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+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La dame de Monsoreau v.3
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9639]
+Release Date: January, 2006
+First Posted: October 12, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
+
+
+
+
+Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
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+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
+
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DE LA TROISIÈME PARTIE.
+
+
+I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frère bien-aimé
+le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.
+
+III.--Comment, Chicot et la reine mère, se trouvant être du même avis,
+le roi se rangea à l'avis de Chicot et de la reine mère.
+
+IV.--Où il est prouvé que la reconnaissance était une des vertus de M.
+de Saint-Luc.
+
+V.--Le projet de M. de Saint-Luc.
+
+VI.--Comment M. de Saint-Luc montra à M. de Monsoreau le coup que le
+roi lui avait montré.
+
+VII.--Où l'on voit la reine mère entrer peu triomphalement dans la
+bonne ville d'Angers.
+
+VIII.--Les petites causes et les grands effets.
+
+IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui
+était une preuve qu'il n'était pas tout à fait mort.
+
+X.--Comment le duc d'Anjou alla à Méridor pour faire à madame de
+Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il
+trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.
+
+XI.--Du désagrément des litières trop larges et des portes trop
+étroites.
+
+XII.--Dans quelles dispositions était le roi Henri III quand M. de
+Saint-Luc reparut à la cour.
+
+XIII.--Où il est traité de deux personnages importants de cette
+histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue.
+
+XIV.
+
+XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva à Paris, et de
+la réception qui lui fut faite.
+
+XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du précédent, écourté par
+l'auteur pour cause de fin d'année.
+
+XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui
+avait été donnée par Bussy.
+
+XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc était plus civilisé que M. de Bussy,
+des leçons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la
+belle Diane.
+
+XIX.--Les précautions de M. de Monsoreau.
+
+XX.--Une visite à la maison des Tournelles.
+
+XXI.--Les guetteurs.
+
+XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, après avoir signé,
+il parla.
+
+XXIII.--Une promenade aux Tournelles.
+
+XXIV.--Où Chicot s'endort.
+
+XXV.--Où Chicot s'éveille.
+
+XXVI.--La Fête-Dieu.
+
+XXVII.--Lequel ajoutera encore à la clarté du chapitre précédent.
+
+XXVIII.--La procession.
+
+XXIX.--Chicot Ier.
+
+XXX.--Les intérêts et le capital.
+
+XXXI.--Ce qui se passait du côté de la Bastille, tandis que Chicot
+payait ses dettes à l'abbaye Sainte-Geneviève.
+
+XXXII.--L'assassinat.
+
+XXXIII.--Comment frère Gorenflot se trouva plus que jamais entre la
+potence et l'abbaye.
+
+XXXIV.--Où Chicot devine pourquoi d'Épernon avait du sang aux pieds et
+n'en avait pas aux joues.
+
+XXXV.--Le matin du combat.
+
+XXXVI.--Les amis de Bussy.
+
+XXXVII.--Le combat.
+
+XXXVIII.--Conclusion.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+Livarot.
+
+Ma mère, on me brave.
+
+Le palefrenier détacha Roland et l'amena.
+
+Vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.
+
+Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.
+
+Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
+
+Le comte aperçut Diane debout à son chevet.
+
+Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche.
+
+Et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.
+
+D'Épernon.
+
+Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
+
+Monsoreau parut sur le seuil.
+
+Je le jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Adieu, mes petits lions, je m'en vais à l'hôtel de Bussy.
+
+Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de
+Chicot.
+
+Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lâche.
+
+Tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as.
+
+Trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le quatrième
+enfourchait la balustrade.
+
+Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+Bussy plongea son épée si vigoureusement dans la poitrine au grand
+veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu.
+
+Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.
+
+Oui, des épées, mais des épées bénites, cher ami.
+
+Quélus s'inclina et baisa la main du roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU.
+
+
+Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Méridor
+rencontré comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui
+l'avait amené, comme s'il eût été de sa plus intime connaissance, il y
+avait certes là de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En
+s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement;
+en s'approchant, il remarqua la dégradation du mur à cet endroit;
+c'était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une brèche; les
+pieds semblaient s'être creusé des échelons dans la pierre, et les
+ronces, arrachées fraîchement, pendaient à leurs branches meurtries.
+
+Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de
+l'ensemble, il passa aux détails.
+
+Le cheval méritait le premier rang, il l'obtint.
+
+L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodée
+d'argent. Dans un des coins était un double F, entrelaçant un double
+A.
+
+C'était, à n'en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque
+le chiffre faisait: François d'Anjou.
+
+Les soupçons du comte, à cette vue, devinrent de véritables alarmes.
+Le duc était donc venu de ce côté; il y venait donc souvent, puisque,
+outre le cheval attaché, il y en avait un second qui savait le chemin.
+
+Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste,
+qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.
+
+C'était d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.
+
+Mais, tant qu'il resterait de ce côté du mur, il était évident qu'il
+ne verrait rien.
+
+En conséquence, il attacha son cheval près du cheval voisin, et
+commença bravement l'escalade.
+
+C'était chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses
+places toutes faites pour se poser, la courbe du bras était dessinée
+sur les pierres à la surface de la crête du mur, et l'on avait
+soigneusement élagué, avec un couteau de chasse, un chêne, dont, à cet
+endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empêchaient le geste.
+
+Tant d'efforts furent couronnés d'un entier succès. M. de Monsoreau ne
+fut pas plutôt établi à son observatoire, qu'il aperçut, au pied d'un
+arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille
+appartenait sans conteste à une femme, et le manteau noir à un homme;
+d'ailleurs, il n'y avait point à chercher bien loin, l'homme et la
+femme se promenaient à cinquante pas de là, les bras enlacés, tournant
+le dos au mur, et cachés d'ailleurs par le feuillage du buisson.
+
+Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitué le mur à
+ses violences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant les
+branches, jusque sur l'herbe: là, il retentit avec un écho mugissant.
+
+A ce bruit, il paraît que les personnages dont le buisson cachait les
+traits à M. de Monsoreau se retournèrent et l'aperçurent, car un cri
+de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frôlement dans
+le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux
+chevreuils effrayés.
+
+Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui
+monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.
+
+Incapable dès lors de résister au mouvement de fureur qui l'emportait,
+il s'élança du haut du mur, et, son épée à la main, se mit à fendre
+buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.
+
+Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc;
+pas une ombre au fond des allées, pas une trace dans les chemins, pas
+un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des
+fauvettes, qui, habitués à voir les deux amants, n'avaient pu être
+effrayés par eux.
+
+Que faire en présence de la solitude? que résoudre? où courir? Le parc
+était grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait,
+rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.
+
+M. de Monsoreau songea que la découverte qu'il avait faite suffisait
+pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-même sous l'empire d'un
+sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de
+déployer vis-à-vis d'un rival aussi redoutable que l'était François;
+car il ne doutait pas que ce rival ne fût le prince. Puis, si, par
+hasard, ce n'était pas lui, il avait près du duc d'Anjou une mission
+pressée à accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant
+près du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilité ou de son
+innocence.
+
+Puis, une idée sublime lui vint. C'était de franchir le mur à
+l'endroit même où il l'avait déjà escaladé, et d'enlever avec le sien
+le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.
+
+Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva
+au pied du mur, haletant et couvert de sueur.
+
+Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faîte et retomba de
+l'autre côté; mais, de l'autre côté, plus de cheval, ou, pour mieux
+dire, plus de chevaux. L'idée qu'il avait eue était si bonne, qu'avant
+de lui venir, à lui, elle était venue à son ennemi, et que son ennemi
+en avait profité.
+
+M. de Monsoreau, accablé, laissa échapper un rugissement de rage,
+montrant le poing à ce démon malicieux, qui, bien certainement, riait
+de lui dans l'ombre déjà épaisse du bois; mais, comme chez lui la
+volonté n'était pas facilement vaincue, il réagit contre les fatalités
+successives qui semblaient prendre à tâche de l'accabler: en
+s'orientant à l'instant même, malgré la nuit qui descendait
+rapidement, il réunit toutes ses forces et regagna Angers par un
+chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.
+
+Deux heures et demie après, il arrivait à la porte de la ville,
+mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la
+pensée avait donné des forces au corps, et c'était toujours le même
+homme volontaire et violent à la fois.
+
+D'ailleurs, une idée le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou
+plutôt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par
+quelle porte un homme était entré avec deux chevaux; il viderait sa
+bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaîtrait le signalement
+de cet homme. Alors, quel qu'il fût, prochainement ou plus tard, cet
+homme lui payerait sa dette.
+
+Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'être placée
+et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le
+milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures à
+peu près, rentrer un cheval sans maître, qui avait repris tout seul le
+chemin du palais.
+
+Il avait alors pensé qu'il était arrivé quelque accident au cavalier,
+et que le cheval intelligent avait regagné seul le logis.
+
+Monsoreau se frappa le front: il était décidé qu'il ne saurait rien.
+
+Alors il s'achemina à son tour vers le château ducal.
+
+Là, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenêtres
+resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme
+des fours embrasés, envoyant par leurs soupiraux des parfums de
+venaison et de girofle capables de faire oublier à l'estomac qu'il est
+voisin du coeur.
+
+Mais les grilles étaient fermées, et là une difficulté se présenta: il
+fallait se les faire ouvrir.
+
+Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut
+point le reconnaître.
+
+--Vous étiez droit, et vous êtes voûté, lui dit-il.
+
+--C'est la fatigue.
+
+--Vous étiez pâle, et vous êtes rouge.
+
+--C'est la chaleur.
+
+--Vous étiez à cheval, et vous rentrez sans cheval.
+
+--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un écart, m'a désarçonné et
+est rentré sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?
+
+--Ah! si fait, dit le concierge.
+
+--En tout cas, allez prévenir le majordome.
+
+Le concierge, enchanté de cette ouverture qui le déchargeait de toute
+responsabilité, envoya prévenir M. Remy.
+
+M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.
+
+--Et d'où venez-vous, mon Dieu! dans un pareil état? lui demanda-t-il.
+
+Monsoreau répéta la même fable qu'il avait déjà faite au concierge.
+
+--En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous
+avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que
+j'avais eu l'honneur de prévenir de votre arrivée.
+
+--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.
+
+--Fort inquiet.
+
+--Et qu'a-t-il dit?
+
+--Qu'on vous introduisît près de lui aussitôt votre arrivée.
+
+--Bien! le temps de passer à l'écurie seulement, voir s'il n'est rien
+arrivé au cheval de Son Altesse.
+
+Et Monsoreau passa à l'écurie, et reconnut, à la place où il l'avait
+pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin
+de réparer ses forces.
+
+Puis, sans même prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau
+pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait
+l'emporter sur l'étiquette,--sans même changer, disons-nous, le grand
+veneur se dirigea vers la salle à manger.
+
+Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-même, réunis
+autour d'une table magnifiquement servie et splendidement éclairée,
+attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier
+et les entremets épicés, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si
+généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin
+d'Anjou, dont les fumées s'extravasent dans la tête avant que les
+topazes qu'il distille dans le verre soient tout à fait épuisées.
+
+--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune
+fille et déjà ivre comme un vieux reître; au complet comme la cave de
+Votre Altesse.
+
+--Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il
+est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et
+que nous ne le prenions pas nous-mêmes.
+
+--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu
+importe lequel, fût-ce M. de Monsoreau.
+
+Le duc sourit, il savait seul l'arrivée du comte.
+
+Livarot achevait à peine sa phrase et le prince son sourire que la
+porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.
+
+Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,
+qu'elle retentit au milieu du silence général.
+
+--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du
+ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie à l'instant ce que nous
+désirons.
+
+Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas
+pareils, n'était pas habituel à Son Altesse, salua d'un air assez
+embarrassé et détourna la tête, ébloui comme un hibou tout à coup
+transporté de l'obscurité au grand soleil.
+
+--Asseyez-vous là et soupez, dit le duc en montrant à M. de Monsoreau
+une place en face de lui.
+
+--Monseigneur, répondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je
+suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai
+qu'après m'être acquitté près de Votre Altesse d'un message de la plus
+haute importance.
+
+--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?
+
+--En toute hâte, monseigneur.
+
+--Eh bien! j'écoute, dit le duc.
+
+Monsoreau s'approcha de François, et, le sourire sur les lèvres, la
+haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:
+
+--Monseigneur, madame la reine mère s'avance à grandes journées; elle
+vient voir Votre Altesse.
+
+Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie
+soudaine.
+
+--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme
+toujours, je vous trouve fidèle serviteur; continuons de souper,
+messieurs.
+
+Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait éloigné un
+instant pour écouter M. de Monsoreau.
+
+Le festin recommença; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac,
+n'eut pas plutôt goûté les douceurs d'un bon siège, et ne se fut pas
+plutôt trouvé en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout à coup
+l'appétit.
+
+L'esprit reprenait le dessus sur la matière.
+
+L'esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de
+Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait
+d'accomplir, repassait, comme un pèlerin attentif, par ce chemin
+fleuri qui l'avait conduit à la muraille.
+
+Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dégradé; il
+revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri
+de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.
+
+Alors, indifférent au bruit, à la lumière, au repas même, oubliant à
+côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans
+sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu à peu de nuages,
+et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait
+l'attention des convives étonnés.
+
+--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;
+en vérité, vous feriez bien d'aller vous coucher.
+
+--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le
+suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre
+assiette.
+
+--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tête; en effet, je
+suis écrasé de fatigue.
+
+--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.
+
+--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.
+
+--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre
+est encore plein.
+
+--A votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.
+
+Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien
+d'un seul trait.
+
+--Il boit cependant très-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.
+
+--Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du
+comte; oui, à merveille.
+
+--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,
+comte, dit Ribérac; vous connaissez le pays.
+
+--Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.
+
+--Et même une femme, ajouta Antraguet.
+
+--Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et
+madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.
+
+--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.
+
+--Je tâcherai, monseigneur.
+
+--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà
+une belle réponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais
+au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait
+lever dix.
+
+Monsoreau pâlit malgré lui; le vieux taillis était justement cette
+partie du bois où Roland venait de le conduire.
+
+--Ah! oui, oui, demain, demain! s'écrièrent en choeur les
+gentilshommes.
+
+--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.
+
+--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau;
+mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un
+instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis,
+j'ai besoin de visiter les environs et de savoir où en sont nos bois.
+
+--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc
+avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son
+rival.
+
+--Accordé! accordé! crièrent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons
+vingt-quatre heures à M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout
+ce qu'il a à y faire.
+
+--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de
+les bien employer.
+
+--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller
+trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau à son
+appartement!
+
+M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d'un grand fardeau, la
+contrainte.
+
+Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants
+heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRÈRE BIEN-AIMÉ LE DUC
+D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Une fois le grand veneur sorti de la salle à manger, le repas continua
+plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.
+
+La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribué à maintenir
+les jeunes gentilshommes; car, sous le prétexte et même sous la
+réalité de la fatigue, ils avaient démêlé cette continuelle
+préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette
+tache de tristesse mortelle qui faisait le caractère particulier de sa
+physionomie.
+
+Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gêné en sa présence,
+eut repris son air tranquille:
+
+--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand
+veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.
+
+Et Livarot continua.
+
+Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilège de savoir
+mieux que Livarot lui-même ce qui s'était passé, nous substituerons
+notre récit à celui du jeune homme. Peut-être y perdra-t-il comme
+couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que
+Livarot ne pouvait savoir, c'est-à-dire ce qui s'était passé au
+Louvre.
+
+Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit
+inaccoutumé qui retentissait dans le palais, où cependant, le roi une
+fois couché, le silence le plus profond était prescrit.
+
+C'étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles,
+des courses rapides dans les galeries, des imprécations à faire ouvrir
+la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous
+ces blasphèmes, ces mots répétés par des milliers d'échos:
+
+--Que dira le roi? que dira le roi?
+
+Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, après avoir soupé
+avec Sa Majesté, s'était laissé aller au sommeil dans un grand
+fauteuil, les jambes enlacées à sa rapière.
+
+Les rumeurs redoublaient.
+
+Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Chicot ouvrit un oeil. C'était un garçon prudent qui appréciait fort
+le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout à fait du premier coup.
+
+--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rêvais que tu
+avais un fils.
+
+--Écoute! dit Henri, écoute!
+
+--Que veux-tu que j'écoute? Il me semble cependant que tu me dis bien
+assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur
+mes nuits.
+
+--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en étendant la main dans la
+direction du bruit.
+
+--Oh! oh! s'écria Chicot; en effet, j'entends des cris.
+
+--Que dira le roi? que dira le roi? répéta Henri. Entends-tu?
+
+--Il y a deux choses à soupçonner: ou ton lévrier Narcisse est malade,
+ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy
+de catholiques.
+
+--Aide-moi à m'habiller, Chicot.
+
+--Je le veux bien; mais aide-moi à me lever, Henri.
+
+--Quel malheur! quel malheur! répétait-on dans les antichambres.
+
+--Diable! ceci devient sérieux, dit Chicot.
+
+--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.
+
+--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépêcher de sortir par
+la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mêmes le malheur,
+au lieu de nous le laisser raconter.
+
+Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la
+porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux
+appartements du duc d'Anjou.
+
+C'est là qu'il vit des bras levés au ciel et qu'il entendit les
+exclamations les plus désespérées.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera
+étranglé dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon
+compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.
+
+--Eh! non, malheureux! s'écria Henri, ce ne peut être cela.
+
+--Tant pis, dit Chicot.
+
+--Viens, viens.
+
+Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.
+
+La fenêtre était ouverte et garnie d'une foule de curieux entassés les
+uns sur les autres pour contempler l'échelle de corde accrochée aux
+trèfles de fer du balcon.
+
+Henri devint pâle comme la mort.
+
+--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blasé que
+je le croyais.
+
+--Enfui! évadé! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les
+gentilshommes se retournèrent.
+
+Il y avait des éclairs dans les yeux du roi; sa main serrait
+convulsivement la poignée de sa miséricorde.
+
+Schomberg s'arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de
+coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tête dans
+la cloison.
+
+Quant à d'Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de
+courir après M. le duc d'Anjou.
+
+La vue du martyre que, dans leur désespoir, s'infligeaient ses favoris
+calma tout à coup le roi.
+
+--Hé là! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le
+milieu du corps.
+
+--Non, mordieu! j'en crèverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune
+homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la
+cloison, mais sur le mur.
+
+--Holà! aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.
+
+--Eh! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous
+tout bonnement votre épée au travers du ventre.
+
+--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.
+
+Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.
+
+--Oh! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg
+quand il a été trempé dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon
+ami!
+
+Quélus s'arrêta.
+
+Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes; il en pleurait
+de rage.
+
+--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je
+t'en prie!
+
+--J'en deviendrai fou.
+
+--Bah! dit Chicot.
+
+--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voilà
+pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un
+affreux malheur. Je suis perdu! Voilà la guerre civile dans mon
+royaume... Ah! qui a fait ce coup-là? qui a fourni l'échelle? Par la
+mordieu! je ferai pendre toute la ville.
+
+Une profonde terreur s'empara des assistants.
+
+--Qui est le coupable? continua Henri; où est le coupable? Dix mille
+écus à qui me dira son nom! cent mille écus à qui me le livrera mort
+ou vif!
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, s'écria Maugiron, sinon quelque
+Angevin?
+
+--Pardieu! tu as raison, s'écria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les
+Angevins, ils me le payeront!
+
+Et, comme si cette parole eût été une étincelle communiquant le feu à
+une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces
+retentit contre les Angevins.
+
+--Oh! oui, les Angevins! cria Quélus.
+
+--Où sont-ils? hurla Schomberg.
+
+--Qu'on les éventre! vociféra Maugiron.
+
+--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.
+
+Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira
+son épée avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat à
+droite et à gauche, il rossa les mignons et battit les murs en
+répétant avec des yeux farouches:
+
+--Oh! ventre-de-biche! oh! mâle-rage! ah! damnation! les Angevins,
+mordieu! mort aux Angevins!
+
+Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri
+des mères Israélites fut entendu par tout Raina.
+
+Cependant Henri avait disparu.
+
+Il avait songé à sa mère, et, se glissant hors de la chambre sans mot
+dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque
+temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait,
+avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa
+politique.
+
+Lorsque Henri entra, elle était à demi couchée, pensive, dans un grand
+fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un
+peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains
+potelées, mais pâles, à une statue de cire exprimant la méditation
+qu'à un être animé qui pense.
+
+Mais, à la nouvelle de l'évasion de François, nouvelle que Henri
+donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu'il était de
+colère et de haine, la statue parut se réveiller tout à coup, quoique
+le geste qui annonçait ce réveil se bornât, pour elle, à s'enfoncer
+davantage encore dans son fauteuil et à secouer la tête sans rien
+dire.
+
+--Eh! ma mère, dit Henri, vous ne vous écriez pas?
+
+--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.
+
+--Comment! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle,
+menaçante, digne des plus grands châtiments?
+
+--Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous
+que je vous ai, à vous-même, conseillé de fuir quand vous pouviez
+atteindre cette couronne.
+
+--Ma mère, on m'outrage.
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+--Ma mère, on me brave.
+
+--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voilà tout.
+
+--Ah! dit Henri, voilà comme vous prenez mon parti!
+
+--Que voulez-vous dire, mon fils?
+
+--Je dis qu'avec l'âge les sentiments s'émoussent; je dis....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.
+
+--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.
+
+--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous
+êtes mon fils bien-aimé, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est
+aussi mon fils.
+
+--Ah! trêve à la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous
+connaissons ce que cela vaut.
+
+--Eh! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils; car,
+vis-à-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.
+
+--Et, comme vous en êtes aux repentirs, vous vous repentez.
+
+--Je sentais bien que nous en viendrions là, mon fils, dit Catherine;
+voilà pourquoi je gardais le silence.
+
+--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste à faire,
+puisque, chez ma mère même, il n'y a plus de compassion pour moi. Je
+trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de
+m'éclairer dans cette rencontre.
+
+--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit
+de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour
+vous tirer d'embarras.
+
+Et elle le laissa s'éloigner sans faire un geste, sans dire un mot
+pour le retenir.
+
+--Adieu, madame, répéta Henri. Mais, près de la porte, il s'arrêta.
+
+--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prétends
+pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi,
+je le sais; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant
+d'émettre leur avis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet
+avis à exécution.
+
+--Oh! oui, dit Henri, se rattachant à ce mot de sa mère et en
+profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est
+difficile, n'est-ce pas, madame?
+
+--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au
+ciel, bien grave, Henri.
+
+Le roi, frappé de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans
+les yeux de sa mère, revint près d'elle.
+
+--Quels sont ceux qui l'ont enlevé? en avez-vous quelque idée, ma
+mère?
+
+Catherine ne répondit point.
+
+--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.
+
+Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un
+esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit
+d'autrui.
+
+--Les Angevins? répéta-t-elle.
+
+--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.
+
+Catherine fit encore un mouvement d'épaules.
+
+--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils,
+enfin!
+
+--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je
+vous en supplie.
+
+--A quoi bon m'expliquer?
+
+--Votre explication m'éclairera.
+
+--Vous éclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille
+et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes
+prières.
+
+--Non, parlez, parlez, ma mère, je vous écoute. Oh! vous êtes encore,
+vous serez toujours notre âme à nous tous. Parlez.
+
+--Inutile; je n'ai que des idées de l'autre siècle, et la défiance
+fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, à son
+âge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon
+fils, impossible!
+
+--Eh bien! soit, ma mère, dit Henri; refusez-moi votre secours,
+privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce
+soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre
+tous les Angevins qui sont à Paris.
+
+--Faire pendre tous les Angevins! s'écria Catherine avec cet
+étonnement qu'éprouvent les esprits supérieurs lorsqu'on dit devant
+eux quelque énormité.
+
+--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brûler. A l'heure qu'il
+est, mes amis courent déjà la ville pour rompre les os à ces maudits,
+à ces brigands, à ces rebelles!....
+
+--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'écria Catherine emportée par le
+sérieux de la situation; ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait
+rien; mais ils vous perdraient avec eux.
+
+--Comment cela?
+
+--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc éternellement des
+jeux pour ne pas voir!
+
+Et elle joignit les mains.
+
+--Les rois ne sont rois qu'à la condition qu'ils vengeront les injures
+qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce
+cas surtout, tout mon royaume se lèvera pour me défendre.
+
+--Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.
+
+--Mais pourquoi cela, comment cela?
+
+--Pensez-vous qu'on égorgera, qu'on brûlera, qu'on pendra des hommes
+comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire
+couler des flots de sang?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'on les égorge.
+
+--Oui, sans doute, si on les égorge; montrez-les-moi morts, et, par
+Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les
+égorgera pas; mais on aura levé pour eux l'étendard de la révolte;
+mais on leur aura mis nue à la main l'épée qu'ils n'eussent jamais osé
+tirer du fourreau pour un maître comme François. Tandis qu'au
+contraire, dans ce cas-là, par votre imprudence, ils dégaineront pour
+défendre leur vie; et votre royaume se soulèvera, non pas pour vous,
+mais contre vous.
+
+--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'écria Henri.
+
+--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronçant le
+sourcil et en pressant ses dents de ses lèvres minces et rougies avec
+du carmin.
+
+--Cependant, si c'étaient les Angevins, ils mériteraient une punition,
+ma mère.
+
+--Oui, si c'étaient eux, mais ce ne sont pas eux.
+
+--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frère?
+
+--Ce ne sont pas les amis de votre frère, car votre frère n'a pas
+d'amis.
+
+--Mais qui est-ce donc?
+
+--Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôt votre ennemi.
+
+--Quel ennemi?
+
+--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un,
+comme votre frère Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-même je
+n'en ai jamais eu qu'un, le même toujours, incessamment.
+
+--Henri de Navarre, vous voulez dire?
+
+--Eh! oui, Henri de Navarre.
+
+--Il n'est pas à Paris!
+
+--Eh! savez-vous qui est à Paris ou qui n'y est pas? savez-vous
+quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de
+vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous êtes tous sourds,
+vous êtes tous aveugles.
+
+--Henri de Navarre! répéta Henri.
+
+--Mon fils, à chaque désappointement qui vous arrivera, à chaque
+malheur qui vous arrivera, à chaque catastrophe qui vous arrivera et
+dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hésitez pas, ne
+vous enquérez pas, c'est inutile. Écriez-vous, Henri: «C'est Henri de
+Navarre,» et vous serez sûr d'avoir dit vrai... Frappez du côté où il
+sera, et vous serez sûr d'avoir frappé juste... Oh! cet homme!... cet
+homme! voyez-vous, c'est l'épée que Dieu a suspendue au-dessus de la
+maison de Valois.
+
+--Vous êtes donc d'avis que je donne contre-ordre à l'endroit des
+Angevins?
+
+--A l'instant même, s'écria Catherine, sans perdre une minute, sans
+perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-être est-il déjà trop tard;
+courez, révoquez ces ordres; allez, ou vous êtes perdu.
+
+Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec
+une force et une énergie incroyables. Henri s'élança hors du Louvre,
+cherchant à rallier ses amis.
+
+Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des
+figures géographiques sur le sable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT CHICOT ET LA REINE MÈRE SE TROUVANT ÊTRE DU MÊME AVIS, LE ROI
+SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MÈRE.
+
+
+Henri s'assura que c'était bien le Gascon, qui, non moins attentif
+qu'Archimède, ne paraissait pas décidé à se retourner, Paris fût-il
+pris d'assaut.
+
+--Ah! malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, voilà donc comme
+tu défends ton roi?
+
+--Je le défends à ma manière, et je crois que c'est la bonne.
+
+--La bonne! s'écria le roi, la bonne, paresseux!
+
+--Je le maintiens et je le prouve.
+
+--Je suis curieux de voir cette preuve.
+
+--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande bêtise, mon roi;
+nous avons fait une immense bêtise.
+
+--En quoi faisant?
+
+--En faisant ce que nous avons fait.
+
+--Ah! ah! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits
+éminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au
+même résultat.
+
+--Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux
+Angevins! et, maintenant que j'y réfléchis, il ne m'est pas bien
+prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis,
+dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout
+simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu
+faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, à l'heure qu'il
+est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me
+déplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont
+chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, à toi,
+mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d'Anjou.
+
+--Mordieu! s'écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déjà si
+avancées que tu dis là?
+
+--Si elles ne le sont pas davantage.
+
+--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette
+pierre.
+
+--Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.
+
+--Laquelle?
+
+--Je trace la configuration des provinces que ton frère va faire
+révolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune
+d'elles pourra fournir à la révolte.
+
+--Chicot! Chicot! s'écria le roi, je n'ai donc autour de moi que des
+oiseaux de mauvais augure!
+
+--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il
+chante à son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en
+vérité, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce
+que tu dois entendre. Regarde!
+
+--Quoi!
+
+--Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui
+ressemble assez à une tartelette; tu vois? c'est là que ton frère
+s'est réfugié; aussi je lui ai donné la première place, hum! L'Anjou,
+bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand
+veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, à lui seul, peut nous
+fournir, quand je dis nous, c'est à ton frère, l'Anjou peut fournir à
+ton frère dix mille combattants.
+
+--Tu crois?
+
+--C'est le minimum. Passons à la Guyenne. La Guyenne, tu la vois,
+n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble à un veau
+marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'étonner
+de trouver là quelques mécontents; c'est un vieux foyer de révolte, et
+à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée
+de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut
+compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils
+seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, à gauche
+de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois? ces deux
+compartiments qui ressemblent à un singe sur le dos d'un éléphant. On
+a fort rogné la Navarre, sans doute; mais, avec le Béarn, il lui reste
+encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose
+que le Béarn et la Navarre, très-pressés, bien poussés, bien pressurés
+par Henriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population,
+c'est seize mille hommes. Récapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.
+
+Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa
+baguette.
+
+ Ci. 10,000
+ Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000
+ Seize mille pour le Béarn et
+ la Navarre, ci. 16,000
+
+ Total 34,000
+
+--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec
+mon frère?
+
+--Pardieu!
+
+--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?
+
+Chicot regarda Henri fixement.
+
+--Henriquet, dit-il, voilà une idée qui n'est pas de toi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.
+
+--N'importe de qui elle est; je t'interroge, réponds. Crois-tu que
+Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frère?
+
+--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un
+Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me paraît assez
+concluant.
+
+--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'écria le roi.
+
+--Ma foi, oui, répondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui
+seulement.
+
+--Il était donc à Paris?
+
+--Je le crois.
+
+--Et qui peut te le faire croire!
+
+--Mes yeux.
+
+--Tu as vu Henri de Navarre?
+
+--Oui.
+
+--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver
+jusque dans ma capitale!
+
+--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.
+
+--Après?
+
+--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voilà tout.
+
+Henri demeura pensif.
+
+--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Béarn! mon frère François et mon cousin
+Henri!
+
+--Sans compter les trois Guise, bien entendu.
+
+--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?
+
+--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur
+ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize
+mille pour le Béarn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de
+M. de Guise, comme lieutenant général de les armées; total,
+cinquante-neuf mille hommes; réduisons-les à cinquante mille, à cause
+des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est
+encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.
+
+--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.
+
+--Ce qui ne les empêchera pas de se réunir contre toi, quitte à
+s'exterminer entre eux quand ils t'auront exterminé toi-même.
+
+--Tu as raison, Chicot, ma mère a raison, vous avez raison tous deux;
+il faut empêcher un esclandre; aide-moi à réunir les Suisses.
+
+--Ah bien oui, les Suisses! Quélus les a emmenés.
+
+--Mes gardes.
+
+--Schomberg les a pris.
+
+--Les gens de mon service au moins.
+
+--Ils sont partis avec Maugiron.
+
+--Comment!... s'écria Henri, et sans mon ordre!
+
+--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de
+processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta
+peau, et même sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand
+il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci
+regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant à
+d'Épernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.
+
+--Mordieu! s'écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?
+
+--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperçois
+bien tard que tu n'es que le septième ou huitième roi de ton royaume.
+
+Henri se mordit les lèvres en frappant du pied.
+
+--Eh! fit Chicot en cherchant à distinguer dans l'obscurité.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voilà tes hommes.
+
+Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui
+accouraient, suivis à distance de quelques autres hommes à cheval et
+de beaucoup d'hommes à pied.
+
+Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux
+hommes debout près des fossés et à demi perdus dans l'obscurité.
+
+--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!
+
+--Holà, dit Schomberg, qui m'appelle?
+
+--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaître la
+voix et s'approcha.
+
+--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.
+
+--Moi-même, qui courais après vous, et qui, ne sachant où vous
+rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.
+
+--Ah! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus
+ainsi sans ma permission.
+
+--Il n'en est plus besoin, dit un troisième que le roi reconnut pour
+Maugiron, puisque tout est fini.
+
+--Tout est fini? répéta le roi.
+
+--Dieu soit loué, dit d'Épernon, apparaissant tout à coup sans que
+l'on sût d'où il sortait.
+
+--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.
+
+--Alors vous les avez tués? dit le roi.
+
+Mais il ajouta tout bas:
+
+--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.
+
+--Vous les avez tués? dit Chicot; ah! si vous les avez tués, il n'y a
+rien à dire.
+
+--Nous n'avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se
+sont enfuis comme une volée de pigeons; à peine si nous avons pu
+croiser le fer avec eux.
+
+Henri pâlit.
+
+--Et avec lequel avez-vous croisé le fer? demanda-t-il.
+
+--Avec Antraguet.
+
+--Au moins celui-là est demeuré sur le carreau?
+
+--Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.
+
+--Ils étaient donc sur leur garde? demanda le roi.
+
+--Parbleu! je le crois bien, s'écria Chicot, qu'ils y étaient; vous
+hurlez: «Mort aux Angevins!» vous remuez les canons, vous sonnez les
+cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous
+voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds que vous n'êtes bêtes.
+
+--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voilà une guerre civile
+allumée.
+
+Ces mots firent tressaillir Quélus.
+
+--Diable! fit-il, c'est vrai.
+
+--Ah! vous commencez à vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux!
+Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.
+
+--Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne
+et la couronne de Sa Majesté.
+
+--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui
+crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.
+
+--Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez à tort et à
+travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures;
+ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme
+nous.
+
+--Moi! dit Chicot.
+
+--Certainement, et même vous vous escrimiez contre les murailles en
+criant: «Mort aux Angevins!»
+
+--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou,
+chacun le sait; mais vous qui êtes tous des gens d'esprit....
+
+--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout à l'heure nous aurons
+bien assez la guerre.
+
+--Qu'ordonne Votre Majesté? dit Quélus.
+
+--Que vous employiez la même ardeur à calmer le peuple que vous avez
+mise à l'émouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les
+gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que
+demain les bourgeois prennent ce qui s'est passé pour une échauffourée
+de gens ivres.
+
+Les jeunes gens s'éloignèrent l'oreille basse, transmettant les ordres
+du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.
+
+Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui, active, mais anxieuse et
+assombrie, donnait des ordres à ses gens.
+
+--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passé?
+
+--Eh bien! ma mère, il s'est passé ce que vous avez prévu.
+
+--Ils sont en fuite?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Ah! dit-elle, et après?
+
+--Après, voilà tout, et il me semble que c'est bien assez.
+
+--La ville?
+
+--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète, je la
+tiens sous ma main.
+
+--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.
+
+--Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Je ne vois qu'un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est d'accepter franchement la position.
+
+--De quelle manière?
+
+--Je donne le mot aux colonels, à mes gardes, je fais armer mes
+milices, je retire l'armée de devant la Charité, et je marche sur
+l'Anjou.
+
+--Et M. de Guise?
+
+--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrêter, s'il est besoin.
+
+--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.
+
+--Que faire alors?
+
+Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, et réfléchit un instant.
+
+--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.
+
+--Ah! s'écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal
+inspiré aujourd'hui!
+
+--Non, mais vous êtes troublé; remettez-vous d'abord, et ensuite nous
+verrons.
+
+--Alors, ma mère, ayez des idées pour moi; faisons quelque chose,
+remuons-nous.
+
+--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour le départ d'un ambassadeur.
+
+--Et à qui le députerons-nous?
+
+--A votre frère.
+
+--Un ambassadeur à ce traître! Vous m'humiliez, ma mère.
+
+--Ce n'est pas le moment d'être fier, fit sévèrement Catherine.
+
+--Un ambassadeur qui demandera la paix?
+
+--Qui l'achètera, s'il le faut.
+
+--Pour quels avantages, mon Dieu?
+
+--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour
+pouvoir faire prendre en toute sécurité, après la paix faite, ceux qui
+se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à
+l'heure que vous voudriez les tenir.
+
+--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par
+homme.
+
+--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une
+voix pénétrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la
+haine et la vengeance.
+
+--Je crois que vous avez raison, ma mère, dit-il; mais qui leur
+enverrons-nous?
+
+--Cherchez parmi tous vos amis.
+
+--Ma mère, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme à qui je puisse
+confier une pareille mission.
+
+--Confiez-la à une femme alors.
+
+--A une femme, ma mère? est-ce que vous consentiriez?
+
+--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend
+peut-être à mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement,
+que j'arriverai à Angers avant que les amis de votre frère lui-même
+n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.
+
+--Oh! ma mère! ma bonne mère! s'écria Henri avec effusion en baisant
+les mains de Catherine, vous êtes toujours mon soutien, ma
+bienfaitrice, ma Providence!
+
+--C'est-à-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine
+en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins
+autant de pitié que de tendresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OU IL EST PROUVÉ QUE LA RECONNAISSANCE ÉTAIT UNE DES VERTUS DE M. DE
+SAINT-LUC.
+
+
+Le lendemain du jour où M. de Monsoreau avait fait, à la table de M.
+le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de
+s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand
+matin, et descendit dans la cour du palais.
+
+Il s'agissait de retrouver le palefrenier à qui il avait déjà eu
+affaire, et, s'il était possible, de tirer de lui quelques
+renseignements sur les habitudes de Roland.
+
+Le comte réussit à son gré. Il entra sous un vaste hangar, où quarante
+chevaux magnifiques grugeaient, à faire plaisir, la paille et l'avoine
+des Angevins.
+
+Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland était
+à sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.
+
+Le second fut pour chercher le palefrenier.
+
+Il le reconnut debout, les bras croisés, regardant, selon l'habitude
+de tout bon palefrenier, de quelle façon, plus ou moins avide, les
+chevaux de son maître mangeaient leur provende habituelle.
+
+--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de
+monseigneur de revenir à l'écurie tout seuls, et les dresse-t-on à ce
+manège-là?
+
+--Non, monsieur le comte, répondit le palefrenier. A quel propos Votre
+Seigneurie me demande-t-elle cela?
+
+--A propos de Roland.
+
+--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'étonne pas de la part
+de Roland, c'est un cheval très-intelligent.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperçu; la chose lui était-elle
+donc déjà arrivée?
+
+--Non, monsieur; d'ordinaire il est monté par monseigneur le duc
+d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point
+facilement à terre.
+
+--Roland ne m'a point jeté à terre, mon ami, dit le comte, piqué qu'un
+homme, cet homme fût-il un palefrenier, pût croire que lui, le grand
+veneur de France, avait vidé les arçons; car, sans être de la force de
+M. le duc d'Anjou, je suis assez bon écuyer. Non, je l'avais attaché
+au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il était
+disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait volé, ou que quelque seigneur,
+passant par les chemins, m'avait fait la méchante plaisanterie de le
+ramener, voilà pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer à
+l'écurie.
+
+--Il est rentré seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire
+hier à monsieur le comte.
+
+--C'est étrange, dit Monsoreau.
+
+Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:
+
+--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?
+
+--Il le montait presque tous les jours, avant que ses équipages ne
+fussent arrivés.
+
+--Son Altesse est rentrée tard hier?
+
+--Une heure avant vous, à peu près, monsieur le comte.
+
+--Et quel cheval montait le duc? n'était-ce pas un cheval bai-brun,
+avec les quatre pieds blancs et une étoile au front?
+
+--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn,
+que voici.
+
+--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme
+montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?
+
+--Je ne connais personne ayant un pareil cheval.
+
+--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si
+lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.
+
+--Monsieur le comte désire Roland?
+
+--Oui. Le prince t'aurait-il donné l'ordre de me le refuser?
+
+--Non, monseigneur, l'écuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de
+mettre toutes les écuries à votre disposition.
+
+Il n'y avait pas moyen de se fâcher contre un prince qui avait de
+pareilles prévenances.
+
+M. de Monsoreau fit de la tête un signe au palefrenier, lequel se mit
+à seller le cheval.
+
+Lorsque cette première opération fut finie, le palefrenier détacha
+Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.
+
+--Écoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et
+réponds-moi.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.
+
+--Combien gagnes-tu par an?
+
+--Vingt écus, monsieur.
+
+--Veux-tu gagner dix années de tes gages d'un seul coup?
+
+--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?
+
+--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre
+pieds blancs et une étoile au milieu du front.
+
+--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez là est
+bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite à
+Son Altesse.
+
+--Oui; mais deux cents écus, c'est un assez joli denier pour qu'on
+risque de prendre quelque peine à les gagner.
+
+--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher,
+tant s'en faut.
+
+--Allons, dit le comte, ta bonne volonté me plaît. Voici d'abord dix
+écus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.
+
+--Merci, mon gentilhomme.
+
+--C'est bien; tu diras au prince que je suis allé reconnaître le bois
+pour la chasse qu'il m'a commandée.
+
+Le comte achevait à peine ces mots, que la paille cria derrière lui
+sous les pas d'un nouvel arrivant.
+
+Il se retourna.
+
+--Monsieur de Bussy! s'écria le comte.
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous à Angers, quel
+miracle!
+
+--Et vous, monsieur, qu'on disait malade!
+
+--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon médecin m'ordonne-t-il un
+repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah!
+ah! vous allez monter Roland, à ce qu'il paraît? C'est une bête que
+j'ai vendue à M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la
+monte presque tous les jours.
+
+Monsoreau pâlit.
+
+--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.
+
+--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du
+premier coup, dit Bussy.
+
+--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance,
+répliqua le comte, je l'ai monté hier.
+
+--Ce qui vous a donné l'envie de le monter encore aujourd'hui?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous préparer une chasse?
+
+--Le prince désire courir un cerf.
+
+--Il y en a beaucoup, à ce que je me suis laissé dire, dans les
+environs.
+
+--Beaucoup.
+
+--Et de quel côté allez-vous détourner l'animal?
+
+--Du côté de Méridor.
+
+--Ah! très-bien, dit Bussy en pâlissant à son tour malgré lui.
+
+--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.
+
+--Non, mille grâces, répondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la
+fièvre qui me reprend.
+
+--Allons, bien, s'écria du seuil de l'écurie une voix sonore, voilà
+encore M. de Bussy levé sans ma permission.
+
+--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voilà sûr d'être grondé. Adieu,
+comte. Je vous recommande Roland.
+
+--Soyez tranquille.
+
+Bussy s'éloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous êtes si pâle, que je
+crois presque moi-même que vous êtes malade.
+
+--Sais-tu où il va? demanda Bussy.
+
+--Non.
+
+--Il va à Méridor.
+
+--Eh bien! aviez-vous espéré qu'il passerait à côté?
+
+--Que va-t-il arriver, mon Dieu! après ce qui s'est passé hier?
+
+--Madame de Monsoreau niera.
+
+--Mais il a vu.
+
+--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.
+
+--Diane n'aura pas cette force-là.
+
+--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas
+mieux les femmes!
+
+--Remy, je me sens très-mal.
+
+--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce
+matin....
+
+--Quoi?
+
+--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux
+écrevisses.
+
+--Eh! je n'ai pas faim.
+
+--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.
+
+--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scène
+tragique à Méridor. En vérité, j'eusse dû accepter de l'accompagner
+quand il me l'a proposé.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour soutenir Diane.
+
+--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai déjà dit
+et je vous le répète; et, comme il faut que nous en fassions autant,
+venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie
+debout. Pourquoi êtes-vous sorti malgré mon ordonnance?
+
+--J'étais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.
+
+Remy haussa les épaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes,
+devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers
+par la même porte que la veille.
+
+Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu
+s'assurer si c'était par hasard ou par habitude que cet animal, dont
+chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc.
+En conséquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le
+cou.
+
+Roland n'avait pas manqué à ce que son cavalier attendait de lui. A
+peine hors de la porte, il avait pris à gauche; M. de Monsoreau
+l'avait laissé faire; puis à droite, et M. de Monsoreau l'avait laissé
+faire encore.
+
+Tous deux s'étaient donc engagés dans le charmant sentier fleuri, puis
+dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, à
+mesure que Roland approchait de Méridor, son trot s'allongeait; enfin
+son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante
+minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au même
+endroit que la veille.
+
+Seulement, le lieu était solitaire et silencieux; aucun hennissement
+ne s'était fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attaché ni
+errant.
+
+M. de Monsoreau mit pied à terre; mais, cette fois, pour ne pas courir
+la chance de revenir à pied, il passa la bride de Roland dans son bras
+et se mit à escalader la muraille.
+
+Mais tout était solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les
+longues allées se déroulaient à perte de vue, et quelques chevreuils
+bondissants animaient seuls le gazon désert des vastes pelouses.
+
+Le comte jugea qu'il était inutile de perdre son temps à guetter des
+gens prévenus, qui, sans doute effrayés par son apparition de la
+veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre
+endroit. Il remonta à cheval, longea un petit sentier, et, après un
+quart d'heure de marche, dans laquelle il avait été obligé de retenir
+Roland, il était arrivé à la grille.
+
+Le baron était occupé à faire fouetter ses chiens pour les tenir en
+haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperçut son gendre
+et vint cérémonieusement au-devant de lui.
+
+Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poésies de
+Marot. Gertrude, sa fidèle suivante, brodait à ses côtés.
+
+Le comte, après avoir salué le baron, aperçut les deux femmes. Il mit
+pied à terre et s'approcha d'elles.
+
+Diane se leva, s'avança de trois pas au-devant du comte et lui fit une
+grave révérence.
+
+--Quel calme, ou plutôt quelle perfidie! murmura le comte; comme je
+vais faire lever la tempête du sein de ces eaux dormantes!
+
+Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son
+cheval; puis, se tournant vers Diane:
+
+--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment
+d'entretien.
+
+--Volontiers, monsieur, répondit Diane.
+
+--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au château, monsieur le
+comte? demanda le baron.
+
+--Oui, monsieur; jusqu'à demain, du moins.
+
+Le baron s'éloigna pour veiller lui-même à ce que la chambre de son
+gendre fut préparée selon toutes les lois de l'hospitalité.
+
+Monsoreau indiqua à Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et
+lui-même s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard
+qui eût intimidé l'homme le plus résolu.
+
+--Madame, dit-il, qui donc était avec vous dans le parc hier soir?
+
+Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.
+
+--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, à force de
+volonté sur elle-même, elle était parvenue à chasser toute émotion.
+
+--A six heures.
+
+--De quel côté?
+
+--Du côté du vieux taillis.
+
+--Ce devait être quelque femme de mes amies, et non moi, qui se
+promenait de ce côté-là.
+
+--C'était vous, madame, affirma Monsoreau.
+
+--Qu'en savez-vous? dit Diane.
+
+Monsoreau, stupéfait, ne trouva pas un mot à répondre; mais la colère
+prit bientôt la place de cette stupéfaction.
+
+--Le nom de cet homme? dites-le-moi.
+
+--De quel homme?
+
+--De celui qui se promenait avec vous.
+
+--Je ne puis vous le dire, si ce n'était pas moi qui me promenais.
+
+--C'était vous, vous dis-je! s'écria Monsoreau en frappant la terre du
+pied.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, répondit froidement Diane.
+
+--Comment osez-vous nier que je vous aie vue?
+
+--Ah! c'est vous-même, monsieur?
+
+--Oui, madame, c'est moi-même. Comment donc osez-vous nier que ce soit
+vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous à Méridor?
+
+--Voilà encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.
+
+--Madame de Saint-Luc?
+
+--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.
+
+--Et M. de Saint-Luc?....
+
+--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, à eux,
+est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez
+vus.
+
+--Ce n'était pas M. de Saint-Luc; ce n'était pas madame de Saint-Luc.
+C'était vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne
+connais pas, lui, mais que je connaîtrai, je vous le jure.
+
+--Vous persistez donc à dire que c'était moi, monsieur?
+
+--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai
+entendu le cri que vous avez poussé.
+
+--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je
+consentirai à vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut
+mieux que je me retire.
+
+--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous
+resterez.
+
+--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espère que
+vous vous contiendrez devant eux.
+
+En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaître au bout d'une
+allée, appelés par la cloche du dîner, qui venait d'entrer en branle,
+comme si l'on n'eût attendu que M. de Monsoreau pour se mettre à
+table.
+
+Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans
+doute, par leur présence, tirer Diane d'un grand embarras, ils
+s'approchèrent vivement.
+
+Madame de Saint-Luc fit une grande révérence à M. de Monsoreau;
+Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois échangèrent
+quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du
+comte, prit celui de Diane.
+
+On s'achemina vers la maison.
+
+On dînait à neuf heures, au manoir de Méridor: c'était une vieille
+coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservée le baron
+dans toute son intégrité.
+
+M. de Monsoreau se trouva placé entre Saint-Luc et sa femme; Diane,
+éloignée de son mari par une habile manoeuvre de son amie, était
+placée, elle, entre Saint-Luc et le baron.
+
+La conversation fut générale. Elle roula tout naturellement sur
+l'arrivée du frère du roi à Angers et sur le mouvement que cette
+arrivée allait opérer dans la province.
+
+Monsoreau eût bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il
+avait affaire à des convives rétifs: il en fut pour ses frais.
+
+Ce n'est pas que Saint-Luc refusât le moins du monde de lui répondre;
+tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant
+esprit, et Diane, qui, grâce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder
+le silence, remerciait son ami par des regards éloquents.
+
+--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte;
+voilà l'homme duquel j'extirperai le secret que je désire savoir, et
+cela par un moyen ou par un autre.
+
+M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, étant entré à la cour
+juste comme celui-ci en sortait.
+
+Et, sur cette conviction, il se mit à répondre au jeune homme de façon
+à doubler la joie de Diane et à ramener la tranquillité sur tous les
+points.
+
+D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes à madame de
+Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:
+
+--Soyez tranquille, madame, je mûris un projet.
+
+Nous verrons dans le chapitre suivant quel était le projet de M. de
+Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et,
+l'emmenant hors du château:
+
+--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous
+avoir trouvé ici, moi que la solitude de Méridor effrayait d'avance!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec
+une pareille compagne, il me semble que je trouverais un désert trop
+peuplé.
+
+--Je ne dis pas non, répondit Monsoreau en se mordant les lèvres.
+Cependant....
+
+--Cependant quoi?
+
+--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontré ici.
+
+--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite
+épée d'or, vous êtes, en vérité, fort poli; car je ne croirai jamais
+que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille
+femme et en face d'une si riche nature.
+
+--Bah! dit Monsoreau, j'ai passé la moitié de ma vie dans les bois.
+
+--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me
+semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel
+admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai désespéré lorsqu'il me
+faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientôt.
+
+--Pourquoi le quitteriez-vous?
+
+--Eh! monsieur, l'homme est-il maître de sa destinée? C'est la feuille
+de l'arbre que le vent détache et promène par la plaine et par les
+vallons, sans qu'il sache lui-même où il va. Vous êtes heureux, vous.
+
+--Heureux, de quoi?
+
+--De demeurer sous ces magnifiques ombrages.
+
+--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non
+plus.
+
+--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.
+
+--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de
+la belle nature, et je me défie, moi, de ce parc que vous trouvez si
+beau.
+
+--Plaît-il? fit Saint-Luc.
+
+--Oui, répéta Monsoreau.
+
+--Vous vous défiez de ce parc, avez-vous dit; et à quel propos?
+
+--Parce qu'il ne me paraît pas sûr.
+
+--Pas sûr! en vérité! dit Saint-Luc étonné. Ah! je comprends: à cause
+de l'isolement, voulez-vous dire?
+
+--Non. Ce n'est point précisément à cause de cela; car je présume que
+vous voyez du monde à Méridor?
+
+--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naïveté parfaite, pas une âme.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?
+
+--Pas depuis que j'y suis, du moins.
+
+--De cette belle cour qui est à Angers, pas un gentilhomme ne se
+détache de temps en temps?
+
+--Pas un.
+
+--C'est impossible!
+
+--C'est comme cela cependant.
+
+--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.
+
+--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai
+aperçu la plume d'un seul.
+
+--Alors, j'ai tort sur ce point.
+
+--Oui, parfaitement tort. Revenons donc à ce que vous disiez d'abord,
+que le parc n'était pas sûr. Est-ce qu'il y a des ours?
+
+--Oh! non pas.
+
+--Des loups?
+
+--Non plus.
+
+--Des voleurs?
+
+--Peut-être. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est
+fort jolie, à ce qu'il m'a paru.
+
+--Mais oui.
+
+--Est-ce qu'elle se promène souvent dans le parc?
+
+--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi
+me faites-vous cette question?
+
+--Pour rien; et, lorsqu'elle se promène, vous l'accompagnez?
+
+--Toujours, dit Saint-Luc.
+
+--Presque toujours? continua le comte.
+
+--Mais où diable voulez-vous en venir?
+
+--Eh mon Dieu! à rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque à rien
+du moins.
+
+--J'écoute.
+
+--C'est qu'on me disait....
+
+--Que vous disait-on? Parlez.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--Jamais je ne me fâche.
+
+--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-là se font; c'est qu'on me
+disait que l'on avait vu rôder un homme dans le parc.
+
+--Un homme?
+
+--Oui.
+
+--Qui venait pour ma femme?
+
+--Oh! je ne dis point cela.
+
+--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de
+Monsoreau; c'est on ne peut plus intéressant; et qui donc a vu cela?
+je vous prie.
+
+--A quoi bon?
+
+--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer
+de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour
+madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!
+
+--Écoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas
+que ce soit pour madame de Saint-Luc.
+
+--Et pour qui donc?
+
+--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.
+
+--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.
+
+--Comment! vous aimeriez mieux cela?
+
+--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus égoïste que les
+maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutôt! ajouta
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entré?
+
+--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.
+
+--Vous avez vu un homme dans le parc?
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+--Seul?
+
+--Avec madame de Monsoreau.
+
+--Quand cela? demanda le comte.
+
+--Hier.
+
+--Où donc?
+
+--Mais ici, à gauche, tenez.
+
+Et, comme Monsoreau avait dirigé sa promenade et celle de Saint-Luc du
+côté du vieux taillis, il put, d'où il était, montrer la place à son
+compagnon.
+
+--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais état; il
+faudra que je prévienne le baron qu'on lui dégrade ses clôtures.
+
+--Et qui soupçonnez-vous?
+
+--Moi! qui je soupçonne?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--De quoi?
+
+--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma
+femme.
+
+Saint-Luc parut se plonger dans une méditation profonde dont M. de
+Monsoreau attendit avec anxiété le résultat.
+
+--Eh bien! dit-il.
+
+--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guère que....
+
+--Que... qui?... demanda vivement le comte.
+
+--Que... vous... dit Saint-Luc en se découvrant le visage.
+
+--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte
+pétrifié.
+
+--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de
+ces choses-là; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?
+
+--Allons, vous ne voulez pas me répondre; avouez cela, cher ami; mais
+ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un énorme
+service que j'attends de vous.
+
+Saint-Luc se gratta l'oreille.
+
+--Je ne vois toujours que vous, dit-il.
+
+--Trêve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je
+vous en préviens, elle est de conséquence.
+
+--Vous croyez?
+
+--Mais je vous dis que j'en suis sûr.
+
+--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?
+
+--Il vient à la dérobée, parbleu.
+
+--Souvent?
+
+--Je le crois bien: ses pieds sont imprimés dans la pierre molle du
+mur, regardez plutôt.
+
+--En effet.
+
+--Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu de ce que je viens de vous
+dire?
+
+--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.
+
+--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; après?
+
+--Après, je ne m'en suis pas inquiété; j'ai cru que c'était vous.
+
+--Mais quand je vous dis que non.
+
+--Je vous crois, mon cher monsieur.
+
+--Vous me croyez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors....
+
+--Alors c'est quelque autre.
+
+Le grand veneur regarda d'un oeil presque menaçant Saint-Luc, qui
+déployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.
+
+--Ah! fit-il d'un air si courroucé, que le jeune homme leva la tête.
+
+--J'ai encore une idée, dit Saint-Luc.
+
+--Allons donc!
+
+--Si c'était....
+
+--Si c'était?
+
+--Non.
+
+--Non?
+
+--Mais si.
+
+--Parlez.
+
+--Si c'était M. le duc d'Anjou.
+
+--J'y avais bien pensé, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des
+renseignements: ce ne pouvait être lui.
+
+--Eh! eh! le duc est bien fin.
+
+--Oui, mais ce n'est pas lui.
+
+--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous
+voulez que je vous dise, moi, que cela est.
+
+--Sans doute; vous qui habitez le château, vous devez savoir....
+
+--Attendez! s'écria Saint-Luc.
+
+--Y êtes-vous?
+
+--J'ai encore une idée. Si ce n'était ni vous ni le duc, c'était sans
+doute moi.
+
+--Vous, Saint-Luc?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous, qui venez à cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez
+venir par le dedans?
+
+--Eh! mon Dieu! je suis un être si capricieux, dit Saint-Luc.
+
+--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaître au haut du
+mur?
+
+--Dame! on la prendrait à moins.
+
+--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commençait à n'être
+plus maître de son irritation.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Mais vous vous moquez de moi, à la fin! s'écria le comte pâlissant,
+et voilà un quart d'heure de cela.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en
+regardant Monsoreau avec une fixité qui fit frissonner celui-ci malgré
+son courage féroce; il y a vingt minutes.
+
+--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.
+
+--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur,
+avec toutes vos questions de sbire?
+
+--Ah! j'y vois clair maintenant.
+
+--Le beau miracle! à dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.
+
+--Je vois que vous vous entendez avec le traître, avec le lâche que
+j'ai failli tuer hier.
+
+--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.
+
+--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai à sa place.
+
+--Bah! dans votre maison! comme cela, tout à coup! sans dire gare!
+
+--Croyez-vous donc que je me gênerai pour punir un misérable? s'écria
+le comte exaspéré.
+
+--Ah! monsieur de Monsoreau, répliqua Saint-Luc, que vous êtes donc
+mal élevé! et que la fréquentation des bêtes fauves a détérioré vos
+moeurs! Fi!....
+
+--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en
+se plaçant devant Saint-Luc, les bras croisés et le visage bouleversé
+par l'expression effrayante du désespoir qui le mordait au coeur.
+
+--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins
+du monde; vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de
+Monsoreau.
+
+Le comte, hors de lui, mit la main à son épée.
+
+--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez...
+Je vous prends vous-même à témoin que je suis parfaitement calme.
+
+--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te
+provoque.
+
+--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre côté du mur, monsieur
+de Monsoreau; de l'autre côté du mur, nous serons sur un terrain
+neutre.
+
+--Que m'importe? s'écria le comte.
+
+--Il m'importe à moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez
+vous.
+
+--A la bonne heure! dit Monsoreau en se hâtant de franchir la brèche.
+
+--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient
+pas bien; il faut qu'elle ait été fort ébranlée. N'allez pas vous
+blesser, au moins; en vérité, je ne m'en consolerais pas.
+
+Et Saint-Luc se mit à franchir la muraille à son tour.
+
+--Allons! allons! hâte-toi, dit le comte en dégaînant.
+
+--Et moi qui viens à la campagne pour mon agrément! dit Saint-Luc se
+parlant à lui-même; ma foi, je me serai bien amusé.
+
+Et il sauta de l'autre côté du mur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI
+LUI AVAIT MONTRÉ.
+
+
+Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'épée à la main, et en
+faisant des appels furieux avec le pied.
+
+--Y es-tu? dit le comte.
+
+--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place,
+le dos au soleil; ne vous gênez pas.
+
+Monsoreau fit un quart de conversion.
+
+--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette façon je verrai clair à ce
+que je fais.
+
+--Ne me ménages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.
+
+--Ah çà! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?
+
+--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!
+
+--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son épée à
+son tour.
+
+--Tu dis....
+
+--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de
+pissenlits.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.
+
+Et il se mit en garde, toujours riant.
+
+Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable
+agilité à Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une
+agilité égale.
+
+--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de
+son ennemi, vous tirez fort agréablement l'épée, et tout autre que moi
+ou Bussy eût été tué par votre dernier dégagement.
+
+Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avait affaire.
+
+--Vous êtes peut-être étonné, dit Saint-Luc, de me trouver si
+convenablement l'épée dans la main; c'est que le roi, qui m'aime
+beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leçons,
+et m'a montré, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout
+à l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de
+ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d'un coup
+enseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.
+
+--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspéré en
+se fendant à fond pour porter un coup droit qui eût traversé une
+muraille.
+
+--Dame! on fait ce qu'on peut, répliqua modestement Saint-Luc en se
+jetant de côté, forçant, par ce mouvement, son adversaire de faire une
+demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.
+
+--Ah! ah! dit-il, voilà où je voulais vous voir, en attendant que je
+vous voie où je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien
+conduit ce coup-là, hein? Aussi, je suis content, vrai, très-content!
+Vous aviez tout à l'heure cinquante chances seulement sur cent d'être
+tué; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
+
+Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui
+connaissait pas, et que personne n'eût soupçonnées dans ce jeune homme
+efféminé, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups
+au grand veneur, qui les para, tout étourdi de cet ouragan mêlé de
+sifflements et d'éclairs; le sixième fut un coup de prime composé
+d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil
+l'empêcha de voir la première moitié, et dont il ne put voir la
+seconde, attendu que l'épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa
+poitrine.
+
+Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chêne déraciné
+qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel côté tomber.
+
+--Là! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances complètes;
+et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la
+touffe que je vous ai indiquée.
+
+Les forces manquèrent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se
+voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, à la pourpre
+desquels il mêla son sang.
+
+Saint-Luc essuya tranquillement son épée et regarda cette dégradation
+de nuances qui, peu à peu, change en un masque de cadavre le visage de
+l'homme qui agonise.
+
+--Ah! vous m'avez tué, monsieur, dit Monsoreau.
+
+--J'y tâchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couché
+là, près de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fâché de ce
+que j'ai fait! Vous m'êtes sacré à présent, monsieur; vous êtes
+horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous étiez brave.
+
+Et, tout satisfait de cette oraison funèbre, Saint-Luc mit un genou en
+terre près de Monsoreau, et lui dit:
+
+--Avez-vous quelque volonté dernière à déclarer, monsieur? et, foi de
+gentilhomme, elle sera exécutée. Ordinairement, je sais cela, moi,
+quand on est blessé, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher à
+boire.
+
+Monsoreau ne répondit pas. Il s'était retourné la face contre terre,
+mordant le gazon et se débattant dans son sang.
+
+--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitié, amitié, tu
+es une divinité bien exigeante!
+
+Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tête et retomba
+avec un lugubre gémissement.
+
+--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus à lui... C'est
+bien aisé à dire: ne pensons plus à lui... Voilà que j'ai tué un
+homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps à
+la campagne.
+
+Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sa course à travers le parc et
+arriva au château.
+
+La première personne qu'il aperçut fut Diane; elle causait avec son
+amie.
+
+--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.
+
+Puis, s'approchant du groupe charmant formé par les deux femmes:
+
+--Pardon, chère dame, fit-il à Diane; mais j'aurais vraiment bien
+besoin de dire deux mots à madame de Saint-Luc.
+
+--Faites, cher hôte, faîtes, répliqua madame de Monsoreau; je vais
+retrouver mon père à la bibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de
+Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, tu viendras me
+reprendre, je serai là.
+
+--Oui, sans faute, dit Jeanne.
+
+Et Diane s'éloigna en les saluant de la main et du sourire.
+
+Les deux époux demeurèrent seuls.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous
+paraissez sinistre, cher époux.
+
+--Mais oui, mais oui, répondit Saint-Luc.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Eh! mon Dieu! un accident!
+
+--A vous? dit Jeanne effrayée.
+
+--Pas précisément à moi, mais à une personne qui était près de moi.
+
+--A quelle personne donc?
+
+--A celle avec laquelle je me promenais.
+
+--A monsieur de Monsoreau?
+
+--Hélas! oui. Pauvre cher homme!
+
+--Que lui est-il donc arrivé?
+
+--Je crois qu'il est mort!....
+
+--Mort! s'écria Jeanne avec une agitation bien naturelle à concevoir,
+mort!
+
+--C'est comme cela.
+
+--Lui qui, tout à l'heure, était là, parlant, regardant!....
+
+--Eh! justement, voilà la cause de sa mort; il a trop regardé et
+surtout trop parlé.
+
+--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras
+de son mari.
+
+--Quoi?
+
+--Vous me cachez quelque chose.
+
+--Moi! absolument rien, je vous jure, pas même l'endroit où il est
+mort.
+
+--Et où est-il mort?
+
+--Là-bas, derrière le mur, à l'endroit même où notre ami Bussy avait
+l'habitude d'attacher son cheval.
+
+--C'est vous qui l'avez tué, Saint-Luc?
+
+--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'étions que nous deux,
+je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas
+difficile de deviner lequel des deux a tué l'autre.
+
+--Malheureux que vous êtes!
+
+--Ah! chère amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqué, insulté; il a tiré
+l'épée du fourreau.
+
+--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, j'en étais sûr! Vous verrez qu'avant huit jours
+on dira saint Monsoreau.
+
+--Mais vous ne pouvez rester ici! s'écria Jeanne; vous ne pouvez
+habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tué.
+
+--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voilà pourquoi je suis
+accouru pour vous prier, chère amie, de faire vos apprêts de départ.
+
+--Il ne vous a pas blessé, au moins?
+
+--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voilà une question
+qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.
+
+--Alors nous partirons.
+
+--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment à
+l'autre, on peut découvrir l'accident.
+
+--Quel accident? s'écria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensée
+comme quelquefois on revient sur ses pas.
+
+--Ah! fit Saint-Luc.
+
+--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voilà madame de Monsoreau veuve.
+
+--Voilà justement ce que je me disais tout à l'heure.
+
+--Après l'avoir tué?
+
+--Non, auparavant.
+
+--Allons, tandis que je vais la prévenir....
+
+--Prenez bien des ménagements, chère amie!
+
+--Mauvaise nature! pendant que je vais la prévenir, sellez les chevaux
+vous-même, comme pour une promenade.
+
+--Excellente idée. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs,
+chère amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tête commence un peu à
+s'embarrasser.
+
+--Mais où allons-nous?
+
+--A Paris.
+
+--A Paris! Et le roi?
+
+--Le roi aura tout oublié; il s'est passé tant de choses depuis que
+nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est
+probable, ma place est à ses côtés.
+
+--C'est bien; nous partons pour Paris alors.
+
+--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.
+
+--Pour écrire à qui?
+
+--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela
+l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.
+
+--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour écrire dans
+ma chambre.
+
+Saint-Luc y monta aussitôt, et, d'une main qui, quoi qu'il en eût,
+tremblait quelque peu, il traça à la hâte les lignes suivantes:
+
+«Cher ami,
+
+«Vous apprendrez, par la voie de la Renommée, l'accident arrivé à M.
+de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une
+discussion sur les effets et les causes de la dégradation des murs et
+l'inconvénient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette
+discussion, M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicots et
+de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tué roide.
+
+«Votre ami pour la vie, «SAINT-LUC.
+
+«P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraître un peu
+invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrivé,
+nous avions tous deux l'épée à la main.
+
+«Je pars à l'instant même pour Paris, dans l'intention de faire ma
+cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas très-sûr après ce qui vient
+de se passer.»
+
+Dix minutes après, un serviteur du baron courait à Angers porter cette
+lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de
+traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane
+éplorée, et surtout fort embarrassée pour raconter au baron la triste
+histoire de cette rencontre.
+
+Elle avait détourné les yeux quand Saint-Luc avait passé.
+
+--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci à sa femme; décidément tous
+les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+OU L'ON VOIT LA REINE MÈRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE
+VILLE D'ANGERS.
+
+
+L'heure même où M. de Monsoreau tombait sous l'épée de Saint-Luc, une
+grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers,
+fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.
+
+Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des
+symphonies semblables.
+
+C'était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers,
+avec une suite assez imposante.
+
+On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla
+trouver le prince, qui se mit dans le sien.
+
+Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort
+beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber
+le murs de Jéricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.
+
+Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes
+avancées, espérant que la majesté d'un visage royal ferait plus
+d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la
+reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent
+fermées.
+
+Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses
+à ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entrée pour la reine
+mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui
+répondit qu'Angers, étant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans
+quelques formalités indispensables.
+
+Le gentilhomme revint très-mortifié vers sa maîtresse, et Catherine
+laissa échapper alors dans toute l'amertume de sa réalité, dans toute
+la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard
+selon les proportions qu'avait prises l'autorité royale:
+
+--J'attends! murmura-t-elle.
+
+Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.
+
+Enfin Bussy, qui avait employé près d'une demi-heure à sermonner le
+duc et à lui forger cent raisons d'État, toutes plus péremptoires les
+unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec
+force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à
+la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d'un pas de recteur,
+au-devant de Sa Majesté.
+
+Catherine commençait à se fatiguer, non pas d'attendre, mais de
+méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.
+
+Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un génie
+rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir
+quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa
+captivité; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui
+briserait le couvercle du vase.
+
+Catherine en était là. Elle s'était promis d'abord de gracieuser les
+gentilshommes qui s'empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite
+elle fit voeu d'accabler de sa colère celui qui se présenterait le
+premier.
+
+Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme
+un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu'il ne voit.
+
+--Qui vive? cria-t-il.
+
+Catherine s'attendait au moins à des génuflexions; son gentilhomme la
+regarda pour connaître ses volontés.
+
+--Allez, dit-elle, allez encore à la barrière; on crie: «Qui vive!»
+Répondez, monsieur, c'est une formalité....
+
+Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.
+
+--C'est madame la reine mère, dit-il, qui vient visiter la bonne ville
+d'Angers.
+
+--Fort bien, monsieur, répliqua Bussy; veuillez tourner à gauche, à
+quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.
+
+--La poterne! s'écria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour
+Sa Majesté!
+
+Bussy n'était plus là pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous
+cape, il s'était dirigé vers l'endroit où, d'après ses instructions,
+devait descendre Sa Majesté la reine mère.
+
+--Votre Majesté a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La
+poterne!
+
+--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par là, puisque c'est par
+là qu'on entre.
+
+Et l'éclair de son regard fit pâlir le maladroit qui venait de
+s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposée à sa souveraine.
+
+Le cortège tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.
+
+Bussy, à pied, l'épée nue à la main, s'avança au dehors de la petite
+porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui
+les plumes des chapeaux balayaient la terre.
+
+--Soit, Votre Majesté, la bienvenue dans Angers, dit-il.
+
+Il avait à ses côtés des tambours qui ne battirent pas, et des
+hallebardiers qui ne quittèrent pas le port d'armes.
+
+La reine descendit de litière, et, s'appuyant sur le bras d'un
+gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, après avoir
+répondu ce seul mot:
+
+--Merci, monsieur de Bussy.
+
+C'était toute la conclusion des méditations qu'on lui avait laissé le
+temps de faire.
+
+Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévint tout à coup et l'arrêta
+même par le bras.
+
+--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majesté se
+heurterait.
+
+--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la
+première fois que j'entre ainsi dans une ville.
+
+Ces paroles, prononcées avec un naturel parfait, avaient pour les
+courtisans habiles un sens, une profondeur et une portée qui firent
+réfléchir plus d'un assistant, et Bussy lui-même se tordit la
+moustache en regardant de côté.
+
+--Tu as été trop loin, lui dit Livarot à l'oreille.
+
+--Bah! laisse donc, répliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien
+d'autres.
+
+On hissa la litière de Sa Majesté par-dessus le mur avec un palan, et
+elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses
+amis remontèrent à cheval escortant des deux côtés la litière.
+
+--Mon fils! dit tout à coup Catherine; je ne vois pas mon fils
+d'Anjou!
+
+Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui étaient arrachés par une
+irrésistible colère. L'absence de François en un pareil moment était
+le comble de l'insulte.
+
+--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majesté ne
+peut douter que Son Altesse ne se fût empressée de faire elle-même les
+honneurs de _sa_ ville.
+
+Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.
+
+--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'écria-t-elle. Ah! messieurs,
+hâtons-nous... est-il bien soigné, au moins?
+
+--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise
+comme pour savoir si réellement dans cette femme il y avait une mère.
+
+--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine après une pause qu'elle
+employa utilement à passer la revue de tous les gentilshommes.
+
+--Oui, certes, madame, oui.
+
+Les lèvres de Catherine se pincèrent.
+
+--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.
+
+--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette à ces
+indispositions subites.
+
+--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?
+
+--Mon Dieu, oui, madame.
+
+On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le
+passage de la litière.
+
+Bussy courut devant par les montées, et, entrant tout essoufflé chez
+le duc:
+
+--La voici, dit-il... Gare!
+
+--Est-elle furieuse?
+
+--Exaspérée.
+
+--Elle se plaint?
+
+--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.
+
+--Qu'a dit le peuple?
+
+--Le peuple n'a pas sourcillé; il regarde cette femme avec une muette
+frayeur: s'il ne la connaît pas, il la devine.
+
+--Et elle?
+
+--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.
+
+--Diable!
+
+--C'est ce que j'ai pensé, oui, monseigneur. Diable, jouez serré!
+
+--Nous nous maintenons à la guerre, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez
+encore que cinq.
+
+--Bah! tu me crois donc bien faible?... Êtes-vous tous là? Pourquoi
+Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.
+
+--Je le crois à Méridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.
+
+--Sa Majesté la reine mère! cria l'huissier au seuil de la chambre.
+
+Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue de noir, selon sa coutume.
+
+Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec
+une agilité qu'on n'aurait pas soupçonnée en ce corps usé par l'âge,
+Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.
+
+--Elle va l'étouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!
+
+Elle fit plus, elle pleura.
+
+--Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac, chaque larme sera payée un
+muid de sang.
+
+Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy
+fit un signe, et les assistants s'éloignèrent. Lui, comme s'il était
+chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.
+
+--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens,
+mon cher monsieur de Bussy? dit tout à coup Catherine. Après mon fils,
+c'est vous qui êtes notre ami le plus cher, et maître du logis,
+n'est-ce pas? je vous demande cette grâce.
+
+Il n'y avait pas à hésiter.
+
+--Je suis pris, pensa Bussy.
+
+--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire à Votre Majesté, je
+m'en y vais.
+
+--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au
+Louvre, je vais revenir.
+
+Et il sortit, sans avoir pu adresser même un signe au duc. Catherine
+s'en défiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.
+
+Catherine chercha tout d'abord à savoir si son fils était malade ou
+feignait seulement la maladie. Ce devait être toute la base de ses
+opérations diplomatiques.
+
+Mais François, en digne fils d'une pareille mère, joua miraculeusement
+son rôle. Elle avait pleuré, il eut la fièvre.
+
+Catherine, abusée, le crût malade; elle espéra donc avoir plus
+d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle
+combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et à
+tel point, qu'il s'en étonna et en demanda la raison.
+
+--Vous avez couru un si grand danger, répliqua-t-elle, mon enfant!
+
+--En me sauvant du Louvre, ma mère?
+
+--Oh! non pas, après vous être sauvé.
+
+--Comment cela?
+
+--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse évasion....
+
+--Eh bien?....
+
+--Étaient vos plus cruels ennemis....
+
+--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.
+
+--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'éternel fléau de
+nôtre race... Je le reconnais bien.
+
+--Ah! ah! s'écria François, elle le sait.
+
+--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout
+gagné?
+
+--C'est impossible, répliqua-t-il, on vous trompe, ma mère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il n'est pour rien dans mon évasion, et qu'y fût-il pour
+quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je
+n'ai vu le roi de Navarre.
+
+--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit
+Catherine sentant que le coup n'avait pas porté.
+
+--Quoi encore, ma mère? répliqua-t-il en regardant souvent dans son
+alcôve la tapisserie qui s'agitait derrière la reine.
+
+Catherine s'approcha de François, et d'une voix qu'elle s'efforçait de
+rendre épouvantée:
+
+--La colère du roi! fit-elle, cette furieuse colère qui vous menace!
+
+--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frère
+est dans une furieuse colère, je le crois; mais je suis sauf.
+
+--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus
+audacieux.
+
+La tapisserie trembla.
+
+--J'en suis sûr, répondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne
+mère, que vous êtes venue vous-même me l'annoncer.
+
+--Comment cela? dit Catherine inquiète de ce calme.
+
+--Parce que, continua-t-il après un nouveau regard à la cloison, si
+vous n'aviez été chargée que de m'apporter ces menaces, vous ne
+fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hésité à me
+fournir un otage tel que Votre Majesté.
+
+Catherine effrayée leva la tête.
+
+--Un otage, moi! dit-elle.
+
+--Le plus saint et le plus vénérable de tous, répliqua-t-il en
+souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup
+d'oeil triomphant adressé à la boiserie.
+
+Catherine laissa tomber ses bras, comme écrasée; elle ne pouvait
+deviner que Bussy, par une porte secrète, surveillait son maître et le
+tenait en échec sous son regard, depuis le commencement de
+l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit à chaque
+hésitation.
+
+--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous
+apporte, vous avez parfaitement raison.
+
+--J'écoute, ma mère, dit François, vous savez avec quel respect; je
+crois que nous commençons à nous entendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.
+
+
+Catherine avait eu, dans cette première partie de l'entretien, un
+désavantage visible. Ce genre d'échecs était si peu prévu, et surtout
+si inaccoutumé, qu'elle se demandait si son fils était aussi décidé
+dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit événement
+changea tout à coup la face des choses.
+
+On a vu des batailles aux trois quarts perdues être gagnées par un
+changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un
+double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes
+machines.
+
+Bussy était, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret,
+aboutissant à l'alcôve de M. le duc d'Anjou, placé de façon à n'être
+vu que du prince; de sa cachette, il passait la tête par une fente de
+la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa
+cause.
+
+Sa cause, comme on le comprend, était la guerre à tout prix: il
+fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller
+ainsi le mari et visiter la femme.
+
+Cette politique, extrêmement simple, compliquait cependant au plus
+haut degré toute la politique de France; aux grands effets les petites
+causes.
+
+Voilà pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes,
+avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils
+effrayants enfin, Bussy poussait son maître à la férocité. Le duc, qui
+avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement
+on ne peut plus féroce.
+
+Catherine était donc battue sur tous les points et ne songeait plus
+qu'à faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit événement, presque
+aussi inattendu que l'entêtement de M. le duc d'Anjou, vint à sa
+rescousse.
+
+Tout à coup, au plus vif de la conversation de la mère et du fils, au
+plus fort de la résistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer
+par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la
+conversation, il porta, sans se retourner, la main à l'endroit
+sollicité, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet,
+il trouva un bras, et après le bras une épaule, et après l'épaule un
+homme.
+
+Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.
+
+L'homme était Remy.
+
+Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il
+attira doucement son maître dans la chambre voisine.
+
+--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte très-impatient, et pourquoi
+me dérange-t-on dans un pareil moment?
+
+--Une lettre, dit tout bas Remy.
+
+--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une
+conversation aussi importante que celle que je faisais avec
+monseigneur le duc d'Anjou!
+
+Remy ne parut aucunement désarçonné par cette boutade.
+
+--Il y a lettre et lettre, dit-il.
+
+--Sans doute, pensa Bussy; d'où vient cela?
+
+--De Méridor.
+
+--Oh! fit vivement Bussy, de Méridor! Merci, mon bon Remy, merci!
+
+--Je n'ai donc plus tort?
+
+--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Où est cette lettre?
+
+--Ah! voilà ce qui m'a fait juger qu'elle était de la plus haute
+importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'à vous seul.
+
+--Il a raison. Est-il là?
+
+--Oui.
+
+--Amène-le.
+
+Remy ouvrit une porte et fit signe à une espèce de palefrenier de
+venir à lui.
+
+--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.
+
+--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.
+
+Et il lui mit une demi-pistole dans la main.
+
+--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la
+lettre.
+
+--Et c'est elle qui te l'a remise!
+
+--Non, pas elle, lui.
+
+--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'écriture.
+
+--M. de Saint-Luc!
+
+--Ah! ah!
+
+Bussy avait pâli légèrement; car, à ce mot: _lui_, il avait cru qu'il
+était question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le
+privilège de faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.
+
+Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette émotion
+que tout individu doit craindre de manifester quand il reçoit une
+lettre importante, et qu'il n'est pas César Borgia, Machiavel,
+Catherine de Médicis ou le diable.
+
+Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car à peine
+eût-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta
+au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pâle qu'il
+était, il devint pourpre, resta un instant étourdi, et, sentant qu'il
+allait tomber, fut forcé de se laisser aller sur un fauteuil près de
+la fenêtre.
+
+--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait
+produit la lettre qu'il apportait.
+
+Et il le poussa par les épaules.
+
+Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et
+il avait peur qu'on ne lui reprît sa demi-pistole.
+
+Remy revint au comte, et le secouant par le bras:
+
+--Mordieu! s'écria-t-il, répondez-moi à l'instant même; ou, par saint
+Esculape, je vous saigne des quatre membres.
+
+Bussy se releva; il n'était plus rouge, il n'était plus étourdi, il
+était sombre..
+
+--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.
+
+Et il tendit la lettre à Remy. Remy lut avidement.
+
+--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de
+Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expédier
+une âme en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas à deux fois.
+
+--C'est incroyable! balbutia Bussy.
+
+--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre
+position changée du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une
+comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche
+comme Ambroise Paré.
+
+--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.
+
+--Il me semble, répondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose à faire
+pour cela, et qu'elle l'était déjà plus qu'elle n'était celle de son
+mari.
+
+--Monsoreau mort!
+
+--Mort! répéta le Baudoin, c'est écrit.
+
+--Oh! il me semble que je fais un rêve, Remy. Quoi! je ne verrai plus
+cette espèce de spectre, toujours prêt à se dresser entre moi et le
+bonheur? Remy, nous nous trompons,
+
+--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombé
+sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort!
+J'avais déjà remarqué qu'il était très-dangereux de tomber sur des
+coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les
+femmes.
+
+--Mais alors, dit Bussy, sans écouter toutes les facéties de Remy, et
+suivant seulement les détours de sa pensée, qui se tordait en tous
+sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester à
+Méridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part,
+quelque part où elle puisse oublier.
+
+--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on
+oublie assez bien à Paris.
+
+--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des
+Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons
+obscurément, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage
+pour nous ne sera que le lendemain des félicités de la veille.
+
+--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller à Paris....
+
+--Eh bien!
+
+--Il nous faut quelque chose.
+
+--Quoi?
+
+--Il nous faut la paix en Anjou.
+
+--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu
+et perdu inutilement!
+
+--Cela veut dire que vous allez monter à cheval et courir à Méridor.
+
+--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis
+invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma
+présence serait presque inconvenante.
+
+--Comment la verrai-je? me présenterai-je au château?
+
+--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-être se promènera-t-elle là
+en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperçois pas, va au
+château.
+
+--Que lui dirai-je?
+
+--Que je suis à moitié fou.
+
+Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'expérience lui avait
+appris à compter comme sur un autre lui-même, il courut reprendre sa
+place dans le corridor à l'entrée de l'alcôve derrière la tapisserie.
+
+Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que
+sa présence lui avait fait perdre.
+
+--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une
+mère ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.
+
+--Vous voyez pourtant, ma mère, répondit le duc d'Anjou, que cela
+arrive quelquefois.
+
+--Jamais quand elle le veut.
+
+--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui,
+satisfait de cette fière parole, chercha Bussy pour en être récompensé
+par un coup d'oeil approbateur.
+
+--Mais je le veux! s'écria Catherine; entendez-vous bien, François? je
+le veux.
+
+Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les
+paroles étaient impératives et la voix était presque suppliante.
+
+--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.
+
+--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront
+aisés pour arriver à ce but.
+
+--Ah! ah! fit François. Diable!
+
+--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous?
+parlez! commandez!
+
+--Oh! ma mère! dit François presque embarrassé d'une si complète
+victoire, qui ne lui laissait pas la faculté d'être un vainqueur
+rigoureux.
+
+--Écoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous
+ne cherchez pas à noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce
+n'est pas possible. Vous n'êtes ni un mauvais Français ni un mauvais
+frère.
+
+--Mon frère m'a insulté, madame, et je ne lui dois plus rien; non,
+rien comme à mon frère, rien comme à mon roi.
+
+--Mais moi, François, moi! vous n'avez pas à vous en plaindre, de moi?
+
+--Si fait, madame, car vous m'avez abandonné, vous! reprit le duc en
+pensant que Bussy était toujours là et pouvait l'entendre comme par le
+passé.
+
+--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien!
+soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-égorger
+ses enfants.
+
+Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de
+mourir.
+
+--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'écria
+François qui n'avait pas le coeur navré du tout.
+
+Catherine fondit en larmes.
+
+Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours
+des regards inquiets du côté de l'alcôve.
+
+--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prétentions au moins,
+que nous sachions à quoi nous en tenir.
+
+--Que voulez-vous vous-même? voyons, ma mère, dit François; parlez, je
+vous écoute.
+
+--Je désire que vous reveniez à Paris, cher enfant, je désire que vous
+rentriez à la cour du roi votre frère, qui vous tend les bras.
+
+--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend
+les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.
+
+--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mère,
+sur le sang de notre Seigneur Jésus-Christ (Catherine se signa), vous
+serez reçu par le roi, comme si c'était vous qui fussiez le roi, et
+lui le duc d'Anjou.
+
+Le duc regardait obstinément du côté de l'alcôve.
+
+--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous
+d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?
+
+--Eh! madame, votre fils m'en a donné, et des gardes d'honneur même,
+puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.
+
+--Voyons, ne me répondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera,
+vous les choisirez vous-même; vous aurez un capitaine, s'il le faut,
+et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.
+
+Le duc, ébranlé par cette dernière offre, à laquelle il devait penser
+que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcôve, tremblant de
+rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinçant dans
+l'ombre. Mais, ô surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux,
+et applaudissant par de nombreuses approbations de tête.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? se demandât-il; Bussy ne voulait-il
+donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors,
+dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-même, je dois donc accepter?
+
+--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des épaules et de la tête.
+
+--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir à
+Paris?
+
+--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui
+allait toujours en croissant.
+
+--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si
+difficile de revenir à Paris?
+
+--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous étions
+convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me
+conseille la paix et les embrassades.
+
+--Eh bien! demanda Catherine avec anxiété, que répondez-vous?
+
+--Ma mère, je réfléchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec
+Bussy de cette contradiction, et demain....
+
+--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagné la bataille.
+
+--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-être raison.
+
+Et tous deux se séparèrent après s'être embrassés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI
+ÉTAIT UNE PREUVE QU'IL N'ÉTAIT PAS TOUT A FAIT MORT.
+
+
+Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare.
+Remy s'avouait cela à lui-même, tout en courant sur un des meilleurs
+chevaux des écuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il
+venait, sur ce point, après M. de Monsoreau; force lui avait donc été
+d'en prendre un autre.
+
+--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin à lui-même; et, de son
+côté, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voilà pourquoi
+je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur
+pour deux.
+
+Puis il ajoutait, en respirant à pleine poitrine:
+
+--En vérité, je crois que mon coeur n'est plus assez large.
+
+Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je
+vais faire à madame Diane.
+
+Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre, des salutations, des
+révérences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des
+pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'exécuterai à
+moi tout seul.
+
+Quant à M. de Saint-Luc, s'il est encore au château, ce dont je doute,
+un vivat et des actions de grâces en latin. Il ne sera pas funèbre,
+lui, j'en suis sûr....
+
+Ah! j'approche.
+
+En effet, le cheval, après avoir pris à gauche, puis à droite, après
+avoir suivi le sentier fleuri, après avoir traversé le taillis et la
+haute futaie, était entré dans le fourré qui conduisait à la muraille.
+
+--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand
+veneur; ceux sur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus
+beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!
+
+Remy approchait de plus en plus de la muraille.
+
+Tout à coup le cheval s'arrêta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe;
+Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas à ce temps
+d'arrêt, faillit sauter par-dessus la tête de Mithridate.
+
+C'était ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et
+place de Roland.
+
+Remy, que la pratique avait fait écuyer sans peur, mit ses éperons
+dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il
+avait sans doute reçu ce nom à cause de la ressemblance que son
+caractère obstiné présentait avec celui du roi du Pont.
+
+Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle
+arrêtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de
+sang, que peu à peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se
+couronnait d'une petite mousse rose.
+
+--Tiens! s'écria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc
+aurait transpercé M. de Monsoreau?
+
+Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.
+
+A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un
+corps qui paraissait plus roide encore.
+
+Les jambes étaient allongées, le corps était adossé à la muraille.
+
+--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons,
+si la veuve le laisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c'est
+bon signe pour nous, et l'oraison funèbre se fera en pirouettes, en
+ronds de jambe et en polonaise.
+
+Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelques pas en avant dans la
+direction du corps.
+
+--C'est drôle! dit-il, le voilà mort ici, parfaitement mort, et
+cependant le sang est là-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de
+là-bas ici, ou plutôt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charité même,
+l'aura adossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête.
+Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace;
+mort roide, là, une, deux!
+
+Et Remy passa dans le vide un dégagement avec son doigt.
+
+Tout à coup, il recula stupide, et la bouche béante: les deux yeux
+qu'il avait vu ouverts s'étaient refermés, et une pâleur, plus livide
+encore que celle qui l'avait frappé d'abord, s'était étendue sur la
+face du défunt.
+
+Remy devint presque aussi pâle que M. de Monsoreau; mais, comme il
+était médecin, c'est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en
+se grattant le bout du nez:
+
+--_Credere portentis mediocre_. S'il a fermé les yeux, c'est qu'il
+n'est pas mort.
+
+Et comme, malgré son matérialisme, la position était désagréable,
+comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il
+n'était convenable, il s'assit ou plutôt il se laissa glisser au pied
+de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face à face avec le cadavre.
+
+--Je ne sais pas trop, se dit-il, où j'ai lu qu'après la mort il se
+produisait certains phénomènes d'action, qui ne décèlent qu'un
+affaissement de la matière, c'est-à-dire un commencement de
+corruption.
+
+Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie même après sa mort;
+c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermés
+tout de bon, mais encore la pâleur a augmenté, _color albus, chroma
+chlôron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Cicéron qui était
+un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il
+est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon épée d'un
+pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien
+trépassé.
+
+Et Remy se disposait à faire cette charitable épreuve; déjà même il
+portait la main à son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent
+de nouveau.
+
+Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa
+comme mû par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.
+
+Cette fois les yeux du mort restèrent écarquillés.
+
+--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous
+voilà dans une belle position.
+
+Alors une pensée se présenta naturellement à l'esprit du jeune homme.
+
+--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.
+
+Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effaré,
+qu'on eût dit qu'il pouvait lire dans l'âme de ce passant de quelle
+nature étaient ses intentions.
+
+--Fi! s'écria tout à coup Remy, fi! la hideuse pensée. Dieu m'est
+témoin que, s'il était là tout droit, sur ses jambes, brandissant sa
+rapière, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est
+maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un
+crime, ce serait une infamie.
+
+--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.
+
+--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis médecin, et,
+par conséquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui
+souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque
+le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la même
+espèce,--_genus homo._
+
+--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis
+l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de médecin.
+
+--Au secours! répéta le blessé.
+
+--Me voilà, dit Remy.
+
+--Allez me chercher un prêtre, un médecin.
+
+--Le médecin est tout trouvé, et peut-être vous dispensera-t-il du
+prêtre.
+
+--Le Haudoin! s'écria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel
+hasard?
+
+Comme on le voit, M. de Monsoreau était fidèle à son caractère; dans
+son agonie il se défiait et interrogeait.
+
+Remy comprit toute la portée de cette interrogation. Ce n'était pas un
+chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire.
+La question était donc presque naturelle.
+
+--Comment êtes-vous ici? redemanda Monsoreau, à qui les soupçons
+rendaient quelque force.
+
+--Pardieu! répondit le Haudoin, parce qu'à une lieue d'ici j'ai
+rencontré M. de Saint-Luc.
+
+--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blêmissant de douleur et de
+colère à la fois.
+
+--Alors il m'a dit: «Remy, courez dans le bois, et, à l'endroit appelé
+le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.»
+
+--Mort! répéta Monsoreau.
+
+--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour
+cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous êtes vaincu.
+
+--Et maintenant, dites-moi, vous parlez à un homme, ne craignez donc
+rien, dites-moi, suis-je blessé mortellement?
+
+--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais
+tâcher, voyons.
+
+Nous avons dit que la conscience du médecin l'avait emporté sur le
+dévouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec
+toutes les précautions d'usage, il lui enleva son manteau, son
+pourpoint et sa chemise.
+
+L'épée avait pénétré au-dessus du téton droit, entre la sixième et la
+septième côte.
+
+--Hum! fit Rémi, souffrez-vous beaucoup?
+
+--Pas de la poitrine, du dos.
+
+--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?
+
+--Au-dessous de l'omoplate.
+
+--Le fer aura rencontré un os, fit Remy: de là la douleur.
+
+Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siège
+d'une souffrance plus vive.
+
+--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontré du tout,
+et il est entré comme il est sorti. Peste! le joli coup d'épée,
+monsieur le comte; à la bonne heure, il y a plaisir à soigner les
+blessés de M. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
+
+Monsoreau s'évanouit; mais Remy ne s'inquiéta point de cette
+faiblesse.
+
+--Ah! voilà, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit être.
+Il tâta les mains et les jambes: froides aux extrémités. Il appliqua
+l'oreille à la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa
+doucement dessus: matité du son. Diable, diable, le veuvage de madame
+Diane pourrait bien n'être qu'une affaire de chronologie.
+
+En ce moment, une légère mousse rougeâtre et rutilante vint humecter
+les lèvres du blessé.
+
+Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il
+déchira une bande de la chemise du blessé, et lui comprima le bras.
+
+--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane
+n'est peut-être pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il
+coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma
+foi! on est médecin avant tout.
+
+Le sang, en effet, après avoir, pour ainsi dire, hésité un instant,
+venait de jaillir de la veine; presque en même temps qu'il se faisait
+jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.
+
+--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout était fini.
+
+--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est même possible....
+
+--Que j'en réchappe.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez,
+ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne
+en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil,
+elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrête. Ah!
+c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là!
+attendez, que j'essuie vos lèvres.
+
+Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres du comte.
+
+--D'abord, dit le blessé, j'ai craché le sang à pleine bouche.
+
+--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voilà déjà l'hémorrhagie
+arrêtée. Bon! cela va bien, ou plutôt tant pis!
+
+--Comment! tant pis?
+
+--Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je
+veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le
+bonheur de vous guérir.
+
+--Comment! vous avez peur?
+
+--Oui, je m'entends.
+
+--Vous croyez donc que j'en reviendrai?
+
+--Hélas!
+
+--Vous êtes un singulier docteur, monsieur Remy.
+
+--Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons.
+
+Remy venait d'arrêter la saignée: il se leva.
+
+--Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte.
+
+--Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est
+pas l'embarras, je devrais bien plutôt lui donner le conseil de crier.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Heureusement. Maintenant vous voilà pansé.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je vais au château chercher du renfort.
+
+--Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps?
+
+--Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement;
+tâchez de ne pas tousser, ne dérangeons pas ce précieux caillot.
+Quelle est la maison la plus voisine?
+
+--Le château de Méridor.
+
+--Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite
+ignorance.
+
+--Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou
+suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille.
+
+--Bien, j'y cours.
+
+--Merci, homme généreux! s'écria Monsoreau.
+
+--Si tu savais, en effet, à quel point je le suis, balbutia Remy, tu
+me remercierais bien davantage.
+
+Et, remontant sur son cheval, il se lança au galop dans la direction
+indiquée.
+
+Au bout de cinq minutes, il arriva au château, dont tous les
+habitants, empressés et remuants comme des fourmis dont on a forcé la
+demeure, cherchaient dans les fourrés, dans les retraits, dans les
+dépendances, sans pouvoir trouver la place où gisait le corps de leur
+maître: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donné une
+fausse adresse.
+
+Remy tomba comme un météore au milieu d'eux et les entraîna sur ses
+pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de
+Monsoreau ne put s'empêcher de le regarder avec surprise.
+
+Une pensée bien secrète, bien voilée, apparut à son esprit, et, dans
+une seconde, elle ternit l'angélique pureté de cette âme.
+
+--Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que
+Remy s'éloignait emportant civière, charpie, eau fraîche, enfin toutes
+les choses nécessaires au pansement.
+
+Esculape lui-même n'eût pas fait plus avec ses ailes de divinité.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MÉRIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU
+DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE
+MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI.
+
+
+Aussitôt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mère, le premier
+s'était empressé d'aller trouver Bussy pour connaître la cause de cet
+incroyable changement qui s'était fait en lui.
+
+Bussy, rentré chez lui, lisait pour la cinquième fois la lettre de
+Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus
+agréables.
+
+De son côté, Catherine, retirée chez elle, faisait venir ses gens, et
+commandait ses équipages pour un départ qu'elle croyait pouvoir fixer
+au lendemain ou au surlendemain au plus tard.
+
+Bussy reçut le prince avec un charmant sourire.
+
+--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine
+de passer chez moi?
+
+--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.
+
+--A moi?
+
+--Oui, à toi.
+
+--J'écoute, monseigneur.
+
+--Comment! s'écria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap
+contre les suggestions de ma mère, et de soutenir vaillamment le choc;
+je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont
+émoussés sur moi, tu viens me dire: «Ôtez votre cuirasse, monseigneur;
+ôtez-la.»
+
+--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce
+que j'ignorais dans quel but était venue madame Catherine. Mais
+maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et
+pour la plus grande fortune de Votre Altesse....
+
+--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus
+grande fortune; comment comprends-tu donc cela?
+
+--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher
+de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent
+certaines personnes, que vous songiez à devenir roi de France.
+
+Le duc regarda sournoisement Bussy.
+
+--Quelques-uns vous le conseilleront peut-être, monseigneur, dit le
+jeune homme; mais ceux-là, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels
+ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous
+en débarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se
+trompent.
+
+Le duc fit la grimace.
+
+--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos
+reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions
+de livres, des alliances à l'étranger; et puis, enfin, voulez-vous
+aller contre votre seigneur?
+
+--Monseigneur ne s'est pas gêné d'aller contre moi, dit le duc.
+
+--Ah! si vous le prenez sur ce pied-là, vous avez raison;
+déclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de
+France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si
+vous grandissez, je grandirai avec vous.
+
+--Qui te parle d'être roi de France? repartit aigrement le duc; tu
+discutes là une question que jamais je n'ai proposé à personne de
+résoudre, pas même à moi.
+
+--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion
+entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.
+
+--Nous sommes d'accord?
+
+--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de
+gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit
+signée, un subside à l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous
+le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage à rien. De cette façon,
+nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons...
+Dieu sait où!
+
+--Mais, une fois à Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois
+qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.
+
+--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de
+vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mère?
+
+--Elle m'a offert bien des choses.
+
+--Je comprends, cela vous inquiète?
+
+--Oui.
+
+--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de
+gardes, cette compagnie fût-elle commandée par Bussy.
+
+--Sans doute elle a offert cela.
+
+--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre
+capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribérac
+enseigne. Laissez-nous à nous quatre composer cette compagnie comme
+nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte à vos talons,
+si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous
+passerez, même le roi.
+
+--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.
+
+--Songez-y, monseigneur.
+
+--Oui; mais que lisais-tu là si attentivement, quand je suis arrivé?
+
+--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.
+
+--Une lettre.
+
+--Qui vous intéresse encore plus que moi; où diable avais-je donc la
+tête de ne pas vous la montrer tout de suite.
+
+--C'est donc une grande nouvelle.
+
+--Oh! mon Dieu oui, et même une triste nouvelle: M. de Monsoreau est
+mort.
+
+--Plaît-il! s'écria le duc avec un mouvement si marqué de surprise,
+que Bussy, qui avait les yeux fixés sur le prince, crut, au milieu de
+cette surprise, remarquer une joie extravagante.
+
+--Mort, monseigneur.
+
+--Mort, M. de Monsoreau?
+
+--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?
+
+--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout à coup.
+
+--C'est selon. Si l'on vous tue.
+
+--Il a donc été tué?
+
+--Il paraît que oui.
+
+--Par qui?
+
+--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.
+
+--Ah! ce cher Saint-Luc, s'écria le prince.
+
+--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher
+Saint-Luc!
+
+--Il est des amis de mon frère, dit le duc, et, du moment où nous nous
+réconcilions, les amis de mon frère sont les miens.
+
+--Ah! monseigneur, à la bonne heure, et je suis charmé de vous voir
+dans de pareilles dispositions.
+
+--Et tu es sûr....?
+
+--Dame! aussi sûr qu'on peut l'être. Voici un billet de Saint-Luc qui
+m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrédule que vous, et
+que je doutais, monseigneur, j'ai envoyé mon chirurgien Remy, pour
+constater le fait, et présenter mes compliments de condoléance au
+vieux baron.
+
+--Mort! Monsoreau mort! répéta le duc d'Anjou; mort _tout seul._
+
+--Le mot lui échappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait échappé.
+Tous deux étaient d'une effroyable naïveté.
+
+--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui
+l'a tué.
+
+--Oh! je m'entends, dit le duc.
+
+--Monseigneur l'avait-il par hasard donné à tuer par un autre? demanda
+Bussy.
+
+--Ma foi non, et toi.
+
+--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire
+faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis obligé de la
+faire moi-même.
+
+--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.
+
+--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, à ce pauvre
+comte?
+
+--Non, c'est toi qui lui en voulais.
+
+--Moi, c'était tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en
+rougissant malgré lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part
+de Votre Altesse, une affreuse humiliation.
+
+--Tu t'en souviens encore?
+
+--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont
+il était le serviteur, l'ami, l'âme damnée....
+
+--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui
+devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.
+
+--Seller lés chevaux, et pourquoi faire?
+
+--Pour aller à Méridor, je veux faire mes compliments de condoléance à
+madame Diane. D'ailleurs, cette visite était projetée depuis
+longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais
+je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi,
+mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui.
+
+--Ma foi, se dit Bussy en lui-même, à présent que le Monsoreau est
+mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu
+m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la défendrai bien tout
+seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons
+de l'occasion.
+
+Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.
+
+Un quart d'heure après, tandis que Catherine dormait ou feignait de
+dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix
+gentilshommes, montés sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers
+Méridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe
+fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.
+
+A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du château vint
+au bord du fossé demander le nom des visiteurs.
+
+--Le duc d'Anjou! cria le prince.
+
+Aussitôt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit
+accourir tous les serviteurs au pont-levis.
+
+Bientôt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les
+corridors et sur les perrons; les fenêtres des tourelles s'ouvrirent;
+on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron
+parut au seuil, tenant à la main les clefs de son château.
+
+--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regretté, dit le duc; vois
+donc, Bussy, comme tous ces gens-là ont des figures naturelles.
+
+Une femme parut sur le perron.
+
+--Ah! voilà la belle Diane, s'écria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?
+
+--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais,
+ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.
+
+Diane sortait en effet de la maison, mais immédiatement derrière Diane
+sortait une civière, sur laquelle, couché, l'oeil brillant de fièvre
+ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable à un
+sultan des Indes sur son palanquin qu'à un mort sur sa couche funèbre.
+
+--Oh! oh! Qu'est ceci? s'écria le duc, s'adressant à son compagnon,
+devenu plus blanc que le mouchoir à l'aide duquel il essayait d'abord
+de dissimuler son émotion.
+
+--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un
+violent effort, sa main en l'air.
+
+--Tout beau! fit une voix derrière lui, vous allez rompre le caillot.
+
+--C'était Remy, qui, fidèle jusqu'au bout à son rôle de médecin,
+faisait au blessé cette prudente recommandation.
+
+Les surprises ne durent pas longtemps à la cour, sur les visages du
+moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupéfaction en
+sourire.
+
+--Oh! mon cher comte, s'écria-t-il, quelle heureuse surprise!
+Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous étiez mort?
+
+--Venez, venez, monseigneur, dit le blessé, venez, que je baise la
+main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort,
+mais encore j'en réchapperai, je l'espère, pour vous servir avec plus
+d'ardeur et de fidélité que jamais.
+
+Quant à Bussy, qui n'était ni prince ni mari, ces deux positions
+sociales où la dissimulation est de première nécessité, il sentait une
+sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce
+trésor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal à voir, si près de
+son possesseur.
+
+--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son
+Altesse, recevez tous mes remercîments, car c'est presque à vous que
+je dois la vie.
+
+--Comment! à moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le
+raillait.
+
+--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est
+pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui
+levait des bras désespérés au ciel, et qui eût voulu se cacher dans
+les entrailles de la terre; c'est à lui que mes amis doivent de me
+posséder encore.
+
+Et, malgré les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il
+gardât le silence, et que lui prenait pour des recommandations
+hygiéniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse,
+l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.
+
+Le duc fronça le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression
+effrayante.
+
+Le pauvre garçon, caché derrière Monsoreau, se contenta de répliquer
+par un geste qui voulait dire:
+
+--Hélas! ce n'est point ma faute.
+
+--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouvé un
+jour mourant comme il m'a trouvé moi-même. C'est un lien d'amitié
+entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau
+aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme
+lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur.
+
+Bussy crut remarquer que l'éclair qui avait un instant brillé en
+prononçant ces paroles dans l'oeil fiévreux du comte était à l'adresse
+de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.
+
+--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main à
+Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que
+nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire à être
+un séjour de bénédictions et de joie. Quant à vous, Monsoreau,
+reposez-vous; le repos sied aux blessés.
+
+--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez
+Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera à
+Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et,
+partout où vous irez, j'irai.
+
+Pour le coup, on eût cru que le duc démêlait la véritable pensée du
+comte, car il quitta la main de Diane.
+
+Dès lors Monsoreau respira.
+
+--Approchez d'elle, dit tout bas Remy à l'oreille de Bussy.
+
+Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la
+main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.
+
+--Voilà bien du changement, monsieur le comte, dit Diane à demi-voix.
+
+--Hélas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!
+
+Il va sans dire que le baron déploya, à l'égard du prince et des
+gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale
+hospitalité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DU DÉSAGRÉMENT DES LITIÈRES TROP LARGES ET DES PORTES TROP ÉTROITES.
+
+
+Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau
+lui donnait une liberté dont il se fût bien gardé de ne point user.
+Les jaloux ont ce privilège qu'ayant rudement fait la guerre pour
+conserver leur bien ils ne sont point épargnés, quand une fois les
+braconniers ont mis le pied sur leurs terres.
+
+--Madame, disait Bussy à Diane, je suis en vérité le plus misérable
+des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseillé au prince de
+retourner à Paris et de s'accommoder avec sa mère; il a consenti, et
+voilà que vous restez en Anjou.
+
+--Oh! Louis, répondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts
+effilés la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux?
+Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe
+comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous?
+
+--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et
+voilà pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort à plaindre.
+Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je
+retourne à Paris, à cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et
+je me sens lâche.
+
+Diane regarda Bussy; tant de douleur éclatait dans ses yeux, qu'elle
+baissa la tête et qu'elle se prit à réfléchir.
+
+Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains
+jointes.
+
+--Eh bien! dit tout à coup Diane, vous irez à Paris, Louis, et moi
+aussi.
+
+--Comment! s'écria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?
+
+--Je le quitterais, répondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non,
+croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.
+
+--Blessé, malade comme il est, impossible!
+
+--Il viendra, vous dis-je.
+
+Et aussitôt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince,
+lequel répondait de fort mauvaise humeur à Monsoreau, dont Ribérac,
+Antraguet et Livarot entouraient la litière.
+
+A l'aspect de Diane, le front du comte se rasséréna; mais cet instant
+de calme ne fut pas de longue durée, il passa comme passe un rayon de
+soleil entre deux orages.
+
+Diane s'approcha du duc, et le comte fronça le sourcil.
+
+--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse
+passionnée pour les fleurs. Venez, je veux montrer à Votre Altesse les
+plus belles fleurs de tout l'Anjou.
+
+François lui offrit galamment la main.
+
+--Où conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau
+inquiet.
+
+--Dans la serre, monsieur.
+
+--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.
+
+--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne
+pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.
+
+Diane sourit à Bussy d'une façon qui promettait merveilles.
+
+--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous
+quittez l'Anjou, et je me charge du reste.
+
+--Bien! fit Bussy.
+
+Et il s'approcha du prince, tandis que la litière du Monsoreau
+tournait derrière un massif.
+
+--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrétion surtout; que le Monsoreau ne
+sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il pourrait prévenir la reine-mère de nos intentions pour
+s'en faire une amie, et que, sachant la résolution prise, madame
+Catherine pourrait bien être moins disposée à nous faire des
+largesses.
+
+--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en défies donc?
+
+--Du Monsoreau? parbleu!
+
+--Eh bien! moi aussi; je crois, en vérité, qu'il a fait exprès le
+mort.
+
+--Non, par ma foi, il a bel et bien reçu un coup d'épée à travers la
+poitrine; cet imbécile de Remy, qui l'a tiré d'affaire, l'a cru
+lui-même mort un instant; il faut, en vérité, qu'il ait l'âme
+chevillée dans le corps.
+
+On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une façon plus
+charmante que jamais.
+
+Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir après;
+mais, quand sa litière se présenta pour passer, on s'aperçut qu'il
+était impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, était
+longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses,
+et la litière de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.
+
+A la vue de cette porte trop étroite et de cette litière trop large,
+le Monsoreau poussa un rugissement.
+
+Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes désespérés
+de son mari.
+
+Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de
+laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait
+parfaitement clair, demeura près de Monsoreau en lui disant avec une
+parfaite tranquillité:
+
+--Vous vous entêtez inutilement, monsieur le comte; cette porte est
+trop étroite, et jamais vous ne passerez par là.
+
+--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette
+serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs étrangères qui
+répandent les parfums les plus vénéneux. Monseigneur!....
+
+Mais François n'écoutait pas. Malgré sa prudence accoutumée, heureux
+de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonçait dans les
+verdoyants détours.
+
+Bussy encourageait Monsoreau à patienter avec la douleur; mais, malgré
+les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne
+put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il
+semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'évanouit.
+
+Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blessé fût reconduit
+dans sa chambre.
+
+--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?
+
+--Eh! pardieu! dit Bussy, achève ce que tu as si bien commencé: reste
+près de lui, et guéris-le.
+
+Puis il annonça à Diane l'accident arrivé à son mari.
+
+Diane quitta aussitôt le duc d'Anjou et s'achemina vers le château.
+
+--Avons-nous réussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa à ses côtés.
+
+--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu
+Gertrude.
+
+Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane.
+Aussitôt que Diane fût éloignée, les recommandations du comte lui
+revinrent à l'esprit, et il sortit du bâtiment.
+
+Ribérac, Livarot et Antraguet le suivirent.
+
+Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, à qui Remy faisait
+respirer des sels.
+
+Le comte ne tarda pas à rouvrir les yeux.
+
+Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy
+avait prévu ce premier mouvement, et le comte était attaché sur son
+matelas.
+
+Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il
+aperçut Diane debout à son chevet.
+
+--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour
+vous dire que ce soir nous partons pour Paris.
+
+Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention à
+Remy que s'il n'était pas là.
+
+--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre
+blessure?
+
+--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime
+mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce
+soir nous partirons.
+
+--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.
+
+--Il me plaît ainsi; faites donc vos préparatifs, je vous prie.
+
+--Mes préparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir
+quelle cause a amené cette subite détermination?
+
+--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs à
+montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez
+larges pour que ma litière entre partout.
+
+Diane s'inclina.
+
+--Mais, madame, dit Remy.
+
+--M. le comte le veut, répondit Diane, mon devoir est d'obéir.
+
+Et Remy crut reconnaître, à un signe de la jeune femme, qu'il devait
+cesser ses observations.
+
+Il se tut tout en grommelant:
+
+--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la
+médecine.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprêtait à quitter Méridor. Il
+témoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui
+avait fait et remonta à cheval.
+
+Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc
+que sa maîtresse, retenue près du comte, ne pouvait avoir l'honneur de
+lui présenter ses hommages, et tout bas, à Bussy, que Diane partait le
+soir.
+
+On partit.
+
+Le duc avait les volontés dégénérescentes, ou plutôt les
+perfectionnements de ses caprices.
+
+Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante
+lui fut une amorce.
+
+Comme il ignorait la résolution prise par le grand veneur, tout le
+long du chemin il ne cessa de méditer sur le danger qu'il y aurait à
+obéir trop facilement aux désirs de la reine-mère.
+
+Bussy avait prévu cela, et il comptait bien sur ce désir de rester.
+
+--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai réfléchi.
+
+--Bon! monseigneur. Et à quoi? demanda le jeune homme.
+
+--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux
+raisonnements de ma mère.
+
+--Vous avez raison; elle se croit déjà bien assez profonde politique
+comme cela.
+
+--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutôt en
+traînant huit jours; en donnant quelques fêtes auxquelles nous
+appellerons la noblesse, nous montrerons à notre mère combien nous
+sommes forts.
+
+--Puissamment raisonné, monseigneur. Cependant il me semble....
+
+--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grâce à ce délai,
+j'arracherai de nouvelles conditions à ma mère; c'est moi qui te le
+dis.
+
+Bussy parut réfléchir profondément.
+
+--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tâchez qu'au
+lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le
+roi, par exemple....
+
+--Eh bien! le roi?
+
+--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est
+très-irascible, le roi.
+
+--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer
+mon frère de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera
+les huit jours dont j'ai besoin.
+
+--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.
+
+Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.
+
+--Si je changeais de résolution, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Eh! malgré la promesse faite à votre frère, vous en changerez si
+l'intérêt vous y pousse, n'est-ce pas?
+
+--Dame! fit le prince.
+
+--Très-bien! et alors on enverra votre ambassadeur à la Bastille.
+
+--Nous ne le préviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons
+une lettre.
+
+--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prévenez-le.
+
+--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.
+
+--Allons donc!
+
+--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?
+
+--Oui, j'en connais un.
+
+--Lequel?
+
+--Moi, monseigneur.
+
+--Toi?
+
+--Oui, moi... J'aime les négociations difficiles.
+
+--Bussy, mon cher Bussy, s'écria le duc, si tu fais cela, tu peux
+compter sur mon éternelle reconnaissance.
+
+Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont
+lui parlait Son Altesse.
+
+Le duc crut qu'il hésitait.
+
+--Et je te donnerai dix mille écus pour ton voyage, ajouta-t-il.
+
+--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus généreux: est-ce que
+l'on paye ces choses-là?
+
+--Ainsi tu pars?
+
+--Je pars.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Et quand cela?
+
+--Dame! quand vous voudrez.
+
+--Le plus tôt serait le mieux.
+
+--Oui, eh bien!
+
+--Eh bien?
+
+--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.
+
+--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc réellement?
+
+--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse,
+vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc
+convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi
+de la reine-mère quelque bonne abbaye.
+
+--J'y songe déjà, mon ami.
+
+--Alors adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Prends congé de ma mère.
+
+--J'aurai cet honneur.
+
+En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus léger qu'un écolier
+pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la récréation, fit sa
+visite à Catherine, et s'apprêta pour partir aussitôt que le signal du
+départ lui viendrait de Méridor.
+
+Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'était
+senti si faible après cette émotion éprouvée, qu'il avait jugé
+lui-même qu'il avait besoin de cette nuit de repos.
+
+Mais, vers sept heures, le même palefrenier qui avait apporté la
+lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que, malgré les larmes du
+vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour
+Paris dans une litière qu'escortaient à cheval Diane, Remy et
+Gertrude.
+
+Cette litière était portée par huit hommes qui, de lieue en lieue,
+devaient se relayer.
+
+Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sellé
+depuis la veille et prit le même chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DANS QUELLES DISPOSITIONS ÉTAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC
+REPARUT A LA COUR.
+
+
+Depuis le départ de Catherine, le roi quelle que fût sa confiance dans
+l'ambassadeur qu'il avait envoyé dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne
+songeait plus qu'à s'armer contre les tentatives de son frère.
+
+Il connaissait, par expérience, le génie de sa maison; il savait tout
+ce que peut un prétendant à la couronne, c'est-à-dire l'homme nouveau
+contre le possesseur légitime, c'est-à-dire contre l'homme ennuyeux et
+prévu.
+
+Il s'amusait, ou plutôt il s'ennuyait, comme Tibère, à dresser des
+listes de proscription, où l'on inscrivait, par ordre alphabétique,
+tous ceux qui ne se montraient pas zélés a prendre le parti du roi.
+
+Ces listes devenaient chaque jour plus longues.
+
+Et à l'_S_ et à l'_L_, c'est-à dire plutôt deux fois qu'une, le roi
+inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.
+
+Au reste, la colère du roi contre l'ancien favori était bien servie
+par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des
+courtisans et par les amères récriminations de la fuite en Anjou de
+l'époux de Jeanne de Cossé, fuite qui était une trahison depuis le
+jour où le duc, fuyant lui-même, avait dirigé sa course vers cette
+province.
+
+En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor ne devait-il pas être considéré
+comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant préparer les logements
+du prince à Angers?
+
+Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette
+émotion, Chicot, encourageant les mignons à affiler leurs dagues et
+leurs rapières, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majesté
+Très-Chrétienne, Chicot, disons-nous, était magnifique à voir.
+
+D'autant plus magnifique à voir, que, tout en ayant l'air de jouer le
+rôle de la mouche du coche, Chicot jouait en réalité un rôle beaucoup
+plus sérieux. Chicot, petit à petit, et pour ainsi dire homme par
+homme, mettait sur pied une armée pour le service de son maître.
+
+Tout à coup, une après-midi, tandis que le roi soupait avec la reine,
+dont, à chaque péril politique, il cultivait la société plus
+assidûment, et que le départ de François avait naturellement amenée
+près de lui, Chicot entra les bras étendus et les jambes écartées,
+comme les pantins que l'on écarte à l'aide d'un fil.
+
+--Ouf! dit-il.
+
+--Quoi? demanda le roi.
+
+--M. de Saint-Luc, fit Chicot.
+
+--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majesté.
+
+--Oui.
+
+--A Paris?
+
+--Oui.
+
+--Au Louvre?
+
+--Oui.
+
+Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et
+tout tremblant.
+
+Il eût été difficile de dire quel sentiment l'animait.
+
+--Pardon, dit-il à la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa
+serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'État qui ne
+regardent point les femmes.
+
+--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'État.
+
+La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre à son
+mari.
+
+--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plaît; je vais entrer dans
+mon cabinet.
+
+--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intérêt qu'elle eut
+constamment pour son ingrat époux, ne vous mettez pas en colère, je
+vous prie.
+
+--Dieu le veuille! répondit Henri sans remarquer l'air narquois avec
+lequel Chicot tortillait sa moustache.
+
+Henri s'éloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.
+
+Une fois dehors:
+
+--Que vient-il faire ici, le traître? demanda Henri d'une voix émue.
+
+--Qui sait? fit Chicot.
+
+--Il vient, j'en suis sûr, comme député des États d'Anjou. Il vient
+comme ambassadeur de mon frère; car ainsi vont les rébellions: ce sont
+des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent
+toutes sortes de bénéfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et
+qui, de provisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et
+immuables. Celui-ci a flairé la rébellion, et il s'en est fait un
+sauf-conduit pour venir m'insulter ici.
+
+--Qui sait? dit Chicot.
+
+Le roi regarda le laconique personnage.
+
+--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un
+pas inégal et qui décelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour
+me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un
+peu abusif peut-être, lui n'ayant pas commis, après tout, de crime
+qualifié, hein?
+
+--Qui sait? continua Chicot.
+
+--Ah! fit Henri, tu répètes, comme mon papegeai, toujours la même
+chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton éternel: Qui
+sait?
+
+--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes éternelles
+questions?
+
+--On répond quelque chose, au moins.
+
+--Et que veux-tu que je te réponde? Me prends-tu, par hasard, pour le
+Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour
+Manto? Eh! c'est toi-même qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes
+suppositions!
+
+--Monsieur Chicot...
+
+--Après, monsieur Henri?
+
+--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.
+
+--N'aie pas de douleur, mordieu!
+
+--Mais tout le monde me trahit!
+
+--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?
+
+Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, où, sur
+l'étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient déjà réunis
+tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutôt à la tête
+desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache
+hérissée comme un dogue qui demande le combat.
+
+Saint-Luc était là, debout, au milieu de tous ces menaçants visages,
+sentant bruire autour de lui toutes ces colères, et ne se troublant
+pas le moins du monde. Chose étrange! il avait amené sa femme, et
+l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.
+
+Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les
+insolents du même regard dont ils le regardaient.
+
+Par égard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'étaient écartés,
+malgré leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'étaient tus, malgré leur
+désir de lui adresser quelques paroles désagréables.
+
+C'était dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.
+
+Jeanne, modestement enveloppée dans sa mante de voyage, attendait, les
+yeux baissés.
+
+Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau, attendait; de son côté,
+avec une attitude qui semblait plutôt appeler que craindre la
+provocation.
+
+Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce
+que revenait faire Saint-Luc à cette cour où chacun, désireux de se
+partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.
+
+En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente était grande,
+lorsque le roi parut.
+
+Henri entra, tout agité, tout occupé de s'exciter lui-même. Cet
+essoufflement perpétuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle
+la dignité chez les princes.
+
+Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes
+qu'aurait dû prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de
+Saint-Luc, ce qu'aurait dû commencer par faire Henri III.
+
+--Ah! monsieur, vous ici? s'écria tout d'abord le roi, sans faire
+attention à ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau
+des arènes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient
+qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannières, que la
+couleur rouge.
+
+--Oui, Sire, répondit simplement et modestement Saint-Luc en
+s'inclinant avec respect.
+
+Cette réponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de
+calme et de déférence communiqua si peu à son esprit aveuglé ces
+sentiments de raison et de mansuétude que doit exciter la réunion du
+respect des autres et de la dignité de soi-même, que le roi continua
+sans intervalle:
+
+--Vraiment, votre présence au Louvre me surprend étrangement.
+
+A cette agression brutale, un silence de mort s'établit autour du roi
+et de son favori.
+
+C'était le silence qui s'établit en un champ clos autour de deux
+adversaires qui vont vider une question suprême.
+
+Saint-Luc le rompit le premier.
+
+--Sire, dit-il avec son élégance habituelle et sans paraître troublé
+le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que
+d'une chose: c'est que, dans les circonstances où elle se trouve,
+Votre Majesté ne m'ait pas attendu.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? répliqua Henri avec un orgueil tout à
+fait royal et en relevant sa tête, qui, dans les grandes
+circonstances, prenait une incomparable expression de dignité.
+
+--Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majesté court un danger.
+
+--Un danger! s'écrièrent les courtisans.
+
+--Oui, messieurs, un danger grand, réel, sérieux, un danger dans
+lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de
+tous ceux qui lui sont dévoués; et, convaincu que, dans un danger
+pareil à celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je
+viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes très-humbles
+services.
+
+--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire:
+Qui sait?
+
+Henri III ne répondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblée;
+l'assemblée était émue et offensée; mais Henri distingua bientôt dans
+le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la
+plupart des coeurs.
+
+Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont était
+incapable la majorité de l'assemblée, c'est-à-dire quelque chose de
+bien.
+
+Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout à coup.
+
+--Monsieur, répondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos
+services nous sont dus.
+
+--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais,
+Sire, répondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de
+gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la
+mienne, heureux que Votre Majesté veuille bien me compter toujours au
+nombre de ses débiteurs.
+
+Henri, désarmé par cette douceur et cette humilité persévérantes, fit
+un pas vers Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous
+dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?
+
+--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait
+le roi, qu'il n'y avait plus dans son maître ni reproche ni colère, je
+reviens purement et simplement pour revenir, et cela à franc étrier.
+Maintenant, Votre Majesté peut me faire jeter à la Bastille dans une
+heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire,
+l'Anjou est en feu; la Touraine va se révolter; la Guyenne se lève
+pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le
+midi de la France.
+
+--Et il y est bien aidé, n'est-ce pas? s'écria le roi.
+
+--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni
+conseils ni représentations n'arrêtent le duc; et M. de Bussy, tout
+ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frère sur la terreur que
+Votre Majesté lui a inspirée.
+
+--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!
+
+Et il sourit dans sa moustache.
+
+--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voilà un habile homme!
+
+Et, poussant le roi du coude:
+
+--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignée de
+main à M. de Saint-Luc.
+
+Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicot faire son compliment à
+l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui
+posant la main sur l'épaule:
+
+--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.
+
+--Ah! Sire, s'écria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouvé
+mon maître bien-aimé!
+
+--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te
+retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas
+reconnu en te voyant passer.
+
+A ces mots, une voix féminine se fit entendre.
+
+--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir déplu à Votre
+Majesté.
+
+Quoique cette voix fût douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette
+voix lui était aussi antipathique que l'était à Auguste le bruit du
+tonnerre.
+
+--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais
+oublié....
+
+Jeanne se jeta à ses genoux.
+
+--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de
+Saint-Luc.
+
+Jeanne saisit la main du roi et la porta à ses lèvres.
+
+Henri la retira vivement.
+
+--Allez, dit Chicot à la jeune femme, allez, convertissez le roi,
+ventre-de-biche! vous êtes assez jolie pour cela.
+
+Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passant son bras autour du col
+de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.
+
+--Ah çà! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?
+
+--Dites, Sire, répondit le courtisan, que la grâce est accordée!
+
+--Madame, dit Chicot à Jeanne indécise, une bonne femme ne doit pas
+quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger.
+
+Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+OU IL EST TRAITÉ DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE
+LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.
+
+
+Il est un des personnages de cette histoire, il en est même deux, des
+faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.
+
+Avec l'humilité d'un auteur de préface antique, nous nous empresserons
+d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute
+l'importance.
+
+Il s'agit d'abord d'un énorme moine, aux sourcils épais, aux lèvres
+rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes épaules, dont le col
+diminue chaque jour de tout ce que prennent de développement la
+poitrine et les joues.
+
+Il s'agit ensuite d'un fort grand âne dont les côtes s'arrondissent et
+se ballonnent avec grâce.
+
+Le moine tend chaque jour à ressembler à un muid calé par deux
+poutrelles.
+
+L'âne ressemble déjà à un berceau d'enfant soutenu par quatre
+quenouilles.
+
+L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Geneviève, où toutes les
+grâces du Seigneur viennent le visiter.
+
+L'autre habite l'écurie du même couvent, où il vit à même d'un
+râtelier toujours plein.
+
+L'un répond au nom de Gorenflot.
+
+L'autre devrait répondre au nom de Panurge.
+
+Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus
+prospère qu'aient jamais rêvé un âne et un moine. Les Génovéfains
+entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux
+divinités de troisième ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le
+paon de Junon et les colombes de Vénus, les frères servants
+engraissent Panurge en l'honneur de son maître.
+
+La cuisine de l'abbaye fume perpétuellement; le vin des clos les plus
+renommés de Bourgogne coule dans les verres les plus larges.
+Arrive-t-il un missionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour
+la propagation; arrive-t-il un légat secret du pape apportant des
+indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frère
+Gorenflot, ce double modèle de l'église prêchante et militante, qui
+manie la parole comme saint Luc et l'épée comme saint Paul; on lui
+montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-à-dire au milieu d'un
+festin. On a échancré une table pour le ventre sacré de Gorenflot, et
+l'on s'épanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur
+que Gorenflot engloutit à lui tout seul la ration des huit plus
+robustes appétits du couvent.
+
+Et quand le nouveau venu a pieusement contemplé cette merveille:
+
+--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en
+levant les yeux au ciel, le frère Gorenflot aime la table et cultive
+les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le
+sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se
+dévouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme
+celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de
+Gargantua.
+
+Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe
+sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement
+devant ses larges narines; les petites huîtres de Flandre, dont il
+engloutit un millier en se jouant, bâillent et se contournent en vain
+dans leur conque nacrée; les bouteilles aux différentes formes restent
+intactes, quoique débouchées; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas
+faim, Gorenflot rêve.
+
+Alors le bruit court que le digne Génovéfain est en extase, comme
+saint François, ou en pamoison, comme sainte Thérèse, et l'admiration
+redouble.
+
+Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus même un saint,
+c'est un demi-dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire que c'est un
+dieu complet.
+
+--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rêverie du frère Gorenflot.
+
+Et l'on s'écarte avec respect.
+
+Le prieur seul attend le moment où frère Gorenflot donne un signe
+quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec
+affabilité et l'interroge avec respect.
+
+Gorenflot lève la tête et regarde le prieur avec des yeux hébétés.
+
+Il sort d'un autre monde.
+
+--Que faisiez-vous, mon digne frère? demande le prieur.
+
+--Moi? dit Gorenflot.
+
+--Oui, vous; vous faisiez quelque chose.
+
+--Oui, mon père, je composais un sermon.
+
+--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement débité dans
+la nuit de la sainte Ligue.
+
+Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot déplore son
+infirmité.
+
+--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le même genre. Ah! quel
+malheur que je n'aie pas écrit celui-là!
+
+--Un homme comme vous a-t-il besoin d'écrire, mon cher frère? Non, il
+parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu
+est en lui, la parole de Dieu coule de ses lèvres.
+
+--Vous croyez, dit Gorenflot.
+
+--Heureux celui qui doute, répond le prieur.
+
+En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les nécessités de
+la position, et qui est engagé par ses antécédents, médite un sermon.
+Foin de Marcus Tullius, de César, de saint Grégoire, de saint
+Augustin, de saint Jérôme et de Tertullien, la régénération de
+l'éloquence sacrée va commencer à Gorenflot. _Rerum novus ordo
+nascitur._
+
+De temps en temps aussi, à la fin de son repas, ou au milieu de ses
+extases, Gorenflot se lève, et, comme si un bras invisible le
+poussait, va droit à l'écurie; arrivé là, il regarde avec amour
+Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le
+pelage plantureux où ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors
+c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente
+plus de hennir, il se roule.
+
+Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent
+d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes à Panurge:
+l'un lui offre des gâteaux, l'autre des biscuits, l'autre des
+macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton
+favorable offraient des gâteaux au miel à Cerbère.
+
+Panurge se laisse faire; il a le caractère accommodant; d'ailleurs,
+lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon à méditer, lui
+qui n'a d'autre réputation à soutenir que sa réputation d'entêtement,
+de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien à désirer, et
+qu'il est le plus heureux des ânes.
+
+Le prieur le regarde avec attendrissement.
+
+--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.
+
+Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le
+sert merveilleusement, et, à tout ce qu'on lui dit, il répond _ita_
+avec une fatuité qui ne manque jamais son effet.
+
+Encouragé par cette adhésion perpétuelle, l'abbé lui dit parfois:
+
+--Vous travaillez trop, mon cher frère, cela vous rend triste de
+coeur.
+
+Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon, comme Chicot répond
+parfois à Sa Majesté Henri III:
+
+--Qui sait?
+
+--Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur,
+désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher
+frère: _Quaedam saturationes minus succedunt._
+
+--_Ita,_ répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse
+pour son âne.
+
+--Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie
+des voyages vous reprendrait-elle?
+
+--Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.
+
+Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot.
+Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un
+immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et
+inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un
+ver le pique au coeur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec
+Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir
+pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.
+
+--Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la
+physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et
+que le séjour du couvent fatigue le révérend père.
+
+--Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une
+vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la
+borne.
+
+Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux
+omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la
+salle basse de la Corne-d'Abondance.
+
+Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain
+où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis
+que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de
+prudence.
+
+Gorenflot est si simple, qu'il n'a même pas pensé à user de sa
+position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: «Frère, il est
+défendu de sortir,» et il n'est point sorti.
+
+On ne se doutait point de cette flamme intérieure qui lui rendait
+pesante la félicité du couvent.
+
+Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui
+dit un matin:
+
+--Très-cher frère, nul ne doit combattre sa vocation; la vôtre est de
+militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le
+Seigneur vous a confiée; seulement, veillez bien sur votre précieuse
+vie, et revenez pour le grand jour.
+
+--Quel grand jour? demande Gorenflot absorbé dans sa joie.
+
+--Celui de la Fête-Dieu.
+
+--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais,
+ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrétiennement par des
+aumônes, donnez-moi quelque argent.
+
+Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit à
+Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.
+
+--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant
+passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter à
+la bourse du prieur.
+
+--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, très-cher frère? demanda Joseph
+Foulon.
+
+--Oui, certainement.
+
+--Confiez-le-moi.
+
+--Volontiers, mais à vous seul.
+
+Le prieur s'approcha de Gorenflot et prêta une oreille attentive.
+
+--Écoutez.
+
+--J'écoute.
+
+--Le fléau qui bat le grain se bat lui-même, dit Gorenflot.
+
+--Oh! magnifique! oh! sublime! s'écria le prieur.
+
+Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire
+Joseph Foulon, répétèrent d'après lui: «Magnifique! sublime!»
+
+--Et maintenant, mon père, suis-je libre, demanda Gorenflot avec
+humilité.
+
+--Oui, mon fils, s'écria le révérend abbé, allez et marchez dans la
+voie du Seigneur.
+
+Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux
+vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.
+
+C'était le jour même où Saint-Luc était arrivé de Méridor. Les
+nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en émotion.
+
+Gorenflot, après avoir suivi la rue Saint-Étienne, venait de prendre à
+droite et de dépasser les Jacobins, quand tout à coup Panurge
+tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.
+
+--Qui va là? s'écria Gorenflot effrayé.
+
+--Ami, répliqua une voix que Gorenflot crut reconnaître.
+
+Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins,
+qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de
+nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait
+sur son âne, il était quelque temps à reprendre son centre de gravité.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Voudriez-vous, mon respectable frère, reprit la voix, m'indiquer le
+chemin de la Corne-d'Abondance?
+
+--Morbleu! s'écria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en
+personne.
+
+--Justement, répondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent,
+mon très-cher frère, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi
+quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais,
+maintenant que nous sommes bien seuls, me voilà. Bonjour, frocard.
+Ventre-de-biche! je te trouve maigri.
+
+--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraissé, parole
+d'honneur.
+
+--Je crois que nous nous flattons tous les deux.
+
+--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous
+paraissez bien chargé.
+
+--C'est un quartier de daim que j'ai volé à Sa Majesté, dit le Gascon;
+nous en ferons des grillades.
+
+--Cher monsieur Chicot! s'écria le moine; et sous l'autre bras?
+
+--C'est un flacon de vin de Chypre envoyé par un roi à mon roi.
+
+--Voyons, dit Gorenflot.
+
+--C'est mon vin à moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en écartant son
+manteau, et toi, frère moine?
+
+--Oh! oh! s'écria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en
+s'ébaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh!
+oh!
+
+Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit
+trembler à droite et à gauche les vitres des maisons, il chanta,
+tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:
+
+ La musique a des appas,
+ Mais on ne fait que l'entendre.
+ Les fleurs ont le parfum tendre,
+ Mais l'odeur ne nourrit pas.
+ Sans que notre main y touche,
+ Un beau ciel flatte nos yeux;
+ Mais le vin coule en la bouche,
+ Mais le vin se sent, se touche
+ Et se boit; je l'aime mieux
+ Que musique, fleurs et cieux.
+
+C'était la première fois que Gorenflot chantait depuis près d'un mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où
+Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des
+intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et
+revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à
+Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la
+même route.
+
+Non-seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de
+rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque,
+c'est celui de les dépasser.
+
+La chose arriva à Bussy.
+
+On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le
+midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit
+bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son
+départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla
+à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans
+l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un
+cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans
+avoir recours à personne.
+
+Pendant ce temps, Bussy passa.
+
+Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans
+s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une
+litière portée par des paysans.
+
+Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les
+plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane
+était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses
+étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la
+petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre
+son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les
+voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en
+arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction
+qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au
+lieu de suivre.
+
+Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route,
+et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé
+l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré.
+
+Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais
+cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne
+manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la
+vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa
+près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau
+de toile qui servait de rideau.
+
+Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de
+cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure
+hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit
+halte dans cette hôtellerie.
+
+Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit
+apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie.
+
+Une demi-heure après, vint le cortège.
+
+Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse,
+de Remy et de Gertrude;
+
+En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq
+lieues en cinq lieues.
+
+Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme
+Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière
+de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni
+retard.
+
+Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans
+l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle
+regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de
+se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les
+perdait.
+
+La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou
+que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau
+et se mit en sentinelle dans la rue.
+
+Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir,
+le coureur sortit.
+
+Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre
+entrèrent dans l'hôtellerie.
+
+--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente
+idée qu'aurait M. de Monsoreau.
+
+Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit
+était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui
+semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air,
+caressante et parfumée.
+
+La litière sortit la première.
+
+Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude.
+
+Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle
+regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la
+litière.
+
+Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux
+deux côtés de la route.
+
+--Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette
+marche, que je n'eusse pas mieux fait.
+
+Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la
+poursuite du cortège.
+
+Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de
+vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.
+
+Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui.
+
+Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans
+la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule
+de questions envenimées.
+
+Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et
+Gertrude boudait Remy.
+
+La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait
+plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était
+amoureuse de Bussy.
+
+Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant,
+quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue,
+donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent
+avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de
+la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
+
+Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à
+l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens.
+
+Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes
+forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux
+indomptables et des faucons sauvages.
+
+Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs
+chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs
+perchoirs.
+
+Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le
+jeune homme, qui fit un signe affirmatif.
+
+Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas:
+
+--C'est lui.
+
+--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?
+
+--A moi? personne, monsieur.
+
+--Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix.
+
+--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi
+de M. Remy?
+
+--Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait.
+
+--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le
+comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas
+monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop.
+
+--Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à
+madame?
+
+--Du genre de celles qui intéressent trop monsieur.
+
+--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.
+
+--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous
+serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.
+
+On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau
+devenir aussi pâle que celui d'un cadavre.
+
+Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.
+
+--Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy
+à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.
+
+Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il
+fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le
+suivait.
+
+--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne
+réponds pas de l'hémorrhagie.
+
+Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour
+était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse
+d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et
+attendit.
+
+Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à
+Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade.
+
+--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre.
+
+Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés.
+
+Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour
+s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement
+embrassés.
+
+--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te
+suis.
+
+--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces,
+si je te sais toujours ainsi près de moi!
+
+--Mais le jour, il nous verra.
+
+--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai,
+mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de
+ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me
+parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le
+jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton
+doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai
+heureuse, bien heureuse!
+
+--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir
+toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.
+
+--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy
+lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures,
+quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en
+temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te
+presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main,
+tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour.
+
+--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.
+
+--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement
+unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous
+parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée.
+
+--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane!
+Diane!
+
+Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides
+argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
+
+Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux,
+Diane de crainte. Bussy de colère.
+
+--Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane,
+répondez!
+
+Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation.
+
+--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est
+lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux!
+
+--Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un
+mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous
+empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la
+liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu
+m'appartiens éternellement.
+
+Et le jeune homme la retenait doucement.
+
+--Et mon père? dit Diane.
+
+--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il.
+
+--Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là?
+
+Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.
+
+--Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai.
+
+--Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons
+plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu
+verras si je sais aimer.
+
+--Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy.
+
+--Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je
+saute au bas de cette infernale litière.
+
+--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se
+tuerait.
+
+--Tu le plains?
+
+--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.
+
+Et Bussy la laissa partir.
+
+En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le
+comte à moitié évanoui.
+
+--Arrêtez! murmura le comte, arrêtez!
+
+--Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer,
+qu'il se tue.
+
+Et la litière marchait toujours.
+
+--Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à
+mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le
+comte a le délire.
+
+Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière
+épandu par les torches.
+
+--Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous?
+
+--Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous?
+
+--A mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas.
+
+Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que
+Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune,
+elle eût pu le voir.
+
+On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut
+partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner
+d'Angers.
+
+De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se
+renouvelait.
+
+Remy disait tout bas:
+
+--Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé.
+
+Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il
+était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux.
+
+C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne
+l'eût voulu lui-même.
+
+Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de
+tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy.
+
+Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter
+l'amitié qu'il lui témoignait.
+
+Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte.
+
+Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme.
+
+--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA
+RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE.
+
+
+Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc
+d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait
+de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.
+
+Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure
+selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait,
+au contraire, en secouant la tête:
+
+--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!
+
+Les mignons ajoutaient:
+
+--_François, mal conseillé_, aura retenu votre mère.
+
+_François, mal conseillé;_ en effet, toute la politique de ce règne
+singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.
+
+Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon
+ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait
+été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal
+conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse,
+lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant
+d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé,
+disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement
+pénétré dans la visière du casque de son roi.
+
+On n'ose pas dire à un roi:
+
+«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme
+c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à
+vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à
+votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre
+mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»
+
+Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris
+ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là,
+un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-similé_ de
+Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi
+constitutionnel.
+
+Les mignons disaient donc à Henri III:
+
+--Sire, votre frère est mal conseillé.
+
+Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de
+conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête,
+chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.
+
+On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens
+d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens
+d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc
+d'Anjou envoyait un ambassadeur.
+
+Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la
+répandit?
+
+Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de
+vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les
+tourbillons de bruit dans les villes.
+
+Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les
+lâche comme des aigles dans l'espace.
+
+Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une
+conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les
+courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent
+livides.
+
+On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on
+jura entre autres choses:
+
+Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné,
+embastillé;
+
+Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour,
+déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les
+provinces de France comme un échantillon de la royale colère.
+
+Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de
+prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les
+murailles.
+
+Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et
+se mit à réfléchir profondément.
+
+Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour,
+dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de
+la reine mère, laquelle avait eu raison.
+
+Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il
+interrogea Chicot.
+
+--Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou
+monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous
+en envoie pas.
+
+--Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue
+avec le poing pour trouver ce beau dilemme.
+
+--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli,
+votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!
+
+--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.
+
+--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire;
+s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne,
+c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager.
+Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec
+elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de
+plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment
+votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur
+de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?
+
+--Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?
+
+--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard
+nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut
+d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous
+trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le
+très-grand et très-honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai,
+seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les
+claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.
+
+--J'aime assez ce prélude, dit Henri III.
+
+--Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.
+
+--Va!
+
+--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous
+tes amis?
+
+--Beugler!
+
+--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour
+des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en
+vérité, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes
+de ta ménagerie jouer, comme des petits garçons, au fantôme, et
+essayer de faire peur à des hommes en criant: «Hou! hou!....» Sans
+compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront
+que c'est à cause d'eux, et ils se croiront des personnages.
+
+--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes
+seuls amis.
+
+--Veux-tu que je te gagne mille écus, ô mon roi, dit Chicot.
+
+--Parle.
+
+--Gage avec moi que ces gens-là resteront fidèles à toute épreuve, et
+moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien à moi, corps et âme,
+d'ici à demain soir.
+
+L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit à son tour réfléchir Henri. Il
+ne répondit point.
+
+--Ah! dit Chicot, voilà que tu rêves aussi; voilà que tu enfonces ton
+joli poing dans ta charmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne
+croyais, mon fils, car voilà que tu flaires la vérité.
+
+--Alors que me conseilles-tu?
+
+--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitié de la sagesse du roi
+Salomon est dans ce mot-là. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne
+mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en
+gré au moins à ton frère, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à
+tes drôles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il
+est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom,
+ne le dégrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez
+avantageusement lui-même.
+
+--C'est vrai, Chicot.
+
+--Encore une nouvelle leçon que tu me dois; heureusement que nous ne
+comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours
+que je me suis vu dans la nécessité de soûler un moine, et, quand je
+fais de ces tours de force-là, j'en ai pour une semaine à être gris.
+
+--Un moine! Est-ce ce bon Génovéfain dont tu m'as parlé?
+
+--Justement. Tu lui as promis une abbaye.
+
+--Moi?
+
+--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui après ce
+qu'il a fait pour toi.
+
+--Il m'est donc toujours dévoué?
+
+--Il t'adore. A propos, mon fils....
+
+--Quoi?
+
+--C'est dans trois semaines la Fête-Dieu.
+
+--Après?
+
+--J'espère bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.
+
+--Je suis le roi très-chrétien, et c'est de mon devoir de donner à mon
+peuple l'exemple de la religion.
+
+--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands
+couvents de Paris?....
+
+--Comme d'habitude.
+
+--L'abbaye Sainte-Geneviève en est, n'est-ce pas?....
+
+--Sans doute; c'est le second où je compte me rendre.
+
+--Bon.
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je
+voulais savoir. Bonsoir, Henri.
+
+En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un
+somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.
+
+--Quel est ce bruit? dit le roi.
+
+--Allons, dit Chicot, il est écrit que je ne dormirai pas, Henri.
+
+--Eh bien?
+
+--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
+Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.
+
+En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort
+effaré.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Sire, répondit le capitaine, c'est l'envoyé de M. le duc d'Anjou qui
+descend au Louvre.
+
+--Avec une suite? demanda le roi.
+
+--Non, tout seul.
+
+--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un
+brave.
+
+--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que démentait
+sa froide pâleur, allons, qu'on réunisse toute ma cour dans la grande
+salle et que l'on m'habille de noir; il faut être lugubrement vêtu
+quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frère!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRÉCÉDENT, ÉCOURTÉ PAR
+L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNÉE.
+
+
+Le trône de Henri III s'élevait dans la grande salle.
+
+Autour de ce trône se pressait une foule frémissante et tumultueuse.
+
+Le roi vint s'y asseoir, triste et le front plissé.
+
+Tous les yeux étaient tournés vers la galerie par laquelle le
+capitaine des gardes devait introduire l'envoyé.
+
+--Sire, dit Quélus en se penchant à l'oreille du roi, savez-vous le
+nom de cet ambassadeur?
+
+--Non; mais que m'importe?
+
+--Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple?
+
+--Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri
+s'efforçant de garder son sang-froid.
+
+--Peut-être Votre Majesté ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais
+nous le voyons bien, nous.
+
+Henri ne répliqua rien. Il sentait fermenter la colère et la haine
+autour de son trône, et s'applaudissait intérieurement de jeter deux
+remparts de cette force entre lui et ses ennemis.
+
+Quélus, pâlissant et rougissant tour à tour, appuya les deux mains sur
+la garde de ton épée.
+
+Schomberg ôta ses gants et tira à moitié son poignard hors du
+fourreau.
+
+Maugiron prit son épée des mains d'un page et l'agrafa à sa ceinture.
+
+D'Épernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea
+derrière ses compagnons.
+
+Quant à Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens
+contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+A ces paroles, un silence de mort s'établit dans la salle, et, du fond
+de ce silence, on eût dit qu'on entendait gronder sourdement la colère
+du roi.
+
+Alors un pas sec, alors un pied dont l'éperon sonnait avec orgueil sur
+la dalle, retentit dans la galerie.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.
+
+Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du
+jeune homme. Il s'avança droit à Henri, salua profondément, et
+attendit qu'on l'interrogeât, fièrement posé devant le trône, mais
+avec une fierté toute personnelle, fierté de gentilhomme qui n'avait
+rien d'insultant pour la majesté royale.
+
+--Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou.
+
+--Sire, dit Bussy, j'y étais effectivement; mais, comme vous le voyez,
+je l'ai quitté.
+
+--Et qui vous amène dans notre capitale?
+
+--Le désir de présenter mes bien humbles respects à Votre Majesté.
+
+Le roi et les mignons se regardèrent. Il était évident qu'ils
+attendaient autre chose de l'impétueux jeune homme.
+
+--Et... rien de plus? dit assez superbement le roi.
+
+--J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai reçu de Son Altesse
+monseigneur le duc d'Anjou, mon maître, de joindre ses respects aux
+miens.
+
+--Et le duc ne vous a rien dit autre chose?
+
+--Il m'a dit qu'étant sur le point de revenir avec la reine mère il
+désirait que Votre Majesté sût le retour d'un de ses plus fidèles
+sujets.
+
+Le roi, presque suffoqué de surprise, ne put continuer son
+interrogatoire.
+
+Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur.
+
+--Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.
+
+Bussy se retourna, étonné d'avoir un ami dans toute l'assemblée.
+
+--Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, répliqua Bussy.
+Comment se porte M. de Saint-Luc?
+
+--Mais, fort bien. Il se promène en ce moment avec sa femme du côté
+des volières.
+
+--Et voilà tout ce que vous aviez à me dire, monsieur de Bussy?
+demanda le roi.
+
+--Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur
+le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-même.
+
+--Très-bien! dit le roi.
+
+Et, se levant tout silencieux de son trône, il descendit les deux
+degrés.
+
+L'audience était finie, les groupes se rompirent.
+
+Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il était entouré par les quatre
+mignons, et comme enfermé dans un cercle vivant plein de frémissement
+et de menaces.
+
+A l'extrémité de la salle, le roi causait bas avec son chancelier.
+
+Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec
+Chicot.
+
+Alors, comme s'il fût entré dans le complot et qu'il eût résolu
+d'isoler Bussy, le roi appela.
+
+--Venez çà, Chicot, on a quelque chose à vous dire par ici.
+
+Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme
+d'une lieue.
+
+Bussy lui rendit son salut avec non moins d'élégance, et demeura seul
+dans le cercle.
+
+Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait été
+avec le roi, il était devenu poli avec Chicot; de poli il se fit
+gracieux.
+
+Voyant Quélus s'approcher de lui:
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Quélus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur
+de vous demander comment va votre maison?
+
+--Mais assez mal, monsieur, répliqua Quélus.
+
+--Oh! mon Dieu, s'écria Bussy, comme s'il eût souci de cette réponse;
+et qu'est-il donc arrivé?
+
+--Il y a quelque chose qui nous gêne infiniment, répondit Quélus.
+
+--Quelque chose? fit Bussy avec étonnement; eh! n'êtes-vous pas assez
+puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Quélus,
+pour renverser ce quelque chose?
+
+--Pardon, monsieur, dit Maugiron en écartant Schomberg qui s'avançait
+pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'être
+intéressante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait
+dire M. de Quélus.
+
+--Mais, si ce quelqu'un gène M. de Quélus, dit Bussy, qu'il le pousse
+comme vous venez de faire.
+
+--C'est aussi le conseil que je lui ai donné, monsieur de Bussy, dit
+Schomberg, et je crois que Quélus est décidé à le suivre.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas
+l'honneur de vous reconnaître.
+
+--Peut-être, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure?
+
+--Non pas, vous êtes fort pâle, au contraire. Sériez-vous indisposé,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Schomberg, si je suis pâle, c'est de colère.
+
+--Ah çà! mais vous êtes donc comme M. de Quélus, gêné par quelque
+chose ou par quelqu'un?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me
+gêne.
+
+--Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais,
+en vérité, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures
+renversées me préoccupent.
+
+--Vous m'oubliez, monsieur, dit d'Épernon en se campant fièrement
+devant Bussy.
+
+--Pardon, monsieur d'Épernon, vous étiez derrière les autres, selon
+votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connaître, que ce
+n'était point à moi de vous parler le premier.
+
+C'était un spectacle curieux que le sourire et la désinvolture de
+Bussy, placé entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec
+une éloquence terrible. Pour ne pas comprendre où ils en voulaient
+venir, il eût fallu être aveugle ou stupide.
+
+Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait être Bussy.
+
+Il garda le silence, et le même sourire demeura imprimé sur ses
+lèvres.
+
+--Enfin! dit avec un éclat de voix et en frappant de sa botte sur la
+dalle, Quélus, qui s'impatienta le premier.
+
+--Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'écho dans cette
+salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix
+sont doublement sonores sous les voûtes de stuc; bien au contraire,
+quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur
+mon honneur, que les nuées en prennent leur part. J'avance cette
+proposition d'après Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs?
+
+Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du
+jeune homme pour lui parler à l'oreille.
+
+Bussy l'arrêta,
+
+--Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il;
+vous savez combien Sa Majesté est jalouse; elle croirait que nous
+médisons.
+
+Maugiron s'éloigna, plus furieux que jamais.
+
+Schomberg prit sa place, et, d'un ton empesé:
+
+--Moi, dit-il, je suis un Allemand très-lourd, très-obtus, mais
+très-franc; je parle haut pour donner à ceux qui m'écoutent toutes
+facilités de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre
+la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui à qui je
+m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui à qui je
+m'adresse ne veut pas comprendre, alors je....
+
+--Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main
+agitée s'écartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls
+en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui
+semblent sourdre d'un abîme et verser incessamment des torrents de
+feu; vous?
+
+Schomberg s'arrêta.
+
+Bussy haussa les épaules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos.
+
+Il se trouva en face de d'Épernon.
+
+D'Épernon était lancé, il ne lui était pas possible de reculer.
+
+--Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial
+dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la
+barbe et il n'a pas de noeud à l'épée; il a des bottes noires et un
+feutre gris.
+
+--C'est l'observation que j'étais en train de me faire à moi-même, mon
+cher monsieur d'Épernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais
+où quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voilà forcé,
+moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modèle de goût
+sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous
+prie; vous êtes si près de moi, que vous m'avez marché sur le pied, et
+M. de Quélus aussi, ce que j'ai senti malgré mes bottes, ajouta-t-il
+avec un sourire charmant.
+
+En ce moment, Bussy, passant entre d'Épernon et Quélus, tendit la main
+à Saint-Luc, qui venait d'entrer.
+
+Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se
+passait quelque chose d'extraordinaire, et il entraîna Bussy hors du
+groupe d'abord, puis hors de la salle.
+
+Un murmure étrange circulait parmi les mignons et gagnait les autres
+groupes de courtisans.
+
+--C'est incroyable! disait Quélus, je l'ai insulté, et il n'a pas
+répondu.
+
+--Moi, dit Maugiron, je l'ai provoqué, et il na pas répondu.
+
+--Moi, dit Schomberg, ma main s'est levée à la hauteur de son visage,
+et il n'a pas répondu.
+
+--Moi, je lui ai marché sur le pied, criait d'Épernon, marché sur le
+pied, et il n'a pas répondu.
+
+Et il semblait se grandir de toute l'épaisseur du pied de Bussy.
+
+--Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Quélus. Il y a
+quelque chose là-dessous.
+
+--Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi.
+
+--Et qu'y a-t-il?
+
+--Il y a qu'il sent qu'à nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut
+pas qu'on le tue.
+
+En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait à
+l'oreille.
+
+--Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a semblé
+entendre parler haut de ce côté.
+
+--Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda
+d'Épernon.
+
+--Oui, vous savez que je suis curieux, répliqua Henri en souriant.
+
+--Ma foi, rien de bon, sire, dit Quélus; il n'est plus Parisien.
+
+--Et qu'est-il donc?
+
+--Il est campagnard; il se range.
+
+--Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que je vais dresser un chien à lui mordre les mollets,
+dit Quélus; et encore qui sait si, à travers ses bottes, il s'en
+apercevra.
+
+--Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je
+l'appellerai Bussy.
+
+--Moi, dit d'Épernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je
+lui ai marché sur le pied, demain je le soufflèterai. C'est un faux
+brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: «Je me suis assez battu
+pour l'honneur, je veux être prudent pour la vie.»
+
+--Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colère, vous avez osé
+maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est à mon
+frère?
+
+--Hélas! oui, dit Maugiron, répondant à la feinte colère du roi par
+une feinte humilité, et, quoique nous l'avons fort maltraité, sire, je
+vous jure qu'il n'a rien répondu.
+
+Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant à son oreille:
+
+--Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois
+qu'ils ont rugi, hein!
+
+--Eh! dit Chicot, peut-être ont-ils miaulé. Je connais des gens à qui
+le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-être M. de Bussy
+est-il de ces gens-là. Voilà pourquoi il sera sorti sans répondre.
+
+--Tu crois? dit le roi.
+
+--Qui vivra verra, répondit sentencieusement Chicot.
+
+--Laisse donc, dit Henri, tel maître, tel valet.
+
+--Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de
+votre frère? Vous vous tromperiez fort.
+
+--Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dîne. A
+tantôt! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite à
+les venir voir.
+
+ [*] Comédiens italiens qui donnaient leurs représentations à l'hôtel
+ de Bourgogne.
+
+L'assemblée s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande
+porte.
+
+Précisément alors M. de Saint-Luc entra par la petite.
+
+Il arrêta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir.
+
+--Pardon, monsieur de Quélus, dit-il en saluant, demeurez-vous
+toujours rue Saint-Honoré?
+
+--Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Quélus.
+
+--J'ai deux mots à vous dire.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enquérir de votre
+adresse?
+
+--Moi, je demeure rue Béthisy, dit Schomberg étonné.
+
+--D'Épernon, je sais la vôtre.
+
+--Rue de Grenelle.
+
+--Vous êtes mon voisin. Et vous, Maugiron?
+
+--Moi, je suis du quartier du Louvre.
+
+--Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutôt, non,
+par vous, Quélus....
+
+--A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de
+Bussy?
+
+--Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai à vous
+parler, voilà tout.
+
+--A tous quatre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le
+présume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez
+l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez à nous dire
+à chacun en particulier.
+
+--Parfaitement.
+
+--Allons chez Schomberg alors, rue Béthisy; c'est à deux pas.
+
+--Oui, allons chez moi, dit le jeune homme.
+
+--Soit, messieurs, dit Saint-Luc.
+
+Et il salua encore.
+
+--Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg.
+
+--Très-volontiers.
+
+Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le
+bras et en occupant toute la largeur de la rue.
+
+Derrière eux marchaient leurs laquais, armés jusqu'aux dents.
+
+On arriva ainsi rue de Béthisy, et Schomberg fit préparer le grand
+salon de l'hôtel.
+
+Saint-Luc s'arrêta dans l'antichambre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT ÉTÉ
+DONNÉ PAR BUSSY.
+
+
+Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et
+voyons ce qui s'était passé entre lui et Bussy.
+
+Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitté la salle d'audience avec
+son ami, en adressant des saluts à tous ceux que l'esprit de
+courtisanerie n'absorbait pas au point de négliger un homme aussi
+redoutable que Bussy.
+
+Car, en ces temps de force brutale, où la puissance personnelle était
+tout, un homme pouvait, s'il était vigoureux et adroit, se tailler un
+petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France.
+
+C'était ainsi que Bussy régnait à la cour du roi Henri III.
+
+Mais ce jour-là, comme nous l'avons vu, Bussy avait été assez mal reçu
+dans son royaume.
+
+Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arrêta, et, le regardant avec
+inquiétude:
+
+--Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il,
+en vérité, vous pâlissez à faire croire que vous êtes sur le point de
+vous évanouir.
+
+--Non, dit Bussy; seulement j'étouffe de colère.
+
+--Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces drôles?
+
+--Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger.
+
+--Allons, allons, Bussy, du calme.
+
+--Vous êtes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moitié de ce
+que je viens d'entendre, du tempérament dont je vous connais, il y
+aurait déjà eu mort d'homme.
+
+--Enfin, que désirez-vous?
+
+--Vous êtes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donné une preuve
+terrible de cette amitié.
+
+--Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterré,
+la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous
+me désobligeriez. Certainement, le coup était joli, et surtout il a
+réussi galamment; mais je n'en ai pas le mérite: c'est le roi qui me
+l'avait montré tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre.
+
+--Cher ami.
+
+--Laissons donc le Monsoreau où il est, et parlons de Diane. A-t-elle
+été un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la
+noce? A quand le baptême?
+
+--Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort.
+
+--Plaît-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il eût marché sur un
+clou aigu.
+
+--Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse
+que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour être
+tombé dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que
+jamais.
+
+--Bah! vraiment!
+
+--Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a juré de vous
+tuer à là première occasion. C'est comme cela.
+
+--Il vit?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Et quel est donc l'âne bâté de médecin qui l'a soigné?
+
+--Le mien, cher ami.
+
+--Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, écrasé par cette
+révélation. Ah çà, mais je suis déshonoré alors, vertubleu! moi qui ai
+annoncé sa mort à tout le monde. Il va trouver ses héritiers en deuil.
+Oh! mais je n'en aurai pas le démenti, je le rattraperai, et, à la
+prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'épée, je lui en donnerai
+quatre, s'il le faut.
+
+--A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En vérité,
+Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le
+duc qu'il soupçonne de vous avoir dépêché contre lui; c'est du duc
+qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami précieux, un Bayard;
+je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de
+Remy qui l'a tiré d'affaire.
+
+--Quelle sotte idée il a eue là!
+
+--Que voulez-vous?... une idée d'honnête homme; il se figure que,
+parce qu'il est médecin, il doit guérir les gens.
+
+--Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-là!
+
+--Bref, c'est à moi qu'il se prétend redevable de la vie; c'est à moi
+qu'il confie sa femme.
+
+--Ah! je comprends que ce procédé vous fasse attendre plus
+tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis
+tout émerveillé.
+
+--Cher ami!
+
+--D'honneur! je tombe des nues.
+
+--Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau.
+
+--Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc.
+Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous préviens que je me
+commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en
+fer. Vous, informez-vous donc auprès du duc d'Anjou si sa bonne mère
+ne lui aurait pas donné quelque recette de contre-poison. En
+attendant, amusons-nous, très-cher, amusons-nous!
+
+Bussy ne put s'empêcher de sourire. Il passa son bras sous celui de
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez
+rendu qu'une moitié de service.
+
+Saint-Luc le regarda d'un air étonné.
+
+--C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait
+dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis prêt à faire bien
+des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah!
+
+--Non, très-cher, non, je vous l'ai déjà dit, laissons là le
+Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque
+chose à un autre emploi.
+
+--Voyons, dites, je vous écoute.
+
+--Êtes-vous très-bien avec ces messieurs de la mignonnerie?
+
+--Ma foi, poil à poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le
+rayon nous échauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous
+seulement prenait la part de lumière et de chaleur des autres, oh!
+alors, je ne réponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur
+jeu.
+
+--Eh bien! mon ami, ce que vous me dites là me charme.
+
+--Ah! tant mieux!
+
+--Admettons que le rayon soit intercepté.
+
+--Admettons, soit.
+
+--Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable
+griffes, et ouvrons la partie.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous allez, s'il vous plaît, cher ami, aborder M. de Quélus.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc.
+
+--Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas?....
+
+--Oui.
+
+--À merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me
+couper la gorge ou de se la faire couper par moi.
+
+--Je le lui demanderai, cher ami.
+
+--Cela ne vous fâche point?
+
+--Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de
+suite, si cela peut vous être agréable.
+
+--Un moment. En allant chez M. de Quélus, vous me ferez, par la même
+occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, à qui vous ferez
+la même proposition, n'est-ce pas?
+
+--Ah! ah! dit Saint-Luc, à M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y
+allez, Bussy!
+
+Bussy fit un geste qui n'admettait pas de réplique.
+
+--Soit, dit Saint-Luc, votre volonté sera faite.
+
+--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si
+aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, à qui j'ai vu le
+hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez à se joindre
+aux autres, n'est-ce pas?....
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au
+moins?
+
+--Non pas.
+
+--Comment, non pas?
+
+--De là, vous vous rendrez chez M. d'Épernon. Je ne vous arrête pas
+longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon;
+mais enfin il fera nombre.
+
+Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque côté de son corps et
+regarda Bussy.
+
+--Quatre? murmura-t-il.
+
+--C'est cela même, cher ami, dit Bussy en faisant de la tête un signe
+d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas à
+un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de
+procéder vis-à-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous
+possédez à un si suprême degré.
+
+--Oh! cher ami.
+
+--Je m'en rapporte à vous pour faire cela... galamment. Que la chose
+soit accommodée de façon seigneuriale, n'est-ce pas?
+
+--Vous serez content, mon ami.
+
+Bussy tendit en souriant la main à Saint-Luc.
+
+--À la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons
+donc rire à notre tour.
+
+--Maintenant, cher ami, les conditions.
+
+--Quelles conditions?
+
+--Les vôtres.
+
+--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.
+
+--Vos armes?
+
+--Les armes de ces messieurs.
+
+--Le jour, le lieu et l'heure?
+
+--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.
+
+--Mais enfin....
+
+--Ne parlons pas de ces misères-là; faites et faites vite, cher ami.
+Je me promène là-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y
+retrouverez, la commission faite.
+
+--Alors, vous attendez?
+
+--Oui.
+
+--Attendez donc. Dame! ce sera peut-être un peu long.
+
+--J'ai le temps.
+
+Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens
+encore réunis dans la salle d'audience, et comment il entama
+l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hôtel de
+Schomberg, où nous l'avons laissé, attendant cérémonieusement, et
+selon toutes les lois de l'étiquette en vogue à cette époque, tandis
+que les quatre favoris de Sa Majesté, se doutant de la cause de la
+visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste
+salon.
+
+Cela fait, les portes s'ouvrirent à deux battants, et un huissier vint
+saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son
+manteau avec sa rapière, sur la poignée de laquelle il appuyait sa
+main gauche, marcha, le chapeau à la main droite, jusqu'au milieu du
+seuil de la porte, où il s'arrêta avec une régularité qui eût fait
+honneur au plus habile architecte.
+
+--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.
+
+Saint-Luc entra.
+
+Schomberg, en sa qualité de maître de maison, se leva et vint
+au-devant de son hôte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau
+sur sa tête.
+
+Cette formalité donnait à la visite sa couleur et son intention.
+
+Schomberg répondit par un salut, puis, se tournant vers Quélus:
+
+--J'ai l'honneur de vous présenter, dit-il, M. Jacques de Lévis, comte
+de Quélus.
+
+Saint-Luc fit un pas vers Quélus et salua, à son tour, profondément.
+
+--Je cherchais monsieur, dit-il.
+
+Quélus salua.
+
+Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.
+
+--J'ai l'honneur de vous présenter M. Louis de Maugiron.
+
+Même salutation de la part de Saint-Luc, même réponse de Maugiron.
+
+--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.
+
+Pour d'Épernon ce fut la même cérémonie, faite avec le même flegme et
+la même lenteur.
+
+Puis, à son tour, Schomberg se nomma lui-même et reçut le même
+compliment.
+
+Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.
+
+--Monsieur le comte, dit-il à Quélus, vous avez insulté M. le comte
+Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous présente ses
+très-humbles civilités et vous appelle en combat singulier, tel jour
+et à telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec
+telles armes qu'il vous plaira jusqu'à ce que mort s'en suive...
+Acceptez-vous?
+
+--Certes, oui, répondit tranquillement Quélus, et M. le comte de Bussy
+me fait beaucoup d'honneur.
+
+--Votre jour, monsieur le comte.
+
+--Je n'ai pas de préférence; seulement j'aimerais mieux demain
+qu'après-demain, après-demain que les jours suivants.
+
+--Votre heure?
+
+--Le matin.
+
+--Vos armes?
+
+--La rapière et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux
+instruments.
+
+Saint-Luc s'inclina.
+
+--Tout ce que vous déciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de
+Bussy.
+
+Puis il s'adressa à Maugiron, qui répondit la même chose; puis
+successivement aux deux autres.
+
+--Mais, dit Schomberg, qui reçut comme maître de maison le compliment
+le dernier, nous ne songeons pas à une chose, monsieur de Saint-Luc.
+
+--A laquelle?
+
+--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses
+bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le même jour et
+la même heure, M. de Bussy pourrait être fort embarrassé.
+
+Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lèvres.
+
+--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrassé comme doit l'être tout
+gentilhomme en présence de quatre vaillants comme vous; mais il dit
+que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est déjà
+présenté aux Tournelles, près la Bastille.
+
+--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Épernon.
+
+--Tous quatre, reprit Saint-Luc.
+
+--Séparément? demanda Schomberg.
+
+--Séparément ou à la fois; le défi est tout ensemble individuel et
+collectif.
+
+Les quatre jeunes gens se regardèrent; Quélus rompit le premier le
+silence.
+
+--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colère;
+mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolément faire chacun
+notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous
+succédant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore....
+
+Quélus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensée, firent
+un signe d'assentiment.
+
+--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons
+pas à assassiner un galant homme, c'est que le hasard décidât lequel
+de nous écherra à M. de Bussy.
+
+--Mais, dit vivement d'Épernon, les trois autres?
+
+--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop
+d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croisés.
+
+--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quélus en se retournant vers
+ses compagnons.
+
+--Oui, dirent-ils d'une commune voix.
+
+--Il me serait même particulièrement agréable, dit Schomberg, que M.
+de Bussy invitât à cette fête M. de Livarot.
+
+--Si j'osais émettre une opinion, dit Maugiron, je désirerais que M.
+de Balzac d'Antraguet en fût.
+
+--Et la partie serait complète, dit Quélus, si M. de Ribérac voulait
+bien accompagner ses amis.
+
+--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos désirs à M. le comte
+de Bussy, et je crois pouvoir vous répondre d'avance qu'il est trop
+courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus,
+messieurs, qu'à vous remercier bien sincèrement de la part de M. le
+comte.
+
+Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre têtes des
+gentilshommes provoqués s'abaisser au niveau de la sienne.
+
+Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'à la porte du
+salon.
+
+Dans la dernière antichambre; il trouva les quatre laquais rassemblés.
+
+Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:
+
+--Voici pour boire à la santé de vos maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+EN QUOI M. DE SAINT-LUC ÉTAIT PLUS CIVILISÉ QUE M. DE BUSSY, DES
+LEÇONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE
+DIANE.
+
+
+Saint-Luc revint très-fier d'avoir si bien fait sa commission.
+
+Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce
+qui n'était pas naturel chez un homme aussi brave à la nouvelle d'un
+bon et brillant duel.
+
+--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voilà tout hérissé.
+
+--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous
+n'ayez pas dit: «Tout de suite.»
+
+--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable!
+laissez-leur le temps de venir. Et puis, où est la nécessité de vous
+faire si vite une litière de morts et de mourants?
+
+--C'est que je voudrais mourir le plus tôt possible.
+
+Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnement que les gens parfaitement
+organisés éprouvent tout d'abord à la moindre apparence d'un malheur
+même étranger.
+
+--Mourir! quand on a votre âge, votre maîtresse et votre nom!
+
+--Oui! j'en tuerai, je suis sûr, quatre, et je recevrai un bon coup
+qui me tranquillisera éternellement.
+
+--Des idées noires! Bussy.
+
+--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et
+qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce
+prétendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne
+jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un à
+écharper....
+
+Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclat de rire qui fit envoler
+toute une volée de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit
+jardin du Louvre.
+
+--Ah! s'écria-t-il, que voilà un homme innocent! Dire que les femmes
+aiment ce Bussy, un écolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il
+n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.
+
+--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marié!
+
+--_Nihil facilius,_ comme disait le jésuite Triquet, mon pédagogue;
+vous êtes l'ami de M. de Monsoreau?
+
+--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce
+butor m'appelle son ami.
+
+--Eh bien, soyez son ami.
+
+--Oh!... abuser de ce titre.
+
+--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre
+ami?
+
+--Mais il le dit.
+
+--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitié est de
+faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est
+ainsi que Sa Majesté définit l'amitié, et le roi est lettré.
+
+Bussy se mit à rire.
+
+--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'êtes
+pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifférent, et alors
+lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas
+content.
+
+--Au fait, dit Bussy, je le déteste.
+
+--Et lui vous craint.
+
+--Vous croyez qu'il ne m'aime pas?
+
+--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.
+
+--Est-ce toujours la logique du père Triquet?
+
+--Non, c'est la mienne.
+
+--Je vous en fais mon compliment.
+
+--Elle vous satisfait?
+
+--Non. J'aime mieux être homme d'honneur.
+
+--Et laisser madame de Monsoreau guérir moralement et physiquement son
+mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle
+s'attachera au seul homme qui lui reste....
+
+Bussy fronça le sourcil.
+
+--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle
+est de bon conseil. Après s'être fait un bouquet dans les parterres de
+la reine mère, elle sera de bonne humeur. Écoutez-la, elle parle d'or.
+
+En effet, Jeanne arrivait radieuse, éblouissante de bonheur et
+pétillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout
+ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un réveil joyeux,
+un riant augure.
+
+Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que
+ce n'est pas le plénipotentiaire Dubois qui a rapporté cette mode
+d'Angleterre avec le traité de la quadruple alliance.
+
+--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une
+tresse d'or.
+
+--Ils se meurent, dit Bussy.
+
+--Bon! ils sont blessés, et ils s'évanouissent, dit Saint-Luc; je gage
+que vous allez les faire revenir à eux, Jeanne.
+
+--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.
+
+--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas à
+sourire au comte de Monsoreau, et il a formé le dessein de se retirer.
+
+--Et de lui laisser Diane? s'écria Jeanne avec effroi.
+
+Bussy, inquiet de cette première démonstration, ajouta:
+
+--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.
+
+Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'était pas
+évangélique.
+
+--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Décidément les hommes sont
+tous des ingrats!
+
+--Bon! fît Saint-Luc, voilà la morale de ma femme.
+
+--Ingrat, moi! s'écria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour
+en le soumettant aux lâches pratiques de l'hypocrisie.
+
+--Eh! monsieur, ce n'est là qu'un méchant prétexte, dit Jeanne. Si
+vous étiez bien épris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement;
+n'être plus aimé.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.
+
+--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices
+tels....
+
+--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne
+d'un galant homme.
+
+Bussy pâlit à cette seule idée.
+
+--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.
+
+--Madame! madame!
+
+--Vous êtes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous,
+n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer à se faire
+massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits à un
+homme en déployant une force, une volonté dont Samson et Annibal
+eussent été incapables; dompter la bête féroce de Mars pour l'atteler
+au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'héroïsme! Oh! je le
+jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle
+fait chaque jour.
+
+--Merci, répondit Saint-Luc avec un salut révérencieux, qui fit
+éclater Jeanne de rire.
+
+Bussy hésitait.
+
+--Et il réfléchit! s'écria Jeanne; il ne tombe pas à genoux, il ne
+fait pas son _mea culpa_!
+
+--Vous avez raison, répliqua Bussy, je ne suis qu'un homme,
+c'est-à-dire une créature imparfaite et inférieure à la plus vulgaire
+des femmes.
+
+--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.
+
+--Que m'ordonnez-vous?
+
+--Allez tout de suite rendre visite....
+
+--A M. de Monsoreau?
+
+--Eh! qui vous parle de cela?... à Diane.
+
+--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.
+
+--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle
+pas toujours près d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il
+était jaloux?
+
+Bussy se mit à rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce
+fut un trio d'hilarité qui attira aux fenêtres tout ce qui se
+promenait de courtisans dans les galeries.
+
+--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.
+
+Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayant recommandé à Saint-Luc de ne
+rien dire de la provocation adressée aux mignons.
+
+Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.
+
+Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de
+promettre que sa blessure serait guérie avant trois semaines.
+
+Diane posa un doigt sur ses lèvres: c'était sa manière de saluer.
+
+Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le
+duc d'Anjou avait chargé Bussy, la visite à la cour, le malaise du
+roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit
+Bussy. Diane ne fit qu'en rire.
+
+Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers
+lui, et lui dit à l'oreille:
+
+--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois, répliqua Bussy.
+
+--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain
+homme; je le connais, il est perfide: je vous réponds qu'il n'hésite
+jamais au bord d'une trahison.
+
+--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la
+circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette
+trahison du duc.
+
+--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous êtes mon ami, et je veux
+vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une
+position difficile, demandez-moi conseil.
+
+--Monsieur! monsieur! il faut dormir après le pansement, dit Remy;
+allons, dormez!
+
+--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec
+madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant
+cette année.
+
+--A vos ordres, répondit Bussy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES PRÉCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU.
+
+
+Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours,
+Bussy s'en était aperçu et leur rendait pleinement justice.
+
+Être un homme d'autrefois eût été grand et beau pour la postérité;
+mais c'était n'être plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de
+Plutarque, qui avait cessé d'être son auteur favori depuis que l'amour
+l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que
+du présent, se montrait désormais peu friand d'un article d'histoire
+près de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.
+
+Diane était plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle
+se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro
+reconnaît innés dans l'espèce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais
+eu l'idée de pousser jusqu'à la spéculation philosophique ses opinions
+sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_.
+
+--Aimer Bussy, c'était sa logique,--n'être qu'à Bussy, c'était sa
+morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main
+effleurée, c'était sa métaphysique.
+
+M. de Monsoreau,--il y avait déjà quinze jours que l'accident lui
+était arrivé,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en
+mieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d'eau froide,
+ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avait découvert à
+Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grande secousse: il
+apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver à Paris avec la reine
+mère et ses Angevins.
+
+Le comte avait raison de s'inquiéter: car, le lendemain de son
+arrivée, le prince, sous prétexte de venir prendre de ses nouvelles,
+se présenta dans son hôtel de la rue des Petits-Pères. Il n'y a pas
+moyen de fermer sa porte à une Altesse royale qui vous donne une
+preuve d'un si tendre intérêt: M. de Monsoreau reçut le prince, et le
+prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.
+
+Aussitôt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur
+son bras, et, malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de son
+fauteuil.
+
+Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil, autour duquel il
+venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de
+circonvallation; il avait l'air très-satisfait, et Diane devina à son
+sourire qu'il méditait quelque sournoiserie.
+
+Mais ceci rentre dans l'histoire privée de la maison de Monsoreau.
+Revenons donc à l'arrivée de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient à
+la partie épique de ce livre.
+
+Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifférent aux
+observateurs, que le jour où Monseigneur François de Valois fit sa
+rentrée au Louvre. Voici ce qu'ils remarquèrent:
+
+Beaucoup de morgue de la part du roi;
+
+Une grande tiédeur de la part de la reine mère;
+
+Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait
+dire:
+
+--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive,
+cette fâcheuse mine?
+
+Toute cette réception était assaisonnée des regards rutilants,
+flamboyants, dévorants, de MM. de Livarot, de Ribérac et d'Antraguet,
+lesquels, prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à
+leurs futurs adversaires que, s'il y avait empêchement au combat, cet
+empêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.
+
+Chicot, ce jour-là, fit plus d'allées et de venues que César la veille
+de la bataille de Pharsale.
+
+Puis tout rentra dans le calme plat.
+
+Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une
+seconde visite au blessé.
+
+Monsoreau, instruit des moindres particularités de l'entrevue du roi
+avec son frère, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour
+l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.
+
+Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il
+reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de
+son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.
+
+Après quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la
+première fois.
+
+Le même soir, Diane prévint Bussy que M. de Monsoreau méditait bien
+certainement quelque chose.
+
+Un instant après, Monsoreau et Bussy se trouvèrent seuls.
+
+--Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy, que ce prince, qui me fait si
+bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait
+assassiner par M. de Saint-Luc!
+
+--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte,
+Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-même que vous
+l'aviez provoqué, que vous aviez tiré l'épée le premier, et que vous
+avez reçu le coup en combattant.
+
+--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obéissait aux
+instigations du duc d'Anjou.
+
+--Écoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de
+Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au
+roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'épée vous venait
+d'Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas... mais de
+Saint-Luc....
+
+--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon
+cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstiné dans son opinion.
+
+Bussy eût pu lui répondre, que s'il connaissait mal l'histoire de
+France, il connaissait en échange parfaitement celle de l'Anjou, et
+surtout de la partie de l'Anjou où était enclavé Méridor.
+
+Enfin Monsoreau en vint à se lever et à descendre dans le jardin.
+
+--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous déménagerons.
+
+--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'êtes pas en bon air dans
+la rue des Petits-Pères, ou la distraction vous manque-t-elle?
+
+--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M.
+d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amène toujours avec lui une
+trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs éperons m'agace
+horriblement les nerfs.
+
+--Mais où allez-vous?
+
+--J'ai ordonné qu'on mît en état ma petite maison des Tournelles.
+
+Bussy et Diane, car Bussy était toujours là, échangèrent un regard
+amoureux de souvenir.
+
+--Comment, cette bicoque! s'écria étourdiment Remy.
+
+--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.
+
+--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connaît pas les habitations de
+M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeuré rue
+Beautreillis?
+
+Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupçon dans son
+esprit.
+
+--Oui, oui, j'irai là, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir
+que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la
+fenêtre, on voit, à trois cents pas de distance, ceux qui viennent
+vous faire visite.
+
+--De sorte? demanda Remy.
+
+--De sorte qu'on peut les éviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout
+quand on se porte bien.
+
+Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu'il ne vînt un temps où
+Monsoreau l'éviterait à son tour.
+
+Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison,
+Bussy blessé, évanoui sur son lit.
+
+Remy réfléchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.
+
+--Vous ne le pouvez pas, dit-il.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur le docteur?
+
+--Parce qu'un grand veneur de France a des réceptions à faire, des
+valets à entretenir, des équipages à soigner. Qu'il ait un palais pour
+ses chiens, cela se conçoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est
+impossible.
+
+--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.
+
+--Et puis, dit Remy, car je suis le médecin du coeur comme celui du
+corps, ce n'est pas votre séjour ici qui vous préoccupe.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--C'est celui de madame.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, faites déménager la comtesse.
+
+--M'en séparer! s'écria Monsoreau en fixant sur Diane un regard où il
+y avait, certes, plus de colère que d'amour.
+
+--Alors, séparez-vous de votre charge, donnez votre démission de grand
+veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou
+vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous
+mécontenterez le roi, et si vous le faites....
+
+--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrées,
+mais je ne quitterai pas la comtesse.
+
+Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand
+bruit de chevaux et de voix.
+
+Monsoreau frémit.
+
+--Encore le duc! murmura-t-il.
+
+--Oui, justement, dit Remy en allant à la fenêtre.
+
+Le jeune homme n'avait point achevé que, grâce au privilège qu'ont les
+princes d'entrer sans être annoncés, le duc entra dans la chambre.
+
+Monsoreau était aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de
+François avait été pour Diane.
+
+Bientôt les galanteries intarissables du duc l'éclairèrent mieux
+encore; il apportait à Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient
+trois ou quatre en leur vie ces patients et généreux artistes qui
+illustrèrent un temps où, malgré cette lenteur à les produire, les
+chefs-d'oeuvre étaient plus fréquents qu'aujourd'hui.
+
+C'était un charmant poignard au manche d'or ciselé; ce manche était un
+flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinée avec un
+merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et
+ciel, s'y confondaient dans un pêle-mêle harmonieux qui forçait le
+regard à demeurer longtemps fixé sur cette lame d'azur et d'or.
+
+--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eût quelque billet
+caché dans le manche.
+
+Le prince alla au-devant de cette crainte en le séparant en deux
+parties.
+
+--A vous qui êtes chasseur, la lame, dit-il; à la comtesse, le manche.
+Bonjour, Bussy, vous voilà donc ami intime avec le comte, maintenant?
+
+Diane rougit.
+
+Bussy, au contraire, demeura assez maître de lui-même.
+
+--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-même m'a
+chargé ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai
+obéi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.
+
+--C'est vrai, dit le duc.
+
+Puis, il alla s'asseoir près de Diane, et lui parla bas.
+
+Au bout d'un instant:
+
+--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de
+malade. Je vois que la comtesse étouffe, et je vais lui offrir le bras
+pour lui faire faire un tour de jardin.
+
+Le mari et l'amant échangèrent un regard courroucé.
+
+Diane, invitée à descendre, se leva et posa son bras sur celui du
+prince.
+
+--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau à Bussy. Et Monsoreau descendit
+derrière sa femme.
+
+--Ah! ah! dit le duc, il paraît que vous allez tout à fait bien?
+
+--Oui, monseigneur, et j'espère être bientôt en état de pouvoir
+accompagner madame de Monsoreau partout où elle ira.
+
+--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.
+
+Monsoreau lui-même sentait combien était juste la recommandation du
+prince.
+
+Il s'assit à un endroit d'où il ne pouvait le perdre de vue.
+
+--Tenez, comte, dit-il à Bussy, si vous étiez bien aimable, dès ce
+soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'à mon petit hôtel de
+la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vérité. Arrachée à Méridor
+aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dévorer à Paris.
+
+--Non pas, monsieur, dit Remy à son maître, non pas, vous ne pouvez
+accepter.
+
+--Et pourquoi cela? dit Monsoreau.
+
+--Parce que vous êtes à M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous
+pardonnerait jamais d'avoir aidé le comte à lui jouer un pareil tour.
+
+--Que m'importe? allait s'écrier l'impétueux jeune homme, lorsque un
+coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.
+
+Monsoreau réfléchissait.
+
+--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois réclamer
+un pareil service; j'irai moi-même la conduire: car, demain ou après
+demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.
+
+--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.
+
+--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit
+soupirer Bussy.
+
+En effet, le soir même, le comte conduisit sa femme à sa maison des
+Tournelles, bien connue de nos lecteurs.
+
+Remy aida le convalescent à s'y installer.
+
+Puis, comme c'était un homme d'un dévouement à toute épreuve, comme il
+comprit que, dans ce local resserré, Bussy aurait grand besoin de lui,
+il se rapprocha de Gertrude, qui commença par le battre, et finit par
+lui pardonner.
+
+Diane reprit sa chambre, située sur le devant, cette chambre au
+portail et au lit de damas blanc et or.
+
+Un corridor seulement séparait cette chambre de celle du comte de
+Monsoreau.
+
+Bussy s'arrachait des poignées de cheveux.
+
+Saint-Luc prétendait que les échelles de corde, étant arrivées à leur
+plus haute perfection, pouvaient à merveille remplacer les escaliers.
+
+Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dépit de
+M. le duc d'Anjou.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES.
+
+
+La surexcitation tient lieu, à quelques hommes, de passion réelle,
+comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage.
+
+C'était sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont
+le dépit ne pourrait se décrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane à
+Méridor, était revenu à Paris; à son retour, il était presque amoureux
+de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.
+
+Il en résultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour
+où il avait appris que le comte le trahissait, il en résultait,
+disons-nous, que sa haine s'était changée en une sorte de fureur,
+d'autant plus dangereuse, qu'ayant expérimenté déjà le caractère
+énergique du comte, il voulait se tenir prêt à frapper sans donner
+prise sur lui-même.
+
+D'un autre côté, il n'avait pas renoncé à ses espérances politiques,
+bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre
+importance l'avait grandi à ses propres yeux. A peine de retour à
+Paris, il avait donc recommencé ses ténébreuses et souterraines
+machinations. Le moment était favorable. Bon nombre de ces
+conspirateurs chancelants, qui sont dévoués au succès, rassurés par
+l'espèce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine
+venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou,
+ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du
+prince à celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et
+qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarmé.
+
+Au reste, plus d'épanchement politique du duc envers Bussy: une
+hypocrisie amicale, voilà tout. Le prince était vaguement troublé
+d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de
+cette confiance que Monsoreau, si défiant, avait néanmoins envers lui.
+Il s'effrayait aussi de cette joie qui épanouissait le visage de
+Diane, de ces fraîches couleurs qui la rendaient si désirable,
+d'adorable qu'elle était. Le prince savait que les fleurs ne se
+colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'à l'amour.
+Diane était visiblement heureuse, et pour le prince, toujours
+malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilité.
+
+Né prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, décidé à
+se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances,
+depuis que la force lui avait réussi; bien conseillé, d'ailleurs, par
+Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'être ainsi
+arrêté dans ses désirs par des obstacles aussi ridicules que le sont
+une jalousie de mari et une répugnance de femme.
+
+Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passé la nuit à
+poursuivre ces mauvais rêves qu'on fait dans un demi-sommeil fiévreux,
+il sentit qu'il était monté au ton de ses désirs, et commanda ses
+équipages pour aller voir Monsoreau.
+
+Monsoreau, comme on le sait, était parti pour sa maison des
+Tournelles.
+
+Le prince sourit à cette annonce. C'était la petite pièce de la
+comédie de Méridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de
+l'endroit où était située cette maison; on lui répondit que c'était
+sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui
+l'avait accompagné: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux
+Tournelles.
+
+L'escorte se remit en marche, et bientôt tout le quartier fut en
+rumeur par la présence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui
+composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux
+laquais et trois chevaux.
+
+Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la
+connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrêtèrent tous deux devant
+la porte, s'engagèrent dans l'allée et montèrent tous deux; seulement,
+le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.
+
+Il résulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le
+privilégié, ne vit que Monsoreau, lequel le reçut couché sur une
+chaise longue, tandis que Bussy fut reçu dans les bras de Diane, qui
+l'étreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.
+
+Monsoreau, naturellement pâle, devint livide en apercevant le prince.
+C'était sa vision terrible.
+
+--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariété, monseigneur, dans
+cette pauvre maison! en vérité, c'est trop d'honneur pour le peu que
+je suis.
+
+L'ironie était visible, car à peine le comte se donnait-il la peine de
+la déguiser.
+
+Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant
+du convalescent avec un sourire:
+
+--Partout où va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses
+nouvelles.
+
+--En vérité, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.
+
+--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?
+
+--Beaucoup mieux, monseigneur; je me lève, je vais, je viens, et, dans
+huit jours, il n'y paraîtra plus.
+
+--Est-ce votre médecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille?
+demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--N'étiez-vous pas bien rue des Petits-Pères?
+
+--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait
+trop grand bruit.
+
+Le comte prononça ces paroles avec un ton de fermeté qui n'échappa
+point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire
+attention.
+
+--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.
+
+--Le jardin me faisait tort, monseigneur, répondit Monsoreau.
+
+--Mais où vous promeniez-vous, mon cher?
+
+--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.
+
+Le prince se mordit les lèvres et se renversa sur sa chaise.
+
+--Vous savez, comte, dit-il après un moment de silence, que l'on
+demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?
+
+--Bah! et sous quel prétexte, monseigneur?
+
+--Beaucoup prétendent que vous êtes mort.
+
+--Oh! monseigneur, j'en suis sûr, répond que je ne le suis pas.
+
+--Moi, je ne réponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc
+vous êtes mort.
+
+Monsoreau se mordit les lèvres à son tour.
+
+--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui; il y a des choses que je leur préfère.
+
+--Ah! fit le prince, c'est fort désintéressé de votre part.
+
+--Je suis fait ainsi, monseigneur.
+
+--En ce cas, puisque vous êtes ainsi fait, vous ne trouveriez pas
+mauvais que le roi le sût.
+
+--Qui le lui dirait?
+
+--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui répète notre
+conversation.
+
+--Ma foi, monseigneur, si l'on répétait au roi tout ce qui se dit à
+Paris, Sa Majesté n'aurait pas assez de ses deux oreilles.
+
+--Que se dit-il donc à Paris, monsieur? dit le prince en se retournant
+vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eût piqué.
+
+Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une
+tournure un peu trop sérieuse pour un convalescent n'ayant pas encore
+toute liberté d'agir. Il calma la colère qui bouillonnait au fond de
+son âme, et, prenant un visage indifférent:
+
+--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les événements
+passent, et j'en aperçois à peine l'ombre. Si le roi est dépité de me
+voir si mal faire son service, il a tort.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute; mon accident....
+
+--Eh bien?
+
+--Vient un peu de sa faute.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donné ce coup d'épée, n'est-il pas
+des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montré la botte
+secrète à l'aide de laquelle il m'a troué la poitrine, et rien ne me
+dit même que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement
+dépêché.
+
+Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.
+
+--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.
+
+--Jusqu'à ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?
+
+--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait
+déjà venue vous présenter ses très-humbles hommages.
+
+--Malade? Pauvre femme!
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Le chagrin de vous avoir vu souffrir?
+
+--D'abord; puis la fatigue de cette translation.
+
+--Espérons que l'indisposition sera de courte durée, mon cher comte.
+Vous avez un médecin si habile!
+
+Et il leva le siège.
+
+--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement
+soigné.
+
+--Mais c'est le médecin de Bussy que vous me nommez là.
+
+--Le comte me l'a donné en effet, monseigneur.
+
+--Vous êtes donc très-lié avec Bussy?
+
+--C'est mon meilleur, je devrais même dire c'est mon seul ami,
+répondit froidement Monsoreau.
+
+--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portière de damas.
+
+Au même instant, et comme il passait la tête sous la tapisserie, il
+crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et
+Bussy apparut tout à coup à son poste au milieu du corridor.
+
+Le soupçon grandit chez le duc.
+
+--Nous partons, dit-il à Bussy.
+
+Bussy, sans répondre, descendit aussitôt pour donner à l'escorte
+l'ordre de se préparer, mais peut-être bien aussi pour cacher sa
+rougeur au prince.
+
+Le duc, resté seul sur le palier, essaya de pénétrer dans le corridor
+où il avait vu disparaître la robe de soie.
+
+Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se
+tenait debout, pâle et appuyé au chambranle, sur le seuil de la porte.
+
+--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.
+
+--C'est vrai, balbutia le duc, merci.
+
+Et il descendit, la rage dans le coeur.
+
+Pendant toute la route, qui était longue cependant, Bussy et lui
+n'échangèrent pas une seule parole.
+
+Bussy quitta le duc à la porte de son hôtel.
+
+Lorsque le duc fut rentré et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa
+mystérieusement.
+
+--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoué par le mari.
+
+--Et peut-être aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.
+
+--Que dis-tu?
+
+--La vérité, Altesse.
+
+--Achève alors.
+
+--Écoutez, monseigneur, j'espère que vous me pardonnerez, car c'était
+pour le service de Votre Altesse.
+
+--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.
+
+--Eh bien, j'ai guetté sous un hangar après que vous fûtes monté.
+
+--Ah! ah! et qu'as-tu vu?
+
+--J'ai vu paraître une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher,
+j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille
+est exercée, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et
+tendre baiser.
+
+--Mais quel était l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?
+
+--Je ne puis reconnaître des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de
+visage, monseigneur.
+
+--Oui, mais on peut reconnaître des gants.
+
+--En effet, il m'a semblé... dit Aurilly.
+
+--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!
+
+--Mais ce n'est qu'une présomption.
+
+--N'importe, dis toujours.
+
+--Eh bien, monseigneur, il m'a semblé que c'étaient les gants de M. de
+Bussy.
+
+--Des gants de buffle brodés d'or, n'est-ce pas? s'écria le duc, aux
+yeux duquel disparut tout à coup le nuage qui voilait la vérité.
+
+--De buffle brodés d'or; oui, monseigneur, c'est cela, répéta Aurilly.
+
+--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'écria de nouveau le duc;
+aveugle que j'étais! ou plutôt, non, je n'étais pas aveugle.
+Seulement, je ne pouvais croire à tant d'audace.
+
+--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle
+bien haut.
+
+--Bussy! répéta encore une fois le duc, se rappelant mille
+circonstances qui avaient passé inaperçues, et qui, maintenant,
+repassaient grandissantes devant ses yeux.
+
+--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop
+légèrement; ne pouvait-il y avoir un homme caché dans la chambre de
+madame de Monsoreau?
+
+--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui était dans le corridor,
+l'aurait vu, cet homme.
+
+--C'est vrai, monseigneur.
+
+--Et puis, les gants, les gants.
+
+--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore
+entendu....
+
+--Quoi?
+
+--Trois mots.
+
+--Lesquels?
+
+--Les voici: A demain soir!
+
+--O mon Dieu!
+
+--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet
+exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions sûrs....
+
+--Aurilly, demain soir nous recommencerons.
+
+--Votre Altesse sait que je suis à ses ordres.
+
+--Bien. Ah! Bussy! répéta le duc entre ses dents, Bussy, traître à son
+seigneur! Bussy, cet épouvantail de tous! Bussy, l'honnête homme....
+Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!....
+
+Et le duc, souriant avec une infernale joie, congédia Aurilly pour
+réfléchir à son aise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LES GUETTEURS.
+
+
+Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc
+retint près de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne
+perdre aucune de ses démarches.
+
+Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au
+prince; de cette façon, il avait la soirée libre. C'était sa méthode,
+et il la pratiquait même sans arrière-pensée.
+
+A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son échelle
+sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.
+
+Le duc, qui ignorait que Bussy avait une échelle dans son antichambre,
+qui ne pouvait croire que l'on marchât seul ainsi dans les rues de
+Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hôtel pour
+prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprêts.
+Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait déjà fait les
+trois quarts du chemin.
+
+Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit
+aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la
+lumière aux vitres.
+
+C'était le signal convenu entre lui et Diane.
+
+Il jeta son échelle au balcon. Cette échelle, munie de six crampons
+placés en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.
+
+Au bruit, Diane éteignit sa lampe et ouvrit la fenêtre pour assurer
+l'échelle.
+
+La chose fut faite en un instant.
+
+Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les
+coins et recoins: la place lui parut déserte.
+
+Alors elle fit signe à Bussy qu'il pouvait monter.
+
+Bussy, sur ce signe, escalada les échelons deux à deux. Il y en avait
+dix: ce fut l'affaire de cinq enjambées, c'est-à-dire de cinq
+secondes.
+
+Ce moment avait été heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait
+par la fenêtre, M. de Monsoreau, après avoir écouté patiemment pendant
+plus de dix minutes à la porte de sa femme, descendait péniblement
+l'escalier, appuyé sur le bras d'un valet de confiance, lequel
+remplaçait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni
+d'appareils ni de topiques.
+
+Cette double manoeuvre, qu'on eût dite combinée par un habile
+stratégiste, s'exécuta de cette façon, que Monsoreau ouvrait la porte
+de la rue juste au moment où Bussy retirait son échelle et où Diane
+fermait sa fenêtre.
+
+Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue était
+déserte, et le comte ne vit rien.
+
+--Aurais-tu été mal renseigné? demanda Monsoreau à son domestique.
+
+--Non, monseigneur, répondit celui-ci. Je quitte l'hôtel d'Anjou, et
+le maître palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que
+monseigneur avait commandé deux chevaux pour ce soir. Maintenant,
+monseigneur, peut-être était-ce pour aller tout autre part qu'ici.
+
+--Où veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.
+
+Le comte était comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste
+de l'humanité puisse être préoccupée d'autre chose que de les
+tourmenter.
+
+Il regarda autour de lui une seconde fois.
+
+--Peut-être eussé-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane,
+murmura-t-il. Mais peut-être ont-ils des signaux pour correspondre;
+elle l'eût prévenu de ma présence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut
+encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons,
+conduis-moi à cette cachette, de laquelle tu prétends que l'on peut
+tout voir.
+
+--Venez, monseigneur, dit le valet.
+
+Monsoreau s'avança, moitié s'appuyant au bras de son domestique,
+moitié se soutenant au mur.
+
+En effet, à vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du côté de la
+Bastille, se trouvait un énorme tas de pierre provenant de maisons
+démolies et servant de fortifications aux enfants du quartier
+lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et
+des Bourguignons.
+
+Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqué une espèce de
+guérite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.
+
+Il étendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit
+dessus.
+
+Le valet se plaça aux pieds du comte.
+
+Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
+
+Le valet voulut apprêter la mèche de l'arme; mais Monsoreau l'arrêta.
+
+--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que
+celui que nous éventons, et il y a peine de la hart pour quiconque
+porte la main sur lui.
+
+Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqué dans le voisinage
+d'une bergerie, se portaient des fenêtres de Diane dans les
+profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues
+adjacentes, car il désirait surprendre et craignait d'être surpris.
+
+Diane avait prudemment fermé ses épais rideaux de tapisserie, en sorte
+qu'à leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dénonçait
+la vie, dans cette maison absolument noire.
+
+Monsoreau n'était pas embusqué depuis dix minutes, que deux chevaux
+parurent à l'embouchure de la rue Saint-Antoine.
+
+Le valet ne parla point; mais il étendit la main dans la direction des
+deux chevaux.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je vois.
+
+Les deux cavaliers mirent pied à terre à l'angle de l'hôtel des
+Tournelles, et ils attachèrent leurs chevaux aux anneaux de fer
+disposés dans la muraille à cet effet.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il
+sera parti directement de votre hôtel; il avait dix minutes d'avance
+sur vous, il est entré.
+
+--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le
+verrons sortir.
+
+--Oui, mais quand? dit Aurilly.
+
+--Quand nous voudrons, dit le prince.
+
+--Serait-ce trop de curiosité que de vous demander comment vous
+comptez vous y prendre, monseigneur?
+
+--Rien de plus facile. Nous n'avons qu'à heurter à la porte, l'un de
+nous, c'est-à-dire toi, par exemple, sous prétexte que tu viens
+demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au
+bruit. Alors, toi entré dans la maison, lui sort par la fenêtre, et
+moi, qui serai resté dehors, je le verrai déguerpir.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je
+fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouvé mauvaise
+mine dans la journée; rien de plus simple.
+
+--C'est on ne peut plus ingénieux, monseigneur, dit Aurilly.
+
+--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau à son valet.
+
+--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons
+manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce côté.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait
+exprès pour cacher Votre Altesse.
+
+--Oui; mais attends, peut-être y a-t-il moyen de voir à travers les
+fentes des rideaux.
+
+En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallumé ou rapproché la
+lampe, et une légère lueur filtrait du dedans au dehors.
+
+Le duc et Aurilly tournèrent et retournèrent pendant plus de dix
+minutes, afin de chercher un point d'où leurs regards pussent pénétrer
+dans l'intérieur de la chambre. Pendant ces différentes évolutions,
+Monsoreau bouillait d'impatience et arrêtait souvent sa main sur le
+canon du mousquet, moins froid que cette main.
+
+--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dévorerai-je encore cet
+affront? Non, non: tant pis, ma patience est à bout. Mordieu! ne
+pouvoir ni dormir, ni veiller, ni même souffrir tranquille, parce
+qu'un caprice honteux s'est logé dans le cerveau oisif de ce misérable
+prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de
+Monsoreau; et qu'il vienne de ce côté, je lui fais, sur mon honneur,
+sauter la cervelle. Allume la mèche, René, allume....
+
+En ce moment, justement le prince, voyant qu'il était impossible à ses
+regards de pénétrer à travers l'obstacle, en était revenu à son
+projet, et s'apprêtait à se cacher dans les décombres, tandis
+qu'Aurilly allait frapper à la porte, quand tout à coup, oubliant la
+distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement
+sa main sur le bras du duc d'Anjou.
+
+--Eh bien, monsieur, dit le prince étonné, qu'y a-t-il?
+
+--Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly.
+
+--Mais pourquoi cela?
+
+--Ne voyez-vous rien briller à gauche? Venez, monseigneur, venez.
+
+--En effet, je vois comme une étincelle au au milieu de ces pierres.
+
+--C'est la mèche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur.
+
+--Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut être embusqué là?
+
+--Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. Éloignons-nous, faisons
+un détour, et revenons d'un autre côté. Le serviteur donnera l'alarme,
+et nous verrons Bussy descendre par la fenêtre.
+
+--En effet, tu as raison, dit le duc; viens.
+
+Tous deux traversèrent la rue pour regagner la place où ils avaient
+attaché leurs chevaux.
+
+--Ils s'en vont, dit le valet.
+
+--Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus?
+
+--Mais il me semble bien, à moi, que c'est le prince et Aurilly.
+
+--Justement. Mais tout à l'heure j'en serai plus sûr encore.
+
+--Que va faire monseigneur?
+
+--Viens.
+
+Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue
+Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir
+par le boulevard de la Bastille.
+
+Monsoreau rentrait et ordonnait de préparer sa litière.
+
+Ce qu'avait prévu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy
+prit l'alarme: la lumière s'éteignit de nouveau, la fenêtre se
+rouvrit, l'échelle de corde fut fixée, et Bussy, à son grand regret,
+obligé de fuir comme Roméo, mais sans avoir, comme Roméo, vu se lever
+le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette.
+
+Au moment où il mettait pied à terre et où Diane lui renvoyait
+l'échelle, le duc et Aurilly débouchaient à l'angle de la Bastille.
+Ils virent, juste au-dessous de la fenêtre de la belle Diane, une
+ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut
+presque aussitôt au coin de la rue Saint-Paul.
+
+--Monsieur, disait le valet, nous allons réveiller toute la maison.
+
+--Qu'importe? répondait Monsoreau furieux; je suis le maître ici, ce
+me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y
+faire M. le duc d'Anjou.
+
+La litière était prête. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui
+logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient
+l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrivés et
+eurent pris place aux deux portières, la machine partit au trot de
+deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut à la porte
+de l'hôtel d'Anjou.
+
+Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que
+leurs chevaux n'étaient pas encore débridés.
+
+Monsoreau, qui avait ses entrées libres chez le prince, parut sur le
+seuil juste au moment où celui-ci, après avoir jeté son feutre sur un
+fauteuil, tendait ses bottes à un valet de chambre.
+
+Cependant un valet, qui l'avait précédé de quelques pas, annonça M. le
+grand veneur.
+
+La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'eût pas plus
+étonné celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre.
+
+--Monsieur de Monsoreau! s'écria-t-il avec une inquiétude qui perçait
+à la fois et dans sa pâleur et dans l'émotion de sa voix.
+
+--Oui, monseigneur, moi-même, dit le comte en comprimant ou plutôt en
+essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses artères.
+
+L'effort qu'il faisait sur lui-même fut si violent, que M. de
+Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un
+siège placé à l'entrée de la chambre.
+
+--Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment
+même, vous êtes si pâle, que vous semblez près de vous évanouir.
+
+--Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop
+importantes à confier à Votre Altesse. Peut-être m'évanouirai-je
+après, c'est possible.
+
+--Voyons, parlez, mon cher comte, dit François tout bouleversé.
+
+--Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau.
+
+Le duc congédia tout le monde, même Aurilly.
+
+Les deux hommes se trouvèrent seuls.
+
+--Votre Altesse rentre? dit Monsoreau.
+
+--Comme vous voyez, comte.
+
+--C'est bien imprudent à Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les
+rues.
+
+--Qui vous dit que j'ai été par les rues?
+
+--Dame! cette poussière qui couvre vos habits, monseigneur....
+
+--Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y
+avait pas à se méprendre, faites-vous donc encore un autre métier que
+celui de grand veneur?
+
+--Le métier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mêle
+aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres.
+
+--Et que vous rapporte ce métier, monsieur?
+
+--De savoir ce qui se passe.
+
+--C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour
+être à portée d'appeler.
+
+--Très-curieux, dit Monsoreau.
+
+--Alors, contez-moi ce ce que vous avez à me dire.
+
+--Je suis venu pour cela.
+
+--Vous permettez que je m'assoie?
+
+--Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidèle ami comme moi,
+qui ne vient à cette heure et dans l'état où il est que pour vous
+rendre un signalé service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est,
+sur mon honneur, que je ne puis rester debout.
+
+--Un service? reprit le duc, un service?
+
+--Oui.
+
+--Parlez donc.
+
+--Monseigneur, je viens à Votre Altesse de la part d'un puissant
+prince.
+
+--Du roi?
+
+--Non, de monseigneur le duc de Guise.
+
+--Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose.
+Approchez-vous et parlez bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRÈS AVOIR SIGNÉ, IL
+PARLA.
+
+
+Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau.
+Puis, rompant le premier ce silence:
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous à me dire
+de la part de MM. de Guise?
+
+--Beaucoup de choses, monseigneur.
+
+--Ils vous ont donc écrit?
+
+--Oh! non pas; MM. de Guise n'écrivent plus depuis l'étrange
+disparition de maître Nicolas David.
+
+--Alors, vous avez donc été à l'armée?
+
+--Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus à Pans.
+
+--MM. de Guise sont à Paris! s'écria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et je ne les ai pas vus!
+
+--Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en même temps
+Votre Altesse.
+
+--Et je ne suis pas prévenu?
+
+--Si fait, monseigneur, puisque je vous préviens.
+
+--Mais que viennent-ils faire?
+
+--Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez
+donné.
+
+--Moi! je leur ai donné rendez-vous?
+
+--Sans doute, le même jour où Votre Altesse a été arrêtée, elle avait
+reçu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait répondre
+verbalement par moi-même, qu'ils n'avaient qu'à se trouver à Paris du
+31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oublié MM. de
+Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oublié,
+monseigneur.
+
+François pâlit, Il s'était passé tant d'événements depuis ce jour,
+qu'il avait oublié ce rendez-vous, si important qu'il fût.
+
+--C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient à cette époque
+entre MM. de Guise et moi n'existent plus.
+
+--S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les
+en prévenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, peut-être vous croyez-vous délié envers eux, monseigneur; mais
+eux continuent de se croire liés envers vous.
+
+--Piège, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse
+pas deux fois prendre.
+
+--Et où monseigneur a-t-il été pris une fois?
+
+--Comment! où ai-je été pris? Au Louvre, mordieu!
+
+--Est-ce par la faute de MM. de Guise?
+
+--Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis
+qu'ils n'ont en rien aidé à ma fuite.
+
+--C'eût été difficile, attendu qu'ils étaient en fuite eux-mêmes.
+
+--C'est vrai, murmura le duc.
+
+--Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas été chargé de vous dire,
+de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils
+pouvaient compter sur vous, et que le jour où vous marcheriez sur
+Paris, ils y marcheraient de leur côté?
+
+--C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point marché sur Paris.
+
+--Si fait, monseigneur, puisque vous y êtes.
+
+--Oui; mais je suis à Paris comme l'allié de mon frère.
+
+--Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que
+l'allié des Guise.
+
+--Que suis-je donc?
+
+--Monseigneur est leur complice.
+
+Le duc d'Anjou se mordit les lèvres.
+
+--Et vous dites qu'ils vous ont chargé de m'annoncer leur arrivée?
+
+--Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur.
+
+--Mais ils ne vous ont pas communiqué les motifs de leur retour?
+
+--Ils m'ont tout communiqué, monseigneur, me sachant l'homme de
+confiance de Votre Altesse, motifs et projets.
+
+--Ils ont donc des projets? Lesquels?
+
+--Les mêmes, toujours.
+
+--Et ils les croient praticables?
+
+--Ils les tiennent pour certains.
+
+--Et ces projets ont toujours pour but?....
+
+Le duc s'arrêta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement
+suivre ceux qu'il venait de dire.
+
+Monsoreau acheva la pensée du duc.
+
+--Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur.
+
+Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage.
+
+--Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable?
+
+--Votre sagesse en décidera.
+
+--Ma sagesse?
+
+--Oui, voici les faits, faits visibles, irrécusables.
+
+--Voyons.
+
+--La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a été qu'une comédie,
+vile appréciée, et jugée aussitôt qu'appréciée. Or, maintenant; la
+réaction s'opère, et l'État tout entier se soulève contre la tyrannie
+du roi et de ses créatures. Les prêches sont des appels aux armes, les
+églises des lieux où l'on maudit le roi en place de prier Dieu.
+L'armée frémit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos émissaires
+ne rapportent que signatures et adhésions nouvelles à la Ligue; enfin
+le règne de Valois touche à son terme. Dans une pareille occurrence,
+MM. de Guise ont besoin de choisir un compétiteur sérieux au trône, et
+leur choix s'est naturellement arrêté sur vous. Maintenant
+renoncez-vous à vos idées d'autrefois?
+
+Le duc ne répondit pas.
+
+--Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur?
+
+--Dame! répondit le prince, je pense....
+
+--Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec
+moi.
+
+--Je pense, dit le duc, que mon frère n'a pas d'enfants; qu'après lui
+le trône me revient; qu'il est d'une vacillante santé. Pourquoi donc
+me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon
+nom, ma dignité, mon affection, dans une rivalité inutile; pourquoi
+enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans
+péril?
+
+--Voilà justement, dit Monsoreau, où est l'erreur de Votre Altesse: le
+trône de votre frère ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de
+Guise ne peuvent être rois eux-mêmes, mais ils ne laisseront régner
+qu'un roi de leur façon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi
+régnant, ils avaient compté que ce serait Votre Altesse; mais, au
+refus de Votre Altesse, je vous en préviens, ils en chercheront un
+autre.
+
+--Et qui donc, s'écria le duc d'Anjou en fronçant le sourcil, qui donc
+osera s'asseoir sur le trône de Charlemagne?
+
+--Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voilà tout, monseigneur; fils de
+saint Louis pour fils de saint Louis.
+
+--Le roi de Navarre? s'écria François.
+
+--Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants,
+c'est vrai; mais on est sûr qu'il en peut avoir.
+
+--Il est huguenot.
+
+--Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti à la Saint-Barthélemy?
+
+--Oui, mais il a abjuré depuis.
+
+--Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le
+trône.
+
+--Ils croient donc que je céderai mes droits sans les défendre?
+
+--Je crois que le cas est prévu.
+
+--Je les combattrai rudement.
+
+--Peuh! ils sont gens de guerre.
+
+--Je me mettrai à la tête de la Ligue.
+
+--Ils en sont l'âme.
+
+--Je me réunirai à mon frère.
+
+--Votre frère sera mort.
+
+--J'appellerai les rois de l'Europe à mon aide.
+
+--Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre à des rois; mais
+ils y regarderont à deux fois avant de faire la guerre à un peuple.
+
+--Comment, à un peuple?
+
+--Sans doute, MM. de Guise sont décidés à tout, même à constituer des
+États, même à faire une république.
+
+François joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau
+était effrayant avec ses réponses qui répondaient si bien.
+
+--Une république? murmura-t-il.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme à Gênes, comme à Venise.
+
+--Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France
+une république.
+
+--Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez été si
+désintéressé, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se
+compose plus guère que de M. de Bussy et de moi.
+
+--Le duc ne put réprimer un sourire sinistre.
+
+--Je suis lié, alors, dit-il.
+
+--Mais à peu près, monseigneur.
+
+--Alors, qu'a-t-on besoin de recourir à moi, si je suis, comme vous le
+dites, dénué de toute puissance?
+
+--C'est-à-dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de
+Guise; mais que vous pouvez tout avec eux.
+
+--Je peux tout avec eux?
+
+--Oui, dites un mot, et vous êtes roi.
+
+Le duc se leva fort agité, se promena par la chambre, froissant tout
+ce qui tombait sous sa main: rideaux, portières, tapis de table; puis
+enfin il s'arrêta devant Monsoreau.
+
+--Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux
+amis, toi et Bussy.
+
+Et il prononça ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il
+avait eu le temps de substituer à sa pâle fureur.
+
+--Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie.
+
+--Ainsi donc, fidèle serviteur, reprit le duc, parle, je t'écoute.
+
+--Vous l'ordonnez, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan.
+
+Le duc pâlit, mais il s'arrêta pour écouter.
+
+Le comte reprit:
+
+--C'est dans huit jours la Fête-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Le roi, pour cette sainte journée, médite depuis longtemps une
+grande procession aux principaux couvents de Paris.
+
+--C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession à
+pareille époque.
+
+--Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes,
+ou du moins les gardes restent à la porte. Le roi s'arrête devant
+chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_,
+le tout accompagné des sept psaumes de la pénitence.
+
+--Je sais tout cela.
+
+--Il ira à l'abbaye Sainte-Geneviève comme aux autres.
+
+--Sans contredit.
+
+--Seulement, comme un accident sera arrivé en face du couvent....
+
+--Un accident?
+
+--Oui, un égout se sera enfoncé pendant la nuit.
+
+--Eh bien?
+
+--Le reposoir ne pourra être sous le porche, il sera dans la cour
+même.
+
+--J'écoute.
+
+--Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront
+avec lui; mais derrière le roi et ces quatre ou cinq personnes, on
+fermera les portes.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connaît les moines qui feront
+les honneurs de l'abbaye à Sa Majesté!
+
+--Ce seront les mêmes?
+
+--Qui étaient là quand on a sacré Votre Altesse, justement.
+
+--Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur?
+
+--Oh! pour le tondre, voilà tout: vous connaissez ce quatrain:
+
+ De trois couronnes, la première
+ Tu perdis, ingrat et fuyard;
+ La seconde court grand hasard;
+ Des ciseaux feront la dernière.
+
+--On osera faire cela? s'écria le duc l'oeil brillant d'avidité; on
+touchera un roi à la tête?
+
+--Oh! il ne sera plus roi alors.
+
+--Comment cela?
+
+--N'avez-vous pas entendu parler d'un frère génovéfain, d'un
+saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des
+miracles?
+
+--De frère Gorenflot?
+
+--Justement.
+
+--Le même qui voulait prêcher la Ligue l'arquebuse sur l'épaule?
+
+--Le même.
+
+--Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois là, le frère
+se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura
+abdiqué, madame de Montpensier entrera les ciseaux à la main. Les
+ciseaux sont achetés; madame de Montpensier les porte pendus à son
+côté. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement
+ciselés: A tout seigneur tout honneur.
+
+François demeura muet; son oeil faux s'était dilaté comme celui d'un
+chat qui guette sa proie dans l'obscurité.
+
+--Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce
+au peuple que le roi, éprouvant un saint repentir de ses fautes, a
+exprimé le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent
+que la vocation soit réelle, M. le duc de Guise tient l'armée, M. le
+cardinal tient l'Église, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces
+trois pouvoirs-là on fait croire au peuple à peu près tout ce que l'on
+veut.
+
+--Mais on m'accusera de violence! dit le duc après un instant.
+
+--Vous n'êtes pas tenu de vous trouver là.
+
+--On me regardera comme un usurpateur.
+
+--Monseigneur oublie l'abdication.
+
+--Le roi refusera.
+
+--Il paraît que frère Gorenflot est non-seulement un homme
+très-capable, mais encore un homme très-fort.
+
+--Le plan est donc arrêté?
+
+--Tout à fait.
+
+--Et l'on ne craint pas que je le dénonce?
+
+--Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sûr, arrêté
+contre vous, dans le cas où vous trahiriez.
+
+--Ah! ah! dit François.
+
+--Oui, monseigneur, et celui-là, je ne le connais pas; on me sait trop
+votre ami pour me l'avoir confié. Je sais qu'il existe, voilà tout.
+
+--Alors je me rends, comte; que faut-il faire?
+
+--Approuver.
+
+--Eh bien, j'approuve.
+
+--Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles.
+
+--Comment donc faut-il l'approuver encore?
+
+--Par écrit.
+
+--C'est une folie que de supposer que je consentirai à cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Si la conjuration avorte.
+
+--Justement, c'est pour le cas où elle avorterait qu'on demande la
+signature de monseigneur.
+
+--On veut donc se faire un rempart de mon nom?
+
+--Pas autre chose.
+
+--Alors je refuse mille fois.
+
+--Vous ne pouvez plus.
+
+--Je ne peux plus refuser?
+
+--Non.
+
+--Êtes-vous fou?
+
+--Refuser, c'est trahir.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre
+Altesse qui m'a ordonné de parler.
+
+--Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront;
+j'aurai choisi mon danger, au moins.
+
+--Monseigneur, prenez garde de mal choisir.
+
+--Je risquerai, dit François un peu ému, mais essayant néanmoins de
+conserver sa fermeté.
+
+--Dans votre intérêt, monseigneur, dit le comte, je ne vous le
+conseille pas.
+
+--Mais je me compromets en signant
+
+--En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez!
+
+François frissonna.
+
+--On oserait? dit-il.
+
+--On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avancés; il
+faut qu'ils réussissent, à quelque prix que ce soit.
+
+Le duc tomba dans une indécision facile à comprendre.
+
+--Je signerai, dit-il.
+
+--Quand cela?
+
+--Demain.
+
+--Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite.
+
+--Mais encore faut-il que MM. de Guise rédigent l'engagement que je
+prends vis-à-vis d'eux.
+
+--Il est tout rédigé, monseigneur, je l'apporte.
+
+Monsoreau tira un papier de sa poche: c'était une adhésion pleine et
+entière au plan que nous connaissons.
+
+Le duc le lut d'un bout à l'autre, et, à mesure qu'il lisait, le comte
+pouvait le voir pâlir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manquèrent,
+et il s'assit ou plutôt il tomba devant la table.
+
+--Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui présentant la plume.
+
+--Il faut donc que je signe? dit François en appuyant la main sur son
+front, car la tête lui tournait.
+
+--Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force.
+
+--Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat.
+
+--Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous
+préviens; c'est bien différent.
+
+--Donnez, fit le duc.
+
+Et, comme faisant un effort sur lui-même, il prit ou plutôt il arracha
+la plume des mains du comte, et signa.
+
+Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il
+lui vit poser la plume sur le papier, il fut obligé de s'appuyer sur
+la table; sa prunelle semblait se dilater à mesure que la main du duc
+formait les lettres qui composaient son nom.
+
+--Ah! dit-il quand le duc eut fini.
+
+Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc
+avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et
+l'étoffe en tresse de soie qui remplaçait le gilet à cette époque,
+boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus.
+
+Le duc regardait faire avec étonnement, ne comprenant rien à
+l'expression de ce visage pâle, sur lequel passait comme un éclair de
+féroce joie.
+
+--Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent.
+
+--Comment cela? demanda le duc.
+
+--Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous
+venez de le faire il n'y a qu'un instant encore.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que, ce soir, monseigneur, vous avez été poursuivre
+d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point
+de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa
+permission.
+
+--Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez
+parler?
+
+--Oui, monseigneur, puisque vous avez deviné si juste du premier coup,
+je n'essayerai pas même de nier. J'ai épousé Diane de Méridor; elle
+est à moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas même un
+prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sûr, je le
+jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui
+recula.
+
+--Monsieur, vous me menacez! dit François, pâle de colère et de rage.
+
+--Non, mon prince; comme tout à l'heure, je vous avertis seulement.
+
+--Et de quoi m'avertissez-vous?
+
+--Que personne n'aura ma femme.
+
+--Et moi, maître sot, s'écria le duc d'Anjou hors de lui, je vous
+réponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a déjà.
+
+Monsoreau poussa un cri terrible en enfonçant ses deux mains dans ses
+cheveux.
+
+--Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur?
+
+Et son bras, toujours armé, n'avait qu'à s'étendre pour aller percer
+la poitrine du prince.
+
+François se recula.
+
+--Vous êtes en démence, comte, dit-il en s'apprêtant à frapper sur le
+timbre.
+
+--Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez
+de dire que quelqu'un possède ma femme; vous l'avez dit.
+
+--Je le répète.
+
+--Nommez cette personne et prouvez le fait.
+
+--Qui était embusqué, ce soir, à vingt pas de votre porte, avec un
+mousquet?
+
+--Moi.
+
+--Eh bien, comte, pendant ce temps....
+
+--Pendant ce temps....
+
+--Un homme était chez vous, ou plutôt chez votre femme.
+
+--Vous l'avez vu entrer?
+
+--Je l'ai vu sortir.
+
+--Par la porte?
+
+--Par la fenêtre.
+
+--Vous avez reconnu cet homme?
+
+--Oui, dit le duc.
+
+--Nommez-le, s'écria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne
+réponds de rien.
+
+Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire
+passa sur ses lèvres.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et
+sur mon âme, avant huit jours, je vous ferai connaître l'homme qui
+possède votre femme.
+
+--Vous le jurez? s'écria Monsoreau.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Eh bien, monseigneur, à huit jours, dit comte en frappant sa
+poitrine à l'endroit où était le papier signé du prince... à huit
+jours, ou vous comprenez.
+
+--Revenez dans huit jours: voilà tout ce que j'ai à vous dire.
+
+--Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai
+toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut
+se venger.
+
+Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on eût pu,
+facilement prendre pour un geste de menace.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+UNE PROMENADE AUX TOURNELLES.
+
+
+Cependant peu à peu les gentilshommes angevins étaient revenus à
+Paris.
+
+Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils
+connaissaient trop bien le roi, son frère et sa mère, pour espérer que
+les choses se passassent en embrassades de famille.
+
+Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait été faite par
+les amis du roi, et ils ne voulaient pas se décider à croire qu'on pût
+leur donner un triomphe pour pendant à cette cérémonie assez
+désagréable.
+
+Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville armés
+jusqu'à la gorge, prêts à faire feu sur le moindre geste suspect, et
+ils dégainèrent cinquante fois, avant d'arriver à l'hôtel d'Anjou,
+contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les
+regarder passer. Antraguet surtout se montrait féroce, et reportait
+toutes ces disgrâces à MM. les mignons du roi, se promettant de leur
+en dire, à l'occasion, deux mots fort explicites.
+
+Il fit part de ce projet à Ribérac, homme de bon conseil, et celui-ci
+lui répondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir
+à sa portée une frontière ou deux.
+
+--On s'arrangera pour cela, dit Antraguet.
+
+Le duc leur fit bon accueil. C'étaient ses hommes à lui, comme MM. de
+Maugiron, Quélus, Schomberg et d'Épernon étaient ceux du roi.
+
+Il débuta par leur dire:
+
+--Mes amis, on songe à vous tuer un peu, à ce qu'il paraît. Le vent
+est à ces sortes de réceptions; gardez-vous bien.
+
+--C'est fait, monseigneur, répliqua Antraguet; mais ne convient-il pas
+que nous allions offrir à Sa Majesté nos très-humbles respects? Car
+enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur à l'Anjou. Que
+vous en semble?
+
+--Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous
+accompagnerai.
+
+Les trois jeunes gens se consultèrent du regard. A ce moment, Bussy
+entra dans la salle et vint embrasser ses amis.
+
+--Eh! dit-il, vous êtes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends?
+Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme César
+dans le sénat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons
+emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son
+manteau.
+
+--Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu à ces messieurs.
+
+Bussy se mit à rire.
+
+--Eh! eh! dit-il, on verra, on verra.
+
+Le duc le regarda très-attentivement.
+
+--Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur
+restera dans son jardin à abattre des têtes de pavot.
+
+François feignit de rire très-joyeusement. Le fait est qu'au fond il
+se trouvait heureux de n'avoir plus la corvée à faire.
+
+Les Angevins se parèrent superbement. C'étaient de fort grands
+seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et
+passementerie, le revenu des terres paternelles.
+
+Leur réunion était un mélange d'or, de pierreries et de brocart, qui,
+sur le chemin, fit crier noël au populaire, dont le flair infaillible
+devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrasés de haine pour les
+mignons du roi.
+
+Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils
+attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Quélus,
+Maugiron, Schomberg et d'Épernon, qui, saluant avec politesse et
+témoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle
+au Angevins.
+
+--Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effaçait le plus
+possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche,
+elle perd beaucoup de son désagrément.
+
+--Messieurs, dit Schomberg, vous êtes la fine fleur de la grâce et de
+la courtoisie. Vous plaît-il que nous métamorphosions cette réception,
+qui est manquée, en une petite promenade?
+
+--Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement
+Antraguet, à qui Bussy toucha légèrement le bras pour lui dire:
+
+--Tais-toi donc, et laisse-les faire.
+
+--Où irions-nous donc bien? dit Quélus en cherchant.
+
+--Je connais un charmant endroit du côté de la Bastille, fit
+Schomberg.
+
+--Messieurs, nous vous suivons, dit Ribérac; marchez devant.
+
+En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre
+Angevins, et se dirigèrent par les quais vers l'ancien enclos des
+Tournelles, alors Marché-aux-Chevaux, sorte de place unie, plantée de
+quelques arbres maigres, et semée çà et là de barrières destinées à
+arrêter les chevaux ou à les attacher.
+
+Chemin faisant, les huit gentilshommes s'étaient pris par le bras, et,
+avec mille civilités, s'entretenaient de sujets gais et badins, au
+grand ébahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout
+à l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les
+pourceaux d'Hérode.
+
+On arriva.
+
+Quélus prit la parole.
+
+--Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme
+le pied tient bien sur ce salpêtre.
+
+--Ma foi, oui, répliqua Antraguet en battant plusieurs appels.
+
+--Eh bien, continua Quélus, nous avions pensé, ces messieurs et moi,
+que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici
+pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a
+fait l'honneur de nous appeler tous quatre.
+
+--C'est vrai, dit Bussy à ses amis stupéfaits.
+
+--Il n'en avait rien dit, s'écria Antraguet.
+
+--Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit
+Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou?
+
+--Certes, oui, répliquèrent les trois Angevins d'une seule voix;
+l'honneur est tel, que nous nous en réjouissons.
+
+--C'est à merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous
+plaît-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre?
+
+--J'aime assez cette méthode, dit Ribérac avec des yeux ardents... et
+alors....
+
+--Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous
+les mêmes sentiments, donc nous sommes inspirés de Dieu; c'est Dieu
+qui fait les idées humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien,
+laissons à Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que
+rien n'est plus indifférent au cas où nous conviendrions que le
+premier libre charge les autres.
+
+--Et il le faut! et il le faut! s'écrièrent les mignons.
+
+--Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au
+sort.
+
+--Tirèrent-ils au sort? dit Quélus en réfléchissant.
+
+--J'ai tout lieu de le croire, répondit Bussy.
+
+--Alors imitons-les.
+
+--Un moment, dit encore Bussy. Avant de connaître nos antagonistes,
+convenons des règles du combat. Il serait malséant que les conditions
+du combat suivissent le choix des adversaires.
+
+--C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu'à ce que mort
+s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc.
+
+--Sans doute; mais comment nous battrons-nous?
+
+--Avec l'épée et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exercés.
+
+--A pied? dit Quélus.
+
+--Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements
+libres.
+
+--A pied, soit.
+
+--Quel jour?
+
+--Mais le plus tôt possible.
+
+--Non, dit d'Épernon; j'ai mille choses à régler, un testament à
+faire; pardon, mais je préfère attendre... Trois ou six jours nous
+aiguiseront l'appétit.
+
+--C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement.
+
+--Est-ce convenu?
+
+--Oui. Nous nous entendrons toujours à merveille.
+
+--Alors tirons au sort, dit Bussy.
+
+--Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en
+cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux,
+coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre
+paires.
+
+--Bien dit.
+
+--Je propose, pour le numéro 1, le carré long entre deux tilleuls...
+Il y a belle place.
+
+--Accepté.
+
+--Mais le soleil?
+
+--Tant pis pour le second de la paire; il sera tourné à l'est.
+
+--Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais
+ne nous assassinons pas. Décrivons un demi-cercle et opposons-nous
+tous à la lumière; que le soleil nous frappe de profil.
+
+Bussy montra la position, qui fut acceptée; puis on tira les noms.
+
+Schomberg sortit le premier, Ribérac le second. Ils furent désignés
+pour la première paire.
+
+Quélus et Antraguet Furent les seconds.
+
+Livarot et Maugiron les troisièmes. Au nom de Quélus, Bussy, qui
+croyait l'avoir pour champion, fronça le sourcil.
+
+D'Épernon, se voyant forcément accouplé à Bussy, pâlit, et fut obligé
+de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs à ses joues.
+
+--Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous
+appartenons les uns aux autres.--C'est à la vie à la mort; nous sommes
+amis. Voulez-vous bien accepter un dîner à l'hôtel Bussy?
+
+Tous saluèrent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, où un
+somptueux festin les réunit jusqu'au matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+OU CHICOT S'ENDORT.
+
+
+Toutes ces dispositions des Angevins avaient été remarquées par le roi
+d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intérieur du Louvre,
+attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec
+messieurs de l'Anjou.
+
+Chicot avait suivi de loin la promenade, examiné en connaisseur ce que
+personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, après s'être
+convaincu des intentions de Bussy et de Quélus, il avait rebroussé
+chemin vers la demeure de Monsoreau.
+
+C'était un homme rusé que Monsoreau; mais, quant à duper Chicot, il
+n'y pouvait prétendre. Le Gascon lui apportait force compliments de
+condoléance de la part du roi; comment ne pas le recevoir à merveille?
+
+Chicot trouva Monsoreau couché. La visite de la veille avait brisé
+tous les ressorts de cette organisation à peine reconstruite; et Remy,
+une main sur son menton, guettait avec dépit les premières atteintes
+de la fièvre qui menaçait de ressaisir sa victime.
+
+Néanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez
+habilement sa colère contre le duc d'Anjou pour que tout autre que
+Chicot ne l'eût pas soupçonnée. Mais plus il était discret et réservé,
+plus le Gascon découvrait sa pensée.
+
+--En effet, se disait-il, un homme ne peut être si passionné pour M.
+d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.
+
+Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir également si la
+fièvre du comte n'était pas une comédie à l'instar de celle qu'avait
+jouée naguère Nicolas David.
+
+Mais Remy ne trompait pas; et, à la première pulsation du pouls de
+Monsoreau:
+
+--Celui-là est malade réellement, pensa Chicot, et ne peut rien
+entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est
+capable.
+
+Et il courut à l'hôtel de Bussy, qu'il trouva tout éblouissant de
+lumières, tout embaumé de vapeurs qui eussent fait pousser à Gorenflot
+des exclamations de joie.
+
+--Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il à un laquais.
+
+--Non, monsieur, répliqua celui-ci, M. de Bussy se réconcilie avec
+plusieurs seigneurs de la cour, et on célèbre cette réconciliation par
+un repas; fameux repas, allez.
+
+--A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa
+Chicot, Sa Majesté est encore en sûreté de ce côté-là.
+
+Il retourna au Louvre, et aperçut Henri qui se promenait dans une
+salle d'armes en maugréant. Il avait envoyé trois courriers à Quélus,
+et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majesté était dans
+l'inquiétude, ils s'étaient arrêtés tout simplement chez M. de Birague
+le fils, où tout homme aux livrées du roi trouvait toujours un verre
+plein, un jambon entamé et des fruits confits.
+
+C'était la méthode de Birague pour demeurer en faveur.
+
+Chicot apparaissant à la porte du cabinet, Henri poussa une grande
+exclamation.
+
+--Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?
+
+--Qui cela? tes mignons?
+
+--Hélas! oui, mes pauvres amis.
+
+--Ils doivent être bien bas en ce moment, répliqua Chicot.
+
+--On me les aurait tués? s'écria Henri en se redressant la menace dans
+les yeux; ils seraient morts!
+
+--Morts, j'en ai peur....
+
+--Tu le sais et tu ris, païen!
+
+--Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.
+
+--Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu
+ces gentilshommes?
+
+--Je les glorifie, au contraire.
+
+--Tu railles toujours... Voyons, du sérieux, je t'en supplie; sais tu
+qu'ils sont sortis avec les Angevins?
+
+--Pardieu! si je le sais.
+
+--Eh bien qu'est-il résulté?
+
+--Eh bien, il est résulté ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou
+peu s'en faut.
+
+--Mais Bussy, Bussy!
+
+--Bussy les soûle, c'est un homme bien dangereux.
+
+--Chicot, par grâce!
+
+-- Eh bien, oui, Bussy leur donne à dîner, à tes amis; est-ce que tu
+trouves cela bien, toi?
+
+--Bussy leur donne à dîner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurés!
+
+--Justement; s'ils étaient amis, ils n'éprouveraient pas le besoin de
+s'enivrer ensemble. Écoute, as-tu de bonnes jambes?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Irais-tu bien jusqu'à la rivière?
+
+--J'irais jusqu'au bout du monde pour être témoin d'une chose
+pareille.
+
+--Eh bien, va seulement jusqu'à l'hôtel Bussy, tu verras ce prodige.
+
+--Tu m'accompagnes?
+
+--Merci, j'en arrive.
+
+--Mais enfin, Chicot....
+
+--Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de
+me convaincre; mes jambes sont diminuées de trois pouces à force de me
+rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-là, elles commenceraient au
+genou. Va, mon fils, va.
+
+Le roi lui lança un regard de colère.
+
+--Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-là!
+Ils rient, festinent et font de l'opposition à ton gouvernement.
+Réponds à toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils
+dînent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de
+l'opposition, viens nous coucher après souper.
+
+Le roi ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Tu peux te flatter d'être un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en
+France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois
+paresseux: je suis sûr que l'on t'appellera Henri le patient... Ah!
+mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre!
+
+--Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-là n'ont pas même des moeurs
+de gentilshommes.
+
+--Ah çà! tu es inquiet de tes amis, s'écria Chicot en poussant le roi
+vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les
+plains comme s'ils étaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont
+pas morts, tu pleures et tu t'inquiètes encore... Henri, tu geins
+toujours.
+
+--Vous m'impatientez, monsieur Chicot.
+
+--Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands
+coups de rapière dans l'estomac? sois donc conséquent.
+
+--J'aimerais à pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix
+sombre.
+
+--Oh! ventre-de-biche! répondit Chicot, compte sur moi, je suis là,
+mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des
+truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.
+
+Henri et son unique ami se couchèrent de bonne heure; le roi soupirant
+d'avoir le coeur si vide, Chicot essoufflé d'avoir l'estomac si plein.
+
+Le lendemain, au petit lever du roi, se présentèrent MM. de Quélus,
+Schomberg, Maugiron et d'Épernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir,
+il ouvrit la portière aux gentilshommes.
+
+Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors
+de son lit, et, arrachant les appareils parfumés qui couvraient ses
+joues et ses mains:
+
+--Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!
+
+L'huissier, stupéfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les
+congédiait. Ils se regardèrent avec une stupeur égale.
+
+--Mais, sire, balbutia Quélus, nous voulions dire à Votre Majesté....
+
+--Que vous n'êtes plus ivres, vociféra Henri, n'est-ce pas?
+
+Chicot ouvrit un oeil.
+
+--Pardon, sire, reprit Quélus avec gravité, Votre Majesté fait
+erreur....
+
+--Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!
+
+--Ah!... fort bien, fort bien!... dit Quélus en souriant... Je
+comprends; oui. Eh bien!....
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--Que Votre Majesté demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il
+lui plaît.
+
+--Je hais les ivrognes et les traîtres.
+
+--Sire! s'écrièrent d'une commune voix les trois gentilshommes.
+
+--Patience, messieurs, dit Quélus en les arrêtant; Sa Majesté a mal
+dormi, et aura fait de méchants rêves. Un mot donnera le réveil
+meilleur à notre très-vénéré prince.
+
+Cette impertinente excuse, prêtée par un sujet à son roi, fit
+impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de
+pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.
+
+--Parlez, dit-il, et soyez bref.
+
+--C'est possible, sire, mais c'est difficile.
+
+--Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations.
+
+--Non, sire, on y va tout droit, fit Quélus en regardant Chicot et
+l'huissier comme pour réitérer à Henri sa demande d'une audience
+particulière.
+
+Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et
+dit:
+
+--Ne faites pas attention à moi, je dors comme un boeuf.
+
+Et, refermant ses deux yeux, il se mit à ronfler de tous ses poumons.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+OU CHICOT S'ÉVEILLE.
+
+
+Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne
+s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de
+considérer Chicot comme un meuble de la chambre à coucher du roi.
+
+--Votre Majesté, dit Quélus en s'inclinant, ne sait que la moitié des
+choses, et, j'ose le dire, la moitié la moins intéressante.
+Assurément, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurément
+nous avons dîné tous chez M. de Bussy, et je dois même dire, en
+l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dîné.
+
+--Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit
+Schomberg, qui, en vérité, m'a paru merveilleux.
+
+--Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en
+étais toujours douté.
+
+--Moi, j'en étais sûr, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre.
+
+Schomberg se retourna de son côté:
+
+--Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que
+je rêve tout haut.
+
+Schomberg revint à Henri.
+
+--Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amitiés ni de mes
+haines; c'est bon, le bon vin.
+
+--N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur,
+dit le roi d'un ton réservé.
+
+Schomberg allait répondre, ne voulant sans doute pas abandonner si
+promptement une si belle cause, quand Quélus lui fit un signe.
+
+--C'est juste, dit Schomberg, continue.
+
+--Je disais donc, sire, reprit Quélus, que, pendant le repas et
+surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus sérieux et les
+plus intéressants concernant particulièrement les intérêts de Votre
+Majesté.
+
+--Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe.
+
+--Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'écria Chicot.
+
+--Oh! oh! maître Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez
+pas, sortez d'ici.
+
+--Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empêches de
+dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint.
+
+Quélus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder
+sérieusement un sujet, si sérieux qu'il fût, tant l'habitude avait
+rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les épaules, et se leva
+dépité.
+
+--Sire, dit d'Épernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves
+matières.
+
+--De graves matières? répéta Henri.
+
+--Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble
+mériter à Votre Majesté la peine qu'on s'en occupe.
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écria le roi.
+
+--C'est à dire que j'attends que le roi veuille bien m'écouter.
+
+--J'écoute, mon fils, j'écoute, dit Henri en posant sa main sur
+l'épaule de Quélus.
+
+--Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions causé sérieusement;
+et, maintenant, voici le résultat de nos entretiens: la royauté est
+menacée, affaiblie.
+
+--C'est-à-dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'écria
+Henri.
+
+--Elle ressemble, continua Quélus, à ces dieux étranges qui, pareils
+aux dieux de Tibère et de Caligula, tombaient en vieillesse sans
+pouvoir mourir, et continuaient à marcher dans leur immortalité par le
+chemin des infirmités mortelles. Ces dieux, arrivés à ce point-là, ne
+s'arrêtent, dans leur décrépitude toujours croissante, que si un beau
+dévouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors,
+régénérés par la transfusion d'un sang jeune, ardent et généreux, ils
+recommencent à vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien,
+sire, votre royauté est semblable à ces dieux-là, elle ne peut plus
+vivre que par des sacrifices.
+
+--Il parle d'or, dit Chicot; Quélus, mon fils, va-t'en prêcher par les
+rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu éteins
+Lincestre, Cahier, Cotton, et même ce foudre d'éloquence que l'on
+nomme Gorenflot.
+
+Henri ne répliqua rien; il était évident qu'un grand changement se
+faisait dans son esprit: il avait d'abord attaqué les mignons par des
+regards hautains; puis, peu à peu, le sentiment de la vérité; ayant
+saisi, il redevenait réfléchi, sombre, inquiet.
+
+--Allez, dit-il, vous voyez que je vous écoute, Quélus.
+
+--Sire, reprit celui-ci, vous êtes un très-grand roi; mais vous n'avez
+plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des
+barrières au delà desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est
+les barrières, déjà grandissantes, qu'à son tour vous pose le peuple.
+Eh bien, sire, vous qui êtes un vaillant, dites, que fait-on à la
+guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menaçante, à
+trente pas d'un autre bataillon? Les lâches regardent derrière eux,
+et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tête et
+fondent en avant.
+
+--Eh bien, soit; en avant! s'écria le roi; par la mordieu! ne suis-je
+pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on mené plus belles
+batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le siècle
+à la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus
+retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc,
+messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la
+mêlée, à ce que je présume.
+
+--Eh bien, oui, sire, s'écrièrent les jeunes gens électrisés par cette
+belliqueuse démonstration du roi, en avant!
+
+Chicot se mit sur son séant.
+
+--Paix, là-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur.
+Va, Quélus, va, mon fils, tu as déjà dit de belles et de bonnes
+choses, et il t'en reste encore à dire; continue, mon ami, continue.
+
+--Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent.
+Au reste, oui, je continuerai, et pour dire à Sa Majesté que le moment
+est venu, pour la royauté, d'agréer un de ces sacrifices dont nous
+parlions tout à l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment
+insensiblement Votre Majesté, quatre hommes vont marcher, sûrs d'être
+encouragés par vous, sire, et d'être glorifiés par la postérité.
+
+--Que dis-tu, Quélus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie
+tempérée par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes?
+
+--Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fierté
+qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une
+passion; moi et ces messieurs, nous nous dévouons, sire.
+
+--A quoi?
+
+--A votre salut.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre vos ennemis.
+
+--Des haines de jeunes gens, s'écria Henri.
+
+--Oh! voilà l'expression du préjugé vulgaire, sire; et la tendresse de
+Votre Majesté pour nous est si généreuse, qu'elle consent à se
+déguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez
+en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez
+pas de croire que Maugiron déteste Antraguet, que Schomberg est gêné
+par Livarot, que d'Épernon jalouse Bussy, et que Quélus en veut à
+Ribérac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et
+ennemis, tous pourraient s'aimer comme frères. Mais ce n'est point une
+rivalité d'hommes à hommes qui nous met l'épée à la main, c'est la
+querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre
+le droit divin; nous nous présentons comme champions de la royauté
+dans cette lice où descendent des champions de la Ligue, et nous
+venons vous dire: «Bénissez-nous, seigneur; souriez à ceux qui vont
+mourir pour vous. Votre bénédiction les fera peut-être vaincre, votre
+sourire les aidera à mourir.»
+
+Henri, suffoqué par les larmes, ouvrit ses bras à Quélus et aux
+autres. Il les réunit sur son coeur; et ce n'était pas un spectacle
+sans intérêt, un tableau sans expression, que cette scène où le mâle
+courage s'alliait aux émotions d'une tendresse profonde, que le
+dévouement sanctifiait à cette heure.
+
+Chicot, sérieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait
+du fond de l'alcôve, et cette figure, ordinairement refroidie par
+l'indifférence ou contractée par le rire du sarcasme, n'était pas la
+moins noble et la moins éloquente des six.
+
+--Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau dévouement, c'est
+une noble tâche, et je suis fier aujourd'hui, non pas de régner sur la
+France, mais d'être votre ami. Toutefois, comme je connais mes
+intérêts mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le
+résultat, glorieux en espérance, me livrerait, si vous veniez à
+échouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre à Anjou,
+France suffit, croyez-moi. Je connais mon frère, les Guise et la
+Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompté des chevaux plus fougueux et
+plus insoumis.
+
+--Mais, sire, s'écria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi;
+ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une
+question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que
+l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquiéter comment il jugera
+dans sa justice.
+
+--Pardonnez-moi, Maugiron, répondit le roi, un soldat peut aller en
+aveugle, mais le capitaine réfléchit.
+
+--Réfléchissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes
+que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise
+chance, moi, j'ai toujours du bonheur.
+
+--Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant,
+moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans.
+
+--Sire, interrompit Quélus, les paroles obligeantes de Votre Majesté
+ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le
+fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Ribérac?
+
+--Jamais; je vous le défends absolument. Jamais, entendez-vous bien?
+
+--De grâce, sire, excusez-nous, reprit Quélus; le rendez-vous a été
+pris hier, avant le dîner, paroles sont dites et nous ne pouvons les
+reprendre.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répondit Henri, le roi délie des serments et
+des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la
+toute-puissance. Faites dire à ces messieurs que je vous ai menacés de
+toute ma colère si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en
+doutiez pas vous-mêmes, je jure de vous exiler si....
+
+--Arrêtez, sire, dit Quélus: car, si vous pouvez nous relever de nos
+paroles, Dieu seul peut vous relever de la vôtre. Ne jurez donc pas,
+car, si pour une pareille cause nous avons mérité votre colère, et que
+cette colère se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie,
+parce que, n'étant plus sur les terres de Votre Majesté, nous pourrons
+alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays
+étranger.
+
+--Si ces messieurs s'approchent de vous à la distance seulement d'une
+portée d'arquebuse, s'écria Henri, je les fais jeter tous les quatre à
+la Bastille.
+
+--Sire, dit Quélus, le jour où Votre Majesté se conduirait ainsi, nous
+irions, nu-pieds et la corde au cou, nous présenter à maître Laurent
+Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcérât avec ces
+gentilshommes.
+
+--Je leur ferai trancher la tête, mordieu! Je suis le roi, j'espère!
+
+--S'il arrivait pareille chose à nos ennemis, sire, nous nous
+couperions la gorge au pied de leur échafaud.
+
+Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:
+
+--A la bonne heure, dit-il, voilà de bonne et brave noblesse. C'est
+bien... Si Dieu ne bénissait pas une cause défendue par de tels
+gens!....
+
+--Ne sois pas impie... ne blasphème pas! dit solennellement Chicot en
+descendant de son lit et en s'avançant vers le roi. Oui, ce sont là de
+nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maître.
+Allons, fixe un jour à ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de
+dicter ses devoirs au Tout-Puissant.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.
+
+--Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en
+inclinant la tête et en pliant le genou.
+
+--Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire;
+mais, au surplus, nous saurons la préparer par des voies chrétiennes
+et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dévotions
+avec exactitude avant de combattre la Châtaigneraie: c'était une rude
+lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fêtes, les festins, il
+alla voir des femmes, abominable péché! Bref, il tenta Dieu, qui,
+peut-être, souriait à sa jeunesse, à sa beauté, à sa vigueur, et lui
+voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant.
+Écoutez-moi, nous allons entrer en dévotions; si j'avais le temps, je
+ferais porter vos épées à Rome pour que le saint-père les bénît
+toutes... Mais nous avons la châsse de sainte Geneviève qui vaut les
+meilleures reliques. Jeûnons ensemble, macérons-nous, et sanctifions
+le grand jour de la Fête-Dieu; puis le lendemain....
+
+--Ah! sire, merci, merci! s'écrièrent les quatre jeunes gens... c'est
+dans huit jours.
+
+Et ils se précipitèrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous
+encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.
+
+--Notre cartel est tout rédigé, dit Quélus; il ne faut qu'y mettre le
+jour et l'heure. Écris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du
+roi; écris: «Le lendemain de la Fête-Dieu!»
+
+--Voilà qui est fait, répondit Maugiron; quel est le héraut qui
+portera cette lettre?
+
+--Ce sera moi, s'il vous plaît, dit Chicot en s'approchant; seulement
+je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majesté parle de
+jeûnes, de macérations et de châsses... c'est merveilleux comme voeu
+fait après une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux
+l'efficacité d'une bonne nourriture, d'un vin généreux, d'un sommeil
+solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au
+poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures à
+table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le
+chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de
+vous en sevrer.
+
+--Bravo, Chicot! s'écrièrent ensemble les jeunes gens.
+
+--Adieu, mes petits lions, répondit le Gascon, je m'en vais à l'hôtel
+de Bussy.
+
+Il fit trois pas et revint.
+
+--A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la
+Fête-Dieu; n'allez à la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au
+Louvre comme une poignée de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors
+je vais faire votre commission.
+
+Et Chicot, sa lettre à la main, ouvrit l'équerre de ses longues
+jambes, et disparut.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LA FÊTE-DIEU.
+
+
+Pendant ces huit jours, les événements se préparèrent, comme une
+tempête se prépare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds
+de l'été.
+
+Monsoreau, remis sur pied après quarante-huit heures de fièvre,
+s'occupa de guetter lui-même son larron d'honneur; mais, comme il ne
+découvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de
+l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de
+Diane.
+
+Bussy ne discontinua pas ses visites de jour à la maison du grand
+veneur. Seulement il fut averti par Remy des fréquents espionnages du
+convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenêtre!
+
+Chicot faisait deux parts de son temps:
+
+L'une était consacrée à son maître bien-aimé Henri de Valois, qu'il
+quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mère de son
+enfant.
+
+L'autre était pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait déterminé à
+grand'peine, depuis huit jours, à retourner à sa cellule, où il
+l'avait reconduit et où il avait reçu de l'abbé, messire Joseph
+Foulon, le plus charmant accueil.
+
+A cette première visite, on avait fort parlé de la piété du roi; et le
+prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant à Sa Majesté de
+l'honneur qu'elle faisait à l'abbaye en la visitant. Cet honneur était
+même plus grand qu'on ne s'y était attendu d'abord: Henri, sur la
+demande du vénérable abbé, avait consenti à passer la journée et la
+nuit en retraite dans un couvent.
+
+Chicot confirma l'abbé dans cette espérance, à laquelle il n'osait
+s'arrêter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on
+l'invita fort à revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant à
+Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux des moines. C'était, en
+effet, un coup de partie à lui d'avoir ainsi capté toute la confiance
+de Chicot; Machiavel, de politique mémoire, n'eût pas mieux fait.
+
+Invité à revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches,
+sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de
+vins des crus les plus rares et les plus recherchés, frère Gorenflot
+le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.
+
+Alors il s'enfermait des heures entières dans la cellule du moine,
+partageant, au dire général, ses études et ses extases. L'avant-veille
+de la Fête-Dieu, il passa même la nuit tout entière dans le couvent;
+le lendemain, le bruit courait à l'abbaye que Gorenflot avait
+déterminé Chicot à prendre la robe.
+
+Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leçons d'escrime
+à ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'étudiant
+surtout à exercer d'Épernon, à qui le sort avait donné un si rude
+adversaire, et que l'attente du jour décisif préoccupait fort
+visiblement.
+
+Quelqu'un qui eût parcouru la ville à de certaines heures de la nuit
+eût rencontré, dans le quartier Sainte-Geneviève, les moines étranges
+dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui
+ressemblaient beaucoup plus à des reîtres qu'à des frocards. Enfin
+nous pourrions ajouter, pour compléter le tableau que nous avons
+commencé d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hôtel
+de Guise était devenu, à la fois, l'antre le plus mystérieux et le
+plus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert au dehors
+qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir,
+dans la grande salle, après qu'on avait eu soin de fermer
+hermétiquement les jalousies, et que ces conciliabules étaient
+précédés de dîners auxquels on n'invitait que des hommes et que
+présidait cependant madame de Montpensier.
+
+Ces sortes de détails, que nous trouvons dans les mémoires du temps,
+nous sommes forcé de les donner à nos lecteurs, attendu qu'ils ne les
+trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police
+de ce bénin règne ne soupçonnait même pas ce qui se tramait, quoique
+le complot, comme on le pourra voir, fût d'importance, et les dignes
+bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tête et
+hallebarde au poing, ne le soupçonnaient pas plus qu'elle, n'étant
+point gens à deviner d'autres dangers que ceux qui résultent du feu,
+des voleurs, des chiens enragés et des ivrognes querelleurs.
+
+De temps en temps, quelque patrouille s'arrêtait bien devant l'hôtel
+de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maître la Hurière était
+connu pour un si zélé catholique, que l'on ne doutait point que le
+grand bruit qui se menait chez lui ne fût mené pour la plus grande
+gloire de Dieu.
+
+Voilà dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par
+jour, le matin de cette grande solennité abolie par le gouvernement
+constitutionnel, et qu'on appelle la Fête-Dieu.
+
+Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs
+qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumés. Ce
+matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait
+assidûment dans la chambre du roi, réveilla Henri de bonne heure;
+personne n'était encore entré dans la chambre royale.
+
+--Ah! mon pauvre Chicot, s'écria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu
+homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que
+j'aie fait de ma vie.
+
+--Et que rêvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.
+
+--Je rêvais que Quélus avait transpercé Antraguet d'un coup de
+seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son
+adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rêve
+se réalise. Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Que veux-tu donc?
+
+--Mon cilice et mes verges.
+
+--Tu n'aimerais pas mieux un bon déjeuner? demanda Chicot.
+
+--Païen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fête-Dieu
+l'estomac plein!
+
+--C'est juste.
+
+--Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Patience, dit Chicot, il est huit heures à peine, et tu as le temps
+de te fustiger jusqu'à ce soir. Causons premièrement: veux-tu causer
+avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.
+
+--Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.
+
+--Comment divisons-nous notre journée, mon fils?
+
+--En trois parties.
+
+--En l'honneur de la sainte Trinité, très-bien. Voyons ces trois
+parties.
+
+--D'abord la messe à Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Bien.
+
+--Au retour au Louvre, la collation.
+
+--Très-bien!
+
+--Puis processions de pénitents par les rues, en s'arrêtant, pour
+faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en
+commençant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Geneviève, où
+j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la
+cellule d'une espèce de saint qui passera la nuit en prières pour
+assurer le succès de nos armes.
+
+--Je le connais.
+
+--Le saint?
+
+--Parfaitement.
+
+--Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+--Alors, habille-toi et viens.
+
+--Attends donc!
+
+--Quoi?
+
+--J'ai encore quelques détails à te demander.
+
+--Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?
+
+--J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.
+
+--Fais donc vite, le temps se passe.
+
+--Ta cour, que fait-elle?
+
+--Elle me suit.
+
+--Ton frère?
+
+--Il m'accompagne.
+
+--Ta garde?
+
+--Les gardes françaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les
+Suisses m'attendent à là porte de l'abbaye.
+
+--A merveille! dit Chicot, me voilà renseigné.
+
+--Je puis donc appeler?
+
+--Appelle.
+
+Henri frappa sur un timbre.
+
+--La cérémonie sera magnifique, continua Chicot.
+
+--Dieu nous en saura gré, je l'espère.
+
+--Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne
+n'entre, tu n'as rien autre chose à me dire?
+
+--Non. Ai-je oublié quelque détail du cérémonial?
+
+--Ce n'est pas de cela que je te parle.
+
+--De quoi me parles-tu donc?
+
+--De rien.
+
+Mais tu me demandes....
+
+--S'il est bien arrêté que tu vas à l'abbaye Sainte-Geneviève?
+
+--Sans doute.
+
+--Et que tu y passes la nuit?
+
+--Je l'ai promis.
+
+--Eh bien, si tu n'as rien à me dire, mon fils, je te dirai moi, que
+ce cérémonial ne me convient pas, à moi.
+
+--Comment?
+
+--Non, et quand nous aurons dîné....
+
+--Quand nous aurons dîné?
+
+--Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginée.
+
+--Soit, j'y consens.
+
+--Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la même
+chose.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.
+
+En effet, les huissiers ouvrirent les portières, et l'on vit paraître
+le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majesté, qui,
+s'emparant du roi, se mirent à exécuter conjointement, sur son auguste
+personne, une de ces toilettes que nous avons décrites dans le
+commencement de cet ouvrage.
+
+Lorsque la toilette de Sa Majesté fut aux deux tiers, on annonça Son
+Altesse monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Henri se retourna de son côté, préparant son meilleur sourire pour le
+recevoir.
+
+Le duc était accompagné de M. de Monsoreau, de d'Épernon et Aurilly.
+
+D'Épernon et d'Aurilly restèrent en arrière.
+
+Henri, à la vue du comte encore pâle et dont la mine était plus
+effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+Le duc s'aperçut de ce mouvement, qui n'échappa point non plus au
+comte.
+
+--Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient présenter ses
+hommages à Votre Majesté.
+
+--Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touché de votre
+visite que vous avez été bien blessé, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sire.
+
+--A la chasse, m'a-t-on dit.
+
+--A la chasse, sire.
+
+--Mais vous allez mieux à présent, n'est-ce pas?
+
+--Je suis rétabli.
+
+--Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'après nos
+dévotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allât préparer une
+belle chasse dans les bois de Compiègne?
+
+--Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?....
+
+Il allait dire: «quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des
+vôtres;» mais il se rappela que le secret avait dû être gardé, et il
+s'arrêta.
+
+--Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majesté
+veut m'informer....
+
+--Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en
+dévotions à l'abbaye Sainte-Geneviève, je ne serais peut-être pas prêt
+pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain,
+ce sera après-demain que la chasse aura lieu.
+
+--Vous entendez? dit le duc à Monsoreau, qui s'inclina.
+
+--Oui, monseigneur, répondit le comte.
+
+En ce moment entrèrent Schomberg et Quélus; le roi les reçut à bras
+ouverts.
+
+--Encore un jour! dit Quélus en saluant le roi.
+
+--Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son côté, au duc:
+
+--Vous me faites exiler, à ce qu'il paraît, monseigneur.
+
+--Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de préparer les chasses
+du roi? dit en riant le duc.
+
+--Je m'entends, répondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce
+soir qu'expire le huitième jour de délai que Votre Altesse m'a
+demandé, et Votre Altesse préfère m'envoyer à Compiègne que de tenir
+sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici à ce soir,
+je puis, d'un seul mot....
+
+François saisit le comte par le poignet.
+
+--Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse
+que vous réclamez.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Votre départ pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque
+l'ordre est officiel.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs
+de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous
+voulez connaître; le reste vous regarde, car je ne me suis engagé à
+rien autre chose, ce me semble.
+
+--Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.
+
+--Vous avez ma parole, dit le duc.
+
+--J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.
+
+--Eh! oui, mordieu, je le sais bien.
+
+Et le duc s'éloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frère;
+Aurilly toucha le bras de d'Épernon.
+
+--C'est fait, dit-il.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il de fait?
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain.
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain?
+
+--J'en réponds.
+
+--Et qui l'en empêchera?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.
+
+--Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille écus pour vous.
+
+--Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois!
+
+--Et de là à l'abbaye Sainte-Geneviève? demanda le duc.
+
+--Certainement, répondit le roi.
+
+--Comptez là-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa
+rapière.
+
+Et Henri passa dans la galerie, où toute sa cour l'attendait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTÉ DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+
+
+La veille au soir, quand tout avait été décidé et arrêté entre les
+Guise et les Angevins, M. de Monsoreau était rentré chez lui et y
+avait trouvé Bussy.
+
+Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours
+une grande amitié, pouvait, n'étant prévenu de rien, se compromettre
+cruellement le lendemain, il l'avait pris à part.
+
+--Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de
+vous donner un conseil?
+
+--Comment donc! avait répondu Bussy, je vous en prie, faites.
+
+--A votre place, je m'absenterais demain de Paris.
+
+--Moi! Et pourquoi cela?
+
+--Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous
+sauverait, selon toute probabilité, d'un grand embarras.
+
+--D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond
+des yeux, et lequel?
+
+--Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?
+
+--Complètement.
+
+--Sur l'honneur?
+
+--Foi de gentilhomme.
+
+--M. d'Anjou ne vous a rien confié?
+
+--Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout
+haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire à tout le monde.
+
+--Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis
+pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se
+prépare pour demain des événements graves, et que les partis d'Anjou
+et de Guise méditent un coup dont la déchéance du roi pourrait bien
+être le résultat.
+
+Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine défiance; mais sa
+figure exprimait la plus entière franchise, et il n'y avait point à se
+tromper à cette expression.
+
+--Comte, lui répondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez,
+c'est-à-dire que ma vie et mon épée lui appartiennent. Le roi, contre
+lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune,
+et n'a jamais manqué l'occasion de me dire ou de me faire une chose
+blessante. Et demain même,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela,
+mais je le dis à vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais
+risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses
+favoris.
+
+--Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtes résolu à subir toutes les
+conséquences de votre attachement au duc d'Anjou?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez où cela vous entraîne, peut-être?
+
+--Je sais où je compte m'arrêter; quelque motif que j'aie de me
+plaindre du roi, jamais je ne lèverai la main sur l'oint du Seigneur;
+je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans
+provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le défendre en cas de
+péril.
+
+M. de Monsoreau réfléchit un instant, et, posant sa main sur l'épaule
+de Bussy:
+
+--Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lâche, un
+traître, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son
+serviteur le plus fidèle, son ami le plus dévoué; cher comte,
+abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journée de
+demain dans votre petite maison de Vincennes, allez où vous voudrez,
+mais n'allez pas à la procession de la Fête-Dieu.
+
+Bussy le regarda fixement.
+
+--Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-même? répliqua-t-il.
+
+--Parce que, pour des choses qui intéressent mon honneur, répondit le
+comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.
+
+--Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intéressent
+aussi mon honneur, je suivrai le duc.
+
+Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se
+quittèrent.
+
+Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce qui se passa le
+lendemain, au lever du roi.
+
+Monsoreau rentra chez lui, et annonça à sa femme son départ pour
+Compiègne; en même temps, il donna l'ordre de faire tous les
+préparatifs de ce départ.
+
+Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel
+futur de Bussy et d'Épernon; mais d'Épernon était celui des mignons du
+roi qui avait la moindre réputation de courage et d'adresse: elle
+n'avait donc qu'une crainte mêlée d'orgueil en songeant au combat du
+lendemain.
+
+Bussy s'était présenté dès le matin chez le duc d'Anjou et l'avait
+accompagné au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le
+prit en revenant de chez son frère, et tout le cortège royal
+s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué, le prince avait eu
+quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes
+dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme
+toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la
+crainte que, tout en se tenant debout près de son trône, Bussy ne fût
+le véritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau,
+amour qui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du
+coeur du prince.
+
+Cependant il s'était dit, car Monsoreau lui inspirait, de son côté,
+des inquiétudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'était
+dit:
+
+--Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera
+triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphé, peu m'importe! ce que
+dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je
+ne lui dois plus rien, et je l'abandonne à mon tour.
+
+Le résultat de cette double réflexion dont Bussy était l'objet,
+faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune
+homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer à
+l'église, après avoir galamment cédé le pas à M. d'Épernon, son
+adversaire, et s'agenouiller un peu en arrière.
+
+Le prince fit alors signe à Bussy de se rapprocher de lui. Dans la
+position où il se trouvait, il était obligé de tourner complètement la
+tête, tandis qu'en le faisant mettre à sa gauche, il n'avait besoin
+que de tourner les yeux.
+
+La messe était commencée depuis un quart d'heure à peu près, quand
+Remy entra dans l'église et vint s'agenouiller près de son maître. Le
+duc tressaillit à l'apparition du jeune médecin, qu'il savait être
+confident des secrètes pensées de Bussy.
+
+En effet, au bout d'un instant, après quelques paroles échangées tout
+bas, Remy glissa un billet au comte.
+
+Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite
+écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.
+
+--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.
+
+Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.
+
+Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy,
+que dorait un rayon de joie et d'amour.
+
+--Ah! malheur à toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.
+
+Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son coeur.
+
+Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le
+duc n'eût-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer
+Bussy.
+
+La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation
+attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la
+galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre;
+Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.
+
+Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait
+Bussy.
+
+En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.
+
+--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je désirerais dire deux
+mots à Votre Altesse.
+
+--Pressés? demanda le duc.
+
+--Très-pressés, monseigneur.
+
+--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons à
+côté l'un de l'autre.
+
+--Monseigneur m'excusera; mais je l'arrêtais justement pour lui
+demander la permission de ne pas l'accompagner.
+
+--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put complètement
+dissimuler l'altération.
+
+--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait,
+puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je
+désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y
+faire retraite toute la journée.
+
+--Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le
+roi?
+
+--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.
+
+--Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève?
+
+--Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.
+
+--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le
+courant de la journée, où j'aie besoin de mes amis!....
+
+--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'épée
+contre son roi, je lui demande doublement congé, répondit Bussy: mon
+épée est engagée contre M. d'Épernon.
+
+Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur
+Bussy. Tout était donc changé depuis la veille, et ce changement
+venait du billet apporté par le Haudoin à l'église.
+
+--Ainsi, dit le duc les dents serrées, tu abandonnes ton seigneur et
+maître, Bussy?
+
+--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un
+duel acharné, sanglant, mortel, comme sera le nôtre, je vous en
+réponds, celui-là n'a plus qu'un seul maître, et c'est ce maître-là
+qui aura mes dernières dévotions.
+
+--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trône, et tu me quittes!
+
+--Monseigneur, j'ai assez travaillé pour vous; je travaillerai encore
+assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.
+
+--C'est bien! répliqua le duc d'une voix sourde; vous êtes libre,
+allez, monsieur de Bussy.
+
+Bussy, sans s'inquiéter de cette froideur soudaine, salua le prince,
+descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais,
+s'achemina vivement vers sa maison.
+
+Le duc appela Aurilly.
+
+Aurilly parut.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.
+
+--Eh bien, il s'est condamné lui-même.
+
+--Il ne vous suit pas?
+
+--Non.
+
+--Il va au rendez-vous du billet?
+
+--Oui.
+
+--Alors c'est pour ce soir?
+
+--C'est pour ce soir.
+
+--M. de Monsoreau est-il prévenu?
+
+--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas
+encore.
+
+--Ainsi vous êtes décidé à sacrifier le comte?
+
+--Je suis décidé à me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une
+chose maintenant.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que le Monsoreau ne se fie à sa force et à son adresse, et que
+Bussy ne lui échappe.
+
+--Que monseigneur se rassure.
+
+--Comment?
+
+--M. de Bussy est-il bien décidément condamné?
+
+--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma
+volonté et qui en fait sa volonté; qui me prend ma maîtresse et qui en
+fait la sienne; une espèce de lion dont je suis moins le maître que le
+gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sans
+miséricorde.
+
+--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il
+échappe à un Monsoreau, il n'échappera point à un autre.
+
+--Et quel est cet autre?
+
+--Monseigneur m'ordonne de le nommer?
+
+--Oui, je te l'ordonne.
+
+--Cet autre est M. d'Épernon.
+
+--D'Épernon! d'Épernon; qui doit se battre contre lui demain?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Conte-moi donc cela.
+
+Aurilly allait commencer le récit demandé, quand on appela le duc. Le
+roi était à table, et il s'étonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou
+plutôt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi
+demandait son frère.
+
+--Tu me conteras tout cela à la procession, dit le duc.
+
+Et il suivit l'huissier qui l'appelait.
+
+Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, préoccupé que nous serons
+d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues
+de Paris, disons à nos lecteurs ce qui s'était passé entre d'Épernon
+et le joueur de luth.
+
+Le matin, vers le point du jour, d'Épernon s'était présenté à l'hôtel
+d'Anjou, et avait demandé à parler à Aurilly.
+
+Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier
+avait été appelé à lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'élève et
+le maître s'étaient réunis pour racler la basse ou pincer la viole,
+comme c'était la mode en ce temps-là, non-seulement en Espagne, mais
+encore en France.
+
+Il en résultait qu'une assez tendre amitié, tempérée par l'étiquette,
+unissait les deux musiciens.
+
+D'ailleurs M. d'Épernon, Gascon subtil, pratiquait la méthode
+d'insinuation, qui consiste à arriver aux maîtres par les valets, et
+il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit
+par son ami Aurilly.
+
+Ajoutons que, par suite de son habileté diplomatique, il ménageait le
+roi et le duc, flottant de l'un à l'autre, dans la crainte d'avoir
+pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi régnant.
+
+Cette visite à Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel
+prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiéter vivement.
+Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractère de d'Épernon
+ne fut jamais la bravoure; or il eût fallu être plus que brave, il eût
+fallu être téméraire pour affronter de sang-froid le combat avec
+Bussy: se battre avec lui, c'était affronter une mort certaine.
+Quelques-uns l'avaient osé qui avaient mesuré la terre dans la lutte
+et qui ne s'en étaient pas relevés.
+
+Au premier mot que d'Épernon dit au musicien du sujet qui le
+préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maître
+nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens,
+plaignant bien tendrement son élève, en lui annonçant que, depuis huit
+jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec
+un clairon des gardes, la plus perfide lamé que l'on eût encore
+rencontrée à Paris, une sorte d'artiste en coups d'épée, qui, voyageur
+et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeu prudent et serré,
+aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands
+l'inflexibilité du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux
+sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes,
+leurs bonds, leurs prostrations subites, et les étreintes corps à
+corps.
+
+D'Épernon, pendant cette longue énumération de chances contraires,
+mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.
+
+--Ah çà! mais je suis mort! dit-il moitié riant, moitié pâlissant.
+
+--Dame! répondit Aurilly.
+
+--Mais c'est absurde, s'écria d'Épernon, d'aller sur le terrain avec
+un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on
+jouait aux dés avec un homme qui serait sûr d'amener tous les coups le
+double six.
+
+--Il fallait songer à cela avant de vous engager, monsieur le duc.
+
+--Peste, dit d'Épernon, je me dégagerai. On n'est pas Gascon pour
+rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout à
+vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique.
+Attends!
+
+--Dites.
+
+--M. de Bussy est sûr de me tuer, dis-tu?
+
+--Je n'en doute pas un seul instant.
+
+--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sûr, c'est un assassinat.
+
+--Au fait!
+
+--Et si c'est un assassinat, que diable....
+
+--Eh bien?
+
+--Il est permis de prévenir un assassinat par....
+
+--Par?....
+
+--Par... un meurtre.
+
+--Sans doute.
+
+--Qui m'empêche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!
+
+--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais même.
+
+--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?
+
+--Clair comme le jour.
+
+--Naturel?
+
+--Très-naturel!
+
+--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il
+veut le faire à mon égard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je
+laisserai ce soin à quelque autre.
+
+--C'est-à-dire que vous payerez des sbires?
+
+--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mégrin.
+
+--Cela vous coûtera cher.
+
+--J'y mettrai trois mille écus.
+
+--Pour trois mille écus, quand vos sbires sauront à qui ils ont
+affaire, vous n'aurez guère que six hommes.
+
+--N'est-ce point assez donc?
+
+--Six hommes! M. de Bussy en aura tué quatre avant d'être seulement
+effleuré. Rappelez-vous l'échauffourée de la rue Saint-Antoine, dans
+laquelle il a blessé Schomberg à la cuisse, vous au bras, et presque
+assommé Quélus.
+
+--Je mettrai six mille écus, s'il le faut, dit d'Épernon. Mordieu! si
+je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en réchappe pas.
+
+--Vous avez votre monde? dit Aurilly.
+
+--Dame! répliqua d'Épernon, j'ai ça et là des gens inoccupés, des
+soldats en retraite, des braves, après tout, qui valent bien ceux de
+Venise et de Florence.
+
+--Très-bien, très-bien! Mais prenez garde.
+
+--A quoi?
+
+--S'ils échouent, ils vous dénonceront.
+
+--J'ai le roi pour moi.
+
+--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empêcher d'être tué
+par M. de Bussy.
+
+--Voilà qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Épernon rêveur.
+
+--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.
+
+--Parle, mon ami, parle.
+
+--Mais, vous ne voudriez peut-être pas faire cause commune?
+
+--Je ne répugnerais à rien de ce qui doublerait mes chances de me
+défaire de ce chien enragé.
+
+--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.
+
+--Ah! ah!
+
+--De sorte qu'à cette heure même....
+
+--Eh bien, à cette heure même... achève donc!
+
+--Il lui tend un piège.
+
+--Après?
+
+--Mais il manque d'argent; avec les six mille écus, il ferait votre
+affaire en même temps que la sienne. Vous ne tenez point à ce que
+l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?
+
+--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans
+l'obscurité.
+
+--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaître,
+et il les utilisera.
+
+--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je
+connusse cet homme, moi.
+
+--Je vous le ferai voir ce matin.
+
+--Où cela?
+
+--Au Louvre.
+
+--C'est donc un gentilhomme?
+
+--Oui.
+
+--Aurilly, séance tenante, les six mille écus seront à ta disposition.
+
+--C'est donc arrêté ainsi?
+
+--Irrévocablement.
+
+--Au Louvre donc!
+
+--Au Louvre.
+
+Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment Aurilly dit à
+d'Épernon:
+
+--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LA PROCESSION.
+
+
+Aussitôt la collation finie, le roi était rentré dans sa chambre avec
+Chicot, pour y prendre ses habits de pénitent, et il en était sorti,
+un instant après, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le
+capuchon rabattu sur le visage.
+
+Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la même toilette.
+
+Le temps était magnifique, le pavé jonché de fleurs; on parlait de
+reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui
+que les génovéfains avaient dressé dans la crypte de la chapelle.
+
+Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations
+que devait faire le roi, et qui étaient aux jacobins, aux carmes, aux
+capucins et aux génovéfains.
+
+Le clergé de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevêque
+de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clergé et l'archevêque,
+marchaient à reculons de jeunes garçons qui secouaient les encensoirs,
+et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.
+
+Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de
+ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqués comme lui.
+
+Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour
+angevine l'accompagnait, mêlée aux grands dignitaires de la couronne,
+qui marchaient à la suite du prince, chacun gardant le rang que
+l'étiquette lui assignait.
+
+Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.
+
+Il était déjà plus d'une heure de l'après-midi lorsqu'on quitta le
+Louvre. Crillon et les gardes françaises voulaient suivre le roi. Mais
+celui-ci leur fit signe que c'était inutile, et Crillon et les gardes
+demeurèrent pour garder le palais.
+
+Il était près de six heures du soir quand, après avoir fait ses
+stations aux différents reposoirs, la tête du cortège commença
+d'apercevoir le porche dentelé de la vieille abbaye, et les
+génovéfains, le prieur en tête, disposés sur les trois marches, qui
+formaient le seuil, pour recevoir Sa Majesté.
+
+Pendant la marche qui séparait l'abbaye de la dernière station, qui
+était celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc
+d'Anjou, qui était sur pied depuis le matin, s'était trouvé mal de
+fatigue: il avait alors demandé au roi la permission de se retirer
+dans son hôtel, permission que le roi lui avait accordée.
+
+Ses gentilshommes s'étaient alors détachés du cortège et s'étaient
+retirés avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'était le
+duc qu'ils suivaient et non le roi.
+
+Mais le fait était que, comme trois d'entre eux devaient se battre le
+lendemain, ils désiraient ne pas se fatiguer outre mesure.
+
+A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prétexte que Quélus, Maugiron,
+Schomberg et d'Épernon n'avaient pas moins besoin de repos que
+Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna congé
+aussi.
+
+L'archevêque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore
+rien pris, non plus que les autres prêtres, tombait de fatigue; le roi
+prit pitié de ces saints martyrs, et, arrivé, comme nous l'avons dit,
+à la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.
+
+Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:
+
+--Me voici, mon père, dit-il en nasillant, je viens, comme un pécheur
+que je suis, chercher le repos dans votre solitude.
+
+Le prieur s'inclina.
+
+Alors s'adressant à ceux qui avaient résisté à cette rude journée et
+qui l'avaient suivi jusque-là:
+
+--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.
+
+Chacun salua respectueusement, et le royal pénitent monta une à une,
+en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.
+
+A peine Henri avait-il dépassé le seuil de l'abbaye, que les portes en
+furent fermées derrière lui.
+
+Le roi était si profondément absorbé dans ses méditations, qu'il ne
+parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, après le
+congé donné par le roi à sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.
+
+--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majesté
+dans la crypte, que nous avons ornée de notre mieux en l'honneur du
+roi du ciel et de la terre.
+
+Le roi se contenta de répondre par un geste d'assentiment et marcha
+derrière le prieur.
+
+Mais, aussitôt qu'il fut passé sous la sombre arcade où se tenaient
+immobiles deux rangées de moines, aussitôt qu'on l'eut vu tourner
+l'angle de la cour qui conduisait à la chapelle, vingt capuchons
+sautèrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des
+yeux étincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.
+
+Certes, ce n'étaient point là des figures de moines paresseux et
+poltrons; la moustache épaisse, le teint basané, dénotaient chez eux
+la force et l'activité. Bon nombre démasquaient des visages sillonnés
+de cicatrices, et, à côté du plus fier de tous, de celui qui portait
+la cicatrice la plus illustre et la plus célèbre, apparaissait,
+triomphante et exaltée, la figure d'une femme couverte d'un froc.
+
+Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaîne
+nouée à sa ceinture, et s'écria:
+
+--Ah! mes frères, nous tenons enfin le Valois.
+
+--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, répondit le balafré.
+
+--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon
+et ses gardes?
+
+--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, répliqua le duc de
+Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas échangé un seul coup de
+mousquet.
+
+--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela?
+J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.
+
+--Eh bien, ma soeur, je vous le dis à regret, vous en serez privée.
+Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne répondra à ses cris.
+Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous
+montrer, signer une abdication. Aussitôt l'abdication courra la ville
+et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.
+
+--Le plan est bon et ne peut échouer maintenant, dit la duchesse.
+
+--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tête.
+
+--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafré; il est
+brave, il aimera mieux mourir.
+
+--Qu'il meure alors! s'écrièrent Mayenne et la duchesse.
+
+--Non pas, répliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien
+succéder à un prince qui abdique et que l'on méprise; mais je ne veux
+pas remplacer un homme assassiné que l'on plaindra. D'ailleurs, dans
+vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tué,
+réclamera la couronne.
+
+--Qu'il réclame, mordieu! qu'il réclame, dit Mayenne; voici notre
+frère le cardinal qui a prévu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris
+dans l'acte d'abdication de son frère; M. le duc d'Anjou a eu des
+relations avec les huguenots, il est indigne de régner.
+
+--Avec les huguenots, êtes-vous sûr de cela?
+
+-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.
+
+--Bien.
+
+--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de
+déchéance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frère, et
+de la lieutenance à la royauté il n'y aura qu'un pas.
+
+--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prévu tout cela; mais il se pourrait
+que les gardes françaises, pour s'assurer que l'abdication est bien
+réelle et surtout bien volontaire, forçassent l'abbaye. Crillon
+n'entend pas raillerie, et il serait homme à dire au roi: Sire, il y a
+danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.
+
+--Cela regardait le général, dit Mayenne, et le général a pris ses
+précautions. Nous avons ici, pour soutenir le siège, quatre-vingts
+gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes à cent moines. Nous
+tiendrons un mois contre une armée. Sans compter qu'en cas
+d'infériorité nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.
+
+--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?
+
+--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est
+rentré chez lui, où il attend, sans doute, de nos nouvelles entre
+Bussy et Monsoreau.
+
+--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fût, et non chez lui.
+
+--Je crois que vous vous trompez, mon frère, dit le cardinal, le
+peuple et la noblesse eussent vu, dans cette réunion des deux frères,
+un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout à l'heure,
+nous devons, avant toute chose, éviter de jouer le rôle d'usurpateur.
+Nous héritons, voilà tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine
+mère indépendante, nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos
+partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous
+aurons contre nous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.
+
+--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.
+
+--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des
+nôtres, dit le duc de Guise. Quant à moi, je le fais général d'une
+armée en Italie, où la guerre éclatera sans nul doute. C'est un homme
+supérieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.
+
+--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frère,
+si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'épouse.
+
+--L'épouser, ma soeur! s'écria Mayenne.
+
+--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont
+fait plus pour lui, et il n'était pas général d'armée à cette époque.
+
+--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; à
+l'oeuvre maintenant!
+
+--Qui est près du roi? demanda le duc de Guise.
+
+--Le prieur et frère Gorenflot, à ce que je crois, dit le cardinal. Il
+faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il
+s'effaroucherait tout d'abord.
+
+--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne
+les cueillons pas.
+
+--Est-ce qu'il est déjà dans la cellule? dit madame de Montpensier,
+impatiente de donner au roi la troisième couronne qu'elle lui
+promettait depuis si longtemps....
+
+--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il
+adorera les saintes reliques.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la
+vanité des biens de ce monde; après quoi le frère Gorenflot, vous
+savez, celui qui a prononcé ce magnifique discours pendant la soirée
+de la Ligue....
+
+--Oui, eh bien?
+
+--Le frère Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous
+répugnons d'arracher à sa faiblesse.
+
+--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rêveur.
+
+--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je réponds
+qu'il cédera à la peur de l'enfer.
+
+--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos
+vaisseaux sont brûlés, il n'y a plus à revenir en arrière. Maintenant,
+après la tentative du prieur, après le discours de Gorenflot, si l'un
+et l'autre échouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-à-dire de
+l'intimidation.
+
+--Et alors je tondrai mon Valois, s'écria la duchesse, revenant
+toujours à sa pensée favorite.
+
+En ce moment, une sonnette retentit sous les voûtes assombries par les
+premières ombres de la nuit.
+
+--Le roi descend à la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne,
+appelez vos amis et redevenons moines.
+
+Aussitôt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et
+cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les
+trois frères, se dirigèrent vers l'ouverture de la crypte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+CHICOT Ier.
+
+
+Le roi était plongé dans un recueillement qui promettait un succès
+facile aux projets de MM. de Guise.
+
+Il visita la crypte avec toute la communauté, baisa la châsse, et
+termina toutes les cérémonies en se frappant la poitrine à coups
+redoublés et en marmottant les psaumes les plus lugubres.
+
+Le prieur commença ses exhortations, que le roi écouta en donnant les
+mêmes signes de contrition fervente.
+
+Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant
+Henri et lui dit:
+
+--Sire, vous plairait-il de venir maintenant déposer votre couronne
+terrestre aux pieds du maître éternel?
+
+--Allons... répliqua simplement le roi.
+
+Et aussitôt toute la communauté, formant la haie sur son passage,
+s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, à gauche, le
+corridor principal.
+
+Henri semblait très attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa
+poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les
+têtes de mort en ivoire suspendues à sa ceinture.
+
+On arriva enfin à la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le
+visage enluminé, l'oeil brillant comme une escarboucle.
+
+--Ici? fit le roi.
+
+--Ici même, répliqua le gros moine.
+
+Le roi pouvait hésiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on
+voyait une porte, ou plutôt une grille assez mystérieuse, ouvrant sur
+une pente rapide et n'offrant à l'oeil que des ténèbres épaisses.
+
+Henri entra dans la cellule.
+
+--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix émue.
+
+--Oui, répondit Foulon, _ici est le port._
+
+--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.
+
+Et aussitôt la porte se referma; les pas des assistants s'éloignèrent.
+
+Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaça, les
+deux mains sur les genoux.
+
+--Ah! te voilà, Hérodes! te voilà, païen! te voilà, Nabuchodonosor!
+dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses épaisses mains
+sur ses hanches.
+
+Le roi sembla surpris.
+
+--Est-ce à moi, dit-il, que vous parlez, mon frère?
+
+--Oui, c'est à toi que je parle; et à qui donc? Peut-on dire une
+injure qui ne te soit pas convenable?
+
+--Mon frère... murmura le roi.
+
+--Bah! tu n'as pas de frère ici. Voilà assez longtemps que je médite
+un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout
+bon prédicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre,
+enfin tu es un détrôné; voilà sur quoi je vais parler.
+
+--Détrôné! mon frère... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.
+
+--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne
+t'enfuiras pas....
+
+--Un guet-apens!
+
+--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est
+homme encore.
+
+--Des violences, mon frère!
+
+--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te ménager?
+
+--Vous abusez de la religion, mon frère.
+
+--Est-ce qu'il y a une religion! s'écria Gorenflot.
+
+--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!
+
+--Tant pis, j'ai dit.
+
+--Vous vous damnerez....
+
+--Est-ce qu'on se damne!
+
+--Vous parlez en mécréant, mon frère.
+
+--Allons! pas de capucinades; es-tu prêt, Valois?
+
+--A quoi faire?
+
+--A déposer ta couronne. On m'a chargé de t'y inviter; je t'y invite.
+
+--Mais vous faites un péché mortel!
+
+--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit
+d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frère Valois.
+
+--A quoi?
+
+--Au trône de France.
+
+--Plutôt la mort!
+
+--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient...
+décide-toi.
+
+--J'ai mes gardes, mes amis; je me défendrai.
+
+--C'est possible; mais on te tuera d'abord.
+
+--Laisse-moi au moins un instant pour réfléchir.
+
+--Pas un instant, pas une seconde.
+
+--Votre zèle vous emporte, mon frère, dit le prieur.
+
+Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: «Sire, votre
+demande vous est accordée.»
+
+Et le prieur referma la porte.
+
+Henri tomba dans une rêverie profonde.
+
+--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.
+
+Dix minutes s'étaient écoulées tandis que Henri réfléchissait; on
+heurta aux guichets de la cellule.
+
+--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.
+
+Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui,
+dans le corridor.
+
+--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... à tel
+point qu'il regarda par les grillages de la porte.
+
+Et un parchemin roulé passa de la main d'un moine dans celle de
+Gorenflot.
+
+Gorenflot fit péniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur
+était grande et qui cachait son front dans ses mains.
+
+--Et si je refuse de signer? s'écria-t-il en larmoyant.
+
+--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise,
+assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne
+forcez pas des sujets à verser le sang d'un homme qui a été leur roi.
+
+--On ne me contraindra pas, dit Henri.
+
+--Je l'avais prévu, murmura le duc à sa soeur, dont le front se
+plissa, dont les yeux reflétèrent un sinistre dessein.
+
+Allez, mon frère, ajouta-t-il en s'adressant à Mayenne; faites armer
+tout le monde, et qu'on se prépare.
+
+--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.
+
+--A tout, répondit Joseph Foulon.
+
+Le désespoir du roi redoubla.
+
+--Corbleu! s'écria Gorenflot, je te haïssais, Valois; mais à présent
+je te méprise! Allons, signe, ou tu ne périras que de ma main.
+
+--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain
+Maître, que j'obtienne de lui la résignation.
+
+--Il veut réfléchir encore, cria Gorenflot.
+
+--Qu'on lui laisse jusqu'à minuit, dit le cardinal.
+
+--Merci, chrétien charitable, dit le roi dans un paroxysme de
+désolation. Dieu te le rende!
+
+--C'était réellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous
+servons la France en le détrônant.
+
+--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du
+plaisir à le tondre.
+
+Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croisés, accablait Henri des
+injures les plus violentes et lui racontait tous ses débordements.
+
+Tout à coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.
+
+--Silence! cria la voix du duc de Guise.
+
+Le plus profond silence s'établit. On distingua bientôt des coups
+frappés fortement et à intervalles égaux sur la porte sonore de
+l'abbaye.
+
+Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
+
+--Mes frères, dit-il, une troupe de gens armés se porte au-devant du
+portail.
+
+--On vient le chercher, dit la duchesse.
+
+--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.
+
+--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.
+
+--Vous m'avez donné jusqu'à minuit, dit pitoyablement le roi.
+
+--Oh! tu te ravises parce que tu crois être secouru.
+
+--Sans doute, j'ai une chance....
+
+--Pour mourir s'il ne signe aussitôt, répliqua la voix aigre et
+impérieuse de la duchesse.
+
+Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.
+
+Le bruit redoublait au dehors.
+
+--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et
+le cerne à gauche.
+
+--Allons! crièrent impatiemment Mayenne et la duchesse.
+
+Le roi trempa la plume dans l'encre.
+
+--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetière à
+droite. Toute l'abbaye est cernée présentement.
+
+--Eh bien, nous nous défendrons, répliqua résolument Mayenne. Avec un
+otage comme celui-là, une place n'est jamais prise à discrétion.
+
+--Il a signé! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de
+Henri, qui, abattu, enfouit sa tête dans son capuchon et son capuchon
+dans ses deux bras.
+
+--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce
+précieux papier.
+
+Le roi, dans son accès de douleur, renversa la petite lampe qui seule
+éclairait cette scène; mais le duc de Guise tenait déjà le parchemin.
+
+--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se
+dessinait un gentilhomme bien complet, bien armé. Crillon arrive avec
+les gardes françaises, et menace de briser les portes. Écoutez!....
+
+--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.
+
+--Bon! il n'y a plus de roi, répliqua Gorenflot par une fenêtre.
+
+--Qui dit cela, maraud? répondit Crillon.
+
+--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les ténèbres, avec un orgueil des
+plus provocateurs.
+
+--Qu'on tâche de m'apercevoir ce drôle et de lui planter quelques
+balles dans le ventre, dit Crillon.
+
+Et Gorenflot, voyant les gardes apprêter leurs armes, fit le plongeon
+aussitôt et retomba sur son derrière au milieu de la cellule.
+
+--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence général,
+une voix qui fit dresser les cheveux à tous les moines, faux ou vrais,
+qui attendaient dans le corridor.
+
+Cette voix était celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'était avancé
+jusqu'aux marches de l'abbaye.
+
+--Voilà, sire, répliqua Crillon en déchargeant dans la porte
+principale un vigoureux coup de hache.
+
+Les murs en gémirent.
+
+--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant à la
+fenêtre.
+
+--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la même voix hautaine et calme.
+Rendez-moi donc mon fou, qui est allé passer la nuit dans une de vos
+cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.
+
+--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, répliqua Chicot se
+dégageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui
+s'écartèrent avec un hurlement d'effroi.
+
+A ce moment, le duc de Guise, qui s'était fait apporter une lampe,
+lisait au bas de l'acte la signature encore fraîche obtenue avec tant
+de peine:
+
+ CHICOT Ier
+
+--Moi, Chicot Ier! s'écria-t-il; mille damnations!
+
+--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.
+
+--Ah! bah! fit Chicot en distribuant à Gorenflot, presque évanoui, des
+coups de la corde qu'il portait à sa ceinture; ah! bah!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL.
+
+
+A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient
+reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.
+
+L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.
+
+Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis
+que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et
+souriant, le premier choc.
+
+Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux,
+s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle
+mystification dont ils étaient victimes.
+
+Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras
+seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de
+force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore
+peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait
+observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au
+contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec
+son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.
+
+Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant
+Chicot, qui, soit dévouement,--et il en était capable,--soit
+pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.
+
+Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups
+de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne
+pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait
+pas même de repousser.
+
+Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il
+l'ordre de la retraite.
+
+Cet ordre fit sourire Chicot.
+
+Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le
+souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé
+cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes
+suisses.
+
+Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres,
+allaient se jeter dans la gueule du loup.
+
+Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de
+gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à
+peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à
+cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout
+naturellement fait confier le soin de la retraite.
+
+Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et
+que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait
+plus, il se tenait les côtes de rire.
+
+Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille,
+croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le
+souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir
+à lui, continuait de s'éloigner.
+
+Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire
+en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne
+revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était
+gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?
+
+Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la
+porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds
+en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.
+
+--Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur
+Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!
+
+Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand
+déjà il eût dû être bien loin?
+
+Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de
+Chicot.
+
+--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de
+hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait
+amende honorable à vos genoux.
+
+--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres,
+drôle?
+
+--Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon
+seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité.
+Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en
+frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne
+suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout
+que c'est heureux d'être mince!
+
+Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.
+
+--Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix
+de tonnerre; les autres s'enfuient donc?
+
+--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils
+attendent la corde? Oh! malheureux ventre!
+
+--Silence! cria Chicot, et répondez-moi.
+
+Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.
+
+--Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien
+certainement le droit.
+
+--Comment se sauvent les autres?
+
+--A toutes jambes.
+
+--Je comprends... mais par où?
+
+--Par le soupirail.
+
+--Mordieu! par quel soupirail?
+
+--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.
+
+--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.
+
+--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée
+extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a
+entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, à ce
+qu'il paraît: _J'ai soif_.
+
+--Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de
+sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?
+
+--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du
+cimetière.
+
+--Qui donne?....
+
+--D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.
+
+--Tu mens!
+
+--Moi, cher seigneur!
+
+--S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les
+eusse vus repasser devant ta cellule.
+
+--Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils
+n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés
+par le soupirail.
+
+--Quel soupirail?
+
+--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le
+passage.
+
+--De sorte que toi....
+
+--De sorte que moi, qui suis trop gros....
+
+--Eh bien?
+
+--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les
+pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.
+
+--Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange
+jubilation, si tu n'as pas pu passer....
+
+--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules,
+voyez ma poitrine.
+
+--Alors lui, qui est plus gros que toi.
+
+--Qui, lui?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là,
+je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non
+plus.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Lève-toi, frocard!
+
+Le moine se leva aussi vite qu'il put.
+
+--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.
+
+--Où vous voudrez, mon cher seigneur.
+
+--Marche devant, malheureux, marche!
+
+Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps
+en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise
+par les coups de corde que lui allongeait Chicot.
+
+Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.
+
+--Par ici, dit Gorenflot, par ici.
+
+--Tais-toi, et marche, drôle!
+
+Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif
+d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.
+
+--Là, dit-il, là.
+
+Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.
+
+Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à
+fleur de terre.
+
+A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de
+l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes,
+gisaient une épée et un froc.
+
+Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si
+malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui
+pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son
+épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple
+expression.
+
+Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour
+disparaître complètement.
+
+--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif.
+J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas
+si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance,
+pas vite, mais j'avance.
+
+--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon
+seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.
+
+--Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix
+étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!
+
+Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.
+
+--Attends, dit tout bas Chicot, attends.
+
+Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.
+
+--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.
+
+--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc
+toi, misérable moine!
+
+--Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour
+Gorenflot.
+
+--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah!
+c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!
+
+Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa
+vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties
+charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà
+flagellé Gorenflot.
+
+--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.
+
+En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en
+redoublant d'efforts pour soulever la pierre.
+
+--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà
+pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la
+colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise!
+Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens,
+tiens, voilà pour les vices que tu as!
+
+--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot,
+ayez pitié de moi.
+
+--Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour
+ta trahison!
+
+--Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui
+tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!
+
+Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et
+redoublait de coups.
+
+Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses
+gémissements.
+
+--Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton
+corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et
+très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée
+de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!... Tiens,
+tiens, tiens!
+
+Gorenflot poussa un soupir et tomba.
+
+--Chicot! vociféra le duc.
+
+--Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras
+débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette
+occasion.
+
+Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une
+telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la
+pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les
+reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.
+
+Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.
+
+Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de
+douleur, du moins d'effroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DU COTÉ DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES
+DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.
+
+
+Il était onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment,
+dans le cabinet où il s'était retiré à la suite de la faiblesse dont
+il avait été pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise
+vint lui annoncer l'abdication du roi, son frère.
+
+De la fenêtre à la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux
+fenêtres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande
+horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaîne de
+bois doré.
+
+Tout à coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut
+que ce cheval pouvait être celui de son messager, et courut s'appuyer
+au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait
+son maître.
+
+Le maître sortit des appartements intérieurs; c'était Bussy; Bussy,
+qui, en sa qualité de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre
+à son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.
+
+Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait
+jamais eu à se plaindre, éprouva un instant de remords; mais, à mesure
+qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage
+s'éclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'espérance et
+de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.
+
+Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et épiait les
+différentes émotions de son visage, Bussy, après avoir donné le mot
+d'ordre, roula le manteau sur ses épaules, se mit en selle, et,
+piquant des deux son cheval, s'élança avec un grand bruit sous la
+voûte sonore.
+
+Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore
+l'idée de faire courir après lui, car il se doutait bien qu'avant de
+se rendre à la Bastille, Bussy ferait une halte à son hôtel; mais il
+se représenta le jeune homme riant avec Diane de son amour méprisé, le
+mettant, lui prince, sur la même ligne que le mari dédaigné, et, cette
+fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.
+
+Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire était une insulte
+au prince: il le laissa aller. S'il eût eu le regard attristé et le
+front sombre, peut-être l'eût-il retenu.
+
+Cependant, à peine hors de l'hôtel d'Anjou, Bussy quitta son allure
+précipitée, comme s'il eût craint le bruit de sa propre marche; et,
+passant à son hôtel, comme l'avait prévu le duc, il remit son cheval
+aux mains d'un palefrenier qui écoutait respectueusement une leçon
+d'hippiatrique que lui faisait Remy.
+
+--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.
+
+--Oui, monseigneur, en personne.
+
+--Et pas encore couché?
+
+--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou
+plutôt chez vous. En vérité, depuis que je n'ai plus mon blessé, il me
+semble que les jours ont quarante-huit heures.
+
+--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.
+
+--J'en ai peur!
+
+--Et l'amour?
+
+--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en défie, et je ne fais
+en général sur lui que des études utiles.
+
+--Alors Gertrude est abandonnée?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ainsi tu t'es lassé?
+
+--D'être battu. C'était ainsi que se manifestait l'amour de mon
+amazone, brave fille du reste.
+
+--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?
+
+--Pourquoi ce soir, monseigneur?
+
+--Parce que je t'eusse emmené avec moi.
+
+--A la Bastille?
+
+--Oui.
+
+--Vous y allez?
+
+--Sans doute.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--A Compiègne, mon cher, où il prépare une chasse pour Sa Majesté.
+
+--Êtes-vous sûr, monseigneur?
+
+--L'ordre lui en a été donné publiquement ce matin.
+
+--Ah!
+
+Remy demeura un instant pensif.
+
+--Alors? dit-il après un instant.
+
+--Alors j'ai passé la journée à remercier Dieu du bonheur qu'il
+m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit à jouir de ce
+bonheur.
+
+--Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.
+
+Le palefrenier disparut dans l'intérieur de la maison.
+
+--Tu as donc changé d'avis? demanda Bussy.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que tu prends ton épée.
+
+--Oui, je vous accompagne jusqu'à la porte, pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque
+mauvaise rencontre.
+
+Bussy sourit.
+
+--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne
+craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre
+compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux
+hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons
+conseils à vous donner.
+
+--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et,
+après le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de
+plus grand que celui d'en parler.
+
+--Il y a même des gens, répliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en
+parler avant celui de la voir.
+
+--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.
+
+--Raison de plus: le ciel est tantôt sombre, tantôt clair. J'aime la
+variété, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au
+palefrenier, qui lui rapportait sa rapière.
+
+Puis se retournant vers le comte:
+
+--Me voici à vos ordres, monseigneur; partons.
+
+Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminèrent vers
+la Bastille.
+
+Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils à lui
+donner; et, en effet, à peine furent-ils en route, que le docteur
+commença de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver à
+Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-là, un visite à Diane, au
+lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire
+un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la
+Faculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que
+c'était d'habitude Vénus qui désarmait Mars.
+
+Bussy souriait; Remy insistait.
+
+--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une épée, il s'y
+attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur
+et la souplesse de l'acier, tandis que, de son côté, l'acier semble
+s'animer et s'échauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon
+épée est un bras et mon bras est une épée. Dès lors, comprends-tu? il
+ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue
+pas.
+
+--Non, mais elle s'émousse.
+
+--Ne crains rien.
+
+--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous,
+il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antée, comme
+celui de Thésée contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme
+celui de Bayard; quelque chose d'homérique, de gigantesque,
+d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy
+comme étant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux
+pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.
+
+--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce
+matin, mis quatre épées aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant
+huit minutes, n'ont pu, à eux quatre, me toucher une seule fois,
+tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais
+comme un tigre.
+
+--Je ne dis pas le contraire, maître; mais vos jarrets de demain
+seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?
+
+Ici Bussy et son chirurgien entamèrent un dialogue latin, fréquemment
+interrompu par leurs éclats de rire.
+
+Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.
+
+--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivés.
+
+--Si je vous attendais? dit Remy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour être sûr que vous serez de retour avant deux heures, et que
+vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre
+duel.
+
+--Si je te donne ma parole?
+
+--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau
+voir que j'en doutasse.
+
+--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai à l'hôtel.
+
+--Soit. Adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Remy.
+
+Les deux jeunes gens se séparèrent; mais Remy demeura en place. Il vit
+le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau
+lui donnait toute sécurité, entrer par la porte que lui ouvrit
+Gertrude, et non pas monter par la fenêtre.
+
+Puis il reprit philosophiquement, à travers les rues désertes, sa
+marche vers l'hôtel Bussy.
+
+Comme il débouchait de la place Beaudoyer, il vit venir à lui cinq
+hommes enveloppés de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux,
+parfaitement armés.
+
+Cinq hommes à cette heure, c'était un événement. Il s'effaça derrière
+l'angle d'une maison en retraite.
+
+--Arrivés à dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrêtèrent, et, après un
+bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins différents, tandis que le
+cinquième demeurait immobile et réfléchissant à sa place.
+
+En ce moment, la lune sortit d'un nuage et éclaira d'un de ses rayons
+le visage du coureur de nuit.
+
+--M. de Saint-Luc! s'écria Remy.
+
+Saint-Luc leva la tête en entendant prononcer son nom, et vit un homme
+qui venait à lui.
+
+--Remy! s'écria-t-il à son tour.
+
+--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire à votre service!
+attendu que vous me paraissez vous porter à merveille. Est-ce une
+indiscrétion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait à cette
+heure si loin du Louvre?
+
+--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la
+ville. Il m'a dit: «Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et,
+si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqué, réponds hardiment
+que ce n'est pas vrai.»
+
+--Et avez-vous entendu parler de cela?
+
+--Personne ne m'en a soufflé le mot. Or, comme il va être minuit, que
+tout est tranquille et que je n'ai rencontré que M. de Monsoreau, j'ai
+congédié mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu réfléchissant.
+
+--Comment? M. de Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez rencontré M. de Monsoreau?
+
+--Avec une troupe d'hommes armés, dix ou douze au moins.
+
+--M. de Monsoreau! impossible!
+
+--Pourquoi cela, impossible?
+
+--Parce qu'il doit être à Compiègne.
+
+--Il devait y être, mais il n'y est pas.
+
+--Mais l'ordre du roi?
+
+--Bah! qui est-ce qui obéit au roi?
+
+--Vous avez rencontré M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?
+
+--Certainement.
+
+--Vous a-t-il reconnu?
+
+--Je le crois.
+
+--Vous n'étiez que cinq.
+
+--Mes quatre amis et moi, pas davantage.
+
+--Et il ne s'est pas jeté sur vous?
+
+--Il m'a évité, au contraire, et c'est ce qui m'étonne. En le
+reconnaissant, je me suis attendu à une horrible bataille.
+
+--De quel côté allait-il?
+
+--Du côté de la rue de la Tixeranderie.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Remy.
+
+--Quoi? demanda Saint-Luc, effrayé de l'accent du jeune homme.
+
+--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.
+
+--Un grand malheur! à qui?
+
+--A M. de Bussy!
+
+--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.
+
+--Quel malheur! M. de Bussy le croyait à Compiègne.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence....
+
+--De sorte qu'il est?....
+
+--Chez madame Diane.
+
+--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.
+
+--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupçons ou on les lui
+aura suggérés, et il n'aura feint de partir que pour revenir à
+l'improviste.
+
+--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.
+
+--Avez-vous une idée? répondit Remy.
+
+--Il y a du duc d'Anjou là-dessous.
+
+--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqué le départ de M.
+de Monsoreau.
+
+--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?
+
+--Corbleu! comme des soufflets de forges.
+
+--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez
+la maison?
+
+--Oui.
+
+--Marchez devant alors.
+
+Et les deux jeunes gens prirent à travers les rues une course qui eût
+fait honneur à des daims poursuivis.
+
+--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.
+
+--Qui? le Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Un quart d'heure à peu près, dit Saint-Luc en franchissant un tas de
+pierres de cinq pieds de haut.
+
+--Pourvu que nous arrivions à temps! dit Remy en tirant son épée pour
+être prêt à tout événement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+L'ASSASSINAT.
+
+
+Bussy, sans inquiétude et sans hésitation, avait été reçu sans crainte
+par Diane, qui croyait être sûre de l'absence de son mari.
+
+Jamais la belle jeune femme n'avait été si joyeuse; jamais Bussy
+n'avait été si heureux; dans certain moment, dont l'âme ou plutôt
+l'instinct conservateur sent toute la gravité, l'homme unit ses
+facultés morales à tout ce que ses sens peuvent lui fournir de
+ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de
+toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment à l'autre,
+sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.
+
+Diane, émue, et d'autant plus émue qu'elle cherchait à cacher son
+émotion, Diane, émue des craintes de ce lendemain menaçant, paraissait
+plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour,
+donne à cet amour le parfum de poésie qui lui manquait; la véritable
+passion n'est point folâtre, et l'oeil d'une femme sincèrement éprise
+est plus souvent humide que brillant.
+
+Aussi débuta-t-elle par arrêter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle
+avait à lui dire, ce soir-là, c'est que sa vie était sa vie; ce
+qu'elle avait à débattre avec lui, c'était les plus sûrs moyens de
+fuir. Car ce n'était pas le tout que de vaincre, il fallait, après
+avoir vaincu, fuir la colère du roi; car jamais Henri, c'était
+probable, ne pardonnerait au vainqueur la défaite ou la mort de ses
+favoris.
+
+--Et puis, disait Diane, le bras passé autour du cou de Bussy et
+dévorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de
+France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur à augmenter ta gloire?
+Tu es déjà si supérieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de
+générosité à toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire
+aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre à
+jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, défends ta vie. Je ne te dis pas:
+«Songe à la mort,» car il me semble qu'il n'existe pas au monde un
+homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par
+trahison; mais songe aux blessures: on peut être blessé, tu le sais
+bien, puisque c'est à une blessure reçue en combattant contre ces
+mêmes hommes que je dois de te connaître.
+
+--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne
+veux pas être défiguré.
+
+--Oh! garde ta personne tout entière. Qu'elle te soit sacrée, mon
+Bussy, comme si toi, c'était moi. Songe à la douleur que tu
+éprouverais si tu me voyais revenir blessée et sanglante; eh bien, la
+même douleur que tu ressentirais, je l'éprouverais en voyant ton sang.
+Sois prudent, mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te
+recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me
+rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire
+leur combat, porte-toi au secours du plus menacé; mais, si deux
+hommes, si trois hommes t'attaquent à la fois, fuis; tu te retourneras
+comme Horace, et tu les tueras les uns après les autres, et à
+distance.
+
+--Oui, ma chère Diane, dit Bussy.
+
+--Oh! tu me réponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne
+m'écoutes pas!
+
+--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!
+
+--Ce n'est point de ma beauté qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il
+s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce
+que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra,
+non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de
+voir ce duel!
+
+--Toi?
+
+--J'y assisterai.
+
+--Comment cela? impossible, Diane.
+
+--Non! écoute: il y a, tu sais, dans la chambre à côté de celle-ci,
+une fenêtre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais
+l'enclos des Tournelles.
+
+--Oui, je me le rappelle; cette fenêtre élevée de vingt pieds à peu
+près, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre
+jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.
+
+--De là, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de
+manière que je te voie; tu sauras que je suis là, tu pourras me voir
+moi-même. Mais non, insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton
+ennemi peut profiter de ta distraction.
+
+--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixés sur
+toi. Si j'étais condamné, et qu'on me laissât le choix de la mort,
+Diane, ce serait celle-là que je choisirais.
+
+--Oui, mais tu n'es pas condamné, mais il ne s'agit pas de mourir; il
+s'agit de vivre au contraire.
+
+--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien secondé,
+crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet
+tire l'épée comme moi; Ribérac est froid sur le terrain, et semble
+n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire
+et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilité de
+tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais
+courir plus de danger pour avoir plus de mérite.
+
+--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espère; mais
+écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.
+
+--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.
+
+--Eh bien, justement j'en appelle à ta raison.
+
+--Alors il ne fallait pas me rendre fou.
+
+--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obéissance; c'est en
+obéissant que l'on prouve son amour.
+
+--Ordonne alors.
+
+--Cher ami, tes yeux sont fatigués; il te faut une bonne nuit:
+quitte-moi.
+
+--Oh! déjà!
+
+--Je vais faire ma prière, et tu m'embrasseras.
+
+--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.
+
+--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en
+s'agenouillant.
+
+Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, à travers le
+plafond, aller chercher Dieu sous les voûtes azurées du ciel:
+
+--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne
+meure pas désespérée, protège celui que tu as poussé sur mon chemin,
+pour que je l'aime et que je n'aime que lui.
+
+Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son
+bras et ramener son visage à la hauteur de ses lèvres, quand tout à
+coup une vitre de la fenêtre vola en éclats: puis la fenêtre
+elle-même, et trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le
+quatrième enfourchait la balustrade.
+
+Celui-là avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main
+gauche un pistolet, de l'autre une épée nue.
+
+Bussy demeura un instant immobile et glacé par le cri épouvantable que
+poussa Diane en s'élançant à son cou.
+
+L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancèrent
+d'un pas; un de ces trois hommes était armé d'une arquebuse.
+
+Bussy, d'un même mouvement, écarta Diane avec la main gauche, tandis
+que de la droite il tirait son épée.
+
+Puis, se repliant sur lui-même, il l'abaissa lentement et sans perdre
+de vue ses adversaires.
+
+--Allez, allez, mes braves, dit une voix sépulcrale qui sortit de
+dessous le masque de velours, il est à moitié mort, la peur l'a tué.
+
+--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!
+
+Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
+
+--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermeté.
+
+Mais Diane, au lieu d'obéir, se jeta une seconde fois à son cou.
+
+--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.
+
+Diane s'éloigna, le démasquant entièrement. Elle comprenait qu'elle ne
+pouvait venir en aide à son amant que d'une seule manière: c'était en
+obéissant passivement.
+
+--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais
+pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et
+excellent ami!
+
+Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres, et en examinant tout
+autour de lui quels seraient ses moyens de défense quand il faudrait
+en venir aux mains.
+
+--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que
+rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il
+apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laissé sa femme seule,
+que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et
+quand cela? la veille d'un duel. Je le répète, quel bon et excellent
+ami que le seigneur de Bussy!
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre
+masque. Maintenant je sais à qui j'ai affaire.
+
+--Ainsi ferai-je, répliqua le grand veneur.
+
+Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.
+
+Diane poussa un faible cri. La pâleur du comte était celle d'un
+cadavre, tandis que son sourire était celui d'un damné.
+
+--Çà, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les façons
+bruyantes, et c'était bon pour les héros d'Homère, qui étaient des
+demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme,
+seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou
+laissez-moi passer.
+
+Monsoreau répondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
+Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colère.
+
+--Passage, voyons! répéta le jeune homme, dont le sang, qui un instant
+avait reflué vers son coeur, lui montait aux tempes.
+
+--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
+Bussy?
+
+--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme;
+j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.
+
+--Vous étiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et
+vous y coucherez.
+
+Pendant ce temps, la tête de deux autres hommes apparaissait à travers
+les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade,
+vinrent se placer près de leurs camarades.
+
+--Quatre et deux font six, dit Bussy; où sont les autres?
+
+--Ils sont à la porte et attendent, dit le grand veneur.
+
+Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy
+entendit ses sanglots.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers
+le comte:
+
+--Mon cher monsieur, dit-il après avoir réfléchi une seconde, vous
+savez que je suis un homme d'honneur.
+
+--Oui, dit Monsoreau, vous êtes un homme d'honneur, comme madame est
+une femme chaste.
+
+--Bien, monsieur, répondit Bussy en faisant un léger mouvement de tête
+de haut en bas; c'est vif, mais c'est mérité, et tout cela se payera
+ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liée avec quatre
+gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorité sur vous,
+je réclame la grâce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole
+de me retrouver où et quand vous voudrez.
+
+Monsoreau haussa les épaules.
+
+--Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai
+satisfait MM. de Schomberg, d'Épernon, Quélus et Maugiron, je serai à
+vous, tout à vous et rien qu'à vous. S'ils me tuent, oh bien, vous
+serez payé par leurs mains, voilà tout; si, au contraire, je me trouve
+en fonds pour vous payer moi-même....
+
+Monsoreau se retourna vers ses gens.
+
+--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!
+
+--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un
+assassinat.
+
+--Parbleu! fit Monsoreau.
+
+--Oui, je le vois: nous nous étions trompés tous deux l'un à l'égard
+de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la
+chose.
+
+--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.
+
+Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gémissement.
+
+--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle à Bussy tout seul.
+Tenez-vous bien, mes braves!
+
+Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira à lui une
+table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une
+seconde, improvisé comme un rempart entre lui et ses ennemis.
+
+Ce mouvement avait été si rapide, que la balle partie de l'arquebuse
+ne frappa que le prie-Dieu, dans l'épaisseur duquel elle se logea en
+s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique
+crédence du temps de François 1er, et l'ajoutait à son retranchement.
+
+Diane se trouva cachée par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle
+ne pouvait aider Bussy que de ses prières, et elle priait.
+
+Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur
+son rempart improvisé.
+
+--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon épée pique.
+
+Les braves, poussés par Monsoreau, firent un mouvement vers le
+sanglier qui les attendait, replié sur lui-même et les yeux ardents;
+l'un d'eux allongea même la main vers le prie-Dieu pour l'attirer à
+lui; mais, avant que sa main eût touché le meuble protecteur, l'épée
+de Bussy, passant par une meurtrière, avait pris le bras dans toute sa
+longueur, et l'avait percé depuis la saignée jusqu'à l'épaule.
+
+L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'à la fenêtre.
+
+Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris
+entre deux feux. Il s'élança vers la porte pour en pousser les
+verrous; mais, avant qu'il l'eût atteinte, elle s'ouvrit.
+
+Le jeune homme fit un pas en arrière pour se mettre en défense à la
+fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.
+
+Deux hommes se précipitèrent par cette porte.
+
+--Ah! cher maître! cria une voix bien connue, arrivons-nous à temps?
+
+--Remy! dit le comte.
+
+--Et moi! cria une seconde voix; il paraît que l'on assassine ici?
+
+Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.
+
+--Saint-Luc! dit-il.
+
+--Moi-même.
+
+--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau,
+que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne
+vous rangez pas, nous passerons sur vous.
+
+--Trois hommes à moi! cria Monsoreau.
+
+Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaître au-dessus de la
+balustrade.
+
+--Ah çà, mais ils ont donc une armée? dit Saint-Luc.
+
+--Mon Dieu, Seigneur, protégez-le! priait Diane.
+
+--Infâme! cria Monsoreau.
+
+Et il s'avança pour frapper Diane.
+
+Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond
+par-dessus le retranchement; son épée rencontra celle de Monsoreau,
+puis il se fendit, et le toucha à la gorge; mais la distance était
+trop grande: il en fut quitte pour une écorchure.
+
+Cinq ou six hommes fondirent à la fois sur Bussy.
+
+Un de ces hommes tomba sous l'épée de Saint-Luc.
+
+--En avant! cria Remy.
+
+--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
+Diane.
+
+Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un
+des nouveaux venus.
+
+Remy hésitait.
+
+--Mais vous? dit-il.
+
+--Enlève! enlève! cria Bussy. Je te la confie.
+
+--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!
+
+--Venez, madame, dit Remy.
+
+--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!
+
+Remy l'enleva entre ses bras.
+
+--Bussy, cria Diane; Bussy, à moi! au secours!
+
+La pauvre femme était folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses
+ennemis; tout ce qui l'écartait de Bussy lui était fatal et mortel.
+
+--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.
+
+--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espère.
+
+Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-même, et
+presque aussitôt tomber en entraînant Diane.
+
+Bussy jeta un cri, et se retournant:
+
+--Ce n'est rien, maître, dit Remy; c'est moi qui ai reçu la balle;
+elle est sauve.
+
+Trois hommes se jetèrent sur Bussy; au moment où il se retournait,
+Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.
+
+Les deux autres reculèrent.
+
+--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
+Diane!
+
+--Mais toi?
+
+--Moi, je suis un homme.
+
+Saint-Luc s'élança vers Diane, déjà relevée sur ses genoux, la prit
+entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+--A moi! cria Monsoreau, à moi, ceux de l'escalier!
+
+--Ah! scélérat! cria Bussy. Ah! lâche!
+
+Monsoreau se retira derrière ses hommes.
+
+Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il
+fendit une tête par la tempe; du second, il troua une poitrine.
+
+--Cela déblaye, dit-il.
+
+Puis il revint dans son retranchement.
+
+--Fuyez, maître, fuyez! murmura Remy.
+
+--Moi! fuir... fuir devant des assassins!
+
+Puis, se penchant vers le jeune homme:
+
+--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?
+
+--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!
+
+En effet, quatre hommes venaient de s'élancer par la porte de
+l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.
+
+Mais il n'eut qu'une pensée.
+
+--Et Diane! cria-t-il, Diane!
+
+Alors, sans perdre une seconde, il s'élança sur ces quatre hommes;
+pris au dépourvu, deux tombèrent, un blessé, un mort.
+
+Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pas de retraite, et se
+trouva derrière son rempart.
+
+--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le
+tenons, nous le tenons!
+
+Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'était traîné jusque
+devant Bussy; il venait ajouter son corps à la masse du retranchement.
+
+Il y eut une pause d'un instant.
+
+Bussy, les jambes fléchies, le corps collé à la muraille, le bras
+plié, la pointe en arrêt, jeta un rapide regard autour de lui.
+
+Sept hommes étaient couchés à terre, neuf restaient debout.
+
+Bussy les compta des yeux.
+
+Mais, en voyant reluire neuf épées, en entendant Monsoreau encourager
+ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant,
+qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se
+dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.
+
+--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre
+autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat;
+eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit
+ni ne fera.
+
+Alors, détachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme
+d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme
+s'il eût été indigne de sa renommée de combattre plus longtemps à
+couvert.
+
+Là, il rencontra un fouillis dans lequel son épée glissa comme une
+vipère dans sa couvée; trois fois il vit jour et allongea le bras dans
+ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le
+buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiède coula
+jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.
+
+Pendant ce temps, il avait paré vingt coups de taille ou de pointe
+avec son bras gauche. Le manteau était haché.
+
+La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se
+retirer le troisième: ils renoncèrent à faire usage de l'épée, les uns
+tombèrent sur lui à coups de crosse de mousquet, les autres tirèrent
+sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'étaient pas encore servis et
+dont il eut l'adresse d'éviter les balles, soit en se jetant de côté,
+soit en se baissant. Dans cette heure suprême, tout son être se
+multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais
+encore il devinait presque la plus subite et la plus secrète pensée de
+ses ennemis; Bussy enfin était dans un de ces moments où la créature
+atteint l'apogée de la perfection; il était moins qu'un dieu, parce
+qu'il était mortel, mais il était certes plus qu'un homme.
+
+Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il
+le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi
+calme que Bussy était animé, chargeait les pistolets de ses gens, ou,
+les prenant tout chargés de leurs mains, tirait tout en se tenant
+masqué derrière ses spadassin.
+
+Mais c'était chose facile pour Bussy que de faire une trouée; il se
+jeta au milieu des sbires, qui s'écartèrent, et se trouva face à face
+avec Monsoreau.
+
+En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout armé, ajusta Bussy
+et fit feu.
+
+La balle rencontra la lame de l'épée, et la brisa à six pouces
+au-dessous de la poignée,
+
+--Désarmé! cria Monsoreau, désarmé!
+
+Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisée.
+
+En une seconde, elle fut soudée à son poignet avec son mouchoir.
+
+Et la bataille recommença, présentant ce spectacle prodigieux d'un
+homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures,
+épouvantant six hommes bien armés et se faisant un rempart de dix
+cadavres.
+
+La lutte recommença et redevint plus terrible que jamais; tandis que
+les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait
+deviné que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait à lui
+toutes celles qui pouvaient être à sa portée.
+
+Bussy était entouré; le tronçon de sa lame, ébréché, tordu, émoussé,
+vacillait dans sa main; la fatigue commençait à engourdir son bras; il
+regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur
+ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapière.
+
+Ce cadavre, c'était Remy, dont le dernier effort était un dévouement.
+
+Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrière, afin de dégager sa
+main de son mouchoir et de se débarrasser du tronçon devenu inutile.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui déchargea, à
+bout portant, son pistolet dans la tête.
+
+Remy tomba le front fracassé, et, cette fois, pour ne plus se relever.
+
+Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa un rugissement.
+
+Les forces lui étaient revenues avec les moyens de défense; il fit
+siffler son épée en cercle, abattit un poignet à droite et ouvrit une
+joue à gauche.
+
+La porte se trouvait dégagée par ce double coup.
+
+Agile et nerveux, il s'élança contre elle et essaya de l'enfoncer avec
+une secousse qui ébranla le mur. Mais les verrous lui résistèrent.
+
+Épuisé de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que,
+du gauche, il essayait de tirer les verrous derrière lui, tout en
+faisant face à ses adversaires.
+
+Pendant cette seconde, il reçut un coup de feu qui lui perça la cuisse
+et deux coups d'épée lui entamèrent les flancs.
+
+Mais il avait tiré les verrous et tourné la clef.
+
+Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharné
+des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha à la poitrine.
+
+Le grand veneur vociféra une malédiction.
+
+--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence à croire que
+j'échapperai.
+
+Les quatre hommes jetèrent leurs armes et s'accrochèrent à Bussy: ils
+ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le
+faisait invulnérable; ils tentèrent de l'étouffer.
+
+Mais à coups de pommeau d'épée, mais à coups de taille, Bussy les
+assommait, les hachait sans relâche. Monsoreau s'approcha deux fois du
+jeune homme et fut touché deux fois encore.
+
+Mais trois hommes s'attachèrent à la poignée de son épée et la lui
+arrachèrent des mains.
+
+Bussy ramassa un trépied de bois sculpté qui servait de tabouret,
+frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trépied se brisa sur
+l'épaule du dernier, qui resta debout.
+
+Celui-là lui enfonça sa dague dans la poitrine.
+
+Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre
+son adversaire, il le força de se poignarder lui-même.
+
+Le dernier sauta par la fenêtre.
+
+Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, étendu parmi
+les cadavres, se releva à son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup
+de couteau.
+
+Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une épée, ramassa la
+première venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du
+grand veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+--Ah! s'écria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je
+t'aurai vu mourir!
+
+Monsoreau voulut répondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa
+par sa bouche entr'ouverte.
+
+Bussy alors se traîna vers le corridor, il perdait tout son sang par
+sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.
+
+Il jeta un dernier regard derrière lui.
+
+La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumière entrait dans
+cette chambre inondée de sang; elle vint se mirer aux vitres et
+illuminer les murailles hachées par les coups d'épées, trouées par les
+balles, effleurant au passage les pâles visages des morts, qui, pour
+la plupart, avaient conservé en expirant le regard féroce et menaçant
+de l'assassin.
+
+Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplé par lui, tout blessé,
+tout mourant qu'il était, se sentit pris d'un orgueil sublime.
+
+Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu
+faire.
+
+Il lui restait maintenant à fuir, à se sauver; mais il pouvait fuir,
+car il fuyait devant les morts.
+
+Mais tout n'était pas fini pour le malheureux jeune homme.
+
+En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un
+coup de feu partit: la balle lui traversa l'épaule.
+
+La cour était gardée.
+
+Alors il songea à cette petite fenêtre par laquelle Diane lui
+promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement
+qu'il put, il se traîna de ce côté.
+
+Elle était ouverte, en encadrant un beau ciel parsemé d'étoiles. Bussy
+referma et verrouilla la porte derrière lui; puis il monta sur la
+fenêtre à grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille
+de fer, afin de sauter de l'autre côté.
+
+--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.
+
+Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'était la
+seconde troupe qui montait.
+
+Bussy était hors de défense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de
+la seule main et du seul pied dont il pût se servir encore, il
+s'élança.
+
+Mais, en s'élançant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.
+
+Il avait tant de sang aux pieds!
+
+Il tomba sur les pointes du fer: les unes pénétrèrent dans son corps,
+les autres s'accrochèrent à ses habits, et il demeura suspendu.
+
+En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restât au monde.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il, à moi! Saint-Luc! à moi!
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout à coup une voix sortant
+d'un massif d'arbres?
+
+Bussy tressaillit. Cette voix n'était pas celle de Saint-Luc.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, à moi! à moi! ne crains rien pour
+Diane. J'ai tué le Monsoreau!
+
+Il espérait que Saint-Luc était caché aux environs, et viendrait à
+cette nouvelle.
+
+--Ah! le Monsoreau est tué? dit une autre voix.
+
+--Oui.
+
+--Bien.
+
+Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils étaient masqués tous
+deux.
+
+--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre
+gentilhomme qui peut échapper encore, si vous le secourez.
+
+--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda à demi-voix un des deux
+inconnus.
+
+--Imprudent! dit l'autre.
+
+--Monseigneur! s'écria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuité de ses
+sens s'était augmentée du désespoir de sa situation; monseigneur!
+délivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!
+
+--Entends-tu? dit l'homme masqué.
+
+--Qu'ordonnez-vous?
+
+--Eh bien, que tu le délivres.
+
+Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:
+
+--De ses souffrances....
+
+Bussy tourna la tête du côté par où venait la voix qui osait parler
+avec un accent railleur dans un pareil moment.
+
+--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.
+
+En effet, au même moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa
+poitrine, et le coup partit.
+
+La tête de Bussy retomba sur son épaule; ses mains se roidirent.
+
+--Assassin! dit-il, sois maudit!
+
+Et il expira en prononçant le nom de Diane.
+
+Les gouttes de son sang tombèrent du treillis sur celui qu'on avait
+appelé monseigneur.
+
+--Est-il mort? crièrent plusieurs hommes qui, après avoir enfoncé la
+porte, apparaissaient à la fenêtre.
+
+--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou
+était le protecteur et l'ami de M. de Bussy.
+
+Les hommes n'en demandèrent pas davantage; ils disparurent. Le duc
+entendit le bruit de leurs pas s'éloigner, décroître et se perdre.
+
+--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqué, monte dans cette
+chambre, et jette-moi par la fenêtre le corps du Monsoreau.
+
+Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouï de cadavres, le corps
+du grand veneur, le chargea sur ses épaules, et, comme le lui avait
+ordonné son compagnon, il jeta par la fenêtre le corps, qui, en
+tombant, vint à son tour éclabousser de son sang les habits du duc
+d'Anjou.
+
+François fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte
+d'alliance signé de sa royale main.
+
+--Voilà ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien à faire
+ici.
+
+--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenêtre.
+
+--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas
+reconnus, détache-la, détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en
+aillent où ils voudront.
+
+Aurilly disparut.
+
+--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en
+déchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne
+serai pas encore décapité pour cause de haute trahison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET
+L'ABBAYE.
+
+
+L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comédie; les
+Suisses, placés à l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que
+les gardes françaises embusqués à son confluent, et qui avaient tendu
+là leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas
+même saisir le fretin.
+
+Tout le monde avait filé par le passage souterrain.
+
+Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitôt la
+porte enfoncée, Crillon se mit à la tête d'une trentaine d'hommes et
+fit invasion dans Sainte-Geneviève avec le roi.
+
+Un silence de mort régnait dans les vastes et sombres bâtiments.
+Crillon, en homme de guerre expérimenté, eût mieux aimé un grand
+bruit; il craignait quelque embûche.
+
+Mais en vain se couvrit-on d'éclaireurs, en vain ouvrit-on les portes
+et les fenêtres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout était désert.
+
+Le roi marchait des premiers, l'épée à la main, criant à tue-tête:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Personne ne répondait.
+
+--L'auraient-ils tué? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon
+fou le prix d'un gentilhomme.
+
+--Vous avez raison, sire, répondit Crillon, car c'en est un, et des
+plus braves.
+
+Chicot ne répondait pas, parce qu'il était occupé à fustiger M. de
+Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir à cette occupation,
+qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de
+lui.
+
+Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut évanoui,
+comme rien ne préoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut
+la voix royale.
+
+--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant
+de remettre au moins Gorenflot sur son derrière.
+
+Il y parvint et l'adossa contre un arbre.
+
+La force qu'il était obligé d'employer à cette oeuvre charitable ôtait
+à sa voix une partie de sa sonorité, de sorte que Henri crut un
+instant remarquer que cette voix arrivait à lui empreinte d'un accent
+lamentable.
+
+Il n'en était cependant rien: Chicot, au contraire, était dans toute
+l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux état du moine,
+il se demandait s'il fallait faire percer à jour cette traîtresse
+bedaine, ou user de clémence envers ce volumineux tonneau.
+
+Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eût
+regardé Cinna.
+
+Gorenflot devenait peu à peu à lui, et, si stupide qu'il fût, il ne
+l'était pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui
+l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal à ces sortes
+d'animaux incessamment menacés par les hommes, qui sentent
+instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre,
+que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.
+
+Ce fut dans cette disposition intérieure d'esprit qu'il rouvrit les
+yeux.
+
+--Seigneur Chicot! s'écria-t-il.
+
+--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?
+
+--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour
+joindre les deux mains devant son énorme ventre, est-il donc possible
+que vous me livriez à mes persécuteurs, moi! Gorenflot?
+
+--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal déguisée.
+
+Gorenflot se mit à hurler. Après être parvenu à joindre les mains, il
+essayait de se les tordre.
+
+--Moi qui ai fait avec vous de si bons dîners! cria-t-il en
+suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous
+m'appeliez toujours le roi des éponges; moi qui aimais tant les
+poulardes que vous commandiez à la Corne-d'Abondance, que je n'en
+laissais jamais que les os.
+
+Ce dernier trait parut le sublime du genre à Chicot, et le détermina
+tout à fait pour la clémence.
+
+--Les voilà! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever,
+mais sans pouvoir en venir à bout; les voilà! ils viennent, je suis
+mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!
+
+Et le moine, ne pouvant parvenir à se relever, se jeta, ce qui était
+plus facile, la face contre terre.
+
+--Relève-toi, dit Chicot.
+
+--Me pardonnez-vous?
+
+--Nous verrons.
+
+--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ça.
+
+Chicot éclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troublé,
+qu'il avait cru recevoir les coups remboursés à Mayenne.
+
+--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.
+
+--Eh! sans doute, je ris, animal!
+
+--Je vivrai donc?
+
+--Peut-être.
+
+--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.
+
+--Cela ne dépend pas de moi, dit Chicot; cela dépend du roi: le roi
+seul a droit de vie et de mort.
+
+Gorenflot fit un effort, et parvint à se caler sur ses deux genoux.
+
+En ce moment, les ténèbres furent envahies par une splendide lumière;
+une foule d'habits brodés et d'épées flamboyantes, aux lueurs des
+torches, entoura les deux amis.
+
+--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'écria le roi, que je suis aise de te
+revoir!
+
+--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce
+grand prince est heureux de vous revoir.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui
+demanderez; demandez-lui ma grâce.
+
+--Au vilain Hérodes?
+
+--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!
+
+--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien
+en tenez-vous?
+
+--_Confiteor!_ disait Gorenflot.
+
+--Pas un, répliqua Crillon. Les traîtres! il faut qu'ils aient trouvé
+quelque ouverture à nous inconnue.
+
+--C'est probable, dit Chicot.
+
+--Mais tu les as vus? dit le roi.
+
+--Certainement que je les ai vus.
+
+--Tous?
+
+--Depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+--_Confiteor!_ répétait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de là.
+
+--Tu les as reconnus, sans doute?
+
+--Non, sire.
+
+--Comment! tu ne les as pas reconnus?
+
+--C'est-à-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore....
+
+--Et encore?
+
+--Ce n'était pas à son visage, sire.
+
+--Et lequel as-tu reconnu?
+
+--M. de Mayenne.
+
+--M. de Mayenne? Celui à qui tu devais....
+
+--Eh bien, nous sommes quittes, sire.
+
+--Ah! conte-moi donc cela, Chicot!
+
+--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du présent.
+
+--_Confiteor!_ répétait Gorenflot.
+
+--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout à coup Crillon en
+laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgré la résistance
+que présentait sa masse, plia sous le coup.
+
+Le moine perdit la parole.
+
+Chicot tarda à répondre, permettant que, pour un moment, toutes les
+angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le
+coeur du malheureux moine.
+
+Gorenflot faillit s'évanouir une seconde fois en voyant autour de lui
+tant de colères inassouvies.
+
+Enfin, après un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut
+entendre bruire à son oreille la trompette du jugement dernier:
+
+--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.
+
+Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci
+ferma les yeux pour avoir moins à faire en passant de ce monde dans
+l'autre.
+
+--Le prédicateur Gorenflot? s'écria Henri.
+
+--_Confiteor, confiteor, confiteor_, répéta vivement le moine.
+
+--Lui-même, répondit Chicot.
+
+--Celui qui....
+
+--Justement, interrompit le Gascon.
+
+--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.
+
+On eût recueilli la sueur avec une écuelle sur les joues de Gorenflot.
+
+Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les épées, comme si le
+fer lui-même eût été doué de vie et ému d'impatience.
+
+Quelques-uns s'approchèrent menaçants.
+
+Gorenflot les sentit plutôt qu'il ne les vit venir, et poussa un
+faible cri.
+
+--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.
+
+Et prenant Henri à l'écart:
+
+--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grâce au Seigneur d'avoir
+permis à ce saint homme de naître, il y a quelque trente-cinq ans; car
+c'est lui qui nous a sauvés tous.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, c'est lui qui m'a raconté le complot depuis alpha jusqu'à
+oméga.
+
+--Quand cela?
+
+--Il y a huit jours à peu près, de sorte que si jamais les ennemis de
+Votre Majesté le trouvaient, ce serait un homme mort.
+
+Gorenflot n'entendit que les derniers mots.
+
+--Un homme mort!
+
+Et il tomba sur ses deux mains.
+
+--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur
+cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sensé, ne
+représentait qu'une somme de matière capable d'absorber et d'éteindre
+les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre
+protection!
+
+Gorenflot saisit au vol ce regard miséricordieux, et demeura, comme le
+masque du parasite antique, riant d'un côté jusqu'aux dents et
+pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.
+
+--Et tu feras bien, mon roi, répondit Chicot, car c'est un serviteur
+des plus étonnants.
+
+--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.
+
+--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.
+
+--Si je lui donnais des gardes? dit le roi.
+
+Gorenflot entendit cette proposition de Henri.
+
+--Bon! dit-il, il paraît que j'en serai quitte pour la prison. J'aime
+encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse
+bien....
+
+--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de
+l'emmener.
+
+--Où cela?
+
+--Chez moi.
+
+--Eh bien, emmène-le, et reviens au Louvre, où je vais retrouver nos
+amis, pour les préparer au jour de demain.
+
+--Levez-vous, mon révérend père, dit Chicot au moine.
+
+--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!
+
+--Mais relève-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui
+donnant un coup de genou au derrière.
+
+--Ah! j'ai bien mérité cela! s'écria Gorenflot.
+
+--Que dit-il donc? demanda le roi.
+
+--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il énumère
+toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre
+Majesté, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: «J'ai bien mérité
+cela!»
+
+--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.
+
+--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de
+rien.
+
+--Ah! monsieur Chicot! s'écria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, où
+me mène-t-on?
+
+--Tu le sauras tout à l'heure. En attendant, remercie Sa Majesté,
+monstre d'iniquités! remercie.
+
+--De quoi?
+
+--Remercie, te dis-je!
+
+--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majesté....
+
+--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage
+de Lyon, pendant la soirée de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez
+tranquille, vous serez récompensé selon vos mérites.
+
+Gorenflot poussa un soupir.
+
+--Où est Panurge? demanda Chicot.
+
+--Dans l'écurie, pauvre bête!
+
+--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.
+
+--Oui, monsieur Chicot.
+
+Et le moine s'éloigna le plus vite qu'il put, étonné de ne pas être
+suivi par des gardes.
+
+--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton
+escorte, et détaches-en dix autres avec M. de Crillon.
+
+--Où dois-je les envoyer?
+
+--A l'hôtel d'Anjou, et qu'on t'amène ton frère.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.
+
+--Est-ce que mon frère....
+
+--T'es-tu mal trouvé d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?
+
+--Non, par la mordieu!
+
+--Eh bien, fais ce que je te dis.
+
+Henri donna l'ordre au colonel des gardes françaises de lui amener le
+duc d'Anjou au Louvre.
+
+Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit
+aussitôt.
+
+--Et toi? dit Henri.
+
+--Moi, j'attends mon saint.
+
+--Et tu me rejoins au Louvre?
+
+--Dans une heure.
+
+--Alors je te quitte.
+
+--Va, mon fils.
+
+Henri partit avec le reste de la troupe.
+
+Quant à Chicot, il s'achemina vers les écuries, et, comme il entrait
+dans la cour, il vit apparaître Gorenflot monté sur Panurge.
+
+Le pauvre diable n'avait pas même eu l'idée d'essayer de se soustraire
+au sort qui l'attendait.
+
+--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe,
+dépêchons, on nous attend.
+
+Gorenflot ne fit pas l'ombre de la résistance, seulement il versait
+tant de larmes, qu'on eût pu le voir maigrir à vue d'oeil.
+
+--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!
+
+Chicot tirait Panurge à lui, tout en haussant les épaules.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'ÉPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN
+AVAIT PAS AUX JOUES.
+
+
+Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchés et dormant d'un
+paisible sommeil.
+
+Les événements historiques ont une singulière influence, c'est de
+refléter leur grandeur sur les circonstances qui les ont précédés.
+
+Ceux qui considéreront donc les événements qui devaient arriver le
+matin même, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux,
+disons-nous, qui considéreront ces événements avec le prestige que
+donne la prescience, trouveront peut-être quelque intérêt à voir le
+roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se réfugier près de ses
+trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un
+danger où ils risquent de perdre la vie.
+
+Le poète, cette nature privilégiée qui ne prévoit pas, mais qui
+devine, trouvera, nous en sommes certain, mélancoliques et charmants
+ces jeunes visages que le sommeil rafraîchit, que la confiance fait
+sourire, et qui, pareils à des frères couchés dans le dortoir
+paternel, reposent sur leurs lits rangés à côté les uns des autres.
+
+Henri s'avança légèrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui,
+après avoir déposé son patient en lieu de sûreté, était venu rejoindre
+le roi.
+
+Un lit était vide, celui de d'Épernon.
+
+--Pas rentré encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux!
+ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France,
+le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!
+
+--Tiens, au fait, dit Chicot.
+
+--Qu'on le cherche! qu'on l'amène! s'écria le roi. Puis qu'on me fasse
+venir Miron; je veux qu'il endorme cet étourdi, fût-ce malgré lui. Je
+veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en état de se
+défendre.
+
+--Sire, dit un huissier, voici M. d'Épernon qui rentre à l'instant
+même.
+
+D'Épernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et
+se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait
+vers la chambre commune, espérant y arriver inaperçu.
+
+Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annonça son retour
+au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à la mercuriale,
+il aborda le seuil, tout confus.
+
+--Ah! te voilà enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les
+amis.
+
+D'Épernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe
+qu'effectivement il avait vu.
+
+--Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de
+quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu
+de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas
+courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es pâle! et la
+belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux déjà plus ce soir!
+
+D'Épernon était bien pâle, en effet, si pâle, que la remarque du roi
+le fit rougir.
+
+--Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu
+dormir, seulement?
+
+--Moi? dit d'Épernon comme si une pareille question le blessait au
+fond du coeur.
+
+--Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous
+battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient à
+quatre heures? il en est deux; deux heures te restent à peine.
+
+--Deux heures bien employées, dit d'Épernon, suffisent à bien des
+choses.
+
+--Tu dormiras?
+
+--Parfaitement, sire.
+
+--Et moi, je n'en crois rien.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que tu es agité, tu penses à demain. ***<p>*** Hélas! tu as
+raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgré moi, m'emporte le
+désir secret de dire que nous ne sommes point encore arrivés au jour
+fatal.
+
+--Sire, dit d'Épernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour
+cela, faut-il encore que Votre Majesté me laisse dormir.
+
+--C'est juste, dit Chicot.
+
+En effet, d'Épernon se déshabilla, et se coucha avec un calme et même
+une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et à Chicot.
+
+--Il est brave comme un César, dit le roi.
+
+--Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole
+d'honneur, je n'y comprends plus rien.
+
+--Vois, il dort déjà.
+
+Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la sécurité de d'Épernon
+allât jusque-là.
+
+--Oh! oh! fit-il tout à coup.
+
+--Quoi donc? demanda le roi.
+
+--Regarde.
+
+Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.
+
+--Du sang, murmura te roi.
+
+--Il a marché dans le sang, mon fils. Quel brave!
+
+--Serait-il blessé? demanda, le roi avec inquiétude.
+
+--Bah! il l'aurait dit. Et puis, à moins qu'il ne fût blessé comme
+Achille, au talon....
+
+--Tiens, et son pourpoint aussi est taché, vois sa manche. Que lui
+est-il donc arrivé?
+
+--Peut-être a-t-il tué quelqu'un, dit Chicot.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour se faire la main, donc!
+
+--C'est singulier! fit le roi.
+
+Chicot se gratta beaucoup plus sérieusement l'oreille.
+
+--Hum! hum! dit-il.
+
+--Tu ne me réponds pas.
+
+--Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me
+semble.
+
+--Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel
+est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain....
+
+--Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+--Eh bien, aujourd'hui?
+
+--Aujourd'hui je serai tranquille.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'ils m'auront tué les Angevins maudits.
+
+--Tu crois, Henri?
+
+--J'en suis sûr, ils sont braves.
+
+--Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent lâches.
+
+--Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de
+Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras!
+
+--Ah! si tu voyais celui d'Antraguet!
+
+--Vois cette lèvre impérieuse de Quélus, et ce front de Maugiron,
+hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut
+manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-là lancent l'éclair, l'ennemi
+est déjà à moitié vaincu.
+
+--Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tête, il y a,
+au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je
+connais, qui lancent des éclairs non moins terribles que ceux sur
+lesquels tu comptes. Est-ce là tout ce qui te rassure?
+
+--Non, viens, et je te montrerai quelque chose.
+
+--Où cela?
+
+--Dans mon cabinet.
+
+--Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de
+la victoire?
+
+--Oui.
+
+--Viens donc.
+
+--Attends.
+
+Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens.
+
+--Quoi? demanda Chicot.
+
+--Écoute, je ne veux, demain, ou plutôt aujourd'hui, ni les attrister,
+ni les attendrir. Je vais prendre congé d'eux tout de suite.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+--Prends, mon fils, dit-il.
+
+L'intonation de voix avec laquelle il prononça ces paroles était si
+mélancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines
+et qui conduisait une larme a ses yeux arides.
+
+--Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis.
+
+Chicot se détourna, son coeur n'était pas plus de marbre que celui du
+roi.
+
+Mais bientôt, comme malgré lui, ses yeux se reportèrent sur les jeunes
+gens.
+
+Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un après
+l'autre.
+
+Une pâle bougie rose éclairait cette scène, et communiquait sa teinte
+funèbre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs.
+
+Chicot n'était pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de
+ses lèvres le front de Maugiron, de Quélus et de Schomberg, son
+imagination lui représenta un vivant désolé qui venait faire ses
+adieux à des morts déjà couchés sur leurs tombeaux.
+
+--C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais éprouvé cela; pauvres
+enfants!
+
+A peine le roi eut-il achevé d'embrasser ses amis, que d'Épernon
+rouvrit les yeux pour voir s'il était parti.
+
+Il venait de quitter la chambre, appuyé sur le bras de Chicot.
+
+D'Épernon sauta en bas de son lit, et se mit à effacer du mieux qu'il
+put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit.
+
+Cette occupation ramena sa pensée vers la scène de la place de la
+Bastille.
+
+--Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui
+en a tant versé ce soir à lui seul.
+
+Et il se recoucha.
+
+Quant à Henri, il conduisit Chicot à son cabinet, et, ouvrant un long
+coffret d'ébène doublé de satin blanc:
+
+--Tiens, dit-il, regarde.
+
+--Des épées, fit Chicot. Je vois bien. Après.
+
+--Oui, des épées; mais des épées bénites, cher ami.
+
+--Par qui?
+
+--Par notre saint-père le pape lui-même, lequel m'accorde cette
+faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller à Rome et revenir,
+me coûte vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les épées.
+
+--Piquent-elles bien? demanda Chicot.
+
+--Sans doute; mais ce qui fait leur mérite suprême, Chicot, c'est
+d'être bénites.
+
+--Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir
+qu'elles piquent.
+
+--Païen!
+
+--Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses.
+
+--Soit; mais dépêchons.
+
+--Tu veux dormir?
+
+--Non, je veux prier.
+
+--En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou?
+
+--Oui, il attend en bas.
+
+--Que comptes-tu en faire?
+
+--Je compte le faire jeter à la Bastille.
+
+--C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sûr,
+bien clos; celui, par exemple, qui a reçu le connétable de Saint-Pol
+ou Jacques d'Armagnac.
+
+--Oh! sois tranquille.
+
+--Je sais où l'on vend de beau velours noir, mon fils.
+
+--Chicot, c'est mon frère!
+
+--C'est juste, et, à la cour, le deuil de famille se porte en violet.
+Lui parleras-tu?
+
+--Oui, certainement, ne fût-ce que pour lui ôter tout espoir, en lui
+prouvant que ses complots sont découverts.
+
+--Hum! fit Chicot.
+
+--Vois-tu quelque inconvénient à ce que je l'entretienne?
+
+--Non; mais, à ta place, je supprimerais le discours et doublerais la
+prison.
+
+--Qu'on amène le duc d'Anjou! dit Henri.
+
+--C'est égal, dit Chicot en secouant la tête, je m'en tiens à ma
+première idée.
+
+Un moment après, le duc entra; il était fort pâle et désarmé. Crillon
+le suivait, tenant son épée à la main.
+
+--Où l'avez-vous trouvé? demanda le roi à Crillon, l'interrogeant du
+même ton que si le duc n'eût point été là.
+
+--Sire, Son Altesse n'était pas chez elle, mais un instant après que
+j'eus pris possession de son hôtel au nom de Votre Majesté, Son
+Altesse est rentrée, et nous l'avons arrêtée sans résistence.
+
+--C'est bien heureux, dit le roi avec dédain.
+
+Puis, se retournant vers le prince:
+
+--Où étiez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, répondit le duc,
+que je m'occupais de vous.
+
+--Je m'en doute, dit Henri, et votre réponse me prouve que je n'avais
+pas tort de vous rendre la pareille.
+
+François s'inclina, calme et respectueux.
+
+--Voyons; où étiez-vous? dit le roi en marchant vers son frère, que
+faisiez-vous tandis qu'on arrêtait vos complices?
+
+--Mes complices? dit François.
+
+--Oui, vos complices, répéta le roi.
+
+--Sire, à coup sûr, Votre Majesté est mal renseignée à mon égard.
+
+--Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'échapperez pas, et votre
+carrière de crimes est terminée. Cette fois encore vous n'hériterez
+pas de moi, mon frère....
+
+--Sire, sire, par grâce, modérez-vous: il y a bien certainement
+quelqu'un qui vous aigrit contre moi.
+
+--Misérable! s'écria Henri au comble de la colère, tu mourras de faim
+dans un cachot de la Bastille.
+
+--J'attends vos ordres, sire, et je les bénis, dussent-ils me frapper
+de mort.
+
+--Mais enfin, où étiez-vous, hypocrite?
+
+--Sire, je sauvais Votre Majesté, et je travaillais à la gloire et à
+la tranquillité de son règne.
+
+--Oh! fit le roi pétrifié, sur mon honneur, l'audace est grande.
+
+Bah! fit Chicot en se renversant en arrière, contez-nous donc cela,
+mon prince, ce doit être curieux.
+
+--Sire, je le dirais à l'instant même à Votre Majesté, si Votre
+Majesté m'eût traité en frère; mais, comme elle me traite en coupable,
+j'attendrai que l'événement parle pour moi.
+
+Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondément encore que la
+première fois, le roi son frère, et, se retournant vers Crillon et les
+autres officiers qui étaient là:
+
+--Ça, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier
+prince du sang de France à la Bastille?
+
+Chicot réfléchissait: un éclair illumina son esprit.
+
+--Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends, à cette heure,
+pourquoi M. d'Épernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu
+sur les joues.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+LE MATIN DU COMBAT.
+
+
+Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la
+nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise,
+ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient à l'événement, et
+prenaient des mesures de prudence pour complimenter à temps le
+vainqueur.
+
+Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, le roi ne dormit point
+de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, après tout, c'était un
+homme brave et expérimenté, surtout en matière de duel, il sortit vers
+trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre à ses amis le
+seul office qu'il fût en son pouvoir de leur rendre.
+
+Il alla visiter le terrain où devait avoir lieu le combat.
+
+Ce fut une scène bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien
+peu remarquée.
+
+Le roi, vêtu d'habits de couleur sombre, enveloppé d'un large manteau,
+l'épée au côté, les cheveux et les yeux cachés sous les bords de son
+chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu'à trois cents pas en avant
+de la Bastille; mais, arrivés là, voyant un grand rassemblement de
+monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se
+hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par
+derrière l'enclos des Tournelles.
+
+Cette foule, on devine ce qu'elle faisait là: elle comptait les morts
+de la nuit.
+
+Le roi l'évita, et, en conséquence, ne sut rien de ce qui s'était
+passé.
+
+Chicot, qui avait assisté à la querelle ou plutôt à l'accord qui avait
+eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement
+même où l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les
+combattants, et les conditions du combat.
+
+A peine renseigné, Henri se mit à mesurer l'espace, regarda entre les
+arbres, calcula la réflexion du soleil, et dit:
+
+--Quélus se trouvera bien exposé: il aura le soleil à droite, juste
+dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre.
+Quélus aurait dû prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des
+yeux excellents, celle de Quélus. Voilà qui est bien mal réglé jusqu'à
+présent. Quant à Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour
+lui servir de retraite en cas de besoin; voilà qui me rassure pour
+lui. Mais Quélus, mon pauvre Quélus!
+
+ [*] Quélus avait eu, dans un duel précédent, l'oeil gauche crevé
+ d'un coup d'épée.
+
+Et il secoua tristement la tête.
+
+--Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas
+ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront.
+
+Le roi leva les yeux au ciel et soupira.
+
+--Voyez, mon Dieu! comme il blasphème, murmura-t-il; mais heureusement
+vous savez que c'est un fou.
+
+Chicot leva les épaules.
+
+--Et d'Épernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne
+pensais pas à lui; d'Épernon, qui aura affaire à Bussy, comme il va
+être exposé!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: à
+gauche, une barrière; à droite, un arbre; derrière, un fossé;
+d'Épernon, qui aura besoin de rompre à tout moment, car Bussy, c'est
+un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une épée vivante, qui
+bondit, qui se développe, qui se replie.
+
+--Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'Épernon, moi.
+
+--Tu as tort, il se fera tuer.
+
+--Lui! pas si bête; il aura pris ses précautions, va!
+
+--Comment l'entends-tu?
+
+--J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu!
+
+--Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout à l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, c'est pour cela que je te répète qu'il ne se battra point.
+
+--Homme incrédule et méprisant!
+
+--Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous,
+cher sire; voilà le grand jour venu, retournons au Louvre.
+
+--Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat?
+
+--Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun
+dirait, au cas où tes amis seraient vainqueurs, que tu as forcé la
+victoire par quelque sortilège, et, au cas où ils seraient vaincus,
+que tu leur as porté malheur.
+
+--Eh! que me font les bruits et les interprétations? Je les aimerai
+jusqu'au bout.
+
+--Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais même mon
+compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes;
+mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre.
+
+--Crillon n'est-il pas là?
+
+--Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinocéros, un sanglier, tout ce
+que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frère, c'est
+la vipère, c'est le serpent à sonnettes, c'est tout animal dont la
+puissance est moins dans sa force que dans son venin.
+
+--Tu as raison, j'aurais dû le faire jeter à la Bastille.
+
+--Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir.
+
+--Oui, j'ai été vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce
+service qu'il prétend m'avoir rendu.
+
+--Raison de plus pour que tu t'en défies. Rentrons, mon fils,
+crois-moi.
+
+Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du
+Louvre, après avoir jeté un dernier regard sur le futur champ du
+combat.
+
+Déjà tout le monde était sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et
+Chicot y entrèrent. Les jeunes gens s'y étaient éveillés des premiers
+et se faisaient habiller par leurs laquais.
+
+Le roi demanda à quelle chose ils s'occupaient.
+
+Schomberg faisait des pliés, Quélus se bassinait les yeux avec de
+l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'Épernon
+aiguisait son épée sur une pierre.
+
+On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'était, pour cette opération,
+fait apporter un grès à la porte de la chambre commune.
+
+--Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le
+regardant avec amour.
+
+--Non, je dis que c'est un rémouleur, voilà tout, reprit Chicot.
+
+D'Épernon le vit et cria:
+
+--Le roi!
+
+Alors, malgré la résolution qu'il avait prise, et que même, sans cette
+circonstance, il n'eût pas eu la force de maintenir, Henri entra dans
+leur chambre.
+
+Nous l'avons déjà dit, c'était un roi plein de majesté et qui avait
+une grande puissance sur lui-même.
+
+Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun
+sentiment de son coeur.
+
+--Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes
+dispositions, ce me semble.
+
+--Dieu merci! oui, sire, répliqua Quélus.
+
+--Vous avez l'air sombre, Maugiron.
+
+--Sire, je suis très superstitieux, comme le sait Votre Majesté; et,
+comme j'ai fait de mauvais rêves, je me remets le coeur avec un doigt
+de vin d'Espagne.
+
+--Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'après Miron,
+qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les rêves
+dépendent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les
+actions du lendemain, sauf toutefois la volonté de Dieu.
+
+--Aussi, sire, dit d'Épernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort
+mal songé cette nuit; mais, malgré le songe, le bras est bon et le
+coup d'oeil perçant.
+
+Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son
+épée fraîche émoulue.
+
+--Oui, dit Chicot, vous avez rêvé que vous aviez du sang à vos bottes;
+ce rêve-là n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un
+triomphateur dans le genre d'Alexandre et de César.
+
+--Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est
+en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous
+défendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous
+préoccupez donc pas de la sécurité de ma personne. Cette nuit, j'ai
+assis mon trône de manière que, d'ici à quelque temps du moins, aucune
+secousse ne le puisse ébranler. Battez-vous donc pour l'honneur.
+
+--Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-être la vie, dit Quélus;
+mais, en tout cas, l'honneur sera sauf.
+
+--Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous
+estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse
+bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en
+tuant vos ennemis
+
+--Oh! quant à moi, dit d'Épernon, je ne fais pas de quartier.
+
+--Moi, dit Quélus, je ne réponds de rien; je ferai ce que je pourrai,
+voilà tout.
+
+--Et moi, dit Maugiron, je réponds à Sa Majesté que, si je meurs, je
+tuerai mon homme coup pour coup.
+
+--Vous vous battez à l'épée seule?
+
+--A l'épée et à la dague, dit Schomberg.
+
+Le roi tenait sa main sur sa poitrine.
+
+Peut-être cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils
+l'un à l'autre de leurs craintes par leurs frémissements et leurs
+pulsations; mais, à l'extérieur, fier, l'oeil sec, la lèvre hautaine,
+il était bien le roi, c'est-à-dire qu'il envoyait bien des soldats au
+combat, et non des amis à la mort.
+
+--En vérité, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce
+moment.
+
+Les gentilshommes étaient prêts, il ne leur restait plus qu'à faire la
+révérence à leur maître.
+
+--Allez-vous à cheval? dit Henri.
+
+--Non pas, sire, dit Quélus, nous marcherons; c'est un salutaire
+exercice, il dégage la tête, et Votre Majesté l'a dit mille fois,
+c'est la tête plus que le bras qui dirige l'épée.
+
+--Vous avez raison, mon fils. Votre main.
+
+Quélus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imitèrent.
+
+D'Épernon s'agenouilla en disant:
+
+--Sire, bénissez mon épée.
+
+--Non pas, d'Épernon, fit le roi; rendez votre épée à votre page. Je
+vous réserve des épées meilleures que les vôtres. Apporte les épées,
+Chicot.
+
+--Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des
+gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un païen même; et les
+bénédictions du ciel pourraient se changer en sortilèges funestes, si
+le diable, mon ami, s'avisait de regarder à mes mains et s'apercevait
+de ce que je porte.
+
+--Quelles sont donc ces épées, sire? demanda Schomberg en jetant un
+coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter.
+
+--Des épées d'Italie, mon fils, des épées forgées à Milan: les
+coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme, à l'exception de
+Schomberg, vous avez tous les mains délicates, le premier coup de
+fouet vous désarmerait, si vos mains n'étaient bien emboîtées.
+
+--Merci, merci, Majesté, dirent ensemble et d'une seule voix les
+quatre jeunes gens.
+
+--Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus
+longtemps son émotion.
+
+--Sire, demanda Quélus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les
+regards de Votre Majesté?
+
+--Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le
+sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de
+solennité au combat; qu'on le croie surtout le résultat d'une querelle
+particulière.
+
+Et il les congédia d'un geste vraiment majestueux.
+
+Lorsqu'ils furent hors de sa présence, que les derniers valets eurent
+franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des
+éperons ni des cuirasses que portaient les écuyers armés en guerre:
+
+--Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade.
+
+--Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'idée, je ne sais
+pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux à
+l'endroit de d'Épernon.
+
+--Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable.
+
+--Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son
+devoir, je serais là pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon
+roi.
+
+--Va donc, dit Henri.
+
+A peine le Gascon eut-il congé, qu'il partit, rapide comme l'éclair.
+
+Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets,
+défendit à qui que ce fût, dans le Louvre, de pousser un cri ou de
+proférer une parole, et dit seulement à Crillon, qui savait tout ce
+qui allait se passer:
+
+--Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au
+contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups à ma porte.
+
+--Oui, sire, répondit Crillon en secouant la tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+LES AMIS DE BUSSY.
+
+
+Si les amis du roi avaient passé la nuit à dormir tranquillement, ceux
+du duc d'Anjou avaient pris la même précaution.
+
+A la suite d'un bon souper auquel ils s'étaient réunis d'eux-mêmes,
+sans le conseil ni la présence de leur patron, qui ne prenait pas de
+ses favoris les mêmes inquiétudes que le roi prenait des siens, ils se
+couchèrent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait été
+choisie comme lieu de réunion, se trouvant la plus proche du champ de
+bataille.
+
+Un écuyer, celui de Ribérac, grand chasseur et habile armurier, avait
+passé toute la journée à nettoyer, fourbir et aiguiser les armes.
+
+Il fut, en outre, chargé de réveiller les jeunes gens au point du
+jour: c'était son habitude tous les matins de fête, de chasse ou de
+duel.
+
+Antraguet, avant de souper, s'en était allé voir, rue Saint-Denis, une
+petite marchande qu'il idolâtrait et qu'on n'appelait, dans tout le
+quartier, que la belle imagière. Ribérac avait écrit à sa mère;
+Livarot avait fait son testament.
+
+A trois heures sonnant, c'est-à-dire quand les amis du roi
+s'éveillaient à peine, ils étaient déjà tous sur pied, frais, dispos
+et armés de bonne sorte.
+
+Ils avaient pris des caleçons et des bas rouges pour que leurs ennemis
+ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayât point
+eux-mêmes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se
+battait tout habillé, qu'aucun pli ne gênât leurs mouvements. Enfin
+ils étaient chaussés de souliers sans talons, et leurs pages portaient
+leurs épées, pour que leur bras et leur épaule n'éprouvassent aucune
+fatigue.
+
+C'était un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la
+promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait
+étincelante la rosée de la nuit.
+
+Une senteur âcre et délicieuse en même temps moulait des jardins et se
+répandait par les rues.
+
+Le pavé était sec et l'air vif.
+
+Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au
+duc d'Anjou des nouvelles de Bussy.
+
+On leur avait fait répondre qu'il était sorti la veille à dix heures
+du soir, et qu'il n'était pas rentrée depuis.
+
+Le messager s'informa s'il était sorti seul et armé.
+
+Il apprit qu'il était sortit accompagné de Remy, et que tous deux
+avaient leurs épées.
+
+Au reste, on n'était point inquiet chez le comte, il faisait souvent
+des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si
+adroit, que ses absences, même prolongées, causaient peu
+d'inquiétudes.
+
+Les trois amis se firent répéter tous ces détails.
+
+--Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le
+roi avait commandé une grande chasse au cerf dans la forêt de
+Compiègne, et que M. de Monsoreau avait, à cet effet, dû partir hier?
+
+--Oui, répondirent les jeunes gens.
+
+--Alors je sais où il est: tandis que le grand veneur détourne le
+cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles,
+messieurs, il est plus près du terrain que nous, et il y sera avant
+nous.
+
+--Oui, dit Livarot, mais fatigué, harassé, n'ayant pas dormi.
+
+Antraguet haussa les épaules.
+
+-- Est-ce que Bussy se fatigue? répliqua-t-il. Allons! en route, en
+route, messieurs, nous le prendrons en passant.
+
+Tous se mirent en marche.
+
+C'était juste le moment où Henri distribuait les épées à leurs
+ennemis; ils avaient donc dix minutes à peu près d'avance sur eux.
+
+Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des
+Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine.
+
+Toutes ces rues étaient désertes.
+
+Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de
+Saint-Maur-les-Fossés, avec leur lait et leurs légumes, et qui
+dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, étaient seuls admis à
+voir cette fière escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs
+trois pages et de leurs trois écuyers.
+
+Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour
+tuer ou pour être tué, qu'on sait que le duel, de part et d'autre,
+sera acharné, mortel, sans miséricorde, on réfléchit; les plus
+étourdis des trois étaient, ce matin-là, les plus rêveurs.
+
+En arrivant à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois
+portèrent, avec un sourire qui indiquait qu'une même pensée les tenait
+en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau.
+
+--On verra bien de là, dit Antraguet, et je suis sûr que la pauvre
+Diane viendra plus d'une fois à sa fenêtre.
+
+--Tiens! dit Ribérac, elle y est déjà venue, ce me semble.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Elle est ouverte.
+
+--C'est vrai. Mais pourquoi cette échelle dressée devant la fenêtre,
+quand le logis a des portes?
+
+--En effet, c'est bizarre, dit Antraguet.
+
+Tous trois s'approchèrent de la maison, avec le pressentiment
+intérieur qu'ils marchaient à quelque grave révélation.
+
+--Et nous ne sommes pas les seuls à nous étonner, dit Livarot: voyez
+ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour
+regarder.
+
+Les jeunes gens arrivèrent sous le balcon.
+
+Un maraîcher y était déjà, et semblait examiner la terre.
+
+--Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En
+ce cas, dépêchez-vous, car nous tenons à arriver les premiers.
+
+Ils attendirent, mais inutilement.
+
+--Personne ne répond, dit Ribérac; mais pourquoi, diable! cette
+échelle?
+
+--Eh! manant, dit Livarot au maraîcher, que fais-tu là? Est-ce que
+c'est toi qui as dressé cette échelle?
+
+--Dieu m'en garde, messieurs! répondit-il.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Antraguet.
+
+--Regardez donc là-haut.
+
+Tous trois levèrent la tête.
+
+--Du sang! s'écria Ribérac.
+
+--Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, même.
+
+--La porte a été forcée; dit en même temps le page d'Antraguet.
+
+Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte à la fenêtre, et, saisissant
+l'échelle, il fut sur le balcon en une seconde.
+
+Il plongea son regard dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demandèrent les autres, qui le virent chanceler et
+pâlir.
+
+Un cri terrible fut sa seule réponse.
+
+Livarot était monté derrière lui.
+
+--Des cadavres! la mort! la mort partout! s'écria le jeune homme.
+
+Et tous deux entrèrent dans la chambre.
+
+Ribérac resta en bas, de peur de surprise.
+
+Pendant ce temps, le maraîcher arrêtait, par ses exclamations, tous
+les passants.
+
+La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit.
+
+Les taches, ou plutôt une rivière de sang s'était étendue sur le
+carreau.
+
+Les tentures étaient hachées de coups d'épées et de balles de
+pistolets.
+
+Les meubles gisaient, brisés et rouges, dans des débris de chair et de
+vêtements.
+
+--Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout à coup Antraguet.
+
+--Mort? demanda Livarot.
+
+--Déjà froid.
+
+--Mais il faut donc, s'écria Livarot, qu'un régiment de reîtres ait
+passé par cette chambre!
+
+En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de
+sang indiquaient que, de ce côté aussi, avait eu lieu la lutte.
+
+Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu'à l'escalier.
+
+La cour était vide et solitaire.
+
+Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin
+de la chambre voisine.
+
+Il y avait du sang partout: le sang conduisait à la fenêtre.
+
+Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effrayé sur le petit
+jardin.
+
+Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du
+malheureux Bussy.
+
+A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'échappa
+de la poitrine d'Antraguet.
+
+Livarot accourut.
+
+--Regarde, dit Antraguet, Bussy mort!
+
+--Bussy assassiné, précipité par une fenêtre! Entre, Ribérac, entre!
+
+Pendant ce temps, Livarot s'élançait dans la cour, et rencontrait au
+bas de l'escalier Ribérac, qu'il emmenait avec lui.
+
+Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna
+passage.
+
+--C'est bien lui! s'écria Livarot.
+
+--Il a le poing haché, dit Ribérac.
+
+--Il a deux balles dans la poitrine.
+
+--Il est criblé de coups de dague.
+
+--Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance!
+
+En se retournant, Livarot heurta un second cadavre.
+
+--Monsoreau! cria-t-il.
+
+--Quoi, Monsoreau aussi?
+
+--Oui, Monsoreau percé comme un crible, et qui a eu la tête brisée sur
+le pavé.
+
+--Ah ça, mais on a donc assassiné tous nos amis, cette nuit!
+
+--Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane!
+
+Personne ne répondit, excepté la populace, qui commençait à fourmiller
+autour de la maison.
+
+C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient à la hauteur de la
+rue Sainte-Catherine, et se détournaient pour éviter le rassemblement.
+
+--Bussy! pauvre Bussy! s'écriait Ribérac désespéré.
+
+--Oui, dit Antraguet, on a voulu se défaire du plus terrible de nous
+tous.
+
+--C'est une lâcheté! c'est une infamie! crièrent les deux autres
+jeunes gens.
+
+--Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux.
+
+--Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre
+vengeance; nous serions mal vengés, ami; attends-moi.
+
+En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Ribérac.
+
+--Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des
+hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-là nous
+donne l'exemple; celui-là ne chargeait personne du soin de le
+venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille,
+nous nous vengerons!
+
+En disant ces mots, il se découvrit, posa ses lèvres sur les lèvres de
+Bussy; et, tirant son épée, il la trempa dans son sang.
+
+--Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lavé dans le
+sang de tes ennemis!
+
+--Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir!
+
+--Messieurs, dit Antraguet, remettant son épée au fourreau, pas de
+merci, pas de miséricorde, n'est-ce pas?
+
+Les deux jeunes gens étendirent la main sur le cadavre:
+
+--Pas de merci, pas de miséricorde! répétèrent-ils.
+
+--Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre.
+
+--Oui, mais nous n'aurons assassiné personne, nous, dit Antraguet; et
+Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy!
+
+--Adieu, Bussy! répétèrent les deux autres compagnons.
+
+Et ils sortirent, l'effroi dans l'âme et la pâleur au front, de cette
+maison maudite.
+
+Ils y avaient trouvé, avec l'image de la mort, ce désespoir profond
+qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation
+généreuse qui rend l'homme supérieur à son essence mortelle.
+
+Ils percèrent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule
+était devenue considérable.
+
+En arrivant sur le terrain, ils trouvèrent leurs ennemis qui les
+attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement
+campés sur les barrières de bois.
+
+Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les
+derniers.
+
+Les quatre mignons avaient avec eux quatre écuyers.
+
+Leurs quatre épées, posées à terre, semblaient attendre et se reposer
+comme eux.
+
+--Messieurs, dit Quélus en se levant et en saluant avec une espèce de
+morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre.
+
+--Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrivés
+avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons.
+
+--M. de Bussy? fit d'Épernon; effectivement, je ne le vois pas. Il
+paraît qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin.
+
+--Nous avons bien attendu jusqu'à présent, dit Schomberg; nous
+attendrons bien encore.
+
+--M. de Bussy ne viendra pas, répondit Antraguet.
+
+Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de
+d'Épernon seul exprima un autre sentiment.
+
+--Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur?
+
+--Ce ne peut être pour cela, reprit Quélus.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit Livarot.
+
+--Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron.
+
+--Parce qu'il est mort! répliqua Antraguet.
+
+--Mort! s'écrièrent les mignons.
+
+D'Épernon ne dit rien, et pâlit même légèrement.
+
+--Et mort assassiné! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Non, dit Quélus. Et pourquoi le saurions-nous?
+
+--D'ailleurs, est-ce sûr? demanda d'Épernon.
+
+Antraguet tira sa rapière.
+
+--Si sûr, dit-il, que voilà de son sang sur mon épée.
+
+--Assassiné! s'écrièrent les trois amis du roi. M. de Bussy assassiné!
+
+D'Épernon continuait de secouer la tête d'un air de doute.
+
+--Ce sang crie vengeance! dit Ribérac; ne l'entendez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Ah çà! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens.
+
+--Pardieu! fit Antraguet.
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écria Quélus.
+
+--_Cherche à qui le crime profite_, dit le légiste, murmura Livarot.
+
+--Ah ça, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron
+d'une voix tonnante.
+
+--Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Ribérac, et nous
+avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous égorger cent fois.
+
+--Alors, vite l'épée à la main, dit d'Épernon en tirant son arme du
+fourreau; et faisons vite.
+
+--Oh! oh! vous êtes bien pressé, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous
+ne chantiez pas si haut quand nous étions quatre contre quatre.
+
+--Est-ce notre faute, si vous n'êtes plus que trois? répondit
+d'Épernon.
+
+--Oui, c'est votre faute! s'écria Antraguet; il est mort parce qu'on
+l'aimait mieux couché dans la tombe que debout sur le terrain; il est
+mort le poing coupé, pour que son poing ne pût plus soutenir son épée;
+il est mort parce qu'il fallait à tout prix éteindre ses yeux, dont
+l'éclair vous eût ébloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair?
+
+Schomberg, Maugiron et d'Épernon hurlaient de rage.
+
+--Assez, assez, messieurs! dit Quélus. Retirez-vous, monsieur
+d'Épernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs
+verront alors si, malgré notre droit, nous sommes gens à profiter d'un
+malheur que nous déplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta
+le jeune homme en jetant son chapeau en arrière et en levant la main
+gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son épée; venez,
+et, en nous voyant combattre à ciel ouvert et sous le regard de Dieu,
+vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace!
+de l'espace!
+
+--Ah! je vous haïssais, dit Schomberg, maintenant je vous exècre!
+
+--Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tué,
+maintenant je vous égorgerais. En garde, messieurs, en garde!
+
+--Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg.
+
+--Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine à nu, le
+coeur à découvert.
+
+Les jeunes gens jetèrent leurs pourpoints et arrachèrent leurs
+chemises.
+
+--Tiens, dit Quélus en se dévêtant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait
+mal au fourreau, et sera tombée en route.
+
+--Ou vous l'aurez laissée chez M. de Monsoreau, place de la Bastille,
+dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas osé la
+retirer.
+
+Quélus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde.
+
+--Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague!
+cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille.
+
+--Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute.
+
+Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son côté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+LE COMBAT
+
+
+Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre était
+ombragé d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situé à l'écart.
+
+Il n'était fréquenté d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y
+jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir
+la nuit.
+
+Les barrières, dressées par les marchands de chevaux, écartaient
+naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une rivière, suit
+toujours un courant, et ne s'arrête ou ne revient qu'attirée par
+quelque remous.
+
+Les passants longeaient cet espace et ne s'y arrêtaient point.
+
+D'ailleurs, il était de trop bonne heure, et l'empressement général se
+portait vers la maison sanglante de Monsoreau.
+
+Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne fût pas fort tendre de sa
+nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade
+de bois.
+
+Il n'aimait pas les Angevins, il détestait les mignons; mais les uns
+et les autres étaient de braves jeunes gens, et sous leur chair
+courait un sang généraux que bientôt on allait voir jaillir au grand
+jour.
+
+D'Épernon voulut risquer une dernière fois la bravade.
+
+--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'écria-t-il.
+
+--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet.
+
+--J'ai mon droit, répliqua d'Épernon; la partie fut liée à huit.
+
+--Allons, au large! dit Ribérac impatienté en lui barrant le passage.
+
+Il s'en revint avec des airs de tête superbes, et rengaîna son épée.
+
+--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez
+perdre encore une paire de souliers comme hier.
+
+--Que dit ce maître fou?
+
+--Je dis que tout à l'heure il y aura du sang par terre, et vous
+marcheriez dedans comme vous fîtes cette nuit.
+
+D'Épernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible
+reproche.
+
+Il s'assit à dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur.
+
+Ribérac et Schomberg s'approchèrent après le salut d'usage.
+
+Quélus et Antraguet, qui, depuis un instant déjà, étaient tombés en
+garde, engagèrent le fer en faisant un pas en avant.
+
+Maugiron et Livarot, appuyés chacun sur une barrière, se guettaient en
+faisant des feintes sur place pour engager l'épée dans leur garde
+favorite.
+
+Le combat commença comme cinq heures sonnaient à Saint-Paul.
+
+La fureur était peinte sur les traits des combattants; mais leurs
+lèvres serrées, leur pâleur menaçante l'involontaire tremblement du
+poignet, indiquaient que cette fureur était maintenue par eux à force
+de prudence, et que, pareille à un cheval fougueux, elle ne
+s'échapperait point sans de grands ravages.
+
+Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps
+énorme, un frottement d'épées qui n'était pas encore un cliquetis. Pas
+un coup ne fut porté.
+
+Ribérac, fatigué ou plutôt satisfait d'avoir tâté son adversaire,
+baissa la main, et attendit un moment.
+
+Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le
+premier éclair sorti du nuage.
+
+Ribérac fut frappé. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de
+son épaule; il rompit pour se rendre compte à lui-même de sa blessure.
+
+Schomberg voulut renouveler le coup; mais Ribérac releva son épée par
+une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au côté.
+
+Chacun avait sa blessure.
+
+--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit
+Ribérac.
+
+Cependant Quélus et Antraguet s'échauffaient de leur côté; mais
+Quélus, n'ayant pas de dague, avait un grand désavantage; il était
+obligé de parer avec son bras gauche, et, comme son bras était nu,
+chaque parade lui coûtait une blessure.
+
+Sans être atteint grièvement, au bout de quelques secondes, il avait
+la main complètement ensanglantée.
+
+Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins
+habile que Quélus, parait avec une mesure extrême. Trois coups de
+riposte portèrent, et, sans être touché grièvement, le sang s'échappa
+de la poitrine de Quélus par trois blessures.
+
+Mais, à chaque coup, Quélus répéta:
+
+--Ce n'est rien.
+
+Livarot et Maugiron en étaient toujours à la prudence.
+
+Quant à Ribérac, furieux de douleur et sentant qu'il commençait à
+perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg.
+
+Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son épée.
+
+Les deux jeunes gens firent coup fourré.
+
+Ribérac eut la poitrine traversée, et Schomberg fut blessé au cou.
+
+Ribérac, blessé mortellement, porta la main gauche à sa plaie en se
+découvrant.
+
+Schomberg en profita pour porter à Ribérac un second coup qui lui
+traversa les chairs.
+
+Mais Ribérac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et,
+de la gauche, lui enfonça dans la poitrine sa dague jusqu'à la
+coquille.
+
+La lame aiguë traversa le coeur.
+
+Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entraînant avec lui
+Ribérac, toujours traversé par l'épée.
+
+Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et
+courut à lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la
+course, et, aidant Ribérac dans les efforts qu'il faisait pour se
+débarrasser de l'épée de Schomberg, il lui arracha cette épée de la
+poitrine.
+
+Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se défendre avec le
+désavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil
+dans les yeux.
+
+Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tête de Livarot, qui
+laissa échapper son épée et tomba sur les genoux.
+
+Quélus était vivement serré par Antraguet. Maugiron se hâta de percer
+Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout à fait.
+
+D'Épernon poussa un grand cri.
+
+Quélus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Quélus était
+tout sanglant, mais de blessures légères.
+
+Maugiron était à peu près sauf.
+
+Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas reçu la moindre
+égratignure; mais il commençait à se sentir fatigué; ce n'était
+cependant pas le moment de demander trêve à un homme blessé et à un
+autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il écarta violemment
+l'épée de Quélus, et, profitant de l'écartement du fer, il sauta
+légèrement par-dessus une barrière.
+
+Quélus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois.
+
+Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se
+retourna. Quélus profita du mouvement pour passer sous la barrière.
+
+--Il est perdu, dit Chicot.
+
+--Vive le roi! dit d'Épernon, hardi, mes lions, hardi!
+
+--Monsieur, du silence, s'il vous plaît, dit Antraguet; n'insultez pas
+un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle.
+
+--Et qui n'est pas encore mort! s'écria Livarot.
+
+Et, au moment où nul ne pensait plus à lui, hideux de la fange
+sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et
+plongea sa dague entre les épaules de Maugiron, qui tomba comme une
+masse en soupirant:
+
+--Jésus, mon Dieu! je suis mort!
+
+Livarot retomba évanoui; l'action et la colère avaient épuisé le reste
+de ses forces.
+
+--Monsieur de Quélus, dit Antraguet, baissant son épée, vous êtes un
+homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie.
+
+--Et pourquoi me rendre? dit Quélus, suis-je à terre?
+
+--Non; mais vous êtes criblé de coups, et moi, je suis sain et sauf.
+
+--Vive le roi! cria Quélus, j'ai encore mon épée, monsieur.
+
+Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il eût
+été.
+
+--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant à
+pleine main la lame près de la garde.
+
+Et il tordit le bras de Quélus, qui lâcha l'épée.
+
+Seulement Antraguet se coupa légèrement un doigt de la main gauche.
+
+--Oh! hurla Quélus, une épée! une épée!
+
+Et, se lançant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses
+deux bras.
+
+Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son épée dans sa
+main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit à frapper sur
+Quélus sans relâche et partout, s'éclaboussant à chaque coup du sang
+de son ennemi, à qui rien ne pouvait faire lâcher prise, et qui criait
+à chaque blessure:
+
+--Vive le roi!
+
+Il réussit même à retenir la main qui le frappait, et à garrotter,
+comme eût fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses
+bras.
+
+Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer.
+
+En effet, il chancela et tomba.
+
+Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-là, il
+étouffa, pour ainsi dire, le malheureux Quélus.
+
+--Vive le roi! murmura ce dernier, à l'agonie.
+
+Antraguet parvint à dégager sa poitrine de l'étreinte; il se roidit
+sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la
+poitrine:
+
+--Tiens, lui dit-il, es-tu content?
+
+--Vive le r..., articula Quélus, les yeux à demi fermés.
+
+Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort régnaient sur le
+champ de bataille.
+
+Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il
+n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une égratignure à la main.
+
+D'Épernon, épouvanté, fit un signe de croix et prit la fuite, comme
+s'il eût été poursuivi par un spectre.
+
+Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants,
+le même regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui
+décidait les destins de Rome.
+
+Chicot secourut et releva Quélus, qui rendait son sang par dix-neuf
+blessures.
+
+Le mouvement le ranima.
+
+Il rouvrit les yeux.
+
+--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de
+Bussy.
+
+--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois.
+
+--Fuyez, murmura Quélus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas.
+
+--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet,
+dût l'échafaud me prendre.
+
+--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous
+vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le même jour.
+
+Antraguet s'approcha de Ribérac, qui respirait encore.
+
+--Eh bien? demanda celui-ci.
+
+--Nous sommes vainqueurs, répondit Antraguet à voix basse pour ne pas
+offenser Quélus.
+
+--Merci, dit Ribérac. Va-t'en.
+
+Et il retomba évanoui.
+
+Antraguet ramassa sa propre épée, qu'il avait laissée tomber dans la
+lutte, puis celles de Quélus, de Schomberg et de Maugiron.
+
+--Achevez-moi, monsieur, dit Quélus, ou laissez-moi mon épée.
+
+--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un
+salut respectueux.
+
+Une larme brilla aux yeux du blessé.
+
+--Nous eussions pu être amis, murmura-t-il.
+
+Antraguet lui tendit la main.
+
+--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais
+sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre.
+
+--Et mes compagnons? demanda le jeune homme.
+
+--J'en aurai soin, comme des amis du roi.
+
+Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son écuyer, afin que
+l'on ne vît pas le sang dont il était couvert, et, laissant les morts
+et les blessés au milieu des pages et des laquais, il disparut par la
+porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+CONCLUSION.
+
+
+Le roi, pâle d'inquiétude et frémissant au moindre bruit, arpentait la
+salle d'armes, conjecturant, avec l'expérience d'un homme exercé, tout
+le temps que ses amis avaient dû employer à joindre et à combattre
+leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises
+que leur donnaient leur caractère, leur force et leur adresse.
+
+--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue
+Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On dégaîne.
+A cette heure, ils sont aux mains.
+
+Et, à ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'était mis en
+prières.
+
+Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette dévotion
+des lèvres ne faisait que glisser à la surface.
+
+Au bout de quelques secondes, le roi se releva.
+
+--Pourvu que Quélus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je
+lui ai montré, en parant avec l'épée et en frappant avec la dague.
+Quant à Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Ribérac.
+Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se débarrassera vite de
+Livarot. Mais d'Épernon! oh! celui-là est mort. Heureusement que c'est
+celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est
+pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible
+Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre
+Quélus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron!
+
+--Sire! dit à la porte la voix de Crillon.
+
+--Quoi! déjà! s'écria le roi.
+
+--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc
+d'Anjou demande à parler à Votre Majesté.
+
+--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours à travers la
+porte.
+
+--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre à Votre Majesté
+quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a à dire au roi
+calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment.
+
+--Eh bien, allez donc, dit le roi.
+
+En ce moment et comme Crillon se retournait pour obéir, un pas rapide
+retentit par les montées, et l'on entendit une voix qui disait à
+Crillon:
+
+--Je veux parler au roi à l'instant même!
+
+Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-même.
+
+--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu,
+mon Dieu, et qu'est-il arrivé? Sont-ils morts?
+
+En effet, Saint-Luc, pâle, sans chapeau, sans épée, tout marbré de
+taches de sang, se précipitait dans la chambre du roi.
+
+--Sire, s'écria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance!
+je viens vous demander vengeance!
+
+--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui
+peut te causer un pareil désespoir?
+
+--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus
+brave....
+
+La parole lui manqua.
+
+--Hein? fit en avançant Crillon, qui croyait avoir des droits à ce
+dernier titre surtout.
+
+--A été égorgé cette nuit, traîtreusement égorgé, assassiné! acheva
+Saint-Luc.
+
+Le roi, préoccupé d'une seule idée, se rassura; ce n'était aucun de
+ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin.
+
+--Égorgé, assassiné cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc,
+Saint-Luc?
+
+--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais
+il était fidèle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eût donné
+tout son sang pour Votre Majesté: sans quoi il n'eût pas été mon ami.
+
+--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
+
+Et quelque chose comme un éclair, sinon de joie, du moins d'espérance,
+illumina son visage.
+
+--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!
+
+--Pour M. de Bussy? répéta le roi en appuyant sur chaque mot.
+
+--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignardé cette nuit.
+Et bien leur en a pris d'être vingt, car il en a tué quatorze.
+
+--M. de Bussy mort!....
+
+--Oui, sire.
+
+--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout à coup le roi, emporté
+par un mouvement irrésistible.
+
+Saint-Luc lança au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se
+détournant, il vit Crillon, qui, toujours debout près de la porte,
+attendait de nouveaux ordres.
+
+Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.
+
+--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix sévère, M. de Bussy ne s'est
+point battu, en effet, et voilà pourquoi je viens demander, non pas
+vengeance, comme j'ai eu tort de le dire à Votre Majesté, mais
+justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi
+par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy
+on a rendu un déplorable service à Votre Majesté.
+
+Le duc d'Anjou venait d'arriver à la porte; il s'y tenait débout et
+immobile comme une statue de bronze.
+
+Les paroles de Saint-Luc avaient éclairé le roi; elles lui rappelaient
+le service que son frère prétendait lui avoir rendu.
+
+Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute:
+car, en même temps qu'il lui répondait oui du regard, le duc avait
+fait de haut en bas un signe imperceptible de tête.
+
+--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'écria Saint-Luc. On va
+dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que
+vous avez fait égorger Bussy.
+
+--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.
+
+--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mêlant, sans façon et comme
+d'habitude, à la conversation.
+
+--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugué par cette opinion de
+celui qui était le plus brave de son royaume depuis que Bussy était
+mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez
+l'assassin.
+
+Saint-Luc vit une ombre se projeter.
+
+C'était le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre.
+Il se retourna et le reconnut.
+
+--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux à tout
+prix disculper Votre Majesté d'une si abominable action.
+
+--Eh bien, dites.
+
+Le duc s'arrêta et attendit tranquillement.
+
+Crillon se tenait derrière lui, le regardant de travers et secouant la
+tête.
+
+--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un
+piège: tandis qu'il rendait visite à une femme dont il était aimé, le
+mari, prévenu par un traître, est rentré chez lui avec des assassins;
+il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le
+jardin.
+
+Si tout n'eût pas été fermé, comme nous l'avons dit, dans la chambre
+du roi, on eût pu voir, malgré sa puissance sur lui-même, pâlir le
+prince à ces dernières paroles.
+
+--Bussy s'est défendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporté,
+et....
+
+--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne
+vengerai certes pas un adultère.
+
+--Sire, je n'ai pas fini mon récit, reprit Saint-Luc. Le malheureux,
+après s'être défendu, près d'une demi-heure dans la chambre, après
+avoir triomphé de ses ennemis, le malheureux se sauvait blessé,
+sanglant, mutilé; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main
+secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse été arrêté,
+avec la femme qu'il m'avait confiée, par ses assassins; si je n'eusse
+été garrotté, bâillonné. Malheureusement on avait oublié de m'ôter la
+vue comme on m'avait ôté la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux
+hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux
+lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blessé leur demander
+secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux
+amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible à raconter, mais,
+croyez-le, c'était encore bien plus horrible à voir et à
+entendre,--l'un a ordonné de faire feu, et l'autre a obéi.
+
+Crillon serra les poings et fronça le sourcil.
+
+--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, ému malgré lui.
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste
+de toute sa haine si longtemps contenue:
+
+--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin,
+c'est l'ami!
+
+Le roi s'attendait à ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.
+
+--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien
+entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majesté
+appréciera cette action, car M. de Bussy était mon serviteur, c'est
+vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy
+devait porter les armes contre Votre Majesté.
+
+--Tu mens, assassin! tu mens! s'écria Saint-Luc: Bussy percé de coups,
+Bussy la main hachée de coups d'épée, l'épaule brisée d'une balle,
+Bussy pendant accroché par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'était
+plus bon qu'à inspirer de la pitié à ses plus cruels ennemis, et ses
+plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la
+Mole et de Coconnas, tu as tué Bussy comme, les uns après les autres,
+tous tes amis; tu as tué Bussy, non parce qu'il était l'ennemi de ton
+frère, mais parce qu'il était le confident de tes secrets. Ah!
+Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.
+
+--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!
+
+--On m'insulte chez vous, mon frère, dit le duc, blême de terreur,
+car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de
+Saint-Luc, il ne se sentait pas en sûreté.
+
+--Sortez! Crillon, dit le roi.
+
+Crillon sortit.
+
+--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.
+
+--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauvé, ce matin, les amis de
+Votre Majesté, et d'avoir donné une éclatante justice à votre cause,
+qui est la mienne.
+
+--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possédant plus, je te dis que la
+cause dont tu es est une cause maudite, et qu'où tu passes doit
+s'abattre sur tes pas la colère de Dieu! Sire! sire! votre frère a
+protégé nos amis: malheur à eux!
+
+Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur.
+
+En ce moment même, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des
+pas précipités, puis des interrogatoires empressés.
+
+Il se fit un grand, un profond silence.
+
+Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner
+raison à Saint-Luc, trois coups, frappés avec lenteur et solennité,
+ébranlèrent la porte sous le poing vigoureux de Crillon.
+
+Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits
+de son visage.
+
+--Vaincus! s'écria-t-il; mes pauvres amis vaincus!
+
+--Que vous disais-je, sire? s'écria Saint-Luc.
+
+Le duc joignit les mains avec terreur.
+
+--Vois-tu, lâche! s'écria le jeune homme avec un superbe effort, voilà
+comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc
+m'égorger aussi, je n'ai pas d'épée!
+
+Et il lança son gant de soie au visage du duc.
+
+François poussa un cri de rage et devint livide.
+
+Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laissé tomber son
+front entre ses mains.
+
+--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blessés! Oh!
+qui me donnera d'eux des nouvelles certaines?
+
+--Moi, sire, dit Chicot.
+
+Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+--Deux sont déjà morts, et le troisième va rendre le dernier soupir.
+
+--Quel est ce troisième qui n'est pas encore mort?
+
+--Quélus, sire.
+
+--Et où est-il?
+
+--A l'hôtel Boissy, où je l'ai fait transporter.
+
+Le roi n'en écouta point davantage, et s'élança hors de l'appartement
+en poussant des cris lamentables.
+
+Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de là
+son retard à se présenter au Louvre.
+
+Jeanne passa trois jours et trois nuits à veiller la malheureuse
+femme, en proie au plus atroce délire.
+
+Le quatrième jour, Jeanne, brisée de fatigue, alla prendre un peu de
+repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures après, dans la chambre de
+son amie, elle ne la trouva plus[*]
+
+ [*] Peut-être l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle était devenue
+ dans son prochain roman intitulé les Quarante-Cinq, où nous
+ retrouverons une partie des personnages qui ont pris part à
+ l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'éditeur--
+
+On sait que Quélus, le seul des trois combattants défenseurs de la
+cause du roi qui ait survécu à dix-neuf blessures, mourut dans ce même
+hôtel de Boissy, où Chicot l'avait fait transporter, après une agonie
+de trente jours, et entre les bras du roi.
+
+Henri fut inconsolable. Il fit faire à ses trois amis de magnifiques
+tombeaux, où ils étaient taillés en marbre et dans leur grandeur
+naturelle.
+
+Il fonda des messes à leur intention, les recommanda aux prières des
+prêtres, et ajouta à ses oraisons habituelles ce distique, qu'il
+répéta toute sa vie après ses prières du matin et du soir:
+
+ Que Dieu reçoive en son giron
+ Quélus, Schomberg et Maugiron,
+
+Pendant près de trois mois, Crillon garda à vue le duc d'Anjou, que le
+roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna
+jamais.
+
+On atteignit ainsi le mois de septembre, époque à laquelle Chicot, qui
+ne quittait pas son maître, et qui eût consolé Henri, si Henri eût pu
+être consolé, reçut la lettre suivante, datée du prieuré de Beaune.
+Elle était écrite de la main d'un clerc.
+
+«Cher seigneur Chicot,
+
+«L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'être
+belles en Bourgogne, cette année.
+
+«On dit que le roi, notre sire, à qui j'ai sauvé la vie, à ce qu'il
+paraît, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieuré, cher
+monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai
+découvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les
+plus grandes douleurs; cela le réjouira, je n'en doute point, car j'ai
+trouvé, dans les livres saints, cette phrase admirable: «Le bon vin
+réjouit le coeur de l'homme!» C'est très-beau en latin; je vous le
+ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez
+avec M. d'Épernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous
+engraisserons tous.
+
+«Le révérend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur
+et ami.
+
+«P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier
+pour l'âme de ses amis, comme il me l'avait recommandé, à cause des
+embarras que m'a donnés mon installation; mais, aussitôt les vendanges
+faites, je m'occuperai certainement d'eux.»
+
+--_Amen!_ dit Chicot, voilà de pauvres diables bien recommandés à
+Dieu!
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
+
+***** This file should be named 9639-8.txt or 9639-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/9/6/3/9639/
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+Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #9639 (https://www.gutenberg.org/ebooks/9639)
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+++ b/old/7ddm310.txt
@@ -0,0 +1,14867 @@
+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: La dame de Monsoreau v.3
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: January, 2006 [EBook #9639]
+[This file was first posted on October 12, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: US-ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+The Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+EDITION ILLUSTREE PAR J.-A. BEAUCE
+
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+DE LA TROISIEME PARTIE.
+
+
+I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frere bien-aime
+le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.
+
+III.--Comment, Chicot et la reine mere, se trouvant etre du meme avis,
+le roi se rangea a l'avis de Chicot et de la reine mere.
+
+IV.--Ou il est prouve que la reconnaissance etait une des vertus de M.
+de Saint-Luc.
+
+V.--Le projet de M. de Saint-Luc.
+
+VI.--Comment M. de Saint-Luc montra a M. de Monsoreau le coup que le
+roi lui avait montre.
+
+VII.--Ou l'on voit la reine mere entrer peu triomphalement dans la
+bonne ville d'Angers.
+
+VIII.--Les petites causes et les grands effets.
+
+IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui
+etait une preuve qu'il n'etait pas tout a fait mort.
+
+X.--Comment le duc d'Anjou alla a Meridor pour faire a madame de
+Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il
+trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.
+
+XI.--Du desagrement des litieres trop larges et des portes trop
+etroites.
+
+XII.--Dans quelles dispositions etait le roi Henri III quand M. de
+Saint-Luc reparut a la cour.
+
+XIII.--Ou il est traite de deux personnages importants de cette
+histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue.
+
+XIV.
+
+XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva a Paris, et de
+la reception qui lui fut faite.
+
+XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du precedent, ecourte par
+l'auteur pour cause de fin d'annee.
+
+XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui
+avait ete donnee par Bussy.
+
+XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc etait plus civilise que M. de Bussy,
+des lecons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la
+belle Diane.
+
+XIX.--Les precautions de M. de Monsoreau.
+
+XX.--Une visite a la maison des Tournelles.
+
+XXI.--Les guetteurs.
+
+XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, apres avoir signe,
+il parla.
+
+XXIII.--Une promenade aux Tournelles.
+
+XXIV.--Ou Chicot s'endort.
+
+XXV.--Ou Chicot s'eveille.
+
+XXVI.--La Fete-Dieu.
+
+XXVII.--Lequel ajoutera encore a la clarte du chapitre precedent.
+
+XXVIII.--La procession.
+
+XXIX.--Chicot Ier.
+
+XXX.--Les interets et le capital.
+
+XXXI.--Ce qui se passait du cote de la Bastille, tandis que Chicot
+payait ses dettes a l'abbaye Sainte-Genevieve.
+
+XXXII.--L'assassinat.
+
+XXXIII.--Comment frere Gorenflot se trouva plus que jamais entre la
+potence et l'abbaye.
+
+XXXIV.--Ou Chicot devine pourquoi d'Epernon avait du sang aux pieds et
+n'en avait pas aux joues.
+
+XXXV.--Le matin du combat.
+
+XXXVI.--Les amis de Bussy.
+
+XXXVII.--Le combat.
+
+XXXVIII.--Conclusion.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+Livarot.
+
+Ma mere, on me brave.
+
+Le palefrenier detacha Roland et l'amena.
+
+Vous etes affreux a voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.
+
+Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.
+
+Vous etes troue a jour, mon cher monsieur.
+
+Le comte apercut Diane debout a son chevet.
+
+Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche.
+
+Et les deux amants s'etreignaient et oubliaient le monde.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau a la main.
+
+D'Epernon.
+
+Un mousqueton tout charge etait pose a tout evenement a cote d'eux.
+
+Monsoreau parut sur le seuil.
+
+Je le jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Adieu, mes petits lions, je m'en vais a l'hotel de Bussy.
+
+Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de
+Chicot.
+
+Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lache.
+
+Tiens, tiens, tiens, voila pour les vices que tu as.
+
+Trois hommes armes parurent sur le balcon, tandis que le quatrieme
+enfourchait la balustrade.
+
+Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+Bussy plongea son epee si vigoureusement dans la poitrine au grand
+veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu.
+
+Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Epernon.
+
+Oui, des epees, mais des epees benites, cher ami.
+
+Quelus s'inclina et baisa la main du roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU.
+
+
+Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Meridor
+rencontre comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui
+l'avait amene, comme s'il eut ete de sa plus intime connaissance, il y
+avait certes la de quoi faire reflechir les moins soupconneux. En
+s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement;
+en s'approchant, il remarqua la degradation du mur a cet endroit;
+c'etait une veritable echelle, qui menacait de devenir une breche; les
+pieds semblaient s'etre creuse des echelons dans la pierre, et les
+ronces, arrachees fraichement, pendaient a leurs branches meurtries.
+
+Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de
+l'ensemble, il passa aux details.
+
+Le cheval meritait le premier rang, il l'obtint.
+
+L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodee
+d'argent. Dans un des coins etait un double F, entrelacant un double
+A.
+
+C'etait, a n'en pas douter, un cheval des ecuries du prince, puisque
+le chiffre faisait: Francois d'Anjou.
+
+Les soupcons du comte, a cette vue, devinrent de veritables alarmes.
+Le duc etait donc venu de ce cote; il y venait donc souvent, puisque,
+outre le cheval attache, il y en avait un second qui savait le chemin.
+
+Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste,
+qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.
+
+C'etait d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.
+
+Mais, tant qu'il resterait de ce cote du mur, il etait evident qu'il
+ne verrait rien.
+
+En consequence, il attacha son cheval pres du cheval voisin, et
+commenca bravement l'escalade.
+
+C'etait chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses
+places toutes faites pour se poser, la courbe du bras etait dessinee
+sur les pierres a la surface de la crete du mur, et l'on avait
+soigneusement elague, avec un couteau de chasse, un chene, dont, a cet
+endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empechaient le geste.
+
+Tant d'efforts furent couronnes d'un entier succes. M. de Monsoreau ne
+fut pas plutot etabli a son observatoire, qu'il apercut, au pied d'un
+arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille
+appartenait sans conteste a une femme, et le manteau noir a un homme;
+d'ailleurs, il n'y avait point a chercher bien loin, l'homme et la
+femme se promenaient a cinquante pas de la, les bras enlaces, tournant
+le dos au mur, et caches d'ailleurs par le feuillage du buisson.
+
+Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitue le mur a
+ses violences, un moellon se detacha du chaperon et tomba, brisant les
+branches, jusque sur l'herbe: la, il retentit avec un echo mugissant.
+
+A ce bruit, il parait que les personnages dont le buisson cachait les
+traits a M. de Monsoreau se retournerent et l'apercurent, car un cri
+de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frolement dans
+le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux
+chevreuils effrayes.
+
+Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui
+monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.
+
+Incapable des lors de resister au mouvement de fureur qui l'emportait,
+il s'elanca du haut du mur, et, son epee a la main, se mit a fendre
+buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.
+
+Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc;
+pas une ombre au fond des allees, pas une trace dans les chemins, pas
+un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des
+fauvettes, qui, habitues a voir les deux amants, n'avaient pu etre
+effrayes par eux.
+
+Que faire en presence de la solitude? que resoudre? ou courir? Le parc
+etait grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait,
+rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.
+
+M. de Monsoreau songea que la decouverte qu'il avait faite suffisait
+pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-meme sous l'empire d'un
+sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de
+deployer vis-a-vis d'un rival aussi redoutable que l'etait Francois;
+car il ne doutait pas que ce rival ne fut le prince. Puis, si, par
+hasard, ce n'etait pas lui, il avait pres du duc d'Anjou une mission
+pressee a accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant
+pres du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilite ou de son
+innocence.
+
+Puis, une idee sublime lui vint. C'etait de franchir le mur a
+l'endroit meme ou il l'avait deja escalade, et d'enlever avec le sien
+le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.
+
+Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva
+au pied du mur, haletant et couvert de sueur.
+
+Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faite et retomba de
+l'autre cote; mais, de l'autre cote, plus de cheval, ou, pour mieux
+dire, plus de chevaux. L'idee qu'il avait eue etait si bonne, qu'avant
+de lui venir, a lui, elle etait venue a son ennemi, et que son ennemi
+en avait profite.
+
+M. de Monsoreau, accable, laissa echapper un rugissement de rage,
+montrant le poing a ce demon malicieux, qui, bien certainement, riait
+de lui dans l'ombre deja epaisse du bois; mais, comme chez lui la
+volonte n'etait pas facilement vaincue, il reagit contre les fatalites
+successives qui semblaient prendre a tache de l'accabler: en
+s'orientant a l'instant meme, malgre la nuit qui descendait
+rapidement, il reunit toutes ses forces et regagna Angers par un
+chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.
+
+Deux heures et demie apres, il arrivait a la porte de la ville,
+mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la
+pensee avait donne des forces au corps, et c'etait toujours le meme
+homme volontaire et violent a la fois.
+
+D'ailleurs, une idee le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou
+plutot les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par
+quelle porte un homme etait entre avec deux chevaux; il viderait sa
+bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaitrait le signalement
+de cet homme. Alors, quel qu'il fut, prochainement ou plus tard, cet
+homme lui payerait sa dette.
+
+Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'etre placee
+et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le
+milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures a
+peu pres, rentrer un cheval sans maitre, qui avait repris tout seul le
+chemin du palais.
+
+Il avait alors pense qu'il etait arrive quelque accident au cavalier,
+et que le cheval intelligent avait regagne seul le logis.
+
+Monsoreau se frappa le front: il etait decide qu'il ne saurait rien.
+
+Alors il s'achemina a son tour vers le chateau ducal.
+
+La, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenetres
+resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme
+des fours embrases, envoyant par leurs soupiraux des parfums de
+venaison et de girofle capables de faire oublier a l'estomac qu'il est
+voisin du coeur.
+
+Mais les grilles etaient fermees, et la une difficulte se presenta: il
+fallait se les faire ouvrir.
+
+Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut
+point le reconnaitre.
+
+--Vous etiez droit, et vous etes voute, lui dit-il.
+
+--C'est la fatigue.
+
+--Vous etiez pale, et vous etes rouge.
+
+--C'est la chaleur.
+
+--Vous etiez a cheval, et vous rentrez sans cheval.
+
+--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un ecart, m'a desarconne et
+est rentre sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?
+
+--Ah! si fait, dit le concierge.
+
+--En tout cas, allez prevenir le majordome.
+
+Le concierge, enchante de cette ouverture qui le dechargeait de toute
+responsabilite, envoya prevenir M. Remy.
+
+M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.
+
+--Et d'ou venez-vous, mon Dieu! dans un pareil etat? lui demanda-t-il.
+
+Monsoreau repeta la meme fable qu'il avait deja faite au concierge.
+
+--En effet, dit le majordome, nous avons ete fort inquiets, quand nous
+avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que
+j'avais eu l'honneur de prevenir de votre arrivee.
+
+--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.
+
+--Fort inquiet.
+
+--Et qu'a-t-il dit?
+
+--Qu'on vous introduisit pres de lui aussitot votre arrivee.
+
+--Bien! le temps de passer a l'ecurie seulement, voir s'il n'est rien
+arrive au cheval de Son Altesse.
+
+Et Monsoreau passa a l'ecurie, et reconnut, a la place ou il l'avait
+pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin
+de reparer ses forces.
+
+Puis, sans meme prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau
+pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait
+l'emporter sur l'etiquette,--sans meme changer, disons-nous, le grand
+veneur se dirigea vers la salle a manger.
+
+Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-meme, reunis
+autour d'une table magnifiquement servie et splendidement eclairee,
+attaquaient les pates de faisans, les grillades fraiches de sanglier
+et les entremets epices, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si
+genereux et si veloute, ou de ce perfide, suave et petillant vin
+d'Anjou, dont les fumees s'extravasent dans la tete avant que les
+topazes qu'il distille dans le verre soient tout a fait epuisees.
+
+--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune
+fille et deja ivre comme un vieux reitre; au complet comme la cave de
+Votre Altesse.
+
+--Non pas, non pas, dit Riberac, il nous manque un grand veneur. Il
+est, en verite, honteux que nous mangions le diner de Son Altesse, et
+que nous ne le prenions pas nous-memes.
+
+--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu
+importe lequel, fut-ce M. de Monsoreau.
+
+Le duc sourit, il savait seul l'arrivee du comte.
+
+Livarot achevait a peine sa phrase et le prince son sourire que la
+porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.
+
+Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,
+qu'elle retentit au milieu du silence general.
+
+--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorises du
+ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie a l'instant ce que nous
+desirons.
+
+Monsoreau, decontenance de cet aplomb du prince, qui, dans les cas
+pareils, n'etait pas habituel a Son Altesse, salua d'un air assez
+embarrasse et detourna la tete, ebloui comme un hibou tout a coup
+transporte de l'obscurite au grand soleil.
+
+--Asseyez-vous la et soupez, dit le duc en montrant a M. de Monsoreau
+une place en face de lui.
+
+--Monseigneur, repondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je
+suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai
+qu'apres m'etre acquitte pres de Votre Altesse d'un message de la plus
+haute importance.
+
+--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?
+
+--En toute hate, monseigneur.
+
+--Eh bien! j'ecoute, dit le duc.
+
+Monsoreau s'approcha de Francois, et, le sourire sur les levres, la
+haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:
+
+--Monseigneur, madame la reine mere s'avance a grandes journees; elle
+vient voir Votre Altesse.
+
+Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixes, laissa percer une joie
+soudaine.
+
+--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme
+toujours, je vous trouve fidele serviteur; continuons de souper,
+messieurs.
+
+Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait eloigne un
+instant pour ecouter M. de Monsoreau.
+
+Le festin recommenca; le grand veneur, place entre Livarot et Riberac,
+n'eut pas plutot goute les douceurs d'un bon siege, et ne se fut pas
+plutot trouve en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout a coup
+l'appetit.
+
+L'esprit reprenait le dessus sur la matiere.
+
+L'esprit, entraine dans de tristes pensees, retournait au parc de
+Meridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brise venait
+d'accomplir, repassait, comme un pelerin attentif, par ce chemin
+fleuri qui l'avait conduit a la muraille.
+
+Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur degrade; il
+revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri
+de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.
+
+Alors, indifferent au bruit, a la lumiere, au repas meme, oubliant a
+cote de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans
+sa propre pensee, laissant son front se couvrir peu a peu de nuages,
+et chassant de sa poitrine un sourd gemissement qui attirait
+l'attention des convives etonnes.
+
+--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;
+en verite, vous feriez bien d'aller vous coucher.
+
+--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le
+suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre
+assiette.
+
+--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tete; en effet, je
+suis ecrase de fatigue.
+
+--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne delasse comme cela.
+
+--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.
+
+--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre
+est encore plein.
+
+--A votre sante, comte, dit Riberac en levant son verre.
+
+Monsoreau fut force de faire raison au gentilhomme, et vida le sien
+d'un seul trait.
+
+--Il boit cependant tres-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.
+
+--Oui, repondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du
+comte; oui, a merveille.
+
+--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,
+comte, dit Riberac; vous connaissez le pays.
+
+--Vous y avez des equipages, des bois, dit Livarot.
+
+--Et meme une femme, ajouta Antraguet.
+
+--Oui, repeta machinalement le comte, oui, des equipages, des bois et
+madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.
+
+--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.
+
+--Je tacherai, monseigneur.
+
+--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tacherez, voila
+une belle reponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais
+au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait
+lever dix.
+
+Monsoreau palit malgre lui; le vieux taillis etait justement cette
+partie du bois ou Roland venait de le conduire.
+
+--Ah! oui, oui, demain, demain! s'ecrierent en choeur les
+gentilshommes.
+
+--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.
+
+--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, repondit Monsoreau;
+mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un
+instant, je suis bien fatigue pour conduire une chasse demain. Puis,
+j'ai besoin de visiter les environs et de savoir ou en sont nos bois.
+
+--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc
+avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc etait son
+rival.
+
+--Accorde! accorde! crierent les jeunes gens avec gaiete. Nous donnons
+vingt-quatre heures a M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout
+ce qu'il a a y faire.
+
+--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de
+les bien employer.
+
+--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller
+trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau a son
+appartement!
+
+M. de Monsoreau salua et sortit, soulage d'un grand fardeau, la
+contrainte.
+
+Les gens affliges aiment la solitude plus encore que les amants
+heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRERE BIEN-AIME LE DUC
+D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Une fois le grand veneur sorti de la salle a manger, le repas continua
+plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.
+
+La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribue a maintenir
+les jeunes gentilshommes; car, sous le pretexte et meme sous la
+realite de la fatigue, ils avaient demele cette continuelle
+preoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette
+tache de tristesse mortelle qui faisait le caractere particulier de sa
+physionomie.
+
+Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gene en sa presence,
+eut repris son air tranquille:
+
+--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entre notre grand
+veneur, commence de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.
+
+Et Livarot continua.
+
+Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilege de savoir
+mieux que Livarot lui-meme ce qui s'etait passe, nous substituerons
+notre recit a celui du jeune homme. Peut-etre y perdra-t-il comme
+couleur, mais il y gagnera comme etendue, puisque nous savons ce que
+Livarot ne pouvait savoir, c'est-a-dire ce qui s'etait passe au
+Louvre.
+
+Vers le milieu de la nuit, Henri III fut reveille par un bruit
+inaccoutume qui retentissait dans le palais, ou cependant, le roi une
+fois couche, le silence le plus profond etait prescrit.
+
+C'etaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles,
+des courses rapides dans les galeries, des imprecations a faire ouvrir
+la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous
+ces blasphemes, ces mots repetes par des milliers d'echos:
+
+--Que dira le roi? que dira le roi?
+
+Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, apres avoir soupe
+avec Sa Majeste, s'etait laisse aller au sommeil dans un grand
+fauteuil, les jambes enlacees a sa rapiere.
+
+Les rumeurs redoublaient.
+
+Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Chicot ouvrit un oeil. C'etait un garcon prudent qui appreciait fort
+le sommeil et qui ne se reveillait jamais tout a fait du premier coup.
+
+--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je revais que tu
+avais un fils.
+
+--Ecoute! dit Henri, ecoute!
+
+--Que veux-tu que j'ecoute? Il me semble cependant que tu me dis bien
+assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur
+mes nuits.
+
+--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en etendant la main dans la
+direction du bruit.
+
+--Oh! oh! s'ecria Chicot; en effet, j'entends des cris.
+
+--Que dira le roi? que dira le roi? repeta Henri. Entends-tu?
+
+--Il y a deux choses a soupconner: ou ton levrier Narcisse est malade,
+ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthelemy
+de catholiques.
+
+--Aide-moi a m'habiller, Chicot.
+
+--Je le veux bien; mais aide-moi a me lever, Henri.
+
+--Quel malheur! quel malheur! repetait-on dans les antichambres.
+
+--Diable! ceci devient serieux, dit Chicot.
+
+--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.
+
+--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous depecher de sortir par
+la petite porte, afin de voir et de juger par nous-memes le malheur,
+au lieu de nous le laisser raconter.
+
+Presque aussitot, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la
+porte derobee et se trouva dans le corridor qui conduisait aux
+appartements du duc d'Anjou.
+
+C'est la qu'il vit des bras leves au ciel et qu'il entendit les
+exclamations les plus desesperees.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera
+etrangle dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon
+compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.
+
+--Eh! non, malheureux! s'ecria Henri, ce ne peut etre cela.
+
+--Tant pis, dit Chicot.
+
+--Viens, viens.
+
+Et Henri entraina le Gascon dans la chambre du duc.
+
+La fenetre etait ouverte et garnie d'une foule de curieux entasses les
+uns sur les autres pour contempler l'echelle de corde accrochee aux
+trefles de fer du balcon.
+
+Henri devint pale comme la mort.
+
+--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blase que
+je le croyais.
+
+--Enfui! evade! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les
+gentilshommes se retournerent.
+
+Il y avait des eclairs dans les yeux du roi; sa main serrait
+convulsivement la poignee de sa misericorde.
+
+Schomberg s'arrachait les cheveux, Quelus se bourrait le visage de
+coups de poing, et Maugiron frappait, comme un belier, de la tete dans
+la cloison.
+
+Quant a d'Epernon, il avait disparu sous le specieux pretexte de
+courir apres M. le duc d'Anjou.
+
+La vue du martyre que, dans leur desespoir, s'infligeaient ses favoris
+calma tout a coup le roi.
+
+--He la! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le
+milieu du corps.
+
+--Non, mordieu! j'en creverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune
+homme en prenant du champ pour se briser la tete non plus sur la
+cloison, mais sur le mur.
+
+--Hola! aidez-moi donc a le retenir, cria Henri.
+
+--Eh! compere, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous
+tout bonnement votre epee au travers du ventre.
+
+--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.
+
+Pendant ce temps, Quelus se meurtrissait les joues.
+
+--Oh! Quelus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler a Schomberg
+quand il a ete trempe dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon
+ami!
+
+Quelus s'arreta.
+
+Schomberg seul continuait a se depouiller les tempes; il en pleurait
+de rage.
+
+--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je
+t'en prie!
+
+--J'en deviendrai fou.
+
+--Bah! dit Chicot.
+
+--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voila
+pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un
+affreux malheur. Je suis perdu! Voila la guerre civile dans mon
+royaume... Ah! qui a fait ce coup-la? qui a fourni l'echelle? Par la
+mordieu! je ferai pendre toute la ville.
+
+Une profonde terreur s'empara des assistants.
+
+--Qui est le coupable? continua Henri; ou est le coupable? Dix mille
+ecus a qui me dira son nom! cent mille ecus a qui me le livrera mort
+ou vif!
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, s'ecria Maugiron, sinon quelque
+Angevin?
+
+--Pardieu! tu as raison, s'ecria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les
+Angevins, ils me le payeront!
+
+Et, comme si cette parole eut ete une etincelle communiquant le feu a
+une trainee de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces
+retentit contre les Angevins.
+
+--Oh! oui, les Angevins! cria Quelus.
+
+--Ou sont-ils? hurla Schomberg.
+
+--Qu'on les eventre! vocifera Maugiron.
+
+--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.
+
+Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira
+son epee avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat a
+droite et a gauche, il rossa les mignons et battit les murs en
+repetant avec des yeux farouches:
+
+--Oh! ventre-de-biche! oh! male-rage! ah! damnation! les Angevins,
+mordieu! mort aux Angevins!
+
+Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri
+des meres Israelites fut entendu par tout Raina.
+
+Cependant Henri avait disparu.
+
+Il avait songe a sa mere, et, se glissant hors de la chambre sans mot
+dire, il etait alle trouver Catherine, un peu negligee depuis quelque
+temps, et qui, renfermee dans son indifference affectee, attendait,
+avec sa penetration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa
+politique.
+
+Lorsque Henri entra, elle etait a demi couchee, pensive, dans un grand
+fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un
+peu jaunatres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains
+potelees, mais pales, a une statue de cire exprimant la meditation
+qu'a un etre anime qui pense.
+
+Mais, a la nouvelle de l'evasion de Francois, nouvelle que Henri
+donna, au reste, sans menagement aucun, tout embrase qu'il etait de
+colere et de haine, la statue parut se reveiller tout a coup, quoique
+le geste qui annoncait ce reveil se bornat, pour elle, a s'enfoncer
+davantage encore dans son fauteuil et a secouer la tete sans rien
+dire.
+
+--Eh! ma mere, dit Henri, vous ne vous ecriez pas?
+
+--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.
+
+--Comment! cette evasion de votre fils ne vous parait pas criminelle,
+menacante, digne des plus grands chatiments?
+
+--Mon cher fils, la liberte vaut bien une couronne, et rappelez-vous
+que je vous ai, a vous-meme, conseille de fuir quand vous pouviez
+atteindre cette couronne.
+
+--Ma mere, on m'outrage.
+
+Catherine haussa les epaules.
+
+--Ma mere, on me brave.
+
+--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voila tout.
+
+--Ah! dit Henri, voila comme vous prenez mon parti!
+
+--Que voulez-vous dire, mon fils?
+
+--Je dis qu'avec l'age les sentiments s'emoussent; je dis....
+
+Il s'arreta.
+
+--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.
+
+--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.
+
+--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous
+etes mon fils bien-aime, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est
+aussi mon fils.
+
+--Ah! treve a la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous
+connaissons ce que cela vaut.
+
+--Eh! vous devez le connaitre mieux que personne, mon fils; car,
+vis-a-vis de vous, ma morale a toujours ete de la faiblesse.
+
+--Et, comme vous en etes aux repentirs, vous vous repentez.
+
+--Je sentais bien que nous en viendrions la, mon fils, dit Catherine;
+voila pourquoi je gardais le silence.
+
+--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste a faire,
+puisque, chez ma mere meme, il n'y a plus de compassion pour moi. Je
+trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de
+m'eclairer dans cette rencontre.
+
+--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit
+de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour
+vous tirer d'embarras.
+
+Et elle le laissa s'eloigner sans faire un geste, sans dire un mot
+pour le retenir.
+
+--Adieu, madame, repeta Henri. Mais, pres de la porte, il s'arreta.
+
+--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne pretends
+pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi,
+je le sais; mais priez vos conseillers de bien reflechir avant
+d'emettre leur avis, et de bien reflechir encore avant de mettre cet
+avis a execution.
+
+--Oh! oui, dit Henri, se rattachant a ce mot de sa mere et en
+profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est
+difficile, n'est-ce pas, madame?
+
+--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au
+ciel, bien grave, Henri.
+
+Le roi, frappe de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans
+les yeux de sa mere, revint pres d'elle.
+
+--Quels sont ceux qui l'ont enleve? en avez-vous quelque idee, ma
+mere?
+
+Catherine ne repondit point.
+
+--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.
+
+Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un
+esprit superieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit
+d'autrui.
+
+--Les Angevins? repeta-t-elle.
+
+--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.
+
+Catherine fit encore un mouvement d'epaules.
+
+--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils,
+enfin!
+
+--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je
+vous en supplie.
+
+--A quoi bon m'expliquer?
+
+--Votre explication m'eclairera.
+
+--Vous eclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille
+et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes
+prieres.
+
+--Non, parlez, parlez, ma mere, je vous ecoute. Oh! vous etes encore,
+vous serez toujours notre ame a nous tous. Parlez.
+
+--Inutile; je n'ai que des idees de l'autre siecle, et la defiance
+fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, a son
+age, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon
+fils, impossible!
+
+--Eh bien! soit, ma mere, dit Henri; refusez-moi votre secours,
+privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce
+soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre
+tous les Angevins qui sont a Paris.
+
+--Faire pendre tous les Angevins! s'ecria Catherine avec cet
+etonnement qu'eprouvent les esprits superieurs lorsqu'on dit devant
+eux quelque enormite.
+
+--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, bruler. A l'heure qu'il
+est, mes amis courent deja la ville pour rompre les os a ces maudits,
+a ces brigands, a ces rebelles!....
+
+--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'ecria Catherine emportee par le
+serieux de la situation; ils se perdraient eux-memes, ce qui ne serait
+rien; mais ils vous perdraient avec eux.
+
+--Comment cela?
+
+--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc eternellement des
+jeux pour ne pas voir!
+
+Et elle joignit les mains.
+
+--Les rois ne sont rois qu'a la condition qu'ils vengeront les injures
+qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce
+cas surtout, tout mon royaume se levera pour me defendre.
+
+--Fou, insense, enfant, murmura la Florentine.
+
+--Mais pourquoi cela, comment cela?
+
+--Pensez-vous qu'on egorgera, qu'on brulera, qu'on pendra des hommes
+comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Riberac, sans faire
+couler des flots de sang?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'on les egorge.
+
+--Oui, sans doute, si on les egorge; montrez-les-moi morts, et, par
+Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les
+egorgera pas; mais on aura leve pour eux l'etendard de la revolte;
+mais on leur aura mis nue a la main l'epee qu'ils n'eussent jamais ose
+tirer du fourreau pour un maitre comme Francois. Tandis qu'au
+contraire, dans ce cas-la, par votre imprudence, ils degaineront pour
+defendre leur vie; et votre royaume se soulevera, non pas pour vous,
+mais contre vous.
+
+--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'ecria Henri.
+
+--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en froncant le
+sourcil et en pressant ses dents de ses levres minces et rougies avec
+du carmin.
+
+--Cependant, si c'etaient les Angevins, ils meriteraient une punition,
+ma mere.
+
+--Oui, si c'etaient eux, mais ce ne sont pas eux.
+
+--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frere?
+
+--Ce ne sont pas les amis de votre frere, car votre frere n'a pas
+d'amis.
+
+--Mais qui est-ce donc?
+
+--Ce sont vos ennemis a vous, ou plutot votre ennemi.
+
+--Quel ennemi?
+
+--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un,
+comme votre frere Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-meme je
+n'en ai jamais eu qu'un, le meme toujours, incessamment.
+
+--Henri de Navarre, vous voulez dire?
+
+--Eh! oui, Henri de Navarre.
+
+--Il n'est pas a Paris!
+
+--Eh! savez-vous qui est a Paris ou qui n'y est pas? savez-vous
+quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de
+vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous etes tous sourds,
+vous etes tous aveugles.
+
+--Henri de Navarre! repeta Henri.
+
+--Mon fils, a chaque desappointement qui vous arrivera, a chaque
+malheur qui vous arrivera, a chaque catastrophe qui vous arrivera et
+dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hesitez pas, ne
+vous enquerez pas, c'est inutile. Ecriez-vous, Henri: "C'est Henri de
+Navarre," et vous serez sur d'avoir dit vrai... Frappez du cote ou il
+sera, et vous serez sur d'avoir frappe juste... Oh! cet homme!... cet
+homme! voyez-vous, c'est l'epee que Dieu a suspendue au-dessus de la
+maison de Valois.
+
+--Vous etes donc d'avis que je donne contre-ordre a l'endroit des
+Angevins?
+
+--A l'instant meme, s'ecria Catherine, sans perdre une minute, sans
+perdre une seconde. Hatez-vous, peut-etre est-il deja trop tard;
+courez, revoquez ces ordres; allez, ou vous etes perdu.
+
+Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec
+une force et une energie incroyables. Henri s'elanca hors du Louvre,
+cherchant a rallier ses amis.
+
+Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des
+figures geographiques sur le sable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT CHICOT ET LA REINE MERE SE TROUVANT ETRE DU MEME AVIS, LE ROI
+SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MERE.
+
+
+Henri s'assura que c'etait bien le Gascon, qui, non moins attentif
+qu'Archimede, ne paraissait pas decide a se retourner, Paris fut-il
+pris d'assaut.
+
+--Ah! malheureux, s'ecria-t-il d'une voix tonnante, voila donc comme
+tu defends ton roi?
+
+--Je le defends a ma maniere, et je crois que c'est la bonne.
+
+--La bonne! s'ecria le roi, la bonne, paresseux!
+
+--Je le maintiens et je le prouve.
+
+--Je suis curieux de voir cette preuve.
+
+--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande betise, mon roi;
+nous avons fait une immense betise.
+
+--En quoi faisant?
+
+--En faisant ce que nous avons fait.
+
+--Ah! ah! fit Henri frappe de la correlation de ces deux esprits
+eminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au
+meme resultat.
+
+--Oui, repondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux
+Angevins! et, maintenant que j'y reflechis, il ne m'est pas bien
+prouve que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis,
+dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout
+simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu
+faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, a l'heure qu'il
+est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me
+deplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont
+chasse les Angevins de la ville, ce qui te deplairait fort, a toi,
+mais ce qui, en echange, rejouirait enormement ce cher M. d'Anjou.
+
+--Mordieu! s'ecria le roi, crois-tu donc que les choses sont deja si
+avancees que tu dis la?
+
+--Si elles ne le sont pas davantage.
+
+--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette
+pierre.
+
+--Je fais une besogne excessivement pressee, mon fils.
+
+--Laquelle?
+
+--Je trace la configuration des provinces que ton frere va faire
+revolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune
+d'elles pourra fournir a la revolte.
+
+--Chicot! Chicot! s'ecria le roi, je n'ai donc autour de moi que des
+oiseaux de mauvais augure!
+
+--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, repondit Chicot, car il
+chante a son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en
+verite, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce
+que tu dois entendre. Regarde!
+
+--Quoi!
+
+--Regarde ma carte geographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui
+ressemble assez a une tartelette; tu vois? c'est la que ton frere
+s'est refugie; aussi je lui ai donne la premiere place, hum! L'Anjou,
+bien mene, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand
+veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, a lui seul, peut nous
+fournir, quand je dis nous, c'est a ton frere, l'Anjou peut fournir a
+ton frere dix mille combattants.
+
+--Tu crois?
+
+--C'est le minimum. Passons a la Guyenne. La Guyenne, tu la vois,
+n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble a un veau
+marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'etonner
+de trouver la quelques mecontents; c'est un vieux foyer de revolte, et
+a peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantee
+de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut
+compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils
+seront bien aguerris, bien eprouves, sois tranquille. Puis, a gauche
+de la Guyenne, nous avons le Bearn et la Navarre, tu vois? ces deux
+compartiments qui ressemblent a un singe sur le dos d'un elephant. On
+a fort rogne la Navarre, sans doute; mais, avec le Bearn, il lui reste
+encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose
+que le Bearn et la Navarre, tres-presses, bien pousses, bien pressures
+par Henriot, fournissent a la Ligue cinq du cent de la population,
+c'est seize mille hommes. Recapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.
+
+Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa
+baguette.
+
+ Ci. 10,000
+ Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000
+ Seize mille pour le Bearn et
+ la Navarre, ci. 16,000
+
+ Total 34,000
+
+--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec
+mon frere?
+
+--Pardieu!
+
+--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?
+
+Chicot regarda Henri fixement.
+
+--Henriquet, dit-il, voila une idee qui n'est pas de toi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.
+
+--N'importe de qui elle est; je t'interroge, reponds. Crois-tu que
+Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frere?
+
+--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du cote de la rue de la Ferronnerie un
+Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me parait assez
+concluant.
+
+--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'ecria le roi.
+
+--Ma foi, oui, repondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui
+seulement.
+
+--Il etait donc a Paris?
+
+--Je le crois.
+
+--Et qui peut te le faire croire!
+
+--Mes yeux.
+
+--Tu as vu Henri de Navarre?
+
+--Oui.
+
+--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi etait venu me braver
+jusque dans ma capitale!
+
+--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.
+
+--Apres?
+
+--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voila tout.
+
+Henri demeura pensif.
+
+--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Bearn! mon frere Francois et mon cousin
+Henri!
+
+--Sans compter les trois Guise, bien entendu.
+
+--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?
+
+--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur
+ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize
+mille pour le Bearn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de
+M. de Guise, comme lieutenant general de les armees; total,
+cinquante-neuf mille hommes; reduisons-les a cinquante mille, a cause
+des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est
+encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.
+
+--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.
+
+--Ce qui ne les empechera pas de se reunir contre toi, quitte a
+s'exterminer entre eux quand ils t'auront extermine toi-meme.
+
+--Tu as raison, Chicot, ma mere a raison, vous avez raison tous deux;
+il faut empecher un esclandre; aide-moi a reunir les Suisses.
+
+--Ah bien oui, les Suisses! Quelus les a emmenes.
+
+--Mes gardes.
+
+--Schomberg les a pris.
+
+--Les gens de mon service au moins.
+
+--Ils sont partis avec Maugiron.
+
+--Comment!... s'ecria Henri, et sans mon ordre!
+
+--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de
+processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta
+peau, et meme sur la peau des autres, puissance entiere. Mais, quand
+il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci
+regarde M. de Schomberg, M. de Quelus et M. de Maugiron. Quant a
+d'Epernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.
+
+--Mordieu! s'ecria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?
+
+--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'apercois
+bien tard que tu n'es que le septieme ou huitieme roi de ton royaume.
+
+Henri se mordit les levres en frappant du pied.
+
+--Eh! fit Chicot en cherchant a distinguer dans l'obscurite.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voila tes hommes.
+
+Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui
+accouraient, suivis a distance de quelques autres hommes a cheval et
+de beaucoup d'hommes a pied.
+
+Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux
+hommes debout pres des fosses et a demi perdus dans l'obscurite.
+
+--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!
+
+--Hola, dit Schomberg, qui m'appelle?
+
+--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaitre la
+voix et s'approcha.
+
+--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.
+
+--Moi-meme, qui courais apres vous, et qui, ne sachant ou vous
+rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.
+
+--Ah! viens, Quelus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus
+ainsi sans ma permission.
+
+--Il n'en est plus besoin, dit un troisieme que le roi reconnut pour
+Maugiron, puisque tout est fini.
+
+--Tout est fini? repeta le roi.
+
+--Dieu soit loue, dit d'Epernon, apparaissant tout a coup sans que
+l'on sut d'ou il sortait.
+
+--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.
+
+--Alors vous les avez tues? dit le roi.
+
+Mais il ajouta tout bas:
+
+--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.
+
+--Vous les avez tues? dit Chicot; ah! si vous les avez tues, il n'y a
+rien a dire.
+
+--Nous n'avons pas eu cette peine, repondit Schomberg, les laches se
+sont enfuis comme une volee de pigeons; a peine si nous avons pu
+croiser le fer avec eux.
+
+Henri palit.
+
+--Et avec lequel avez-vous croise le fer? demanda-t-il.
+
+--Avec Antraguet.
+
+--Au moins celui-la est demeure sur le carreau?
+
+--Tout au contraire, il a tue un laquais de Quelus.
+
+--Ils etaient donc sur leur garde? demanda le roi.
+
+--Parbleu! je le crois bien, s'ecria Chicot, qu'ils y etaient; vous
+hurlez: "Mort aux Angevins!" vous remuez les canons, vous sonnez les
+cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous
+voulez que ces honnetes gens soient plus sourds que vous n'etes betes.
+
+--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voila une guerre civile
+allumee.
+
+Ces mots firent tressaillir Quelus.
+
+--Diable! fit-il, c'est vrai.
+
+--Ah! vous commencez a vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux!
+Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.
+
+--Nous nous reservons, repondit Schomberg, pour defendre la personne
+et la couronne de Sa Majeste.
+
+--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui
+crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.
+
+--Mais enfin, dit Quelus, vous qui nous gourmandez a tort et a
+travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures;
+ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme
+nous.
+
+--Moi! dit Chicot.
+
+--Certainement, et meme vous vous escrimiez contre les murailles en
+criant: "Mort aux Angevins!"
+
+--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou,
+chacun le sait; mais vous qui etes tous des gens d'esprit....
+
+--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout a l'heure nous aurons
+bien assez la guerre.
+
+--Qu'ordonne Votre Majeste? dit Quelus.
+
+--Que vous employiez la meme ardeur a calmer le peuple que vous avez
+mise a l'emouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les
+gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que
+demain les bourgeois prennent ce qui s'est passe pour une echauffouree
+de gens ivres.
+
+Les jeunes gens s'eloignerent l'oreille basse, transmettant les ordres
+du roi aux officiers qui les avaient accompagnes dans leur equipee.
+
+Quant a Henri, il revint chez sa mere, qui, active, mais anxieuse et
+assombrie, donnait des ordres a ses gens.
+
+--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passe?
+
+--Eh bien! ma mere, il s'est passe ce que vous avez prevu.
+
+--Ils sont en fuite?
+
+--Helas! oui.
+
+--Ah! dit-elle, et apres?
+
+--Apres, voila tout, et il me semble que c'est bien assez.
+
+--La ville?
+
+--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiete, je la
+tiens sous ma main.
+
+--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.
+
+--Qui vont se revolter, se soulever, continua Henri.
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Je ne vois qu'un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est d'accepter franchement la position.
+
+--De quelle maniere?
+
+--Je donne le mot aux colonels, a mes gardes, je fais armer mes
+milices, je retire l'armee de devant la Charite, et je marche sur
+l'Anjou.
+
+--Et M. de Guise?
+
+--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arreter, s'il est besoin.
+
+--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous reussissent.
+
+--Que faire alors?
+
+Catherine inclina sa tete sur sa poitrine, et reflechit un instant.
+
+--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.
+
+--Ah! s'ecria Henri avec un depit profond, je suis donc bien mal
+inspire aujourd'hui!
+
+--Non, mais vous etes trouble; remettez-vous d'abord, et ensuite nous
+verrons.
+
+--Alors, ma mere, ayez des idees pour moi; faisons quelque chose,
+remuons-nous.
+
+--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour le depart d'un ambassadeur.
+
+--Et a qui le deputerons-nous?
+
+--A votre frere.
+
+--Un ambassadeur a ce traitre! Vous m'humiliez, ma mere.
+
+--Ce n'est pas le moment d'etre fier, fit severement Catherine.
+
+--Un ambassadeur qui demandera la paix?
+
+--Qui l'achetera, s'il le faut.
+
+--Pour quels avantages, mon Dieu?
+
+--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour
+pouvoir faire prendre en toute securite, apres la paix faite, ceux qui
+se sont sauves pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout a
+l'heure que vous voudriez les tenir.
+
+--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par
+homme.
+
+--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une
+voix penetrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la
+haine et la vengeance.
+
+--Je crois que vous avez raison, ma mere, dit-il; mais qui leur
+enverrons-nous?
+
+--Cherchez parmi tous vos amis.
+
+--Ma mere, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme a qui je puisse
+confier une pareille mission.
+
+--Confiez-la a une femme alors.
+
+--A une femme, ma mere? est-ce que vous consentiriez?
+
+--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend
+peut-etre a mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement,
+que j'arriverai a Angers avant que les amis de votre frere lui-meme
+n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.
+
+--Oh! ma mere! ma bonne mere! s'ecria Henri avec effusion en baisant
+les mains de Catherine, vous etes toujours mon soutien, ma
+bienfaitrice, ma Providence!
+
+--C'est-a-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine
+en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins
+autant de pitie que de tendresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OU IL EST PROUVE QUE LA RECONNAISSANCE ETAIT UNE DES VERTUS DE M. DE
+SAINT-LUC.
+
+
+Le lendemain du jour ou M. de Monsoreau avait fait, a la table de M.
+le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de
+s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand
+matin, et descendit dans la cour du palais.
+
+Il s'agissait de retrouver le palefrenier a qui il avait deja eu
+affaire, et, s'il etait possible, de tirer de lui quelques
+renseignements sur les habitudes de Roland.
+
+Le comte reussit a son gre. Il entra sous un vaste hangar, ou quarante
+chevaux magnifiques grugeaient, a faire plaisir, la paille et l'avoine
+des Angevins.
+
+Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland etait
+a sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.
+
+Le second fut pour chercher le palefrenier.
+
+Il le reconnut debout, les bras croises, regardant, selon l'habitude
+de tout bon palefrenier, de quelle facon, plus ou moins avide, les
+chevaux de son maitre mangeaient leur provende habituelle.
+
+--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de
+monseigneur de revenir a l'ecurie tout seuls, et les dresse-t-on a ce
+manege-la?
+
+--Non, monsieur le comte, repondit le palefrenier. A quel propos Votre
+Seigneurie me demande-t-elle cela?
+
+--A propos de Roland.
+
+--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'etonne pas de la part
+de Roland, c'est un cheval tres-intelligent.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis apercu; la chose lui etait-elle
+donc deja arrivee?
+
+--Non, monsieur; d'ordinaire il est monte par monseigneur le duc
+d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point
+facilement a terre.
+
+--Roland ne m'a point jete a terre, mon ami, dit le comte, pique qu'un
+homme, cet homme fut-il un palefrenier, put croire que lui, le grand
+veneur de France, avait vide les arcons; car, sans etre de la force de
+M. le duc d'Anjou, je suis assez bon ecuyer. Non, je l'avais attache
+au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il etait
+disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait vole, ou que quelque seigneur,
+passant par les chemins, m'avait fait la mechante plaisanterie de le
+ramener, voila pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer a
+l'ecurie.
+
+--Il est rentre seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire
+hier a monsieur le comte.
+
+--C'est etrange, dit Monsoreau.
+
+Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:
+
+--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?
+
+--Il le montait presque tous les jours, avant que ses equipages ne
+fussent arrives.
+
+--Son Altesse est rentree tard hier?
+
+--Une heure avant vous, a peu pres, monsieur le comte.
+
+--Et quel cheval montait le duc? n'etait-ce pas un cheval bai-brun,
+avec les quatre pieds blancs et une etoile au front?
+
+--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn,
+que voici.
+
+--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme
+montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?
+
+--Je ne connais personne ayant un pareil cheval.
+
+--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si
+lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.
+
+--Monsieur le comte desire Roland?
+
+--Oui. Le prince t'aurait-il donne l'ordre de me le refuser?
+
+--Non, monseigneur, l'ecuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de
+mettre toutes les ecuries a votre disposition.
+
+Il n'y avait pas moyen de se facher contre un prince qui avait de
+pareilles prevenances.
+
+M. de Monsoreau fit de la tete un signe au palefrenier, lequel se mit
+a seller le cheval.
+
+Lorsque cette premiere operation fut finie, le palefrenier detacha
+Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.
+
+--Ecoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et
+reponds-moi.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.
+
+--Combien gagnes-tu par an?
+
+--Vingt ecus, monsieur.
+
+--Veux-tu gagner dix annees de tes gages d'un seul coup?
+
+--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?
+
+--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre
+pieds blancs et une etoile au milieu du front.
+
+--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez la est
+bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite a
+Son Altesse.
+
+--Oui; mais deux cents ecus, c'est un assez joli denier pour qu'on
+risque de prendre quelque peine a les gagner.
+
+--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher,
+tant s'en faut.
+
+--Allons, dit le comte, ta bonne volonte me plait. Voici d'abord dix
+ecus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.
+
+--Merci, mon gentilhomme.
+
+--C'est bien; tu diras au prince que je suis alle reconnaitre le bois
+pour la chasse qu'il m'a commandee.
+
+Le comte achevait a peine ces mots, que la paille cria derriere lui
+sous les pas d'un nouvel arrivant.
+
+Il se retourna.
+
+--Monsieur de Bussy! s'ecria le comte.
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous a Angers, quel
+miracle!
+
+--Et vous, monsieur, qu'on disait malade!
+
+--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon medecin m'ordonne-t-il un
+repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah!
+ah! vous allez monter Roland, a ce qu'il parait? C'est une bete que
+j'ai vendue a M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la
+monte presque tous les jours.
+
+Monsoreau palit.
+
+--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.
+
+--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du
+premier coup, dit Bussy.
+
+--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance,
+repliqua le comte, je l'ai monte hier.
+
+--Ce qui vous a donne l'envie de le monter encore aujourd'hui?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous preparer une chasse?
+
+--Le prince desire courir un cerf.
+
+--Il y en a beaucoup, a ce que je me suis laisse dire, dans les
+environs.
+
+--Beaucoup.
+
+--Et de quel cote allez-vous detourner l'animal?
+
+--Du cote de Meridor.
+
+--Ah! tres-bien, dit Bussy en palissant a son tour malgre lui.
+
+--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.
+
+--Non, mille graces, repondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la
+fievre qui me reprend.
+
+--Allons, bien, s'ecria du seuil de l'ecurie une voix sonore, voila
+encore M. de Bussy leve sans ma permission.
+
+--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voila sur d'etre gronde. Adieu,
+comte. Je vous recommande Roland.
+
+--Soyez tranquille.
+
+Bussy s'eloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous etes si pale, que je
+crois presque moi-meme que vous etes malade.
+
+--Sais-tu ou il va? demanda Bussy.
+
+--Non.
+
+--Il va a Meridor.
+
+--Eh bien! aviez-vous espere qu'il passerait a cote?
+
+--Que va-t-il arriver, mon Dieu! apres ce qui s'est passe hier?
+
+--Madame de Monsoreau niera.
+
+--Mais il a vu.
+
+--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.
+
+--Diane n'aura pas cette force-la.
+
+--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas
+mieux les femmes!
+
+--Remy, je me sens tres-mal.
+
+--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce
+matin....
+
+--Quoi?
+
+--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux
+ecrevisses.
+
+--Eh! je n'ai pas faim.
+
+--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.
+
+--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scene
+tragique a Meridor. En verite, j'eusse du accepter de l'accompagner
+quand il me l'a propose.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour soutenir Diane.
+
+--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai deja dit
+et je vous le repete; et, comme il faut que nous en fassions autant,
+venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie
+debout. Pourquoi etes-vous sorti malgre mon ordonnance?
+
+--J'etais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.
+
+Remy haussa les epaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes,
+devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers
+par la meme porte que la veille.
+
+Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu
+s'assurer si c'etait par hasard ou par habitude que cet animal, dont
+chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc.
+En consequence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le
+cou.
+
+Roland n'avait pas manque a ce que son cavalier attendait de lui. A
+peine hors de la porte, il avait pris a gauche; M. de Monsoreau
+l'avait laisse faire; puis a droite, et M. de Monsoreau l'avait laisse
+faire encore.
+
+Tous deux s'etaient donc engages dans le charmant sentier fleuri, puis
+dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, a
+mesure que Roland approchait de Meridor, son trot s'allongeait; enfin
+son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante
+minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au meme
+endroit que la veille.
+
+Seulement, le lieu etait solitaire et silencieux; aucun hennissement
+ne s'etait fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attache ni
+errant.
+
+M. de Monsoreau mit pied a terre; mais, cette fois, pour ne pas courir
+la chance de revenir a pied, il passa la bride de Roland dans son bras
+et se mit a escalader la muraille.
+
+Mais tout etait solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les
+longues allees se deroulaient a perte de vue, et quelques chevreuils
+bondissants animaient seuls le gazon desert des vastes pelouses.
+
+Le comte jugea qu'il etait inutile de perdre son temps a guetter des
+gens prevenus, qui, sans doute effrayes par son apparition de la
+veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre
+endroit. Il remonta a cheval, longea un petit sentier, et, apres un
+quart d'heure de marche, dans laquelle il avait ete oblige de retenir
+Roland, il etait arrive a la grille.
+
+Le baron etait occupe a faire fouetter ses chiens pour les tenir en
+haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il apercut son gendre
+et vint ceremonieusement au-devant de lui.
+
+Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poesies de
+Marot. Gertrude, sa fidele suivante, brodait a ses cotes.
+
+Le comte, apres avoir salue le baron, apercut les deux femmes. Il mit
+pied a terre et s'approcha d'elles.
+
+Diane se leva, s'avanca de trois pas au-devant du comte et lui fit une
+grave reverence.
+
+--Quel calme, ou plutot quelle perfidie! murmura le comte; comme je
+vais faire lever la tempete du sein de ces eaux dormantes!
+
+Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son
+cheval; puis, se tournant vers Diane:
+
+--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment
+d'entretien.
+
+--Volontiers, monsieur, repondit Diane.
+
+--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au chateau, monsieur le
+comte? demanda le baron.
+
+--Oui, monsieur; jusqu'a demain, du moins.
+
+Le baron s'eloigna pour veiller lui-meme a ce que la chambre de son
+gendre fut preparee selon toutes les lois de l'hospitalite.
+
+Monsoreau indiqua a Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et
+lui-meme s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard
+qui eut intimide l'homme le plus resolu.
+
+--Madame, dit-il, qui donc etait avec vous dans le parc hier soir?
+
+Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.
+
+--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, a force de
+volonte sur elle-meme, elle etait parvenue a chasser toute emotion.
+
+--A six heures.
+
+--De quel cote?
+
+--Du cote du vieux taillis.
+
+--Ce devait etre quelque femme de mes amies, et non moi, qui se
+promenait de ce cote-la.
+
+--C'etait vous, madame, affirma Monsoreau.
+
+--Qu'en savez-vous? dit Diane.
+
+Monsoreau, stupefait, ne trouva pas un mot a repondre; mais la colere
+prit bientot la place de cette stupefaction.
+
+--Le nom de cet homme? dites-le-moi.
+
+--De quel homme?
+
+--De celui qui se promenait avec vous.
+
+--Je ne puis vous le dire, si ce n'etait pas moi qui me promenais.
+
+--C'etait vous, vous dis-je! s'ecria Monsoreau en frappant la terre du
+pied.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, repondit froidement Diane.
+
+--Comment osez-vous nier que je vous aie vue?
+
+--Ah! c'est vous-meme, monsieur?
+
+--Oui, madame, c'est moi-meme. Comment donc osez-vous nier que ce soit
+vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous a Meridor?
+
+--Voila encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.
+
+--Madame de Saint-Luc?
+
+--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.
+
+--Et M. de Saint-Luc?....
+
+--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, a eux,
+est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez
+vus.
+
+--Ce n'etait pas M. de Saint-Luc; ce n'etait pas madame de Saint-Luc.
+C'etait vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne
+connais pas, lui, mais que je connaitrai, je vous le jure.
+
+--Vous persistez donc a dire que c'etait moi, monsieur?
+
+--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai
+entendu le cri que vous avez pousse.
+
+--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je
+consentirai a vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut
+mieux que je me retire.
+
+--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous
+resterez.
+
+--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espere que
+vous vous contiendrez devant eux.
+
+En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaitre au bout d'une
+allee, appeles par la cloche du diner, qui venait d'entrer en branle,
+comme si l'on n'eut attendu que M. de Monsoreau pour se mettre a
+table.
+
+Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans
+doute, par leur presence, tirer Diane d'un grand embarras, ils
+s'approcherent vivement.
+
+Madame de Saint-Luc fit une grande reverence a M. de Monsoreau;
+Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois echangerent
+quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du
+comte, prit celui de Diane.
+
+On s'achemina vers la maison.
+
+On dinait a neuf heures, au manoir de Meridor: c'etait une vieille
+coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservee le baron
+dans toute son integrite.
+
+M. de Monsoreau se trouva place entre Saint-Luc et sa femme; Diane,
+eloignee de son mari par une habile manoeuvre de son amie, etait
+placee, elle, entre Saint-Luc et le baron.
+
+La conversation fut generale. Elle roula tout naturellement sur
+l'arrivee du frere du roi a Angers et sur le mouvement que cette
+arrivee allait operer dans la province.
+
+Monsoreau eut bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il
+avait affaire a des convives retifs: il en fut pour ses frais.
+
+Ce n'est pas que Saint-Luc refusat le moins du monde de lui repondre;
+tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant
+esprit, et Diane, qui, grace au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder
+le silence, remerciait son ami par des regards eloquents.
+
+--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte;
+voila l'homme duquel j'extirperai le secret que je desire savoir, et
+cela par un moyen ou par un autre.
+
+M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, etant entre a la cour
+juste comme celui-ci en sortait.
+
+Et, sur cette conviction, il se mit a repondre au jeune homme de facon
+a doubler la joie de Diane et a ramener la tranquillite sur tous les
+points.
+
+D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes a madame de
+Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:
+
+--Soyez tranquille, madame, je muris un projet.
+
+Nous verrons dans le chapitre suivant quel etait le projet de M. de
+Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et,
+l'emmenant hors du chateau:
+
+--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous
+avoir trouve ici, moi que la solitude de Meridor effrayait d'avance!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec
+une pareille compagne, il me semble que je trouverais un desert trop
+peuple.
+
+--Je ne dis pas non, repondit Monsoreau en se mordant les levres.
+Cependant....
+
+--Cependant quoi?
+
+--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontre ici.
+
+--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite
+epee d'or, vous etes, en verite, fort poli; car je ne croirai jamais
+que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille
+femme et en face d'une si riche nature.
+
+--Bah! dit Monsoreau, j'ai passe la moitie de ma vie dans les bois.
+
+--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me
+semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel
+admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai desespere lorsqu'il me
+faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientot.
+
+--Pourquoi le quitteriez-vous?
+
+--Eh! monsieur, l'homme est-il maitre de sa destinee? C'est la feuille
+de l'arbre que le vent detache et promene par la plaine et par les
+vallons, sans qu'il sache lui-meme ou il va. Vous etes heureux, vous.
+
+--Heureux, de quoi?
+
+--De demeurer sous ces magnifiques ombrages.
+
+--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non
+plus.
+
+--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.
+
+--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de
+la belle nature, et je me defie, moi, de ce parc que vous trouvez si
+beau.
+
+--Plait-il? fit Saint-Luc.
+
+--Oui, repeta Monsoreau.
+
+--Vous vous defiez de ce parc, avez-vous dit; et a quel propos?
+
+--Parce qu'il ne me parait pas sur.
+
+--Pas sur! en verite! dit Saint-Luc etonne. Ah! je comprends: a cause
+de l'isolement, voulez-vous dire?
+
+--Non. Ce n'est point precisement a cause de cela; car je presume que
+vous voyez du monde a Meridor?
+
+--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naivete parfaite, pas une ame.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?
+
+--Pas depuis que j'y suis, du moins.
+
+--De cette belle cour qui est a Angers, pas un gentilhomme ne se
+detache de temps en temps?
+
+--Pas un.
+
+--C'est impossible!
+
+--C'est comme cela cependant.
+
+--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.
+
+--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai
+apercu la plume d'un seul.
+
+--Alors, j'ai tort sur ce point.
+
+--Oui, parfaitement tort. Revenons donc a ce que vous disiez d'abord,
+que le parc n'etait pas sur. Est-ce qu'il y a des ours?
+
+--Oh! non pas.
+
+--Des loups?
+
+--Non plus.
+
+--Des voleurs?
+
+--Peut-etre. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est
+fort jolie, a ce qu'il m'a paru.
+
+--Mais oui.
+
+--Est-ce qu'elle se promene souvent dans le parc?
+
+--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi
+me faites-vous cette question?
+
+--Pour rien; et, lorsqu'elle se promene, vous l'accompagnez?
+
+--Toujours, dit Saint-Luc.
+
+--Presque toujours? continua le comte.
+
+--Mais ou diable voulez-vous en venir?
+
+--Eh mon Dieu! a rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque a rien
+du moins.
+
+--J'ecoute.
+
+--C'est qu'on me disait....
+
+--Que vous disait-on? Parlez.
+
+--Vous ne vous facherez pas?
+
+--Jamais je ne me fache.
+
+--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-la se font; c'est qu'on me
+disait que l'on avait vu roder un homme dans le parc.
+
+--Un homme?
+
+--Oui.
+
+--Qui venait pour ma femme?
+
+--Oh! je ne dis point cela.
+
+--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de
+Monsoreau; c'est on ne peut plus interessant; et qui donc a vu cela?
+je vous prie.
+
+--A quoi bon?
+
+--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer
+de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour
+madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!
+
+--Ecoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas
+que ce soit pour madame de Saint-Luc.
+
+--Et pour qui donc?
+
+--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.
+
+--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.
+
+--Comment! vous aimeriez mieux cela?
+
+--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus egoiste que les
+maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutot! ajouta
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entre?
+
+--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.
+
+--Vous avez vu un homme dans le parc?
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+--Seul?
+
+--Avec madame de Monsoreau.
+
+--Quand cela? demanda le comte.
+
+--Hier.
+
+--Ou donc?
+
+--Mais ici, a gauche, tenez.
+
+Et, comme Monsoreau avait dirige sa promenade et celle de Saint-Luc du
+cote du vieux taillis, il put, d'ou il etait, montrer la place a son
+compagnon.
+
+--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais etat; il
+faudra que je previenne le baron qu'on lui degrade ses clotures.
+
+--Et qui soupconnez-vous?
+
+--Moi! qui je soupconne?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--De quoi?
+
+--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma
+femme.
+
+Saint-Luc parut se plonger dans une meditation profonde dont M. de
+Monsoreau attendit avec anxiete le resultat.
+
+--Eh bien! dit-il.
+
+--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guere que....
+
+--Que... qui?... demanda vivement le comte.
+
+--Que... vous... dit Saint-Luc en se decouvrant le visage.
+
+--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte
+petrifie.
+
+--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de
+ces choses-la; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?
+
+--Allons, vous ne voulez pas me repondre; avouez cela, cher ami; mais
+ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un enorme
+service que j'attends de vous.
+
+Saint-Luc se gratta l'oreille.
+
+--Je ne vois toujours que vous, dit-il.
+
+--Treve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je
+vous en previens, elle est de consequence.
+
+--Vous croyez?
+
+--Mais je vous dis que j'en suis sur.
+
+--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?
+
+--Il vient a la derobee, parbleu.
+
+--Souvent?
+
+--Je le crois bien: ses pieds sont imprimes dans la pierre molle du
+mur, regardez plutot.
+
+--En effet.
+
+--Ne vous etes-vous donc jamais apercu de ce que je viens de vous
+dire?
+
+--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.
+
+--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; apres?
+
+--Apres, je ne m'en suis pas inquiete; j'ai cru que c'etait vous.
+
+--Mais quand je vous dis que non.
+
+--Je vous crois, mon cher monsieur.
+
+--Vous me croyez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors....
+
+--Alors c'est quelque autre.
+
+Le grand veneur regarda d'un oeil presque menacant Saint-Luc, qui
+deployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.
+
+--Ah! fit-il d'un air si courrouce, que le jeune homme leva la tete.
+
+--J'ai encore une idee, dit Saint-Luc.
+
+--Allons donc!
+
+--Si c'etait....
+
+--Si c'etait?
+
+--Non.
+
+--Non?
+
+--Mais si.
+
+--Parlez.
+
+--Si c'etait M. le duc d'Anjou.
+
+--J'y avais bien pense, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des
+renseignements: ce ne pouvait etre lui.
+
+--Eh! eh! le duc est bien fin.
+
+--Oui, mais ce n'est pas lui.
+
+--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous
+voulez que je vous dise, moi, que cela est.
+
+--Sans doute; vous qui habitez le chateau, vous devez savoir....
+
+--Attendez! s'ecria Saint-Luc.
+
+--Y etes-vous?
+
+--J'ai encore une idee. Si ce n'etait ni vous ni le duc, c'etait sans
+doute moi.
+
+--Vous, Saint-Luc?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous, qui venez a cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez
+venir par le dedans?
+
+--Eh! mon Dieu! je suis un etre si capricieux, dit Saint-Luc.
+
+--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaitre au haut du
+mur?
+
+--Dame! on la prendrait a moins.
+
+--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commencait a n'etre
+plus maitre de son irritation.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Mais vous vous moquez de moi, a la fin! s'ecria le comte palissant,
+et voila un quart d'heure de cela.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en
+regardant Monsoreau avec une fixite qui fit frissonner celui-ci malgre
+son courage feroce; il y a vingt minutes.
+
+--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.
+
+--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur,
+avec toutes vos questions de sbire?
+
+--Ah! j'y vois clair maintenant.
+
+--Le beau miracle! a dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.
+
+--Je vois que vous vous entendez avec le traitre, avec le lache que
+j'ai failli tuer hier.
+
+--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.
+
+--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai a sa place.
+
+--Bah! dans votre maison! comme cela, tout a coup! sans dire gare!
+
+--Croyez-vous donc que je me generai pour punir un miserable? s'ecria
+le comte exaspere.
+
+--Ah! monsieur de Monsoreau, repliqua Saint-Luc, que vous etes donc
+mal eleve! et que la frequentation des betes fauves a deteriore vos
+moeurs! Fi!....
+
+--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en
+se placant devant Saint-Luc, les bras croises et le visage bouleverse
+par l'expression effrayante du desespoir qui le mordait au coeur.
+
+--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins
+du monde; vous etes affreux a voir comme cela, mon cher monsieur de
+Monsoreau.
+
+Le comte, hors de lui, mit la main a son epee.
+
+--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez...
+Je vous prends vous-meme a temoin que je suis parfaitement calme.
+
+--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te
+provoque.
+
+--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre cote du mur, monsieur
+de Monsoreau; de l'autre cote du mur, nous serons sur un terrain
+neutre.
+
+--Que m'importe? s'ecria le comte.
+
+--Il m'importe a moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez
+vous.
+
+--A la bonne heure! dit Monsoreau en se hatant de franchir la breche.
+
+--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient
+pas bien; il faut qu'elle ait ete fort ebranlee. N'allez pas vous
+blesser, au moins; en verite, je ne m'en consolerais pas.
+
+Et Saint-Luc se mit a franchir la muraille a son tour.
+
+--Allons! allons! hate-toi, dit le comte en degainant.
+
+--Et moi qui viens a la campagne pour mon agrement! dit Saint-Luc se
+parlant a lui-meme; ma foi, je me serai bien amuse.
+
+Et il sauta de l'autre cote du mur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI
+LUI AVAIT MONTRE.
+
+
+Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'epee a la main, et en
+faisant des appels furieux avec le pied.
+
+--Y es-tu? dit le comte.
+
+--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place,
+le dos au soleil; ne vous genez pas.
+
+Monsoreau fit un quart de conversion.
+
+--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette facon je verrai clair a ce
+que je fais.
+
+--Ne me menages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.
+
+--Ah ca! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?
+
+--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!
+
+--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son epee a
+son tour.
+
+--Tu dis....
+
+--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de
+pissenlits.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.
+
+Et il se mit en garde, toujours riant.
+
+Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable
+agilite a Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une
+agilite egale.
+
+--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de
+son ennemi, vous tirez fort agreablement l'epee, et tout autre que moi
+ou Bussy eut ete tue par votre dernier degagement.
+
+Monsoreau palit, voyant a quel homme il avait affaire.
+
+--Vous etes peut-etre etonne, dit Saint-Luc, de me trouver si
+convenablement l'epee dans la main; c'est que le roi, qui m'aime
+beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des lecons,
+et m'a montre, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout
+a l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de
+ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous etes tue d'un coup
+enseigne par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.
+
+--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspere en
+se fendant a fond pour porter un coup droit qui eut traverse une
+muraille.
+
+--Dame! on fait ce qu'on peut, repliqua modestement Saint-Luc en se
+jetant de cote, forcant, par ce mouvement, son adversaire de faire une
+demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.
+
+--Ah! ah! dit-il, voila ou je voulais vous voir, en attendant que je
+vous voie ou je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien
+conduit ce coup-la, hein? Aussi, je suis content, vrai, tres-content!
+Vous aviez tout a l'heure cinquante chances seulement sur cent d'etre
+tue; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
+
+Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui
+connaissait pas, et que personne n'eut soupconnees dans ce jeune homme
+effemine, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups
+au grand veneur, qui les para, tout etourdi de cet ouragan mele de
+sifflements et d'eclairs; le sixieme fut un coup de prime compose
+d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil
+l'empecha de voir la premiere moitie, et dont il ne put voir la
+seconde, attendu que l'epee de Saint-Luc disparut tout entiere dans sa
+poitrine.
+
+Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chene deracine
+qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel cote tomber.
+
+--La! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances completes;
+et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la
+touffe que je vous ai indiquee.
+
+Les forces manquerent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se
+voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, a la pourpre
+desquels il mela son sang.
+
+Saint-Luc essuya tranquillement son epee et regarda cette degradation
+de nuances qui, peu a peu, change en un masque de cadavre le visage de
+l'homme qui agonise.
+
+--Ah! vous m'avez tue, monsieur, dit Monsoreau.
+
+--J'y tachais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couche
+la, pres de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fache de ce
+que j'ai fait! Vous m'etes sacre a present, monsieur; vous etes
+horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous etiez brave.
+
+Et, tout satisfait de cette oraison funebre, Saint-Luc mit un genou en
+terre pres de Monsoreau, et lui dit:
+
+--Avez-vous quelque volonte derniere a declarer, monsieur? et, foi de
+gentilhomme, elle sera executee. Ordinairement, je sais cela, moi,
+quand on est blesse, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher a
+boire.
+
+Monsoreau ne repondit pas. Il s'etait retourne la face contre terre,
+mordant le gazon et se debattant dans son sang.
+
+--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitie, amitie, tu
+es une divinite bien exigeante!
+
+Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tete et retomba
+avec un lugubre gemissement.
+
+--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus a lui... C'est
+bien aise a dire: ne pensons plus a lui... Voila que j'ai tue un
+homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps a
+la campagne.
+
+Et aussitot, enjambant le mur, il prit sa course a travers le parc et
+arriva au chateau.
+
+La premiere personne qu'il apercut fut Diane; elle causait avec son
+amie.
+
+--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.
+
+Puis, s'approchant du groupe charmant forme par les deux femmes:
+
+--Pardon, chere dame, fit-il a Diane; mais j'aurais vraiment bien
+besoin de dire deux mots a madame de Saint-Luc.
+
+--Faites, cher hote, faites, repliqua madame de Monsoreau; je vais
+retrouver mon pere a la bibliotheque. Quand tu auras fini avec M. de
+Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant a son amie, tu viendras me
+reprendre, je serai la.
+
+--Oui, sans faute, dit Jeanne.
+
+Et Diane s'eloigna en les saluant de la main et du sourire.
+
+Les deux epoux demeurerent seuls.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous
+paraissez sinistre, cher epoux.
+
+--Mais oui, mais oui, repondit Saint-Luc.
+
+--Qu'est-il donc arrive?
+
+--Eh! mon Dieu! un accident!
+
+--A vous? dit Jeanne effrayee.
+
+--Pas precisement a moi, mais a une personne qui etait pres de moi.
+
+--A quelle personne donc?
+
+--A celle avec laquelle je me promenais.
+
+--A monsieur de Monsoreau?
+
+--Helas! oui. Pauvre cher homme!
+
+--Que lui est-il donc arrive?
+
+--Je crois qu'il est mort!....
+
+--Mort! s'ecria Jeanne avec une agitation bien naturelle a concevoir,
+mort!
+
+--C'est comme cela.
+
+--Lui qui, tout a l'heure, etait la, parlant, regardant!....
+
+--Eh! justement, voila la cause de sa mort; il a trop regarde et
+surtout trop parle.
+
+--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras
+de son mari.
+
+--Quoi?
+
+--Vous me cachez quelque chose.
+
+--Moi! absolument rien, je vous jure, pas meme l'endroit ou il est
+mort.
+
+--Et ou est-il mort?
+
+--La-bas, derriere le mur, a l'endroit meme ou notre ami Bussy avait
+l'habitude d'attacher son cheval.
+
+--C'est vous qui l'avez tue, Saint-Luc?
+
+--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'etions que nous deux,
+je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas
+difficile de deviner lequel des deux a tue l'autre.
+
+--Malheureux que vous etes!
+
+--Ah! chere amie, dit Saint-Luc, il m'a provoque, insulte; il a tire
+l'epee du fourreau.
+
+--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, j'en etais sur! Vous verrez qu'avant huit jours
+on dira saint Monsoreau.
+
+--Mais vous ne pouvez rester ici! s'ecria Jeanne; vous ne pouvez
+habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tue.
+
+--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voila pourquoi je suis
+accouru pour vous prier, chere amie, de faire vos apprets de depart.
+
+--Il ne vous a pas blesse, au moins?
+
+--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voila une question
+qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.
+
+--Alors nous partirons.
+
+--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment a
+l'autre, on peut decouvrir l'accident.
+
+--Quel accident? s'ecria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensee
+comme quelquefois on revient sur ses pas.
+
+--Ah! fit Saint-Luc.
+
+--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voila madame de Monsoreau veuve.
+
+--Voila justement ce que je me disais tout a l'heure.
+
+--Apres l'avoir tue?
+
+--Non, auparavant.
+
+--Allons, tandis que je vais la prevenir....
+
+--Prenez bien des menagements, chere amie!
+
+--Mauvaise nature! pendant que je vais la prevenir, sellez les chevaux
+vous-meme, comme pour une promenade.
+
+--Excellente idee. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs,
+chere amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tete commence un peu a
+s'embarrasser.
+
+--Mais ou allons-nous?
+
+--A Paris.
+
+--A Paris! Et le roi?
+
+--Le roi aura tout oublie; il s'est passe tant de choses depuis que
+nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est
+probable, ma place est a ses cotes.
+
+--C'est bien; nous partons pour Paris alors.
+
+--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.
+
+--Pour ecrire a qui?
+
+--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela
+l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.
+
+--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour ecrire dans
+ma chambre.
+
+Saint-Luc y monta aussitot, et, d'une main qui, quoi qu'il en eut,
+tremblait quelque peu, il traca a la hate les lignes suivantes:
+
+"Cher ami,
+
+"Vous apprendrez, par la voie de la Renommee, l'accident arrive a M.
+de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du cote du vieux taillis, une
+discussion sur les effets et les causes de la degradation des murs et
+l'inconvenient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette
+discussion, M. de Monsoreau est tombe sur une touffe de coquelicots et
+de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tue roide.
+
+"Votre ami pour la vie, "SAINT-LUC.
+
+"P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraitre un peu
+invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrive,
+nous avions tous deux l'epee a la main.
+
+"Je pars a l'instant meme pour Paris, dans l'intention de faire ma
+cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas tres-sur apres ce qui vient
+de se passer."
+
+Dix minutes apres, un serviteur du baron courait a Angers porter cette
+lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de
+traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane
+eploree, et surtout fort embarrassee pour raconter au baron la triste
+histoire de cette rencontre.
+
+Elle avait detourne les yeux quand Saint-Luc avait passe.
+
+--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci a sa femme; decidement tous
+les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+OU L'ON VOIT LA REINE MERE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE
+VILLE D'ANGERS.
+
+
+L'heure meme ou M. de Monsoreau tombait sous l'epee de Saint-Luc, une
+grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers,
+fermees, comme on sait, avec le plus grand soin.
+
+Les gardes, prevenus, leverent un etendard, et repondirent par des
+symphonies semblables.
+
+C'etait Catherine de Medicis qui venait faire son entree a Angers,
+avec une suite assez imposante.
+
+On prevint aussitot Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla
+trouver le prince, qui se mit dans le sien.
+
+Certes, les airs joues par les trompettes angevines etaient de fort
+beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber
+le murs de Jericho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.
+
+Catherine se pencha hors de sa litiere pour se montrer aux gardes
+avancees, esperant que la majeste d'un visage royal ferait plus
+d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la
+reine, la saluerent meme avec courtoisie, mais les portes demeurerent
+fermees.
+
+Catherine envoya un gentilhomme aux barrieres. On fit force politesses
+a ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entree pour la reine
+mere, en insistant pour que Sa Majeste fut recue avec honneur, on lui
+repondit qu'Angers, etant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans
+quelques formalites indispensables.
+
+Le gentilhomme revint tres-mortifie vers sa maitresse, et Catherine
+laissa echapper alors dans toute l'amertume de sa realite, dans toute
+la plenitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard
+selon les proportions qu'avait prises l'autorite royale:
+
+--J'attends! murmura-t-elle.
+
+Et ses gentilshommes fremissaient a ses cotes.
+
+Enfin Bussy, qui avait employe pres d'une demi-heure a sermonner le
+duc et a lui forger cent raisons d'Etat, toutes plus peremptoires les
+unes que les autres, Bussy se decida. Il fit seller son cheval avec
+force caparacons, choisit cinq gentilshommes des plus desagreables a
+la reine mere, et, se placant a leur tete, alla, d'un pas de recteur,
+au-devant de Sa Majeste.
+
+Catherine commencait a se fatiguer, non pas d'attendre, mais de
+mediter des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.
+
+Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un genie
+rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir
+quiconque le delivrerait dans les dix premiers siecles de sa
+captivite; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui
+briserait le couvercle du vase.
+
+Catherine en etait la. Elle s'etait promis d'abord de gracieuser les
+gentilshommes qui s'empresseraient de venir a sa rencontre. Ensuite
+elle fit voeu d'accabler de sa colere celui qui se presenterait le
+premier.
+
+Bussy parut tout empanache a la barriere, et regarda vaguement, comme
+un factionnaire nocturne qui ecoute plutot qu'il ne voit.
+
+--Qui vive? cria-t-il.
+
+Catherine s'attendait au moins a des genuflexions; son gentilhomme la
+regarda pour connaitre ses volontes.
+
+--Allez, dit-elle, allez encore a la barriere; on crie: "Qui vive!"
+Repondez, monsieur, c'est une formalite....
+
+Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.
+
+--C'est madame la reine mere, dit-il, qui vient visiter la bonne ville
+d'Angers.
+
+--Fort bien, monsieur, repliqua Bussy; veuillez tourner a gauche, a
+quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.
+
+--La poterne! s'ecria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour
+Sa Majeste!
+
+Bussy n'etait plus la pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous
+cape, il s'etait dirige vers l'endroit ou, d'apres ses instructions,
+devait descendre Sa Majeste la reine mere.
+
+--Votre Majeste a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La
+poterne!
+
+--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par la, puisque c'est par
+la qu'on entre.
+
+Et l'eclair de son regard fit palir le maladroit qui venait de
+s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposee a sa souveraine.
+
+Le cortege tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.
+
+Bussy, a pied, l'epee nue a la main, s'avanca au dehors de la petite
+porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui
+les plumes des chapeaux balayaient la terre.
+
+--Soit, Votre Majeste, la bienvenue dans Angers, dit-il.
+
+Il avait a ses cotes des tambours qui ne battirent pas, et des
+hallebardiers qui ne quitterent pas le port d'armes.
+
+La reine descendit de litiere, et, s'appuyant sur le bras d'un
+gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, apres avoir
+repondu ce seul mot:
+
+--Merci, monsieur de Bussy.
+
+C'etait toute la conclusion des meditations qu'on lui avait laisse le
+temps de faire.
+
+Elle avancait, la tete haute. Bussy la prevint tout a coup et l'arreta
+meme par le bras.
+
+--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majeste se
+heurterait.
+
+--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la
+premiere fois que j'entre ainsi dans une ville.
+
+Ces paroles, prononcees avec un naturel parfait, avaient pour les
+courtisans habiles un sens, une profondeur et une portee qui firent
+reflechir plus d'un assistant, et Bussy lui-meme se tordit la
+moustache en regardant de cote.
+
+--Tu as ete trop loin, lui dit Livarot a l'oreille.
+
+--Bah! laisse donc, repliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien
+d'autres.
+
+On hissa la litiere de Sa Majeste par-dessus le mur avec un palan, et
+elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses
+amis remonterent a cheval escortant des deux cotes la litiere.
+
+--Mon fils! dit tout a coup Catherine; je ne vois pas mon fils
+d'Anjou!
+
+Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui etaient arraches par une
+irresistible colere. L'absence de Francois en un pareil moment etait
+le comble de l'insulte.
+
+--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majeste ne
+peut douter que Son Altesse ne se fut empressee de faire elle-meme les
+honneurs de _sa_ ville.
+
+Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.
+
+--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'ecria-t-elle. Ah! messieurs,
+hatons-nous... est-il bien soigne, au moins?
+
+--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise
+comme pour savoir si reellement dans cette femme il y avait une mere.
+
+--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine apres une pause qu'elle
+employa utilement a passer la revue de tous les gentilshommes.
+
+--Oui, certes, madame, oui.
+
+Les levres de Catherine se pincerent.
+
+--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.
+
+--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette a ces
+indispositions subites.
+
+--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?
+
+--Mon Dieu, oui, madame.
+
+On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le
+passage de la litiere.
+
+Bussy courut devant par les montees, et, entrant tout essouffle chez
+le duc:
+
+--La voici, dit-il... Gare!
+
+--Est-elle furieuse?
+
+--Exasperee.
+
+--Elle se plaint?
+
+--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.
+
+--Qu'a dit le peuple?
+
+--Le peuple n'a pas sourcille; il regarde cette femme avec une muette
+frayeur: s'il ne la connait pas, il la devine.
+
+--Et elle?
+
+--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.
+
+--Diable!
+
+--C'est ce que j'ai pense, oui, monseigneur. Diable, jouez serre!
+
+--Nous nous maintenons a la guerre, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez
+encore que cinq.
+
+--Bah! tu me crois donc bien faible?... Etes-vous tous la? Pourquoi
+Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.
+
+--Je le crois a Meridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.
+
+--Sa Majeste la reine mere! cria l'huissier au seuil de la chambre.
+
+Et aussitot Catherine parut, bleme et vetue de noir, selon sa coutume.
+
+Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec
+une agilite qu'on n'aurait pas soupconnee en ce corps use par l'age,
+Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.
+
+--Elle va l'etouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!
+
+Elle fit plus, elle pleura.
+
+--Mefions-nous, dit Antraguet a Riberac, chaque larme sera payee un
+muid de sang.
+
+Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy
+fit un signe, et les assistants s'eloignerent. Lui, comme s'il etait
+chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.
+
+--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens,
+mon cher monsieur de Bussy? dit tout a coup Catherine. Apres mon fils,
+c'est vous qui etes notre ami le plus cher, et maitre du logis,
+n'est-ce pas? je vous demande cette grace.
+
+Il n'y avait pas a hesiter.
+
+--Je suis pris, pensa Bussy.
+
+--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire a Votre Majeste, je
+m'en y vais.
+
+--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au
+Louvre, je vais revenir.
+
+Et il sortit, sans avoir pu adresser meme un signe au duc. Catherine
+s'en defiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.
+
+Catherine chercha tout d'abord a savoir si son fils etait malade ou
+feignait seulement la maladie. Ce devait etre toute la base de ses
+operations diplomatiques.
+
+Mais Francois, en digne fils d'une pareille mere, joua miraculeusement
+son role. Elle avait pleure, il eut la fievre.
+
+Catherine, abusee, le crut malade; elle espera donc avoir plus
+d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle
+combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et a
+tel point, qu'il s'en etonna et en demanda la raison.
+
+--Vous avez couru un si grand danger, repliqua-t-elle, mon enfant!
+
+--En me sauvant du Louvre, ma mere?
+
+--Oh! non pas, apres vous etre sauve.
+
+--Comment cela?
+
+--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse evasion....
+
+--Eh bien?....
+
+--Etaient vos plus cruels ennemis....
+
+--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.
+
+--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'eternel fleau de
+notre race... Je le reconnais bien.
+
+--Ah! ah! s'ecria Francois, elle le sait.
+
+--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout
+gagne?
+
+--C'est impossible, repliqua-t-il, on vous trompe, ma mere.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il n'est pour rien dans mon evasion, et qu'y fut-il pour
+quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je
+n'ai vu le roi de Navarre.
+
+--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit
+Catherine sentant que le coup n'avait pas porte.
+
+--Quoi encore, ma mere? repliqua-t-il en regardant souvent dans son
+alcove la tapisserie qui s'agitait derriere la reine.
+
+Catherine s'approcha de Francois, et d'une voix qu'elle s'efforcait de
+rendre epouvantee:
+
+--La colere du roi! fit-elle, cette furieuse colere qui vous menace!
+
+--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frere
+est dans une furieuse colere, je le crois; mais je suis sauf.
+
+--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus
+audacieux.
+
+La tapisserie trembla.
+
+--J'en suis sur, repondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne
+mere, que vous etes venue vous-meme me l'annoncer.
+
+--Comment cela? dit Catherine inquiete de ce calme.
+
+--Parce que, continua-t-il apres un nouveau regard a la cloison, si
+vous n'aviez ete chargee que de m'apporter ces menaces, vous ne
+fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hesite a me
+fournir un otage tel que Votre Majeste.
+
+Catherine effrayee leva la tete.
+
+--Un otage, moi! dit-elle.
+
+--Le plus saint et le plus venerable de tous, repliqua-t-il en
+souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup
+d'oeil triomphant adresse a la boiserie.
+
+Catherine laissa tomber ses bras, comme ecrasee; elle ne pouvait
+deviner que Bussy, par une porte secrete, surveillait son maitre et le
+tenait en echec sous son regard, depuis le commencement de
+l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit a chaque
+hesitation.
+
+--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous
+apporte, vous avez parfaitement raison.
+
+--J'ecoute, ma mere, dit Francois, vous savez avec quel respect; je
+crois que nous commencons a nous entendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.
+
+
+Catherine avait eu, dans cette premiere partie de l'entretien, un
+desavantage visible. Ce genre d'echecs etait si peu prevu, et surtout
+si inaccoutume, qu'elle se demandait si son fils etait aussi decide
+dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit evenement
+changea tout a coup la face des choses.
+
+On a vu des batailles aux trois quarts perdues etre gagnees par un
+changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un
+double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes
+machines.
+
+Bussy etait, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret,
+aboutissant a l'alcove de M. le duc d'Anjou, place de facon a n'etre
+vu que du prince; de sa cachette, il passait la tete par une fente de
+la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa
+cause.
+
+Sa cause, comme on le comprend, etait la guerre a tout prix: il
+fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller
+ainsi le mari et visiter la femme.
+
+Cette politique, extremement simple, compliquait cependant au plus
+haut degre toute la politique de France; aux grands effets les petites
+causes.
+
+Voila pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes,
+avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils
+effrayants enfin, Bussy poussait son maitre a la ferocite. Le duc, qui
+avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement
+on ne peut plus feroce.
+
+Catherine etait donc battue sur tous les points et ne songeait plus
+qu'a faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit evenement, presque
+aussi inattendu que l'entetement de M. le duc d'Anjou, vint a sa
+rescousse.
+
+Tout a coup, au plus vif de la conversation de la mere et du fils, au
+plus fort de la resistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer
+par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la
+conversation, il porta, sans se retourner, la main a l'endroit
+sollicite, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet,
+il trouva un bras, et apres le bras une epaule, et apres l'epaule un
+homme.
+
+Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.
+
+L'homme etait Remy.
+
+Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il
+attira doucement son maitre dans la chambre voisine.
+
+--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte tres-impatient, et pourquoi
+me derange-t-on dans un pareil moment?
+
+--Une lettre, dit tout bas Remy.
+
+--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une
+conversation aussi importante que celle que je faisais avec
+monseigneur le duc d'Anjou!
+
+Remy ne parut aucunement desarconne par cette boutade.
+
+--Il y a lettre et lettre, dit-il.
+
+--Sans doute, pensa Bussy; d'ou vient cela?
+
+--De Meridor.
+
+--Oh! fit vivement Bussy, de Meridor! Merci, mon bon Remy, merci!
+
+--Je n'ai donc plus tort?
+
+--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Ou est cette lettre?
+
+--Ah! voila ce qui m'a fait juger qu'elle etait de la plus haute
+importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'a vous seul.
+
+--Il a raison. Est-il la?
+
+--Oui.
+
+--Amene-le.
+
+Remy ouvrit une porte et fit signe a une espece de palefrenier de
+venir a lui.
+
+--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.
+
+--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.
+
+Et il lui mit une demi-pistole dans la main.
+
+--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la
+lettre.
+
+--Et c'est elle qui te l'a remise!
+
+--Non, pas elle, lui.
+
+--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'ecriture.
+
+--M. de Saint-Luc!
+
+--Ah! ah!
+
+Bussy avait pali legerement; car, a ce mot: _lui_, il avait cru qu'il
+etait question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le
+privilege de faire palir Bussy chaque fois que Bussy pensait a lui.
+
+Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette emotion
+que tout individu doit craindre de manifester quand il recoit une
+lettre importante, et qu'il n'est pas Cesar Borgia, Machiavel,
+Catherine de Medicis ou le diable.
+
+Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car a peine
+eut-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta
+au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pale qu'il
+etait, il devint pourpre, resta un instant etourdi, et, sentant qu'il
+allait tomber, fut force de se laisser aller sur un fauteuil pres de
+la fenetre.
+
+--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait
+produit la lettre qu'il apportait.
+
+Et il le poussa par les epaules.
+
+Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et
+il avait peur qu'on ne lui reprit sa demi-pistole.
+
+Remy revint au comte, et le secouant par le bras:
+
+--Mordieu! s'ecria-t-il, repondez-moi a l'instant meme; ou, par saint
+Esculape, je vous saigne des quatre membres.
+
+Bussy se releva; il n'etait plus rouge, il n'etait plus etourdi, il
+etait sombre..
+
+--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.
+
+Et il tendit la lettre a Remy. Remy lut avidement.
+
+--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de
+Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expedier
+une ame en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas a deux fois.
+
+--C'est incroyable! balbutia Bussy.
+
+--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre
+position changee du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une
+comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche
+comme Ambroise Pare.
+
+--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.
+
+--Il me semble, repondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose a faire
+pour cela, et qu'elle l'etait deja plus qu'elle n'etait celle de son
+mari.
+
+--Monsoreau mort!
+
+--Mort! repeta le Baudoin, c'est ecrit.
+
+--Oh! il me semble que je fais un reve, Remy. Quoi! je ne verrai plus
+cette espece de spectre, toujours pret a se dresser entre moi et le
+bonheur? Remy, nous nous trompons,
+
+--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombe
+sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort!
+J'avais deja remarque qu'il etait tres-dangereux de tomber sur des
+coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les
+femmes.
+
+--Mais alors, dit Bussy, sans ecouter toutes les faceties de Remy, et
+suivant seulement les detours de sa pensee, qui se tordait en tous
+sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester a
+Meridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part,
+quelque part ou elle puisse oublier.
+
+--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on
+oublie assez bien a Paris.
+
+--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des
+Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons
+obscurement, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage
+pour nous ne sera que le lendemain des felicites de la veille.
+
+--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller a Paris....
+
+--Eh bien!
+
+--Il nous faut quelque chose.
+
+--Quoi?
+
+--Il nous faut la paix en Anjou.
+
+--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu
+et perdu inutilement!
+
+--Cela veut dire que vous allez monter a cheval et courir a Meridor.
+
+--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis
+invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma
+presence serait presque inconvenante.
+
+--Comment la verrai-je? me presenterai-je au chateau?
+
+--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-etre se promenera-t-elle la
+en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'apercois pas, va au
+chateau.
+
+--Que lui dirai-je?
+
+--Que je suis a moitie fou.
+
+Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'experience lui avait
+appris a compter comme sur un autre lui-meme, il courut reprendre sa
+place dans le corridor a l'entree de l'alcove derriere la tapisserie.
+
+Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que
+sa presence lui avait fait perdre.
+
+--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une
+mere ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.
+
+--Vous voyez pourtant, ma mere, repondit le duc d'Anjou, que cela
+arrive quelquefois.
+
+--Jamais quand elle le veut.
+
+--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui,
+satisfait de cette fiere parole, chercha Bussy pour en etre recompense
+par un coup d'oeil approbateur.
+
+--Mais je le veux! s'ecria Catherine; entendez-vous bien, Francois? je
+le veux.
+
+Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les
+paroles etaient imperatives et la voix etait presque suppliante.
+
+--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.
+
+--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront
+aises pour arriver a ce but.
+
+--Ah! ah! fit Francois. Diable!
+
+--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous?
+parlez! commandez!
+
+--Oh! ma mere! dit Francois presque embarrasse d'une si complete
+victoire, qui ne lui laissait pas la faculte d'etre un vainqueur
+rigoureux.
+
+--Ecoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous
+ne cherchez pas a noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce
+n'est pas possible. Vous n'etes ni un mauvais Francais ni un mauvais
+frere.
+
+--Mon frere m'a insulte, madame, et je ne lui dois plus rien; non,
+rien comme a mon frere, rien comme a mon roi.
+
+--Mais moi, Francois, moi! vous n'avez pas a vous en plaindre, de moi?
+
+--Si fait, madame, car vous m'avez abandonne, vous! reprit le duc en
+pensant que Bussy etait toujours la et pouvait l'entendre comme par le
+passe.
+
+--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien!
+soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-egorger
+ses enfants.
+
+Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de
+mourir.
+
+--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'ecria
+Francois qui n'avait pas le coeur navre du tout.
+
+Catherine fondit en larmes.
+
+Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours
+des regards inquiets du cote de l'alcove.
+
+--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos pretentions au moins,
+que nous sachions a quoi nous en tenir.
+
+--Que voulez-vous vous-meme? voyons, ma mere, dit Francois; parlez, je
+vous ecoute.
+
+--Je desire que vous reveniez a Paris, cher enfant, je desire que vous
+rentriez a la cour du roi votre frere, qui vous tend les bras.
+
+--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend
+les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.
+
+--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mere,
+sur le sang de notre Seigneur Jesus-Christ (Catherine se signa), vous
+serez recu par le roi, comme si c'etait vous qui fussiez le roi, et
+lui le duc d'Anjou.
+
+Le duc regardait obstinement du cote de l'alcove.
+
+--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous
+d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?
+
+--Eh! madame, votre fils m'en a donne, et des gardes d'honneur meme,
+puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.
+
+--Voyons, ne me repondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera,
+vous les choisirez vous-meme; vous aurez un capitaine, s'il le faut,
+et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.
+
+Le duc, ebranle par cette derniere offre, a laquelle il devait penser
+que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcove, tremblant de
+rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grincant dans
+l'ombre. Mais, o surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux,
+et applaudissant par de nombreuses approbations de tete.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? se demandat-il; Bussy ne voulait-il
+donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors,
+dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-meme, je dois donc accepter?
+
+--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des epaules et de la tete.
+
+--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir a
+Paris?
+
+--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui
+allait toujours en croissant.
+
+--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si
+difficile de revenir a Paris?
+
+--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous etions
+convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me
+conseille la paix et les embrassades.
+
+--Eh bien! demanda Catherine avec anxiete, que repondez-vous?
+
+--Ma mere, je reflechirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec
+Bussy de cette contradiction, et demain....
+
+--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagne la bataille.
+
+--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-etre raison.
+
+Et tous deux se separerent apres s'etre embrasses.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI
+ETAIT UNE PREUVE QU'IL N'ETAIT PAS TOUT A FAIT MORT.
+
+
+Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare.
+Remy s'avouait cela a lui-meme, tout en courant sur un des meilleurs
+chevaux des ecuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il
+venait, sur ce point, apres M. de Monsoreau; force lui avait donc ete
+d'en prendre un autre.
+
+--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin a lui-meme; et, de son
+cote, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voila pourquoi
+je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur
+pour deux.
+
+Puis il ajoutait, en respirant a pleine poitrine:
+
+--En verite, je crois que mon coeur n'est plus assez large.
+
+Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je
+vais faire a madame Diane.
+
+Si elle est gourmee, ceremonieuse, funebre, des salutations, des
+reverences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des
+pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'executerai a
+moi tout seul.
+
+Quant a M. de Saint-Luc, s'il est encore au chateau, ce dont je doute,
+un vivat et des actions de graces en latin. Il ne sera pas funebre,
+lui, j'en suis sur....
+
+Ah! j'approche.
+
+En effet, le cheval, apres avoir pris a gauche, puis a droite, apres
+avoir suivi le sentier fleuri, apres avoir traverse le taillis et la
+haute futaie, etait entre dans le fourre qui conduisait a la muraille.
+
+--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand
+veneur; ceux sur lesquels il est tombe ne pouvaient pas etre plus
+beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!
+
+Remy approchait de plus en plus de la muraille.
+
+Tout a coup le cheval s'arreta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe;
+Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas a ce temps
+d'arret, faillit sauter par-dessus la tete de Mithridate.
+
+C'etait ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et
+place de Roland.
+
+Remy, que la pratique avait fait ecuyer sans peur, mit ses eperons
+dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il
+avait sans doute recu ce nom a cause de la ressemblance que son
+caractere obstine presentait avec celui du roi du Pont.
+
+Remy, etonne, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle
+arretait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de
+sang, que peu a peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se
+couronnait d'une petite mousse rose.
+
+--Tiens! s'ecria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc
+aurait transperce M. de Monsoreau?
+
+Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.
+
+A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un
+corps qui paraissait plus roide encore.
+
+Les jambes etaient allongees, le corps etait adosse a la muraille.
+
+--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons,
+si la veuve le laisse ainsi expose aux corbeaux et aux vautours, c'est
+bon signe pour nous, et l'oraison funebre se fera en pirouettes, en
+ronds de jambe et en polonaise.
+
+Et Remy, ayant mis pied a terre, fit quelques pas en avant dans la
+direction du corps.
+
+--C'est drole! dit-il, le voila mort ici, parfaitement mort, et
+cependant le sang est la-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de
+la-bas ici, ou plutot ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charite meme,
+l'aura adosse a ce mur pour que le sang ne lui portat point a la tete.
+Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace;
+mort roide, la, une, deux!
+
+Et Remy passa dans le vide un degagement avec son doigt.
+
+Tout a coup, il recula stupide, et la bouche beante: les deux yeux
+qu'il avait vu ouverts s'etaient refermes, et une paleur, plus livide
+encore que celle qui l'avait frappe d'abord, s'etait etendue sur la
+face du defunt.
+
+Remy devint presque aussi pale que M. de Monsoreau; mais, comme il
+etait medecin, c'est-a-dire passablement materialiste, il marmotta en
+se grattant le bout du nez:
+
+--_Credere portentis mediocre_. S'il a ferme les yeux, c'est qu'il
+n'est pas mort.
+
+Et comme, malgre son materialisme, la position etait desagreable,
+comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il
+n'etait convenable, il s'assit ou plutot il se laissa glisser au pied
+de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face a face avec le cadavre.
+
+--Je ne sais pas trop, se dit-il, ou j'ai lu qu'apres la mort il se
+produisait certains phenomenes d'action, qui ne decelent qu'un
+affaissement de la matiere, c'est-a-dire un commencement de
+corruption.
+
+Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie meme apres sa mort;
+c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermes
+tout de bon, mais encore la paleur a augmente, _color albus, chroma
+chloron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Ciceron qui etait
+un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il
+est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon epee d'un
+pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien
+trepasse.
+
+Et Remy se disposait a faire cette charitable epreuve; deja meme il
+portait la main a son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent
+de nouveau.
+
+Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa
+comme mu par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.
+
+Cette fois les yeux du mort resterent ecarquilles.
+
+--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous
+voila dans une belle position.
+
+Alors une pensee se presenta naturellement a l'esprit du jeune homme.
+
+--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.
+
+Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effare,
+qu'on eut dit qu'il pouvait lire dans l'ame de ce passant de quelle
+nature etaient ses intentions.
+
+--Fi! s'ecria tout a coup Remy, fi! la hideuse pensee. Dieu m'est
+temoin que, s'il etait la tout droit, sur ses jambes, brandissant sa
+rapiere, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est
+maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un
+crime, ce serait une infamie.
+
+--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.
+
+--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis medecin, et,
+par consequent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui
+souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque
+le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la meme
+espece,--_genus homo._
+
+--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis
+l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de medecin.
+
+--Au secours! repeta le blesse.
+
+--Me voila, dit Remy.
+
+--Allez me chercher un pretre, un medecin.
+
+--Le medecin est tout trouve, et peut-etre vous dispensera-t-il du
+pretre.
+
+--Le Haudoin! s'ecria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel
+hasard?
+
+Comme on le voit, M. de Monsoreau etait fidele a son caractere; dans
+son agonie il se defiait et interrogeait.
+
+Remy comprit toute la portee de cette interrogation. Ce n'etait pas un
+chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire.
+La question etait donc presque naturelle.
+
+--Comment etes-vous ici? redemanda Monsoreau, a qui les soupcons
+rendaient quelque force.
+
+--Pardieu! repondit le Haudoin, parce qu'a une lieue d'ici j'ai
+rencontre M. de Saint-Luc.
+
+--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blemissant de douleur et de
+colere a la fois.
+
+--Alors il m'a dit: "Remy, courez dans le bois, et, a l'endroit appele
+le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort."
+
+--Mort! repeta Monsoreau.
+
+--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour
+cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous etes vaincu.
+
+--Et maintenant, dites-moi, vous parlez a un homme, ne craignez donc
+rien, dites-moi, suis-je blesse mortellement?
+
+--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais
+tacher, voyons.
+
+Nous avons dit que la conscience du medecin l'avait emporte sur le
+devouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec
+toutes les precautions d'usage, il lui enleva son manteau, son
+pourpoint et sa chemise.
+
+L'epee avait penetre au-dessus du teton droit, entre la sixieme et la
+septieme cote.
+
+--Hum! fit Remi, souffrez-vous beaucoup?
+
+--Pas de la poitrine, du dos.
+
+--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?
+
+--Au-dessous de l'omoplate.
+
+--Le fer aura rencontre un os, fit Remy: de la la douleur.
+
+Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siege
+d'une souffrance plus vive.
+
+--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontre du tout,
+et il est entre comme il est sorti. Peste! le joli coup d'epee,
+monsieur le comte; a la bonne heure, il y a plaisir a soigner les
+blesses de M. de Saint-Luc. Vous etes troue a jour, mon cher monsieur.
+
+Monsoreau s'evanouit; mais Remy ne s'inquieta point de cette
+faiblesse.
+
+--Ah! voila, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit etre.
+Il tata les mains et les jambes: froides aux extremites. Il appliqua
+l'oreille a la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa
+doucement dessus: matite du son. Diable, diable, le veuvage de madame
+Diane pourrait bien n'etre qu'une affaire de chronologie.
+
+En ce moment, une legere mousse rougeatre et rutilante vint humecter
+les levres du blesse.
+
+Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il
+dechira une bande de la chemise du blesse, et lui comprima le bras.
+
+--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane
+n'est peut-etre pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il
+coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma
+foi! on est medecin avant tout.
+
+Le sang, en effet, apres avoir, pour ainsi dire, hesite un instant,
+venait de jaillir de la veine; presque en meme temps qu'il se faisait
+jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.
+
+--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout etait fini.
+
+--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est meme possible....
+
+--Que j'en rechappe.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez,
+ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne
+en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil,
+elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrete. Ah!
+c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. La!
+attendez, que j'essuie vos levres.
+
+Et Remy passa un mouchoir sur les levres du comte.
+
+--D'abord, dit le blesse, j'ai crache le sang a pleine bouche.
+
+--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voila deja l'hemorrhagie
+arretee. Bon! cela va bien, ou plutot tant pis!
+
+--Comment! tant pis?
+
+--Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je
+veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le
+bonheur de vous guerir.
+
+--Comment! vous avez peur?
+
+--Oui, je m'entends.
+
+--Vous croyez donc que j'en reviendrai?
+
+--Helas!
+
+--Vous etes un singulier docteur, monsieur Remy.
+
+--Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons.
+
+Remy venait d'arreter la saignee: il se leva.
+
+--Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte.
+
+--Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est
+pas l'embarras, je devrais bien plutot lui donner le conseil de crier.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Heureusement. Maintenant vous voila panse.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je vais au chateau chercher du renfort.
+
+--Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps?
+
+--Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement;
+tachez de ne pas tousser, ne derangeons pas ce precieux caillot.
+Quelle est la maison la plus voisine?
+
+--Le chateau de Meridor.
+
+--Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite
+ignorance.
+
+--Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou
+suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille.
+
+--Bien, j'y cours.
+
+--Merci, homme genereux! s'ecria Monsoreau.
+
+--Si tu savais, en effet, a quel point je le suis, balbutia Remy, tu
+me remercierais bien davantage.
+
+Et, remontant sur son cheval, il se lanca au galop dans la direction
+indiquee.
+
+Au bout de cinq minutes, il arriva au chateau, dont tous les
+habitants, empresses et remuants comme des fourmis dont on a force la
+demeure, cherchaient dans les fourres, dans les retraits, dans les
+dependances, sans pouvoir trouver la place ou gisait le corps de leur
+maitre: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donne une
+fausse adresse.
+
+Remy tomba comme un meteore au milieu d'eux et les entraina sur ses
+pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de
+Monsoreau ne put s'empecher de le regarder avec surprise.
+
+Une pensee bien secrete, bien voilee, apparut a son esprit, et, dans
+une seconde, elle ternit l'angelique purete de cette ame.
+
+--Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que
+Remy s'eloignait emportant civiere, charpie, eau fraiche, enfin toutes
+les choses necessaires au pansement.
+
+Esculape lui-meme n'eut pas fait plus avec ses ailes de divinite.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MERIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU
+DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE
+MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI.
+
+
+Aussitot l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mere, le premier
+s'etait empresse d'aller trouver Bussy pour connaitre la cause de cet
+incroyable changement qui s'etait fait en lui.
+
+Bussy, rentre chez lui, lisait pour la cinquieme fois la lettre de
+Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus
+agreables.
+
+De son cote, Catherine, retiree chez elle, faisait venir ses gens, et
+commandait ses equipages pour un depart qu'elle croyait pouvoir fixer
+au lendemain ou au surlendemain au plus tard.
+
+Bussy recut le prince avec un charmant sourire.
+
+--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine
+de passer chez moi?
+
+--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.
+
+--A moi?
+
+--Oui, a toi.
+
+--J'ecoute, monseigneur.
+
+--Comment! s'ecria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap
+contre les suggestions de ma mere, et de soutenir vaillamment le choc;
+je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont
+emousses sur moi, tu viens me dire: "Otez votre cuirasse, monseigneur;
+otez-la."
+
+--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce
+que j'ignorais dans quel but etait venue madame Catherine. Mais
+maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et
+pour la plus grande fortune de Votre Altesse....
+
+--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus
+grande fortune; comment comprends-tu donc cela?
+
+--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher
+de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent
+certaines personnes, que vous songiez a devenir roi de France.
+
+Le duc regarda sournoisement Bussy.
+
+--Quelques-uns vous le conseilleront peut-etre, monseigneur, dit le
+jeune homme; mais ceux-la, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels
+ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous
+en debarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se
+trompent.
+
+Le duc fit la grimace.
+
+--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos
+reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions
+de livres, des alliances a l'etranger; et puis, enfin, voulez-vous
+aller contre votre seigneur?
+
+--Monseigneur ne s'est pas gene d'aller contre moi, dit le duc.
+
+--Ah! si vous le prenez sur ce pied-la, vous avez raison;
+declarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de
+France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si
+vous grandissez, je grandirai avec vous.
+
+--Qui te parle d'etre roi de France? repartit aigrement le duc; tu
+discutes la une question que jamais je n'ai propose a personne de
+resoudre, pas meme a moi.
+
+--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion
+entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.
+
+--Nous sommes d'accord?
+
+--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de
+gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit
+signee, un subside a l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous
+le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage a rien. De cette facon,
+nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons...
+Dieu sait ou!
+
+--Mais, une fois a Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois
+qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.
+
+--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de
+vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mere?
+
+--Elle m'a offert bien des choses.
+
+--Je comprends, cela vous inquiete?
+
+--Oui.
+
+--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de
+gardes, cette compagnie fut-elle commandee par Bussy.
+
+--Sans doute elle a offert cela.
+
+--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre
+capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Riberac
+enseigne. Laissez-nous a nous quatre composer cette compagnie comme
+nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte a vos talons,
+si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous
+passerez, meme le roi.
+
+--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.
+
+--Songez-y, monseigneur.
+
+--Oui; mais que lisais-tu la si attentivement, quand je suis arrive?
+
+--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.
+
+--Une lettre.
+
+--Qui vous interesse encore plus que moi; ou diable avais-je donc la
+tete de ne pas vous la montrer tout de suite.
+
+--C'est donc une grande nouvelle.
+
+--Oh! mon Dieu oui, et meme une triste nouvelle: M. de Monsoreau est
+mort.
+
+--Plait-il! s'ecria le duc avec un mouvement si marque de surprise,
+que Bussy, qui avait les yeux fixes sur le prince, crut, au milieu de
+cette surprise, remarquer une joie extravagante.
+
+--Mort, monseigneur.
+
+--Mort, M. de Monsoreau?
+
+--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?
+
+--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout a coup.
+
+--C'est selon. Si l'on vous tue.
+
+--Il a donc ete tue?
+
+--Il parait que oui.
+
+--Par qui?
+
+--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.
+
+--Ah! ce cher Saint-Luc, s'ecria le prince.
+
+--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher
+Saint-Luc!
+
+--Il est des amis de mon frere, dit le duc, et, du moment ou nous nous
+reconcilions, les amis de mon frere sont les miens.
+
+--Ah! monseigneur, a la bonne heure, et je suis charme de vous voir
+dans de pareilles dispositions.
+
+--Et tu es sur....?
+
+--Dame! aussi sur qu'on peut l'etre. Voici un billet de Saint-Luc qui
+m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incredule que vous, et
+que je doutais, monseigneur, j'ai envoye mon chirurgien Remy, pour
+constater le fait, et presenter mes compliments de condoleance au
+vieux baron.
+
+--Mort! Monsoreau mort! repeta le duc d'Anjou; mort _tout seul._
+
+--Le mot lui echappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait echappe.
+Tous deux etaient d'une effroyable naivete.
+
+--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui
+l'a tue.
+
+--Oh! je m'entends, dit le duc.
+
+--Monseigneur l'avait-il par hasard donne a tuer par un autre? demanda
+Bussy.
+
+--Ma foi non, et toi.
+
+--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire
+faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis oblige de la
+faire moi-meme.
+
+--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.
+
+--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, a ce pauvre
+comte?
+
+--Non, c'est toi qui lui en voulais.
+
+--Moi, c'etait tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en
+rougissant malgre lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part
+de Votre Altesse, une affreuse humiliation.
+
+--Tu t'en souviens encore?
+
+--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont
+il etait le serviteur, l'ami, l'ame damnee....
+
+--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui
+devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.
+
+--Seller les chevaux, et pourquoi faire?
+
+--Pour aller a Meridor, je veux faire mes compliments de condoleance a
+madame Diane. D'ailleurs, cette visite etait projetee depuis
+longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais
+je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi,
+mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui.
+
+--Ma foi, se dit Bussy en lui-meme, a present que le Monsoreau est
+mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu
+m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la defendrai bien tout
+seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons
+de l'occasion.
+
+Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.
+
+Un quart d'heure apres, tandis que Catherine dormait ou feignait de
+dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix
+gentilshommes, montes sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers
+Meridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe
+fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.
+
+A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du chateau vint
+au bord du fosse demander le nom des visiteurs.
+
+--Le duc d'Anjou! cria le prince.
+
+Aussitot le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit
+accourir tous les serviteurs au pont-levis.
+
+Bientot ce fut une course rapide dans les appartements, dans les
+corridors et sur les perrons; les fenetres des tourelles s'ouvrirent;
+on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron
+parut au seuil, tenant a la main les clefs de son chateau.
+
+--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regrette, dit le duc; vois
+donc, Bussy, comme tous ces gens-la ont des figures naturelles.
+
+Une femme parut sur le perron.
+
+--Ah! voila la belle Diane, s'ecria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?
+
+--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais,
+ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.
+
+Diane sortait en effet de la maison, mais immediatement derriere Diane
+sortait une civiere, sur laquelle, couche, l'oeil brillant de fievre
+ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable a un
+sultan des Indes sur son palanquin qu'a un mort sur sa couche funebre.
+
+--Oh! oh! Qu'est ceci? s'ecria le duc, s'adressant a son compagnon,
+devenu plus blanc que le mouchoir a l'aide duquel il essayait d'abord
+de dissimuler son emotion.
+
+--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un
+violent effort, sa main en l'air.
+
+--Tout beau! fit une voix derriere lui, vous allez rompre le caillot.
+
+--C'etait Remy, qui, fidele jusqu'au bout a son role de medecin,
+faisait au blesse cette prudente recommandation.
+
+Les surprises ne durent pas longtemps a la cour, sur les visages du
+moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupefaction en
+sourire.
+
+--Oh! mon cher comte, s'ecria-t-il, quelle heureuse surprise!
+Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous etiez mort?
+
+--Venez, venez, monseigneur, dit le blesse, venez, que je baise la
+main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort,
+mais encore j'en rechapperai, je l'espere, pour vous servir avec plus
+d'ardeur et de fidelite que jamais.
+
+Quant a Bussy, qui n'etait ni prince ni mari, ces deux positions
+sociales ou la dissimulation est de premiere necessite, il sentait une
+sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce
+tresor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal a voir, si pres de
+son possesseur.
+
+--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son
+Altesse, recevez tous mes remerciments, car c'est presque a vous que
+je dois la vie.
+
+--Comment! a moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le
+raillait.
+
+--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est
+pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui
+levait des bras desesperes au ciel, et qui eut voulu se cacher dans
+les entrailles de la terre; c'est a lui que mes amis doivent de me
+posseder encore.
+
+Et, malgre les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il
+gardat le silence, et que lui prenait pour des recommandations
+hygieniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse,
+l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.
+
+Le duc fronca le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression
+effrayante.
+
+Le pauvre garcon, cache derriere Monsoreau, se contenta de repliquer
+par un geste qui voulait dire:
+
+--Helas! ce n'est point ma faute.
+
+--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouve un
+jour mourant comme il m'a trouve moi-meme. C'est un lien d'amitie
+entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau
+aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme
+lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur.
+
+Bussy crut remarquer que l'eclair qui avait un instant brille en
+prononcant ces paroles dans l'oeil fievreux du comte etait a l'adresse
+de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.
+
+--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main a
+Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que
+nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire a etre
+un sejour de benedictions et de joie. Quant a vous, Monsoreau,
+reposez-vous; le repos sied aux blesses.
+
+--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez
+Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera a
+Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et,
+partout ou vous irez, j'irai.
+
+Pour le coup, on eut cru que le duc demelait la veritable pensee du
+comte, car il quitta la main de Diane.
+
+Des lors Monsoreau respira.
+
+--Approchez d'elle, dit tout bas Remy a l'oreille de Bussy.
+
+Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la
+main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.
+
+--Voila bien du changement, monsieur le comte, dit Diane a demi-voix.
+
+--Helas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!
+
+Il va sans dire que le baron deploya, a l'egard du prince et des
+gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale
+hospitalite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DU DESAGREMENT DES LITIERES TROP LARGES ET DES PORTES TROP ETROITES.
+
+
+Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau
+lui donnait une liberte dont il se fut bien garde de ne point user.
+Les jaloux ont ce privilege qu'ayant rudement fait la guerre pour
+conserver leur bien ils ne sont point epargnes, quand une fois les
+braconniers ont mis le pied sur leurs terres.
+
+--Madame, disait Bussy a Diane, je suis en verite le plus miserable
+des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseille au prince de
+retourner a Paris et de s'accommoder avec sa mere; il a consenti, et
+voila que vous restez en Anjou.
+
+--Oh! Louis, repondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts
+effiles la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux?
+Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe
+comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous?
+
+--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et
+voila pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort a plaindre.
+Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je
+retourne a Paris, a cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et
+je me sens lache.
+
+Diane regarda Bussy; tant de douleur eclatait dans ses yeux, qu'elle
+baissa la tete et qu'elle se prit a reflechir.
+
+Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains
+jointes.
+
+--Eh bien! dit tout a coup Diane, vous irez a Paris, Louis, et moi
+aussi.
+
+--Comment! s'ecria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?
+
+--Je le quitterais, repondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non,
+croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.
+
+--Blesse, malade comme il est, impossible!
+
+--Il viendra, vous dis-je.
+
+Et aussitot, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince,
+lequel repondait de fort mauvaise humeur a Monsoreau, dont Riberac,
+Antraguet et Livarot entouraient la litiere.
+
+A l'aspect de Diane, le front du comte se rasserena; mais cet instant
+de calme ne fut pas de longue duree, il passa comme passe un rayon de
+soleil entre deux orages.
+
+Diane s'approcha du duc, et le comte fronca le sourcil.
+
+--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse
+passionnee pour les fleurs. Venez, je veux montrer a Votre Altesse les
+plus belles fleurs de tout l'Anjou.
+
+Francois lui offrit galamment la main.
+
+--Ou conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau
+inquiet.
+
+--Dans la serre, monsieur.
+
+--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.
+
+--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne
+pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.
+
+Diane sourit a Bussy d'une facon qui promettait merveilles.
+
+--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous
+quittez l'Anjou, et je me charge du reste.
+
+--Bien! fit Bussy.
+
+Et il s'approcha du prince, tandis que la litiere du Monsoreau
+tournait derriere un massif.
+
+--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscretion surtout; que le Monsoreau ne
+sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il pourrait prevenir la reine-mere de nos intentions pour
+s'en faire une amie, et que, sachant la resolution prise, madame
+Catherine pourrait bien etre moins disposee a nous faire des
+largesses.
+
+--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en defies donc?
+
+--Du Monsoreau? parbleu!
+
+--Eh bien! moi aussi; je crois, en verite, qu'il a fait expres le
+mort.
+
+--Non, par ma foi, il a bel et bien recu un coup d'epee a travers la
+poitrine; cet imbecile de Remy, qui l'a tire d'affaire, l'a cru
+lui-meme mort un instant; il faut, en verite, qu'il ait l'ame
+chevillee dans le corps.
+
+On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une facon plus
+charmante que jamais.
+
+Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir apres;
+mais, quand sa litiere se presenta pour passer, on s'apercut qu'il
+etait impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, etait
+longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses,
+et la litiere de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.
+
+A la vue de cette porte trop etroite et de cette litiere trop large,
+le Monsoreau poussa un rugissement.
+
+Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes desesperes
+de son mari.
+
+Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de
+laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait
+parfaitement clair, demeura pres de Monsoreau en lui disant avec une
+parfaite tranquillite:
+
+--Vous vous entetez inutilement, monsieur le comte; cette porte est
+trop etroite, et jamais vous ne passerez par la.
+
+--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette
+serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs etrangeres qui
+repandent les parfums les plus veneneux. Monseigneur!....
+
+Mais Francois n'ecoutait pas. Malgre sa prudence accoutumee, heureux
+de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfoncait dans les
+verdoyants detours.
+
+Bussy encourageait Monsoreau a patienter avec la douleur; mais, malgre
+les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne
+put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il
+semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'evanouit.
+
+Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blesse fut reconduit
+dans sa chambre.
+
+--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?
+
+--Eh! pardieu! dit Bussy, acheve ce que tu as si bien commence: reste
+pres de lui, et gueris-le.
+
+Puis il annonca a Diane l'accident arrive a son mari.
+
+Diane quitta aussitot le duc d'Anjou et s'achemina vers le chateau.
+
+--Avons-nous reussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa a ses cotes.
+
+--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu
+Gertrude.
+
+Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane.
+Aussitot que Diane fut eloignee, les recommandations du comte lui
+revinrent a l'esprit, et il sortit du batiment.
+
+Riberac, Livarot et Antraguet le suivirent.
+
+Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, a qui Remy faisait
+respirer des sels.
+
+Le comte ne tarda pas a rouvrir les yeux.
+
+Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy
+avait prevu ce premier mouvement, et le comte etait attache sur son
+matelas.
+
+Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il
+apercut Diane debout a son chevet.
+
+--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour
+vous dire que ce soir nous partons pour Paris.
+
+Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention a
+Remy que s'il n'etait pas la.
+
+--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre
+blessure?
+
+--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime
+mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce
+soir nous partirons.
+
+--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.
+
+--Il me plait ainsi; faites donc vos preparatifs, je vous prie.
+
+--Mes preparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir
+quelle cause a amene cette subite determination?
+
+--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs a
+montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez
+larges pour que ma litiere entre partout.
+
+Diane s'inclina.
+
+--Mais, madame, dit Remy.
+
+--M. le comte le veut, repondit Diane, mon devoir est d'obeir.
+
+Et Remy crut reconnaitre, a un signe de la jeune femme, qu'il devait
+cesser ses observations.
+
+Il se tut tout en grommelant:
+
+--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la
+medecine.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'appretait a quitter Meridor. Il
+temoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui
+avait fait et remonta a cheval.
+
+Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc
+que sa maitresse, retenue pres du comte, ne pouvait avoir l'honneur de
+lui presenter ses hommages, et tout bas, a Bussy, que Diane partait le
+soir.
+
+On partit.
+
+Le duc avait les volontes degenerescentes, ou plutot les
+perfectionnements de ses caprices.
+
+Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante
+lui fut une amorce.
+
+Comme il ignorait la resolution prise par le grand veneur, tout le
+long du chemin il ne cessa de mediter sur le danger qu'il y aurait a
+obeir trop facilement aux desirs de la reine-mere.
+
+Bussy avait prevu cela, et il comptait bien sur ce desir de rester.
+
+--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai reflechi.
+
+--Bon! monseigneur. Et a quoi? demanda le jeune homme.
+
+--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux
+raisonnements de ma mere.
+
+--Vous avez raison; elle se croit deja bien assez profonde politique
+comme cela.
+
+--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutot en
+trainant huit jours; en donnant quelques fetes auxquelles nous
+appellerons la noblesse, nous montrerons a notre mere combien nous
+sommes forts.
+
+--Puissamment raisonne, monseigneur. Cependant il me semble....
+
+--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grace a ce delai,
+j'arracherai de nouvelles conditions a ma mere; c'est moi qui te le
+dis.
+
+Bussy parut reflechir profondement.
+
+--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tachez qu'au
+lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le
+roi, par exemple....
+
+--Eh bien! le roi?
+
+--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est
+tres-irascible, le roi.
+
+--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer
+mon frere de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera
+les huit jours dont j'ai besoin.
+
+--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.
+
+Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.
+
+--Si je changeais de resolution, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Eh! malgre la promesse faite a votre frere, vous en changerez si
+l'interet vous y pousse, n'est-ce pas?
+
+--Dame! fit le prince.
+
+--Tres-bien! et alors on enverra votre ambassadeur a la Bastille.
+
+--Nous ne le previendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons
+une lettre.
+
+--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prevenez-le.
+
+--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.
+
+--Allons donc!
+
+--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?
+
+--Oui, j'en connais un.
+
+--Lequel?
+
+--Moi, monseigneur.
+
+--Toi?
+
+--Oui, moi... J'aime les negociations difficiles.
+
+--Bussy, mon cher Bussy, s'ecria le duc, si tu fais cela, tu peux
+compter sur mon eternelle reconnaissance.
+
+Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont
+lui parlait Son Altesse.
+
+Le duc crut qu'il hesitait.
+
+--Et je te donnerai dix mille ecus pour ton voyage, ajouta-t-il.
+
+--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus genereux: est-ce que
+l'on paye ces choses-la?
+
+--Ainsi tu pars?
+
+--Je pars.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Et quand cela?
+
+--Dame! quand vous voudrez.
+
+--Le plus tot serait le mieux.
+
+--Oui, eh bien!
+
+--Eh bien?
+
+--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.
+
+--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc reellement?
+
+--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse,
+vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc
+convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi
+de la reine-mere quelque bonne abbaye.
+
+--J'y songe deja, mon ami.
+
+--Alors adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Prends conge de ma mere.
+
+--J'aurai cet honneur.
+
+En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus leger qu'un ecolier
+pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la recreation, fit sa
+visite a Catherine, et s'appreta pour partir aussitot que le signal du
+depart lui viendrait de Meridor.
+
+Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'etait
+senti si faible apres cette emotion eprouvee, qu'il avait juge
+lui-meme qu'il avait besoin de cette nuit de repos.
+
+Mais, vers sept heures, le meme palefrenier qui avait apporte la
+lettre de Saint-Luc vint annoncer a Bussy que, malgre les larmes du
+vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour
+Paris dans une litiere qu'escortaient a cheval Diane, Remy et
+Gertrude.
+
+Cette litiere etait portee par huit hommes qui, de lieue en lieue,
+devaient se relayer.
+
+Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval selle
+depuis la veille et prit le meme chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DANS QUELLES DISPOSITIONS ETAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC
+REPARUT A LA COUR.
+
+
+Depuis le depart de Catherine, le roi quelle que fut sa confiance dans
+l'ambassadeur qu'il avait envoye dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne
+songeait plus qu'a s'armer contre les tentatives de son frere.
+
+Il connaissait, par experience, le genie de sa maison; il savait tout
+ce que peut un pretendant a la couronne, c'est-a-dire l'homme nouveau
+contre le possesseur legitime, c'est-a-dire contre l'homme ennuyeux et
+prevu.
+
+Il s'amusait, ou plutot il s'ennuyait, comme Tibere, a dresser des
+listes de proscription, ou l'on inscrivait, par ordre alphabetique,
+tous ceux qui ne se montraient pas zeles a prendre le parti du roi.
+
+Ces listes devenaient chaque jour plus longues.
+
+Et a l'_S_ et a l'_L_, c'est-a dire plutot deux fois qu'une, le roi
+inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.
+
+Au reste, la colere du roi contre l'ancien favori etait bien servie
+par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des
+courtisans et par les ameres recriminations de la fuite en Anjou de
+l'epoux de Jeanne de Cosse, fuite qui etait une trahison depuis le
+jour ou le duc, fuyant lui-meme, avait dirige sa course vers cette
+province.
+
+En effet, Saint-Luc fuyant a Meridor ne devait-il pas etre considere
+comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant preparer les logements
+du prince a Angers?
+
+Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette
+emotion, Chicot, encourageant les mignons a affiler leurs dagues et
+leurs rapieres, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majeste
+Tres-Chretienne, Chicot, disons-nous, etait magnifique a voir.
+
+D'autant plus magnifique a voir, que, tout en ayant l'air de jouer le
+role de la mouche du coche, Chicot jouait en realite un role beaucoup
+plus serieux. Chicot, petit a petit, et pour ainsi dire homme par
+homme, mettait sur pied une armee pour le service de son maitre.
+
+Tout a coup, une apres-midi, tandis que le roi soupait avec la reine,
+dont, a chaque peril politique, il cultivait la societe plus
+assidument, et que le depart de Francois avait naturellement amenee
+pres de lui, Chicot entra les bras etendus et les jambes ecartees,
+comme les pantins que l'on ecarte a l'aide d'un fil.
+
+--Ouf! dit-il.
+
+--Quoi? demanda le roi.
+
+--M. de Saint-Luc, fit Chicot.
+
+--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majeste.
+
+--Oui.
+
+--A Paris?
+
+--Oui.
+
+--Au Louvre?
+
+--Oui.
+
+Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et
+tout tremblant.
+
+Il eut ete difficile de dire quel sentiment l'animait.
+
+--Pardon, dit-il a la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa
+serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'Etat qui ne
+regardent point les femmes.
+
+--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'Etat.
+
+La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre a son
+mari.
+
+--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plait; je vais entrer dans
+mon cabinet.
+
+--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre interet qu'elle eut
+constamment pour son ingrat epoux, ne vous mettez pas en colere, je
+vous prie.
+
+--Dieu le veuille! repondit Henri sans remarquer l'air narquois avec
+lequel Chicot tortillait sa moustache.
+
+Henri s'eloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.
+
+Une fois dehors:
+
+--Que vient-il faire ici, le traitre? demanda Henri d'une voix emue.
+
+--Qui sait? fit Chicot.
+
+--Il vient, j'en suis sur, comme depute des Etats d'Anjou. Il vient
+comme ambassadeur de mon frere; car ainsi vont les rebellions: ce sont
+des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les revoltes pechent
+toutes sortes de benefices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et
+qui, de provisoires et precaires, deviennent peu a peu fixes et
+immuables. Celui-ci a flaire la rebellion, et il s'en est fait un
+sauf-conduit pour venir m'insulter ici.
+
+--Qui sait? dit Chicot.
+
+Le roi regarda le laconique personnage.
+
+--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un
+pas inegal et qui decelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour
+me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un
+peu abusif peut-etre, lui n'ayant pas commis, apres tout, de crime
+qualifie, hein?
+
+--Qui sait? continua Chicot.
+
+--Ah! fit Henri, tu repetes, comme mon papegeai, toujours la meme
+chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton eternel: Qui
+sait?
+
+--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes eternelles
+questions?
+
+--On repond quelque chose, au moins.
+
+--Et que veux-tu que je te reponde? Me prends-tu, par hasard, pour le
+Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour
+Manto? Eh! c'est toi-meme qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes
+suppositions!
+
+--Monsieur Chicot...
+
+--Apres, monsieur Henri?
+
+--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.
+
+--N'aie pas de douleur, mordieu!
+
+--Mais tout le monde me trahit!
+
+--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?
+
+Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, ou, sur
+l'etrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient deja reunis
+tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutot a la tete
+desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache
+herissee comme un dogue qui demande le combat.
+
+Saint-Luc etait la, debout, au milieu de tous ces menacants visages,
+sentant bruire autour de lui toutes ces coleres, et ne se troublant
+pas le moins du monde. Chose etrange! il avait amene sa femme, et
+l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.
+
+Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les
+insolents du meme regard dont ils le regardaient.
+
+Par egard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'etaient ecartes,
+malgre leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'etaient tus, malgre leur
+desir de lui adresser quelques paroles desagreables.
+
+C'etait dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.
+
+Jeanne, modestement enveloppee dans sa mante de voyage, attendait, les
+yeux baisses.
+
+Saint-Luc, drape fierement dans son manteau, attendait; de son cote,
+avec une attitude qui semblait plutot appeler que craindre la
+provocation.
+
+Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce
+que revenait faire Saint-Luc a cette cour ou chacun, desireux de se
+partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.
+
+En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente etait grande,
+lorsque le roi parut.
+
+Henri entra, tout agite, tout occupe de s'exciter lui-meme. Cet
+essoufflement perpetuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle
+la dignite chez les princes.
+
+Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes
+qu'aurait du prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de
+Saint-Luc, ce qu'aurait du commencer par faire Henri III.
+
+--Ah! monsieur, vous ici? s'ecria tout d'abord le roi, sans faire
+attention a ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau
+des arenes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient
+qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannieres, que la
+couleur rouge.
+
+--Oui, Sire, repondit simplement et modestement Saint-Luc en
+s'inclinant avec respect.
+
+Cette reponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de
+calme et de deference communiqua si peu a son esprit aveugle ces
+sentiments de raison et de mansuetude que doit exciter la reunion du
+respect des autres et de la dignite de soi-meme, que le roi continua
+sans intervalle:
+
+--Vraiment, votre presence au Louvre me surprend etrangement.
+
+A cette agression brutale, un silence de mort s'etablit autour du roi
+et de son favori.
+
+C'etait le silence qui s'etablit en un champ clos autour de deux
+adversaires qui vont vider une question supreme.
+
+Saint-Luc le rompit le premier.
+
+--Sire, dit-il avec son elegance habituelle et sans paraitre trouble
+le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que
+d'une chose: c'est que, dans les circonstances ou elle se trouve,
+Votre Majeste ne m'ait pas attendu.
+
+--Qu'est-ce a dire, monsieur? repliqua Henri avec un orgueil tout a
+fait royal et en relevant sa tete, qui, dans les grandes
+circonstances, prenait une incomparable expression de dignite.
+
+--Sire, repondit Saint-Luc, Votre Majeste court un danger.
+
+--Un danger! s'ecrierent les courtisans.
+
+--Oui, messieurs, un danger grand, reel, serieux, un danger dans
+lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de
+tous ceux qui lui sont devoues; et, convaincu que, dans un danger
+pareil a celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je
+viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes tres-humbles
+services.
+
+--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire:
+Qui sait?
+
+Henri III ne repondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblee;
+l'assemblee etait emue et offensee; mais Henri distingua bientot dans
+le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la
+plupart des coeurs.
+
+Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont etait
+incapable la majorite de l'assemblee, c'est-a-dire quelque chose de
+bien.
+
+Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout a coup.
+
+--Monsieur, repondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos
+services nous sont dus.
+
+--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais,
+Sire, repondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de
+gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la
+mienne, heureux que Votre Majeste veuille bien me compter toujours au
+nombre de ses debiteurs.
+
+Henri, desarme par cette douceur et cette humilite perseverantes, fit
+un pas vers Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous
+dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?
+
+--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait
+le roi, qu'il n'y avait plus dans son maitre ni reproche ni colere, je
+reviens purement et simplement pour revenir, et cela a franc etrier.
+Maintenant, Votre Majeste peut me faire jeter a la Bastille dans une
+heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire,
+l'Anjou est en feu; la Touraine va se revolter; la Guyenne se leve
+pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le
+midi de la France.
+
+--Et il y est bien aide, n'est-ce pas? s'ecria le roi.
+
+--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni
+conseils ni representations n'arretent le duc; et M. de Bussy, tout
+ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frere sur la terreur que
+Votre Majeste lui a inspiree.
+
+--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!
+
+Et il sourit dans sa moustache.
+
+--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voila un habile homme!
+
+Et, poussant le roi du coude:
+
+--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignee de
+main a M. de Saint-Luc.
+
+Ce mouvement entraina le roi. Il laissa Chicot faire son compliment a
+l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui
+posant la main sur l'epaule:
+
+--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.
+
+--Ah! Sire, s'ecria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouve
+mon maitre bien-aime!
+
+--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te
+retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas
+reconnu en te voyant passer.
+
+A ces mots, une voix feminine se fit entendre.
+
+--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir deplu a Votre
+Majeste.
+
+Quoique cette voix fut douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette
+voix lui etait aussi antipathique que l'etait a Auguste le bruit du
+tonnerre.
+
+--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais
+oublie....
+
+Jeanne se jeta a ses genoux.
+
+--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de
+Saint-Luc.
+
+Jeanne saisit la main du roi et la porta a ses levres.
+
+Henri la retira vivement.
+
+--Allez, dit Chicot a la jeune femme, allez, convertissez le roi,
+ventre-de-biche! vous etes assez jolie pour cela.
+
+Mais Henri tourna le dos a Jeanne, et, passant son bras autour du col
+de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.
+
+--Ah ca! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?
+
+--Dites, Sire, repondit le courtisan, que la grace est accordee!
+
+--Madame, dit Chicot a Jeanne indecise, une bonne femme ne doit pas
+quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger.
+
+Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+OU IL EST TRAITE DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE
+LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.
+
+
+Il est un des personnages de cette histoire, il en est meme deux, des
+faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.
+
+Avec l'humilite d'un auteur de preface antique, nous nous empresserons
+d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute
+l'importance.
+
+Il s'agit d'abord d'un enorme moine, aux sourcils epais, aux levres
+rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes epaules, dont le col
+diminue chaque jour de tout ce que prennent de developpement la
+poitrine et les joues.
+
+Il s'agit ensuite d'un fort grand ane dont les cotes s'arrondissent et
+se ballonnent avec grace.
+
+Le moine tend chaque jour a ressembler a un muid cale par deux
+poutrelles.
+
+L'ane ressemble deja a un berceau d'enfant soutenu par quatre
+quenouilles.
+
+L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Genevieve, ou toutes les
+graces du Seigneur viennent le visiter.
+
+L'autre habite l'ecurie du meme couvent, ou il vit a meme d'un
+ratelier toujours plein.
+
+L'un repond au nom de Gorenflot.
+
+L'autre devrait repondre au nom de Panurge.
+
+Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus
+prospere qu'aient jamais reve un ane et un moine. Les Genovefains
+entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux
+divinites de troisieme ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le
+paon de Junon et les colombes de Venus, les freres servants
+engraissent Panurge en l'honneur de son maitre.
+
+La cuisine de l'abbaye fume perpetuellement; le vin des clos les plus
+renommes de Bourgogne coule dans les verres les plus larges.
+Arrive-t-il un missionnaire ayant voyage dans les pays lointains pour
+la propagation; arrive-t-il un legat secret du pape apportant des
+indulgences de la part de Sa Saintete, on lui montre le frere
+Gorenflot, ce double modele de l'eglise prechante et militante, qui
+manie la parole comme saint Luc et l'epee comme saint Paul; on lui
+montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-a-dire au milieu d'un
+festin. On a echancre une table pour le ventre sacre de Gorenflot, et
+l'on s'epanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur
+que Gorenflot engloutit a lui tout seul la ration des huit plus
+robustes appetits du couvent.
+
+Et quand le nouveau venu a pieusement contemple cette merveille:
+
+--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en
+levant les yeux au ciel, le frere Gorenflot aime la table et cultive
+les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le
+sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se
+devouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme
+celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de
+Gargantua.
+
+Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe
+sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement
+devant ses larges narines; les petites huitres de Flandre, dont il
+engloutit un millier en se jouant, baillent et se contournent en vain
+dans leur conque nacree; les bouteilles aux differentes formes restent
+intactes, quoique debouchees; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas
+faim, Gorenflot reve.
+
+Alors le bruit court que le digne Genovefain est en extase, comme
+saint Francois, ou en pamoison, comme sainte Therese, et l'admiration
+redouble.
+
+Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus meme un saint,
+c'est un demi-dieu; quelques-uns meme vont jusqu'a dire que c'est un
+dieu complet.
+
+--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la reverie du frere Gorenflot.
+
+Et l'on s'ecarte avec respect.
+
+Le prieur seul attend le moment ou frere Gorenflot donne un signe
+quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec
+affabilite et l'interroge avec respect.
+
+Gorenflot leve la tete et regarde le prieur avec des yeux hebetes.
+
+Il sort d'un autre monde.
+
+--Que faisiez-vous, mon digne frere? demande le prieur.
+
+--Moi? dit Gorenflot.
+
+--Oui, vous; vous faisiez quelque chose.
+
+--Oui, mon pere, je composais un sermon.
+
+--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement debite dans
+la nuit de la sainte Ligue.
+
+Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot deplore son
+infirmite.
+
+--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le meme genre. Ah! quel
+malheur que je n'aie pas ecrit celui-la!
+
+--Un homme comme vous a-t-il besoin d'ecrire, mon cher frere? Non, il
+parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu
+est en lui, la parole de Dieu coule de ses levres.
+
+--Vous croyez, dit Gorenflot.
+
+--Heureux celui qui doute, repond le prieur.
+
+En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les necessites de
+la position, et qui est engage par ses antecedents, medite un sermon.
+Foin de Marcus Tullius, de Cesar, de saint Gregoire, de saint
+Augustin, de saint Jerome et de Tertullien, la regeneration de
+l'eloquence sacree va commencer a Gorenflot. _Rerum novus ordo
+nascitur._
+
+De temps en temps aussi, a la fin de son repas, ou au milieu de ses
+extases, Gorenflot se leve, et, comme si un bras invisible le
+poussait, va droit a l'ecurie; arrive la, il regarde avec amour
+Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le
+pelage plantureux ou ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors
+c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente
+plus de hennir, il se roule.
+
+Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent
+d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes a Panurge:
+l'un lui offre des gateaux, l'autre des biscuits, l'autre des
+macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton
+favorable offraient des gateaux au miel a Cerbere.
+
+Panurge se laisse faire; il a le caractere accommodant; d'ailleurs,
+lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon a mediter, lui
+qui n'a d'autre reputation a soutenir que sa reputation d'entetement,
+de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien a desirer, et
+qu'il est le plus heureux des anes.
+
+Le prieur le regarde avec attendrissement.
+
+--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.
+
+Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le
+sert merveilleusement, et, a tout ce qu'on lui dit, il repond _ita_
+avec une fatuite qui ne manque jamais son effet.
+
+Encourage par cette adhesion perpetuelle, l'abbe lui dit parfois:
+
+--Vous travaillez trop, mon cher frere, cela vous rend triste de
+coeur.
+
+Et Gorenflot repond a messire Joseph Foulon, comme Chicot repond
+parfois a Sa Majeste Henri III:
+
+--Qui sait?
+
+--Peut-etre nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur,
+desirez-vous qu'on change le frere cuisinier? vous le savez, cher
+frere: _Quaedam saturationes minus succedunt._
+
+--_Ita,_ repond eternellement Gorenflot en redoublant de tendresse
+pour son ane.
+
+--Vous caressez bien votre Panurge, mon frere, dit le prieur; la manie
+des voyages vous reprendrait-elle?
+
+--Oh! repond alors Gorenflot avec un soupir.
+
+Le fait est que c'est la le souvenir qui tourmente Gorenflot.
+Gorenflot, qui avait d'abord trouve son eloignement du couvent un
+immense malheur, a decouvert dans l'exil des joies infinies et
+inconnues dont la liberte est la source. Au milieu de son bonheur, un
+ver le pique au coeur: c'est le desir de la liberte; la liberte avec
+Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir
+pourquoi, peut-etre parce que, de temps en temps, il le bat.
+
+--Helas! dit timidement un jeune frere qui a suivi le jeu de la
+physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et
+que le sejour du couvent fatigue le reverend pere.
+
+--Pas precisement; dit Gorenflot; mais je sens que je suis ne pour une
+vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le preche de la
+borne.
+
+Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux
+omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maitre Claude Bonhommet, a la
+salle basse de la Corne-d'Abondance.
+
+Depuis la soiree de la Ligue, ou plutot depuis la matinee du lendemain
+ou il est rentre a son couvent, on ne l'a pas laisse sortir; depuis
+que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redouble de
+prudence.
+
+Gorenflot est si simple, qu'il n'a meme pas pense a user de sa
+position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: "Frere, il est
+defendu de sortir," et il n'est point sorti.
+
+On ne se doutait point de cette flamme interieure qui lui rendait
+pesante la felicite du couvent.
+
+Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui
+dit un matin:
+
+--Tres-cher frere, nul ne doit combattre sa vocation; la votre est de
+militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le
+Seigneur vous a confiee; seulement, veillez bien sur votre precieuse
+vie, et revenez pour le grand jour.
+
+--Quel grand jour? demande Gorenflot absorbe dans sa joie.
+
+--Celui de la Fete-Dieu.
+
+--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais,
+ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chretiennement par des
+aumones, donnez-moi quelque argent.
+
+Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit a
+Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.
+
+--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant
+passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter a
+la bourse du prieur.
+
+--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, tres-cher frere? demanda Joseph
+Foulon.
+
+--Oui, certainement.
+
+--Confiez-le-moi.
+
+--Volontiers, mais a vous seul.
+
+Le prieur s'approcha de Gorenflot et preta une oreille attentive.
+
+--Ecoutez.
+
+--J'ecoute.
+
+--Le fleau qui bat le grain se bat lui-meme, dit Gorenflot.
+
+--Oh! magnifique! oh! sublime! s'ecria le prieur.
+
+Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire
+Joseph Foulon, repeterent d'apres lui: "Magnifique! sublime!"
+
+--Et maintenant, mon pere, suis-je libre, demanda Gorenflot avec
+humilite.
+
+--Oui, mon fils, s'ecria le reverend abbe, allez et marchez dans la
+voie du Seigneur.
+
+Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux
+vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.
+
+C'etait le jour meme ou Saint-Luc etait arrive de Meridor. Les
+nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en emotion.
+
+Gorenflot, apres avoir suivi la rue Saint-Etienne, venait de prendre a
+droite et de depasser les Jacobins, quand tout a coup Panurge
+tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.
+
+--Qui va la? s'ecria Gorenflot effraye.
+
+--Ami, repliqua une voix que Gorenflot crut reconnaitre.
+
+Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins,
+qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de
+nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait
+sur son ane, il etait quelque temps a reprendre son centre de gravite.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Voudriez-vous, mon respectable frere, reprit la voix, m'indiquer le
+chemin de la Corne-d'Abondance?
+
+--Morbleu! s'ecria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en
+personne.
+
+--Justement, repondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent,
+mon tres-cher frere, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi
+quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais,
+maintenant que nous sommes bien seuls, me voila. Bonjour, frocard.
+Ventre-de-biche! je te trouve maigri.
+
+--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraisse, parole
+d'honneur.
+
+--Je crois que nous nous flattons tous les deux.
+
+--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous
+paraissez bien charge.
+
+--C'est un quartier de daim que j'ai vole a Sa Majeste, dit le Gascon;
+nous en ferons des grillades.
+
+--Cher monsieur Chicot! s'ecria le moine; et sous l'autre bras?
+
+--C'est un flacon de vin de Chypre envoye par un roi a mon roi.
+
+--Voyons, dit Gorenflot.
+
+--C'est mon vin a moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en ecartant son
+manteau, et toi, frere moine?
+
+--Oh! oh! s'ecria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en
+s'ebaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh!
+oh!
+
+Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit
+trembler a droite et a gauche les vitres des maisons, il chanta,
+tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:
+
+ La musique a des appas,
+ Mais on ne fait que l'entendre.
+ Les fleurs ont le parfum tendre,
+ Mais l'odeur ne nourrit pas.
+ Sans que notre main y touche,
+ Un beau ciel flatte nos yeux;
+ Mais le vin coule en la bouche,
+ Mais le vin se sent, se touche
+ Et se boit; je l'aime mieux
+ Que musique, fleurs et cieux.
+
+C'etait la premiere fois que Gorenflot chantait depuis pres d'un mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, ou
+Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des
+intentions dont celui-ci etait loin de soupconner la gravite, et
+revenons a M. de Monsoreau, qui suit en litiere le chemin de Meridor a
+Paris, et a Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la
+meme route.
+
+Non-seulement il n'est pas difficile a un cavalier bien monte de
+rejoindre des gens qui vont a pied, mais encore il court un risque,
+c'est celui de les depasser.
+
+La chose arriva a Bussy.
+
+On etait a la fin de mai, et la chaleur etait grande, surtout vers le
+midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit
+bois qui se trouvait sur la route; et, comme il desirait que son
+depart fut connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla
+a ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans
+l'epaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un
+cheval etait charge de provisions: on put donc faire la collation sans
+avoir recours a personne.
+
+Pendant ce temps, Bussy passa.
+
+Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans
+s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une
+litiere portee par des paysans.
+
+Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les
+plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane
+etait devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses
+etriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la
+petite troupe a la poursuite de laquelle il s'etait mis. Mais, contre
+son attente, tout a coup les renseignements lui manquerent; les
+voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontre personne, et, en
+arrivant aux premieres maisons de la Fleche, il acquit la conviction
+qu'au lieu d'etre en retard il etait en avance, et qu'il precedait au
+lieu de suivre.
+
+Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontre sur sa route,
+et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interroge
+l'air de ses naseaux fumants au moment ou il y etait entre.
+
+Son parti fut pris a l'instant meme; il s'arreta au plus mauvais
+cabaret de la rue, et, apres s'etre assure que son cheval ne
+manquerait de rien, moins inquiet de lui-meme que de sa monture, a la
+vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa
+pres d'une fenetre, en ayant le soin de se cacher derriere un lambeau
+de toile qui servait de rideau.
+
+Ce qui avait surtout determine Bussy dans le choix qu'il avait fait de
+cette espece de bouge, c'est qu'il etait situe en face la meilleure
+hotellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit
+halte dans cette hotellerie.
+
+Bussy avait devine juste; vers quatre heures de l'apres-midi, il vit
+apparaitre un coureur, qui s'arreta a la porte de l'hotellerie.
+
+Une demi-heure apres, vint le cortege.
+
+Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse,
+de Remy et de Gertrude;
+
+En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq
+lieues en cinq lieues.
+
+Le coureur avait mission de preparer les relais des paysans. Or, comme
+Monsoreau etait trop jaloux pour ne pas etre genereux, cette maniere
+de voyager, tout inusitee qu'elle etait, ne souffrait ni difficulte ni
+retard.
+
+Les personnages principaux entrerent les uns apres les autres dans
+l'hotellerie; Diane resta la derniere, et il sembla a Bussy qu'elle
+regardait avec inquietude autour d'elle. Son premier mouvement fut de
+se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les
+perdait.
+
+La nuit vint, Bussy esperait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou
+que Diane paraitrait a quelque fenetre; il s'enveloppa de son manteau
+et se mit en sentinelle dans la rue.
+
+Il attendit ainsi jusqu'a neuf heures du soir; a neuf heures du soir,
+le coureur sortit.
+
+Cinq minutes apres, huit hommes s'approcherent de la porte: quatre
+entrerent dans l'hotellerie.
+
+--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente
+idee qu'aurait M. de Monsoreau.
+
+Effectivement, tout venait a l'appui de cette probabilite: la nuit
+etait douce, le ciel tout parseme d'etoiles, une de ces brises qui
+semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air,
+caressante et parfumee.
+
+La litiere sortit la premiere.
+
+Puis vinrent a cheval Diane, Remy et Gertrude.
+
+Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle
+regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir pres de la
+litiere.
+
+Les quatre hommes de relais allumerent des torches et marcherent aux
+deux cotes de la route.
+
+--Bon, dit Bussy, j'aurais commande moi-meme les details de cette
+marche, que je n'eusse pas mieux fait.
+
+Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit a la
+poursuite du cortege.
+
+Cette fois, il n'y avait point a se tromper de route ou a le perdre de
+vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.
+
+Monsoreau ne laissait point Diane s'eloigner un instant de lui.
+
+Il causait avec elle, ou plutot il la gourmandait. Cette visite dans
+la serre servait de texte a d'inepuisables commentaires et a une foule
+de questions envenimees.
+
+Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy revait et
+Gertrude boudait Remy.
+
+La cause de cette bouderie etait facile a expliquer: Remy ne voyait
+plus la necessite d'etre amoureux de Gertrude, depuis que Diane etait
+amoureuse de Bussy.
+
+Le cortege s'avancait donc, les uns disputant, les autres boudant,
+quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portee de la vue,
+donna, pour prevenir Remy de sa presence, un coup de sifflet d'argent
+avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs a l'hotel de
+la rue de Grenelle-Saint-Honore.
+
+Le son en etait aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout a
+l'autre de la maison, et faisait accourir betes et gens.
+
+Nous disons betes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes
+forts, se plaisait a dresser des chiens au combat, des chevaux
+indomptables et des faucons sauvages.
+
+Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs
+chenils, les chevaux dans leurs ecuries, les faucons sur leurs
+perchoirs.
+
+Remy le reconnut a l'instant meme. Diane tressaillit et regarda le
+jeune homme, qui fit un signe affirmatif.
+
+Puis il passa a sa gauche, et lui dit tout bas:
+
+--C'est lui.
+
+--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?
+
+--A moi? personne, monsieur.
+
+--Si fait, une ombre a passe pres de vous, et j'ai entendu une voix.
+
+--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; etes-vous jaloux aussi
+de M. Remy?
+
+--Non; mais j'aime a entendre parler tout haut, cela me distrait.
+
+--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le
+comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maitresse.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La premiere, parce qu'on peut dire des choses qui n'interessent pas
+monsieur le comte, ou des choses qui l'interessent trop.
+
+--Et de quel genre etaient les choses que M. Remy vient de dire a
+madame?
+
+--Du genre de celles qui interessent trop monsieur.
+
+--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.
+
+--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous demenez ainsi, vous
+serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.
+
+On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau
+devenir aussi pale que celui d'un cadavre.
+
+Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.
+
+--Il vous attend a l'arriere, dit d'une voix a peine intelligible Remy
+a Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.
+
+Remy avait parle si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il
+fit un effort, renversa sa tete en arriere, et vit Diane qui le
+suivait.
+
+--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne
+reponds pas de l'hemorrhagie.
+
+Depuis quelque temps, Diane etait devenue courageuse. Avec son amour
+etait nee l'audace, que toute femme veritablement eprise pousse
+d'ordinaire au dela des limites raisonnables. Elle tourna bride et
+attendit.
+
+Au meme moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride a tenir a
+Gertrude, et s'approchait de la litiere pour occuper le malade.
+
+--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fievre.
+
+Cinq secondes apres, Bussy etait a ses cotes.
+
+Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour
+s'entendre; ils resterent pendant quelques instants suavement
+embrasses.
+
+--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te
+suis.
+
+--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces,
+si je te sais toujours ainsi pres de moi!
+
+--Mais le jour, il nous verra.
+
+--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai,
+mon Louis. Au detour des routes, au sommet des monticules, la plume de
+ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me
+parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment ou le
+jour baisse, ou le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton
+doux fantome s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai
+heureuse, bien heureuse!
+
+--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimee, tu ne peux savoir
+toi-meme tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.
+
+--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy
+lui a dit que la fraicheur du soir etait bonne pour ses blessures,
+quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en
+temps, je resterai en arriere; de temps en temps, je pourrai te
+presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main,
+tout ce que j'aurai pense de toi dans le courant du jour.
+
+--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.
+
+--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos ames sont assez etroitement
+unies, pour que, meme a distance l'un de l'autre, meme sans nous
+parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensee.
+
+--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane!
+Diane!
+
+Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides
+argentees, et les deux amants s'etreignaient et oubliaient le monde.
+
+Tout a coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux,
+Diane de crainte. Bussy de colere.
+
+--Madame Diane, criait cette voix, ou etes-vous? Madame Diane,
+repondez!
+
+Ce cri traversa l'air comme une funebre evocation.
+
+--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublie, murmura Diane. C'est
+lui, je revais! O doux songe! reveil affreux!
+
+--Ecoute, s'ecriait Bussy, ecoute, Diane; nous voici reunis. Dis un
+mot, et rien ne peut plus t'enlever a moi. Diane, fuyons. Qui nous
+empeche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la
+liberte! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu
+m'appartiens eternellement.
+
+Et le jeune homme la retenait doucement.
+
+--Et mon pere? dit Diane.
+
+--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il.
+
+--Oh! fit Diane. Un pere, que dis-tu la?
+
+Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-meme.
+
+--Rien par violence, chere Diane, dit-il, ordonne et j'obeirai.
+
+--Ecoute, dit Diane en etendant la main, notre destinee est la; soyons
+plus forts que le demon qui nous persecute; ne crains rien, et tu
+verras si je sais aimer.
+
+--Il faut donc nous separer, mon Dieu! murmura Bussy.
+
+--Comtesse! comtesse! cria la voix. Repondez, ou, dusse-je me tuer, je
+saute au bas de cette infernale litiere.
+
+--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se
+tuerait.
+
+--Tu le plains?
+
+--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.
+
+Et Bussy la laissa partir.
+
+En deux elans, Diane etait revenue pres de la litiere: elle trouva le
+comte a moitie evanoui.
+
+--Arretez! murmura le comte, arretez!
+
+--Morbleu! disait Remy, n'arretez pas! il est fou, s'il veut se tuer,
+qu'il se tue.
+
+Et la litiere marchait toujours.
+
+--Mais apres qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est la, a
+mes cotes. Venez, madame, et repondez-lui; bien certainement M. le
+comte a le delire.
+
+Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumiere
+epandu par les torches.
+
+--Ah! fit Monsoreau epuise, ou donc etiez-vous?
+
+--Ou voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derriere vous?
+
+--A mes cotes, madame, a mes cotes; ne me quittez pas.
+
+Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arriere; elle savait que
+Bussy la suivait. Si la nuit eut ete eclairee par un rayon de lune,
+elle eut pu le voir.
+
+On arriva a la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut
+partir. Il avait hate, non point d'arriver a Paris, mais de s'eloigner
+d'Angers.
+
+De temps en temps, la scene que nous venons de raconter se
+renouvelait.
+
+Remy disait tout bas:
+
+--Qu'il etouffe de rage, et l'honneur du medecin sera sauve.
+
+Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il
+etait arrive a Paris et il allait sensiblement mieux.
+
+C'etait decidement un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne
+l'eut voulu lui-meme.
+
+Pendant les dix jours qu'avait dure le voyage, Diane avait, a force de
+tendresses, demoli toute cette grande fierte de Bussy.
+
+Elle l'avait engage a se presenter chez Monsoreau, et a exploiter
+l'amitie qu'il lui temoignait.
+
+Le pretexte de la visite etait tout simple: la sante du comte.
+
+Remy soignait le mari, et remettait les billets a la femme.
+
+--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA
+RECEPTION QUI LUI FUT FAITE.
+
+
+Cependant on ne voyait reparaitre au Louvre ni Catherine ni le duc
+d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux freres prenait
+de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.
+
+Le roi n'avait recu aucun message de sa mere, et, au lieu de conclure
+selon le Proverbe: "Pas de nouvelles, bonnes nouvelles," il se disait,
+au contraire, en secouant la tete:
+
+--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!
+
+Les mignons ajoutaient:
+
+--_Francois, mal conseille_, aura retenu votre mere.
+
+_Francois, mal conseille;_ en effet, toute la politique de ce regne
+singulier et des trois regnes precedents se reduisait la.
+
+Mal conseille avait ete le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon
+ordonne, du moins autorise la Saint-Barthelemy; mal conseille avait
+ete Francois II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal
+conseille avait ete Henri II, le pere de cette race perverse,
+lorsqu'il fit bruler tant d'heretiques et de conspirateurs avant
+d'etre tue par Montgomery, qui, lui-meme, avait ete mal conseille,
+disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement
+penetre dans la visiere du casque de son roi.
+
+On n'ose pas dire a un roi:
+
+"Votre frere a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme
+c'est l'usage dans votre famille, a vous detroner, a vous tondre ou a
+vous empoisonner; il veut vous faire a vous ce que vous avez fait a
+votre frere aine, ce que votre frere aine a fait au sien, ce que votre
+mere vous a tous instruits a vous faire les uns aux autres."
+
+Non, un roi de ce temps-la surtout, un roi du seizieme siecle eut pris
+ces observations pour des injures, car un roi etait, en ce temps-la,
+un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-simile_ de
+Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi
+constitutionnel.
+
+Les mignons disaient donc a Henri III:
+
+--Sire, votre frere est mal conseille.
+
+Et, comme une seule personne avait a la fois le pouvoir et l'esprit de
+conseiller Francois, c'etait contre Bussy que se soulevait la tempete,
+chaque jour plus furieuse et plus pres d'eclater.
+
+On en etait, dans les conseils publics, a trouver des moyens
+d'intimidation, et, dans les conseils prives, a chercher des moyens
+d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc
+d'Anjou envoyait un ambassadeur.
+
+Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la
+repandit?
+
+Il serait aussi facile de dire comment se soulevent les tourbillons de
+vent dans l'air, les tourbillons de poussiere dans la campagne, les
+tourbillons de bruit dans les villes.
+
+Il y a un demon qui met des ailes a certaines nouvelles et qui les
+lache comme des aigles dans l'espace.
+
+Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une
+conflagration generale. Le roi en devint pale de colere, et les
+courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maitre, se firent
+livides.
+
+On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on
+jura entre autres choses:
+
+Que, si c'etait un vieillard, cet ambassadeur serait bafoue, berne,
+embastille;
+
+Que, si c'etait un jeune homme, il serait pourfendu, troue a jour,
+dechiquete en petits morceaux, lesquels seraient envoyes a toutes les
+provinces de France comme un echantillon de la royale colere.
+
+Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapieres, de
+prendre des lecons d'escrime, et de jouer de la dague contre les
+murailles.
+
+Chicot laissa son epee au fourreau, laissa sa dague dans sa gaine, et
+se mit a reflechir profondement.
+
+Le roi, voyant Chicot reflechir, se souvint que Chicot avait, un jour,
+dans un point difficile, qui s'etait eclairci depuis, ete de l'avis de
+la reine mere, laquelle avait eu raison.
+
+Il comprit donc que, dans Chicot, etait la sagesse du royaume, et il
+interrogea Chicot.
+
+--Sire, repliqua celui-ci apres avoir murement reflechi, ou
+monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous
+en envoie pas.
+
+--Pardieu, dit le roi, c'etait bien la peine de te creuser la joue
+avec le poing pour trouver ce beau dilemme.
+
+--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maitre Machiavelli,
+votre auguste mere, que Dieu conserve; patience!
+
+--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'ecoute.
+
+--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire;
+s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne,
+c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le menager.
+Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec
+elles; recevons leur ambassadeur, et temoignons-lui toutes sortes de
+plaisir de le voir. Cela n'engage a rien. Vous rappelez-vous comment
+votre frere a embrasse ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur
+de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?
+
+--Alors tu approuves la politique de mon frere Charles IX?
+
+--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard
+nous trouvons moyen, non pas de nuire a un pauvre diable de heraut
+d'armes, d'envoye, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous
+trouvons moyen de saisir au collet le maitre, le moteur, le chef, le
+tres-grand et tres-honore prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai,
+seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les
+claquemurer dans un fort plus sur que le Louvre, oh! sire, faisons-le.
+
+--J'aime assez ce prelude, dit Henri III.
+
+--Peste, tu n'es pas degoute, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.
+
+--Va!
+
+--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous
+tes amis?
+
+--Beugler!
+
+--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour
+des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en
+verite, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes
+de ta menagerie jouer, comme des petits garcons, au fantome, et
+essayer de faire peur a des hommes en criant: "Hou! hou!...." Sans
+compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront
+que c'est a cause d'eux, et ils se croiront des personnages.
+
+--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes
+seuls amis.
+
+--Veux-tu que je te gagne mille ecus, o mon roi, dit Chicot.
+
+--Parle.
+
+--Gage avec moi que ces gens-la resteront fideles a toute epreuve, et
+moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien a moi, corps et ame,
+d'ici a demain soir.
+
+L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit a son tour reflechir Henri. Il
+ne repondit point.
+
+--Ah! dit Chicot, voila que tu reves aussi; voila que tu enfonces ton
+joli poing dans ta charmante machoire. Tu es plus fort que je ne
+croyais, mon fils, car voila que tu flaires la verite.
+
+--Alors que me conseilles-tu?
+
+--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitie de la sagesse du roi
+Salomon est dans ce mot-la. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne
+mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en
+gre au moins a ton frere, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier a
+tes droles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il
+est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom,
+ne le degrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez
+avantageusement lui-meme.
+
+--C'est vrai, Chicot.
+
+--Encore une nouvelle lecon que tu me dois; heureusement que nous ne
+comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours
+que je me suis vu dans la necessite de souler un moine, et, quand je
+fais de ces tours de force-la, j'en ai pour une semaine a etre gris.
+
+--Un moine! Est-ce ce bon Genovefain dont tu m'as parle?
+
+--Justement. Tu lui as promis une abbaye.
+
+--Moi?
+
+--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui apres ce
+qu'il a fait pour toi.
+
+--Il m'est donc toujours devoue?
+
+--Il t'adore. A propos, mon fils....
+
+--Quoi?
+
+--C'est dans trois semaines la Fete-Dieu.
+
+--Apres?
+
+--J'espere bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.
+
+--Je suis le roi tres-chretien, et c'est de mon devoir de donner a mon
+peuple l'exemple de la religion.
+
+--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands
+couvents de Paris?....
+
+--Comme d'habitude.
+
+--L'abbaye Sainte-Genevieve en est, n'est-ce pas?....
+
+--Sans doute; c'est le second ou je compte me rendre.
+
+--Bon.
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je
+voulais savoir. Bonsoir, Henri.
+
+En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un
+somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.
+
+--Quel est ce bruit? dit le roi.
+
+--Allons, dit Chicot, il est ecrit que je ne dormirai pas, Henri.
+
+--Eh bien?
+
+--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
+Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.
+
+En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort
+effare.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Sire, repondit le capitaine, c'est l'envoye de M. le duc d'Anjou qui
+descend au Louvre.
+
+--Avec une suite? demanda le roi.
+
+--Non, tout seul.
+
+--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un
+brave.
+
+--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que dementait
+sa froide paleur, allons, qu'on reunisse toute ma cour dans la grande
+salle et que l'on m'habille de noir; il faut etre lugubrement vetu
+quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frere!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRECEDENT, ECOURTE PAR
+L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNEE.
+
+
+Le trone de Henri III s'elevait dans la grande salle.
+
+Autour de ce trone se pressait une foule fremissante et tumultueuse.
+
+Le roi vint s'y asseoir, triste et le front plisse.
+
+Tous les yeux etaient tournes vers la galerie par laquelle le
+capitaine des gardes devait introduire l'envoye.
+
+--Sire, dit Quelus en se penchant a l'oreille du roi, savez-vous le
+nom de cet ambassadeur?
+
+--Non; mais que m'importe?
+
+--Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple?
+
+--Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri
+s'efforcant de garder son sang-froid.
+
+--Peut-etre Votre Majeste ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais
+nous le voyons bien, nous.
+
+Henri ne repliqua rien. Il sentait fermenter la colere et la haine
+autour de son trone, et s'applaudissait interieurement de jeter deux
+remparts de cette force entre lui et ses ennemis.
+
+Quelus, palissant et rougissant tour a tour, appuya les deux mains sur
+la garde de ton epee.
+
+Schomberg ota ses gants et tira a moitie son poignard hors du
+fourreau.
+
+Maugiron prit son epee des mains d'un page et l'agrafa a sa ceinture.
+
+D'Epernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea
+derriere ses compagnons.
+
+Quant a Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens
+contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+A ces paroles, un silence de mort s'etablit dans la salle, et, du fond
+de ce silence, on eut dit qu'on entendait gronder sourdement la colere
+du roi.
+
+Alors un pas sec, alors un pied dont l'eperon sonnait avec orgueil sur
+la dalle, retentit dans la galerie.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau a la main.
+
+Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du
+jeune homme. Il s'avanca droit a Henri, salua profondement, et
+attendit qu'on l'interrogeat, fierement pose devant le trone, mais
+avec une fierte toute personnelle, fierte de gentilhomme qui n'avait
+rien d'insultant pour la majeste royale.
+
+--Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou.
+
+--Sire, dit Bussy, j'y etais effectivement; mais, comme vous le voyez,
+je l'ai quitte.
+
+--Et qui vous amene dans notre capitale?
+
+--Le desir de presenter mes bien humbles respects a Votre Majeste.
+
+Le roi et les mignons se regarderent. Il etait evident qu'ils
+attendaient autre chose de l'impetueux jeune homme.
+
+--Et... rien de plus? dit assez superbement le roi.
+
+--J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai recu de Son Altesse
+monseigneur le duc d'Anjou, mon maitre, de joindre ses respects aux
+miens.
+
+--Et le duc ne vous a rien dit autre chose?
+
+--Il m'a dit qu'etant sur le point de revenir avec la reine mere il
+desirait que Votre Majeste sut le retour d'un de ses plus fideles
+sujets.
+
+Le roi, presque suffoque de surprise, ne put continuer son
+interrogatoire.
+
+Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur.
+
+--Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.
+
+Bussy se retourna, etonne d'avoir un ami dans toute l'assemblee.
+
+--Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, repliqua Bussy.
+Comment se porte M. de Saint-Luc?
+
+--Mais, fort bien. Il se promene en ce moment avec sa femme du cote
+des volieres.
+
+--Et voila tout ce que vous aviez a me dire, monsieur de Bussy?
+demanda le roi.
+
+--Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur
+le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-meme.
+
+--Tres-bien! dit le roi.
+
+Et, se levant tout silencieux de son trone, il descendit les deux
+degres.
+
+L'audience etait finie, les groupes se rompirent.
+
+Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il etait entoure par les quatre
+mignons, et comme enferme dans un cercle vivant plein de fremissement
+et de menaces.
+
+A l'extremite de la salle, le roi causait bas avec son chancelier.
+
+Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec
+Chicot.
+
+Alors, comme s'il fut entre dans le complot et qu'il eut resolu
+d'isoler Bussy, le roi appela.
+
+--Venez ca, Chicot, on a quelque chose a vous dire par ici.
+
+Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme
+d'une lieue.
+
+Bussy lui rendit son salut avec non moins d'elegance, et demeura seul
+dans le cercle.
+
+Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait ete
+avec le roi, il etait devenu poli avec Chicot; de poli il se fit
+gracieux.
+
+Voyant Quelus s'approcher de lui:
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Quelus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur
+de vous demander comment va votre maison?
+
+--Mais assez mal, monsieur, repliqua Quelus.
+
+--Oh! mon Dieu, s'ecria Bussy, comme s'il eut souci de cette reponse;
+et qu'est-il donc arrive?
+
+--Il y a quelque chose qui nous gene infiniment, repondit Quelus.
+
+--Quelque chose? fit Bussy avec etonnement; eh! n'etes-vous pas assez
+puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Quelus,
+pour renverser ce quelque chose?
+
+--Pardon, monsieur, dit Maugiron en ecartant Schomberg qui s'avancait
+pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'etre
+interessante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait
+dire M. de Quelus.
+
+--Mais, si ce quelqu'un gene M. de Quelus, dit Bussy, qu'il le pousse
+comme vous venez de faire.
+
+--C'est aussi le conseil que je lui ai donne, monsieur de Bussy, dit
+Schomberg, et je crois que Quelus est decide a le suivre.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas
+l'honneur de vous reconnaitre.
+
+--Peut-etre, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure?
+
+--Non pas, vous etes fort pale, au contraire. Seriez-vous indispose,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Schomberg, si je suis pale, c'est de colere.
+
+--Ah ca! mais vous etes donc comme M. de Quelus, gene par quelque
+chose ou par quelqu'un?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me
+gene.
+
+--Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais,
+en verite, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures
+renversees me preoccupent.
+
+--Vous m'oubliez, monsieur, dit d'Epernon en se campant fierement
+devant Bussy.
+
+--Pardon, monsieur d'Epernon, vous etiez derriere les autres, selon
+votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connaitre, que ce
+n'etait point a moi de vous parler le premier.
+
+C'etait un spectacle curieux que le sourire et la desinvolture de
+Bussy, place entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec
+une eloquence terrible. Pour ne pas comprendre ou ils en voulaient
+venir, il eut fallu etre aveugle ou stupide.
+
+Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait etre Bussy.
+
+Il garda le silence, et le meme sourire demeura imprime sur ses
+levres.
+
+--Enfin! dit avec un eclat de voix et en frappant de sa botte sur la
+dalle, Quelus, qui s'impatienta le premier.
+
+--Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'echo dans cette
+salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix
+sont doublement sonores sous les voutes de stuc; bien au contraire,
+quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur
+mon honneur, que les nuees en prennent leur part. J'avance cette
+proposition d'apres Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs?
+
+Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du
+jeune homme pour lui parler a l'oreille.
+
+Bussy l'arreta,
+
+--Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il;
+vous savez combien Sa Majeste est jalouse; elle croirait que nous
+medisons.
+
+Maugiron s'eloigna, plus furieux que jamais.
+
+Schomberg prit sa place, et, d'un ton empese:
+
+--Moi, dit-il, je suis un Allemand tres-lourd, tres-obtus, mais
+tres-franc; je parle haut pour donner a ceux qui m'ecoutent toutes
+facilites de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre
+la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui a qui je
+m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui a qui je
+m'adresse ne veut pas comprendre, alors je....
+
+--Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main
+agitee s'ecartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls
+en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui
+semblent sourdre d'un abime et verser incessamment des torrents de
+feu; vous?
+
+Schomberg s'arreta.
+
+Bussy haussa les epaules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos.
+
+Il se trouva en face de d'Epernon.
+
+D'Epernon etait lance, il ne lui etait pas possible de reculer.
+
+--Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial
+dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la
+barbe et il n'a pas de noeud a l'epee; il a des bottes noires et un
+feutre gris.
+
+--C'est l'observation que j'etais en train de me faire a moi-meme, mon
+cher monsieur d'Epernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais
+ou quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voila force,
+moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modele de gout
+sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous
+prie; vous etes si pres de moi, que vous m'avez marche sur le pied, et
+M. de Quelus aussi, ce que j'ai senti malgre mes bottes, ajouta-t-il
+avec un sourire charmant.
+
+En ce moment, Bussy, passant entre d'Epernon et Quelus, tendit la main
+a Saint-Luc, qui venait d'entrer.
+
+Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se
+passait quelque chose d'extraordinaire, et il entraina Bussy hors du
+groupe d'abord, puis hors de la salle.
+
+Un murmure etrange circulait parmi les mignons et gagnait les autres
+groupes de courtisans.
+
+--C'est incroyable! disait Quelus, je l'ai insulte, et il n'a pas
+repondu.
+
+--Moi, dit Maugiron, je l'ai provoque, et il na pas repondu.
+
+--Moi, dit Schomberg, ma main s'est levee a la hauteur de son visage,
+et il n'a pas repondu.
+
+--Moi, je lui ai marche sur le pied, criait d'Epernon, marche sur le
+pied, et il n'a pas repondu.
+
+Et il semblait se grandir de toute l'epaisseur du pied de Bussy.
+
+--Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Quelus. Il y a
+quelque chose la-dessous.
+
+--Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi.
+
+--Et qu'y a-t-il?
+
+--Il y a qu'il sent qu'a nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut
+pas qu'on le tue.
+
+En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait a
+l'oreille.
+
+--Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a semble
+entendre parler haut de ce cote.
+
+--Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda
+d'Epernon.
+
+--Oui, vous savez que je suis curieux, repliqua Henri en souriant.
+
+--Ma foi, rien de bon, sire, dit Quelus; il n'est plus Parisien.
+
+--Et qu'est-il donc?
+
+--Il est campagnard; il se range.
+
+--Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce a dire?
+
+--C'est-a-dire que je vais dresser un chien a lui mordre les mollets,
+dit Quelus; et encore qui sait si, a travers ses bottes, il s'en
+apercevra.
+
+--Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je
+l'appellerai Bussy.
+
+--Moi, dit d'Epernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je
+lui ai marche sur le pied, demain je le souffleterai. C'est un faux
+brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: "Je me suis assez battu
+pour l'honneur, je veux etre prudent pour la vie."
+
+--Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colere, vous avez ose
+maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est a mon
+frere?
+
+--Helas! oui, dit Maugiron, repondant a la feinte colere du roi par
+une feinte humilite, et, quoique nous l'avons fort maltraite, sire, je
+vous jure qu'il n'a rien repondu.
+
+Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant a son oreille:
+
+--Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois
+qu'ils ont rugi, hein!
+
+--Eh! dit Chicot, peut-etre ont-ils miaule. Je connais des gens a qui
+le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-etre M. de Bussy
+est-il de ces gens-la. Voila pourquoi il sera sorti sans repondre.
+
+--Tu crois? dit le roi.
+
+--Qui vivra verra, repondit sentencieusement Chicot.
+
+--Laisse donc, dit Henri, tel maitre, tel valet.
+
+--Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de
+votre frere? Vous vous tromperiez fort.
+
+--Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dine. A
+tantot! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite a
+les venir voir.
+
+ [*] Comediens italiens qui donnaient leurs representations a l'hotel
+ de Bourgogne.
+
+L'assemblee s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande
+porte.
+
+Precisement alors M. de Saint-Luc entra par la petite.
+
+Il arreta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir.
+
+--Pardon, monsieur de Quelus, dit-il en saluant, demeurez-vous
+toujours rue Saint-Honore?
+
+--Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Quelus.
+
+--J'ai deux mots a vous dire.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enquerir de votre
+adresse?
+
+--Moi, je demeure rue Bethisy, dit Schomberg etonne.
+
+--D'Epernon, je sais la votre.
+
+--Rue de Grenelle.
+
+--Vous etes mon voisin. Et vous, Maugiron?
+
+--Moi, je suis du quartier du Louvre.
+
+--Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutot, non,
+par vous, Quelus....
+
+--A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de
+Bussy?
+
+--Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai a vous
+parler, voila tout.
+
+--A tous quatre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le
+presume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez
+l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez a nous dire
+a chacun en particulier.
+
+--Parfaitement.
+
+--Allons chez Schomberg alors, rue Bethisy; c'est a deux pas.
+
+--Oui, allons chez moi, dit le jeune homme.
+
+--Soit, messieurs, dit Saint-Luc.
+
+Et il salua encore.
+
+--Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg.
+
+--Tres-volontiers.
+
+Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le
+bras et en occupant toute la largeur de la rue.
+
+Derriere eux marchaient leurs laquais, armes jusqu'aux dents.
+
+On arriva ainsi rue de Bethisy, et Schomberg fit preparer le grand
+salon de l'hotel.
+
+Saint-Luc s'arreta dans l'antichambre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT ETE
+DONNE PAR BUSSY.
+
+
+Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et
+voyons ce qui s'etait passe entre lui et Bussy.
+
+Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitte la salle d'audience avec
+son ami, en adressant des saluts a tous ceux que l'esprit de
+courtisanerie n'absorbait pas au point de negliger un homme aussi
+redoutable que Bussy.
+
+Car, en ces temps de force brutale, ou la puissance personnelle etait
+tout, un homme pouvait, s'il etait vigoureux et adroit, se tailler un
+petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France.
+
+C'etait ainsi que Bussy regnait a la cour du roi Henri III.
+
+Mais ce jour-la, comme nous l'avons vu, Bussy avait ete assez mal recu
+dans son royaume.
+
+Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arreta, et, le regardant avec
+inquietude:
+
+--Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il,
+en verite, vous palissez a faire croire que vous etes sur le point de
+vous evanouir.
+
+--Non, dit Bussy; seulement j'etouffe de colere.
+
+--Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces droles?
+
+--Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger.
+
+--Allons, allons, Bussy, du calme.
+
+--Vous etes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moitie de ce
+que je viens d'entendre, du temperament dont je vous connais, il y
+aurait deja eu mort d'homme.
+
+--Enfin, que desirez-vous?
+
+--Vous etes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donne une preuve
+terrible de cette amitie.
+
+--Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterre,
+la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous
+me desobligeriez. Certainement, le coup etait joli, et surtout il a
+reussi galamment; mais je n'en ai pas le merite: c'est le roi qui me
+l'avait montre tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre.
+
+--Cher ami.
+
+--Laissons donc le Monsoreau ou il est, et parlons de Diane. A-t-elle
+ete un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la
+noce? A quand le bapteme?
+
+--Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort.
+
+--Plait-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il eut marche sur un
+clou aigu.
+
+--Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse
+que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour etre
+tombe dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que
+jamais.
+
+--Bah! vraiment!
+
+--Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a jure de vous
+tuer a la premiere occasion. C'est comme cela.
+
+--Il vit?
+
+--Helas! oui.
+
+--Et quel est donc l'ane bate de medecin qui l'a soigne?
+
+--Le mien, cher ami.
+
+--Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, ecrase par cette
+revelation. Ah ca, mais je suis deshonore alors, vertubleu! moi qui ai
+annonce sa mort a tout le monde. Il va trouver ses heritiers en deuil.
+Oh! mais je n'en aurai pas le dementi, je le rattraperai, et, a la
+prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'epee, je lui en donnerai
+quatre, s'il le faut.
+
+--A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En verite,
+Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le
+duc qu'il soupconne de vous avoir depeche contre lui; c'est du duc
+qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami precieux, un Bayard;
+je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de
+Remy qui l'a tire d'affaire.
+
+--Quelle sotte idee il a eue la!
+
+--Que voulez-vous?... une idee d'honnete homme; il se figure que,
+parce qu'il est medecin, il doit guerir les gens.
+
+--Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-la!
+
+--Bref, c'est a moi qu'il se pretend redevable de la vie; c'est a moi
+qu'il confie sa femme.
+
+--Ah! je comprends que ce procede vous fasse attendre plus
+tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis
+tout emerveille.
+
+--Cher ami!
+
+--D'honneur! je tombe des nues.
+
+--Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau.
+
+--Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc.
+Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous previens que je me
+commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en
+fer. Vous, informez-vous donc aupres du duc d'Anjou si sa bonne mere
+ne lui aurait pas donne quelque recette de contre-poison. En
+attendant, amusons-nous, tres-cher, amusons-nous!
+
+Bussy ne put s'empecher de sourire. Il passa son bras sous celui de
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez
+rendu qu'une moitie de service.
+
+Saint-Luc le regarda d'un air etonne.
+
+--C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait
+dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis pret a faire bien
+des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah!
+
+--Non, tres-cher, non, je vous l'ai deja dit, laissons la le
+Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque
+chose a un autre emploi.
+
+--Voyons, dites, je vous ecoute.
+
+--Etes-vous tres-bien avec ces messieurs de la mignonnerie?
+
+--Ma foi, poil a poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le
+rayon nous echauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous
+seulement prenait la part de lumiere et de chaleur des autres, oh!
+alors, je ne reponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur
+jeu.
+
+--Eh bien! mon ami, ce que vous me dites la me charme.
+
+--Ah! tant mieux!
+
+--Admettons que le rayon soit intercepte.
+
+--Admettons, soit.
+
+--Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable
+griffes, et ouvrons la partie.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous allez, s'il vous plait, cher ami, aborder M. de Quelus.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc.
+
+--Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?....
+
+--Oui.
+
+--A merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me
+couper la gorge ou de se la faire couper par moi.
+
+--Je le lui demanderai, cher ami.
+
+--Cela ne vous fache point?
+
+--Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de
+suite, si cela peut vous etre agreable.
+
+--Un moment. En allant chez M. de Quelus, vous me ferez, par la meme
+occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, a qui vous ferez
+la meme proposition, n'est-ce pas?
+
+--Ah! ah! dit Saint-Luc, a M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y
+allez, Bussy!
+
+Bussy fit un geste qui n'admettait pas de replique.
+
+--Soit, dit Saint-Luc, votre volonte sera faite.
+
+--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si
+aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, a qui j'ai vu le
+hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez a se joindre
+aux autres, n'est-ce pas?....
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au
+moins?
+
+--Non pas.
+
+--Comment, non pas?
+
+--De la, vous vous rendrez chez M. d'Epernon. Je ne vous arrete pas
+longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon;
+mais enfin il fera nombre.
+
+Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque cote de son corps et
+regarda Bussy.
+
+--Quatre? murmura-t-il.
+
+--C'est cela meme, cher ami, dit Bussy en faisant de la tete un signe
+d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas a
+un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de
+proceder vis-a-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous
+possedez a un si supreme degre.
+
+--Oh! cher ami.
+
+--Je m'en rapporte a vous pour faire cela... galamment. Que la chose
+soit accommodee de facon seigneuriale, n'est-ce pas?
+
+--Vous serez content, mon ami.
+
+Bussy tendit en souriant la main a Saint-Luc.
+
+--A la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons
+donc rire a notre tour.
+
+--Maintenant, cher ami, les conditions.
+
+--Quelles conditions?
+
+--Les votres.
+
+--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.
+
+--Vos armes?
+
+--Les armes de ces messieurs.
+
+--Le jour, le lieu et l'heure?
+
+--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.
+
+--Mais enfin....
+
+--Ne parlons pas de ces miseres-la; faites et faites vite, cher ami.
+Je me promene la-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y
+retrouverez, la commission faite.
+
+--Alors, vous attendez?
+
+--Oui.
+
+--Attendez donc. Dame! ce sera peut-etre un peu long.
+
+--J'ai le temps.
+
+Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens
+encore reunis dans la salle d'audience, et comment il entama
+l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hotel de
+Schomberg, ou nous l'avons laisse, attendant ceremonieusement, et
+selon toutes les lois de l'etiquette en vogue a cette epoque, tandis
+que les quatre favoris de Sa Majeste, se doutant de la cause de la
+visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste
+salon.
+
+Cela fait, les portes s'ouvrirent a deux battants, et un huissier vint
+saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son
+manteau avec sa rapiere, sur la poignee de laquelle il appuyait sa
+main gauche, marcha, le chapeau a la main droite, jusqu'au milieu du
+seuil de la porte, ou il s'arreta avec une regularite qui eut fait
+honneur au plus habile architecte.
+
+--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.
+
+Saint-Luc entra.
+
+Schomberg, en sa qualite de maitre de maison, se leva et vint
+au-devant de son hote, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau
+sur sa tete.
+
+Cette formalite donnait a la visite sa couleur et son intention.
+
+Schomberg repondit par un salut, puis, se tournant vers Quelus:
+
+--J'ai l'honneur de vous presenter, dit-il, M. Jacques de Levis, comte
+de Quelus.
+
+Saint-Luc fit un pas vers Quelus et salua, a son tour, profondement.
+
+--Je cherchais monsieur, dit-il.
+
+Quelus salua.
+
+Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.
+
+--J'ai l'honneur de vous presenter M. Louis de Maugiron.
+
+Meme salutation de la part de Saint-Luc, meme reponse de Maugiron.
+
+--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.
+
+Pour d'Epernon ce fut la meme ceremonie, faite avec le meme flegme et
+la meme lenteur.
+
+Puis, a son tour, Schomberg se nomma lui-meme et recut le meme
+compliment.
+
+Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.
+
+--Monsieur le comte, dit-il a Quelus, vous avez insulte M. le comte
+Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous presente ses
+tres-humbles civilites et vous appelle en combat singulier, tel jour
+et a telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec
+telles armes qu'il vous plaira jusqu'a ce que mort s'en suive...
+Acceptez-vous?
+
+--Certes, oui, repondit tranquillement Quelus, et M. le comte de Bussy
+me fait beaucoup d'honneur.
+
+--Votre jour, monsieur le comte.
+
+--Je n'ai pas de preference; seulement j'aimerais mieux demain
+qu'apres-demain, apres-demain que les jours suivants.
+
+--Votre heure?
+
+--Le matin.
+
+--Vos armes?
+
+--La rapiere et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux
+instruments.
+
+Saint-Luc s'inclina.
+
+--Tout ce que vous deciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de
+Bussy.
+
+Puis il s'adressa a Maugiron, qui repondit la meme chose; puis
+successivement aux deux autres.
+
+--Mais, dit Schomberg, qui recut comme maitre de maison le compliment
+le dernier, nous ne songeons pas a une chose, monsieur de Saint-Luc.
+
+--A laquelle?
+
+--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses
+bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le meme jour et
+la meme heure, M. de Bussy pourrait etre fort embarrasse.
+
+Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les levres.
+
+--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrasse comme doit l'etre tout
+gentilhomme en presence de quatre vaillants comme vous; mais il dit
+que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est deja
+presente aux Tournelles, pres la Bastille.
+
+--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Epernon.
+
+--Tous quatre, reprit Saint-Luc.
+
+--Separement? demanda Schomberg.
+
+--Separement ou a la fois; le defi est tout ensemble individuel et
+collectif.
+
+Les quatre jeunes gens se regarderent; Quelus rompit le premier le
+silence.
+
+--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colere;
+mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolement faire chacun
+notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous
+succedant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore....
+
+Quelus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensee, firent
+un signe d'assentiment.
+
+--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons
+pas a assassiner un galant homme, c'est que le hasard decidat lequel
+de nous echerra a M. de Bussy.
+
+--Mais, dit vivement d'Epernon, les trois autres?
+
+--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop
+d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croises.
+
+--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quelus en se retournant vers
+ses compagnons.
+
+--Oui, dirent-ils d'une commune voix.
+
+--Il me serait meme particulierement agreable, dit Schomberg, que M.
+de Bussy invitat a cette fete M. de Livarot.
+
+--Si j'osais emettre une opinion, dit Maugiron, je desirerais que M.
+de Balzac d'Antraguet en fut.
+
+--Et la partie serait complete, dit Quelus, si M. de Riberac voulait
+bien accompagner ses amis.
+
+--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos desirs a M. le comte
+de Bussy, et je crois pouvoir vous repondre d'avance qu'il est trop
+courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus,
+messieurs, qu'a vous remercier bien sincerement de la part de M. le
+comte.
+
+Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre tetes des
+gentilshommes provoques s'abaisser au niveau de la sienne.
+
+Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'a la porte du
+salon.
+
+Dans la derniere antichambre; il trouva les quatre laquais rassembles.
+
+Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:
+
+--Voici pour boire a la sante de vos maitres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+EN QUOI M. DE SAINT-LUC ETAIT PLUS CIVILISE QUE M. DE BUSSY, DES
+LECONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE
+DIANE.
+
+
+Saint-Luc revint tres-fier d'avoir si bien fait sa commission.
+
+Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce
+qui n'etait pas naturel chez un homme aussi brave a la nouvelle d'un
+bon et brillant duel.
+
+--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voila tout herisse.
+
+--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous
+n'ayez pas dit: "Tout de suite."
+
+--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable!
+laissez-leur le temps de venir. Et puis, ou est la necessite de vous
+faire si vite une litiere de morts et de mourants?
+
+--C'est que je voudrais mourir le plus tot possible.
+
+Saint-Luc regarda Bussy avec cet etonnement que les gens parfaitement
+organises eprouvent tout d'abord a la moindre apparence d'un malheur
+meme etranger.
+
+--Mourir! quand on a votre age, votre maitresse et votre nom!
+
+--Oui! j'en tuerai, je suis sur, quatre, et je recevrai un bon coup
+qui me tranquillisera eternellement.
+
+--Des idees noires! Bussy.
+
+--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et
+qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce
+pretendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne
+jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un a
+echarper....
+
+Saint-Luc repondit a cette sortie par un eclat de rire qui fit envoler
+toute une volee de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit
+jardin du Louvre.
+
+--Ah! s'ecria-t-il, que voila un homme innocent! Dire que les femmes
+aiment ce Bussy, un ecolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il
+n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.
+
+--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marie!
+
+--_Nihil facilius,_ comme disait le jesuite Triquet, mon pedagogue;
+vous etes l'ami de M. de Monsoreau?
+
+--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce
+butor m'appelle son ami.
+
+--Eh bien, soyez son ami.
+
+--Oh!... abuser de ce titre.
+
+--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre
+ami?
+
+--Mais il le dit.
+
+--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitie est de
+faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est
+ainsi que Sa Majeste definit l'amitie, et le roi est lettre.
+
+Bussy se mit a rire.
+
+--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'etes
+pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifferent, et alors
+lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas
+content.
+
+--Au fait, dit Bussy, je le deteste.
+
+--Et lui vous craint.
+
+--Vous croyez qu'il ne m'aime pas?
+
+--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.
+
+--Est-ce toujours la logique du pere Triquet?
+
+--Non, c'est la mienne.
+
+--Je vous en fais mon compliment.
+
+--Elle vous satisfait?
+
+--Non. J'aime mieux etre homme d'honneur.
+
+--Et laisser madame de Monsoreau guerir moralement et physiquement son
+mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle
+s'attachera au seul homme qui lui reste....
+
+Bussy fronca le sourcil.
+
+--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle
+est de bon conseil. Apres s'etre fait un bouquet dans les parterres de
+la reine mere, elle sera de bonne humeur. Ecoutez-la, elle parle d'or.
+
+En effet, Jeanne arrivait radieuse, eblouissante de bonheur et
+petillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout
+ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un reveil joyeux,
+un riant augure.
+
+Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que
+ce n'est pas le plenipotentiaire Dubois qui a rapporte cette mode
+d'Angleterre avec le traite de la quadruple alliance.
+
+--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une
+tresse d'or.
+
+--Ils se meurent, dit Bussy.
+
+--Bon! ils sont blesses, et ils s'evanouissent, dit Saint-Luc; je gage
+que vous allez les faire revenir a eux, Jeanne.
+
+--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.
+
+--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas a
+sourire au comte de Monsoreau, et il a forme le dessein de se retirer.
+
+--Et de lui laisser Diane? s'ecria Jeanne avec effroi.
+
+Bussy, inquiet de cette premiere demonstration, ajouta:
+
+--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.
+
+Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'etait pas
+evangelique.
+
+--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Decidement les hommes sont
+tous des ingrats!
+
+--Bon! fit Saint-Luc, voila la morale de ma femme.
+
+--Ingrat, moi! s'ecria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour
+en le soumettant aux laches pratiques de l'hypocrisie.
+
+--Eh! monsieur, ce n'est la qu'un mechant pretexte, dit Jeanne. Si
+vous etiez bien epris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement;
+n'etre plus aime.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.
+
+--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices
+tels....
+
+--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne
+d'un galant homme.
+
+Bussy palit a cette seule idee.
+
+--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.
+
+--Madame! madame!
+
+--Vous etes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous,
+n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer a se faire
+massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits a un
+homme en deployant une force, une volonte dont Samson et Annibal
+eussent ete incapables; dompter la bete feroce de Mars pour l'atteler
+au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'heroisme! Oh! je le
+jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle
+fait chaque jour.
+
+--Merci, repondit Saint-Luc avec un salut reverencieux, qui fit
+eclater Jeanne de rire.
+
+Bussy hesitait.
+
+--Et il reflechit! s'ecria Jeanne; il ne tombe pas a genoux, il ne
+fait pas son _mea culpa_!
+
+--Vous avez raison, repliqua Bussy, je ne suis qu'un homme,
+c'est-a-dire une creature imparfaite et inferieure a la plus vulgaire
+des femmes.
+
+--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.
+
+--Que m'ordonnez-vous?
+
+--Allez tout de suite rendre visite....
+
+--A M. de Monsoreau?
+
+--Eh! qui vous parle de cela?... a Diane.
+
+--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.
+
+--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle
+pas toujours pres d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il
+etait jaloux?
+
+Bussy se mit a rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce
+fut un trio d'hilarite qui attira aux fenetres tout ce qui se
+promenait de courtisans dans les galeries.
+
+--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.
+
+Et sur ce, ils se separerent, Bussy ayant recommande a Saint-Luc de ne
+rien dire de la provocation adressee aux mignons.
+
+Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.
+
+Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de
+promettre que sa blessure serait guerie avant trois semaines.
+
+Diane posa un doigt sur ses levres: c'etait sa maniere de saluer.
+
+Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le
+duc d'Anjou avait charge Bussy, la visite a la cour, le malaise du
+roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit
+Bussy. Diane ne fit qu'en rire.
+
+Monsoreau, tout pensif a ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers
+lui, et lui dit a l'oreille:
+
+--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois, repliqua Bussy.
+
+--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain
+homme; je le connais, il est perfide: je vous reponds qu'il n'hesite
+jamais au bord d'une trahison.
+
+--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la
+circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette
+trahison du duc.
+
+--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous etes mon ami, et je veux
+vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une
+position difficile, demandez-moi conseil.
+
+--Monsieur! monsieur! il faut dormir apres le pansement, dit Remy;
+allons, dormez!
+
+--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec
+madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant
+cette annee.
+
+--A vos ordres, repondit Bussy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES PRECAUTIONS DE M. DE MONSOREAU.
+
+
+Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours,
+Bussy s'en etait apercu et leur rendait pleinement justice.
+
+Etre un homme d'autrefois eut ete grand et beau pour la posterite;
+mais c'etait n'etre plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de
+Plutarque, qui avait cesse d'etre son auteur favori depuis que l'amour
+l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que
+du present, se montrait desormais peu friand d'un article d'histoire
+pres de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.
+
+Diane etait plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle
+se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro
+reconnait innes dans l'espece: aimer et tromper. Elle n'avait jamais
+eu l'idee de pousser jusqu'a la speculation philosophique ses opinions
+sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_.
+
+--Aimer Bussy, c'etait sa logique,--n'etre qu'a Bussy, c'etait sa
+morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main
+effleuree, c'etait sa metaphysique.
+
+M. de Monsoreau,--il y avait deja quinze jours que l'accident lui
+etait arrive,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en
+mieux. Il avait evite la fievre, grace aux applications d'eau froide,
+ce nouveau remede que le hasard ou la Providence avait decouvert a
+Ambroise Pare, quand il eprouva tout a coup une grande secousse: il
+apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver a Paris avec la reine
+mere et ses Angevins.
+
+Le comte avait raison de s'inquieter: car, le lendemain de son
+arrivee, le prince, sous pretexte de venir prendre de ses nouvelles,
+se presenta dans son hotel de la rue des Petits-Peres. Il n'y a pas
+moyen de fermer sa porte a une Altesse royale qui vous donne une
+preuve d'un si tendre interet: M. de Monsoreau recut le prince, et le
+prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.
+
+Aussitot le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur
+son bras, et, malgre les cris de Remy, fit trois fois le tour de son
+fauteuil.
+
+Apres quoi il se rassit dans ce meme fauteuil, autour duquel il
+venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de
+circonvallation; il avait l'air tres-satisfait, et Diane devina a son
+sourire qu'il meditait quelque sournoiserie.
+
+Mais ceci rentre dans l'histoire privee de la maison de Monsoreau.
+Revenons donc a l'arrivee de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient a
+la partie epique de ce livre.
+
+Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifferent aux
+observateurs, que le jour ou Monseigneur Francois de Valois fit sa
+rentree au Louvre. Voici ce qu'ils remarquerent:
+
+Beaucoup de morgue de la part du roi;
+
+Une grande tiedeur de la part de la reine mere;
+
+Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait
+dire:
+
+--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive,
+cette facheuse mine?
+
+Toute cette reception etait assaisonnee des regards rutilants,
+flamboyants, devorants, de MM. de Livarot, de Riberac et d'Antraguet,
+lesquels, prevenus par Bussy, etaient bien aises de faire comprendre a
+leurs futurs adversaires que, s'il y avait empechement au combat, cet
+empechement, pour sur, ne viendrait pas de leur part.
+
+Chicot, ce jour-la, fit plus d'allees et de venues que Cesar la veille
+de la bataille de Pharsale.
+
+Puis tout rentra dans le calme plat.
+
+Le surlendemain de sa rentree au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une
+seconde visite au blesse.
+
+Monsoreau, instruit des moindres particularites de l'entrevue du roi
+avec son frere, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour
+l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.
+
+Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il
+reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de
+son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.
+
+Apres quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la
+premiere fois.
+
+Le meme soir, Diane prevint Bussy que M. de Monsoreau meditait bien
+certainement quelque chose.
+
+Un instant apres, Monsoreau et Bussy se trouverent seuls.
+
+--Quand je pense, dit Monsoreau a Bussy, que ce prince, qui me fait si
+bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait
+assassiner par M. de Saint-Luc!
+
+--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte,
+Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-meme que vous
+l'aviez provoque, que vous aviez tire l'epee le premier, et que vous
+avez recu le coup en combattant.
+
+--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obeissait aux
+instigations du duc d'Anjou.
+
+--Ecoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de
+Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au
+roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'epee vous venait
+d'Antraguet, de Livarot ou de Riberac, je ne dis pas... mais de
+Saint-Luc....
+
+--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon
+cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstine dans son opinion.
+
+Bussy eut pu lui repondre, que s'il connaissait mal l'histoire de
+France, il connaissait en echange parfaitement celle de l'Anjou, et
+surtout de la partie de l'Anjou ou etait enclave Meridor.
+
+Enfin Monsoreau en vint a se lever et a descendre dans le jardin.
+
+--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous demenagerons.
+
+--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'etes pas en bon air dans
+la rue des Petits-Peres, ou la distraction vous manque-t-elle?
+
+--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M.
+d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amene toujours avec lui une
+trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs eperons m'agace
+horriblement les nerfs.
+
+--Mais ou allez-vous?
+
+--J'ai ordonne qu'on mit en etat ma petite maison des Tournelles.
+
+Bussy et Diane, car Bussy etait toujours la, echangerent un regard
+amoureux de souvenir.
+
+--Comment, cette bicoque! s'ecria etourdiment Remy.
+
+--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.
+
+--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connait pas les habitations de
+M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeure rue
+Beautreillis?
+
+Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupcon dans son
+esprit.
+
+--Oui, oui, j'irai la, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir
+que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la
+fenetre, on voit, a trois cents pas de distance, ceux qui viennent
+vous faire visite.
+
+--De sorte? demanda Remy.
+
+--De sorte qu'on peut les eviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout
+quand on se porte bien.
+
+Bussy se mordit les levres, il craignait qu'il ne vint un temps ou
+Monsoreau l'eviterait a son tour.
+
+Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison,
+Bussy blesse, evanoui sur son lit.
+
+Remy reflechit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.
+
+--Vous ne le pouvez pas, dit-il.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plait, monsieur le docteur?
+
+--Parce qu'un grand veneur de France a des receptions a faire, des
+valets a entretenir, des equipages a soigner. Qu'il ait un palais pour
+ses chiens, cela se concoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est
+impossible.
+
+--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.
+
+--Et puis, dit Remy, car je suis le medecin du coeur comme celui du
+corps, ce n'est pas votre sejour ici qui vous preoccupe.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--C'est celui de madame.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, faites demenager la comtesse.
+
+--M'en separer! s'ecria Monsoreau en fixant sur Diane un regard ou il
+y avait, certes, plus de colere que d'amour.
+
+--Alors, separez-vous de votre charge, donnez votre demission de grand
+veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou
+vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous
+mecontenterez le roi, et si vous le faites....
+
+--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrees,
+mais je ne quitterai pas la comtesse.
+
+Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand
+bruit de chevaux et de voix.
+
+Monsoreau fremit.
+
+--Encore le duc! murmura-t-il.
+
+--Oui, justement, dit Remy en allant a la fenetre.
+
+Le jeune homme n'avait point acheve que, grace au privilege qu'ont les
+princes d'entrer sans etre annonces, le duc entra dans la chambre.
+
+Monsoreau etait aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de
+Francois avait ete pour Diane.
+
+Bientot les galanteries intarissables du duc l'eclairerent mieux
+encore; il apportait a Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient
+trois ou quatre en leur vie ces patients et genereux artistes qui
+illustrerent un temps ou, malgre cette lenteur a les produire, les
+chefs-d'oeuvre etaient plus frequents qu'aujourd'hui.
+
+C'etait un charmant poignard au manche d'or cisele; ce manche etait un
+flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinee avec un
+merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et
+ciel, s'y confondaient dans un pele-mele harmonieux qui forcait le
+regard a demeurer longtemps fixe sur cette lame d'azur et d'or.
+
+--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eut quelque billet
+cache dans le manche.
+
+Le prince alla au-devant de cette crainte en le separant en deux
+parties.
+
+--A vous qui etes chasseur, la lame, dit-il; a la comtesse, le manche.
+Bonjour, Bussy, vous voila donc ami intime avec le comte, maintenant?
+
+Diane rougit.
+
+Bussy, au contraire, demeura assez maitre de lui-meme.
+
+--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-meme m'a
+charge ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai
+obei, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.
+
+--C'est vrai, dit le duc.
+
+Puis, il alla s'asseoir pres de Diane, et lui parla bas.
+
+Au bout d'un instant:
+
+--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de
+malade. Je vois que la comtesse etouffe, et je vais lui offrir le bras
+pour lui faire faire un tour de jardin.
+
+Le mari et l'amant echangerent un regard courrouce.
+
+Diane, invitee a descendre, se leva et posa son bras sur celui du
+prince.
+
+--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau a Bussy. Et Monsoreau descendit
+derriere sa femme.
+
+--Ah! ah! dit le duc, il parait que vous allez tout a fait bien?
+
+--Oui, monseigneur, et j'espere etre bientot en etat de pouvoir
+accompagner madame de Monsoreau partout ou elle ira.
+
+--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.
+
+Monsoreau lui-meme sentait combien etait juste la recommandation du
+prince.
+
+Il s'assit a un endroit d'ou il ne pouvait le perdre de vue.
+
+--Tenez, comte, dit-il a Bussy, si vous etiez bien aimable, des ce
+soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'a mon petit hotel de
+la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en verite. Arrachee a Meridor
+aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la devorer a Paris.
+
+--Non pas, monsieur, dit Remy a son maitre, non pas, vous ne pouvez
+accepter.
+
+--Et pourquoi cela? dit Monsoreau.
+
+--Parce que vous etes a M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous
+pardonnerait jamais d'avoir aide le comte a lui jouer un pareil tour.
+
+--Que m'importe? allait s'ecrier l'impetueux jeune homme, lorsque un
+coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.
+
+Monsoreau reflechissait.
+
+--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois reclamer
+un pareil service; j'irai moi-meme la conduire: car, demain ou apres
+demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.
+
+--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.
+
+--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit
+soupirer Bussy.
+
+En effet, le soir meme, le comte conduisit sa femme a sa maison des
+Tournelles, bien connue de nos lecteurs.
+
+Remy aida le convalescent a s'y installer.
+
+Puis, comme c'etait un homme d'un devouement a toute epreuve, comme il
+comprit que, dans ce local resserre, Bussy aurait grand besoin de lui,
+il se rapprocha de Gertrude, qui commenca par le battre, et finit par
+lui pardonner.
+
+Diane reprit sa chambre, situee sur le devant, cette chambre au
+portail et au lit de damas blanc et or.
+
+Un corridor seulement separait cette chambre de celle du comte de
+Monsoreau.
+
+Bussy s'arrachait des poignees de cheveux.
+
+Saint-Luc pretendait que les echelles de corde, etant arrivees a leur
+plus haute perfection, pouvaient a merveille remplacer les escaliers.
+
+Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au depit de
+M. le duc d'Anjou.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES.
+
+
+La surexcitation tient lieu, a quelques hommes, de passion reelle,
+comme la faim donne au loup et a la hyene une apparence de courage.
+
+C'etait sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont
+le depit ne pourrait se decrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane a
+Meridor, etait revenu a Paris; a son retour, il etait presque amoureux
+de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.
+
+Il en resultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour
+ou il avait appris que le comte le trahissait, il en resultait,
+disons-nous, que sa haine s'etait changee en une sorte de fureur,
+d'autant plus dangereuse, qu'ayant experimente deja le caractere
+energique du comte, il voulait se tenir pret a frapper sans donner
+prise sur lui-meme.
+
+D'un autre cote, il n'avait pas renonce a ses esperances politiques,
+bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre
+importance l'avait grandi a ses propres yeux. A peine de retour a
+Paris, il avait donc recommence ses tenebreuses et souterraines
+machinations. Le moment etait favorable. Bon nombre de ces
+conspirateurs chancelants, qui sont devoues au succes, rassures par
+l'espece de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine
+venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou,
+ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du
+prince a celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et
+qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarme.
+
+Au reste, plus d'epanchement politique du duc envers Bussy: une
+hypocrisie amicale, voila tout. Le prince etait vaguement trouble
+d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de
+cette confiance que Monsoreau, si defiant, avait neanmoins envers lui.
+Il s'effrayait aussi de cette joie qui epanouissait le visage de
+Diane, de ces fraiches couleurs qui la rendaient si desirable,
+d'adorable qu'elle etait. Le prince savait que les fleurs ne se
+colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'a l'amour.
+Diane etait visiblement heureuse, et pour le prince, toujours
+malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilite.
+
+Ne prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, decide a
+se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances,
+depuis que la force lui avait reussi; bien conseille, d'ailleurs, par
+Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'etre ainsi
+arrete dans ses desirs par des obstacles aussi ridicules que le sont
+une jalousie de mari et une repugnance de femme.
+
+Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passe la nuit a
+poursuivre ces mauvais reves qu'on fait dans un demi-sommeil fievreux,
+il sentit qu'il etait monte au ton de ses desirs, et commanda ses
+equipages pour aller voir Monsoreau.
+
+Monsoreau, comme on le sait, etait parti pour sa maison des
+Tournelles.
+
+Le prince sourit a cette annonce. C'etait la petite piece de la
+comedie de Meridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de
+l'endroit ou etait situee cette maison; on lui repondit que c'etait
+sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui
+l'avait accompagne: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux
+Tournelles.
+
+L'escorte se remit en marche, et bientot tout le quartier fut en
+rumeur par la presence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui
+composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux
+laquais et trois chevaux.
+
+Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la
+connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arreterent tous deux devant
+la porte, s'engagerent dans l'allee et monterent tous deux; seulement,
+le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.
+
+Il resulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le
+privilegie, ne vit que Monsoreau, lequel le recut couche sur une
+chaise longue, tandis que Bussy fut recu dans les bras de Diane, qui
+l'etreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.
+
+Monsoreau, naturellement pale, devint livide en apercevant le prince.
+C'etait sa vision terrible.
+
+--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariete, monseigneur, dans
+cette pauvre maison! en verite, c'est trop d'honneur pour le peu que
+je suis.
+
+L'ironie etait visible, car a peine le comte se donnait-il la peine de
+la deguiser.
+
+Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant
+du convalescent avec un sourire:
+
+--Partout ou va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses
+nouvelles.
+
+--En verite, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.
+
+--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?
+
+--Beaucoup mieux, monseigneur; je me leve, je vais, je viens, et, dans
+huit jours, il n'y paraitra plus.
+
+--Est-ce votre medecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille?
+demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--N'etiez-vous pas bien rue des Petits-Peres?
+
+--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait
+trop grand bruit.
+
+Le comte prononca ces paroles avec un ton de fermete qui n'echappa
+point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire
+attention.
+
+--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.
+
+--Le jardin me faisait tort, monseigneur, repondit Monsoreau.
+
+--Mais ou vous promeniez-vous, mon cher?
+
+--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.
+
+Le prince se mordit les levres et se renversa sur sa chaise.
+
+--Vous savez, comte, dit-il apres un moment de silence, que l'on
+demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?
+
+--Bah! et sous quel pretexte, monseigneur?
+
+--Beaucoup pretendent que vous etes mort.
+
+--Oh! monseigneur, j'en suis sur, repond que je ne le suis pas.
+
+--Moi, je ne reponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc
+vous etes mort.
+
+Monsoreau se mordit les levres a son tour.
+
+--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui; il y a des choses que je leur prefere.
+
+--Ah! fit le prince, c'est fort desinteresse de votre part.
+
+--Je suis fait ainsi, monseigneur.
+
+--En ce cas, puisque vous etes ainsi fait, vous ne trouveriez pas
+mauvais que le roi le sut.
+
+--Qui le lui dirait?
+
+--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui repete notre
+conversation.
+
+--Ma foi, monseigneur, si l'on repetait au roi tout ce qui se dit a
+Paris, Sa Majeste n'aurait pas assez de ses deux oreilles.
+
+--Que se dit-il donc a Paris, monsieur? dit le prince en se retournant
+vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eut pique.
+
+Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une
+tournure un peu trop serieuse pour un convalescent n'ayant pas encore
+toute liberte d'agir. Il calma la colere qui bouillonnait au fond de
+son ame, et, prenant un visage indifferent:
+
+--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les evenements
+passent, et j'en apercois a peine l'ombre. Si le roi est depite de me
+voir si mal faire son service, il a tort.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute; mon accident....
+
+--Eh bien?
+
+--Vient un peu de sa faute.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donne ce coup d'epee, n'est-il pas
+des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montre la botte
+secrete a l'aide de laquelle il m'a troue la poitrine, et rien ne me
+dit meme que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement
+depeche.
+
+Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.
+
+--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.
+
+--Jusqu'a ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?
+
+--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait
+deja venue vous presenter ses tres-humbles hommages.
+
+--Malade? Pauvre femme!
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Le chagrin de vous avoir vu souffrir?
+
+--D'abord; puis la fatigue de cette translation.
+
+--Esperons que l'indisposition sera de courte duree, mon cher comte.
+Vous avez un medecin si habile!
+
+Et il leva le siege.
+
+--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement
+soigne.
+
+--Mais c'est le medecin de Bussy que vous me nommez la.
+
+--Le comte me l'a donne en effet, monseigneur.
+
+--Vous etes donc tres-lie avec Bussy?
+
+--C'est mon meilleur, je devrais meme dire c'est mon seul ami,
+repondit froidement Monsoreau.
+
+--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portiere de damas.
+
+Au meme instant, et comme il passait la tete sous la tapisserie, il
+crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et
+Bussy apparut tout a coup a son poste au milieu du corridor.
+
+Le soupcon grandit chez le duc.
+
+--Nous partons, dit-il a Bussy.
+
+Bussy, sans repondre, descendit aussitot pour donner a l'escorte
+l'ordre de se preparer, mais peut-etre bien aussi pour cacher sa
+rougeur au prince.
+
+Le duc, reste seul sur le palier, essaya de penetrer dans le corridor
+ou il avait vu disparaitre la robe de soie.
+
+Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se
+tenait debout, pale et appuye au chambranle, sur le seuil de la porte.
+
+--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.
+
+--C'est vrai, balbutia le duc, merci.
+
+Et il descendit, la rage dans le coeur.
+
+Pendant toute la route, qui etait longue cependant, Bussy et lui
+n'echangerent pas une seule parole.
+
+Bussy quitta le duc a la porte de son hotel.
+
+Lorsque le duc fut rentre et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa
+mysterieusement.
+
+--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoue par le mari.
+
+--Et peut-etre aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.
+
+--Que dis-tu?
+
+--La verite, Altesse.
+
+--Acheve alors.
+
+--Ecoutez, monseigneur, j'espere que vous me pardonnerez, car c'etait
+pour le service de Votre Altesse.
+
+--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.
+
+--Eh bien, j'ai guette sous un hangar apres que vous futes monte.
+
+--Ah! ah! et qu'as-tu vu?
+
+--J'ai vu paraitre une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher,
+j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille
+est exercee, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et
+tendre baiser.
+
+--Mais quel etait l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?
+
+--Je ne puis reconnaitre des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de
+visage, monseigneur.
+
+--Oui, mais on peut reconnaitre des gants.
+
+--En effet, il m'a semble... dit Aurilly.
+
+--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!
+
+--Mais ce n'est qu'une presomption.
+
+--N'importe, dis toujours.
+
+--Eh bien, monseigneur, il m'a semble que c'etaient les gants de M. de
+Bussy.
+
+--Des gants de buffle brodes d'or, n'est-ce pas? s'ecria le duc, aux
+yeux duquel disparut tout a coup le nuage qui voilait la verite.
+
+--De buffle brodes d'or; oui, monseigneur, c'est cela, repeta Aurilly.
+
+--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'ecria de nouveau le duc;
+aveugle que j'etais! ou plutot, non, je n'etais pas aveugle.
+Seulement, je ne pouvais croire a tant d'audace.
+
+--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle
+bien haut.
+
+--Bussy! repeta encore une fois le duc, se rappelant mille
+circonstances qui avaient passe inapercues, et qui, maintenant,
+repassaient grandissantes devant ses yeux.
+
+--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop
+legerement; ne pouvait-il y avoir un homme cache dans la chambre de
+madame de Monsoreau?
+
+--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui etait dans le corridor,
+l'aurait vu, cet homme.
+
+--C'est vrai, monseigneur.
+
+--Et puis, les gants, les gants.
+
+--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore
+entendu....
+
+--Quoi?
+
+--Trois mots.
+
+--Lesquels?
+
+--Les voici: A demain soir!
+
+--O mon Dieu!
+
+--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet
+exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions surs....
+
+--Aurilly, demain soir nous recommencerons.
+
+--Votre Altesse sait que je suis a ses ordres.
+
+--Bien. Ah! Bussy! repeta le duc entre ses dents, Bussy, traitre a son
+seigneur! Bussy, cet epouvantail de tous! Bussy, l'honnete homme....
+Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!....
+
+Et le duc, souriant avec une infernale joie, congedia Aurilly pour
+reflechir a son aise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LES GUETTEURS.
+
+
+Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc
+retint pres de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne
+perdre aucune de ses demarches.
+
+Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au
+prince; de cette facon, il avait la soiree libre. C'etait sa methode,
+et il la pratiquait meme sans arriere-pensee.
+
+A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son echelle
+sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.
+
+Le duc, qui ignorait que Bussy avait une echelle dans son antichambre,
+qui ne pouvait croire que l'on marchat seul ainsi dans les rues de
+Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hotel pour
+prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprets.
+Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait deja fait les
+trois quarts du chemin.
+
+Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit
+aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la
+lumiere aux vitres.
+
+C'etait le signal convenu entre lui et Diane.
+
+Il jeta son echelle au balcon. Cette echelle, munie de six crampons
+places en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.
+
+Au bruit, Diane eteignit sa lampe et ouvrit la fenetre pour assurer
+l'echelle.
+
+La chose fut faite en un instant.
+
+Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les
+coins et recoins: la place lui parut deserte.
+
+Alors elle fit signe a Bussy qu'il pouvait monter.
+
+Bussy, sur ce signe, escalada les echelons deux a deux. Il y en avait
+dix: ce fut l'affaire de cinq enjambees, c'est-a-dire de cinq
+secondes.
+
+Ce moment avait ete heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait
+par la fenetre, M. de Monsoreau, apres avoir ecoute patiemment pendant
+plus de dix minutes a la porte de sa femme, descendait peniblement
+l'escalier, appuye sur le bras d'un valet de confiance, lequel
+remplacait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni
+d'appareils ni de topiques.
+
+Cette double manoeuvre, qu'on eut dite combinee par un habile
+strategiste, s'executa de cette facon, que Monsoreau ouvrait la porte
+de la rue juste au moment ou Bussy retirait son echelle et ou Diane
+fermait sa fenetre.
+
+Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue etait
+deserte, et le comte ne vit rien.
+
+--Aurais-tu ete mal renseigne? demanda Monsoreau a son domestique.
+
+--Non, monseigneur, repondit celui-ci. Je quitte l'hotel d'Anjou, et
+le maitre palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que
+monseigneur avait commande deux chevaux pour ce soir. Maintenant,
+monseigneur, peut-etre etait-ce pour aller tout autre part qu'ici.
+
+--Ou veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.
+
+Le comte etait comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste
+de l'humanite puisse etre preoccupee d'autre chose que de les
+tourmenter.
+
+Il regarda autour de lui une seconde fois.
+
+--Peut-etre eusse-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane,
+murmura-t-il. Mais peut-etre ont-ils des signaux pour correspondre;
+elle l'eut prevenu de ma presence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut
+encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons,
+conduis-moi a cette cachette, de laquelle tu pretends que l'on peut
+tout voir.
+
+--Venez, monseigneur, dit le valet.
+
+Monsoreau s'avanca, moitie s'appuyant au bras de son domestique,
+moitie se soutenant au mur.
+
+En effet, a vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du cote de la
+Bastille, se trouvait un enorme tas de pierre provenant de maisons
+demolies et servant de fortifications aux enfants du quartier
+lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et
+des Bourguignons.
+
+Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratique une espece de
+guerite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.
+
+Il etendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit
+dessus.
+
+Le valet se placa aux pieds du comte.
+
+Un mousqueton tout charge etait pose a tout evenement a cote d'eux.
+
+Le valet voulut appreter la meche de l'arme; mais Monsoreau l'arreta.
+
+--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que
+celui que nous eventons, et il y a peine de la hart pour quiconque
+porte la main sur lui.
+
+Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusque dans le voisinage
+d'une bergerie, se portaient des fenetres de Diane dans les
+profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues
+adjacentes, car il desirait surprendre et craignait d'etre surpris.
+
+Diane avait prudemment ferme ses epais rideaux de tapisserie, en sorte
+qu'a leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui denoncait
+la vie, dans cette maison absolument noire.
+
+Monsoreau n'etait pas embusque depuis dix minutes, que deux chevaux
+parurent a l'embouchure de la rue Saint-Antoine.
+
+Le valet ne parla point; mais il etendit la main dans la direction des
+deux chevaux.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je vois.
+
+Les deux cavaliers mirent pied a terre a l'angle de l'hotel des
+Tournelles, et ils attacherent leurs chevaux aux anneaux de fer
+disposes dans la muraille a cet effet.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il
+sera parti directement de votre hotel; il avait dix minutes d'avance
+sur vous, il est entre.
+
+--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le
+verrons sortir.
+
+--Oui, mais quand? dit Aurilly.
+
+--Quand nous voudrons, dit le prince.
+
+--Serait-ce trop de curiosite que de vous demander comment vous
+comptez vous y prendre, monseigneur?
+
+--Rien de plus facile. Nous n'avons qu'a heurter a la porte, l'un de
+nous, c'est-a-dire toi, par exemple, sous pretexte que tu viens
+demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au
+bruit. Alors, toi entre dans la maison, lui sort par la fenetre, et
+moi, qui serai reste dehors, je le verrai deguerpir.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je
+fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouve mauvaise
+mine dans la journee; rien de plus simple.
+
+--C'est on ne peut plus ingenieux, monseigneur, dit Aurilly.
+
+--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau a son valet.
+
+--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons
+manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce cote.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait
+expres pour cacher Votre Altesse.
+
+--Oui; mais attends, peut-etre y a-t-il moyen de voir a travers les
+fentes des rideaux.
+
+En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallume ou rapproche la
+lampe, et une legere lueur filtrait du dedans au dehors.
+
+Le duc et Aurilly tournerent et retournerent pendant plus de dix
+minutes, afin de chercher un point d'ou leurs regards pussent penetrer
+dans l'interieur de la chambre. Pendant ces differentes evolutions,
+Monsoreau bouillait d'impatience et arretait souvent sa main sur le
+canon du mousquet, moins froid que cette main.
+
+--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; devorerai-je encore cet
+affront? Non, non: tant pis, ma patience est a bout. Mordieu! ne
+pouvoir ni dormir, ni veiller, ni meme souffrir tranquille, parce
+qu'un caprice honteux s'est loge dans le cerveau oisif de ce miserable
+prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de
+Monsoreau; et qu'il vienne de ce cote, je lui fais, sur mon honneur,
+sauter la cervelle. Allume la meche, Rene, allume....
+
+En ce moment, justement le prince, voyant qu'il etait impossible a ses
+regards de penetrer a travers l'obstacle, en etait revenu a son
+projet, et s'appretait a se cacher dans les decombres, tandis
+qu'Aurilly allait frapper a la porte, quand tout a coup, oubliant la
+distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement
+sa main sur le bras du duc d'Anjou.
+
+--Eh bien, monsieur, dit le prince etonne, qu'y a-t-il?
+
+--Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly.
+
+--Mais pourquoi cela?
+
+--Ne voyez-vous rien briller a gauche? Venez, monseigneur, venez.
+
+--En effet, je vois comme une etincelle au au milieu de ces pierres.
+
+--C'est la meche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur.
+
+--Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut etre embusque la?
+
+--Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. Eloignons-nous, faisons
+un detour, et revenons d'un autre cote. Le serviteur donnera l'alarme,
+et nous verrons Bussy descendre par la fenetre.
+
+--En effet, tu as raison, dit le duc; viens.
+
+Tous deux traverserent la rue pour regagner la place ou ils avaient
+attache leurs chevaux.
+
+--Ils s'en vont, dit le valet.
+
+--Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus?
+
+--Mais il me semble bien, a moi, que c'est le prince et Aurilly.
+
+--Justement. Mais tout a l'heure j'en serai plus sur encore.
+
+--Que va faire monseigneur?
+
+--Viens.
+
+Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue
+Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir
+par le boulevard de la Bastille.
+
+Monsoreau rentrait et ordonnait de preparer sa litiere.
+
+Ce qu'avait prevu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy
+prit l'alarme: la lumiere s'eteignit de nouveau, la fenetre se
+rouvrit, l'echelle de corde fut fixee, et Bussy, a son grand regret,
+oblige de fuir comme Romeo, mais sans avoir, comme Romeo, vu se lever
+le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette.
+
+Au moment ou il mettait pied a terre et ou Diane lui renvoyait
+l'echelle, le duc et Aurilly debouchaient a l'angle de la Bastille.
+Ils virent, juste au-dessous de la fenetre de la belle Diane, une
+ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut
+presque aussitot au coin de la rue Saint-Paul.
+
+--Monsieur, disait le valet, nous allons reveiller toute la maison.
+
+--Qu'importe? repondait Monsoreau furieux; je suis le maitre ici, ce
+me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y
+faire M. le duc d'Anjou.
+
+La litiere etait prete. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui
+logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient
+l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrives et
+eurent pris place aux deux portieres, la machine partit au trot de
+deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut a la porte
+de l'hotel d'Anjou.
+
+Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que
+leurs chevaux n'etaient pas encore debrides.
+
+Monsoreau, qui avait ses entrees libres chez le prince, parut sur le
+seuil juste au moment ou celui-ci, apres avoir jete son feutre sur un
+fauteuil, tendait ses bottes a un valet de chambre.
+
+Cependant un valet, qui l'avait precede de quelques pas, annonca M. le
+grand veneur.
+
+La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'eut pas plus
+etonne celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre.
+
+--Monsieur de Monsoreau! s'ecria-t-il avec une inquietude qui percait
+a la fois et dans sa paleur et dans l'emotion de sa voix.
+
+--Oui, monseigneur, moi-meme, dit le comte en comprimant ou plutot en
+essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses arteres.
+
+L'effort qu'il faisait sur lui-meme fut si violent, que M. de
+Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un
+siege place a l'entree de la chambre.
+
+--Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment
+meme, vous etes si pale, que vous semblez pres de vous evanouir.
+
+--Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop
+importantes a confier a Votre Altesse. Peut-etre m'evanouirai-je
+apres, c'est possible.
+
+--Voyons, parlez, mon cher comte, dit Francois tout bouleverse.
+
+--Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau.
+
+Le duc congedia tout le monde, meme Aurilly.
+
+Les deux hommes se trouverent seuls.
+
+--Votre Altesse rentre? dit Monsoreau.
+
+--Comme vous voyez, comte.
+
+--C'est bien imprudent a Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les
+rues.
+
+--Qui vous dit que j'ai ete par les rues?
+
+--Dame! cette poussiere qui couvre vos habits, monseigneur....
+
+--Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y
+avait pas a se meprendre, faites-vous donc encore un autre metier que
+celui de grand veneur?
+
+--Le metier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mele
+aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres.
+
+--Et que vous rapporte ce metier, monsieur?
+
+--De savoir ce qui se passe.
+
+--C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour
+etre a portee d'appeler.
+
+--Tres-curieux, dit Monsoreau.
+
+--Alors, contez-moi ce ce que vous avez a me dire.
+
+--Je suis venu pour cela.
+
+--Vous permettez que je m'assoie?
+
+--Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidele ami comme moi,
+qui ne vient a cette heure et dans l'etat ou il est que pour vous
+rendre un signale service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est,
+sur mon honneur, que je ne puis rester debout.
+
+--Un service? reprit le duc, un service?
+
+--Oui.
+
+--Parlez donc.
+
+--Monseigneur, je viens a Votre Altesse de la part d'un puissant
+prince.
+
+--Du roi?
+
+--Non, de monseigneur le duc de Guise.
+
+--Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose.
+Approchez-vous et parlez bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRES AVOIR SIGNE, IL
+PARLA.
+
+
+Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau.
+Puis, rompant le premier ce silence:
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous a me dire
+de la part de MM. de Guise?
+
+--Beaucoup de choses, monseigneur.
+
+--Ils vous ont donc ecrit?
+
+--Oh! non pas; MM. de Guise n'ecrivent plus depuis l'etrange
+disparition de maitre Nicolas David.
+
+--Alors, vous avez donc ete a l'armee?
+
+--Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus a Pans.
+
+--MM. de Guise sont a Paris! s'ecria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et je ne les ai pas vus!
+
+--Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en meme temps
+Votre Altesse.
+
+--Et je ne suis pas prevenu?
+
+--Si fait, monseigneur, puisque je vous previens.
+
+--Mais que viennent-ils faire?
+
+--Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez
+donne.
+
+--Moi! je leur ai donne rendez-vous?
+
+--Sans doute, le meme jour ou Votre Altesse a ete arretee, elle avait
+recu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait repondre
+verbalement par moi-meme, qu'ils n'avaient qu'a se trouver a Paris du
+31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oublie MM. de
+Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oublie,
+monseigneur.
+
+Francois palit, Il s'etait passe tant d'evenements depuis ce jour,
+qu'il avait oublie ce rendez-vous, si important qu'il fut.
+
+--C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient a cette epoque
+entre MM. de Guise et moi n'existent plus.
+
+--S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les
+en prevenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, peut-etre vous croyez-vous delie envers eux, monseigneur; mais
+eux continuent de se croire lies envers vous.
+
+--Piege, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse
+pas deux fois prendre.
+
+--Et ou monseigneur a-t-il ete pris une fois?
+
+--Comment! ou ai-je ete pris? Au Louvre, mordieu!
+
+--Est-ce par la faute de MM. de Guise?
+
+--Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis
+qu'ils n'ont en rien aide a ma fuite.
+
+--C'eut ete difficile, attendu qu'ils etaient en fuite eux-memes.
+
+--C'est vrai, murmura le duc.
+
+--Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas ete charge de vous dire,
+de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils
+pouvaient compter sur vous, et que le jour ou vous marcheriez sur
+Paris, ils y marcheraient de leur cote?
+
+--C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point marche sur Paris.
+
+--Si fait, monseigneur, puisque vous y etes.
+
+--Oui; mais je suis a Paris comme l'allie de mon frere.
+
+--Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que
+l'allie des Guise.
+
+--Que suis-je donc?
+
+--Monseigneur est leur complice.
+
+Le duc d'Anjou se mordit les levres.
+
+--Et vous dites qu'ils vous ont charge de m'annoncer leur arrivee?
+
+--Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur.
+
+--Mais ils ne vous ont pas communique les motifs de leur retour?
+
+--Ils m'ont tout communique, monseigneur, me sachant l'homme de
+confiance de Votre Altesse, motifs et projets.
+
+--Ils ont donc des projets? Lesquels?
+
+--Les memes, toujours.
+
+--Et ils les croient praticables?
+
+--Ils les tiennent pour certains.
+
+--Et ces projets ont toujours pour but?....
+
+Le duc s'arreta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement
+suivre ceux qu'il venait de dire.
+
+Monsoreau acheva la pensee du duc.
+
+--Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur.
+
+Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage.
+
+--Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable?
+
+--Votre sagesse en decidera.
+
+--Ma sagesse?
+
+--Oui, voici les faits, faits visibles, irrecusables.
+
+--Voyons.
+
+--La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a ete qu'une comedie,
+vile appreciee, et jugee aussitot qu'appreciee. Or, maintenant; la
+reaction s'opere, et l'Etat tout entier se souleve contre la tyrannie
+du roi et de ses creatures. Les preches sont des appels aux armes, les
+eglises des lieux ou l'on maudit le roi en place de prier Dieu.
+L'armee fremit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos emissaires
+ne rapportent que signatures et adhesions nouvelles a la Ligue; enfin
+le regne de Valois touche a son terme. Dans une pareille occurrence,
+MM. de Guise ont besoin de choisir un competiteur serieux au trone, et
+leur choix s'est naturellement arrete sur vous. Maintenant
+renoncez-vous a vos idees d'autrefois?
+
+Le duc ne repondit pas.
+
+--Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur?
+
+--Dame! repondit le prince, je pense....
+
+--Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec
+moi.
+
+--Je pense, dit le duc, que mon frere n'a pas d'enfants; qu'apres lui
+le trone me revient; qu'il est d'une vacillante sante. Pourquoi donc
+me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon
+nom, ma dignite, mon affection, dans une rivalite inutile; pourquoi
+enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans
+peril?
+
+--Voila justement, dit Monsoreau, ou est l'erreur de Votre Altesse: le
+trone de votre frere ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de
+Guise ne peuvent etre rois eux-memes, mais ils ne laisseront regner
+qu'un roi de leur facon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi
+regnant, ils avaient compte que ce serait Votre Altesse; mais, au
+refus de Votre Altesse, je vous en previens, ils en chercheront un
+autre.
+
+--Et qui donc, s'ecria le duc d'Anjou en froncant le sourcil, qui donc
+osera s'asseoir sur le trone de Charlemagne?
+
+--Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voila tout, monseigneur; fils de
+saint Louis pour fils de saint Louis.
+
+--Le roi de Navarre? s'ecria Francois.
+
+--Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants,
+c'est vrai; mais on est sur qu'il en peut avoir.
+
+--Il est huguenot.
+
+--Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti a la Saint-Barthelemy?
+
+--Oui, mais il a abjure depuis.
+
+--Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le
+trone.
+
+--Ils croient donc que je cederai mes droits sans les defendre?
+
+--Je crois que le cas est prevu.
+
+--Je les combattrai rudement.
+
+--Peuh! ils sont gens de guerre.
+
+--Je me mettrai a la tete de la Ligue.
+
+--Ils en sont l'ame.
+
+--Je me reunirai a mon frere.
+
+--Votre frere sera mort.
+
+--J'appellerai les rois de l'Europe a mon aide.
+
+--Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre a des rois; mais
+ils y regarderont a deux fois avant de faire la guerre a un peuple.
+
+--Comment, a un peuple?
+
+--Sans doute, MM. de Guise sont decides a tout, meme a constituer des
+Etats, meme a faire une republique.
+
+Francois joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau
+etait effrayant avec ses reponses qui repondaient si bien.
+
+--Une republique? murmura-t-il.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme a Genes, comme a Venise.
+
+--Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France
+une republique.
+
+--Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez ete si
+desinteresse, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se
+compose plus guere que de M. de Bussy et de moi.
+
+--Le duc ne put reprimer un sourire sinistre.
+
+--Je suis lie, alors, dit-il.
+
+--Mais a peu pres, monseigneur.
+
+--Alors, qu'a-t-on besoin de recourir a moi, si je suis, comme vous le
+dites, denue de toute puissance?
+
+--C'est-a-dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de
+Guise; mais que vous pouvez tout avec eux.
+
+--Je peux tout avec eux?
+
+--Oui, dites un mot, et vous etes roi.
+
+Le duc se leva fort agite, se promena par la chambre, froissant tout
+ce qui tombait sous sa main: rideaux, portieres, tapis de table; puis
+enfin il s'arreta devant Monsoreau.
+
+--Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux
+amis, toi et Bussy.
+
+Et il prononca ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il
+avait eu le temps de substituer a sa pale fureur.
+
+--Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie.
+
+--Ainsi donc, fidele serviteur, reprit le duc, parle, je t'ecoute.
+
+--Vous l'ordonnez, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan.
+
+Le duc palit, mais il s'arreta pour ecouter.
+
+Le comte reprit:
+
+--C'est dans huit jours la Fete-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Le roi, pour cette sainte journee, medite depuis longtemps une
+grande procession aux principaux couvents de Paris.
+
+--C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession a
+pareille epoque.
+
+--Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes,
+ou du moins les gardes restent a la porte. Le roi s'arrete devant
+chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_,
+le tout accompagne des sept psaumes de la penitence.
+
+--Je sais tout cela.
+
+--Il ira a l'abbaye Sainte-Genevieve comme aux autres.
+
+--Sans contredit.
+
+--Seulement, comme un accident sera arrive en face du couvent....
+
+--Un accident?
+
+--Oui, un egout se sera enfonce pendant la nuit.
+
+--Eh bien?
+
+--Le reposoir ne pourra etre sous le porche, il sera dans la cour
+meme.
+
+--J'ecoute.
+
+--Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront
+avec lui; mais derriere le roi et ces quatre ou cinq personnes, on
+fermera les portes.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connait les moines qui feront
+les honneurs de l'abbaye a Sa Majeste!
+
+--Ce seront les memes?
+
+--Qui etaient la quand on a sacre Votre Altesse, justement.
+
+--Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur?
+
+--Oh! pour le tondre, voila tout: vous connaissez ce quatrain:
+
+ De trois couronnes, la premiere
+ Tu perdis, ingrat et fuyard;
+ La seconde court grand hasard;
+ Des ciseaux feront la derniere.
+
+--On osera faire cela? s'ecria le duc l'oeil brillant d'avidite; on
+touchera un roi a la tete?
+
+--Oh! il ne sera plus roi alors.
+
+--Comment cela?
+
+--N'avez-vous pas entendu parler d'un frere genovefain, d'un
+saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des
+miracles?
+
+--De frere Gorenflot?
+
+--Justement.
+
+--Le meme qui voulait precher la Ligue l'arquebuse sur l'epaule?
+
+--Le meme.
+
+--Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois la, le frere
+se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura
+abdique, madame de Montpensier entrera les ciseaux a la main. Les
+ciseaux sont achetes; madame de Montpensier les porte pendus a son
+cote. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement
+ciseles: A tout seigneur tout honneur.
+
+Francois demeura muet; son oeil faux s'etait dilate comme celui d'un
+chat qui guette sa proie dans l'obscurite.
+
+--Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce
+au peuple que le roi, eprouvant un saint repentir de ses fautes, a
+exprime le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent
+que la vocation soit reelle, M. le duc de Guise tient l'armee, M. le
+cardinal tient l'Eglise, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces
+trois pouvoirs-la on fait croire au peuple a peu pres tout ce que l'on
+veut.
+
+--Mais on m'accusera de violence! dit le duc apres un instant.
+
+--Vous n'etes pas tenu de vous trouver la.
+
+--On me regardera comme un usurpateur.
+
+--Monseigneur oublie l'abdication.
+
+--Le roi refusera.
+
+--Il parait que frere Gorenflot est non-seulement un homme
+tres-capable, mais encore un homme tres-fort.
+
+--Le plan est donc arrete?
+
+--Tout a fait.
+
+--Et l'on ne craint pas que je le denonce?
+
+--Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sur, arrete
+contre vous, dans le cas ou vous trahiriez.
+
+--Ah! ah! dit Francois.
+
+--Oui, monseigneur, et celui-la, je ne le connais pas; on me sait trop
+votre ami pour me l'avoir confie. Je sais qu'il existe, voila tout.
+
+--Alors je me rends, comte; que faut-il faire?
+
+--Approuver.
+
+--Eh bien, j'approuve.
+
+--Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles.
+
+--Comment donc faut-il l'approuver encore?
+
+--Par ecrit.
+
+--C'est une folie que de supposer que je consentirai a cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Si la conjuration avorte.
+
+--Justement, c'est pour le cas ou elle avorterait qu'on demande la
+signature de monseigneur.
+
+--On veut donc se faire un rempart de mon nom?
+
+--Pas autre chose.
+
+--Alors je refuse mille fois.
+
+--Vous ne pouvez plus.
+
+--Je ne peux plus refuser?
+
+--Non.
+
+--Etes-vous fou?
+
+--Refuser, c'est trahir.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre
+Altesse qui m'a ordonne de parler.
+
+--Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront;
+j'aurai choisi mon danger, au moins.
+
+--Monseigneur, prenez garde de mal choisir.
+
+--Je risquerai, dit Francois un peu emu, mais essayant neanmoins de
+conserver sa fermete.
+
+--Dans votre interet, monseigneur, dit le comte, je ne vous le
+conseille pas.
+
+--Mais je me compromets en signant
+
+--En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez!
+
+Francois frissonna.
+
+--On oserait? dit-il.
+
+--On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avances; il
+faut qu'ils reussissent, a quelque prix que ce soit.
+
+Le duc tomba dans une indecision facile a comprendre.
+
+--Je signerai, dit-il.
+
+--Quand cela?
+
+--Demain.
+
+--Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite.
+
+--Mais encore faut-il que MM. de Guise redigent l'engagement que je
+prends vis-a-vis d'eux.
+
+--Il est tout redige, monseigneur, je l'apporte.
+
+Monsoreau tira un papier de sa poche: c'etait une adhesion pleine et
+entiere au plan que nous connaissons.
+
+Le duc le lut d'un bout a l'autre, et, a mesure qu'il lisait, le comte
+pouvait le voir palir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manquerent,
+et il s'assit ou plutot il tomba devant la table.
+
+--Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui presentant la plume.
+
+--Il faut donc que je signe? dit Francois en appuyant la main sur son
+front, car la tete lui tournait.
+
+--Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force.
+
+--Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat.
+
+--Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous
+previens; c'est bien different.
+
+--Donnez, fit le duc.
+
+Et, comme faisant un effort sur lui-meme, il prit ou plutot il arracha
+la plume des mains du comte, et signa.
+
+Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il
+lui vit poser la plume sur le papier, il fut oblige de s'appuyer sur
+la table; sa prunelle semblait se dilater a mesure que la main du duc
+formait les lettres qui composaient son nom.
+
+--Ah! dit-il quand le duc eut fini.
+
+Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc
+avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et
+l'etoffe en tresse de soie qui remplacait le gilet a cette epoque,
+boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus.
+
+Le duc regardait faire avec etonnement, ne comprenant rien a
+l'expression de ce visage pale, sur lequel passait comme un eclair de
+feroce joie.
+
+--Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent.
+
+--Comment cela? demanda le duc.
+
+--Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous
+venez de le faire il n'y a qu'un instant encore.
+
+--Qu'est-ce a dire?
+
+--C'est-a-dire que, ce soir, monseigneur, vous avez ete poursuivre
+d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point
+de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa
+permission.
+
+--Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez
+parler?
+
+--Oui, monseigneur, puisque vous avez devine si juste du premier coup,
+je n'essayerai pas meme de nier. J'ai epouse Diane de Meridor; elle
+est a moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas meme un
+prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sur, je le
+jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui
+recula.
+
+--Monsieur, vous me menacez! dit Francois, pale de colere et de rage.
+
+--Non, mon prince; comme tout a l'heure, je vous avertis seulement.
+
+--Et de quoi m'avertissez-vous?
+
+--Que personne n'aura ma femme.
+
+--Et moi, maitre sot, s'ecria le duc d'Anjou hors de lui, je vous
+reponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a deja.
+
+Monsoreau poussa un cri terrible en enfoncant ses deux mains dans ses
+cheveux.
+
+--Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur?
+
+Et son bras, toujours arme, n'avait qu'a s'etendre pour aller percer
+la poitrine du prince.
+
+Francois se recula.
+
+--Vous etes en demence, comte, dit-il en s'appretant a frapper sur le
+timbre.
+
+--Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez
+de dire que quelqu'un possede ma femme; vous l'avez dit.
+
+--Je le repete.
+
+--Nommez cette personne et prouvez le fait.
+
+--Qui etait embusque, ce soir, a vingt pas de votre porte, avec un
+mousquet?
+
+--Moi.
+
+--Eh bien, comte, pendant ce temps....
+
+--Pendant ce temps....
+
+--Un homme etait chez vous, ou plutot chez votre femme.
+
+--Vous l'avez vu entrer?
+
+--Je l'ai vu sortir.
+
+--Par la porte?
+
+--Par la fenetre.
+
+--Vous avez reconnu cet homme?
+
+--Oui, dit le duc.
+
+--Nommez-le, s'ecria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne
+reponds de rien.
+
+Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire
+passa sur ses levres.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et
+sur mon ame, avant huit jours, je vous ferai connaitre l'homme qui
+possede votre femme.
+
+--Vous le jurez? s'ecria Monsoreau.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Eh bien, monseigneur, a huit jours, dit comte en frappant sa
+poitrine a l'endroit ou etait le papier signe du prince... a huit
+jours, ou vous comprenez.
+
+--Revenez dans huit jours: voila tout ce que j'ai a vous dire.
+
+--Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai
+toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut
+se venger.
+
+Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on eut pu,
+facilement prendre pour un geste de menace.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+UNE PROMENADE AUX TOURNELLES.
+
+
+Cependant peu a peu les gentilshommes angevins etaient revenus a
+Paris.
+
+Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils
+connaissaient trop bien le roi, son frere et sa mere, pour esperer que
+les choses se passassent en embrassades de famille.
+
+Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait ete faite par
+les amis du roi, et ils ne voulaient pas se decider a croire qu'on put
+leur donner un triomphe pour pendant a cette ceremonie assez
+desagreable.
+
+Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville armes
+jusqu'a la gorge, prets a faire feu sur le moindre geste suspect, et
+ils degainerent cinquante fois, avant d'arriver a l'hotel d'Anjou,
+contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les
+regarder passer. Antraguet surtout se montrait feroce, et reportait
+toutes ces disgraces a MM. les mignons du roi, se promettant de leur
+en dire, a l'occasion, deux mots fort explicites.
+
+Il fit part de ce projet a Riberac, homme de bon conseil, et celui-ci
+lui repondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir
+a sa portee une frontiere ou deux.
+
+--On s'arrangera pour cela, dit Antraguet.
+
+Le duc leur fit bon accueil. C'etaient ses hommes a lui, comme MM. de
+Maugiron, Quelus, Schomberg et d'Epernon etaient ceux du roi.
+
+Il debuta par leur dire:
+
+--Mes amis, on songe a vous tuer un peu, a ce qu'il parait. Le vent
+est a ces sortes de receptions; gardez-vous bien.
+
+--C'est fait, monseigneur, repliqua Antraguet; mais ne convient-il pas
+que nous allions offrir a Sa Majeste nos tres-humbles respects? Car
+enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur a l'Anjou. Que
+vous en semble?
+
+--Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous
+accompagnerai.
+
+Les trois jeunes gens se consulterent du regard. A ce moment, Bussy
+entra dans la salle et vint embrasser ses amis.
+
+--Eh! dit-il, vous etes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends?
+Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme Cesar
+dans le senat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons
+emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son
+manteau.
+
+--Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu a ces messieurs.
+
+Bussy se mit a rire.
+
+--Eh! eh! dit-il, on verra, on verra.
+
+Le duc le regarda tres-attentivement.
+
+--Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur
+restera dans son jardin a abattre des tetes de pavot.
+
+Francois feignit de rire tres-joyeusement. Le fait est qu'au fond il
+se trouvait heureux de n'avoir plus la corvee a faire.
+
+Les Angevins se parerent superbement. C'etaient de fort grands
+seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et
+passementerie, le revenu des terres paternelles.
+
+Leur reunion etait un melange d'or, de pierreries et de brocart, qui,
+sur le chemin, fit crier noel au populaire, dont le flair infaillible
+devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrases de haine pour les
+mignons du roi.
+
+Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils
+attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Quelus,
+Maugiron, Schomberg et d'Epernon, qui, saluant avec politesse et
+temoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle
+au Angevins.
+
+--Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effacait le plus
+possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche,
+elle perd beaucoup de son desagrement.
+
+--Messieurs, dit Schomberg, vous etes la fine fleur de la grace et de
+la courtoisie. Vous plait-il que nous metamorphosions cette reception,
+qui est manquee, en une petite promenade?
+
+--Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement
+Antraguet, a qui Bussy toucha legerement le bras pour lui dire:
+
+--Tais-toi donc, et laisse-les faire.
+
+--Ou irions-nous donc bien? dit Quelus en cherchant.
+
+--Je connais un charmant endroit du cote de la Bastille, fit
+Schomberg.
+
+--Messieurs, nous vous suivons, dit Riberac; marchez devant.
+
+En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre
+Angevins, et se dirigerent par les quais vers l'ancien enclos des
+Tournelles, alors Marche-aux-Chevaux, sorte de place unie, plantee de
+quelques arbres maigres, et semee ca et la de barrieres destinees a
+arreter les chevaux ou a les attacher.
+
+Chemin faisant, les huit gentilshommes s'etaient pris par le bras, et,
+avec mille civilites, s'entretenaient de sujets gais et badins, au
+grand ebahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout
+a l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les
+pourceaux d'Herode.
+
+On arriva.
+
+Quelus prit la parole.
+
+--Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme
+le pied tient bien sur ce salpetre.
+
+--Ma foi, oui, repliqua Antraguet en battant plusieurs appels.
+
+--Eh bien, continua Quelus, nous avions pense, ces messieurs et moi,
+que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici
+pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a
+fait l'honneur de nous appeler tous quatre.
+
+--C'est vrai, dit Bussy a ses amis stupefaits.
+
+--Il n'en avait rien dit, s'ecria Antraguet.
+
+--Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit
+Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou?
+
+--Certes, oui, repliquerent les trois Angevins d'une seule voix;
+l'honneur est tel, que nous nous en rejouissons.
+
+--C'est a merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous
+plait-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre?
+
+--J'aime assez cette methode, dit Riberac avec des yeux ardents... et
+alors....
+
+--Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous
+les memes sentiments, donc nous sommes inspires de Dieu; c'est Dieu
+qui fait les idees humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien,
+laissons a Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que
+rien n'est plus indifferent au cas ou nous conviendrions que le
+premier libre charge les autres.
+
+--Et il le faut! et il le faut! s'ecrierent les mignons.
+
+--Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au
+sort.
+
+--Tirerent-ils au sort? dit Quelus en reflechissant.
+
+--J'ai tout lieu de le croire, repondit Bussy.
+
+--Alors imitons-les.
+
+--Un moment, dit encore Bussy. Avant de connaitre nos antagonistes,
+convenons des regles du combat. Il serait malseant que les conditions
+du combat suivissent le choix des adversaires.
+
+--C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu'a ce que mort
+s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc.
+
+--Sans doute; mais comment nous battrons-nous?
+
+--Avec l'epee et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exerces.
+
+--A pied? dit Quelus.
+
+--Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements
+libres.
+
+--A pied, soit.
+
+--Quel jour?
+
+--Mais le plus tot possible.
+
+--Non, dit d'Epernon; j'ai mille choses a regler, un testament a
+faire; pardon, mais je prefere attendre... Trois ou six jours nous
+aiguiseront l'appetit.
+
+--C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement.
+
+--Est-ce convenu?
+
+--Oui. Nous nous entendrons toujours a merveille.
+
+--Alors tirons au sort, dit Bussy.
+
+--Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en
+cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux,
+coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre
+paires.
+
+--Bien dit.
+
+--Je propose, pour le numero 1, le carre long entre deux tilleuls...
+Il y a belle place.
+
+--Accepte.
+
+--Mais le soleil?
+
+--Tant pis pour le second de la paire; il sera tourne a l'est.
+
+--Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais
+ne nous assassinons pas. Decrivons un demi-cercle et opposons-nous
+tous a la lumiere; que le soleil nous frappe de profil.
+
+Bussy montra la position, qui fut acceptee; puis on tira les noms.
+
+Schomberg sortit le premier, Riberac le second. Ils furent designes
+pour la premiere paire.
+
+Quelus et Antraguet Furent les seconds.
+
+Livarot et Maugiron les troisiemes. Au nom de Quelus, Bussy, qui
+croyait l'avoir pour champion, fronca le sourcil.
+
+D'Epernon, se voyant forcement accouple a Bussy, palit, et fut oblige
+de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs a ses joues.
+
+--Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous
+appartenons les uns aux autres.--C'est a la vie a la mort; nous sommes
+amis. Voulez-vous bien accepter un diner a l'hotel Bussy?
+
+Tous saluerent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, ou un
+somptueux festin les reunit jusqu'au matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+OU CHICOT S'ENDORT.
+
+
+Toutes ces dispositions des Angevins avaient ete remarquees par le roi
+d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'interieur du Louvre,
+attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec
+messieurs de l'Anjou.
+
+Chicot avait suivi de loin la promenade, examine en connaisseur ce que
+personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, apres s'etre
+convaincu des intentions de Bussy et de Quelus, il avait rebrousse
+chemin vers la demeure de Monsoreau.
+
+C'etait un homme ruse que Monsoreau; mais, quant a duper Chicot, il
+n'y pouvait pretendre. Le Gascon lui apportait force compliments de
+condoleance de la part du roi; comment ne pas le recevoir a merveille?
+
+Chicot trouva Monsoreau couche. La visite de la veille avait brise
+tous les ressorts de cette organisation a peine reconstruite; et Remy,
+une main sur son menton, guettait avec depit les premieres atteintes
+de la fievre qui menacait de ressaisir sa victime.
+
+Neanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez
+habilement sa colere contre le duc d'Anjou pour que tout autre que
+Chicot ne l'eut pas soupconnee. Mais plus il etait discret et reserve,
+plus le Gascon decouvrait sa pensee.
+
+--En effet, se disait-il, un homme ne peut etre si passionne pour M.
+d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.
+
+Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir egalement si la
+fievre du comte n'etait pas une comedie a l'instar de celle qu'avait
+jouee naguere Nicolas David.
+
+Mais Remy ne trompait pas; et, a la premiere pulsation du pouls de
+Monsoreau:
+
+--Celui-la est malade reellement, pensa Chicot, et ne peut rien
+entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est
+capable.
+
+Et il courut a l'hotel de Bussy, qu'il trouva tout eblouissant de
+lumieres, tout embaume de vapeurs qui eussent fait pousser a Gorenflot
+des exclamations de joie.
+
+--Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il a un laquais.
+
+--Non, monsieur, repliqua celui-ci, M. de Bussy se reconcilie avec
+plusieurs seigneurs de la cour, et on celebre cette reconciliation par
+un repas; fameux repas, allez.
+
+--A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa
+Chicot, Sa Majeste est encore en surete de ce cote-la.
+
+Il retourna au Louvre, et apercut Henri qui se promenait dans une
+salle d'armes en maugreant. Il avait envoye trois courriers a Quelus,
+et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majeste etait dans
+l'inquietude, ils s'etaient arretes tout simplement chez M. de Birague
+le fils, ou tout homme aux livrees du roi trouvait toujours un verre
+plein, un jambon entame et des fruits confits.
+
+C'etait la methode de Birague pour demeurer en faveur.
+
+Chicot apparaissant a la porte du cabinet, Henri poussa une grande
+exclamation.
+
+--Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?
+
+--Qui cela? tes mignons?
+
+--Helas! oui, mes pauvres amis.
+
+--Ils doivent etre bien bas en ce moment, repliqua Chicot.
+
+--On me les aurait tues? s'ecria Henri en se redressant la menace dans
+les yeux; ils seraient morts!
+
+--Morts, j'en ai peur....
+
+--Tu le sais et tu ris, paien!
+
+--Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.
+
+--Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu
+ces gentilshommes?
+
+--Je les glorifie, au contraire.
+
+--Tu railles toujours... Voyons, du serieux, je t'en supplie; sais tu
+qu'ils sont sortis avec les Angevins?
+
+--Pardieu! si je le sais.
+
+--Eh bien qu'est-il resulte?
+
+--Eh bien, il est resulte ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou
+peu s'en faut.
+
+--Mais Bussy, Bussy!
+
+--Bussy les soule, c'est un homme bien dangereux.
+
+--Chicot, par grace!
+
+-- Eh bien, oui, Bussy leur donne a diner, a tes amis; est-ce que tu
+trouves cela bien, toi?
+
+--Bussy leur donne a diner! Oh! c'est impossible; des ennemis jures!
+
+--Justement; s'ils etaient amis, ils n'eprouveraient pas le besoin de
+s'enivrer ensemble. Ecoute, as-tu de bonnes jambes?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Irais-tu bien jusqu'a la riviere?
+
+--J'irais jusqu'au bout du monde pour etre temoin d'une chose
+pareille.
+
+--Eh bien, va seulement jusqu'a l'hotel Bussy, tu verras ce prodige.
+
+--Tu m'accompagnes?
+
+--Merci, j'en arrive.
+
+--Mais enfin, Chicot....
+
+--Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de
+me convaincre; mes jambes sont diminuees de trois pouces a force de me
+rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-la, elles commenceraient au
+genou. Va, mon fils, va.
+
+Le roi lui lanca un regard de colere.
+
+--Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-la!
+Ils rient, festinent et font de l'opposition a ton gouvernement.
+Reponds a toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils
+dinent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de
+l'opposition, viens nous coucher apres souper.
+
+Le roi ne put s'empecher de sourire.
+
+--Tu peux te flatter d'etre un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en
+France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois
+paresseux: je suis sur que l'on t'appellera Henri le patient... Ah!
+mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre!
+
+--Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-la n'ont pas meme des moeurs
+de gentilshommes.
+
+--Ah ca! tu es inquiet de tes amis, s'ecria Chicot en poussant le roi
+vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les
+plains comme s'ils etaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont
+pas morts, tu pleures et tu t'inquietes encore... Henri, tu geins
+toujours.
+
+--Vous m'impatientez, monsieur Chicot.
+
+--Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands
+coups de rapiere dans l'estomac? sois donc consequent.
+
+--J'aimerais a pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix
+sombre.
+
+--Oh! ventre-de-biche! repondit Chicot, compte sur moi, je suis la,
+mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des
+truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.
+
+Henri et son unique ami se coucherent de bonne heure; le roi soupirant
+d'avoir le coeur si vide, Chicot essouffle d'avoir l'estomac si plein.
+
+Le lendemain, au petit lever du roi, se presenterent MM. de Quelus,
+Schomberg, Maugiron et d'Epernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir,
+il ouvrit la portiere aux gentilshommes.
+
+Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors
+de son lit, et, arrachant les appareils parfumes qui couvraient ses
+joues et ses mains:
+
+--Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!
+
+L'huissier, stupefait, expliqua aux jeunes gens que le roi les
+congediait. Ils se regarderent avec une stupeur egale.
+
+--Mais, sire, balbutia Quelus, nous voulions dire a Votre Majeste....
+
+--Que vous n'etes plus ivres, vocifera Henri, n'est-ce pas?
+
+Chicot ouvrit un oeil.
+
+--Pardon, sire, reprit Quelus avec gravite, Votre Majeste fait
+erreur....
+
+--Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!
+
+--Ah!... fort bien, fort bien!... dit Quelus en souriant... Je
+comprends; oui. Eh bien!....
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--Que Votre Majeste demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il
+lui plait.
+
+--Je hais les ivrognes et les traitres.
+
+--Sire! s'ecrierent d'une commune voix les trois gentilshommes.
+
+--Patience, messieurs, dit Quelus en les arretant; Sa Majeste a mal
+dormi, et aura fait de mechants reves. Un mot donnera le reveil
+meilleur a notre tres-venere prince.
+
+Cette impertinente excuse, pretee par un sujet a son roi, fit
+impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de
+pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.
+
+--Parlez, dit-il, et soyez bref.
+
+--C'est possible, sire, mais c'est difficile.
+
+--Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations.
+
+--Non, sire, on y va tout droit, fit Quelus en regardant Chicot et
+l'huissier comme pour reiterer a Henri sa demande d'une audience
+particuliere.
+
+Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et
+dit:
+
+--Ne faites pas attention a moi, je dors comme un boeuf.
+
+Et, refermant ses deux yeux, il se mit a ronfler de tous ses poumons.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+OU CHICOT S'EVEILLE.
+
+
+Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne
+s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de
+considerer Chicot comme un meuble de la chambre a coucher du roi.
+
+--Votre Majeste, dit Quelus en s'inclinant, ne sait que la moitie des
+choses, et, j'ose le dire, la moitie la moins interessante.
+Assurement, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurement
+nous avons dine tous chez M. de Bussy, et je dois meme dire, en
+l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dine.
+
+--Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit
+Schomberg, qui, en verite, m'a paru merveilleux.
+
+--Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en
+etais toujours doute.
+
+--Moi, j'en etais sur, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre.
+
+Schomberg se retourna de son cote:
+
+--Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que
+je reve tout haut.
+
+Schomberg revint a Henri.
+
+--Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amities ni de mes
+haines; c'est bon, le bon vin.
+
+--N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur,
+dit le roi d'un ton reserve.
+
+Schomberg allait repondre, ne voulant sans doute pas abandonner si
+promptement une si belle cause, quand Quelus lui fit un signe.
+
+--C'est juste, dit Schomberg, continue.
+
+--Je disais donc, sire, reprit Quelus, que, pendant le repas et
+surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus serieux et les
+plus interessants concernant particulierement les interets de Votre
+Majeste.
+
+--Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe.
+
+--Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'ecria Chicot.
+
+--Oh! oh! maitre Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez
+pas, sortez d'ici.
+
+--Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empeches de
+dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint.
+
+Quelus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder
+serieusement un sujet, si serieux qu'il fut, tant l'habitude avait
+rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les epaules, et se leva
+depite.
+
+--Sire, dit d'Epernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves
+matieres.
+
+--De graves matieres? repeta Henri.
+
+--Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble
+meriter a Votre Majeste la peine qu'on s'en occupe.
+
+--Qu'est-ce a dire? s'ecria le roi.
+
+--C'est a dire que j'attends que le roi veuille bien m'ecouter.
+
+--J'ecoute, mon fils, j'ecoute, dit Henri en posant sa main sur
+l'epaule de Quelus.
+
+--Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions cause serieusement;
+et, maintenant, voici le resultat de nos entretiens: la royaute est
+menacee, affaiblie.
+
+--C'est-a-dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'ecria
+Henri.
+
+--Elle ressemble, continua Quelus, a ces dieux etranges qui, pareils
+aux dieux de Tibere et de Caligula, tombaient en vieillesse sans
+pouvoir mourir, et continuaient a marcher dans leur immortalite par le
+chemin des infirmites mortelles. Ces dieux, arrives a ce point-la, ne
+s'arretent, dans leur decrepitude toujours croissante, que si un beau
+devouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors,
+regeneres par la transfusion d'un sang jeune, ardent et genereux, ils
+recommencent a vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien,
+sire, votre royaute est semblable a ces dieux-la, elle ne peut plus
+vivre que par des sacrifices.
+
+--Il parle d'or, dit Chicot; Quelus, mon fils, va-t'en precher par les
+rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu eteins
+Lincestre, Cahier, Cotton, et meme ce foudre d'eloquence que l'on
+nomme Gorenflot.
+
+Henri ne repliqua rien; il etait evident qu'un grand changement se
+faisait dans son esprit: il avait d'abord attaque les mignons par des
+regards hautains; puis, peu a peu, le sentiment de la verite; ayant
+saisi, il redevenait reflechi, sombre, inquiet.
+
+--Allez, dit-il, vous voyez que je vous ecoute, Quelus.
+
+--Sire, reprit celui-ci, vous etes un tres-grand roi; mais vous n'avez
+plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des
+barrieres au dela desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est
+les barrieres, deja grandissantes, qu'a son tour vous pose le peuple.
+Eh bien, sire, vous qui etes un vaillant, dites, que fait-on a la
+guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menacante, a
+trente pas d'un autre bataillon? Les laches regardent derriere eux,
+et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tete et
+fondent en avant.
+
+--Eh bien, soit; en avant! s'ecria le roi; par la mordieu! ne suis-je
+pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on mene plus belles
+batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le siecle
+a la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus
+retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc,
+messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la
+melee, a ce que je presume.
+
+--Eh bien, oui, sire, s'ecrierent les jeunes gens electrises par cette
+belliqueuse demonstration du roi, en avant!
+
+Chicot se mit sur son seant.
+
+--Paix, la-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur.
+Va, Quelus, va, mon fils, tu as deja dit de belles et de bonnes
+choses, et il t'en reste encore a dire; continue, mon ami, continue.
+
+--Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent.
+Au reste, oui, je continuerai, et pour dire a Sa Majeste que le moment
+est venu, pour la royaute, d'agreer un de ces sacrifices dont nous
+parlions tout a l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment
+insensiblement Votre Majeste, quatre hommes vont marcher, surs d'etre
+encourages par vous, sire, et d'etre glorifies par la posterite.
+
+--Que dis-tu, Quelus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie
+temperee par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes?
+
+--Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fierte
+qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une
+passion; moi et ces messieurs, nous nous devouons, sire.
+
+--A quoi?
+
+--A votre salut.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre vos ennemis.
+
+--Des haines de jeunes gens, s'ecria Henri.
+
+--Oh! voila l'expression du prejuge vulgaire, sire; et la tendresse de
+Votre Majeste pour nous est si genereuse, qu'elle consent a se
+deguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez
+en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez
+pas de croire que Maugiron deteste Antraguet, que Schomberg est gene
+par Livarot, que d'Epernon jalouse Bussy, et que Quelus en veut a
+Riberac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et
+ennemis, tous pourraient s'aimer comme freres. Mais ce n'est point une
+rivalite d'hommes a hommes qui nous met l'epee a la main, c'est la
+querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre
+le droit divin; nous nous presentons comme champions de la royaute
+dans cette lice ou descendent des champions de la Ligue, et nous
+venons vous dire: "Benissez-nous, seigneur; souriez a ceux qui vont
+mourir pour vous. Votre benediction les fera peut-etre vaincre, votre
+sourire les aidera a mourir."
+
+Henri, suffoque par les larmes, ouvrit ses bras a Quelus et aux
+autres. Il les reunit sur son coeur; et ce n'etait pas un spectacle
+sans interet, un tableau sans expression, que cette scene ou le male
+courage s'alliait aux emotions d'une tendresse profonde, que le
+devouement sanctifiait a cette heure.
+
+Chicot, serieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait
+du fond de l'alcove, et cette figure, ordinairement refroidie par
+l'indifference ou contractee par le rire du sarcasme, n'etait pas la
+moins noble et la moins eloquente des six.
+
+--Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau devouement, c'est
+une noble tache, et je suis fier aujourd'hui, non pas de regner sur la
+France, mais d'etre votre ami. Toutefois, comme je connais mes
+interets mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le
+resultat, glorieux en esperance, me livrerait, si vous veniez a
+echouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre a Anjou,
+France suffit, croyez-moi. Je connais mon frere, les Guise et la
+Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompte des chevaux plus fougueux et
+plus insoumis.
+
+--Mais, sire, s'ecria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi;
+ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une
+question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que
+l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquieter comment il jugera
+dans sa justice.
+
+--Pardonnez-moi, Maugiron, repondit le roi, un soldat peut aller en
+aveugle, mais le capitaine reflechit.
+
+--Reflechissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes
+que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise
+chance, moi, j'ai toujours du bonheur.
+
+--Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant,
+moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans.
+
+--Sire, interrompit Quelus, les paroles obligeantes de Votre Majeste
+ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le
+fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Riberac?
+
+--Jamais; je vous le defends absolument. Jamais, entendez-vous bien?
+
+--De grace, sire, excusez-nous, reprit Quelus; le rendez-vous a ete
+pris hier, avant le diner, paroles sont dites et nous ne pouvons les
+reprendre.
+
+--Excusez-moi, monsieur, repondit Henri, le roi delie des serments et
+des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la
+toute-puissance. Faites dire a ces messieurs que je vous ai menaces de
+toute ma colere si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en
+doutiez pas vous-memes, je jure de vous exiler si....
+
+--Arretez, sire, dit Quelus: car, si vous pouvez nous relever de nos
+paroles, Dieu seul peut vous relever de la votre. Ne jurez donc pas,
+car, si pour une pareille cause nous avons merite votre colere, et que
+cette colere se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie,
+parce que, n'etant plus sur les terres de Votre Majeste, nous pourrons
+alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays
+etranger.
+
+--Si ces messieurs s'approchent de vous a la distance seulement d'une
+portee d'arquebuse, s'ecria Henri, je les fais jeter tous les quatre a
+la Bastille.
+
+--Sire, dit Quelus, le jour ou Votre Majeste se conduirait ainsi, nous
+irions, nu-pieds et la corde au cou, nous presenter a maitre Laurent
+Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcerat avec ces
+gentilshommes.
+
+--Je leur ferai trancher la tete, mordieu! Je suis le roi, j'espere!
+
+--S'il arrivait pareille chose a nos ennemis, sire, nous nous
+couperions la gorge au pied de leur echafaud.
+
+Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:
+
+--A la bonne heure, dit-il, voila de bonne et brave noblesse. C'est
+bien... Si Dieu ne benissait pas une cause defendue par de tels
+gens!....
+
+--Ne sois pas impie... ne blaspheme pas! dit solennellement Chicot en
+descendant de son lit et en s'avancant vers le roi. Oui, ce sont la de
+nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maitre.
+Allons, fixe un jour a ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de
+dicter ses devoirs au Tout-Puissant.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.
+
+--Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en
+inclinant la tete et en pliant le genou.
+
+--Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire;
+mais, au surplus, nous saurons la preparer par des voies chretiennes
+et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses devotions
+avec exactitude avant de combattre la Chataigneraie: c'etait une rude
+lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fetes, les festins, il
+alla voir des femmes, abominable peche! Bref, il tenta Dieu, qui,
+peut-etre, souriait a sa jeunesse, a sa beaute, a sa vigueur, et lui
+voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant.
+Ecoutez-moi, nous allons entrer en devotions; si j'avais le temps, je
+ferais porter vos epees a Rome pour que le saint-pere les benit
+toutes... Mais nous avons la chasse de sainte Genevieve qui vaut les
+meilleures reliques. Jeunons ensemble, macerons-nous, et sanctifions
+le grand jour de la Fete-Dieu; puis le lendemain....
+
+--Ah! sire, merci, merci! s'ecrierent les quatre jeunes gens... c'est
+dans huit jours.
+
+Et ils se precipiterent sur les mains du roi, qui les embrassa tous
+encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.
+
+--Notre cartel est tout redige, dit Quelus; il ne faut qu'y mettre le
+jour et l'heure. Ecris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du
+roi; ecris: "Le lendemain de la Fete-Dieu!"
+
+--Voila qui est fait, repondit Maugiron; quel est le heraut qui
+portera cette lettre?
+
+--Ce sera moi, s'il vous plait, dit Chicot en s'approchant; seulement
+je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majeste parle de
+jeunes, de macerations et de chasses... c'est merveilleux comme voeu
+fait apres une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux
+l'efficacite d'une bonne nourriture, d'un vin genereux, d'un sommeil
+solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au
+poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures a
+table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le
+chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de
+vous en sevrer.
+
+--Bravo, Chicot! s'ecrierent ensemble les jeunes gens.
+
+--Adieu, mes petits lions, repondit le Gascon, je m'en vais a l'hotel
+de Bussy.
+
+Il fit trois pas et revint.
+
+--A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la
+Fete-Dieu; n'allez a la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au
+Louvre comme une poignee de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors
+je vais faire votre commission.
+
+Et Chicot, sa lettre a la main, ouvrit l'equerre de ses longues
+jambes, et disparut.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LA FETE-DIEU.
+
+
+Pendant ces huit jours, les evenements se preparerent, comme une
+tempete se prepare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds
+de l'ete.
+
+Monsoreau, remis sur pied apres quarante-huit heures de fievre,
+s'occupa de guetter lui-meme son larron d'honneur; mais, comme il ne
+decouvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de
+l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de
+Diane.
+
+Bussy ne discontinua pas ses visites de jour a la maison du grand
+veneur. Seulement il fut averti par Remy des frequents espionnages du
+convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenetre!
+
+Chicot faisait deux parts de son temps:
+
+L'une etait consacree a son maitre bien-aime Henri de Valois, qu'il
+quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mere de son
+enfant.
+
+L'autre etait pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait determine a
+grand'peine, depuis huit jours, a retourner a sa cellule, ou il
+l'avait reconduit et ou il avait recu de l'abbe, messire Joseph
+Foulon, le plus charmant accueil.
+
+A cette premiere visite, on avait fort parle de la piete du roi; et le
+prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant a Sa Majeste de
+l'honneur qu'elle faisait a l'abbaye en la visitant. Cet honneur etait
+meme plus grand qu'on ne s'y etait attendu d'abord: Henri, sur la
+demande du venerable abbe, avait consenti a passer la journee et la
+nuit en retraite dans un couvent.
+
+Chicot confirma l'abbe dans cette esperance, a laquelle il n'osait
+s'arreter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on
+l'invita fort a revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant a
+Gorenflot, il grandit de dix coudees aux yeux des moines. C'etait, en
+effet, un coup de partie a lui d'avoir ainsi capte toute la confiance
+de Chicot; Machiavel, de politique memoire, n'eut pas mieux fait.
+
+Invite a revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches,
+sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de
+vins des crus les plus rares et les plus recherches, frere Gorenflot
+le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.
+
+Alors il s'enfermait des heures entieres dans la cellule du moine,
+partageant, au dire general, ses etudes et ses extases. L'avant-veille
+de la Fete-Dieu, il passa meme la nuit tout entiere dans le couvent;
+le lendemain, le bruit courait a l'abbaye que Gorenflot avait
+determine Chicot a prendre la robe.
+
+Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes lecons d'escrime
+a ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'etudiant
+surtout a exercer d'Epernon, a qui le sort avait donne un si rude
+adversaire, et que l'attente du jour decisif preoccupait fort
+visiblement.
+
+Quelqu'un qui eut parcouru la ville a de certaines heures de la nuit
+eut rencontre, dans le quartier Sainte-Genevieve, les moines etranges
+dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui
+ressemblaient beaucoup plus a des reitres qu'a des frocards. Enfin
+nous pourrions ajouter, pour completer le tableau que nous avons
+commence d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hotel
+de Guise etait devenu, a la fois, l'antre le plus mysterieux et le
+plus turbulent, le plus peuple au dedans et le plus desert au dehors
+qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir,
+dans la grande salle, apres qu'on avait eu soin de fermer
+hermetiquement les jalousies, et que ces conciliabules etaient
+precedes de diners auxquels on n'invitait que des hommes et que
+presidait cependant madame de Montpensier.
+
+Ces sortes de details, que nous trouvons dans les memoires du temps,
+nous sommes force de les donner a nos lecteurs, attendu qu'ils ne les
+trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police
+de ce benin regne ne soupconnait meme pas ce qui se tramait, quoique
+le complot, comme on le pourra voir, fut d'importance, et les dignes
+bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tete et
+hallebarde au poing, ne le soupconnaient pas plus qu'elle, n'etant
+point gens a deviner d'autres dangers que ceux qui resultent du feu,
+des voleurs, des chiens enrages et des ivrognes querelleurs.
+
+De temps en temps, quelque patrouille s'arretait bien devant l'hotel
+de la Belle-Etoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maitre la Huriere etait
+connu pour un si zele catholique, que l'on ne doutait point que le
+grand bruit qui se menait chez lui ne fut mene pour la plus grande
+gloire de Dieu.
+
+Voila dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par
+jour, le matin de cette grande solennite abolie par le gouvernement
+constitutionnel, et qu'on appelle la Fete-Dieu.
+
+Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs
+qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumes. Ce
+matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait
+assidument dans la chambre du roi, reveilla Henri de bonne heure;
+personne n'etait encore entre dans la chambre royale.
+
+--Ah! mon pauvre Chicot, s'ecria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu
+homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que
+j'aie fait de ma vie.
+
+--Et que revais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.
+
+--Je revais que Quelus avait transperce Antraguet d'un coup de
+seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son
+adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon reve
+se realise. Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Que veux-tu donc?
+
+--Mon cilice et mes verges.
+
+--Tu n'aimerais pas mieux un bon dejeuner? demanda Chicot.
+
+--Paien, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fete-Dieu
+l'estomac plein!
+
+--C'est juste.
+
+--Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Patience, dit Chicot, il est huit heures a peine, et tu as le temps
+de te fustiger jusqu'a ce soir. Causons premierement: veux-tu causer
+avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.
+
+--Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.
+
+--Comment divisons-nous notre journee, mon fils?
+
+--En trois parties.
+
+--En l'honneur de la sainte Trinite, tres-bien. Voyons ces trois
+parties.
+
+--D'abord la messe a Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Bien.
+
+--Au retour au Louvre, la collation.
+
+--Tres-bien!
+
+--Puis processions de penitents par les rues, en s'arretant, pour
+faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en
+commencant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Genevieve, ou
+j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la
+cellule d'une espece de saint qui passera la nuit en prieres pour
+assurer le succes de nos armes.
+
+--Je le connais.
+
+--Le saint?
+
+--Parfaitement.
+
+--Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+--Alors, habille-toi et viens.
+
+--Attends donc!
+
+--Quoi?
+
+--J'ai encore quelques details a te demander.
+
+--Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?
+
+--J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.
+
+--Fais donc vite, le temps se passe.
+
+--Ta cour, que fait-elle?
+
+--Elle me suit.
+
+--Ton frere?
+
+--Il m'accompagne.
+
+--Ta garde?
+
+--Les gardes francaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les
+Suisses m'attendent a la porte de l'abbaye.
+
+--A merveille! dit Chicot, me voila renseigne.
+
+--Je puis donc appeler?
+
+--Appelle.
+
+Henri frappa sur un timbre.
+
+--La ceremonie sera magnifique, continua Chicot.
+
+--Dieu nous en saura gre, je l'espere.
+
+--Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne
+n'entre, tu n'as rien autre chose a me dire?
+
+--Non. Ai-je oublie quelque detail du ceremonial?
+
+--Ce n'est pas de cela que je te parle.
+
+--De quoi me parles-tu donc?
+
+--De rien.
+
+Mais tu me demandes....
+
+--S'il est bien arrete que tu vas a l'abbaye Sainte-Genevieve?
+
+--Sans doute.
+
+--Et que tu y passes la nuit?
+
+--Je l'ai promis.
+
+--Eh bien, si tu n'as rien a me dire, mon fils, je te dirai moi, que
+ce ceremonial ne me convient pas, a moi.
+
+--Comment?
+
+--Non, et quand nous aurons dine....
+
+--Quand nous aurons dine?
+
+--Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginee.
+
+--Soit, j'y consens.
+
+--Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la meme
+chose.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.
+
+En effet, les huissiers ouvrirent les portieres, et l'on vit paraitre
+le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majeste, qui,
+s'emparant du roi, se mirent a executer conjointement, sur son auguste
+personne, une de ces toilettes que nous avons decrites dans le
+commencement de cet ouvrage.
+
+Lorsque la toilette de Sa Majeste fut aux deux tiers, on annonca Son
+Altesse monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Henri se retourna de son cote, preparant son meilleur sourire pour le
+recevoir.
+
+Le duc etait accompagne de M. de Monsoreau, de d'Epernon et Aurilly.
+
+D'Epernon et d'Aurilly resterent en arriere.
+
+Henri, a la vue du comte encore pale et dont la mine etait plus
+effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+Le duc s'apercut de ce mouvement, qui n'echappa point non plus au
+comte.
+
+--Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient presenter ses
+hommages a Votre Majeste.
+
+--Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touche de votre
+visite que vous avez ete bien blesse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sire.
+
+--A la chasse, m'a-t-on dit.
+
+--A la chasse, sire.
+
+--Mais vous allez mieux a present, n'est-ce pas?
+
+--Je suis retabli.
+
+--Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'apres nos
+devotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allat preparer une
+belle chasse dans les bois de Compiegne?
+
+--Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?....
+
+Il allait dire: "quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des
+votres;" mais il se rappela que le secret avait du etre garde, et il
+s'arreta.
+
+--Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majeste
+veut m'informer....
+
+--Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en
+devotions a l'abbaye Sainte-Genevieve, je ne serais peut-etre pas pret
+pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain,
+ce sera apres-demain que la chasse aura lieu.
+
+--Vous entendez? dit le duc a Monsoreau, qui s'inclina.
+
+--Oui, monseigneur, repondit le comte.
+
+En ce moment entrerent Schomberg et Quelus; le roi les recut a bras
+ouverts.
+
+--Encore un jour! dit Quelus en saluant le roi.
+
+--Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son cote, au duc:
+
+--Vous me faites exiler, a ce qu'il parait, monseigneur.
+
+--Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de preparer les chasses
+du roi? dit en riant le duc.
+
+--Je m'entends, repondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce
+soir qu'expire le huitieme jour de delai que Votre Altesse m'a
+demande, et Votre Altesse prefere m'envoyer a Compiegne que de tenir
+sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici a ce soir,
+je puis, d'un seul mot....
+
+Francois saisit le comte par le poignet.
+
+--Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse
+que vous reclamez.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Votre depart pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque
+l'ordre est officiel.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs
+de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous
+voulez connaitre; le reste vous regarde, car je ne me suis engage a
+rien autre chose, ce me semble.
+
+--Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.
+
+--Vous avez ma parole, dit le duc.
+
+--J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.
+
+--Eh! oui, mordieu, je le sais bien.
+
+Et le duc s'eloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frere;
+Aurilly toucha le bras de d'Epernon.
+
+--C'est fait, dit-il.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il de fait?
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain.
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain?
+
+--J'en reponds.
+
+--Et qui l'en empechera?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.
+
+--Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille ecus pour vous.
+
+--Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, a
+Saint-Germain-l'Auxerrois!
+
+--Et de la a l'abbaye Sainte-Genevieve? demanda le duc.
+
+--Certainement, repondit le roi.
+
+--Comptez la-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa
+rapiere.
+
+Et Henri passa dans la galerie, ou toute sa cour l'attendait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTE DU CHAPITRE PRECEDENT.
+
+
+La veille au soir, quand tout avait ete decide et arrete entre les
+Guise et les Angevins, M. de Monsoreau etait rentre chez lui et y
+avait trouve Bussy.
+
+Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours
+une grande amitie, pouvait, n'etant prevenu de rien, se compromettre
+cruellement le lendemain, il l'avait pris a part.
+
+--Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de
+vous donner un conseil?
+
+--Comment donc! avait repondu Bussy, je vous en prie, faites.
+
+--A votre place, je m'absenterais demain de Paris.
+
+--Moi! Et pourquoi cela?
+
+--Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous
+sauverait, selon toute probabilite, d'un grand embarras.
+
+--D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond
+des yeux, et lequel?
+
+--Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?
+
+--Completement.
+
+--Sur l'honneur?
+
+--Foi de gentilhomme.
+
+--M. d'Anjou ne vous a rien confie?
+
+--Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout
+haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire a tout le monde.
+
+--Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis
+pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se
+prepare pour demain des evenements graves, et que les partis d'Anjou
+et de Guise meditent un coup dont la decheance du roi pourrait bien
+etre le resultat.
+
+Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine defiance; mais sa
+figure exprimait la plus entiere franchise, et il n'y avait point a se
+tromper a cette expression.
+
+--Comte, lui repondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez,
+c'est-a-dire que ma vie et mon epee lui appartiennent. Le roi, contre
+lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune,
+et n'a jamais manque l'occasion de me dire ou de me faire une chose
+blessante. Et demain meme,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela,
+mais je le dis a vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais
+risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses
+favoris.
+
+--Ainsi, demanda Monsoreau, vous etes resolu a subir toutes les
+consequences de votre attachement au duc d'Anjou?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez ou cela vous entraine, peut-etre?
+
+--Je sais ou je compte m'arreter; quelque motif que j'aie de me
+plaindre du roi, jamais je ne leverai la main sur l'oint du Seigneur;
+je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans
+provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le defendre en cas de
+peril.
+
+M. de Monsoreau reflechit un instant, et, posant sa main sur l'epaule
+de Bussy:
+
+--Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lache, un
+traitre, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son
+serviteur le plus fidele, son ami le plus devoue; cher comte,
+abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journee de
+demain dans votre petite maison de Vincennes, allez ou vous voudrez,
+mais n'allez pas a la procession de la Fete-Dieu.
+
+Bussy le regarda fixement.
+
+--Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-meme? repliqua-t-il.
+
+--Parce que, pour des choses qui interessent mon honneur, repondit le
+comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.
+
+--Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui interessent
+aussi mon honneur, je suivrai le duc.
+
+Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se
+quitterent.
+
+Nous avons dit, dans le chapitre precedent, ce qui se passa le
+lendemain, au lever du roi.
+
+Monsoreau rentra chez lui, et annonca a sa femme son depart pour
+Compiegne; en meme temps, il donna l'ordre de faire tous les
+preparatifs de ce depart.
+
+Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel
+futur de Bussy et d'Epernon; mais d'Epernon etait celui des mignons du
+roi qui avait la moindre reputation de courage et d'adresse: elle
+n'avait donc qu'une crainte melee d'orgueil en songeant au combat du
+lendemain.
+
+Bussy s'etait presente des le matin chez le duc d'Anjou et l'avait
+accompagne au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le
+prit en revenant de chez son frere, et tout le cortege royal
+s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+En voyant Bussy si franc, si loyal, si devoue, le prince avait eu
+quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes
+dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme
+toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la
+crainte que, tout en se tenant debout pres de son trone, Bussy ne fut
+le veritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau,
+amour qui eveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du
+coeur du prince.
+
+Cependant il s'etait dit, car Monsoreau lui inspirait, de son cote,
+des inquietudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'etait
+dit:
+
+--Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera
+triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphe, peu m'importe! ce que
+dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je
+ne lui dois plus rien, et je l'abandonne a mon tour.
+
+Le resultat de cette double reflexion dont Bussy etait l'objet,
+faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune
+homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer a
+l'eglise, apres avoir galamment cede le pas a M. d'Epernon, son
+adversaire, et s'agenouiller un peu en arriere.
+
+Le prince fit alors signe a Bussy de se rapprocher de lui. Dans la
+position ou il se trouvait, il etait oblige de tourner completement la
+tete, tandis qu'en le faisant mettre a sa gauche, il n'avait besoin
+que de tourner les yeux.
+
+La messe etait commencee depuis un quart d'heure a peu pres, quand
+Remy entra dans l'eglise et vint s'agenouiller pres de son maitre. Le
+duc tressaillit a l'apparition du jeune medecin, qu'il savait etre
+confident des secretes pensees de Bussy.
+
+En effet, au bout d'un instant, apres quelques paroles echangees tout
+bas, Remy glissa un billet au comte.
+
+Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite
+ecriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.
+
+--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.
+
+Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.
+
+Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy,
+que dorait un rayon de joie et d'amour.
+
+--Ah! malheur a toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.
+
+Bussy porta le billet a ses levres et le glissa sur son coeur.
+
+Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eut ete la, peut-etre le
+duc n'eut-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer
+Bussy.
+
+La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, ou une collation
+attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la
+galerie. Les Suisses etaient en haie a partir de la porte du Louvre;
+Crillon et les gardes francaises etaient ranges dans la cour.
+
+Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait
+Bussy.
+
+En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.
+
+--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je desirerais dire deux
+mots a Votre Altesse.
+
+--Presses? demanda le duc.
+
+--Tres-presses, monseigneur.
+
+--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons a
+cote l'un de l'autre.
+
+--Monseigneur m'excusera; mais je l'arretais justement pour lui
+demander la permission de ne pas l'accompagner.
+
+--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put completement
+dissimuler l'alteration.
+
+--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait,
+puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je
+desirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y
+faire retraite toute la journee.
+
+--Ainsi, tu ne viens pas a la procession ou vient la cour, ou vient le
+roi?
+
+--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.
+
+--Tu ne me rejoindras pas meme a Sainte-Genevieve?
+
+--Monseigneur, je desire avoir toute la journee a moi.
+
+--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se presente, dans le
+courant de la journee, ou j'aie besoin de mes amis!....
+
+--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'epee
+contre son roi, je lui demande doublement conge, repondit Bussy: mon
+epee est engagee contre M. d'Epernon.
+
+Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur
+Bussy. Tout etait donc change depuis la veille, et ce changement
+venait du billet apporte par le Haudoin a l'eglise.
+
+--Ainsi, dit le duc les dents serrees, tu abandonnes ton seigneur et
+maitre, Bussy?
+
+--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un
+duel acharne, sanglant, mortel, comme sera le notre, je vous en
+reponds, celui-la n'a plus qu'un seul maitre, et c'est ce maitre-la
+qui aura mes dernieres devotions.
+
+--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trone, et tu me quittes!
+
+--Monseigneur, j'ai assez travaille pour vous; je travaillerai encore
+assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.
+
+--C'est bien! repliqua le duc d'une voix sourde; vous etes libre,
+allez, monsieur de Bussy.
+
+Bussy, sans s'inquieter de cette froideur soudaine, salua le prince,
+descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais,
+s'achemina vivement vers sa maison.
+
+Le duc appela Aurilly.
+
+Aurilly parut.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.
+
+--Eh bien, il s'est condamne lui-meme.
+
+--Il ne vous suit pas?
+
+--Non.
+
+--Il va au rendez-vous du billet?
+
+--Oui.
+
+--Alors c'est pour ce soir?
+
+--C'est pour ce soir.
+
+--M. de Monsoreau est-il prevenu?
+
+--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas
+encore.
+
+--Ainsi vous etes decide a sacrifier le comte?
+
+--Je suis decide a me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une
+chose maintenant.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que le Monsoreau ne se fie a sa force et a son adresse, et que
+Bussy ne lui echappe.
+
+--Que monseigneur se rassure.
+
+--Comment?
+
+--M. de Bussy est-il bien decidement condamne?
+
+--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma
+volonte et qui en fait sa volonte; qui me prend ma maitresse et qui en
+fait la sienne; une espece de lion dont je suis moins le maitre que le
+gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamne sans appel, sans
+misericorde.
+
+--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il
+echappe a un Monsoreau, il n'echappera point a un autre.
+
+--Et quel est cet autre?
+
+--Monseigneur m'ordonne de le nommer?
+
+--Oui, je te l'ordonne.
+
+--Cet autre est M. d'Epernon.
+
+--D'Epernon! d'Epernon; qui doit se battre contre lui demain?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Conte-moi donc cela.
+
+Aurilly allait commencer le recit demande, quand on appela le duc. Le
+roi etait a table, et il s'etonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou
+plutot Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi
+demandait son frere.
+
+--Tu me conteras tout cela a la procession, dit le duc.
+
+Et il suivit l'huissier qui l'appelait.
+
+Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, preoccupe que nous serons
+d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues
+de Paris, disons a nos lecteurs ce qui s'etait passe entre d'Epernon
+et le joueur de luth.
+
+Le matin, vers le point du jour, d'Epernon s'etait presente a l'hotel
+d'Anjou, et avait demande a parler a Aurilly.
+
+Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier
+avait ete appele a lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'eleve et
+le maitre s'etaient reunis pour racler la basse ou pincer la viole,
+comme c'etait la mode en ce temps-la, non-seulement en Espagne, mais
+encore en France.
+
+Il en resultait qu'une assez tendre amitie, temperee par l'etiquette,
+unissait les deux musiciens.
+
+D'ailleurs M. d'Epernon, Gascon subtil, pratiquait la methode
+d'insinuation, qui consiste a arriver aux maitres par les valets, et
+il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit
+par son ami Aurilly.
+
+Ajoutons que, par suite de son habilete diplomatique, il menageait le
+roi et le duc, flottant de l'un a l'autre, dans la crainte d'avoir
+pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi regnant.
+
+Cette visite a Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel
+prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquieter vivement.
+Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractere de d'Epernon
+ne fut jamais la bravoure; or il eut fallu etre plus que brave, il eut
+fallu etre temeraire pour affronter de sang-froid le combat avec
+Bussy: se battre avec lui, c'etait affronter une mort certaine.
+Quelques-uns l'avaient ose qui avaient mesure la terre dans la lutte
+et qui ne s'en etaient pas releves.
+
+Au premier mot que d'Epernon dit au musicien du sujet qui le
+preoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maitre
+nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens,
+plaignant bien tendrement son eleve, en lui annoncant que, depuis huit
+jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec
+un clairon des gardes, la plus perfide lame que l'on eut encore
+rencontree a Paris, une sorte d'artiste en coups d'epee, qui, voyageur
+et philosophe, avait emprunte aux Italiens leur jeu prudent et serre,
+aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands
+l'inflexibilite du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux
+sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes,
+leurs bonds, leurs prostrations subites, et les etreintes corps a
+corps.
+
+D'Epernon, pendant cette longue enumeration de chances contraires,
+mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.
+
+--Ah ca! mais je suis mort! dit-il moitie riant, moitie palissant.
+
+--Dame! repondit Aurilly.
+
+--Mais c'est absurde, s'ecria d'Epernon, d'aller sur le terrain avec
+un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on
+jouait aux des avec un homme qui serait sur d'amener tous les coups le
+double six.
+
+--Il fallait songer a cela avant de vous engager, monsieur le duc.
+
+--Peste, dit d'Epernon, je me degagerai. On n'est pas Gascon pour
+rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout a
+vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique.
+Attends!
+
+--Dites.
+
+--M. de Bussy est sur de me tuer, dis-tu?
+
+--Je n'en doute pas un seul instant.
+
+--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sur, c'est un assassinat.
+
+--Au fait!
+
+--Et si c'est un assassinat, que diable....
+
+--Eh bien?
+
+--Il est permis de prevenir un assassinat par....
+
+--Par?....
+
+--Par... un meurtre.
+
+--Sans doute.
+
+--Qui m'empeche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!
+
+--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais meme.
+
+--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?
+
+--Clair comme le jour.
+
+--Naturel?
+
+--Tres-naturel!
+
+--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il
+veut le faire a mon egard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je
+laisserai ce soin a quelque autre.
+
+--C'est-a-dire que vous payerez des sbires?
+
+--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Megrin.
+
+--Cela vous coutera cher.
+
+--J'y mettrai trois mille ecus.
+
+--Pour trois mille ecus, quand vos sbires sauront a qui ils ont
+affaire, vous n'aurez guere que six hommes.
+
+--N'est-ce point assez donc?
+
+--Six hommes! M. de Bussy en aura tue quatre avant d'etre seulement
+effleure. Rappelez-vous l'echauffouree de la rue Saint-Antoine, dans
+laquelle il a blesse Schomberg a la cuisse, vous au bras, et presque
+assomme Quelus.
+
+--Je mettrai six mille ecus, s'il le faut, dit d'Epernon. Mordieu! si
+je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en rechappe pas.
+
+--Vous avez votre monde? dit Aurilly.
+
+--Dame! repliqua d'Epernon, j'ai ca et la des gens inoccupes, des
+soldats en retraite, des braves, apres tout, qui valent bien ceux de
+Venise et de Florence.
+
+--Tres-bien, tres-bien! Mais prenez garde.
+
+--A quoi?
+
+--S'ils echouent, ils vous denonceront.
+
+--J'ai le roi pour moi.
+
+--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empecher d'etre tue
+par M. de Bussy.
+
+--Voila qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Epernon reveur.
+
+--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.
+
+--Parle, mon ami, parle.
+
+--Mais, vous ne voudriez peut-etre pas faire cause commune?
+
+--Je ne repugnerais a rien de ce qui doublerait mes chances de me
+defaire de ce chien enrage.
+
+--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.
+
+--Ah! ah!
+
+--De sorte qu'a cette heure meme....
+
+--Eh bien, a cette heure meme... acheve donc!
+
+--Il lui tend un piege.
+
+--Apres?
+
+--Mais il manque d'argent; avec les six mille ecus, il ferait votre
+affaire en meme temps que la sienne. Vous ne tenez point a ce que
+l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?
+
+--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans
+l'obscurite.
+
+--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaitre,
+et il les utilisera.
+
+--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je
+connusse cet homme, moi.
+
+--Je vous le ferai voir ce matin.
+
+--Ou cela?
+
+--Au Louvre.
+
+--C'est donc un gentilhomme?
+
+--Oui.
+
+--Aurilly, seance tenante, les six mille ecus seront a ta disposition.
+
+--C'est donc arrete ainsi?
+
+--Irrevocablement.
+
+--Au Louvre donc!
+
+--Au Louvre.
+
+Nous avons vu, dans le chapitre precedent, comment Aurilly dit a
+d'Epernon:
+
+--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LA PROCESSION.
+
+
+Aussitot la collation finie, le roi etait rentre dans sa chambre avec
+Chicot, pour y prendre ses habits de penitent, et il en etait sorti,
+un instant apres, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le
+capuchon rabattu sur le visage.
+
+Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la meme toilette.
+
+Le temps etait magnifique, le pave jonche de fleurs; on parlait de
+reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui
+que les genovefains avaient dresse dans la crypte de la chapelle.
+
+Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations
+que devait faire le roi, et qui etaient aux jacobins, aux carmes, aux
+capucins et aux genovefains.
+
+Le clerge de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archeveque
+de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clerge et l'archeveque,
+marchaient a reculons de jeunes garcons qui secouaient les encensoirs,
+et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.
+
+Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de
+ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroques comme lui.
+
+Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour
+angevine l'accompagnait, melee aux grands dignitaires de la couronne,
+qui marchaient a la suite du prince, chacun gardant le rang que
+l'etiquette lui assignait.
+
+Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.
+
+Il etait deja plus d'une heure de l'apres-midi lorsqu'on quitta le
+Louvre. Crillon et les gardes francaises voulaient suivre le roi. Mais
+celui-ci leur fit signe que c'etait inutile, et Crillon et les gardes
+demeurerent pour garder le palais.
+
+Il etait pres de six heures du soir quand, apres avoir fait ses
+stations aux differents reposoirs, la tete du cortege commenca
+d'apercevoir le porche dentele de la vieille abbaye, et les
+genovefains, le prieur en tete, disposes sur les trois marches, qui
+formaient le seuil, pour recevoir Sa Majeste.
+
+Pendant la marche qui separait l'abbaye de la derniere station, qui
+etait celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc
+d'Anjou, qui etait sur pied depuis le matin, s'etait trouve mal de
+fatigue: il avait alors demande au roi la permission de se retirer
+dans son hotel, permission que le roi lui avait accordee.
+
+Ses gentilshommes s'etaient alors detaches du cortege et s'etaient
+retires avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'etait le
+duc qu'ils suivaient et non le roi.
+
+Mais le fait etait que, comme trois d'entre eux devaient se battre le
+lendemain, ils desiraient ne pas se fatiguer outre mesure.
+
+A la porte de l'abbaye, le roi, sous le pretexte que Quelus, Maugiron,
+Schomberg et d'Epernon n'avaient pas moins besoin de repos que
+Livarot, Riberac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna conge
+aussi.
+
+L'archeveque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore
+rien pris, non plus que les autres pretres, tombait de fatigue; le roi
+prit pitie de ces saints martyrs, et, arrive, comme nous l'avons dit,
+a la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.
+
+Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:
+
+--Me voici, mon pere, dit-il en nasillant, je viens, comme un pecheur
+que je suis, chercher le repos dans votre solitude.
+
+Le prieur s'inclina.
+
+Alors s'adressant a ceux qui avaient resiste a cette rude journee et
+qui l'avaient suivi jusque-la:
+
+--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.
+
+Chacun salua respectueusement, et le royal penitent monta une a une,
+en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.
+
+A peine Henri avait-il depasse le seuil de l'abbaye, que les portes en
+furent fermees derriere lui.
+
+Le roi etait si profondement absorbe dans ses meditations, qu'il ne
+parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, apres le
+conge donne par le roi a sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.
+
+--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majeste
+dans la crypte, que nous avons ornee de notre mieux en l'honneur du
+roi du ciel et de la terre.
+
+Le roi se contenta de repondre par un geste d'assentiment et marcha
+derriere le prieur.
+
+Mais, aussitot qu'il fut passe sous la sombre arcade ou se tenaient
+immobiles deux rangees de moines, aussitot qu'on l'eut vu tourner
+l'angle de la cour qui conduisait a la chapelle, vingt capuchons
+sauterent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des
+yeux etincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.
+
+Certes, ce n'etaient point la des figures de moines paresseux et
+poltrons; la moustache epaisse, le teint basane, denotaient chez eux
+la force et l'activite. Bon nombre demasquaient des visages sillonnes
+de cicatrices, et, a cote du plus fier de tous, de celui qui portait
+la cicatrice la plus illustre et la plus celebre, apparaissait,
+triomphante et exaltee, la figure d'une femme couverte d'un froc.
+
+Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaine
+nouee a sa ceinture, et s'ecria:
+
+--Ah! mes freres, nous tenons enfin le Valois.
+
+--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, repondit le balafre.
+
+--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon
+et ses gardes?
+
+--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, repliqua le duc de
+Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas echange un seul coup de
+mousquet.
+
+--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela?
+J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.
+
+--Eh bien, ma soeur, je vous le dis a regret, vous en serez privee.
+Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne repondra a ses cris.
+Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous
+montrer, signer une abdication. Aussitot l'abdication courra la ville
+et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.
+
+--Le plan est bon et ne peut echouer maintenant, dit la duchesse.
+
+--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tete.
+
+--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafre; il est
+brave, il aimera mieux mourir.
+
+--Qu'il meure alors! s'ecrierent Mayenne et la duchesse.
+
+--Non pas, repliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien
+succeder a un prince qui abdique et que l'on meprise; mais je ne veux
+pas remplacer un homme assassine que l'on plaindra. D'ailleurs, dans
+vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tue,
+reclamera la couronne.
+
+--Qu'il reclame, mordieu! qu'il reclame, dit Mayenne; voici notre
+frere le cardinal qui a prevu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris
+dans l'acte d'abdication de son frere; M. le duc d'Anjou a eu des
+relations avec les huguenots, il est indigne de regner.
+
+--Avec les huguenots, etes-vous sur de cela?
+
+-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.
+
+--Bien.
+
+--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de
+decheance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frere, et
+de la lieutenance a la royaute il n'y aura qu'un pas.
+
+--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prevu tout cela; mais il se pourrait
+que les gardes francaises, pour s'assurer que l'abdication est bien
+reelle et surtout bien volontaire, forcassent l'abbaye. Crillon
+n'entend pas raillerie, et il serait homme a dire au roi: Sire, il y a
+danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.
+
+--Cela regardait le general, dit Mayenne, et le general a pris ses
+precautions. Nous avons ici, pour soutenir le siege, quatre-vingts
+gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes a cent moines. Nous
+tiendrons un mois contre une armee. Sans compter qu'en cas
+d'inferiorite nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.
+
+--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?
+
+--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est
+rentre chez lui, ou il attend, sans doute, de nos nouvelles entre
+Bussy et Monsoreau.
+
+--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fut, et non chez lui.
+
+--Je crois que vous vous trompez, mon frere, dit le cardinal, le
+peuple et la noblesse eussent vu, dans cette reunion des deux freres,
+un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout a l'heure,
+nous devons, avant toute chose, eviter de jouer le role d'usurpateur.
+Nous heritons, voila tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine
+mere independante, nous nous faisons benir de tous et admirer de nos
+partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous
+aurons contre nous Bussy et cent autres epees fort dangereuses.
+
+--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.
+
+--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des
+notres, dit le duc de Guise. Quant a moi, je le fais general d'une
+armee en Italie, ou la guerre eclatera sans nul doute. C'est un homme
+superieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.
+
+--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frere,
+si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'epouse.
+
+--L'epouser, ma soeur! s'ecria Mayenne.
+
+--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont
+fait plus pour lui, et il n'etait pas general d'armee a cette epoque.
+
+--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; a
+l'oeuvre maintenant!
+
+--Qui est pres du roi? demanda le duc de Guise.
+
+--Le prieur et frere Gorenflot, a ce que je crois, dit le cardinal. Il
+faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il
+s'effaroucherait tout d'abord.
+
+--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne
+les cueillons pas.
+
+--Est-ce qu'il est deja dans la cellule? dit madame de Montpensier,
+impatiente de donner au roi la troisieme couronne qu'elle lui
+promettait depuis si longtemps....
+
+--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il
+adorera les saintes reliques.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la
+vanite des biens de ce monde; apres quoi le frere Gorenflot, vous
+savez, celui qui a prononce ce magnifique discours pendant la soiree
+de la Ligue....
+
+--Oui, eh bien?
+
+--Le frere Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous
+repugnons d'arracher a sa faiblesse.
+
+--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc reveur.
+
+--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je reponds
+qu'il cedera a la peur de l'enfer.
+
+--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos
+vaisseaux sont brules, il n'y a plus a revenir en arriere. Maintenant,
+apres la tentative du prieur, apres le discours de Gorenflot, si l'un
+et l'autre echouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-a-dire de
+l'intimidation.
+
+--Et alors je tondrai mon Valois, s'ecria la duchesse, revenant
+toujours a sa pensee favorite.
+
+En ce moment, une sonnette retentit sous les voutes assombries par les
+premieres ombres de la nuit.
+
+--Le roi descend a la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne,
+appelez vos amis et redevenons moines.
+
+Aussitot les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et
+cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les
+trois freres, se dirigerent vers l'ouverture de la crypte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+CHICOT Ier.
+
+
+Le roi etait plonge dans un recueillement qui promettait un succes
+facile aux projets de MM. de Guise.
+
+Il visita la crypte avec toute la communaute, baisa la chasse, et
+termina toutes les ceremonies en se frappant la poitrine a coups
+redoubles et en marmottant les psaumes les plus lugubres.
+
+Le prieur commenca ses exhortations, que le roi ecouta en donnant les
+memes signes de contrition fervente.
+
+Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant
+Henri et lui dit:
+
+--Sire, vous plairait-il de venir maintenant deposer votre couronne
+terrestre aux pieds du maitre eternel?
+
+--Allons... repliqua simplement le roi.
+
+Et aussitot toute la communaute, formant la haie sur son passage,
+s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, a gauche, le
+corridor principal.
+
+Henri semblait tres attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa
+poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les
+tetes de mort en ivoire suspendues a sa ceinture.
+
+On arriva enfin a la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le
+visage enlumine, l'oeil brillant comme une escarboucle.
+
+--Ici? fit le roi.
+
+--Ici meme, repliqua le gros moine.
+
+Le roi pouvait hesiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on
+voyait une porte, ou plutot une grille assez mysterieuse, ouvrant sur
+une pente rapide et n'offrant a l'oeil que des tenebres epaisses.
+
+Henri entra dans la cellule.
+
+--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix emue.
+
+--Oui, repondit Foulon, _ici est le port._
+
+--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.
+
+Et aussitot la porte se referma; les pas des assistants s'eloignerent.
+
+Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y placa, les
+deux mains sur les genoux.
+
+--Ah! te voila, Herodes! te voila, paien! te voila, Nabuchodonosor!
+dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses epaisses mains
+sur ses hanches.
+
+Le roi sembla surpris.
+
+--Est-ce a moi, dit-il, que vous parlez, mon frere?
+
+--Oui, c'est a toi que je parle; et a qui donc? Peut-on dire une
+injure qui ne te soit pas convenable?
+
+--Mon frere... murmura le roi.
+
+--Bah! tu n'as pas de frere ici. Voila assez longtemps que je medite
+un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout
+bon predicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre,
+enfin tu es un detrone; voila sur quoi je vais parler.
+
+--Detrone! mon frere... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.
+
+--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne
+t'enfuiras pas....
+
+--Un guet-apens!
+
+--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est
+homme encore.
+
+--Des violences, mon frere!
+
+--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te menager?
+
+--Vous abusez de la religion, mon frere.
+
+--Est-ce qu'il y a une religion! s'ecria Gorenflot.
+
+--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!
+
+--Tant pis, j'ai dit.
+
+--Vous vous damnerez....
+
+--Est-ce qu'on se damne!
+
+--Vous parlez en mecreant, mon frere.
+
+--Allons! pas de capucinades; es-tu pret, Valois?
+
+--A quoi faire?
+
+--A deposer ta couronne. On m'a charge de t'y inviter; je t'y invite.
+
+--Mais vous faites un peche mortel!
+
+--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit
+d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frere Valois.
+
+--A quoi?
+
+--Au trone de France.
+
+--Plutot la mort!
+
+--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient...
+decide-toi.
+
+--J'ai mes gardes, mes amis; je me defendrai.
+
+--C'est possible; mais on te tuera d'abord.
+
+--Laisse-moi au moins un instant pour reflechir.
+
+--Pas un instant, pas une seconde.
+
+--Votre zele vous emporte, mon frere, dit le prieur.
+
+Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: "Sire, votre
+demande vous est accordee."
+
+Et le prieur referma la porte.
+
+Henri tomba dans une reverie profonde.
+
+--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.
+
+Dix minutes s'etaient ecoulees tandis que Henri reflechissait; on
+heurta aux guichets de la cellule.
+
+--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.
+
+Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui,
+dans le corridor.
+
+--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... a tel
+point qu'il regarda par les grillages de la porte.
+
+Et un parchemin roule passa de la main d'un moine dans celle de
+Gorenflot.
+
+Gorenflot fit peniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur
+etait grande et qui cachait son front dans ses mains.
+
+--Et si je refuse de signer? s'ecria-t-il en larmoyant.
+
+--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise,
+assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne
+forcez pas des sujets a verser le sang d'un homme qui a ete leur roi.
+
+--On ne me contraindra pas, dit Henri.
+
+--Je l'avais prevu, murmura le duc a sa soeur, dont le front se
+plissa, dont les yeux refleterent un sinistre dessein.
+
+Allez, mon frere, ajouta-t-il en s'adressant a Mayenne; faites armer
+tout le monde, et qu'on se prepare.
+
+--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.
+
+--A tout, repondit Joseph Foulon.
+
+Le desespoir du roi redoubla.
+
+--Corbleu! s'ecria Gorenflot, je te haissais, Valois; mais a present
+je te meprise! Allons, signe, ou tu ne periras que de ma main.
+
+--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain
+Maitre, que j'obtienne de lui la resignation.
+
+--Il veut reflechir encore, cria Gorenflot.
+
+--Qu'on lui laisse jusqu'a minuit, dit le cardinal.
+
+--Merci, chretien charitable, dit le roi dans un paroxysme de
+desolation. Dieu te le rende!
+
+--C'etait reellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous
+servons la France en le detronant.
+
+--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du
+plaisir a le tondre.
+
+Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croises, accablait Henri des
+injures les plus violentes et lui racontait tous ses debordements.
+
+Tout a coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.
+
+--Silence! cria la voix du duc de Guise.
+
+Le plus profond silence s'etablit. On distingua bientot des coups
+frappes fortement et a intervalles egaux sur la porte sonore de
+l'abbaye.
+
+Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
+
+--Mes freres, dit-il, une troupe de gens armes se porte au-devant du
+portail.
+
+--On vient le chercher, dit la duchesse.
+
+--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.
+
+--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.
+
+--Vous m'avez donne jusqu'a minuit, dit pitoyablement le roi.
+
+--Oh! tu te ravises parce que tu crois etre secouru.
+
+--Sans doute, j'ai une chance....
+
+--Pour mourir s'il ne signe aussitot, repliqua la voix aigre et
+imperieuse de la duchesse.
+
+Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.
+
+Le bruit redoublait au dehors.
+
+--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et
+le cerne a gauche.
+
+--Allons! crierent impatiemment Mayenne et la duchesse.
+
+Le roi trempa la plume dans l'encre.
+
+--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetiere a
+droite. Toute l'abbaye est cernee presentement.
+
+--Eh bien, nous nous defendrons, repliqua resolument Mayenne. Avec un
+otage comme celui-la, une place n'est jamais prise a discretion.
+
+--Il a signe! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de
+Henri, qui, abattu, enfouit sa tete dans son capuchon et son capuchon
+dans ses deux bras.
+
+--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce
+precieux papier.
+
+Le roi, dans son acces de douleur, renversa la petite lampe qui seule
+eclairait cette scene; mais le duc de Guise tenait deja le parchemin.
+
+--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se
+dessinait un gentilhomme bien complet, bien arme. Crillon arrive avec
+les gardes francaises, et menace de briser les portes. Ecoutez!....
+
+--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.
+
+--Bon! il n'y a plus de roi, repliqua Gorenflot par une fenetre.
+
+--Qui dit cela, maraud? repondit Crillon.
+
+--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les tenebres, avec un orgueil des
+plus provocateurs.
+
+--Qu'on tache de m'apercevoir ce drole et de lui planter quelques
+balles dans le ventre, dit Crillon.
+
+Et Gorenflot, voyant les gardes appreter leurs armes, fit le plongeon
+aussitot et retomba sur son derriere au milieu de la cellule.
+
+--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence general,
+une voix qui fit dresser les cheveux a tous les moines, faux ou vrais,
+qui attendaient dans le corridor.
+
+Cette voix etait celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'etait avance
+jusqu'aux marches de l'abbaye.
+
+--Voila, sire, repliqua Crillon en dechargeant dans la porte
+principale un vigoureux coup de hache.
+
+Les murs en gemirent.
+
+--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant a la
+fenetre.
+
+--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la meme voix hautaine et calme.
+Rendez-moi donc mon fou, qui est alle passer la nuit dans une de vos
+cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.
+
+--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, repliqua Chicot se
+degageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui
+s'ecarterent avec un hurlement d'effroi.
+
+A ce moment, le duc de Guise, qui s'etait fait apporter une lampe,
+lisait au bas de l'acte la signature encore fraiche obtenue avec tant
+de peine:
+
+ CHICOT Ier
+
+--Moi, Chicot Ier! s'ecria-t-il; mille damnations!
+
+--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.
+
+--Ah! bah! fit Chicot en distribuant a Gorenflot, presque evanoui, des
+coups de la corde qu'il portait a sa ceinture; ah! bah!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+LES INTERETS ET LE CAPITAL.
+
+
+A mesure que le roi avait parle, a mesure que les conjures l'avaient
+reconnu, ils etaient passe de la stupeur a l'epouvante.
+
+L'abdication, signee Chicot Ier, avait change l'epouvante en rage.
+
+Chicot rejeta son froc sur ses epaules, croisa les bras, et, tandis
+que Gorenflot fuyait a toutes jambes, il soutint, immobile et
+souriant, le premier choc.
+
+Ce fut un terrible moment a passer. Les gentilshommes, furieux,
+s'avancerent sur le Gascon, bien determines a se venger de la cruelle
+mystification dont ils etaient victimes.
+
+Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras
+seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait defier tant de
+force de s'attaquer a tant de faiblesse, les arreta plus encore
+peut-etre que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait
+observer que la mort de Chicot ne servirait a rien, mais, tout au
+contraire, serait vengee terriblement par le roi, de complicite avec
+son fou dans cette scene de terrible bouffonnerie.
+
+Il en resulta que les dagues et les rapieres s'abaisserent devant
+Chicot, qui, soit devouement,--et il en etait capable,--soit
+penetration de leur pensee, continua de leur rire au nez.
+
+Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups
+de hache de Crillon plus presses. Il etait evident que la porte ne
+pouvait resister longtemps a une pareille attaque, qu'on n'essayait
+pas meme de repousser.
+
+Aussi, apres un moment de deliberation, le duc de Guise donna-t-il
+l'ordre de la retraite.
+
+Cet ordre fit sourire Chicot.
+
+Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examine le
+souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait denonce
+cette porte au roi, qui y avait place Tocquenot, lieutenant des gardes
+suisses.
+
+Il etait donc evident que les ligueurs, les uns apres les autres,
+allaient se jeter dans la gueule du loup.
+
+Le cardinal s'eclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de
+gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre a
+peu pres de moines; puis Mayenne, a qui sa difficulte de courir, a
+cause de son enorme ventre et de son epaisse encolure, avait tout
+naturellement fait confier le soin de la retraite.
+
+Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et
+que Chicot le vit se trainer, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait
+plus, il se tenait les cotes de rire.
+
+Dix minutes s'ecoulerent, pendant lesquelles Chicot preta l'oreille,
+croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoules dans le
+souterrain; mais, a son grand etonnement, le bruit, au lieu de revenir
+a lui, continuait de s'eloigner.
+
+Tout a coup une pensee vint au Gascon, qui changea ses eclats de rire
+en grincements de dents. Le temps s'ecoulait, les ligueurs ne
+revenaient pas; les ligueurs s'etaient-ils apercus que la porte etait
+gardee, et avaient-ils decouvert une autre sortie?
+
+Chicot allait s'elancer hors de la cellule, quand, tout a coup, la
+porte en fut obstruee par une masse informe qui se vautra a ses pieds
+en s'arrachant des poignees de cheveux tout autour de la tete.
+
+--Ah! miserable que je suis! s'ecriait le moine. Oh! mon bon seigneur
+Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!
+
+Comment Gorenflot, qui etait parti le premier, revenait-il seul quand
+deja il eut du etre bien loin?
+
+Voila la question qui se presenta tout naturellement a la pensee de
+Chicot.
+
+--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, a moi! continuait de
+hurler Gorenflot; pardonnez a votre indigne ami, qui se repent et fait
+amende honorable a vos genoux.
+
+--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres,
+drole?
+
+--Parce que je n'ai pas pu passer par ou passent les autres, mon bon
+seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colere, m'a frappe d'obesite.
+Oh! malheureux ventre! oh! miserable bedaine! criait le moine en
+frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne
+suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout
+que c'est heureux d'etre mince!
+
+Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.
+
+--Mais les autres passent donc quelque part? s'ecria Chicot d'une voix
+de tonnerre; les autres s'enfuient donc?
+
+--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils
+attendent la corde? Oh! malheureux ventre!
+
+--Silence! cria Chicot, et repondez-moi.
+
+Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.
+
+--Interrogez, monsieur Chicot, repondit-il, vous en avez bien
+certainement le droit.
+
+--Comment se sauvent les autres?
+
+--A toutes jambes.
+
+--Je comprends... mais par ou?
+
+--Par le soupirail.
+
+--Mordieu! par quel soupirail?
+
+--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetiere.
+
+--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? reponds vite.
+
+--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain etait gardee
+exterieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a
+entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, a ce
+qu'il parait: _J'ai soif_.
+
+--Ventre de biche! s'ecria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de
+sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?
+
+--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du
+cimetiere.
+
+--Qui donne?....
+
+--D'un cote, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.
+
+--Tu mens!
+
+--Moi, cher seigneur!
+
+--S'ils s'etaient sauves par le caveau donnant dans la crypte, je les
+eusse vus repasser devant ta cellule.
+
+--Voila justement, cher monsieur Chicot; ils ont pense qu'ils
+n'auraient pas le temps de faire ce grand detour, et ils sont passes
+par le soupirail.
+
+--Quel soupirail?
+
+--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert a eclairer le
+passage.
+
+--De sorte que toi....
+
+--De sorte que moi, qui suis trop gros....
+
+--Eh bien?
+
+--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis a me tirer par les
+pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.
+
+--Mais, s'ecria Chicot, le visage eclaire tout a coup d'une etrange
+jubilation, si tu n'as pas pu passer....
+
+--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes epaules,
+voyez ma poitrine.
+
+--Alors lui, qui est plus gros que toi.
+
+--Qui, lui?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-la,
+je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non
+plus.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Leve-toi, frocard!
+
+Le moine se leva aussi vite qu'il put.
+
+--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.
+
+--Ou vous voudrez, mon cher seigneur.
+
+--Marche devant, malheureux, marche!
+
+Gorenflot se mit a trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps
+en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise
+par les coups de corde que lui allongeait Chicot.
+
+Tous deux traverserent le corridor et descendirent dans le jardin.
+
+--Par ici, dit Gorenflot, par ici.
+
+--Tais-toi, et marche, drole!
+
+Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'aupres d'un massif
+d'arbres d'ou semblaient sortir des plaintes.
+
+--La, dit-il, la.
+
+Et, au bout de son haleine, il tomba le derriere sur l'herbe.
+
+Chicot fit trois pas en avant et apercut quelque chose qui s'agitait a
+fleur de terre.
+
+A cote de ce quelque chose qui ressemblait au train de derriere de
+l'animal que Diogene appelait un coq a deux pieds et sans plumes,
+gisaient une epee et un froc.
+
+Il etait evident que l'individu qui se trouvait pris si
+malheureusement s'etait successivement defait de tous les objets qui
+pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, desarme de son
+epee, depouille de son froc, il se trouvait reduit a sa plus simple
+expression.
+
+Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour
+disparaitre completement.
+
+--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix etouffee du fugitif.
+J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aie! ne tirez pas
+si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance,
+pas vite, mais j'avance.
+
+--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon
+seigneur Dieu, tu as gagne ton cierge.
+
+--Ce n'est pas pour rien que j'ai ete surnomme Hercule, reprit la voix
+etouffee, je souleverai cette pierre. Hein!
+
+Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.
+
+--Attends, dit tout bas Chicot, attends.
+
+Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt a grand bruit.
+
+--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.
+
+--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essoufle. Ah! c'est donc
+toi, miserable moine!
+
+--Ne dites rien, monseigneur, murmurerent les voix, il vous prend pour
+Gorenflot.
+
+--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah!
+c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!
+
+Et, a chaque apostrophe, Chicot, arrive enfin au but si desire de sa
+vengeance, fit retomber de toute la volee de son bras, sur les parties
+charnues qui s'offraient a lui, la corde avec laquelle il avait deja
+flagelle Gorenflot.
+
+--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.
+
+En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes etouffees, tout en
+redoublant d'efforts pour soulever la pierre.
+
+--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voila
+pour l'ivrognerie! tiens, voila pour la paresse! tiens, voila pour la
+colere; tiens, voila pour la luxure! tiens, voila pour la gourmandise!
+Je regrette qu'il n'y ait que sept peches capitaux; tiens, tiens,
+tiens, voila pour les vices que tu as!
+
+--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot,
+ayez pitie de moi.
+
+--Ah! traitre! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voila pour
+ta trahison!
+
+--Grace! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui
+tombaient sur Mayenne, grace, cher monsieur Chicot!
+
+Mais Chicot, au lieu de s'arreter, s'enivrait de sa vengeance et
+redoublait de coups.
+
+Si puissant qu'il fut sur lui-meme, Mayenne ne pouvait retenir ses
+gemissements.
+
+--Ah! continua Chicot, que ne plait-il a Dieu de substituer a ton
+corps vulgaire, a ta carcasse roturiere, les tres-hautes et
+tres-puissantes omoplates du duc de Mayenne, a qui je dois une volee
+de coups de baton dont les interets courent depuis sept ans!... Tiens,
+tiens, tiens!
+
+Gorenflot poussa un soupir et tomba.
+
+--Chicot! vocifera le duc.
+
+--Oui, moi-meme, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras
+debile, qui voudrait avoir les cent bras de Briaree pour cette
+occasion.
+
+Et Chicot, de plus en plus exalte, reitera les coups de corde avec une
+telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la
+pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les cotes dechirees, les
+reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.
+
+Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.
+
+Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot etait evanoui, sinon de
+douleur, du moins d'effroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DU COTE DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES
+DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIEVE.
+
+
+Il etait onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment,
+dans le cabinet ou il s'etait retire a la suite de la faiblesse dont
+il avait ete pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise
+vint lui annoncer l'abdication du roi, son frere.
+
+De la fenetre a la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux
+fenetres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande
+horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaine de
+bois dore.
+
+Tout a coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut
+que ce cheval pouvait etre celui de son messager, et courut s'appuyer
+au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait
+son maitre.
+
+Le maitre sortit des appartements interieurs; c'etait Bussy; Bussy,
+qui, en sa qualite de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre
+a son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.
+
+Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait
+jamais eu a se plaindre, eprouva un instant de remords; mais, a mesure
+qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage
+s'eclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'esperance et
+de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.
+
+Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et epiait les
+differentes emotions de son visage, Bussy, apres avoir donne le mot
+d'ordre, roula le manteau sur ses epaules, se mit en selle, et,
+piquant des deux son cheval, s'elanca avec un grand bruit sous la
+voute sonore.
+
+Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore
+l'idee de faire courir apres lui, car il se doutait bien qu'avant de
+se rendre a la Bastille, Bussy ferait une halte a son hotel; mais il
+se representa le jeune homme riant avec Diane de son amour meprise, le
+mettant, lui prince, sur la meme ligne que le mari dedaigne, et, cette
+fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.
+
+Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire etait une insulte
+au prince: il le laissa aller. S'il eut eu le regard attriste et le
+front sombre, peut-etre l'eut-il retenu.
+
+Cependant, a peine hors de l'hotel d'Anjou, Bussy quitta son allure
+precipitee, comme s'il eut craint le bruit de sa propre marche; et,
+passant a son hotel, comme l'avait prevu le duc, il remit son cheval
+aux mains d'un palefrenier qui ecoutait respectueusement une lecon
+d'hippiatrique que lui faisait Remy.
+
+--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.
+
+--Oui, monseigneur, en personne.
+
+--Et pas encore couche?
+
+--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou
+plutot chez vous. En verite, depuis que je n'ai plus mon blesse, il me
+semble que les jours ont quarante-huit heures.
+
+--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.
+
+--J'en ai peur!
+
+--Et l'amour?
+
+--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en defie, et je ne fais
+en general sur lui que des etudes utiles.
+
+--Alors Gertrude est abandonnee?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ainsi tu t'es lasse?
+
+--D'etre battu. C'etait ainsi que se manifestait l'amour de mon
+amazone, brave fille du reste.
+
+--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?
+
+--Pourquoi ce soir, monseigneur?
+
+--Parce que je t'eusse emmene avec moi.
+
+--A la Bastille?
+
+--Oui.
+
+--Vous y allez?
+
+--Sans doute.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--A Compiegne, mon cher, ou il prepare une chasse pour Sa Majeste.
+
+--Etes-vous sur, monseigneur?
+
+--L'ordre lui en a ete donne publiquement ce matin.
+
+--Ah!
+
+Remy demeura un instant pensif.
+
+--Alors? dit-il apres un instant.
+
+--Alors j'ai passe la journee a remercier Dieu du bonheur qu'il
+m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit a jouir de ce
+bonheur.
+
+--Bien. Jourdain, mon epee, fit Remy.
+
+Le palefrenier disparut dans l'interieur de la maison.
+
+--Tu as donc change d'avis? demanda Bussy.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que tu prends ton epee.
+
+--Oui, je vous accompagne jusqu'a la porte, pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La premiere, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque
+mauvaise rencontre.
+
+Bussy sourit.
+
+--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne
+craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre
+compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux
+hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons
+conseils a vous donner.
+
+--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et,
+apres le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de
+plus grand que celui d'en parler.
+
+--Il y a meme des gens, repliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en
+parler avant celui de la voir.
+
+--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.
+
+--Raison de plus: le ciel est tantot sombre, tantot clair. J'aime la
+variete, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au
+palefrenier, qui lui rapportait sa rapiere.
+
+Puis se retournant vers le comte:
+
+--Me voici a vos ordres, monseigneur; partons.
+
+Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminerent vers
+la Bastille.
+
+Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils a lui
+donner; et, en effet, a peine furent-ils en route, que le docteur
+commenca de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver a
+Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-la, un visite a Diane, au
+lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire
+un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la
+Faculte, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que
+c'etait d'habitude Venus qui desarmait Mars.
+
+Bussy souriait; Remy insistait.
+
+--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une epee, il s'y
+attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur
+et la souplesse de l'acier, tandis que, de son cote, l'acier semble
+s'animer et s'echauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon
+epee est un bras et mon bras est une epee. Des lors, comprends-tu? il
+ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue
+pas.
+
+--Non, mais elle s'emousse.
+
+--Ne crains rien.
+
+--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous,
+il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antee, comme
+celui de Thesee contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme
+celui de Bayard; quelque chose d'homerique, de gigantesque,
+d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy
+comme etant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux
+pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.
+
+--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce
+matin, mis quatre epees aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant
+huit minutes, n'ont pu, a eux quatre, me toucher une seule fois,
+tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais
+comme un tigre.
+
+--Je ne dis pas le contraire, maitre; mais vos jarrets de demain
+seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?
+
+Ici Bussy et son chirurgien entamerent un dialogue latin, frequemment
+interrompu par leurs eclats de rire.
+
+Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.
+
+--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrives.
+
+--Si je vous attendais? dit Remy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour etre sur que vous serez de retour avant deux heures, et que
+vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre
+duel.
+
+--Si je te donne ma parole?
+
+--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau
+voir que j'en doutasse.
+
+--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai a l'hotel.
+
+--Soit. Adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Remy.
+
+Les deux jeunes gens se separerent; mais Remy demeura en place. Il vit
+le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau
+lui donnait toute securite, entrer par la porte que lui ouvrit
+Gertrude, et non pas monter par la fenetre.
+
+Puis il reprit philosophiquement, a travers les rues desertes, sa
+marche vers l'hotel Bussy.
+
+Comme il debouchait de la place Beaudoyer, il vit venir a lui cinq
+hommes enveloppes de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux,
+parfaitement armes.
+
+Cinq hommes a cette heure, c'etait un evenement. Il s'effaca derriere
+l'angle d'une maison en retraite.
+
+--Arrives a dix pas de lui, ces cinq hommes s'arreterent, et, apres un
+bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins differents, tandis que le
+cinquieme demeurait immobile et reflechissant a sa place.
+
+En ce moment, la lune sortit d'un nuage et eclaira d'un de ses rayons
+le visage du coureur de nuit.
+
+--M. de Saint-Luc! s'ecria Remy.
+
+Saint-Luc leva la tete en entendant prononcer son nom, et vit un homme
+qui venait a lui.
+
+--Remy! s'ecria-t-il a son tour.
+
+--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire a votre service!
+attendu que vous me paraissez vous porter a merveille. Est-ce une
+indiscretion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait a cette
+heure si loin du Louvre?
+
+--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la
+ville. Il m'a dit: "Saint-Luc, promene-toi dans les rues de Paris, et,
+si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdique, reponds hardiment
+que ce n'est pas vrai."
+
+--Et avez-vous entendu parler de cela?
+
+--Personne ne m'en a souffle le mot. Or, comme il va etre minuit, que
+tout est tranquille et que je n'ai rencontre que M. de Monsoreau, j'ai
+congedie mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu reflechissant.
+
+--Comment? M. de Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez rencontre M. de Monsoreau?
+
+--Avec une troupe d'hommes armes, dix ou douze au moins.
+
+--M. de Monsoreau! impossible!
+
+--Pourquoi cela, impossible?
+
+--Parce qu'il doit etre a Compiegne.
+
+--Il devait y etre, mais il n'y est pas.
+
+--Mais l'ordre du roi?
+
+--Bah! qui est-ce qui obeit au roi?
+
+--Vous avez rencontre M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?
+
+--Certainement.
+
+--Vous a-t-il reconnu?
+
+--Je le crois.
+
+--Vous n'etiez que cinq.
+
+--Mes quatre amis et moi, pas davantage.
+
+--Et il ne s'est pas jete sur vous?
+
+--Il m'a evite, au contraire, et c'est ce qui m'etonne. En le
+reconnaissant, je me suis attendu a une horrible bataille.
+
+--De quel cote allait-il?
+
+--Du cote de la rue de la Tixeranderie.
+
+--Ah! mon Dieu! s'ecria Remy.
+
+--Quoi? demanda Saint-Luc, effraye de l'accent du jeune homme.
+
+--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.
+
+--Un grand malheur! a qui?
+
+--A M. de Bussy!
+
+--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.
+
+--Quel malheur! M. de Bussy le croyait a Compiegne.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence....
+
+--De sorte qu'il est?....
+
+--Chez madame Diane.
+
+--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.
+
+--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupcons ou on les lui
+aura suggeres, et il n'aura feint de partir que pour revenir a
+l'improviste.
+
+--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.
+
+--Avez-vous une idee? repondit Remy.
+
+--Il y a du duc d'Anjou la-dessous.
+
+--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoque le depart de M.
+de Monsoreau.
+
+--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?
+
+--Corbleu! comme des soufflets de forges.
+
+--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez
+la maison?
+
+--Oui.
+
+--Marchez devant alors.
+
+Et les deux jeunes gens prirent a travers les rues une course qui eut
+fait honneur a des daims poursuivis.
+
+--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.
+
+--Qui? le Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Un quart d'heure a peu pres, dit Saint-Luc en franchissant un tas de
+pierres de cinq pieds de haut.
+
+--Pourvu que nous arrivions a temps! dit Remy en tirant son epee pour
+etre pret a tout evenement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+L'ASSASSINAT.
+
+
+Bussy, sans inquietude et sans hesitation, avait ete recu sans crainte
+par Diane, qui croyait etre sure de l'absence de son mari.
+
+Jamais la belle jeune femme n'avait ete si joyeuse; jamais Bussy
+n'avait ete si heureux; dans certain moment, dont l'ame ou plutot
+l'instinct conservateur sent toute la gravite, l'homme unit ses
+facultes morales a tout ce que ses sens peuvent lui fournir de
+ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de
+toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment a l'autre,
+sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.
+
+Diane, emue, et d'autant plus emue qu'elle cherchait a cacher son
+emotion, Diane, emue des craintes de ce lendemain menacant, paraissait
+plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour,
+donne a cet amour le parfum de poesie qui lui manquait; la veritable
+passion n'est point folatre, et l'oeil d'une femme sincerement eprise
+est plus souvent humide que brillant.
+
+Aussi debuta-t-elle par arreter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle
+avait a lui dire, ce soir-la, c'est que sa vie etait sa vie; ce
+qu'elle avait a debattre avec lui, c'etait les plus surs moyens de
+fuir. Car ce n'etait pas le tout que de vaincre, il fallait, apres
+avoir vaincu, fuir la colere du roi; car jamais Henri, c'etait
+probable, ne pardonnerait au vainqueur la defaite ou la mort de ses
+favoris.
+
+--Et puis, disait Diane, le bras passe autour du cou de Bussy et
+devorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de
+France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur a augmenter ta gloire?
+Tu es deja si superieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de
+generosite a toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire
+aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre a
+jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, defends ta vie. Je ne te dis pas:
+"Songe a la mort," car il me semble qu'il n'existe pas au monde un
+homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par
+trahison; mais songe aux blessures: on peut etre blesse, tu le sais
+bien, puisque c'est a une blessure recue en combattant contre ces
+memes hommes que je dois de te connaitre.
+
+--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne
+veux pas etre defigure.
+
+--Oh! garde ta personne tout entiere. Qu'elle te soit sacree, mon
+Bussy, comme si toi, c'etait moi. Songe a la douleur que tu
+eprouverais si tu me voyais revenir blessee et sanglante; eh bien, la
+meme douleur que tu ressentirais, je l'eprouverais en voyant ton sang.
+Sois prudent, mon lion trop courageux, voila tout ce que je te
+recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me
+rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire
+leur combat, porte-toi au secours du plus menace; mais, si deux
+hommes, si trois hommes t'attaquent a la fois, fuis; tu te retourneras
+comme Horace, et tu les tueras les uns apres les autres, et a
+distance.
+
+--Oui, ma chere Diane, dit Bussy.
+
+--Oh! tu me reponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne
+m'ecoutes pas!
+
+--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!
+
+--Ce n'est point de ma beaute qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il
+s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce
+que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra,
+non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de
+voir ce duel!
+
+--Toi?
+
+--J'y assisterai.
+
+--Comment cela? impossible, Diane.
+
+--Non! ecoute: il y a, tu sais, dans la chambre a cote de celle-ci,
+une fenetre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais
+l'enclos des Tournelles.
+
+--Oui, je me le rappelle; cette fenetre elevee de vingt pieds a peu
+pres, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre
+jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.
+
+--De la, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de
+maniere que je te voie; tu sauras que je suis la, tu pourras me voir
+moi-meme. Mais non, insensee que je suis, ne me regarde pas, car ton
+ennemi peut profiter de ta distraction.
+
+--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixes sur
+toi. Si j'etais condamne, et qu'on me laissat le choix de la mort,
+Diane, ce serait celle-la que je choisirais.
+
+--Oui, mais tu n'es pas condamne, mais il ne s'agit pas de mourir; il
+s'agit de vivre au contraire.
+
+--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien seconde,
+crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet
+tire l'epee comme moi; Riberac est froid sur le terrain, et semble
+n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il devore son adversaire
+et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilite de
+tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais
+courir plus de danger pour avoir plus de merite.
+
+--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espere; mais
+ecoute-moi, et promets-moi de m'obeir.
+
+--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.
+
+--Eh bien, justement j'en appelle a ta raison.
+
+--Alors il ne fallait pas me rendre fou.
+
+--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obeissance; c'est en
+obeissant que l'on prouve son amour.
+
+--Ordonne alors.
+
+--Cher ami, tes yeux sont fatigues; il te faut une bonne nuit:
+quitte-moi.
+
+--Oh! deja!
+
+--Je vais faire ma priere, et tu m'embrasseras.
+
+--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.
+
+--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en
+s'agenouillant.
+
+Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, a travers le
+plafond, aller chercher Dieu sous les voutes azurees du ciel:
+
+--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne
+meure pas desesperee, protege celui que tu as pousse sur mon chemin,
+pour que je l'aime et que je n'aime que lui.
+
+Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son
+bras et ramener son visage a la hauteur de ses levres, quand tout a
+coup une vitre de la fenetre vola en eclats: puis la fenetre
+elle-meme, et trois hommes armes parurent sur le balcon, tandis que le
+quatrieme enfourchait la balustrade.
+
+Celui-la avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main
+gauche un pistolet, de l'autre une epee nue.
+
+Bussy demeura un instant immobile et glace par le cri epouvantable que
+poussa Diane en s'elancant a son cou.
+
+L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancerent
+d'un pas; un de ces trois hommes etait arme d'une arquebuse.
+
+Bussy, d'un meme mouvement, ecarta Diane avec la main gauche, tandis
+que de la droite il tirait son epee.
+
+Puis, se repliant sur lui-meme, il l'abaissa lentement et sans perdre
+de vue ses adversaires.
+
+--Allez, allez, mes braves, dit une voix sepulcrale qui sortit de
+dessous le masque de velours, il est a moitie mort, la peur l'a tue.
+
+--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!
+
+Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
+
+--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermete.
+
+Mais Diane, au lieu d'obeir, se jeta une seconde fois a son cou.
+
+--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.
+
+Diane s'eloigna, le demasquant entierement. Elle comprenait qu'elle ne
+pouvait venir en aide a son amant que d'une seule maniere: c'etait en
+obeissant passivement.
+
+--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais
+pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et
+excellent ami!
+
+Bussy se taisait, tout en mordant ses levres, et en examinant tout
+autour de lui quels seraient ses moyens de defense quand il faudrait
+en venir aux mains.
+
+--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que
+rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il
+apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laisse sa femme seule,
+que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et
+quand cela? la veille d'un duel. Je le repete, quel bon et excellent
+ami que le seigneur de Bussy!
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre
+masque. Maintenant je sais a qui j'ai affaire.
+
+--Ainsi ferai-je, repliqua le grand veneur.
+
+Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.
+
+Diane poussa un faible cri. La paleur du comte etait celle d'un
+cadavre, tandis que son sourire etait celui d'un damne.
+
+--Ca, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les facons
+bruyantes, et c'etait bon pour les heros d'Homere, qui etaient des
+demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme,
+seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou
+laissez-moi passer.
+
+Monsoreau repondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
+Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colere.
+
+--Passage, voyons! repeta le jeune homme, dont le sang, qui un instant
+avait reflue vers son coeur, lui montait aux tempes.
+
+--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
+Bussy?
+
+--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme;
+j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.
+
+--Vous etiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et
+vous y coucherez.
+
+Pendant ce temps, la tete de deux autres hommes apparaissait a travers
+les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade,
+vinrent se placer pres de leurs camarades.
+
+--Quatre et deux font six, dit Bussy; ou sont les autres?
+
+--Ils sont a la porte et attendent, dit le grand veneur.
+
+Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy
+entendit ses sanglots.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers
+le comte:
+
+--Mon cher monsieur, dit-il apres avoir reflechi une seconde, vous
+savez que je suis un homme d'honneur.
+
+--Oui, dit Monsoreau, vous etes un homme d'honneur, comme madame est
+une femme chaste.
+
+--Bien, monsieur, repondit Bussy en faisant un leger mouvement de tete
+de haut en bas; c'est vif, mais c'est merite, et tout cela se payera
+ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liee avec quatre
+gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorite sur vous,
+je reclame la grace de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole
+de me retrouver ou et quand vous voudrez.
+
+Monsoreau haussa les epaules.
+
+--Ecoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai
+satisfait MM. de Schomberg, d'Epernon, Quelus et Maugiron, je serai a
+vous, tout a vous et rien qu'a vous. S'ils me tuent, oh bien, vous
+serez paye par leurs mains, voila tout; si, au contraire, je me trouve
+en fonds pour vous payer moi-meme....
+
+Monsoreau se retourna vers ses gens.
+
+--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!
+
+--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un
+assassinat.
+
+--Parbleu! fit Monsoreau.
+
+--Oui, je le vois: nous nous etions trompes tous deux l'un a l'egard
+de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la
+chose.
+
+--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.
+
+Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gemissement.
+
+--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle a Bussy tout seul.
+Tenez-vous bien, mes braves!
+
+Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira a lui une
+table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une
+seconde, improvise comme un rempart entre lui et ses ennemis.
+
+Ce mouvement avait ete si rapide, que la balle partie de l'arquebuse
+ne frappa que le prie-Dieu, dans l'epaisseur duquel elle se logea en
+s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique
+credence du temps de Francois 1er, et l'ajoutait a son retranchement.
+
+Diane se trouva cachee par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle
+ne pouvait aider Bussy que de ses prieres, et elle priait.
+
+Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur
+son rempart improvise.
+
+--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon epee pique.
+
+Les braves, pousses par Monsoreau, firent un mouvement vers le
+sanglier qui les attendait, replie sur lui-meme et les yeux ardents;
+l'un d'eux allongea meme la main vers le prie-Dieu pour l'attirer a
+lui; mais, avant que sa main eut touche le meuble protecteur, l'epee
+de Bussy, passant par une meurtriere, avait pris le bras dans toute sa
+longueur, et l'avait perce depuis la saignee jusqu'a l'epaule.
+
+L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'a la fenetre.
+
+Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris
+entre deux feux. Il s'elanca vers la porte pour en pousser les
+verrous; mais, avant qu'il l'eut atteinte, elle s'ouvrit.
+
+Le jeune homme fit un pas en arriere pour se mettre en defense a la
+fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.
+
+Deux hommes se precipiterent par cette porte.
+
+--Ah! cher maitre! cria une voix bien connue, arrivons-nous a temps?
+
+--Remy! dit le comte.
+
+--Et moi! cria une seconde voix; il parait que l'on assassine ici?
+
+Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.
+
+--Saint-Luc! dit-il.
+
+--Moi-meme.
+
+--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau,
+que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne
+vous rangez pas, nous passerons sur vous.
+
+--Trois hommes a moi! cria Monsoreau.
+
+Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaitre au-dessus de la
+balustrade.
+
+--Ah ca, mais ils ont donc une armee? dit Saint-Luc.
+
+--Mon Dieu, Seigneur, protegez-le! priait Diane.
+
+--Infame! cria Monsoreau.
+
+Et il s'avanca pour frapper Diane.
+
+Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond
+par-dessus le retranchement; son epee rencontra celle de Monsoreau,
+puis il se fendit, et le toucha a la gorge; mais la distance etait
+trop grande: il en fut quitte pour une ecorchure.
+
+Cinq ou six hommes fondirent a la fois sur Bussy.
+
+Un de ces hommes tomba sous l'epee de Saint-Luc.
+
+--En avant! cria Remy.
+
+--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
+Diane.
+
+Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un
+des nouveaux venus.
+
+Remy hesitait.
+
+--Mais vous? dit-il.
+
+--Enleve! enleve! cria Bussy. Je te la confie.
+
+--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!
+
+--Venez, madame, dit Remy.
+
+--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!
+
+Remy l'enleva entre ses bras.
+
+--Bussy, cria Diane; Bussy, a moi! au secours!
+
+La pauvre femme etait folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses
+ennemis; tout ce qui l'ecartait de Bussy lui etait fatal et mortel.
+
+--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.
+
+--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espere.
+
+Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-meme, et
+presque aussitot tomber en entrainant Diane.
+
+Bussy jeta un cri, et se retournant:
+
+--Ce n'est rien, maitre, dit Remy; c'est moi qui ai recu la balle;
+elle est sauve.
+
+Trois hommes se jeterent sur Bussy; au moment ou il se retournait,
+Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.
+
+Les deux autres reculerent.
+
+--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
+Diane!
+
+--Mais toi?
+
+--Moi, je suis un homme.
+
+Saint-Luc s'elanca vers Diane, deja relevee sur ses genoux, la prit
+entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+--A moi! cria Monsoreau, a moi, ceux de l'escalier!
+
+--Ah! scelerat! cria Bussy. Ah! lache!
+
+Monsoreau se retira derriere ses hommes.
+
+Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il
+fendit une tete par la tempe; du second, il troua une poitrine.
+
+--Cela deblaye, dit-il.
+
+Puis il revint dans son retranchement.
+
+--Fuyez, maitre, fuyez! murmura Remy.
+
+--Moi! fuir... fuir devant des assassins!
+
+Puis, se penchant vers le jeune homme:
+
+--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?
+
+--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!
+
+En effet, quatre hommes venaient de s'elancer par la porte de
+l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.
+
+Mais il n'eut qu'une pensee.
+
+--Et Diane! cria-t-il, Diane!
+
+Alors, sans perdre une seconde, il s'elanca sur ces quatre hommes;
+pris au depourvu, deux tomberent, un blesse, un mort.
+
+Puis, comme Monsoreau avancait, il fit un pas de retraite, et se
+trouva derriere son rempart.
+
+--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le
+tenons, nous le tenons!
+
+Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'etait traine jusque
+devant Bussy; il venait ajouter son corps a la masse du retranchement.
+
+Il y eut une pause d'un instant.
+
+Bussy, les jambes flechies, le corps colle a la muraille, le bras
+plie, la pointe en arret, jeta un rapide regard autour de lui.
+
+Sept hommes etaient couches a terre, neuf restaient debout.
+
+Bussy les compta des yeux.
+
+Mais, en voyant reluire neuf epees, en entendant Monsoreau encourager
+ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant,
+qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se
+dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.
+
+--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre
+autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat;
+eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit
+ni ne fera.
+
+Alors, detachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme
+d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme
+s'il eut ete indigne de sa renommee de combattre plus longtemps a
+couvert.
+
+La, il rencontra un fouillis dans lequel son epee glissa comme une
+vipere dans sa couvee; trois fois il vit jour et allongea le bras dans
+ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le
+buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiede coula
+jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.
+
+Pendant ce temps, il avait pare vingt coups de taille ou de pointe
+avec son bras gauche. Le manteau etait hache.
+
+La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se
+retirer le troisieme: ils renoncerent a faire usage de l'epee, les uns
+tomberent sur lui a coups de crosse de mousquet, les autres tirerent
+sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'etaient pas encore servis et
+dont il eut l'adresse d'eviter les balles, soit en se jetant de cote,
+soit en se baissant. Dans cette heure supreme, tout son etre se
+multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais
+encore il devinait presque la plus subite et la plus secrete pensee de
+ses ennemis; Bussy enfin etait dans un de ces moments ou la creature
+atteint l'apogee de la perfection; il etait moins qu'un dieu, parce
+qu'il etait mortel, mais il etait certes plus qu'un homme.
+
+Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il
+le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi
+calme que Bussy etait anime, chargeait les pistolets de ses gens, ou,
+les prenant tout charges de leurs mains, tirait tout en se tenant
+masque derriere ses spadassin.
+
+Mais c'etait chose facile pour Bussy que de faire une trouee; il se
+jeta au milieu des sbires, qui s'ecarterent, et se trouva face a face
+avec Monsoreau.
+
+En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout arme, ajusta Bussy
+et fit feu.
+
+La balle rencontra la lame de l'epee, et la brisa a six pouces
+au-dessous de la poignee,
+
+--Desarme! cria Monsoreau, desarme!
+
+Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisee.
+
+En une seconde, elle fut soudee a son poignet avec son mouchoir.
+
+Et la bataille recommenca, presentant ce spectacle prodigieux d'un
+homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures,
+epouvantant six hommes bien armes et se faisant un rempart de dix
+cadavres.
+
+La lutte recommenca et redevint plus terrible que jamais; tandis que
+les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait
+devine que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait a lui
+toutes celles qui pouvaient etre a sa portee.
+
+Bussy etait entoure; le troncon de sa lame, ebreche, tordu, emousse,
+vacillait dans sa main; la fatigue commencait a engourdir son bras; il
+regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranime, se releve sur
+ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapiere.
+
+Ce cadavre, c'etait Remy, dont le dernier effort etait un devouement.
+
+Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arriere, afin de degager sa
+main de son mouchoir et de se debarrasser du troncon devenu inutile.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui dechargea, a
+bout portant, son pistolet dans la tete.
+
+Remy tomba le front fracasse, et, cette fois, pour ne plus se relever.
+
+Bussy jeta un cri, ou plutot poussa un rugissement.
+
+Les forces lui etaient revenues avec les moyens de defense; il fit
+siffler son epee en cercle, abattit un poignet a droite et ouvrit une
+joue a gauche.
+
+La porte se trouvait degagee par ce double coup.
+
+Agile et nerveux, il s'elanca contre elle et essaya de l'enfoncer avec
+une secousse qui ebranla le mur. Mais les verrous lui resisterent.
+
+Epuise de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que,
+du gauche, il essayait de tirer les verrous derriere lui, tout en
+faisant face a ses adversaires.
+
+Pendant cette seconde, il recut un coup de feu qui lui perca la cuisse
+et deux coups d'epee lui entamerent les flancs.
+
+Mais il avait tire les verrous et tourne la clef.
+
+Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharne
+des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha a la poitrine.
+
+Le grand veneur vocifera une malediction.
+
+--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence a croire que
+j'echapperai.
+
+Les quatre hommes jeterent leurs armes et s'accrocherent a Bussy: ils
+ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le
+faisait invulnerable; ils tenterent de l'etouffer.
+
+Mais a coups de pommeau d'epee, mais a coups de taille, Bussy les
+assommait, les hachait sans relache. Monsoreau s'approcha deux fois du
+jeune homme et fut touche deux fois encore.
+
+Mais trois hommes s'attacherent a la poignee de son epee et la lui
+arracherent des mains.
+
+Bussy ramassa un trepied de bois sculpte qui servait de tabouret,
+frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trepied se brisa sur
+l'epaule du dernier, qui resta debout.
+
+Celui-la lui enfonca sa dague dans la poitrine.
+
+Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre
+son adversaire, il le forca de se poignarder lui-meme.
+
+Le dernier sauta par la fenetre.
+
+Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, etendu parmi
+les cadavres, se releva a son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup
+de couteau.
+
+Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une epee, ramassa la
+premiere venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du
+grand veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+--Ah! s'ecria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je
+t'aurai vu mourir!
+
+Monsoreau voulut repondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa
+par sa bouche entr'ouverte.
+
+Bussy alors se traina vers le corridor, il perdait tout son sang par
+sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.
+
+Il jeta un dernier regard derriere lui.
+
+La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumiere entrait dans
+cette chambre inondee de sang; elle vint se mirer aux vitres et
+illuminer les murailles hachees par les coups d'epees, trouees par les
+balles, effleurant au passage les pales visages des morts, qui, pour
+la plupart, avaient conserve en expirant le regard feroce et menacant
+de l'assassin.
+
+Bussy, a la vue de ce champ de bataille peuple par lui, tout blesse,
+tout mourant qu'il etait, se sentit pris d'un orgueil sublime.
+
+Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu
+faire.
+
+Il lui restait maintenant a fuir, a se sauver; mais il pouvait fuir,
+car il fuyait devant les morts.
+
+Mais tout n'etait pas fini pour le malheureux jeune homme.
+
+En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un
+coup de feu partit: la balle lui traversa l'epaule.
+
+La cour etait gardee.
+
+Alors il songea a cette petite fenetre par laquelle Diane lui
+promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement
+qu'il put, il se traina de ce cote.
+
+Elle etait ouverte, en encadrant un beau ciel parseme d'etoiles. Bussy
+referma et verrouilla la porte derriere lui; puis il monta sur la
+fenetre a grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille
+de fer, afin de sauter de l'autre cote.
+
+--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.
+
+Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'etait la
+seconde troupe qui montait.
+
+Bussy etait hors de defense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de
+la seule main et du seul pied dont il put se servir encore, il
+s'elanca.
+
+Mais, en s'elancant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.
+
+Il avait tant de sang aux pieds!
+
+Il tomba sur les pointes du fer: les unes penetrerent dans son corps,
+les autres s'accrocherent a ses habits, et il demeura suspendu.
+
+En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restat au monde.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il, a moi! Saint-Luc! a moi!
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout a coup une voix sortant
+d'un massif d'arbres?
+
+Bussy tressaillit. Cette voix n'etait pas celle de Saint-Luc.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, a moi! a moi! ne crains rien pour
+Diane. J'ai tue le Monsoreau!
+
+Il esperait que Saint-Luc etait cache aux environs, et viendrait a
+cette nouvelle.
+
+--Ah! le Monsoreau est tue? dit une autre voix.
+
+--Oui.
+
+--Bien.
+
+Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils etaient masques tous
+deux.
+
+--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre
+gentilhomme qui peut echapper encore, si vous le secourez.
+
+--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda a demi-voix un des deux
+inconnus.
+
+--Imprudent! dit l'autre.
+
+--Monseigneur! s'ecria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuite de ses
+sens s'etait augmentee du desespoir de sa situation; monseigneur!
+delivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!
+
+--Entends-tu? dit l'homme masque.
+
+--Qu'ordonnez-vous?
+
+--Eh bien, que tu le delivres.
+
+Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:
+
+--De ses souffrances....
+
+Bussy tourna la tete du cote par ou venait la voix qui osait parler
+avec un accent railleur dans un pareil moment.
+
+--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.
+
+En effet, au meme moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa
+poitrine, et le coup partit.
+
+La tete de Bussy retomba sur son epaule; ses mains se roidirent.
+
+--Assassin! dit-il, sois maudit!
+
+Et il expira en prononcant le nom de Diane.
+
+Les gouttes de son sang tomberent du treillis sur celui qu'on avait
+appele monseigneur.
+
+--Est-il mort? crierent plusieurs hommes qui, apres avoir enfonce la
+porte, apparaissaient a la fenetre.
+
+--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou
+etait le protecteur et l'ami de M. de Bussy.
+
+Les hommes n'en demanderent pas davantage; ils disparurent. Le duc
+entendit le bruit de leurs pas s'eloigner, decroitre et se perdre.
+
+--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masque, monte dans cette
+chambre, et jette-moi par la fenetre le corps du Monsoreau.
+
+Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inoui de cadavres, le corps
+du grand veneur, le chargea sur ses epaules, et, comme le lui avait
+ordonne son compagnon, il jeta par la fenetre le corps, qui, en
+tombant, vint a son tour eclabousser de son sang les habits du duc
+d'Anjou.
+
+Francois fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte
+d'alliance signe de sa royale main.
+
+--Voila ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien a faire
+ici.
+
+--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenetre.
+
+--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas
+reconnus, detache-la, detache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en
+aillent ou ils voudront.
+
+Aurilly disparut.
+
+--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en
+dechirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne
+serai pas encore decapite pour cause de haute trahison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+COMMENT FRERE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET
+L'ABBAYE.
+
+
+L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comedie; les
+Suisses, places a l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que
+les gardes francaises embusques a son confluent, et qui avaient tendu
+la leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas
+meme saisir le fretin.
+
+Tout le monde avait file par le passage souterrain.
+
+Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitot la
+porte enfoncee, Crillon se mit a la tete d'une trentaine d'hommes et
+fit invasion dans Sainte-Genevieve avec le roi.
+
+Un silence de mort regnait dans les vastes et sombres batiments.
+Crillon, en homme de guerre experimente, eut mieux aime un grand
+bruit; il craignait quelque embuche.
+
+Mais en vain se couvrit-on d'eclaireurs, en vain ouvrit-on les portes
+et les fenetres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout etait desert.
+
+Le roi marchait des premiers, l'epee a la main, criant a tue-tete:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Personne ne repondait.
+
+--L'auraient-ils tue? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon
+fou le prix d'un gentilhomme.
+
+--Vous avez raison, sire, repondit Crillon, car c'en est un, et des
+plus braves.
+
+Chicot ne repondait pas, parce qu'il etait occupe a fustiger M. de
+Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir a cette occupation,
+qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de
+lui.
+
+Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut evanoui,
+comme rien ne preoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut
+la voix royale.
+
+--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant
+de remettre au moins Gorenflot sur son derriere.
+
+Il y parvint et l'adossa contre un arbre.
+
+La force qu'il etait oblige d'employer a cette oeuvre charitable otait
+a sa voix une partie de sa sonorite, de sorte que Henri crut un
+instant remarquer que cette voix arrivait a lui empreinte d'un accent
+lamentable.
+
+Il n'en etait cependant rien: Chicot, au contraire, etait dans toute
+l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux etat du moine,
+il se demandait s'il fallait faire percer a jour cette traitresse
+bedaine, ou user de clemence envers ce volumineux tonneau.
+
+Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eut
+regarde Cinna.
+
+Gorenflot devenait peu a peu a lui, et, si stupide qu'il fut, il ne
+l'etait pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui
+l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal a ces sortes
+d'animaux incessamment menaces par les hommes, qui sentent
+instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre,
+que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.
+
+Ce fut dans cette disposition interieure d'esprit qu'il rouvrit les
+yeux.
+
+--Seigneur Chicot! s'ecria-t-il.
+
+--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?
+
+--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour
+joindre les deux mains devant son enorme ventre, est-il donc possible
+que vous me livriez a mes persecuteurs, moi! Gorenflot?
+
+--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal deguisee.
+
+Gorenflot se mit a hurler. Apres etre parvenu a joindre les mains, il
+essayait de se les tordre.
+
+--Moi qui ai fait avec vous de si bons diners! cria-t-il en
+suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous
+m'appeliez toujours le roi des eponges; moi qui aimais tant les
+poulardes que vous commandiez a la Corne-d'Abondance, que je n'en
+laissais jamais que les os.
+
+Ce dernier trait parut le sublime du genre a Chicot, et le determina
+tout a fait pour la clemence.
+
+--Les voila! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever,
+mais sans pouvoir en venir a bout; les voila! ils viennent, je suis
+mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!
+
+Et le moine, ne pouvant parvenir a se relever, se jeta, ce qui etait
+plus facile, la face contre terre.
+
+--Releve-toi, dit Chicot.
+
+--Me pardonnez-vous?
+
+--Nous verrons.
+
+--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ca.
+
+Chicot eclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si trouble,
+qu'il avait cru recevoir les coups rembourses a Mayenne.
+
+--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.
+
+--Eh! sans doute, je ris, animal!
+
+--Je vivrai donc?
+
+--Peut-etre.
+
+--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.
+
+--Cela ne depend pas de moi, dit Chicot; cela depend du roi: le roi
+seul a droit de vie et de mort.
+
+Gorenflot fit un effort, et parvint a se caler sur ses deux genoux.
+
+En ce moment, les tenebres furent envahies par une splendide lumiere;
+une foule d'habits brodes et d'epees flamboyantes, aux lueurs des
+torches, entoura les deux amis.
+
+--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'ecria le roi, que je suis aise de te
+revoir!
+
+--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce
+grand prince est heureux de vous revoir.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui
+demanderez; demandez-lui ma grace.
+
+--Au vilain Herodes?
+
+--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!
+
+--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien
+en tenez-vous?
+
+--_Confiteor!_ disait Gorenflot.
+
+--Pas un, repliqua Crillon. Les traitres! il faut qu'ils aient trouve
+quelque ouverture a nous inconnue.
+
+--C'est probable, dit Chicot.
+
+--Mais tu les as vus? dit le roi.
+
+--Certainement que je les ai vus.
+
+--Tous?
+
+--Depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+--_Confiteor!_ repetait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de la.
+
+--Tu les as reconnus, sans doute?
+
+--Non, sire.
+
+--Comment! tu ne les as pas reconnus?
+
+--C'est-a-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore....
+
+--Et encore?
+
+--Ce n'etait pas a son visage, sire.
+
+--Et lequel as-tu reconnu?
+
+--M. de Mayenne.
+
+--M. de Mayenne? Celui a qui tu devais....
+
+--Eh bien, nous sommes quittes, sire.
+
+--Ah! conte-moi donc cela, Chicot!
+
+--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du present.
+
+--_Confiteor!_ repetait Gorenflot.
+
+--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout a coup Crillon en
+laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgre la resistance
+que presentait sa masse, plia sous le coup.
+
+Le moine perdit la parole.
+
+Chicot tarda a repondre, permettant que, pour un moment, toutes les
+angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le
+coeur du malheureux moine.
+
+Gorenflot faillit s'evanouir une seconde fois en voyant autour de lui
+tant de coleres inassouvies.
+
+Enfin, apres un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut
+entendre bruire a son oreille la trompette du jugement dernier:
+
+--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.
+
+Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci
+ferma les yeux pour avoir moins a faire en passant de ce monde dans
+l'autre.
+
+--Le predicateur Gorenflot? s'ecria Henri.
+
+--_Confiteor, confiteor, confiteor_, repeta vivement le moine.
+
+--Lui-meme, repondit Chicot.
+
+--Celui qui....
+
+--Justement, interrompit le Gascon.
+
+--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.
+
+On eut recueilli la sueur avec une ecuelle sur les joues de Gorenflot.
+
+Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les epees, comme si le
+fer lui-meme eut ete doue de vie et emu d'impatience.
+
+Quelques-uns s'approcherent menacants.
+
+Gorenflot les sentit plutot qu'il ne les vit venir, et poussa un
+faible cri.
+
+--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.
+
+Et prenant Henri a l'ecart:
+
+--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grace au Seigneur d'avoir
+permis a ce saint homme de naitre, il y a quelque trente-cinq ans; car
+c'est lui qui nous a sauves tous.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, c'est lui qui m'a raconte le complot depuis alpha jusqu'a
+omega.
+
+--Quand cela?
+
+--Il y a huit jours a peu pres, de sorte que si jamais les ennemis de
+Votre Majeste le trouvaient, ce serait un homme mort.
+
+Gorenflot n'entendit que les derniers mots.
+
+--Un homme mort!
+
+Et il tomba sur ses deux mains.
+
+--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur
+cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sense, ne
+representait qu'une somme de matiere capable d'absorber et d'eteindre
+les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre
+protection!
+
+Gorenflot saisit au vol ce regard misericordieux, et demeura, comme le
+masque du parasite antique, riant d'un cote jusqu'aux dents et
+pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.
+
+--Et tu feras bien, mon roi, repondit Chicot, car c'est un serviteur
+des plus etonnants.
+
+--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.
+
+--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.
+
+--Si je lui donnais des gardes? dit le roi.
+
+Gorenflot entendit cette proposition de Henri.
+
+--Bon! dit-il, il parait que j'en serai quitte pour la prison. J'aime
+encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse
+bien....
+
+--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de
+l'emmener.
+
+--Ou cela?
+
+--Chez moi.
+
+--Eh bien, emmene-le, et reviens au Louvre, ou je vais retrouver nos
+amis, pour les preparer au jour de demain.
+
+--Levez-vous, mon reverend pere, dit Chicot au moine.
+
+--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!
+
+--Mais releve-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui
+donnant un coup de genou au derriere.
+
+--Ah! j'ai bien merite cela! s'ecria Gorenflot.
+
+--Que dit-il donc? demanda le roi.
+
+--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il enumere
+toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre
+Majeste, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: "J'ai bien merite
+cela!"
+
+--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.
+
+--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de
+rien.
+
+--Ah! monsieur Chicot! s'ecria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, ou
+me mene-t-on?
+
+--Tu le sauras tout a l'heure. En attendant, remercie Sa Majeste,
+monstre d'iniquites! remercie.
+
+--De quoi?
+
+--Remercie, te dis-je!
+
+--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majeste....
+
+--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage
+de Lyon, pendant la soiree de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez
+tranquille, vous serez recompense selon vos merites.
+
+Gorenflot poussa un soupir.
+
+--Ou est Panurge? demanda Chicot.
+
+--Dans l'ecurie, pauvre bete!
+
+--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.
+
+--Oui, monsieur Chicot.
+
+Et le moine s'eloigna le plus vite qu'il put, etonne de ne pas etre
+suivi par des gardes.
+
+--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton
+escorte, et detaches-en dix autres avec M. de Crillon.
+
+--Ou dois-je les envoyer?
+
+--A l'hotel d'Anjou, et qu'on t'amene ton frere.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.
+
+--Est-ce que mon frere....
+
+--T'es-tu mal trouve d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?
+
+--Non, par la mordieu!
+
+--Eh bien, fais ce que je te dis.
+
+Henri donna l'ordre au colonel des gardes francaises de lui amener le
+duc d'Anjou au Louvre.
+
+Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit
+aussitot.
+
+--Et toi? dit Henri.
+
+--Moi, j'attends mon saint.
+
+--Et tu me rejoins au Louvre?
+
+--Dans une heure.
+
+--Alors je te quitte.
+
+--Va, mon fils.
+
+Henri partit avec le reste de la troupe.
+
+Quant a Chicot, il s'achemina vers les ecuries, et, comme il entrait
+dans la cour, il vit apparaitre Gorenflot monte sur Panurge.
+
+Le pauvre diable n'avait pas meme eu l'idee d'essayer de se soustraire
+au sort qui l'attendait.
+
+--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe,
+depechons, on nous attend.
+
+Gorenflot ne fit pas l'ombre de la resistance, seulement il versait
+tant de larmes, qu'on eut pu le voir maigrir a vue d'oeil.
+
+--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!
+
+Chicot tirait Panurge a lui, tout en haussant les epaules.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'EPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN
+AVAIT PAS AUX JOUES.
+
+
+Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couches et dormant d'un
+paisible sommeil.
+
+Les evenements historiques ont une singuliere influence, c'est de
+refleter leur grandeur sur les circonstances qui les ont precedes.
+
+Ceux qui considereront donc les evenements qui devaient arriver le
+matin meme, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux,
+disons-nous, qui considereront ces evenements avec le prestige que
+donne la prescience, trouveront peut-etre quelque interet a voir le
+roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se refugier pres de ses
+trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un
+danger ou ils risquent de perdre la vie.
+
+Le poete, cette nature privilegiee qui ne prevoit pas, mais qui
+devine, trouvera, nous en sommes certain, melancoliques et charmants
+ces jeunes visages que le sommeil rafraichit, que la confiance fait
+sourire, et qui, pareils a des freres couches dans le dortoir
+paternel, reposent sur leurs lits ranges a cote les uns des autres.
+
+Henri s'avanca legerement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui,
+apres avoir depose son patient en lieu de surete, etait venu rejoindre
+le roi.
+
+Un lit etait vide, celui de d'Epernon.
+
+--Pas rentre encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux!
+ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France,
+le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!
+
+--Tiens, au fait, dit Chicot.
+
+--Qu'on le cherche! qu'on l'amene! s'ecria le roi. Puis qu'on me fasse
+venir Miron; je veux qu'il endorme cet etourdi, fut-ce malgre lui. Je
+veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en etat de se
+defendre.
+
+--Sire, dit un huissier, voici M. d'Epernon qui rentre a l'instant
+meme.
+
+D'Epernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et
+se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait
+vers la chambre commune, esperant y arriver inapercu.
+
+Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annonca son retour
+au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'echapper a la mercuriale,
+il aborda le seuil, tout confus.
+
+--Ah! te voila enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les
+amis.
+
+D'Epernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe
+qu'effectivement il avait vu.
+
+--Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de
+quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu
+de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas
+courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es pale! et la
+belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux deja plus ce soir!
+
+D'Epernon etait bien pale, en effet, si pale, que la remarque du roi
+le fit rougir.
+
+--Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu
+dormir, seulement?
+
+--Moi? dit d'Epernon comme si une pareille question le blessait au
+fond du coeur.
+
+--Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous
+battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient a
+quatre heures? il en est deux; deux heures te restent a peine.
+
+--Deux heures bien employees, dit d'Epernon, suffisent a bien des
+choses.
+
+--Tu dormiras?
+
+--Parfaitement, sire.
+
+--Et moi, je n'en crois rien.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que tu es agite, tu penses a demain. ***<p>*** Helas! tu as
+raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgre moi, m'emporte le
+desir secret de dire que nous ne sommes point encore arrives au jour
+fatal.
+
+--Sire, dit d'Epernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour
+cela, faut-il encore que Votre Majeste me laisse dormir.
+
+--C'est juste, dit Chicot.
+
+En effet, d'Epernon se deshabilla, et se coucha avec un calme et meme
+une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et a Chicot.
+
+--Il est brave comme un Cesar, dit le roi.
+
+--Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole
+d'honneur, je n'y comprends plus rien.
+
+--Vois, il dort deja.
+
+Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la securite de d'Epernon
+allat jusque-la.
+
+--Oh! oh! fit-il tout a coup.
+
+--Quoi donc? demanda le roi.
+
+--Regarde.
+
+Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Epernon.
+
+--Du sang, murmura te roi.
+
+--Il a marche dans le sang, mon fils. Quel brave!
+
+--Serait-il blesse? demanda, le roi avec inquietude.
+
+--Bah! il l'aurait dit. Et puis, a moins qu'il ne fut blesse comme
+Achille, au talon....
+
+--Tiens, et son pourpoint aussi est tache, vois sa manche. Que lui
+est-il donc arrive?
+
+--Peut-etre a-t-il tue quelqu'un, dit Chicot.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour se faire la main, donc!
+
+--C'est singulier! fit le roi.
+
+Chicot se gratta beaucoup plus serieusement l'oreille.
+
+--Hum! hum! dit-il.
+
+--Tu ne me reponds pas.
+
+--Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me
+semble.
+
+--Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel
+est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain....
+
+--Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+--Eh bien, aujourd'hui?
+
+--Aujourd'hui je serai tranquille.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'ils m'auront tue les Angevins maudits.
+
+--Tu crois, Henri?
+
+--J'en suis sur, ils sont braves.
+
+--Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent laches.
+
+--Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de
+Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras!
+
+--Ah! si tu voyais celui d'Antraguet!
+
+--Vois cette levre imperieuse de Quelus, et ce front de Maugiron,
+hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut
+manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-la lancent l'eclair, l'ennemi
+est deja a moitie vaincu.
+
+--Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tete, il y a,
+au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je
+connais, qui lancent des eclairs non moins terribles que ceux sur
+lesquels tu comptes. Est-ce la tout ce qui te rassure?
+
+--Non, viens, et je te montrerai quelque chose.
+
+--Ou cela?
+
+--Dans mon cabinet.
+
+--Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de
+la victoire?
+
+--Oui.
+
+--Viens donc.
+
+--Attends.
+
+Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens.
+
+--Quoi? demanda Chicot.
+
+--Ecoute, je ne veux, demain, ou plutot aujourd'hui, ni les attrister,
+ni les attendrir. Je vais prendre conge d'eux tout de suite.
+
+Chicot secoua la tete.
+
+--Prends, mon fils, dit-il.
+
+L'intonation de voix avec laquelle il prononca ces paroles etait si
+melancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines
+et qui conduisait une larme a ses yeux arides.
+
+--Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis.
+
+Chicot se detourna, son coeur n'etait pas plus de marbre que celui du
+roi.
+
+Mais bientot, comme malgre lui, ses yeux se reporterent sur les jeunes
+gens.
+
+Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un apres
+l'autre.
+
+Une pale bougie rose eclairait cette scene, et communiquait sa teinte
+funebre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs.
+
+Chicot n'etait pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de
+ses levres le front de Maugiron, de Quelus et de Schomberg, son
+imagination lui representa un vivant desole qui venait faire ses
+adieux a des morts deja couches sur leurs tombeaux.
+
+--C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais eprouve cela; pauvres
+enfants!
+
+A peine le roi eut-il acheve d'embrasser ses amis, que d'Epernon
+rouvrit les yeux pour voir s'il etait parti.
+
+Il venait de quitter la chambre, appuye sur le bras de Chicot.
+
+D'Epernon sauta en bas de son lit, et se mit a effacer du mieux qu'il
+put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit.
+
+Cette occupation ramena sa pensee vers la scene de la place de la
+Bastille.
+
+--Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui
+en a tant verse ce soir a lui seul.
+
+Et il se recoucha.
+
+Quant a Henri, il conduisit Chicot a son cabinet, et, ouvrant un long
+coffret d'ebene double de satin blanc:
+
+--Tiens, dit-il, regarde.
+
+--Des epees, fit Chicot. Je vois bien. Apres.
+
+--Oui, des epees; mais des epees benites, cher ami.
+
+--Par qui?
+
+--Par notre saint-pere le pape lui-meme, lequel m'accorde cette
+faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller a Rome et revenir,
+me coute vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les epees.
+
+--Piquent-elles bien? demanda Chicot.
+
+--Sans doute; mais ce qui fait leur merite supreme, Chicot, c'est
+d'etre benites.
+
+--Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir
+qu'elles piquent.
+
+--Paien!
+
+--Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses.
+
+--Soit; mais depechons.
+
+--Tu veux dormir?
+
+--Non, je veux prier.
+
+--En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou?
+
+--Oui, il attend en bas.
+
+--Que comptes-tu en faire?
+
+--Je compte le faire jeter a la Bastille.
+
+--C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sur,
+bien clos; celui, par exemple, qui a recu le connetable de Saint-Pol
+ou Jacques d'Armagnac.
+
+--Oh! sois tranquille.
+
+--Je sais ou l'on vend de beau velours noir, mon fils.
+
+--Chicot, c'est mon frere!
+
+--C'est juste, et, a la cour, le deuil de famille se porte en violet.
+Lui parleras-tu?
+
+--Oui, certainement, ne fut-ce que pour lui oter tout espoir, en lui
+prouvant que ses complots sont decouverts.
+
+--Hum! fit Chicot.
+
+--Vois-tu quelque inconvenient a ce que je l'entretienne?
+
+--Non; mais, a ta place, je supprimerais le discours et doublerais la
+prison.
+
+--Qu'on amene le duc d'Anjou! dit Henri.
+
+--C'est egal, dit Chicot en secouant la tete, je m'en tiens a ma
+premiere idee.
+
+Un moment apres, le duc entra; il etait fort pale et desarme. Crillon
+le suivait, tenant son epee a la main.
+
+--Ou l'avez-vous trouve? demanda le roi a Crillon, l'interrogeant du
+meme ton que si le duc n'eut point ete la.
+
+--Sire, Son Altesse n'etait pas chez elle, mais un instant apres que
+j'eus pris possession de son hotel au nom de Votre Majeste, Son
+Altesse est rentree, et nous l'avons arretee sans resistence.
+
+--C'est bien heureux, dit le roi avec dedain.
+
+Puis, se retournant vers le prince:
+
+--Ou etiez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, repondit le duc,
+que je m'occupais de vous.
+
+--Je m'en doute, dit Henri, et votre reponse me prouve que je n'avais
+pas tort de vous rendre la pareille.
+
+Francois s'inclina, calme et respectueux.
+
+--Voyons; ou etiez-vous? dit le roi en marchant vers son frere, que
+faisiez-vous tandis qu'on arretait vos complices?
+
+--Mes complices? dit Francois.
+
+--Oui, vos complices, repeta le roi.
+
+--Sire, a coup sur, Votre Majeste est mal renseignee a mon egard.
+
+--Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'echapperez pas, et votre
+carriere de crimes est terminee. Cette fois encore vous n'heriterez
+pas de moi, mon frere....
+
+--Sire, sire, par grace, moderez-vous: il y a bien certainement
+quelqu'un qui vous aigrit contre moi.
+
+--Miserable! s'ecria Henri au comble de la colere, tu mourras de faim
+dans un cachot de la Bastille.
+
+--J'attends vos ordres, sire, et je les benis, dussent-ils me frapper
+de mort.
+
+--Mais enfin, ou etiez-vous, hypocrite?
+
+--Sire, je sauvais Votre Majeste, et je travaillais a la gloire et a
+la tranquillite de son regne.
+
+--Oh! fit le roi petrifie, sur mon honneur, l'audace est grande.
+
+Bah! fit Chicot en se renversant en arriere, contez-nous donc cela,
+mon prince, ce doit etre curieux.
+
+--Sire, je le dirais a l'instant meme a Votre Majeste, si Votre
+Majeste m'eut traite en frere; mais, comme elle me traite en coupable,
+j'attendrai que l'evenement parle pour moi.
+
+Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondement encore que la
+premiere fois, le roi son frere, et, se retournant vers Crillon et les
+autres officiers qui etaient la:
+
+--Ca, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier
+prince du sang de France a la Bastille?
+
+Chicot reflechissait: un eclair illumina son esprit.
+
+--Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends, a cette heure,
+pourquoi M. d'Epernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu
+sur les joues.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+LE MATIN DU COMBAT.
+
+
+Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la
+nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise,
+ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient a l'evenement, et
+prenaient des mesures de prudence pour complimenter a temps le
+vainqueur.
+
+Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre precedent, le roi ne dormit point
+de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, apres tout, c'etait un
+homme brave et experimente, surtout en matiere de duel, il sortit vers
+trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre a ses amis le
+seul office qu'il fut en son pouvoir de leur rendre.
+
+Il alla visiter le terrain ou devait avoir lieu le combat.
+
+Ce fut une scene bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien
+peu remarquee.
+
+Le roi, vetu d'habits de couleur sombre, enveloppe d'un large manteau,
+l'epee au cote, les cheveux et les yeux caches sous les bords de son
+chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu'a trois cents pas en avant
+de la Bastille; mais, arrives la, voyant un grand rassemblement de
+monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se
+hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par
+derriere l'enclos des Tournelles.
+
+Cette foule, on devine ce qu'elle faisait la: elle comptait les morts
+de la nuit.
+
+Le roi l'evita, et, en consequence, ne sut rien de ce qui s'etait
+passe.
+
+Chicot, qui avait assiste a la querelle ou plutot a l'accord qui avait
+eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement
+meme ou l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les
+combattants, et les conditions du combat.
+
+A peine renseigne, Henri se mit a mesurer l'espace, regarda entre les
+arbres, calcula la reflexion du soleil, et dit:
+
+--Quelus se trouvera bien expose: il aura le soleil a droite, juste
+dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre.
+Quelus aurait du prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des
+yeux excellents, celle de Quelus. Voila qui est bien mal regle jusqu'a
+present. Quant a Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour
+lui servir de retraite en cas de besoin; voila qui me rassure pour
+lui. Mais Quelus, mon pauvre Quelus!
+
+ [*] Quelus avait eu, dans un duel precedent, l'oeil gauche creve
+ d'un coup d'epee.
+
+Et il secoua tristement la tete.
+
+--Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas
+ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront.
+
+Le roi leva les yeux au ciel et soupira.
+
+--Voyez, mon Dieu! comme il blaspheme, murmura-t-il; mais heureusement
+vous savez que c'est un fou.
+
+Chicot leva les epaules.
+
+--Et d'Epernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne
+pensais pas a lui; d'Epernon, qui aura affaire a Bussy, comme il va
+etre expose!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: a
+gauche, une barriere; a droite, un arbre; derriere, un fosse;
+d'Epernon, qui aura besoin de rompre a tout moment, car Bussy, c'est
+un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une epee vivante, qui
+bondit, qui se developpe, qui se replie.
+
+--Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'Epernon, moi.
+
+--Tu as tort, il se fera tuer.
+
+--Lui! pas si bete; il aura pris ses precautions, va!
+
+--Comment l'entends-tu?
+
+--J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu!
+
+--Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout a l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, c'est pour cela que je te repete qu'il ne se battra point.
+
+--Homme incredule et meprisant!
+
+--Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous,
+cher sire; voila le grand jour venu, retournons au Louvre.
+
+--Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat?
+
+--Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun
+dirait, au cas ou tes amis seraient vainqueurs, que tu as force la
+victoire par quelque sortilege, et, au cas ou ils seraient vaincus,
+que tu leur as porte malheur.
+
+--Eh! que me font les bruits et les interpretations? Je les aimerai
+jusqu'au bout.
+
+--Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais meme mon
+compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes;
+mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre.
+
+--Crillon n'est-il pas la?
+
+--Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinoceros, un sanglier, tout ce
+que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frere, c'est
+la vipere, c'est le serpent a sonnettes, c'est tout animal dont la
+puissance est moins dans sa force que dans son venin.
+
+--Tu as raison, j'aurais du le faire jeter a la Bastille.
+
+--Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir.
+
+--Oui, j'ai ete vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce
+service qu'il pretend m'avoir rendu.
+
+--Raison de plus pour que tu t'en defies. Rentrons, mon fils,
+crois-moi.
+
+Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du
+Louvre, apres avoir jete un dernier regard sur le futur champ du
+combat.
+
+Deja tout le monde etait sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et
+Chicot y entrerent. Les jeunes gens s'y etaient eveilles des premiers
+et se faisaient habiller par leurs laquais.
+
+Le roi demanda a quelle chose ils s'occupaient.
+
+Schomberg faisait des plies, Quelus se bassinait les yeux avec de
+l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'Epernon
+aiguisait son epee sur une pierre.
+
+On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'etait, pour cette operation,
+fait apporter un gres a la porte de la chambre commune.
+
+--Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le
+regardant avec amour.
+
+--Non, je dis que c'est un remouleur, voila tout, reprit Chicot.
+
+D'Epernon le vit et cria:
+
+--Le roi!
+
+Alors, malgre la resolution qu'il avait prise, et que meme, sans cette
+circonstance, il n'eut pas eu la force de maintenir, Henri entra dans
+leur chambre.
+
+Nous l'avons deja dit, c'etait un roi plein de majeste et qui avait
+une grande puissance sur lui-meme.
+
+Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun
+sentiment de son coeur.
+
+--Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes
+dispositions, ce me semble.
+
+--Dieu merci! oui, sire, repliqua Quelus.
+
+--Vous avez l'air sombre, Maugiron.
+
+--Sire, je suis tres superstitieux, comme le sait Votre Majeste; et,
+comme j'ai fait de mauvais reves, je me remets le coeur avec un doigt
+de vin d'Espagne.
+
+--Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'apres Miron,
+qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les reves
+dependent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les
+actions du lendemain, sauf toutefois la volonte de Dieu.
+
+--Aussi, sire, dit d'Epernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort
+mal songe cette nuit; mais, malgre le songe, le bras est bon et le
+coup d'oeil percant.
+
+Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son
+epee fraiche emoulue.
+
+--Oui, dit Chicot, vous avez reve que vous aviez du sang a vos bottes;
+ce reve-la n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un
+triomphateur dans le genre d'Alexandre et de Cesar.
+
+--Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est
+en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous
+defendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous
+preoccupez donc pas de la securite de ma personne. Cette nuit, j'ai
+assis mon trone de maniere que, d'ici a quelque temps du moins, aucune
+secousse ne le puisse ebranler. Battez-vous donc pour l'honneur.
+
+--Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-etre la vie, dit Quelus;
+mais, en tout cas, l'honneur sera sauf.
+
+--Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous
+estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse
+bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en
+tuant vos ennemis
+
+--Oh! quant a moi, dit d'Epernon, je ne fais pas de quartier.
+
+--Moi, dit Quelus, je ne reponds de rien; je ferai ce que je pourrai,
+voila tout.
+
+--Et moi, dit Maugiron, je reponds a Sa Majeste que, si je meurs, je
+tuerai mon homme coup pour coup.
+
+--Vous vous battez a l'epee seule?
+
+--A l'epee et a la dague, dit Schomberg.
+
+Le roi tenait sa main sur sa poitrine.
+
+Peut-etre cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils
+l'un a l'autre de leurs craintes par leurs fremissements et leurs
+pulsations; mais, a l'exterieur, fier, l'oeil sec, la levre hautaine,
+il etait bien le roi, c'est-a-dire qu'il envoyait bien des soldats au
+combat, et non des amis a la mort.
+
+--En verite, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce
+moment.
+
+Les gentilshommes etaient prets, il ne leur restait plus qu'a faire la
+reverence a leur maitre.
+
+--Allez-vous a cheval? dit Henri.
+
+--Non pas, sire, dit Quelus, nous marcherons; c'est un salutaire
+exercice, il degage la tete, et Votre Majeste l'a dit mille fois,
+c'est la tete plus que le bras qui dirige l'epee.
+
+--Vous avez raison, mon fils. Votre main.
+
+Quelus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imiterent.
+
+D'Epernon s'agenouilla en disant:
+
+--Sire, benissez mon epee.
+
+--Non pas, d'Epernon, fit le roi; rendez votre epee a votre page. Je
+vous reserve des epees meilleures que les votres. Apporte les epees,
+Chicot.
+
+--Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des
+gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un paien meme; et les
+benedictions du ciel pourraient se changer en sortileges funestes, si
+le diable, mon ami, s'avisait de regarder a mes mains et s'apercevait
+de ce que je porte.
+
+--Quelles sont donc ces epees, sire? demanda Schomberg en jetant un
+coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter.
+
+--Des epees d'Italie, mon fils, des epees forgees a Milan: les
+coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme, a l'exception de
+Schomberg, vous avez tous les mains delicates, le premier coup de
+fouet vous desarmerait, si vos mains n'etaient bien emboitees.
+
+--Merci, merci, Majeste, dirent ensemble et d'une seule voix les
+quatre jeunes gens.
+
+--Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus
+longtemps son emotion.
+
+--Sire, demanda Quelus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les
+regards de Votre Majeste?
+
+--Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le
+sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de
+solennite au combat; qu'on le croie surtout le resultat d'une querelle
+particuliere.
+
+Et il les congedia d'un geste vraiment majestueux.
+
+Lorsqu'ils furent hors de sa presence, que les derniers valets eurent
+franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des
+eperons ni des cuirasses que portaient les ecuyers armes en guerre:
+
+--Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade.
+
+--Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'idee, je ne sais
+pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux a
+l'endroit de d'Epernon.
+
+--Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable.
+
+--Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son
+devoir, je serais la pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon
+roi.
+
+--Va donc, dit Henri.
+
+A peine le Gascon eut-il conge, qu'il partit, rapide comme l'eclair.
+
+Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets,
+defendit a qui que ce fut, dans le Louvre, de pousser un cri ou de
+proferer une parole, et dit seulement a Crillon, qui savait tout ce
+qui allait se passer:
+
+--Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au
+contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups a ma porte.
+
+--Oui, sire, repondit Crillon en secouant la tete.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+LES AMIS DE BUSSY.
+
+
+Si les amis du roi avaient passe la nuit a dormir tranquillement, ceux
+du duc d'Anjou avaient pris la meme precaution.
+
+A la suite d'un bon souper auquel ils s'etaient reunis d'eux-memes,
+sans le conseil ni la presence de leur patron, qui ne prenait pas de
+ses favoris les memes inquietudes que le roi prenait des siens, ils se
+coucherent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait ete
+choisie comme lieu de reunion, se trouvant la plus proche du champ de
+bataille.
+
+Un ecuyer, celui de Riberac, grand chasseur et habile armurier, avait
+passe toute la journee a nettoyer, fourbir et aiguiser les armes.
+
+Il fut, en outre, charge de reveiller les jeunes gens au point du
+jour: c'etait son habitude tous les matins de fete, de chasse ou de
+duel.
+
+Antraguet, avant de souper, s'en etait alle voir, rue Saint-Denis, une
+petite marchande qu'il idolatrait et qu'on n'appelait, dans tout le
+quartier, que la belle imagiere. Riberac avait ecrit a sa mere;
+Livarot avait fait son testament.
+
+A trois heures sonnant, c'est-a-dire quand les amis du roi
+s'eveillaient a peine, ils etaient deja tous sur pied, frais, dispos
+et armes de bonne sorte.
+
+Ils avaient pris des calecons et des bas rouges pour que leurs ennemis
+ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayat point
+eux-memes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se
+battait tout habille, qu'aucun pli ne genat leurs mouvements. Enfin
+ils etaient chausses de souliers sans talons, et leurs pages portaient
+leurs epees, pour que leur bras et leur epaule n'eprouvassent aucune
+fatigue.
+
+C'etait un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la
+promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait
+etincelante la rosee de la nuit.
+
+Une senteur acre et delicieuse en meme temps moulait des jardins et se
+repandait par les rues.
+
+Le pave etait sec et l'air vif.
+
+Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au
+duc d'Anjou des nouvelles de Bussy.
+
+On leur avait fait repondre qu'il etait sorti la veille a dix heures
+du soir, et qu'il n'etait pas rentree depuis.
+
+Le messager s'informa s'il etait sorti seul et arme.
+
+Il apprit qu'il etait sortit accompagne de Remy, et que tous deux
+avaient leurs epees.
+
+Au reste, on n'etait point inquiet chez le comte, il faisait souvent
+des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si
+adroit, que ses absences, meme prolongees, causaient peu
+d'inquietudes.
+
+Les trois amis se firent repeter tous ces details.
+
+--Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le
+roi avait commande une grande chasse au cerf dans la foret de
+Compiegne, et que M. de Monsoreau avait, a cet effet, du partir hier?
+
+--Oui, repondirent les jeunes gens.
+
+--Alors je sais ou il est: tandis que le grand veneur detourne le
+cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles,
+messieurs, il est plus pres du terrain que nous, et il y sera avant
+nous.
+
+--Oui, dit Livarot, mais fatigue, harasse, n'ayant pas dormi.
+
+Antraguet haussa les epaules.
+
+-- Est-ce que Bussy se fatigue? repliqua-t-il. Allons! en route, en
+route, messieurs, nous le prendrons en passant.
+
+Tous se mirent en marche.
+
+C'etait juste le moment ou Henri distribuait les epees a leurs
+ennemis; ils avaient donc dix minutes a peu pres d'avance sur eux.
+
+Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des
+Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine.
+
+Toutes ces rues etaient desertes.
+
+Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de
+Saint-Maur-les-Fosses, avec leur lait et leurs legumes, et qui
+dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, etaient seuls admis a
+voir cette fiere escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs
+trois pages et de leurs trois ecuyers.
+
+Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour
+tuer ou pour etre tue, qu'on sait que le duel, de part et d'autre,
+sera acharne, mortel, sans misericorde, on reflechit; les plus
+etourdis des trois etaient, ce matin-la, les plus reveurs.
+
+En arrivant a la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois
+porterent, avec un sourire qui indiquait qu'une meme pensee les tenait
+en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau.
+
+--On verra bien de la, dit Antraguet, et je suis sur que la pauvre
+Diane viendra plus d'une fois a sa fenetre.
+
+--Tiens! dit Riberac, elle y est deja venue, ce me semble.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Elle est ouverte.
+
+--C'est vrai. Mais pourquoi cette echelle dressee devant la fenetre,
+quand le logis a des portes?
+
+--En effet, c'est bizarre, dit Antraguet.
+
+Tous trois s'approcherent de la maison, avec le pressentiment
+interieur qu'ils marchaient a quelque grave revelation.
+
+--Et nous ne sommes pas les seuls a nous etonner, dit Livarot: voyez
+ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour
+regarder.
+
+Les jeunes gens arriverent sous le balcon.
+
+Un maraicher y etait deja, et semblait examiner la terre.
+
+--Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En
+ce cas, depechez-vous, car nous tenons a arriver les premiers.
+
+Ils attendirent, mais inutilement.
+
+--Personne ne repond, dit Riberac; mais pourquoi, diable! cette
+echelle?
+
+--Eh! manant, dit Livarot au maraicher, que fais-tu la? Est-ce que
+c'est toi qui as dresse cette echelle?
+
+--Dieu m'en garde, messieurs! repondit-il.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Antraguet.
+
+--Regardez donc la-haut.
+
+Tous trois leverent la tete.
+
+--Du sang! s'ecria Riberac.
+
+--Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, meme.
+
+--La porte a ete forcee; dit en meme temps le page d'Antraguet.
+
+Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte a la fenetre, et, saisissant
+l'echelle, il fut sur le balcon en une seconde.
+
+Il plongea son regard dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanderent les autres, qui le virent chanceler et
+palir.
+
+Un cri terrible fut sa seule reponse.
+
+Livarot etait monte derriere lui.
+
+--Des cadavres! la mort! la mort partout! s'ecria le jeune homme.
+
+Et tous deux entrerent dans la chambre.
+
+Riberac resta en bas, de peur de surprise.
+
+Pendant ce temps, le maraicher arretait, par ses exclamations, tous
+les passants.
+
+La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit.
+
+Les taches, ou plutot une riviere de sang s'etait etendue sur le
+carreau.
+
+Les tentures etaient hachees de coups d'epees et de balles de
+pistolets.
+
+Les meubles gisaient, brises et rouges, dans des debris de chair et de
+vetements.
+
+--Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout a coup Antraguet.
+
+--Mort? demanda Livarot.
+
+--Deja froid.
+
+--Mais il faut donc, s'ecria Livarot, qu'un regiment de reitres ait
+passe par cette chambre!
+
+En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de
+sang indiquaient que, de ce cote aussi, avait eu lieu la lutte.
+
+Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu'a l'escalier.
+
+La cour etait vide et solitaire.
+
+Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin
+de la chambre voisine.
+
+Il y avait du sang partout: le sang conduisait a la fenetre.
+
+Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effraye sur le petit
+jardin.
+
+Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du
+malheureux Bussy.
+
+A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'echappa
+de la poitrine d'Antraguet.
+
+Livarot accourut.
+
+--Regarde, dit Antraguet, Bussy mort!
+
+--Bussy assassine, precipite par une fenetre! Entre, Riberac, entre!
+
+Pendant ce temps, Livarot s'elancait dans la cour, et rencontrait au
+bas de l'escalier Riberac, qu'il emmenait avec lui.
+
+Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna
+passage.
+
+--C'est bien lui! s'ecria Livarot.
+
+--Il a le poing hache, dit Riberac.
+
+--Il a deux balles dans la poitrine.
+
+--Il est crible de coups de dague.
+
+--Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance!
+
+En se retournant, Livarot heurta un second cadavre.
+
+--Monsoreau! cria-t-il.
+
+--Quoi, Monsoreau aussi?
+
+--Oui, Monsoreau perce comme un crible, et qui a eu la tete brisee sur
+le pave.
+
+--Ah ca, mais on a donc assassine tous nos amis, cette nuit!
+
+--Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane!
+
+Personne ne repondit, excepte la populace, qui commencait a fourmiller
+autour de la maison.
+
+C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient a la hauteur de la
+rue Sainte-Catherine, et se detournaient pour eviter le rassemblement.
+
+--Bussy! pauvre Bussy! s'ecriait Riberac desespere.
+
+--Oui, dit Antraguet, on a voulu se defaire du plus terrible de nous
+tous.
+
+--C'est une lachete! c'est une infamie! crierent les deux autres
+jeunes gens.
+
+--Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux.
+
+--Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre
+vengeance; nous serions mal venges, ami; attends-moi.
+
+En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Riberac.
+
+--Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des
+hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-la nous
+donne l'exemple; celui-la ne chargeait personne du soin de le
+venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille,
+nous nous vengerons!
+
+En disant ces mots, il se decouvrit, posa ses levres sur les levres de
+Bussy; et, tirant son epee, il la trempa dans son sang.
+
+--Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lave dans le
+sang de tes ennemis!
+
+--Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir!
+
+--Messieurs, dit Antraguet, remettant son epee au fourreau, pas de
+merci, pas de misericorde, n'est-ce pas?
+
+Les deux jeunes gens etendirent la main sur le cadavre:
+
+--Pas de merci, pas de misericorde! repeterent-ils.
+
+--Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre.
+
+--Oui, mais nous n'aurons assassine personne, nous, dit Antraguet; et
+Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy!
+
+--Adieu, Bussy! repeterent les deux autres compagnons.
+
+Et ils sortirent, l'effroi dans l'ame et la paleur au front, de cette
+maison maudite.
+
+Ils y avaient trouve, avec l'image de la mort, ce desespoir profond
+qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation
+genereuse qui rend l'homme superieur a son essence mortelle.
+
+Ils percerent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule
+etait devenue considerable.
+
+En arrivant sur le terrain, ils trouverent leurs ennemis qui les
+attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement
+campes sur les barrieres de bois.
+
+Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les
+derniers.
+
+Les quatre mignons avaient avec eux quatre ecuyers.
+
+Leurs quatre epees, posees a terre, semblaient attendre et se reposer
+comme eux.
+
+--Messieurs, dit Quelus en se levant et en saluant avec une espece de
+morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre.
+
+--Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrives
+avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons.
+
+--M. de Bussy? fit d'Epernon; effectivement, je ne le vois pas. Il
+parait qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin.
+
+--Nous avons bien attendu jusqu'a present, dit Schomberg; nous
+attendrons bien encore.
+
+--M. de Bussy ne viendra pas, repondit Antraguet.
+
+Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de
+d'Epernon seul exprima un autre sentiment.
+
+--Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur?
+
+--Ce ne peut etre pour cela, reprit Quelus.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit Livarot.
+
+--Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron.
+
+--Parce qu'il est mort! repliqua Antraguet.
+
+--Mort! s'ecrierent les mignons.
+
+D'Epernon ne dit rien, et palit meme legerement.
+
+--Et mort assassine! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Non, dit Quelus. Et pourquoi le saurions-nous?
+
+--D'ailleurs, est-ce sur? demanda d'Epernon.
+
+Antraguet tira sa rapiere.
+
+--Si sur, dit-il, que voila de son sang sur mon epee.
+
+--Assassine! s'ecrierent les trois amis du roi. M. de Bussy assassine!
+
+D'Epernon continuait de secouer la tete d'un air de doute.
+
+--Ce sang crie vengeance! dit Riberac; ne l'entendez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Ah ca! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens.
+
+--Pardieu! fit Antraguet.
+
+--Qu'est-ce a dire? s'ecria Quelus.
+
+--_Cherche a qui le crime profite_, dit le legiste, murmura Livarot.
+
+--Ah ca, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron
+d'une voix tonnante.
+
+--Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Riberac, et nous
+avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous egorger cent fois.
+
+--Alors, vite l'epee a la main, dit d'Epernon en tirant son arme du
+fourreau; et faisons vite.
+
+--Oh! oh! vous etes bien presse, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous
+ne chantiez pas si haut quand nous etions quatre contre quatre.
+
+--Est-ce notre faute, si vous n'etes plus que trois? repondit
+d'Epernon.
+
+--Oui, c'est votre faute! s'ecria Antraguet; il est mort parce qu'on
+l'aimait mieux couche dans la tombe que debout sur le terrain; il est
+mort le poing coupe, pour que son poing ne put plus soutenir son epee;
+il est mort parce qu'il fallait a tout prix eteindre ses yeux, dont
+l'eclair vous eut ebloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair?
+
+Schomberg, Maugiron et d'Epernon hurlaient de rage.
+
+--Assez, assez, messieurs! dit Quelus. Retirez-vous, monsieur
+d'Epernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs
+verront alors si, malgre notre droit, nous sommes gens a profiter d'un
+malheur que nous deplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta
+le jeune homme en jetant son chapeau en arriere et en levant la main
+gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son epee; venez,
+et, en nous voyant combattre a ciel ouvert et sous le regard de Dieu,
+vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace!
+de l'espace!
+
+--Ah! je vous haissais, dit Schomberg, maintenant je vous execre!
+
+--Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tue,
+maintenant je vous egorgerais. En garde, messieurs, en garde!
+
+--Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg.
+
+--Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine a nu, le
+coeur a decouvert.
+
+Les jeunes gens jeterent leurs pourpoints et arracherent leurs
+chemises.
+
+--Tiens, dit Quelus en se devetant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait
+mal au fourreau, et sera tombee en route.
+
+--Ou vous l'aurez laissee chez M. de Monsoreau, place de la Bastille,
+dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas ose la
+retirer.
+
+Quelus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde.
+
+--Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague!
+cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille.
+
+--Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute.
+
+Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son cote.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+LE COMBAT
+
+
+Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre etait
+ombrage d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situe a l'ecart.
+
+Il n'etait frequente d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y
+jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir
+la nuit.
+
+Les barrieres, dressees par les marchands de chevaux, ecartaient
+naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une riviere, suit
+toujours un courant, et ne s'arrete ou ne revient qu'attiree par
+quelque remous.
+
+Les passants longeaient cet espace et ne s'y arretaient point.
+
+D'ailleurs, il etait de trop bonne heure, et l'empressement general se
+portait vers la maison sanglante de Monsoreau.
+
+Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne fut pas fort tendre de sa
+nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade
+de bois.
+
+Il n'aimait pas les Angevins, il detestait les mignons; mais les uns
+et les autres etaient de braves jeunes gens, et sous leur chair
+courait un sang generaux que bientot on allait voir jaillir au grand
+jour.
+
+D'Epernon voulut risquer une derniere fois la bravade.
+
+--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'ecria-t-il.
+
+--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet.
+
+--J'ai mon droit, repliqua d'Epernon; la partie fut liee a huit.
+
+--Allons, au large! dit Riberac impatiente en lui barrant le passage.
+
+Il s'en revint avec des airs de tete superbes, et rengaina son epee.
+
+--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez
+perdre encore une paire de souliers comme hier.
+
+--Que dit ce maitre fou?
+
+--Je dis que tout a l'heure il y aura du sang par terre, et vous
+marcheriez dedans comme vous fites cette nuit.
+
+D'Epernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible
+reproche.
+
+Il s'assit a dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur.
+
+Riberac et Schomberg s'approcherent apres le salut d'usage.
+
+Quelus et Antraguet, qui, depuis un instant deja, etaient tombes en
+garde, engagerent le fer en faisant un pas en avant.
+
+Maugiron et Livarot, appuyes chacun sur une barriere, se guettaient en
+faisant des feintes sur place pour engager l'epee dans leur garde
+favorite.
+
+Le combat commenca comme cinq heures sonnaient a Saint-Paul.
+
+La fureur etait peinte sur les traits des combattants; mais leurs
+levres serrees, leur paleur menacante l'involontaire tremblement du
+poignet, indiquaient que cette fureur etait maintenue par eux a force
+de prudence, et que, pareille a un cheval fougueux, elle ne
+s'echapperait point sans de grands ravages.
+
+Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps
+enorme, un frottement d'epees qui n'etait pas encore un cliquetis. Pas
+un coup ne fut porte.
+
+Riberac, fatigue ou plutot satisfait d'avoir tate son adversaire,
+baissa la main, et attendit un moment.
+
+Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le
+premier eclair sorti du nuage.
+
+Riberac fut frappe. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de
+son epaule; il rompit pour se rendre compte a lui-meme de sa blessure.
+
+Schomberg voulut renouveler le coup; mais Riberac releva son epee par
+une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au cote.
+
+Chacun avait sa blessure.
+
+--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit
+Riberac.
+
+Cependant Quelus et Antraguet s'echauffaient de leur cote; mais
+Quelus, n'ayant pas de dague, avait un grand desavantage; il etait
+oblige de parer avec son bras gauche, et, comme son bras etait nu,
+chaque parade lui coutait une blessure.
+
+Sans etre atteint grievement, au bout de quelques secondes, il avait
+la main completement ensanglantee.
+
+Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins
+habile que Quelus, parait avec une mesure extreme. Trois coups de
+riposte porterent, et, sans etre touche grievement, le sang s'echappa
+de la poitrine de Quelus par trois blessures.
+
+Mais, a chaque coup, Quelus repeta:
+
+--Ce n'est rien.
+
+Livarot et Maugiron en etaient toujours a la prudence.
+
+Quant a Riberac, furieux de douleur et sentant qu'il commencait a
+perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg.
+
+Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son epee.
+
+Les deux jeunes gens firent coup fourre.
+
+Riberac eut la poitrine traversee, et Schomberg fut blesse au cou.
+
+Riberac, blesse mortellement, porta la main gauche a sa plaie en se
+decouvrant.
+
+Schomberg en profita pour porter a Riberac un second coup qui lui
+traversa les chairs.
+
+Mais Riberac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et,
+de la gauche, lui enfonca dans la poitrine sa dague jusqu'a la
+coquille.
+
+La lame aigue traversa le coeur.
+
+Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entrainant avec lui
+Riberac, toujours traverse par l'epee.
+
+Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et
+courut a lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la
+course, et, aidant Riberac dans les efforts qu'il faisait pour se
+debarrasser de l'epee de Schomberg, il lui arracha cette epee de la
+poitrine.
+
+Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se defendre avec le
+desavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil
+dans les yeux.
+
+Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tete de Livarot, qui
+laissa echapper son epee et tomba sur les genoux.
+
+Quelus etait vivement serre par Antraguet. Maugiron se hata de percer
+Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout a fait.
+
+D'Epernon poussa un grand cri.
+
+Quelus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Quelus etait
+tout sanglant, mais de blessures legeres.
+
+Maugiron etait a peu pres sauf.
+
+Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas recu la moindre
+egratignure; mais il commencait a se sentir fatigue; ce n'etait
+cependant pas le moment de demander treve a un homme blesse et a un
+autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il ecarta violemment
+l'epee de Quelus, et, profitant de l'ecartement du fer, il sauta
+legerement par-dessus une barriere.
+
+Quelus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois.
+
+Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se
+retourna. Quelus profita du mouvement pour passer sous la barriere.
+
+--Il est perdu, dit Chicot.
+
+--Vive le roi! dit d'Epernon, hardi, mes lions, hardi!
+
+--Monsieur, du silence, s'il vous plait, dit Antraguet; n'insultez pas
+un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle.
+
+--Et qui n'est pas encore mort! s'ecria Livarot.
+
+Et, au moment ou nul ne pensait plus a lui, hideux de la fange
+sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et
+plongea sa dague entre les epaules de Maugiron, qui tomba comme une
+masse en soupirant:
+
+--Jesus, mon Dieu! je suis mort!
+
+Livarot retomba evanoui; l'action et la colere avaient epuise le reste
+de ses forces.
+
+--Monsieur de Quelus, dit Antraguet, baissant son epee, vous etes un
+homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie.
+
+--Et pourquoi me rendre? dit Quelus, suis-je a terre?
+
+--Non; mais vous etes crible de coups, et moi, je suis sain et sauf.
+
+--Vive le roi! cria Quelus, j'ai encore mon epee, monsieur.
+
+Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il eut
+ete.
+
+--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant a
+pleine main la lame pres de la garde.
+
+Et il tordit le bras de Quelus, qui lacha l'epee.
+
+Seulement Antraguet se coupa legerement un doigt de la main gauche.
+
+--Oh! hurla Quelus, une epee! une epee!
+
+Et, se lancant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses
+deux bras.
+
+Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son epee dans sa
+main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit a frapper sur
+Quelus sans relache et partout, s'eclaboussant a chaque coup du sang
+de son ennemi, a qui rien ne pouvait faire lacher prise, et qui criait
+a chaque blessure:
+
+--Vive le roi!
+
+Il reussit meme a retenir la main qui le frappait, et a garrotter,
+comme eut fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses
+bras.
+
+Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer.
+
+En effet, il chancela et tomba.
+
+Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-la, il
+etouffa, pour ainsi dire, le malheureux Quelus.
+
+--Vive le roi! murmura ce dernier, a l'agonie.
+
+Antraguet parvint a degager sa poitrine de l'etreinte; il se roidit
+sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la
+poitrine:
+
+--Tiens, lui dit-il, es-tu content?
+
+--Vive le r..., articula Quelus, les yeux a demi fermes.
+
+Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort regnaient sur le
+champ de bataille.
+
+Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il
+n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une egratignure a la main.
+
+D'Epernon, epouvante, fit un signe de croix et prit la fuite, comme
+s'il eut ete poursuivi par un spectre.
+
+Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants,
+le meme regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui
+decidait les destins de Rome.
+
+Chicot secourut et releva Quelus, qui rendait son sang par dix-neuf
+blessures.
+
+Le mouvement le ranima.
+
+Il rouvrit les yeux.
+
+--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de
+Bussy.
+
+--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois.
+
+--Fuyez, murmura Quelus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas.
+
+--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet,
+dut l'echafaud me prendre.
+
+--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous
+vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le meme jour.
+
+Antraguet s'approcha de Riberac, qui respirait encore.
+
+--Eh bien? demanda celui-ci.
+
+--Nous sommes vainqueurs, repondit Antraguet a voix basse pour ne pas
+offenser Quelus.
+
+--Merci, dit Riberac. Va-t'en.
+
+Et il retomba evanoui.
+
+Antraguet ramassa sa propre epee, qu'il avait laissee tomber dans la
+lutte, puis celles de Quelus, de Schomberg et de Maugiron.
+
+--Achevez-moi, monsieur, dit Quelus, ou laissez-moi mon epee.
+
+--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un
+salut respectueux.
+
+Une larme brilla aux yeux du blesse.
+
+--Nous eussions pu etre amis, murmura-t-il.
+
+Antraguet lui tendit la main.
+
+--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais
+sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre.
+
+--Et mes compagnons? demanda le jeune homme.
+
+--J'en aurai soin, comme des amis du roi.
+
+Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son ecuyer, afin que
+l'on ne vit pas le sang dont il etait couvert, et, laissant les morts
+et les blesses au milieu des pages et des laquais, il disparut par la
+porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+CONCLUSION.
+
+
+Le roi, pale d'inquietude et fremissant au moindre bruit, arpentait la
+salle d'armes, conjecturant, avec l'experience d'un homme exerce, tout
+le temps que ses amis avaient du employer a joindre et a combattre
+leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises
+que leur donnaient leur caractere, leur force et leur adresse.
+
+--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue
+Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On degaine.
+A cette heure, ils sont aux mains.
+
+Et, a ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'etait mis en
+prieres.
+
+Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette devotion
+des levres ne faisait que glisser a la surface.
+
+Au bout de quelques secondes, le roi se releva.
+
+--Pourvu que Quelus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je
+lui ai montre, en parant avec l'epee et en frappant avec la dague.
+Quant a Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Riberac.
+Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se debarrassera vite de
+Livarot. Mais d'Epernon! oh! celui-la est mort. Heureusement que c'est
+celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est
+pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible
+Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre
+Quelus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron!
+
+--Sire! dit a la porte la voix de Crillon.
+
+--Quoi! deja! s'ecria le roi.
+
+--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc
+d'Anjou demande a parler a Votre Majeste.
+
+--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours a travers la
+porte.
+
+--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre a Votre Majeste
+quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a a dire au roi
+calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment.
+
+--Eh bien, allez donc, dit le roi.
+
+En ce moment et comme Crillon se retournait pour obeir, un pas rapide
+retentit par les montees, et l'on entendit une voix qui disait a
+Crillon:
+
+--Je veux parler au roi a l'instant meme!
+
+Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-meme.
+
+--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu,
+mon Dieu, et qu'est-il arrive? Sont-ils morts?
+
+En effet, Saint-Luc, pale, sans chapeau, sans epee, tout marbre de
+taches de sang, se precipitait dans la chambre du roi.
+
+--Sire, s'ecria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance!
+je viens vous demander vengeance!
+
+--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui
+peut te causer un pareil desespoir?
+
+--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus
+brave....
+
+La parole lui manqua.
+
+--Hein? fit en avancant Crillon, qui croyait avoir des droits a ce
+dernier titre surtout.
+
+--A ete egorge cette nuit, traitreusement egorge, assassine! acheva
+Saint-Luc.
+
+Le roi, preoccupe d'une seule idee, se rassura; ce n'etait aucun de
+ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin.
+
+--Egorge, assassine cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc,
+Saint-Luc?
+
+--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais
+il etait fidele, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eut donne
+tout son sang pour Votre Majeste: sans quoi il n'eut pas ete mon ami.
+
+--Ah! fit le roi, qui commencait a comprendre.
+
+Et quelque chose comme un eclair, sinon de joie, du moins d'esperance,
+illumina son visage.
+
+--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!
+
+--Pour M. de Bussy? repeta le roi en appuyant sur chaque mot.
+
+--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignarde cette nuit.
+Et bien leur en a pris d'etre vingt, car il en a tue quatorze.
+
+--M. de Bussy mort!....
+
+--Oui, sire.
+
+--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout a coup le roi, emporte
+par un mouvement irresistible.
+
+Saint-Luc lanca au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se
+detournant, il vit Crillon, qui, toujours debout pres de la porte,
+attendait de nouveaux ordres.
+
+Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.
+
+--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix severe, M. de Bussy ne s'est
+point battu, en effet, et voila pourquoi je viens demander, non pas
+vengeance, comme j'ai eu tort de le dire a Votre Majeste, mais
+justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi
+par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy
+on a rendu un deplorable service a Votre Majeste.
+
+Le duc d'Anjou venait d'arriver a la porte; il s'y tenait debout et
+immobile comme une statue de bronze.
+
+Les paroles de Saint-Luc avaient eclaire le roi; elles lui rappelaient
+le service que son frere pretendait lui avoir rendu.
+
+Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute:
+car, en meme temps qu'il lui repondait oui du regard, le duc avait
+fait de haut en bas un signe imperceptible de tete.
+
+--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'ecria Saint-Luc. On va
+dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que
+vous avez fait egorger Bussy.
+
+--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.
+
+--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se melant, sans facon et comme
+d'habitude, a la conversation.
+
+--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugue par cette opinion de
+celui qui etait le plus brave de son royaume depuis que Bussy etait
+mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez
+l'assassin.
+
+Saint-Luc vit une ombre se projeter.
+
+C'etait le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre.
+Il se retourna et le reconnut.
+
+--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux a tout
+prix disculper Votre Majeste d'une si abominable action.
+
+--Eh bien, dites.
+
+Le duc s'arreta et attendit tranquillement.
+
+Crillon se tenait derriere lui, le regardant de travers et secouant la
+tete.
+
+--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un
+piege: tandis qu'il rendait visite a une femme dont il etait aime, le
+mari, prevenu par un traitre, est rentre chez lui avec des assassins;
+il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le
+jardin.
+
+Si tout n'eut pas ete ferme, comme nous l'avons dit, dans la chambre
+du roi, on eut pu voir, malgre sa puissance sur lui-meme, palir le
+prince a ces dernieres paroles.
+
+--Bussy s'est defendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporte,
+et....
+
+--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne
+vengerai certes pas un adultere.
+
+--Sire, je n'ai pas fini mon recit, reprit Saint-Luc. Le malheureux,
+apres s'etre defendu, pres d'une demi-heure dans la chambre, apres
+avoir triomphe de ses ennemis, le malheureux se sauvait blesse,
+sanglant, mutile; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main
+secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse ete arrete,
+avec la femme qu'il m'avait confiee, par ses assassins; si je n'eusse
+ete garrotte, baillonne. Malheureusement on avait oublie de m'oter la
+vue comme on m'avait ote la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux
+hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux
+lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blesse leur demander
+secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux
+amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible a raconter, mais,
+croyez-le, c'etait encore bien plus horrible a voir et a
+entendre,--l'un a ordonne de faire feu, et l'autre a obei.
+
+Crillon serra les poings et fronca le sourcil.
+
+--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, emu malgre lui.
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste
+de toute sa haine si longtemps contenue:
+
+--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin,
+c'est l'ami!
+
+Le roi s'attendait a ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.
+
+--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien
+entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majeste
+appreciera cette action, car M. de Bussy etait mon serviteur, c'est
+vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy
+devait porter les armes contre Votre Majeste.
+
+--Tu mens, assassin! tu mens! s'ecria Saint-Luc: Bussy perce de coups,
+Bussy la main hachee de coups d'epee, l'epaule brisee d'une balle,
+Bussy pendant accroche par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'etait
+plus bon qu'a inspirer de la pitie a ses plus cruels ennemis, et ses
+plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la
+Mole et de Coconnas, tu as tue Bussy comme, les uns apres les autres,
+tous tes amis; tu as tue Bussy, non parce qu'il etait l'ennemi de ton
+frere, mais parce qu'il etait le confident de tes secrets. Ah!
+Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.
+
+--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!
+
+--On m'insulte chez vous, mon frere, dit le duc, bleme de terreur,
+car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de
+Saint-Luc, il ne se sentait pas en surete.
+
+--Sortez! Crillon, dit le roi.
+
+Crillon sortit.
+
+--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.
+
+--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauve, ce matin, les amis de
+Votre Majeste, et d'avoir donne une eclatante justice a votre cause,
+qui est la mienne.
+
+--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possedant plus, je te dis que la
+cause dont tu es est une cause maudite, et qu'ou tu passes doit
+s'abattre sur tes pas la colere de Dieu! Sire! sire! votre frere a
+protege nos amis: malheur a eux!
+
+Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur.
+
+En ce moment meme, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des
+pas precipites, puis des interrogatoires empresses.
+
+Il se fit un grand, un profond silence.
+
+Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner
+raison a Saint-Luc, trois coups, frappes avec lenteur et solennite,
+ebranlerent la porte sous le poing vigoureux de Crillon.
+
+Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits
+de son visage.
+
+--Vaincus! s'ecria-t-il; mes pauvres amis vaincus!
+
+--Que vous disais-je, sire? s'ecria Saint-Luc.
+
+Le duc joignit les mains avec terreur.
+
+--Vois-tu, lache! s'ecria le jeune homme avec un superbe effort, voila
+comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc
+m'egorger aussi, je n'ai pas d'epee!
+
+Et il lanca son gant de soie au visage du duc.
+
+Francois poussa un cri de rage et devint livide.
+
+Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laisse tomber son
+front entre ses mains.
+
+--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blesses! Oh!
+qui me donnera d'eux des nouvelles certaines?
+
+--Moi, sire, dit Chicot.
+
+Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+--Deux sont deja morts, et le troisieme va rendre le dernier soupir.
+
+--Quel est ce troisieme qui n'est pas encore mort?
+
+--Quelus, sire.
+
+--Et ou est-il?
+
+--A l'hotel Boissy, ou je l'ai fait transporter.
+
+Le roi n'en ecouta point davantage, et s'elanca hors de l'appartement
+en poussant des cris lamentables.
+
+Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de la
+son retard a se presenter au Louvre.
+
+Jeanne passa trois jours et trois nuits a veiller la malheureuse
+femme, en proie au plus atroce delire.
+
+Le quatrieme jour, Jeanne, brisee de fatigue, alla prendre un peu de
+repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures apres, dans la chambre de
+son amie, elle ne la trouva plus[*]
+
+ [*] Peut-etre l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle etait devenue
+ dans son prochain roman intitule les Quarante-Cinq, ou nous
+ retrouverons une partie des personnages qui ont pris part a
+ l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'editeur--
+
+On sait que Quelus, le seul des trois combattants defenseurs de la
+cause du roi qui ait survecu a dix-neuf blessures, mourut dans ce meme
+hotel de Boissy, ou Chicot l'avait fait transporter, apres une agonie
+de trente jours, et entre les bras du roi.
+
+Henri fut inconsolable. Il fit faire a ses trois amis de magnifiques
+tombeaux, ou ils etaient tailles en marbre et dans leur grandeur
+naturelle.
+
+Il fonda des messes a leur intention, les recommanda aux prieres des
+pretres, et ajouta a ses oraisons habituelles ce distique, qu'il
+repeta toute sa vie apres ses prieres du matin et du soir:
+
+ Que Dieu recoive en son giron
+ Quelus, Schomberg et Maugiron,
+
+Pendant pres de trois mois, Crillon garda a vue le duc d'Anjou, que le
+roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna
+jamais.
+
+On atteignit ainsi le mois de septembre, epoque a laquelle Chicot, qui
+ne quittait pas son maitre, et qui eut console Henri, si Henri eut pu
+etre console, recut la lettre suivante, datee du prieure de Beaune.
+Elle etait ecrite de la main d'un clerc.
+
+"Cher seigneur Chicot,
+
+"L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'etre
+belles en Bourgogne, cette annee.
+
+"On dit que le roi, notre sire, a qui j'ai sauve la vie, a ce qu'il
+parait, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieure, cher
+monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai
+decouvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les
+plus grandes douleurs; cela le rejouira, je n'en doute point, car j'ai
+trouve, dans les livres saints, cette phrase admirable: "Le bon vin
+rejouit le coeur de l'homme!" C'est tres-beau en latin; je vous le
+ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez
+avec M. d'Epernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous
+engraisserons tous.
+
+"Le reverend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur
+et ami.
+
+"P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier
+pour l'ame de ses amis, comme il me l'avait recommande, a cause des
+embarras que m'a donnes mon installation; mais, aussitot les vendanges
+faites, je m'occuperai certainement d'eux."
+
+--_Amen!_ dit Chicot, voila de pauvres diables bien recommandes a
+Dieu!
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
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+ 4000 2001 October/November
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+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7ddm310.zip b/old/7ddm310.zip
new file mode 100644
index 0000000..1ca9c34
--- /dev/null
+++ b/old/7ddm310.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8ddm310.txt b/old/8ddm310.txt
new file mode 100644
index 0000000..dc509b5
--- /dev/null
+++ b/old/8ddm310.txt
@@ -0,0 +1,14867 @@
+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.3, by Alexandre Dumas
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
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+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: La dame de Monsoreau v.3
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: January, 2006 [EBook #9639]
+[This file was first posted on October 12, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+The Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
+
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DE LA TROISIÈME PARTIE.
+
+
+I.--Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+II.--Comment le roi Henri III apprit la fuite de son frère bien-aimé
+le duc d'Anjou, et de ce qui s'ensuivit.
+
+III.--Comment, Chicot et la reine mère, se trouvant être du même avis,
+le roi se rangea à l'avis de Chicot et de la reine mère.
+
+IV.--Où il est prouvé que la reconnaissance était une des vertus de M.
+de Saint-Luc.
+
+V.--Le projet de M. de Saint-Luc.
+
+VI.--Comment M. de Saint-Luc montra à M. de Monsoreau le coup que le
+roi lui avait montré.
+
+VII.--Où l'on voit la reine mère entrer peu triomphalement dans la
+bonne ville d'Angers.
+
+VIII.--Les petites causes et les grands effets.
+
+IX.--Comment M. de Monsoreau ouvrit, ferma et rouvrit les yeux, ce qui
+était une preuve qu'il n'était pas tout à fait mort.
+
+X.--Comment le duc d'Anjou alla à Méridor pour faire à madame de
+Monsoreau des compliments sur la mort de son mari, et comment il
+trouva M. de Monsoreau qui venait au-devant de lui.
+
+XI.--Du désagrément des litières trop larges et des portes trop
+étroites.
+
+XII.--Dans quelles dispositions était le roi Henri III quand M. de
+Saint-Luc reparut à la cour.
+
+XIII.--Où il est traité de deux personnages importants de cette
+histoire, que le lecteur avait depuis quelque temps perdus de vue.
+
+XIV.
+
+XV.--Comment l'ambassadeur de M. le duc d'Anjou arriva à Paris, et de
+la réception qui lui fut faite.
+
+XVI.--Lequel n'est autre chose que la suite du précédent, écourté par
+l'auteur pour cause de fin d'année.
+
+XVII.--Comment M. de Saint-Luc s'acquitta de la commission qui, lui
+avait été donnée par Bussy.
+
+XVIII.--En quoi M. de Saint-Luc était plus civilisé que M. de Bussy,
+des leçons qu'il lui donna, et de l'usage qu'en fit l'amant de la
+belle Diane.
+
+XIX.--Les précautions de M. de Monsoreau.
+
+XX.--Une visite à la maison des Tournelles.
+
+XXI.--Les guetteurs.
+
+XXII.--Comment M. le duc d'Anjou signa, et comment, après avoir signé,
+il parla.
+
+XXIII.--Une promenade aux Tournelles.
+
+XXIV.--Où Chicot s'endort.
+
+XXV.--Où Chicot s'éveille.
+
+XXVI.--La Fête-Dieu.
+
+XXVII.--Lequel ajoutera encore à la clarté du chapitre précédent.
+
+XXVIII.--La procession.
+
+XXIX.--Chicot Ier.
+
+XXX.--Les intérêts et le capital.
+
+XXXI.--Ce qui se passait du côté de la Bastille, tandis que Chicot
+payait ses dettes à l'abbaye Sainte-Geneviève.
+
+XXXII.--L'assassinat.
+
+XXXIII.--Comment frère Gorenflot se trouva plus que jamais entre la
+potence et l'abbaye.
+
+XXXIV.--Où Chicot devine pourquoi d'Épernon avait du sang aux pieds et
+n'en avait pas aux joues.
+
+XXXV.--Le matin du combat.
+
+XXXVI.--Les amis de Bussy.
+
+XXXVII.--Le combat.
+
+XXXVIII.--Conclusion.
+
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Ce que venait annoncer M. le comte de Monsoreau.
+
+Livarot.
+
+Ma mère, on me brave.
+
+Le palefrenier détacha Roland et l'amena.
+
+Vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.
+
+Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.
+
+Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
+
+Le comte aperçut Diane debout à son chevet.
+
+Saint-Luc se promenait le poing sur la hanche.
+
+Et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.
+
+D'Épernon.
+
+Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
+
+Monsoreau parut sur le seuil.
+
+Je le jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Adieu, mes petits lions, je m'en vais à l'hôtel de Bussy.
+
+Veux-tu causer avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de
+Chicot.
+
+Cher comte, le duc d Anjou est un perfide, un lâche.
+
+Tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as.
+
+Trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le quatrième
+enfourchait la balustrade.
+
+Saint-Luc la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+Bussy plongea son épée si vigoureusement dans la poitrine au grand
+veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+Il tomba sur les pointes du fer, et il demeura suspendu.
+
+Et du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.
+
+Oui, des épées, mais des épées bénites, cher ami.
+
+Quélus s'inclina et baisa la main du roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CE QUE VENAIT ANNONCER M. LE COMTE DE MONSOREAU.
+
+
+Monsoreau marchait de surprise en surprise: le mur de Méridor
+rencontré comme par enchantement, ce cheval caressant le cheval qui
+l'avait amené, comme s'il eût été de sa plus intime connaissance, il y
+avait certes là de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En
+s'approchant, et l'on devine si M. de Monsoreau s'approcha vivement;
+en s'approchant, il remarqua la dégradation du mur à cet endroit;
+c'était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une brèche; les
+pieds semblaient s'être creusé des échelons dans la pierre, et les
+ronces, arrachées fraîchement, pendaient à leurs branches meurtries.
+
+Le comte embrassa tout l'ensemble d'un coup d'oeil, puis, de
+l'ensemble, il passa aux détails.
+
+Le cheval méritait le premier rang, il l'obtint.
+
+L'indiscret animal portait une selle garnie d'une housse brodée
+d'argent. Dans un des coins était un double F, entrelaçant un double
+A.
+
+C'était, à n'en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque
+le chiffre faisait: François d'Anjou.
+
+Les soupçons du comte, à cette vue, devinrent de véritables alarmes.
+Le duc était donc venu de ce côté; il y venait donc souvent, puisque,
+outre le cheval attaché, il y en avait un second qui savait le chemin.
+
+Monsoreau conclut, puisque le hasard l'avait mis sur cette piste,
+qu'il fallait suivre cette piste jusqu'au bout.
+
+C'était d'abord dans ses habitudes de grand veneur et de mari jaloux.
+
+Mais, tant qu'il resterait de ce côté du mur, il était évident qu'il
+ne verrait rien.
+
+En conséquence, il attacha son cheval près du cheval voisin, et
+commença bravement l'escalade.
+
+C'était chose facile: un pied appelait l'autre, la main avait ses
+places toutes faites pour se poser, la courbe du bras était dessinée
+sur les pierres à la surface de la crête du mur, et l'on avait
+soigneusement élagué, avec un couteau de chasse, un chêne, dont, à cet
+endroit, les rameaux embarrassaient la vue et empêchaient le geste.
+
+Tant d'efforts furent couronnés d'un entier succès. M. de Monsoreau ne
+fut pas plutôt établi à son observatoire, qu'il aperçut, au pied d'un
+arbre, une mantille bleue et un manteau de velours noir. La mantille
+appartenait sans conteste à une femme, et le manteau noir à un homme;
+d'ailleurs, il n'y avait point à chercher bien loin, l'homme et la
+femme se promenaient à cinquante pas de là, les bras enlacés, tournant
+le dos au mur, et cachés d'ailleurs par le feuillage du buisson.
+
+Malheureusement pour M. de Monsoreau, qui n'avait pas habitué le mur à
+ses violences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant les
+branches, jusque sur l'herbe: là, il retentit avec un écho mugissant.
+
+A ce bruit, il paraît que les personnages dont le buisson cachait les
+traits à M. de Monsoreau se retournèrent et l'aperçurent, car un cri
+de femme aigu et significatif se fit entendre, puis un frôlement dans
+le feuillage avertit le comte qu'ils se sauvaient comme deux
+chevreuils effrayés.
+
+Au cri de la femme, Monsoreau avait senti la sueur de l'angoisse lui
+monter au front: il avait reconnu la voix de Diane.
+
+Incapable dès lors de résister au mouvement de fureur qui l'emportait,
+il s'élança du haut du mur, et, son épée à la main, se mit à fendre
+buissons et rameaux pour suivre les fugitifs.
+
+Mais tout avait disparu, rien ne troublait plus le silence du parc;
+pas une ombre au fond des allées, pas une trace dans les chemins, pas
+un bruit dans les massifs, si ce n'est le chant des rossignols et des
+fauvettes, qui, habitués à voir les deux amants, n'avaient pu être
+effrayés par eux.
+
+Que faire en présence de la solitude? que résoudre? où courir? Le parc
+était grand; on pouvait, en poursuivant ceux qu'on cherchait,
+rencontrer ceux que l'on ne cherchait pas.
+
+M. de Monsoreau songea que la découverte qu'il avait faite suffisait
+pour le moment; d'ailleurs, il se sentait lui-même sous l'empire d'un
+sentiment trop violent pour agir avec la prudence qu'il convenait de
+déployer vis-à-vis d'un rival aussi redoutable que l'était François;
+car il ne doutait pas que ce rival ne fût le prince. Puis, si, par
+hasard, ce n'était pas lui, il avait près du duc d'Anjou une mission
+pressée à accomplir; d'ailleurs, il verrait bien, en se retrouvant
+près du prince, ce qu'il devait penser de sa culpabilité ou de son
+innocence.
+
+Puis, une idée sublime lui vint. C'était de franchir le mur à
+l'endroit même où il l'avait déjà escaladé, et d'enlever avec le sien
+le cheval de l'intrus surpris par lui dans le parc.
+
+Ce projet vengeur lui donna des forces; il reprit sa course et arriva
+au pied du mur, haletant et couvert de sueur.
+
+Alors, s'aidant de chaque branche, il parvint au faîte et retomba de
+l'autre côté; mais, de l'autre côté, plus de cheval, ou, pour mieux
+dire, plus de chevaux. L'idée qu'il avait eue était si bonne, qu'avant
+de lui venir, à lui, elle était venue à son ennemi, et que son ennemi
+en avait profité.
+
+M. de Monsoreau, accablé, laissa échapper un rugissement de rage,
+montrant le poing à ce démon malicieux, qui, bien certainement, riait
+de lui dans l'ombre déjà épaisse du bois; mais, comme chez lui la
+volonté n'était pas facilement vaincue, il réagit contre les fatalités
+successives qui semblaient prendre à tâche de l'accabler: en
+s'orientant à l'instant même, malgré la nuit qui descendait
+rapidement, il réunit toutes ses forces et regagna Angers par un
+chemin de traverse qu'il connaissait depuis son enfance.
+
+Deux heures et demie après, il arrivait à la porte de la ville,
+mourant de soif, de chaleur et de fatigue: mais l'exaltation de la
+pensée avait donné des forces au corps, et c'était toujours le même
+homme volontaire et violent à la fois.
+
+D'ailleurs, une idée le soutenait: il interrogerait la sentinelle, ou
+plutôt les sentinelles; il irait de porte en porte; il saurait par
+quelle porte un homme était entré avec deux chevaux; il viderait sa
+bourse, il ferait des promesses d'or, et il connaîtrait le signalement
+de cet homme. Alors, quel qu'il fût, prochainement ou plus tard, cet
+homme lui payerait sa dette.
+
+Il interrogea la sentinelle; mais la sentinelle venait d'être placée
+et ne savait rien. Il entra au corps de garde et s'informa: le
+milicien qui descendait de garde avait vu, il y avait deux heures à
+peu près, rentrer un cheval sans maître, qui avait repris tout seul le
+chemin du palais.
+
+Il avait alors pensé qu'il était arrivé quelque accident au cavalier,
+et que le cheval intelligent avait regagné seul le logis.
+
+Monsoreau se frappa le front: il était décidé qu'il ne saurait rien.
+
+Alors il s'achemina à son tour vers le château ducal.
+
+Là, grande vie, grand bruit, grande joie; les fenêtres
+resplendissaient comme des soleils, et les cuisines reluisaient comme
+des fours embrasés, envoyant par leurs soupiraux des parfums de
+venaison et de girofle capables de faire oublier à l'estomac qu'il est
+voisin du coeur.
+
+Mais les grilles étaient fermées, et là une difficulté se présenta: il
+fallait se les faire ouvrir.
+
+Monsoreau appela le concierge et se nomma; mais le concierge ne voulut
+point le reconnaître.
+
+--Vous étiez droit, et vous êtes voûté, lui dit-il.
+
+--C'est la fatigue.
+
+--Vous étiez pâle, et vous êtes rouge.
+
+--C'est la chaleur.
+
+--Vous étiez à cheval, et vous rentrez sans cheval.
+
+--C'est que mon cheval a eu peur, a fait un écart, m'a désarçonné et
+est rentré sans cavalier. N'avez-vous pas vu mon cheval?
+
+--Ah! si fait, dit le concierge.
+
+--En tout cas, allez prévenir le majordome.
+
+Le concierge, enchanté de cette ouverture qui le déchargeait de toute
+responsabilité, envoya prévenir M. Remy.
+
+M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.
+
+--Et d'où venez-vous, mon Dieu! dans un pareil état? lui demanda-t-il.
+
+Monsoreau répéta la même fable qu'il avait déjà faite au concierge.
+
+--En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous
+avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que
+j'avais eu l'honneur de prévenir de votre arrivée.
+
+--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.
+
+--Fort inquiet.
+
+--Et qu'a-t-il dit?
+
+--Qu'on vous introduisît près de lui aussitôt votre arrivée.
+
+--Bien! le temps de passer à l'écurie seulement, voir s'il n'est rien
+arrivé au cheval de Son Altesse.
+
+Et Monsoreau passa à l'écurie, et reconnut, à la place où il l'avait
+pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin
+de réparer ses forces.
+
+Puis, sans même prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau
+pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait
+l'emporter sur l'étiquette,--sans même changer, disons-nous, le grand
+veneur se dirigea vers la salle à manger.
+
+Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-même, réunis
+autour d'une table magnifiquement servie et splendidement éclairée,
+attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier
+et les entremets épicés, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si
+généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin
+d'Anjou, dont les fumées s'extravasent dans la tête avant que les
+topazes qu'il distille dans le verre soient tout à fait épuisées.
+
+--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune
+fille et déjà ivre comme un vieux reître; au complet comme la cave de
+Votre Altesse.
+
+--Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il
+est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et
+que nous ne le prenions pas nous-mêmes.
+
+--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu
+importe lequel, fût-ce M. de Monsoreau.
+
+Le duc sourit, il savait seul l'arrivée du comte.
+
+Livarot achevait à peine sa phrase et le prince son sourire que la
+porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.
+
+Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,
+qu'elle retentit au milieu du silence général.
+
+--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du
+ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie à l'instant ce que nous
+désirons.
+
+Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas
+pareils, n'était pas habituel à Son Altesse, salua d'un air assez
+embarrassé et détourna la tête, ébloui comme un hibou tout à coup
+transporté de l'obscurité au grand soleil.
+
+--Asseyez-vous là et soupez, dit le duc en montrant à M. de Monsoreau
+une place en face de lui.
+
+--Monseigneur, répondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je
+suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai
+qu'après m'être acquitté près de Votre Altesse d'un message de la plus
+haute importance.
+
+--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?
+
+--En toute hâte, monseigneur.
+
+--Eh bien! j'écoute, dit le duc.
+
+Monsoreau s'approcha de François, et, le sourire sur les lèvres, la
+haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:
+
+--Monseigneur, madame la reine mère s'avance à grandes journées; elle
+vient voir Votre Altesse.
+
+Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie
+soudaine.
+
+--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme
+toujours, je vous trouve fidèle serviteur; continuons de souper,
+messieurs.
+
+Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait éloigné un
+instant pour écouter M. de Monsoreau.
+
+Le festin recommença; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac,
+n'eut pas plutôt goûté les douceurs d'un bon siège, et ne se fut pas
+plutôt trouvé en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout à coup
+l'appétit.
+
+L'esprit reprenait le dessus sur la matière.
+
+L'esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de
+Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait
+d'accomplir, repassait, comme un pèlerin attentif, par ce chemin
+fleuri qui l'avait conduit à la muraille.
+
+Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dégradé; il
+revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri
+de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.
+
+Alors, indifférent au bruit, à la lumière, au repas même, oubliant à
+côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans
+sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu à peu de nuages,
+et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait
+l'attention des convives étonnés.
+
+--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;
+en vérité, vous feriez bien d'aller vous coucher.
+
+--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le
+suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre
+assiette.
+
+--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tête; en effet, je
+suis écrasé de fatigue.
+
+--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.
+
+--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.
+
+--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre
+est encore plein.
+
+--A votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.
+
+Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien
+d'un seul trait.
+
+--Il boit cependant très-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.
+
+--Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du
+comte; oui, à merveille.
+
+--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,
+comte, dit Ribérac; vous connaissez le pays.
+
+--Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.
+
+--Et même une femme, ajouta Antraguet.
+
+--Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et
+madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.
+
+--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.
+
+--Je tâcherai, monseigneur.
+
+--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà
+une belle réponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais
+au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait
+lever dix.
+
+Monsoreau pâlit malgré lui; le vieux taillis était justement cette
+partie du bois où Roland venait de le conduire.
+
+--Ah! oui, oui, demain, demain! s'écrièrent en choeur les
+gentilshommes.
+
+--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.
+
+--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau;
+mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un
+instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis,
+j'ai besoin de visiter les environs et de savoir où en sont nos bois.
+
+--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc
+avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son
+rival.
+
+--Accordé! accordé! crièrent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons
+vingt-quatre heures à M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout
+ce qu'il a à y faire.
+
+--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de
+les bien employer.
+
+--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller
+trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau à son
+appartement!
+
+M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d'un grand fardeau, la
+contrainte.
+
+Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants
+heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT LE ROI HENRI III APPRIT LA FUITE DE SON FRÈRE BIEN-AIMÉ LE DUC
+D'ANJOU, ET DE CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Une fois le grand veneur sorti de la salle à manger, le repas continua
+plus gai, plus joyeux, plus libre que jamais.
+
+La figure sombre du Monsoreau n'avait pas peu contribué à maintenir
+les jeunes gentilshommes; car, sous le prétexte et même sous la
+réalité de la fatigue, ils avaient démêlé cette continuelle
+préoccupation de sujets lugubres qui imprimait au front du comte cette
+tache de tristesse mortelle qui faisait le caractère particulier de sa
+physionomie.
+
+Lorsqu'il fut parti, et que le prince, toujours gêné en sa présence,
+eut repris son air tranquille:
+
+--Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais, lorsque est entré notre grand
+veneur, commencé de nous raconter votre fuite de Paris. Continue.
+
+Et Livarot continua.
+
+Mais, comme notre titre d'historien nous donne le privilège de savoir
+mieux que Livarot lui-même ce qui s'était passé, nous substituerons
+notre récit à celui du jeune homme. Peut-être y perdra-t-il comme
+couleur, mais il y gagnera comme étendue, puisque nous savons ce que
+Livarot ne pouvait savoir, c'est-à-dire ce qui s'était passé au
+Louvre.
+
+Vers le milieu de la nuit, Henri III fut réveillé par un bruit
+inaccoutumé qui retentissait dans le palais, où cependant, le roi une
+fois couché, le silence le plus profond était prescrit.
+
+C'étaient des jurons, des coups de hallebarde contre les murailles,
+des courses rapides dans les galeries, des imprécations à faire ouvrir
+la terre; et, au milieu de tous ces bruits, de tous ces chocs, de tous
+ces blasphèmes, ces mots répétés par des milliers d'échos:
+
+--Que dira le roi? que dira le roi?
+
+Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot, qui, après avoir soupé
+avec Sa Majesté, s'était laissé aller au sommeil dans un grand
+fauteuil, les jambes enlacées à sa rapière.
+
+Les rumeurs redoublaient.
+
+Henri sauta en bas de son lit, tout luisant de pommade, en criant:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Chicot ouvrit un oeil. C'était un garçon prudent qui appréciait fort
+le sommeil et qui ne se réveillait jamais tout à fait du premier coup.
+
+--Ah! tu as eu tort de m'appeler, Henri, dit-il. Je rêvais que tu
+avais un fils.
+
+--Écoute! dit Henri, écoute!
+
+--Que veux-tu que j'écoute? Il me semble cependant que tu me dis bien
+assez de sottises comme cela pendant le jour, sans prendre encore sur
+mes nuits.
+
+--Mais tu n'entends donc pas? dit le roi en étendant la main dans la
+direction du bruit.
+
+--Oh! oh! s'écria Chicot; en effet, j'entends des cris.
+
+--Que dira le roi? que dira le roi? répéta Henri. Entends-tu?
+
+--Il y a deux choses à soupçonner: ou ton lévrier Narcisse est malade,
+ou les huguenots prennent leur revanche et font une Saint-Barthélemy
+de catholiques.
+
+--Aide-moi à m'habiller, Chicot.
+
+--Je le veux bien; mais aide-moi à me lever, Henri.
+
+--Quel malheur! quel malheur! répétait-on dans les antichambres.
+
+--Diable! ceci devient sérieux, dit Chicot.
+
+--Nous ferons bien de nous armer, dit le roi.
+
+--Nous ferons mieux encore, dit Chicot, de nous dépêcher de sortir par
+la petite porte, afin de voir et de juger par nous-mêmes le malheur,
+au lieu de nous le laisser raconter.
+
+Presque aussitôt, suivant le conseil de Chicot, Henri sortit par la
+porte dérobée et se trouva dans le corridor qui conduisait aux
+appartements du duc d'Anjou.
+
+C'est là qu'il vit des bras levés au ciel et qu'il entendit les
+exclamations les plus désespérées.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, je devine: ton malheureux prisonnier se sera
+étranglé dans sa prison. Ventre-de biche! Henri, je te fais mon
+compliment, tu es un plus grand politique que je ne croyais.
+
+--Eh! non, malheureux! s'écria Henri, ce ne peut être cela.
+
+--Tant pis, dit Chicot.
+
+--Viens, viens.
+
+Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre du duc.
+
+La fenêtre était ouverte et garnie d'une foule de curieux entassés les
+uns sur les autres pour contempler l'échelle de corde accrochée aux
+trèfles de fer du balcon.
+
+Henri devint pâle comme la mort.
+
+--Eh! eh! mon fils, dit Chicot, tu n'es pas encore si fort blasé que
+je le croyais.
+
+--Enfui! évadé! cria Henri d'une voix si retentissante, que tous les
+gentilshommes se retournèrent.
+
+Il y avait des éclairs dans les yeux du roi; sa main serrait
+convulsivement la poignée de sa miséricorde.
+
+Schomberg s'arrachait les cheveux, Quélus se bourrait le visage de
+coups de poing, et Maugiron frappait, comme un bélier, de la tête dans
+la cloison.
+
+Quant à d'Épernon, il avait disparu sous le spécieux prétexte de
+courir après M. le duc d'Anjou.
+
+La vue du martyre que, dans leur désespoir, s'infligeaient ses favoris
+calma tout à coup le roi.
+
+--Hé là! doucement, mon fils, dit-il en retenant Maugiron par le
+milieu du corps.
+
+--Non, mordieu! j'en crèverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune
+homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la
+cloison, mais sur le mur.
+
+--Holà! aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.
+
+--Eh! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous
+tout bonnement votre épée au travers du ventre.
+
+--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.
+
+Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.
+
+--Oh! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg
+quand il a été trempé dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon
+ami!
+
+Quélus s'arrêta.
+
+Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes; il en pleurait
+de rage.
+
+--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je
+t'en prie!
+
+--J'en deviendrai fou.
+
+--Bah! dit Chicot.
+
+--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voilà
+pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un
+affreux malheur. Je suis perdu! Voilà la guerre civile dans mon
+royaume... Ah! qui a fait ce coup-là? qui a fourni l'échelle? Par la
+mordieu! je ferai pendre toute la ville.
+
+Une profonde terreur s'empara des assistants.
+
+--Qui est le coupable? continua Henri; où est le coupable? Dix mille
+écus à qui me dira son nom! cent mille écus à qui me le livrera mort
+ou vif!
+
+--Qui voulez-vous que ce soit, s'écria Maugiron, sinon quelque
+Angevin?
+
+--Pardieu! tu as raison, s'écria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les
+Angevins, ils me le payeront!
+
+Et, comme si cette parole eût été une étincelle communiquant le feu à
+une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces
+retentit contre les Angevins.
+
+--Oh! oui, les Angevins! cria Quélus.
+
+--Où sont-ils? hurla Schomberg.
+
+--Qu'on les éventre! vociféra Maugiron.
+
+--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.
+
+Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira
+son épée avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat à
+droite et à gauche, il rossa les mignons et battit les murs en
+répétant avec des yeux farouches:
+
+--Oh! ventre-de-biche! oh! mâle-rage! ah! damnation! les Angevins,
+mordieu! mort aux Angevins!
+
+Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri
+des mères Israélites fut entendu par tout Raina.
+
+Cependant Henri avait disparu.
+
+Il avait songé à sa mère, et, se glissant hors de la chambre sans mot
+dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque
+temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait,
+avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa
+politique.
+
+Lorsque Henri entra, elle était à demi couchée, pensive, dans un grand
+fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un
+peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains
+potelées, mais pâles, à une statue de cire exprimant la méditation
+qu'à un être animé qui pense.
+
+Mais, à la nouvelle de l'évasion de François, nouvelle que Henri
+donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu'il était de
+colère et de haine, la statue parut se réveiller tout à coup, quoique
+le geste qui annonçait ce réveil se bornât, pour elle, à s'enfoncer
+davantage encore dans son fauteuil et à secouer la tête sans rien
+dire.
+
+--Eh! ma mère, dit Henri, vous ne vous écriez pas?
+
+--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.
+
+--Comment! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle,
+menaçante, digne des plus grands châtiments?
+
+--Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous
+que je vous ai, à vous-même, conseillé de fuir quand vous pouviez
+atteindre cette couronne.
+
+--Ma mère, on m'outrage.
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+--Ma mère, on me brave.
+
+--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voilà tout.
+
+--Ah! dit Henri, voilà comme vous prenez mon parti!
+
+--Que voulez-vous dire, mon fils?
+
+--Je dis qu'avec l'âge les sentiments s'émoussent; je dis....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.
+
+--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.
+
+--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous
+êtes mon fils bien-aimé, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est
+aussi mon fils.
+
+--Ah! trêve à la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous
+connaissons ce que cela vaut.
+
+--Eh! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils; car,
+vis-à-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.
+
+--Et, comme vous en êtes aux repentirs, vous vous repentez.
+
+--Je sentais bien que nous en viendrions là, mon fils, dit Catherine;
+voilà pourquoi je gardais le silence.
+
+--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste à faire,
+puisque, chez ma mère même, il n'y a plus de compassion pour moi. Je
+trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de
+m'éclairer dans cette rencontre.
+
+--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit
+de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour
+vous tirer d'embarras.
+
+Et elle le laissa s'éloigner sans faire un geste, sans dire un mot
+pour le retenir.
+
+--Adieu, madame, répéta Henri. Mais, près de la porte, il s'arrêta.
+
+--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prétends
+pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi,
+je le sais; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant
+d'émettre leur avis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet
+avis à exécution.
+
+--Oh! oui, dit Henri, se rattachant à ce mot de sa mère et en
+profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est
+difficile, n'est-ce pas, madame?
+
+--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au
+ciel, bien grave, Henri.
+
+Le roi, frappé de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans
+les yeux de sa mère, revint près d'elle.
+
+--Quels sont ceux qui l'ont enlevé? en avez-vous quelque idée, ma
+mère?
+
+Catherine ne répondit point.
+
+--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.
+
+Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un
+esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit
+d'autrui.
+
+--Les Angevins? répéta-t-elle.
+
+--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.
+
+Catherine fit encore un mouvement d'épaules.
+
+--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils,
+enfin!
+
+--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je
+vous en supplie.
+
+--A quoi bon m'expliquer?
+
+--Votre explication m'éclairera.
+
+--Vous éclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille
+et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes
+prières.
+
+--Non, parlez, parlez, ma mère, je vous écoute. Oh! vous êtes encore,
+vous serez toujours notre âme à nous tous. Parlez.
+
+--Inutile; je n'ai que des idées de l'autre siècle, et la défiance
+fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, à son
+âge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon
+fils, impossible!
+
+--Eh bien! soit, ma mère, dit Henri; refusez-moi votre secours,
+privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce
+soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre
+tous les Angevins qui sont à Paris.
+
+--Faire pendre tous les Angevins! s'écria Catherine avec cet
+étonnement qu'éprouvent les esprits supérieurs lorsqu'on dit devant
+eux quelque énormité.
+
+--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brûler. A l'heure qu'il
+est, mes amis courent déjà la ville pour rompre les os à ces maudits,
+à ces brigands, à ces rebelles!....
+
+--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'écria Catherine emportée par le
+sérieux de la situation; ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait
+rien; mais ils vous perdraient avec eux.
+
+--Comment cela?
+
+--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc éternellement des
+jeux pour ne pas voir!
+
+Et elle joignit les mains.
+
+--Les rois ne sont rois qu'à la condition qu'ils vengeront les injures
+qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce
+cas surtout, tout mon royaume se lèvera pour me défendre.
+
+--Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.
+
+--Mais pourquoi cela, comment cela?
+
+--Pensez-vous qu'on égorgera, qu'on brûlera, qu'on pendra des hommes
+comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire
+couler des flots de sang?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'on les égorge.
+
+--Oui, sans doute, si on les égorge; montrez-les-moi morts, et, par
+Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les
+égorgera pas; mais on aura levé pour eux l'étendard de la révolte;
+mais on leur aura mis nue à la main l'épée qu'ils n'eussent jamais osé
+tirer du fourreau pour un maître comme François. Tandis qu'au
+contraire, dans ce cas-là, par votre imprudence, ils dégaineront pour
+défendre leur vie; et votre royaume se soulèvera, non pas pour vous,
+mais contre vous.
+
+--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'écria Henri.
+
+--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronçant le
+sourcil et en pressant ses dents de ses lèvres minces et rougies avec
+du carmin.
+
+--Cependant, si c'étaient les Angevins, ils mériteraient une punition,
+ma mère.
+
+--Oui, si c'étaient eux, mais ce ne sont pas eux.
+
+--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frère?
+
+--Ce ne sont pas les amis de votre frère, car votre frère n'a pas
+d'amis.
+
+--Mais qui est-ce donc?
+
+--Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôt votre ennemi.
+
+--Quel ennemi?
+
+--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un,
+comme votre frère Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-même je
+n'en ai jamais eu qu'un, le même toujours, incessamment.
+
+--Henri de Navarre, vous voulez dire?
+
+--Eh! oui, Henri de Navarre.
+
+--Il n'est pas à Paris!
+
+--Eh! savez-vous qui est à Paris ou qui n'y est pas? savez-vous
+quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de
+vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous êtes tous sourds,
+vous êtes tous aveugles.
+
+--Henri de Navarre! répéta Henri.
+
+--Mon fils, à chaque désappointement qui vous arrivera, à chaque
+malheur qui vous arrivera, à chaque catastrophe qui vous arrivera et
+dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hésitez pas, ne
+vous enquérez pas, c'est inutile. Écriez-vous, Henri: «C'est Henri de
+Navarre,» et vous serez sûr d'avoir dit vrai... Frappez du côté où il
+sera, et vous serez sûr d'avoir frappé juste... Oh! cet homme!... cet
+homme! voyez-vous, c'est l'épée que Dieu a suspendue au-dessus de la
+maison de Valois.
+
+--Vous êtes donc d'avis que je donne contre-ordre à l'endroit des
+Angevins?
+
+--A l'instant même, s'écria Catherine, sans perdre une minute, sans
+perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-être est-il déjà trop tard;
+courez, révoquez ces ordres; allez, ou vous êtes perdu.
+
+Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec
+une force et une énergie incroyables. Henri s'élança hors du Louvre,
+cherchant à rallier ses amis.
+
+Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des
+figures géographiques sur le sable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT CHICOT ET LA REINE MÈRE SE TROUVANT ÊTRE DU MÊME AVIS, LE ROI
+SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MÈRE.
+
+
+Henri s'assura que c'était bien le Gascon, qui, non moins attentif
+qu'Archimède, ne paraissait pas décidé à se retourner, Paris fût-il
+pris d'assaut.
+
+--Ah! malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, voilà donc comme
+tu défends ton roi?
+
+--Je le défends à ma manière, et je crois que c'est la bonne.
+
+--La bonne! s'écria le roi, la bonne, paresseux!
+
+--Je le maintiens et je le prouve.
+
+--Je suis curieux de voir cette preuve.
+
+--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande bêtise, mon roi;
+nous avons fait une immense bêtise.
+
+--En quoi faisant?
+
+--En faisant ce que nous avons fait.
+
+--Ah! ah! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits
+éminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au
+même résultat.
+
+--Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux
+Angevins! et, maintenant que j'y réfléchis, il ne m'est pas bien
+prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis,
+dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout
+simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu
+faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, à l'heure qu'il
+est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me
+déplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont
+chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, à toi,
+mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d'Anjou.
+
+--Mordieu! s'écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déjà si
+avancées que tu dis là?
+
+--Si elles ne le sont pas davantage.
+
+--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette
+pierre.
+
+--Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.
+
+--Laquelle?
+
+--Je trace la configuration des provinces que ton frère va faire
+révolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune
+d'elles pourra fournir à la révolte.
+
+--Chicot! Chicot! s'écria le roi, je n'ai donc autour de moi que des
+oiseaux de mauvais augure!
+
+--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il
+chante à son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en
+vérité, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce
+que tu dois entendre. Regarde!
+
+--Quoi!
+
+--Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui
+ressemble assez à une tartelette; tu vois? c'est là que ton frère
+s'est réfugié; aussi je lui ai donné la première place, hum! L'Anjou,
+bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand
+veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, à lui seul, peut nous
+fournir, quand je dis nous, c'est à ton frère, l'Anjou peut fournir à
+ton frère dix mille combattants.
+
+--Tu crois?
+
+--C'est le minimum. Passons à la Guyenne. La Guyenne, tu la vois,
+n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble à un veau
+marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'étonner
+de trouver là quelques mécontents; c'est un vieux foyer de révolte, et
+à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée
+de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut
+compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils
+seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, à gauche
+de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois? ces deux
+compartiments qui ressemblent à un singe sur le dos d'un éléphant. On
+a fort rogné la Navarre, sans doute; mais, avec le Béarn, il lui reste
+encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose
+que le Béarn et la Navarre, très-pressés, bien poussés, bien pressurés
+par Henriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population,
+c'est seize mille hommes. Récapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.
+
+Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa
+baguette.
+
+ Ci. 10,000
+ Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000
+ Seize mille pour le Béarn et
+ la Navarre, ci. 16,000
+
+ Total 34,000
+
+--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec
+mon frère?
+
+--Pardieu!
+
+--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?
+
+Chicot regarda Henri fixement.
+
+--Henriquet, dit-il, voilà une idée qui n'est pas de toi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.
+
+--N'importe de qui elle est; je t'interroge, réponds. Crois-tu que
+Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frère?
+
+--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un
+Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me paraît assez
+concluant.
+
+--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'écria le roi.
+
+--Ma foi, oui, répondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui
+seulement.
+
+--Il était donc à Paris?
+
+--Je le crois.
+
+--Et qui peut te le faire croire!
+
+--Mes yeux.
+
+--Tu as vu Henri de Navarre?
+
+--Oui.
+
+--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver
+jusque dans ma capitale!
+
+--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.
+
+--Après?
+
+--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voilà tout.
+
+Henri demeura pensif.
+
+--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Béarn! mon frère François et mon cousin
+Henri!
+
+--Sans compter les trois Guise, bien entendu.
+
+--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?
+
+--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur
+ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize
+mille pour le Béarn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de
+M. de Guise, comme lieutenant général de les armées; total,
+cinquante-neuf mille hommes; réduisons-les à cinquante mille, à cause
+des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est
+encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.
+
+--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.
+
+--Ce qui ne les empêchera pas de se réunir contre toi, quitte à
+s'exterminer entre eux quand ils t'auront exterminé toi-même.
+
+--Tu as raison, Chicot, ma mère a raison, vous avez raison tous deux;
+il faut empêcher un esclandre; aide-moi à réunir les Suisses.
+
+--Ah bien oui, les Suisses! Quélus les a emmenés.
+
+--Mes gardes.
+
+--Schomberg les a pris.
+
+--Les gens de mon service au moins.
+
+--Ils sont partis avec Maugiron.
+
+--Comment!... s'écria Henri, et sans mon ordre!
+
+--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de
+processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta
+peau, et même sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand
+il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci
+regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant à
+d'Épernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.
+
+--Mordieu! s'écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?
+
+--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperçois
+bien tard que tu n'es que le septième ou huitième roi de ton royaume.
+
+Henri se mordit les lèvres en frappant du pied.
+
+--Eh! fit Chicot en cherchant à distinguer dans l'obscurité.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voilà tes hommes.
+
+Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui
+accouraient, suivis à distance de quelques autres hommes à cheval et
+de beaucoup d'hommes à pied.
+
+Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux
+hommes debout près des fossés et à demi perdus dans l'obscurité.
+
+--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!
+
+--Holà, dit Schomberg, qui m'appelle?
+
+--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaître la
+voix et s'approcha.
+
+--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.
+
+--Moi-même, qui courais après vous, et qui, ne sachant où vous
+rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.
+
+--Ah! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus
+ainsi sans ma permission.
+
+--Il n'en est plus besoin, dit un troisième que le roi reconnut pour
+Maugiron, puisque tout est fini.
+
+--Tout est fini? répéta le roi.
+
+--Dieu soit loué, dit d'Épernon, apparaissant tout à coup sans que
+l'on sût d'où il sortait.
+
+--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.
+
+--Alors vous les avez tués? dit le roi.
+
+Mais il ajouta tout bas:
+
+--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.
+
+--Vous les avez tués? dit Chicot; ah! si vous les avez tués, il n'y a
+rien à dire.
+
+--Nous n'avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se
+sont enfuis comme une volée de pigeons; à peine si nous avons pu
+croiser le fer avec eux.
+
+Henri pâlit.
+
+--Et avec lequel avez-vous croisé le fer? demanda-t-il.
+
+--Avec Antraguet.
+
+--Au moins celui-là est demeuré sur le carreau?
+
+--Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.
+
+--Ils étaient donc sur leur garde? demanda le roi.
+
+--Parbleu! je le crois bien, s'écria Chicot, qu'ils y étaient; vous
+hurlez: «Mort aux Angevins!» vous remuez les canons, vous sonnez les
+cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous
+voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds que vous n'êtes bêtes.
+
+--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voilà une guerre civile
+allumée.
+
+Ces mots firent tressaillir Quélus.
+
+--Diable! fit-il, c'est vrai.
+
+--Ah! vous commencez à vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux!
+Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.
+
+--Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne
+et la couronne de Sa Majesté.
+
+--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui
+crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.
+
+--Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez à tort et à
+travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures;
+ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme
+nous.
+
+--Moi! dit Chicot.
+
+--Certainement, et même vous vous escrimiez contre les murailles en
+criant: «Mort aux Angevins!»
+
+--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou,
+chacun le sait; mais vous qui êtes tous des gens d'esprit....
+
+--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout à l'heure nous aurons
+bien assez la guerre.
+
+--Qu'ordonne Votre Majesté? dit Quélus.
+
+--Que vous employiez la même ardeur à calmer le peuple que vous avez
+mise à l'émouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les
+gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que
+demain les bourgeois prennent ce qui s'est passé pour une échauffourée
+de gens ivres.
+
+Les jeunes gens s'éloignèrent l'oreille basse, transmettant les ordres
+du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.
+
+Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui, active, mais anxieuse et
+assombrie, donnait des ordres à ses gens.
+
+--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passé?
+
+--Eh bien! ma mère, il s'est passé ce que vous avez prévu.
+
+--Ils sont en fuite?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Ah! dit-elle, et après?
+
+--Après, voilà tout, et il me semble que c'est bien assez.
+
+--La ville?
+
+--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète, je la
+tiens sous ma main.
+
+--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.
+
+--Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Je ne vois qu'un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est d'accepter franchement la position.
+
+--De quelle manière?
+
+--Je donne le mot aux colonels, à mes gardes, je fais armer mes
+milices, je retire l'armée de devant la Charité, et je marche sur
+l'Anjou.
+
+--Et M. de Guise?
+
+--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrêter, s'il est besoin.
+
+--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.
+
+--Que faire alors?
+
+Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, et réfléchit un instant.
+
+--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.
+
+--Ah! s'écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal
+inspiré aujourd'hui!
+
+--Non, mais vous êtes troublé; remettez-vous d'abord, et ensuite nous
+verrons.
+
+--Alors, ma mère, ayez des idées pour moi; faisons quelque chose,
+remuons-nous.
+
+--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour le départ d'un ambassadeur.
+
+--Et à qui le députerons-nous?
+
+--A votre frère.
+
+--Un ambassadeur à ce traître! Vous m'humiliez, ma mère.
+
+--Ce n'est pas le moment d'être fier, fit sévèrement Catherine.
+
+--Un ambassadeur qui demandera la paix?
+
+--Qui l'achètera, s'il le faut.
+
+--Pour quels avantages, mon Dieu?
+
+--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour
+pouvoir faire prendre en toute sécurité, après la paix faite, ceux qui
+se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à
+l'heure que vous voudriez les tenir.
+
+--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par
+homme.
+
+--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une
+voix pénétrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la
+haine et la vengeance.
+
+--Je crois que vous avez raison, ma mère, dit-il; mais qui leur
+enverrons-nous?
+
+--Cherchez parmi tous vos amis.
+
+--Ma mère, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme à qui je puisse
+confier une pareille mission.
+
+--Confiez-la à une femme alors.
+
+--A une femme, ma mère? est-ce que vous consentiriez?
+
+--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend
+peut-être à mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement,
+que j'arriverai à Angers avant que les amis de votre frère lui-même
+n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.
+
+--Oh! ma mère! ma bonne mère! s'écria Henri avec effusion en baisant
+les mains de Catherine, vous êtes toujours mon soutien, ma
+bienfaitrice, ma Providence!
+
+--C'est-à-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine
+en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins
+autant de pitié que de tendresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OU IL EST PROUVÉ QUE LA RECONNAISSANCE ÉTAIT UNE DES VERTUS DE M. DE
+SAINT-LUC.
+
+
+Le lendemain du jour où M. de Monsoreau avait fait, à la table de M.
+le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de
+s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand
+matin, et descendit dans la cour du palais.
+
+Il s'agissait de retrouver le palefrenier à qui il avait déjà eu
+affaire, et, s'il était possible, de tirer de lui quelques
+renseignements sur les habitudes de Roland.
+
+Le comte réussit à son gré. Il entra sous un vaste hangar, où quarante
+chevaux magnifiques grugeaient, à faire plaisir, la paille et l'avoine
+des Angevins.
+
+Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland était
+à sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.
+
+Le second fut pour chercher le palefrenier.
+
+Il le reconnut debout, les bras croisés, regardant, selon l'habitude
+de tout bon palefrenier, de quelle façon, plus ou moins avide, les
+chevaux de son maître mangeaient leur provende habituelle.
+
+--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de
+monseigneur de revenir à l'écurie tout seuls, et les dresse-t-on à ce
+manège-là?
+
+--Non, monsieur le comte, répondit le palefrenier. A quel propos Votre
+Seigneurie me demande-t-elle cela?
+
+--A propos de Roland.
+
+--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'étonne pas de la part
+de Roland, c'est un cheval très-intelligent.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperçu; la chose lui était-elle
+donc déjà arrivée?
+
+--Non, monsieur; d'ordinaire il est monté par monseigneur le duc
+d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point
+facilement à terre.
+
+--Roland ne m'a point jeté à terre, mon ami, dit le comte, piqué qu'un
+homme, cet homme fût-il un palefrenier, pût croire que lui, le grand
+veneur de France, avait vidé les arçons; car, sans être de la force de
+M. le duc d'Anjou, je suis assez bon écuyer. Non, je l'avais attaché
+au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il était
+disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait volé, ou que quelque seigneur,
+passant par les chemins, m'avait fait la méchante plaisanterie de le
+ramener, voilà pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer à
+l'écurie.
+
+--Il est rentré seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire
+hier à monsieur le comte.
+
+--C'est étrange, dit Monsoreau.
+
+Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:
+
+--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?
+
+--Il le montait presque tous les jours, avant que ses équipages ne
+fussent arrivés.
+
+--Son Altesse est rentrée tard hier?
+
+--Une heure avant vous, à peu près, monsieur le comte.
+
+--Et quel cheval montait le duc? n'était-ce pas un cheval bai-brun,
+avec les quatre pieds blancs et une étoile au front?
+
+--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn,
+que voici.
+
+--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme
+montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?
+
+--Je ne connais personne ayant un pareil cheval.
+
+--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si
+lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.
+
+--Monsieur le comte désire Roland?
+
+--Oui. Le prince t'aurait-il donné l'ordre de me le refuser?
+
+--Non, monseigneur, l'écuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de
+mettre toutes les écuries à votre disposition.
+
+Il n'y avait pas moyen de se fâcher contre un prince qui avait de
+pareilles prévenances.
+
+M. de Monsoreau fit de la tête un signe au palefrenier, lequel se mit
+à seller le cheval.
+
+Lorsque cette première opération fut finie, le palefrenier détacha
+Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.
+
+--Écoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et
+réponds-moi.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.
+
+--Combien gagnes-tu par an?
+
+--Vingt écus, monsieur.
+
+--Veux-tu gagner dix années de tes gages d'un seul coup?
+
+--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?
+
+--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre
+pieds blancs et une étoile au milieu du front.
+
+--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez là est
+bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite à
+Son Altesse.
+
+--Oui; mais deux cents écus, c'est un assez joli denier pour qu'on
+risque de prendre quelque peine à les gagner.
+
+--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher,
+tant s'en faut.
+
+--Allons, dit le comte, ta bonne volonté me plaît. Voici d'abord dix
+écus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.
+
+--Merci, mon gentilhomme.
+
+--C'est bien; tu diras au prince que je suis allé reconnaître le bois
+pour la chasse qu'il m'a commandée.
+
+Le comte achevait à peine ces mots, que la paille cria derrière lui
+sous les pas d'un nouvel arrivant.
+
+Il se retourna.
+
+--Monsieur de Bussy! s'écria le comte.
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous à Angers, quel
+miracle!
+
+--Et vous, monsieur, qu'on disait malade!
+
+--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon médecin m'ordonne-t-il un
+repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah!
+ah! vous allez monter Roland, à ce qu'il paraît? C'est une bête que
+j'ai vendue à M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la
+monte presque tous les jours.
+
+Monsoreau pâlit.
+
+--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.
+
+--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du
+premier coup, dit Bussy.
+
+--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance,
+répliqua le comte, je l'ai monté hier.
+
+--Ce qui vous a donné l'envie de le monter encore aujourd'hui?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous préparer une chasse?
+
+--Le prince désire courir un cerf.
+
+--Il y en a beaucoup, à ce que je me suis laissé dire, dans les
+environs.
+
+--Beaucoup.
+
+--Et de quel côté allez-vous détourner l'animal?
+
+--Du côté de Méridor.
+
+--Ah! très-bien, dit Bussy en pâlissant à son tour malgré lui.
+
+--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.
+
+--Non, mille grâces, répondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la
+fièvre qui me reprend.
+
+--Allons, bien, s'écria du seuil de l'écurie une voix sonore, voilà
+encore M. de Bussy levé sans ma permission.
+
+--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voilà sûr d'être grondé. Adieu,
+comte. Je vous recommande Roland.
+
+--Soyez tranquille.
+
+Bussy s'éloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous êtes si pâle, que je
+crois presque moi-même que vous êtes malade.
+
+--Sais-tu où il va? demanda Bussy.
+
+--Non.
+
+--Il va à Méridor.
+
+--Eh bien! aviez-vous espéré qu'il passerait à côté?
+
+--Que va-t-il arriver, mon Dieu! après ce qui s'est passé hier?
+
+--Madame de Monsoreau niera.
+
+--Mais il a vu.
+
+--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.
+
+--Diane n'aura pas cette force-là.
+
+--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas
+mieux les femmes!
+
+--Remy, je me sens très-mal.
+
+--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce
+matin....
+
+--Quoi?
+
+--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux
+écrevisses.
+
+--Eh! je n'ai pas faim.
+
+--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.
+
+--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scène
+tragique à Méridor. En vérité, j'eusse dû accepter de l'accompagner
+quand il me l'a proposé.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour soutenir Diane.
+
+--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai déjà dit
+et je vous le répète; et, comme il faut que nous en fassions autant,
+venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie
+debout. Pourquoi êtes-vous sorti malgré mon ordonnance?
+
+--J'étais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.
+
+Remy haussa les épaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes,
+devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers
+par la même porte que la veille.
+
+Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu
+s'assurer si c'était par hasard ou par habitude que cet animal, dont
+chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc.
+En conséquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le
+cou.
+
+Roland n'avait pas manqué à ce que son cavalier attendait de lui. A
+peine hors de la porte, il avait pris à gauche; M. de Monsoreau
+l'avait laissé faire; puis à droite, et M. de Monsoreau l'avait laissé
+faire encore.
+
+Tous deux s'étaient donc engagés dans le charmant sentier fleuri, puis
+dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, à
+mesure que Roland approchait de Méridor, son trot s'allongeait; enfin
+son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante
+minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au même
+endroit que la veille.
+
+Seulement, le lieu était solitaire et silencieux; aucun hennissement
+ne s'était fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attaché ni
+errant.
+
+M. de Monsoreau mit pied à terre; mais, cette fois, pour ne pas courir
+la chance de revenir à pied, il passa la bride de Roland dans son bras
+et se mit à escalader la muraille.
+
+Mais tout était solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les
+longues allées se déroulaient à perte de vue, et quelques chevreuils
+bondissants animaient seuls le gazon désert des vastes pelouses.
+
+Le comte jugea qu'il était inutile de perdre son temps à guetter des
+gens prévenus, qui, sans doute effrayés par son apparition de la
+veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre
+endroit. Il remonta à cheval, longea un petit sentier, et, après un
+quart d'heure de marche, dans laquelle il avait été obligé de retenir
+Roland, il était arrivé à la grille.
+
+Le baron était occupé à faire fouetter ses chiens pour les tenir en
+haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperçut son gendre
+et vint cérémonieusement au-devant de lui.
+
+Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poésies de
+Marot. Gertrude, sa fidèle suivante, brodait à ses côtés.
+
+Le comte, après avoir salué le baron, aperçut les deux femmes. Il mit
+pied à terre et s'approcha d'elles.
+
+Diane se leva, s'avança de trois pas au-devant du comte et lui fit une
+grave révérence.
+
+--Quel calme, ou plutôt quelle perfidie! murmura le comte; comme je
+vais faire lever la tempête du sein de ces eaux dormantes!
+
+Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son
+cheval; puis, se tournant vers Diane:
+
+--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment
+d'entretien.
+
+--Volontiers, monsieur, répondit Diane.
+
+--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au château, monsieur le
+comte? demanda le baron.
+
+--Oui, monsieur; jusqu'à demain, du moins.
+
+Le baron s'éloigna pour veiller lui-même à ce que la chambre de son
+gendre fut préparée selon toutes les lois de l'hospitalité.
+
+Monsoreau indiqua à Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et
+lui-même s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard
+qui eût intimidé l'homme le plus résolu.
+
+--Madame, dit-il, qui donc était avec vous dans le parc hier soir?
+
+Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.
+
+--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, à force de
+volonté sur elle-même, elle était parvenue à chasser toute émotion.
+
+--A six heures.
+
+--De quel côté?
+
+--Du côté du vieux taillis.
+
+--Ce devait être quelque femme de mes amies, et non moi, qui se
+promenait de ce côté-là.
+
+--C'était vous, madame, affirma Monsoreau.
+
+--Qu'en savez-vous? dit Diane.
+
+Monsoreau, stupéfait, ne trouva pas un mot à répondre; mais la colère
+prit bientôt la place de cette stupéfaction.
+
+--Le nom de cet homme? dites-le-moi.
+
+--De quel homme?
+
+--De celui qui se promenait avec vous.
+
+--Je ne puis vous le dire, si ce n'était pas moi qui me promenais.
+
+--C'était vous, vous dis-je! s'écria Monsoreau en frappant la terre du
+pied.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, répondit froidement Diane.
+
+--Comment osez-vous nier que je vous aie vue?
+
+--Ah! c'est vous-même, monsieur?
+
+--Oui, madame, c'est moi-même. Comment donc osez-vous nier que ce soit
+vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous à Méridor?
+
+--Voilà encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.
+
+--Madame de Saint-Luc?
+
+--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.
+
+--Et M. de Saint-Luc?....
+
+--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, à eux,
+est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez
+vus.
+
+--Ce n'était pas M. de Saint-Luc; ce n'était pas madame de Saint-Luc.
+C'était vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne
+connais pas, lui, mais que je connaîtrai, je vous le jure.
+
+--Vous persistez donc à dire que c'était moi, monsieur?
+
+--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai
+entendu le cri que vous avez poussé.
+
+--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je
+consentirai à vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut
+mieux que je me retire.
+
+--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous
+resterez.
+
+--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espère que
+vous vous contiendrez devant eux.
+
+En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaître au bout d'une
+allée, appelés par la cloche du dîner, qui venait d'entrer en branle,
+comme si l'on n'eût attendu que M. de Monsoreau pour se mettre à
+table.
+
+Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans
+doute, par leur présence, tirer Diane d'un grand embarras, ils
+s'approchèrent vivement.
+
+Madame de Saint-Luc fit une grande révérence à M. de Monsoreau;
+Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois échangèrent
+quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du
+comte, prit celui de Diane.
+
+On s'achemina vers la maison.
+
+On dînait à neuf heures, au manoir de Méridor: c'était une vieille
+coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservée le baron
+dans toute son intégrité.
+
+M. de Monsoreau se trouva placé entre Saint-Luc et sa femme; Diane,
+éloignée de son mari par une habile manoeuvre de son amie, était
+placée, elle, entre Saint-Luc et le baron.
+
+La conversation fut générale. Elle roula tout naturellement sur
+l'arrivée du frère du roi à Angers et sur le mouvement que cette
+arrivée allait opérer dans la province.
+
+Monsoreau eût bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il
+avait affaire à des convives rétifs: il en fut pour ses frais.
+
+Ce n'est pas que Saint-Luc refusât le moins du monde de lui répondre;
+tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant
+esprit, et Diane, qui, grâce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder
+le silence, remerciait son ami par des regards éloquents.
+
+--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte;
+voilà l'homme duquel j'extirperai le secret que je désire savoir, et
+cela par un moyen ou par un autre.
+
+M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, étant entré à la cour
+juste comme celui-ci en sortait.
+
+Et, sur cette conviction, il se mit à répondre au jeune homme de façon
+à doubler la joie de Diane et à ramener la tranquillité sur tous les
+points.
+
+D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes à madame de
+Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:
+
+--Soyez tranquille, madame, je mûris un projet.
+
+Nous verrons dans le chapitre suivant quel était le projet de M. de
+Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC.
+
+
+Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et,
+l'emmenant hors du château:
+
+--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous
+avoir trouvé ici, moi que la solitude de Méridor effrayait d'avance!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec
+une pareille compagne, il me semble que je trouverais un désert trop
+peuplé.
+
+--Je ne dis pas non, répondit Monsoreau en se mordant les lèvres.
+Cependant....
+
+--Cependant quoi?
+
+--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontré ici.
+
+--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite
+épée d'or, vous êtes, en vérité, fort poli; car je ne croirai jamais
+que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille
+femme et en face d'une si riche nature.
+
+--Bah! dit Monsoreau, j'ai passé la moitié de ma vie dans les bois.
+
+--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me
+semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel
+admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai désespéré lorsqu'il me
+faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientôt.
+
+--Pourquoi le quitteriez-vous?
+
+--Eh! monsieur, l'homme est-il maître de sa destinée? C'est la feuille
+de l'arbre que le vent détache et promène par la plaine et par les
+vallons, sans qu'il sache lui-même où il va. Vous êtes heureux, vous.
+
+--Heureux, de quoi?
+
+--De demeurer sous ces magnifiques ombrages.
+
+--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non
+plus.
+
+--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.
+
+--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de
+la belle nature, et je me défie, moi, de ce parc que vous trouvez si
+beau.
+
+--Plaît-il? fit Saint-Luc.
+
+--Oui, répéta Monsoreau.
+
+--Vous vous défiez de ce parc, avez-vous dit; et à quel propos?
+
+--Parce qu'il ne me paraît pas sûr.
+
+--Pas sûr! en vérité! dit Saint-Luc étonné. Ah! je comprends: à cause
+de l'isolement, voulez-vous dire?
+
+--Non. Ce n'est point précisément à cause de cela; car je présume que
+vous voyez du monde à Méridor?
+
+--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naïveté parfaite, pas une âme.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?
+
+--Pas depuis que j'y suis, du moins.
+
+--De cette belle cour qui est à Angers, pas un gentilhomme ne se
+détache de temps en temps?
+
+--Pas un.
+
+--C'est impossible!
+
+--C'est comme cela cependant.
+
+--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.
+
+--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai
+aperçu la plume d'un seul.
+
+--Alors, j'ai tort sur ce point.
+
+--Oui, parfaitement tort. Revenons donc à ce que vous disiez d'abord,
+que le parc n'était pas sûr. Est-ce qu'il y a des ours?
+
+--Oh! non pas.
+
+--Des loups?
+
+--Non plus.
+
+--Des voleurs?
+
+--Peut-être. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est
+fort jolie, à ce qu'il m'a paru.
+
+--Mais oui.
+
+--Est-ce qu'elle se promène souvent dans le parc?
+
+--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi
+me faites-vous cette question?
+
+--Pour rien; et, lorsqu'elle se promène, vous l'accompagnez?
+
+--Toujours, dit Saint-Luc.
+
+--Presque toujours? continua le comte.
+
+--Mais où diable voulez-vous en venir?
+
+--Eh mon Dieu! à rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque à rien
+du moins.
+
+--J'écoute.
+
+--C'est qu'on me disait....
+
+--Que vous disait-on? Parlez.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--Jamais je ne me fâche.
+
+--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-là se font; c'est qu'on me
+disait que l'on avait vu rôder un homme dans le parc.
+
+--Un homme?
+
+--Oui.
+
+--Qui venait pour ma femme?
+
+--Oh! je ne dis point cela.
+
+--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de
+Monsoreau; c'est on ne peut plus intéressant; et qui donc a vu cela?
+je vous prie.
+
+--A quoi bon?
+
+--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer
+de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour
+madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!
+
+--Écoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas
+que ce soit pour madame de Saint-Luc.
+
+--Et pour qui donc?
+
+--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.
+
+--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.
+
+--Comment! vous aimeriez mieux cela?
+
+--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus égoïste que les
+maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutôt! ajouta
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entré?
+
+--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.
+
+--Vous avez vu un homme dans le parc?
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+--Seul?
+
+--Avec madame de Monsoreau.
+
+--Quand cela? demanda le comte.
+
+--Hier.
+
+--Où donc?
+
+--Mais ici, à gauche, tenez.
+
+Et, comme Monsoreau avait dirigé sa promenade et celle de Saint-Luc du
+côté du vieux taillis, il put, d'où il était, montrer la place à son
+compagnon.
+
+--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais état; il
+faudra que je prévienne le baron qu'on lui dégrade ses clôtures.
+
+--Et qui soupçonnez-vous?
+
+--Moi! qui je soupçonne?
+
+--Oui, dit le comte.
+
+--De quoi?
+
+--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma
+femme.
+
+Saint-Luc parut se plonger dans une méditation profonde dont M. de
+Monsoreau attendit avec anxiété le résultat.
+
+--Eh bien! dit-il.
+
+--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guère que....
+
+--Que... qui?... demanda vivement le comte.
+
+--Que... vous... dit Saint-Luc en se découvrant le visage.
+
+--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte
+pétrifié.
+
+--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de
+ces choses-là; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?
+
+--Allons, vous ne voulez pas me répondre; avouez cela, cher ami; mais
+ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un énorme
+service que j'attends de vous.
+
+Saint-Luc se gratta l'oreille.
+
+--Je ne vois toujours que vous, dit-il.
+
+--Trêve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je
+vous en préviens, elle est de conséquence.
+
+--Vous croyez?
+
+--Mais je vous dis que j'en suis sûr.
+
+--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?
+
+--Il vient à la dérobée, parbleu.
+
+--Souvent?
+
+--Je le crois bien: ses pieds sont imprimés dans la pierre molle du
+mur, regardez plutôt.
+
+--En effet.
+
+--Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu de ce que je viens de vous
+dire?
+
+--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.
+
+--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; après?
+
+--Après, je ne m'en suis pas inquiété; j'ai cru que c'était vous.
+
+--Mais quand je vous dis que non.
+
+--Je vous crois, mon cher monsieur.
+
+--Vous me croyez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors....
+
+--Alors c'est quelque autre.
+
+Le grand veneur regarda d'un oeil presque menaçant Saint-Luc, qui
+déployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.
+
+--Ah! fit-il d'un air si courroucé, que le jeune homme leva la tête.
+
+--J'ai encore une idée, dit Saint-Luc.
+
+--Allons donc!
+
+--Si c'était....
+
+--Si c'était?
+
+--Non.
+
+--Non?
+
+--Mais si.
+
+--Parlez.
+
+--Si c'était M. le duc d'Anjou.
+
+--J'y avais bien pensé, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des
+renseignements: ce ne pouvait être lui.
+
+--Eh! eh! le duc est bien fin.
+
+--Oui, mais ce n'est pas lui.
+
+--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous
+voulez que je vous dise, moi, que cela est.
+
+--Sans doute; vous qui habitez le château, vous devez savoir....
+
+--Attendez! s'écria Saint-Luc.
+
+--Y êtes-vous?
+
+--J'ai encore une idée. Si ce n'était ni vous ni le duc, c'était sans
+doute moi.
+
+--Vous, Saint-Luc?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Vous, qui venez à cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez
+venir par le dedans?
+
+--Eh! mon Dieu! je suis un être si capricieux, dit Saint-Luc.
+
+--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaître au haut du
+mur?
+
+--Dame! on la prendrait à moins.
+
+--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commençait à n'être
+plus maître de son irritation.
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Mais vous vous moquez de moi, à la fin! s'écria le comte pâlissant,
+et voilà un quart d'heure de cela.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en
+regardant Monsoreau avec une fixité qui fit frissonner celui-ci malgré
+son courage féroce; il y a vingt minutes.
+
+--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.
+
+--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur,
+avec toutes vos questions de sbire?
+
+--Ah! j'y vois clair maintenant.
+
+--Le beau miracle! à dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.
+
+--Je vois que vous vous entendez avec le traître, avec le lâche que
+j'ai failli tuer hier.
+
+--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.
+
+--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai à sa place.
+
+--Bah! dans votre maison! comme cela, tout à coup! sans dire gare!
+
+--Croyez-vous donc que je me gênerai pour punir un misérable? s'écria
+le comte exaspéré.
+
+--Ah! monsieur de Monsoreau, répliqua Saint-Luc, que vous êtes donc
+mal élevé! et que la fréquentation des bêtes fauves a détérioré vos
+moeurs! Fi!....
+
+--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en
+se plaçant devant Saint-Luc, les bras croisés et le visage bouleversé
+par l'expression effrayante du désespoir qui le mordait au coeur.
+
+--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins
+du monde; vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de
+Monsoreau.
+
+Le comte, hors de lui, mit la main à son épée.
+
+--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez...
+Je vous prends vous-même à témoin que je suis parfaitement calme.
+
+--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te
+provoque.
+
+--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre côté du mur, monsieur
+de Monsoreau; de l'autre côté du mur, nous serons sur un terrain
+neutre.
+
+--Que m'importe? s'écria le comte.
+
+--Il m'importe à moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez
+vous.
+
+--A la bonne heure! dit Monsoreau en se hâtant de franchir la brèche.
+
+--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient
+pas bien; il faut qu'elle ait été fort ébranlée. N'allez pas vous
+blesser, au moins; en vérité, je ne m'en consolerais pas.
+
+Et Saint-Luc se mit à franchir la muraille à son tour.
+
+--Allons! allons! hâte-toi, dit le comte en dégaînant.
+
+--Et moi qui viens à la campagne pour mon agrément! dit Saint-Luc se
+parlant à lui-même; ma foi, je me serai bien amusé.
+
+Et il sauta de l'autre côté du mur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI
+LUI AVAIT MONTRÉ.
+
+
+Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'épée à la main, et en
+faisant des appels furieux avec le pied.
+
+--Y es-tu? dit le comte.
+
+--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place,
+le dos au soleil; ne vous gênez pas.
+
+Monsoreau fit un quart de conversion.
+
+--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette façon je verrai clair à ce
+que je fais.
+
+--Ne me ménages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.
+
+--Ah çà! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?
+
+--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!
+
+--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son épée à
+son tour.
+
+--Tu dis....
+
+--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de
+pissenlits.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.
+
+Et il se mit en garde, toujours riant.
+
+Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable
+agilité à Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une
+agilité égale.
+
+--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de
+son ennemi, vous tirez fort agréablement l'épée, et tout autre que moi
+ou Bussy eût été tué par votre dernier dégagement.
+
+Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avait affaire.
+
+--Vous êtes peut-être étonné, dit Saint-Luc, de me trouver si
+convenablement l'épée dans la main; c'est que le roi, qui m'aime
+beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leçons,
+et m'a montré, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout
+à l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de
+ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d'un coup
+enseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.
+
+--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspéré en
+se fendant à fond pour porter un coup droit qui eût traversé une
+muraille.
+
+--Dame! on fait ce qu'on peut, répliqua modestement Saint-Luc en se
+jetant de côté, forçant, par ce mouvement, son adversaire de faire une
+demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.
+
+--Ah! ah! dit-il, voilà où je voulais vous voir, en attendant que je
+vous voie où je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien
+conduit ce coup-là, hein? Aussi, je suis content, vrai, très-content!
+Vous aviez tout à l'heure cinquante chances seulement sur cent d'être
+tué; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
+
+Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui
+connaissait pas, et que personne n'eût soupçonnées dans ce jeune homme
+efféminé, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups
+au grand veneur, qui les para, tout étourdi de cet ouragan mêlé de
+sifflements et d'éclairs; le sixième fut un coup de prime composé
+d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil
+l'empêcha de voir la première moitié, et dont il ne put voir la
+seconde, attendu que l'épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa
+poitrine.
+
+Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chêne déraciné
+qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel côté tomber.
+
+--Là! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances complètes;
+et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la
+touffe que je vous ai indiquée.
+
+Les forces manquèrent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se
+voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, à la pourpre
+desquels il mêla son sang.
+
+Saint-Luc essuya tranquillement son épée et regarda cette dégradation
+de nuances qui, peu à peu, change en un masque de cadavre le visage de
+l'homme qui agonise.
+
+--Ah! vous m'avez tué, monsieur, dit Monsoreau.
+
+--J'y tâchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couché
+là, près de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fâché de ce
+que j'ai fait! Vous m'êtes sacré à présent, monsieur; vous êtes
+horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous étiez brave.
+
+Et, tout satisfait de cette oraison funèbre, Saint-Luc mit un genou en
+terre près de Monsoreau, et lui dit:
+
+--Avez-vous quelque volonté dernière à déclarer, monsieur? et, foi de
+gentilhomme, elle sera exécutée. Ordinairement, je sais cela, moi,
+quand on est blessé, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher à
+boire.
+
+Monsoreau ne répondit pas. Il s'était retourné la face contre terre,
+mordant le gazon et se débattant dans son sang.
+
+--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitié, amitié, tu
+es une divinité bien exigeante!
+
+Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tête et retomba
+avec un lugubre gémissement.
+
+--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus à lui... C'est
+bien aisé à dire: ne pensons plus à lui... Voilà que j'ai tué un
+homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps à
+la campagne.
+
+Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sa course à travers le parc et
+arriva au château.
+
+La première personne qu'il aperçut fut Diane; elle causait avec son
+amie.
+
+--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.
+
+Puis, s'approchant du groupe charmant formé par les deux femmes:
+
+--Pardon, chère dame, fit-il à Diane; mais j'aurais vraiment bien
+besoin de dire deux mots à madame de Saint-Luc.
+
+--Faites, cher hôte, faîtes, répliqua madame de Monsoreau; je vais
+retrouver mon père à la bibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de
+Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, tu viendras me
+reprendre, je serai là.
+
+--Oui, sans faute, dit Jeanne.
+
+Et Diane s'éloigna en les saluant de la main et du sourire.
+
+Les deux époux demeurèrent seuls.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous
+paraissez sinistre, cher époux.
+
+--Mais oui, mais oui, répondit Saint-Luc.
+
+--Qu'est-il donc arrivé?
+
+--Eh! mon Dieu! un accident!
+
+--A vous? dit Jeanne effrayée.
+
+--Pas précisément à moi, mais à une personne qui était près de moi.
+
+--A quelle personne donc?
+
+--A celle avec laquelle je me promenais.
+
+--A monsieur de Monsoreau?
+
+--Hélas! oui. Pauvre cher homme!
+
+--Que lui est-il donc arrivé?
+
+--Je crois qu'il est mort!....
+
+--Mort! s'écria Jeanne avec une agitation bien naturelle à concevoir,
+mort!
+
+--C'est comme cela.
+
+--Lui qui, tout à l'heure, était là, parlant, regardant!....
+
+--Eh! justement, voilà la cause de sa mort; il a trop regardé et
+surtout trop parlé.
+
+--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras
+de son mari.
+
+--Quoi?
+
+--Vous me cachez quelque chose.
+
+--Moi! absolument rien, je vous jure, pas même l'endroit où il est
+mort.
+
+--Et où est-il mort?
+
+--Là-bas, derrière le mur, à l'endroit même où notre ami Bussy avait
+l'habitude d'attacher son cheval.
+
+--C'est vous qui l'avez tué, Saint-Luc?
+
+--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'étions que nous deux,
+je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas
+difficile de deviner lequel des deux a tué l'autre.
+
+--Malheureux que vous êtes!
+
+--Ah! chère amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqué, insulté; il a tiré
+l'épée du fourreau.
+
+--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!
+
+--Bon! dit Saint-Luc, j'en étais sûr! Vous verrez qu'avant huit jours
+on dira saint Monsoreau.
+
+--Mais vous ne pouvez rester ici! s'écria Jeanne; vous ne pouvez
+habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tué.
+
+--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voilà pourquoi je suis
+accouru pour vous prier, chère amie, de faire vos apprêts de départ.
+
+--Il ne vous a pas blessé, au moins?
+
+--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voilà une question
+qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.
+
+--Alors nous partirons.
+
+--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment à
+l'autre, on peut découvrir l'accident.
+
+--Quel accident? s'écria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensée
+comme quelquefois on revient sur ses pas.
+
+--Ah! fit Saint-Luc.
+
+--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voilà madame de Monsoreau veuve.
+
+--Voilà justement ce que je me disais tout à l'heure.
+
+--Après l'avoir tué?
+
+--Non, auparavant.
+
+--Allons, tandis que je vais la prévenir....
+
+--Prenez bien des ménagements, chère amie!
+
+--Mauvaise nature! pendant que je vais la prévenir, sellez les chevaux
+vous-même, comme pour une promenade.
+
+--Excellente idée. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs,
+chère amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tête commence un peu à
+s'embarrasser.
+
+--Mais où allons-nous?
+
+--A Paris.
+
+--A Paris! Et le roi?
+
+--Le roi aura tout oublié; il s'est passé tant de choses depuis que
+nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est
+probable, ma place est à ses côtés.
+
+--C'est bien; nous partons pour Paris alors.
+
+--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.
+
+--Pour écrire à qui?
+
+--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela
+l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.
+
+--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour écrire dans
+ma chambre.
+
+Saint-Luc y monta aussitôt, et, d'une main qui, quoi qu'il en eût,
+tremblait quelque peu, il traça à la hâte les lignes suivantes:
+
+«Cher ami,
+
+«Vous apprendrez, par la voie de la Renommée, l'accident arrivé à M.
+de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une
+discussion sur les effets et les causes de la dégradation des murs et
+l'inconvénient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette
+discussion, M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicots et
+de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tué roide.
+
+«Votre ami pour la vie, «SAINT-LUC.
+
+«P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraître un peu
+invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrivé,
+nous avions tous deux l'épée à la main.
+
+«Je pars à l'instant même pour Paris, dans l'intention de faire ma
+cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas très-sûr après ce qui vient
+de se passer.»
+
+Dix minutes après, un serviteur du baron courait à Angers porter cette
+lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de
+traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane
+éplorée, et surtout fort embarrassée pour raconter au baron la triste
+histoire de cette rencontre.
+
+Elle avait détourné les yeux quand Saint-Luc avait passé.
+
+--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci à sa femme; décidément tous
+les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+OU L'ON VOIT LA REINE MÈRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE
+VILLE D'ANGERS.
+
+
+L'heure même où M. de Monsoreau tombait sous l'épée de Saint-Luc, une
+grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers,
+fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.
+
+Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des
+symphonies semblables.
+
+C'était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers,
+avec une suite assez imposante.
+
+On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla
+trouver le prince, qui se mit dans le sien.
+
+Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort
+beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber
+le murs de Jéricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.
+
+Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes
+avancées, espérant que la majesté d'un visage royal ferait plus
+d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la
+reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent
+fermées.
+
+Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses
+à ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entrée pour la reine
+mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui
+répondit qu'Angers, étant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans
+quelques formalités indispensables.
+
+Le gentilhomme revint très-mortifié vers sa maîtresse, et Catherine
+laissa échapper alors dans toute l'amertume de sa réalité, dans toute
+la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard
+selon les proportions qu'avait prises l'autorité royale:
+
+--J'attends! murmura-t-elle.
+
+Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.
+
+Enfin Bussy, qui avait employé près d'une demi-heure à sermonner le
+duc et à lui forger cent raisons d'État, toutes plus péremptoires les
+unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec
+force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à
+la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d'un pas de recteur,
+au-devant de Sa Majesté.
+
+Catherine commençait à se fatiguer, non pas d'attendre, mais de
+méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.
+
+Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un génie
+rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir
+quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa
+captivité; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui
+briserait le couvercle du vase.
+
+Catherine en était là. Elle s'était promis d'abord de gracieuser les
+gentilshommes qui s'empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite
+elle fit voeu d'accabler de sa colère celui qui se présenterait le
+premier.
+
+Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme
+un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu'il ne voit.
+
+--Qui vive? cria-t-il.
+
+Catherine s'attendait au moins à des génuflexions; son gentilhomme la
+regarda pour connaître ses volontés.
+
+--Allez, dit-elle, allez encore à la barrière; on crie: «Qui vive!»
+Répondez, monsieur, c'est une formalité....
+
+Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.
+
+--C'est madame la reine mère, dit-il, qui vient visiter la bonne ville
+d'Angers.
+
+--Fort bien, monsieur, répliqua Bussy; veuillez tourner à gauche, à
+quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.
+
+--La poterne! s'écria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour
+Sa Majesté!
+
+Bussy n'était plus là pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous
+cape, il s'était dirigé vers l'endroit où, d'après ses instructions,
+devait descendre Sa Majesté la reine mère.
+
+--Votre Majesté a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La
+poterne!
+
+--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par là, puisque c'est par
+là qu'on entre.
+
+Et l'éclair de son regard fit pâlir le maladroit qui venait de
+s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposée à sa souveraine.
+
+Le cortège tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.
+
+Bussy, à pied, l'épée nue à la main, s'avança au dehors de la petite
+porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui
+les plumes des chapeaux balayaient la terre.
+
+--Soit, Votre Majesté, la bienvenue dans Angers, dit-il.
+
+Il avait à ses côtés des tambours qui ne battirent pas, et des
+hallebardiers qui ne quittèrent pas le port d'armes.
+
+La reine descendit de litière, et, s'appuyant sur le bras d'un
+gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, après avoir
+répondu ce seul mot:
+
+--Merci, monsieur de Bussy.
+
+C'était toute la conclusion des méditations qu'on lui avait laissé le
+temps de faire.
+
+Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévint tout à coup et l'arrêta
+même par le bras.
+
+--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majesté se
+heurterait.
+
+--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la
+première fois que j'entre ainsi dans une ville.
+
+Ces paroles, prononcées avec un naturel parfait, avaient pour les
+courtisans habiles un sens, une profondeur et une portée qui firent
+réfléchir plus d'un assistant, et Bussy lui-même se tordit la
+moustache en regardant de côté.
+
+--Tu as été trop loin, lui dit Livarot à l'oreille.
+
+--Bah! laisse donc, répliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien
+d'autres.
+
+On hissa la litière de Sa Majesté par-dessus le mur avec un palan, et
+elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses
+amis remontèrent à cheval escortant des deux côtés la litière.
+
+--Mon fils! dit tout à coup Catherine; je ne vois pas mon fils
+d'Anjou!
+
+Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui étaient arrachés par une
+irrésistible colère. L'absence de François en un pareil moment était
+le comble de l'insulte.
+
+--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majesté ne
+peut douter que Son Altesse ne se fût empressée de faire elle-même les
+honneurs de _sa_ ville.
+
+Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.
+
+--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'écria-t-elle. Ah! messieurs,
+hâtons-nous... est-il bien soigné, au moins?
+
+--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise
+comme pour savoir si réellement dans cette femme il y avait une mère.
+
+--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine après une pause qu'elle
+employa utilement à passer la revue de tous les gentilshommes.
+
+--Oui, certes, madame, oui.
+
+Les lèvres de Catherine se pincèrent.
+
+--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.
+
+--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette à ces
+indispositions subites.
+
+--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?
+
+--Mon Dieu, oui, madame.
+
+On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le
+passage de la litière.
+
+Bussy courut devant par les montées, et, entrant tout essoufflé chez
+le duc:
+
+--La voici, dit-il... Gare!
+
+--Est-elle furieuse?
+
+--Exaspérée.
+
+--Elle se plaint?
+
+--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.
+
+--Qu'a dit le peuple?
+
+--Le peuple n'a pas sourcillé; il regarde cette femme avec une muette
+frayeur: s'il ne la connaît pas, il la devine.
+
+--Et elle?
+
+--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.
+
+--Diable!
+
+--C'est ce que j'ai pensé, oui, monseigneur. Diable, jouez serré!
+
+--Nous nous maintenons à la guerre, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez
+encore que cinq.
+
+--Bah! tu me crois donc bien faible?... Êtes-vous tous là? Pourquoi
+Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.
+
+--Je le crois à Méridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.
+
+--Sa Majesté la reine mère! cria l'huissier au seuil de la chambre.
+
+Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue de noir, selon sa coutume.
+
+Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec
+une agilité qu'on n'aurait pas soupçonnée en ce corps usé par l'âge,
+Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.
+
+--Elle va l'étouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!
+
+Elle fit plus, elle pleura.
+
+--Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac, chaque larme sera payée un
+muid de sang.
+
+Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy
+fit un signe, et les assistants s'éloignèrent. Lui, comme s'il était
+chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.
+
+--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens,
+mon cher monsieur de Bussy? dit tout à coup Catherine. Après mon fils,
+c'est vous qui êtes notre ami le plus cher, et maître du logis,
+n'est-ce pas? je vous demande cette grâce.
+
+Il n'y avait pas à hésiter.
+
+--Je suis pris, pensa Bussy.
+
+--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire à Votre Majesté, je
+m'en y vais.
+
+--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au
+Louvre, je vais revenir.
+
+Et il sortit, sans avoir pu adresser même un signe au duc. Catherine
+s'en défiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.
+
+Catherine chercha tout d'abord à savoir si son fils était malade ou
+feignait seulement la maladie. Ce devait être toute la base de ses
+opérations diplomatiques.
+
+Mais François, en digne fils d'une pareille mère, joua miraculeusement
+son rôle. Elle avait pleuré, il eut la fièvre.
+
+Catherine, abusée, le crût malade; elle espéra donc avoir plus
+d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle
+combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et à
+tel point, qu'il s'en étonna et en demanda la raison.
+
+--Vous avez couru un si grand danger, répliqua-t-elle, mon enfant!
+
+--En me sauvant du Louvre, ma mère?
+
+--Oh! non pas, après vous être sauvé.
+
+--Comment cela?
+
+--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse évasion....
+
+--Eh bien?....
+
+--Étaient vos plus cruels ennemis....
+
+--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.
+
+--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'éternel fléau de
+nôtre race... Je le reconnais bien.
+
+--Ah! ah! s'écria François, elle le sait.
+
+--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout
+gagné?
+
+--C'est impossible, répliqua-t-il, on vous trompe, ma mère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il n'est pour rien dans mon évasion, et qu'y fût-il pour
+quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je
+n'ai vu le roi de Navarre.
+
+--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit
+Catherine sentant que le coup n'avait pas porté.
+
+--Quoi encore, ma mère? répliqua-t-il en regardant souvent dans son
+alcôve la tapisserie qui s'agitait derrière la reine.
+
+Catherine s'approcha de François, et d'une voix qu'elle s'efforçait de
+rendre épouvantée:
+
+--La colère du roi! fit-elle, cette furieuse colère qui vous menace!
+
+--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frère
+est dans une furieuse colère, je le crois; mais je suis sauf.
+
+--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus
+audacieux.
+
+La tapisserie trembla.
+
+--J'en suis sûr, répondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne
+mère, que vous êtes venue vous-même me l'annoncer.
+
+--Comment cela? dit Catherine inquiète de ce calme.
+
+--Parce que, continua-t-il après un nouveau regard à la cloison, si
+vous n'aviez été chargée que de m'apporter ces menaces, vous ne
+fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hésité à me
+fournir un otage tel que Votre Majesté.
+
+Catherine effrayée leva la tête.
+
+--Un otage, moi! dit-elle.
+
+--Le plus saint et le plus vénérable de tous, répliqua-t-il en
+souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup
+d'oeil triomphant adressé à la boiserie.
+
+Catherine laissa tomber ses bras, comme écrasée; elle ne pouvait
+deviner que Bussy, par une porte secrète, surveillait son maître et le
+tenait en échec sous son regard, depuis le commencement de
+l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit à chaque
+hésitation.
+
+--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous
+apporte, vous avez parfaitement raison.
+
+--J'écoute, ma mère, dit François, vous savez avec quel respect; je
+crois que nous commençons à nous entendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.
+
+
+Catherine avait eu, dans cette première partie de l'entretien, un
+désavantage visible. Ce genre d'échecs était si peu prévu, et surtout
+si inaccoutumé, qu'elle se demandait si son fils était aussi décidé
+dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit événement
+changea tout à coup la face des choses.
+
+On a vu des batailles aux trois quarts perdues être gagnées par un
+changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un
+double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes
+machines.
+
+Bussy était, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret,
+aboutissant à l'alcôve de M. le duc d'Anjou, placé de façon à n'être
+vu que du prince; de sa cachette, il passait la tête par une fente de
+la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa
+cause.
+
+Sa cause, comme on le comprend, était la guerre à tout prix: il
+fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller
+ainsi le mari et visiter la femme.
+
+Cette politique, extrêmement simple, compliquait cependant au plus
+haut degré toute la politique de France; aux grands effets les petites
+causes.
+
+Voilà pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes,
+avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils
+effrayants enfin, Bussy poussait son maître à la férocité. Le duc, qui
+avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement
+on ne peut plus féroce.
+
+Catherine était donc battue sur tous les points et ne songeait plus
+qu'à faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit événement, presque
+aussi inattendu que l'entêtement de M. le duc d'Anjou, vint à sa
+rescousse.
+
+Tout à coup, au plus vif de la conversation de la mère et du fils, au
+plus fort de la résistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer
+par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la
+conversation, il porta, sans se retourner, la main à l'endroit
+sollicité, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet,
+il trouva un bras, et après le bras une épaule, et après l'épaule un
+homme.
+
+Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.
+
+L'homme était Remy.
+
+Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il
+attira doucement son maître dans la chambre voisine.
+
+--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte très-impatient, et pourquoi
+me dérange-t-on dans un pareil moment?
+
+--Une lettre, dit tout bas Remy.
+
+--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une
+conversation aussi importante que celle que je faisais avec
+monseigneur le duc d'Anjou!
+
+Remy ne parut aucunement désarçonné par cette boutade.
+
+--Il y a lettre et lettre, dit-il.
+
+--Sans doute, pensa Bussy; d'où vient cela?
+
+--De Méridor.
+
+--Oh! fit vivement Bussy, de Méridor! Merci, mon bon Remy, merci!
+
+--Je n'ai donc plus tort?
+
+--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Où est cette lettre?
+
+--Ah! voilà ce qui m'a fait juger qu'elle était de la plus haute
+importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'à vous seul.
+
+--Il a raison. Est-il là?
+
+--Oui.
+
+--Amène-le.
+
+Remy ouvrit une porte et fit signe à une espèce de palefrenier de
+venir à lui.
+
+--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.
+
+--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.
+
+Et il lui mit une demi-pistole dans la main.
+
+--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la
+lettre.
+
+--Et c'est elle qui te l'a remise!
+
+--Non, pas elle, lui.
+
+--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'écriture.
+
+--M. de Saint-Luc!
+
+--Ah! ah!
+
+Bussy avait pâli légèrement; car, à ce mot: _lui_, il avait cru qu'il
+était question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le
+privilège de faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.
+
+Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette émotion
+que tout individu doit craindre de manifester quand il reçoit une
+lettre importante, et qu'il n'est pas César Borgia, Machiavel,
+Catherine de Médicis ou le diable.
+
+Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car à peine
+eût-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta
+au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pâle qu'il
+était, il devint pourpre, resta un instant étourdi, et, sentant qu'il
+allait tomber, fut forcé de se laisser aller sur un fauteuil près de
+la fenêtre.
+
+--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait
+produit la lettre qu'il apportait.
+
+Et il le poussa par les épaules.
+
+Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et
+il avait peur qu'on ne lui reprît sa demi-pistole.
+
+Remy revint au comte, et le secouant par le bras:
+
+--Mordieu! s'écria-t-il, répondez-moi à l'instant même; ou, par saint
+Esculape, je vous saigne des quatre membres.
+
+Bussy se releva; il n'était plus rouge, il n'était plus étourdi, il
+était sombre..
+
+--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.
+
+Et il tendit la lettre à Remy. Remy lut avidement.
+
+--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de
+Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expédier
+une âme en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas à deux fois.
+
+--C'est incroyable! balbutia Bussy.
+
+--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre
+position changée du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une
+comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche
+comme Ambroise Paré.
+
+--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.
+
+--Il me semble, répondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose à faire
+pour cela, et qu'elle l'était déjà plus qu'elle n'était celle de son
+mari.
+
+--Monsoreau mort!
+
+--Mort! répéta le Baudoin, c'est écrit.
+
+--Oh! il me semble que je fais un rêve, Remy. Quoi! je ne verrai plus
+cette espèce de spectre, toujours prêt à se dresser entre moi et le
+bonheur? Remy, nous nous trompons,
+
+--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombé
+sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort!
+J'avais déjà remarqué qu'il était très-dangereux de tomber sur des
+coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les
+femmes.
+
+--Mais alors, dit Bussy, sans écouter toutes les facéties de Remy, et
+suivant seulement les détours de sa pensée, qui se tordait en tous
+sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester à
+Méridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part,
+quelque part où elle puisse oublier.
+
+--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on
+oublie assez bien à Paris.
+
+--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des
+Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons
+obscurément, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage
+pour nous ne sera que le lendemain des félicités de la veille.
+
+--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller à Paris....
+
+--Eh bien!
+
+--Il nous faut quelque chose.
+
+--Quoi?
+
+--Il nous faut la paix en Anjou.
+
+--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu
+et perdu inutilement!
+
+--Cela veut dire que vous allez monter à cheval et courir à Méridor.
+
+--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis
+invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma
+présence serait presque inconvenante.
+
+--Comment la verrai-je? me présenterai-je au château?
+
+--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-être se promènera-t-elle là
+en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperçois pas, va au
+château.
+
+--Que lui dirai-je?
+
+--Que je suis à moitié fou.
+
+Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'expérience lui avait
+appris à compter comme sur un autre lui-même, il courut reprendre sa
+place dans le corridor à l'entrée de l'alcôve derrière la tapisserie.
+
+Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que
+sa présence lui avait fait perdre.
+
+--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une
+mère ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.
+
+--Vous voyez pourtant, ma mère, répondit le duc d'Anjou, que cela
+arrive quelquefois.
+
+--Jamais quand elle le veut.
+
+--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui,
+satisfait de cette fière parole, chercha Bussy pour en être récompensé
+par un coup d'oeil approbateur.
+
+--Mais je le veux! s'écria Catherine; entendez-vous bien, François? je
+le veux.
+
+Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les
+paroles étaient impératives et la voix était presque suppliante.
+
+--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.
+
+--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront
+aisés pour arriver à ce but.
+
+--Ah! ah! fit François. Diable!
+
+--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous?
+parlez! commandez!
+
+--Oh! ma mère! dit François presque embarrassé d'une si complète
+victoire, qui ne lui laissait pas la faculté d'être un vainqueur
+rigoureux.
+
+--Écoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous
+ne cherchez pas à noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce
+n'est pas possible. Vous n'êtes ni un mauvais Français ni un mauvais
+frère.
+
+--Mon frère m'a insulté, madame, et je ne lui dois plus rien; non,
+rien comme à mon frère, rien comme à mon roi.
+
+--Mais moi, François, moi! vous n'avez pas à vous en plaindre, de moi?
+
+--Si fait, madame, car vous m'avez abandonné, vous! reprit le duc en
+pensant que Bussy était toujours là et pouvait l'entendre comme par le
+passé.
+
+--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien!
+soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-égorger
+ses enfants.
+
+Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de
+mourir.
+
+--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'écria
+François qui n'avait pas le coeur navré du tout.
+
+Catherine fondit en larmes.
+
+Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours
+des regards inquiets du côté de l'alcôve.
+
+--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prétentions au moins,
+que nous sachions à quoi nous en tenir.
+
+--Que voulez-vous vous-même? voyons, ma mère, dit François; parlez, je
+vous écoute.
+
+--Je désire que vous reveniez à Paris, cher enfant, je désire que vous
+rentriez à la cour du roi votre frère, qui vous tend les bras.
+
+--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend
+les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.
+
+--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mère,
+sur le sang de notre Seigneur Jésus-Christ (Catherine se signa), vous
+serez reçu par le roi, comme si c'était vous qui fussiez le roi, et
+lui le duc d'Anjou.
+
+Le duc regardait obstinément du côté de l'alcôve.
+
+--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous
+d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?
+
+--Eh! madame, votre fils m'en a donné, et des gardes d'honneur même,
+puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.
+
+--Voyons, ne me répondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera,
+vous les choisirez vous-même; vous aurez un capitaine, s'il le faut,
+et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.
+
+Le duc, ébranlé par cette dernière offre, à laquelle il devait penser
+que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcôve, tremblant de
+rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinçant dans
+l'ombre. Mais, ô surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux,
+et applaudissant par de nombreuses approbations de tête.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? se demandât-il; Bussy ne voulait-il
+donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors,
+dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-même, je dois donc accepter?
+
+--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des épaules et de la tête.
+
+--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir à
+Paris?
+
+--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui
+allait toujours en croissant.
+
+--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si
+difficile de revenir à Paris?
+
+--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous étions
+convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me
+conseille la paix et les embrassades.
+
+--Eh bien! demanda Catherine avec anxiété, que répondez-vous?
+
+--Ma mère, je réfléchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec
+Bussy de cette contradiction, et demain....
+
+--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagné la bataille.
+
+--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-être raison.
+
+Et tous deux se séparèrent après s'être embrassés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI
+ÉTAIT UNE PREUVE QU'IL N'ÉTAIT PAS TOUT A FAIT MORT.
+
+
+Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare.
+Remy s'avouait cela à lui-même, tout en courant sur un des meilleurs
+chevaux des écuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il
+venait, sur ce point, après M. de Monsoreau; force lui avait donc été
+d'en prendre un autre.
+
+--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin à lui-même; et, de son
+côté, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voilà pourquoi
+je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur
+pour deux.
+
+Puis il ajoutait, en respirant à pleine poitrine:
+
+--En vérité, je crois que mon coeur n'est plus assez large.
+
+Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je
+vais faire à madame Diane.
+
+Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre, des salutations, des
+révérences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des
+pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'exécuterai à
+moi tout seul.
+
+Quant à M. de Saint-Luc, s'il est encore au château, ce dont je doute,
+un vivat et des actions de grâces en latin. Il ne sera pas funèbre,
+lui, j'en suis sûr....
+
+Ah! j'approche.
+
+En effet, le cheval, après avoir pris à gauche, puis à droite, après
+avoir suivi le sentier fleuri, après avoir traversé le taillis et la
+haute futaie, était entré dans le fourré qui conduisait à la muraille.
+
+--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand
+veneur; ceux sur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus
+beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!
+
+Remy approchait de plus en plus de la muraille.
+
+Tout à coup le cheval s'arrêta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe;
+Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas à ce temps
+d'arrêt, faillit sauter par-dessus la tête de Mithridate.
+
+C'était ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et
+place de Roland.
+
+Remy, que la pratique avait fait écuyer sans peur, mit ses éperons
+dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il
+avait sans doute reçu ce nom à cause de la ressemblance que son
+caractère obstiné présentait avec celui du roi du Pont.
+
+Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle
+arrêtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de
+sang, que peu à peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se
+couronnait d'une petite mousse rose.
+
+--Tiens! s'écria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc
+aurait transpercé M. de Monsoreau?
+
+Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.
+
+A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un
+corps qui paraissait plus roide encore.
+
+Les jambes étaient allongées, le corps était adossé à la muraille.
+
+--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons,
+si la veuve le laisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c'est
+bon signe pour nous, et l'oraison funèbre se fera en pirouettes, en
+ronds de jambe et en polonaise.
+
+Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelques pas en avant dans la
+direction du corps.
+
+--C'est drôle! dit-il, le voilà mort ici, parfaitement mort, et
+cependant le sang est là-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de
+là-bas ici, ou plutôt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charité même,
+l'aura adossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête.
+Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace;
+mort roide, là, une, deux!
+
+Et Remy passa dans le vide un dégagement avec son doigt.
+
+Tout à coup, il recula stupide, et la bouche béante: les deux yeux
+qu'il avait vu ouverts s'étaient refermés, et une pâleur, plus livide
+encore que celle qui l'avait frappé d'abord, s'était étendue sur la
+face du défunt.
+
+Remy devint presque aussi pâle que M. de Monsoreau; mais, comme il
+était médecin, c'est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en
+se grattant le bout du nez:
+
+--_Credere portentis mediocre_. S'il a fermé les yeux, c'est qu'il
+n'est pas mort.
+
+Et comme, malgré son matérialisme, la position était désagréable,
+comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il
+n'était convenable, il s'assit ou plutôt il se laissa glisser au pied
+de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face à face avec le cadavre.
+
+--Je ne sais pas trop, se dit-il, où j'ai lu qu'après la mort il se
+produisait certains phénomènes d'action, qui ne décèlent qu'un
+affaissement de la matière, c'est-à-dire un commencement de
+corruption.
+
+Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie même après sa mort;
+c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermés
+tout de bon, mais encore la pâleur a augmenté, _color albus, chroma
+chlôron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Cicéron qui était
+un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il
+est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon épée d'un
+pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien
+trépassé.
+
+Et Remy se disposait à faire cette charitable épreuve; déjà même il
+portait la main à son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent
+de nouveau.
+
+Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa
+comme mû par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.
+
+Cette fois les yeux du mort restèrent écarquillés.
+
+--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous
+voilà dans une belle position.
+
+Alors une pensée se présenta naturellement à l'esprit du jeune homme.
+
+--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.
+
+Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effaré,
+qu'on eût dit qu'il pouvait lire dans l'âme de ce passant de quelle
+nature étaient ses intentions.
+
+--Fi! s'écria tout à coup Remy, fi! la hideuse pensée. Dieu m'est
+témoin que, s'il était là tout droit, sur ses jambes, brandissant sa
+rapière, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est
+maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un
+crime, ce serait une infamie.
+
+--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.
+
+--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis médecin, et,
+par conséquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui
+souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque
+le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la même
+espèce,--_genus homo._
+
+--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis
+l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de médecin.
+
+--Au secours! répéta le blessé.
+
+--Me voilà, dit Remy.
+
+--Allez me chercher un prêtre, un médecin.
+
+--Le médecin est tout trouvé, et peut-être vous dispensera-t-il du
+prêtre.
+
+--Le Haudoin! s'écria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel
+hasard?
+
+Comme on le voit, M. de Monsoreau était fidèle à son caractère; dans
+son agonie il se défiait et interrogeait.
+
+Remy comprit toute la portée de cette interrogation. Ce n'était pas un
+chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire.
+La question était donc presque naturelle.
+
+--Comment êtes-vous ici? redemanda Monsoreau, à qui les soupçons
+rendaient quelque force.
+
+--Pardieu! répondit le Haudoin, parce qu'à une lieue d'ici j'ai
+rencontré M. de Saint-Luc.
+
+--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blêmissant de douleur et de
+colère à la fois.
+
+--Alors il m'a dit: «Remy, courez dans le bois, et, à l'endroit appelé
+le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.»
+
+--Mort! répéta Monsoreau.
+
+--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour
+cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous êtes vaincu.
+
+--Et maintenant, dites-moi, vous parlez à un homme, ne craignez donc
+rien, dites-moi, suis-je blessé mortellement?
+
+--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais
+tâcher, voyons.
+
+Nous avons dit que la conscience du médecin l'avait emporté sur le
+dévouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec
+toutes les précautions d'usage, il lui enleva son manteau, son
+pourpoint et sa chemise.
+
+L'épée avait pénétré au-dessus du téton droit, entre la sixième et la
+septième côte.
+
+--Hum! fit Rémi, souffrez-vous beaucoup?
+
+--Pas de la poitrine, du dos.
+
+--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?
+
+--Au-dessous de l'omoplate.
+
+--Le fer aura rencontré un os, fit Remy: de là la douleur.
+
+Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siège
+d'une souffrance plus vive.
+
+--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontré du tout,
+et il est entré comme il est sorti. Peste! le joli coup d'épée,
+monsieur le comte; à la bonne heure, il y a plaisir à soigner les
+blessés de M. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
+
+Monsoreau s'évanouit; mais Remy ne s'inquiéta point de cette
+faiblesse.
+
+--Ah! voilà, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit être.
+Il tâta les mains et les jambes: froides aux extrémités. Il appliqua
+l'oreille à la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa
+doucement dessus: matité du son. Diable, diable, le veuvage de madame
+Diane pourrait bien n'être qu'une affaire de chronologie.
+
+En ce moment, une légère mousse rougeâtre et rutilante vint humecter
+les lèvres du blessé.
+
+Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il
+déchira une bande de la chemise du blessé, et lui comprima le bras.
+
+--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane
+n'est peut-être pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il
+coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma
+foi! on est médecin avant tout.
+
+Le sang, en effet, après avoir, pour ainsi dire, hésité un instant,
+venait de jaillir de la veine; presque en même temps qu'il se faisait
+jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.
+
+--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout était fini.
+
+--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est même possible....
+
+--Que j'en réchappe.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez,
+ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne
+en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil,
+elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrête. Ah!
+c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là!
+attendez, que j'essuie vos lèvres.
+
+Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres du comte.
+
+--D'abord, dit le blessé, j'ai craché le sang à pleine bouche.
+
+--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voilà déjà l'hémorrhagie
+arrêtée. Bon! cela va bien, ou plutôt tant pis!
+
+--Comment! tant pis?
+
+--Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je
+veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le
+bonheur de vous guérir.
+
+--Comment! vous avez peur?
+
+--Oui, je m'entends.
+
+--Vous croyez donc que j'en reviendrai?
+
+--Hélas!
+
+--Vous êtes un singulier docteur, monsieur Remy.
+
+--Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons.
+
+Remy venait d'arrêter la saignée: il se leva.
+
+--Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte.
+
+--Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est
+pas l'embarras, je devrais bien plutôt lui donner le conseil de crier.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Heureusement. Maintenant vous voilà pansé.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je vais au château chercher du renfort.
+
+--Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps?
+
+--Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement;
+tâchez de ne pas tousser, ne dérangeons pas ce précieux caillot.
+Quelle est la maison la plus voisine?
+
+--Le château de Méridor.
+
+--Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite
+ignorance.
+
+--Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou
+suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille.
+
+--Bien, j'y cours.
+
+--Merci, homme généreux! s'écria Monsoreau.
+
+--Si tu savais, en effet, à quel point je le suis, balbutia Remy, tu
+me remercierais bien davantage.
+
+Et, remontant sur son cheval, il se lança au galop dans la direction
+indiquée.
+
+Au bout de cinq minutes, il arriva au château, dont tous les
+habitants, empressés et remuants comme des fourmis dont on a forcé la
+demeure, cherchaient dans les fourrés, dans les retraits, dans les
+dépendances, sans pouvoir trouver la place où gisait le corps de leur
+maître: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donné une
+fausse adresse.
+
+Remy tomba comme un météore au milieu d'eux et les entraîna sur ses
+pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de
+Monsoreau ne put s'empêcher de le regarder avec surprise.
+
+Une pensée bien secrète, bien voilée, apparut à son esprit, et, dans
+une seconde, elle ternit l'angélique pureté de cette âme.
+
+--Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que
+Remy s'éloignait emportant civière, charpie, eau fraîche, enfin toutes
+les choses nécessaires au pansement.
+
+Esculape lui-même n'eût pas fait plus avec ses ailes de divinité.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MÉRIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU
+DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE
+MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI.
+
+
+Aussitôt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mère, le premier
+s'était empressé d'aller trouver Bussy pour connaître la cause de cet
+incroyable changement qui s'était fait en lui.
+
+Bussy, rentré chez lui, lisait pour la cinquième fois la lettre de
+Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus
+agréables.
+
+De son côté, Catherine, retirée chez elle, faisait venir ses gens, et
+commandait ses équipages pour un départ qu'elle croyait pouvoir fixer
+au lendemain ou au surlendemain au plus tard.
+
+Bussy reçut le prince avec un charmant sourire.
+
+--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine
+de passer chez moi?
+
+--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.
+
+--A moi?
+
+--Oui, à toi.
+
+--J'écoute, monseigneur.
+
+--Comment! s'écria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap
+contre les suggestions de ma mère, et de soutenir vaillamment le choc;
+je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont
+émoussés sur moi, tu viens me dire: «Ôtez votre cuirasse, monseigneur;
+ôtez-la.»
+
+--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce
+que j'ignorais dans quel but était venue madame Catherine. Mais
+maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et
+pour la plus grande fortune de Votre Altesse....
+
+--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus
+grande fortune; comment comprends-tu donc cela?
+
+--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher
+de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent
+certaines personnes, que vous songiez à devenir roi de France.
+
+Le duc regarda sournoisement Bussy.
+
+--Quelques-uns vous le conseilleront peut-être, monseigneur, dit le
+jeune homme; mais ceux-là, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels
+ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous
+en débarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se
+trompent.
+
+Le duc fit la grimace.
+
+--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos
+reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions
+de livres, des alliances à l'étranger; et puis, enfin, voulez-vous
+aller contre votre seigneur?
+
+--Monseigneur ne s'est pas gêné d'aller contre moi, dit le duc.
+
+--Ah! si vous le prenez sur ce pied-là, vous avez raison;
+déclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de
+France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si
+vous grandissez, je grandirai avec vous.
+
+--Qui te parle d'être roi de France? repartit aigrement le duc; tu
+discutes là une question que jamais je n'ai proposé à personne de
+résoudre, pas même à moi.
+
+--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion
+entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.
+
+--Nous sommes d'accord?
+
+--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de
+gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit
+signée, un subside à l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous
+le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage à rien. De cette façon,
+nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons...
+Dieu sait où!
+
+--Mais, une fois à Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois
+qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.
+
+--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de
+vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mère?
+
+--Elle m'a offert bien des choses.
+
+--Je comprends, cela vous inquiète?
+
+--Oui.
+
+--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de
+gardes, cette compagnie fût-elle commandée par Bussy.
+
+--Sans doute elle a offert cela.
+
+--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre
+capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribérac
+enseigne. Laissez-nous à nous quatre composer cette compagnie comme
+nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte à vos talons,
+si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous
+passerez, même le roi.
+
+--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.
+
+--Songez-y, monseigneur.
+
+--Oui; mais que lisais-tu là si attentivement, quand je suis arrivé?
+
+--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.
+
+--Une lettre.
+
+--Qui vous intéresse encore plus que moi; où diable avais-je donc la
+tête de ne pas vous la montrer tout de suite.
+
+--C'est donc une grande nouvelle.
+
+--Oh! mon Dieu oui, et même une triste nouvelle: M. de Monsoreau est
+mort.
+
+--Plaît-il! s'écria le duc avec un mouvement si marqué de surprise,
+que Bussy, qui avait les yeux fixés sur le prince, crut, au milieu de
+cette surprise, remarquer une joie extravagante.
+
+--Mort, monseigneur.
+
+--Mort, M. de Monsoreau?
+
+--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?
+
+--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout à coup.
+
+--C'est selon. Si l'on vous tue.
+
+--Il a donc été tué?
+
+--Il paraît que oui.
+
+--Par qui?
+
+--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.
+
+--Ah! ce cher Saint-Luc, s'écria le prince.
+
+--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher
+Saint-Luc!
+
+--Il est des amis de mon frère, dit le duc, et, du moment où nous nous
+réconcilions, les amis de mon frère sont les miens.
+
+--Ah! monseigneur, à la bonne heure, et je suis charmé de vous voir
+dans de pareilles dispositions.
+
+--Et tu es sûr....?
+
+--Dame! aussi sûr qu'on peut l'être. Voici un billet de Saint-Luc qui
+m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrédule que vous, et
+que je doutais, monseigneur, j'ai envoyé mon chirurgien Remy, pour
+constater le fait, et présenter mes compliments de condoléance au
+vieux baron.
+
+--Mort! Monsoreau mort! répéta le duc d'Anjou; mort _tout seul._
+
+--Le mot lui échappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait échappé.
+Tous deux étaient d'une effroyable naïveté.
+
+--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui
+l'a tué.
+
+--Oh! je m'entends, dit le duc.
+
+--Monseigneur l'avait-il par hasard donné à tuer par un autre? demanda
+Bussy.
+
+--Ma foi non, et toi.
+
+--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire
+faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis obligé de la
+faire moi-même.
+
+--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.
+
+--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, à ce pauvre
+comte?
+
+--Non, c'est toi qui lui en voulais.
+
+--Moi, c'était tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en
+rougissant malgré lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part
+de Votre Altesse, une affreuse humiliation.
+
+--Tu t'en souviens encore?
+
+--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont
+il était le serviteur, l'ami, l'âme damnée....
+
+--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui
+devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.
+
+--Seller lés chevaux, et pourquoi faire?
+
+--Pour aller à Méridor, je veux faire mes compliments de condoléance à
+madame Diane. D'ailleurs, cette visite était projetée depuis
+longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais
+je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi,
+mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui.
+
+--Ma foi, se dit Bussy en lui-même, à présent que le Monsoreau est
+mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu
+m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la défendrai bien tout
+seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons
+de l'occasion.
+
+Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.
+
+Un quart d'heure après, tandis que Catherine dormait ou feignait de
+dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix
+gentilshommes, montés sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers
+Méridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe
+fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.
+
+A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du château vint
+au bord du fossé demander le nom des visiteurs.
+
+--Le duc d'Anjou! cria le prince.
+
+Aussitôt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit
+accourir tous les serviteurs au pont-levis.
+
+Bientôt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les
+corridors et sur les perrons; les fenêtres des tourelles s'ouvrirent;
+on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron
+parut au seuil, tenant à la main les clefs de son château.
+
+--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regretté, dit le duc; vois
+donc, Bussy, comme tous ces gens-là ont des figures naturelles.
+
+Une femme parut sur le perron.
+
+--Ah! voilà la belle Diane, s'écria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?
+
+--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais,
+ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.
+
+Diane sortait en effet de la maison, mais immédiatement derrière Diane
+sortait une civière, sur laquelle, couché, l'oeil brillant de fièvre
+ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable à un
+sultan des Indes sur son palanquin qu'à un mort sur sa couche funèbre.
+
+--Oh! oh! Qu'est ceci? s'écria le duc, s'adressant à son compagnon,
+devenu plus blanc que le mouchoir à l'aide duquel il essayait d'abord
+de dissimuler son émotion.
+
+--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un
+violent effort, sa main en l'air.
+
+--Tout beau! fit une voix derrière lui, vous allez rompre le caillot.
+
+--C'était Remy, qui, fidèle jusqu'au bout à son rôle de médecin,
+faisait au blessé cette prudente recommandation.
+
+Les surprises ne durent pas longtemps à la cour, sur les visages du
+moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupéfaction en
+sourire.
+
+--Oh! mon cher comte, s'écria-t-il, quelle heureuse surprise!
+Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous étiez mort?
+
+--Venez, venez, monseigneur, dit le blessé, venez, que je baise la
+main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort,
+mais encore j'en réchapperai, je l'espère, pour vous servir avec plus
+d'ardeur et de fidélité que jamais.
+
+Quant à Bussy, qui n'était ni prince ni mari, ces deux positions
+sociales où la dissimulation est de première nécessité, il sentait une
+sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce
+trésor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal à voir, si près de
+son possesseur.
+
+--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son
+Altesse, recevez tous mes remercîments, car c'est presque à vous que
+je dois la vie.
+
+--Comment! à moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le
+raillait.
+
+--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est
+pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui
+levait des bras désespérés au ciel, et qui eût voulu se cacher dans
+les entrailles de la terre; c'est à lui que mes amis doivent de me
+posséder encore.
+
+Et, malgré les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il
+gardât le silence, et que lui prenait pour des recommandations
+hygiéniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse,
+l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.
+
+Le duc fronça le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression
+effrayante.
+
+Le pauvre garçon, caché derrière Monsoreau, se contenta de répliquer
+par un geste qui voulait dire:
+
+--Hélas! ce n'est point ma faute.
+
+--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouvé un
+jour mourant comme il m'a trouvé moi-même. C'est un lien d'amitié
+entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau
+aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme
+lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur.
+
+Bussy crut remarquer que l'éclair qui avait un instant brillé en
+prononçant ces paroles dans l'oeil fiévreux du comte était à l'adresse
+de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.
+
+--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main à
+Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que
+nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire à être
+un séjour de bénédictions et de joie. Quant à vous, Monsoreau,
+reposez-vous; le repos sied aux blessés.
+
+--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez
+Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera à
+Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et,
+partout où vous irez, j'irai.
+
+Pour le coup, on eût cru que le duc démêlait la véritable pensée du
+comte, car il quitta la main de Diane.
+
+Dès lors Monsoreau respira.
+
+--Approchez d'elle, dit tout bas Remy à l'oreille de Bussy.
+
+Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la
+main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.
+
+--Voilà bien du changement, monsieur le comte, dit Diane à demi-voix.
+
+--Hélas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!
+
+Il va sans dire que le baron déploya, à l'égard du prince et des
+gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale
+hospitalité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DU DÉSAGRÉMENT DES LITIÈRES TROP LARGES ET DES PORTES TROP ÉTROITES.
+
+
+Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau
+lui donnait une liberté dont il se fût bien gardé de ne point user.
+Les jaloux ont ce privilège qu'ayant rudement fait la guerre pour
+conserver leur bien ils ne sont point épargnés, quand une fois les
+braconniers ont mis le pied sur leurs terres.
+
+--Madame, disait Bussy à Diane, je suis en vérité le plus misérable
+des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseillé au prince de
+retourner à Paris et de s'accommoder avec sa mère; il a consenti, et
+voilà que vous restez en Anjou.
+
+--Oh! Louis, répondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts
+effilés la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux?
+Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe
+comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous?
+
+--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et
+voilà pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort à plaindre.
+Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je
+retourne à Paris, à cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et
+je me sens lâche.
+
+Diane regarda Bussy; tant de douleur éclatait dans ses yeux, qu'elle
+baissa la tête et qu'elle se prit à réfléchir.
+
+Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains
+jointes.
+
+--Eh bien! dit tout à coup Diane, vous irez à Paris, Louis, et moi
+aussi.
+
+--Comment! s'écria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?
+
+--Je le quitterais, répondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non,
+croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.
+
+--Blessé, malade comme il est, impossible!
+
+--Il viendra, vous dis-je.
+
+Et aussitôt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince,
+lequel répondait de fort mauvaise humeur à Monsoreau, dont Ribérac,
+Antraguet et Livarot entouraient la litière.
+
+A l'aspect de Diane, le front du comte se rasséréna; mais cet instant
+de calme ne fut pas de longue durée, il passa comme passe un rayon de
+soleil entre deux orages.
+
+Diane s'approcha du duc, et le comte fronça le sourcil.
+
+--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse
+passionnée pour les fleurs. Venez, je veux montrer à Votre Altesse les
+plus belles fleurs de tout l'Anjou.
+
+François lui offrit galamment la main.
+
+--Où conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau
+inquiet.
+
+--Dans la serre, monsieur.
+
+--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.
+
+--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne
+pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.
+
+Diane sourit à Bussy d'une façon qui promettait merveilles.
+
+--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous
+quittez l'Anjou, et je me charge du reste.
+
+--Bien! fit Bussy.
+
+Et il s'approcha du prince, tandis que la litière du Monsoreau
+tournait derrière un massif.
+
+--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrétion surtout; que le Monsoreau ne
+sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il pourrait prévenir la reine-mère de nos intentions pour
+s'en faire une amie, et que, sachant la résolution prise, madame
+Catherine pourrait bien être moins disposée à nous faire des
+largesses.
+
+--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en défies donc?
+
+--Du Monsoreau? parbleu!
+
+--Eh bien! moi aussi; je crois, en vérité, qu'il a fait exprès le
+mort.
+
+--Non, par ma foi, il a bel et bien reçu un coup d'épée à travers la
+poitrine; cet imbécile de Remy, qui l'a tiré d'affaire, l'a cru
+lui-même mort un instant; il faut, en vérité, qu'il ait l'âme
+chevillée dans le corps.
+
+On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une façon plus
+charmante que jamais.
+
+Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir après;
+mais, quand sa litière se présenta pour passer, on s'aperçut qu'il
+était impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, était
+longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses,
+et la litière de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.
+
+A la vue de cette porte trop étroite et de cette litière trop large,
+le Monsoreau poussa un rugissement.
+
+Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes désespérés
+de son mari.
+
+Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de
+laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait
+parfaitement clair, demeura près de Monsoreau en lui disant avec une
+parfaite tranquillité:
+
+--Vous vous entêtez inutilement, monsieur le comte; cette porte est
+trop étroite, et jamais vous ne passerez par là.
+
+--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette
+serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs étrangères qui
+répandent les parfums les plus vénéneux. Monseigneur!....
+
+Mais François n'écoutait pas. Malgré sa prudence accoutumée, heureux
+de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonçait dans les
+verdoyants détours.
+
+Bussy encourageait Monsoreau à patienter avec la douleur; mais, malgré
+les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne
+put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il
+semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'évanouit.
+
+Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blessé fût reconduit
+dans sa chambre.
+
+--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?
+
+--Eh! pardieu! dit Bussy, achève ce que tu as si bien commencé: reste
+près de lui, et guéris-le.
+
+Puis il annonça à Diane l'accident arrivé à son mari.
+
+Diane quitta aussitôt le duc d'Anjou et s'achemina vers le château.
+
+--Avons-nous réussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa à ses côtés.
+
+--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu
+Gertrude.
+
+Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane.
+Aussitôt que Diane fût éloignée, les recommandations du comte lui
+revinrent à l'esprit, et il sortit du bâtiment.
+
+Ribérac, Livarot et Antraguet le suivirent.
+
+Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, à qui Remy faisait
+respirer des sels.
+
+Le comte ne tarda pas à rouvrir les yeux.
+
+Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy
+avait prévu ce premier mouvement, et le comte était attaché sur son
+matelas.
+
+Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il
+aperçut Diane debout à son chevet.
+
+--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour
+vous dire que ce soir nous partons pour Paris.
+
+Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention à
+Remy que s'il n'était pas là.
+
+--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre
+blessure?
+
+--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime
+mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce
+soir nous partirons.
+
+--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.
+
+--Il me plaît ainsi; faites donc vos préparatifs, je vous prie.
+
+--Mes préparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir
+quelle cause a amené cette subite détermination?
+
+--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs à
+montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez
+larges pour que ma litière entre partout.
+
+Diane s'inclina.
+
+--Mais, madame, dit Remy.
+
+--M. le comte le veut, répondit Diane, mon devoir est d'obéir.
+
+Et Remy crut reconnaître, à un signe de la jeune femme, qu'il devait
+cesser ses observations.
+
+Il se tut tout en grommelant:
+
+--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la
+médecine.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprêtait à quitter Méridor. Il
+témoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui
+avait fait et remonta à cheval.
+
+Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc
+que sa maîtresse, retenue près du comte, ne pouvait avoir l'honneur de
+lui présenter ses hommages, et tout bas, à Bussy, que Diane partait le
+soir.
+
+On partit.
+
+Le duc avait les volontés dégénérescentes, ou plutôt les
+perfectionnements de ses caprices.
+
+Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante
+lui fut une amorce.
+
+Comme il ignorait la résolution prise par le grand veneur, tout le
+long du chemin il ne cessa de méditer sur le danger qu'il y aurait à
+obéir trop facilement aux désirs de la reine-mère.
+
+Bussy avait prévu cela, et il comptait bien sur ce désir de rester.
+
+--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai réfléchi.
+
+--Bon! monseigneur. Et à quoi? demanda le jeune homme.
+
+--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux
+raisonnements de ma mère.
+
+--Vous avez raison; elle se croit déjà bien assez profonde politique
+comme cela.
+
+--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutôt en
+traînant huit jours; en donnant quelques fêtes auxquelles nous
+appellerons la noblesse, nous montrerons à notre mère combien nous
+sommes forts.
+
+--Puissamment raisonné, monseigneur. Cependant il me semble....
+
+--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grâce à ce délai,
+j'arracherai de nouvelles conditions à ma mère; c'est moi qui te le
+dis.
+
+Bussy parut réfléchir profondément.
+
+--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tâchez qu'au
+lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le
+roi, par exemple....
+
+--Eh bien! le roi?
+
+--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est
+très-irascible, le roi.
+
+--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer
+mon frère de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera
+les huit jours dont j'ai besoin.
+
+--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.
+
+Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.
+
+--Si je changeais de résolution, n'est-ce pas? dit-il.
+
+--Eh! malgré la promesse faite à votre frère, vous en changerez si
+l'intérêt vous y pousse, n'est-ce pas?
+
+--Dame! fit le prince.
+
+--Très-bien! et alors on enverra votre ambassadeur à la Bastille.
+
+--Nous ne le préviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons
+une lettre.
+
+--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prévenez-le.
+
+--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.
+
+--Allons donc!
+
+--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?
+
+--Oui, j'en connais un.
+
+--Lequel?
+
+--Moi, monseigneur.
+
+--Toi?
+
+--Oui, moi... J'aime les négociations difficiles.
+
+--Bussy, mon cher Bussy, s'écria le duc, si tu fais cela, tu peux
+compter sur mon éternelle reconnaissance.
+
+Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont
+lui parlait Son Altesse.
+
+Le duc crut qu'il hésitait.
+
+--Et je te donnerai dix mille écus pour ton voyage, ajouta-t-il.
+
+--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus généreux: est-ce que
+l'on paye ces choses-là?
+
+--Ainsi tu pars?
+
+--Je pars.
+
+--Pour Paris?
+
+--Pour Paris.
+
+--Et quand cela?
+
+--Dame! quand vous voudrez.
+
+--Le plus tôt serait le mieux.
+
+--Oui, eh bien!
+
+--Eh bien?
+
+--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.
+
+--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc réellement?
+
+--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse,
+vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc
+convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi
+de la reine-mère quelque bonne abbaye.
+
+--J'y songe déjà, mon ami.
+
+--Alors adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Prends congé de ma mère.
+
+--J'aurai cet honneur.
+
+En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus léger qu'un écolier
+pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la récréation, fit sa
+visite à Catherine, et s'apprêta pour partir aussitôt que le signal du
+départ lui viendrait de Méridor.
+
+Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'était
+senti si faible après cette émotion éprouvée, qu'il avait jugé
+lui-même qu'il avait besoin de cette nuit de repos.
+
+Mais, vers sept heures, le même palefrenier qui avait apporté la
+lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que, malgré les larmes du
+vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour
+Paris dans une litière qu'escortaient à cheval Diane, Remy et
+Gertrude.
+
+Cette litière était portée par huit hommes qui, de lieue en lieue,
+devaient se relayer.
+
+Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sellé
+depuis la veille et prit le même chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DANS QUELLES DISPOSITIONS ÉTAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC
+REPARUT A LA COUR.
+
+
+Depuis le départ de Catherine, le roi quelle que fût sa confiance dans
+l'ambassadeur qu'il avait envoyé dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne
+songeait plus qu'à s'armer contre les tentatives de son frère.
+
+Il connaissait, par expérience, le génie de sa maison; il savait tout
+ce que peut un prétendant à la couronne, c'est-à-dire l'homme nouveau
+contre le possesseur légitime, c'est-à-dire contre l'homme ennuyeux et
+prévu.
+
+Il s'amusait, ou plutôt il s'ennuyait, comme Tibère, à dresser des
+listes de proscription, où l'on inscrivait, par ordre alphabétique,
+tous ceux qui ne se montraient pas zélés a prendre le parti du roi.
+
+Ces listes devenaient chaque jour plus longues.
+
+Et à l'_S_ et à l'_L_, c'est-à dire plutôt deux fois qu'une, le roi
+inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.
+
+Au reste, la colère du roi contre l'ancien favori était bien servie
+par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des
+courtisans et par les amères récriminations de la fuite en Anjou de
+l'époux de Jeanne de Cossé, fuite qui était une trahison depuis le
+jour où le duc, fuyant lui-même, avait dirigé sa course vers cette
+province.
+
+En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor ne devait-il pas être considéré
+comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant préparer les logements
+du prince à Angers?
+
+Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette
+émotion, Chicot, encourageant les mignons à affiler leurs dagues et
+leurs rapières, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majesté
+Très-Chrétienne, Chicot, disons-nous, était magnifique à voir.
+
+D'autant plus magnifique à voir, que, tout en ayant l'air de jouer le
+rôle de la mouche du coche, Chicot jouait en réalité un rôle beaucoup
+plus sérieux. Chicot, petit à petit, et pour ainsi dire homme par
+homme, mettait sur pied une armée pour le service de son maître.
+
+Tout à coup, une après-midi, tandis que le roi soupait avec la reine,
+dont, à chaque péril politique, il cultivait la société plus
+assidûment, et que le départ de François avait naturellement amenée
+près de lui, Chicot entra les bras étendus et les jambes écartées,
+comme les pantins que l'on écarte à l'aide d'un fil.
+
+--Ouf! dit-il.
+
+--Quoi? demanda le roi.
+
+--M. de Saint-Luc, fit Chicot.
+
+--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majesté.
+
+--Oui.
+
+--A Paris?
+
+--Oui.
+
+--Au Louvre?
+
+--Oui.
+
+Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et
+tout tremblant.
+
+Il eût été difficile de dire quel sentiment l'animait.
+
+--Pardon, dit-il à la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa
+serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'État qui ne
+regardent point les femmes.
+
+--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'État.
+
+La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre à son
+mari.
+
+--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plaît; je vais entrer dans
+mon cabinet.
+
+--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intérêt qu'elle eut
+constamment pour son ingrat époux, ne vous mettez pas en colère, je
+vous prie.
+
+--Dieu le veuille! répondit Henri sans remarquer l'air narquois avec
+lequel Chicot tortillait sa moustache.
+
+Henri s'éloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.
+
+Une fois dehors:
+
+--Que vient-il faire ici, le traître? demanda Henri d'une voix émue.
+
+--Qui sait? fit Chicot.
+
+--Il vient, j'en suis sûr, comme député des États d'Anjou. Il vient
+comme ambassadeur de mon frère; car ainsi vont les rébellions: ce sont
+des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent
+toutes sortes de bénéfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et
+qui, de provisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et
+immuables. Celui-ci a flairé la rébellion, et il s'en est fait un
+sauf-conduit pour venir m'insulter ici.
+
+--Qui sait? dit Chicot.
+
+Le roi regarda le laconique personnage.
+
+--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un
+pas inégal et qui décelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour
+me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un
+peu abusif peut-être, lui n'ayant pas commis, après tout, de crime
+qualifié, hein?
+
+--Qui sait? continua Chicot.
+
+--Ah! fit Henri, tu répètes, comme mon papegeai, toujours la même
+chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton éternel: Qui
+sait?
+
+--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes éternelles
+questions?
+
+--On répond quelque chose, au moins.
+
+--Et que veux-tu que je te réponde? Me prends-tu, par hasard, pour le
+Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour
+Manto? Eh! c'est toi-même qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes
+suppositions!
+
+--Monsieur Chicot...
+
+--Après, monsieur Henri?
+
+--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.
+
+--N'aie pas de douleur, mordieu!
+
+--Mais tout le monde me trahit!
+
+--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?
+
+Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, où, sur
+l'étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient déjà réunis
+tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutôt à la tête
+desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache
+hérissée comme un dogue qui demande le combat.
+
+Saint-Luc était là, debout, au milieu de tous ces menaçants visages,
+sentant bruire autour de lui toutes ces colères, et ne se troublant
+pas le moins du monde. Chose étrange! il avait amené sa femme, et
+l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.
+
+Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les
+insolents du même regard dont ils le regardaient.
+
+Par égard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'étaient écartés,
+malgré leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'étaient tus, malgré leur
+désir de lui adresser quelques paroles désagréables.
+
+C'était dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.
+
+Jeanne, modestement enveloppée dans sa mante de voyage, attendait, les
+yeux baissés.
+
+Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau, attendait; de son côté,
+avec une attitude qui semblait plutôt appeler que craindre la
+provocation.
+
+Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce
+que revenait faire Saint-Luc à cette cour où chacun, désireux de se
+partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.
+
+En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente était grande,
+lorsque le roi parut.
+
+Henri entra, tout agité, tout occupé de s'exciter lui-même. Cet
+essoufflement perpétuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle
+la dignité chez les princes.
+
+Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes
+qu'aurait dû prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de
+Saint-Luc, ce qu'aurait dû commencer par faire Henri III.
+
+--Ah! monsieur, vous ici? s'écria tout d'abord le roi, sans faire
+attention à ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau
+des arènes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient
+qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannières, que la
+couleur rouge.
+
+--Oui, Sire, répondit simplement et modestement Saint-Luc en
+s'inclinant avec respect.
+
+Cette réponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de
+calme et de déférence communiqua si peu à son esprit aveuglé ces
+sentiments de raison et de mansuétude que doit exciter la réunion du
+respect des autres et de la dignité de soi-même, que le roi continua
+sans intervalle:
+
+--Vraiment, votre présence au Louvre me surprend étrangement.
+
+A cette agression brutale, un silence de mort s'établit autour du roi
+et de son favori.
+
+C'était le silence qui s'établit en un champ clos autour de deux
+adversaires qui vont vider une question suprême.
+
+Saint-Luc le rompit le premier.
+
+--Sire, dit-il avec son élégance habituelle et sans paraître troublé
+le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que
+d'une chose: c'est que, dans les circonstances où elle se trouve,
+Votre Majesté ne m'ait pas attendu.
+
+--Qu'est-ce à dire, monsieur? répliqua Henri avec un orgueil tout à
+fait royal et en relevant sa tête, qui, dans les grandes
+circonstances, prenait une incomparable expression de dignité.
+
+--Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majesté court un danger.
+
+--Un danger! s'écrièrent les courtisans.
+
+--Oui, messieurs, un danger grand, réel, sérieux, un danger dans
+lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de
+tous ceux qui lui sont dévoués; et, convaincu que, dans un danger
+pareil à celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je
+viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes très-humbles
+services.
+
+--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire:
+Qui sait?
+
+Henri III ne répondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblée;
+l'assemblée était émue et offensée; mais Henri distingua bientôt dans
+le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la
+plupart des coeurs.
+
+Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont était
+incapable la majorité de l'assemblée, c'est-à-dire quelque chose de
+bien.
+
+Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout à coup.
+
+--Monsieur, répondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos
+services nous sont dus.
+
+--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais,
+Sire, répondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de
+gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la
+mienne, heureux que Votre Majesté veuille bien me compter toujours au
+nombre de ses débiteurs.
+
+Henri, désarmé par cette douceur et cette humilité persévérantes, fit
+un pas vers Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous
+dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?
+
+--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait
+le roi, qu'il n'y avait plus dans son maître ni reproche ni colère, je
+reviens purement et simplement pour revenir, et cela à franc étrier.
+Maintenant, Votre Majesté peut me faire jeter à la Bastille dans une
+heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire,
+l'Anjou est en feu; la Touraine va se révolter; la Guyenne se lève
+pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le
+midi de la France.
+
+--Et il y est bien aidé, n'est-ce pas? s'écria le roi.
+
+--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni
+conseils ni représentations n'arrêtent le duc; et M. de Bussy, tout
+ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frère sur la terreur que
+Votre Majesté lui a inspirée.
+
+--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!
+
+Et il sourit dans sa moustache.
+
+--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voilà un habile homme!
+
+Et, poussant le roi du coude:
+
+--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignée de
+main à M. de Saint-Luc.
+
+Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicot faire son compliment à
+l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui
+posant la main sur l'épaule:
+
+--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.
+
+--Ah! Sire, s'écria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouvé
+mon maître bien-aimé!
+
+--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te
+retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas
+reconnu en te voyant passer.
+
+A ces mots, une voix féminine se fit entendre.
+
+--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir déplu à Votre
+Majesté.
+
+Quoique cette voix fût douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette
+voix lui était aussi antipathique que l'était à Auguste le bruit du
+tonnerre.
+
+--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais
+oublié....
+
+Jeanne se jeta à ses genoux.
+
+--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de
+Saint-Luc.
+
+Jeanne saisit la main du roi et la porta à ses lèvres.
+
+Henri la retira vivement.
+
+--Allez, dit Chicot à la jeune femme, allez, convertissez le roi,
+ventre-de-biche! vous êtes assez jolie pour cela.
+
+Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passant son bras autour du col
+de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.
+
+--Ah çà! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?
+
+--Dites, Sire, répondit le courtisan, que la grâce est accordée!
+
+--Madame, dit Chicot à Jeanne indécise, une bonne femme ne doit pas
+quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger.
+
+Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+OU IL EST TRAITÉ DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE
+LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.
+
+
+Il est un des personnages de cette histoire, il en est même deux, des
+faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.
+
+Avec l'humilité d'un auteur de préface antique, nous nous empresserons
+d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute
+l'importance.
+
+Il s'agit d'abord d'un énorme moine, aux sourcils épais, aux lèvres
+rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes épaules, dont le col
+diminue chaque jour de tout ce que prennent de développement la
+poitrine et les joues.
+
+Il s'agit ensuite d'un fort grand âne dont les côtes s'arrondissent et
+se ballonnent avec grâce.
+
+Le moine tend chaque jour à ressembler à un muid calé par deux
+poutrelles.
+
+L'âne ressemble déjà à un berceau d'enfant soutenu par quatre
+quenouilles.
+
+L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Geneviève, où toutes les
+grâces du Seigneur viennent le visiter.
+
+L'autre habite l'écurie du même couvent, où il vit à même d'un
+râtelier toujours plein.
+
+L'un répond au nom de Gorenflot.
+
+L'autre devrait répondre au nom de Panurge.
+
+Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus
+prospère qu'aient jamais rêvé un âne et un moine. Les Génovéfains
+entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux
+divinités de troisième ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le
+paon de Junon et les colombes de Vénus, les frères servants
+engraissent Panurge en l'honneur de son maître.
+
+La cuisine de l'abbaye fume perpétuellement; le vin des clos les plus
+renommés de Bourgogne coule dans les verres les plus larges.
+Arrive-t-il un missionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour
+la propagation; arrive-t-il un légat secret du pape apportant des
+indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frère
+Gorenflot, ce double modèle de l'église prêchante et militante, qui
+manie la parole comme saint Luc et l'épée comme saint Paul; on lui
+montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-à-dire au milieu d'un
+festin. On a échancré une table pour le ventre sacré de Gorenflot, et
+l'on s'épanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur
+que Gorenflot engloutit à lui tout seul la ration des huit plus
+robustes appétits du couvent.
+
+Et quand le nouveau venu a pieusement contemplé cette merveille:
+
+--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en
+levant les yeux au ciel, le frère Gorenflot aime la table et cultive
+les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le
+sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se
+dévouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme
+celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de
+Gargantua.
+
+Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe
+sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement
+devant ses larges narines; les petites huîtres de Flandre, dont il
+engloutit un millier en se jouant, bâillent et se contournent en vain
+dans leur conque nacrée; les bouteilles aux différentes formes restent
+intactes, quoique débouchées; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas
+faim, Gorenflot rêve.
+
+Alors le bruit court que le digne Génovéfain est en extase, comme
+saint François, ou en pamoison, comme sainte Thérèse, et l'admiration
+redouble.
+
+Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus même un saint,
+c'est un demi-dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire que c'est un
+dieu complet.
+
+--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rêverie du frère Gorenflot.
+
+Et l'on s'écarte avec respect.
+
+Le prieur seul attend le moment où frère Gorenflot donne un signe
+quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec
+affabilité et l'interroge avec respect.
+
+Gorenflot lève la tête et regarde le prieur avec des yeux hébétés.
+
+Il sort d'un autre monde.
+
+--Que faisiez-vous, mon digne frère? demande le prieur.
+
+--Moi? dit Gorenflot.
+
+--Oui, vous; vous faisiez quelque chose.
+
+--Oui, mon père, je composais un sermon.
+
+--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement débité dans
+la nuit de la sainte Ligue.
+
+Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot déplore son
+infirmité.
+
+--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le même genre. Ah! quel
+malheur que je n'aie pas écrit celui-là!
+
+--Un homme comme vous a-t-il besoin d'écrire, mon cher frère? Non, il
+parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu
+est en lui, la parole de Dieu coule de ses lèvres.
+
+--Vous croyez, dit Gorenflot.
+
+--Heureux celui qui doute, répond le prieur.
+
+En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les nécessités de
+la position, et qui est engagé par ses antécédents, médite un sermon.
+Foin de Marcus Tullius, de César, de saint Grégoire, de saint
+Augustin, de saint Jérôme et de Tertullien, la régénération de
+l'éloquence sacrée va commencer à Gorenflot. _Rerum novus ordo
+nascitur._
+
+De temps en temps aussi, à la fin de son repas, ou au milieu de ses
+extases, Gorenflot se lève, et, comme si un bras invisible le
+poussait, va droit à l'écurie; arrivé là, il regarde avec amour
+Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le
+pelage plantureux où ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors
+c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente
+plus de hennir, il se roule.
+
+Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent
+d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes à Panurge:
+l'un lui offre des gâteaux, l'autre des biscuits, l'autre des
+macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton
+favorable offraient des gâteaux au miel à Cerbère.
+
+Panurge se laisse faire; il a le caractère accommodant; d'ailleurs,
+lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon à méditer, lui
+qui n'a d'autre réputation à soutenir que sa réputation d'entêtement,
+de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien à désirer, et
+qu'il est le plus heureux des ânes.
+
+Le prieur le regarde avec attendrissement.
+
+--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.
+
+Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le
+sert merveilleusement, et, à tout ce qu'on lui dit, il répond _ita_
+avec une fatuité qui ne manque jamais son effet.
+
+Encouragé par cette adhésion perpétuelle, l'abbé lui dit parfois:
+
+--Vous travaillez trop, mon cher frère, cela vous rend triste de
+coeur.
+
+Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon, comme Chicot répond
+parfois à Sa Majesté Henri III:
+
+--Qui sait?
+
+--Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur,
+désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher
+frère: _Quaedam saturationes minus succedunt._
+
+--_Ita,_ répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse
+pour son âne.
+
+--Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie
+des voyages vous reprendrait-elle?
+
+--Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.
+
+Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot.
+Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un
+immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et
+inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un
+ver le pique au coeur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec
+Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir
+pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.
+
+--Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la
+physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et
+que le séjour du couvent fatigue le révérend père.
+
+--Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une
+vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la
+borne.
+
+Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux
+omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la
+salle basse de la Corne-d'Abondance.
+
+Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain
+où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis
+que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de
+prudence.
+
+Gorenflot est si simple, qu'il n'a même pas pensé à user de sa
+position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: «Frère, il est
+défendu de sortir,» et il n'est point sorti.
+
+On ne se doutait point de cette flamme intérieure qui lui rendait
+pesante la félicité du couvent.
+
+Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui
+dit un matin:
+
+--Très-cher frère, nul ne doit combattre sa vocation; la vôtre est de
+militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le
+Seigneur vous a confiée; seulement, veillez bien sur votre précieuse
+vie, et revenez pour le grand jour.
+
+--Quel grand jour? demande Gorenflot absorbé dans sa joie.
+
+--Celui de la Fête-Dieu.
+
+--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais,
+ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrétiennement par des
+aumônes, donnez-moi quelque argent.
+
+Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit à
+Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.
+
+--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant
+passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter à
+la bourse du prieur.
+
+--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, très-cher frère? demanda Joseph
+Foulon.
+
+--Oui, certainement.
+
+--Confiez-le-moi.
+
+--Volontiers, mais à vous seul.
+
+Le prieur s'approcha de Gorenflot et prêta une oreille attentive.
+
+--Écoutez.
+
+--J'écoute.
+
+--Le fléau qui bat le grain se bat lui-même, dit Gorenflot.
+
+--Oh! magnifique! oh! sublime! s'écria le prieur.
+
+Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire
+Joseph Foulon, répétèrent d'après lui: «Magnifique! sublime!»
+
+--Et maintenant, mon père, suis-je libre, demanda Gorenflot avec
+humilité.
+
+--Oui, mon fils, s'écria le révérend abbé, allez et marchez dans la
+voie du Seigneur.
+
+Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux
+vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.
+
+C'était le jour même où Saint-Luc était arrivé de Méridor. Les
+nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en émotion.
+
+Gorenflot, après avoir suivi la rue Saint-Étienne, venait de prendre à
+droite et de dépasser les Jacobins, quand tout à coup Panurge
+tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.
+
+--Qui va là? s'écria Gorenflot effrayé.
+
+--Ami, répliqua une voix que Gorenflot crut reconnaître.
+
+Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins,
+qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de
+nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait
+sur son âne, il était quelque temps à reprendre son centre de gravité.
+
+--Que demandez-vous? dit-il.
+
+--Voudriez-vous, mon respectable frère, reprit la voix, m'indiquer le
+chemin de la Corne-d'Abondance?
+
+--Morbleu! s'écria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en
+personne.
+
+--Justement, répondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent,
+mon très-cher frère, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi
+quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais,
+maintenant que nous sommes bien seuls, me voilà. Bonjour, frocard.
+Ventre-de-biche! je te trouve maigri.
+
+--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraissé, parole
+d'honneur.
+
+--Je crois que nous nous flattons tous les deux.
+
+--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous
+paraissez bien chargé.
+
+--C'est un quartier de daim que j'ai volé à Sa Majesté, dit le Gascon;
+nous en ferons des grillades.
+
+--Cher monsieur Chicot! s'écria le moine; et sous l'autre bras?
+
+--C'est un flacon de vin de Chypre envoyé par un roi à mon roi.
+
+--Voyons, dit Gorenflot.
+
+--C'est mon vin à moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en écartant son
+manteau, et toi, frère moine?
+
+--Oh! oh! s'écria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en
+s'ébaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh!
+oh!
+
+Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit
+trembler à droite et à gauche les vitres des maisons, il chanta,
+tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:
+
+ La musique a des appas,
+ Mais on ne fait que l'entendre.
+ Les fleurs ont le parfum tendre,
+ Mais l'odeur ne nourrit pas.
+ Sans que notre main y touche,
+ Un beau ciel flatte nos yeux;
+ Mais le vin coule en la bouche,
+ Mais le vin se sent, se touche
+ Et se boit; je l'aime mieux
+ Que musique, fleurs et cieux.
+
+C'était la première fois que Gorenflot chantait depuis près d'un mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où
+Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des
+intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et
+revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à
+Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la
+même route.
+
+Non-seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de
+rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque,
+c'est celui de les dépasser.
+
+La chose arriva à Bussy.
+
+On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le
+midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit
+bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son
+départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla
+à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans
+l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un
+cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans
+avoir recours à personne.
+
+Pendant ce temps, Bussy passa.
+
+Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans
+s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une
+litière portée par des paysans.
+
+Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les
+plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane
+était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses
+étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la
+petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre
+son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les
+voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en
+arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction
+qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au
+lieu de suivre.
+
+Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route,
+et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé
+l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré.
+
+Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais
+cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne
+manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la
+vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa
+près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau
+de toile qui servait de rideau.
+
+Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de
+cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure
+hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit
+halte dans cette hôtellerie.
+
+Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit
+apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie.
+
+Une demi-heure après, vint le cortège.
+
+Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse,
+de Remy et de Gertrude;
+
+En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq
+lieues en cinq lieues.
+
+Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme
+Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière
+de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni
+retard.
+
+Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans
+l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle
+regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de
+se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les
+perdait.
+
+La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou
+que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau
+et se mit en sentinelle dans la rue.
+
+Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir,
+le coureur sortit.
+
+Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre
+entrèrent dans l'hôtellerie.
+
+--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente
+idée qu'aurait M. de Monsoreau.
+
+Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit
+était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui
+semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air,
+caressante et parfumée.
+
+La litière sortit la première.
+
+Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude.
+
+Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle
+regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la
+litière.
+
+Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux
+deux côtés de la route.
+
+--Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette
+marche, que je n'eusse pas mieux fait.
+
+Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la
+poursuite du cortège.
+
+Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de
+vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.
+
+Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui.
+
+Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans
+la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule
+de questions envenimées.
+
+Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et
+Gertrude boudait Remy.
+
+La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait
+plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était
+amoureuse de Bussy.
+
+Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant,
+quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue,
+donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent
+avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de
+la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
+
+Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à
+l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens.
+
+Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes
+forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux
+indomptables et des faucons sauvages.
+
+Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs
+chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs
+perchoirs.
+
+Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le
+jeune homme, qui fit un signe affirmatif.
+
+Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas:
+
+--C'est lui.
+
+--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?
+
+--A moi? personne, monsieur.
+
+--Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix.
+
+--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi
+de M. Remy?
+
+--Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait.
+
+--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le
+comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas
+monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop.
+
+--Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à
+madame?
+
+--Du genre de celles qui intéressent trop monsieur.
+
+--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.
+
+--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous
+serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.
+
+On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau
+devenir aussi pâle que celui d'un cadavre.
+
+Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.
+
+--Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy
+à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.
+
+Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il
+fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le
+suivait.
+
+--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne
+réponds pas de l'hémorrhagie.
+
+Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour
+était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse
+d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et
+attendit.
+
+Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à
+Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade.
+
+--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre.
+
+Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés.
+
+Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour
+s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement
+embrassés.
+
+--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te
+suis.
+
+--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces,
+si je te sais toujours ainsi près de moi!
+
+--Mais le jour, il nous verra.
+
+--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai,
+mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de
+ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me
+parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le
+jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton
+doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai
+heureuse, bien heureuse!
+
+--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir
+toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.
+
+--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy
+lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures,
+quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en
+temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te
+presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main,
+tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour.
+
+--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.
+
+--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement
+unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous
+parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée.
+
+--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane!
+Diane!
+
+Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides
+argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.
+
+Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux,
+Diane de crainte. Bussy de colère.
+
+--Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane,
+répondez!
+
+Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation.
+
+--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est
+lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux!
+
+--Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un
+mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous
+empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la
+liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu
+m'appartiens éternellement.
+
+Et le jeune homme la retenait doucement.
+
+--Et mon père? dit Diane.
+
+--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il.
+
+--Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là?
+
+Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.
+
+--Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai.
+
+--Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons
+plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu
+verras si je sais aimer.
+
+--Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy.
+
+--Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je
+saute au bas de cette infernale litière.
+
+--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se
+tuerait.
+
+--Tu le plains?
+
+--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.
+
+Et Bussy la laissa partir.
+
+En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le
+comte à moitié évanoui.
+
+--Arrêtez! murmura le comte, arrêtez!
+
+--Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer,
+qu'il se tue.
+
+Et la litière marchait toujours.
+
+--Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à
+mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le
+comte a le délire.
+
+Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière
+épandu par les torches.
+
+--Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous?
+
+--Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous?
+
+--A mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas.
+
+Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que
+Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune,
+elle eût pu le voir.
+
+On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut
+partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner
+d'Angers.
+
+De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se
+renouvelait.
+
+Remy disait tout bas:
+
+--Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé.
+
+Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il
+était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux.
+
+C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne
+l'eût voulu lui-même.
+
+Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de
+tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy.
+
+Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter
+l'amitié qu'il lui témoignait.
+
+Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte.
+
+Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme.
+
+--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA
+RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE.
+
+
+Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc
+d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait
+de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.
+
+Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure
+selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait,
+au contraire, en secouant la tête:
+
+--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!
+
+Les mignons ajoutaient:
+
+--_François, mal conseillé_, aura retenu votre mère.
+
+_François, mal conseillé;_ en effet, toute la politique de ce règne
+singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.
+
+Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon
+ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait
+été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal
+conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse,
+lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant
+d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé,
+disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement
+pénétré dans la visière du casque de son roi.
+
+On n'ose pas dire à un roi:
+
+«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme
+c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à
+vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à
+votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre
+mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»
+
+Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris
+ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là,
+un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-similé_ de
+Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi
+constitutionnel.
+
+Les mignons disaient donc à Henri III:
+
+--Sire, votre frère est mal conseillé.
+
+Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de
+conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête,
+chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.
+
+On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens
+d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens
+d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc
+d'Anjou envoyait un ambassadeur.
+
+Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la
+répandit?
+
+Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de
+vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les
+tourbillons de bruit dans les villes.
+
+Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les
+lâche comme des aigles dans l'espace.
+
+Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une
+conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les
+courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent
+livides.
+
+On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on
+jura entre autres choses:
+
+Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné,
+embastillé;
+
+Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour,
+déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les
+provinces de France comme un échantillon de la royale colère.
+
+Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de
+prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les
+murailles.
+
+Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et
+se mit à réfléchir profondément.
+
+Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour,
+dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de
+la reine mère, laquelle avait eu raison.
+
+Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il
+interrogea Chicot.
+
+--Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou
+monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous
+en envoie pas.
+
+--Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue
+avec le poing pour trouver ce beau dilemme.
+
+--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli,
+votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!
+
+--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.
+
+--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire;
+s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne,
+c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager.
+Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec
+elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de
+plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment
+votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur
+de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?
+
+--Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?
+
+--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard
+nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut
+d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous
+trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le
+très-grand et très-honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai,
+seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les
+claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.
+
+--J'aime assez ce prélude, dit Henri III.
+
+--Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.
+
+--Va!
+
+--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous
+tes amis?
+
+--Beugler!
+
+--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour
+des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en
+vérité, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes
+de ta ménagerie jouer, comme des petits garçons, au fantôme, et
+essayer de faire peur à des hommes en criant: «Hou! hou!....» Sans
+compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront
+que c'est à cause d'eux, et ils se croiront des personnages.
+
+--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes
+seuls amis.
+
+--Veux-tu que je te gagne mille écus, ô mon roi, dit Chicot.
+
+--Parle.
+
+--Gage avec moi que ces gens-là resteront fidèles à toute épreuve, et
+moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien à moi, corps et âme,
+d'ici à demain soir.
+
+L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit à son tour réfléchir Henri. Il
+ne répondit point.
+
+--Ah! dit Chicot, voilà que tu rêves aussi; voilà que tu enfonces ton
+joli poing dans ta charmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne
+croyais, mon fils, car voilà que tu flaires la vérité.
+
+--Alors que me conseilles-tu?
+
+--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitié de la sagesse du roi
+Salomon est dans ce mot-là. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne
+mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en
+gré au moins à ton frère, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à
+tes drôles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il
+est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom,
+ne le dégrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez
+avantageusement lui-même.
+
+--C'est vrai, Chicot.
+
+--Encore une nouvelle leçon que tu me dois; heureusement que nous ne
+comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours
+que je me suis vu dans la nécessité de soûler un moine, et, quand je
+fais de ces tours de force-là, j'en ai pour une semaine à être gris.
+
+--Un moine! Est-ce ce bon Génovéfain dont tu m'as parlé?
+
+--Justement. Tu lui as promis une abbaye.
+
+--Moi?
+
+--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui après ce
+qu'il a fait pour toi.
+
+--Il m'est donc toujours dévoué?
+
+--Il t'adore. A propos, mon fils....
+
+--Quoi?
+
+--C'est dans trois semaines la Fête-Dieu.
+
+--Après?
+
+--J'espère bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.
+
+--Je suis le roi très-chrétien, et c'est de mon devoir de donner à mon
+peuple l'exemple de la religion.
+
+--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands
+couvents de Paris?....
+
+--Comme d'habitude.
+
+--L'abbaye Sainte-Geneviève en est, n'est-ce pas?....
+
+--Sans doute; c'est le second où je compte me rendre.
+
+--Bon.
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela?
+
+--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je
+voulais savoir. Bonsoir, Henri.
+
+En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un
+somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.
+
+--Quel est ce bruit? dit le roi.
+
+--Allons, dit Chicot, il est écrit que je ne dormirai pas, Henri.
+
+--Eh bien?
+
+--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
+Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.
+
+En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort
+effaré.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
+
+--Sire, répondit le capitaine, c'est l'envoyé de M. le duc d'Anjou qui
+descend au Louvre.
+
+--Avec une suite? demanda le roi.
+
+--Non, tout seul.
+
+--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un
+brave.
+
+--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que démentait
+sa froide pâleur, allons, qu'on réunisse toute ma cour dans la grande
+salle et que l'on m'habille de noir; il faut être lugubrement vêtu
+quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frère!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LEQUEL N'EST AUTRE CHOSE QUE LA SUITE DU PRÉCÉDENT, ÉCOURTÉ PAR
+L'AUTEUR POUR CAUSE DE FIN D'ANNÉE.
+
+
+Le trône de Henri III s'élevait dans la grande salle.
+
+Autour de ce trône se pressait une foule frémissante et tumultueuse.
+
+Le roi vint s'y asseoir, triste et le front plissé.
+
+Tous les yeux étaient tournés vers la galerie par laquelle le
+capitaine des gardes devait introduire l'envoyé.
+
+--Sire, dit Quélus en se penchant à l'oreille du roi, savez-vous le
+nom de cet ambassadeur?
+
+--Non; mais que m'importe?
+
+--Sire, c'est M. de Bussy. L'insulte n'est-elle pas triple?
+
+--Je ne vois pas en quoi il peut y avoir insulte, dit Henri
+s'efforçant de garder son sang-froid.
+
+--Peut-être Votre Majesté ne le voit-elle pas, dit Schomberg; mais
+nous le voyons bien, nous.
+
+Henri ne répliqua rien. Il sentait fermenter la colère et la haine
+autour de son trône, et s'applaudissait intérieurement de jeter deux
+remparts de cette force entre lui et ses ennemis.
+
+Quélus, pâlissant et rougissant tour à tour, appuya les deux mains sur
+la garde de ton épée.
+
+Schomberg ôta ses gants et tira à moitié son poignard hors du
+fourreau.
+
+Maugiron prit son épée des mains d'un page et l'agrafa à sa ceinture.
+
+D'Épernon se troussa les moustaches jusqu'aux yeux et se rangea
+derrière ses compagnons.
+
+Quant à Henri, semblable au chasseur qui entend rugir ses chiens
+contre le sanglier, il laissait faire ses favoris et souriait.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+A ces paroles, un silence de mort s'établit dans la salle, et, du fond
+de ce silence, on eût dit qu'on entendait gronder sourdement la colère
+du roi.
+
+Alors un pas sec, alors un pied dont l'éperon sonnait avec orgueil sur
+la dalle, retentit dans la galerie.
+
+Bussy entra le front haut, l'oeil calme et le chapeau à la main.
+
+Aucun de ceux qui entouraient le roi n'attira le regard hautain du
+jeune homme. Il s'avança droit à Henri, salua profondément, et
+attendit qu'on l'interrogeât, fièrement posé devant le trône, mais
+avec une fierté toute personnelle, fierté de gentilhomme qui n'avait
+rien d'insultant pour la majesté royale.
+
+--Vous ici, monsieur de Bussy? je vous croyais au fond de l'Anjou.
+
+--Sire, dit Bussy, j'y étais effectivement; mais, comme vous le voyez,
+je l'ai quitté.
+
+--Et qui vous amène dans notre capitale?
+
+--Le désir de présenter mes bien humbles respects à Votre Majesté.
+
+Le roi et les mignons se regardèrent. Il était évident qu'ils
+attendaient autre chose de l'impétueux jeune homme.
+
+--Et... rien de plus? dit assez superbement le roi.
+
+--J'y ajouterai, sire, l'ordre que j'ai reçu de Son Altesse
+monseigneur le duc d'Anjou, mon maître, de joindre ses respects aux
+miens.
+
+--Et le duc ne vous a rien dit autre chose?
+
+--Il m'a dit qu'étant sur le point de revenir avec la reine mère il
+désirait que Votre Majesté sût le retour d'un de ses plus fidèles
+sujets.
+
+Le roi, presque suffoqué de surprise, ne put continuer son
+interrogatoire.
+
+Chicot profita de l'interruption pour s'approcher de l'ambassadeur.
+
+--Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.
+
+Bussy se retourna, étonné d'avoir un ami dans toute l'assemblée.
+
+--Ah! monsieur Chicot, salut, et de tout mon coeur, répliqua Bussy.
+Comment se porte M. de Saint-Luc?
+
+--Mais, fort bien. Il se promène en ce moment avec sa femme du côté
+des volières.
+
+--Et voilà tout ce que vous aviez à me dire, monsieur de Bussy?
+demanda le roi.
+
+--Oui, sire; s'il reste quelque autre nouvelle importante, monseigneur
+le duc d'Anjou aura l'honneur de vous l'annoncer lui-même.
+
+--Très-bien! dit le roi.
+
+Et, se levant tout silencieux de son trône, il descendit les deux
+degrés.
+
+L'audience était finie, les groupes se rompirent.
+
+Bussy remarqua du coin de l'oeil qu'il était entouré par les quatre
+mignons, et comme enfermé dans un cercle vivant plein de frémissement
+et de menaces.
+
+A l'extrémité de la salle, le roi causait bas avec son chancelier.
+
+Bussy fit semblant de ne rien voir et continua de s'entretenir avec
+Chicot.
+
+Alors, comme s'il fût entré dans le complot et qu'il eût résolu
+d'isoler Bussy, le roi appela.
+
+--Venez çà, Chicot, on a quelque chose à vous dire par ici.
+
+Chicot salua Bussy avec une courtoisie qui sentait son gentilhomme
+d'une lieue.
+
+Bussy lui rendit son salut avec non moins d'élégance, et demeura seul
+dans le cercle.
+
+Alors il changea de contenance et de visage. De calme qu'il avait été
+avec le roi, il était devenu poli avec Chicot; de poli il se fit
+gracieux.
+
+Voyant Quélus s'approcher de lui:
+
+--Eh! bonjour, monsieur de Quélus, lui dit-il; puis-je avoir l'honneur
+de vous demander comment va votre maison?
+
+--Mais assez mal, monsieur, répliqua Quélus.
+
+--Oh! mon Dieu, s'écria Bussy, comme s'il eût souci de cette réponse;
+et qu'est-il donc arrivé?
+
+--Il y a quelque chose qui nous gêne infiniment, répondit Quélus.
+
+--Quelque chose? fit Bussy avec étonnement; eh! n'êtes-vous pas assez
+puissants, vous et les autres, et surtout vous, monsieur de Quélus,
+pour renverser ce quelque chose?
+
+--Pardon, monsieur, dit Maugiron en écartant Schomberg qui s'avançait
+pour placer son mot dans cette conversation qui promettait d'être
+intéressante, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un que voulait
+dire M. de Quélus.
+
+--Mais, si ce quelqu'un gène M. de Quélus, dit Bussy, qu'il le pousse
+comme vous venez de faire.
+
+--C'est aussi le conseil que je lui ai donné, monsieur de Bussy, dit
+Schomberg, et je crois que Quélus est décidé à le suivre.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Schomberg, dit Bussy, je n'avais pas
+l'honneur de vous reconnaître.
+
+--Peut-être, dit Schomberg, ai-je encore du bleu sur la figure?
+
+--Non pas, vous êtes fort pâle, au contraire. Sériez-vous indisposé,
+monsieur?
+
+--Monsieur, dit Schomberg, si je suis pâle, c'est de colère.
+
+--Ah çà! mais vous êtes donc comme M. de Quélus, gêné par quelque
+chose ou par quelqu'un?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--C'est comme moi, dit Maugiron, moi aussi, j'ai quelqu'un qui me
+gêne.
+
+--Toujours spirituel, mon cher monsieur de Maugiron, dit Bussy; mais,
+en vérité, messieurs, plus je vous regarde, plus vos figures
+renversées me préoccupent.
+
+--Vous m'oubliez, monsieur, dit d'Épernon en se campant fièrement
+devant Bussy.
+
+--Pardon, monsieur d'Épernon, vous étiez derrière les autres, selon
+votre habitude, et j'ai si peu le plaisir de vous connaître, que ce
+n'était point à moi de vous parler le premier.
+
+C'était un spectacle curieux que le sourire et la désinvolture de
+Bussy, placé entre ces quatre furieux, dont les yeux parlaient avec
+une éloquence terrible. Pour ne pas comprendre où ils en voulaient
+venir, il eût fallu être aveugle ou stupide.
+
+Pour avoir l'air de ne pas comprendre, il fallait être Bussy.
+
+Il garda le silence, et le même sourire demeura imprimé sur ses
+lèvres.
+
+--Enfin! dit avec un éclat de voix et en frappant de sa botte sur la
+dalle, Quélus, qui s'impatienta le premier.
+
+--Monsieur, dit-il, remarquez-vous comme il y a de l'écho dans cette
+salle? Rien ne renvoie le son comme les murs de marbre, et les voix
+sont doublement sonores sous les voûtes de stuc; bien au contraire,
+quand on est en rase campagne, les sons se divisent, et je crois, sur
+mon honneur, que les nuées en prennent leur part. J'avance cette
+proposition d'après Aristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs?
+
+Maugiron crut avoir compris l'invitation de Bussy, et il s'approcha du
+jeune homme pour lui parler à l'oreille.
+
+Bussy l'arrêta,
+
+--Pas de confidence ici, monsieur, je vous en supplie, lui dit-il;
+vous savez combien Sa Majesté est jalouse; elle croirait que nous
+médisons.
+
+Maugiron s'éloigna, plus furieux que jamais.
+
+Schomberg prit sa place, et, d'un ton empesé:
+
+--Moi, dit-il, je suis un Allemand très-lourd, très-obtus, mais
+très-franc; je parle haut pour donner à ceux qui m'écoutent toutes
+facilités de m'entendre; mais, quand ma parole, que j'essaye de rendre
+la plus claire possible, n'est pas entendue parce que celui à qui je
+m'adresse est sourd, ou n'est pas comprise parce que celui à qui je
+m'adresse ne veut pas comprendre, alors je....
+
+--Vous?.... dit Bussy en fixant sur le jeune homme, dont la main
+agitée s'écartait du centre, un de ces regards comme les tigres seuls
+en font jaillir de leurs incommensurables prunelles, regards qui
+semblent sourdre d'un abîme et verser incessamment des torrents de
+feu; vous?
+
+Schomberg s'arrêta.
+
+Bussy haussa les épaules, pirouetta sur le talon et lui tourna le dos.
+
+Il se trouva en face de d'Épernon.
+
+D'Épernon était lancé, il ne lui était pas possible de reculer.
+
+--Voyez, messieurs, dit-il, comme M. de Bussy est devenu provincial
+dans la fugue qu'il vient de faire avec M. le duc d'Anjou; il a de la
+barbe et il n'a pas de noeud à l'épée; il a des bottes noires et un
+feutre gris.
+
+--C'est l'observation que j'étais en train de me faire à moi-même, mon
+cher monsieur d'Épernon. En vous voyant si bien mis, je me demandais
+où quelque jours d'absence peuvent conduire un homme. Me voilà forcé,
+moi, Louis de Bussy, seigneur de Clermont, de prendre modèle de goût
+sur un petit gentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous
+prie; vous êtes si près de moi, que vous m'avez marché sur le pied, et
+M. de Quélus aussi, ce que j'ai senti malgré mes bottes, ajouta-t-il
+avec un sourire charmant.
+
+En ce moment, Bussy, passant entre d'Épernon et Quélus, tendit la main
+à Saint-Luc, qui venait d'entrer.
+
+Saint-Luc trouva cette main ruisselante de sueur. Il comprit qu'il se
+passait quelque chose d'extraordinaire, et il entraîna Bussy hors du
+groupe d'abord, puis hors de la salle.
+
+Un murmure étrange circulait parmi les mignons et gagnait les autres
+groupes de courtisans.
+
+--C'est incroyable! disait Quélus, je l'ai insulté, et il n'a pas
+répondu.
+
+--Moi, dit Maugiron, je l'ai provoqué, et il na pas répondu.
+
+--Moi, dit Schomberg, ma main s'est levée à la hauteur de son visage,
+et il n'a pas répondu.
+
+--Moi, je lui ai marché sur le pied, criait d'Épernon, marché sur le
+pied, et il n'a pas répondu.
+
+Et il semblait se grandir de toute l'épaisseur du pied de Bussy.
+
+--Il est clair qu'il n'a pas voulu entendre, dit Quélus. Il y a
+quelque chose là-dessous.
+
+--Ce qu'il y a, dit Schomberg, je le sais, moi.
+
+--Et qu'y a-t-il?
+
+--Il y a qu'il sent qu'à nous quatre nous le tuerons, et qu'il ne veut
+pas qu'on le tue.
+
+En ce moment, le roi vint aux jeunes gens. Chicot lui parlait à
+l'oreille.
+
+--Eh bien! disait le roi, que disait donc M. de Bussy? Il m'a semblé
+entendre parler haut de ce côté.
+
+--Vous voulez savoir ce que disait M. de Bussy, sire? demanda
+d'Épernon.
+
+--Oui, vous savez que je suis curieux, répliqua Henri en souriant.
+
+--Ma foi, rien de bon, sire, dit Quélus; il n'est plus Parisien.
+
+--Et qu'est-il donc?
+
+--Il est campagnard; il se range.
+
+--Oh! oh! fit le roi, qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que je vais dresser un chien à lui mordre les mollets,
+dit Quélus; et encore qui sait si, à travers ses bottes, il s'en
+apercevra.
+
+--Et moi, dit Schomberg, j'ai une quintaine dans ma maison, je
+l'appellerai Bussy.
+
+--Moi, dit d'Épernon, j'irai plus droit et plus loin. Aujourd'hui je
+lui ai marché sur le pied, demain je le soufflèterai. C'est un faux
+brave, un brave d'amour-propre. Il se dit: «Je me suis assez battu
+pour l'honneur, je veux être prudent pour la vie.»
+
+--Eh quoi! messieurs, dit Henri avec une feinte colère, vous avez osé
+maltraiter chez moi, dans le Louvre, un gentilhomme qui est à mon
+frère?
+
+--Hélas! oui, dit Maugiron, répondant à la feinte colère du roi par
+une feinte humilité, et, quoique nous l'avons fort maltraité, sire, je
+vous jure qu'il n'a rien répondu.
+
+Le roi regarda Chicot en souriant, et, se penchant à son oreille:
+
+--Trouves-tu toujours qu'ils beuglent, Chicot? demanda-t-il. Je crois
+qu'ils ont rugi, hein!
+
+--Eh! dit Chicot, peut-être ont-ils miaulé. Je connais des gens à qui
+le cri du chat fait horriblement mal aux nerfs. Peut-être M. de Bussy
+est-il de ces gens-là. Voilà pourquoi il sera sorti sans répondre.
+
+--Tu crois? dit le roi.
+
+--Qui vivra verra, répondit sentencieusement Chicot.
+
+--Laisse donc, dit Henri, tel maître, tel valet.
+
+--Voulez-vous dire par ces mots, sire, que Bussy soit le valet de
+votre frère? Vous vous tromperiez fort.
+
+--Messieurs, dit Henri, je vais chez la reine, avec qui je dîne. A
+tantôt! Les Gelosi[*] viennent nous jouer une farce; je vous invite à
+les venir voir.
+
+ [*] Comédiens italiens qui donnaient leurs représentations à l'hôtel
+ de Bourgogne.
+
+L'assemblée s'inclina respectueusement, et le roi sortit par la grande
+porte.
+
+Précisément alors M. de Saint-Luc entra par la petite.
+
+Il arrêta du geste les quatre gentilshommes qui allaient sortir.
+
+--Pardon, monsieur de Quélus, dit-il en saluant, demeurez-vous
+toujours rue Saint-Honoré?
+
+--Oui, cher ami. Pourquoi cela? demanda Quélus.
+
+--J'ai deux mots à vous dire.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et vous, monsieur de Schomberg, oserais-je m'enquérir de votre
+adresse?
+
+--Moi, je demeure rue Béthisy, dit Schomberg étonné.
+
+--D'Épernon, je sais la vôtre.
+
+--Rue de Grenelle.
+
+--Vous êtes mon voisin. Et vous, Maugiron?
+
+--Moi, je suis du quartier du Louvre.
+
+--Je commencerai donc par vous, si vous le permettez; ou plutôt, non,
+par vous, Quélus....
+
+--A merveille! Je crois comprendre; vous venez de la part de M. de
+Bussy?
+
+--Je ne dis pas de quelle part je viens, messieurs. J'ai à vous
+parler, voilà tout.
+
+--A tous quatre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! mais, si vous ne voulez pas parler au Louvre, comme je le
+présume, parce que le lieu est mauvais, nous pouvons nous rendre chez
+l'un de nous. Nous pouvons tous entendre ce que vous avez à nous dire
+à chacun en particulier.
+
+--Parfaitement.
+
+--Allons chez Schomberg alors, rue Béthisy; c'est à deux pas.
+
+--Oui, allons chez moi, dit le jeune homme.
+
+--Soit, messieurs, dit Saint-Luc.
+
+Et il salua encore.
+
+--Montrez-nous le chemin, monsieur de Schomberg.
+
+--Très-volontiers.
+
+Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre en se tenant par-dessous le
+bras et en occupant toute la largeur de la rue.
+
+Derrière eux marchaient leurs laquais, armés jusqu'aux dents.
+
+On arriva ainsi rue de Béthisy, et Schomberg fit préparer le grand
+salon de l'hôtel.
+
+Saint-Luc s'arrêta dans l'antichambre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+COMMENT M. DE SAINT-LUC S'ACQUITTA DE LA COMMISSION QUI LUI AVAIT ÉTÉ
+DONNÉ PAR BUSSY.
+
+
+Laissons un moment Saint-Luc dans l'antichambre de Schomberg, et
+voyons ce qui s'était passé entre lui et Bussy.
+
+Bussy avait, comme nous l'avons vu, quitté la salle d'audience avec
+son ami, en adressant des saluts à tous ceux que l'esprit de
+courtisanerie n'absorbait pas au point de négliger un homme aussi
+redoutable que Bussy.
+
+Car, en ces temps de force brutale, où la puissance personnelle était
+tout, un homme pouvait, s'il était vigoureux et adroit, se tailler un
+petit royaume physique et moral dans le beau royaume de France.
+
+C'était ainsi que Bussy régnait à la cour du roi Henri III.
+
+Mais ce jour-là, comme nous l'avons vu, Bussy avait été assez mal reçu
+dans son royaume.
+
+Une fois hors de la salle, Saint-Luc s'arrêta, et, le regardant avec
+inquiétude:
+
+--Est-ce que vous allez vous trouver mal, mon ami? lui demanda-t-il,
+en vérité, vous pâlissez à faire croire que vous êtes sur le point de
+vous évanouir.
+
+--Non, dit Bussy; seulement j'étouffe de colère.
+
+--Bon! faites-vous donc attention aux propos de tous ces drôles?
+
+--Corbleu! s'y j'y fais attention, cher ami; vous allez en juger.
+
+--Allons, allons, Bussy, du calme.
+
+--Vous êtes charmant! du calme; si l'on vous avait dit la moitié de ce
+que je viens d'entendre, du tempérament dont je vous connais, il y
+aurait déjà eu mort d'homme.
+
+--Enfin, que désirez-vous?
+
+--Vous êtes mon ami, Saint-Luc, et vous m'avez donné une preuve
+terrible de cette amitié.
+
+--Ah! cher ami, dit Saint-Luc, qui croyait Monsoreau mort et enterré,
+la chose n'en vaut pas la peine; ne me parlez donc plus, de cela, vous
+me désobligeriez. Certainement, le coup était joli, et surtout il a
+réussi galamment; mais je n'en ai pas le mérite: c'est le roi qui me
+l'avait montré tandis qu'il me retenait prisonnier au Louvre.
+
+--Cher ami.
+
+--Laissons donc le Monsoreau où il est, et parlons de Diane. A-t-elle
+été un peu contente, la pauvre petite? Me pardonne-t-elle? A quand la
+noce? A quand le baptême?
+
+--Eh! cher ami, attendez donc que le Monsoreau soit mort.
+
+--Plaît-il? fit Saint-Luc en bondissant comme s'il eût marché sur un
+clou aigu.
+
+--Eh! cher ami, les coquelicots ne sont pas une plante si dangereuse
+que vous l'aviez cru d'abord, et il n'est point du tout mort pour être
+tombé dessus; tout au contraire, il vit, et il est plus furieux que
+jamais.
+
+--Bah! vraiment!
+
+--Oh! mon Dieu, oui! il ne respire que vengeance, et il a juré de vous
+tuer à là première occasion. C'est comme cela.
+
+--Il vit?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Et quel est donc l'âne bâté de médecin qui l'a soigné?
+
+--Le mien, cher ami.
+
+--Comment! je n'en reviens pas, reprit Saint-Luc, écrasé par cette
+révélation. Ah çà, mais je suis déshonoré alors, vertubleu! moi qui ai
+annoncé sa mort à tout le monde. Il va trouver ses héritiers en deuil.
+Oh! mais je n'en aurai pas le démenti, je le rattraperai, et, à la
+prochaine rencontre, au lieu d'un coup d'épée, je lui en donnerai
+quatre, s'il le faut.
+
+--A votre tour, calmez-vous, cher Saint-Luc, dit Bussy. En vérité,
+Monsoreau me sert mieux que vous ne pensez. Figurez-vous que c'est le
+duc qu'il soupçonne de vous avoir dépêché contre lui; c'est du duc
+qu'il est jaloux.--Moi, je suis un ange, un ami précieux, un Bayard;
+je suis son cher Bussy, enfin. C'est tout naturel, c'est cet animal de
+Remy qui l'a tiré d'affaire.
+
+--Quelle sotte idée il a eue là!
+
+--Que voulez-vous?... une idée d'honnête homme; il se figure que,
+parce qu'il est médecin, il doit guérir les gens.
+
+--Mais c'est un visionnaire que ce gaillard-là!
+
+--Bref, c'est à moi qu'il se prétend redevable de la vie; c'est à moi
+qu'il confie sa femme.
+
+--Ah! je comprends que ce procédé vous fasse attendre plus
+tranquillement sa mort; mais il n'en est pas moins vrai que j'en suis
+tout émerveillé.
+
+--Cher ami!
+
+--D'honneur! je tombe des nues.
+
+--Vous voyez qu'il ne s'agit pas pour le moment de M. de Monsoreau.
+
+--Non! jouissons de la vie pendant qu'il est encore sur le flanc.
+Mais, pour le moment de sa convalescence, je vous préviens que je me
+commande une cotte de mailles et que je fais doubler mes volets en
+fer. Vous, informez-vous donc auprès du duc d'Anjou si sa bonne mère
+ne lui aurait pas donné quelque recette de contre-poison. En
+attendant, amusons-nous, très-cher, amusons-nous!
+
+Bussy ne put s'empêcher de sourire. Il passa son bras sous celui de
+Saint-Luc.
+
+--Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vous voyez que vous ne m'avez
+rendu qu'une moitié de service.
+
+Saint-Luc le regarda d'un air étonné.
+
+--C'est vrai, dit-il; voudriez-vous donc que je l'achevasse? ce serait
+dur; mais enfin, pour vous, mon cher Bussy, je suis prêt à faire bien
+des choses, surtout s'il me regarde avec cet oeil jaune. Pouah!
+
+--Non, très-cher, non, je vous l'ai déjà dit, laissons là le
+Monsoreau, et, si vous me redevez quelque chose, rapportez ce quelque
+chose à un autre emploi.
+
+--Voyons, dites, je vous écoute.
+
+--Êtes-vous très-bien avec ces messieurs de la mignonnerie?
+
+--Ma foi, poil à poil, comme chats et chiens au soleil; tant que le
+rayon nous échauffe tous, nous ne nous disons rien; si l'un de nous
+seulement prenait la part de lumière et de chaleur des autres, oh!
+alors, je ne réponds plus de rien: griffes et dents joueraient leur
+jeu.
+
+--Eh bien! mon ami, ce que vous me dites là me charme.
+
+--Ah! tant mieux!
+
+--Admettons que le rayon soit intercepté.
+
+--Admettons, soit.
+
+--Alors montrez-moi vos belles dents blanches, allongez vos formidable
+griffes, et ouvrons la partie.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+Bussy sourit.
+
+--Vous allez, s'il vous plaît, cher ami, aborder M. de Quélus.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc.
+
+--Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas?....
+
+--Oui.
+
+--À merveille. Vous lui demanderez quel jour il lui plairait de me
+couper la gorge ou de se la faire couper par moi.
+
+--Je le lui demanderai, cher ami.
+
+--Cela ne vous fâche point?
+
+--Moi, pas le moins du monde. J'irai quand vous voudrez, tout de
+suite, si cela peut vous être agréable.
+
+--Un moment. En allant chez M. de Quélus, vous me ferez, par la même
+occasion, le plaisir de passer chez M. de Schomberg, à qui vous ferez
+la même proposition, n'est-ce pas?
+
+--Ah! ah! dit Saint-Luc, à M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y
+allez, Bussy!
+
+Bussy fit un geste qui n'admettait pas de réplique.
+
+--Soit, dit Saint-Luc, votre volonté sera faite.
+
+--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si
+aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, à qui j'ai vu le
+hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez à se joindre
+aux autres, n'est-ce pas?....
+
+--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au
+moins?
+
+--Non pas.
+
+--Comment, non pas?
+
+--De là, vous vous rendrez chez M. d'Épernon. Je ne vous arrête pas
+longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon;
+mais enfin il fera nombre.
+
+Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque côté de son corps et
+regarda Bussy.
+
+--Quatre? murmura-t-il.
+
+--C'est cela même, cher ami, dit Bussy en faisant de la tête un signe
+d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas à
+un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de
+procéder vis-à-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous
+possédez à un si suprême degré.
+
+--Oh! cher ami.
+
+--Je m'en rapporte à vous pour faire cela... galamment. Que la chose
+soit accommodée de façon seigneuriale, n'est-ce pas?
+
+--Vous serez content, mon ami.
+
+Bussy tendit en souriant la main à Saint-Luc.
+
+--À la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons
+donc rire à notre tour.
+
+--Maintenant, cher ami, les conditions.
+
+--Quelles conditions?
+
+--Les vôtres.
+
+--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.
+
+--Vos armes?
+
+--Les armes de ces messieurs.
+
+--Le jour, le lieu et l'heure?
+
+--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.
+
+--Mais enfin....
+
+--Ne parlons pas de ces misères-là; faites et faites vite, cher ami.
+Je me promène là-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y
+retrouverez, la commission faite.
+
+--Alors, vous attendez?
+
+--Oui.
+
+--Attendez donc. Dame! ce sera peut-être un peu long.
+
+--J'ai le temps.
+
+Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens
+encore réunis dans la salle d'audience, et comment il entama
+l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hôtel de
+Schomberg, où nous l'avons laissé, attendant cérémonieusement, et
+selon toutes les lois de l'étiquette en vogue à cette époque, tandis
+que les quatre favoris de Sa Majesté, se doutant de la cause de la
+visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste
+salon.
+
+Cela fait, les portes s'ouvrirent à deux battants, et un huissier vint
+saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son
+manteau avec sa rapière, sur la poignée de laquelle il appuyait sa
+main gauche, marcha, le chapeau à la main droite, jusqu'au milieu du
+seuil de la porte, où il s'arrêta avec une régularité qui eût fait
+honneur au plus habile architecte.
+
+--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.
+
+Saint-Luc entra.
+
+Schomberg, en sa qualité de maître de maison, se leva et vint
+au-devant de son hôte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau
+sur sa tête.
+
+Cette formalité donnait à la visite sa couleur et son intention.
+
+Schomberg répondit par un salut, puis, se tournant vers Quélus:
+
+--J'ai l'honneur de vous présenter, dit-il, M. Jacques de Lévis, comte
+de Quélus.
+
+Saint-Luc fit un pas vers Quélus et salua, à son tour, profondément.
+
+--Je cherchais monsieur, dit-il.
+
+Quélus salua.
+
+Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.
+
+--J'ai l'honneur de vous présenter M. Louis de Maugiron.
+
+Même salutation de la part de Saint-Luc, même réponse de Maugiron.
+
+--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.
+
+Pour d'Épernon ce fut la même cérémonie, faite avec le même flegme et
+la même lenteur.
+
+Puis, à son tour, Schomberg se nomma lui-même et reçut le même
+compliment.
+
+Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.
+
+--Monsieur le comte, dit-il à Quélus, vous avez insulté M. le comte
+Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous présente ses
+très-humbles civilités et vous appelle en combat singulier, tel jour
+et à telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec
+telles armes qu'il vous plaira jusqu'à ce que mort s'en suive...
+Acceptez-vous?
+
+--Certes, oui, répondit tranquillement Quélus, et M. le comte de Bussy
+me fait beaucoup d'honneur.
+
+--Votre jour, monsieur le comte.
+
+--Je n'ai pas de préférence; seulement j'aimerais mieux demain
+qu'après-demain, après-demain que les jours suivants.
+
+--Votre heure?
+
+--Le matin.
+
+--Vos armes?
+
+--La rapière et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux
+instruments.
+
+Saint-Luc s'inclina.
+
+--Tout ce que vous déciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de
+Bussy.
+
+Puis il s'adressa à Maugiron, qui répondit la même chose; puis
+successivement aux deux autres.
+
+--Mais, dit Schomberg, qui reçut comme maître de maison le compliment
+le dernier, nous ne songeons pas à une chose, monsieur de Saint-Luc.
+
+--A laquelle?
+
+--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses
+bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le même jour et
+la même heure, M. de Bussy pourrait être fort embarrassé.
+
+Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lèvres.
+
+--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrassé comme doit l'être tout
+gentilhomme en présence de quatre vaillants comme vous; mais il dit
+que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est déjà
+présenté aux Tournelles, près la Bastille.
+
+--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Épernon.
+
+--Tous quatre, reprit Saint-Luc.
+
+--Séparément? demanda Schomberg.
+
+--Séparément ou à la fois; le défi est tout ensemble individuel et
+collectif.
+
+Les quatre jeunes gens se regardèrent; Quélus rompit le premier le
+silence.
+
+--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colère;
+mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolément faire chacun
+notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous
+succédant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore....
+
+Quélus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensée, firent
+un signe d'assentiment.
+
+--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons
+pas à assassiner un galant homme, c'est que le hasard décidât lequel
+de nous écherra à M. de Bussy.
+
+--Mais, dit vivement d'Épernon, les trois autres?
+
+--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop
+d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croisés.
+
+--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quélus en se retournant vers
+ses compagnons.
+
+--Oui, dirent-ils d'une commune voix.
+
+--Il me serait même particulièrement agréable, dit Schomberg, que M.
+de Bussy invitât à cette fête M. de Livarot.
+
+--Si j'osais émettre une opinion, dit Maugiron, je désirerais que M.
+de Balzac d'Antraguet en fût.
+
+--Et la partie serait complète, dit Quélus, si M. de Ribérac voulait
+bien accompagner ses amis.
+
+--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos désirs à M. le comte
+de Bussy, et je crois pouvoir vous répondre d'avance qu'il est trop
+courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus,
+messieurs, qu'à vous remercier bien sincèrement de la part de M. le
+comte.
+
+Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre têtes des
+gentilshommes provoqués s'abaisser au niveau de la sienne.
+
+Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'à la porte du
+salon.
+
+Dans la dernière antichambre; il trouva les quatre laquais rassemblés.
+
+Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:
+
+--Voici pour boire à la santé de vos maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+EN QUOI M. DE SAINT-LUC ÉTAIT PLUS CIVILISÉ QUE M. DE BUSSY, DES
+LEÇONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE
+DIANE.
+
+
+Saint-Luc revint très-fier d'avoir si bien fait sa commission.
+
+Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce
+qui n'était pas naturel chez un homme aussi brave à la nouvelle d'un
+bon et brillant duel.
+
+--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voilà tout hérissé.
+
+--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous
+n'ayez pas dit: «Tout de suite.»
+
+--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable!
+laissez-leur le temps de venir. Et puis, où est la nécessité de vous
+faire si vite une litière de morts et de mourants?
+
+--C'est que je voudrais mourir le plus tôt possible.
+
+Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnement que les gens parfaitement
+organisés éprouvent tout d'abord à la moindre apparence d'un malheur
+même étranger.
+
+--Mourir! quand on a votre âge, votre maîtresse et votre nom!
+
+--Oui! j'en tuerai, je suis sûr, quatre, et je recevrai un bon coup
+qui me tranquillisera éternellement.
+
+--Des idées noires! Bussy.
+
+--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et
+qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce
+prétendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne
+jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un à
+écharper....
+
+Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclat de rire qui fit envoler
+toute une volée de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit
+jardin du Louvre.
+
+--Ah! s'écria-t-il, que voilà un homme innocent! Dire que les femmes
+aiment ce Bussy, un écolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il
+n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.
+
+--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marié!
+
+--_Nihil facilius,_ comme disait le jésuite Triquet, mon pédagogue;
+vous êtes l'ami de M. de Monsoreau?
+
+--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce
+butor m'appelle son ami.
+
+--Eh bien, soyez son ami.
+
+--Oh!... abuser de ce titre.
+
+--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre
+ami?
+
+--Mais il le dit.
+
+--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitié est de
+faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est
+ainsi que Sa Majesté définit l'amitié, et le roi est lettré.
+
+Bussy se mit à rire.
+
+--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'êtes
+pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifférent, et alors
+lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas
+content.
+
+--Au fait, dit Bussy, je le déteste.
+
+--Et lui vous craint.
+
+--Vous croyez qu'il ne m'aime pas?
+
+--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.
+
+--Est-ce toujours la logique du père Triquet?
+
+--Non, c'est la mienne.
+
+--Je vous en fais mon compliment.
+
+--Elle vous satisfait?
+
+--Non. J'aime mieux être homme d'honneur.
+
+--Et laisser madame de Monsoreau guérir moralement et physiquement son
+mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle
+s'attachera au seul homme qui lui reste....
+
+Bussy fronça le sourcil.
+
+--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle
+est de bon conseil. Après s'être fait un bouquet dans les parterres de
+la reine mère, elle sera de bonne humeur. Écoutez-la, elle parle d'or.
+
+En effet, Jeanne arrivait radieuse, éblouissante de bonheur et
+pétillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout
+ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un réveil joyeux,
+un riant augure.
+
+Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que
+ce n'est pas le plénipotentiaire Dubois qui a rapporté cette mode
+d'Angleterre avec le traité de la quadruple alliance.
+
+--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une
+tresse d'or.
+
+--Ils se meurent, dit Bussy.
+
+--Bon! ils sont blessés, et ils s'évanouissent, dit Saint-Luc; je gage
+que vous allez les faire revenir à eux, Jeanne.
+
+--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.
+
+--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas à
+sourire au comte de Monsoreau, et il a formé le dessein de se retirer.
+
+--Et de lui laisser Diane? s'écria Jeanne avec effroi.
+
+Bussy, inquiet de cette première démonstration, ajouta:
+
+--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.
+
+Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'était pas
+évangélique.
+
+--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Décidément les hommes sont
+tous des ingrats!
+
+--Bon! fît Saint-Luc, voilà la morale de ma femme.
+
+--Ingrat, moi! s'écria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour
+en le soumettant aux lâches pratiques de l'hypocrisie.
+
+--Eh! monsieur, ce n'est là qu'un méchant prétexte, dit Jeanne. Si
+vous étiez bien épris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement;
+n'être plus aimé.
+
+--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.
+
+--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices
+tels....
+
+--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne
+d'un galant homme.
+
+Bussy pâlit à cette seule idée.
+
+--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.
+
+--Madame! madame!
+
+--Vous êtes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous,
+n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer à se faire
+massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits à un
+homme en déployant une force, une volonté dont Samson et Annibal
+eussent été incapables; dompter la bête féroce de Mars pour l'atteler
+au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'héroïsme! Oh! je le
+jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle
+fait chaque jour.
+
+--Merci, répondit Saint-Luc avec un salut révérencieux, qui fit
+éclater Jeanne de rire.
+
+Bussy hésitait.
+
+--Et il réfléchit! s'écria Jeanne; il ne tombe pas à genoux, il ne
+fait pas son _mea culpa_!
+
+--Vous avez raison, répliqua Bussy, je ne suis qu'un homme,
+c'est-à-dire une créature imparfaite et inférieure à la plus vulgaire
+des femmes.
+
+--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.
+
+--Que m'ordonnez-vous?
+
+--Allez tout de suite rendre visite....
+
+--A M. de Monsoreau?
+
+--Eh! qui vous parle de cela?... à Diane.
+
+--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.
+
+--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle
+pas toujours près d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il
+était jaloux?
+
+Bussy se mit à rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce
+fut un trio d'hilarité qui attira aux fenêtres tout ce qui se
+promenait de courtisans dans les galeries.
+
+--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.
+
+Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayant recommandé à Saint-Luc de ne
+rien dire de la provocation adressée aux mignons.
+
+Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.
+
+Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de
+promettre que sa blessure serait guérie avant trois semaines.
+
+Diane posa un doigt sur ses lèvres: c'était sa manière de saluer.
+
+Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le
+duc d'Anjou avait chargé Bussy, la visite à la cour, le malaise du
+roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit
+Bussy. Diane ne fit qu'en rire.
+
+Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers
+lui, et lui dit à l'oreille:
+
+--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?
+
+--Je le crois, répliqua Bussy.
+
+--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain
+homme; je le connais, il est perfide: je vous réponds qu'il n'hésite
+jamais au bord d'une trahison.
+
+--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la
+circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette
+trahison du duc.
+
+--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous êtes mon ami, et je veux
+vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une
+position difficile, demandez-moi conseil.
+
+--Monsieur! monsieur! il faut dormir après le pansement, dit Remy;
+allons, dormez!
+
+--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec
+madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant
+cette année.
+
+--A vos ordres, répondit Bussy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES PRÉCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU.
+
+
+Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours,
+Bussy s'en était aperçu et leur rendait pleinement justice.
+
+Être un homme d'autrefois eût été grand et beau pour la postérité;
+mais c'était n'être plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de
+Plutarque, qui avait cessé d'être son auteur favori depuis que l'amour
+l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que
+du présent, se montrait désormais peu friand d'un article d'histoire
+près de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.
+
+Diane était plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle
+se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro
+reconnaît innés dans l'espèce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais
+eu l'idée de pousser jusqu'à la spéculation philosophique ses opinions
+sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_.
+
+--Aimer Bussy, c'était sa logique,--n'être qu'à Bussy, c'était sa
+morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main
+effleurée, c'était sa métaphysique.
+
+M. de Monsoreau,--il y avait déjà quinze jours que l'accident lui
+était arrivé,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en
+mieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d'eau froide,
+ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avait découvert à
+Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grande secousse: il
+apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver à Paris avec la reine
+mère et ses Angevins.
+
+Le comte avait raison de s'inquiéter: car, le lendemain de son
+arrivée, le prince, sous prétexte de venir prendre de ses nouvelles,
+se présenta dans son hôtel de la rue des Petits-Pères. Il n'y a pas
+moyen de fermer sa porte à une Altesse royale qui vous donne une
+preuve d'un si tendre intérêt: M. de Monsoreau reçut le prince, et le
+prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.
+
+Aussitôt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur
+son bras, et, malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de son
+fauteuil.
+
+Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil, autour duquel il
+venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de
+circonvallation; il avait l'air très-satisfait, et Diane devina à son
+sourire qu'il méditait quelque sournoiserie.
+
+Mais ceci rentre dans l'histoire privée de la maison de Monsoreau.
+Revenons donc à l'arrivée de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient à
+la partie épique de ce livre.
+
+Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifférent aux
+observateurs, que le jour où Monseigneur François de Valois fit sa
+rentrée au Louvre. Voici ce qu'ils remarquèrent:
+
+Beaucoup de morgue de la part du roi;
+
+Une grande tiédeur de la part de la reine mère;
+
+Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait
+dire:
+
+--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive,
+cette fâcheuse mine?
+
+Toute cette réception était assaisonnée des regards rutilants,
+flamboyants, dévorants, de MM. de Livarot, de Ribérac et d'Antraguet,
+lesquels, prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à
+leurs futurs adversaires que, s'il y avait empêchement au combat, cet
+empêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.
+
+Chicot, ce jour-là, fit plus d'allées et de venues que César la veille
+de la bataille de Pharsale.
+
+Puis tout rentra dans le calme plat.
+
+Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une
+seconde visite au blessé.
+
+Monsoreau, instruit des moindres particularités de l'entrevue du roi
+avec son frère, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour
+l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.
+
+Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il
+reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de
+son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.
+
+Après quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la
+première fois.
+
+Le même soir, Diane prévint Bussy que M. de Monsoreau méditait bien
+certainement quelque chose.
+
+Un instant après, Monsoreau et Bussy se trouvèrent seuls.
+
+--Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy, que ce prince, qui me fait si
+bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait
+assassiner par M. de Saint-Luc!
+
+--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte,
+Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-même que vous
+l'aviez provoqué, que vous aviez tiré l'épée le premier, et que vous
+avez reçu le coup en combattant.
+
+--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obéissait aux
+instigations du duc d'Anjou.
+
+--Écoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de
+Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au
+roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'épée vous venait
+d'Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas... mais de
+Saint-Luc....
+
+--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon
+cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstiné dans son opinion.
+
+Bussy eût pu lui répondre, que s'il connaissait mal l'histoire de
+France, il connaissait en échange parfaitement celle de l'Anjou, et
+surtout de la partie de l'Anjou où était enclavé Méridor.
+
+Enfin Monsoreau en vint à se lever et à descendre dans le jardin.
+
+--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous déménagerons.
+
+--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'êtes pas en bon air dans
+la rue des Petits-Pères, ou la distraction vous manque-t-elle?
+
+--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M.
+d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amène toujours avec lui une
+trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs éperons m'agace
+horriblement les nerfs.
+
+--Mais où allez-vous?
+
+--J'ai ordonné qu'on mît en état ma petite maison des Tournelles.
+
+Bussy et Diane, car Bussy était toujours là, échangèrent un regard
+amoureux de souvenir.
+
+--Comment, cette bicoque! s'écria étourdiment Remy.
+
+--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.
+
+--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connaît pas les habitations de
+M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeuré rue
+Beautreillis?
+
+Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupçon dans son
+esprit.
+
+--Oui, oui, j'irai là, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir
+que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la
+fenêtre, on voit, à trois cents pas de distance, ceux qui viennent
+vous faire visite.
+
+--De sorte? demanda Remy.
+
+--De sorte qu'on peut les éviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout
+quand on se porte bien.
+
+Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu'il ne vînt un temps où
+Monsoreau l'éviterait à son tour.
+
+Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison,
+Bussy blessé, évanoui sur son lit.
+
+Remy réfléchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.
+
+--Vous ne le pouvez pas, dit-il.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur le docteur?
+
+--Parce qu'un grand veneur de France a des réceptions à faire, des
+valets à entretenir, des équipages à soigner. Qu'il ait un palais pour
+ses chiens, cela se conçoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est
+impossible.
+
+--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.
+
+--Et puis, dit Remy, car je suis le médecin du coeur comme celui du
+corps, ce n'est pas votre séjour ici qui vous préoccupe.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--C'est celui de madame.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, faites déménager la comtesse.
+
+--M'en séparer! s'écria Monsoreau en fixant sur Diane un regard où il
+y avait, certes, plus de colère que d'amour.
+
+--Alors, séparez-vous de votre charge, donnez votre démission de grand
+veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou
+vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous
+mécontenterez le roi, et si vous le faites....
+
+--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrées,
+mais je ne quitterai pas la comtesse.
+
+Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand
+bruit de chevaux et de voix.
+
+Monsoreau frémit.
+
+--Encore le duc! murmura-t-il.
+
+--Oui, justement, dit Remy en allant à la fenêtre.
+
+Le jeune homme n'avait point achevé que, grâce au privilège qu'ont les
+princes d'entrer sans être annoncés, le duc entra dans la chambre.
+
+Monsoreau était aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de
+François avait été pour Diane.
+
+Bientôt les galanteries intarissables du duc l'éclairèrent mieux
+encore; il apportait à Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient
+trois ou quatre en leur vie ces patients et généreux artistes qui
+illustrèrent un temps où, malgré cette lenteur à les produire, les
+chefs-d'oeuvre étaient plus fréquents qu'aujourd'hui.
+
+C'était un charmant poignard au manche d'or ciselé; ce manche était un
+flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinée avec un
+merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et
+ciel, s'y confondaient dans un pêle-mêle harmonieux qui forçait le
+regard à demeurer longtemps fixé sur cette lame d'azur et d'or.
+
+--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eût quelque billet
+caché dans le manche.
+
+Le prince alla au-devant de cette crainte en le séparant en deux
+parties.
+
+--A vous qui êtes chasseur, la lame, dit-il; à la comtesse, le manche.
+Bonjour, Bussy, vous voilà donc ami intime avec le comte, maintenant?
+
+Diane rougit.
+
+Bussy, au contraire, demeura assez maître de lui-même.
+
+--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-même m'a
+chargé ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai
+obéi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.
+
+--C'est vrai, dit le duc.
+
+Puis, il alla s'asseoir près de Diane, et lui parla bas.
+
+Au bout d'un instant:
+
+--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de
+malade. Je vois que la comtesse étouffe, et je vais lui offrir le bras
+pour lui faire faire un tour de jardin.
+
+Le mari et l'amant échangèrent un regard courroucé.
+
+Diane, invitée à descendre, se leva et posa son bras sur celui du
+prince.
+
+--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau à Bussy. Et Monsoreau descendit
+derrière sa femme.
+
+--Ah! ah! dit le duc, il paraît que vous allez tout à fait bien?
+
+--Oui, monseigneur, et j'espère être bientôt en état de pouvoir
+accompagner madame de Monsoreau partout où elle ira.
+
+--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.
+
+Monsoreau lui-même sentait combien était juste la recommandation du
+prince.
+
+Il s'assit à un endroit d'où il ne pouvait le perdre de vue.
+
+--Tenez, comte, dit-il à Bussy, si vous étiez bien aimable, dès ce
+soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'à mon petit hôtel de
+la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vérité. Arrachée à Méridor
+aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dévorer à Paris.
+
+--Non pas, monsieur, dit Remy à son maître, non pas, vous ne pouvez
+accepter.
+
+--Et pourquoi cela? dit Monsoreau.
+
+--Parce que vous êtes à M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous
+pardonnerait jamais d'avoir aidé le comte à lui jouer un pareil tour.
+
+--Que m'importe? allait s'écrier l'impétueux jeune homme, lorsque un
+coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.
+
+Monsoreau réfléchissait.
+
+--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois réclamer
+un pareil service; j'irai moi-même la conduire: car, demain ou après
+demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.
+
+--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.
+
+--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit
+soupirer Bussy.
+
+En effet, le soir même, le comte conduisit sa femme à sa maison des
+Tournelles, bien connue de nos lecteurs.
+
+Remy aida le convalescent à s'y installer.
+
+Puis, comme c'était un homme d'un dévouement à toute épreuve, comme il
+comprit que, dans ce local resserré, Bussy aurait grand besoin de lui,
+il se rapprocha de Gertrude, qui commença par le battre, et finit par
+lui pardonner.
+
+Diane reprit sa chambre, située sur le devant, cette chambre au
+portail et au lit de damas blanc et or.
+
+Un corridor seulement séparait cette chambre de celle du comte de
+Monsoreau.
+
+Bussy s'arrachait des poignées de cheveux.
+
+Saint-Luc prétendait que les échelles de corde, étant arrivées à leur
+plus haute perfection, pouvaient à merveille remplacer les escaliers.
+
+Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dépit de
+M. le duc d'Anjou.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES.
+
+
+La surexcitation tient lieu, à quelques hommes, de passion réelle,
+comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage.
+
+C'était sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont
+le dépit ne pourrait se décrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane à
+Méridor, était revenu à Paris; à son retour, il était presque amoureux
+de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.
+
+Il en résultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour
+où il avait appris que le comte le trahissait, il en résultait,
+disons-nous, que sa haine s'était changée en une sorte de fureur,
+d'autant plus dangereuse, qu'ayant expérimenté déjà le caractère
+énergique du comte, il voulait se tenir prêt à frapper sans donner
+prise sur lui-même.
+
+D'un autre côté, il n'avait pas renoncé à ses espérances politiques,
+bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre
+importance l'avait grandi à ses propres yeux. A peine de retour à
+Paris, il avait donc recommencé ses ténébreuses et souterraines
+machinations. Le moment était favorable. Bon nombre de ces
+conspirateurs chancelants, qui sont dévoués au succès, rassurés par
+l'espèce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine
+venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou,
+ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du
+prince à celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et
+qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarmé.
+
+Au reste, plus d'épanchement politique du duc envers Bussy: une
+hypocrisie amicale, voilà tout. Le prince était vaguement troublé
+d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de
+cette confiance que Monsoreau, si défiant, avait néanmoins envers lui.
+Il s'effrayait aussi de cette joie qui épanouissait le visage de
+Diane, de ces fraîches couleurs qui la rendaient si désirable,
+d'adorable qu'elle était. Le prince savait que les fleurs ne se
+colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'à l'amour.
+Diane était visiblement heureuse, et pour le prince, toujours
+malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilité.
+
+Né prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, décidé à
+se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances,
+depuis que la force lui avait réussi; bien conseillé, d'ailleurs, par
+Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'être ainsi
+arrêté dans ses désirs par des obstacles aussi ridicules que le sont
+une jalousie de mari et une répugnance de femme.
+
+Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passé la nuit à
+poursuivre ces mauvais rêves qu'on fait dans un demi-sommeil fiévreux,
+il sentit qu'il était monté au ton de ses désirs, et commanda ses
+équipages pour aller voir Monsoreau.
+
+Monsoreau, comme on le sait, était parti pour sa maison des
+Tournelles.
+
+Le prince sourit à cette annonce. C'était la petite pièce de la
+comédie de Méridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de
+l'endroit où était située cette maison; on lui répondit que c'était
+sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui
+l'avait accompagné: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux
+Tournelles.
+
+L'escorte se remit en marche, et bientôt tout le quartier fut en
+rumeur par la présence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui
+composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux
+laquais et trois chevaux.
+
+Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la
+connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrêtèrent tous deux devant
+la porte, s'engagèrent dans l'allée et montèrent tous deux; seulement,
+le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.
+
+Il résulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le
+privilégié, ne vit que Monsoreau, lequel le reçut couché sur une
+chaise longue, tandis que Bussy fut reçu dans les bras de Diane, qui
+l'étreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.
+
+Monsoreau, naturellement pâle, devint livide en apercevant le prince.
+C'était sa vision terrible.
+
+--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariété, monseigneur, dans
+cette pauvre maison! en vérité, c'est trop d'honneur pour le peu que
+je suis.
+
+L'ironie était visible, car à peine le comte se donnait-il la peine de
+la déguiser.
+
+Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant
+du convalescent avec un sourire:
+
+--Partout où va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses
+nouvelles.
+
+--En vérité, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.
+
+--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?
+
+--Beaucoup mieux, monseigneur; je me lève, je vais, je viens, et, dans
+huit jours, il n'y paraîtra plus.
+
+--Est-ce votre médecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille?
+demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--N'étiez-vous pas bien rue des Petits-Pères?
+
+--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait
+trop grand bruit.
+
+Le comte prononça ces paroles avec un ton de fermeté qui n'échappa
+point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire
+attention.
+
+--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.
+
+--Le jardin me faisait tort, monseigneur, répondit Monsoreau.
+
+--Mais où vous promeniez-vous, mon cher?
+
+--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.
+
+Le prince se mordit les lèvres et se renversa sur sa chaise.
+
+--Vous savez, comte, dit-il après un moment de silence, que l'on
+demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?
+
+--Bah! et sous quel prétexte, monseigneur?
+
+--Beaucoup prétendent que vous êtes mort.
+
+--Oh! monseigneur, j'en suis sûr, répond que je ne le suis pas.
+
+--Moi, je ne réponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc
+vous êtes mort.
+
+Monsoreau se mordit les lèvres à son tour.
+
+--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui; il y a des choses que je leur préfère.
+
+--Ah! fit le prince, c'est fort désintéressé de votre part.
+
+--Je suis fait ainsi, monseigneur.
+
+--En ce cas, puisque vous êtes ainsi fait, vous ne trouveriez pas
+mauvais que le roi le sût.
+
+--Qui le lui dirait?
+
+--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui répète notre
+conversation.
+
+--Ma foi, monseigneur, si l'on répétait au roi tout ce qui se dit à
+Paris, Sa Majesté n'aurait pas assez de ses deux oreilles.
+
+--Que se dit-il donc à Paris, monsieur? dit le prince en se retournant
+vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eût piqué.
+
+Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une
+tournure un peu trop sérieuse pour un convalescent n'ayant pas encore
+toute liberté d'agir. Il calma la colère qui bouillonnait au fond de
+son âme, et, prenant un visage indifférent:
+
+--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les événements
+passent, et j'en aperçois à peine l'ombre. Si le roi est dépité de me
+voir si mal faire son service, il a tort.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute; mon accident....
+
+--Eh bien?
+
+--Vient un peu de sa faute.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donné ce coup d'épée, n'est-il pas
+des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montré la botte
+secrète à l'aide de laquelle il m'a troué la poitrine, et rien ne me
+dit même que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement
+dépêché.
+
+Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.
+
+--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.
+
+--Jusqu'à ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.
+
+Le duc tressaillit.
+
+--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?
+
+--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait
+déjà venue vous présenter ses très-humbles hommages.
+
+--Malade? Pauvre femme!
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Le chagrin de vous avoir vu souffrir?
+
+--D'abord; puis la fatigue de cette translation.
+
+--Espérons que l'indisposition sera de courte durée, mon cher comte.
+Vous avez un médecin si habile!
+
+Et il leva le siège.
+
+--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement
+soigné.
+
+--Mais c'est le médecin de Bussy que vous me nommez là.
+
+--Le comte me l'a donné en effet, monseigneur.
+
+--Vous êtes donc très-lié avec Bussy?
+
+--C'est mon meilleur, je devrais même dire c'est mon seul ami,
+répondit froidement Monsoreau.
+
+--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portière de damas.
+
+Au même instant, et comme il passait la tête sous la tapisserie, il
+crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et
+Bussy apparut tout à coup à son poste au milieu du corridor.
+
+Le soupçon grandit chez le duc.
+
+--Nous partons, dit-il à Bussy.
+
+Bussy, sans répondre, descendit aussitôt pour donner à l'escorte
+l'ordre de se préparer, mais peut-être bien aussi pour cacher sa
+rougeur au prince.
+
+Le duc, resté seul sur le palier, essaya de pénétrer dans le corridor
+où il avait vu disparaître la robe de soie.
+
+Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se
+tenait debout, pâle et appuyé au chambranle, sur le seuil de la porte.
+
+--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.
+
+--C'est vrai, balbutia le duc, merci.
+
+Et il descendit, la rage dans le coeur.
+
+Pendant toute la route, qui était longue cependant, Bussy et lui
+n'échangèrent pas une seule parole.
+
+Bussy quitta le duc à la porte de son hôtel.
+
+Lorsque le duc fut rentré et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa
+mystérieusement.
+
+--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoué par le mari.
+
+--Et peut-être aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.
+
+--Que dis-tu?
+
+--La vérité, Altesse.
+
+--Achève alors.
+
+--Écoutez, monseigneur, j'espère que vous me pardonnerez, car c'était
+pour le service de Votre Altesse.
+
+--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.
+
+--Eh bien, j'ai guetté sous un hangar après que vous fûtes monté.
+
+--Ah! ah! et qu'as-tu vu?
+
+--J'ai vu paraître une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher,
+j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille
+est exercée, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et
+tendre baiser.
+
+--Mais quel était l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?
+
+--Je ne puis reconnaître des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de
+visage, monseigneur.
+
+--Oui, mais on peut reconnaître des gants.
+
+--En effet, il m'a semblé... dit Aurilly.
+
+--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!
+
+--Mais ce n'est qu'une présomption.
+
+--N'importe, dis toujours.
+
+--Eh bien, monseigneur, il m'a semblé que c'étaient les gants de M. de
+Bussy.
+
+--Des gants de buffle brodés d'or, n'est-ce pas? s'écria le duc, aux
+yeux duquel disparut tout à coup le nuage qui voilait la vérité.
+
+--De buffle brodés d'or; oui, monseigneur, c'est cela, répéta Aurilly.
+
+--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'écria de nouveau le duc;
+aveugle que j'étais! ou plutôt, non, je n'étais pas aveugle.
+Seulement, je ne pouvais croire à tant d'audace.
+
+--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle
+bien haut.
+
+--Bussy! répéta encore une fois le duc, se rappelant mille
+circonstances qui avaient passé inaperçues, et qui, maintenant,
+repassaient grandissantes devant ses yeux.
+
+--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop
+légèrement; ne pouvait-il y avoir un homme caché dans la chambre de
+madame de Monsoreau?
+
+--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui était dans le corridor,
+l'aurait vu, cet homme.
+
+--C'est vrai, monseigneur.
+
+--Et puis, les gants, les gants.
+
+--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore
+entendu....
+
+--Quoi?
+
+--Trois mots.
+
+--Lesquels?
+
+--Les voici: A demain soir!
+
+--O mon Dieu!
+
+--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet
+exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions sûrs....
+
+--Aurilly, demain soir nous recommencerons.
+
+--Votre Altesse sait que je suis à ses ordres.
+
+--Bien. Ah! Bussy! répéta le duc entre ses dents, Bussy, traître à son
+seigneur! Bussy, cet épouvantail de tous! Bussy, l'honnête homme....
+Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!....
+
+Et le duc, souriant avec une infernale joie, congédia Aurilly pour
+réfléchir à son aise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LES GUETTEURS.
+
+
+Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc
+retint près de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne
+perdre aucune de ses démarches.
+
+Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au
+prince; de cette façon, il avait la soirée libre. C'était sa méthode,
+et il la pratiquait même sans arrière-pensée.
+
+A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son échelle
+sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.
+
+Le duc, qui ignorait que Bussy avait une échelle dans son antichambre,
+qui ne pouvait croire que l'on marchât seul ainsi dans les rues de
+Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hôtel pour
+prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprêts.
+Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait déjà fait les
+trois quarts du chemin.
+
+Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit
+aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la
+lumière aux vitres.
+
+C'était le signal convenu entre lui et Diane.
+
+Il jeta son échelle au balcon. Cette échelle, munie de six crampons
+placés en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.
+
+Au bruit, Diane éteignit sa lampe et ouvrit la fenêtre pour assurer
+l'échelle.
+
+La chose fut faite en un instant.
+
+Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les
+coins et recoins: la place lui parut déserte.
+
+Alors elle fit signe à Bussy qu'il pouvait monter.
+
+Bussy, sur ce signe, escalada les échelons deux à deux. Il y en avait
+dix: ce fut l'affaire de cinq enjambées, c'est-à-dire de cinq
+secondes.
+
+Ce moment avait été heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait
+par la fenêtre, M. de Monsoreau, après avoir écouté patiemment pendant
+plus de dix minutes à la porte de sa femme, descendait péniblement
+l'escalier, appuyé sur le bras d'un valet de confiance, lequel
+remplaçait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni
+d'appareils ni de topiques.
+
+Cette double manoeuvre, qu'on eût dite combinée par un habile
+stratégiste, s'exécuta de cette façon, que Monsoreau ouvrait la porte
+de la rue juste au moment où Bussy retirait son échelle et où Diane
+fermait sa fenêtre.
+
+Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue était
+déserte, et le comte ne vit rien.
+
+--Aurais-tu été mal renseigné? demanda Monsoreau à son domestique.
+
+--Non, monseigneur, répondit celui-ci. Je quitte l'hôtel d'Anjou, et
+le maître palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que
+monseigneur avait commandé deux chevaux pour ce soir. Maintenant,
+monseigneur, peut-être était-ce pour aller tout autre part qu'ici.
+
+--Où veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.
+
+Le comte était comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste
+de l'humanité puisse être préoccupée d'autre chose que de les
+tourmenter.
+
+Il regarda autour de lui une seconde fois.
+
+--Peut-être eussé-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane,
+murmura-t-il. Mais peut-être ont-ils des signaux pour correspondre;
+elle l'eût prévenu de ma présence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut
+encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons,
+conduis-moi à cette cachette, de laquelle tu prétends que l'on peut
+tout voir.
+
+--Venez, monseigneur, dit le valet.
+
+Monsoreau s'avança, moitié s'appuyant au bras de son domestique,
+moitié se soutenant au mur.
+
+En effet, à vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du côté de la
+Bastille, se trouvait un énorme tas de pierre provenant de maisons
+démolies et servant de fortifications aux enfants du quartier
+lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et
+des Bourguignons.
+
+Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqué une espèce de
+guérite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.
+
+Il étendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit
+dessus.
+
+Le valet se plaça aux pieds du comte.
+
+Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
+
+Le valet voulut apprêter la mèche de l'arme; mais Monsoreau l'arrêta.
+
+--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que
+celui que nous éventons, et il y a peine de la hart pour quiconque
+porte la main sur lui.
+
+Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqué dans le voisinage
+d'une bergerie, se portaient des fenêtres de Diane dans les
+profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues
+adjacentes, car il désirait surprendre et craignait d'être surpris.
+
+Diane avait prudemment fermé ses épais rideaux de tapisserie, en sorte
+qu'à leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dénonçait
+la vie, dans cette maison absolument noire.
+
+Monsoreau n'était pas embusqué depuis dix minutes, que deux chevaux
+parurent à l'embouchure de la rue Saint-Antoine.
+
+Le valet ne parla point; mais il étendit la main dans la direction des
+deux chevaux.
+
+--Oui, dit Monsoreau, je vois.
+
+Les deux cavaliers mirent pied à terre à l'angle de l'hôtel des
+Tournelles, et ils attachèrent leurs chevaux aux anneaux de fer
+disposés dans la muraille à cet effet.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il
+sera parti directement de votre hôtel; il avait dix minutes d'avance
+sur vous, il est entré.
+
+--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le
+verrons sortir.
+
+--Oui, mais quand? dit Aurilly.
+
+--Quand nous voudrons, dit le prince.
+
+--Serait-ce trop de curiosité que de vous demander comment vous
+comptez vous y prendre, monseigneur?
+
+--Rien de plus facile. Nous n'avons qu'à heurter à la porte, l'un de
+nous, c'est-à-dire toi, par exemple, sous prétexte que tu viens
+demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au
+bruit. Alors, toi entré dans la maison, lui sort par la fenêtre, et
+moi, qui serai resté dehors, je le verrai déguerpir.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je
+fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouvé mauvaise
+mine dans la journée; rien de plus simple.
+
+--C'est on ne peut plus ingénieux, monseigneur, dit Aurilly.
+
+--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau à son valet.
+
+--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons
+manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce côté.
+
+--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait
+exprès pour cacher Votre Altesse.
+
+--Oui; mais attends, peut-être y a-t-il moyen de voir à travers les
+fentes des rideaux.
+
+En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallumé ou rapproché la
+lampe, et une légère lueur filtrait du dedans au dehors.
+
+Le duc et Aurilly tournèrent et retournèrent pendant plus de dix
+minutes, afin de chercher un point d'où leurs regards pussent pénétrer
+dans l'intérieur de la chambre. Pendant ces différentes évolutions,
+Monsoreau bouillait d'impatience et arrêtait souvent sa main sur le
+canon du mousquet, moins froid que cette main.
+
+--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dévorerai-je encore cet
+affront? Non, non: tant pis, ma patience est à bout. Mordieu! ne
+pouvoir ni dormir, ni veiller, ni même souffrir tranquille, parce
+qu'un caprice honteux s'est logé dans le cerveau oisif de ce misérable
+prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de
+Monsoreau; et qu'il vienne de ce côté, je lui fais, sur mon honneur,
+sauter la cervelle. Allume la mèche, René, allume....
+
+En ce moment, justement le prince, voyant qu'il était impossible à ses
+regards de pénétrer à travers l'obstacle, en était revenu à son
+projet, et s'apprêtait à se cacher dans les décombres, tandis
+qu'Aurilly allait frapper à la porte, quand tout à coup, oubliant la
+distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement
+sa main sur le bras du duc d'Anjou.
+
+--Eh bien, monsieur, dit le prince étonné, qu'y a-t-il?
+
+--Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly.
+
+--Mais pourquoi cela?
+
+--Ne voyez-vous rien briller à gauche? Venez, monseigneur, venez.
+
+--En effet, je vois comme une étincelle au au milieu de ces pierres.
+
+--C'est la mèche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur.
+
+--Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut être embusqué là?
+
+--Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. Éloignons-nous, faisons
+un détour, et revenons d'un autre côté. Le serviteur donnera l'alarme,
+et nous verrons Bussy descendre par la fenêtre.
+
+--En effet, tu as raison, dit le duc; viens.
+
+Tous deux traversèrent la rue pour regagner la place où ils avaient
+attaché leurs chevaux.
+
+--Ils s'en vont, dit le valet.
+
+--Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus?
+
+--Mais il me semble bien, à moi, que c'est le prince et Aurilly.
+
+--Justement. Mais tout à l'heure j'en serai plus sûr encore.
+
+--Que va faire monseigneur?
+
+--Viens.
+
+Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue
+Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir
+par le boulevard de la Bastille.
+
+Monsoreau rentrait et ordonnait de préparer sa litière.
+
+Ce qu'avait prévu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy
+prit l'alarme: la lumière s'éteignit de nouveau, la fenêtre se
+rouvrit, l'échelle de corde fut fixée, et Bussy, à son grand regret,
+obligé de fuir comme Roméo, mais sans avoir, comme Roméo, vu se lever
+le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette.
+
+Au moment où il mettait pied à terre et où Diane lui renvoyait
+l'échelle, le duc et Aurilly débouchaient à l'angle de la Bastille.
+Ils virent, juste au-dessous de la fenêtre de la belle Diane, une
+ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut
+presque aussitôt au coin de la rue Saint-Paul.
+
+--Monsieur, disait le valet, nous allons réveiller toute la maison.
+
+--Qu'importe? répondait Monsoreau furieux; je suis le maître ici, ce
+me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y
+faire M. le duc d'Anjou.
+
+La litière était prête. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui
+logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient
+l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrivés et
+eurent pris place aux deux portières, la machine partit au trot de
+deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut à la porte
+de l'hôtel d'Anjou.
+
+Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que
+leurs chevaux n'étaient pas encore débridés.
+
+Monsoreau, qui avait ses entrées libres chez le prince, parut sur le
+seuil juste au moment où celui-ci, après avoir jeté son feutre sur un
+fauteuil, tendait ses bottes à un valet de chambre.
+
+Cependant un valet, qui l'avait précédé de quelques pas, annonça M. le
+grand veneur.
+
+La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'eût pas plus
+étonné celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre.
+
+--Monsieur de Monsoreau! s'écria-t-il avec une inquiétude qui perçait
+à la fois et dans sa pâleur et dans l'émotion de sa voix.
+
+--Oui, monseigneur, moi-même, dit le comte en comprimant ou plutôt en
+essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses artères.
+
+L'effort qu'il faisait sur lui-même fut si violent, que M. de
+Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un
+siège placé à l'entrée de la chambre.
+
+--Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment
+même, vous êtes si pâle, que vous semblez près de vous évanouir.
+
+--Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop
+importantes à confier à Votre Altesse. Peut-être m'évanouirai-je
+après, c'est possible.
+
+--Voyons, parlez, mon cher comte, dit François tout bouleversé.
+
+--Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau.
+
+Le duc congédia tout le monde, même Aurilly.
+
+Les deux hommes se trouvèrent seuls.
+
+--Votre Altesse rentre? dit Monsoreau.
+
+--Comme vous voyez, comte.
+
+--C'est bien imprudent à Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les
+rues.
+
+--Qui vous dit que j'ai été par les rues?
+
+--Dame! cette poussière qui couvre vos habits, monseigneur....
+
+--Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y
+avait pas à se méprendre, faites-vous donc encore un autre métier que
+celui de grand veneur?
+
+--Le métier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mêle
+aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres.
+
+--Et que vous rapporte ce métier, monsieur?
+
+--De savoir ce qui se passe.
+
+--C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour
+être à portée d'appeler.
+
+--Très-curieux, dit Monsoreau.
+
+--Alors, contez-moi ce ce que vous avez à me dire.
+
+--Je suis venu pour cela.
+
+--Vous permettez que je m'assoie?
+
+--Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidèle ami comme moi,
+qui ne vient à cette heure et dans l'état où il est que pour vous
+rendre un signalé service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est,
+sur mon honneur, que je ne puis rester debout.
+
+--Un service? reprit le duc, un service?
+
+--Oui.
+
+--Parlez donc.
+
+--Monseigneur, je viens à Votre Altesse de la part d'un puissant
+prince.
+
+--Du roi?
+
+--Non, de monseigneur le duc de Guise.
+
+--Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose.
+Approchez-vous et parlez bas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+COMMENT M. LE DUC D'ANJOU SIGNA, ET COMMENT, APRÈS AVOIR SIGNÉ, IL
+PARLA.
+
+
+Il se fit un instant de silence entre le duc d'Anjou et Monsoreau.
+Puis, rompant le premier ce silence:
+
+--Eh bien, monsieur le comte, demanda le duc, qu'avez-vous à me dire
+de la part de MM. de Guise?
+
+--Beaucoup de choses, monseigneur.
+
+--Ils vous ont donc écrit?
+
+--Oh! non pas; MM. de Guise n'écrivent plus depuis l'étrange
+disparition de maître Nicolas David.
+
+--Alors, vous avez donc été à l'armée?
+
+--Non, monseigneur; ce sont eux qui sont venus à Pans.
+
+--MM. de Guise sont à Paris! s'écria le duc.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et je ne les ai pas vus!
+
+--Ils sont trop prudents pour s'exposer, et pour exposer en même temps
+Votre Altesse.
+
+--Et je ne suis pas prévenu?
+
+--Si fait, monseigneur, puisque je vous préviens.
+
+--Mais que viennent-ils faire?
+
+--Mais ils viennent, monseigneur, au rendez-vous que vous leur avez
+donné.
+
+--Moi! je leur ai donné rendez-vous?
+
+--Sans doute, le même jour où Votre Altesse a été arrêtée, elle avait
+reçu une lettre de MM. de Guise, et elle leur avait fait répondre
+verbalement par moi-même, qu'ils n'avaient qu'à se trouver à Paris du
+31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai; si vous avez oublié MM. de
+Guise, MM. de Guise, comme vous voyez, ne vous ont pas oublié,
+monseigneur.
+
+François pâlit, Il s'était passé tant d'événements depuis ce jour,
+qu'il avait oublié ce rendez-vous, si important qu'il fût.
+
+--C'est vrai, dit-il; mais les relations qui existaient à cette époque
+entre MM. de Guise et moi n'existent plus.
+
+--S'il en est ainsi, monseigneur, dit le comte, vous ferez bien de les
+en prévenir: car je crois qu'ils jugent les choses tout autrement.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, peut-être vous croyez-vous délié envers eux, monseigneur; mais
+eux continuent de se croire liés envers vous.
+
+--Piège, mon cher comte, leurre auquel un homme comme moi ne se laisse
+pas deux fois prendre.
+
+--Et où monseigneur a-t-il été pris une fois?
+
+--Comment! où ai-je été pris? Au Louvre, mordieu!
+
+--Est-ce par la faute de MM. de Guise?
+
+--Je ne dis pas, murmura le duc, je ne dis pas; seulement je dis
+qu'ils n'ont en rien aidé à ma fuite.
+
+--C'eût été difficile, attendu qu'ils étaient en fuite eux-mêmes.
+
+--C'est vrai, murmura le duc.
+
+--Mais, vous une fois en Anjou, n'ai-je pas été chargé de vous dire,
+de leur part, que vous pouviez toujours compter sur eux comme ils
+pouvaient compter sur vous, et que le jour où vous marcheriez sur
+Paris, ils y marcheraient de leur côté?
+
+--C'est encore vrai, dit le duc; mais je n'ai point marché sur Paris.
+
+--Si fait, monseigneur, puisque vous y êtes.
+
+--Oui; mais je suis à Paris comme l'allié de mon frère.
+
+--Monseigneur me permettra de lui faire observer qu'il est plus que
+l'allié des Guise.
+
+--Que suis-je donc?
+
+--Monseigneur est leur complice.
+
+Le duc d'Anjou se mordit les lèvres.
+
+--Et vous dites qu'ils vous ont chargé de m'annoncer leur arrivée?
+
+--Oui, Votre Altesse, ils m'ont fait cet honneur.
+
+--Mais ils ne vous ont pas communiqué les motifs de leur retour?
+
+--Ils m'ont tout communiqué, monseigneur, me sachant l'homme de
+confiance de Votre Altesse, motifs et projets.
+
+--Ils ont donc des projets? Lesquels?
+
+--Les mêmes, toujours.
+
+--Et ils les croient praticables?
+
+--Ils les tiennent pour certains.
+
+--Et ces projets ont toujours pour but?....
+
+Le duc s'arrêta, n'osant prononcer les mots qui devaient naturellement
+suivre ceux qu'il venait de dire.
+
+Monsoreau acheva la pensée du duc.
+
+--Pour but de vous faire roi de France; oui, monseigneur.
+
+Le duc sentit la rougeur de la joie lui monter au visage.
+
+--Mais, demanda-t-il, le moment est-il favorable?
+
+--Votre sagesse en décidera.
+
+--Ma sagesse?
+
+--Oui, voici les faits, faits visibles, irrécusables.
+
+--Voyons.
+
+--La nomination du roi comme chef de la Ligue n'a été qu'une comédie,
+vile appréciée, et jugée aussitôt qu'appréciée. Or, maintenant; la
+réaction s'opère, et l'État tout entier se soulève contre la tyrannie
+du roi et de ses créatures. Les prêches sont des appels aux armes, les
+églises des lieux où l'on maudit le roi en place de prier Dieu.
+L'armée frémit d'impatience, les bourgeois s'associent, nos émissaires
+ne rapportent que signatures et adhésions nouvelles à la Ligue; enfin
+le règne de Valois touche à son terme. Dans une pareille occurrence,
+MM. de Guise ont besoin de choisir un compétiteur sérieux au trône, et
+leur choix s'est naturellement arrêté sur vous. Maintenant
+renoncez-vous à vos idées d'autrefois?
+
+Le duc ne répondit pas.
+
+--Eh bien, demanda Monsoreau, que pense monseigneur?
+
+--Dame! répondit le prince, je pense....
+
+--Monseigneur sait qu'il peut, en toute franchise, s'expliquer avec
+moi.
+
+--Je pense, dit le duc, que mon frère n'a pas d'enfants; qu'après lui
+le trône me revient; qu'il est d'une vacillante santé. Pourquoi donc
+me remuerais-je avec tous ces gens, pourquoi compromettrais-je mon
+nom, ma dignité, mon affection, dans une rivalité inutile; pourquoi
+enfin essayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sans
+péril?
+
+--Voilà justement, dit Monsoreau, où est l'erreur de Votre Altesse: le
+trône de votre frère ne vous reviendra que si vous le prenez. MM. de
+Guise ne peuvent être rois eux-mêmes, mais ils ne laisseront régner
+qu'un roi de leur façon; ce roi, qu'ils doivent substituer au roi
+régnant, ils avaient compté que ce serait Votre Altesse; mais, au
+refus de Votre Altesse, je vous en préviens, ils en chercheront un
+autre.
+
+--Et qui donc, s'écria le duc d'Anjou en fronçant le sourcil, qui donc
+osera s'asseoir sur le trône de Charlemagne?
+
+--Un Bourbon, au lieu d'un Valois: voilà tout, monseigneur; fils de
+saint Louis pour fils de saint Louis.
+
+--Le roi de Navarre? s'écria François.
+
+--Pourquoi pas? il est jeune, il est brave; il n'a pas d'enfants,
+c'est vrai; mais on est sûr qu'il en peut avoir.
+
+--Il est huguenot.
+
+--Lui! est-ce qu'il ne s'est pas converti à la Saint-Barthélemy?
+
+--Oui, mais il a abjuré depuis.
+
+--Eh! monseigneur, ce qu'il a fait pour la vie, il le fera pour le
+trône.
+
+--Ils croient donc que je céderai mes droits sans les défendre?
+
+--Je crois que le cas est prévu.
+
+--Je les combattrai rudement.
+
+--Peuh! ils sont gens de guerre.
+
+--Je me mettrai à la tête de la Ligue.
+
+--Ils en sont l'âme.
+
+--Je me réunirai à mon frère.
+
+--Votre frère sera mort.
+
+--J'appellerai les rois de l'Europe à mon aide.
+
+--Les rois de l'Europe feront volontiers la guerre à des rois; mais
+ils y regarderont à deux fois avant de faire la guerre à un peuple.
+
+--Comment, à un peuple?
+
+--Sans doute, MM. de Guise sont décidés à tout, même à constituer des
+États, même à faire une république.
+
+François joignit les mains dans une angoisse inexprimable. Monsoreau
+était effrayant avec ses réponses qui répondaient si bien.
+
+--Une république? murmura-t-il.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, comme en Suisse, comme à Gênes, comme à Venise.
+
+--Mais mon parti ne souffrira point que l'on fasse ainsi de la France
+une république.
+
+--Votre parti? dit Monsoreau. Eh! monseigneur, vous avez été si
+désintéressé, si magnanime, que, sur ma parole, votre parti ne se
+compose plus guère que de M. de Bussy et de moi.
+
+--Le duc ne put réprimer un sourire sinistre.
+
+--Je suis lié, alors, dit-il.
+
+--Mais à peu près, monseigneur.
+
+--Alors, qu'a-t-on besoin de recourir à moi, si je suis, comme vous le
+dites, dénué de toute puissance?
+
+--C'est-à-dire, monseigneur, que vous ne pouvez rien sans MM. de
+Guise; mais que vous pouvez tout avec eux.
+
+--Je peux tout avec eux?
+
+--Oui, dites un mot, et vous êtes roi.
+
+Le duc se leva fort agité, se promena par la chambre, froissant tout
+ce qui tombait sous sa main: rideaux, portières, tapis de table; puis
+enfin il s'arrêta devant Monsoreau.
+
+--Tu as dit vrai, comte, quand tu as dit que je n'avais plus que deux
+amis, toi et Bussy.
+
+Et il prononça ces paroles avec un sourire de bienveillance qu'il
+avait eu le temps de substituer à sa pâle fureur.
+
+--Ainsi donc, fit Monsoreau, l'oeil brillant de joie.
+
+--Ainsi donc, fidèle serviteur, reprit le duc, parle, je t'écoute.
+
+--Vous l'ordonnez, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, en deux mots, monseigneur, voici le plan.
+
+Le duc pâlit, mais il s'arrêta pour écouter.
+
+Le comte reprit:
+
+--C'est dans huit jours la Fête-Dieu, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Le roi, pour cette sainte journée, médite depuis longtemps une
+grande procession aux principaux couvents de Paris.
+
+--C'est son habitude de faire tous les ans pareille procession à
+pareille époque.
+
+--Alors, comme Votre Altesse se le rappelle, le roi est sans gardes,
+ou du moins les gardes restent à la porte. Le roi s'arrête devant
+chaque reposoir, il s'y agenouille, y dit cinq _Pater_ et cinq _Ave_,
+le tout accompagné des sept psaumes de la pénitence.
+
+--Je sais tout cela.
+
+--Il ira à l'abbaye Sainte-Geneviève comme aux autres.
+
+--Sans contredit.
+
+--Seulement, comme un accident sera arrivé en face du couvent....
+
+--Un accident?
+
+--Oui, un égout se sera enfoncé pendant la nuit.
+
+--Eh bien?
+
+--Le reposoir ne pourra être sous le porche, il sera dans la cour
+même.
+
+--J'écoute.
+
+--Attendez donc: le roi entrera, quatre ou cinq personnes entreront
+avec lui; mais derrière le roi et ces quatre ou cinq personnes, on
+fermera les portes.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesse connaît les moines qui feront
+les honneurs de l'abbaye à Sa Majesté!
+
+--Ce seront les mêmes?
+
+--Qui étaient là quand on a sacré Votre Altesse, justement.
+
+--Ils oseront porter la main sur l'oint du Seigneur?
+
+--Oh! pour le tondre, voilà tout: vous connaissez ce quatrain:
+
+ De trois couronnes, la première
+ Tu perdis, ingrat et fuyard;
+ La seconde court grand hasard;
+ Des ciseaux feront la dernière.
+
+--On osera faire cela? s'écria le duc l'oeil brillant d'avidité; on
+touchera un roi à la tête?
+
+--Oh! il ne sera plus roi alors.
+
+--Comment cela?
+
+--N'avez-vous pas entendu parler d'un frère génovéfain, d'un
+saint-homme qui fait des discours en attendant qu'il fasse des
+miracles?
+
+--De frère Gorenflot?
+
+--Justement.
+
+--Le même qui voulait prêcher la Ligue l'arquebuse sur l'épaule?
+
+--Le même.
+
+--Eh bien, on conduira le roi dans sa cellule; une fois là, le frère
+se charge de lui faire signer son abdication; puis, quand il aura
+abdiqué, madame de Montpensier entrera les ciseaux à la main. Les
+ciseaux sont achetés; madame de Montpensier les porte pendus à son
+côté. Ce sont de charmants ciseaux d'or massif, et admirablement
+ciselés: A tout seigneur tout honneur.
+
+François demeura muet; son oeil faux s'était dilaté comme celui d'un
+chat qui guette sa proie dans l'obscurité.
+
+--Vous comprenez le reste, monseigneur, continua le comte. On annonce
+au peuple que le roi, éprouvant un saint repentir de ses fautes, a
+exprimé le voeu de ne plus sortir du couvent; si quelques-uns doutent
+que la vocation soit réelle, M. le duc de Guise tient l'armée, M. le
+cardinal tient l'Église, M. de Mayenne tient la bourgeoisie; avec ces
+trois pouvoirs-là on fait croire au peuple à peu près tout ce que l'on
+veut.
+
+--Mais on m'accusera de violence! dit le duc après un instant.
+
+--Vous n'êtes pas tenu de vous trouver là.
+
+--On me regardera comme un usurpateur.
+
+--Monseigneur oublie l'abdication.
+
+--Le roi refusera.
+
+--Il paraît que frère Gorenflot est non-seulement un homme
+très-capable, mais encore un homme très-fort.
+
+--Le plan est donc arrêté?
+
+--Tout à fait.
+
+--Et l'on ne craint pas que je le dénonce?
+
+--Non, monseigneur, car il y en a un autre, non moins sûr, arrêté
+contre vous, dans le cas où vous trahiriez.
+
+--Ah! ah! dit François.
+
+--Oui, monseigneur, et celui-là, je ne le connais pas; on me sait trop
+votre ami pour me l'avoir confié. Je sais qu'il existe, voilà tout.
+
+--Alors je me rends, comte; que faut-il faire?
+
+--Approuver.
+
+--Eh bien, j'approuve.
+
+--Oui, mais cela ne suffit point, de l'approuver de paroles.
+
+--Comment donc faut-il l'approuver encore?
+
+--Par écrit.
+
+--C'est une folie que de supposer que je consentirai à cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Si la conjuration avorte.
+
+--Justement, c'est pour le cas où elle avorterait qu'on demande la
+signature de monseigneur.
+
+--On veut donc se faire un rempart de mon nom?
+
+--Pas autre chose.
+
+--Alors je refuse mille fois.
+
+--Vous ne pouvez plus.
+
+--Je ne peux plus refuser?
+
+--Non.
+
+--Êtes-vous fou?
+
+--Refuser, c'est trahir.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que je ne demandais pas mieux que de faire, et que c'est Votre
+Altesse qui m'a ordonné de parler.
+
+--Eh bien, soit; que ces messieurs le prennent comme ils voudront;
+j'aurai choisi mon danger, au moins.
+
+--Monseigneur, prenez garde de mal choisir.
+
+--Je risquerai, dit François un peu ému, mais essayant néanmoins de
+conserver sa fermeté.
+
+--Dans votre intérêt, monseigneur, dit le comte, je ne vous le
+conseille pas.
+
+--Mais je me compromets en signant
+
+--En refusant de signer, vous faites bien pis: vous vous assassinez!
+
+François frissonna.
+
+--On oserait? dit-il.
+
+--On osera tout, monseigneur. Les conspirateurs sont trop avancés; il
+faut qu'ils réussissent, à quelque prix que ce soit.
+
+Le duc tomba dans une indécision facile à comprendre.
+
+--Je signerai, dit-il.
+
+--Quand cela?
+
+--Demain.
+
+--Non, monseigneur, si vous signez, il faut signer tout de suite.
+
+--Mais encore faut-il que MM. de Guise rédigent l'engagement que je
+prends vis-à-vis d'eux.
+
+--Il est tout rédigé, monseigneur, je l'apporte.
+
+Monsoreau tira un papier de sa poche: c'était une adhésion pleine et
+entière au plan que nous connaissons.
+
+Le duc le lut d'un bout à l'autre, et, à mesure qu'il lisait, le comte
+pouvait le voir pâlir; lorsqu'il eut fini, les jambes lui manquèrent,
+et il s'assit ou plutôt il tomba devant la table.
+
+--Tenez, monseigneur, dit Monsoreau en lui présentant la plume.
+
+--Il faut donc que je signe? dit François en appuyant la main sur son
+front, car la tête lui tournait.
+
+--Il le faut si vous le voulez, personne ne vous y force.
+
+--Mais si, l'on me force, puisque vous me menacez d'un assassinat.
+
+--Je ne vous menace pas, monseigneur, Dieu m'en garde, je vous
+préviens; c'est bien différent.
+
+--Donnez, fit le duc.
+
+Et, comme faisant un effort sur lui-même, il prit ou plutôt il arracha
+la plume des mains du comte, et signa.
+
+Monsoreau le suivait d'un oeil ardent de haine et d'espoir. Quand il
+lui vit poser la plume sur le papier, il fut obligé de s'appuyer sur
+la table; sa prunelle semblait se dilater à mesure que la main du duc
+formait les lettres qui composaient son nom.
+
+--Ah! dit-il quand le duc eut fini.
+
+Et, saisissant le papier d'un mouvement non moins violent que le duc
+avait saisi la plume, il le plia, l'enferma entre sa chemise et
+l'étoffe en tresse de soie qui remplaçait le gilet à cette époque,
+boutonna son pourpoint et croisa son manteau par-dessus.
+
+Le duc regardait faire avec étonnement, ne comprenant rien à
+l'expression de ce visage pâle, sur lequel passait comme un éclair de
+féroce joie.
+
+--Et maintenant, monseigneur, dit Monsoreau, soyez prudent.
+
+--Comment cela? demanda le duc.
+
+--Oui; ne courez plus par les rues le soir avec Aurilly, comme vous
+venez de le faire il n'y a qu'un instant encore.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--C'est-à-dire que, ce soir, monseigneur, vous avez été poursuivre
+d'amour une femme que son mari adore, et dont il est jaloux au point
+de... ma foi, oui, de tuer quiconque l'approcherait sans sa
+permission.
+
+--Serait-ce, par hasard, de vous et de votre femme que vous voudriez
+parler?
+
+--Oui, monseigneur, puisque vous avez deviné si juste du premier coup,
+je n'essayerai pas même de nier. J'ai épousé Diane de Méridor; elle
+est à moi, et personne ne l'aura, moi vivant, du moins, pas même un
+prince. Et tenez, monseigneur, pour que vous en soyez bien sûr, je le
+jure par mon nom et sur ce poignard.
+
+Et il mit la lame du poignard presque sur la poitrine du prince, qui
+recula.
+
+--Monsieur, vous me menacez! dit François, pâle de colère et de rage.
+
+--Non, mon prince; comme tout à l'heure, je vous avertis seulement.
+
+--Et de quoi m'avertissez-vous?
+
+--Que personne n'aura ma femme.
+
+--Et moi, maître sot, s'écria le duc d'Anjou hors de lui, je vous
+réponds que vous m'avertissez trop tard, et que quelqu'un l'a déjà.
+
+Monsoreau poussa un cri terrible en enfonçant ses deux mains dans ses
+cheveux.
+
+--Ce n'est pas vous? balbutia-t-il, ce n'est pas vous, monseigneur?
+
+Et son bras, toujours armé, n'avait qu'à s'étendre pour aller percer
+la poitrine du prince.
+
+François se recula.
+
+--Vous êtes en démence, comte, dit-il en s'apprêtant à frapper sur le
+timbre.
+
+--Non, je vois clair, je parle raison et j'entends juste; vous venez
+de dire que quelqu'un possède ma femme; vous l'avez dit.
+
+--Je le répète.
+
+--Nommez cette personne et prouvez le fait.
+
+--Qui était embusqué, ce soir, à vingt pas de votre porte, avec un
+mousquet?
+
+--Moi.
+
+--Eh bien, comte, pendant ce temps....
+
+--Pendant ce temps....
+
+--Un homme était chez vous, ou plutôt chez votre femme.
+
+--Vous l'avez vu entrer?
+
+--Je l'ai vu sortir.
+
+--Par la porte?
+
+--Par la fenêtre.
+
+--Vous avez reconnu cet homme?
+
+--Oui, dit le duc.
+
+--Nommez-le, s'écria Monsoreau, nommez-le, monseigneur, ou je ne
+réponds de rien.
+
+Le duc passa sa main sur son front, et quelque chose comme un sourire
+passa sur ses lèvres.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, foi de prince du sang, sur mon Dieu et
+sur mon âme, avant huit jours, je vous ferai connaître l'homme qui
+possède votre femme.
+
+--Vous le jurez? s'écria Monsoreau.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Eh bien, monseigneur, à huit jours, dit comte en frappant sa
+poitrine à l'endroit où était le papier signé du prince... à huit
+jours, ou vous comprenez.
+
+--Revenez dans huit jours: voilà tout ce que j'ai à vous dire.
+
+--Aussi bien cela vaut mieux, dit Monsoreau. Dans huit jours j'aurai
+toutes mes forces, et il a besoin de toutes ses forces celui qui veut
+se venger.
+
+Et il sortit en faisant au prince un geste d'adieu que l'on eût pu,
+facilement prendre pour un geste de menace.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+UNE PROMENADE AUX TOURNELLES.
+
+
+Cependant peu à peu les gentilshommes angevins étaient revenus à
+Paris.
+
+Dire qu'ils y rentraient avec confiance, on ne le croirait pas. Ils
+connaissaient trop bien le roi, son frère et sa mère, pour espérer que
+les choses se passassent en embrassades de famille.
+
+Ils se rappelaient toujours cette chasse qui leur avait été faite par
+les amis du roi, et ils ne voulaient pas se décider à croire qu'on pût
+leur donner un triomphe pour pendant à cette cérémonie assez
+désagréable.
+
+Ils revenaient donc timidement, et se glissaient en ville armés
+jusqu'à la gorge, prêts à faire feu sur le moindre geste suspect, et
+ils dégainèrent cinquante fois, avant d'arriver à l'hôtel d'Anjou,
+contre des bourgeois qui n'avaient commis d'autre crime que de les
+regarder passer. Antraguet surtout se montrait féroce, et reportait
+toutes ces disgrâces à MM. les mignons du roi, se promettant de leur
+en dire, à l'occasion, deux mots fort explicites.
+
+Il fit part de ce projet à Ribérac, homme de bon conseil, et celui-ci
+lui répondit qu'avant de se donner un pareil plaisir il fallait avoir
+à sa portée une frontière ou deux.
+
+--On s'arrangera pour cela, dit Antraguet.
+
+Le duc leur fit bon accueil. C'étaient ses hommes à lui, comme MM. de
+Maugiron, Quélus, Schomberg et d'Épernon étaient ceux du roi.
+
+Il débuta par leur dire:
+
+--Mes amis, on songe à vous tuer un peu, à ce qu'il paraît. Le vent
+est à ces sortes de réceptions; gardez-vous bien.
+
+--C'est fait, monseigneur, répliqua Antraguet; mais ne convient-il pas
+que nous allions offrir à Sa Majesté nos très-humbles respects? Car
+enfin, si nous nous cachons, cela ne fera pas honneur à l'Anjou. Que
+vous en semble?
+
+--Vous avez raison, dit le duc; allez, et, si vous le voulez, je vous
+accompagnerai.
+
+Les trois jeunes gens se consultèrent du regard. A ce moment, Bussy
+entra dans la salle et vint embrasser ses amis.
+
+--Eh! dit-il, vous êtes bien en retard! Mais qu'est-ce que j'entends?
+Son Altesse qui propose d'aller se faire tuer au Louvre comme César
+dans le sénat de Rome! Songez donc que chacun de MM. les mignons
+emporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous son
+manteau.
+
+--Mais, cher ami, nous voulons nous frotter un peu à ces messieurs.
+
+Bussy se mit à rire.
+
+--Eh! eh! dit-il, on verra, on verra.
+
+Le duc le regarda très-attentivement.
+
+--Allons au Louvre, fit Bussy; mais nous seulement: monseigneur
+restera dans son jardin à abattre des têtes de pavot.
+
+François feignit de rire très-joyeusement. Le fait est qu'au fond il
+se trouvait heureux de n'avoir plus la corvée à faire.
+
+Les Angevins se parèrent superbement. C'étaient de fort grands
+seigneurs, qui mangeaient volontiers en soie, velours et
+passementerie, le revenu des terres paternelles.
+
+Leur réunion était un mélange d'or, de pierreries et de brocart, qui,
+sur le chemin, fit crier noël au populaire, dont le flair infaillible
+devinait, sous ces beaux atours, des coeurs embrasés de haine pour les
+mignons du roi.
+
+Henri III ne voulut pas recevoir ces messieurs de l'Anjou, et ils
+attendirent vainement dans la galerie. Ce furent MM. de Quélus,
+Maugiron, Schomberg et d'Épernon, qui, saluant avec politesse et
+témoignant tous les regrets du monde, vinrent annoncer cette nouvelle
+au Angevins.
+
+--Ah! messire, dit Antraguet,--car Bussy s'effaçait le plus
+possible,--la nouvelle est triste; mais, passant par votre bouche,
+elle perd beaucoup de son désagrément.
+
+--Messieurs, dit Schomberg, vous êtes la fine fleur de la grâce et de
+la courtoisie. Vous plaît-il que nous métamorphosions cette réception,
+qui est manquée, en une petite promenade?
+
+--Oh! messieurs, nous allions vous le demander, dit vivement
+Antraguet, à qui Bussy toucha légèrement le bras pour lui dire:
+
+--Tais-toi donc, et laisse-les faire.
+
+--Où irions-nous donc bien? dit Quélus en cherchant.
+
+--Je connais un charmant endroit du côté de la Bastille, fit
+Schomberg.
+
+--Messieurs, nous vous suivons, dit Ribérac; marchez devant.
+
+En effet, les quatre amis sortirent du Louvre, suivis des quatre
+Angevins, et se dirigèrent par les quais vers l'ancien enclos des
+Tournelles, alors Marché-aux-Chevaux, sorte de place unie, plantée de
+quelques arbres maigres, et semée çà et là de barrières destinées à
+arrêter les chevaux ou à les attacher.
+
+Chemin faisant, les huit gentilshommes s'étaient pris par le bras, et,
+avec mille civilités, s'entretenaient de sujets gais et badins, au
+grand ébahissement des bourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout
+à l'heure, et disaient que les Angevins venaient de pactiser avec les
+pourceaux d'Hérode.
+
+On arriva.
+
+Quélus prit la parole.
+
+--Voyez le beau terrain, dit-il; voyez l'endroit solitaire, et comme
+le pied tient bien sur ce salpêtre.
+
+--Ma foi, oui, répliqua Antraguet en battant plusieurs appels.
+
+--Eh bien, continua Quélus, nous avions pensé, ces messieurs et moi,
+que vous voudriez bien, un de ces jours, nous accompagner jusqu'ici
+pour seconder, tiercer et quarter M. de Bussy, votre ami, qui nous a
+fait l'honneur de nous appeler tous quatre.
+
+--C'est vrai, dit Bussy à ses amis stupéfaits.
+
+--Il n'en avait rien dit, s'écria Antraguet.
+
+--Oh! M. de Bussy est un homme qui sait le prix des choses, repartit
+Maugiron. Accepteriez-vous, messieurs de l'Anjou?
+
+--Certes, oui, répliquèrent les trois Angevins d'une seule voix;
+l'honneur est tel, que nous nous en réjouissons.
+
+--C'est à merveille, dit Schomberg en se frottant les mains. Vous
+plaît-il maintenant que nous nous choisissions l'un l'autre?
+
+--J'aime assez cette méthode, dit Ribérac avec des yeux ardents... et
+alors....
+
+--Non pas, interrompit Bussy, cela n'est pas juste. Nous avons tous
+les mêmes sentiments, donc nous sommes inspirés de Dieu; c'est Dieu
+qui fait les idées humaines, messieurs, je vous l'assure; eh bien,
+laissons à Dieu le soin de nous appareiller. Vous savez d'ailleurs que
+rien n'est plus indifférent au cas où nous conviendrions que le
+premier libre charge les autres.
+
+--Et il le faut! et il le faut! s'écrièrent les mignons.
+
+--Alors raison de plus; faisons comme firent les Horaces: tirons au
+sort.
+
+--Tirèrent-ils au sort? dit Quélus en réfléchissant.
+
+--J'ai tout lieu de le croire, répondit Bussy.
+
+--Alors imitons-les.
+
+--Un moment, dit encore Bussy. Avant de connaître nos antagonistes,
+convenons des règles du combat. Il serait malséant que les conditions
+du combat suivissent le choix des adversaires.
+
+--C'est simple, fit Schomberg; nous nous battrons jusqu'à ce que mort
+s'ensuive, comme a dit M. de Saint-Luc.
+
+--Sans doute; mais comment nous battrons-nous?
+
+--Avec l'épée et la dague, dit Bussy; nous sommes tous exercés.
+
+--A pied? dit Quélus.
+
+--Eh! que voulez-vous faire d'un cheval? On n'a pas les mouvements
+libres.
+
+--A pied, soit.
+
+--Quel jour?
+
+--Mais le plus tôt possible.
+
+--Non, dit d'Épernon; j'ai mille choses à régler, un testament à
+faire; pardon, mais je préfère attendre... Trois ou six jours nous
+aiguiseront l'appétit.
+
+--C'est parler en brave, dit Bussy assez ironiquement.
+
+--Est-ce convenu?
+
+--Oui. Nous nous entendrons toujours à merveille.
+
+--Alors tirons au sort, dit Bussy.
+
+--Un moment, fit Antraguet; je propose ceci: divisons le terrain en
+cens impartiaux. Comme les noms vont sortir au hasard deux par deux,
+coupons quatre compartiments sur le terrain pour chacune des quatre
+paires.
+
+--Bien dit.
+
+--Je propose, pour le numéro 1, le carré long entre deux tilleuls...
+Il y a belle place.
+
+--Accepté.
+
+--Mais le soleil?
+
+--Tant pis pour le second de la paire; il sera tourné à l'est.
+
+--Non pas, messieurs, ce serait injuste, dit Bussy. Tuons-nous, mais
+ne nous assassinons pas. Décrivons un demi-cercle et opposons-nous
+tous à la lumière; que le soleil nous frappe de profil.
+
+Bussy montra la position, qui fut acceptée; puis on tira les noms.
+
+Schomberg sortit le premier, Ribérac le second. Ils furent désignés
+pour la première paire.
+
+Quélus et Antraguet Furent les seconds.
+
+Livarot et Maugiron les troisièmes. Au nom de Quélus, Bussy, qui
+croyait l'avoir pour champion, fronça le sourcil.
+
+D'Épernon, se voyant forcément accouplé à Bussy, pâlit, et fut obligé
+de se tirer la moustache pour rappeler quelques couleurs à ses joues.
+
+--Maintenant, messieurs, dit Bussy, jusqu'au jour du combat, nous nous
+appartenons les uns aux autres.--C'est à la vie à la mort; nous sommes
+amis. Voulez-vous bien accepter un dîner à l'hôtel Bussy?
+
+Tous saluèrent en signe d'assentiment, et revinrent chez Bussy, où un
+somptueux festin les réunit jusqu'au matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+OU CHICOT S'ENDORT.
+
+
+Toutes ces dispositions des Angevins avaient été remarquées par le roi
+d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intérieur du Louvre,
+attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec
+messieurs de l'Anjou.
+
+Chicot avait suivi de loin la promenade, examiné en connaisseur ce que
+personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, après s'être
+convaincu des intentions de Bussy et de Quélus, il avait rebroussé
+chemin vers la demeure de Monsoreau.
+
+C'était un homme rusé que Monsoreau; mais, quant à duper Chicot, il
+n'y pouvait prétendre. Le Gascon lui apportait force compliments de
+condoléance de la part du roi; comment ne pas le recevoir à merveille?
+
+Chicot trouva Monsoreau couché. La visite de la veille avait brisé
+tous les ressorts de cette organisation à peine reconstruite; et Remy,
+une main sur son menton, guettait avec dépit les premières atteintes
+de la fièvre qui menaçait de ressaisir sa victime.
+
+Néanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez
+habilement sa colère contre le duc d'Anjou pour que tout autre que
+Chicot ne l'eût pas soupçonnée. Mais plus il était discret et réservé,
+plus le Gascon découvrait sa pensée.
+
+--En effet, se disait-il, un homme ne peut être si passionné pour M.
+d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.
+
+Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir également si la
+fièvre du comte n'était pas une comédie à l'instar de celle qu'avait
+jouée naguère Nicolas David.
+
+Mais Remy ne trompait pas; et, à la première pulsation du pouls de
+Monsoreau:
+
+--Celui-là est malade réellement, pensa Chicot, et ne peut rien
+entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est
+capable.
+
+Et il courut à l'hôtel de Bussy, qu'il trouva tout éblouissant de
+lumières, tout embaumé de vapeurs qui eussent fait pousser à Gorenflot
+des exclamations de joie.
+
+--Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il à un laquais.
+
+--Non, monsieur, répliqua celui-ci, M. de Bussy se réconcilie avec
+plusieurs seigneurs de la cour, et on célèbre cette réconciliation par
+un repas; fameux repas, allez.
+
+--A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa
+Chicot, Sa Majesté est encore en sûreté de ce côté-là.
+
+Il retourna au Louvre, et aperçut Henri qui se promenait dans une
+salle d'armes en maugréant. Il avait envoyé trois courriers à Quélus,
+et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majesté était dans
+l'inquiétude, ils s'étaient arrêtés tout simplement chez M. de Birague
+le fils, où tout homme aux livrées du roi trouvait toujours un verre
+plein, un jambon entamé et des fruits confits.
+
+C'était la méthode de Birague pour demeurer en faveur.
+
+Chicot apparaissant à la porte du cabinet, Henri poussa une grande
+exclamation.
+
+--Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?
+
+--Qui cela? tes mignons?
+
+--Hélas! oui, mes pauvres amis.
+
+--Ils doivent être bien bas en ce moment, répliqua Chicot.
+
+--On me les aurait tués? s'écria Henri en se redressant la menace dans
+les yeux; ils seraient morts!
+
+--Morts, j'en ai peur....
+
+--Tu le sais et tu ris, païen!
+
+--Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.
+
+--Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu
+ces gentilshommes?
+
+--Je les glorifie, au contraire.
+
+--Tu railles toujours... Voyons, du sérieux, je t'en supplie; sais tu
+qu'ils sont sortis avec les Angevins?
+
+--Pardieu! si je le sais.
+
+--Eh bien qu'est-il résulté?
+
+--Eh bien, il est résulté ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou
+peu s'en faut.
+
+--Mais Bussy, Bussy!
+
+--Bussy les soûle, c'est un homme bien dangereux.
+
+--Chicot, par grâce!
+
+-- Eh bien, oui, Bussy leur donne à dîner, à tes amis; est-ce que tu
+trouves cela bien, toi?
+
+--Bussy leur donne à dîner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurés!
+
+--Justement; s'ils étaient amis, ils n'éprouveraient pas le besoin de
+s'enivrer ensemble. Écoute, as-tu de bonnes jambes?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Irais-tu bien jusqu'à la rivière?
+
+--J'irais jusqu'au bout du monde pour être témoin d'une chose
+pareille.
+
+--Eh bien, va seulement jusqu'à l'hôtel Bussy, tu verras ce prodige.
+
+--Tu m'accompagnes?
+
+--Merci, j'en arrive.
+
+--Mais enfin, Chicot....
+
+--Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de
+me convaincre; mes jambes sont diminuées de trois pouces à force de me
+rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-là, elles commenceraient au
+genou. Va, mon fils, va.
+
+Le roi lui lança un regard de colère.
+
+--Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-là!
+Ils rient, festinent et font de l'opposition à ton gouvernement.
+Réponds à toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils
+dînent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de
+l'opposition, viens nous coucher après souper.
+
+Le roi ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Tu peux te flatter d'être un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en
+France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois
+paresseux: je suis sûr que l'on t'appellera Henri le patient... Ah!
+mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre!
+
+--Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-là n'ont pas même des moeurs
+de gentilshommes.
+
+--Ah çà! tu es inquiet de tes amis, s'écria Chicot en poussant le roi
+vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les
+plains comme s'ils étaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont
+pas morts, tu pleures et tu t'inquiètes encore... Henri, tu geins
+toujours.
+
+--Vous m'impatientez, monsieur Chicot.
+
+--Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands
+coups de rapière dans l'estomac? sois donc conséquent.
+
+--J'aimerais à pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix
+sombre.
+
+--Oh! ventre-de-biche! répondit Chicot, compte sur moi, je suis là,
+mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des
+truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.
+
+Henri et son unique ami se couchèrent de bonne heure; le roi soupirant
+d'avoir le coeur si vide, Chicot essoufflé d'avoir l'estomac si plein.
+
+Le lendemain, au petit lever du roi, se présentèrent MM. de Quélus,
+Schomberg, Maugiron et d'Épernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir,
+il ouvrit la portière aux gentilshommes.
+
+Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors
+de son lit, et, arrachant les appareils parfumés qui couvraient ses
+joues et ses mains:
+
+--Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!
+
+L'huissier, stupéfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les
+congédiait. Ils se regardèrent avec une stupeur égale.
+
+--Mais, sire, balbutia Quélus, nous voulions dire à Votre Majesté....
+
+--Que vous n'êtes plus ivres, vociféra Henri, n'est-ce pas?
+
+Chicot ouvrit un oeil.
+
+--Pardon, sire, reprit Quélus avec gravité, Votre Majesté fait
+erreur....
+
+--Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!
+
+--Ah!... fort bien, fort bien!... dit Quélus en souriant... Je
+comprends; oui. Eh bien!....
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--Que Votre Majesté demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il
+lui plaît.
+
+--Je hais les ivrognes et les traîtres.
+
+--Sire! s'écrièrent d'une commune voix les trois gentilshommes.
+
+--Patience, messieurs, dit Quélus en les arrêtant; Sa Majesté a mal
+dormi, et aura fait de méchants rêves. Un mot donnera le réveil
+meilleur à notre très-vénéré prince.
+
+Cette impertinente excuse, prêtée par un sujet à son roi, fit
+impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de
+pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.
+
+--Parlez, dit-il, et soyez bref.
+
+--C'est possible, sire, mais c'est difficile.
+
+--Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations.
+
+--Non, sire, on y va tout droit, fit Quélus en regardant Chicot et
+l'huissier comme pour réitérer à Henri sa demande d'une audience
+particulière.
+
+Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et
+dit:
+
+--Ne faites pas attention à moi, je dors comme un boeuf.
+
+Et, refermant ses deux yeux, il se mit à ronfler de tous ses poumons.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+OU CHICOT S'ÉVEILLE.
+
+
+Quand on vit que Chicot dormait si consciencieusement, personne ne
+s'occupa de lui. D'ailleurs, on avait assez pris l'habitude de
+considérer Chicot comme un meuble de la chambre à coucher du roi.
+
+--Votre Majesté, dit Quélus en s'inclinant, ne sait que la moitié des
+choses, et, j'ose le dire, la moitié la moins intéressante.
+Assurément, et personne de nous n'a l'intention de le nier, assurément
+nous avons dîné tous chez M. de Bussy, et je dois même dire, en
+l'honneur de son cuisinier, que nous y avons fort bien dîné.
+
+--Il y avait surtout d'un certain vin d'Autriche ou de Hongrie, dit
+Schomberg, qui, en vérité, m'a paru merveilleux.
+
+--Oh! le vilain Allemand, interrompit le roi; il aime le vin, je m'en
+étais toujours douté.
+
+--Moi, j'en étais sûr, dit Chicot, je l'ai vu vingt fois ivre.
+
+Schomberg se retourna de son côté:
+
+--Ne fais pas attention, mon fils, dit le Gascon, le roi te dira que
+je rêve tout haut.
+
+Schomberg revint à Henri.
+
+--Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache ni de mes amitiés ni de mes
+haines; c'est bon, le bon vin.
+
+--N'appelons pas bonne une chose qui nous fait oublier Notre-Seigneur,
+dit le roi d'un ton réservé.
+
+Schomberg allait répondre, ne voulant sans doute pas abandonner si
+promptement une si belle cause, quand Quélus lui fit un signe.
+
+--C'est juste, dit Schomberg, continue.
+
+--Je disais donc, sire, reprit Quélus, que, pendant le repas et
+surtout avant, nous avons eu les entretiens les plus sérieux et les
+plus intéressants concernant particulièrement les intérêts de Votre
+Majesté.
+
+--Nous faisons l'exorde bien long, dit Henri, c'est mauvais signe.
+
+--Ventre-de-biche! que ce Valois est bavard! s'écria Chicot.
+
+--Oh! oh! maître Gascon, dit Henri avec hauteur, si vous ne dormez
+pas, sortez d'ici.
+
+--Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas, c'est que tu m'empêches de
+dormir; ta langue claque comme les cresselles du vendredi saint.
+
+Quélus, voyant qu'on ne pouvait, dans ce logis royal, aborder
+sérieusement un sujet, si sérieux qu'il fût, tant l'habitude avait
+rendu tout le monde frivole, soupira, haussa les épaules, et se leva
+dépité.
+
+--Sire, dit d'Épernon en se dandinant, il s'agit cependant de graves
+matières.
+
+--De graves matières? répéta Henri.
+
+--Sans doute, si toutefois la vie de huit braves gentilshommes semble
+mériter à Votre Majesté la peine qu'on s'en occupe.
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écria le roi.
+
+--C'est à dire que j'attends que le roi veuille bien m'écouter.
+
+--J'écoute, mon fils, j'écoute, dit Henri en posant sa main sur
+l'épaule de Quélus.
+
+--Eh bien, je vous disais, sire, que nous avions causé sérieusement;
+et, maintenant, voici le résultat de nos entretiens: la royauté est
+menacée, affaiblie.
+
+--C'est-à-dire que tout le monde semble conspirer contre elle, s'écria
+Henri.
+
+--Elle ressemble, continua Quélus, à ces dieux étranges qui, pareils
+aux dieux de Tibère et de Caligula, tombaient en vieillesse sans
+pouvoir mourir, et continuaient à marcher dans leur immortalité par le
+chemin des infirmités mortelles. Ces dieux, arrivés à ce point-là, ne
+s'arrêtent, dans leur décrépitude toujours croissante, que si un beau
+dévouement de quelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors,
+régénérés par la transfusion d'un sang jeune, ardent et généreux, ils
+recommencent à vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien,
+sire, votre royauté est semblable à ces dieux-là, elle ne peut plus
+vivre que par des sacrifices.
+
+--Il parle d'or, dit Chicot; Quélus, mon fils, va-t'en prêcher par les
+rues de Paris et je parie un boeuf contre un oeuf que tu éteins
+Lincestre, Cahier, Cotton, et même ce foudre d'éloquence que l'on
+nomme Gorenflot.
+
+Henri ne répliqua rien; il était évident qu'un grand changement se
+faisait dans son esprit: il avait d'abord attaqué les mignons par des
+regards hautains; puis, peu à peu, le sentiment de la vérité; ayant
+saisi, il redevenait réfléchi, sombre, inquiet.
+
+--Allez, dit-il, vous voyez que je vous écoute, Quélus.
+
+--Sire, reprit celui-ci, vous êtes un très-grand roi; mais vous n'avez
+plus d'horizons devant vous; la noblesse vient vous poser des
+barrières au delà desquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n'est
+les barrières, déjà grandissantes, qu'à son tour vous pose le peuple.
+Eh bien, sire, vous qui êtes un vaillant, dites, que fait-on à la
+guerre quand un bataillon vient se placer, muraille menaçante, à
+trente pas d'un autre bataillon? Les lâches regardent derrière eux,
+et, voyant l'espace libre, ils fuient; les braves baissent la tête et
+fondent en avant.
+
+--Eh bien, soit; en avant! s'écria le roi; par la mordieu! ne suis-je
+pas le premier gentilhomme de mon royaume? a-t-on mené plus belles
+batailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse? et le siècle
+à la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de noms plus
+retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour? En avant donc,
+messieurs! et je marcherai le premier, c'est mon habitude, dans la
+mêlée, à ce que je présume.
+
+--Eh bien, oui, sire, s'écrièrent les jeunes gens électrisés par cette
+belliqueuse démonstration du roi, en avant!
+
+Chicot se mit sur son séant.
+
+--Paix, là-bas, vous autres, dit-il, laissez continuer mon orateur.
+Va, Quélus, va, mon fils, tu as déjà dit de belles et de bonnes
+choses, et il t'en reste encore à dire; continue, mon ami, continue.
+
+--Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison, comme cela t'arrive souvent.
+Au reste, oui, je continuerai, et pour dire à Sa Majesté que le moment
+est venu, pour la royauté, d'agréer un de ces sacrifices dont nous
+parlions tout à l'heure. Contre tous ces remparts qui enferment
+insensiblement Votre Majesté, quatre hommes vont marcher, sûrs d'être
+encouragés par vous, sire, et d'être glorifiés par la postérité.
+
+--Que dis-tu, Quélus? demanda le roi, les yeux brillants d'une joie
+tempérée par la sollicitude, quels sont ces quatre hommes?
+
+--Moi et ces messieurs, dit le jeune homme avec le sentiment de fierté
+qui grandit tout homme jouant sa vie pour un principe ou pour une
+passion; moi et ces messieurs, nous nous dévouons, sire.
+
+--A quoi?
+
+--A votre salut.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre vos ennemis.
+
+--Des haines de jeunes gens, s'écria Henri.
+
+--Oh! voilà l'expression du préjugé vulgaire, sire; et la tendresse de
+Votre Majesté pour nous est si généreuse, qu'elle consent à se
+déguiser sous ce trivial manteau; mais nous la reconnaissons. Parlez
+en roi, sire, et non en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez
+pas de croire que Maugiron déteste Antraguet, que Schomberg est gêné
+par Livarot, que d'Épernon jalouse Bussy, et que Quélus en veut à
+Ribérac. Eh! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons; amis et
+ennemis, tous pourraient s'aimer comme frères. Mais ce n'est point une
+rivalité d'hommes à hommes qui nous met l'épée à la main, c'est la
+querelle de France contre Anjou, la querelle du droit populaire contre
+le droit divin; nous nous présentons comme champions de la royauté
+dans cette lice où descendent des champions de la Ligue, et nous
+venons vous dire: «Bénissez-nous, seigneur; souriez à ceux qui vont
+mourir pour vous. Votre bénédiction les fera peut-être vaincre, votre
+sourire les aidera à mourir.»
+
+Henri, suffoqué par les larmes, ouvrit ses bras à Quélus et aux
+autres. Il les réunit sur son coeur; et ce n'était pas un spectacle
+sans intérêt, un tableau sans expression, que cette scène où le mâle
+courage s'alliait aux émotions d'une tendresse profonde, que le
+dévouement sanctifiait à cette heure.
+
+Chicot, sérieux et assombri, Chicot, la main sur son front, regardait
+du fond de l'alcôve, et cette figure, ordinairement refroidie par
+l'indifférence ou contractée par le rire du sarcasme, n'était pas la
+moins noble et la moins éloquente des six.
+
+--Ah! mes braves! dit enfin le roi, c'est un beau dévouement, c'est
+une noble tâche, et je suis fier aujourd'hui, non pas de régner sur la
+France, mais d'être votre ami. Toutefois, comme je connais mes
+intérêts mieux que personne, je n'accepterai pas un sacrifice dont le
+résultat, glorieux en espérance, me livrerait, si vous veniez à
+échouer, entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre à Anjou,
+France suffit, croyez-moi. Je connais mon frère, les Guise et la
+Ligue: souvent, dans ma vie, j'ai dompté des chevaux plus fougueux et
+plus insoumis.
+
+--Mais, sire, s'écria Maugiron, des soldats ne raisonnent pas ainsi;
+ils ne peuvent faire entrer la mauvaise chance dans l'examen d'une
+question de ce genre; question d'honneur, question de conscience, que
+l'homme poursuit dans sa conviction sans s'inquiéter comment il jugera
+dans sa justice.
+
+--Pardonnez-moi, Maugiron, répondit le roi, un soldat peut aller en
+aveugle, mais le capitaine réfléchit.
+
+--Réfléchissez donc, sire, et laissez-nous faire, nous qui ne sommes
+que soldats, dit Schomberg; d'ailleurs, je ne connais pas la mauvaise
+chance, moi, j'ai toujours du bonheur.
+
+--Ami! ami! interrompit tristement le roi, je n'en puis dire autant,
+moi; il est vrai que tu n'as que vingt ans.
+
+--Sire, interrompit Quélus, les paroles obligeantes de Votre Majesté
+ne font que redoubler notre ardeur. Quel jour devrons-nous croiser le
+fer avec MM. de Bussy, Livarot, Antraguet et Ribérac?
+
+--Jamais; je vous le défends absolument. Jamais, entendez-vous bien?
+
+--De grâce, sire, excusez-nous, reprit Quélus; le rendez-vous a été
+pris hier, avant le dîner, paroles sont dites et nous ne pouvons les
+reprendre.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répondit Henri, le roi délie des serments et
+des paroles, en disant: Je veux ou je ne veux pas; car le roi est la
+toute-puissance. Faites dire à ces messieurs que je vous ai menacés de
+toute ma colère si vous en venez aux mains; et, pour que vous n'en
+doutiez pas vous-mêmes, je jure de vous exiler si....
+
+--Arrêtez, sire, dit Quélus: car, si vous pouvez nous relever de nos
+paroles, Dieu seul peut vous relever de la vôtre. Ne jurez donc pas,
+car, si pour une pareille cause nous avons mérité votre colère, et que
+cette colère se traduise par l'exil, nous irons en exil avec joie,
+parce que, n'étant plus sur les terres de Votre Majesté, nous pourrons
+alors tenir notre parole et rencontrer nos adversaires en pays
+étranger.
+
+--Si ces messieurs s'approchent de vous à la distance seulement d'une
+portée d'arquebuse, s'écria Henri, je les fais jeter tous les quatre à
+la Bastille.
+
+--Sire, dit Quélus, le jour où Votre Majesté se conduirait ainsi, nous
+irions, nu-pieds et la corde au cou, nous présenter à maître Laurent
+Testu, le gouverneur, pour qu'il nous incarcérât avec ces
+gentilshommes.
+
+--Je leur ferai trancher la tête, mordieu! Je suis le roi, j'espère!
+
+--S'il arrivait pareille chose à nos ennemis, sire, nous nous
+couperions la gorge au pied de leur échafaud.
+
+Henri garda longtemps le silence, et, relevant ses yeux noirs:
+
+--A la bonne heure, dit-il, voilà de bonne et brave noblesse. C'est
+bien... Si Dieu ne bénissait pas une cause défendue par de tels
+gens!....
+
+--Ne sois pas impie... ne blasphème pas! dit solennellement Chicot en
+descendant de son lit et en s'avançant vers le roi. Oui, ce sont là de
+nobles coeurs; mais Dieu fait ce qu'il veut, entends-tu, mon maître.
+Allons, fixe un jour à ces jeunes gens. C'est ton affaire, et non de
+dicter ses devoirs au Tout-Puissant.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Henri.
+
+--Sire, nous vous en supplions, dirent les quatre gentilshommes en
+inclinant la tête et en pliant le genou.
+
+--Eh bien, soit. En effet, Dieu est juste, il nous doit la victoire;
+mais, au surplus, nous saurons la préparer par des voies chrétiennes
+et judicieuses. Chers amis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dévotions
+avec exactitude avant de combattre la Châtaigneraie: c'était une rude
+lame que ce dernier, mais il s'oublia dans les fêtes, les festins, il
+alla voir des femmes, abominable péché! Bref, il tenta Dieu, qui,
+peut-être, souriait à sa jeunesse, à sa beauté, à sa vigueur, et lui
+voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant.
+Écoutez-moi, nous allons entrer en dévotions; si j'avais le temps, je
+ferais porter vos épées à Rome pour que le saint-père les bénît
+toutes... Mais nous avons la châsse de sainte Geneviève qui vaut les
+meilleures reliques. Jeûnons ensemble, macérons-nous, et sanctifions
+le grand jour de la Fête-Dieu; puis le lendemain....
+
+--Ah! sire, merci, merci! s'écrièrent les quatre jeunes gens... c'est
+dans huit jours.
+
+Et ils se précipitèrent sur les mains du roi, qui les embrassa tous
+encore une fois, et rentra dans son oratoire en fondant en larmes.
+
+--Notre cartel est tout rédigé, dit Quélus; il ne faut qu'y mettre le
+jour et l'heure. Écris, Maugiron, sur cette table... avec la plume du
+roi; écris: «Le lendemain de la Fête-Dieu!»
+
+--Voilà qui est fait, répondit Maugiron; quel est le héraut qui
+portera cette lettre?
+
+--Ce sera moi, s'il vous plaît, dit Chicot en s'approchant; seulement
+je veux vous donner un conseil, mes petits: Sa Majesté parle de
+jeûnes, de macérations et de châsses... c'est merveilleux comme voeu
+fait après une victoire; mais, avant le combat, j'aime mieux
+l'efficacité d'une bonne nourriture, d'un vin généreux, d'un sommeil
+solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien ne donne au
+poignet la souplesse et le nerf comme une station de trois heures à
+table,--sans ivresse du moins.--J'approuve assez le roi sur le
+chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferez bien de
+vous en sevrer.
+
+--Bravo, Chicot! s'écrièrent ensemble les jeunes gens.
+
+--Adieu, mes petits lions, répondit le Gascon, je m'en vais à l'hôtel
+de Bussy.
+
+Il fit trois pas et revint.
+
+--A propos, dit-il; ne quittez pas le roi pendant ce beau jour de la
+Fête-Dieu; n'allez à la campagne ni les uns ni les autres: demeurez au
+Louvre comme une poignée de paladins. C'est convenu, hein? Oui; alors
+je vais faire votre commission.
+
+Et Chicot, sa lettre à la main, ouvrit l'équerre de ses longues
+jambes, et disparut.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LA FÊTE-DIEU.
+
+
+Pendant ces huit jours, les événements se préparèrent, comme une
+tempête se prépare au fond des cieux dans les jours calmes et lourds
+de l'été.
+
+Monsoreau, remis sur pied après quarante-huit heures de fièvre,
+s'occupa de guetter lui-même son larron d'honneur; mais, comme il ne
+découvrit personne, il demeura plus convaincu que jamais de
+l'hypocrisie du duc d'Anjou et de ses mauvaises intentions au sujet de
+Diane.
+
+Bussy ne discontinua pas ses visites de jour à la maison du grand
+veneur. Seulement il fut averti par Remy des fréquents espionnages du
+convalescent, et s'abstint de venir la nuit par la fenêtre!
+
+Chicot faisait deux parts de son temps:
+
+L'une était consacrée à son maître bien-aimé Henri de Valois, qu'il
+quittait le moins possible, le surveillant comme fait une mère de son
+enfant.
+
+L'autre était pour son tendre ami Gorenflot, qu'il avait déterminé à
+grand'peine, depuis huit jours, à retourner à sa cellule, où il
+l'avait reconduit et où il avait reçu de l'abbé, messire Joseph
+Foulon, le plus charmant accueil.
+
+A cette première visite, on avait fort parlé de la piété du roi; et le
+prieur paraissait on ne peut plus reconnaissant à Sa Majesté de
+l'honneur qu'elle faisait à l'abbaye en la visitant. Cet honneur était
+même plus grand qu'on ne s'y était attendu d'abord: Henri, sur la
+demande du vénérable abbé, avait consenti à passer la journée et la
+nuit en retraite dans un couvent.
+
+Chicot confirma l'abbé dans cette espérance, à laquelle il n'osait
+s'arrêter, et, comme on savait que Chicot avait l'oreille du roi, on
+l'invita fort à revenir, ce que Chicot promit de faire. Quant à
+Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux des moines. C'était, en
+effet, un coup de partie à lui d'avoir ainsi capté toute la confiance
+de Chicot; Machiavel, de politique mémoire, n'eût pas mieux fait.
+
+Invité à revenir, Chicot revint; et, comme avec lui, dans ses poches,
+sous son manteau, dans ses larges bottes, il apportait des flacons de
+vins des crus les plus rares et les plus recherchés, frère Gorenflot
+le recevait encore mieux que messire Joseph Foulon.
+
+Alors il s'enfermait des heures entières dans la cellule du moine,
+partageant, au dire général, ses études et ses extases. L'avant-veille
+de la Fête-Dieu, il passa même la nuit tout entière dans le couvent;
+le lendemain, le bruit courait à l'abbaye que Gorenflot avait
+déterminé Chicot à prendre la robe.
+
+Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, de bonnes leçons d'escrime
+à ses amis, cherchant avec eux des coups nouveaux, et s'étudiant
+surtout à exercer d'Épernon, à qui le sort avait donné un si rude
+adversaire, et que l'attente du jour décisif préoccupait fort
+visiblement.
+
+Quelqu'un qui eût parcouru la ville à de certaines heures de la nuit
+eût rencontré, dans le quartier Sainte-Geneviève, les moines étranges
+dont nos premiers chapitres ont fourni quelques descriptions, et qui
+ressemblaient beaucoup plus à des reîtres qu'à des frocards. Enfin
+nous pourrions ajouter, pour compléter le tableau que nous avons
+commencé d'esquisser; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l'hôtel
+de Guise était devenu, à la fois, l'antre le plus mystérieux et le
+plus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert au dehors
+qu'il se puisse voir; que des conciliabules se tenaient, chaque soir,
+dans la grande salle, après qu'on avait eu soin de fermer
+hermétiquement les jalousies, et que ces conciliabules étaient
+précédés de dîners auxquels on n'invitait que des hommes et que
+présidait cependant madame de Montpensier.
+
+Ces sortes de détails, que nous trouvons dans les mémoires du temps,
+nous sommes forcé de les donner à nos lecteurs, attendu qu'ils ne les
+trouveraient pas dans les archives de la police. En effet, la police
+de ce bénin règne ne soupçonnait même pas ce qui se tramait, quoique
+le complot, comme on le pourra voir, fût d'importance, et les dignes
+bourgeois qui faisaient leur ronde nocturne, salade en tête et
+hallebarde au poing, ne le soupçonnaient pas plus qu'elle, n'étant
+point gens à deviner d'autres dangers que ceux qui résultent du feu,
+des voleurs, des chiens enragés et des ivrognes querelleurs.
+
+De temps en temps, quelque patrouille s'arrêtait bien devant l'hôtel
+de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec; mais maître la Hurière était
+connu pour un si zélé catholique, que l'on ne doutait point que le
+grand bruit qui se menait chez lui ne fût mené pour la plus grande
+gloire de Dieu.
+
+Voilà dans quelles conditions la ville de Paris atteignit, jour par
+jour, le matin de cette grande solennité abolie par le gouvernement
+constitutionnel, et qu'on appelle la Fête-Dieu.
+
+Le matin de ce grand jour, il faisait un temps superbe, et les fleurs
+qui jonchaient les rues envoyaient au loin leurs parfums embaumés. Ce
+matin, disons-nous, Chicot qui, depuis quinze jours, couchait
+assidûment dans la chambre du roi, réveilla Henri de bonne heure;
+personne n'était encore entré dans la chambre royale.
+
+--Ah! mon pauvre Chicot, s'écria Henri, foin de toi! Je n'ai jamais vu
+homme plus mal choisir son temps. Tu me tires du plus doux songe que
+j'aie fait de ma vie.
+
+--Et que rêvais-tu donc, mon fils? demanda Chicot.
+
+--Je rêvais que Quélus avait transpercé Antraguet d'un coup de
+seconde, et qu'il nageait, ce cher ami, dans le sang de son
+adversaire. Mais voici le jour. Allons prier le Seigneur que mon rêve
+se réalise. Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Que veux-tu donc?
+
+--Mon cilice et mes verges.
+
+--Tu n'aimerais pas mieux un bon déjeuner? demanda Chicot.
+
+--Païen, dit Henri, qui veux entendre la messe de la Fête-Dieu
+l'estomac plein!
+
+--C'est juste.
+
+--Appelle, Chicot, appelle!
+
+--Patience, dit Chicot, il est huit heures à peine, et tu as le temps
+de te fustiger jusqu'à ce soir. Causons premièrement: veux-tu causer
+avec ton ami? tu ne t'en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.
+
+--Eh bien, causons, dit Henri; mais fais vite.
+
+--Comment divisons-nous notre journée, mon fils?
+
+--En trois parties.
+
+--En l'honneur de la sainte Trinité, très-bien. Voyons ces trois
+parties.
+
+--D'abord la messe à Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Bien.
+
+--Au retour au Louvre, la collation.
+
+--Très-bien!
+
+--Puis processions de pénitents par les rues, en s'arrêtant, pour
+faire des stations, dans les principaux couvents de Paris, en
+commençant par les Jacobins et en finissant par Sainte-Geneviève, où
+j'ai promis au prieur de faire retraite jusqu'au lendemain dans la
+cellule d'une espèce de saint qui passera la nuit en prières pour
+assurer le succès de nos armes.
+
+--Je le connais.
+
+--Le saint?
+
+--Parfaitement.
+
+--Tant mieux, tu m'accompagneras, Chicot; nous prierons ensemble.
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+--Alors, habille-toi et viens.
+
+--Attends donc!
+
+--Quoi?
+
+--J'ai encore quelques détails à te demander.
+
+--Ne peux-tu les demander tandis qu'on m'accommodera?
+
+--J'aime mieux te les demander tandis que nous sommes seuls.
+
+--Fais donc vite, le temps se passe.
+
+--Ta cour, que fait-elle?
+
+--Elle me suit.
+
+--Ton frère?
+
+--Il m'accompagne.
+
+--Ta garde?
+
+--Les gardes françaises m'attendent avec Crillon au Louvre; les
+Suisses m'attendent à là porte de l'abbaye.
+
+--A merveille! dit Chicot, me voilà renseigné.
+
+--Je puis donc appeler?
+
+--Appelle.
+
+Henri frappa sur un timbre.
+
+--La cérémonie sera magnifique, continua Chicot.
+
+--Dieu nous en saura gré, je l'espère.
+
+--Nous verrons cela demain. Mais, dis moi, Henri, avant que personne
+n'entre, tu n'as rien autre chose à me dire?
+
+--Non. Ai-je oublié quelque détail du cérémonial?
+
+--Ce n'est pas de cela que je te parle.
+
+--De quoi me parles-tu donc?
+
+--De rien.
+
+Mais tu me demandes....
+
+--S'il est bien arrêté que tu vas à l'abbaye Sainte-Geneviève?
+
+--Sans doute.
+
+--Et que tu y passes la nuit?
+
+--Je l'ai promis.
+
+--Eh bien, si tu n'as rien à me dire, mon fils, je te dirai moi, que
+ce cérémonial ne me convient pas, à moi.
+
+--Comment?
+
+--Non, et quand nous aurons dîné....
+
+--Quand nous aurons dîné?
+
+--Je te ferai part d'une autre disposition que j'ai imaginée.
+
+--Soit, j'y consens.
+
+--Tu n'y consentirais pas, mon fils, que ce serait encore la même
+chose.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Chut! voici ton service qui entre dans l'antichambre.
+
+En effet, les huissiers ouvrirent les portières, et l'on vit paraître
+le barbier, le parfumeur et le valet de chambre de Sa Majesté, qui,
+s'emparant du roi, se mirent à exécuter conjointement, sur son auguste
+personne, une de ces toilettes que nous avons décrites dans le
+commencement de cet ouvrage.
+
+Lorsque la toilette de Sa Majesté fut aux deux tiers, on annonça Son
+Altesse monseigneur le duc d'Anjou.
+
+Henri se retourna de son côté, préparant son meilleur sourire pour le
+recevoir.
+
+Le duc était accompagné de M. de Monsoreau, de d'Épernon et Aurilly.
+
+D'Épernon et d'Aurilly restèrent en arrière.
+
+Henri, à la vue du comte encore pâle et dont la mine était plus
+effrayante que jamais, ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+Le duc s'aperçut de ce mouvement, qui n'échappa point non plus au
+comte.
+
+--Sire, dit le duc, c'est M. de Monsoreau qui vient présenter ses
+hommages à Votre Majesté.
+
+--Merci, monsieur, dit Henri; et je suis d'autant plus touché de votre
+visite que vous avez été bien blessé, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sire.
+
+--A la chasse, m'a-t-on dit.
+
+--A la chasse, sire.
+
+--Mais vous allez mieux à présent, n'est-ce pas?
+
+--Je suis rétabli.
+
+--Sire, dit le duc d'Anjou, ne vous plairait-il pas qu'après nos
+dévotion faites, M. le comte de Monsoreau nous allât préparer une
+belle chasse dans les bois de Compiègne?
+
+--Mais, dit Henri, ne savez-vous pas que demain?....
+
+Il allait dire: «quatre de mes amis se rencontrent avec quatre des
+vôtres;» mais il se rappela que le secret avait dû être gardé, et il
+s'arrêta.
+
+--Je ne sais rien, sire, reprit le duc d'Anjou, et si Votre Majesté
+veut m'informer....
+
+--Je voulais dire, reprit Henri, que, passant la nuit prochaine en
+dévotions à l'abbaye Sainte-Geneviève, je ne serais peut-être pas prêt
+pour demain; mais que M. le comte parte toujours: si ce n'est demain,
+ce sera après-demain que la chasse aura lieu.
+
+--Vous entendez? dit le duc à Monsoreau, qui s'inclina.
+
+--Oui, monseigneur, répondit le comte.
+
+En ce moment entrèrent Schomberg et Quélus; le roi les reçut à bras
+ouverts.
+
+--Encore un jour! dit Quélus en saluant le roi.
+
+--Mais plus qu'un jour, heureusement! dit Schomberg.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau disait, de son côté, au duc:
+
+--Vous me faites exiler, à ce qu'il paraît, monseigneur.
+
+--Le devoir d'un grand veneur n'est-il point de préparer les chasses
+du roi? dit en riant le duc.
+
+--Je m'entends, répondit Monsoreau, et je vois ce que c'est. C'est ce
+soir qu'expire le huitième jour de délai que Votre Altesse m'a
+demandé, et Votre Altesse préfère m'envoyer à Compiègne que de tenir
+sa promesse. Mais, que Votre Altesse y prenne garde; d'ici à ce soir,
+je puis, d'un seul mot....
+
+François saisit le comte par le poignet.
+
+--Taisez-vous, dit-il, car, au contraire, je la tiens cette promesse
+que vous réclamez.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Votre départ pour la chasse sera connu de tout le monde, puisque
+l'ordre est officiel.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, vous ne partirez pas; mais vous vous cacherez aux environs
+de votre maison. Alors, vous croyant parti, viendra l'homme que vous
+voulez connaître; le reste vous regarde, car je ne me suis engagé à
+rien autre chose, ce me semble.
+
+--Ah! ah! si cela se fait ainsi! dit Monsoreau.
+
+--Vous avez ma parole, dit le duc.
+
+--J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai votre signature.
+
+--Eh! oui, mordieu, je le sais bien.
+
+Et le duc s'éloigna de Monsoreau pour se rapprocher de son frère;
+Aurilly toucha le bras de d'Épernon.
+
+--C'est fait, dit-il.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il de fait?
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain.
+
+--M. de Bussy ne se battra point demain?
+
+--J'en réponds.
+
+--Et qui l'en empêchera?
+
+--Qu'importe! pourvu qu'il ne se batte point.
+
+--Si cela arrive, mon cher sorcier, il y a mille écus pour vous.
+
+--Messieurs, dit Henri qui venait d'achever sa toilette, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois!
+
+--Et de là à l'abbaye Sainte-Geneviève? demanda le duc.
+
+--Certainement, répondit le roi.
+
+--Comptez là-dessus, dit Chicot en bouclant le ceinturon de sa
+rapière.
+
+Et Henri passa dans la galerie, où toute sa cour l'attendait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LEQUEL AJOUTERA ENCORE A LA CLARTÉ DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+
+
+La veille au soir, quand tout avait été décidé et arrêté entre les
+Guise et les Angevins, M. de Monsoreau était rentré chez lui et y
+avait trouvé Bussy.
+
+Alors, songeant que ce brave gentilhomme, auquel il portait toujours
+une grande amitié, pouvait, n'étant prévenu de rien, se compromettre
+cruellement le lendemain, il l'avait pris à part.
+
+--Mon cher comte, lui avait-il dit, voudriez-vous bien me permettre de
+vous donner un conseil?
+
+--Comment donc! avait répondu Bussy, je vous en prie, faites.
+
+--A votre place, je m'absenterais demain de Paris.
+
+--Moi! Et pourquoi cela?
+
+--Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre absence vous
+sauverait, selon toute probabilité, d'un grand embarras.
+
+--D'un grand embarras? reprit Bussy regardant le comte jusqu'au fond
+des yeux, et lequel?
+
+--Ignorez-vous ce qui doit se passer demain?
+
+--Complètement.
+
+--Sur l'honneur?
+
+--Foi de gentilhomme.
+
+--M. d'Anjou ne vous a rien confié?
+
+--Rien. M. d'Anjou ne me confie que les choses qu'il peut dire tout
+haut, et j'ajouterai presque qu'il peut dire à tout le monde.
+
+--Eh bien, moi qui ne suis pas le duc d'Anjou, moi qui aime mes amis
+pour eux et non pour moi, je vous dirai, mon cher comte, qu'il se
+prépare pour demain des événements graves, et que les partis d'Anjou
+et de Guise méditent un coup dont la déchéance du roi pourrait bien
+être le résultat.
+
+Bussy regarda M. de Monsoreau avec une certaine défiance; mais sa
+figure exprimait la plus entière franchise, et il n'y avait point à se
+tromper à cette expression.
+
+--Comte, lui répondit-il, je suis au duc d'Anjou, vous le savez,
+c'est-à-dire que ma vie et mon épée lui appartiennent. Le roi, contre
+lequel je n'ai jamais rien ostensiblement entrepris, me garde rancune,
+et n'a jamais manqué l'occasion de me dire ou de me faire une chose
+blessante. Et demain même,--Bussy baissa la voix,--je vous dis cela,
+mais je le dis à vous seul, comprenez-vous bien? demain je vais
+risquer ma vie pour humilier Henri de Valois dans la personne de ses
+favoris.
+
+--Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtes résolu à subir toutes les
+conséquences de votre attachement au duc d'Anjou?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez où cela vous entraîne, peut-être?
+
+--Je sais où je compte m'arrêter; quelque motif que j'aie de me
+plaindre du roi, jamais je ne lèverai la main sur l'oint du Seigneur;
+je laisserai faire les autres, et je suivrai, sans frapper et sans
+provoquer personne, M. le duc d'Anjou, afin de le défendre en cas de
+péril.
+
+M. de Monsoreau réfléchit un instant, et, posant sa main sur l'épaule
+de Bussy:
+
+--Cher comte, lui dit-il, le duc d'Anjou est un perfide, un lâche, un
+traître, capable, sur une jalousie ou une crainte, de sacrifier son
+serviteur le plus fidèle, son ami le plus dévoué; cher comte,
+abandonnez-le, suivez le conseil d'un ami, allez passer la journée de
+demain dans votre petite maison de Vincennes, allez où vous voudrez,
+mais n'allez pas à la procession de la Fête-Dieu.
+
+Bussy le regarda fixement.
+
+--Mais pourquoi suivez-vous le duc d'Anjou vous-même? répliqua-t-il.
+
+--Parce que, pour des choses qui intéressent mon honneur, répondit le
+comte, j'ai besoin de lui quelque temps encore.
+
+--Eh bien, c'est comme moi, dit Bussy; pour des choses qui intéressent
+aussi mon honneur, je suivrai le duc.
+
+Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy, et tous deux se
+quittèrent.
+
+Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce qui se passa le
+lendemain, au lever du roi.
+
+Monsoreau rentra chez lui, et annonça à sa femme son départ pour
+Compiègne; en même temps, il donna l'ordre de faire tous les
+préparatifs de ce départ.
+
+Diane entendit la nouvelle avec joie. Elle savait de son mari le duel
+futur de Bussy et d'Épernon; mais d'Épernon était celui des mignons du
+roi qui avait la moindre réputation de courage et d'adresse: elle
+n'avait donc qu'une crainte mêlée d'orgueil en songeant au combat du
+lendemain.
+
+Bussy s'était présenté dès le matin chez le duc d'Anjou et l'avait
+accompagné au Louvre, tout en se tenant dans la galerie. Le duc le
+prit en revenant de chez son frère, et tout le cortège royal
+s'achemina vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué, le prince avait eu
+quelques remords; mais deux choses combattaient en lui les bonnes
+dispositions: le grand empire que Bussy avait pris sur lui, comme
+toute nature puissante sur une nature faible, et qui lui inspirait la
+crainte que, tout en se tenant debout près de son trône, Bussy ne fût
+le véritable roi; puis, l'amour de Bussy pour madame de Monsoreau,
+amour qui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du
+coeur du prince.
+
+Cependant il s'était dit, car Monsoreau lui inspirait, de son côté,
+des inquiétudes presque aussi grandes que Bussy, cependant il s'était
+dit:
+
+--Ou Bussy m'accompagnera, et, en me secondant par son courage, fera
+triompher ma cause, et alors, si j'ai triomphé, peu m'importe! ce que
+dira et ce que fera le Monsoreau; ou Bussy m'abandonnera, et alors je
+ne lui dois plus rien, et je l'abandonne à mon tour.
+
+Le résultat de cette double réflexion dont Bussy était l'objet,
+faisait que le prince ne quittait pas un instant des yeux le jeune
+homme. Il le vit, avec son visage calme et souriant, entrer à
+l'église, après avoir galamment cédé le pas à M. d'Épernon, son
+adversaire, et s'agenouiller un peu en arrière.
+
+Le prince fit alors signe à Bussy de se rapprocher de lui. Dans la
+position où il se trouvait, il était obligé de tourner complètement la
+tête, tandis qu'en le faisant mettre à sa gauche, il n'avait besoin
+que de tourner les yeux.
+
+La messe était commencée depuis un quart d'heure à peu près, quand
+Remy entra dans l'église et vint s'agenouiller près de son maître. Le
+duc tressaillit à l'apparition du jeune médecin, qu'il savait être
+confident des secrètes pensées de Bussy.
+
+En effet, au bout d'un instant, après quelques paroles échangées tout
+bas, Remy glissa un billet au comte.
+
+Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite
+écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.
+
+--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.
+
+Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.
+
+Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy,
+que dorait un rayon de joie et d'amour.
+
+--Ah! malheur à toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.
+
+Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son coeur.
+
+Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le
+duc n'eût-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer
+Bussy.
+
+La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation
+attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la
+galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre;
+Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.
+
+Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait
+Bussy.
+
+En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.
+
+--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je désirerais dire deux
+mots à Votre Altesse.
+
+--Pressés? demanda le duc.
+
+--Très-pressés, monseigneur.
+
+--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons à
+côté l'un de l'autre.
+
+--Monseigneur m'excusera; mais je l'arrêtais justement pour lui
+demander la permission de ne pas l'accompagner.
+
+--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put complètement
+dissimuler l'altération.
+
+--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait,
+puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je
+désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y
+faire retraite toute la journée.
+
+--Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le
+roi?
+
+--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.
+
+--Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève?
+
+--Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.
+
+--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le
+courant de la journée, où j'aie besoin de mes amis!....
+
+--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'épée
+contre son roi, je lui demande doublement congé, répondit Bussy: mon
+épée est engagée contre M. d'Épernon.
+
+Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur
+Bussy. Tout était donc changé depuis la veille, et ce changement
+venait du billet apporté par le Haudoin à l'église.
+
+--Ainsi, dit le duc les dents serrées, tu abandonnes ton seigneur et
+maître, Bussy?
+
+--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un
+duel acharné, sanglant, mortel, comme sera le nôtre, je vous en
+réponds, celui-là n'a plus qu'un seul maître, et c'est ce maître-là
+qui aura mes dernières dévotions.
+
+--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trône, et tu me quittes!
+
+--Monseigneur, j'ai assez travaillé pour vous; je travaillerai encore
+assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.
+
+--C'est bien! répliqua le duc d'une voix sourde; vous êtes libre,
+allez, monsieur de Bussy.
+
+Bussy, sans s'inquiéter de cette froideur soudaine, salua le prince,
+descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais,
+s'achemina vivement vers sa maison.
+
+Le duc appela Aurilly.
+
+Aurilly parut.
+
+--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.
+
+--Eh bien, il s'est condamné lui-même.
+
+--Il ne vous suit pas?
+
+--Non.
+
+--Il va au rendez-vous du billet?
+
+--Oui.
+
+--Alors c'est pour ce soir?
+
+--C'est pour ce soir.
+
+--M. de Monsoreau est-il prévenu?
+
+--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas
+encore.
+
+--Ainsi vous êtes décidé à sacrifier le comte?
+
+--Je suis décidé à me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une
+chose maintenant.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que le Monsoreau ne se fie à sa force et à son adresse, et que
+Bussy ne lui échappe.
+
+--Que monseigneur se rassure.
+
+--Comment?
+
+--M. de Bussy est-il bien décidément condamné?
+
+--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma
+volonté et qui en fait sa volonté; qui me prend ma maîtresse et qui en
+fait la sienne; une espèce de lion dont je suis moins le maître que le
+gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sans
+miséricorde.
+
+--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il
+échappe à un Monsoreau, il n'échappera point à un autre.
+
+--Et quel est cet autre?
+
+--Monseigneur m'ordonne de le nommer?
+
+--Oui, je te l'ordonne.
+
+--Cet autre est M. d'Épernon.
+
+--D'Épernon! d'Épernon; qui doit se battre contre lui demain?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Conte-moi donc cela.
+
+Aurilly allait commencer le récit demandé, quand on appela le duc. Le
+roi était à table, et il s'étonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou
+plutôt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi
+demandait son frère.
+
+--Tu me conteras tout cela à la procession, dit le duc.
+
+Et il suivit l'huissier qui l'appelait.
+
+Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, préoccupé que nous serons
+d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues
+de Paris, disons à nos lecteurs ce qui s'était passé entre d'Épernon
+et le joueur de luth.
+
+Le matin, vers le point du jour, d'Épernon s'était présenté à l'hôtel
+d'Anjou, et avait demandé à parler à Aurilly.
+
+Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier
+avait été appelé à lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'élève et
+le maître s'étaient réunis pour racler la basse ou pincer la viole,
+comme c'était la mode en ce temps-là, non-seulement en Espagne, mais
+encore en France.
+
+Il en résultait qu'une assez tendre amitié, tempérée par l'étiquette,
+unissait les deux musiciens.
+
+D'ailleurs M. d'Épernon, Gascon subtil, pratiquait la méthode
+d'insinuation, qui consiste à arriver aux maîtres par les valets, et
+il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit
+par son ami Aurilly.
+
+Ajoutons que, par suite de son habileté diplomatique, il ménageait le
+roi et le duc, flottant de l'un à l'autre, dans la crainte d'avoir
+pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi régnant.
+
+Cette visite à Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel
+prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiéter vivement.
+Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractère de d'Épernon
+ne fut jamais la bravoure; or il eût fallu être plus que brave, il eût
+fallu être téméraire pour affronter de sang-froid le combat avec
+Bussy: se battre avec lui, c'était affronter une mort certaine.
+Quelques-uns l'avaient osé qui avaient mesuré la terre dans la lutte
+et qui ne s'en étaient pas relevés.
+
+Au premier mot que d'Épernon dit au musicien du sujet qui le
+préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maître
+nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens,
+plaignant bien tendrement son élève, en lui annonçant que, depuis huit
+jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec
+un clairon des gardes, la plus perfide lamé que l'on eût encore
+rencontrée à Paris, une sorte d'artiste en coups d'épée, qui, voyageur
+et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeu prudent et serré,
+aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands
+l'inflexibilité du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux
+sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes,
+leurs bonds, leurs prostrations subites, et les étreintes corps à
+corps.
+
+D'Épernon, pendant cette longue énumération de chances contraires,
+mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.
+
+--Ah çà! mais je suis mort! dit-il moitié riant, moitié pâlissant.
+
+--Dame! répondit Aurilly.
+
+--Mais c'est absurde, s'écria d'Épernon, d'aller sur le terrain avec
+un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on
+jouait aux dés avec un homme qui serait sûr d'amener tous les coups le
+double six.
+
+--Il fallait songer à cela avant de vous engager, monsieur le duc.
+
+--Peste, dit d'Épernon, je me dégagerai. On n'est pas Gascon pour
+rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout à
+vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique.
+Attends!
+
+--Dites.
+
+--M. de Bussy est sûr de me tuer, dis-tu?
+
+--Je n'en doute pas un seul instant.
+
+--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sûr, c'est un assassinat.
+
+--Au fait!
+
+--Et si c'est un assassinat, que diable....
+
+--Eh bien?
+
+--Il est permis de prévenir un assassinat par....
+
+--Par?....
+
+--Par... un meurtre.
+
+--Sans doute.
+
+--Qui m'empêche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!
+
+--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais même.
+
+--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?
+
+--Clair comme le jour.
+
+--Naturel?
+
+--Très-naturel!
+
+--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il
+veut le faire à mon égard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je
+laisserai ce soin à quelque autre.
+
+--C'est-à-dire que vous payerez des sbires?
+
+--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mégrin.
+
+--Cela vous coûtera cher.
+
+--J'y mettrai trois mille écus.
+
+--Pour trois mille écus, quand vos sbires sauront à qui ils ont
+affaire, vous n'aurez guère que six hommes.
+
+--N'est-ce point assez donc?
+
+--Six hommes! M. de Bussy en aura tué quatre avant d'être seulement
+effleuré. Rappelez-vous l'échauffourée de la rue Saint-Antoine, dans
+laquelle il a blessé Schomberg à la cuisse, vous au bras, et presque
+assommé Quélus.
+
+--Je mettrai six mille écus, s'il le faut, dit d'Épernon. Mordieu! si
+je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en réchappe pas.
+
+--Vous avez votre monde? dit Aurilly.
+
+--Dame! répliqua d'Épernon, j'ai ça et là des gens inoccupés, des
+soldats en retraite, des braves, après tout, qui valent bien ceux de
+Venise et de Florence.
+
+--Très-bien, très-bien! Mais prenez garde.
+
+--A quoi?
+
+--S'ils échouent, ils vous dénonceront.
+
+--J'ai le roi pour moi.
+
+--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empêcher d'être tué
+par M. de Bussy.
+
+--Voilà qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Épernon rêveur.
+
+--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.
+
+--Parle, mon ami, parle.
+
+--Mais, vous ne voudriez peut-être pas faire cause commune?
+
+--Je ne répugnerais à rien de ce qui doublerait mes chances de me
+défaire de ce chien enragé.
+
+--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.
+
+--Ah! ah!
+
+--De sorte qu'à cette heure même....
+
+--Eh bien, à cette heure même... achève donc!
+
+--Il lui tend un piège.
+
+--Après?
+
+--Mais il manque d'argent; avec les six mille écus, il ferait votre
+affaire en même temps que la sienne. Vous ne tenez point à ce que
+l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?
+
+--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans
+l'obscurité.
+
+--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaître,
+et il les utilisera.
+
+--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je
+connusse cet homme, moi.
+
+--Je vous le ferai voir ce matin.
+
+--Où cela?
+
+--Au Louvre.
+
+--C'est donc un gentilhomme?
+
+--Oui.
+
+--Aurilly, séance tenante, les six mille écus seront à ta disposition.
+
+--C'est donc arrêté ainsi?
+
+--Irrévocablement.
+
+--Au Louvre donc!
+
+--Au Louvre.
+
+Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment Aurilly dit à
+d'Épernon:
+
+--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LA PROCESSION.
+
+
+Aussitôt la collation finie, le roi était rentré dans sa chambre avec
+Chicot, pour y prendre ses habits de pénitent, et il en était sorti,
+un instant après, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le
+capuchon rabattu sur le visage.
+
+Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la même toilette.
+
+Le temps était magnifique, le pavé jonché de fleurs; on parlait de
+reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui
+que les génovéfains avaient dressé dans la crypte de la chapelle.
+
+Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations
+que devait faire le roi, et qui étaient aux jacobins, aux carmes, aux
+capucins et aux génovéfains.
+
+Le clergé de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevêque
+de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clergé et l'archevêque,
+marchaient à reculons de jeunes garçons qui secouaient les encensoirs,
+et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.
+
+Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de
+ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqués comme lui.
+
+Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour
+angevine l'accompagnait, mêlée aux grands dignitaires de la couronne,
+qui marchaient à la suite du prince, chacun gardant le rang que
+l'étiquette lui assignait.
+
+Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.
+
+Il était déjà plus d'une heure de l'après-midi lorsqu'on quitta le
+Louvre. Crillon et les gardes françaises voulaient suivre le roi. Mais
+celui-ci leur fit signe que c'était inutile, et Crillon et les gardes
+demeurèrent pour garder le palais.
+
+Il était près de six heures du soir quand, après avoir fait ses
+stations aux différents reposoirs, la tête du cortège commença
+d'apercevoir le porche dentelé de la vieille abbaye, et les
+génovéfains, le prieur en tête, disposés sur les trois marches, qui
+formaient le seuil, pour recevoir Sa Majesté.
+
+Pendant la marche qui séparait l'abbaye de la dernière station, qui
+était celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc
+d'Anjou, qui était sur pied depuis le matin, s'était trouvé mal de
+fatigue: il avait alors demandé au roi la permission de se retirer
+dans son hôtel, permission que le roi lui avait accordée.
+
+Ses gentilshommes s'étaient alors détachés du cortège et s'étaient
+retirés avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'était le
+duc qu'ils suivaient et non le roi.
+
+Mais le fait était que, comme trois d'entre eux devaient se battre le
+lendemain, ils désiraient ne pas se fatiguer outre mesure.
+
+A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prétexte que Quélus, Maugiron,
+Schomberg et d'Épernon n'avaient pas moins besoin de repos que
+Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna congé
+aussi.
+
+L'archevêque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore
+rien pris, non plus que les autres prêtres, tombait de fatigue; le roi
+prit pitié de ces saints martyrs, et, arrivé, comme nous l'avons dit,
+à la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.
+
+Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:
+
+--Me voici, mon père, dit-il en nasillant, je viens, comme un pécheur
+que je suis, chercher le repos dans votre solitude.
+
+Le prieur s'inclina.
+
+Alors s'adressant à ceux qui avaient résisté à cette rude journée et
+qui l'avaient suivi jusque-là:
+
+--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.
+
+Chacun salua respectueusement, et le royal pénitent monta une à une,
+en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.
+
+A peine Henri avait-il dépassé le seuil de l'abbaye, que les portes en
+furent fermées derrière lui.
+
+Le roi était si profondément absorbé dans ses méditations, qu'il ne
+parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, après le
+congé donné par le roi à sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.
+
+--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majesté
+dans la crypte, que nous avons ornée de notre mieux en l'honneur du
+roi du ciel et de la terre.
+
+Le roi se contenta de répondre par un geste d'assentiment et marcha
+derrière le prieur.
+
+Mais, aussitôt qu'il fut passé sous la sombre arcade où se tenaient
+immobiles deux rangées de moines, aussitôt qu'on l'eut vu tourner
+l'angle de la cour qui conduisait à la chapelle, vingt capuchons
+sautèrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des
+yeux étincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.
+
+Certes, ce n'étaient point là des figures de moines paresseux et
+poltrons; la moustache épaisse, le teint basané, dénotaient chez eux
+la force et l'activité. Bon nombre démasquaient des visages sillonnés
+de cicatrices, et, à côté du plus fier de tous, de celui qui portait
+la cicatrice la plus illustre et la plus célèbre, apparaissait,
+triomphante et exaltée, la figure d'une femme couverte d'un froc.
+
+Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaîne
+nouée à sa ceinture, et s'écria:
+
+--Ah! mes frères, nous tenons enfin le Valois.
+
+--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, répondit le balafré.
+
+--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon
+et ses gardes?
+
+--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, répliqua le duc de
+Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas échangé un seul coup de
+mousquet.
+
+--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela?
+J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.
+
+--Eh bien, ma soeur, je vous le dis à regret, vous en serez privée.
+Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne répondra à ses cris.
+Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous
+montrer, signer une abdication. Aussitôt l'abdication courra la ville
+et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.
+
+--Le plan est bon et ne peut échouer maintenant, dit la duchesse.
+
+--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tête.
+
+--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafré; il est
+brave, il aimera mieux mourir.
+
+--Qu'il meure alors! s'écrièrent Mayenne et la duchesse.
+
+--Non pas, répliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien
+succéder à un prince qui abdique et que l'on méprise; mais je ne veux
+pas remplacer un homme assassiné que l'on plaindra. D'ailleurs, dans
+vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tué,
+réclamera la couronne.
+
+--Qu'il réclame, mordieu! qu'il réclame, dit Mayenne; voici notre
+frère le cardinal qui a prévu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris
+dans l'acte d'abdication de son frère; M. le duc d'Anjou a eu des
+relations avec les huguenots, il est indigne de régner.
+
+--Avec les huguenots, êtes-vous sûr de cela?
+
+-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.
+
+--Bien.
+
+--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de
+déchéance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frère, et
+de la lieutenance à la royauté il n'y aura qu'un pas.
+
+--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prévu tout cela; mais il se pourrait
+que les gardes françaises, pour s'assurer que l'abdication est bien
+réelle et surtout bien volontaire, forçassent l'abbaye. Crillon
+n'entend pas raillerie, et il serait homme à dire au roi: Sire, il y a
+danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.
+
+--Cela regardait le général, dit Mayenne, et le général a pris ses
+précautions. Nous avons ici, pour soutenir le siège, quatre-vingts
+gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes à cent moines. Nous
+tiendrons un mois contre une armée. Sans compter qu'en cas
+d'infériorité nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.
+
+--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?
+
+--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est
+rentré chez lui, où il attend, sans doute, de nos nouvelles entre
+Bussy et Monsoreau.
+
+--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fût, et non chez lui.
+
+--Je crois que vous vous trompez, mon frère, dit le cardinal, le
+peuple et la noblesse eussent vu, dans cette réunion des deux frères,
+un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout à l'heure,
+nous devons, avant toute chose, éviter de jouer le rôle d'usurpateur.
+Nous héritons, voilà tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine
+mère indépendante, nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos
+partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous
+aurons contre nous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.
+
+--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.
+
+--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des
+nôtres, dit le duc de Guise. Quant à moi, je le fais général d'une
+armée en Italie, où la guerre éclatera sans nul doute. C'est un homme
+supérieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.
+
+--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frère,
+si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'épouse.
+
+--L'épouser, ma soeur! s'écria Mayenne.
+
+--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont
+fait plus pour lui, et il n'était pas général d'armée à cette époque.
+
+--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; à
+l'oeuvre maintenant!
+
+--Qui est près du roi? demanda le duc de Guise.
+
+--Le prieur et frère Gorenflot, à ce que je crois, dit le cardinal. Il
+faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il
+s'effaroucherait tout d'abord.
+
+--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne
+les cueillons pas.
+
+--Est-ce qu'il est déjà dans la cellule? dit madame de Montpensier,
+impatiente de donner au roi la troisième couronne qu'elle lui
+promettait depuis si longtemps....
+
+--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il
+adorera les saintes reliques.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la
+vanité des biens de ce monde; après quoi le frère Gorenflot, vous
+savez, celui qui a prononcé ce magnifique discours pendant la soirée
+de la Ligue....
+
+--Oui, eh bien?
+
+--Le frère Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous
+répugnons d'arracher à sa faiblesse.
+
+--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rêveur.
+
+--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je réponds
+qu'il cédera à la peur de l'enfer.
+
+--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos
+vaisseaux sont brûlés, il n'y a plus à revenir en arrière. Maintenant,
+après la tentative du prieur, après le discours de Gorenflot, si l'un
+et l'autre échouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-à-dire de
+l'intimidation.
+
+--Et alors je tondrai mon Valois, s'écria la duchesse, revenant
+toujours à sa pensée favorite.
+
+En ce moment, une sonnette retentit sous les voûtes assombries par les
+premières ombres de la nuit.
+
+--Le roi descend à la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne,
+appelez vos amis et redevenons moines.
+
+Aussitôt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et
+cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les
+trois frères, se dirigèrent vers l'ouverture de la crypte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+CHICOT Ier.
+
+
+Le roi était plongé dans un recueillement qui promettait un succès
+facile aux projets de MM. de Guise.
+
+Il visita la crypte avec toute la communauté, baisa la châsse, et
+termina toutes les cérémonies en se frappant la poitrine à coups
+redoublés et en marmottant les psaumes les plus lugubres.
+
+Le prieur commença ses exhortations, que le roi écouta en donnant les
+mêmes signes de contrition fervente.
+
+Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant
+Henri et lui dit:
+
+--Sire, vous plairait-il de venir maintenant déposer votre couronne
+terrestre aux pieds du maître éternel?
+
+--Allons... répliqua simplement le roi.
+
+Et aussitôt toute la communauté, formant la haie sur son passage,
+s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, à gauche, le
+corridor principal.
+
+Henri semblait très attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa
+poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les
+têtes de mort en ivoire suspendues à sa ceinture.
+
+On arriva enfin à la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le
+visage enluminé, l'oeil brillant comme une escarboucle.
+
+--Ici? fit le roi.
+
+--Ici même, répliqua le gros moine.
+
+Le roi pouvait hésiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on
+voyait une porte, ou plutôt une grille assez mystérieuse, ouvrant sur
+une pente rapide et n'offrant à l'oeil que des ténèbres épaisses.
+
+Henri entra dans la cellule.
+
+--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix émue.
+
+--Oui, répondit Foulon, _ici est le port._
+
+--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.
+
+Et aussitôt la porte se referma; les pas des assistants s'éloignèrent.
+
+Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaça, les
+deux mains sur les genoux.
+
+--Ah! te voilà, Hérodes! te voilà, païen! te voilà, Nabuchodonosor!
+dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses épaisses mains
+sur ses hanches.
+
+Le roi sembla surpris.
+
+--Est-ce à moi, dit-il, que vous parlez, mon frère?
+
+--Oui, c'est à toi que je parle; et à qui donc? Peut-on dire une
+injure qui ne te soit pas convenable?
+
+--Mon frère... murmura le roi.
+
+--Bah! tu n'as pas de frère ici. Voilà assez longtemps que je médite
+un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout
+bon prédicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre,
+enfin tu es un détrôné; voilà sur quoi je vais parler.
+
+--Détrôné! mon frère... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.
+
+--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne
+t'enfuiras pas....
+
+--Un guet-apens!
+
+--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est
+homme encore.
+
+--Des violences, mon frère!
+
+--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te ménager?
+
+--Vous abusez de la religion, mon frère.
+
+--Est-ce qu'il y a une religion! s'écria Gorenflot.
+
+--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!
+
+--Tant pis, j'ai dit.
+
+--Vous vous damnerez....
+
+--Est-ce qu'on se damne!
+
+--Vous parlez en mécréant, mon frère.
+
+--Allons! pas de capucinades; es-tu prêt, Valois?
+
+--A quoi faire?
+
+--A déposer ta couronne. On m'a chargé de t'y inviter; je t'y invite.
+
+--Mais vous faites un péché mortel!
+
+--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit
+d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frère Valois.
+
+--A quoi?
+
+--Au trône de France.
+
+--Plutôt la mort!
+
+--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient...
+décide-toi.
+
+--J'ai mes gardes, mes amis; je me défendrai.
+
+--C'est possible; mais on te tuera d'abord.
+
+--Laisse-moi au moins un instant pour réfléchir.
+
+--Pas un instant, pas une seconde.
+
+--Votre zèle vous emporte, mon frère, dit le prieur.
+
+Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: «Sire, votre
+demande vous est accordée.»
+
+Et le prieur referma la porte.
+
+Henri tomba dans une rêverie profonde.
+
+--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.
+
+Dix minutes s'étaient écoulées tandis que Henri réfléchissait; on
+heurta aux guichets de la cellule.
+
+--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.
+
+Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui,
+dans le corridor.
+
+--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... à tel
+point qu'il regarda par les grillages de la porte.
+
+Et un parchemin roulé passa de la main d'un moine dans celle de
+Gorenflot.
+
+Gorenflot fit péniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur
+était grande et qui cachait son front dans ses mains.
+
+--Et si je refuse de signer? s'écria-t-il en larmoyant.
+
+--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise,
+assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne
+forcez pas des sujets à verser le sang d'un homme qui a été leur roi.
+
+--On ne me contraindra pas, dit Henri.
+
+--Je l'avais prévu, murmura le duc à sa soeur, dont le front se
+plissa, dont les yeux reflétèrent un sinistre dessein.
+
+Allez, mon frère, ajouta-t-il en s'adressant à Mayenne; faites armer
+tout le monde, et qu'on se prépare.
+
+--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.
+
+--A tout, répondit Joseph Foulon.
+
+Le désespoir du roi redoubla.
+
+--Corbleu! s'écria Gorenflot, je te haïssais, Valois; mais à présent
+je te méprise! Allons, signe, ou tu ne périras que de ma main.
+
+--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain
+Maître, que j'obtienne de lui la résignation.
+
+--Il veut réfléchir encore, cria Gorenflot.
+
+--Qu'on lui laisse jusqu'à minuit, dit le cardinal.
+
+--Merci, chrétien charitable, dit le roi dans un paroxysme de
+désolation. Dieu te le rende!
+
+--C'était réellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous
+servons la France en le détrônant.
+
+--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du
+plaisir à le tondre.
+
+Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croisés, accablait Henri des
+injures les plus violentes et lui racontait tous ses débordements.
+
+Tout à coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.
+
+--Silence! cria la voix du duc de Guise.
+
+Le plus profond silence s'établit. On distingua bientôt des coups
+frappés fortement et à intervalles égaux sur la porte sonore de
+l'abbaye.
+
+Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
+
+--Mes frères, dit-il, une troupe de gens armés se porte au-devant du
+portail.
+
+--On vient le chercher, dit la duchesse.
+
+--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.
+
+--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.
+
+--Vous m'avez donné jusqu'à minuit, dit pitoyablement le roi.
+
+--Oh! tu te ravises parce que tu crois être secouru.
+
+--Sans doute, j'ai une chance....
+
+--Pour mourir s'il ne signe aussitôt, répliqua la voix aigre et
+impérieuse de la duchesse.
+
+Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.
+
+Le bruit redoublait au dehors.
+
+--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et
+le cerne à gauche.
+
+--Allons! crièrent impatiemment Mayenne et la duchesse.
+
+Le roi trempa la plume dans l'encre.
+
+--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetière à
+droite. Toute l'abbaye est cernée présentement.
+
+--Eh bien, nous nous défendrons, répliqua résolument Mayenne. Avec un
+otage comme celui-là, une place n'est jamais prise à discrétion.
+
+--Il a signé! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de
+Henri, qui, abattu, enfouit sa tête dans son capuchon et son capuchon
+dans ses deux bras.
+
+--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce
+précieux papier.
+
+Le roi, dans son accès de douleur, renversa la petite lampe qui seule
+éclairait cette scène; mais le duc de Guise tenait déjà le parchemin.
+
+--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se
+dessinait un gentilhomme bien complet, bien armé. Crillon arrive avec
+les gardes françaises, et menace de briser les portes. Écoutez!....
+
+--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.
+
+--Bon! il n'y a plus de roi, répliqua Gorenflot par une fenêtre.
+
+--Qui dit cela, maraud? répondit Crillon.
+
+--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les ténèbres, avec un orgueil des
+plus provocateurs.
+
+--Qu'on tâche de m'apercevoir ce drôle et de lui planter quelques
+balles dans le ventre, dit Crillon.
+
+Et Gorenflot, voyant les gardes apprêter leurs armes, fit le plongeon
+aussitôt et retomba sur son derrière au milieu de la cellule.
+
+--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence général,
+une voix qui fit dresser les cheveux à tous les moines, faux ou vrais,
+qui attendaient dans le corridor.
+
+Cette voix était celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'était avancé
+jusqu'aux marches de l'abbaye.
+
+--Voilà, sire, répliqua Crillon en déchargeant dans la porte
+principale un vigoureux coup de hache.
+
+Les murs en gémirent.
+
+--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant à la
+fenêtre.
+
+--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la même voix hautaine et calme.
+Rendez-moi donc mon fou, qui est allé passer la nuit dans une de vos
+cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.
+
+--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, répliqua Chicot se
+dégageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui
+s'écartèrent avec un hurlement d'effroi.
+
+A ce moment, le duc de Guise, qui s'était fait apporter une lampe,
+lisait au bas de l'acte la signature encore fraîche obtenue avec tant
+de peine:
+
+ CHICOT Ier
+
+--Moi, Chicot Ier! s'écria-t-il; mille damnations!
+
+--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.
+
+--Ah! bah! fit Chicot en distribuant à Gorenflot, presque évanoui, des
+coups de la corde qu'il portait à sa ceinture; ah! bah!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL.
+
+
+A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient
+reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.
+
+L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.
+
+Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis
+que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et
+souriant, le premier choc.
+
+Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux,
+s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle
+mystification dont ils étaient victimes.
+
+Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras
+seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de
+force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore
+peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait
+observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au
+contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec
+son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.
+
+Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant
+Chicot, qui, soit dévouement,--et il en était capable,--soit
+pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.
+
+Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups
+de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne
+pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait
+pas même de repousser.
+
+Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il
+l'ordre de la retraite.
+
+Cet ordre fit sourire Chicot.
+
+Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le
+souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé
+cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes
+suisses.
+
+Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres,
+allaient se jeter dans la gueule du loup.
+
+Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de
+gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à
+peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à
+cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout
+naturellement fait confier le soin de la retraite.
+
+Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et
+que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait
+plus, il se tenait les côtes de rire.
+
+Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille,
+croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le
+souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir
+à lui, continuait de s'éloigner.
+
+Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire
+en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne
+revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était
+gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?
+
+Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la
+porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds
+en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.
+
+--Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur
+Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!
+
+Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand
+déjà il eût dû être bien loin?
+
+Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de
+Chicot.
+
+--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de
+hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait
+amende honorable à vos genoux.
+
+--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres,
+drôle?
+
+--Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon
+seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité.
+Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en
+frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne
+suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout
+que c'est heureux d'être mince!
+
+Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.
+
+--Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix
+de tonnerre; les autres s'enfuient donc?
+
+--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils
+attendent la corde? Oh! malheureux ventre!
+
+--Silence! cria Chicot, et répondez-moi.
+
+Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.
+
+--Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien
+certainement le droit.
+
+--Comment se sauvent les autres?
+
+--A toutes jambes.
+
+--Je comprends... mais par où?
+
+--Par le soupirail.
+
+--Mordieu! par quel soupirail?
+
+--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.
+
+--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.
+
+--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée
+extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a
+entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, à ce
+qu'il paraît: _J'ai soif_.
+
+--Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de
+sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?
+
+--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du
+cimetière.
+
+--Qui donne?....
+
+--D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.
+
+--Tu mens!
+
+--Moi, cher seigneur!
+
+--S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les
+eusse vus repasser devant ta cellule.
+
+--Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils
+n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés
+par le soupirail.
+
+--Quel soupirail?
+
+--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le
+passage.
+
+--De sorte que toi....
+
+--De sorte que moi, qui suis trop gros....
+
+--Eh bien?
+
+--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les
+pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.
+
+--Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange
+jubilation, si tu n'as pas pu passer....
+
+--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules,
+voyez ma poitrine.
+
+--Alors lui, qui est plus gros que toi.
+
+--Qui, lui?
+
+--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là,
+je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non
+plus.
+
+--Monsieur Chicot!
+
+--Lève-toi, frocard!
+
+Le moine se leva aussi vite qu'il put.
+
+--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.
+
+--Où vous voudrez, mon cher seigneur.
+
+--Marche devant, malheureux, marche!
+
+Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps
+en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise
+par les coups de corde que lui allongeait Chicot.
+
+Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.
+
+--Par ici, dit Gorenflot, par ici.
+
+--Tais-toi, et marche, drôle!
+
+Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif
+d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.
+
+--Là, dit-il, là.
+
+Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.
+
+Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à
+fleur de terre.
+
+A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de
+l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes,
+gisaient une épée et un froc.
+
+Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si
+malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui
+pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son
+épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple
+expression.
+
+Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour
+disparaître complètement.
+
+--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif.
+J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas
+si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance,
+pas vite, mais j'avance.
+
+--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon
+seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.
+
+--Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix
+étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!
+
+Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.
+
+--Attends, dit tout bas Chicot, attends.
+
+Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.
+
+--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.
+
+--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc
+toi, misérable moine!
+
+--Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour
+Gorenflot.
+
+--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah!
+c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!
+
+Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa
+vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties
+charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà
+flagellé Gorenflot.
+
+--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.
+
+En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en
+redoublant d'efforts pour soulever la pierre.
+
+--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà
+pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la
+colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise!
+Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens,
+tiens, voilà pour les vices que tu as!
+
+--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot,
+ayez pitié de moi.
+
+--Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour
+ta trahison!
+
+--Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui
+tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!
+
+Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et
+redoublait de coups.
+
+Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses
+gémissements.
+
+--Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton
+corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et
+très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée
+de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!... Tiens,
+tiens, tiens!
+
+Gorenflot poussa un soupir et tomba.
+
+--Chicot! vociféra le duc.
+
+--Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras
+débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette
+occasion.
+
+Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une
+telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la
+pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les
+reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.
+
+Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.
+
+Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de
+douleur, du moins d'effroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DU COTÉ DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES
+DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.
+
+
+Il était onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment,
+dans le cabinet où il s'était retiré à la suite de la faiblesse dont
+il avait été pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise
+vint lui annoncer l'abdication du roi, son frère.
+
+De la fenêtre à la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux
+fenêtres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande
+horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaîne de
+bois doré.
+
+Tout à coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut
+que ce cheval pouvait être celui de son messager, et courut s'appuyer
+au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait
+son maître.
+
+Le maître sortit des appartements intérieurs; c'était Bussy; Bussy,
+qui, en sa qualité de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre
+à son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.
+
+Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait
+jamais eu à se plaindre, éprouva un instant de remords; mais, à mesure
+qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage
+s'éclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'espérance et
+de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.
+
+Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et épiait les
+différentes émotions de son visage, Bussy, après avoir donné le mot
+d'ordre, roula le manteau sur ses épaules, se mit en selle, et,
+piquant des deux son cheval, s'élança avec un grand bruit sous la
+voûte sonore.
+
+Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore
+l'idée de faire courir après lui, car il se doutait bien qu'avant de
+se rendre à la Bastille, Bussy ferait une halte à son hôtel; mais il
+se représenta le jeune homme riant avec Diane de son amour méprisé, le
+mettant, lui prince, sur la même ligne que le mari dédaigné, et, cette
+fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.
+
+Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire était une insulte
+au prince: il le laissa aller. S'il eût eu le regard attristé et le
+front sombre, peut-être l'eût-il retenu.
+
+Cependant, à peine hors de l'hôtel d'Anjou, Bussy quitta son allure
+précipitée, comme s'il eût craint le bruit de sa propre marche; et,
+passant à son hôtel, comme l'avait prévu le duc, il remit son cheval
+aux mains d'un palefrenier qui écoutait respectueusement une leçon
+d'hippiatrique que lui faisait Remy.
+
+--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.
+
+--Oui, monseigneur, en personne.
+
+--Et pas encore couché?
+
+--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou
+plutôt chez vous. En vérité, depuis que je n'ai plus mon blessé, il me
+semble que les jours ont quarante-huit heures.
+
+--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.
+
+--J'en ai peur!
+
+--Et l'amour?
+
+--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en défie, et je ne fais
+en général sur lui que des études utiles.
+
+--Alors Gertrude est abandonnée?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ainsi tu t'es lassé?
+
+--D'être battu. C'était ainsi que se manifestait l'amour de mon
+amazone, brave fille du reste.
+
+--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?
+
+--Pourquoi ce soir, monseigneur?
+
+--Parce que je t'eusse emmené avec moi.
+
+--A la Bastille?
+
+--Oui.
+
+--Vous y allez?
+
+--Sans doute.
+
+--Et le Monsoreau?
+
+--A Compiègne, mon cher, où il prépare une chasse pour Sa Majesté.
+
+--Êtes-vous sûr, monseigneur?
+
+--L'ordre lui en a été donné publiquement ce matin.
+
+--Ah!
+
+Remy demeura un instant pensif.
+
+--Alors? dit-il après un instant.
+
+--Alors j'ai passé la journée à remercier Dieu du bonheur qu'il
+m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit à jouir de ce
+bonheur.
+
+--Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.
+
+Le palefrenier disparut dans l'intérieur de la maison.
+
+--Tu as donc changé d'avis? demanda Bussy.
+
+--En quoi?
+
+--En ce que tu prends ton épée.
+
+--Oui, je vous accompagne jusqu'à la porte, pour deux raisons.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque
+mauvaise rencontre.
+
+Bussy sourit.
+
+--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne
+craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre
+compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux
+hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons
+conseils à vous donner.
+
+--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et,
+après le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de
+plus grand que celui d'en parler.
+
+--Il y a même des gens, répliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en
+parler avant celui de la voir.
+
+--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.
+
+--Raison de plus: le ciel est tantôt sombre, tantôt clair. J'aime la
+variété, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au
+palefrenier, qui lui rapportait sa rapière.
+
+Puis se retournant vers le comte:
+
+--Me voici à vos ordres, monseigneur; partons.
+
+Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminèrent vers
+la Bastille.
+
+Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils à lui
+donner; et, en effet, à peine furent-ils en route, que le docteur
+commença de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver à
+Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-là, un visite à Diane, au
+lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire
+un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la
+Faculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que
+c'était d'habitude Vénus qui désarmait Mars.
+
+Bussy souriait; Remy insistait.
+
+--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une épée, il s'y
+attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur
+et la souplesse de l'acier, tandis que, de son côté, l'acier semble
+s'animer et s'échauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon
+épée est un bras et mon bras est une épée. Dès lors, comprends-tu? il
+ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue
+pas.
+
+--Non, mais elle s'émousse.
+
+--Ne crains rien.
+
+--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous,
+il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antée, comme
+celui de Thésée contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme
+celui de Bayard; quelque chose d'homérique, de gigantesque,
+d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy
+comme étant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux
+pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.
+
+--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce
+matin, mis quatre épées aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant
+huit minutes, n'ont pu, à eux quatre, me toucher une seule fois,
+tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais
+comme un tigre.
+
+--Je ne dis pas le contraire, maître; mais vos jarrets de demain
+seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?
+
+Ici Bussy et son chirurgien entamèrent un dialogue latin, fréquemment
+interrompu par leurs éclats de rire.
+
+Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.
+
+--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivés.
+
+--Si je vous attendais? dit Remy.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour être sûr que vous serez de retour avant deux heures, et que
+vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre
+duel.
+
+--Si je te donne ma parole?
+
+--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau
+voir que j'en doutasse.
+
+--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai à l'hôtel.
+
+--Soit. Adieu, monseigneur.
+
+--Adieu, Remy.
+
+Les deux jeunes gens se séparèrent; mais Remy demeura en place. Il vit
+le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau
+lui donnait toute sécurité, entrer par la porte que lui ouvrit
+Gertrude, et non pas monter par la fenêtre.
+
+Puis il reprit philosophiquement, à travers les rues désertes, sa
+marche vers l'hôtel Bussy.
+
+Comme il débouchait de la place Beaudoyer, il vit venir à lui cinq
+hommes enveloppés de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux,
+parfaitement armés.
+
+Cinq hommes à cette heure, c'était un événement. Il s'effaça derrière
+l'angle d'une maison en retraite.
+
+--Arrivés à dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrêtèrent, et, après un
+bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins différents, tandis que le
+cinquième demeurait immobile et réfléchissant à sa place.
+
+En ce moment, la lune sortit d'un nuage et éclaira d'un de ses rayons
+le visage du coureur de nuit.
+
+--M. de Saint-Luc! s'écria Remy.
+
+Saint-Luc leva la tête en entendant prononcer son nom, et vit un homme
+qui venait à lui.
+
+--Remy! s'écria-t-il à son tour.
+
+--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire à votre service!
+attendu que vous me paraissez vous porter à merveille. Est-ce une
+indiscrétion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait à cette
+heure si loin du Louvre?
+
+--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la
+ville. Il m'a dit: «Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et,
+si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqué, réponds hardiment
+que ce n'est pas vrai.»
+
+--Et avez-vous entendu parler de cela?
+
+--Personne ne m'en a soufflé le mot. Or, comme il va être minuit, que
+tout est tranquille et que je n'ai rencontré que M. de Monsoreau, j'ai
+congédié mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu réfléchissant.
+
+--Comment? M. de Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez rencontré M. de Monsoreau?
+
+--Avec une troupe d'hommes armés, dix ou douze au moins.
+
+--M. de Monsoreau! impossible!
+
+--Pourquoi cela, impossible?
+
+--Parce qu'il doit être à Compiègne.
+
+--Il devait y être, mais il n'y est pas.
+
+--Mais l'ordre du roi?
+
+--Bah! qui est-ce qui obéit au roi?
+
+--Vous avez rencontré M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?
+
+--Certainement.
+
+--Vous a-t-il reconnu?
+
+--Je le crois.
+
+--Vous n'étiez que cinq.
+
+--Mes quatre amis et moi, pas davantage.
+
+--Et il ne s'est pas jeté sur vous?
+
+--Il m'a évité, au contraire, et c'est ce qui m'étonne. En le
+reconnaissant, je me suis attendu à une horrible bataille.
+
+--De quel côté allait-il?
+
+--Du côté de la rue de la Tixeranderie.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Remy.
+
+--Quoi? demanda Saint-Luc, effrayé de l'accent du jeune homme.
+
+--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.
+
+--Un grand malheur! à qui?
+
+--A M. de Bussy!
+
+--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.
+
+--Quel malheur! M. de Bussy le croyait à Compiègne.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence....
+
+--De sorte qu'il est?....
+
+--Chez madame Diane.
+
+--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.
+
+--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupçons ou on les lui
+aura suggérés, et il n'aura feint de partir que pour revenir à
+l'improviste.
+
+--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.
+
+--Avez-vous une idée? répondit Remy.
+
+--Il y a du duc d'Anjou là-dessous.
+
+--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqué le départ de M.
+de Monsoreau.
+
+--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?
+
+--Corbleu! comme des soufflets de forges.
+
+--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez
+la maison?
+
+--Oui.
+
+--Marchez devant alors.
+
+Et les deux jeunes gens prirent à travers les rues une course qui eût
+fait honneur à des daims poursuivis.
+
+--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.
+
+--Qui? le Monsoreau?
+
+--Oui.
+
+--Un quart d'heure à peu près, dit Saint-Luc en franchissant un tas de
+pierres de cinq pieds de haut.
+
+--Pourvu que nous arrivions à temps! dit Remy en tirant son épée pour
+être prêt à tout événement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+L'ASSASSINAT.
+
+
+Bussy, sans inquiétude et sans hésitation, avait été reçu sans crainte
+par Diane, qui croyait être sûre de l'absence de son mari.
+
+Jamais la belle jeune femme n'avait été si joyeuse; jamais Bussy
+n'avait été si heureux; dans certain moment, dont l'âme ou plutôt
+l'instinct conservateur sent toute la gravité, l'homme unit ses
+facultés morales à tout ce que ses sens peuvent lui fournir de
+ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de
+toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment à l'autre,
+sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.
+
+Diane, émue, et d'autant plus émue qu'elle cherchait à cacher son
+émotion, Diane, émue des craintes de ce lendemain menaçant, paraissait
+plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour,
+donne à cet amour le parfum de poésie qui lui manquait; la véritable
+passion n'est point folâtre, et l'oeil d'une femme sincèrement éprise
+est plus souvent humide que brillant.
+
+Aussi débuta-t-elle par arrêter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle
+avait à lui dire, ce soir-là, c'est que sa vie était sa vie; ce
+qu'elle avait à débattre avec lui, c'était les plus sûrs moyens de
+fuir. Car ce n'était pas le tout que de vaincre, il fallait, après
+avoir vaincu, fuir la colère du roi; car jamais Henri, c'était
+probable, ne pardonnerait au vainqueur la défaite ou la mort de ses
+favoris.
+
+--Et puis, disait Diane, le bras passé autour du cou de Bussy et
+dévorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de
+France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur à augmenter ta gloire?
+Tu es déjà si supérieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de
+générosité à toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire
+aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre à
+jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, défends ta vie. Je ne te dis pas:
+«Songe à la mort,» car il me semble qu'il n'existe pas au monde un
+homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par
+trahison; mais songe aux blessures: on peut être blessé, tu le sais
+bien, puisque c'est à une blessure reçue en combattant contre ces
+mêmes hommes que je dois de te connaître.
+
+--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne
+veux pas être défiguré.
+
+--Oh! garde ta personne tout entière. Qu'elle te soit sacrée, mon
+Bussy, comme si toi, c'était moi. Songe à la douleur que tu
+éprouverais si tu me voyais revenir blessée et sanglante; eh bien, la
+même douleur que tu ressentirais, je l'éprouverais en voyant ton sang.
+Sois prudent, mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te
+recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me
+rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire
+leur combat, porte-toi au secours du plus menacé; mais, si deux
+hommes, si trois hommes t'attaquent à la fois, fuis; tu te retourneras
+comme Horace, et tu les tueras les uns après les autres, et à
+distance.
+
+--Oui, ma chère Diane, dit Bussy.
+
+--Oh! tu me réponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne
+m'écoutes pas!
+
+--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!
+
+--Ce n'est point de ma beauté qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il
+s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce
+que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra,
+non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de
+voir ce duel!
+
+--Toi?
+
+--J'y assisterai.
+
+--Comment cela? impossible, Diane.
+
+--Non! écoute: il y a, tu sais, dans la chambre à côté de celle-ci,
+une fenêtre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais
+l'enclos des Tournelles.
+
+--Oui, je me le rappelle; cette fenêtre élevée de vingt pieds à peu
+près, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre
+jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.
+
+--De là, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de
+manière que je te voie; tu sauras que je suis là, tu pourras me voir
+moi-même. Mais non, insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton
+ennemi peut profiter de ta distraction.
+
+--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixés sur
+toi. Si j'étais condamné, et qu'on me laissât le choix de la mort,
+Diane, ce serait celle-là que je choisirais.
+
+--Oui, mais tu n'es pas condamné, mais il ne s'agit pas de mourir; il
+s'agit de vivre au contraire.
+
+--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien secondé,
+crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet
+tire l'épée comme moi; Ribérac est froid sur le terrain, et semble
+n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire
+et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilité de
+tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais
+courir plus de danger pour avoir plus de mérite.
+
+--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espère; mais
+écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.
+
+--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.
+
+--Eh bien, justement j'en appelle à ta raison.
+
+--Alors il ne fallait pas me rendre fou.
+
+--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obéissance; c'est en
+obéissant que l'on prouve son amour.
+
+--Ordonne alors.
+
+--Cher ami, tes yeux sont fatigués; il te faut une bonne nuit:
+quitte-moi.
+
+--Oh! déjà!
+
+--Je vais faire ma prière, et tu m'embrasseras.
+
+--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.
+
+--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en
+s'agenouillant.
+
+Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, à travers le
+plafond, aller chercher Dieu sous les voûtes azurées du ciel:
+
+--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne
+meure pas désespérée, protège celui que tu as poussé sur mon chemin,
+pour que je l'aime et que je n'aime que lui.
+
+Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son
+bras et ramener son visage à la hauteur de ses lèvres, quand tout à
+coup une vitre de la fenêtre vola en éclats: puis la fenêtre
+elle-même, et trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le
+quatrième enfourchait la balustrade.
+
+Celui-là avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main
+gauche un pistolet, de l'autre une épée nue.
+
+Bussy demeura un instant immobile et glacé par le cri épouvantable que
+poussa Diane en s'élançant à son cou.
+
+L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancèrent
+d'un pas; un de ces trois hommes était armé d'une arquebuse.
+
+Bussy, d'un même mouvement, écarta Diane avec la main gauche, tandis
+que de la droite il tirait son épée.
+
+Puis, se repliant sur lui-même, il l'abaissa lentement et sans perdre
+de vue ses adversaires.
+
+--Allez, allez, mes braves, dit une voix sépulcrale qui sortit de
+dessous le masque de velours, il est à moitié mort, la peur l'a tué.
+
+--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!
+
+Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
+
+--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermeté.
+
+Mais Diane, au lieu d'obéir, se jeta une seconde fois à son cou.
+
+--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.
+
+Diane s'éloigna, le démasquant entièrement. Elle comprenait qu'elle ne
+pouvait venir en aide à son amant que d'une seule manière: c'était en
+obéissant passivement.
+
+--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais
+pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et
+excellent ami!
+
+Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres, et en examinant tout
+autour de lui quels seraient ses moyens de défense quand il faudrait
+en venir aux mains.
+
+--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que
+rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il
+apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laissé sa femme seule,
+que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et
+quand cela? la veille d'un duel. Je le répète, quel bon et excellent
+ami que le seigneur de Bussy!
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre
+masque. Maintenant je sais à qui j'ai affaire.
+
+--Ainsi ferai-je, répliqua le grand veneur.
+
+Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.
+
+Diane poussa un faible cri. La pâleur du comte était celle d'un
+cadavre, tandis que son sourire était celui d'un damné.
+
+--Çà, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les façons
+bruyantes, et c'était bon pour les héros d'Homère, qui étaient des
+demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme,
+seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou
+laissez-moi passer.
+
+Monsoreau répondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
+Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colère.
+
+--Passage, voyons! répéta le jeune homme, dont le sang, qui un instant
+avait reflué vers son coeur, lui montait aux tempes.
+
+--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
+Bussy?
+
+--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme;
+j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.
+
+--Vous étiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et
+vous y coucherez.
+
+Pendant ce temps, la tête de deux autres hommes apparaissait à travers
+les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade,
+vinrent se placer près de leurs camarades.
+
+--Quatre et deux font six, dit Bussy; où sont les autres?
+
+--Ils sont à la porte et attendent, dit le grand veneur.
+
+Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy
+entendit ses sanglots.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers
+le comte:
+
+--Mon cher monsieur, dit-il après avoir réfléchi une seconde, vous
+savez que je suis un homme d'honneur.
+
+--Oui, dit Monsoreau, vous êtes un homme d'honneur, comme madame est
+une femme chaste.
+
+--Bien, monsieur, répondit Bussy en faisant un léger mouvement de tête
+de haut en bas; c'est vif, mais c'est mérité, et tout cela se payera
+ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liée avec quatre
+gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorité sur vous,
+je réclame la grâce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole
+de me retrouver où et quand vous voudrez.
+
+Monsoreau haussa les épaules.
+
+--Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai
+satisfait MM. de Schomberg, d'Épernon, Quélus et Maugiron, je serai à
+vous, tout à vous et rien qu'à vous. S'ils me tuent, oh bien, vous
+serez payé par leurs mains, voilà tout; si, au contraire, je me trouve
+en fonds pour vous payer moi-même....
+
+Monsoreau se retourna vers ses gens.
+
+--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!
+
+--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un
+assassinat.
+
+--Parbleu! fit Monsoreau.
+
+--Oui, je le vois: nous nous étions trompés tous deux l'un à l'égard
+de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la
+chose.
+
+--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.
+
+Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gémissement.
+
+--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle à Bussy tout seul.
+Tenez-vous bien, mes braves!
+
+Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira à lui une
+table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une
+seconde, improvisé comme un rempart entre lui et ses ennemis.
+
+Ce mouvement avait été si rapide, que la balle partie de l'arquebuse
+ne frappa que le prie-Dieu, dans l'épaisseur duquel elle se logea en
+s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique
+crédence du temps de François 1er, et l'ajoutait à son retranchement.
+
+Diane se trouva cachée par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle
+ne pouvait aider Bussy que de ses prières, et elle priait.
+
+Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur
+son rempart improvisé.
+
+--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon épée pique.
+
+Les braves, poussés par Monsoreau, firent un mouvement vers le
+sanglier qui les attendait, replié sur lui-même et les yeux ardents;
+l'un d'eux allongea même la main vers le prie-Dieu pour l'attirer à
+lui; mais, avant que sa main eût touché le meuble protecteur, l'épée
+de Bussy, passant par une meurtrière, avait pris le bras dans toute sa
+longueur, et l'avait percé depuis la saignée jusqu'à l'épaule.
+
+L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'à la fenêtre.
+
+Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris
+entre deux feux. Il s'élança vers la porte pour en pousser les
+verrous; mais, avant qu'il l'eût atteinte, elle s'ouvrit.
+
+Le jeune homme fit un pas en arrière pour se mettre en défense à la
+fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.
+
+Deux hommes se précipitèrent par cette porte.
+
+--Ah! cher maître! cria une voix bien connue, arrivons-nous à temps?
+
+--Remy! dit le comte.
+
+--Et moi! cria une seconde voix; il paraît que l'on assassine ici?
+
+Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.
+
+--Saint-Luc! dit-il.
+
+--Moi-même.
+
+--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau,
+que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne
+vous rangez pas, nous passerons sur vous.
+
+--Trois hommes à moi! cria Monsoreau.
+
+Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaître au-dessus de la
+balustrade.
+
+--Ah çà, mais ils ont donc une armée? dit Saint-Luc.
+
+--Mon Dieu, Seigneur, protégez-le! priait Diane.
+
+--Infâme! cria Monsoreau.
+
+Et il s'avança pour frapper Diane.
+
+Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond
+par-dessus le retranchement; son épée rencontra celle de Monsoreau,
+puis il se fendit, et le toucha à la gorge; mais la distance était
+trop grande: il en fut quitte pour une écorchure.
+
+Cinq ou six hommes fondirent à la fois sur Bussy.
+
+Un de ces hommes tomba sous l'épée de Saint-Luc.
+
+--En avant! cria Remy.
+
+--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
+Diane.
+
+Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un
+des nouveaux venus.
+
+Remy hésitait.
+
+--Mais vous? dit-il.
+
+--Enlève! enlève! cria Bussy. Je te la confie.
+
+--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!
+
+--Venez, madame, dit Remy.
+
+--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!
+
+Remy l'enleva entre ses bras.
+
+--Bussy, cria Diane; Bussy, à moi! au secours!
+
+La pauvre femme était folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses
+ennemis; tout ce qui l'écartait de Bussy lui était fatal et mortel.
+
+--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.
+
+--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espère.
+
+Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-même, et
+presque aussitôt tomber en entraînant Diane.
+
+Bussy jeta un cri, et se retournant:
+
+--Ce n'est rien, maître, dit Remy; c'est moi qui ai reçu la balle;
+elle est sauve.
+
+Trois hommes se jetèrent sur Bussy; au moment où il se retournait,
+Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.
+
+Les deux autres reculèrent.
+
+--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
+Diane!
+
+--Mais toi?
+
+--Moi, je suis un homme.
+
+Saint-Luc s'élança vers Diane, déjà relevée sur ses genoux, la prit
+entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
+
+--A moi! cria Monsoreau, à moi, ceux de l'escalier!
+
+--Ah! scélérat! cria Bussy. Ah! lâche!
+
+Monsoreau se retira derrière ses hommes.
+
+Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il
+fendit une tête par la tempe; du second, il troua une poitrine.
+
+--Cela déblaye, dit-il.
+
+Puis il revint dans son retranchement.
+
+--Fuyez, maître, fuyez! murmura Remy.
+
+--Moi! fuir... fuir devant des assassins!
+
+Puis, se penchant vers le jeune homme:
+
+--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?
+
+--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!
+
+En effet, quatre hommes venaient de s'élancer par la porte de
+l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.
+
+Mais il n'eut qu'une pensée.
+
+--Et Diane! cria-t-il, Diane!
+
+Alors, sans perdre une seconde, il s'élança sur ces quatre hommes;
+pris au dépourvu, deux tombèrent, un blessé, un mort.
+
+Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pas de retraite, et se
+trouva derrière son rempart.
+
+--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le
+tenons, nous le tenons!
+
+Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'était traîné jusque
+devant Bussy; il venait ajouter son corps à la masse du retranchement.
+
+Il y eut une pause d'un instant.
+
+Bussy, les jambes fléchies, le corps collé à la muraille, le bras
+plié, la pointe en arrêt, jeta un rapide regard autour de lui.
+
+Sept hommes étaient couchés à terre, neuf restaient debout.
+
+Bussy les compta des yeux.
+
+Mais, en voyant reluire neuf épées, en entendant Monsoreau encourager
+ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant,
+qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se
+dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.
+
+--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre
+autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat;
+eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit
+ni ne fera.
+
+Alors, détachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme
+d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme
+s'il eût été indigne de sa renommée de combattre plus longtemps à
+couvert.
+
+Là, il rencontra un fouillis dans lequel son épée glissa comme une
+vipère dans sa couvée; trois fois il vit jour et allongea le bras dans
+ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le
+buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiède coula
+jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.
+
+Pendant ce temps, il avait paré vingt coups de taille ou de pointe
+avec son bras gauche. Le manteau était haché.
+
+La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se
+retirer le troisième: ils renoncèrent à faire usage de l'épée, les uns
+tombèrent sur lui à coups de crosse de mousquet, les autres tirèrent
+sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'étaient pas encore servis et
+dont il eut l'adresse d'éviter les balles, soit en se jetant de côté,
+soit en se baissant. Dans cette heure suprême, tout son être se
+multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais
+encore il devinait presque la plus subite et la plus secrète pensée de
+ses ennemis; Bussy enfin était dans un de ces moments où la créature
+atteint l'apogée de la perfection; il était moins qu'un dieu, parce
+qu'il était mortel, mais il était certes plus qu'un homme.
+
+Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il
+le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi
+calme que Bussy était animé, chargeait les pistolets de ses gens, ou,
+les prenant tout chargés de leurs mains, tirait tout en se tenant
+masqué derrière ses spadassin.
+
+Mais c'était chose facile pour Bussy que de faire une trouée; il se
+jeta au milieu des sbires, qui s'écartèrent, et se trouva face à face
+avec Monsoreau.
+
+En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout armé, ajusta Bussy
+et fit feu.
+
+La balle rencontra la lame de l'épée, et la brisa à six pouces
+au-dessous de la poignée,
+
+--Désarmé! cria Monsoreau, désarmé!
+
+Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisée.
+
+En une seconde, elle fut soudée à son poignet avec son mouchoir.
+
+Et la bataille recommença, présentant ce spectacle prodigieux d'un
+homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures,
+épouvantant six hommes bien armés et se faisant un rempart de dix
+cadavres.
+
+La lutte recommença et redevint plus terrible que jamais; tandis que
+les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait
+deviné que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait à lui
+toutes celles qui pouvaient être à sa portée.
+
+Bussy était entouré; le tronçon de sa lame, ébréché, tordu, émoussé,
+vacillait dans sa main; la fatigue commençait à engourdir son bras; il
+regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur
+ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapière.
+
+Ce cadavre, c'était Remy, dont le dernier effort était un dévouement.
+
+Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrière, afin de dégager sa
+main de son mouchoir et de se débarrasser du tronçon devenu inutile.
+
+Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui déchargea, à
+bout portant, son pistolet dans la tête.
+
+Remy tomba le front fracassé, et, cette fois, pour ne plus se relever.
+
+Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa un rugissement.
+
+Les forces lui étaient revenues avec les moyens de défense; il fit
+siffler son épée en cercle, abattit un poignet à droite et ouvrit une
+joue à gauche.
+
+La porte se trouvait dégagée par ce double coup.
+
+Agile et nerveux, il s'élança contre elle et essaya de l'enfoncer avec
+une secousse qui ébranla le mur. Mais les verrous lui résistèrent.
+
+Épuisé de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que,
+du gauche, il essayait de tirer les verrous derrière lui, tout en
+faisant face à ses adversaires.
+
+Pendant cette seconde, il reçut un coup de feu qui lui perça la cuisse
+et deux coups d'épée lui entamèrent les flancs.
+
+Mais il avait tiré les verrous et tourné la clef.
+
+Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharné
+des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha à la poitrine.
+
+Le grand veneur vociféra une malédiction.
+
+--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence à croire que
+j'échapperai.
+
+Les quatre hommes jetèrent leurs armes et s'accrochèrent à Bussy: ils
+ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le
+faisait invulnérable; ils tentèrent de l'étouffer.
+
+Mais à coups de pommeau d'épée, mais à coups de taille, Bussy les
+assommait, les hachait sans relâche. Monsoreau s'approcha deux fois du
+jeune homme et fut touché deux fois encore.
+
+Mais trois hommes s'attachèrent à la poignée de son épée et la lui
+arrachèrent des mains.
+
+Bussy ramassa un trépied de bois sculpté qui servait de tabouret,
+frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trépied se brisa sur
+l'épaule du dernier, qui resta debout.
+
+Celui-là lui enfonça sa dague dans la poitrine.
+
+Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre
+son adversaire, il le força de se poignarder lui-même.
+
+Le dernier sauta par la fenêtre.
+
+Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, étendu parmi
+les cadavres, se releva à son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup
+de couteau.
+
+Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une épée, ramassa la
+première venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du
+grand veneur, qu'il le cloua au parquet.
+
+--Ah! s'écria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je
+t'aurai vu mourir!
+
+Monsoreau voulut répondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa
+par sa bouche entr'ouverte.
+
+Bussy alors se traîna vers le corridor, il perdait tout son sang par
+sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.
+
+Il jeta un dernier regard derrière lui.
+
+La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumière entrait dans
+cette chambre inondée de sang; elle vint se mirer aux vitres et
+illuminer les murailles hachées par les coups d'épées, trouées par les
+balles, effleurant au passage les pâles visages des morts, qui, pour
+la plupart, avaient conservé en expirant le regard féroce et menaçant
+de l'assassin.
+
+Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplé par lui, tout blessé,
+tout mourant qu'il était, se sentit pris d'un orgueil sublime.
+
+Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu
+faire.
+
+Il lui restait maintenant à fuir, à se sauver; mais il pouvait fuir,
+car il fuyait devant les morts.
+
+Mais tout n'était pas fini pour le malheureux jeune homme.
+
+En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un
+coup de feu partit: la balle lui traversa l'épaule.
+
+La cour était gardée.
+
+Alors il songea à cette petite fenêtre par laquelle Diane lui
+promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement
+qu'il put, il se traîna de ce côté.
+
+Elle était ouverte, en encadrant un beau ciel parsemé d'étoiles. Bussy
+referma et verrouilla la porte derrière lui; puis il monta sur la
+fenêtre à grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille
+de fer, afin de sauter de l'autre côté.
+
+--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.
+
+Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'était la
+seconde troupe qui montait.
+
+Bussy était hors de défense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de
+la seule main et du seul pied dont il pût se servir encore, il
+s'élança.
+
+Mais, en s'élançant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.
+
+Il avait tant de sang aux pieds!
+
+Il tomba sur les pointes du fer: les unes pénétrèrent dans son corps,
+les autres s'accrochèrent à ses habits, et il demeura suspendu.
+
+En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restât au monde.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il, à moi! Saint-Luc! à moi!
+
+--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout à coup une voix sortant
+d'un massif d'arbres?
+
+Bussy tressaillit. Cette voix n'était pas celle de Saint-Luc.
+
+--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, à moi! à moi! ne crains rien pour
+Diane. J'ai tué le Monsoreau!
+
+Il espérait que Saint-Luc était caché aux environs, et viendrait à
+cette nouvelle.
+
+--Ah! le Monsoreau est tué? dit une autre voix.
+
+--Oui.
+
+--Bien.
+
+Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils étaient masqués tous
+deux.
+
+--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre
+gentilhomme qui peut échapper encore, si vous le secourez.
+
+--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda à demi-voix un des deux
+inconnus.
+
+--Imprudent! dit l'autre.
+
+--Monseigneur! s'écria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuité de ses
+sens s'était augmentée du désespoir de sa situation; monseigneur!
+délivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!
+
+--Entends-tu? dit l'homme masqué.
+
+--Qu'ordonnez-vous?
+
+--Eh bien, que tu le délivres.
+
+Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:
+
+--De ses souffrances....
+
+Bussy tourna la tête du côté par où venait la voix qui osait parler
+avec un accent railleur dans un pareil moment.
+
+--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.
+
+En effet, au même moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa
+poitrine, et le coup partit.
+
+La tête de Bussy retomba sur son épaule; ses mains se roidirent.
+
+--Assassin! dit-il, sois maudit!
+
+Et il expira en prononçant le nom de Diane.
+
+Les gouttes de son sang tombèrent du treillis sur celui qu'on avait
+appelé monseigneur.
+
+--Est-il mort? crièrent plusieurs hommes qui, après avoir enfoncé la
+porte, apparaissaient à la fenêtre.
+
+--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou
+était le protecteur et l'ami de M. de Bussy.
+
+Les hommes n'en demandèrent pas davantage; ils disparurent. Le duc
+entendit le bruit de leurs pas s'éloigner, décroître et se perdre.
+
+--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqué, monte dans cette
+chambre, et jette-moi par la fenêtre le corps du Monsoreau.
+
+Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouï de cadavres, le corps
+du grand veneur, le chargea sur ses épaules, et, comme le lui avait
+ordonné son compagnon, il jeta par la fenêtre le corps, qui, en
+tombant, vint à son tour éclabousser de son sang les habits du duc
+d'Anjou.
+
+François fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte
+d'alliance signé de sa royale main.
+
+--Voilà ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien à faire
+ici.
+
+--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenêtre.
+
+--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas
+reconnus, détache-la, détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en
+aillent où ils voudront.
+
+Aurilly disparut.
+
+--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en
+déchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne
+serai pas encore décapité pour cause de haute trahison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET
+L'ABBAYE.
+
+
+L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comédie; les
+Suisses, placés à l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que
+les gardes françaises embusqués à son confluent, et qui avaient tendu
+là leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas
+même saisir le fretin.
+
+Tout le monde avait filé par le passage souterrain.
+
+Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitôt la
+porte enfoncée, Crillon se mit à la tête d'une trentaine d'hommes et
+fit invasion dans Sainte-Geneviève avec le roi.
+
+Un silence de mort régnait dans les vastes et sombres bâtiments.
+Crillon, en homme de guerre expérimenté, eût mieux aimé un grand
+bruit; il craignait quelque embûche.
+
+Mais en vain se couvrit-on d'éclaireurs, en vain ouvrit-on les portes
+et les fenêtres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout était désert.
+
+Le roi marchait des premiers, l'épée à la main, criant à tue-tête:
+
+--Chicot! Chicot!
+
+Personne ne répondait.
+
+--L'auraient-ils tué? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon
+fou le prix d'un gentilhomme.
+
+--Vous avez raison, sire, répondit Crillon, car c'en est un, et des
+plus braves.
+
+Chicot ne répondait pas, parce qu'il était occupé à fustiger M. de
+Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir à cette occupation,
+qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de
+lui.
+
+Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut évanoui,
+comme rien ne préoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut
+la voix royale.
+
+--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant
+de remettre au moins Gorenflot sur son derrière.
+
+Il y parvint et l'adossa contre un arbre.
+
+La force qu'il était obligé d'employer à cette oeuvre charitable ôtait
+à sa voix une partie de sa sonorité, de sorte que Henri crut un
+instant remarquer que cette voix arrivait à lui empreinte d'un accent
+lamentable.
+
+Il n'en était cependant rien: Chicot, au contraire, était dans toute
+l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux état du moine,
+il se demandait s'il fallait faire percer à jour cette traîtresse
+bedaine, ou user de clémence envers ce volumineux tonneau.
+
+Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eût
+regardé Cinna.
+
+Gorenflot devenait peu à peu à lui, et, si stupide qu'il fût, il ne
+l'était pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui
+l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal à ces sortes
+d'animaux incessamment menacés par les hommes, qui sentent
+instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre,
+que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.
+
+Ce fut dans cette disposition intérieure d'esprit qu'il rouvrit les
+yeux.
+
+--Seigneur Chicot! s'écria-t-il.
+
+--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?
+
+--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour
+joindre les deux mains devant son énorme ventre, est-il donc possible
+que vous me livriez à mes persécuteurs, moi! Gorenflot?
+
+--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal déguisée.
+
+Gorenflot se mit à hurler. Après être parvenu à joindre les mains, il
+essayait de se les tordre.
+
+--Moi qui ai fait avec vous de si bons dîners! cria-t-il en
+suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous
+m'appeliez toujours le roi des éponges; moi qui aimais tant les
+poulardes que vous commandiez à la Corne-d'Abondance, que je n'en
+laissais jamais que les os.
+
+Ce dernier trait parut le sublime du genre à Chicot, et le détermina
+tout à fait pour la clémence.
+
+--Les voilà! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever,
+mais sans pouvoir en venir à bout; les voilà! ils viennent, je suis
+mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!
+
+Et le moine, ne pouvant parvenir à se relever, se jeta, ce qui était
+plus facile, la face contre terre.
+
+--Relève-toi, dit Chicot.
+
+--Me pardonnez-vous?
+
+--Nous verrons.
+
+--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ça.
+
+Chicot éclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troublé,
+qu'il avait cru recevoir les coups remboursés à Mayenne.
+
+--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.
+
+--Eh! sans doute, je ris, animal!
+
+--Je vivrai donc?
+
+--Peut-être.
+
+--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.
+
+--Cela ne dépend pas de moi, dit Chicot; cela dépend du roi: le roi
+seul a droit de vie et de mort.
+
+Gorenflot fit un effort, et parvint à se caler sur ses deux genoux.
+
+En ce moment, les ténèbres furent envahies par une splendide lumière;
+une foule d'habits brodés et d'épées flamboyantes, aux lueurs des
+torches, entoura les deux amis.
+
+--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'écria le roi, que je suis aise de te
+revoir!
+
+--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce
+grand prince est heureux de vous revoir.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui
+demanderez; demandez-lui ma grâce.
+
+--Au vilain Hérodes?
+
+--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!
+
+--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien
+en tenez-vous?
+
+--_Confiteor!_ disait Gorenflot.
+
+--Pas un, répliqua Crillon. Les traîtres! il faut qu'ils aient trouvé
+quelque ouverture à nous inconnue.
+
+--C'est probable, dit Chicot.
+
+--Mais tu les as vus? dit le roi.
+
+--Certainement que je les ai vus.
+
+--Tous?
+
+--Depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+--_Confiteor!_ répétait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de là.
+
+--Tu les as reconnus, sans doute?
+
+--Non, sire.
+
+--Comment! tu ne les as pas reconnus?
+
+--C'est-à-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore....
+
+--Et encore?
+
+--Ce n'était pas à son visage, sire.
+
+--Et lequel as-tu reconnu?
+
+--M. de Mayenne.
+
+--M. de Mayenne? Celui à qui tu devais....
+
+--Eh bien, nous sommes quittes, sire.
+
+--Ah! conte-moi donc cela, Chicot!
+
+--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du présent.
+
+--_Confiteor!_ répétait Gorenflot.
+
+--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout à coup Crillon en
+laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgré la résistance
+que présentait sa masse, plia sous le coup.
+
+Le moine perdit la parole.
+
+Chicot tarda à répondre, permettant que, pour un moment, toutes les
+angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le
+coeur du malheureux moine.
+
+Gorenflot faillit s'évanouir une seconde fois en voyant autour de lui
+tant de colères inassouvies.
+
+Enfin, après un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut
+entendre bruire à son oreille la trompette du jugement dernier:
+
+--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.
+
+Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci
+ferma les yeux pour avoir moins à faire en passant de ce monde dans
+l'autre.
+
+--Le prédicateur Gorenflot? s'écria Henri.
+
+--_Confiteor, confiteor, confiteor_, répéta vivement le moine.
+
+--Lui-même, répondit Chicot.
+
+--Celui qui....
+
+--Justement, interrompit le Gascon.
+
+--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.
+
+On eût recueilli la sueur avec une écuelle sur les joues de Gorenflot.
+
+Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les épées, comme si le
+fer lui-même eût été doué de vie et ému d'impatience.
+
+Quelques-uns s'approchèrent menaçants.
+
+Gorenflot les sentit plutôt qu'il ne les vit venir, et poussa un
+faible cri.
+
+--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.
+
+Et prenant Henri à l'écart:
+
+--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grâce au Seigneur d'avoir
+permis à ce saint homme de naître, il y a quelque trente-cinq ans; car
+c'est lui qui nous a sauvés tous.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, c'est lui qui m'a raconté le complot depuis alpha jusqu'à
+oméga.
+
+--Quand cela?
+
+--Il y a huit jours à peu près, de sorte que si jamais les ennemis de
+Votre Majesté le trouvaient, ce serait un homme mort.
+
+Gorenflot n'entendit que les derniers mots.
+
+--Un homme mort!
+
+Et il tomba sur ses deux mains.
+
+--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur
+cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sensé, ne
+représentait qu'une somme de matière capable d'absorber et d'éteindre
+les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre
+protection!
+
+Gorenflot saisit au vol ce regard miséricordieux, et demeura, comme le
+masque du parasite antique, riant d'un côté jusqu'aux dents et
+pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.
+
+--Et tu feras bien, mon roi, répondit Chicot, car c'est un serviteur
+des plus étonnants.
+
+--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.
+
+--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.
+
+--Si je lui donnais des gardes? dit le roi.
+
+Gorenflot entendit cette proposition de Henri.
+
+--Bon! dit-il, il paraît que j'en serai quitte pour la prison. J'aime
+encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse
+bien....
+
+--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de
+l'emmener.
+
+--Où cela?
+
+--Chez moi.
+
+--Eh bien, emmène-le, et reviens au Louvre, où je vais retrouver nos
+amis, pour les préparer au jour de demain.
+
+--Levez-vous, mon révérend père, dit Chicot au moine.
+
+--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!
+
+--Mais relève-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui
+donnant un coup de genou au derrière.
+
+--Ah! j'ai bien mérité cela! s'écria Gorenflot.
+
+--Que dit-il donc? demanda le roi.
+
+--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il énumère
+toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre
+Majesté, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: «J'ai bien mérité
+cela!»
+
+--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.
+
+--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de
+rien.
+
+--Ah! monsieur Chicot! s'écria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, où
+me mène-t-on?
+
+--Tu le sauras tout à l'heure. En attendant, remercie Sa Majesté,
+monstre d'iniquités! remercie.
+
+--De quoi?
+
+--Remercie, te dis-je!
+
+--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majesté....
+
+--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage
+de Lyon, pendant la soirée de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez
+tranquille, vous serez récompensé selon vos mérites.
+
+Gorenflot poussa un soupir.
+
+--Où est Panurge? demanda Chicot.
+
+--Dans l'écurie, pauvre bête!
+
+--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.
+
+--Oui, monsieur Chicot.
+
+Et le moine s'éloigna le plus vite qu'il put, étonné de ne pas être
+suivi par des gardes.
+
+--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton
+escorte, et détaches-en dix autres avec M. de Crillon.
+
+--Où dois-je les envoyer?
+
+--A l'hôtel d'Anjou, et qu'on t'amène ton frère.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.
+
+--Est-ce que mon frère....
+
+--T'es-tu mal trouvé d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?
+
+--Non, par la mordieu!
+
+--Eh bien, fais ce que je te dis.
+
+Henri donna l'ordre au colonel des gardes françaises de lui amener le
+duc d'Anjou au Louvre.
+
+Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit
+aussitôt.
+
+--Et toi? dit Henri.
+
+--Moi, j'attends mon saint.
+
+--Et tu me rejoins au Louvre?
+
+--Dans une heure.
+
+--Alors je te quitte.
+
+--Va, mon fils.
+
+Henri partit avec le reste de la troupe.
+
+Quant à Chicot, il s'achemina vers les écuries, et, comme il entrait
+dans la cour, il vit apparaître Gorenflot monté sur Panurge.
+
+Le pauvre diable n'avait pas même eu l'idée d'essayer de se soustraire
+au sort qui l'attendait.
+
+--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe,
+dépêchons, on nous attend.
+
+Gorenflot ne fit pas l'ombre de la résistance, seulement il versait
+tant de larmes, qu'on eût pu le voir maigrir à vue d'oeil.
+
+--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!
+
+Chicot tirait Panurge à lui, tout en haussant les épaules.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'ÉPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN
+AVAIT PAS AUX JOUES.
+
+
+Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchés et dormant d'un
+paisible sommeil.
+
+Les événements historiques ont une singulière influence, c'est de
+refléter leur grandeur sur les circonstances qui les ont précédés.
+
+Ceux qui considéreront donc les événements qui devaient arriver le
+matin même, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux,
+disons-nous, qui considéreront ces événements avec le prestige que
+donne la prescience, trouveront peut-être quelque intérêt à voir le
+roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se réfugier près de ses
+trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un
+danger où ils risquent de perdre la vie.
+
+Le poète, cette nature privilégiée qui ne prévoit pas, mais qui
+devine, trouvera, nous en sommes certain, mélancoliques et charmants
+ces jeunes visages que le sommeil rafraîchit, que la confiance fait
+sourire, et qui, pareils à des frères couchés dans le dortoir
+paternel, reposent sur leurs lits rangés à côté les uns des autres.
+
+Henri s'avança légèrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui,
+après avoir déposé son patient en lieu de sûreté, était venu rejoindre
+le roi.
+
+Un lit était vide, celui de d'Épernon.
+
+--Pas rentré encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux!
+ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France,
+le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!
+
+--Tiens, au fait, dit Chicot.
+
+--Qu'on le cherche! qu'on l'amène! s'écria le roi. Puis qu'on me fasse
+venir Miron; je veux qu'il endorme cet étourdi, fût-ce malgré lui. Je
+veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en état de se
+défendre.
+
+--Sire, dit un huissier, voici M. d'Épernon qui rentre à l'instant
+même.
+
+D'Épernon venait de rentrer, en effet. Apprenant le retour du roi, et
+se doutant de la visite qu'il allait faire au dortoir, il se glissait
+vers la chambre commune, espérant y arriver inaperçu.
+
+Mais on le guettait, et, comme nous l'avons vu, on annonça son retour
+au roi. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à la mercuriale,
+il aborda le seuil, tout confus.
+
+--Ah! te voilà enfin! dit Henri; viens ici, malheureux, et vois les
+amis.
+
+D'Épernon jeta un regard tout autour de la chambre, et fit signe
+qu'effectivement il avait vu.
+
+--Vois tes amis, continua Henri: ils sont sages, ils ont compris de
+quelle importance est le jour de demain; et toi, malheureux, au lieu
+de prier comme ils ont fait, et de dormir comme ils font, tu vas
+courir le passe-dix et les ribaudes. Cordieu! que tu es pâle! et la
+belle figure que tu feras demain, si tu n'en peux déjà plus ce soir!
+
+D'Épernon était bien pâle, en effet, si pâle, que la remarque du roi
+le fit rougir.
+
+--Allons, continua Henri, couche-toi, je le veux! et dors. Pourras-tu
+dormir, seulement?
+
+--Moi? dit d'Épernon comme si une pareille question le blessait au
+fond du coeur.
+
+--Je te demande si tu auras le temps de dormir. Sais-tu que vous vous
+battez au jour; que, dans cette malheureuse saison, le jour vient à
+quatre heures? il en est deux; deux heures te restent à peine.
+
+--Deux heures bien employées, dit d'Épernon, suffisent à bien des
+choses.
+
+--Tu dormiras?
+
+--Parfaitement, sire.
+
+--Et moi, je n'en crois rien.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que tu es agité, tu penses à demain. ***<p>*** Hélas! tu as
+raison, car demain, c'est aujourd'hui. Mais, malgré moi, m'emporte le
+désir secret de dire que nous ne sommes point encore arrivés au jour
+fatal.
+
+--Sire, dit d'Épernon, je dormirai, je vous le promets; mais, pour
+cela, faut-il encore que Votre Majesté me laisse dormir.
+
+--C'est juste, dit Chicot.
+
+En effet, d'Épernon se déshabilla, et se coucha avec un calme et même
+une satisfaction qui parurent de bonne augure au prince et à Chicot.
+
+--Il est brave comme un César, dit le roi.
+
+--Si brave, fit Chicot en se grattant l'oreille, que, ma parole
+d'honneur, je n'y comprends plus rien.
+
+--Vois, il dort déjà.
+
+Chicot s'approcha du lit; car il doutait que la sécurité de d'Épernon
+allât jusque-là.
+
+--Oh! oh! fit-il tout à coup.
+
+--Quoi donc? demanda le roi.
+
+--Regarde.
+
+Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottes de d'Épernon.
+
+--Du sang, murmura te roi.
+
+--Il a marché dans le sang, mon fils. Quel brave!
+
+--Serait-il blessé? demanda, le roi avec inquiétude.
+
+--Bah! il l'aurait dit. Et puis, à moins qu'il ne fût blessé comme
+Achille, au talon....
+
+--Tiens, et son pourpoint aussi est taché, vois sa manche. Que lui
+est-il donc arrivé?
+
+--Peut-être a-t-il tué quelqu'un, dit Chicot.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour se faire la main, donc!
+
+--C'est singulier! fit le roi.
+
+Chicot se gratta beaucoup plus sérieusement l'oreille.
+
+--Hum! hum! dit-il.
+
+--Tu ne me réponds pas.
+
+--Si fait; je fais: hum! hum! Cela signifie beaucoup de choses, ce me
+semble.
+
+--Mon Dieu! dit Henri, que se passe-t-il donc autour de moi, et quel
+est l'avenir qui m'attend? Heureusement que demain....
+
+--Aujourd'hui, mon fils, tu confonds toujours.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+--Eh bien, aujourd'hui?
+
+--Aujourd'hui je serai tranquille.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'ils m'auront tué les Angevins maudits.
+
+--Tu crois, Henri?
+
+--J'en suis sûr, ils sont braves.
+
+--Je n'ai pas entendu dire que les Angevins fussent lâches.
+
+--Non sans doute; mais vois comme ils sont forts, vois le bras de
+Schomberg: les beaux muscles! les beaux bras!
+
+--Ah! si tu voyais celui d'Antraguet!
+
+--Vois cette lèvre impérieuse de Quélus, et ce front de Maugiron,
+hautain jusque dans son sommeil! Avec de telles figures on ne peut
+manquer de vaincre. Ah! quand ces yeux-là lancent l'éclair, l'ennemi
+est déjà à moitié vaincu.
+
+--Cher ami, dit Chicot en secouant tristement la tête, il y a,
+au-dessous de fronts aussi hautains que celui-ci, des yeux que je
+connais, qui lancent des éclairs non moins terribles que ceux sur
+lesquels tu comptes. Est-ce là tout ce qui te rassure?
+
+--Non, viens, et je te montrerai quelque chose.
+
+--Où cela?
+
+--Dans mon cabinet.
+
+--Et ce quelque chose que tu vas me montrer te donne la confiance de
+la victoire?
+
+--Oui.
+
+--Viens donc.
+
+--Attends.
+
+Et Henri fit un pas pour se rapprocher des jeunes gens.
+
+--Quoi? demanda Chicot.
+
+--Écoute, je ne veux, demain, ou plutôt aujourd'hui, ni les attrister,
+ni les attendrir. Je vais prendre congé d'eux tout de suite.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+--Prends, mon fils, dit-il.
+
+L'intonation de voix avec laquelle il prononça ces paroles était si
+mélancolique, que le roi sentit un frisson qui parcourait ses veines
+et qui conduisait une larme a ses yeux arides.
+
+--Adieu, mes amis, murmura le roi; adieu, mes bons amis.
+
+Chicot se détourna, son coeur n'était pas plus de marbre que celui du
+roi.
+
+Mais bientôt, comme malgré lui, ses yeux se reportèrent sur les jeunes
+gens.
+
+Henri se penchait vers eux, et les baisait au front l'un après
+l'autre.
+
+Une pâle bougie rose éclairait cette scène, et communiquait sa teinte
+funèbre aux draperies de la chambre et aux visages des acteurs.
+
+Chicot n'était pas superstitieux; mais, lorsqu'il vit Henri toucher de
+ses lèvres le front de Maugiron, de Quélus et de Schomberg, son
+imagination lui représenta un vivant désolé qui venait faire ses
+adieux à des morts déjà couchés sur leurs tombeaux.
+
+--C'est singulier, dit Chicot, je n'ai jamais éprouvé cela; pauvres
+enfants!
+
+A peine le roi eut-il achevé d'embrasser ses amis, que d'Épernon
+rouvrit les yeux pour voir s'il était parti.
+
+Il venait de quitter la chambre, appuyé sur le bras de Chicot.
+
+D'Épernon sauta en bas de son lit, et se mit à effacer du mieux qu'il
+put les taches de sang empreintes sur ses bottes et sur son habit.
+
+Cette occupation ramena sa pensée vers la scène de la place de la
+Bastille.
+
+--Je n'eusse jamais eu, murmura-t-il, assez de sang pour cet homme qui
+en a tant versé ce soir à lui seul.
+
+Et il se recoucha.
+
+Quant à Henri, il conduisit Chicot à son cabinet, et, ouvrant un long
+coffret d'ébène doublé de satin blanc:
+
+--Tiens, dit-il, regarde.
+
+--Des épées, fit Chicot. Je vois bien. Après.
+
+--Oui, des épées; mais des épées bénites, cher ami.
+
+--Par qui?
+
+--Par notre saint-père le pape lui-même, lequel m'accorde cette
+faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pour aller à Rome et revenir,
+me coûte vingt chevaux et quatre hommes; mais j'ai les épées.
+
+--Piquent-elles bien? demanda Chicot.
+
+--Sans doute; mais ce qui fait leur mérite suprême, Chicot, c'est
+d'être bénites.
+
+--Oui, je le sais bien; mais cela me fait toujours plaisir de savoir
+qu'elles piquent.
+
+--Païen!
+
+--Voyons, mon fils, maintenant parlons d'autres choses.
+
+--Soit; mais dépêchons.
+
+--Tu veux dormir?
+
+--Non, je veux prier.
+
+--En ce cas, parlons d'affaires. As-tu fait venir M. d'Anjou?
+
+--Oui, il attend en bas.
+
+--Que comptes-tu en faire?
+
+--Je compte le faire jeter à la Bastille.
+
+--C'est fort sage. Seulement choisis un cachot bien profond, bien sûr,
+bien clos; celui, par exemple, qui a reçu le connétable de Saint-Pol
+ou Jacques d'Armagnac.
+
+--Oh! sois tranquille.
+
+--Je sais où l'on vend de beau velours noir, mon fils.
+
+--Chicot, c'est mon frère!
+
+--C'est juste, et, à la cour, le deuil de famille se porte en violet.
+Lui parleras-tu?
+
+--Oui, certainement, ne fût-ce que pour lui ôter tout espoir, en lui
+prouvant que ses complots sont découverts.
+
+--Hum! fit Chicot.
+
+--Vois-tu quelque inconvénient à ce que je l'entretienne?
+
+--Non; mais, à ta place, je supprimerais le discours et doublerais la
+prison.
+
+--Qu'on amène le duc d'Anjou! dit Henri.
+
+--C'est égal, dit Chicot en secouant la tête, je m'en tiens à ma
+première idée.
+
+Un moment après, le duc entra; il était fort pâle et désarmé. Crillon
+le suivait, tenant son épée à la main.
+
+--Où l'avez-vous trouvé? demanda le roi à Crillon, l'interrogeant du
+même ton que si le duc n'eût point été là.
+
+--Sire, Son Altesse n'était pas chez elle, mais un instant après que
+j'eus pris possession de son hôtel au nom de Votre Majesté, Son
+Altesse est rentrée, et nous l'avons arrêtée sans résistence.
+
+--C'est bien heureux, dit le roi avec dédain.
+
+Puis, se retournant vers le prince:
+
+--Où étiez-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+--Quelque part que je fusse, sire, soyez convaincu, répondit le duc,
+que je m'occupais de vous.
+
+--Je m'en doute, dit Henri, et votre réponse me prouve que je n'avais
+pas tort de vous rendre la pareille.
+
+François s'inclina, calme et respectueux.
+
+--Voyons; où étiez-vous? dit le roi en marchant vers son frère, que
+faisiez-vous tandis qu'on arrêtait vos complices?
+
+--Mes complices? dit François.
+
+--Oui, vos complices, répéta le roi.
+
+--Sire, à coup sûr, Votre Majesté est mal renseignée à mon égard.
+
+--Oh! cette fois, monsieur, vous ne m'échapperez pas, et votre
+carrière de crimes est terminée. Cette fois encore vous n'hériterez
+pas de moi, mon frère....
+
+--Sire, sire, par grâce, modérez-vous: il y a bien certainement
+quelqu'un qui vous aigrit contre moi.
+
+--Misérable! s'écria Henri au comble de la colère, tu mourras de faim
+dans un cachot de la Bastille.
+
+--J'attends vos ordres, sire, et je les bénis, dussent-ils me frapper
+de mort.
+
+--Mais enfin, où étiez-vous, hypocrite?
+
+--Sire, je sauvais Votre Majesté, et je travaillais à la gloire et à
+la tranquillité de son règne.
+
+--Oh! fit le roi pétrifié, sur mon honneur, l'audace est grande.
+
+Bah! fit Chicot en se renversant en arrière, contez-nous donc cela,
+mon prince, ce doit être curieux.
+
+--Sire, je le dirais à l'instant même à Votre Majesté, si Votre
+Majesté m'eût traité en frère; mais, comme elle me traite en coupable,
+j'attendrai que l'événement parle pour moi.
+
+Sur ces mots, il salua de nouveau et plus profondément encore que la
+première fois, le roi son frère, et, se retournant vers Crillon et les
+autres officiers qui étaient là:
+
+--Ça, dit-il, lequel d'entre vous, messieurs, va conduire le premier
+prince du sang de France à la Bastille?
+
+Chicot réfléchissait: un éclair illumina son esprit.
+
+--Ah! ah! murmura-t-il, je crois que je comprends, à cette heure,
+pourquoi M. d'Épernon avait tant de sang aux pieds et en avait si peu
+sur les joues.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+LE MATIN DU COMBAT.
+
+
+Un beau jour se levait sur Paris; aucun bourgeois ne savait la
+nouvelle; mais les gentilshommes royalistes et ceux du parti de Guise,
+ces derniers encore dans la stupeur, s'attendaient à l'événement, et
+prenaient des mesures de prudence pour complimenter à temps le
+vainqueur.
+
+Ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, le roi ne dormit point
+de toute la nuit: il pria et pleura; et, comme, après tout, c'était un
+homme brave et expérimenté, surtout en matière de duel, il sortit vers
+trois heures du matin avec Chicot, pour aller rendre à ses amis le
+seul office qu'il fût en son pouvoir de leur rendre.
+
+Il alla visiter le terrain où devait avoir lieu le combat.
+
+Ce fut une scène bien remarquable, et, disons-le sans raillerie, bien
+peu remarquée.
+
+Le roi, vêtu d'habits de couleur sombre, enveloppé d'un large manteau,
+l'épée au côté, les cheveux et les yeux cachés sous les bords de son
+chapeau, suivit la rue Saint-Antoine jusqu'à trois cents pas en avant
+de la Bastille; mais, arrivés là, voyant un grand rassemblement de
+monde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point se
+hasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagna par
+derrière l'enclos des Tournelles.
+
+Cette foule, on devine ce qu'elle faisait là: elle comptait les morts
+de la nuit.
+
+Le roi l'évita, et, en conséquence, ne sut rien de ce qui s'était
+passé.
+
+Chicot, qui avait assisté à la querelle ou plutôt à l'accord qui avait
+eu lieu huit jours auparavant, expliquait au roi, sur l'emplacement
+même où l'affaire allait se passer, la place que devaient occuper les
+combattants, et les conditions du combat.
+
+A peine renseigné, Henri se mit à mesurer l'espace, regarda entre les
+arbres, calcula la réflexion du soleil, et dit:
+
+--Quélus se trouvera bien exposé: il aura le soleil à droite, juste
+dans l'oeil qui lui reste,[*] tandis que Maugiron aura toute l'ombre.
+Quélus aurait dû prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui a des
+yeux excellents, celle de Quélus. Voilà qui est bien mal réglé jusqu'à
+présent. Quant à Schomberg, qui a le jarret faible, il a un arbre pour
+lui servir de retraite en cas de besoin; voilà qui me rassure pour
+lui. Mais Quélus, mon pauvre Quélus!
+
+ [*] Quélus avait eu, dans un duel précédent, l'oeil gauche crevé
+ d'un coup d'épée.
+
+Et il secoua tristement la tête.
+
+--Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot. Voyons, ne te tourmente pas
+ainsi, que diable! ils auront ce qu'ils auront.
+
+Le roi leva les yeux au ciel et soupira.
+
+--Voyez, mon Dieu! comme il blasphème, murmura-t-il; mais heureusement
+vous savez que c'est un fou.
+
+Chicot leva les épaules.
+
+--Et d'Épernon, reprit le roi; je suis, par ma foi, injuste, je ne
+pensais pas à lui; d'Épernon, qui aura affaire à Bussy, comme il va
+être exposé!... Regarde la disposition du terrain, mon brave Chicot: à
+gauche, une barrière; à droite, un arbre; derrière, un fossé;
+d'Épernon, qui aura besoin de rompre à tout moment, car Bussy, c'est
+un tigre, un lion, un serpent; Bussy, c'est une épée vivante, qui
+bondit, qui se développe, qui se replie.
+
+--Bah! dit Chicot, je ne suis pas inquiet de d'Épernon, moi.
+
+--Tu as tort, il se fera tuer.
+
+--Lui! pas si bête; il aura pris ses précautions, va!
+
+--Comment l'entends-tu?
+
+--J'entends qu'il ne se battra pas, mordieu!
+
+--Allons donc! ne l'as-tu pas entendu tout à l'heure?
+
+--Justement.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, c'est pour cela que je te répète qu'il ne se battra point.
+
+--Homme incrédule et méprisant!
+
+--Je connais mon Gascon, Henri; mais, si tu m'en crois, retirons-nous,
+cher sire; voilà le grand jour venu, retournons au Louvre.
+
+--Peux-tu, croire que je resterai au Louvre pendant le combat?
+
+--Ventre de biche! tu y resteras; car, si l'on te voyait ici, chacun
+dirait, au cas où tes amis seraient vainqueurs, que tu as forcé la
+victoire par quelque sortilège, et, au cas où ils seraient vaincus,
+que tu leur as porté malheur.
+
+--Eh! que me font les bruits et les interprétations? Je les aimerai
+jusqu'au bout.
+
+--Je veux bien que tu sois esprit fort, Henri, je te fais même mon
+compliment d'aimer tes amis; c'est une vertu rare chez les princes;
+mais je ne veux pas que tu laisses M. d'Anjou seul au Louvre.
+
+--Crillon n'est-il pas là?
+
+--Eh! Crillon n'est qu'un buffle, un rhinocéros, un sanglier, tout ce
+que tu voudras de brave et d'indomptable, tandis que ton frère, c'est
+la vipère, c'est le serpent à sonnettes, c'est tout animal dont la
+puissance est moins dans sa force que dans son venin.
+
+--Tu as raison, j'aurais dû le faire jeter à la Bastille.
+
+--Je t'avais bien dit que tu avais tort de le voir.
+
+--Oui, j'ai été vaincu par son assurance, par son aplomb, par ce
+service qu'il prétend m'avoir rendu.
+
+--Raison de plus pour que tu t'en défies. Rentrons, mon fils,
+crois-moi.
+
+Henri suivit le conseil de Chicot et reprit avec lui le chemin du
+Louvre, après avoir jeté un dernier regard sur le futur champ du
+combat.
+
+Déjà tout le monde était sur pied dans le Louvre, lorsque le roi et
+Chicot y entrèrent. Les jeunes gens s'y étaient éveillés des premiers
+et se faisaient habiller par leurs laquais.
+
+Le roi demanda à quelle chose ils s'occupaient.
+
+Schomberg faisait des pliés, Quélus se bassinait les yeux avec de
+l'eau de vigne, Maugiron buvait un verre de vin d'Espagne, d'Épernon
+aiguisait son épée sur une pierre.
+
+On pouvait le voir d'ailleurs, car il s'était, pour cette opération,
+fait apporter un grès à la porte de la chambre commune.
+
+--Et tu dis que cet homme n'est pas un Bayard? fit Henri en le
+regardant avec amour.
+
+--Non, je dis que c'est un rémouleur, voilà tout, reprit Chicot.
+
+D'Épernon le vit et cria:
+
+--Le roi!
+
+Alors, malgré la résolution qu'il avait prise, et que même, sans cette
+circonstance, il n'eût pas eu la force de maintenir, Henri entra dans
+leur chambre.
+
+Nous l'avons déjà dit, c'était un roi plein de majesté et qui avait
+une grande puissance sur lui-même.
+
+Son visage, tranquille et presque souriant, ne trahissait donc aucun
+sentiment de son coeur.
+
+--Bonjour, messieurs, dit-il; je vous trouve en excellentes
+dispositions, ce me semble.
+
+--Dieu merci! oui, sire, répliqua Quélus.
+
+--Vous avez l'air sombre, Maugiron.
+
+--Sire, je suis très superstitieux, comme le sait Votre Majesté; et,
+comme j'ai fait de mauvais rêves, je me remets le coeur avec un doigt
+de vin d'Espagne.
+
+--Mon ami, dit le roi, il faut se rappeler, et je parle d'après Miron,
+qui est un grand docteur, il faut se rappeler, dis-je, que les rêves
+dépendent des impressions de la veille, mais n'influent jamais sur les
+actions du lendemain, sauf toutefois la volonté de Dieu.
+
+--Aussi, sire, dit d'Épernon, me voyez-vous aguerri. J'ai aussi fort
+mal songé cette nuit; mais, malgré le songe, le bras est bon et le
+coup d'oeil perçant.
+
+Et il se fendit contre le mur, auquel il fit une entaille avec son
+épée fraîche émoulue.
+
+--Oui, dit Chicot, vous avez rêvé que vous aviez du sang à vos bottes;
+ce rêve-là n'est pas mauvais: il signifie que l'on sera un jour un
+triomphateur dans le genre d'Alexandre et de César.
+
+--Mes braves, dit Henri, vous savez que l'honneur de votre prince est
+en question, puisque c'est sa cause, en quelque sorte, que vous
+défendez; mais l'honneur seulement, entendez-vous bien? Ne vous
+préoccupez donc pas de la sécurité de ma personne. Cette nuit, j'ai
+assis mon trône de manière que, d'ici à quelque temps du moins, aucune
+secousse ne le puisse ébranler. Battez-vous donc pour l'honneur.
+
+--Sire, soyez tranquille; nous perdrons peut-être la vie, dit Quélus;
+mais, en tout cas, l'honneur sera sauf.
+
+--Messieurs, continua le roi, je vous aime tendrement, et je vous
+estime aussi. Laissez-moi donc vous donner un conseil: pas de fausse
+bravoure; ce n'est pas en mourant que vous me donnerez raison, mais en
+tuant vos ennemis
+
+--Oh! quant à moi, dit d'Épernon, je ne fais pas de quartier.
+
+--Moi, dit Quélus, je ne réponds de rien; je ferai ce que je pourrai,
+voilà tout.
+
+--Et moi, dit Maugiron, je réponds à Sa Majesté que, si je meurs, je
+tuerai mon homme coup pour coup.
+
+--Vous vous battez à l'épée seule?
+
+--A l'épée et à la dague, dit Schomberg.
+
+Le roi tenait sa main sur sa poitrine.
+
+Peut-être cette main et ce coeur, qui se touchaient, se parlaient-ils
+l'un à l'autre de leurs craintes par leurs frémissements et leurs
+pulsations; mais, à l'extérieur, fier, l'oeil sec, la lèvre hautaine,
+il était bien le roi, c'est-à-dire qu'il envoyait bien des soldats au
+combat, et non des amis à la mort.
+
+--En vérité, mon roi, lui dit Chicot, tu es vraiment beau eu ce
+moment.
+
+Les gentilshommes étaient prêts, il ne leur restait plus qu'à faire la
+révérence à leur maître.
+
+--Allez-vous à cheval? dit Henri.
+
+--Non pas, sire, dit Quélus, nous marcherons; c'est un salutaire
+exercice, il dégage la tête, et Votre Majesté l'a dit mille fois,
+c'est la tête plus que le bras qui dirige l'épée.
+
+--Vous avez raison, mon fils. Votre main.
+
+Quélus s'inclina et baisa la main du roi: les autres l'imitèrent.
+
+D'Épernon s'agenouilla en disant:
+
+--Sire, bénissez mon épée.
+
+--Non pas, d'Épernon, fit le roi; rendez votre épée à votre page. Je
+vous réserve des épées meilleures que les vôtres. Apporte les épées,
+Chicot.
+
+--Non pas, dit le Gascon; donne cette commission au capitaine des
+gardes, mon fils; je ne suis qu'un fou, moi, qu'un païen même; et les
+bénédictions du ciel pourraient se changer en sortilèges funestes, si
+le diable, mon ami, s'avisait de regarder à mes mains et s'apercevait
+de ce que je porte.
+
+--Quelles sont donc ces épées, sire? demanda Schomberg en jetant un
+coup d'oeil sur la caisse qu'un officier venait d'apporter.
+
+--Des épées d'Italie, mon fils, des épées forgées à Milan: les
+coquilles en sont bonnes, vous le voyez; et comme, à l'exception de
+Schomberg, vous avez tous les mains délicates, le premier coup de
+fouet vous désarmerait, si vos mains n'étaient bien emboîtées.
+
+--Merci, merci, Majesté, dirent ensemble et d'une seule voix les
+quatre jeunes gens.
+
+--Allez, il est temps, dit le roi, qui ne pouvait dominer plus
+longtemps son émotion.
+
+--Sire, demanda Quélus, n'aurons-nous point, pour nous encourager, les
+regards de Votre Majesté?
+
+--Non, cela ne serait pas convenable; vous vous battrez sans qu'on le
+sache, vous vous battrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de
+solennité au combat; qu'on le croie surtout le résultat d'une querelle
+particulière.
+
+Et il les congédia d'un geste vraiment majestueux.
+
+Lorsqu'ils furent hors de sa présence, que les derniers valets eurent
+franchi le seuil du Louvre, et qu'on n'entendit plus le bruit ni des
+éperons ni des cuirasses que portaient les écuyers armés en guerre:
+
+--Ah! je me meurs! dit le roi en tombant sur une estrade.
+
+--Et moi, dit Chicot, je veux voir ce duel; j'ai l'idée, je ne sais
+pourquoi, mais je l'ai, qu'il s'y passera quelque chose de curieux à
+l'endroit de d'Épernon.
+
+--Tu me quittes, Chicot? dit le roi d'une voix lamentable.
+
+--Oui, dit Chicot, car, si quelqu'un d'entre eux faisait mal son
+devoir, je serais là pour le remplacer et soutenir l'honneur de mon
+roi.
+
+--Va donc, dit Henri.
+
+A peine le Gascon eut-il congé, qu'il partit, rapide comme l'éclair.
+
+Le roi alors rentra dans sa chambre, en fit fermer les volets,
+défendit à qui que ce fût, dans le Louvre, de pousser un cri ou de
+proférer une parole, et dit seulement à Crillon, qui savait tout ce
+qui allait se passer:
+
+--Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tu me le diras; si, au
+contraire, nous sommes vaincus, tu frapperas trois coups à ma porte.
+
+--Oui, sire, répondit Crillon en secouant la tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+LES AMIS DE BUSSY.
+
+
+Si les amis du roi avaient passé la nuit à dormir tranquillement, ceux
+du duc d'Anjou avaient pris la même précaution.
+
+A la suite d'un bon souper auquel ils s'étaient réunis d'eux-mêmes,
+sans le conseil ni la présence de leur patron, qui ne prenait pas de
+ses favoris les mêmes inquiétudes que le roi prenait des siens, ils se
+couchèrent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait été
+choisie comme lieu de réunion, se trouvant la plus proche du champ de
+bataille.
+
+Un écuyer, celui de Ribérac, grand chasseur et habile armurier, avait
+passé toute la journée à nettoyer, fourbir et aiguiser les armes.
+
+Il fut, en outre, chargé de réveiller les jeunes gens au point du
+jour: c'était son habitude tous les matins de fête, de chasse ou de
+duel.
+
+Antraguet, avant de souper, s'en était allé voir, rue Saint-Denis, une
+petite marchande qu'il idolâtrait et qu'on n'appelait, dans tout le
+quartier, que la belle imagière. Ribérac avait écrit à sa mère;
+Livarot avait fait son testament.
+
+A trois heures sonnant, c'est-à-dire quand les amis du roi
+s'éveillaient à peine, ils étaient déjà tous sur pied, frais, dispos
+et armés de bonne sorte.
+
+Ils avaient pris des caleçons et des bas rouges pour que leurs ennemis
+ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayât point
+eux-mêmes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se
+battait tout habillé, qu'aucun pli ne gênât leurs mouvements. Enfin
+ils étaient chaussés de souliers sans talons, et leurs pages portaient
+leurs épées, pour que leur bras et leur épaule n'éprouvassent aucune
+fatigue.
+
+C'était un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la
+promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait
+étincelante la rosée de la nuit.
+
+Une senteur âcre et délicieuse en même temps moulait des jardins et se
+répandait par les rues.
+
+Le pavé était sec et l'air vif.
+
+Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au
+duc d'Anjou des nouvelles de Bussy.
+
+On leur avait fait répondre qu'il était sorti la veille à dix heures
+du soir, et qu'il n'était pas rentrée depuis.
+
+Le messager s'informa s'il était sorti seul et armé.
+
+Il apprit qu'il était sortit accompagné de Remy, et que tous deux
+avaient leurs épées.
+
+Au reste, on n'était point inquiet chez le comte, il faisait souvent
+des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si
+adroit, que ses absences, même prolongées, causaient peu
+d'inquiétudes.
+
+Les trois amis se firent répéter tous ces détails.
+
+--Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le
+roi avait commandé une grande chasse au cerf dans la forêt de
+Compiègne, et que M. de Monsoreau avait, à cet effet, dû partir hier?
+
+--Oui, répondirent les jeunes gens.
+
+--Alors je sais où il est: tandis que le grand veneur détourne le
+cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles,
+messieurs, il est plus près du terrain que nous, et il y sera avant
+nous.
+
+--Oui, dit Livarot, mais fatigué, harassé, n'ayant pas dormi.
+
+Antraguet haussa les épaules.
+
+-- Est-ce que Bussy se fatigue? répliqua-t-il. Allons! en route, en
+route, messieurs, nous le prendrons en passant.
+
+Tous se mirent en marche.
+
+C'était juste le moment où Henri distribuait les épées à leurs
+ennemis; ils avaient donc dix minutes à peu près d'avance sur eux.
+
+Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des
+Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine.
+
+Toutes ces rues étaient désertes.
+
+Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de
+Saint-Maur-les-Fossés, avec leur lait et leurs légumes, et qui
+dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, étaient seuls admis à
+voir cette fière escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs
+trois pages et de leurs trois écuyers.
+
+Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour
+tuer ou pour être tué, qu'on sait que le duel, de part et d'autre,
+sera acharné, mortel, sans miséricorde, on réfléchit; les plus
+étourdis des trois étaient, ce matin-là, les plus rêveurs.
+
+En arrivant à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois
+portèrent, avec un sourire qui indiquait qu'une même pensée les tenait
+en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau.
+
+--On verra bien de là, dit Antraguet, et je suis sûr que la pauvre
+Diane viendra plus d'une fois à sa fenêtre.
+
+--Tiens! dit Ribérac, elle y est déjà venue, ce me semble.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Elle est ouverte.
+
+--C'est vrai. Mais pourquoi cette échelle dressée devant la fenêtre,
+quand le logis a des portes?
+
+--En effet, c'est bizarre, dit Antraguet.
+
+Tous trois s'approchèrent de la maison, avec le pressentiment
+intérieur qu'ils marchaient à quelque grave révélation.
+
+--Et nous ne sommes pas les seuls à nous étonner, dit Livarot: voyez
+ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour
+regarder.
+
+Les jeunes gens arrivèrent sous le balcon.
+
+Un maraîcher y était déjà, et semblait examiner la terre.
+
+--Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En
+ce cas, dépêchez-vous, car nous tenons à arriver les premiers.
+
+Ils attendirent, mais inutilement.
+
+--Personne ne répond, dit Ribérac; mais pourquoi, diable! cette
+échelle?
+
+--Eh! manant, dit Livarot au maraîcher, que fais-tu là? Est-ce que
+c'est toi qui as dressé cette échelle?
+
+--Dieu m'en garde, messieurs! répondit-il.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Antraguet.
+
+--Regardez donc là-haut.
+
+Tous trois levèrent la tête.
+
+--Du sang! s'écria Ribérac.
+
+--Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, même.
+
+--La porte a été forcée; dit en même temps le page d'Antraguet.
+
+Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte à la fenêtre, et, saisissant
+l'échelle, il fut sur le balcon en une seconde.
+
+Il plongea son regard dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demandèrent les autres, qui le virent chanceler et
+pâlir.
+
+Un cri terrible fut sa seule réponse.
+
+Livarot était monté derrière lui.
+
+--Des cadavres! la mort! la mort partout! s'écria le jeune homme.
+
+Et tous deux entrèrent dans la chambre.
+
+Ribérac resta en bas, de peur de surprise.
+
+Pendant ce temps, le maraîcher arrêtait, par ses exclamations, tous
+les passants.
+
+La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit.
+
+Les taches, ou plutôt une rivière de sang s'était étendue sur le
+carreau.
+
+Les tentures étaient hachées de coups d'épées et de balles de
+pistolets.
+
+Les meubles gisaient, brisés et rouges, dans des débris de chair et de
+vêtements.
+
+--Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout à coup Antraguet.
+
+--Mort? demanda Livarot.
+
+--Déjà froid.
+
+--Mais il faut donc, s'écria Livarot, qu'un régiment de reîtres ait
+passé par cette chambre!
+
+En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de
+sang indiquaient que, de ce côté aussi, avait eu lieu la lutte.
+
+Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu'à l'escalier.
+
+La cour était vide et solitaire.
+
+Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin
+de la chambre voisine.
+
+Il y avait du sang partout: le sang conduisait à la fenêtre.
+
+Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effrayé sur le petit
+jardin.
+
+Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du
+malheureux Bussy.
+
+A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'échappa
+de la poitrine d'Antraguet.
+
+Livarot accourut.
+
+--Regarde, dit Antraguet, Bussy mort!
+
+--Bussy assassiné, précipité par une fenêtre! Entre, Ribérac, entre!
+
+Pendant ce temps, Livarot s'élançait dans la cour, et rencontrait au
+bas de l'escalier Ribérac, qu'il emmenait avec lui.
+
+Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna
+passage.
+
+--C'est bien lui! s'écria Livarot.
+
+--Il a le poing haché, dit Ribérac.
+
+--Il a deux balles dans la poitrine.
+
+--Il est criblé de coups de dague.
+
+--Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance!
+
+En se retournant, Livarot heurta un second cadavre.
+
+--Monsoreau! cria-t-il.
+
+--Quoi, Monsoreau aussi?
+
+--Oui, Monsoreau percé comme un crible, et qui a eu la tête brisée sur
+le pavé.
+
+--Ah ça, mais on a donc assassiné tous nos amis, cette nuit!
+
+--Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane!
+
+Personne ne répondit, excepté la populace, qui commençait à fourmiller
+autour de la maison.
+
+C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient à la hauteur de la
+rue Sainte-Catherine, et se détournaient pour éviter le rassemblement.
+
+--Bussy! pauvre Bussy! s'écriait Ribérac désespéré.
+
+--Oui, dit Antraguet, on a voulu se défaire du plus terrible de nous
+tous.
+
+--C'est une lâcheté! c'est une infamie! crièrent les deux autres
+jeunes gens.
+
+--Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux.
+
+--Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre
+vengeance; nous serions mal vengés, ami; attends-moi.
+
+En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Ribérac.
+
+--Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des
+hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-là nous
+donne l'exemple; celui-là ne chargeait personne du soin de le
+venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille,
+nous nous vengerons!
+
+En disant ces mots, il se découvrit, posa ses lèvres sur les lèvres de
+Bussy; et, tirant son épée, il la trempa dans son sang.
+
+--Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lavé dans le
+sang de tes ennemis!
+
+--Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir!
+
+--Messieurs, dit Antraguet, remettant son épée au fourreau, pas de
+merci, pas de miséricorde, n'est-ce pas?
+
+Les deux jeunes gens étendirent la main sur le cadavre:
+
+--Pas de merci, pas de miséricorde! répétèrent-ils.
+
+--Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre.
+
+--Oui, mais nous n'aurons assassiné personne, nous, dit Antraguet; et
+Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy!
+
+--Adieu, Bussy! répétèrent les deux autres compagnons.
+
+Et ils sortirent, l'effroi dans l'âme et la pâleur au front, de cette
+maison maudite.
+
+Ils y avaient trouvé, avec l'image de la mort, ce désespoir profond
+qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation
+généreuse qui rend l'homme supérieur à son essence mortelle.
+
+Ils percèrent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule
+était devenue considérable.
+
+En arrivant sur le terrain, ils trouvèrent leurs ennemis qui les
+attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement
+campés sur les barrières de bois.
+
+Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les
+derniers.
+
+Les quatre mignons avaient avec eux quatre écuyers.
+
+Leurs quatre épées, posées à terre, semblaient attendre et se reposer
+comme eux.
+
+--Messieurs, dit Quélus en se levant et en saluant avec une espèce de
+morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre.
+
+--Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrivés
+avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons.
+
+--M. de Bussy? fit d'Épernon; effectivement, je ne le vois pas. Il
+paraît qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin.
+
+--Nous avons bien attendu jusqu'à présent, dit Schomberg; nous
+attendrons bien encore.
+
+--M. de Bussy ne viendra pas, répondit Antraguet.
+
+Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de
+d'Épernon seul exprima un autre sentiment.
+
+--Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur?
+
+--Ce ne peut être pour cela, reprit Quélus.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit Livarot.
+
+--Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron.
+
+--Parce qu'il est mort! répliqua Antraguet.
+
+--Mort! s'écrièrent les mignons.
+
+D'Épernon ne dit rien, et pâlit même légèrement.
+
+--Et mort assassiné! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Non, dit Quélus. Et pourquoi le saurions-nous?
+
+--D'ailleurs, est-ce sûr? demanda d'Épernon.
+
+Antraguet tira sa rapière.
+
+--Si sûr, dit-il, que voilà de son sang sur mon épée.
+
+--Assassiné! s'écrièrent les trois amis du roi. M. de Bussy assassiné!
+
+D'Épernon continuait de secouer la tête d'un air de doute.
+
+--Ce sang crie vengeance! dit Ribérac; ne l'entendez-vous pas,
+messieurs?
+
+--Ah çà! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens.
+
+--Pardieu! fit Antraguet.
+
+--Qu'est-ce à dire? s'écria Quélus.
+
+--_Cherche à qui le crime profite_, dit le légiste, murmura Livarot.
+
+--Ah ça, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron
+d'une voix tonnante.
+
+--Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Ribérac, et nous
+avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous égorger cent fois.
+
+--Alors, vite l'épée à la main, dit d'Épernon en tirant son arme du
+fourreau; et faisons vite.
+
+--Oh! oh! vous êtes bien pressé, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous
+ne chantiez pas si haut quand nous étions quatre contre quatre.
+
+--Est-ce notre faute, si vous n'êtes plus que trois? répondit
+d'Épernon.
+
+--Oui, c'est votre faute! s'écria Antraguet; il est mort parce qu'on
+l'aimait mieux couché dans la tombe que debout sur le terrain; il est
+mort le poing coupé, pour que son poing ne pût plus soutenir son épée;
+il est mort parce qu'il fallait à tout prix éteindre ses yeux, dont
+l'éclair vous eût ébloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair?
+
+Schomberg, Maugiron et d'Épernon hurlaient de rage.
+
+--Assez, assez, messieurs! dit Quélus. Retirez-vous, monsieur
+d'Épernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs
+verront alors si, malgré notre droit, nous sommes gens à profiter d'un
+malheur que nous déplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta
+le jeune homme en jetant son chapeau en arrière et en levant la main
+gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son épée; venez,
+et, en nous voyant combattre à ciel ouvert et sous le regard de Dieu,
+vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace!
+de l'espace!
+
+--Ah! je vous haïssais, dit Schomberg, maintenant je vous exècre!
+
+--Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tué,
+maintenant je vous égorgerais. En garde, messieurs, en garde!
+
+--Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg.
+
+--Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine à nu, le
+coeur à découvert.
+
+Les jeunes gens jetèrent leurs pourpoints et arrachèrent leurs
+chemises.
+
+--Tiens, dit Quélus en se dévêtant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait
+mal au fourreau, et sera tombée en route.
+
+--Ou vous l'aurez laissée chez M. de Monsoreau, place de la Bastille,
+dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas osé la
+retirer.
+
+Quélus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde.
+
+--Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague!
+cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille.
+
+--Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute.
+
+Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son côté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+LE COMBAT
+
+
+Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre était
+ombragé d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situé à l'écart.
+
+Il n'était fréquenté d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y
+jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir
+la nuit.
+
+Les barrières, dressées par les marchands de chevaux, écartaient
+naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une rivière, suit
+toujours un courant, et ne s'arrête ou ne revient qu'attirée par
+quelque remous.
+
+Les passants longeaient cet espace et ne s'y arrêtaient point.
+
+D'ailleurs, il était de trop bonne heure, et l'empressement général se
+portait vers la maison sanglante de Monsoreau.
+
+Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne fût pas fort tendre de sa
+nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade
+de bois.
+
+Il n'aimait pas les Angevins, il détestait les mignons; mais les uns
+et les autres étaient de braves jeunes gens, et sous leur chair
+courait un sang généraux que bientôt on allait voir jaillir au grand
+jour.
+
+D'Épernon voulut risquer une dernière fois la bravade.
+
+--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'écria-t-il.
+
+--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet.
+
+--J'ai mon droit, répliqua d'Épernon; la partie fut liée à huit.
+
+--Allons, au large! dit Ribérac impatienté en lui barrant le passage.
+
+Il s'en revint avec des airs de tête superbes, et rengaîna son épée.
+
+--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez
+perdre encore une paire de souliers comme hier.
+
+--Que dit ce maître fou?
+
+--Je dis que tout à l'heure il y aura du sang par terre, et vous
+marcheriez dedans comme vous fîtes cette nuit.
+
+D'Épernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible
+reproche.
+
+Il s'assit à dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur.
+
+Ribérac et Schomberg s'approchèrent après le salut d'usage.
+
+Quélus et Antraguet, qui, depuis un instant déjà, étaient tombés en
+garde, engagèrent le fer en faisant un pas en avant.
+
+Maugiron et Livarot, appuyés chacun sur une barrière, se guettaient en
+faisant des feintes sur place pour engager l'épée dans leur garde
+favorite.
+
+Le combat commença comme cinq heures sonnaient à Saint-Paul.
+
+La fureur était peinte sur les traits des combattants; mais leurs
+lèvres serrées, leur pâleur menaçante l'involontaire tremblement du
+poignet, indiquaient que cette fureur était maintenue par eux à force
+de prudence, et que, pareille à un cheval fougueux, elle ne
+s'échapperait point sans de grands ravages.
+
+Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps
+énorme, un frottement d'épées qui n'était pas encore un cliquetis. Pas
+un coup ne fut porté.
+
+Ribérac, fatigué ou plutôt satisfait d'avoir tâté son adversaire,
+baissa la main, et attendit un moment.
+
+Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le
+premier éclair sorti du nuage.
+
+Ribérac fut frappé. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de
+son épaule; il rompit pour se rendre compte à lui-même de sa blessure.
+
+Schomberg voulut renouveler le coup; mais Ribérac releva son épée par
+une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au côté.
+
+Chacun avait sa blessure.
+
+--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit
+Ribérac.
+
+Cependant Quélus et Antraguet s'échauffaient de leur côté; mais
+Quélus, n'ayant pas de dague, avait un grand désavantage; il était
+obligé de parer avec son bras gauche, et, comme son bras était nu,
+chaque parade lui coûtait une blessure.
+
+Sans être atteint grièvement, au bout de quelques secondes, il avait
+la main complètement ensanglantée.
+
+Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins
+habile que Quélus, parait avec une mesure extrême. Trois coups de
+riposte portèrent, et, sans être touché grièvement, le sang s'échappa
+de la poitrine de Quélus par trois blessures.
+
+Mais, à chaque coup, Quélus répéta:
+
+--Ce n'est rien.
+
+Livarot et Maugiron en étaient toujours à la prudence.
+
+Quant à Ribérac, furieux de douleur et sentant qu'il commençait à
+perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg.
+
+Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son épée.
+
+Les deux jeunes gens firent coup fourré.
+
+Ribérac eut la poitrine traversée, et Schomberg fut blessé au cou.
+
+Ribérac, blessé mortellement, porta la main gauche à sa plaie en se
+découvrant.
+
+Schomberg en profita pour porter à Ribérac un second coup qui lui
+traversa les chairs.
+
+Mais Ribérac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et,
+de la gauche, lui enfonça dans la poitrine sa dague jusqu'à la
+coquille.
+
+La lame aiguë traversa le coeur.
+
+Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entraînant avec lui
+Ribérac, toujours traversé par l'épée.
+
+Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et
+courut à lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la
+course, et, aidant Ribérac dans les efforts qu'il faisait pour se
+débarrasser de l'épée de Schomberg, il lui arracha cette épée de la
+poitrine.
+
+Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se défendre avec le
+désavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil
+dans les yeux.
+
+Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tête de Livarot, qui
+laissa échapper son épée et tomba sur les genoux.
+
+Quélus était vivement serré par Antraguet. Maugiron se hâta de percer
+Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout à fait.
+
+D'Épernon poussa un grand cri.
+
+Quélus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Quélus était
+tout sanglant, mais de blessures légères.
+
+Maugiron était à peu près sauf.
+
+Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas reçu la moindre
+égratignure; mais il commençait à se sentir fatigué; ce n'était
+cependant pas le moment de demander trêve à un homme blessé et à un
+autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il écarta violemment
+l'épée de Quélus, et, profitant de l'écartement du fer, il sauta
+légèrement par-dessus une barrière.
+
+Quélus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois.
+
+Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se
+retourna. Quélus profita du mouvement pour passer sous la barrière.
+
+--Il est perdu, dit Chicot.
+
+--Vive le roi! dit d'Épernon, hardi, mes lions, hardi!
+
+--Monsieur, du silence, s'il vous plaît, dit Antraguet; n'insultez pas
+un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle.
+
+--Et qui n'est pas encore mort! s'écria Livarot.
+
+Et, au moment où nul ne pensait plus à lui, hideux de la fange
+sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et
+plongea sa dague entre les épaules de Maugiron, qui tomba comme une
+masse en soupirant:
+
+--Jésus, mon Dieu! je suis mort!
+
+Livarot retomba évanoui; l'action et la colère avaient épuisé le reste
+de ses forces.
+
+--Monsieur de Quélus, dit Antraguet, baissant son épée, vous êtes un
+homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie.
+
+--Et pourquoi me rendre? dit Quélus, suis-je à terre?
+
+--Non; mais vous êtes criblé de coups, et moi, je suis sain et sauf.
+
+--Vive le roi! cria Quélus, j'ai encore mon épée, monsieur.
+
+Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il eût
+été.
+
+--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant à
+pleine main la lame près de la garde.
+
+Et il tordit le bras de Quélus, qui lâcha l'épée.
+
+Seulement Antraguet se coupa légèrement un doigt de la main gauche.
+
+--Oh! hurla Quélus, une épée! une épée!
+
+Et, se lançant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses
+deux bras.
+
+Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son épée dans sa
+main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit à frapper sur
+Quélus sans relâche et partout, s'éclaboussant à chaque coup du sang
+de son ennemi, à qui rien ne pouvait faire lâcher prise, et qui criait
+à chaque blessure:
+
+--Vive le roi!
+
+Il réussit même à retenir la main qui le frappait, et à garrotter,
+comme eût fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses
+bras.
+
+Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer.
+
+En effet, il chancela et tomba.
+
+Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-là, il
+étouffa, pour ainsi dire, le malheureux Quélus.
+
+--Vive le roi! murmura ce dernier, à l'agonie.
+
+Antraguet parvint à dégager sa poitrine de l'étreinte; il se roidit
+sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la
+poitrine:
+
+--Tiens, lui dit-il, es-tu content?
+
+--Vive le r..., articula Quélus, les yeux à demi fermés.
+
+Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort régnaient sur le
+champ de bataille.
+
+Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il
+n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une égratignure à la main.
+
+D'Épernon, épouvanté, fit un signe de croix et prit la fuite, comme
+s'il eût été poursuivi par un spectre.
+
+Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants,
+le même regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui
+décidait les destins de Rome.
+
+Chicot secourut et releva Quélus, qui rendait son sang par dix-neuf
+blessures.
+
+Le mouvement le ranima.
+
+Il rouvrit les yeux.
+
+--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de
+Bussy.
+
+--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois.
+
+--Fuyez, murmura Quélus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas.
+
+--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet,
+dût l'échafaud me prendre.
+
+--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous
+vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le même jour.
+
+Antraguet s'approcha de Ribérac, qui respirait encore.
+
+--Eh bien? demanda celui-ci.
+
+--Nous sommes vainqueurs, répondit Antraguet à voix basse pour ne pas
+offenser Quélus.
+
+--Merci, dit Ribérac. Va-t'en.
+
+Et il retomba évanoui.
+
+Antraguet ramassa sa propre épée, qu'il avait laissée tomber dans la
+lutte, puis celles de Quélus, de Schomberg et de Maugiron.
+
+--Achevez-moi, monsieur, dit Quélus, ou laissez-moi mon épée.
+
+--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un
+salut respectueux.
+
+Une larme brilla aux yeux du blessé.
+
+--Nous eussions pu être amis, murmura-t-il.
+
+Antraguet lui tendit la main.
+
+--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais
+sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre.
+
+--Et mes compagnons? demanda le jeune homme.
+
+--J'en aurai soin, comme des amis du roi.
+
+Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son écuyer, afin que
+l'on ne vît pas le sang dont il était couvert, et, laissant les morts
+et les blessés au milieu des pages et des laquais, il disparut par la
+porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+CONCLUSION.
+
+
+Le roi, pâle d'inquiétude et frémissant au moindre bruit, arpentait la
+salle d'armes, conjecturant, avec l'expérience d'un homme exercé, tout
+le temps que ses amis avaient dû employer à joindre et à combattre
+leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises
+que leur donnaient leur caractère, leur force et leur adresse.
+
+--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue
+Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On dégaîne.
+A cette heure, ils sont aux mains.
+
+Et, à ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'était mis en
+prières.
+
+Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette dévotion
+des lèvres ne faisait que glisser à la surface.
+
+Au bout de quelques secondes, le roi se releva.
+
+--Pourvu que Quélus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je
+lui ai montré, en parant avec l'épée et en frappant avec la dague.
+Quant à Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Ribérac.
+Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se débarrassera vite de
+Livarot. Mais d'Épernon! oh! celui-là est mort. Heureusement que c'est
+celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est
+pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible
+Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre
+Quélus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron!
+
+--Sire! dit à la porte la voix de Crillon.
+
+--Quoi! déjà! s'écria le roi.
+
+--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc
+d'Anjou demande à parler à Votre Majesté.
+
+--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours à travers la
+porte.
+
+--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre à Votre Majesté
+quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a à dire au roi
+calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment.
+
+--Eh bien, allez donc, dit le roi.
+
+En ce moment et comme Crillon se retournait pour obéir, un pas rapide
+retentit par les montées, et l'on entendit une voix qui disait à
+Crillon:
+
+--Je veux parler au roi à l'instant même!
+
+Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-même.
+
+--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu,
+mon Dieu, et qu'est-il arrivé? Sont-ils morts?
+
+En effet, Saint-Luc, pâle, sans chapeau, sans épée, tout marbré de
+taches de sang, se précipitait dans la chambre du roi.
+
+--Sire, s'écria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance!
+je viens vous demander vengeance!
+
+--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui
+peut te causer un pareil désespoir?
+
+--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus
+brave....
+
+La parole lui manqua.
+
+--Hein? fit en avançant Crillon, qui croyait avoir des droits à ce
+dernier titre surtout.
+
+--A été égorgé cette nuit, traîtreusement égorgé, assassiné! acheva
+Saint-Luc.
+
+Le roi, préoccupé d'une seule idée, se rassura; ce n'était aucun de
+ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin.
+
+--Égorgé, assassiné cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc,
+Saint-Luc?
+
+--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais
+il était fidèle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eût donné
+tout son sang pour Votre Majesté: sans quoi il n'eût pas été mon ami.
+
+--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
+
+Et quelque chose comme un éclair, sinon de joie, du moins d'espérance,
+illumina son visage.
+
+--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!
+
+--Pour M. de Bussy? répéta le roi en appuyant sur chaque mot.
+
+--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignardé cette nuit.
+Et bien leur en a pris d'être vingt, car il en a tué quatorze.
+
+--M. de Bussy mort!....
+
+--Oui, sire.
+
+--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout à coup le roi, emporté
+par un mouvement irrésistible.
+
+Saint-Luc lança au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se
+détournant, il vit Crillon, qui, toujours debout près de la porte,
+attendait de nouveaux ordres.
+
+Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.
+
+--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix sévère, M. de Bussy ne s'est
+point battu, en effet, et voilà pourquoi je viens demander, non pas
+vengeance, comme j'ai eu tort de le dire à Votre Majesté, mais
+justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi
+par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy
+on a rendu un déplorable service à Votre Majesté.
+
+Le duc d'Anjou venait d'arriver à la porte; il s'y tenait débout et
+immobile comme une statue de bronze.
+
+Les paroles de Saint-Luc avaient éclairé le roi; elles lui rappelaient
+le service que son frère prétendait lui avoir rendu.
+
+Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute:
+car, en même temps qu'il lui répondait oui du regard, le duc avait
+fait de haut en bas un signe imperceptible de tête.
+
+--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'écria Saint-Luc. On va
+dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que
+vous avez fait égorger Bussy.
+
+--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.
+
+--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mêlant, sans façon et comme
+d'habitude, à la conversation.
+
+--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugué par cette opinion de
+celui qui était le plus brave de son royaume depuis que Bussy était
+mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez
+l'assassin.
+
+Saint-Luc vit une ombre se projeter.
+
+C'était le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre.
+Il se retourna et le reconnut.
+
+--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux à tout
+prix disculper Votre Majesté d'une si abominable action.
+
+--Eh bien, dites.
+
+Le duc s'arrêta et attendit tranquillement.
+
+Crillon se tenait derrière lui, le regardant de travers et secouant la
+tête.
+
+--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un
+piège: tandis qu'il rendait visite à une femme dont il était aimé, le
+mari, prévenu par un traître, est rentré chez lui avec des assassins;
+il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le
+jardin.
+
+Si tout n'eût pas été fermé, comme nous l'avons dit, dans la chambre
+du roi, on eût pu voir, malgré sa puissance sur lui-même, pâlir le
+prince à ces dernières paroles.
+
+--Bussy s'est défendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporté,
+et....
+
+--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne
+vengerai certes pas un adultère.
+
+--Sire, je n'ai pas fini mon récit, reprit Saint-Luc. Le malheureux,
+après s'être défendu, près d'une demi-heure dans la chambre, après
+avoir triomphé de ses ennemis, le malheureux se sauvait blessé,
+sanglant, mutilé; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main
+secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse été arrêté,
+avec la femme qu'il m'avait confiée, par ses assassins; si je n'eusse
+été garrotté, bâillonné. Malheureusement on avait oublié de m'ôter la
+vue comme on m'avait ôté la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux
+hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux
+lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blessé leur demander
+secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux
+amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible à raconter, mais,
+croyez-le, c'était encore bien plus horrible à voir et à
+entendre,--l'un a ordonné de faire feu, et l'autre a obéi.
+
+Crillon serra les poings et fronça le sourcil.
+
+--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, ému malgré lui.
+
+--Oui, dit Saint-Luc.
+
+Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste
+de toute sa haine si longtemps contenue:
+
+--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin,
+c'est l'ami!
+
+Le roi s'attendait à ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.
+
+--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien
+entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majesté
+appréciera cette action, car M. de Bussy était mon serviteur, c'est
+vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy
+devait porter les armes contre Votre Majesté.
+
+--Tu mens, assassin! tu mens! s'écria Saint-Luc: Bussy percé de coups,
+Bussy la main hachée de coups d'épée, l'épaule brisée d'une balle,
+Bussy pendant accroché par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'était
+plus bon qu'à inspirer de la pitié à ses plus cruels ennemis, et ses
+plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la
+Mole et de Coconnas, tu as tué Bussy comme, les uns après les autres,
+tous tes amis; tu as tué Bussy, non parce qu'il était l'ennemi de ton
+frère, mais parce qu'il était le confident de tes secrets. Ah!
+Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.
+
+--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!
+
+--On m'insulte chez vous, mon frère, dit le duc, blême de terreur,
+car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de
+Saint-Luc, il ne se sentait pas en sûreté.
+
+--Sortez! Crillon, dit le roi.
+
+Crillon sortit.
+
+--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.
+
+--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauvé, ce matin, les amis de
+Votre Majesté, et d'avoir donné une éclatante justice à votre cause,
+qui est la mienne.
+
+--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possédant plus, je te dis que la
+cause dont tu es est une cause maudite, et qu'où tu passes doit
+s'abattre sur tes pas la colère de Dieu! Sire! sire! votre frère a
+protégé nos amis: malheur à eux!
+
+Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur.
+
+En ce moment même, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des
+pas précipités, puis des interrogatoires empressés.
+
+Il se fit un grand, un profond silence.
+
+Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner
+raison à Saint-Luc, trois coups, frappés avec lenteur et solennité,
+ébranlèrent la porte sous le poing vigoureux de Crillon.
+
+Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits
+de son visage.
+
+--Vaincus! s'écria-t-il; mes pauvres amis vaincus!
+
+--Que vous disais-je, sire? s'écria Saint-Luc.
+
+Le duc joignit les mains avec terreur.
+
+--Vois-tu, lâche! s'écria le jeune homme avec un superbe effort, voilà
+comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc
+m'égorger aussi, je n'ai pas d'épée!
+
+Et il lança son gant de soie au visage du duc.
+
+François poussa un cri de rage et devint livide.
+
+Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laissé tomber son
+front entre ses mains.
+
+--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blessés! Oh!
+qui me donnera d'eux des nouvelles certaines?
+
+--Moi, sire, dit Chicot.
+
+Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+--Deux sont déjà morts, et le troisième va rendre le dernier soupir.
+
+--Quel est ce troisième qui n'est pas encore mort?
+
+--Quélus, sire.
+
+--Et où est-il?
+
+--A l'hôtel Boissy, où je l'ai fait transporter.
+
+Le roi n'en écouta point davantage, et s'élança hors de l'appartement
+en poussant des cris lamentables.
+
+Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de là
+son retard à se présenter au Louvre.
+
+Jeanne passa trois jours et trois nuits à veiller la malheureuse
+femme, en proie au plus atroce délire.
+
+Le quatrième jour, Jeanne, brisée de fatigue, alla prendre un peu de
+repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures après, dans la chambre de
+son amie, elle ne la trouva plus[*]
+
+ [*] Peut-être l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle était devenue
+ dans son prochain roman intitulé les Quarante-Cinq, où nous
+ retrouverons une partie des personnages qui ont pris part à
+ l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'éditeur--
+
+On sait que Quélus, le seul des trois combattants défenseurs de la
+cause du roi qui ait survécu à dix-neuf blessures, mourut dans ce même
+hôtel de Boissy, où Chicot l'avait fait transporter, après une agonie
+de trente jours, et entre les bras du roi.
+
+Henri fut inconsolable. Il fit faire à ses trois amis de magnifiques
+tombeaux, où ils étaient taillés en marbre et dans leur grandeur
+naturelle.
+
+Il fonda des messes à leur intention, les recommanda aux prières des
+prêtres, et ajouta à ses oraisons habituelles ce distique, qu'il
+répéta toute sa vie après ses prières du matin et du soir:
+
+ Que Dieu reçoive en son giron
+ Quélus, Schomberg et Maugiron,
+
+Pendant près de trois mois, Crillon garda à vue le duc d'Anjou, que le
+roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna
+jamais.
+
+On atteignit ainsi le mois de septembre, époque à laquelle Chicot, qui
+ne quittait pas son maître, et qui eût consolé Henri, si Henri eût pu
+être consolé, reçut la lettre suivante, datée du prieuré de Beaune.
+Elle était écrite de la main d'un clerc.
+
+«Cher seigneur Chicot,
+
+«L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'être
+belles en Bourgogne, cette année.
+
+«On dit que le roi, notre sire, à qui j'ai sauvé la vie, à ce qu'il
+paraît, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieuré, cher
+monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai
+découvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les
+plus grandes douleurs; cela le réjouira, je n'en doute point, car j'ai
+trouvé, dans les livres saints, cette phrase admirable: «Le bon vin
+réjouit le coeur de l'homme!» C'est très-beau en latin; je vous le
+ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez
+avec M. d'Épernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous
+engraisserons tous.
+
+«Le révérend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur
+et ami.
+
+«P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier
+pour l'âme de ses amis, comme il me l'avait recommandé, à cause des
+embarras que m'a donnés mon installation; mais, aussitôt les vendanges
+faites, je m'occuperai certainement d'eux.»
+
+--_Amen!_ dit Chicot, voilà de pauvres diables bien recommandés à
+Dieu!
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.3 ***
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
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+and editing by those who wish to do so.
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+91 or 90
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+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
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