bas. + + + + +CHAPITRE XXII + +COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRES AVOIR SIGNE, IL +PARLA. + + +Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau. +Puis, rompant le premier ce silence: + +--Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous a me dire +de la part de MM. de Guise? + +--Beaucoup de choses, monseigneur. + +--Ils vous ont donc ecrit? + +--Oh! non pas; MM. de Guise n'ecrivent plus depuis l'etrange +disparition de maitre Nicolas David. + +--Alors, vous avez donc ete a l'armee? + +--Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus a Pans. + +--MM. de Guise sont a Paris! s'ecria le duc. + +--Oui, monseigneur. + +--Et je ne les ai pas vus! + +--Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en meme temps +Votre Altesse. + +--Et je ne suis pas prevenu? + +--Si fait, monseigneur, puisque je vous previens. + +--Mais que viennent-ils faire? + +--Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez +donne. + +--Moi! je leur ai donne rendez-vous? + +--Sans doute, le meme jour ou Votre Altesse a ete arretee, elle avait +recu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait repondre +verbalement par moi-meme, qu'ils n'avaient qu'a se trouver a Paris du +31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oublie MM. de +Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oublie, +monseigneur. + +Francois palit, Il s'etait passe tant d'evenements depuis ce jour, +qu'il avait oublie ce rendez-vous, si important qu'il fut. + +--C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient a cette epoque +entre MM. de Guise et moi n'existent plus. + +--S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les +en prevenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement. + +--Comment cela? + +--Oui, peut-etre vous croyez-vous delie envers eux, monseigneur; mais +eux continuent de se croire lies envers vous. + +--Piege, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse +pas deux fois prendre. + +--Et ou monseigneur a-t-il ete pris une fois? + +--Comment! ou ai-je ete pris? Au Louvre, mordieu! + +--Est-ce par la faute de MM. de Guise? + +--Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis +qu'ils n'ont en rien aide a ma fuite. + +--C'eut ete difficile, attendu qu'ils etaient en fuite eux-memes. + +--C'est vrai, murmura le duc. + +--Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas ete charge de vous dire, +de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils +pouvaient compter sur vous, et que le jour ou vous marcheriez sur +Paris, ils y marcheraient de leur cote? + +--C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point marche sur Paris. + +--Si fait, monseigneur, puisque vous y etes. + +--Oui; mais je suis a Paris comme l'allie de mon frere. + +--Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que +l'allie des Guise. + +--Que suis-je donc? + +--Monseigneur est leur complice. + +Le duc d'Anjou se mordit les levres. + +--Et vous dites qu'ils vous ont charge de m'annoncer leur arrivee? + +--Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur. + +--Mais ils ne vous ont pas communique les motifs de leur retour? + +--Ils m'ont tout communique, monseigneur, me sachant l'homme de +confiance de Votre Altesse, motifs et projets. + +--Ils ont donc des projets? Lesquels? + +--Les memes, toujours. + +--Et ils les croient praticables? + +--Ils les tiennent pour certains. + +--Et ces projets ont toujours pour but?.... + +Le duc s'arreta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement +suivre ceux qu'il venait de dire. + +Monsoreau acheva la pensee du duc. + +--Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur. + +Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage. + +--Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable? + +--Votre sagesse en decidera. + +--Ma sagesse? + +--Oui, voici les faits, faits visibles, irrecusables. + +--Voyons. + +--La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a ete qu'une comedie, +vile appreciee, et jugee aussitot qu'appreciee. Or, maintenant; la +reaction s'opere, et l'Etat tout entier se souleve contre la tyrannie +du roi et de ses creatures. Les preches sont des appels aux armes, les +eglises des lieux ou l'on maudit le roi en place de prier Dieu. +L'armee fremit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos emissaires +ne rapportent que signatures et adhesions nouvelles a la Ligue; enfin +le regne de Valois touche a son terme. Dans une pareille occurrence, +MM. de Guise ont besoin de choisir un competiteur serieux au trone, et +leur choix s'est naturellement arrete sur vous. Maintenant +renoncez-vous a vos idees d'autrefois? + +Le duc ne repondit pas. + +--Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur? + +--Dame! repondit le prince, je pense.... + +--Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec +moi. + +--Je pense, dit le duc, que mon frere n'a pas d'enfants; qu'apres lui +le trone me revient; qu'il est d'une vacillante sante. Pourquoi donc +me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon +nom, ma dignite, mon affection, dans une rivalite inutile; pourquoi +enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans +peril? + +--Voila justement, dit Monsoreau, ou est l'erreur de Votre Altesse: le +trone de votre frere ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de +Guise ne peuvent etre rois eux-memes, mais ils ne laisseront regner +qu'un roi de leur facon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi +regnant, ils avaient compte que ce serait Votre Altesse; mais, au +refus de Votre Altesse, je vous en previens, ils en chercheront un +autre. + +--Et qui donc, s'ecria le duc d'Anjou en froncant le sourcil, qui donc +osera s'asseoir sur le trone de Charlemagne? + +--Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voila tout, monseigneur; fils de +saint Louis pour fils de saint Louis. + +--Le roi de Navarre? s'ecria Francois. + +--Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants, +c'est vrai; mais on est sur qu'il en peut avoir. + +--Il est huguenot. + +--Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti a la Saint-Barthelemy? + +--Oui, mais il a abjure depuis. + +--Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le +trone. + +--Ils croient donc que je cederai mes droits sans les defendre? + +--Je crois que le cas est prevu. + +--Je les combattrai rudement. + +--Peuh! ils sont gens de guerre. + +--Je me mettrai a la tete de la Ligue. + +--Ils en sont l'ame. + +--Je me reunirai a mon frere. + +--Votre frere sera mort. + +--J'appellerai les rois de l'Europe a mon aide. + +--Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre a des rois; mais +ils y regarderont a deux fois avant de faire la guerre a un peuple. + +--Comment, a un peuple? + +--Sans doute, MM. de Guise sont decides a tout, meme a constituer des +Etats, meme a faire une republique. + +Francois joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau +etait effrayant avec ses reponses qui repondaient si bien. + +--Une republique? murmura-t-il. + +--Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme a Genes, comme a Venise. + +--Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France +une republique. + +--Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez ete si +desinteresse, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se +compose plus guere que de M. de Bussy et de moi. + +--Le duc ne put reprimer un sourire sinistre. + +--Je suis lie, alors, dit-il. + +--Mais a peu pres, monseigneur. + +--Alors, qu'a-t-on besoin de recourir a moi, si je suis, comme vous le +dites, denue de toute puissance? + +--C'est-a-dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de +Guise; mais que vous pouvez tout avec eux. + +--Je peux tout avec eux? + +--Oui, dites un mot, et vous etes roi. + +Le duc se leva fort agite, se promena par la chambre, froissant tout +ce qui tombait sous sa main: rideaux, portieres, tapis de table; puis +enfin il s'arreta devant Monsoreau. + +--Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux +amis, toi et Bussy. + +Et il prononca ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il +avait eu le temps de substituer a sa pale fureur. + +--Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie. + +--Ainsi donc, fidele serviteur, reprit le duc, parle, je t'ecoute. + +--Vous l'ordonnez, monseigneur? + +--Oui. + +--Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan. + +Le duc palit, mais il s'arreta pour ecouter. + +Le comte reprit: + +--C'est dans huit jours la Fete-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur? + +--Oui. + +--Le roi, pour cette sainte journee, medite depuis longtemps une +grande procession aux principaux couvents de Paris. + +--C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession a +pareille epoque. + +--Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes, +ou du moins les gardes restent a la porte. Le roi s'arrete devant +chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_, +le tout accompagne des sept psaumes de la penitence. + +--Je sais tout cela. + +--Il ira a l'abbaye Sainte-Genevieve comme aux autres. + +--Sans contredit. + +--Seulement, comme un accident sera arrive en face du couvent.... + +--Un accident? + +--Oui, un egout se sera enfonce pendant la nuit. + +--Eh bien? + +--Le reposoir ne pourra etre sous le porche, il sera dans la cour +meme. + +--J'ecoute. + +--Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront +avec lui; mais derriere le roi et ces quatre ou cinq personnes, on +fermera les portes. + +--Et alors? + +--Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connait les moines qui feront +les honneurs de l'abbaye a Sa Majeste! + +--Ce seront les memes? + +--Qui etaient la quand on a sacre Votre Altesse, justement. + +--Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur? + +--Oh! pour le tondre, voila tout: vous connaissez ce quatrain: + + De trois couronnes, la premiere + Tu perdis, ingrat et fuyard; + La seconde court grand hasard; + Des ciseaux feront la derniere. + +--On osera faire cela? s'ecria le duc l'oeil brillant d'avidite; on +touchera un roi a la tete? + +--Oh! il ne sera plus roi alors. + +--Comment cela? + +--N'avez-vous pas entendu parler d'un frere genovefain, d'un +saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des +miracles? + +--De frere Gorenflot? + +--Justement. + +--Le meme qui voulait precher la Ligue l'arquebuse sur l'epaule? + +--Le meme. + +--Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois la, le frere +se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura +abdique, madame de Montpensier entrera les ciseaux a la main. Les +ciseaux sont achetes; madame de Montpensier les porte pendus a son +cote. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement +ciseles: A tout seigneur tout honneur. + +Francois demeura muet; son oeil faux s'etait dilate comme celui d'un +chat qui guette sa proie dans l'obscurite. + +--Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce +au peuple que le roi, eprouvant un saint repentir de ses fautes, a +exprime le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent +que la vocation soit reelle, M. le duc de Guise tient l'armee, M. le +cardinal tient l'Eglise, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces +trois pouvoirs-la on fait croire au peuple a peu pres tout ce que l'on +veut. + +--Mais on m'accusera de violence! dit le duc apres un instant. + +--Vous n'etes pas tenu de vous trouver la. + +--On me regardera comme un usurpateur. + +--Monseigneur oublie l'abdication. + +--Le roi refusera. + +--Il parait que frere Gorenflot est non-seulement un homme +tres-capable, mais encore un homme tres-fort. + +--Le plan est donc arrete? + +--Tout a fait. + +--Et l'on ne craint pas que je le denonce? + +--Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sur, arrete +contre vous, dans le cas ou vous trahiriez. + +--Ah! ah! dit Francois. + +--Oui, monseigneur, et celui-la, je ne le connais pas; on me sait trop +votre ami pour me l'avoir confie. Je sais qu'il existe, voila tout. + +--Alors je me rends, comte; que faut-il faire? + +--Approuver. + +--Eh bien, j'approuve. + +--Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles. + +--Comment donc faut-il l'approuver encore? + +--Par ecrit. + +--C'est une folie que de supposer que je consentirai a cela. + +--Et pourquoi? + +--Si la conjuration avorte. + +--Justement, c'est pour le cas ou elle avorterait qu'on demande la +signature de monseigneur. + +--On veut donc se faire un rempart de mon nom? + +--Pas autre chose. + +--Alors je refuse mille fois. + +--Vous ne pouvez plus. + +--Je ne peux plus refuser? + +--Non. + +--Etes-vous fou? + +--Refuser, c'est trahir. + +--En quoi? + +--En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre +Altesse qui m'a ordonne de parler. + +--Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront; +j'aurai choisi mon danger, au moins. + +--Monseigneur, prenez garde de mal choisir. + +--Je risquerai, dit Francois un peu emu, mais essayant neanmoins de +conserver sa fermete. + +--Dans votre interet, monseigneur, dit le comte, je ne vous le +conseille pas. + +--Mais je me compromets en signant + +--En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez! + +Francois frissonna. + +--On oserait? dit-il. + +--On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avances; il +faut qu'ils reussissent, a quelque prix que ce soit. + +Le duc tomba dans une indecision facile a comprendre. + +--Je signerai, dit-il. + +--Quand cela? + +--Demain. + +--Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite. + +--Mais encore faut-il que MM. de Guise redigent l'engagement que je +prends vis-a-vis d'eux. + +--Il est tout redige, monseigneur, je l'apporte. + +Monsoreau tira un papier de sa poche: c'etait une adhesion pleine et +entiere au plan que nous connaissons. + +Le duc le lut d'un bout a l'autre, et, a mesure qu'il lisait, le comte +pouvait le voir palir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manquerent, +et il s'assit ou plutot il tomba devant la table. + +--Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui presentant la plume. + +--Il faut donc que je signe? dit Francois en appuyant la main sur son +front, car la tete lui tournait. + +--Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force. + +--Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat. + +--Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous +previens; c'est bien different. + +--Donnez, fit le duc. + +Et, comme faisant un effort sur lui-meme, il prit ou plutot il arracha +la plume des mains du comte, et signa. + +Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il +lui vit poser la plume sur le papier, il fut oblige de s'appuyer sur +la table; sa prunelle semblait se dilater a mesure que la main du duc +formait les lettres qui composaient son nom. + +--Ah! dit-il quand le duc eut fini. + +Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc +avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et +l'etoffe en tresse de soie qui remplacait le gilet a cette epoque, +boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus. + +Le duc regardait faire avec etonnement, ne comprenant rien a +l'expression de ce visage pale, sur lequel passait comme un eclair de +feroce joie. + +--Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent. + +--Comment cela? demanda le duc. + +--Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous +venez de le faire il n'y a qu'un instant encore. + +--Qu'est-ce a dire? + +--C'est-a-dire que, ce soir, monseigneur, vous avez ete poursuivre +d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point +de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa +permission. + +--Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez +parler? + +--Oui, monseigneur, puisque vous avez devine si juste du premier coup, +je n'essayerai pas meme de nier. J'ai epouse Diane de Meridor; elle +est a moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas meme un +prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sur, je le +jure par mon nom et sur ce poignard. + +Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui +recula. + +--Monsieur, vous me menacez! dit Francois, pale de colere et de rage. + +--Non, mon prince; comme tout a l'heure, je vous avertis seulement. + +--Et de quoi m'avertissez-vous? + +--Que personne n'aura ma femme. + +--Et moi, maitre sot, s'ecria le duc d'Anjou hors de lui, je vous +reponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a deja. + +Monsoreau poussa un cri terrible en enfoncant ses deux mains dans ses +cheveux. + +--Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur? + +Et son bras, toujours arme, n'avait qu'a s'etendre pour aller percer +la poitrine du prince. + +Francois se recula. + +--Vous etes en demence, comte, dit-il en s'appretant a frapper sur le +timbre. + +--Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez +de dire que quelqu'un possede ma femme; vous l'avez dit. + +--Je le repete. + +--Nommez cette personne et prouvez le fait. + +--Qui etait embusque, ce soir, a vingt pas de votre porte, avec un +mousquet? + +--Moi. + +--Eh bien, comte, pendant ce temps.... + +--Pendant ce temps.... + +--Un homme etait chez vous, ou plutot chez votre femme. + +--Vous l'avez vu entrer? + +--Je l'ai vu sortir. + +--Par la porte? + +--Par la fenetre. + +--Vous avez reconnu cet homme? + +--Oui, dit le duc. + +--Nommez-le, s'ecria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne +reponds de rien. + +Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire +passa sur ses levres. + +--Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et +sur mon ame, avant huit jours, je vous ferai connaitre l'homme qui +possede votre femme. + +--Vous le jurez? s'ecria Monsoreau. + +--Je vous le jure. + +--Eh bien, monseigneur, a huit jours, dit comte en frappant sa +poitrine a l'endroit ou etait le papier signe du prince... a huit +jours, ou vous comprenez. + +--Revenez dans huit jours: voila tout ce que j'ai a vous dire. + +--Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai +toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut +se venger. + +Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on eut pu, +facilement prendre pour un geste de menace. + + + + +CHAPITRE XXIII + +UNE PROMENADE AUX TOURNELLES. + + +Cependant peu a peu les gentilshommes angevins etaient revenus a +Paris. + +Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils +connaissaient trop bien le roi, son frere et sa mere, pour esperer que +les choses se passassent en embrassades de famille. + +Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait ete faite par +les amis du roi, et ils ne voulaient pas se decider a croire qu'on put +leur donner un triomphe pour pendant a cette ceremonie assez +desagreable. + +Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville armes +jusqu'a la gorge, prets a faire feu sur le moindre geste suspect, et +ils degainerent cinquante fois, avant d'arriver a l'hotel d'Anjou, +contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les +regarder passer. Antraguet surtout se montrait feroce, et reportait +toutes ces disgraces a MM. les mignons du roi, se promettant de leur +en dire, a l'occasion, deux mots fort explicites. + +Il fit part de ce projet a Riberac, homme de bon conseil, et celui-ci +lui repondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir +a sa portee une frontiere ou deux. + +--On s'arrangera pour cela, dit Antraguet. + +Le duc leur fit bon accueil. C'etaient ses hommes a lui, comme MM. de +Maugiron, Quelus, Schomberg et d'Epernon etaient ceux du roi. + +Il debuta par leur dire: + +--Mes amis, on songe a vous tuer un peu, a ce qu'il parait. Le vent +est a ces sortes de receptions; gardez-vous bien. + +--C'est fait, monseigneur, repliqua Antraguet; mais ne convient-il pas +que nous allions offrir a Sa Majeste nos tres-humbles respects? Car +enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur a l'Anjou. Que +vous en semble? + +--Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous +accompagnerai. + +Les trois jeunes gens se consulterent du regard. A ce moment, Bussy +entra dans la salle et vint embrasser ses amis. + +--Eh! dit-il, vous etes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends? +Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme Cesar +dans le senat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons +emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son +manteau. + +--Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu a ces messieurs. + +Bussy se mit a rire. + +--Eh! eh! dit-il, on verra, on verra. + +Le duc le regarda tres-attentivement. + +--Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur +restera dans son jardin a abattre des tetes de pavot. + +Francois feignit de rire tres-joyeusement. Le fait est qu'au fond il +se trouvait heureux de n'avoir plus la corvee a faire. + +Les Angevins se parerent superbement. C'etaient de fort grands +seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et +passementerie, le revenu des terres paternelles. + +Leur reunion etait un melange d'or, de pierreries et de brocart, qui, +sur le chemin, fit crier noel au populaire, dont le flair infaillible +devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrases de haine pour les +mignons du roi. + +Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils +attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Quelus, +Maugiron, Schomberg et d'Epernon, qui, saluant avec politesse et +temoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle +au Angevins. + +--Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effacait le plus +possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche, +elle perd beaucoup de son desagrement. + +--Messieurs, dit Schomberg, vous etes la fine fleur de la grace et de +la courtoisie. Vous plait-il que nous metamorphosions cette reception, +qui est manquee, en une petite promenade? + +--Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement +Antraguet, a qui Bussy toucha legerement le bras pour lui dire: + +--Tais-toi donc, et laisse-les faire. + +--Ou irions-nous donc bien? dit Quelus en cherchant. + +--Je connais un charmant endroit du cote de la Bastille, fit +Schomberg. + +--Messieurs, nous vous suivons, dit Riberac; marchez devant. + +En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre +Angevins, et se dirigerent par les quais vers l'ancien enclos des +Tournelles, alors Marche-aux-Chevaux, sorte de place unie, plantee de +quelques arbres maigres, et semee ca et la de barrieres destinees a +arreter les chevaux ou a les attacher. + +Chemin faisant, les huit gentilshommes s'etaient pris par le bras, et, +avec mille civilites, s'entretenaient de sujets gais et badins, au +grand ebahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout +a l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les +pourceaux d'Herode. + +On arriva. + +Quelus prit la parole. + +--Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme +le pied tient bien sur ce salpetre. + +--Ma foi, oui, repliqua Antraguet en battant plusieurs appels. + +--Eh bien, continua Quelus, nous avions pense, ces messieurs et moi, +que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici +pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a +fait l'honneur de nous appeler tous quatre. + +--C'est vrai, dit Bussy a ses amis stupefaits. + +--Il n'en avait rien dit, s'ecria Antraguet. + +--Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit +Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou? + +--Certes, oui, repliquerent les trois Angevins d'une seule voix; +l'honneur est tel, que nous nous en rejouissons. + +--C'est a merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous +plait-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre? + +--J'aime assez cette methode, dit Riberac avec des yeux ardents... et +alors.... + +--Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous +les memes sentiments, donc nous sommes inspires de Dieu; c'est Dieu +qui fait les idees humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien, +laissons a Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que +rien n'est plus indifferent au cas ou nous conviendrions que le +premier libre charge les autres. + +--Et il le faut! et il le faut! s'ecrierent les mignons. + +--Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au +sort. + +--Tirerent-ils au sort? dit Quelus en reflechissant. + +--J'ai tout lieu de le croire, repondit Bussy. + +--Alors imitons-les. + +--Un moment, dit encore Bussy. Avant de connaitre nos antagonistes, +convenons des regles du combat. Il serait malseant que les conditions +du combat suivissent le choix des adversaires. + +--C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu'a ce que mort +s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc. + +--Sans doute; mais comment nous battrons-nous? + +--Avec l'epee et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exerces. + +--A pied? dit Quelus. + +--Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements +libres. + +--A pied, soit. + +--Quel jour? + +--Mais le plus tot possible. + +--Non, dit d'Epernon; j'ai mille choses a regler, un testament a +faire; pardon, mais je prefere attendre... Trois ou six jours nous +aiguiseront l'appetit. + +--C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement. + +--Est-ce convenu? + +--Oui. Nous nous entendrons toujours a merveille. + +--Alors tirons au sort, dit Bussy. + +--Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en +cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux, +coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre +paires. + +--Bien dit. + +--Je propose, pour le numero 1, le carre long entre deux tilleuls... +Il y a belle place. + +--Accepte. + +--Mais le soleil? + +--Tant pis pour le second de la paire; il sera tourne a l'est. + +--Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais +ne nous assassinons pas. Decrivons un demi-cercle et opposons-nous +tous a la lumiere; que le soleil nous frappe de profil. + +Bussy montra la position, qui fut acceptee; puis on tira les noms. + +Schomberg sortit le premier, Riberac le second. Ils furent designes +pour la premiere paire. + +Quelus et Antraguet Furent les seconds. + +Livarot et Maugiron les troisiemes. Au nom de Quelus, Bussy, qui +croyait l'avoir pour champion, fronca le sourcil. + +D'Epernon, se voyant forcement accouple a Bussy, palit, et fut oblige +de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs a ses joues. + +--Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous +appartenons les uns aux autres.--C'est a la vie a la mort; nous sommes +amis. Voulez-vous bien accepter un diner a l'hotel Bussy? + +Tous saluerent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, ou un +somptueux festin les reunit jusqu'au matin. + + + + +CHAPITRE XXIV + +OU CHICOT S'ENDORT. + + +Toutes ces dispositions des Angevins avaient ete remarquees par le roi +d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'interieur du Louvre, +attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec +messieurs de l'Anjou. + +Chicot avait suivi de loin la promenade, examine en connaisseur ce que +personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, apres s'etre +convaincu des intentions de Bussy et de Quelus, il avait rebrousse +chemin vers la demeure de Monsoreau. + +C'etait un homme ruse que Monsoreau; mais, quant a duper Chicot, il +n'y pouvait pretendre. Le Gascon lui apportait force compliments de +condoleance de la part du roi; comment ne pas le recevoir a merveille? + +Chicot trouva Monsoreau couche. La visite de la veille avait brise +tous les ressorts de cette organisation a peine reconstruite; et Remy, +une main sur son menton, guettait avec depit les premieres atteintes +de la fievre qui menacait de ressaisir sa victime. + +Neanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez +habilement sa colere contre le duc d'Anjou pour que tout autre que +Chicot ne l'eut pas soupconnee. Mais plus il etait discret et reserve, +plus le Gascon decouvrait sa pensee. + +--En effet, se disait-il, un homme ne peut etre si passionne pour M. +d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu. + +Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir egalement si la +fievre du comte n'etait pas une comedie a l'instar de celle qu'avait +jouee naguere Nicolas David. + +Mais Remy ne trompait pas; et, a la premiere pulsation du pouls de +Monsoreau: + +--Celui-la est malade reellement, pensa Chicot, et ne peut rien +entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est +capable. + +Et il courut a l'hotel de Bussy, qu'il trouva tout eblouissant de +lumieres, tout embaume de vapeurs qui eussent fait pousser a Gorenflot +des exclamations de joie. + +--Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il a un laquais. + +--Non, monsieur, repliqua celui-ci, M. de Bussy se reconcilie avec +plusieurs seigneurs de la cour, et on celebre cette reconciliation par +un repas; fameux repas, allez. + +--A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa +Chicot, Sa Majeste est encore en surete de ce cote-la. + +Il retourna au Louvre, et apercut Henri qui se promenait dans une +salle d'armes en maugreant. Il avait envoye trois courriers a Quelus, +et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majeste etait dans +l'inquietude, ils s'etaient arretes tout simplement chez M. de Birague +le fils, ou tout homme aux livrees du roi trouvait toujours un verre +plein, un jambon entame et des fruits confits. + +C'etait la methode de Birague pour demeurer en faveur. + +Chicot apparaissant a la porte du cabinet, Henri poussa une grande +exclamation. + +--Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus? + +--Qui cela? tes mignons? + +--Helas! oui, mes pauvres amis. + +--Ils doivent etre bien bas en ce moment, repliqua Chicot. + +--On me les aurait tues? s'ecria Henri en se redressant la menace dans +les yeux; ils seraient morts! + +--Morts, j'en ai peur.... + +--Tu le sais et tu ris, paien! + +--Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres. + +--Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu +ces gentilshommes? + +--Je les glorifie, au contraire. + +--Tu railles toujours... Voyons, du serieux, je t'en supplie; sais tu +qu'ils sont sortis avec les Angevins? + +--Pardieu! si je le sais. + +--Eh bien qu'est-il resulte? + +--Eh bien, il est resulte ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou +peu s'en faut. + +--Mais Bussy, Bussy! + +--Bussy les soule, c'est un homme bien dangereux. + +--Chicot, par grace! + +-- Eh bien, oui, Bussy leur donne a diner, a tes amis; est-ce que tu +trouves cela bien, toi? + +--Bussy leur donne a diner! Oh! c'est impossible; des ennemis jures! + +--Justement; s'ils etaient amis, ils n'eprouveraient pas le besoin de +s'enivrer ensemble. Ecoute, as-tu de bonnes jambes? + +--Que veux-tu dire? + +--Irais-tu bien jusqu'a la riviere? + +--J'irais jusqu'au bout du monde pour etre temoin d'une chose +pareille. + +--Eh bien, va seulement jusqu'a l'hotel Bussy, tu verras ce prodige. + +--Tu m'accompagnes? + +--Merci, j'en arrive. + +--Mais enfin, Chicot.... + +--Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de +me convaincre; mes jambes sont diminuees de trois pouces a force de me +rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-la, elles commenceraient au +genou. Va, mon fils, va. + +Le roi lui lanca un regard de colere. + +--Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-la! +Ils rient, festinent et font de l'opposition a ton gouvernement. +Reponds a toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils +dinent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de +l'opposition, viens nous coucher apres souper. + +Le roi ne put s'empecher de sourire. + +--Tu peux te flatter d'etre un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en +France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois +paresseux: je suis sur que l'on t'appellera Henri le patient... Ah! +mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre! + +--Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-la n'ont pas meme des moeurs +de gentilshommes. + +--Ah ca! tu es inquiet de tes amis, s'ecria Chicot en poussant le roi +vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les +plains comme s'ils etaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont +pas morts, tu pleures et tu t'inquietes encore... Henri, tu geins +toujours. + +--Vous m'impatientez, monsieur Chicot. + +--Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands +coups de rapiere dans l'estomac? sois donc consequent. + +--J'aimerais a pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix +sombre. + +--Oh! ventre-de-biche! repondit Chicot, compte sur moi, je suis la, +mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des +truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette. + +Henri et son unique ami se coucherent de bonne heure; le roi soupirant +d'avoir le coeur si vide, Chicot essouffle d'avoir l'estomac si plein. + +Le lendemain, au petit lever du roi, se presenterent MM. de Quelus, +Schomberg, Maugiron et d'Epernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir, +il ouvrit la portiere aux gentilshommes. + +Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors +de son lit, et, arrachant les appareils parfumes qui couvraient ses +joues et ses mains: + +--Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici! + +L'huissier, stupefait, expliqua aux jeunes gens que le roi les +congediait. Ils se regarderent avec une stupeur egale. + +--Mais, sire, balbutia Quelus, nous voulions dire a Votre Majeste.... + +--Que vous n'etes plus ivres, vocifera Henri, n'est-ce pas? + +Chicot ouvrit un oeil. + +--Pardon, sire, reprit Quelus avec gravite, Votre Majeste fait +erreur.... + +--Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi! + +--Ah!... fort bien, fort bien!... dit Quelus en souriant... Je +comprends; oui. Eh bien!.... + +--Eh bien, quoi? + +--Que Votre Majeste demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il +lui plait. + +--Je hais les ivrognes et les traitres. + +--Sire! s'ecrierent d'une commune voix les trois gentilshommes. + +--Patience, messieurs, dit Quelus en les arretant; Sa Majeste a mal +dormi, et aura fait de mechants reves. Un mot donnera le reveil +meilleur a notre tres-venere prince. + +Cette impertinente excuse, pretee par un sujet a son roi, fit +impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de +pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable. + +--Parlez, dit-il, et soyez bref. + +--C'est possible, sire, mais c'est difficile. + +--Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations. + +--Non, sire, on y va tout droit, fit Quelus en regardant Chicot et +l'huissier comme pour reiterer a Henri sa demande d'une audience +particuliere. + +Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et +dit: + +--Ne faites pas attention a moi, je dors comme un boeuf. + +Et, refermant ses deux yeux, il se mit a ronfler de tous ses poumons. + + + + +CHAPITRE XXV + +OU CHICOT S'EVEILLE. + + +Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne +s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de +considerer Chicot comme un meuble de la chambre a coucher du roi. + +--Votre Majeste, dit Quelus en s'inclinant, ne sait que la moitie des +choses, et, j'ose le dire, la moitie la moins interessante. +Assurement, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurement +nous avons dine tous chez M. de Bussy, et je dois meme dire, en +l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dine. + +--Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit +Schomberg, qui, en verite, m'a paru merveilleux. + +--Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en +etais toujours doute. + +--Moi, j'en etais sur, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre. + +Schomberg se retourna de son cote: + +--Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que +je reve tout haut. + +Schomberg revint a Henri. + +--Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amities ni de mes +haines; c'est bon, le bon vin. + +--N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur, +dit le roi d'un ton reserve. + +Schomberg allait repondre, ne voulant sans doute pas abandonner si +promptement une si belle cause, quand Quelus lui fit un signe. + +--C'est juste, dit Schomberg, continue. + +--Je disais donc, sire, reprit Quelus, que, pendant le repas et +surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus serieux et les +plus interessants concernant particulierement les interets de Votre +Majeste. + +--Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe. + +--Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'ecria Chicot. + +--Oh! oh! maitre Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez +pas, sortez d'ici. + +--Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empeches de +dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint. + +Quelus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder +serieusement un sujet, si serieux qu'il fut, tant l'habitude avait +rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les epaules, et se leva +depite. + +--Sire, dit d'Epernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves +matieres. + +--De graves matieres? repeta Henri. + +--Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble +meriter a Votre Majeste la peine qu'on s'en occupe. + +--Qu'est-ce a dire? s'ecria le roi. + +--C'est a dire que j'attends que le roi veuille bien m'ecouter. + +--J'ecoute, mon fils, j'ecoute, dit Henri en posant sa main sur +l'epaule de Quelus. + +--Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions cause serieusement; +et, maintenant, voici le resultat de nos entretiens: la royaute est +menacee, affaiblie. + +--C'est-a-dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'ecria +Henri. + +--Elle ressemble, continua Quelus, a ces dieux etranges qui, pareils +aux dieux de Tibere et de Caligula, tombaient en vieillesse sans +pouvoir mourir, et continuaient a marcher dans leur immortalite par le +chemin des infirmites mortelles. Ces dieux, arrives a ce point-la, ne +s'arretent, dans leur decrepitude toujours croissante, que si un beau +devouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors, +regeneres par la transfusion d'un sang jeune, ardent et genereux, ils +recommencent a vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien, +sire, votre royaute est semblable a ces dieux-la, elle ne peut plus +vivre que par des sacrifices. + +--Il parle d'or, dit Chicot; Quelus, mon fils, va-t'en precher par les +rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu eteins +Lincestre, Cahier, Cotton, et meme ce foudre d'eloquence que l'on +nomme Gorenflot. + +Henri ne repliqua rien; il etait evident qu'un grand changement se +faisait dans son esprit: il avait d'abord attaque les mignons par des +regards hautains; puis, peu a peu, le sentiment de la verite; ayant +saisi, il redevenait reflechi, sombre, inquiet. + +--Allez, dit-il, vous voyez que je vous ecoute, Quelus. + +--Sire, reprit celui-ci, vous etes un tres-grand roi; mais vous n'avez +plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des +barrieres au dela desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est +les barrieres, deja grandissantes, qu'a son tour vous pose le peuple. +Eh bien, sire, vous qui etes un vaillant, dites, que fait-on a la +guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menacante, a +trente pas d'un autre bataillon? Les laches regardent derriere eux, +et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tete et +fondent en avant. + +--Eh bien, soit; en avant! s'ecria le roi; par la mordieu! ne suis-je +pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on mene plus belles +batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le siecle +a la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus +retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc, +messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la +melee, a ce que je presume. + +--Eh bien, oui, sire, s'ecrierent les jeunes gens electrises par cette +belliqueuse demonstration du roi, en avant! + +Chicot se mit sur son seant. + +--Paix, la-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur. +Va, Quelus, va, mon fils, tu as deja dit de belles et de bonnes +choses, et il t'en reste encore a dire; continue, mon ami, continue. + +--Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent. +Au reste, oui, je continuerai, et pour dire a Sa Majeste que le moment +est venu, pour la royaute, d'agreer un de ces sacrifices dont nous +parlions tout a l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment +insensiblement Votre Majeste, quatre hommes vont marcher, surs d'etre +encourages par vous, sire, et d'etre glorifies par la posterite. + +--Que dis-tu, Quelus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie +temperee par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes? + +--Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fierte +qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une +passion; moi et ces messieurs, nous nous devouons, sire. + +--A quoi? + +--A votre salut. + +--Contre qui? + +--Contre vos ennemis. + +--Des haines de jeunes gens, s'ecria Henri. + +--Oh! voila l'expression du prejuge vulgaire, sire; et la tendresse de +Votre Majeste pour nous est si genereuse, qu'elle consent a se +deguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez +en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez +pas de croire que Maugiron deteste Antraguet, que Schomberg est gene +par Livarot, que d'Epernon jalouse Bussy, et que Quelus en veut a +Riberac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et +ennemis, tous pourraient s'aimer comme freres. Mais ce n'est point une +rivalite d'hommes a hommes qui nous met l'epee a la main, c'est la +querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre +le droit divin; nous nous presentons comme champions de la royaute +dans cette lice ou descendent des champions de la Ligue, et nous +venons vous dire: "Benissez-nous, seigneur; souriez a ceux qui vont +mourir pour vous. Votre benediction les fera peut-etre vaincre, votre +sourire les aidera a mourir." + +Henri, suffoque par les larmes, ouvrit ses bras a Quelus et aux +autres. Il les reunit sur son coeur; et ce n'etait pas un spectacle +sans interet, un tableau sans expression, que cette scene ou le male +courage s'alliait aux emotions d'une tendresse profonde, que le +devouement sanctifiait a cette heure. + +Chicot, serieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait +du fond de l'alcove, et cette figure, ordinairement refroidie par +l'indifference ou contractee par le rire du sarcasme, n'etait pas la +moins noble et la moins eloquente des six. + +--Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau devouement, c'est +une noble tache, et je suis fier aujourd'hui, non pas de regner sur la +France, mais d'etre votre ami. Toutefois, comme je connais mes +interets mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le +resultat, glorieux en esperance, me livrerait, si vous veniez a +echouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre a Anjou, +France suffit, croyez-moi. Je connais mon frere, les Guise et la +Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompte des chevaux plus fougueux et +plus insoumis. + +--Mais, sire, s'ecria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi; +ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une +question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que +l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquieter comment il jugera +dans sa justice. + +--Pardonnez-moi, Maugiron, repondit le roi, un soldat peut aller en +aveugle, mais le capitaine reflechit. + +--Reflechissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes +que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise +chance, moi, j'ai toujours du bonheur. + +--Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant, +moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans. + +--Sire, interrompit Quelus, les paroles obligeantes de Votre Majeste +ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le +fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Riberac? + +--Jamais; je vous le defends absolument. Jamais, entendez-vous bien? + +--De grace, sire, excusez-nous, reprit Quelus; le rendez-vous a ete +pris hier, avant le diner, paroles sont dites et nous ne pouvons les +reprendre. + +--Excusez-moi, monsieur, repondit Henri, le roi delie des serments et +des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la +toute-puissance. Faites dire a ces messieurs que je vous ai menaces de +toute ma colere si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en +doutiez pas vous-memes, je jure de vous exiler si.... + +--Arretez, sire, dit Quelus: car, si vous pouvez nous relever de nos +paroles, Dieu seul peut vous relever de la votre. Ne jurez donc pas, +car, si pour une pareille cause nous avons merite votre colere, et que +cette colere se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie, +parce que, n'etant plus sur les terres de Votre Majeste, nous pourrons +alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays +etranger. + +--Si ces messieurs s'approchent de vous a la distance seulement d'une +portee d'arquebuse, s'ecria Henri, je les fais jeter tous les quatre a +la Bastille. + +--Sire, dit Quelus, le jour ou Votre Majeste se conduirait ainsi, nous +irions, nu-pieds et la corde au cou, nous presenter a maitre Laurent +Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcerat avec ces +gentilshommes. + +--Je leur ferai trancher la tete, mordieu! Je suis le roi, j'espere! + +--S'il arrivait pareille chose a nos ennemis, sire, nous nous +couperions la gorge au pied de leur echafaud. + +Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs: + +--A la bonne heure, dit-il, voila de bonne et brave noblesse. C'est +bien... Si Dieu ne benissait pas une cause defendue par de tels +gens!.... + +--Ne sois pas impie... ne blaspheme pas! dit solennellement Chicot en +descendant de son lit et en s'avancant vers le roi. Oui, ce sont la de +nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maitre. +Allons, fixe un jour a ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de +dicter ses devoirs au Tout-Puissant. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri. + +--Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en +inclinant la tete et en pliant le genou. + +--Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire; +mais, au surplus, nous saurons la preparer par des voies chretiennes +et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses devotions +avec exactitude avant de combattre la Chataigneraie: c'etait une rude +lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fetes, les festins, il +alla voir des femmes, abominable peche! Bref, il tenta Dieu, qui, +peut-etre, souriait a sa jeunesse, a sa beaute, a sa vigueur, et lui +voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant. +Ecoutez-moi, nous allons entrer en devotions; si j'avais le temps, je +ferais porter vos epees a Rome pour que le saint-pere les benit +toutes... Mais nous avons la chasse de sainte Genevieve qui vaut les +meilleures reliques. Jeunons ensemble, macerons-nous, et sanctifions +le grand jour de la Fete-Dieu; puis le lendemain.... + +--Ah! sire, merci, merci! s'ecrierent les quatre jeunes gens... c'est +dans huit jours. + +Et ils se precipiterent sur les mains du roi, qui les embrassa tous +encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes. + +--Notre cartel est tout redige, dit Quelus; il ne faut qu'y mettre le +jour et l'heure. Ecris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du +roi; ecris: "Le lendemain de la Fete-Dieu!" + +--Voila qui est fait, repondit Maugiron; quel est le heraut qui +portera cette lettre? + +--Ce sera moi, s'il vous plait, dit Chicot en s'approchant; seulement +je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majeste parle de +jeunes, de macerations et de chasses... c'est merveilleux comme voeu +fait apres une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux +l'efficacite d'une bonne nourriture, d'un vin genereux, d'un sommeil +solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au +poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures a +table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le +chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de +vous en sevrer. + +--Bravo, Chicot! s'ecrierent ensemble les jeunes gens. + +--Adieu, mes petits lions, repondit le Gascon, je m'en vais a l'hotel +de Bussy. + +Il fit trois pas et revint. + +--A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la +Fete-Dieu; n'allez a la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au +Louvre comme une poignee de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors +je vais faire votre commission. + +Et Chicot, sa lettre a la main, ouvrit l'equerre de ses longues +jambes, et disparut. + + + + +CHAPITRE XXVI + +LA FETE-DIEU. + + +Pendant ces huit jours, les evenements se preparerent, comme une +tempete se prepare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds +de l'ete. + +Monsoreau, remis sur pied apres quarante-huit heures de fievre, +s'occupa de guetter lui-meme son larron d'honneur; mais, comme il ne +decouvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de +l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de +Diane. + +Bussy ne discontinua pas ses visites de jour a la maison du grand +veneur. Seulement il fut averti par Remy des frequents espionnages du +convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenetre! + +Chicot faisait deux parts de son temps: + +L'une etait consacree a son maitre bien-aime Henri de Valois, qu'il +quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mere de son +enfant. + +L'autre etait pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait determine a +grand'peine, depuis huit jours, a retourner a sa cellule, ou il +l'avait reconduit et ou il avait recu de l'abbe, messire Joseph +Foulon, le plus charmant accueil. + +A cette premiere visite, on avait fort parle de la piete du roi; et le +prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant a Sa Majeste de +l'honneur qu'elle faisait a l'abbaye en la visitant. Cet honneur etait +meme plus grand qu'on ne s'y etait attendu d'abord: Henri, sur la +demande du venerable abbe, avait consenti a passer la journee et la +nuit en retraite dans un couvent. + +Chicot confirma l'abbe dans cette esperance, a laquelle il n'osait +s'arreter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on +l'invita fort a revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant a +Gorenflot, il grandit de dix coudees aux yeux des moines. C'etait, en +effet, un coup de partie a lui d'avoir ainsi capte toute la confiance +de Chicot; Machiavel, de politique memoire, n'eut pas mieux fait. + +Invite a revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches, +sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de +vins des crus les plus rares et les plus recherches, frere Gorenflot +le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon. + +Alors il s'enfermait des heures entieres dans la cellule du moine, +partageant, au dire general, ses etudes et ses extases. L'avant-veille +de la Fete-Dieu, il passa meme la nuit tout entiere dans le couvent; +le lendemain, le bruit courait a l'abbaye que Gorenflot avait +determine Chicot a prendre la robe. + +Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes lecons d'escrime +a ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'etudiant +surtout a exercer d'Epernon, a qui le sort avait donne un si rude +adversaire, et que l'attente du jour decisif preoccupait fort +visiblement. + +Quelqu'un qui eut parcouru la ville a de certaines heures de la nuit +eut rencontre, dans le quartier Sainte-Genevieve, les moines etranges +dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui +ressemblaient beaucoup plus a des reitres qu'a des frocards. Enfin +nous pourrions ajouter, pour completer le tableau que nous avons +commence d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hotel +de Guise etait devenu, a la fois, l'antre le plus mysterieux et le +plus turbulent, le plus peuple au dedans et le plus desert au dehors +qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir, +dans la grande salle, apres qu'on avait eu soin de fermer +hermetiquement les jalousies, et que ces conciliabules etaient +precedes de diners auxquels on n'invitait que des hommes et que +presidait cependant madame de Montpensier. + +Ces sortes de details, que nous trouvons dans les memoires du temps, +nous sommes force de les donner a nos lecteurs, attendu qu'ils ne les +trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police +de ce benin regne ne soupconnait meme pas ce qui se tramait, quoique +le complot, comme on le pourra voir, fut d'importance, et les dignes +bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tete et +hallebarde au poing, ne le soupconnaient pas plus qu'elle, n'etant +point gens a deviner d'autres dangers que ceux qui resultent du feu, +des voleurs, des chiens enrages et des ivrognes querelleurs. + +De temps en temps, quelque patrouille s'arretait bien devant l'hotel +de la Belle-Etoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maitre la Huriere etait +connu pour un si zele catholique, que l'on ne doutait point que le +grand bruit qui se menait chez lui ne fut mene pour la plus grande +gloire de Dieu. + +Voila dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par +jour, le matin de cette grande solennite abolie par le gouvernement +constitutionnel, et qu'on appelle la Fete-Dieu. + +Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs +qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumes. Ce +matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait +assidument dans la chambre du roi, reveilla Henri de bonne heure; +personne n'etait encore entre dans la chambre royale. + +--Ah! mon pauvre Chicot, s'ecria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu +homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que +j'aie fait de ma vie. + +--Et que revais-tu donc, mon fils? demanda Chicot. + +--Je revais que Quelus avait transperce Antraguet d'un coup de +seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son +adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon reve +se realise. Appelle, Chicot, appelle! + +--Que veux-tu donc? + +--Mon cilice et mes verges. + +--Tu n'aimerais pas mieux un bon dejeuner? demanda Chicot. + +--Paien, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fete-Dieu +l'estomac plein! + +--C'est juste. + +--Appelle, Chicot, appelle! + +--Patience, dit Chicot, il est huit heures a peine, et tu as le temps +de te fustiger jusqu'a ce soir. Causons premierement: veux-tu causer +avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot. + +--Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite. + +--Comment divisons-nous notre journee, mon fils? + +--En trois parties. + +--En l'honneur de la sainte Trinite, tres-bien. Voyons ces trois +parties. + +--D'abord la messe a Saint-Germain-l'Auxerrois. + +--Bien. + +--Au retour au Louvre, la collation. + +--Tres-bien! + +--Puis processions de penitents par les rues, en s'arretant, pour +faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en +commencant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Genevieve, ou +j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la +cellule d'une espece de saint qui passera la nuit en prieres pour +assurer le succes de nos armes. + +--Je le connais. + +--Le saint? + +--Parfaitement. + +--Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble. + +--Oui, sois tranquille. + +--Alors, habille-toi et viens. + +--Attends donc! + +--Quoi? + +--J'ai encore quelques details a te demander. + +--Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera? + +--J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls. + +--Fais donc vite, le temps se passe. + +--Ta cour, que fait-elle? + +--Elle me suit. + +--Ton frere? + +--Il m'accompagne. + +--Ta garde? + +--Les gardes francaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les +Suisses m'attendent a la porte de l'abbaye. + +--A merveille! dit Chicot, me voila renseigne. + +--Je puis donc appeler? + +--Appelle. + +Henri frappa sur un timbre. + +--La ceremonie sera magnifique, continua Chicot. + +--Dieu nous en saura gre, je l'espere. + +--Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne +n'entre, tu n'as rien autre chose a me dire? + +--Non. Ai-je oublie quelque detail du ceremonial? + +--Ce n'est pas de cela que je te parle. + +--De quoi me parles-tu donc? + +--De rien. + +Mais tu me demandes.... + +--S'il est bien arrete que tu vas a l'abbaye Sainte-Genevieve? + +--Sans doute. + +--Et que tu y passes la nuit? + +--Je l'ai promis. + +--Eh bien, si tu n'as rien a me dire, mon fils, je te dirai moi, que +ce ceremonial ne me convient pas, a moi. + +--Comment? + +--Non, et quand nous aurons dine.... + +--Quand nous aurons dine? + +--Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginee. + +--Soit, j'y consens. + +--Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la meme +chose. + +--Que veux-tu dire? + +--Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre. + +En effet, les huissiers ouvrirent les portieres, et l'on vit paraitre +le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majeste, qui, +s'emparant du roi, se mirent a executer conjointement, sur son auguste +personne, une de ces toilettes que nous avons decrites dans le +commencement de cet ouvrage. + +Lorsque la toilette de Sa Majeste fut aux deux tiers, on annonca Son +Altesse monseigneur le duc d'Anjou. + +Henri se retourna de son cote, preparant son meilleur sourire pour le +recevoir. + +Le duc etait accompagne de M. de Monsoreau, de d'Epernon et Aurilly. + +D'Epernon et d'Aurilly resterent en arriere. + +Henri, a la vue du comte encore pale et dont la mine etait plus +effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise. + +Le duc s'apercut de ce mouvement, qui n'echappa point non plus au +comte. + +--Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient presenter ses +hommages a Votre Majeste. + +--Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touche de votre +visite que vous avez ete bien blesse, n'est-ce pas? + +--Oui, sire. + +--A la chasse, m'a-t-on dit. + +--A la chasse, sire. + +--Mais vous allez mieux a present, n'est-ce pas? + +--Je suis retabli. + +--Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'apres nos +devotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allat preparer une +belle chasse dans les bois de Compiegne? + +--Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?.... + +Il allait dire: "quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des +votres;" mais il se rappela que le secret avait du etre garde, et il +s'arreta. + +--Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majeste +veut m'informer.... + +--Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en +devotions a l'abbaye Sainte-Genevieve, je ne serais peut-etre pas pret +pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain, +ce sera apres-demain que la chasse aura lieu. + +--Vous entendez? dit le duc a Monsoreau, qui s'inclina. + +--Oui, monseigneur, repondit le comte. + +En ce moment entrerent Schomberg et Quelus; le roi les recut a bras +ouverts. + +--Encore un jour! dit Quelus en saluant le roi. + +--Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg. + +Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son cote, au duc: + +--Vous me faites exiler, a ce qu'il parait, monseigneur. + +--Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de preparer les chasses +du roi? dit en riant le duc. + +--Je m'entends, repondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce +soir qu'expire le huitieme jour de delai que Votre Altesse m'a +demande, et Votre Altesse prefere m'envoyer a Compiegne que de tenir +sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici a ce soir, +je puis, d'un seul mot.... + +Francois saisit le comte par le poignet. + +--Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse +que vous reclamez. + +--Expliquez-vous. + +--Votre depart pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque +l'ordre est officiel. + +--Eh bien? + +--Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs +de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous +voulez connaitre; le reste vous regarde, car je ne me suis engage a +rien autre chose, ce me semble. + +--Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau. + +--Vous avez ma parole, dit le duc. + +--J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature. + +--Eh! oui, mordieu, je le sais bien. + +Et le duc s'eloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frere; +Aurilly toucha le bras de d'Epernon. + +--C'est fait, dit-il. + +--Quoi? qu'y a-t-il de fait? + +--M. de Bussy ne se battra point demain. + +--M. de Bussy ne se battra point demain? + +--J'en reponds. + +--Et qui l'en empechera? + +--Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point. + +--Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille ecus pour vous. + +--Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, a +Saint-Germain-l'Auxerrois! + +--Et de la a l'abbaye Sainte-Genevieve? demanda le duc. + +--Certainement, repondit le roi. + +--Comptez la-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa +rapiere. + +Et Henri passa dans la galerie, ou toute sa cour l'attendait. + + + + +CHAPITRE XXVII + +LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTE DU CHAPITRE PRECEDENT. + + +La veille au soir, quand tout avait ete decide et arrete entre les +Guise et les Angevins, M. de Monsoreau etait rentre chez lui et y +avait trouve Bussy. + +Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours +une grande amitie, pouvait, n'etant prevenu de rien, se compromettre +cruellement le lendemain, il l'avait pris a part. + +--Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de +vous donner un conseil? + +--Comment donc! avait repondu Bussy, je vous en prie, faites. + +--A votre place, je m'absenterais demain de Paris. + +--Moi! Et pourquoi cela? + +--Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous +sauverait, selon toute probabilite, d'un grand embarras. + +--D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond +des yeux, et lequel? + +--Ignorez-vous ce qui doit se passer demain? + +--Completement. + +--Sur l'honneur? + +--Foi de gentilhomme. + +--M. d'Anjou ne vous a rien confie? + +--Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout +haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire a tout le monde. + +--Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis +pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se +prepare pour demain des evenements graves, et que les partis d'Anjou +et de Guise meditent un coup dont la decheance du roi pourrait bien +etre le resultat. + +Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine defiance; mais sa +figure exprimait la plus entiere franchise, et il n'y avait point a se +tromper a cette expression. + +--Comte, lui repondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez, +c'est-a-dire que ma vie et mon epee lui appartiennent. Le roi, contre +lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune, +et n'a jamais manque l'occasion de me dire ou de me faire une chose +blessante. Et demain meme,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela, +mais je le dis a vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais +risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses +favoris. + +--Ainsi, demanda Monsoreau, vous etes resolu a subir toutes les +consequences de votre attachement au duc d'Anjou? + +--Oui. + +--Vous savez ou cela vous entraine, peut-etre? + +--Je sais ou je compte m'arreter; quelque motif que j'aie de me +plaindre du roi, jamais je ne leverai la main sur l'oint du Seigneur; +je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans +provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le defendre en cas de +peril. + +M. de Monsoreau reflechit un instant, et, posant sa main sur l'epaule +de Bussy: + +--Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lache, un +traitre, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son +serviteur le plus fidele, son ami le plus devoue; cher comte, +abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journee de +demain dans votre petite maison de Vincennes, allez ou vous voudrez, +mais n'allez pas a la procession de la Fete-Dieu. + +Bussy le regarda fixement. + +--Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-meme? repliqua-t-il. + +--Parce que, pour des choses qui interessent mon honneur, repondit le +comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore. + +--Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui interessent +aussi mon honneur, je suivrai le duc. + +Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se +quitterent. + +Nous avons dit, dans le chapitre precedent, ce qui se passa le +lendemain, au lever du roi. + +Monsoreau rentra chez lui, et annonca a sa femme son depart pour +Compiegne; en meme temps, il donna l'ordre de faire tous les +preparatifs de ce depart. + +Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel +futur de Bussy et d'Epernon; mais d'Epernon etait celui des mignons du +roi qui avait la moindre reputation de courage et d'adresse: elle +n'avait donc qu'une crainte melee d'orgueil en songeant au combat du +lendemain. + +Bussy s'etait presente des le matin chez le duc d'Anjou et l'avait +accompagne au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le +prit en revenant de chez son frere, et tout le cortege royal +s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois. + +En voyant Bussy si franc, si loyal, si devoue, le prince avait eu +quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes +dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme +toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la +crainte que, tout en se tenant debout pres de son trone, Bussy ne fut +le veritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau, +amour qui eveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du +coeur du prince. + +Cependant il s'etait dit, car Monsoreau lui inspirait, de son cote, +des inquietudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'etait +dit: + +--Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera +triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphe, peu m'importe! ce que +dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je +ne lui dois plus rien, et je l'abandonne a mon tour. + +Le resultat de cette double reflexion dont Bussy etait l'objet, +faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune +homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer a +l'eglise, apres avoir galamment cede le pas a M. d'Epernon, son +adversaire, et s'agenouiller un peu en arriere. + +Le prince fit alors signe a Bussy de se rapprocher de lui. Dans la +position ou il se trouvait, il etait oblige de tourner completement la +tete, tandis qu'en le faisant mettre a sa gauche, il n'avait besoin +que de tourner les yeux. + +La messe etait commencee depuis un quart d'heure a peu pres, quand +Remy entra dans l'eglise et vint s'agenouiller pres de son maitre. Le +duc tressaillit a l'apparition du jeune medecin, qu'il savait etre +confident des secretes pensees de Bussy. + +En effet, au bout d'un instant, apres quelques paroles echangees tout +bas, Remy glissa un billet au comte. + +Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite +ecriture fine et charmante formait la suscription de ce billet. + +--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris. + +Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut. + +Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy, +que dorait un rayon de joie et d'amour. + +--Ah! malheur a toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il. + +Bussy porta le billet a ses levres et le glissa sur son coeur. + +Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eut ete la, peut-etre le +duc n'eut-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer +Bussy. + +La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, ou une collation +attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la +galerie. Les Suisses etaient en haie a partir de la porte du Louvre; +Crillon et les gardes francaises etaient ranges dans la cour. + +Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait +Bussy. + +En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc. + +--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je desirerais dire deux +mots a Votre Altesse. + +--Presses? demanda le duc. + +--Tres-presses, monseigneur. + +--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons a +cote l'un de l'autre. + +--Monseigneur m'excusera; mais je l'arretais justement pour lui +demander la permission de ne pas l'accompagner. + +--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put completement +dissimuler l'alteration. + +--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait, +puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je +desirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y +faire retraite toute la journee. + +--Ainsi, tu ne viens pas a la procession ou vient la cour, ou vient le +roi? + +--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse. + +--Tu ne me rejoindras pas meme a Sainte-Genevieve? + +--Monseigneur, je desire avoir toute la journee a moi. + +--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se presente, dans le +courant de la journee, ou j'aie besoin de mes amis!.... + +--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'epee +contre son roi, je lui demande doublement conge, repondit Bussy: mon +epee est engagee contre M. d'Epernon. + +Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur +Bussy. Tout etait donc change depuis la veille, et ce changement +venait du billet apporte par le Haudoin a l'eglise. + +--Ainsi, dit le duc les dents serrees, tu abandonnes ton seigneur et +maitre, Bussy? + +--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un +duel acharne, sanglant, mortel, comme sera le notre, je vous en +reponds, celui-la n'a plus qu'un seul maitre, et c'est ce maitre-la +qui aura mes dernieres devotions. + +--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trone, et tu me quittes! + +--Monseigneur, j'ai assez travaille pour vous; je travaillerai encore +assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie. + +--C'est bien! repliqua le duc d'une voix sourde; vous etes libre, +allez, monsieur de Bussy. + +Bussy, sans s'inquieter de cette froideur soudaine, salua le prince, +descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais, +s'achemina vivement vers sa maison. + +Le duc appela Aurilly. + +Aurilly parut. + +--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth. + +--Eh bien, il s'est condamne lui-meme. + +--Il ne vous suit pas? + +--Non. + +--Il va au rendez-vous du billet? + +--Oui. + +--Alors c'est pour ce soir? + +--C'est pour ce soir. + +--M. de Monsoreau est-il prevenu? + +--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas +encore. + +--Ainsi vous etes decide a sacrifier le comte? + +--Je suis decide a me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une +chose maintenant. + +--Laquelle? + +--C'est que le Monsoreau ne se fie a sa force et a son adresse, et que +Bussy ne lui echappe. + +--Que monseigneur se rassure. + +--Comment? + +--M. de Bussy est-il bien decidement condamne? + +--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma +volonte et qui en fait sa volonte; qui me prend ma maitresse et qui en +fait la sienne; une espece de lion dont je suis moins le maitre que le +gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamne sans appel, sans +misericorde. + +--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il +echappe a un Monsoreau, il n'echappera point a un autre. + +--Et quel est cet autre? + +--Monseigneur m'ordonne de le nommer? + +--Oui, je te l'ordonne. + +--Cet autre est M. d'Epernon. + +--D'Epernon! d'Epernon; qui doit se battre contre lui demain? + +--Oui, monseigneur. + +--Conte-moi donc cela. + +Aurilly allait commencer le recit demande, quand on appela le duc. Le +roi etait a table, et il s'etonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou +plutot Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi +demandait son frere. + +--Tu me conteras tout cela a la procession, dit le duc. + +Et il suivit l'huissier qui l'appelait. + +Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, preoccupe que nous serons +d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues +de Paris, disons a nos lecteurs ce qui s'etait passe entre d'Epernon +et le joueur de luth. + +Le matin, vers le point du jour, d'Epernon s'etait presente a l'hotel +d'Anjou, et avait demande a parler a Aurilly. + +Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier +avait ete appele a lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'eleve et +le maitre s'etaient reunis pour racler la basse ou pincer la viole, +comme c'etait la mode en ce temps-la, non-seulement en Espagne, mais +encore en France. + +Il en resultait qu'une assez tendre amitie, temperee par l'etiquette, +unissait les deux musiciens. + +D'ailleurs M. d'Epernon, Gascon subtil, pratiquait la methode +d'insinuation, qui consiste a arriver aux maitres par les valets, et +il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit +par son ami Aurilly. + +Ajoutons que, par suite de son habilete diplomatique, il menageait le +roi et le duc, flottant de l'un a l'autre, dans la crainte d'avoir +pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi regnant. + +Cette visite a Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel +prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquieter vivement. +Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractere de d'Epernon +ne fut jamais la bravoure; or il eut fallu etre plus que brave, il eut +fallu etre temeraire pour affronter de sang-froid le combat avec +Bussy: se battre avec lui, c'etait affronter une mort certaine. +Quelques-uns l'avaient ose qui avaient mesure la terre dans la lutte +et qui ne s'en etaient pas releves. + +Au premier mot que d'Epernon dit au musicien du sujet qui le +preoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maitre +nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens, +plaignant bien tendrement son eleve, en lui annoncant que, depuis huit +jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec +un clairon des gardes, la plus perfide lame que l'on eut encore +rencontree a Paris, une sorte d'artiste en coups d'epee, qui, voyageur +et philosophe, avait emprunte aux Italiens leur jeu prudent et serre, +aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands +l'inflexibilite du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux +sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes, +leurs bonds, leurs prostrations subites, et les etreintes corps a +corps. + +D'Epernon, pendant cette longue enumeration de chances contraires, +mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles. + +--Ah ca! mais je suis mort! dit-il moitie riant, moitie palissant. + +--Dame! repondit Aurilly. + +--Mais c'est absurde, s'ecria d'Epernon, d'aller sur le terrain avec +un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on +jouait aux des avec un homme qui serait sur d'amener tous les coups le +double six. + +--Il fallait songer a cela avant de vous engager, monsieur le duc. + +--Peste, dit d'Epernon, je me degagerai. On n'est pas Gascon pour +rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout a +vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique. +Attends! + +--Dites. + +--M. de Bussy est sur de me tuer, dis-tu? + +--Je n'en doute pas un seul instant. + +--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sur, c'est un assassinat. + +--Au fait! + +--Et si c'est un assassinat, que diable.... + +--Eh bien? + +--Il est permis de prevenir un assassinat par.... + +--Par?.... + +--Par... un meurtre. + +--Sans doute. + +--Qui m'empeche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi! + +--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais meme. + +--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair? + +--Clair comme le jour. + +--Naturel? + +--Tres-naturel! + +--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il +veut le faire a mon egard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je +laisserai ce soin a quelque autre. + +--C'est-a-dire que vous payerez des sbires? + +--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Megrin. + +--Cela vous coutera cher. + +--J'y mettrai trois mille ecus. + +--Pour trois mille ecus, quand vos sbires sauront a qui ils ont +affaire, vous n'aurez guere que six hommes. + +--N'est-ce point assez donc? + +--Six hommes! M. de Bussy en aura tue quatre avant d'etre seulement +effleure. Rappelez-vous l'echauffouree de la rue Saint-Antoine, dans +laquelle il a blesse Schomberg a la cuisse, vous au bras, et presque +assomme Quelus. + +--Je mettrai six mille ecus, s'il le faut, dit d'Epernon. Mordieu! si +je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en rechappe pas. + +--Vous avez votre monde? dit Aurilly. + +--Dame! repliqua d'Epernon, j'ai ca et la des gens inoccupes, des +soldats en retraite, des braves, apres tout, qui valent bien ceux de +Venise et de Florence. + +--Tres-bien, tres-bien! Mais prenez garde. + +--A quoi? + +--S'ils echouent, ils vous denonceront. + +--J'ai le roi pour moi. + +--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empecher d'etre tue +par M. de Bussy. + +--Voila qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Epernon reveur. + +--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly. + +--Parle, mon ami, parle. + +--Mais, vous ne voudriez peut-etre pas faire cause commune? + +--Je ne repugnerais a rien de ce qui doublerait mes chances de me +defaire de ce chien enrage. + +--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux. + +--Ah! ah! + +--De sorte qu'a cette heure meme.... + +--Eh bien, a cette heure meme... acheve donc! + +--Il lui tend un piege. + +--Apres? + +--Mais il manque d'argent; avec les six mille ecus, il ferait votre +affaire en meme temps que la sienne. Vous ne tenez point a ce que +l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas? + +--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans +l'obscurite. + +--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaitre, +et il les utilisera. + +--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je +connusse cet homme, moi. + +--Je vous le ferai voir ce matin. + +--Ou cela? + +--Au Louvre. + +--C'est donc un gentilhomme? + +--Oui. + +--Aurilly, seance tenante, les six mille ecus seront a ta disposition. + +--C'est donc arrete ainsi? + +--Irrevocablement. + +--Au Louvre donc! + +--Au Louvre. + +Nous avons vu, dans le chapitre precedent, comment Aurilly dit a +d'Epernon: + +--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain! + + + + +CHAPITRE XXVIII + +LA PROCESSION. + + +Aussitot la collation finie, le roi etait rentre dans sa chambre avec +Chicot, pour y prendre ses habits de penitent, et il en etait sorti, +un instant apres, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le +capuchon rabattu sur le visage. + +Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la meme toilette. + +Le temps etait magnifique, le pave jonche de fleurs; on parlait de +reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui +que les genovefains avaient dresse dans la crypte de la chapelle. + +Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations +que devait faire le roi, et qui etaient aux jacobins, aux carmes, aux +capucins et aux genovefains. + +Le clerge de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archeveque +de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clerge et l'archeveque, +marchaient a reculons de jeunes garcons qui secouaient les encensoirs, +et de jeunes filles qui effeuillaient des roses. + +Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de +ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroques comme lui. + +Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour +angevine l'accompagnait, melee aux grands dignitaires de la couronne, +qui marchaient a la suite du prince, chacun gardant le rang que +l'etiquette lui assignait. + +Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple. + +Il etait deja plus d'une heure de l'apres-midi lorsqu'on quitta le +Louvre. Crillon et les gardes francaises voulaient suivre le roi. Mais +celui-ci leur fit signe que c'etait inutile, et Crillon et les gardes +demeurerent pour garder le palais. + +Il etait pres de six heures du soir quand, apres avoir fait ses +stations aux differents reposoirs, la tete du cortege commenca +d'apercevoir le porche dentele de la vieille abbaye, et les +genovefains, le prieur en tete, disposes sur les trois marches, qui +formaient le seuil, pour recevoir Sa Majeste. + +Pendant la marche qui separait l'abbaye de la derniere station, qui +etait celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc +d'Anjou, qui etait sur pied depuis le matin, s'etait trouve mal de +fatigue: il avait alors demande au roi la permission de se retirer +dans son hotel, permission que le roi lui avait accordee. + +Ses gentilshommes s'etaient alors detaches du cortege et s'etaient +retires avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'etait le +duc qu'ils suivaient et non le roi. + +Mais le fait etait que, comme trois d'entre eux devaient se battre le +lendemain, ils desiraient ne pas se fatiguer outre mesure. + +A la porte de l'abbaye, le roi, sous le pretexte que Quelus, Maugiron, +Schomberg et d'Epernon n'avaient pas moins besoin de repos que +Livarot, Riberac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna conge +aussi. + +L'archeveque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore +rien pris, non plus que les autres pretres, tombait de fatigue; le roi +prit pitie de ces saints martyrs, et, arrive, comme nous l'avons dit, +a la porte de l'abbaye, il les renvoya tous. + +Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon: + +--Me voici, mon pere, dit-il en nasillant, je viens, comme un pecheur +que je suis, chercher le repos dans votre solitude. + +Le prieur s'inclina. + +Alors s'adressant a ceux qui avaient resiste a cette rude journee et +qui l'avaient suivi jusque-la: + +--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix. + +Chacun salua respectueusement, et le royal penitent monta une a une, +en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye. + +A peine Henri avait-il depasse le seuil de l'abbaye, que les portes en +furent fermees derriere lui. + +Le roi etait si profondement absorbe dans ses meditations, qu'il ne +parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, apres le +conge donne par le roi a sa suite, n'avait rien d'extraordinaire. + +--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majeste +dans la crypte, que nous avons ornee de notre mieux en l'honneur du +roi du ciel et de la terre. + +Le roi se contenta de repondre par un geste d'assentiment et marcha +derriere le prieur. + +Mais, aussitot qu'il fut passe sous la sombre arcade ou se tenaient +immobiles deux rangees de moines, aussitot qu'on l'eut vu tourner +l'angle de la cour qui conduisait a la chapelle, vingt capuchons +sauterent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des +yeux etincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe. + +Certes, ce n'etaient point la des figures de moines paresseux et +poltrons; la moustache epaisse, le teint basane, denotaient chez eux +la force et l'activite. Bon nombre demasquaient des visages sillonnes +de cicatrices, et, a cote du plus fier de tous, de celui qui portait +la cicatrice la plus illustre et la plus celebre, apparaissait, +triomphante et exaltee, la figure d'une femme couverte d'un froc. + +Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaine +nouee a sa ceinture, et s'ecria: + +--Ah! mes freres, nous tenons enfin le Valois. + +--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, repondit le balafre. + +--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal. + +--Comment cela? + +--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon +et ses gardes? + +--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, repliqua le duc de +Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas echange un seul coup de +mousquet. + +--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela? +J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi. + +--Eh bien, ma soeur, je vous le dis a regret, vous en serez privee. +Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne repondra a ses cris. +Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous +montrer, signer une abdication. Aussitot l'abdication courra la ville +et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats. + +--Le plan est bon et ne peut echouer maintenant, dit la duchesse. + +--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tete. + +--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafre; il est +brave, il aimera mieux mourir. + +--Qu'il meure alors! s'ecrierent Mayenne et la duchesse. + +--Non pas, repliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien +succeder a un prince qui abdique et que l'on meprise; mais je ne veux +pas remplacer un homme assassine que l'on plaindra. D'ailleurs, dans +vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tue, +reclamera la couronne. + +--Qu'il reclame, mordieu! qu'il reclame, dit Mayenne; voici notre +frere le cardinal qui a prevu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris +dans l'acte d'abdication de son frere; M. le duc d'Anjou a eu des +relations avec les huguenots, il est indigne de regner. + +--Avec les huguenots, etes-vous sur de cela? + +-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre. + +--Bien. + +--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de +decheance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frere, et +de la lieutenance a la royaute il n'y aura qu'un pas. + +--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prevu tout cela; mais il se pourrait +que les gardes francaises, pour s'assurer que l'abdication est bien +reelle et surtout bien volontaire, forcassent l'abbaye. Crillon +n'entend pas raillerie, et il serait homme a dire au roi: Sire, il y a +danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur. + +--Cela regardait le general, dit Mayenne, et le general a pris ses +precautions. Nous avons ici, pour soutenir le siege, quatre-vingts +gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes a cent moines. Nous +tiendrons un mois contre une armee. Sans compter qu'en cas +d'inferiorite nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie. + +--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment? + +--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est +rentre chez lui, ou il attend, sans doute, de nos nouvelles entre +Bussy et Monsoreau. + +--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fut, et non chez lui. + +--Je crois que vous vous trompez, mon frere, dit le cardinal, le +peuple et la noblesse eussent vu, dans cette reunion des deux freres, +un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout a l'heure, +nous devons, avant toute chose, eviter de jouer le role d'usurpateur. +Nous heritons, voila tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine +mere independante, nous nous faisons benir de tous et admirer de nos +partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous +aurons contre nous Bussy et cent autres epees fort dangereuses. + +--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons. + +--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des +notres, dit le duc de Guise. Quant a moi, je le fais general d'une +armee en Italie, ou la guerre eclatera sans nul doute. C'est un homme +superieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy. + +--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frere, +si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'epouse. + +--L'epouser, ma soeur! s'ecria Mayenne. + +--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont +fait plus pour lui, et il n'etait pas general d'armee a cette epoque. + +--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; a +l'oeuvre maintenant! + +--Qui est pres du roi? demanda le duc de Guise. + +--Le prieur et frere Gorenflot, a ce que je crois, dit le cardinal. Il +faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il +s'effaroucherait tout d'abord. + +--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne +les cueillons pas. + +--Est-ce qu'il est deja dans la cellule? dit madame de Montpensier, +impatiente de donner au roi la troisieme couronne qu'elle lui +promettait depuis si longtemps.... + +--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il +adorera les saintes reliques. + +--Ensuite? + +--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la +vanite des biens de ce monde; apres quoi le frere Gorenflot, vous +savez, celui qui a prononce ce magnifique discours pendant la soiree +de la Ligue.... + +--Oui, eh bien? + +--Le frere Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous +repugnons d'arracher a sa faiblesse. + +--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc reveur. + +--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je reponds +qu'il cedera a la peur de l'enfer. + +--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos +vaisseaux sont brules, il n'y a plus a revenir en arriere. Maintenant, +apres la tentative du prieur, apres le discours de Gorenflot, si l'un +et l'autre echouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-a-dire de +l'intimidation. + +--Et alors je tondrai mon Valois, s'ecria la duchesse, revenant +toujours a sa pensee favorite. + +En ce moment, une sonnette retentit sous les voutes assombries par les +premieres ombres de la nuit. + +--Le roi descend a la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne, +appelez vos amis et redevenons moines. + +Aussitot les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et +cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les +trois freres, se dirigerent vers l'ouverture de la crypte. + + + + +CHAPITRE XXIX + +CHICOT Ier. + + +Le roi etait plonge dans un recueillement qui promettait un succes +facile aux projets de MM. de Guise. + +Il visita la crypte avec toute la communaute, baisa la chasse, et +termina toutes les ceremonies en se frappant la poitrine a coups +redoubles et en marmottant les psaumes les plus lugubres. + +Le prieur commenca ses exhortations, que le roi ecouta en donnant les +memes signes de contrition fervente. + +Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant +Henri et lui dit: + +--Sire, vous plairait-il de venir maintenant deposer votre couronne +terrestre aux pieds du maitre eternel? + +--Allons... repliqua simplement le roi. + +Et aussitot toute la communaute, formant la haie sur son passage, +s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, a gauche, le +corridor principal. + +Henri semblait tres attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa +poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les +tetes de mort en ivoire suspendues a sa ceinture. + +On arriva enfin a la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le +visage enlumine, l'oeil brillant comme une escarboucle. + +--Ici? fit le roi. + +--Ici meme, repliqua le gros moine. + +Le roi pouvait hesiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on +voyait une porte, ou plutot une grille assez mysterieuse, ouvrant sur +une pente rapide et n'offrant a l'oeil que des tenebres epaisses. + +Henri entra dans la cellule. + +--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix emue. + +--Oui, repondit Foulon, _ici est le port._ + +--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux. + +Et aussitot la porte se referma; les pas des assistants s'eloignerent. + +Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y placa, les +deux mains sur les genoux. + +--Ah! te voila, Herodes! te voila, paien! te voila, Nabuchodonosor! +dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses epaisses mains +sur ses hanches. + +Le roi sembla surpris. + +--Est-ce a moi, dit-il, que vous parlez, mon frere? + +--Oui, c'est a toi que je parle; et a qui donc? Peut-on dire une +injure qui ne te soit pas convenable? + +--Mon frere... murmura le roi. + +--Bah! tu n'as pas de frere ici. Voila assez longtemps que je medite +un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout +bon predicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre, +enfin tu es un detrone; voila sur quoi je vais parler. + +--Detrone! mon frere... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre. + +--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne +t'enfuiras pas.... + +--Un guet-apens! + +--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est +homme encore. + +--Des violences, mon frere! + +--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te menager? + +--Vous abusez de la religion, mon frere. + +--Est-ce qu'il y a une religion! s'ecria Gorenflot. + +--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses! + +--Tant pis, j'ai dit. + +--Vous vous damnerez.... + +--Est-ce qu'on se damne! + +--Vous parlez en mecreant, mon frere. + +--Allons! pas de capucinades; es-tu pret, Valois? + +--A quoi faire? + +--A deposer ta couronne. On m'a charge de t'y inviter; je t'y invite. + +--Mais vous faites un peche mortel! + +--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit +d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frere Valois. + +--A quoi? + +--Au trone de France. + +--Plutot la mort! + +--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient... +decide-toi. + +--J'ai mes gardes, mes amis; je me defendrai. + +--C'est possible; mais on te tuera d'abord. + +--Laisse-moi au moins un instant pour reflechir. + +--Pas un instant, pas une seconde. + +--Votre zele vous emporte, mon frere, dit le prieur. + +Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: "Sire, votre +demande vous est accordee." + +Et le prieur referma la porte. + +Henri tomba dans une reverie profonde. + +--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice. + +Dix minutes s'etaient ecoulees tandis que Henri reflechissait; on +heurta aux guichets de la cellule. + +--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte. + +Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui, +dans le corridor. + +--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... a tel +point qu'il regarda par les grillages de la porte. + +Et un parchemin roule passa de la main d'un moine dans celle de +Gorenflot. + +Gorenflot fit peniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur +etait grande et qui cachait son front dans ses mains. + +--Et si je refuse de signer? s'ecria-t-il en larmoyant. + +--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise, +assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne +forcez pas des sujets a verser le sang d'un homme qui a ete leur roi. + +--On ne me contraindra pas, dit Henri. + +--Je l'avais prevu, murmura le duc a sa soeur, dont le front se +plissa, dont les yeux refleterent un sinistre dessein. + +Allez, mon frere, ajouta-t-il en s'adressant a Mayenne; faites armer +tout le monde, et qu'on se prepare. + +--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable. + +--A tout, repondit Joseph Foulon. + +Le desespoir du roi redoubla. + +--Corbleu! s'ecria Gorenflot, je te haissais, Valois; mais a present +je te meprise! Allons, signe, ou tu ne periras que de ma main. + +--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain +Maitre, que j'obtienne de lui la resignation. + +--Il veut reflechir encore, cria Gorenflot. + +--Qu'on lui laisse jusqu'a minuit, dit le cardinal. + +--Merci, chretien charitable, dit le roi dans un paroxysme de +desolation. Dieu te le rende! + +--C'etait reellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous +servons la France en le detronant. + +--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du +plaisir a le tondre. + +Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croises, accablait Henri des +injures les plus violentes et lui racontait tous ses debordements. + +Tout a coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent. + +--Silence! cria la voix du duc de Guise. + +Le plus profond silence s'etablit. On distingua bientot des coups +frappes fortement et a intervalles egaux sur la porte sonore de +l'abbaye. + +Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint. + +--Mes freres, dit-il, une troupe de gens armes se porte au-devant du +portail. + +--On vient le chercher, dit la duchesse. + +--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal. + +--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre. + +--Vous m'avez donne jusqu'a minuit, dit pitoyablement le roi. + +--Oh! tu te ravises parce que tu crois etre secouru. + +--Sans doute, j'ai une chance.... + +--Pour mourir s'il ne signe aussitot, repliqua la voix aigre et +imperieuse de la duchesse. + +Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume. + +Le bruit redoublait au dehors. + +--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et +le cerne a gauche. + +--Allons! crierent impatiemment Mayenne et la duchesse. + +Le roi trempa la plume dans l'encre. + +--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetiere a +droite. Toute l'abbaye est cernee presentement. + +--Eh bien, nous nous defendrons, repliqua resolument Mayenne. Avec un +otage comme celui-la, une place n'est jamais prise a discretion. + +--Il a signe! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de +Henri, qui, abattu, enfouit sa tete dans son capuchon et son capuchon +dans ses deux bras. + +--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce +precieux papier. + +Le roi, dans son acces de douleur, renversa la petite lampe qui seule +eclairait cette scene; mais le duc de Guise tenait deja le parchemin. + +--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se +dessinait un gentilhomme bien complet, bien arme. Crillon arrive avec +les gardes francaises, et menace de briser les portes. Ecoutez!.... + +--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon. + +--Bon! il n'y a plus de roi, repliqua Gorenflot par une fenetre. + +--Qui dit cela, maraud? repondit Crillon. + +--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les tenebres, avec un orgueil des +plus provocateurs. + +--Qu'on tache de m'apercevoir ce drole et de lui planter quelques +balles dans le ventre, dit Crillon. + +Et Gorenflot, voyant les gardes appreter leurs armes, fit le plongeon +aussitot et retomba sur son derriere au milieu de la cellule. + +--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence general, +une voix qui fit dresser les cheveux a tous les moines, faux ou vrais, +qui attendaient dans le corridor. + +Cette voix etait celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'etait avance +jusqu'aux marches de l'abbaye. + +--Voila, sire, repliqua Crillon en dechargeant dans la porte +principale un vigoureux coup de hache. + +Les murs en gemirent. + +--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant a la +fenetre. + +--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la meme voix hautaine et calme. +Rendez-moi donc mon fou, qui est alle passer la nuit dans une de vos +cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre. + +--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, repliqua Chicot se +degageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui +s'ecarterent avec un hurlement d'effroi. + +A ce moment, le duc de Guise, qui s'etait fait apporter une lampe, +lisait au bas de l'acte la signature encore fraiche obtenue avec tant +de peine: + + CHICOT Ier + +--Moi, Chicot Ier! s'ecria-t-il; mille damnations! + +--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons. + +--Ah! bah! fit Chicot en distribuant a Gorenflot, presque evanoui, des +coups de la corde qu'il portait a sa ceinture; ah! bah! + + + + +CHAPITRE XXX + +LES INTERETS ET LE CAPITAL. + + +A mesure que le roi avait parle, a mesure que les conjures l'avaient +reconnu, ils etaient passe de la stupeur a l'epouvante. + +L'abdication, signee Chicot Ier, avait change l'epouvante en rage. + +Chicot rejeta son froc sur ses epaules, croisa les bras, et, tandis +que Gorenflot fuyait a toutes jambes, il soutint, immobile et +souriant, le premier choc. + +Ce fut un terrible moment a passer. Les gentilshommes, furieux, +s'avancerent sur le Gascon, bien determines a se venger de la cruelle +mystification dont ils etaient victimes. + +Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras +seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait defier tant de +force de s'attaquer a tant de faiblesse, les arreta plus encore +peut-etre que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait +observer que la mort de Chicot ne servirait a rien, mais, tout au +contraire, serait vengee terriblement par le roi, de complicite avec +son fou dans cette scene de terrible bouffonnerie. + +Il en resulta que les dagues et les rapieres s'abaisserent devant +Chicot, qui, soit devouement,--et il en etait capable,--soit +penetration de leur pensee, continua de leur rire au nez. + +Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups +de hache de Crillon plus presses. Il etait evident que la porte ne +pouvait resister longtemps a une pareille attaque, qu'on n'essayait +pas meme de repousser. + +Aussi, apres un moment de deliberation, le duc de Guise donna-t-il +l'ordre de la retraite. + +Cet ordre fit sourire Chicot. + +Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examine le +souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait denonce +cette porte au roi, qui y avait place Tocquenot, lieutenant des gardes +suisses. + +Il etait donc evident que les ligueurs, les uns apres les autres, +allaient se jeter dans la gueule du loup. + +Le cardinal s'eclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de +gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre a +peu pres de moines; puis Mayenne, a qui sa difficulte de courir, a +cause de son enorme ventre et de son epaisse encolure, avait tout +naturellement fait confier le soin de la retraite. + +Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et +que Chicot le vit se trainer, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait +plus, il se tenait les cotes de rire. + +Dix minutes s'ecoulerent, pendant lesquelles Chicot preta l'oreille, +croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoules dans le +souterrain; mais, a son grand etonnement, le bruit, au lieu de revenir +a lui, continuait de s'eloigner. + +Tout a coup une pensee vint au Gascon, qui changea ses eclats de rire +en grincements de dents. Le temps s'ecoulait, les ligueurs ne +revenaient pas; les ligueurs s'etaient-ils apercus que la porte etait +gardee, et avaient-ils decouvert une autre sortie? + +Chicot allait s'elancer hors de la cellule, quand, tout a coup, la +porte en fut obstruee par une masse informe qui se vautra a ses pieds +en s'arrachant des poignees de cheveux tout autour de la tete. + +--Ah! miserable que je suis! s'ecriait le moine. Oh! mon bon seigneur +Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi! + +Comment Gorenflot, qui etait parti le premier, revenait-il seul quand +deja il eut du etre bien loin? + +Voila la question qui se presenta tout naturellement a la pensee de +Chicot. + +--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, a moi! continuait de +hurler Gorenflot; pardonnez a votre indigne ami, qui se repent et fait +amende honorable a vos genoux. + +--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres, +drole? + +--Parce que je n'ai pas pu passer par ou passent les autres, mon bon +seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colere, m'a frappe d'obesite. +Oh! malheureux ventre! oh! miserable bedaine! criait le moine en +frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne +suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout +que c'est heureux d'etre mince! + +Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine. + +--Mais les autres passent donc quelque part? s'ecria Chicot d'une voix +de tonnerre; les autres s'enfuient donc? + +--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils +attendent la corde? Oh! malheureux ventre! + +--Silence! cria Chicot, et repondez-moi. + +Gorenflot se redressa sur ses deux genoux. + +--Interrogez, monsieur Chicot, repondit-il, vous en avez bien +certainement le droit. + +--Comment se sauvent les autres? + +--A toutes jambes. + +--Je comprends... mais par ou? + +--Par le soupirail. + +--Mordieu! par quel soupirail? + +--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetiere. + +--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? reponds vite. + +--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain etait gardee +exterieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a +entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, a ce +qu'il parait: _J'ai soif_. + +--Ventre de biche! s'ecria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de +sorte que les fuyards ont pris un autre chemin? + +--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du +cimetiere. + +--Qui donne?.... + +--D'un cote, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques. + +--Tu mens! + +--Moi, cher seigneur! + +--S'ils s'etaient sauves par le caveau donnant dans la crypte, je les +eusse vus repasser devant ta cellule. + +--Voila justement, cher monsieur Chicot; ils ont pense qu'ils +n'auraient pas le temps de faire ce grand detour, et ils sont passes +par le soupirail. + +--Quel soupirail? + +--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert a eclairer le +passage. + +--De sorte que toi.... + +--De sorte que moi, qui suis trop gros.... + +--Eh bien? + +--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis a me tirer par les +pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres. + +--Mais, s'ecria Chicot, le visage eclaire tout a coup d'une etrange +jubilation, si tu n'as pas pu passer.... + +--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes epaules, +voyez ma poitrine. + +--Alors lui, qui est plus gros que toi. + +--Qui, lui? + +--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-la, +je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non +plus. + +--Monsieur Chicot! + +--Leve-toi, frocard! + +Le moine se leva aussi vite qu'il put. + +--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail. + +--Ou vous voudrez, mon cher seigneur. + +--Marche devant, malheureux, marche! + +Gorenflot se mit a trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps +en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise +par les coups de corde que lui allongeait Chicot. + +Tous deux traverserent le corridor et descendirent dans le jardin. + +--Par ici, dit Gorenflot, par ici. + +--Tais-toi, et marche, drole! + +Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'aupres d'un massif +d'arbres d'ou semblaient sortir des plaintes. + +--La, dit-il, la. + +Et, au bout de son haleine, il tomba le derriere sur l'herbe. + +Chicot fit trois pas en avant et apercut quelque chose qui s'agitait a +fleur de terre. + +A cote de ce quelque chose qui ressemblait au train de derriere de +l'animal que Diogene appelait un coq a deux pieds et sans plumes, +gisaient une epee et un froc. + +Il etait evident que l'individu qui se trouvait pris si +malheureusement s'etait successivement defait de tous les objets qui +pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, desarme de son +epee, depouille de son froc, il se trouvait reduit a sa plus simple +expression. + +Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour +disparaitre completement. + +--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix etouffee du fugitif. +J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aie! ne tirez pas +si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance, +pas vite, mais j'avance. + +--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon +seigneur Dieu, tu as gagne ton cierge. + +--Ce n'est pas pour rien que j'ai ete surnomme Hercule, reprit la voix +etouffee, je souleverai cette pierre. Hein! + +Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla. + +--Attends, dit tout bas Chicot, attends. + +Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt a grand bruit. + +--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain. + +--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essoufle. Ah! c'est donc +toi, miserable moine! + +--Ne dites rien, monseigneur, murmurerent les voix, il vous prend pour +Gorenflot. + +--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah! +c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens! + +Et, a chaque apostrophe, Chicot, arrive enfin au but si desire de sa +vengeance, fit retomber de toute la volee de son bras, sur les parties +charnues qui s'offraient a lui, la corde avec laquelle il avait deja +flagelle Gorenflot. + +--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine. + +En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes etouffees, tout en +redoublant d'efforts pour soulever la pierre. + +--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voila +pour l'ivrognerie! tiens, voila pour la paresse! tiens, voila pour la +colere; tiens, voila pour la luxure! tiens, voila pour la gourmandise! +Je regrette qu'il n'y ait que sept peches capitaux; tiens, tiens, +tiens, voila pour les vices que tu as! + +--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot, +ayez pitie de moi. + +--Ah! traitre! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voila pour +ta trahison! + +--Grace! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui +tombaient sur Mayenne, grace, cher monsieur Chicot! + +Mais Chicot, au lieu de s'arreter, s'enivrait de sa vengeance et +redoublait de coups. + +Si puissant qu'il fut sur lui-meme, Mayenne ne pouvait retenir ses +gemissements. + +--Ah! continua Chicot, que ne plait-il a Dieu de substituer a ton +corps vulgaire, a ta carcasse roturiere, les tres-hautes et +tres-puissantes omoplates du duc de Mayenne, a qui je dois une volee +de coups de baton dont les interets courent depuis sept ans!... Tiens, +tiens, tiens! + +Gorenflot poussa un soupir et tomba. + +--Chicot! vocifera le duc. + +--Oui, moi-meme, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras +debile, qui voudrait avoir les cent bras de Briaree pour cette +occasion. + +Et Chicot, de plus en plus exalte, reitera les coups de corde avec une +telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la +pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les cotes dechirees, les +reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis. + +Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide. + +Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot etait evanoui, sinon de +douleur, du moins d'effroi. + + + + +CHAPITRE XXXI + +CE QUI SE PASSAIT DU COTE DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES +DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIEVE. + + +Il etait onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment, +dans le cabinet ou il s'etait retire a la suite de la faiblesse dont +il avait ete pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise +vint lui annoncer l'abdication du roi, son frere. + +De la fenetre a la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux +fenetres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande +horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaine de +bois dore. + +Tout a coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut +que ce cheval pouvait etre celui de son messager, et courut s'appuyer +au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait +son maitre. + +Le maitre sortit des appartements interieurs; c'etait Bussy; Bussy, +qui, en sa qualite de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre +a son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit. + +Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait +jamais eu a se plaindre, eprouva un instant de remords; mais, a mesure +qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage +s'eclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'esperance et +de bonheur, que toute sa jalousie lui revint. + +Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et epiait les +differentes emotions de son visage, Bussy, apres avoir donne le mot +d'ordre, roula le manteau sur ses epaules, se mit en selle, et, +piquant des deux son cheval, s'elanca avec un grand bruit sous la +voute sonore. + +Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore +l'idee de faire courir apres lui, car il se doutait bien qu'avant de +se rendre a la Bastille, Bussy ferait une halte a son hotel; mais il +se representa le jeune homme riant avec Diane de son amour meprise, le +mettant, lui prince, sur la meme ligne que le mari dedaigne, et, cette +fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon. + +Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire etait une insulte +au prince: il le laissa aller. S'il eut eu le regard attriste et le +front sombre, peut-etre l'eut-il retenu. + +Cependant, a peine hors de l'hotel d'Anjou, Bussy quitta son allure +precipitee, comme s'il eut craint le bruit de sa propre marche; et, +passant a son hotel, comme l'avait prevu le duc, il remit son cheval +aux mains d'un palefrenier qui ecoutait respectueusement une lecon +d'hippiatrique que lui faisait Remy. + +--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy. + +--Oui, monseigneur, en personne. + +--Et pas encore couche? + +--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou +plutot chez vous. En verite, depuis que je n'ai plus mon blesse, il me +semble que les jours ont quarante-huit heures. + +--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy. + +--J'en ai peur! + +--Et l'amour? + +--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en defie, et je ne fais +en general sur lui que des etudes utiles. + +--Alors Gertrude est abandonnee? + +--Parfaitement. + +--Ainsi tu t'es lasse? + +--D'etre battu. C'etait ainsi que se manifestait l'amour de mon +amazone, brave fille du reste. + +--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir? + +--Pourquoi ce soir, monseigneur? + +--Parce que je t'eusse emmene avec moi. + +--A la Bastille? + +--Oui. + +--Vous y allez? + +--Sans doute. + +--Et le Monsoreau? + +--A Compiegne, mon cher, ou il prepare une chasse pour Sa Majeste. + +--Etes-vous sur, monseigneur? + +--L'ordre lui en a ete donne publiquement ce matin. + +--Ah! + +Remy demeura un instant pensif. + +--Alors? dit-il apres un instant. + +--Alors j'ai passe la journee a remercier Dieu du bonheur qu'il +m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit a jouir de ce +bonheur. + +--Bien. Jourdain, mon epee, fit Remy. + +Le palefrenier disparut dans l'interieur de la maison. + +--Tu as donc change d'avis? demanda Bussy. + +--En quoi? + +--En ce que tu prends ton epee. + +--Oui, je vous accompagne jusqu'a la porte, pour deux raisons. + +--Lesquelles? + +--La premiere, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque +mauvaise rencontre. + +Bussy sourit. + +--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne +craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre +compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux +hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons +conseils a vous donner. + +--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et, +apres le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de +plus grand que celui d'en parler. + +--Il y a meme des gens, repliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en +parler avant celui de la voir. + +--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain. + +--Raison de plus: le ciel est tantot sombre, tantot clair. J'aime la +variete, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au +palefrenier, qui lui rapportait sa rapiere. + +Puis se retournant vers le comte: + +--Me voici a vos ordres, monseigneur; partons. + +Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminerent vers +la Bastille. + +Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils a lui +donner; et, en effet, a peine furent-ils en route, que le docteur +commenca de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver a +Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-la, un visite a Diane, au +lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire +un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la +Faculte, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que +c'etait d'habitude Venus qui desarmait Mars. + +Bussy souriait; Remy insistait. + +--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une epee, il s'y +attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur +et la souplesse de l'acier, tandis que, de son cote, l'acier semble +s'animer et s'echauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon +epee est un bras et mon bras est une epee. Des lors, comprends-tu? il +ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue +pas. + +--Non, mais elle s'emousse. + +--Ne crains rien. + +--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous, +il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antee, comme +celui de Thesee contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme +celui de Bayard; quelque chose d'homerique, de gigantesque, +d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy +comme etant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux +pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau. + +--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce +matin, mis quatre epees aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant +huit minutes, n'ont pu, a eux quatre, me toucher une seule fois, +tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais +comme un tigre. + +--Je ne dis pas le contraire, maitre; mais vos jarrets de demain +seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui? + +Ici Bussy et son chirurgien entamerent un dialogue latin, frequemment +interrompu par leurs eclats de rire. + +Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine. + +--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrives. + +--Si je vous attendais? dit Remy. + +--Pourquoi faire? + +--Pour etre sur que vous serez de retour avant deux heures, et que +vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre +duel. + +--Si je te donne ma parole? + +--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau +voir que j'en doutasse. + +--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai a l'hotel. + +--Soit. Adieu, monseigneur. + +--Adieu, Remy. + +Les deux jeunes gens se separerent; mais Remy demeura en place. Il vit +le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau +lui donnait toute securite, entrer par la porte que lui ouvrit +Gertrude, et non pas monter par la fenetre. + +Puis il reprit philosophiquement, a travers les rues desertes, sa +marche vers l'hotel Bussy. + +Comme il debouchait de la place Beaudoyer, il vit venir a lui cinq +hommes enveloppes de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux, +parfaitement armes. + +Cinq hommes a cette heure, c'etait un evenement. Il s'effaca derriere +l'angle d'une maison en retraite. + +--Arrives a dix pas de lui, ces cinq hommes s'arreterent, et, apres un +bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins differents, tandis que le +cinquieme demeurait immobile et reflechissant a sa place. + +En ce moment, la lune sortit d'un nuage et eclaira d'un de ses rayons +le visage du coureur de nuit. + +--M. de Saint-Luc! s'ecria Remy. + +Saint-Luc leva la tete en entendant prononcer son nom, et vit un homme +qui venait a lui. + +--Remy! s'ecria-t-il a son tour. + +--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire a votre service! +attendu que vous me paraissez vous porter a merveille. Est-ce une +indiscretion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait a cette +heure si loin du Louvre? + +--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la +ville. Il m'a dit: "Saint-Luc, promene-toi dans les rues de Paris, et, +si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdique, reponds hardiment +que ce n'est pas vrai." + +--Et avez-vous entendu parler de cela? + +--Personne ne m'en a souffle le mot. Or, comme il va etre minuit, que +tout est tranquille et que je n'ai rencontre que M. de Monsoreau, j'ai +congedie mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu reflechissant. + +--Comment? M. de Monsoreau? + +--Oui. + +--Vous avez rencontre M. de Monsoreau? + +--Avec une troupe d'hommes armes, dix ou douze au moins. + +--M. de Monsoreau! impossible! + +--Pourquoi cela, impossible? + +--Parce qu'il doit etre a Compiegne. + +--Il devait y etre, mais il n'y est pas. + +--Mais l'ordre du roi? + +--Bah! qui est-ce qui obeit au roi? + +--Vous avez rencontre M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes? + +--Certainement. + +--Vous a-t-il reconnu? + +--Je le crois. + +--Vous n'etiez que cinq. + +--Mes quatre amis et moi, pas davantage. + +--Et il ne s'est pas jete sur vous? + +--Il m'a evite, au contraire, et c'est ce qui m'etonne. En le +reconnaissant, je me suis attendu a une horrible bataille. + +--De quel cote allait-il? + +--Du cote de la rue de la Tixeranderie. + +--Ah! mon Dieu! s'ecria Remy. + +--Quoi? demanda Saint-Luc, effraye de l'accent du jeune homme. + +--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur. + +--Un grand malheur! a qui? + +--A M. de Bussy! + +--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez. + +--Quel malheur! M. de Bussy le croyait a Compiegne. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence.... + +--De sorte qu'il est?.... + +--Chez madame Diane. + +--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille. + +--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupcons ou on les lui +aura suggeres, et il n'aura feint de partir que pour revenir a +l'improviste. + +--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front. + +--Avez-vous une idee? repondit Remy. + +--Il y a du duc d'Anjou la-dessous. + +--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoque le depart de M. +de Monsoreau. + +--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy? + +--Corbleu! comme des soufflets de forges. + +--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez +la maison? + +--Oui. + +--Marchez devant alors. + +Et les deux jeunes gens prirent a travers les rues une course qui eut +fait honneur a des daims poursuivis. + +--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant. + +--Qui? le Monsoreau? + +--Oui. + +--Un quart d'heure a peu pres, dit Saint-Luc en franchissant un tas de +pierres de cinq pieds de haut. + +--Pourvu que nous arrivions a temps! dit Remy en tirant son epee pour +etre pret a tout evenement. + + + + +CHAPITRE XXXII + +L'ASSASSINAT. + + +Bussy, sans inquietude et sans hesitation, avait ete recu sans crainte +par Diane, qui croyait etre sure de l'absence de son mari. + +Jamais la belle jeune femme n'avait ete si joyeuse; jamais Bussy +n'avait ete si heureux; dans certain moment, dont l'ame ou plutot +l'instinct conservateur sent toute la gravite, l'homme unit ses +facultes morales a tout ce que ses sens peuvent lui fournir de +ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de +toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment a l'autre, +sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait. + +Diane, emue, et d'autant plus emue qu'elle cherchait a cacher son +emotion, Diane, emue des craintes de ce lendemain menacant, paraissait +plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour, +donne a cet amour le parfum de poesie qui lui manquait; la veritable +passion n'est point folatre, et l'oeil d'une femme sincerement eprise +est plus souvent humide que brillant. + +Aussi debuta-t-elle par arreter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle +avait a lui dire, ce soir-la, c'est que sa vie etait sa vie; ce +qu'elle avait a debattre avec lui, c'etait les plus surs moyens de +fuir. Car ce n'etait pas le tout que de vaincre, il fallait, apres +avoir vaincu, fuir la colere du roi; car jamais Henri, c'etait +probable, ne pardonnerait au vainqueur la defaite ou la mort de ses +favoris. + +--Et puis, disait Diane, le bras passe autour du cou de Bussy et +devorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de +France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur a augmenter ta gloire? +Tu es deja si superieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de +generosite a toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire +aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre a +jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, defends ta vie. Je ne te dis pas: +"Songe a la mort," car il me semble qu'il n'existe pas au monde un +homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par +trahison; mais songe aux blessures: on peut etre blesse, tu le sais +bien, puisque c'est a une blessure recue en combattant contre ces +memes hommes que je dois de te connaitre. + +--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne +veux pas etre defigure. + +--Oh! garde ta personne tout entiere. Qu'elle te soit sacree, mon +Bussy, comme si toi, c'etait moi. Songe a la douleur que tu +eprouverais si tu me voyais revenir blessee et sanglante; eh bien, la +meme douleur que tu ressentirais, je l'eprouverais en voyant ton sang. +Sois prudent, mon lion trop courageux, voila tout ce que je te +recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me +rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire +leur combat, porte-toi au secours du plus menace; mais, si deux +hommes, si trois hommes t'attaquent a la fois, fuis; tu te retourneras +comme Horace, et tu les tueras les uns apres les autres, et a +distance. + +--Oui, ma chere Diane, dit Bussy. + +--Oh! tu me reponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne +m'ecoutes pas! + +--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle! + +--Ce n'est point de ma beaute qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il +s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce +que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra, +non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de +voir ce duel! + +--Toi? + +--J'y assisterai. + +--Comment cela? impossible, Diane. + +--Non! ecoute: il y a, tu sais, dans la chambre a cote de celle-ci, +une fenetre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais +l'enclos des Tournelles. + +--Oui, je me le rappelle; cette fenetre elevee de vingt pieds a peu +pres, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre +jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre. + +--De la, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de +maniere que je te voie; tu sauras que je suis la, tu pourras me voir +moi-meme. Mais non, insensee que je suis, ne me regarde pas, car ton +ennemi peut profiter de ta distraction. + +--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixes sur +toi. Si j'etais condamne, et qu'on me laissat le choix de la mort, +Diane, ce serait celle-la que je choisirais. + +--Oui, mais tu n'es pas condamne, mais il ne s'agit pas de mourir; il +s'agit de vivre au contraire. + +--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien seconde, +crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet +tire l'epee comme moi; Riberac est froid sur le terrain, et semble +n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il devore son adversaire +et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilite de +tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais +courir plus de danger pour avoir plus de merite. + +--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espere; mais +ecoute-moi, et promets-moi de m'obeir. + +--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter. + +--Eh bien, justement j'en appelle a ta raison. + +--Alors il ne fallait pas me rendre fou. + +--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obeissance; c'est en +obeissant que l'on prouve son amour. + +--Ordonne alors. + +--Cher ami, tes yeux sont fatigues; il te faut une bonne nuit: +quitte-moi. + +--Oh! deja! + +--Je vais faire ma priere, et tu m'embrasseras. + +--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges. + +--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en +s'agenouillant. + +Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, a travers le +plafond, aller chercher Dieu sous les voutes azurees du ciel: + +--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne +meure pas desesperee, protege celui que tu as pousse sur mon chemin, +pour que je l'aime et que je n'aime que lui. + +Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son +bras et ramener son visage a la hauteur de ses levres, quand tout a +coup une vitre de la fenetre vola en eclats: puis la fenetre +elle-meme, et trois hommes armes parurent sur le balcon, tandis que le +quatrieme enfourchait la balustrade. + +Celui-la avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main +gauche un pistolet, de l'autre une epee nue. + +Bussy demeura un instant immobile et glace par le cri epouvantable que +poussa Diane en s'elancant a son cou. + +L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancerent +d'un pas; un de ces trois hommes etait arme d'une arquebuse. + +Bussy, d'un meme mouvement, ecarta Diane avec la main gauche, tandis +que de la droite il tirait son epee. + +Puis, se repliant sur lui-meme, il l'abaissa lentement et sans perdre +de vue ses adversaires. + +--Allez, allez, mes braves, dit une voix sepulcrale qui sortit de +dessous le masque de velours, il est a moitie mort, la peur l'a tue. + +--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur! + +Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui. + +--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermete. + +Mais Diane, au lieu d'obeir, se jeta une seconde fois a son cou. + +--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il. + +Diane s'eloigna, le demasquant entierement. Elle comprenait qu'elle ne +pouvait venir en aide a son amant que d'une seule maniere: c'etait en +obeissant passivement. + +--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais +pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et +excellent ami! + +Bussy se taisait, tout en mordant ses levres, et en examinant tout +autour de lui quels seraient ses moyens de defense quand il faudrait +en venir aux mains. + +--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que +rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il +apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laisse sa femme seule, +que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et +quand cela? la veille d'un duel. Je le repete, quel bon et excellent +ami que le seigneur de Bussy! + +-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre +masque. Maintenant je sais a qui j'ai affaire. + +--Ainsi ferai-je, repliqua le grand veneur. + +Et il jeta loin de lui le loup de velours noir. + +Diane poussa un faible cri. La paleur du comte etait celle d'un +cadavre, tandis que son sourire etait celui d'un damne. + +--Ca, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les facons +bruyantes, et c'etait bon pour les heros d'Homere, qui etaient des +demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme, +seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou +laissez-moi passer. + +Monsoreau repondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir +Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colere. + +--Passage, voyons! repeta le jeune homme, dont le sang, qui un instant +avait reflue vers son coeur, lui montait aux tempes. + +--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de +Bussy? + +--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme; +j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin. + +--Vous etiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et +vous y coucherez. + +Pendant ce temps, la tete de deux autres hommes apparaissait a travers +les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade, +vinrent se placer pres de leurs camarades. + +--Quatre et deux font six, dit Bussy; ou sont les autres? + +--Ils sont a la porte et attendent, dit le grand veneur. + +Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy +entendit ses sanglots. + +Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers +le comte: + +--Mon cher monsieur, dit-il apres avoir reflechi une seconde, vous +savez que je suis un homme d'honneur. + +--Oui, dit Monsoreau, vous etes un homme d'honneur, comme madame est +une femme chaste. + +--Bien, monsieur, repondit Bussy en faisant un leger mouvement de tete +de haut en bas; c'est vif, mais c'est merite, et tout cela se payera +ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liee avec quatre +gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorite sur vous, +je reclame la grace de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole +de me retrouver ou et quand vous voudrez. + +Monsoreau haussa les epaules. + +--Ecoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai +satisfait MM. de Schomberg, d'Epernon, Quelus et Maugiron, je serai a +vous, tout a vous et rien qu'a vous. S'ils me tuent, oh bien, vous +serez paye par leurs mains, voila tout; si, au contraire, je me trouve +en fonds pour vous payer moi-meme.... + +Monsoreau se retourna vers ses gens. + +--Allons! leur dit-il, sus, mes braves! + +--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un +assassinat. + +--Parbleu! fit Monsoreau. + +--Oui, je le vois: nous nous etions trompes tous deux l'un a l'egard +de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la +chose. + +--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau. + +Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gemissement. + +--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle a Bussy tout seul. +Tenez-vous bien, mes braves! + +Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira a lui une +table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une +seconde, improvise comme un rempart entre lui et ses ennemis. + +Ce mouvement avait ete si rapide, que la balle partie de l'arquebuse +ne frappa que le prie-Dieu, dans l'epaisseur duquel elle se logea en +s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique +credence du temps de Francois 1er, et l'ajoutait a son retranchement. + +Diane se trouva cachee par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle +ne pouvait aider Bussy que de ses prieres, et elle priait. + +Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur +son rempart improvise. + +--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon epee pique. + +Les braves, pousses par Monsoreau, firent un mouvement vers le +sanglier qui les attendait, replie sur lui-meme et les yeux ardents; +l'un d'eux allongea meme la main vers le prie-Dieu pour l'attirer a +lui; mais, avant que sa main eut touche le meuble protecteur, l'epee +de Bussy, passant par une meurtriere, avait pris le bras dans toute sa +longueur, et l'avait perce depuis la saignee jusqu'a l'epaule. + +L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'a la fenetre. + +Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris +entre deux feux. Il s'elanca vers la porte pour en pousser les +verrous; mais, avant qu'il l'eut atteinte, elle s'ouvrit. + +Le jeune homme fit un pas en arriere pour se mettre en defense a la +fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis. + +Deux hommes se precipiterent par cette porte. + +--Ah! cher maitre! cria une voix bien connue, arrivons-nous a temps? + +--Remy! dit le comte. + +--Et moi! cria une seconde voix; il parait que l'on assassine ici? + +Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie. + +--Saint-Luc! dit-il. + +--Moi-meme. + +--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau, +que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne +vous rangez pas, nous passerons sur vous. + +--Trois hommes a moi! cria Monsoreau. + +Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaitre au-dessus de la +balustrade. + +--Ah ca, mais ils ont donc une armee? dit Saint-Luc. + +--Mon Dieu, Seigneur, protegez-le! priait Diane. + +--Infame! cria Monsoreau. + +Et il s'avanca pour frapper Diane. + +Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond +par-dessus le retranchement; son epee rencontra celle de Monsoreau, +puis il se fendit, et le toucha a la gorge; mais la distance etait +trop grande: il en fut quitte pour une ecorchure. + +Cinq ou six hommes fondirent a la fois sur Bussy. + +Un de ces hommes tomba sous l'epee de Saint-Luc. + +--En avant! cria Remy. + +--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte +Diane. + +Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un +des nouveaux venus. + +Remy hesitait. + +--Mais vous? dit-il. + +--Enleve! enleve! cria Bussy. Je te la confie. + +--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le! + +--Venez, madame, dit Remy. + +--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai! + +Remy l'enleva entre ses bras. + +--Bussy, cria Diane; Bussy, a moi! au secours! + +La pauvre femme etait folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses +ennemis; tout ce qui l'ecartait de Bussy lui etait fatal et mortel. + +--Va, va, dit Bussy; je te rejoins. + +--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espere. + +Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-meme, et +presque aussitot tomber en entrainant Diane. + +Bussy jeta un cri, et se retournant: + +--Ce n'est rien, maitre, dit Remy; c'est moi qui ai recu la balle; +elle est sauve. + +Trois hommes se jeterent sur Bussy; au moment ou il se retournait, +Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba. + +Les deux autres reculerent. + +--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve +Diane! + +--Mais toi? + +--Moi, je suis un homme. + +Saint-Luc s'elanca vers Diane, deja relevee sur ses genoux, la prit +entre ses bras et disparut avec elle par la porte. + +--A moi! cria Monsoreau, a moi, ceux de l'escalier! + +--Ah! scelerat! cria Bussy. Ah! lache! + +Monsoreau se retira derriere ses hommes. + +Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il +fendit une tete par la tempe; du second, il troua une poitrine. + +--Cela deblaye, dit-il. + +Puis il revint dans son retranchement. + +--Fuyez, maitre, fuyez! murmura Remy. + +--Moi! fuir... fuir devant des assassins! + +Puis, se penchant vers le jeune homme: + +--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu? + +--Prenez garde! dit Remy, prenez garde! + +En effet, quatre hommes venaient de s'elancer par la porte de +l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes. + +Mais il n'eut qu'une pensee. + +--Et Diane! cria-t-il, Diane! + +Alors, sans perdre une seconde, il s'elanca sur ces quatre hommes; +pris au depourvu, deux tomberent, un blesse, un mort. + +Puis, comme Monsoreau avancait, il fit un pas de retraite, et se +trouva derriere son rempart. + +--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le +tenons, nous le tenons! + +Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'etait traine jusque +devant Bussy; il venait ajouter son corps a la masse du retranchement. + +Il y eut une pause d'un instant. + +Bussy, les jambes flechies, le corps colle a la muraille, le bras +plie, la pointe en arret, jeta un rapide regard autour de lui. + +Sept hommes etaient couches a terre, neuf restaient debout. + +Bussy les compta des yeux. + +Mais, en voyant reluire neuf epees, en entendant Monsoreau encourager +ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant, +qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se +dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire. + +--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre +autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat; +eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit +ni ne fera. + +Alors, detachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme +d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme +s'il eut ete indigne de sa renommee de combattre plus longtemps a +couvert. + +La, il rencontra un fouillis dans lequel son epee glissa comme une +vipere dans sa couvee; trois fois il vit jour et allongea le bras dans +ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le +buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiede coula +jusque sur sa main droite par la rainure de la lame. + +Pendant ce temps, il avait pare vingt coups de taille ou de pointe +avec son bras gauche. Le manteau etait hache. + +La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se +retirer le troisieme: ils renoncerent a faire usage de l'epee, les uns +tomberent sur lui a coups de crosse de mousquet, les autres tirerent +sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'etaient pas encore servis et +dont il eut l'adresse d'eviter les balles, soit en se jetant de cote, +soit en se baissant. Dans cette heure supreme, tout son etre se +multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais +encore il devinait presque la plus subite et la plus secrete pensee de +ses ennemis; Bussy enfin etait dans un de ces moments ou la creature +atteint l'apogee de la perfection; il etait moins qu'un dieu, parce +qu'il etait mortel, mais il etait certes plus qu'un homme. + +Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il +le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi +calme que Bussy etait anime, chargeait les pistolets de ses gens, ou, +les prenant tout charges de leurs mains, tirait tout en se tenant +masque derriere ses spadassin. + +Mais c'etait chose facile pour Bussy que de faire une trouee; il se +jeta au milieu des sbires, qui s'ecarterent, et se trouva face a face +avec Monsoreau. + +En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout arme, ajusta Bussy +et fit feu. + +La balle rencontra la lame de l'epee, et la brisa a six pouces +au-dessous de la poignee, + +--Desarme! cria Monsoreau, desarme! + +Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisee. + +En une seconde, elle fut soudee a son poignet avec son mouchoir. + +Et la bataille recommenca, presentant ce spectacle prodigieux d'un +homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures, +epouvantant six hommes bien armes et se faisant un rempart de dix +cadavres. + +La lutte recommenca et redevint plus terrible que jamais; tandis que +les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait +devine que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait a lui +toutes celles qui pouvaient etre a sa portee. + +Bussy etait entoure; le troncon de sa lame, ebreche, tordu, emousse, +vacillait dans sa main; la fatigue commencait a engourdir son bras; il +regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranime, se releve sur +ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapiere. + +Ce cadavre, c'etait Remy, dont le dernier effort etait un devouement. + +Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arriere, afin de degager sa +main de son mouchoir et de se debarrasser du troncon devenu inutile. + +Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui dechargea, a +bout portant, son pistolet dans la tete. + +Remy tomba le front fracasse, et, cette fois, pour ne plus se relever. + +Bussy jeta un cri, ou plutot poussa un rugissement. + +Les forces lui etaient revenues avec les moyens de defense; il fit +siffler son epee en cercle, abattit un poignet a droite et ouvrit une +joue a gauche. + +La porte se trouvait degagee par ce double coup. + +Agile et nerveux, il s'elanca contre elle et essaya de l'enfoncer avec +une secousse qui ebranla le mur. Mais les verrous lui resisterent. + +Epuise de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que, +du gauche, il essayait de tirer les verrous derriere lui, tout en +faisant face a ses adversaires. + +Pendant cette seconde, il recut un coup de feu qui lui perca la cuisse +et deux coups d'epee lui entamerent les flancs. + +Mais il avait tire les verrous et tourne la clef. + +Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharne +des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha a la poitrine. + +Le grand veneur vocifera une malediction. + +--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence a croire que +j'echapperai. + +Les quatre hommes jeterent leurs armes et s'accrocherent a Bussy: ils +ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le +faisait invulnerable; ils tenterent de l'etouffer. + +Mais a coups de pommeau d'epee, mais a coups de taille, Bussy les +assommait, les hachait sans relache. Monsoreau s'approcha deux fois du +jeune homme et fut touche deux fois encore. + +Mais trois hommes s'attacherent a la poignee de son epee et la lui +arracherent des mains. + +Bussy ramassa un trepied de bois sculpte qui servait de tabouret, +frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trepied se brisa sur +l'epaule du dernier, qui resta debout. + +Celui-la lui enfonca sa dague dans la poitrine. + +Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre +son adversaire, il le forca de se poignarder lui-meme. + +Le dernier sauta par la fenetre. + +Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, etendu parmi +les cadavres, se releva a son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup +de couteau. + +Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une epee, ramassa la +premiere venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du +grand veneur, qu'il le cloua au parquet. + +--Ah! s'ecria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je +t'aurai vu mourir! + +Monsoreau voulut repondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa +par sa bouche entr'ouverte. + +Bussy alors se traina vers le corridor, il perdait tout son sang par +sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret. + +Il jeta un dernier regard derriere lui. + +La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumiere entrait dans +cette chambre inondee de sang; elle vint se mirer aux vitres et +illuminer les murailles hachees par les coups d'epees, trouees par les +balles, effleurant au passage les pales visages des morts, qui, pour +la plupart, avaient conserve en expirant le regard feroce et menacant +de l'assassin. + +Bussy, a la vue de ce champ de bataille peuple par lui, tout blesse, +tout mourant qu'il etait, se sentit pris d'un orgueil sublime. + +Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu +faire. + +Il lui restait maintenant a fuir, a se sauver; mais il pouvait fuir, +car il fuyait devant les morts. + +Mais tout n'etait pas fini pour le malheureux jeune homme. + +En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un +coup de feu partit: la balle lui traversa l'epaule. + +La cour etait gardee. + +Alors il songea a cette petite fenetre par laquelle Diane lui +promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement +qu'il put, il se traina de ce cote. + +Elle etait ouverte, en encadrant un beau ciel parseme d'etoiles. Bussy +referma et verrouilla la porte derriere lui; puis il monta sur la +fenetre a grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille +de fer, afin de sauter de l'autre cote. + +--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il. + +Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'etait la +seconde troupe qui montait. + +Bussy etait hors de defense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de +la seule main et du seul pied dont il put se servir encore, il +s'elanca. + +Mais, en s'elancant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre. + +Il avait tant de sang aux pieds! + +Il tomba sur les pointes du fer: les unes penetrerent dans son corps, +les autres s'accrocherent a ses habits, et il demeura suspendu. + +En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restat au monde. + +--Saint-Luc! cria-t-il, a moi! Saint-Luc! a moi! + +--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout a coup une voix sortant +d'un massif d'arbres? + +Bussy tressaillit. Cette voix n'etait pas celle de Saint-Luc. + +--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, a moi! a moi! ne crains rien pour +Diane. J'ai tue le Monsoreau! + +Il esperait que Saint-Luc etait cache aux environs, et viendrait a +cette nouvelle. + +--Ah! le Monsoreau est tue? dit une autre voix. + +--Oui. + +--Bien. + +Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils etaient masques tous +deux. + +--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre +gentilhomme qui peut echapper encore, si vous le secourez. + +--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda a demi-voix un des deux +inconnus. + +--Imprudent! dit l'autre. + +--Monseigneur! s'ecria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuite de ses +sens s'etait augmentee du desespoir de sa situation; monseigneur! +delivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi! + +--Entends-tu? dit l'homme masque. + +--Qu'ordonnez-vous? + +--Eh bien, que tu le delivres. + +Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque: + +--De ses souffrances.... + +Bussy tourna la tete du cote par ou venait la voix qui osait parler +avec un accent railleur dans un pareil moment. + +--Oh! je suis perdu! murmura-t-il. + +En effet, au meme moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa +poitrine, et le coup partit. + +La tete de Bussy retomba sur son epaule; ses mains se roidirent. + +--Assassin! dit-il, sois maudit! + +Et il expira en prononcant le nom de Diane. + +Les gouttes de son sang tomberent du treillis sur celui qu'on avait +appele monseigneur. + +--Est-il mort? crierent plusieurs hommes qui, apres avoir enfonce la +porte, apparaissaient a la fenetre. + +--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou +etait le protecteur et l'ami de M. de Bussy. + +Les hommes n'en demanderent pas davantage; ils disparurent. Le duc +entendit le bruit de leurs pas s'eloigner, decroitre et se perdre. + +--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masque, monte dans cette +chambre, et jette-moi par la fenetre le corps du Monsoreau. + +Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inoui de cadavres, le corps +du grand veneur, le chargea sur ses epaules, et, comme le lui avait +ordonne son compagnon, il jeta par la fenetre le corps, qui, en +tombant, vint a son tour eclabousser de son sang les habits du duc +d'Anjou. + +Francois fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte +d'alliance signe de sa royale main. + +--Voila ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien a faire +ici. + +--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenetre. + +--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas +reconnus, detache-la, detache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en +aillent ou ils voudront. + +Aurilly disparut. + +--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en +dechirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne +serai pas encore decapite pour cause de haute trahison. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +COMMENT FRERE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET +L'ABBAYE. + + +L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comedie; les +Suisses, places a l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que +les gardes francaises embusques a son confluent, et qui avaient tendu +la leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas +meme saisir le fretin. + +Tout le monde avait file par le passage souterrain. + +Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitot la +porte enfoncee, Crillon se mit a la tete d'une trentaine d'hommes et +fit invasion dans Sainte-Genevieve avec le roi. + +Un silence de mort regnait dans les vastes et sombres batiments. +Crillon, en homme de guerre experimente, eut mieux aime un grand +bruit; il craignait quelque embuche. + +Mais en vain se couvrit-on d'eclaireurs, en vain ouvrit-on les portes +et les fenetres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout etait desert. + +Le roi marchait des premiers, l'epee a la main, criant a tue-tete: + +--Chicot! Chicot! + +Personne ne repondait. + +--L'auraient-ils tue? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon +fou le prix d'un gentilhomme. + +--Vous avez raison, sire, repondit Crillon, car c'en est un, et des +plus braves. + +Chicot ne repondait pas, parce qu'il etait occupe a fustiger M. de +Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir a cette occupation, +qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de +lui. + +Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut evanoui, +comme rien ne preoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut +la voix royale. + +--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant +de remettre au moins Gorenflot sur son derriere. + +Il y parvint et l'adossa contre un arbre. + +La force qu'il etait oblige d'employer a cette oeuvre charitable otait +a sa voix une partie de sa sonorite, de sorte que Henri crut un +instant remarquer que cette voix arrivait a lui empreinte d'un accent +lamentable. + +Il n'en etait cependant rien: Chicot, au contraire, etait dans toute +l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux etat du moine, +il se demandait s'il fallait faire percer a jour cette traitresse +bedaine, ou user de clemence envers ce volumineux tonneau. + +Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eut +regarde Cinna. + +Gorenflot devenait peu a peu a lui, et, si stupide qu'il fut, il ne +l'etait pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui +l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal a ces sortes +d'animaux incessamment menaces par les hommes, qui sentent +instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre, +que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger. + +Ce fut dans cette disposition interieure d'esprit qu'il rouvrit les +yeux. + +--Seigneur Chicot! s'ecria-t-il. + +--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort? + +--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour +joindre les deux mains devant son enorme ventre, est-il donc possible +que vous me livriez a mes persecuteurs, moi! Gorenflot? + +--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal deguisee. + +Gorenflot se mit a hurler. Apres etre parvenu a joindre les mains, il +essayait de se les tordre. + +--Moi qui ai fait avec vous de si bons diners! cria-t-il en +suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous +m'appeliez toujours le roi des eponges; moi qui aimais tant les +poulardes que vous commandiez a la Corne-d'Abondance, que je n'en +laissais jamais que les os. + +Ce dernier trait parut le sublime du genre a Chicot, et le determina +tout a fait pour la clemence. + +--Les voila! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever, +mais sans pouvoir en venir a bout; les voila! ils viennent, je suis +mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi! + +Et le moine, ne pouvant parvenir a se relever, se jeta, ce qui etait +plus facile, la face contre terre. + +--Releve-toi, dit Chicot. + +--Me pardonnez-vous? + +--Nous verrons. + +--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ca. + +Chicot eclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si trouble, +qu'il avait cru recevoir les coups rembourses a Mayenne. + +--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il. + +--Eh! sans doute, je ris, animal! + +--Je vivrai donc? + +--Peut-etre. + +--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir. + +--Cela ne depend pas de moi, dit Chicot; cela depend du roi: le roi +seul a droit de vie et de mort. + +Gorenflot fit un effort, et parvint a se caler sur ses deux genoux. + +En ce moment, les tenebres furent envahies par une splendide lumiere; +une foule d'habits brodes et d'epees flamboyantes, aux lueurs des +torches, entoura les deux amis. + +--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'ecria le roi, que je suis aise de te +revoir! + +--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce +grand prince est heureux de vous revoir. + +--Eh bien? + +--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui +demanderez; demandez-lui ma grace. + +--Au vilain Herodes? + +--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot! + +--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien +en tenez-vous? + +--_Confiteor!_ disait Gorenflot. + +--Pas un, repliqua Crillon. Les traitres! il faut qu'ils aient trouve +quelque ouverture a nous inconnue. + +--C'est probable, dit Chicot. + +--Mais tu les as vus? dit le roi. + +--Certainement que je les ai vus. + +--Tous? + +--Depuis le premier jusqu'au dernier. + +--_Confiteor!_ repetait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de la. + +--Tu les as reconnus, sans doute? + +--Non, sire. + +--Comment! tu ne les as pas reconnus? + +--C'est-a-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore.... + +--Et encore? + +--Ce n'etait pas a son visage, sire. + +--Et lequel as-tu reconnu? + +--M. de Mayenne. + +--M. de Mayenne? Celui a qui tu devais.... + +--Eh bien, nous sommes quittes, sire. + +--Ah! conte-moi donc cela, Chicot! + +--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du present. + +--_Confiteor!_ repetait Gorenflot. + +--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout a coup Crillon en +laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgre la resistance +que presentait sa masse, plia sous le coup. + +Le moine perdit la parole. + +Chicot tarda a repondre, permettant que, pour un moment, toutes les +angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le +coeur du malheureux moine. + +Gorenflot faillit s'evanouir une seconde fois en voyant autour de lui +tant de coleres inassouvies. + +Enfin, apres un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut +entendre bruire a son oreille la trompette du jugement dernier: + +--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine. + +Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci +ferma les yeux pour avoir moins a faire en passant de ce monde dans +l'autre. + +--Le predicateur Gorenflot? s'ecria Henri. + +--_Confiteor, confiteor, confiteor_, repeta vivement le moine. + +--Lui-meme, repondit Chicot. + +--Celui qui.... + +--Justement, interrompit le Gascon. + +--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction. + +On eut recueilli la sueur avec une ecuelle sur les joues de Gorenflot. + +Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les epees, comme si le +fer lui-meme eut ete doue de vie et emu d'impatience. + +Quelques-uns s'approcherent menacants. + +Gorenflot les sentit plutot qu'il ne les vit venir, et poussa un +faible cri. + +--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout. + +Et prenant Henri a l'ecart: + +--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grace au Seigneur d'avoir +permis a ce saint homme de naitre, il y a quelque trente-cinq ans; car +c'est lui qui nous a sauves tous. + +--Comment cela? + +--Oui, c'est lui qui m'a raconte le complot depuis alpha jusqu'a +omega. + +--Quand cela? + +--Il y a huit jours a peu pres, de sorte que si jamais les ennemis de +Votre Majeste le trouvaient, ce serait un homme mort. + +Gorenflot n'entendit que les derniers mots. + +--Un homme mort! + +Et il tomba sur ses deux mains. + +--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur +cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sense, ne +representait qu'une somme de matiere capable d'absorber et d'eteindre +les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre +protection! + +Gorenflot saisit au vol ce regard misericordieux, et demeura, comme le +masque du parasite antique, riant d'un cote jusqu'aux dents et +pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles. + +--Et tu feras bien, mon roi, repondit Chicot, car c'est un serviteur +des plus etonnants. + +--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi. + +--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque. + +--Si je lui donnais des gardes? dit le roi. + +Gorenflot entendit cette proposition de Henri. + +--Bon! dit-il, il parait que j'en serai quitte pour la prison. J'aime +encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse +bien.... + +--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de +l'emmener. + +--Ou cela? + +--Chez moi. + +--Eh bien, emmene-le, et reviens au Louvre, ou je vais retrouver nos +amis, pour les preparer au jour de demain. + +--Levez-vous, mon reverend pere, dit Chicot au moine. + +--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour! + +--Mais releve-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui +donnant un coup de genou au derriere. + +--Ah! j'ai bien merite cela! s'ecria Gorenflot. + +--Que dit-il donc? demanda le roi. + +--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il enumere +toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre +Majeste, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: "J'ai bien merite +cela!" + +--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami. + +--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de +rien. + +--Ah! monsieur Chicot! s'ecria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, ou +me mene-t-on? + +--Tu le sauras tout a l'heure. En attendant, remercie Sa Majeste, +monstre d'iniquites! remercie. + +--De quoi? + +--Remercie, te dis-je! + +--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majeste.... + +--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage +de Lyon, pendant la soiree de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez +tranquille, vous serez recompense selon vos merites. + +Gorenflot poussa un soupir. + +--Ou est Panurge? demanda Chicot. + +--Dans l'ecurie, pauvre bete! + +--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici. + +--Oui, monsieur Chicot. + +Et le moine s'eloigna le plus vite qu'il put, etonne de ne pas etre +suivi par des gardes. + +--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton +escorte, et detaches-en dix autres avec M. de Crillon. + +--Ou dois-je les envoyer? + +--A l'hotel d'Anjou, et qu'on t'amene ton frere. + +--Pourquoi cela? + +--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois. + +--Est-ce que mon frere.... + +--T'es-tu mal trouve d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui? + +--Non, par la mordieu! + +--Eh bien, fais ce que je te dis. + +Henri donna l'ordre au colonel des gardes francaises de lui amener le +duc d'Anjou au Louvre. + +Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit +aussitot. + +--Et toi? dit Henri. + +--Moi, j'attends mon saint. + +--Et tu me rejoins au Louvre? + +--Dans une heure. + +--Alors je te quitte. + +--Va, mon fils. + +Henri partit avec le reste de la troupe. + +Quant a Chicot, il s'achemina vers les ecuries, et, comme il entrait +dans la cour, il vit apparaitre Gorenflot monte sur Panurge. + +Le pauvre diable n'avait pas meme eu l'idee d'essayer de se soustraire +au sort qui l'attendait. + +--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe, +depechons, on nous attend. + +Gorenflot ne fit pas l'ombre de la resistance, seulement il versait +tant de larmes, qu'on eut pu le voir maigrir a vue d'oeil. + +--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais! + +Chicot tirait Panurge a lui, tout en haussant les epaules. + + + + +CHAPITRE XXXIV + +OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'EPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN +AVAIT PAS AUX JOUES. + + +Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couches et dormant d'un +paisible sommeil. + +Les evenements historiques ont une singuliere influence, c'est de +refleter leur grandeur sur les circonstances qui les ont precedes. + +Ceux qui considereront donc les evenements qui devaient arriver le +matin meme, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux, +disons-nous, qui considereront ces evenements avec le prestige que +donne la prescience, trouveront peut-etre quelque interet a voir le +roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se refugier pres de ses +trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un +danger ou ils risquent de perdre la vie. + +Le poete, cette nature privilegiee qui ne prevoit pas, mais qui +devine, trouvera, nous en sommes certain, melancoliques et charmants +ces jeunes visages que le sommeil rafraichit, que la confiance fait +sourire, et qui, pareils a des freres couches dans le dortoir +paternel, reposent sur leurs lits ranges a cote les uns des autres. + +Henri s'avanca legerement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui, +apres avoir depose son patient en lieu de surete, etait venu rejoindre +le roi. + +Un lit etait vide, celui de d'Epernon. + +--Pas rentre encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux! +ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France, +le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer! + +--Tiens, au fait, dit Chicot. + +--Qu'on le cherche! qu'on l'amene! s'ecria le roi. Puis qu'on me fasse +venir Miron; je veux qu'il endorme cet etourdi, fut-ce malgre lui. Je +veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en etat de se +defendre. + +--Sire, dit un huissier, voici M. d'Epernon qui rentre a l'instant +meme. + +D'Epernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et +se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait +vers la chambre commune, esperant y arriver inapercu. + +Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annonca son retour +au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'echapper a la mercuriale, +il aborda le seuil, tout confus. + +--Ah! te voila enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les +amis. + +D'Epernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe +qu'effectivement il avait vu. + +--Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de +quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu +de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas +courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es pale! et la +belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux deja plus ce soir! + +D'Epernon etait bien pale, en effet, si pale, que la remarque du roi +le fit rougir. + +--Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu +dormir, seulement? + +--Moi? dit d'Epernon comme si une pareille question le blessait au +fond du coeur. + +--Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous +battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient a +quatre heures? il en est deux; deux heures te restent a peine. + +--Deux heures bien employees, dit d'Epernon, suffisent a bien des +choses. + +--Tu dormiras? + +--Parfaitement, sire. + +--Et moi, je n'en crois rien. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que tu es agite, tu penses a demain. ***<p>*** Helas! tu as +raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgre moi, m'emporte le +desir secret de dire que nous ne sommes point encore arrives au jour +fatal. + +--Sire, dit d'Epernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour +cela, faut-il encore que Votre Majeste me laisse dormir. + +--C'est juste, dit Chicot. + +En effet, d'Epernon se deshabilla, et se coucha avec un calme et meme +une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et a Chicot. + +--Il est brave comme un Cesar, dit le roi. + +--Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole +d'honneur, je n'y comprends plus rien. + +--Vois, il dort deja. + +Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la securite de d'Epernon +allat jusque-la. + +--Oh! oh! fit-il tout a coup. + +--Quoi donc? demanda le roi. + +--Regarde. + +Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Epernon. + +--Du sang, murmura te roi. + +--Il a marche dans le sang, mon fils. Quel brave! + +--Serait-il blesse? demanda, le roi avec inquietude. + +--Bah! il l'aurait dit. Et puis, a moins qu'il ne fut blesse comme +Achille, au talon.... + +--Tiens, et son pourpoint aussi est tache, vois sa manche. Que lui +est-il donc arrive? + +--Peut-etre a-t-il tue quelqu'un, dit Chicot. + +--Pourquoi faire? + +--Pour se faire la main, donc! + +--C'est singulier! fit le roi. + +Chicot se gratta beaucoup plus serieusement l'oreille. + +--Hum! hum! dit-il. + +--Tu ne me reponds pas. + +--Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me +semble. + +--Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel +est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain.... + +--Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours. + +--Oui, c'est vrai. + +--Eh bien, aujourd'hui? + +--Aujourd'hui je serai tranquille. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'ils m'auront tue les Angevins maudits. + +--Tu crois, Henri? + +--J'en suis sur, ils sont braves. + +--Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent laches. + +--Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de +Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras! + +--Ah! si tu voyais celui d'Antraguet! + +--Vois cette levre imperieuse de Quelus, et ce front de Maugiron, +hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut +manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-la lancent l'eclair, l'ennemi +est deja a moitie vaincu. + +--Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tete, il y a, +au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je +connais, qui lancent des eclairs non moins terribles que ceux sur +lesquels tu comptes. Est-ce la tout ce qui te rassure? + +--Non, viens, et je te montrerai quelque chose. + +--Ou cela? + +--Dans mon cabinet. + +--Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de +la victoire? + +--Oui. + +--Viens donc. + +--Attends. + +Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens. + +--Quoi? demanda Chicot. + +--Ecoute, je ne veux, demain, ou plutot aujourd'hui, ni les attrister, +ni les attendrir. Je vais prendre conge d'eux tout de suite. + +Chicot secoua la tete. + +--Prends, mon fils, dit-il. + +L'intonation de voix avec laquelle il prononca ces paroles etait si +melancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines +et qui conduisait une larme a ses yeux arides. + +--Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis. + +Chicot se detourna, son coeur n'etait pas plus de marbre que celui du +roi. + +Mais bientot, comme malgre lui, ses yeux se reporterent sur les jeunes +gens. + +Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un apres +l'autre. + +Une pale bougie rose eclairait cette scene, et communiquait sa teinte +funebre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs. + +Chicot n'etait pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de +ses levres le front de Maugiron, de Quelus et de Schomberg, son +imagination lui representa un vivant desole qui venait faire ses +adieux a des morts deja couches sur leurs tombeaux. + +--C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais eprouve cela; pauvres +enfants! + +A peine le roi eut-il acheve d'embrasser ses amis, que d'Epernon +rouvrit les yeux pour voir s'il etait parti. + +Il venait de quitter la chambre, appuye sur le bras de Chicot. + +D'Epernon sauta en bas de son lit, et se mit a effacer du mieux qu'il +put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit. + +Cette occupation ramena sa pensee vers la scene de la place de la +Bastille. + +--Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui +en a tant verse ce soir a lui seul. + +Et il se recoucha. + +Quant a Henri, il conduisit Chicot a son cabinet, et, ouvrant un long +coffret d'ebene double de satin blanc: + +--Tiens, dit-il, regarde. + +--Des epees, fit Chicot. Je vois bien. Apres. + +--Oui, des epees; mais des epees benites, cher ami. + +--Par qui? + +--Par notre saint-pere le pape lui-meme, lequel m'accorde cette +faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller a Rome et revenir, +me coute vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les epees. + +--Piquent-elles bien? demanda Chicot. + +--Sans doute; mais ce qui fait leur merite supreme, Chicot, c'est +d'etre benites. + +--Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir +qu'elles piquent. + +--Paien! + +--Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses. + +--Soit; mais depechons. + +--Tu veux dormir? + +--Non, je veux prier. + +--En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou? + +--Oui, il attend en bas. + +--Que comptes-tu en faire? + +--Je compte le faire jeter a la Bastille. + +--C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sur, +bien clos; celui, par exemple, qui a recu le connetable de Saint-Pol +ou Jacques d'Armagnac. + +--Oh! sois tranquille. + +--Je sais ou l'on vend de beau velours noir, mon fils. + +--Chicot, c'est mon frere! + +--C'est juste, et, a la cour, le deuil de famille se porte en violet. +Lui parleras-tu? + +--Oui, certainement, ne fut-ce que pour lui oter tout espoir, en lui +prouvant que ses complots sont decouverts. + +--Hum! fit Chicot. + +--Vois-tu quelque inconvenient a ce que je l'entretienne? + +--Non; mais, a ta place, je supprimerais le discours et doublerais la +prison. + +--Qu'on amene le duc d'Anjou! dit Henri. + +--C'est egal, dit Chicot en secouant la tete, je m'en tiens a ma +premiere idee. + +Un moment apres, le duc entra; il etait fort pale et desarme. Crillon +le suivait, tenant son epee a la main. + +--Ou l'avez-vous trouve? demanda le roi a Crillon, l'interrogeant du +meme ton que si le duc n'eut point ete la. + +--Sire, Son Altesse n'etait pas chez elle, mais un instant apres que +j'eus pris possession de son hotel au nom de Votre Majeste, Son +Altesse est rentree, et nous l'avons arretee sans resistence. + +--C'est bien heureux, dit le roi avec dedain. + +Puis, se retournant vers le prince: + +--Ou etiez-vous, monsieur? demanda-t-il. + +--Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, repondit le duc, +que je m'occupais de vous. + +--Je m'en doute, dit Henri, et votre reponse me prouve que je n'avais +pas tort de vous rendre la pareille. + +Francois s'inclina, calme et respectueux. + +--Voyons; ou etiez-vous? dit le roi en marchant vers son frere, que +faisiez-vous tandis qu'on arretait vos complices? + +--Mes complices? dit Francois. + +--Oui, vos complices, repeta le roi. + +--Sire, a coup sur, Votre Majeste est mal renseignee a mon egard. + +--Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'echapperez pas, et votre +carriere de crimes est terminee. Cette fois encore vous n'heriterez +pas de moi, mon frere.... + +--Sire, sire, par grace, moderez-vous: il y a bien certainement +quelqu'un qui vous aigrit contre moi. + +--Miserable! s'ecria Henri au comble de la colere, tu mourras de faim +dans un cachot de la Bastille. + +--J'attends vos ordres, sire, et je les benis, dussent-ils me frapper +de mort. + +--Mais enfin, ou etiez-vous, hypocrite? + +--Sire, je sauvais Votre Majeste, et je travaillais a la gloire et a +la tranquillite de son regne. + +--Oh! fit le roi petrifie, sur mon honneur, l'audace est grande. + +Bah! fit Chicot en se renversant en arriere, contez-nous donc cela, +mon prince, ce doit etre curieux. + +--Sire, je le dirais a l'instant meme a Votre Majeste, si Votre +Majeste m'eut traite en frere; mais, comme elle me traite en coupable, +j'attendrai que l'evenement parle pour moi. + +Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondement encore que la +premiere fois, le roi son frere, et, se retournant vers Crillon et les +autres officiers qui etaient la: + +--Ca, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier +prince du sang de France a la Bastille? + +Chicot reflechissait: un eclair illumina son esprit. + +--Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends, a cette heure, +pourquoi M. d'Epernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu +sur les joues. + + + + +CHAPITRE XXXV + +LE MATIN DU COMBAT. + + +Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la +nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise, +ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient a l'evenement, et +prenaient des mesures de prudence pour complimenter a temps le +vainqueur. + +Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre precedent, le roi ne dormit point +de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, apres tout, c'etait un +homme brave et experimente, surtout en matiere de duel, il sortit vers +trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre a ses amis le +seul office qu'il fut en son pouvoir de leur rendre. + +Il alla visiter le terrain ou devait avoir lieu le combat. + +Ce fut une scene bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien +peu remarquee. + +Le roi, vetu d'habits de couleur sombre, enveloppe d'un large manteau, +l'epee au cote, les cheveux et les yeux caches sous les bords de son +chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu'a trois cents pas en avant +de la Bastille; mais, arrives la, voyant un grand rassemblement de +monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se +hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par +derriere l'enclos des Tournelles. + +Cette foule, on devine ce qu'elle faisait la: elle comptait les morts +de la nuit. + +Le roi l'evita, et, en consequence, ne sut rien de ce qui s'etait +passe. + +Chicot, qui avait assiste a la querelle ou plutot a l'accord qui avait +eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement +meme ou l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les +combattants, et les conditions du combat. + +A peine renseigne, Henri se mit a mesurer l'espace, regarda entre les +arbres, calcula la reflexion du soleil, et dit: + +--Quelus se trouvera bien expose: il aura le soleil a droite, juste +dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre. +Quelus aurait du prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des +yeux excellents, celle de Quelus. Voila qui est bien mal regle jusqu'a +present. Quant a Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour +lui servir de retraite en cas de besoin; voila qui me rassure pour +lui. Mais Quelus, mon pauvre Quelus! + + [*] Quelus avait eu, dans un duel precedent, l'oeil gauche creve + d'un coup d'epee. + +Et il secoua tristement la tete. + +--Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas +ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront. + +Le roi leva les yeux au ciel et soupira. + +--Voyez, mon Dieu! comme il blaspheme, murmura-t-il; mais heureusement +vous savez que c'est un fou. + +Chicot leva les epaules. + +--Et d'Epernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne +pensais pas a lui; d'Epernon, qui aura affaire a Bussy, comme il va +etre expose!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: a +gauche, une barriere; a droite, un arbre; derriere, un fosse; +d'Epernon, qui aura besoin de rompre a tout moment, car Bussy, c'est +un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une epee vivante, qui +bondit, qui se developpe, qui se replie. + +--Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'Epernon, moi. + +--Tu as tort, il se fera tuer. + +--Lui! pas si bete; il aura pris ses precautions, va! + +--Comment l'entends-tu? + +--J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu! + +--Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout a l'heure? + +--Justement. + +--Eh bien? + +--Eh bien, c'est pour cela que je te repete qu'il ne se battra point. + +--Homme incredule et meprisant! + +--Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous, +cher sire; voila le grand jour venu, retournons au Louvre. + +--Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat? + +--Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun +dirait, au cas ou tes amis seraient vainqueurs, que tu as force la +victoire par quelque sortilege, et, au cas ou ils seraient vaincus, +que tu leur as porte malheur. + +--Eh! que me font les bruits et les interpretations? Je les aimerai +jusqu'au bout. + +--Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais meme mon +compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes; +mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre. + +--Crillon n'est-il pas la? + +--Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinoceros, un sanglier, tout ce +que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frere, c'est +la vipere, c'est le serpent a sonnettes, c'est tout animal dont la +puissance est moins dans sa force que dans son venin. + +--Tu as raison, j'aurais du le faire jeter a la Bastille. + +--Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir. + +--Oui, j'ai ete vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce +service qu'il pretend m'avoir rendu. + +--Raison de plus pour que tu t'en defies. Rentrons, mon fils, +crois-moi. + +Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du +Louvre, apres avoir jete un dernier regard sur le futur champ du +combat. + +Deja tout le monde etait sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et +Chicot y entrerent. Les jeunes gens s'y etaient eveilles des premiers +et se faisaient habiller par leurs laquais. + +Le roi demanda a quelle chose ils s'occupaient. + +Schomberg faisait des plies, Quelus se bassinait les yeux avec de +l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'Epernon +aiguisait son epee sur une pierre. + +On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'etait, pour cette operation, +fait apporter un gres a la porte de la chambre commune. + +--Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le +regardant avec amour. + +--Non, je dis que c'est un remouleur, voila tout, reprit Chicot. + +D'Epernon le vit et cria: + +--Le roi! + +Alors, malgre la resolution qu'il avait prise, et que meme, sans cette +circonstance, il n'eut pas eu la force de maintenir, Henri entra dans +leur chambre. + +Nous l'avons deja dit, c'etait un roi plein de majeste et qui avait +une grande puissance sur lui-meme. + +Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun +sentiment de son coeur. + +--Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes +dispositions, ce me semble. + +--Dieu merci! oui, sire, repliqua Quelus. + +--Vous avez l'air sombre, Maugiron. + +--Sire, je suis tres superstitieux, comme le sait Votre Majeste; et, +comme j'ai fait de mauvais reves, je me remets le coeur avec un doigt +de vin d'Espagne. + +--Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'apres Miron, +qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les reves +dependent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les +actions du lendemain, sauf toutefois la volonte de Dieu. + +--Aussi, sire, dit d'Epernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort +mal songe cette nuit; mais, malgre le songe, le bras est bon et le +coup d'oeil percant. + +Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son +epee fraiche emoulue. + +--Oui, dit Chicot, vous avez reve que vous aviez du sang a vos bottes; +ce reve-la n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un +triomphateur dans le genre d'Alexandre et de Cesar. + +--Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est +en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous +defendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous +preoccupez donc pas de la securite de ma personne. Cette nuit, j'ai +assis mon trone de maniere que, d'ici a quelque temps du moins, aucune +secousse ne le puisse ebranler. Battez-vous donc pour l'honneur. + +--Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-etre la vie, dit Quelus; +mais, en tout cas, l'honneur sera sauf. + +--Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous +estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse +bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en +tuant vos ennemis + +--Oh! quant a moi, dit d'Epernon, je ne fais pas de quartier. + +--Moi, dit Quelus, je ne reponds de rien; je ferai ce que je pourrai, +voila tout. + +--Et moi, dit Maugiron, je reponds a Sa Majeste que, si je meurs, je +tuerai mon homme coup pour coup. + +--Vous vous battez a l'epee seule? + +--A l'epee et a la dague, dit Schomberg. + +Le roi tenait sa main sur sa poitrine. + +Peut-etre cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils +l'un a l'autre de leurs craintes par leurs fremissements et leurs +pulsations; mais, a l'exterieur, fier, l'oeil sec, la levre hautaine, +il etait bien le roi, c'est-a-dire qu'il envoyait bien des soldats au +combat, et non des amis a la mort. + +--En verite, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce +moment. + +Les gentilshommes etaient prets, il ne leur restait plus qu'a faire la +reverence a leur maitre. + +--Allez-vous a cheval? dit Henri. + +--Non pas, sire, dit Quelus, nous marcherons; c'est un salutaire +exercice, il degage la tete, et Votre Majeste l'a dit mille fois, +c'est la tete plus que le bras qui dirige l'epee. + +--Vous avez raison, mon fils. Votre main. + +Quelus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imiterent. + +D'Epernon s'agenouilla en disant: + +--Sire, benissez mon epee. + +--Non pas, d'Epernon, fit le roi; rendez votre epee a votre page. Je +vous reserve des epees meilleures que les votres. Apporte les epees, +Chicot. + +--Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des +gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un paien meme; et les +benedictions du ciel pourraient se changer en sortileges funestes, si +le diable, mon ami, s'avisait de regarder a mes mains et s'apercevait +de ce que je porte. + +--Quelles sont donc ces epees, sire? demanda Schomberg en jetant un +coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter. + +--Des epees d'Italie, mon fils, des epees forgees a Milan: les +coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme, a l'exception de +Schomberg, vous avez tous les mains delicates, le premier coup de +fouet vous desarmerait, si vos mains n'etaient bien emboitees. + +--Merci, merci, Majeste, dirent ensemble et d'une seule voix les +quatre jeunes gens. + +--Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus +longtemps son emotion. + +--Sire, demanda Quelus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les +regards de Votre Majeste? + +--Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le +sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de +solennite au combat; qu'on le croie surtout le resultat d'une querelle +particuliere. + +Et il les congedia d'un geste vraiment majestueux. + +Lorsqu'ils furent hors de sa presence, que les derniers valets eurent +franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des +eperons ni des cuirasses que portaient les ecuyers armes en guerre: + +--Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade. + +--Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'idee, je ne sais +pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux a +l'endroit de d'Epernon. + +--Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable. + +--Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son +devoir, je serais la pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon +roi. + +--Va donc, dit Henri. + +A peine le Gascon eut-il conge, qu'il partit, rapide comme l'eclair. + +Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets, +defendit a qui que ce fut, dans le Louvre, de pousser un cri ou de +proferer une parole, et dit seulement a Crillon, qui savait tout ce +qui allait se passer: + +--Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au +contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups a ma porte. + +--Oui, sire, repondit Crillon en secouant la tete. + + + + +CHAPITRE XXXVI + +LES AMIS DE BUSSY. + + +Si les amis du roi avaient passe la nuit a dormir tranquillement, ceux +du duc d'Anjou avaient pris la meme precaution. + +A la suite d'un bon souper auquel ils s'etaient reunis d'eux-memes, +sans le conseil ni la presence de leur patron, qui ne prenait pas de +ses favoris les memes inquietudes que le roi prenait des siens, ils se +coucherent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait ete +choisie comme lieu de reunion, se trouvant la plus proche du champ de +bataille. + +Un ecuyer, celui de Riberac, grand chasseur et habile armurier, avait +passe toute la journee a nettoyer, fourbir et aiguiser les armes. + +Il fut, en outre, charge de reveiller les jeunes gens au point du +jour: c'etait son habitude tous les matins de fete, de chasse ou de +duel. + +Antraguet, avant de souper, s'en etait alle voir, rue Saint-Denis, une +petite marchande qu'il idolatrait et qu'on n'appelait, dans tout le +quartier, que la belle imagiere. Riberac avait ecrit a sa mere; +Livarot avait fait son testament. + +A trois heures sonnant, c'est-a-dire quand les amis du roi +s'eveillaient a peine, ils etaient deja tous sur pied, frais, dispos +et armes de bonne sorte. + +Ils avaient pris des calecons et des bas rouges pour que leurs ennemis +ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayat point +eux-memes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se +battait tout habille, qu'aucun pli ne genat leurs mouvements. Enfin +ils etaient chausses de souliers sans talons, et leurs pages portaient +leurs epees, pour que leur bras et leur epaule n'eprouvassent aucune +fatigue. + +C'etait un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la +promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait +etincelante la rosee de la nuit. + +Une senteur acre et delicieuse en meme temps moulait des jardins et se +repandait par les rues. + +Le pave etait sec et l'air vif. + +Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au +duc d'Anjou des nouvelles de Bussy. + +On leur avait fait repondre qu'il etait sorti la veille a dix heures +du soir, et qu'il n'etait pas rentree depuis. + +Le messager s'informa s'il etait sorti seul et arme. + +Il apprit qu'il etait sortit accompagne de Remy, et que tous deux +avaient leurs epees. + +Au reste, on n'etait point inquiet chez le comte, il faisait souvent +des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si +adroit, que ses absences, meme prolongees, causaient peu +d'inquietudes. + +Les trois amis se firent repeter tous ces details. + +--Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le +roi avait commande une grande chasse au cerf dans la foret de +Compiegne, et que M. de Monsoreau avait, a cet effet, du partir hier? + +--Oui, repondirent les jeunes gens. + +--Alors je sais ou il est: tandis que le grand veneur detourne le +cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles, +messieurs, il est plus pres du terrain que nous, et il y sera avant +nous. + +--Oui, dit Livarot, mais fatigue, harasse, n'ayant pas dormi. + +Antraguet haussa les epaules. + +-- Est-ce que Bussy se fatigue? repliqua-t-il. Allons! en route, en +route, messieurs, nous le prendrons en passant. + +Tous se mirent en marche. + +C'etait juste le moment ou Henri distribuait les epees a leurs +ennemis; ils avaient donc dix minutes a peu pres d'avance sur eux. + +Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des +Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine. + +Toutes ces rues etaient desertes. + +Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de +Saint-Maur-les-Fosses, avec leur lait et leurs legumes, et qui +dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, etaient seuls admis a +voir cette fiere escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs +trois pages et de leurs trois ecuyers. + +Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour +tuer ou pour etre tue, qu'on sait que le duel, de part et d'autre, +sera acharne, mortel, sans misericorde, on reflechit; les plus +etourdis des trois etaient, ce matin-la, les plus reveurs. + +En arrivant a la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois +porterent, avec un sourire qui indiquait qu'une meme pensee les tenait +en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau. + +--On verra bien de la, dit Antraguet, et je suis sur que la pauvre +Diane viendra plus d'une fois a sa fenetre. + +--Tiens! dit Riberac, elle y est deja venue, ce me semble. + +--Pourquoi cela? + +--Elle est ouverte. + +--C'est vrai. Mais pourquoi cette echelle dressee devant la fenetre, +quand le logis a des portes? + +--En effet, c'est bizarre, dit Antraguet. + +Tous trois s'approcherent de la maison, avec le pressentiment +interieur qu'ils marchaient a quelque grave revelation. + +--Et nous ne sommes pas les seuls a nous etonner, dit Livarot: voyez +ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour +regarder. + +Les jeunes gens arriverent sous le balcon. + +Un maraicher y etait deja, et semblait examiner la terre. + +--Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En +ce cas, depechez-vous, car nous tenons a arriver les premiers. + +Ils attendirent, mais inutilement. + +--Personne ne repond, dit Riberac; mais pourquoi, diable! cette +echelle? + +--Eh! manant, dit Livarot au maraicher, que fais-tu la? Est-ce que +c'est toi qui as dresse cette echelle? + +--Dieu m'en garde, messieurs! repondit-il. + +--Et pourquoi cela? demanda Antraguet. + +--Regardez donc la-haut. + +Tous trois leverent la tete. + +--Du sang! s'ecria Riberac. + +--Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, meme. + +--La porte a ete forcee; dit en meme temps le page d'Antraguet. + +Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte a la fenetre, et, saisissant +l'echelle, il fut sur le balcon en une seconde. + +Il plongea son regard dans la chambre. + +--Qu'y a-t-il donc? demanderent les autres, qui le virent chanceler et +palir. + +Un cri terrible fut sa seule reponse. + +Livarot etait monte derriere lui. + +--Des cadavres! la mort! la mort partout! s'ecria le jeune homme. + +Et tous deux entrerent dans la chambre. + +Riberac resta en bas, de peur de surprise. + +Pendant ce temps, le maraicher arretait, par ses exclamations, tous +les passants. + +La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit. + +Les taches, ou plutot une riviere de sang s'etait etendue sur le +carreau. + +Les tentures etaient hachees de coups d'epees et de balles de +pistolets. + +Les meubles gisaient, brises et rouges, dans des debris de chair et de +vetements. + +--Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout a coup Antraguet. + +--Mort? demanda Livarot. + +--Deja froid. + +--Mais il faut donc, s'ecria Livarot, qu'un regiment de reitres ait +passe par cette chambre! + +En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de +sang indiquaient que, de ce cote aussi, avait eu lieu la lutte. + +Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu'a l'escalier. + +La cour etait vide et solitaire. + +Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin +de la chambre voisine. + +Il y avait du sang partout: le sang conduisait a la fenetre. + +Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effraye sur le petit +jardin. + +Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du +malheureux Bussy. + +A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'echappa +de la poitrine d'Antraguet. + +Livarot accourut. + +--Regarde, dit Antraguet, Bussy mort! + +--Bussy assassine, precipite par une fenetre! Entre, Riberac, entre! + +Pendant ce temps, Livarot s'elancait dans la cour, et rencontrait au +bas de l'escalier Riberac, qu'il emmenait avec lui. + +Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna +passage. + +--C'est bien lui! s'ecria Livarot. + +--Il a le poing hache, dit Riberac. + +--Il a deux balles dans la poitrine. + +--Il est crible de coups de dague. + +--Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance! + +En se retournant, Livarot heurta un second cadavre. + +--Monsoreau! cria-t-il. + +--Quoi, Monsoreau aussi? + +--Oui, Monsoreau perce comme un crible, et qui a eu la tete brisee sur +le pave. + +--Ah ca, mais on a donc assassine tous nos amis, cette nuit! + +--Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane! + +Personne ne repondit, excepte la populace, qui commencait a fourmiller +autour de la maison. + +C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient a la hauteur de la +rue Sainte-Catherine, et se detournaient pour eviter le rassemblement. + +--Bussy! pauvre Bussy! s'ecriait Riberac desespere. + +--Oui, dit Antraguet, on a voulu se defaire du plus terrible de nous +tous. + +--C'est une lachete! c'est une infamie! crierent les deux autres +jeunes gens. + +--Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux. + +--Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre +vengeance; nous serions mal venges, ami; attends-moi. + +En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Riberac. + +--Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des +hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-la nous +donne l'exemple; celui-la ne chargeait personne du soin de le +venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille, +nous nous vengerons! + +En disant ces mots, il se decouvrit, posa ses levres sur les levres de +Bussy; et, tirant son epee, il la trempa dans son sang. + +--Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lave dans le +sang de tes ennemis! + +--Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir! + +--Messieurs, dit Antraguet, remettant son epee au fourreau, pas de +merci, pas de misericorde, n'est-ce pas? + +Les deux jeunes gens etendirent la main sur le cadavre: + +--Pas de merci, pas de misericorde! repeterent-ils. + +--Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre. + +--Oui, mais nous n'aurons assassine personne, nous, dit Antraguet; et +Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy! + +--Adieu, Bussy! repeterent les deux autres compagnons. + +Et ils sortirent, l'effroi dans l'ame et la paleur au front, de cette +maison maudite. + +Ils y avaient trouve, avec l'image de la mort, ce desespoir profond +qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation +genereuse qui rend l'homme superieur a son essence mortelle. + +Ils percerent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule +etait devenue considerable. + +En arrivant sur le terrain, ils trouverent leurs ennemis qui les +attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement +campes sur les barrieres de bois. + +Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les +derniers. + +Les quatre mignons avaient avec eux quatre ecuyers. + +Leurs quatre epees, posees a terre, semblaient attendre et se reposer +comme eux. + +--Messieurs, dit Quelus en se levant et en saluant avec une espece de +morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre. + +--Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrives +avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons. + +--M. de Bussy? fit d'Epernon; effectivement, je ne le vois pas. Il +parait qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin. + +--Nous avons bien attendu jusqu'a present, dit Schomberg; nous +attendrons bien encore. + +--M. de Bussy ne viendra pas, repondit Antraguet. + +Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de +d'Epernon seul exprima un autre sentiment. + +--Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur? + +--Ce ne peut etre pour cela, reprit Quelus. + +--Vous avez raison, monsieur, dit Livarot. + +--Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron. + +--Parce qu'il est mort! repliqua Antraguet. + +--Mort! s'ecrierent les mignons. + +D'Epernon ne dit rien, et palit meme legerement. + +--Et mort assassine! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas, +messieurs? + +--Non, dit Quelus. Et pourquoi le saurions-nous? + +--D'ailleurs, est-ce sur? demanda d'Epernon. + +Antraguet tira sa rapiere. + +--Si sur, dit-il, que voila de son sang sur mon epee. + +--Assassine! s'ecrierent les trois amis du roi. M. de Bussy assassine! + +D'Epernon continuait de secouer la tete d'un air de doute. + +--Ce sang crie vengeance! dit Riberac; ne l'entendez-vous pas, +messieurs? + +--Ah ca! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens. + +--Pardieu! fit Antraguet. + +--Qu'est-ce a dire? s'ecria Quelus. + +--_Cherche a qui le crime profite_, dit le legiste, murmura Livarot. + +--Ah ca, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron +d'une voix tonnante. + +--Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Riberac, et nous +avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous egorger cent fois. + +--Alors, vite l'epee a la main, dit d'Epernon en tirant son arme du +fourreau; et faisons vite. + +--Oh! oh! vous etes bien presse, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous +ne chantiez pas si haut quand nous etions quatre contre quatre. + +--Est-ce notre faute, si vous n'etes plus que trois? repondit +d'Epernon. + +--Oui, c'est votre faute! s'ecria Antraguet; il est mort parce qu'on +l'aimait mieux couche dans la tombe que debout sur le terrain; il est +mort le poing coupe, pour que son poing ne put plus soutenir son epee; +il est mort parce qu'il fallait a tout prix eteindre ses yeux, dont +l'eclair vous eut ebloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair? + +Schomberg, Maugiron et d'Epernon hurlaient de rage. + +--Assez, assez, messieurs! dit Quelus. Retirez-vous, monsieur +d'Epernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs +verront alors si, malgre notre droit, nous sommes gens a profiter d'un +malheur que nous deplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta +le jeune homme en jetant son chapeau en arriere et en levant la main +gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son epee; venez, +et, en nous voyant combattre a ciel ouvert et sous le regard de Dieu, +vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace! +de l'espace! + +--Ah! je vous haissais, dit Schomberg, maintenant je vous execre! + +--Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tue, +maintenant je vous egorgerais. En garde, messieurs, en garde! + +--Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg. + +--Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine a nu, le +coeur a decouvert. + +Les jeunes gens jeterent leurs pourpoints et arracherent leurs +chemises. + +--Tiens, dit Quelus en se devetant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait +mal au fourreau, et sera tombee en route. + +--Ou vous l'aurez laissee chez M. de Monsoreau, place de la Bastille, +dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas ose la +retirer. + +Quelus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde. + +--Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague! +cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille. + +--Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute. + +Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son cote. + + + + +CHAPITRE XXXVII + +LE COMBAT + + +Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre etait +ombrage d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situe a l'ecart. + +Il n'etait frequente d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y +jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir +la nuit. + +Les barrieres, dressees par les marchands de chevaux, ecartaient +naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une riviere, suit +toujours un courant, et ne s'arrete ou ne revient qu'attiree par +quelque remous. + +Les passants longeaient cet espace et ne s'y arretaient point. + +D'ailleurs, il etait de trop bonne heure, et l'empressement general se +portait vers la maison sanglante de Monsoreau. + +Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne fut pas fort tendre de sa +nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade +de bois. + +Il n'aimait pas les Angevins, il detestait les mignons; mais les uns +et les autres etaient de braves jeunes gens, et sous leur chair +courait un sang generaux que bientot on allait voir jaillir au grand +jour. + +D'Epernon voulut risquer une derniere fois la bravade. + +--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'ecria-t-il. + +--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet. + +--J'ai mon droit, repliqua d'Epernon; la partie fut liee a huit. + +--Allons, au large! dit Riberac impatiente en lui barrant le passage. + +Il s'en revint avec des airs de tete superbes, et rengaina son epee. + +--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez +perdre encore une paire de souliers comme hier. + +--Que dit ce maitre fou? + +--Je dis que tout a l'heure il y aura du sang par terre, et vous +marcheriez dedans comme vous fites cette nuit. + +D'Epernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible +reproche. + +Il s'assit a dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur. + +Riberac et Schomberg s'approcherent apres le salut d'usage. + +Quelus et Antraguet, qui, depuis un instant deja, etaient tombes en +garde, engagerent le fer en faisant un pas en avant. + +Maugiron et Livarot, appuyes chacun sur une barriere, se guettaient en +faisant des feintes sur place pour engager l'epee dans leur garde +favorite. + +Le combat commenca comme cinq heures sonnaient a Saint-Paul. + +La fureur etait peinte sur les traits des combattants; mais leurs +levres serrees, leur paleur menacante l'involontaire tremblement du +poignet, indiquaient que cette fureur etait maintenue par eux a force +de prudence, et que, pareille a un cheval fougueux, elle ne +s'echapperait point sans de grands ravages. + +Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps +enorme, un frottement d'epees qui n'etait pas encore un cliquetis. Pas +un coup ne fut porte. + +Riberac, fatigue ou plutot satisfait d'avoir tate son adversaire, +baissa la main, et attendit un moment. + +Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le +premier eclair sorti du nuage. + +Riberac fut frappe. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de +son epaule; il rompit pour se rendre compte a lui-meme de sa blessure. + +Schomberg voulut renouveler le coup; mais Riberac releva son epee par +une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au cote. + +Chacun avait sa blessure. + +--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit +Riberac. + +Cependant Quelus et Antraguet s'echauffaient de leur cote; mais +Quelus, n'ayant pas de dague, avait un grand desavantage; il etait +oblige de parer avec son bras gauche, et, comme son bras etait nu, +chaque parade lui coutait une blessure. + +Sans etre atteint grievement, au bout de quelques secondes, il avait +la main completement ensanglantee. + +Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins +habile que Quelus, parait avec une mesure extreme. Trois coups de +riposte porterent, et, sans etre touche grievement, le sang s'echappa +de la poitrine de Quelus par trois blessures. + +Mais, a chaque coup, Quelus repeta: + +--Ce n'est rien. + +Livarot et Maugiron en etaient toujours a la prudence. + +Quant a Riberac, furieux de douleur et sentant qu'il commencait a +perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg. + +Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son epee. + +Les deux jeunes gens firent coup fourre. + +Riberac eut la poitrine traversee, et Schomberg fut blesse au cou. + +Riberac, blesse mortellement, porta la main gauche a sa plaie en se +decouvrant. + +Schomberg en profita pour porter a Riberac un second coup qui lui +traversa les chairs. + +Mais Riberac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et, +de la gauche, lui enfonca dans la poitrine sa dague jusqu'a la +coquille. + +La lame aigue traversa le coeur. + +Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entrainant avec lui +Riberac, toujours traverse par l'epee. + +Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et +courut a lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la +course, et, aidant Riberac dans les efforts qu'il faisait pour se +debarrasser de l'epee de Schomberg, il lui arracha cette epee de la +poitrine. + +Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se defendre avec le +desavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil +dans les yeux. + +Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tete de Livarot, qui +laissa echapper son epee et tomba sur les genoux. + +Quelus etait vivement serre par Antraguet. Maugiron se hata de percer +Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout a fait. + +D'Epernon poussa un grand cri. + +Quelus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Quelus etait +tout sanglant, mais de blessures legeres. + +Maugiron etait a peu pres sauf. + +Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas recu la moindre +egratignure; mais il commencait a se sentir fatigue; ce n'etait +cependant pas le moment de demander treve a un homme blesse et a un +autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il ecarta violemment +l'epee de Quelus, et, profitant de l'ecartement du fer, il sauta +legerement par-dessus une barriere. + +Quelus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois. + +Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se +retourna. Quelus profita du mouvement pour passer sous la barriere. + +--Il est perdu, dit Chicot. + +--Vive le roi! dit d'Epernon, hardi, mes lions, hardi! + +--Monsieur, du silence, s'il vous plait, dit Antraguet; n'insultez pas +un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle. + +--Et qui n'est pas encore mort! s'ecria Livarot. + +Et, au moment ou nul ne pensait plus a lui, hideux de la fange +sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et +plongea sa dague entre les epaules de Maugiron, qui tomba comme une +masse en soupirant: + +--Jesus, mon Dieu! je suis mort! + +Livarot retomba evanoui; l'action et la colere avaient epuise le reste +de ses forces. + +--Monsieur de Quelus, dit Antraguet, baissant son epee, vous etes un +homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie. + +--Et pourquoi me rendre? dit Quelus, suis-je a terre? + +--Non; mais vous etes crible de coups, et moi, je suis sain et sauf. + +--Vive le roi! cria Quelus, j'ai encore mon epee, monsieur. + +Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il eut +ete. + +--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant a +pleine main la lame pres de la garde. + +Et il tordit le bras de Quelus, qui lacha l'epee. + +Seulement Antraguet se coupa legerement un doigt de la main gauche. + +--Oh! hurla Quelus, une epee! une epee! + +Et, se lancant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses +deux bras. + +Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son epee dans sa +main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit a frapper sur +Quelus sans relache et partout, s'eclaboussant a chaque coup du sang +de son ennemi, a qui rien ne pouvait faire lacher prise, et qui criait +a chaque blessure: + +--Vive le roi! + +Il reussit meme a retenir la main qui le frappait, et a garrotter, +comme eut fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses +bras. + +Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer. + +En effet, il chancela et tomba. + +Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-la, il +etouffa, pour ainsi dire, le malheureux Quelus. + +--Vive le roi! murmura ce dernier, a l'agonie. + +Antraguet parvint a degager sa poitrine de l'etreinte; il se roidit +sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la +poitrine: + +--Tiens, lui dit-il, es-tu content? + +--Vive le r..., articula Quelus, les yeux a demi fermes. + +Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort regnaient sur le +champ de bataille. + +Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il +n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une egratignure a la main. + +D'Epernon, epouvante, fit un signe de croix et prit la fuite, comme +s'il eut ete poursuivi par un spectre. + +Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants, +le meme regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui +decidait les destins de Rome. + +Chicot secourut et releva Quelus, qui rendait son sang par dix-neuf +blessures. + +Le mouvement le ranima. + +Il rouvrit les yeux. + +--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de +Bussy. + +--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois. + +--Fuyez, murmura Quelus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas. + +--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet, +dut l'echafaud me prendre. + +--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous +vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le meme jour. + +Antraguet s'approcha de Riberac, qui respirait encore. + +--Eh bien? demanda celui-ci. + +--Nous sommes vainqueurs, repondit Antraguet a voix basse pour ne pas +offenser Quelus. + +--Merci, dit Riberac. Va-t'en. + +Et il retomba evanoui. + +Antraguet ramassa sa propre epee, qu'il avait laissee tomber dans la +lutte, puis celles de Quelus, de Schomberg et de Maugiron. + +--Achevez-moi, monsieur, dit Quelus, ou laissez-moi mon epee. + +--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un +salut respectueux. + +Une larme brilla aux yeux du blesse. + +--Nous eussions pu etre amis, murmura-t-il. + +Antraguet lui tendit la main. + +--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais +sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre. + +--Et mes compagnons? demanda le jeune homme. + +--J'en aurai soin, comme des amis du roi. + +Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son ecuyer, afin que +l'on ne vit pas le sang dont il etait couvert, et, laissant les morts +et les blesses au milieu des pages et des laquais, il disparut par la +porte Saint-Antoine. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +CONCLUSION. + + +Le roi, pale d'inquietude et fremissant au moindre bruit, arpentait la +salle d'armes, conjecturant, avec l'experience d'un homme exerce, tout +le temps que ses amis avaient du employer a joindre et a combattre +leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises +que leur donnaient leur caractere, leur force et leur adresse. + +--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue +Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On degaine. +A cette heure, ils sont aux mains. + +Et, a ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'etait mis en +prieres. + +Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette devotion +des levres ne faisait que glisser a la surface. + +Au bout de quelques secondes, le roi se releva. + +--Pourvu que Quelus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je +lui ai montre, en parant avec l'epee et en frappant avec la dague. +Quant a Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Riberac. +Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se debarrassera vite de +Livarot. Mais d'Epernon! oh! celui-la est mort. Heureusement que c'est +celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est +pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible +Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre +Quelus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron! + +--Sire! dit a la porte la voix de Crillon. + +--Quoi! deja! s'ecria le roi. + +--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc +d'Anjou demande a parler a Votre Majeste. + +--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours a travers la +porte. + +--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre a Votre Majeste +quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a a dire au roi +calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment. + +--Eh bien, allez donc, dit le roi. + +En ce moment et comme Crillon se retournait pour obeir, un pas rapide +retentit par les montees, et l'on entendit une voix qui disait a +Crillon: + +--Je veux parler au roi a l'instant meme! + +Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-meme. + +--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu, +mon Dieu, et qu'est-il arrive? Sont-ils morts? + +En effet, Saint-Luc, pale, sans chapeau, sans epee, tout marbre de +taches de sang, se precipitait dans la chambre du roi. + +--Sire, s'ecria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance! +je viens vous demander vengeance! + +--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui +peut te causer un pareil desespoir? + +--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus +brave.... + +La parole lui manqua. + +--Hein? fit en avancant Crillon, qui croyait avoir des droits a ce +dernier titre surtout. + +--A ete egorge cette nuit, traitreusement egorge, assassine! acheva +Saint-Luc. + +Le roi, preoccupe d'une seule idee, se rassura; ce n'etait aucun de +ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin. + +--Egorge, assassine cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc, +Saint-Luc? + +--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais +il etait fidele, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eut donne +tout son sang pour Votre Majeste: sans quoi il n'eut pas ete mon ami. + +--Ah! fit le roi, qui commencait a comprendre. + +Et quelque chose comme un eclair, sinon de joie, du moins d'esperance, +illumina son visage. + +--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance! + +--Pour M. de Bussy? repeta le roi en appuyant sur chaque mot. + +--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignarde cette nuit. +Et bien leur en a pris d'etre vingt, car il en a tue quatorze. + +--M. de Bussy mort!.... + +--Oui, sire. + +--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout a coup le roi, emporte +par un mouvement irresistible. + +Saint-Luc lanca au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se +detournant, il vit Crillon, qui, toujours debout pres de la porte, +attendait de nouveaux ordres. + +Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou. + +--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix severe, M. de Bussy ne s'est +point battu, en effet, et voila pourquoi je viens demander, non pas +vengeance, comme j'ai eu tort de le dire a Votre Majeste, mais +justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi +par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy +on a rendu un deplorable service a Votre Majeste. + +Le duc d'Anjou venait d'arriver a la porte; il s'y tenait debout et +immobile comme une statue de bronze. + +Les paroles de Saint-Luc avaient eclaire le roi; elles lui rappelaient +le service que son frere pretendait lui avoir rendu. + +Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute: +car, en meme temps qu'il lui repondait oui du regard, le duc avait +fait de haut en bas un signe imperceptible de tete. + +--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'ecria Saint-Luc. On va +dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que +vous avez fait egorger Bussy. + +--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi. + +--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se melant, sans facon et comme +d'habitude, a la conversation. + +--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugue par cette opinion de +celui qui etait le plus brave de son royaume depuis que Bussy etait +mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez +l'assassin. + +Saint-Luc vit une ombre se projeter. + +C'etait le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre. +Il se retourna et le reconnut. + +--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux a tout +prix disculper Votre Majeste d'une si abominable action. + +--Eh bien, dites. + +Le duc s'arreta et attendit tranquillement. + +Crillon se tenait derriere lui, le regardant de travers et secouant la +tete. + +--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un +piege: tandis qu'il rendait visite a une femme dont il etait aime, le +mari, prevenu par un traitre, est rentre chez lui avec des assassins; +il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le +jardin. + +Si tout n'eut pas ete ferme, comme nous l'avons dit, dans la chambre +du roi, on eut pu voir, malgre sa puissance sur lui-meme, palir le +prince a ces dernieres paroles. + +--Bussy s'est defendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporte, +et.... + +--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne +vengerai certes pas un adultere. + +--Sire, je n'ai pas fini mon recit, reprit Saint-Luc. Le malheureux, +apres s'etre defendu, pres d'une demi-heure dans la chambre, apres +avoir triomphe de ses ennemis, le malheureux se sauvait blesse, +sanglant, mutile; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main +secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse ete arrete, +avec la femme qu'il m'avait confiee, par ses assassins; si je n'eusse +ete garrotte, baillonne. Malheureusement on avait oublie de m'oter la +vue comme on m'avait ote la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux +hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux +lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blesse leur demander +secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux +amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible a raconter, mais, +croyez-le, c'etait encore bien plus horrible a voir et a +entendre,--l'un a ordonne de faire feu, et l'autre a obei. + +Crillon serra les poings et fronca le sourcil. + +--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, emu malgre lui. + +--Oui, dit Saint-Luc. + +Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste +de toute sa haine si longtemps contenue: + +--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin, +c'est l'ami! + +Le roi s'attendait a ce coup. Le duc le supporta sans sourciller. + +--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien +entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majeste +appreciera cette action, car M. de Bussy etait mon serviteur, c'est +vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy +devait porter les armes contre Votre Majeste. + +--Tu mens, assassin! tu mens! s'ecria Saint-Luc: Bussy perce de coups, +Bussy la main hachee de coups d'epee, l'epaule brisee d'une balle, +Bussy pendant accroche par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'etait +plus bon qu'a inspirer de la pitie a ses plus cruels ennemis, et ses +plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la +Mole et de Coconnas, tu as tue Bussy comme, les uns apres les autres, +tous tes amis; tu as tue Bussy, non parce qu'il etait l'ennemi de ton +frere, mais parce qu'il etait le confident de tes secrets. Ah! +Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime. + +--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi! + +--On m'insulte chez vous, mon frere, dit le duc, bleme de terreur, +car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de +Saint-Luc, il ne se sentait pas en surete. + +--Sortez! Crillon, dit le roi. + +Crillon sortit. + +--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc. + +--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauve, ce matin, les amis de +Votre Majeste, et d'avoir donne une eclatante justice a votre cause, +qui est la mienne. + +--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possedant plus, je te dis que la +cause dont tu es est une cause maudite, et qu'ou tu passes doit +s'abattre sur tes pas la colere de Dieu! Sire! sire! votre frere a +protege nos amis: malheur a eux! + +Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur. + +En ce moment meme, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des +pas precipites, puis des interrogatoires empresses. + +Il se fit un grand, un profond silence. + +Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner +raison a Saint-Luc, trois coups, frappes avec lenteur et solennite, +ebranlerent la porte sous le poing vigoureux de Crillon. + +Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits +de son visage. + +--Vaincus! s'ecria-t-il; mes pauvres amis vaincus! + +--Que vous disais-je, sire? s'ecria Saint-Luc. + +Le duc joignit les mains avec terreur. + +--Vois-tu, lache! s'ecria le jeune homme avec un superbe effort, voila +comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc +m'egorger aussi, je n'ai pas d'epee! + +Et il lanca son gant de soie au visage du duc. + +Francois poussa un cri de rage et devint livide. + +Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laisse tomber son +front entre ses mains. + +--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blesses! Oh! +qui me donnera d'eux des nouvelles certaines? + +--Moi, sire, dit Chicot. + +Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant. + +--Eh bien? dit-il. + +--Deux sont deja morts, et le troisieme va rendre le dernier soupir. + +--Quel est ce troisieme qui n'est pas encore mort? + +--Quelus, sire. + +--Et ou est-il? + +--A l'hotel Boissy, ou je l'ai fait transporter. + +Le roi n'en ecouta point davantage, et s'elanca hors de l'appartement +en poussant des cris lamentables. + +Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de la +son retard a se presenter au Louvre. + +Jeanne passa trois jours et trois nuits a veiller la malheureuse +femme, en proie au plus atroce delire. + +Le quatrieme jour, Jeanne, brisee de fatigue, alla prendre un peu de +repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures apres, dans la chambre de +son amie, elle ne la trouva plus[*] + + [*] Peut-etre l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle etait devenue + dans son prochain roman intitule les Quarante-Cinq, ou nous + retrouverons une partie des personnages qui ont pris part a + l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'editeur-- + +On sait que Quelus, le seul des trois combattants defenseurs de la +cause du roi qui ait survecu a dix-neuf blessures, mourut dans ce meme +hotel de Boissy, ou Chicot l'avait fait transporter, apres une agonie +de trente jours, et entre les bras du roi. + +Henri fut inconsolable. Il fit faire a ses trois amis de magnifiques +tombeaux, ou ils etaient tailles en marbre et dans leur grandeur +naturelle. + +Il fonda des messes a leur intention, les recommanda aux prieres des +pretres, et ajouta a ses oraisons habituelles ce distique, qu'il +repeta toute sa vie apres ses prieres du matin et du soir: + + Que Dieu recoive en son giron + Quelus, Schomberg et Maugiron, + +Pendant pres de trois mois, Crillon garda a vue le duc d'Anjou, que le +roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna +jamais. + +On atteignit ainsi le mois de septembre, epoque a laquelle Chicot, qui +ne quittait pas son maitre, et qui eut console Henri, si Henri eut pu +etre console, recut la lettre suivante, datee du prieure de Beaune. +Elle etait ecrite de la main d'un clerc. + +"Cher seigneur Chicot, + +"L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'etre +belles en Bourgogne, cette annee. + +"On dit que le roi, notre sire, a qui j'ai sauve la vie, a ce qu'il +parait, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieure, cher +monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai +decouvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les +plus grandes douleurs; cela le rejouira, je n'en doute point, car j'ai +trouve, dans les livres saints, cette phrase admirable: "Le bon vin +rejouit le coeur de l'homme!" C'est tres-beau en latin; je vous le +ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez +avec M. d'Epernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous +engraisserons tous. + +"Le reverend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur +et ami. + +"P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier +pour l'ame de ses amis, comme il me l'avait recommande, a cause des +embarras que m'a donnes mon installation; mais, aussitot les vendanges +faites, je m'occuperai certainement d'eux." + +--_Amen!_ dit Chicot, voila de pauvres diables bien recommandes a +Dieu! + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 *** + +This file should be named 7ddm310.txt or 7ddm310.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ddm311.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ddm310a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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