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+The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.1, by Alexandre Dumas
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+Title: La dame de Monsoreau v.1
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: January, 2006 [EBook #9637]
+[This file was first posted on October 12, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
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+Character set encoding: US-ASCII
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.1 ***
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+The Online Distributed Proofreading Team.
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+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+
+
+
+LA DAME DE MONSOREAU
+
+PAR
+
+ALEXANDRE DUMAS
+
+EDITION ILLUSTREE PAR J.-A. BEAUCE
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+PARIS
+
+1890
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES DE LA PREMIERE PARTIE.
+
+
+I.--Les noces de Saint-Luc.
+
+II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre
+dans la maison.
+
+III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le reve de la
+realite.
+
+IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de
+Saint-Luc, avait passe sa nuit de noces.
+
+V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de
+Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces
+autrement qu'elle n'avait passe la premiere.
+
+VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III.
+
+VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le
+roi Henri se trouva converti du jour au lendemain.
+
+VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut
+peur d'avoir peur.
+
+IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla a Chicot, croyant
+parler au roi.
+
+X.--Comment Bussy se mit a la recherche de son reve de plus en plus
+convaincu que c'etait une realite.
+
+XI.--Quel homme c'etait que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau.
+
+XII.--Comment Bussy retrouva a la fois le portrait et l'original.
+
+XIII.--Ce qu'etait Diane de Meridor.
+
+XIV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le traite.
+
+XV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage.
+
+XVI.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage.
+
+XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui
+fallait pour aller de Paris a Fontainebleau.
+
+XVIII.--Ou le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frere
+Gorenflot, dont il a deja ete parle deux fois dans le cours de cette
+histoire.
+
+XIX.--Comment Chicot s'apercut qu'il etait plus facile d'entrer dans
+l'abbaye Sainte-Genevieve que d'en sortir.
+
+XX.--Comment Chicot, force de rester dans l'eglise de l'abbaye, vit et
+entendit des choses qu'il etait fort dangereux de voir et d'entendre.
+
+XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours
+de genealogie.
+
+XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient cote a cote et
+furent rejoints par un compagnon de voyage.
+
+XXIII.--Le vieillard orphelin.
+
+XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'etait, en l'absence de Bussy, menage
+des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine.
+
+XXV.--Le pere et la fille.
+
+
+IMAGES
+
+
+Titre
+
+Les noces de Saint-Luc
+
+Bussy d'Amboise.
+
+Vous m'excuserez, Sire, je l'espere, d'avoir pris votre bouffon pour
+un roi.
+
+Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les
+assaillants.
+
+Frere Gorenflot.
+
+Si la jeune femme n'eut pas porte le costume de son page, Bussy ne
+l'eut pas reconnue.
+
+Saint-Luc.
+
+Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son epee mise entre ses
+jambes.
+
+Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu'a la tete, je suis
+gentilhomme.
+
+Il se trouva que Bussy et lui etaient face a face
+
+Le Seigneur de Monsoreau
+
+En avant de la selle etait une femme sur la bouche de laquelle il
+appuyait la main.
+
+Il me serra contre sa poitrine et me deposa dans le bateau.
+
+Diane de Meridor.
+
+Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la
+situation ou vous etes.
+
+Je me fie a la parole du beau Bussy; tenez, monsieur
+
+Chicot
+
+Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue.
+
+Puis... un moine tout entier apparut.
+
+La tete du duc d'Anjou etait si pale qu'elle semblait celle d'une
+statue de marbre.
+
+Voici le present qu'en votre nom a tous je depose aux pieds du prince.
+
+Frere Gorenflot ronflait juste a la meme place ou l'avait laisse
+Chicot.
+
+Ce cavalier se detachait en vigueur sur le ciel mat.
+
+Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES NOCES DE SAINT-LUC.
+
+
+Le dimanche gras de l'annee 1578, apres la fete du populaire, et
+tandis que s'eteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse
+journee, commencait une fete splendide dans le magnifique hotel que
+venait de se faire batir, de l'autre cote de l'eau et presque en face
+du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliee a la
+royaute de France, marchait l'egale des familles princieres. Cette
+fete particuliere, qui succedait a la fete publique, avait pour but de
+celebrer les noces de Francois d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi
+Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de
+Cosse-Brissac, fille du marechal de France de ce nom.
+
+Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti a
+grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage severe qui
+n'avait rien d'approprie a la circonstance. Son costume, en outre,
+paraissait en harmonie avec son visage: c'etait ce costume marron
+fonce sous lequel Clouet nous l'a montre assistant aux noces de
+Joyeuse, et cette espece de spectre royal, serieux jusqu'a la majeste,
+avait glace d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariee, qu'il
+regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait.
+
+Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette
+fete, ne semblait etrange a personne; car la cause en etait un de ces
+secrets de coeur que tout le monde cotoie avec precaution, comme ces
+ecueils a fleur d'eau auxquels on est sur de se briser en les
+touchant.
+
+A peine le repas termine, le roi s'etait leve brusquement, et force
+avait ete aussitot a tout le monde, meme a ceux qui avouaient tout bas
+leur desir de rester a table, de suivre l'exemple du roi. Alors
+Saint-Luc avait jete un long regard sur sa femme, comme pour puiser du
+courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi:
+
+--Sire, lui dit-il, Votre Majeste me fera-t-elle l'honneur d'accepter
+les violons que je veux lui donner a l'hotel de Montmorency ce soir?
+
+Henri III s'etait alors retourne avec un melange de colere et de
+chagrin, et, comme Saint-Luc, courbe devant lui, l'implorait avec une
+voix des plus douces et une mine des plus engageantes:
+
+--Oui, monsieur, avait-il repondu, nous irons, quoique vous ne
+meritiez certainement pas cette preuve d'amitie de notre part.
+
+Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait
+remercie humblement le roi. Mais Henri avait tourne le dos sans
+repondre a ses remerciments.
+
+--Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors
+demande la jeune femme a son mari.
+
+--Belle amie, repondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard,
+quand cette grande colere sera dissipee.
+
+--Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne.
+
+--Il le faudra bien, repondit le jeune homme.
+
+Mademoiselle de Brissac n'etait point encore assez madame de Saint-Luc
+pour insister; elle renfonca sa curiosite au fond de son coeur, se
+promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment ou
+Saint-Luc serait bien oblige de les accepter.
+
+On attendait donc Henri III a l'hotel de Montmorency au moment ou
+s'ouvre l'histoire que nous allons raconter a nos lecteurs. Or il
+etait onze heures deja, et le roi n'etait pas encore arrive.
+
+Saint-Luc avait convie a ce bal tout ce que le roi et tout ce que
+lui-meme comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les
+princes et les favoris des princes, particulierement ceux de notre
+ancienne connaissance, le duc d'Alencon, devenu duc d'Anjou a
+l'avenement de Henri III au trone; mais M. le duc d'Anjou, qui ne
+s'etait pas trouve au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se
+trouver davantage a la fete de l'hotel Montmorency.
+
+Quant au roi et a la reine de Navarre, ils s'etaient, comme nous
+l'avons dit dans un ouvrage precedent, sauves dans le Bearn, et
+faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant a la tete des
+huguenots.
+
+M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition,
+mais de l'opposition sourde et tenebreuse, dans laquelle il avait
+toujours soin de se tenir en arriere, tout en poussant en avant ceux
+de ses amis que n'avait point gueris l'exemple de la Mole et de
+Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublie la
+terrible mort.
+
+Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une
+mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois
+des rencontres, dans lesquelles il etait bien rare que quelqu'un des
+combattants ne demeurat point mort sur la place, ou tout au moins
+grievement blesse.
+
+Quant a Catherine, elle etait arrivee au comble de ses voeux. Son fils
+bien-aime etait parvenu a ce trone qu'elle ambitionnait tant pour lui,
+ou plutot pour elle; et elle regnait sous son nom, tout en ayant l'air
+de se detacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de
+son salut.
+
+Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale,
+cherchait a rassurer son beau-pere, fort emu de cette menacante
+absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitie que le roi Henri
+portait a Saint-Luc, il avait cru s'allier a une faveur, et voila que
+sa fille, au contraire, epousait quelque chose comme une disgrace.
+Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une securite que
+lui-meme n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quelus, vetus
+de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints
+splendides, et dont les fraises enormes semblaient des plats
+supportant leur tete, ajoutaient encore a ses transes par leurs
+ironiques lamentations.
+
+--Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de
+Quelus, je crois, en verite, que pour cette fois tu es perdu. Le roi
+t'en veut de ce que tu t'es moque de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut
+de ce que tu t'es moque de son nez.[*]
+
+ [*] La petite verole avait tellement maltraite M. le duc d'Anjou,
+ qu'il semblait avoir deux nez.
+
+--Mais non, repondit Saint-Luc, tu te trompes, Quelus, le roi ne vient
+pas parce qu'il a ete faire un pelerinage aux Minimes du bois de
+Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de
+quelque femme que j'aurai oublie d'inviter.
+
+--Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi a
+diner? Est-ce la la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le
+bourdon pour faire un pelerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence
+personnelle, motivee par la cause que tu dis, empecherait-elle ses
+Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, eclipse totale,
+pas meme ce tranche-montagne de Bussy.
+
+--Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tete d'une
+facon desesperee, ceci me fait tout l'effet d'une disgrace complete.
+En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si devouee a la
+monarchie, a-t-elle pu deplaire a Sa Majeste?
+
+Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel.
+
+Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands eclats de rire,
+qui, bien loin de rassurer le marechal, le desesperaient.
+
+La jeune mariee, pensive et recueillie, se demandait, comme son pere,
+en quoi Saint-Luc avait pu deplaire au roi.
+
+Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, etait le
+moins tranquille de tous.
+
+Tout a coup, a l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la
+salle, on annonca le roi.
+
+--Ah! s'ecria le marechal radieux, maintenant je ne crains plus rien,
+et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait
+complete.
+
+--Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi present que
+du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour,
+comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc
+d'Anjou ne vient pas.
+
+Mais, malgre cette triste reflexion, il ne s'en precipita pas moins
+au-devant du roi, qui avait enfin quitte son sombre costume marron, et
+qui s'avancait tout resplendissant de satin, de plumes et de
+pierreries.
+
+Mais, au moment ou apparaissait a l'une des portes le roi Henri III,
+un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vetu, chausse,
+coiffe, fraise et goudronne de meme, apparaissait par la porte en
+face. De sorte que les courtisans, un instant emportes vers le
+premier, s'arreterent comme le flot a la pile de l'arche, et
+refluerent en tourbillonnant du premier au second roi.
+
+Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des
+bouches ouvertes, des yeux effares et des corps pirouettant sur une
+jambe:
+
+--Ca, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
+
+Un long eclat de rire lui repondit.
+
+Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu
+dispose a la patience, commencait de froncer le sourcil, quand
+Saint-Luc, s'approchant de lui:
+
+--Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habille
+exactement comme Votre Majeste, et qui donne sa main a baiser aux
+dames.
+
+Henri III se mit a rire. Chicot jouissait a la cour du dernier Valois
+d'une liberte pareille a celle dont jouissait, trente ans auparavant,
+Triboulet a la cour du roi Francois 1er, et dont devait jouir,
+quarante ans plus tard, Langely a la cour du roi Louis XIII.
+
+C'est que Chicot n'etait pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler
+Chicot, il s'etait appele DE Chicot. C'etait un gentilhomme gascon
+qui, maltraite, a ce qu'on assurait, par M. de Mayenne a la suite
+d'une rivalite amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il
+etait, il l'avait emporte sur ce prince, s'etait refugie pres de Henri
+III, et qui payait en verites quelquefois cruelles la protection que
+lui avait donnee le successeur de Charles IX.
+
+--Eh! maitre Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup.
+
+--En ce cas, continue a me laisser jouer mon role de roi a ma guise,
+et joue le role du duc d'Anjou a la tienne; peut-etre qu'on te prendra
+pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce
+qu'il pense, mais ce qu'il fait.
+
+--En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon
+frere d'Anjou n'est pas venu.
+
+--Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et
+tu es Francois. Je vais troner, tu vas danser; je ferai pour toi
+toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu
+t'amuseras un peu, pauvre roi!
+
+Le regard du roi s'arreta sur Saint-Luc.
+
+--Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il.
+
+--Decidement, pensa Brissac, je m'etais trompe en croyant le roi
+irrite contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur.
+
+Et il courut a droite et a gauche, felicitant chacun, et surtout se
+felicitant lui-meme d'avoir donne sa fille a un homme jouissant d'une
+si grande faveur pres de Sa Majeste.
+
+Cependant Saint-Luc s'etait rapproche de sa femme. Mademoiselle de
+Brissac n'etait pas une beaute, mais elle avait de charmants yeux
+noirs, des dents blanches, une peau eblouissante; tout cela lui
+composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit.
+
+--Monsieur, dit-elle a son mari, toujours preoccupee qu'elle etait par
+une seule pensee, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis
+qu'il est arrive, il ne cesse de me sourire.
+
+--Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du diner, chere Jeanne,
+car son regard, alors, vous faisait peur.
+
+--Sa Majeste etait sans doute mal disposee alors, dit la jeune femme;
+maintenant....
+
+--Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les
+levres serrees. J'aimerais bien mieux qu'il me montrat les dents;
+Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous menage quelque traitre surprise...
+Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et meme,
+tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient a nous;
+retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui.
+
+--Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voila une etrange
+recommandation, et que, si je la suivais a la lettre, on pourrait
+croire....
+
+--Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le
+crut.
+
+Et, tournant le dos a sa femme, dont l'etonnement etait au comble, il
+s'en alla faire sa cour a Chicot, qui jouait son role de roi avec un
+entrain et une majeste des plus risibles.
+
+Cependant Henri, profitant du conge qui etait donne a Sa Grandeur,
+dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc.
+
+Tantot il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui,
+drole ou non, avait le privilege de faire rire Saint-Luc aux eclats.
+Tantot il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits
+glaces que Saint-Luc trouvait delicieux. Enfin, si Saint-Luc
+disparaissait un instant de la salle ou etait le roi, pour faire les
+honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitot par un
+de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire a
+son maitre, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait.
+
+Tout a coup, un bruit assez fort pour etre remarque au milieu de ce
+tumulte frappa les oreilles de Henri.
+
+--Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot.
+Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fache.
+
+--Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraitre remarquer l'allusion de Sa
+Majeste, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble.
+
+--Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire.
+
+Saint-Luc s'eloigna.
+
+En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait
+le roi en certaines occasions.
+
+--J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles
+que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant,
+qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront
+nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages,
+monsieur de Bussy, c'est trop!
+
+Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing
+sur le cote, jouait le roi a s'y meprendre.
+
+--Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en froncant le sourcil.
+
+Saint-Luc, de retour, allait repondre au roi, quand la foule,
+s'ouvrant, laissa voir six pages vetus de drap d'or, couverts de
+colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maitre,
+toutes chatoyantes de pierreries. Derriere eux venait un homme jeune,
+beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la levre
+dedaigneusement retroussee, et dont le simple costume de velours noir
+tranchait avec les riches habits de ses pages.
+
+--Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise!
+
+Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur,
+et se rangeait pour le laisser passer.
+
+Maugiron, Schomberg et Quelus avaient pris place aux cotes du roi,
+comme pour le defendre.
+
+--Tiens, dit le premier, faisant allusion a la presence inattendue de
+Bussy et a l'absence continue du duc d'Alencon, auquel Bussy
+appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maitre.
+
+--Patience, repondit Quelus, devant le valet il y avait les valets du
+valet, le maitre du valet vient peut-etre derriere le maitre des
+premiers valets.
+
+--Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du
+roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne
+te fait guere honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce
+la un habit de noces?
+
+--Non, dit Quelus, mais c'est un habit d'enterrement.
+
+--Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il
+d'avance son propre deuil?
+
+--Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas
+Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrace de ce cote-la?
+
+Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur.
+
+--Pourquoi donc suivrait-il Bussy? repliqua Quelus. Ne vous
+rappelez-vous plus que lorsque Sa Majeste fit l'honneur de demander a
+M. de Bussy s'il voulait etre a elle, M. de Bussy lui fit repondre
+que, etant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'etre a
+personne et se contenterait purement et simplement d'etre a lui-meme,
+certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fut au
+monde?
+
+Le roi fronca le sourcil et mordit sa moustache.
+
+--Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien a M.
+d'Anjou, ce me semble.
+
+--Alors, riposta flegmatiquement Quelus, c'est que M. d'Anjou est plus
+grand seigneur que notre roi.
+
+Cette observation etait la plus poignante que l'on put faire devant
+Henri, lequel avait toujours fraternellement deteste le duc d'Anjou.
+
+Aussi, quoiqu'il ne repondit pas le moindre mot, le vit-on palir.
+
+--Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de
+charite pour mes convives; ne gatez pas mon jour de noces.
+
+Ces paroles de Saint-Luc ramenerent probablement Henri a un autre
+ordre de pensees.
+
+--Oui, dit-il, ne gatons pas le jour de noces a Saint-Luc, messieurs.
+
+Et il prononca ces paroles en frisant sa moustache avec un air
+narquois qui n'echappa point au pauvre marie.
+
+--Tiens, s'ecria Schomberg, Bussy est donc allie des Brissac, a cette
+heure?
+
+--Pourquoi cela? dit Maugiron.
+
+--Puisque voila Saint-Luc qui le defend! Que diable! dans ce pauvre
+monde ou l'on a assez de se defendre soi-meme, on ne defend, ce me
+semble, que ses parents, ses allies et ses amis.
+
+--Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allie, m mon ami,
+ni mon parent: il est mon hote.
+
+Le roi lanca un regard furieux a Saint-Luc.
+
+--Et d'ailleurs, se hata de dire celui-ci, foudroye par le regard du
+roi, je ne le defends pas le moins du monde.
+
+Bussy s'etait rapproche gravement derriere les pages et allait saluer
+le roi, quand Chicot, blesse qu'on donnat a d'autres qu'a lui la
+priorite du respect, s'ecria:
+
+--Eh la! la!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de
+Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu
+reconnaisses que c'est a toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai
+Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui a qui tu vas, c'est
+Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises,
+que parfois j'en pame de rire.
+
+Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant
+lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit:
+
+--N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle.
+
+Et, au milieu des eclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au
+jeune capitaine.
+
+Bussy rougit de colere; mais, reprimant son premier mouvement, il
+feignit de prendre au serieux l'observation du roi, et, sans paraitre
+avoir entendu les eclats de Quelus, de Schomberg et de Maugiron, sans
+paraitre avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot:
+
+--Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement
+a des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espere, d'avoir pris votre
+bouffon pour un roi.
+
+--Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc?
+
+--Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soiree,
+avoir recu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien.
+
+--N'importe! maitre Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du
+pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majeste,
+c'est impardonnable!
+
+--Sire, repliqua Bussy, pardonnez-moi, j'etais preoccupe.
+
+--De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en
+pages, et par la mordieu! c'est empieter sur nos prerogatives.
+
+--Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en pretant le collet au
+bouffon le mauvais role serait pour le roi. Je prie Votre Majeste de
+s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai
+en toute humilite.
+
+--Du drap d'or a ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les
+pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont,
+presque un prince, enfin, vous etes vetu de simple velours noir!
+
+--Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que,
+quand on vit dans un temps ou les maroufles sont vetus comme les
+princes, je crois de bon gout aux princes, pour se distinguer d'eux,
+de se vetir comme des maroufles.
+
+Et il rendit aux jeunes mignons, etincelants de parure, le sourire
+impertinent dont ils l'avaient gratifie un instant auparavant.
+
+Henri regarda ses favoris palissants de fureur, qui semblaient
+n'attendre qu'un mot de leur maitre pour se jeter sur Bussy. Quelus,
+le plus anime de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fut
+deja rencontre sans la defense expresse du roi, avait la main a la
+garde de son epee.
+
+--Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'ecria Chicot,
+qui, ayant usurpe la place du roi, repondit ce que Henri eut du
+repondre.
+
+Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si
+outree, que la moitie de la salle eclata de rire. L'autre moitie ne
+rit pas, et c'etait tout simple: la moitie qui riait riait de l'autre
+moitie.
+
+Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-etre y
+avoir rixe, etaient venus se ranger pres de lui. C'etaient Charles
+Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communement Antraguet,
+Francois d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot.
+
+En voyant ces preliminaires d'hostilites, Saint-Luc devina que Bussy
+etait venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou
+adresser quelque defi. Il trembla plus fort que jamais, car il se
+sentait pris entre les coleres ardentes de deux puissants ennemis, qui
+choisissaient sa maison pour champ de bataille.
+
+Il courut a Quelus, qui paraissait le plus anime de tous, et, posant
+la main sur la garde de l'epee du jeune homme:
+
+--Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modere-toi et attendons.
+
+--Eh! parbleu! modere-toi toi-meme! s'ecria-t-il. Le coup de poing de
+ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre
+l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose
+contre nous tous touche au roi.
+
+--Quelus, Quelus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est
+derriere Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant
+plus a craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de
+croire, je le presume, que j'ai peur du valet, mais du maitre.
+
+--Eh! mordieu! s'ecria Quelus, qu'a-t-on a craindre quand on
+appartient au roi de France? Si nous nous mettons en peril pour lui,
+le roi de France nous defendra.
+
+--Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc.
+
+--Ah dame! dit Quelus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant
+combien le roi est jaloux dans ses amities?
+
+--Bon! dit Saint-Luc en lui-meme, chacun songe a soi; ne nous oublions
+donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les
+quinze premiers jours de mon mariage, tachons de nous faire un ami de
+M. d'Anjou.
+
+Et, sur cette reflexion, il quitta Quelus et s'avanca au-devant de
+Bussy.
+
+Apres son impertinente apostrophe, Bussy avait releve la tete et
+promene ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour
+recueillir quelque impertinence en echange de celle qu'il avait
+lancee. Mais tous les fronts s'etaient detournes, toutes les bouches
+etaient demeurees muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le
+roi, les autres d'improuver devant Bussy.
+
+Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouve ce
+qu'il cherchait.
+
+--Monsieur, dit Bussy, est-ce a ce que je viens de dire que je dois
+l'honneur de l'entretien que vous paraissez desirer?
+
+--A ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus
+gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non,
+je vous avais vu, et je desirais avoir le plaisir de vous saluer et de
+vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre presence
+a ma maison.
+
+Bussy etait un homme superieur en toutes choses; brave jusqu'a la
+folie, mais lettre, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le
+courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maitre de maison
+l'emportait en ce moment sur la susceptibilite du raffine. A tout
+autre, il eut repete sa phrase, c'est-a-dire sa provocation; mais il
+se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de repondre quelques mots
+gracieux a son compliment.
+
+--Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc pres de Bussy, je crois que mon
+jeune coq a ete chanter pouille au capitan. Il a bien fait, mais je ne
+veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Quelus... Non, pas vous,
+Quelus, vous avez trop mauvaise tete. Allez donc voir, Maugiron.
+
+Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le
+laissa point arriver jusqu'a Bussy; et, revenant vers le roi, il lui
+ramena Maugiron.
+
+--Que lui as-tu dit, a ce fat de Bussy? demanda le roi.
+
+--Moi, sire?
+
+--Oui, toi.
+
+--Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc.
+
+--Ah! ah! voila tout? maugrea le roi.
+
+Saint-Luc s'apercut qu'il avait fait une sottise.
+
+--Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur
+de lui dire bonjour demain matin.
+
+--Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tete!
+
+--Mais veuille Votre gracieuse Majeste me garder le secret, ajouta
+Saint-Luc en affectant de parler bas.
+
+--Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gener, ce que j'en
+dis. Il est certain que si tu pouvais m'en defaire sans qu'il en
+resultat pour toi quelque egratignure....
+
+Les mignons echangerent entre eux un rapide regard, que Henri III fit
+semblant de ne pas avoir remarque.
+
+--Car enfin, continua le roi, le drole est d'une insolence....
+
+--Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez
+tranquille, sire, il trouvera son maitre.
+
+--Heu! fit le roi, secouant la tete de bas en haut, il tire rudement
+l'epee! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enrage! cela nous
+en debarrasserait bien plus commodement.
+
+Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagne de ses
+trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il
+savait etre les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par consequent,
+etaient les plus grands amis du roi.
+
+--Corbleu! s'ecria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons
+gentilshommes, maitre Bussy! car je tire l'epee, tout roi que je suis,
+ni plus ni moins que si j'etais un bouffon.
+
+--Ah! le drole! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste.
+
+--S'il continue de pareilles plaisanteries, je chatierai Chicot, sire,
+dit Maugiron.
+
+--Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort
+chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui
+qui merite le plus d'etre chatie, car ce n'est pas lui le plus
+insolent.
+
+Cette fois il n'y avait plus a s'y meprendre: Quelus fit signe a d'O
+et a d'Epernon, qui, occupes ailleurs, n'avaient point pris part a
+tout ce qui venait de se passer.
+
+--Messieurs, dit Quelus en les menant a l'ecart, venez au conseil;
+toi, Saint-Luc, cause avec le roi et acheve ta paix, qui me parait
+heureusement commencee.
+
+Saint-Luc prefera ce dernier role, et s'approcha du roi et de Chicot,
+qui etaient aux prises.
+
+Pendant ce temps, Quelus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure
+d'une fenetre.
+
+--Eh bien, demanda d'Epernon, voyons, que veux-tu dire? J'etais en
+train de faire la cour a la femme de Joyeuse, et je te previens que si
+ton recit n'est pas des plus interessants, je ne te pardonne pas.
+
+--Je veux vous dire, messieurs, repondit Quelus, qu'apres le bal je
+pars immediatement pour la chasse.
+
+--Bon, dit d'O, pour quelle chasse?
+
+--Pour la chasse au sanglier.
+
+--Quelle lubie te passe par la tete d'aller, du froid qui court, te
+faire eventrer dans quelque taillis?
+
+--N'importe! j'y vais.
+
+--Seul?
+
+--Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi.
+
+--Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron.
+
+--Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier a son
+dejeuner.
+
+--Avec un collet renverse a l'italienne, dit Maugiron, faisant
+allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des
+mignons portait Bussy.
+
+--Ah! ah! dit d'Epernon, bon! j'en suis alors.
+
+--De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi.
+
+--Eh! regarde autour de toi, mon mignon.
+
+--Bon! je regarde.
+
+--Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez?
+
+--Bussy, ce me semble.
+
+--Eh bien! ne te parait-il pas que c'est la un sanglier dont la hure
+serait agreable au roi?
+
+--Tu crois que le roi... dit d'O.
+
+--C'est lui qui la demande, repondis Quelus.
+
+--Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous?
+
+--A l'affut, c'est plus sur.
+
+Bussy remarqua la conference, et, ne doutant pas qu'il ne fut question
+de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis.
+
+--Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les
+voila groupes; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et
+Pithias, Castor et... Mais ou est donc Pollux?
+
+--Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voila Castor
+depareille.
+
+--Que peuvent-ils faire la? demanda Bussy en les regardant
+insolemment.
+
+--Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon.
+
+--Non, messieurs, dit en souriant Quelus, nous parlons chasse.
+
+--Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour
+chasser. Cela vous gercera la peau.
+
+--Monsieur, repondit Maugiron avec la meme politesse, nous avons des
+gants tres-chauds et des pourpoints doubles de fourrures.
+
+--Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientot que vous chassez?
+
+--Mais, cette nuit, peut-etre, dit Schomberg.
+
+--Il n'y a pas de peut-etre; cette nuit surement, ajouta Maugiron.
+
+--En ce cas, je vais prevenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majeste
+si demain, a son reveil, elle allait trouver ses amis enrhumes?
+
+--Ne vous donnez pas la peine de prevenir le roi, monsieur, dit
+Quelus; Sa Majeste sait que nous chassons.
+
+--L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus
+impertinentes.
+
+--Non, monsieur, dit Quelus, nous chassons le sanglier. Il nous faut
+absolument une hure.
+
+--Et l'animal?... demanda Antraguet.
+
+--Est detourne, dit Schomberg.
+
+--Mais encore faut-il savoir ou il passera, demanda Livarot.
+
+--Nous tacherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous,
+monsieur de Bussy?
+
+--Non, repondit celui-ci, continuant la conversation sur le meme mode.
+Non, en verite, je suis empeche. Demain il faut que je sois chez M.
+d'Anjou pour la reception de M. de Monsoreau, a qui Monseigneur, comme
+vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur.
+
+--Mais cette nuit? demanda Quelus.
+
+--Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une
+mysterieuse maison du faubourg Saint-Antoine.
+
+--Ah! ah! fit d'Epernon, est-ce que la reine Margot serait incognito a
+Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez herite
+de la Mole.
+
+--Oui; mais depuis quelque temps j'ai renonce a l'heritage, et c'est
+d'une autre personne qu'il s'agit.
+
+--Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda
+d'O.
+
+--Justement; je vous demanderai meme un conseil, monsieur de Quelus.
+
+--Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les
+donner mauvais, surtout a mes amis.
+
+--On dit les rues de Paris peu sures; le faubourg Saint-Antoine est un
+quartier fort isole. Quel chemin me conseillez-vous de prendre?
+
+--Dame! dit Quelus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la
+nuit a nous attendre, a votre place, monsieur, je prendrais le petit
+bac du Pre-aux-Clercs, je me ferais descendre a la tour du coin, je
+suivrais le quai jusqu'au Grand-Chatelet, et par la rue de la
+Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout
+de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'hotel des Tournelles sans
+accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf a la
+mysterieuse maison dont vous nous parliez tout a l'heure.
+
+--Merci de l'itineraire, monsieur de Quelus, dit Bussy. Vous dites le
+bac au Pre-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au
+Grand-Chatelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On
+ne s'en ecartera pas d'une ligne, soyez tranquille.
+
+Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut a Balzac
+d'Entragues:
+
+--Decidement, Antraguet, il n'y a rien a faire avec ces gens-la,
+allons-nous-en.
+
+Livarot et Ribeirac se mirent a rire, suivant Bussy et d'Entragues,
+qui s'eloignerent, mais qui, en s'eloignant, se retournerent plusieurs
+fois.
+
+Les mignons demeurerent calmes; ils paraissaient decides a ne rien
+comprendre.
+
+Comme Bussy allait franchir le dernier salon ou se trouvait madame de
+Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un
+signe, montrant de l'oeil le favori du duc d'Anjou, qui s'eloignait.
+Jeanne comprit avec cette perspicacite qui est le privilege des
+femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage.
+
+--Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que
+vous avez fait, a ce qu'on assure.
+
+--Contre le roi, madame? demanda Bussy.
+
+--Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi.
+
+--Volontiers, madame, dit Bussy.
+
+Et, offrant son bras a madame de Saint-Luc, il s'eloigna en recitant
+le sonnet demande.
+
+Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du cote des
+mignons, et il entendit Quelus qui disait:
+
+--L'animal ne sera pas difficile a suivre avec de pareilles brisees;
+ainsi donc, a l'angle de l'hotel des Tournelles, pres la porte
+Saint-Antoine, en face l'hotel Saint-Pol.
+
+--Avec chacun un laquais? demanda d'Epernon.
+
+--Non pas, Nogaret, non pas, dit Quelus, soyons seuls, sachons seuls
+notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais
+honte que le baton d'un laquais le touchat; il est trop bon
+gentilhomme.
+
+--Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron.
+
+--Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc.
+
+--Ah! c'est vrai, nous avions oublie que tu avais pris femme. Nous te
+traitions encore en garcon, dit Schomberg.
+
+--En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc
+reste avec sa femme la premiere nuit de ses noces.
+
+--Vous n'y etes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme
+qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la
+peine; c'est le roi.
+
+--Comment, le roi?
+
+---Oui, Sa Majeste veut que je la reconduise au Louvre.
+
+Les jeunes gens le regarderent avec un sourire que Saint-Luc chercha
+vainement a interpreter.
+
+--Que veux-tu? dit Quelus, le roi te porte une si merveilleuse amitie,
+qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de
+Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc a son roi et a sa dame.
+
+--Heu! la bete est lourde, fit d'Epernon.
+
+--Bah! dit Quelus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un
+epieu, j'en fais mon affaire.
+
+On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc.
+
+--Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse,
+au revoir.
+
+Et il les quitta aussitot. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa
+le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et
+gagna la porte que touchait deja Bussy, retenu par la belle mariee,
+qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir.
+
+--Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme
+vous avez l'air effare! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la
+grande chasse qui se prepare? Ce serait une preuve de votre courage,
+mais ce n'en serait pas une de votre galanterie.
+
+--Monsieur, repondit Saint-Luc, j'avais l'air effare parce que je vous
+cherchais.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chere Jeanne,
+ajouta-t-il, dites a votre pere qu'il tache d'arreter le roi; il faut
+que je dise deux mots en tete-a-tete a M. de Bussy.
+
+Jeanne s'eloigna rapidement; elle ne comprenait rien a toutes ces
+necessites; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait
+importantes.
+
+--Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy.
+
+--Je voulais vous dire, monsieur le comte, repondit Saint-Luc, que si
+vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le
+remettre a demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et
+que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du cote de la
+Bastille, vous ferez bien d'eviter l'hotel des Tournelles, ou il y a
+un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voila
+ce que j'avais a vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser
+qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant reflechissez.
+
+En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait:
+
+--Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu
+fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre.
+
+--Sire, me voici, repondit Saint-Luc en s'elancant dans la direction
+de la voix de Chicot.
+
+Pres du bouffon etait Henri III, auquel un page tendait deja le lourd
+manteau fourre d'hermine, tandis qu'un autre lui presentait de gros
+gants montant jusqu'aux coudes, et un troisieme le masque de velours
+double de satin.
+
+--Sire, dit Saint-Luc en s'adressant a la fois aux deux Henri, je vais
+avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu'a vos litieres.
+
+--Point du tout, dit Henri, Chicot va de son cote, moi du mien. Mes
+amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre
+tandis qu'ils courent le careme prenant. J'avais compte sur eux, et
+les voila qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser
+partir ainsi. Tu es un homme grave et marie, tu dois me ramener a la
+reine. Viens, mon ami, viens. Hola! un cheval pour M. Saint-Luc. Non
+pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litiere est large;
+il y a place pour deux.
+
+Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle
+voulut parler, dire un mot a son mari, prevenir son pere que le roi
+enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, placant un doigt sur sa bouche,
+l'invita au silence et a la circonspection.
+
+--Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis menage Francois
+d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.--Sire,
+ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si devoue a Votre Majeste,
+que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde.
+
+Il y eut un grand tumulte, puis grandes genuflexions, puis grand
+silence pour ouir les adieux du roi a mademoiselle de Brissac et a son
+pere. Ils furent charmants.
+
+Puis les chevaux piafferent dans la cour, les flambeaux jeterent sur
+les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitie riant, moitie
+grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans
+de la royaute et tous les convies de la noce.
+
+Jeanne, demeuree seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et
+s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait
+beaucoup de devotion. Puis elle ordonna qu'on la laissat seule, et
+qu'une collation fut prete pour le retour de son mari.
+
+M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marie a
+la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait.
+Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyerent un de
+leurs compagnons prevenir le marechal que toutes les portes etaient
+closes au Louvre, et qu'avant de fermer la derniere, le capitaine du
+guichet avait repondu:
+
+--N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus
+du Louvre cette nuit. Sa Majeste est couchee, et tout le monde dort.
+
+Le marechal avait ete porter cette nouvelle a sa fille, qui avait
+declare qu'elle etait trop inquiete pour se coucher, et qu'elle
+veillerait en attendant son mari.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT CE N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUI OUVRE LA PORTE QUI ENTRE DANS
+LA MAISON.
+
+
+La porte Saint-Antoine etait une espece de voute en pierre, pareille a
+peu pres a notre porte Saint-Denis et a notre porte Saint-Martin
+d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son cote gauche aux batiments
+adjacents a la Bastille, et se reliait ainsi a la vieille forteresse.
+
+L'espace compris a droite entre la porte et l'hotel de Bretagne etait
+grand, sombre et boueux; mais cet espace etait peu frequente le jour,
+et tout a fait solitaire quand venait le soir, car les passants
+nocturnes semblaient s'etre fait un chemin au plus pres de la
+forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps ou les
+rues etaient des coupe-gorge, ou le guet etait a peu pres inconnu,
+sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les
+secourir, mais tout au moins par ses cris appeler a l'aide et effrayer
+les malfaiteurs.
+
+Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants
+plus prudents que les nuits d'ete.
+
+Celle pendant laquelle se passent les evenements que nous avons deja
+racontes et ceux qui vont suivre etait si froide, si noire et si
+chargee de nuages sombres et bas, que nul n'eut apercu, derriere les
+creneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui,
+de son cote, eut ete fort empechee de distinguer sur la place les gens
+qui passaient.
+
+En avant de la porte Saint-Antoine, du cote de l'interieur de la
+ville, aucune maison ne s'elevait, mais seulement de grandes
+murailles. Ces murailles etaient, a droite, celles de l'eglise
+Saint-Paul; a gauche, celles de l'hotel des Tournelles. C'est a
+l'extremite de cet hotel, du cote de la rue Sainte-Catherine, que la
+muraille faisait cet angle rentrant dont avait parle Saint-Luc a
+Bussy.
+
+Puis venait le pate de maisons situees entre la rue de Jouy et la
+grande rue Saint-Antoine, laquelle avait, a cette epoque, en face
+d'elle, la rue des Billettes et l'eglise Sainte-Catherine.
+
+D'ailleurs, nulle lanterne n'eclairait toute la portion du vieux Paris
+que nous venons de decrire. Dans les nuits ou la lune se chargeait
+d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et
+immobile, la gigantesque Bastille, qui se detachait en vigueur sur
+l'azur etoile du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne
+voyait la ou elle etait qu'un redoublement de tenebres que trouait de
+place en place la pale lumiere de quelques fenetres.
+
+Pendant cette nuit, qui avait commence par une gelee assez vive, et
+qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne
+faisait crier sous ses pas la terre gercee de cette espece de chaussee
+aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir ete
+pratiquee par le prudent detour des promeneurs attardes. Mais, en
+revanche, un oeil exerce eut pu distinguer, dans cet angle du mur des
+Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour
+prouver qu'elles appartenaient a de pauvres diables de corps humains
+fort embarrasses de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait,
+de minute en minute, l'immobilite a laquelle ils semblaient s'etre
+volontairement condamnes dans l'attente de quelque evenement.
+
+Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait, a cause de l'obscurite,
+voir sur la place, n'eut pas davantage pu entendre, tant elle etait
+faite a voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant
+cette conversation ne manquait pas d'un certain interet.
+
+--Cet enrage Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est
+une veritable nuit comme nous en avions a Varsovie, quand le roi Henri
+etait roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a predit,
+notre peau se fendra.
+
+--Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, repondit une
+autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau
+sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras
+plus du froid.
+
+--En verite, Schomberg, dit une troisieme ombre, tu en parles fort a
+ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant a moi, mes
+levres saignent, et mes moustaches sont herissees de glacons.
+
+--Moi, ce sont les mains, dit une quatrieme voix. Sur ma parole, je
+parierais que je n'en ai plus.
+
+--Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Quelus? repondit
+Schomberg. Elle te l'eut prete, cette chere femme, surtout si tu lui
+avais conte que c'etait pour la debarrasser de son cher Bussy, qu'elle
+aime a peu pres comme la peste.
+
+--Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquieme voix. Tout
+a l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sur, que vous avez trop
+chaud.
+
+--Dieu t'entende, d'Epernon, fit Maugiron en battant la semelle.
+
+--Ce n'est pas moi qui ai parle, dit d'Epernon, c'est d'O. Moi, je me
+tais, de peur que mes paroles ne gelent.
+
+--Que dis-tu? demanda Quelus a Maugiron.
+
+--D'O disait, reprit Maugiron, que tout a l'heure nous aurions trop
+chaud, et je lui repondais: Que Dieu t'entende!
+
+--Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois la-bas quelque
+chose qui vient par la rue Saint-Paul.
+
+--Erreur. Ce ne peut pas etre lui.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il a indique un autre itineraire.
+
+--Comme ce serait chose etonnante, n'est-ce pas, qu'il se fut doute de
+quelque chose et qu'il en eut change!
+
+--Vous ne connaissez point Bussy; ou il a dit qu'il passerait, il
+passera, quand meme il saurait que le diable est embusque sur la route
+pour lui barrer le passage.
+
+--En attendant, repondit Quelus, voila deux hommes qui viennent.
+
+--Ma foi, oui, repeterent deux ou trois voix, reconnaissant la verite
+de la proposition.
+
+--En ce cas, chargeons, dit Schomberg.
+
+--Un moment, dit d'Epernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou
+d'honnetes sages-femmes. Tiens! ils s'arretent.
+
+En effet, a l'extremite de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue
+Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos
+cinq compagnons s'etaient arretees comme indecises.
+
+--Oh! oh! dit Quelus, est-ce qu'ils nous auraient vus?
+
+--Allons donc! a peine si nous nous voyons nous-memes.
+
+--Tu as raison, reprit Quelus. Tiens! les voila qui tournent a
+gauche... ils s'arretent devant une maison... Ils cherchent.
+
+--Ma foi, oui.
+
+--On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant...
+Est-ce qu'il nous echapperait?
+
+--Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg
+Saint-Antoine, et que ceux-la, apres avoir debouche par Saint-Paul,
+ont descendu la rue, repondit Maugiron.
+
+--Eh! dit Schomberg, qui vous repondra que le fin matois ne vous a pas
+donne une fausse indication, soit par hasard et negligemment, soit par
+malice et avec reflexion?
+
+--Au fait, cela se pourrait, dit Quelus.
+
+Cette supposition fit bondir comme une meute affamee toute la troupe
+des gentilshommes. Ils quitterent leur retraite et s'elancerent,
+l'epee haute, vers les deux hommes arretes devant la porte.
+
+Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la
+serrure, la porte avait cede et commencait a s'ouvrir, lorsque le
+bruit des assaillants fit lever la tete aux deux mysterieux
+promeneurs.
+
+--Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux a son
+compagnon. Serait-ce par hasard a nous qu'on en voudrait, d'Aurilly?
+
+--Ah! monseigneur, repliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela
+m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito?
+
+--Des hommes armes! un guet-apens!
+
+--Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit,
+monseigneur, que la dame etait trop belle pour n'etre point courtisee.
+
+--Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un siege en deca qu'au
+dela des portes.
+
+--Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais
+qui vous dit?....
+
+Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient
+franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidite de
+l'eclair. Quelus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se
+jeterent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur
+couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'Epernon
+s'appretaient a les attaquer de face.
+
+--A mort! a mort! cria Quelus, toujours le plus ardent des cinq.
+
+Tout a coup celui que l'on avait appele monseigneur, et a qui son
+compagnon avait demande s'il garderait l'incognito, se retourna vers
+Quelus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance:
+
+--Je crois que vous avez dit: A mort! en parlant a un fils de France,
+monsieur de Quelus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre
+regard.
+
+Quelus recula, les yeux hagards, les genoux flechissants, les mains
+inertes.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou! s'ecria-t-il.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou! repeterent les autres.
+
+--Eh bien, reprit Francois d'un air terrible, crions-nous toujours: A
+mort! a mort! mes gentilshommes?
+
+--Monseigneur, balbutia d'Epernon, c'etait une plaisanterie;
+pardonnez-nous.
+
+--Monseigneur, dit d'O a son tour, nous ne soupconnions pas que nous
+pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier
+perdu.
+
+--Une plaisanterie! repliqua Francois, sans meme faire a d'O l'honneur
+de lui repondre, vous avez de singulieres facons de plaisanter,
+monsieur d'Epernon. Voyons, puisque ce n'est pas a moi qu'on en
+voulait, quel est celui que menacait votre plaisanterie?
+
+--Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc
+quitter l'hotel Montmorency et venir de ce cote. Cela nous a paru
+etrange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari
+quittait sa femme la premiere nuit de ses noces.
+
+L'excuse etait plausible; car, selon toute probabilite, le duc d'Anjou
+apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couche a l'hotel
+Montmorency, et cette nouvelle coinciderait avec ce que venait de dire
+Schomberg.
+
+--M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs?
+
+--Oui, monseigneur, reprirent en choeur les cinq compagnons.
+
+--Et depuis quand peut-on se tromper ainsi a nous deux? dit le duc
+d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tete de plus que moi.
+
+--C'est vrai, monseigneur, dit Quelus; mais il est juste de la taille
+de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner.
+
+--Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, repliqua Maugiron.
+
+--Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons
+pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O.
+
+--Enfin, dit Quelus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons
+eu a son egard l'ombre d'une mauvaise pensee, pas meme celle de
+troubler ses plaisirs.
+
+Tout en parlant ainsi et tout en ecoutant les reponses plus ou moins
+logiques que l'etonnement et la crainte permettaient de lui faire,
+Francois, par une habile manoeuvre strategique, avait quitte le seuil
+de la porte et suivi pas a pas d'Aurilly, son joueur de luth,
+compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait deja a
+une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les
+autres, elle ne put pas etre reconnue.
+
+--Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je
+prenne ici mes plaisirs?
+
+--Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez
+venu, repliqua Quelus, pardonnez-nous; nous nous retirons.
+
+--C'est bien. Adieu, messieurs.
+
+--Monseigneur, ajouta d'Epernon, que notre discretion bien connue de
+Votre Altesse....
+
+Le duc d'Anjou, qui avait deja fait un pas pour se retirer, s'arreta,
+et froncant le sourcil:
+
+--De la discretion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande,
+je vous prie?
+
+--Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule a cette heure
+et suivie de son confident....
+
+--Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que
+l'on croie.
+
+Les cinq gentilshommes ecouterent dans le plus profond et le plus
+respectueux silence.
+
+--J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de
+ses paroles dans la memoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais
+consulter le juif Manasses, qui sait lire dans le verre et dans le
+marc du cafe. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En
+passant, d'Aurilly vous a apercus et vous a pris pour quelques archers
+faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espece de gaiete
+effrayante pour ceux qui connaissaient le caractere du prince, en
+veritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les
+murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous derober,
+s'il etait possible, a vos terribles regards.
+
+Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagne la rue
+Saint-Paul, et se trouvait a portee d'etre entendu des sentinelles de
+la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine
+sourde et inveteree que lui portait son frere, ne le rassuraient que
+mediocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III.
+
+--Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce
+que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prevenir
+que je desire ne pas etre suivi.
+
+Tous s'inclinerent et prirent conge du prince, qui se retourna
+plusieurs fois pour les accompagner de l'oeil, tout en faisant
+quelques pas lui-meme du cote oppose.
+
+--Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens a qui nous
+venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantot
+minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu;
+rentrons vite a l'hotel, monseigneur, rentrons.
+
+--Non pas, dit le prince l'arretant; profitons de leur depart, au
+contraire.
+
+--C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne
+sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme
+monseigneur peut le voir lui-meme, la retraite ou ils etaient caches;
+les voyez-vous, monseigneur, la-bas dans ce recoin, a l'angle de
+l'hotel des Tournelles?
+
+Francois regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte verite. Les cinq
+gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il etait
+evident qu'ils meditaient un projet interrompu par l'arrivee du
+prince; peut-etre meme ne se postaient-ils dans cet endroit que pour
+epier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient
+effectivement chez le juif Manasses.
+
+--Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que decidez-vous? Je ferai
+ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent
+de demeurer.
+
+--Mordieu! dit le prince, c'est cependant facheux d'abandonner la
+partie.
+
+--Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre.
+J'ai deja eu l'honneur de dire a Votre Altesse que je m'etais informe:
+la maison est louee pour un an; nous savons que la dame loge au
+premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une
+clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons
+attendre.
+
+--Tu es sur que la porte avait cede?
+
+--J'en suis sur: a la troisieme clef que j'ai essayee.
+
+--A propos, l'as-tu refermee?
+
+--La porte?
+
+--Oui.
+
+--Sans doute, monseigneur.
+
+Avec quelque accent de verite que d'Aurilly eut prononce cette
+affirmation, nous devons dire qu'il etait moins sur d'avoir referme la
+porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus
+de doute au prince sur la seconde certitude que sur la premiere.
+
+--Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas ete fache de savoir
+moi-meme....
+
+--Ce qu'ils font la, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de
+me tromper; ils sont reunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre
+Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre
+elle?
+
+--Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir.
+
+--Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprecie mes
+craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien
+permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier
+prince du sang... l'heritier de la couronne, que tant de gens ont
+interet a ne pas voir heriter.
+
+Ces derniers mots firent une impression telle sur Francois, qu'il se
+decida aussitot a la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugreer
+contre la disgrace de cette rencontre et sans se promettre
+interieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le
+desagrement qu'il venait d'en recevoir.
+
+--Soit! dit-il, rentrons a l'hotel; nous y retrouverons Bussy, qui
+doit etre revenu de ses maudites noces; il aura ramasse quelque bonne
+querelle et aura tue ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de
+couchette, et cela me consolera.
+
+--Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, esperons en Bussy. Je ne demande
+pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus
+grande confiance en lui.
+
+Et ils partirent.
+
+Ils n'avaient pas tourne l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq
+compagnons virent apparaitre, a la hauteur de la rue Tison, un
+cavalier enveloppe dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval
+resonnait sur la terre presque petrifiee, et, luttant contre cette
+nuit epaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort
+pour percer le ciel nuageux et cette atmosphere lourde de neige,
+argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec
+precaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui
+imposait de marcher au pas faisait ecumer malgre le froid.
+
+--Cette fois, dit Quelus, c'est lui.
+
+--Impossible! dit Maugiron.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitte avec Livarot,
+d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laisse se hasarder
+ainsi.
+
+--C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Epernon. Tiens! reconnais-tu
+son hum! sonore, et sa facon insolente de porter la tete? Il est bien
+seul.
+
+--Alors, dit d'O, c'est un piege.
+
+--En tout cas, piege ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est
+lui: _Aux epees! aux epees!_
+
+C'etait en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue
+Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itineraire que lui
+avait trace Quelus; il avait, comme nous l'avons vu, recu l'avis de
+Saint-Luc, et, malgre le tressaillement fort naturel que ces paroles
+lui avaient fait eprouver, il avait congedie ses trois amis a la porte
+de l'hotel Montmorency.
+
+C'etait la une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel,
+lequel disait de lui-meme: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais
+je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les
+vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas a mon
+gre un seul heros de l'antiquite que je ne puisse imiter dans tout ce
+qu'il a fait.
+
+Et puis Bussy avait pense que peut-etre Saint-Luc, qu'il ne comptait
+pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait
+l'interet inattendu qu'a la position perplexe dans laquelle, lui,
+Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager a
+des precautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses
+adversaires, en admettant qu'il eut des adversaires prets a
+l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il
+avait, aux yeux de ses ennemis eux-memes, une reputation de courage
+qui lui faisait, pour la soutenir au niveau ou elle s'etait elevee,
+entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il
+avait donc renvoye ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eut
+fait respecter meme d'un escadron. Et seul, les bras croises dans son
+manteau, sans autres armes que son epee et son poignard, il se
+dirigeait vers la maison ou l'attendait, non pas une maitresse, comme
+on eut pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au
+meme jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitie, et
+que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite a sa
+belle Marguerite, promesse a laquelle il n'avait pas manque une seule
+fois, allait prendre, la nuit et lui-meme, pour ne compromettre
+personne, au logis du messager.
+
+Il avait fait impunement le trajet de la rue des Grands-Augustins a la
+rue Saint-Antoine, quand, en arrivant a la hauteur de la rue
+Sainte-Catherine, son oeil actif, percant et exerce, distingua dans
+les tenebres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou,
+moins bien prevenu, n'avait point apercues d'abord. Il y a d'ailleurs
+pour le coeur vraiment brave, a l'approche du peril qu'il devine, une
+exaltation qui pousse a sa plus haute perfection l'acuite des sens et
+de la pensee.
+
+Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise.
+
+--Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se
+tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier
+appel des maitres. On fait cas de moi, a ce qu'il parait. Diable!
+voila pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons!
+ce brave Saint-Luc ne m'a point trompe, et, dut-il me trouer le
+premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de
+l'avertissement, compagnon.
+
+Et, ce disant, il avancait toujours; seulement, son bras droit jouait
+a l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main
+gauche avait detache l'agrafe.
+
+Ce fut alors que Schomberg cria: _Aux epees!_ et qu'a ce cri repete
+par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de
+Bussy.
+
+--Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aigue, mais tranquille, on
+veut tuer, a ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bete
+fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh
+bien, messieurs, le sanglier va en decoudre quelques uns, c'est moi
+qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas a ma parole.
+
+--Soit! dit Schomberg; mais cela n'empeche pas que tu ne sois un grand
+malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi a cheval,
+quand nous t'ecoutons a pied.
+
+Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vetu de satin
+blanc, sortit du manteau, et etincela comme un eclair d'argent aux
+rayons de la lune, sans que Bussy put deviner a quelle intention, si
+ce n'est a une intention de menace, correspondante au geste qu'il
+faisait.
+
+Aussi allait-il repondre comme repondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au
+moment d'enfoncer les eperons dans le ventre de son cheval, il sentit
+l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui
+etait particuliere, et dont il avait deja donne des preuves dans les
+nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il etait, avait lance
+une espece de coutelas dont la large lame etait plus lourde que le
+manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, etait restee dans
+la plaie comme un couperet dans une branche de chene.
+
+L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses
+genoux.
+
+Bussy, toujours prepare a tout, se trouva les deux pieds a terre et
+l'epee a la main.
+
+--Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez!
+
+Et, comme Schomberg s'approchait, emporte par son courage, et
+calculant mal la portee de l'epee que Bussy tenait serree au corps,
+comme on calcule mal la portee de la dent du serpent roule en spirale,
+cette epee et ce bras se detendirent et lui creverent la cuisse.
+
+Schomberg poussa un cri.
+
+--Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de decousu deja. C'etait
+le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait
+couper, maladroit!
+
+Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec
+son mouchoir, Bussy eut presente la pointe de sa longue epee au
+visage, a la poitrine des quatre autres assaillants, dedaignant de
+crier, car appeler au secours, c'est-a-dire reconnaitre qu'il avait
+besoin d'aide, etait indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau
+autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non
+pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il put
+s'adosser afin de n'etre point pris par derriere, portant dix coups a
+la minute, et sentant parfois cette molle resistance de la chair qui
+indique que les coups ont porte. Une fois il glissa et regarda
+machinalement la terre. Cet instant suffit a Quelus, qui lui porta un
+coup dans le cote.
+
+--Touche! cria Quelus.
+
+--Oui, dans le pourpoint, repondit Bussy, qui ne voulait pas meme
+avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur.
+
+Et, bondissant sur Quelus, il lia si vigoureusement son epee, que
+l'arme sauta a dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa
+victoire, car au meme instant d'O, d'Epernon et Maugiron l'attaquerent
+avec une nouvelle furie. Schomberg avait bande sa blessure, Quelus
+avait ramasse son epee; il comprit qu'il allait etre cerne, qu'il
+n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne
+profitait pas de cette minute, il allait etre perdu.
+
+Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les
+assaillants; mais quatre epees le rattraperent bien vite, et cependant
+c'etait encore trop tard, car Bussy venait, grace a un autre bond, de
+s'adosser au mur. La il s'arreta, fort comme Achille ou comme Roland,
+et souriant a cette tempete de coups qui s'abimaient sur sa tete et
+cliquetaient autour de lui.
+
+Tout a coup il sentit la sueur a son front et un nuage passa sur ses
+yeux.
+
+Il avait oublie sa blessure, et les symptomes d'evanouissement qu'il
+venait d'eprouver la lui rappelaient.
+
+--Ah! tu faiblis! s'ecria Quelus redoublant ses coups.
+
+--Tiens! dit Bussy, juges-en.
+
+Et du pommeau de son epee il le frappa a la tempe. Quelus roula sous
+ce coup de poing de fer.
+
+Puis, exalte, furieux comme le sanglier qui, apres avoir tenu tete aux
+chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'elanca en avant.
+D'O et d'Epernon reculerent; Maugiron avait releve Quelus, et le
+tenait embrasse; Bussy brisa du pied l'epee de ce dernier, taillada
+d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Epernon. Un instant Bussy fut
+vainqueur; mais Quelus revint a lui, mais Schomberg, tout blesse qu'il
+etait, rentra en lice, mais quatre epees flamboyerent de nouveau.
+Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces
+pour operer sa retraite, et recula pas a pas pour regagner son mur.
+Deja la sueur glacee de son front, le tintement sourd de ses oreilles,
+une taie douloureuse et sanglante etendue sur ses yeux, lui
+annoncaient l'epuisement de ses forces. L'epee ne suivait plus le
+chemin que lui tracait la pensee obscurcie. Bussy chercha le mur avec
+sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, a
+son grand etonnement, le mur ceda. C'etait une porte entrebaillee.
+Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce
+moment supreme. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si
+violents, que toutes les epees s'ecarterent ou se baisserent devant
+lui. Alors il se laissa glisser de l'autre cote de cette porte, et, se
+retournant, il la poussa d'un violent coup d'epaule. Le pene claqua
+dans la gache. C'etait fini, Bussy etait hors de danger, Bussy etait
+vainqueur, puisqu'il etait sauve.
+
+Alors, d'un oeil egare par la joie, il vit a travers le guichet a
+l'etroit grillage les figures pales de ses ennemis. Il entendit les
+coups d'epee furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de
+rage, des appels insenses. Enfin, tout a coup il lui sembla que la
+terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois
+pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-meme et alla
+rouler sur les marches d'un escalier.
+
+Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le
+silence et l'obscurite du tombeau.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE REVE DE LA REALITE.
+
+
+Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous
+sa chemise, et de boucler le ceinturon de son epee par-dessus, ce qui
+avait fait une espece de bandage a la plaie vive et brulante d'ou le
+sang s'echappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva la,
+il avait deja perdu assez de sang pour que cette perte amenat
+l'evanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombe.
+
+Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcite par la colere et la
+souffrance, la vie persistat sous les apparences de l'evanouissement,
+soit que cet evanouissement cessat pour faire place a une fievre qui
+fit place a un second evanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut
+voir, dans cette heure de reve ou de realite, pendant cet instant de
+crepuscule place entre l'ombre de deux nuits.
+
+Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpte, avec
+une tapisserie a personnages et un plafond peint. Ces personnages,
+dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des
+piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils
+s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mysterieux. Entre
+les deux fenetres, un portrait de femme etait place, eclatant de
+lumiere; seulement il semblait a Bussy que le cadre de ce portrait
+n'etait autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile,
+fixe sur son lit comme par un pouvoir superieur, prive de tous ses
+mouvements, ayant perdu toutes ses facultes, excepte celle de voir,
+regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades
+sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques coleres
+de ceux qui portaient des epees. Avait-il deja vu ces personnages ou
+les voyait-il pour la premiere fois? C'est ce qu'il ne pouvait
+preciser, tant sa tete etait alourdie.
+
+Tout a coup la femme du portrait sembla se detacher du cadre, et une
+adorable creature, vetue d'une longue robe de laine blanche, comme
+celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses
+epaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils
+veloutes, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on put voir
+circuler le sang qui la teintait de rose, s'avanca vers lui. Cette
+femme etait si prodigieusement belle, ses bras etendus etaient si
+attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter a ses
+pieds. Mais il semblait retenu a son lit par des liens pareils a ceux
+qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dedaigneuse de la
+terre, l'ame immaterielle monte au ciel.
+
+Cela le forca de regarder le lit sur lequel il etait couche, et il lui
+sembla que c'etait un de ces lits magnifiques, sculptes sous Francois
+1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broche d'or.
+
+A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond
+cesserent d'occuper Bussy. La femme du portrait etait tout pour lui,
+et il cherchait a voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un
+nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il
+lui en derobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage
+mysterieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses
+regards, il se mit a lui adresser un compliment en vers comme il les
+faisait, c'est-a-dire couramment.
+
+Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre
+elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains
+comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard.
+
+Bussy sentit la colere lui monter a la tete, et il entra dans une
+telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eut eu la liberte de
+ses mouvements, il se fut certes jete sur lui; il est meme juste de
+dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible.
+
+Comme il s'efforcait vainement de se detacher du lit auquel il
+semblait enchaine, le nouveau venu parla.
+
+--Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrive?
+
+--Oui, maitre, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de
+Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant oter votre bandeau.
+
+Bussy fit un effort pour voir si la femme a la douce voix etait bien
+la meme que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il
+n'apercut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui
+venait, selon l'invitation qui lui en avait ete faite, d'oter son
+bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards
+effares.
+
+--Au diable l'homme! pensa Bussy.
+
+Et il essaya de formuler sa pensee par la parole ou par le geste, mais
+l'un lui fut aussi impossible que l'autre.
+
+--Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du
+lit, vous etes blesse, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous
+allons essayer de vous raccommoder.
+
+Bussy voulut repondre; mais il comprit que cela etait chose
+impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacee, et les extremes
+bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent ete
+traverses par cent mille epingles.
+
+--Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et
+un accent de douloureux interet qui fit venir les larmes aux yeux de
+Bussy la voix douce qui avait deja parle, et que le blesse reconnut
+pour etre celle de la dame du portrait.
+
+--Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, repliqua
+le jeune homme; en attendant il est evanoui.
+
+Ce fut la tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre
+comme le froissement d'une robe qui s'eloignait. Puis il crut sentir
+quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui
+restait d'eveille en lui acheva de s'evanouir.
+
+Plus tard il fut impossible a Bussy de fixer la duree de cet
+evanouissement.
+
+Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur
+son visage; des voix rauques et discordantes ecorchaient son oreille,
+il ouvrit les yeux pour voir si c'etaient les personnages de la
+tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans
+l'esperance que le portrait serait toujours la, il tourna la tete de
+tous cotes. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage.
+Quant au portrait, il avait completement disparu. Bussy n'avait a sa
+droite qu'un homme vetu de gris avec un tablier blanc retrousse a la
+ceinture et tache de sang; a sa gauche, qu'un moine genovefain, qui
+lui soulevait la tete, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant
+des prieres.
+
+L'oeil errant de Bussy s'attacha bientot a une masse de pierres qui se
+dressait devant lui, et monta jusqu'a la plus grande hauteur de ces
+pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon
+flanque de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et
+froid, legerement dore par le soleil levant.
+
+Bussy etait purement et simplement dans la rue, ou plutot sur le
+rebord d'un fosse, et ce fosse etait celui du Temple.
+
+--Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez
+prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en
+donner en ouvrant les fenetres, et j'eusse ete mieux sur mon lit de
+damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma
+poche, a moins que vous ne vous soyez deja payes vous-memes, ce qui
+serait prudent, quelque vingt ecus d'or; prenez, mes amis, prenez.
+
+--Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine
+de vous apporter, et vous etiez la, bien veritablement la. Nous vous y
+avons trouve, en passant au point du jour.
+
+--Ah! diable! dit Bussy; et le jeune medecin y etait-il?
+
+Les assistants se regarderent.
+
+--C'est un reste de delire, dit le moine en secouant la tete. Puis,
+revenant a Bussy:
+
+--Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous
+confesser.
+
+Bussy regarda le moine d'un air effare.
+
+--Il n'y avait pas de medecin, pauvre cher jeune homme, dit la
+vieille. Vous etiez la, seul, abandonne, froid comme un mort. Voyez,
+il y a un peu de neige, et votre place est dessinee en noir sur la
+neige.
+
+Bussy jeta un regard sur son cote endolori, se rappela avoir recu un
+coup d'epee, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir
+a la meme place, fixe sur la plaie par le ceinturon de son epee.
+
+--C'est singulier, dit-il.
+
+Deja, profitant de la permission qu'il leur avait donnee, les
+assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations
+pitoyables a son endroit.
+
+--La, dit-il quand le partage fut acheve, c'est fort bien, mes amis.
+Maintenant, conduisez-moi a mon hotel.
+
+--Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la
+vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous
+pouvez monter.
+
+--Est-ce vrai? dit Bussy.
+
+--C'est la verite du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval
+sommes a votre service, mon gentilhomme.
+
+--C'est egal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va
+chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser.
+
+--Comment vous appelez-vous? demanda Bussy.
+
+--Je m'appelle frere Gorenflot, repondit le moine.
+
+--Eh bien, frere Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son
+derriere, j'espere que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon
+pere, au plus presse. J'ai froid, et je voudrais etre a mon hotel pour
+me rechauffer.
+
+--Et comment s'appelle votre hotel?
+
+--Hotel de Bussy.
+
+--Comment! s'ecrierent les assistants, hotel de Bussy!
+
+--Oui, qu'y a-t-il d'etonnant a cela?
+
+--Vous etes donc des gens de M. de Bussy.
+
+--Je suis M. de Bussy lui-meme.
+
+--Bussy! s'ecria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le
+fleau des mignons... Vive Bussy!
+
+Et le jeune homme, enleve sur les epaules de ses auditeurs, fut
+reporte en triomphe en son hotel, tandis que le moine s'en allait
+comptant sa part des vingt ecus d'or, secouant la tete et murmurant:
+
+--Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'etonne plus qu'il n'ait
+pas voulu se confesser.
+
+Une fois rentre dans son hotel, Bussy fit appeler son chirurgien
+ordinaire, lequel trouva la blessure sans consequence.
+
+--Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas ete pansee?
+
+--Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, apres
+tout, elle paraisse bien fraiche.
+
+--Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donne le delire?
+
+--Certainement.
+
+--Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages
+portant des fleurs et des piques, ce plafond a fresques, ce lit
+sculpte et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux
+fenetres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce medecin qui
+jouait a Colin-Maillard, et a qui j'ai failli crier casse-cou, ce
+serait donc du delire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec
+les mignons? Ou me suis-je donc battu, deja? Ah! oui, c'est cela.
+C'etait pres de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adosse
+a un mur; ce mur, c'etait une porte, et cette porte a cede
+heureusement. Je l'ai refermee a grand'peine, je me suis trouve dans
+une allee. La, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment ou je me
+suis evanoui. Ou bien ai-je reve, maintenant? voici la question. Ah!
+et mon cheval, a propos? On doit avoir retrouve mon cheval mort sur la
+place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un.
+
+Le docteur appela un valet.
+
+Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutile, s'etait
+traine jusqu'a la porte de l'hotel, et qu'on l'avait trouve la,
+hennissant, a la pointe du jour. Aussitot l'alarme s'etait repandue
+dans l'hotel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maitre,
+s'etaient mis a sa recherche, et la plupart d'entre eux n'etaient pas
+encore rentres.
+
+--Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi a
+l'etat de reve, et c'en etait un en effet. Quelle probabilite y a-t-il
+qu'un portrait se detache de son cadre pour venir converser avec un
+medecin qui a les yeux bandes? C'est moi qui suis un fou. Et
+cependant, quand je me le rappelle, ce portrait etait bien charmant.
+Il avait....
+
+Bussy se mit a detailler le portrait, et, a mesure qu'il en repassait
+tout les details dans sa memoire, un frisson voluptueux, ce frisson de
+l'amour qui rechauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours
+sur sa poitrine brulante.
+
+--Et j'aurais reve tout cela! s'ecria Bussy, tandis que le docteur
+posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne
+fait pas de pareils reves.--Recapitulons.
+
+Et Bussy se mit a repeter pour la centieme fois:
+
+--J'etais au bal; Saint-Luc m'a prevenu qu'on devait m'attendre du
+cote de la Bastille. J'etais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je
+les ai renvoyes. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Chatelet,
+etc., etc. A l'hotel des Tournelles, j'ai commence d'apercevoir les
+gens qui m'attendaient. Ils se sont rues sur moi, m'ont estropie mon
+cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entre dans une
+allee; je me suis trouve mal, et puis... ah! voila! c'est cet _et
+puis_ qui me tue; il y a une fievre, un delire, un reve, apres cet _et
+puis_. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouve sur le
+talus des fosses du Temple, ou un moine genovefain a voulu me
+confesser.--C'est egal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy apres un
+silence d'un instant, qu'il employa encore a rappeler ses souvenirs.
+Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours
+pour cette egratignure, comme j'ai fait pour la derniere?
+
+--C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda
+le chirurgien.
+
+--Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent
+dans les jambes.
+
+--Faites quelques pas.
+
+Bussy sauta a bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait
+avance en faisant assez allegrement le tour de sa chambre.
+
+--Cela ira, dit le medecin, pourvu que vous ne montiez pas a cheval et
+que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour.
+
+--A la bonne heure! s'ecria Bussy, voila un medecin! cependant j'en ai
+vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravee la,
+et, si je le rencontre jamais, je le reconnaitrai, j'en reponds.
+
+--Mon cher seigneur, dit le medecin, je ne vous conseille pas de le
+chercher; on a toujours un peu de fievre apres les coups d'epee; vous
+devriez cependant savoir cela, vous qui etes a votre douzieme.
+
+--Oh! mon Dieu! s'ecria tout a coup Bussy, frappe d'une idee nouvelle,
+car il ne songeait qu'au mystere de sa nuit, est-ce que mon reve
+aurait commence au dela de la porte, au lieu de commencer en deca?
+Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allee et d'escalier qu'il n'y
+avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces
+brigands-la, me croyant tue, m'auraient porte tout bellement jusqu'aux
+fosses du Temple, afin de depister quelque spectateur de la scene?
+Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement reve le
+reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procure le reve qui
+m'agite, qui me devore, qui me tue, je fais serment de les eventrer
+tous jusqu'au dernier!
+
+--Mon cher seigneur, dit le medecin, si vous voulez vous guerir
+promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi.
+
+--Excepte cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans ecouter ce
+que lui disait le docteur. Celui-la, c'est autre chose; il s'est
+conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma premiere visite.
+
+--Seulement, pas avant ce soir, a cinq heures, dit le medecin.
+
+--Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de
+voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et
+de demeurer seul.
+
+--Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous etes en toutes choses
+un singulier malade, agissez a votre guise, monseigneur; je ne vous
+recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un
+autre coup d'epee avant que celui-la soit gueri.
+
+Bussy promit au medecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et,
+s'etant fait habiller, il appela sa litiere et se fit porter a l'hotel
+Montmorency.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC,
+AVAIT PASSE SA NUIT DE NOCES.
+
+
+C'etait un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de
+Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantome, son
+cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizieme siecle. Nul
+homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquetes.
+Les rois et les princes avaient brigue son amitie. Les reines et les
+princesses lui avaient envoye leurs plus doux sourires. Bussy avait
+succede a la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la
+bonne reine, au coeur tendre, qui, apres la mort du favori dont nous
+avons ecrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait
+fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que
+Henri, son mari, s'en etait emu, lui qui ne s'emouvait guere de ces
+sortes de choses, et que le duc Francois ne lui eut jamais pardonne
+l'amour de sa soeur, si cet amour n'eut acquis Bussy a ses interets.
+Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour a cette ambition sourde
+et irresolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui
+valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits.
+
+Mais, au milieu de tous les succes de guerre, d'ambition et de
+galanterie, Bussy etait demeure ce que peut etre une ame inaccessible
+a toute faiblesse humaine, et celui-la qui n'avait jamais connu la
+peur n'avait jamais non plus, jusqu'a l'epoque ou nous sommes arrives
+du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa
+poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-meme, etait vierge et
+pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touche
+et qui sort de la mine ou il a muri sous le regard du soleil. Aussi
+n'y avait-il point dans ce coeur place pour les details de pensee qui
+eussent fait de Bussy un empereur veritable. Il se croyait digne d'une
+couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de
+comparaison.
+
+Henri III lui avait fait offrir son amitie, et Bussy l'avait refusee,
+disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis
+encore; que par consequent semblable condition ne lui convenait pas.
+Henri III avait devore en silence cet affront, aggrave par le choix
+qu'avait fait Bussy du duc Francois pour son maitre. Il est vrai que
+le duc Francois etait le maitre de Bussy comme le bestiaire est le
+maitre du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le
+mange. Tel etait ce Bussy que Francois poussait a soutenir ses
+querelles particulieres. Bussy le voyait bien, mais le role lui
+convenait.
+
+Il s'etait fait une theorie a la maniere de la devise des Rohan, qui
+disaient: "Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis." Bussy se
+disait:--Je ne puis etre roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et
+veut l'etre, je serai roi de M. le duc d'Anjou.
+
+Et, de fait, il l'etait.
+
+Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy
+redoutable, ils coururent prevenir M. de Brissac.
+
+--M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tete aux
+rideaux de la portiere.
+
+--Non, monsieur, fit le concierge.
+
+--Ou le trouverai-je?
+
+--Je ne sais, monsieur, repondit le digne serviteur. On est meme fort
+inquiet a l'hotel. M. de Saint-Luc n'est pas rentre depuis hier.
+
+--Bah! fit Bussy tout emerveille.
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--Mais madame de Saint-Luc?
+
+--Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose.
+
+--Elle est a l'hotel?
+
+--Oui.
+
+--Prevenez donc madame de Saint-Luc que je serais charme si j'obtenais
+d'elle la permission de lui presenter mes respects.
+
+Cinq minutes apres, le messager revint dire que madame de Saint-Luc
+recevrait avec grand plaisir M. de Bussy.
+
+Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier;
+Jeanne de Cosse etait venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu
+de la salle d'honneur. Elle etait fort pale, et ses cheveux, noirs
+comme l'aile du corbeau, donnaient a cette paleur le ton de l'ivoire
+jauni; ses yeux etaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eut
+suivi sur sa joue le sillon argente d'une larme recente. Bussy, que
+cette paleur avait d'abord fait sourire et qui preparait un compliment
+de circonstance a ces yeux battus, s'arreta dans son improvisation a
+ces symptomes de veritable douleur.
+
+--Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgre
+toute la crainte que votre presence me fait eprouver.
+
+--Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne
+peut-elle vous annoncer un malheur?
+
+--Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc,
+cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le.
+
+--Entre moi et M. de Saint-Luc? repeta Bussy etonne.
+
+--Oui, il m'a eloignee pour vous parler. Vous etes au duc d'Anjou, il
+est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de
+Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquietude. Il
+est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint.
+Confessez-moi la verite. Qu'est-il arrive a M. de Saint-Luc?
+
+--Madame, dit Bussy, voila, en verite, qui est merveilleux. Je
+m'attendais a ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma
+blessure, et c'est moi que l'on interroge.
+
+--M. de Saint-Luc vous a blesse, il s'est battu! s'ecria Jeanne. Ah!
+vous voyez bien....
+
+--Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi
+du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main
+que je suis blesse. Il y a meme plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il
+a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-meme a du vous
+dire que nous etions maintenant comme Damon et Pythias!
+
+--Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu?
+
+--Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge etait donc
+vrai?
+
+--Que vous disait-il?
+
+--Que M. de Saint-Luc n'etait pas rentre depuis hier onze heures.
+Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari?
+
+--Helas! non.
+
+--Mais ou peut-il etre?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait
+de ce qui etait arrive, c'est fort drole.
+
+La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand etonnement.
+
+--Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu
+beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultes.
+Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites.
+
+Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est a-dire l'ordre donne
+par Henri III a Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du
+Louvre, et la reponse des gardes, a laquelle, en effet, aucun retour
+n'avait succede.
+
+--Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends.
+
+--Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne.
+
+--Oui: Sa Majeste a emmene Saint-Luc au Louvre, et, une fois entre,
+Saint-Luc n'a pas pu en sortir.
+
+--Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir?
+
+--Ah! dame! dit Bussy embarrasse, vous me demandez de devoiler les
+secrets d'Etat.
+
+--Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allee, au Louvre, mon pere
+aussi.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, les gardes nous ont repondu qu'ils ne savaient ce que nous
+voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait etre rentre au logis.
+
+--Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sur, et si vous voulez vous en assurer de votre cote....
+
+--Comment?
+
+--Par vous-meme.
+
+--Le puis-je donc?
+
+--Certainement.
+
+--Mais j'aurais beau me presenter au palais, on me renverra comme on a
+deja fait, avec les memes paroles qu'on m'a deja dites. Car, s'il y
+etait, qui empecherait que je ne le visse?
+
+--Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour voir Saint-Luc.
+
+--Mais enfin s'il n'y est pas?
+
+--Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi.
+
+--C'est etrange.
+
+--Non, c'est royal.
+
+--Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous?
+
+--Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc.
+
+--Vous me confondez.
+
+--Venez toujours.
+
+--Comment l'entendez-vous? Vous pretendez que la femme de Saint-Luc ne
+peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous!
+
+--Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux
+mener la ... Une femme! fi donc!
+
+--Alors, vous me raillez... et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel
+a vous!
+
+--Eh! non, chere dame, ecoutez: vous avez vingt ans, vous etes grande,
+vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambree, vous ressemblez a
+mon plus jeune page... comprenez-vous... ce joli garcon a qui le drap
+d'or allait si bien hier soir?
+
+--Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'ecria Jeanne en rougissant.
+
+--Ecoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose.
+C'est a prendre ou a laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites?
+
+--Oh! je donnerais tout au monde pour cela.
+
+--Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez
+rien a donner, moi!
+
+--Oui... mais....
+
+--Oh! je vous ai dit de quelle facon.
+
+--Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement,
+prevenez ce jeune garcon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui
+enverrai une de mes femmes.
+
+--Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que
+je destine a ces droles pour le premier bal de la reine mere. Celui
+que je croirai le plus assorti a votre taille, je vous l'enverrai;
+puis vous me rejoindrez a un endroit convenu; ce soir, rue
+Saint-Honore, pres de la rue des Prouvelles, par exemple, et de la....
+
+--De la?
+
+--Eh bien, de la nous irons au Louvre ensemble.
+
+Jeanne se mit a rire et tendit la main a Bussy.
+
+--Pardonnez-moi mes soupcons, dit-elle.
+
+--De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire
+toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre oblige.
+
+Et, prenant conge de la jeune femme, il retourna chez lui faire les
+preparatifs de la mascarade.
+
+Le soir, a l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrerent
+a la hauteur de la barriere des Sergents. Si la jeune femme n'eut pas
+porte le costume de son page, Bussy ne l'eut pas reconnue. Elle etait
+adorable sous son deguisement. Tous deux, apres avoir echange quelques
+paroles, s'acheminerent vers le Louvre.
+
+A l'extremite de la rue des Fosses-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils
+rencontrerent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et
+leur barrait le passage.
+
+Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le
+duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, a son cheval pie et au
+manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter.
+
+--Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous etiez embarrasse,
+mon beau page, de savoir comment vous pourriez penetrer dans le
+Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une
+triomphale entree.
+
+--Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou.
+
+L'appel traversa l'espace, et, malgre le pietinement des chevaux et le
+chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince.
+
+Le prince se retourna.
+
+--Toi, Bussy! s'ecria-t-il tout enchante; je te croyais blesse a mort,
+et j'allais a ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle.
+
+--Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans meme remercier le prince de
+cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de
+personne, excepte la mienne. En verite, monseigneur, vous me fourrez
+dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses
+positions. Hier, a ce bal de Saint-Luc, c'etait un veritable
+coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur
+mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps.
+
+--Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en
+ferai compter les gouttes.
+
+--Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberte ordinaire, et
+vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant,
+du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les levres trop
+serrees pour cela.
+
+--Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras.
+
+--Que verrai-je, monseigneur?
+
+--Tu verras comme je vais parler a mon frere.
+
+--Ecoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de
+recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour
+les mignons, cela.
+
+--Sois tranquille, j'ai pris la chose a coeur.
+
+--Me promettez-vous que la reparation sera belle?
+
+--Je te promets que tu seras content. Tu hesites encore, je crois?
+
+--Monseigneur, je vous connais si bien!
+
+--Viens, te dis-je. On en parlera.
+
+--Voila votre affaire toute trouvee, glissa Bussy a l'oreille de la
+comtesse. Il va y avoir entre ces bons freres, qui s'execrent, une
+esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez
+votre Saint-Luc.
+
+--Eh bien, demanda le duc, te decides-tu, et faut-il que je t'engage
+ma parole de prince?
+
+--Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que
+vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger.
+
+Et Bussy alla prendre son rang pres du prince, tandis que le nouveau
+page, suivant son maitre au plus pres, marchait immediatement derriere
+lui.
+
+--Te venger! non, non, dit le prince, repondant a la menace de Bussy,
+ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me
+charge de la vengeance. Ecoute, ajouta-t-il a voix basse, je connais
+les assassins.
+
+--Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en
+informer?
+
+--Je les ai vus.
+
+--Comment cela? dit Bussy etonne.
+
+--Ou j'avais affaire moi-meme, a la porte Saint-Antoine; ils m'ont
+rencontre, et ont failli me tuer a ta place. Ah! je ne me doutais pas
+que ce fut toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela....
+
+--Eh bien, sans cela?....
+
+--Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en
+laissant la menace en suspens.
+
+--Non, monseigneur, dit Bussy, j'etais seul, et vous, monseigneur?
+
+--Moi, j'etais avec Aurilly, et pourquoi etais-tu seul?
+
+--Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont
+donne.
+
+--Et ils t'ont blesse? demanda le prince avec sa rapidite a repondre
+par une feinte aux coups qu'on lui portait.
+
+--Ecoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai
+un joli coup d'epee tout au travers du flanc.
+
+--Ah! les scelerats! s'ecria le prince; Aurilly me le disait bien,
+qu'ils avaient de mauvaises idees.
+
+--Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embuche! comment, vous etiez avec
+Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'epee que du luth! comment,
+il a dit a Votre Altesse que ces gens-la avaient de mauvaises pensees,
+vous etiez deux, et ils n'etaient que cinq, et vous n'avez pas guette
+pour preter main forte?
+
+--Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embuche etait
+dressee.
+
+--Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les
+amis du roi Henri III, vous avez cependant bien du songer qu'ils en
+voulaient a quelque ami a vous. Or, comme il n'y a guere que moi qui
+aie le courage d'etre votre ami, il n'etait pas difficile de deviner
+que c'etait a moi qu'ils en voulaient.
+
+--Oui, peut-etre as-tu raison, mon cher Bussy, dit Francois, mais je
+n'ai pas songe a tout cela.
+
+--Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eut trouve que ce mot pour
+exprimer tout ce qu'il pensait de son maitre.
+
+On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut recu au guichet par le
+capitaine et les concierges. Il y avait consigne severe; mais, comme
+on le pense bien, cette consigne n'etait pas pour le premier du
+royaume apres le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du
+pont-levis avec toute sa suite.
+
+--Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez
+faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise
+solennelle; moi je vais dire deux mots a quelqu'un.
+
+--Tu me quittes, Bussy? dit avec inquietude le prince, qui avait un
+peu compte sur la presence de son gentilhomme.
+
+--Il le faut; mais que cela n'empeche; soyez tranquille, au fort du
+tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je
+vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je
+n'arriverai pas.
+
+Puis, profitant de l'entree du duc dans la grande salle, il se glissa,
+suivi de Jeanne, dans les appartements.
+
+Bussy connaissait le Louvre comme son propre hotel. Il prit un
+escalier derobe, deux ou trois corridors solitaires, et arriva a une
+espece d'antichambre.
+
+--Attendez-moi ici, dit-il a Jeanne.
+
+--Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayee.
+
+--Il le faut, repondit Bussy; je dois vous eclairer le chemin et vous
+menager les entrees.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC,
+S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE
+N'AVAIT PASSE LA PREMIERE.
+
+
+Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi
+Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, etait devenu la
+chambre a coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommode a son
+usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poete, avait dans
+cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et
+des etaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des
+dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires benis par
+le pape, des sachets parfumes venant d'Orient et une collection des
+plus belles epees d'escrime qui se pussent voir.
+
+Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque
+son frere lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi
+que pres de la chambre du roi etait l'appartement de la nourrice de
+Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III
+etait un prince tres changeant dans ses amities, cet appartement avait
+ete successivement occupe par Saint-Megrin, Maugiron, d'O, d'Epernon,
+Quelus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'etre, selon la
+pensee de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu,
+eprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enleve
+le jeune homme a sa femme.
+
+C'est qu'a Henri III, organisation etrange, prince futile, prince
+profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'a Henri III, toujours
+ennuye, toujours inquiet, toujours reveur, il fallait une eternelle
+distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries,
+les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumiere, les caquetages, la
+priere ou la debauche. Aussi Henri III est-il a peu pres le seul
+personnage de ce caractere que nous retrouvions dans notre monde
+moderne.
+
+Henri III, l'hermaphrodite antique, etait destine a voir le jour dans
+quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves,
+d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son regne
+devait marquer une ere particuliere de molles debauches et de folies
+inconnues, entre Neron et Heliogabale.
+
+Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la
+nourrice, alla frapper a l'antichambre commune aux deux appartements.
+
+Le capitaine des gardes vint ouvrir.
+
+--M. de Bussy! s'ecria l'officier etonne.
+
+--Oui, moi meme, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi desire
+parler a M. de Saint-Luc.
+
+--Fort bien, repondit le capitaine; qu'on previenne M. de Saint Luc
+que le roi veut lui parler.
+
+A travers la porte restee entr'ouverte Bussy decocha un regard au
+page.
+
+Puis, se retournant vers M. de Nancey:
+
+--Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy.
+
+--Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se
+rendre a la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou.
+
+--Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au
+capitaine des gardes.
+
+--Bien volontiers, repondit le capitaine.
+
+--Entrez, Jean, dit Bussy a la jeune femme; et de la main il lui
+montra l'embrasure d'une fenetre dans laquelle elle alla se refugier.
+
+Elle y etait blottie a peine que Saint-Luc entra. Par discretion, M.
+de Nancey se retira hors de la portee de la voix.
+
+--Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la
+mine renfrognee. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy.
+
+--Moi-meme, cher Saint-Luc, et avant tout....
+
+Il baissa la voix.
+
+--Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu.
+
+--Ah! dit Saint-Luc, c'etait tout naturel, et il me repugnait de voir
+assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tue.
+
+--Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-la, c'est enorme.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, j'en ai ete quitte pour un joli coup d'epee que j'ai rendu avec
+usure, je crois, a Schomberg et a d'Epernon. Quant a Quelus, il doit
+remercier les os de son crane. C'est un des plus durs que j'aie encore
+rencontres.
+
+--Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit
+Saint-Luc en baillant a se demonter la machoire.
+
+--Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc.
+D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort,
+a ce qu'il parait?
+
+--Royalement, c'est tout dire.
+
+--Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en
+vaut un autre.
+
+--Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que
+celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup
+d'epee; c'est plus long, mais c'est plus sur.
+
+--Pauvre comte! dit Bussy, vous etes donc prisonnier, comme je m'en
+doutais?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi pretend qu'il n'y a que
+mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je
+lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de
+brutalites que son bouffon.
+
+--Eh bien, voyons: ne puis-je pas a mon tour, comme je vous l'offrais,
+vous rendre un service?
+
+--Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutot
+chez le marechal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui
+doit etre fort inquiete et qui trouve certainement ma conduite des
+plus etranges.
+
+--Que lui dirai-je?
+
+--Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-a-dire que je suis
+prisonnier, consigne au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de
+l'amitie comme Ciceron qui a ecrit la-dessus, et de la vertu comme
+Socrate qui l'a pratiquee.
+
+--Et que lui repondez-vous? demanda Bussy en riant.
+
+--Morbleu! je lui reponds qu'a propos d'amitie, je suis un ingrat, et
+a propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empeche pas qu'il
+s'obstine et qu'il me repete en soupirant: "Ah! Saint-Luc, l'amitie
+n'est donc qu'une chimere! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un
+nom!" Seulement, apres l'avoir dit en francais, il le redit en latin
+et le repete en grec.
+
+A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la
+moindre attention, poussa un eclat de rire.
+
+--Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita
+placent_, a plus forte raison, _ter_. Mais est-ce la tout ce que je
+puis faire pour vous?
+
+--Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur.
+
+--Alors, c'est fait.
+
+--Comment cela?
+
+--Je me suis doute de tout ce qui est arrive, et j'ai d'avance tout
+dit a votre femme.
+
+--Et qu'a-t-elle repondu?
+
+--Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un
+coup d'oeil du cote de l'embrasure de la fenetre, j'espere qu'elle se
+sera enfin rendue a l'evidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque
+chose de difficile, d'impossible meme; il y aura plaisir a
+entreprendre cela.
+
+--Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants
+l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de
+mes fenetres; je monterai en croupe derriere vous, et vous me
+conduirez pres de ma femme. Libre a vous de continuer apres, si bon
+vous semble, votre voyage vers la lune.
+
+--Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener
+l'hippogriffe a votre femme, et que votre femme vienne vous trouver.
+
+--Ici?
+
+--Oui, ici.
+
+--Au Louvre?
+
+--Au Louvre meme. Est-ce que ce ne serait pas plus drole encore,
+dites?
+
+--Oh! mordieu! je crois bien.
+
+--Vous ne vous ennuierez plus?
+
+--Non, ma foi.
+
+--Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit?
+
+--Demandez a Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui
+ai propose trois coups d'epee. Ce coquin s'est fache que c'etait a
+crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcille, moi. Mais je crois que
+si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je
+m'en ferai tuer.
+
+--Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude
+tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une biere que vous
+ne vous ennuyez dans votre prison, allez.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page?
+
+--A moi?
+
+--Oui, un garcon merveilleux.
+
+--Merci, dit Saint-Luc, je deteste les pages. Le roi, m'a offert de
+faire venir celui des miens qui m'agreait le plus, et j'ai refuse.
+Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici
+ce qu'on fit a Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus
+servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-meme le programme
+du costume.
+
+--Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours.
+
+--Bussy, dit Saint-Luc depite, ce n'est pas bien a vous de me railler
+ainsi.
+
+--Laissez moi faire.
+
+--Mais non.
+
+--Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut.
+
+--Mais non, non, non, cent fois non!
+
+--Hola! page, venez ici.
+
+--Mordieu! s'ecria Saint-Luc.
+
+Le page quitta sa fenetre, et vint tout rougissant.
+
+--Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupefait de reconnaitre Jeanne sous la
+livree de Bussy.
+
+--Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer?
+
+--Non, vrai Dieu! non, s'ecria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi
+qui vous dois une amitie eternelle!
+
+--Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous
+regarde.
+
+--C'est vrai, dit celui-ci.
+
+Et, apres avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en
+arriere.
+
+En effet, M. de Nancey, etonne de la pantomime par trop expressive de
+Saint-Luc, commencait a preter l'oreille, quand un grand bruit, venant
+de la galerie vitree, le fit sortir de sa preoccupation.
+
+--Ah! mon Dieu! s'ecria M. de Nancey, voila le roi qui querelle
+quelqu'un, ce me semble.
+
+--Je le crois, en effet, repliqua Bussy jouant l'inquietude;
+serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu?
+
+Le capitaine des gardes assura son epee a son cote, et partit dans la
+direction de la galerie ou, en effet, le bruit d'une vive discussion
+percait voutes et murailles.
+
+--Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se
+retournant vers Saint-Luc.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.
+
+--Il y a que M. d'Anjou et le roi se dechirent en ce moment, et que,
+comme ce doit etre un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien
+perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous
+rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de surete ce beau page
+que je vous donne; est-ce possible?
+
+--Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'etait pas, il faudrait
+bien que cela le devint, mais heureusement j'ai fait le malade, je
+garde la chambre.
+
+--En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos
+prieres.
+
+Et Bussy, tout joyeux d'avoir joue ce mauvais tour a Henri III, sortit
+de l'antichambre et gagna la galerie ou le roi, rouge de colere,
+soutenait au duc d'Anjou, pale de rage, que, dans la scene de la nuit
+precedente, c'etait Bussy qui etait le provocateur.
+
+--Je vous affirme, sire, s'ecriait le duc d'Anjou, que d'Epernon,
+Schomberg, d'O, Maugiron et Quelus l'attendaient a l'hotel des
+Tournelles.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Je les ai vus moi-meme, sire, de mes deux yeux vus.
+
+--Dans l'obscurite, n'est-ce pas? la nuit etait noire comme
+l'interieur d'un four.
+
+--Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus.
+
+--A quoi donc? aux epaules?
+
+--Non, sire, a la voix.
+
+--Ils vous ont parle?
+
+--Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont
+charge.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi.
+
+--Et qu'alliez vous faire a la porte Saint-Antoine?
+
+--Que vous importe?
+
+--Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui.
+
+--J'allais chez Manasses.
+
+--Chez Manasses, un juif!
+
+--Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur.
+
+--Je vais ou je veux, je suis le roi.
+
+--Ce n'est pas repondre, c'est assommer.
+
+--D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a ete le provocateur.
+
+--Bussy?
+
+--Oui.
+
+--Ou cela?
+
+--Au bal de Saint-Luc.
+
+--Bussy a provoque cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais
+Bussy n'est pas fou.
+
+--Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi.
+D'ailleurs, il en etait bien capable, puisque, malgre tout ce que vous
+dites, il a blesse Schomberg a la cuisse, d'Epernon au bras, et
+presque assomme Quelus.
+
+--Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parle de cela, je lui
+en ferai mon compliment.
+
+--Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un
+exemple de ce batailleur.
+
+--Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans
+la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis
+votre frere, et s'il y a en France, excepte Votre Majeste, un seul
+homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'a defaut du
+respect la crainte lui fasse baisser les yeux.
+
+En ce moment, attire par les clameurs des deux freres, parut Bussy,
+galamment habille de satin vert tendre avec des noeuds roses.
+
+--Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agreer mes
+tres-humbles respects.
+
+--Pardieu! le voici, dit Henri.
+
+--Votre Majeste, a ce qu'il parait, me fait l'honneur de s'occuper de
+moi? demanda Bussy.
+
+--Oui, repondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on
+m'ait dit, votre visage respire la sante.
+
+--Sire, le sang tire rafraichit le visage, dit Bussy, et je dois avoir
+le visage tres-frais ce soir.
+
+--Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri,
+plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice.
+
+--Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne
+me plains pas.
+
+Henri demeura stupefait et regarda le duc d'Anjou.
+
+--Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il.
+
+--Je disais que Bussy a recu un coup de dague qui lui traverse le
+flanc.
+
+--Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi.
+
+--Puisque le frere de Votre Majeste l'assure, dit Bussy, cela doit
+etre vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir.
+
+--Et, ayant un coup d'epee dans le flanc, dit Henri, vous ne vous
+plaignez pas?
+
+--Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empecher de me venger
+moi-meme, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable
+duelliste, je me vengerais, je l'espere bien, de la main gauche.
+
+--Insolent! murmura Henri.
+
+--Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parle de justice, eh bien,
+faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquete,
+nommez des juges, et que l'on sache bien de quel cote venait le
+guet-apens, et qui avait prepare l'assassinat.
+
+Henri rougit.
+
+--Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer ou sont les
+torts et envelopper tout le monde dans un pardon general. J'aime mieux
+que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fache que
+Schomberg et d'Epernon se trouvent retenus chez eux par leurs
+blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel etait le plus enrage de tous
+mes amis, a votre avis? Dites, cela doit vous etre facile, puisque
+vous pretendez les avoir vus?
+
+--Sire, dit le duc d'Anjou, c'etait Quelus.
+
+--Ma foi oui! dit Quelus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien
+vu.
+
+--Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quelus fassent la paix au
+nom de tous.
+
+--Oh! oh! dit Quelus, que signifie cela, sire?
+
+--Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, a
+l'instant meme.
+
+Quelus fronca le sourcil.
+
+--Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du cote de Quelus et en
+imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette
+favour?
+
+La saillie etait si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de
+verve, que le roi lui-meme se mit a rire.
+
+Alors, s'approchant de Quelus:
+
+--Allons, monsou, dit-il; le roi le vout.
+
+Et il lui jeta les deux bras au cou.
+
+--J'espere que cela ne vous engage a rien, dit tout bas Quelus a
+Bussy.
+
+--Soyez tranquille, repondit Bussy du meme ton. Nous nous retrouverons
+un jour ou l'autre.
+
+Quelus, tout rouge et tout defrise, se recula furieux.
+
+Henri fronca le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une
+pirouette et sortit de la salle du conseil.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III.
+
+
+Apres cette scene commencee en tragedie et terminee en comedie, et
+dont le bruit, echappe au dehors comme un echo du Louvre, se repandit
+par la ville, le roi, tout courrouce, reprit le chemin de son
+appartement, suivi de Chicot, qui demandait a souper.
+
+--Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte.
+
+--C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre
+quelque chose, ne fut-ce qu'un gigot.
+
+Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il degrafa son manteau,
+qu'il posa sur son lit, ota son toquet, maintenu sur sa tete par de
+longues epingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avancant
+vers le couloir qui conduisait a la chambre de Saint-Luc, laquelle
+n'etait separee de la sienne que par une simple muraille:
+
+--Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens.
+
+--Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je
+desire meme, continua-t-il en ecoutant le pas de Henri qui
+s'eloignait, que tu me laisses le temps de te menager une petite
+surprise.
+
+Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout a fait eteint:
+
+--Hola! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre.
+
+Un valet accourut.
+
+--Le roi a change d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui
+et Saint-Luc. Surtout il a recommande le vin; allez, laquais.
+
+Le valet tourna sur ses talons et courut executer les ordres de
+Chicot, qu'il ne doutait pas etre les ordres du roi.
+
+Quant a Henri, il etait passe, comme nous l'avons dit, dans
+l'appartement de Saint-Luc, lequel, prevenu de la visite de Sa
+Majeste, s'etait couche et se faisait lire des prieres par un vieux
+serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait ete fait prisonnier
+avec lui. Sur un fauteuil dore, dans un coin, la tete entre ses deux
+mains, dormait profondement le page qu'avait amene Bussy.
+
+Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil.
+
+--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il a Saint-Luc avec
+inquietude.
+
+--Votre Majeste, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorise a
+faire venir un page?
+
+--Oui, sans doute, repondit Henri III.
+
+--Eh bien, j'ai profite de la permission, sire.
+
+--Ah! ah!
+
+--Sa Majeste se repent-elle de m'avoir accorde cette distraction?
+demanda Saint-Luc.
+
+--Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien,
+comment vas-tu?
+
+--Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fievre.
+
+--En effet, dit le roi, tu as le visage empourpre, mon enfant; voyons
+le pouls, tu sais que je suis un peu medecin.
+
+Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur.
+
+--Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agite.
+
+--Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en verite je suis bien malade.
+
+--Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre
+medecin.
+
+--Merci! sire. Je deteste Miron.
+
+--Je te garderai moi-meme.
+
+--Sire, je ne souffrirai pas....
+
+--Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc.
+Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses a te raconter.
+
+--Ah! s'ecria Saint-Luc desespere, vous vous dites medecin, vous vous
+dites mon ami, et vous voulez m'empecher de dormir. Morbleu! docteur,
+vous avez une drole de maniere de traiter vos malades! Morbleu! sire,
+vous avez une singuliere facon d'aimer vos amis.
+
+--Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es!
+
+--Sire, j'ai mon page Jean.
+
+--Mais il dort.
+
+--C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils
+ne m'empechent point de dormir moi-meme.
+
+--Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu
+te reveilles.
+
+--Sire, j'ai le reveil tres-maussade, et il faut etre bien habitue a
+moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'etre bien
+eveille.
+
+--Au moins, viens assister a mon coucher.
+
+--Et je serai libre apres de revenir me mettre au lit?
+
+--Parfaitement libre.
+
+--Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en
+reponds. Je tombe de sommeil.
+
+--Tu bailleras tout a ton aise.
+
+--Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres
+amis.
+
+--Ah! oui, ils sont dans un bel etat, et Bussy me les a bien
+accommodes. Schomberg a la cuisse crevee; d'Epernon a le poignet
+taillade comme une manche a l'espagnole; Quelus est encore tout
+etourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade
+d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie a mourir, et Maugiron qui me
+boude. Allons! reveille ce grand belitre de page, et fais-toi passer
+une robe de chambre.
+
+--Sire, si Votre Majeste veut me laisser.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Le respect....
+
+--Allons donc!
+
+--Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majeste.
+
+--Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu;
+et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que
+nous tachions de rire un peu.
+
+Et la-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitie de ce qu'il voulait,
+sortit a moitie content.
+
+La porte ne se fut pas plutot refermee derriere lui, que le page se
+reveilla en sursaut, et d'un bond fut a la portiere.
+
+--Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous
+allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi
+ici. Si l'on allait decouvrir!
+
+--Ma chere Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voila ici, et il lui
+montrait le vieux serviteur, vous defendra contre toute indiscretion.
+
+--Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en
+rougissant.
+
+--Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton
+attriste, je vous ferai reconduire a l'hotel Montmorency, car la
+consigne n'est que pour moi. Mais si vous etiez aussi bonne que belle,
+si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre
+Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir
+de la tete, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un
+si triste compagnon et me renverra coucher.
+
+Jeanne baissa les yeux.
+
+--Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi:
+Ne soyez pas longtemps.
+
+--Jeanne, ma chere Jeanne, vous etes adorable, dit, Saint-Luc,
+rapportez-vous-en a moi de revenir le plus tot possible pres de vous.
+D'ailleurs, il me vient une idee, je vais la murir un peu, et, a mon
+retour, je vous en ferai part.
+
+--Une idee qui vous rendra la liberte?
+
+--Je l'espere.
+
+--Alors, allez.
+
+--Gaspard, dit Saint-Luc, empechez bien que personne n'entre ici.
+Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte a clef; apportez-moi
+cette clef chez le roi. Allez dire a l'hotel qu'on ne soit point
+inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain.
+
+Gaspard promit en souriant d'executer les ordres que la jeune femme
+ecoutait en rougissant.
+
+Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut a
+la chambre de Henri, qui deja s'impatientait.
+
+Jeanne, toute seule et toute fremissante, se blottit dans l'ample
+rideau qui tombait des tringles du lit, et la, reveuse, inquiete,
+courroucee, elle chercha de son cote, en jouant avec une sarbacane, un
+moyen de sortir victorieuse de l'etrange position ou elle se trouvait.
+
+Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum apre et
+voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri
+foulaient, en effet, une jonchee de fleurs dont on avait coupe les
+tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau delicate de Sa Majeste;
+roses, jasmins, violettes, giroflees, malgre la rigueur de la saison,
+formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III.
+
+La chambre, dont le plafond avait ete abaisse et decore de belles
+peintures sur toile, etait meublee, comme nous l'avons dit, de deux
+lits, l'un desquels etait si large, que, quoique son chevet fut appuye
+au mur, il tenait pres du tiers de la chambre. Ce lit etait d'une
+tapisserie d'or et de soie a personnages mythologiques, representant
+l'histoire de Cenee ou de Cenis, tantot homme et tantot femme,
+laquelle metamorphose ne s'operait pas, comme on peut le presumer,
+sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel
+du lit etait de toile d'argent lamee d'or et de figures de soie, et
+les armes royales richement brodees etaient appliquees a la portion du
+baldaquin qui, appliquee a la muraille, formait le chevet du lit.
+
+Il y avait aux fenetres meme tapisserie qu'aux lits, et les canapes et
+les fauteuils etaient formes de meme etoffe que celle du lit et des
+fenetres. Au milieu du plafond, une chaine d'or laissait pendre une
+lampe de vermeil, dans laquelle brulait une huile qui repandait, en se
+consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait
+a la main un candelabre ou brulaient quatre bougies roses parfumees
+aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumiere
+qui, jointe a celle de la lampe, eclairait suffisamment la chambre.
+
+Le roi, les pieds nus poses sur les fleurs qui jonchaient le parquet,
+etait assis sur sa chaise d'ebene incrustee d'or; il avait sur les
+genoux sept ou huit petits chiens epagneuls tout jeunes, et dont les
+frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs
+triaient et frisaient ses cheveux retrousses comme ceux d'une femme,
+sa moustache a crochet, et sa barbe rare et floconneuse.
+
+Un troisieme enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de
+creme rose d'un gout tout particulier et d'odeurs des plus
+appetissantes.
+
+Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majeste et le
+serieux d'un dieu indien.
+
+--Saint-Luc, disait-il, ou est Saint-Luc?
+
+Saint-Luc entra.
+
+Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi.
+
+--Tiens, dit-il a Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de
+se debarbouiller ou plutot de se barbouiller aussi avec de la creme;
+car si tu ne prends cette indispensable precaution, il arrivera une
+chose facheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou
+toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. Ca, les
+graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'etendant sur un grand
+fauteuil en face du roi, j'en veux tater aussi, moi.
+
+--Chicot, Chicot! s'ecria Henri; votre peau est trop seche et
+absorberait une trop grande quantite de creme; a peine y en a-t-il
+assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes.
+
+--Ma peau s'est sechee a tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et
+si mon poil est si dur, c'est que les contrarietes que tu me donnes le
+tiennent continuellement herisse; mais si tu me refuses la creme pour
+mes joues, c'est-a-dire pour mon exterieur, c'est bon, mon fils, je ne
+te dis que cela.
+
+Henri haussa les epaules en homme peu dispose a s'amuser des faceties
+de son bouffon.
+
+--Laissez-moi, dit-il, vous radotez.
+
+Puis, se retournant vers Saint-Luc:
+
+--Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tete?
+
+Saint-Luc porta la main a son front, et poussa un gemissement.
+
+--Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Aie!...
+monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brulez.
+
+Le coiffeur s'agenouilla.
+
+--Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant.
+
+--Oui, repondit le roi; comprends-tu ces imbeciles qui l'ont attaque a
+cinq, et qui l'ont manque? Je les ferai rouer. Si tu avais ete la, dis
+donc, Saint-Luc?
+
+--Sire, repondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas
+ete plus heureux que mes compagnons.
+
+--Allons donc! que dis-tu? je gage mille ecus d'or que tu touches dix
+fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous
+voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant?
+
+--Mais oui, sire.
+
+--Je demande si tu t'exerces souvent.
+
+--Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis
+malade, sire, je ne suis bon a rien absolument.
+
+--Combien de fois me touchais-tu?
+
+--Nous faisions jeu egal a peu pres, sire.
+
+--Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit
+Henri a son barbier, vous m'arrachez la moustache.
+
+Le barbier s'agenouilla.
+
+--Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remede pour le mal de coeur.
+
+--Il faut manger, dit le roi.
+
+--Oh! sire, je crois que vous vous trompez.
+
+--Non, je t'assure.
+
+--Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de coeur
+ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance.
+
+Et l'on entendit un bruit singulier pareil a celui qui resulte du
+mouvement tres-multiplie des machoires d'un singe.
+
+Le roi se retourna et vit Chicot, qui, apres avoir englouti a lui tout
+seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait
+jouer bruyamment ses mandibules, tout en degustant le contenu d'une
+tasse de porcelaine du Japon.
+
+--Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous la, monsieur Chicot?
+
+--Je prends ma creme a l'interieur, dit Chicot, puisque exterieurement
+elle m'est defendue.
+
+--Ah! traitre, s'ecria le roi en faisant un demi-tour de tete si
+malencontreux que le doigt pateux du valet de chambre emplit de creme
+la bouche du roi.
+
+--Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique
+que toi; interieure ou exterieure, je te les permets toutes deux.
+
+--Monsieur, vous m'etouffez, dit Henri au valet de chambre.
+
+Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le
+barbier.
+
+--Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'ecria Henri,
+qu'on me l'aille chercher a l'instant meme.
+
+--Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant
+son doigt dans l'interieur de la tasse de porcelaine, et faisant
+glisser ensuite son doigt entre ses levres.
+
+--Pour qu'il passe son epee au travers du corps de Chicot, et que, si
+maigre qu'il puisse etre, il en fasse un roti a mes chiens.
+
+Chicot se redressa, et, se coiffant de travers:
+
+--Par la mordieu! dit-il, du Chicot a tes chiens, du gentilhomme a tes
+quadrupedes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des
+gardes, et nous verrons.
+
+Et Chicot tira sa longue epee, dont il s'escrima si plaisamment contre
+le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi
+ne put s'empecher de rire.
+
+--Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mange
+a lui seul tout le souper.
+
+--Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre
+a table, et tu as refuse. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je
+n'ai plus faim et je vais me coucher.
+
+Pendant ce temps, le vieux Gaspard etait venu apporter la clef a son
+maitre.
+
+--Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus
+longtemps debout, de respect a mon roi, en tombant devant lui dans des
+attaques nerveuses. J'ai le frisson.
+
+--Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignee
+de petits chiens, emporte, emporte.
+
+--Pourquoi faire? demanda Saint-Luc.
+
+--Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne
+l'auras plus.
+
+--Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur
+corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette.
+
+--Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi.
+
+--Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me
+reveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend epileptique.
+
+Et, sur ce, ayant salue le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par
+les signes d'amitie que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir.
+
+Chicot avait deja disparu.
+
+Les deux ou trois personnes qui avaient assiste au coucher sortirent a
+leur tour.
+
+Il ne resta pres du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage
+d'un masque de toile fine enduite de graisse parfumee. Des trous pour
+le nez, pour les yeux et pour la bouche etaient menages dans ce
+masque. Un bonnet d'une etoffe de soie et d'argent le fixait sur le
+front et aux oreilles.
+
+Puis on passa les bras du roi dans une brassiere de satin rose, bien
+douillettement doublee de soie fine et de ouate; puis on lui presenta
+des gants d'une peau si souple, qu'on eut dit qu'ils etaient de
+tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils etaient oints
+interieurement d'une huile parfumee qui leur donnait cette elasticite
+dont a l'exterieur on cherchait inutilement la cause.
+
+Ces mysteres de la toilette royale acheves, on fit boire a Henri son
+consomme dans une tasse d'or; mais, avant de le porter a ses levres,
+il en versa la moitie dans une autre tasse toute pareille a la sienne,
+et ordonna qu'on envoyat cette moitie a Saint-Luc, en lui souhaitant
+une bonne nuit.
+
+Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-la, sans doute a cause de
+la grande preoccupation du roi, fut traite assez legerement. Henri ne
+fit qu'une seule priere sans meme toucher a ses chapelets benits; et,
+faisant ouvrir son lit bassine avec de la coriandre, du benjoin et de
+la cannelle, il se coucha.
+
+Puis, une fois accommode sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que
+l'on enlevat la jonchee de fleurs qui commencait a epaissir l'air de
+la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenetres pour
+renouveler cet air trop charge de carbone. Apres quoi un grand feu de
+sarments brula dans la cheminee de marbre, et, rapide comme un
+meteore, ne s'eteignit neanmoins qu'apres avoir repandu sa douce
+chaleur dans tout l'appartement.
+
+Alors le valet ferma tout, rideaux et portieres, et fit entrer le
+grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il
+sauta sur le lit du roi, trepigna, tourna un instant, puis il se
+coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son maitre.
+
+Enfin on souffla les bougies roses qui brulaient aux mains du satyre
+d'or, on baissa la lumiere de la veilleuse en y substituant une meche
+moins forte, et le valet charge de ces derniers details sortit a son
+tour sur la pointe du pied.
+
+Deja plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines
+oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de
+France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y eut une France.
+
+Il dormait.
+
+Une demi-heure apres, les gens qui veillaient dans les galeries, et
+qui, de leurs differents postes, pouvaient distinguer les fenetres de
+la chambre de Henri, virent a travers les rideaux s'eteindre tout a
+fait la lampe royale, et les rayons argentes de la lune remplacer sur
+les vitres la douce lumiere rose qui les colorait. Ils penserent en
+consequence que Sa Majeste dormait de mieux en mieux.
+
+En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'etaient
+eteints, et l'on eut entendu la chauve-souris la plus silencieuse
+voler dans les sombres corridors du Louvre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+COMMENT, SANS QUE PERSONNE SUT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI
+HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN.
+
+
+Deux heures se passerent ainsi.
+
+Soudain un cri terrible retentit. Ce cri etait parti de la chambre de
+Sa Majeste.
+
+Cependant la veilleuse etait toujours eteinte, le silence toujours
+profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet etrange appel
+du roi.
+
+Car c'etait le roi qui avait crie.
+
+Bientot on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une
+porcelaine qui eclatait en morceaux, de pas insenses courant dans la
+chambre; puis ce furent des cris nouveaux meles a des aboiements de
+chiens. Aussitot les lumieres brillent, les epees reluisent dans les
+galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil
+ebranlent les piliers massifs.
+
+--Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle,
+courons chez le roi.
+
+Et au meme instant, s'elancant d'un pas rapide, le capitaine des
+gardes, le colonel des Suisses, les familiers du chateau, les
+arquebusiers de service, se precipiterent dans la chambre royale,
+qu'un jet de flamme inonda aussitot: vingt flambeaux illuminerent la
+scene.
+
+Pres du fauteuil renverse, des tasses brisees, devant le lit en
+desordre et dont les draps et les couvertures etaient epars dans la
+chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se
+tenait, les cheveux herisses, les yeux fixes.
+
+Sa main droite etait etendue, tremblante comme une feuille au vent.
+
+Sa main gauche crispee se cramponnait a la poignee de son epee qu'il
+avait machinalement saisie.
+
+Le chien, aussi agite que son maitre, le regardait les pattes
+ecartees, et hurlait.
+
+Le roi paraissait muet a force de terreur, et tout ce monde, n'osant
+rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxiete
+terrible.
+
+Alors parut a demi habillee, mais enveloppee dans un vaste manteau, la
+jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce creature qui mena la
+vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son epoux avaient
+reveillee.
+
+--Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc?
+mon Dieu!... vos cris sont arrives jusqu'a moi, et je suis venue.
+
+--Ce... ce... ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui
+semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout
+autre que pour lui.
+
+--Mais Votre Majeste a crie, reprit la reine... Votre Majeste est donc
+souffrante?
+
+La terreur etait peinte si visiblement sur les traits de Henri,
+qu'elle gagnait peu a peu tous les assistants. On reculait, on
+avancait, on devorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il
+n'etait pas blesse, qu'il n'avait pas ete frappe de la foudre ou mordu
+par quelque reptile.
+
+--Oh! sire, s'ecria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez
+pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un medecin?
+
+--Un medecin! dit Henri du meme ton sinistre, non, le corps n'est
+point malade, c'est l'ame, c'est l'esprit; non, non, pas de medecin...
+un confesseur.
+
+Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet,
+le plafond. En aucun lieu n'etait restee la trace de l'objet invisible
+qui avait si fort epouvante le roi.
+
+Cet examen etait fait avec un redoublement de curiosite: le mystere se
+compliquait, le roi demandait un confesseur!
+
+Aussitot la demande faite, un messager a saute sur son cheval, des
+milliers d'etincelles ont jailli du pave de la cour du Louvre. Cinq
+minutes apres Joseph Foulon, le superieur du couvent de
+Sainte-Genevieve, etait reveille, arrache pour ainsi dire de son lit,
+et il arrivait chez le roi.
+
+Avec le confesseur, le tumulte a cesse, le silence se retablit, on
+s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a
+peur... Le roi se confesse!
+
+Le lendemain de grand matin, le roi, leve avant tout le monde, ordonne
+qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour
+laisser passer le confesseur.
+
+Puis il fait venir le tresorier, le cirier, le maitre des ceremonies,
+il prend ses heures reliees de noir et lit des prieres, s'interrompt
+pour decouper des images de saints, et tout a coup commande qu'on
+fasse venir tous ses amis.
+
+A cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc etait plus
+souffrant que jamais. Il languit, il est ecrase de fatigue. Son mal
+est degenere en accablement, son sommeil, ou plutot sa lethargie a ete
+si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une
+mince muraille le separe seule du prince, il n'a rien entendu de la
+scene de la nuit. Aussi demande-t-il a rester au lit, il y fera toutes
+les prieres que le roi lui ordonnera.
+
+A ce deplorable recit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on
+lui envoie son apothicaire.
+
+Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du
+couvent des Genovefains, il passe, vetu de noir, devant Schomberg qui
+boite, devant d'Epernon qui a son bras en echarpe, devant Quelus
+encore tout etourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur
+distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se
+flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper.
+
+D'Epernon fait observer qu'ayant le bras droit en echarpe il doit etre
+excepte de la ceremonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups
+qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un desaccord dans la
+gamme de la flagellation.
+
+Henri III lui repond que sa penitence n'en sera que plus agreable a
+Dieu.
+
+Lui-meme donne l'exemple. Il ote son pourpoint, sa veste, sa chemise,
+et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son
+habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'etait
+pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline;
+seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il
+ne trouve plus aucun torse a sa portee, il enleve des ecailles de la
+peinture des colonnes et des boiseries.
+
+Ce tumulte rasserene peu a peu le visage du roi, quoiqu'il soit
+visible que son esprit reste toujours profondement frappe.
+
+Tout a coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende.
+Derriere lui, les penitences cessent comme par enchantement. Chicot
+seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en execration. D'O le lui
+rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet.
+
+Henri est passe chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de
+perles de vingt-cinq mille ecus, l'a embrassee sur les deux joues, ce
+qui ne lui est pas arrive depuis plus d'un an, et l'a suppliee de
+deposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac.
+
+Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitot. Elle
+demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, desire
+qu'elle se mette un sac sur les epaules.
+
+--Pour mes peches, repond Henri.
+
+Cette reponse satisfait la reine, car elle connait mieux que personne
+de quelle somme enorme de peches son mari doit faire penitence. Elle
+s'habille au gre de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant
+rendez-vous a la reine.
+
+A la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont
+point cesse, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses
+vrais et seuls amis.
+
+Au bout de dix minutes, la reine arrive, vetue de son sac. Aussitot on
+distribue des cierges a toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible
+temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et
+les bons Parisiens, devots au roi et a Notre-Dame, s'en vont a
+Montmartre, grelottant d'abord, mais echauffes bientot par les coups
+furieux que distribue Chicot a tous ceux qui ont le malheur de se
+trouver a portee de sa discipline.
+
+D'O s'est avoue vaincu, et a pris la file a cinquante pas de Chicot.
+
+A quatre heures du soir, la promenade lugubre etait terminee, les
+couvents avaient recu de riches aumones, les pieds de toute la cour
+etaient gonfles, les dos de tous les courtisans etaient ecorches; la
+reine avait paru en public avec une enorme chemise de toile grossiere,
+le roi avec un chapelet de tetes de mort. Il y avait eu larmes, cris,
+prieres, encens, cantiques.
+
+La journee, comme on le voit, avait ete bonne.
+
+En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir
+au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait
+si bien danse l'avant-veille, se macerait ainsi le surlendemain.
+
+Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regarde passer en
+riant la procession des flagellants, disant, en vrais depreciateurs
+que sont ces sortes de gens, que la derniere procession etait plus
+belle et plus fervente, ce qui n'etait point vrai.
+
+Henri est rentre a jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les
+epaules; il n'a pas quitte la reine de tout le jour, et il a profite
+de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles,
+pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de
+pelerinage avec elle.
+
+Quant a Chicot, las de frapper et affame par l'exercice inusite auquel
+l'a condamne le roi, il s'est derobe un peu au-dessus de la porte
+Montmartre, et avec frere Gorenflot, ce meme moine genovefain qui a
+voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entre dans le
+jardin d'une guinguette fort en renom, ou il a bu du vin epice et
+mange une sarcelle tuee dans les marais de la Grange-Bateliere. Puis,
+au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu
+jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les penitents et les
+penitentes, et distribuant, comme il le disait lui-meme, ses
+indulgences plenieres.
+
+Le soir arrive, le roi se sentit fatigue de son jeune, de sa course
+pieds nus et des coups furieux qu'il s'etait donnes. Il se fit servir
+un souper maigre, bassiner les epaules, allumer un grand feu, et passa
+chez Saint-Luc, qu'il trouva allegre et dispos.
+
+Depuis la veille, le roi etait bien change; toutes ses idees etaient
+tournees vers le neant des choses humaines, vers la penitence et la
+mort.
+
+--Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme degoute de la vie,
+Dieu a en verite bien fait de rendre l'existence si amere.
+
+--Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc.
+
+--Parce que l'homme fatigue de ce monde, au lieu de craindre la mort,
+y aspire.
+
+--Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire
+pas du tout, a la mort.
+
+--Ecoute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tete; si tu faisais
+bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple.
+
+--Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit.
+
+--Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que
+nous entrions dans un cloitre? J'ai des dispenses de notre saint-pere
+le pape; des demain nous ferons profession. Je m'appellerai frere
+Henri...
+
+--Pardon, sire, pardon, vous tenez peu a votre couronne que vous
+connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup a ma femme que je ne
+connais pas encore assez. Donc je refuse.
+
+--Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux, a ce qu'il parait.
+
+--Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le coeur a
+la joie. J'ai l'ame disposee d'une maniere incroyable au bonheur et au
+plaisir.
+
+--Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains.
+
+--C'etait hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier,
+j'etais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jete dans
+un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai passe une bonne nuit,
+une journee charmante. Et, mordieu! vive la joie.
+
+--Tu jures, Saint-Luc, dit le roi.
+
+--Ai-je jure, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois,
+vous, ce me semble.
+
+--J'ai jure, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus.
+
+--Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voila la seule
+chose a laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et
+misericordieux pour nos peches, quand nos peches tiennent a la
+faiblesse humaine.
+
+--Tu crois donc que Dieu me pardonnera?
+
+--Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur.
+Peste! vous, vous avez peche... en roi... tandis que moi, j'ai peche
+en simple particulier; j'espere bien que, le jour du jugement, le
+Seigneur aura deux poids et deux balances.
+
+Le roi poussa un soupir, murmura un _Confiteor_, se frappa la poitrine
+au _mea culpa_.
+
+--Saint-Luc, dit-il a la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre?
+
+--C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de
+Votre Majeste?
+
+--Nous allumerons toutes les lumieres, je me coucherai, et tu me liras
+les litanies des saints.
+
+--Merci, sire.
+
+--Tu ne veux donc pas?
+
+--Je m'en garderai bien.
+
+--Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes!
+
+--Non, je ne vous quitte pas, au contraire.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Si vous voulez.
+
+--Certainement, je le veux.
+
+--Mais a une condition _sine qua non_.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que Votre Majeste va faire dresser des tables, envoyer
+chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons.
+
+--Saint-Luc! Saint-Luc! s'ecria le roi au comble de la terreur.
+
+--Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens folatre, ce soir, moi. Voulez-vous
+boire et danser, sire?
+
+Mais Henri ne repondait point. Son esprit, parfois si vif et si
+enjoue, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une
+secrete pensee qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attache aux
+pattes d'un oiseau qui etendrait vainement ses ailes pour s'envoler.
+
+--Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funebre, reves-tu
+quelquefois?
+
+--Souvent, sire.
+
+--Tu crois aux reves?
+
+--Par raison.
+
+--Comment cela?
+
+--Eh oui! les reves consolent de la realite. Ainsi, cette nuit, j'ai
+fait un reve charmant.
+
+--Lequel?
+
+--J'ai reve que ma femme...
+
+--Tu penses encore a ta femme, Saint-Luc?
+
+--Plus que jamais.
+
+--Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel.
+
+--J'ai reve, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant
+son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire...
+
+--Helas! oui, dit le roi. Eve etait jolie aussi, malheureux! et Eve
+nous a tous perdus.
+
+--Ah! voila donc d'ou vient votre rancune? Mais revenons a mon reve,
+sire.
+
+--Moi aussi, dit le roi, j'ai reve...
+
+--Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les
+ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitot, bravant guichets et
+grille, elle avait passe par-dessus les murailles du Louvre, et etait
+venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que
+je comprenais, et qui disait: "Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon
+mari."
+
+--Et tu as ouvert? dit le roi presque desespere.
+
+--Je le crois bien, s'ecria Saint-Luc, et avec empressement encore!
+
+--Mondain!
+
+--Mondain tant que vous voudrez, sire.
+
+--Et tu t'es reveille alors?
+
+--Non pas, sire, je m'en suis bien garde; le reve etait trop charmant.
+
+--Alors tu as continue de rever?
+
+--Le plus que j'ai pu, sire.
+
+--Et tu esperes, cette nuit....
+
+--Rever encore. Oui, n'en deplaise a Votre Majeste, voila pourquoi je
+refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des
+prieres. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'equivalent de
+mon reve. Ainsi, si, comme je l'ai dit a Votre Majeste, elle veut
+faire dresser les tables, envoyer chercher les violons....
+
+--Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu
+me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu,
+Saint-Luc, j'espere que le ciel t'enverra, au lieu de ce reve
+tentateur, quelque reve salutaire qui t'amenera a partager demain mes
+penitences et a nous sauver de compagnie.
+
+--J'en doute, sire, et meme j'en suis si certain, que, si j'ai un
+conseil a donner a Votre Majeste, c'est de mettre des ce soir a la
+porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout a fait decide a
+mourir impenitent.
+
+--Non, dit Henri, non, j'espere que d'ici a demain la grace le
+touchera comme elle m'a touche. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour
+toi.
+
+--Bonsoir, sire, je vais rever pour vous.
+
+Et Saint-Luc commenca le premier couplet d'une chanson plus que legere
+que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne
+humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte,
+et rentra chez lui en murmurant:
+
+--Seigneur, mon Dieu! votre colere est juste et legitime, car le monde
+va de mal en pis.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT LE ROI EUT PEUR D'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EUT PEUR
+D'AVOIR PEUR.
+
+
+En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour reunie,
+selon ses ordres, dans la grande galerie.
+
+Alors il distribua quelques faveurs a ses amis, envoya en province
+d'O, d'Epernon et Schomberg, menaca Maugiron et Quelus de leur faire
+leur proces s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa
+main a baiser a celui-ci, et tint longtemps son frere Francois serre
+contre son coeur.
+
+Quant a la reine, il se montra envers elle prodigue d'amities et
+d'eloges, a tel point, que les assistants en concurent le plus
+favorable augure pour la succession de la couronne de France.
+
+Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait
+facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible;
+enfin l'horloge du Louvre resonna dix fois: Henri jeta un long regard
+autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il
+chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de
+refuser.
+
+Chicot le regardait faire.
+
+--Tiens! dit-il avec son audace accoutumee, tu as l'air de me faire
+les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard a placer une
+bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tu-diable! quel prieur je
+ferais! Donne, mon fils, donne.
+
+--Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me
+coucher.
+
+Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et,
+avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux
+tendres:
+
+--Bonsoir, messieurs, repeta-t-il, parodiant la voix de Henri;
+bonsoir, nous allons nous coucher.
+
+Les courtisans se mordirent les levres; le roi rougit.
+
+--Ca, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et
+surtout ma creme.
+
+--Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous
+allons entrer dans le careme, et je suis en penitence.
+
+--Je regrette la creme, dit Chicot.
+
+Le roi et le bouffon rentrerent dans la chambre que nous connaissons.
+
+--Ah ca! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc
+l'indispensable? Je suis donc tres-beau, plus beau que ce Cupidon de
+Quelus?
+
+--Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette,
+sortez.
+
+Les valets obeirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurerent
+seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'etonnement.
+
+--Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas
+encore graisses. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale?
+Dame! c'est une penitence comme une autre.
+
+Henri ne repondit pas. Tout le monde etait sorti de la chambre, et les
+deux rois, le fou et le sage, se regardaient.
+
+--Prions, dit Henri.
+
+--Merci, s'ecria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est
+pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans
+la mauvaise compagnie ou j'etais. Adieu, mon fils. Bonsoir.
+
+--Restez, dit le roi.
+
+--Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci degenere en tyrannie. Tu
+es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la
+journee tu m'as fait dechirer les epaules de mes amis a coups de nerf
+de boeuf, et voila que nous prenons la tournure de recommencer ce
+soir. Peste! Ne recommencons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous
+deux ici, et a deux... tout coup porte.
+
+--Taisez-vous, miserable bavard! dit le roi, et songez a vous
+repentir.
+
+--Bon! nous y voila. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me
+repente? de m'etre fait le bouffon d'un moine? _Confiteor_... Je me
+repens; _mea culpa_; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma tres
+grande faute.
+
+--Pas de sacrilege, malheureux! pas de sacrilege! dit le roi.
+
+--Ah ca! dit Chicot, j'aimerais autant etre enferme dans la cage des
+lions ou dans la loge des singes que d'etre enferme dans la chambre
+d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais.
+
+Le roi enleva la clef de la porte.
+
+--Henri, dit Chicot, je te previens que tu as l'air sinistre, et que,
+si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte,
+je casse la fenetre. Ah mais! ah mais!
+
+--Chicot, dit le roi du ton le plus melancolique, Chicot, mon ami, tu
+abuses de ma tristesse.
+
+--Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les
+tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou
+douze palais comme Tibere. En attendant, prends ma longue epee, et
+laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein?
+
+A ce mot de peur, un eclair etait passe dans les yeux de Henri; puis,
+avec un frisson etrange, il s'etait leve et avait parcouru la chambre.
+
+Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle
+paleur sur son visage, que Chicot commenca a le croire reellement
+malade, et qu'apres l'avoir regarde d'un air effare faire trois ou
+quatre tours dans sa chambre, il lui dit:
+
+--Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines a ton ami Chicot.
+
+Le roi s'arreta devant le bouffon, et, le regardant:
+
+--Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami.
+
+--Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante.
+
+--Ecoute, Chicot, dit Henri, tu es discret?
+
+--Il y a aussi celle de Pithiviers, ou l'on mange de si bons pates de
+mauviettes.
+
+--Malgre tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de coeur.
+
+--Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un regiment.
+
+--Et meme tu es homme de bon conseil.
+
+--En ce cas, ne me donne pas de regiment, fais-moi conseiller. Ah!
+non, j'y pense, j'aime mieux un regiment ou une abbaye. Je ne veux pas
+etre conseiller; je serais force d'etre toujours de l'avis du roi.
+
+--Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure
+terrible.
+
+--Ah! voila que cela te reprend? dit Chicot.
+
+--Vous allez voir, vous allez entendre.
+
+--Voir quoi? entendre qui?
+
+--Attendez, et l'evenement meme vous apprendra les choses que vous
+voulez savoir; attendez.
+
+--Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enrage avait
+donc mordu ton pere et ta mere la nuit ou ils ont eu la fatale idee de
+t'engendrer?
+
+--Chicot, tu es brave?
+
+--Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure a l'epreuve,
+tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de facon a
+faire scandale dans le Louvre, moi chetif, je suis dans le cas de
+deshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des
+gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin
+du peril invisible, foin du danger que je ne connais pas!
+
+--Je vous commande de rester! fit le roi avec autorite.
+
+--Voila, sur ma parole, un plaisant maitre qui veut commander a la
+peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je, a la rescousse! au feu!
+
+Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table.
+
+--Allons, drole, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te
+taises, je vais tout te raconter.
+
+--Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec
+precaution de sa table et en tirant son enorme epee: une fois prevenu,
+c'est bon; nous allons en decoudre; raconte, raconte, mon fils. Il
+paraitrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est
+bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et
+elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un
+crocodile?
+
+Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, placant son epee nue
+entre ses cuisses, et entrelacant la lame de ses deux jambes, comme
+les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducee de Mercure.
+
+--La nuit derniere, dit Henri, je dormais....
+
+--Et moi aussi, dit Chicot.
+
+--Soudain un souffle parcourt mon visage.
+
+--C'etait la bete qui avait faim, dit Chicot, et qui lechait ta
+graisse.
+
+--Je m'eveille a demi, et je sens ma barbe se herisser de terreur sous
+mon masque.
+
+--Ah! tu me fais delicieusement frissonner, dit Chicot en se
+pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de
+son epee.
+
+--Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le
+bruit des paroles arriva a peine a l'oreille de Chicot, alors une voix
+retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle
+ebranla tout mon cerveau.
+
+--La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que
+le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais
+tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons.
+
+--Ecoute bien.
+
+--Pardieu si j'ecoute! dit Chicot en se detendant comme par un
+ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe,
+d'ecouter.
+
+Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore:
+
+--Miserable pecheur! dit la voix....
+
+--Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'etait donc pas un
+crocodile?
+
+--Miserable pecheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur
+Dieu.
+
+Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil.
+
+--La voix de Dieu? reprit-il.
+
+--Ah! Chicot, repondit Henri, c'est une voix effrayante!
+
+--Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme
+dit l'Ecriture, au son de la trompette?
+
+--Es-tu la? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pecheur endurci,
+es-tu bien decide a perseverer dans tes iniquites?
+
+--Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu
+ressemble assez a celle de ton peuple, ce me semble.
+
+--Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous
+le proteste, Chicot, m'ont ete bien cruels.
+
+--Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte
+ce que disait la voix, que je sache si Dieu etait bien instruit.
+
+--Impie! s'ecria le roi, si tu doutes, je te ferai chatier.
+
+--Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'etonne seulement, c'est
+que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces
+reproches-la. Il est devenu bien patient depuis le deluge. En sorte,
+mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable?
+
+--Oh! oui, dit Henri.
+
+--Il y avait de quoi.
+
+--La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle etait figee au
+coeur de mes os.
+
+--Comme dans Jeremie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de
+gentilhomme, ce qu'a ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as
+appele?
+
+--Oui.
+
+--Et l'on est venu?
+
+--Oui.
+
+--Et a-t-on bien cherche?
+
+--Partout.
+
+--Pas de bon Dieu?
+
+--Tout s'etait evanoui.
+
+--A commencer par le roi Henri. C'est effrayant.
+
+--Si effrayant, que j'ai appele mon confesseur.
+
+--Ah! bon; il est accouru?
+
+--A l'instant meme.
+
+--Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la verite, contre ton
+ordinaire. Que pense-t-il de cette revelation-la, ton confesseur?
+
+--Il a fremi.
+
+--Je crois bien.
+
+--Il s'est signe; il m'a ordonne de me repentir, comme Dieu me le
+prescrivait.
+
+--Fort bien! il n'y a jamais de mal a se repentir. Mais de la vision
+en elle-meme, ou plutot de l'audition, qu'en a-t-il dit?
+
+--Qu'elle etait providentielle; que c'etait un miracle, qu'il me
+fallait songer au salut de l'Etat. Aussi ai-je, ce matin....
+
+--Qu'as-tu fait ce matin, mon fils?
+
+--J'ai donne cent mille livres aux jesuites.
+
+--Tres-bien.
+
+--Et hache a coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes
+seigneurs.
+
+--Parfait! Mais ensuite?
+
+--Eh bien, ensuite... Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que
+je parle, c'est a l'homme de sang-froid, a l'ami.
+
+--Ah! sire, dit Chicot serieux, je pense que Votre Majeste a eu le
+cauchemar.
+
+--Tu crois?
+
+--Que c'est un reve que Votre Majeste a fait, et qu'il ne se
+renouvellera pas si Votre Majeste ne se frappe pas trop l'esprit.
+
+--Un reve? dit Henri en secouant la tete. Non, non; j'etais bien
+eveille, je t'en reponds, Chicot.
+
+--Tu dormais, Henri.
+
+--Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts.
+
+--Je dors comme cela, moi.
+
+--Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort
+reellement.
+
+--Et que voyais-tu?
+
+--Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais
+l'amethyste qui est au pommeau de mon epee briller la ou vous etes,
+Chicot, d'une lumiere sombre.
+
+--Et la lampe, qu'etait-elle devenue?
+
+--Elle s'etait eteinte.
+
+--Reve, cher fils, pur reve!
+
+--Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur
+parle aux rois quand il veut operer quelque grand changement sur la
+terre?
+
+--Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne
+l'entendent jamais.
+
+--Mais qui te rend donc si incredule?
+
+--C'est que tu aies si bien entendu.
+
+--Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi.
+
+--Parbleu! repondit Chicot.
+
+--C'est pour que tu entendes toi-meme ce que dira la voix.
+
+--Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je repete ce que
+j'ai entendu. Chicot est si nul, si chetif, si fou, que, le dit-il a
+chacun, personne ne le croira. Pas mal joue, mon fils.
+
+--Pourquoi ne pas croire plutot, mon ami, dit le roi, que c'est a
+votre fidelite bien connue que je confie ce secret?
+
+--Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce
+mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquites. Mais n'importe!
+j'accepte la commission. Je ne suis pas fache d'entendre la voix du
+Seigneur; peut-etre dira-t-elle aussi quelque chose pour moi.
+
+--Eh bien, que faut-il faire?
+
+--Il faut te coucher, mon fils.
+
+--Mais si, au contraire....
+
+--Pas de mais.
+
+--Cependant....
+
+--Crois-tu par hasard que tu empecheras la voix de Dieu de parler
+parce que tu resteras debout? Un roi ne depasse les autres hommes que
+de la hauteur de la couronne, et, quand il est tete nue, crois-moi,
+Henri, il est de meme taille et quelquefois plus petit qu'eux.
+
+--C'est bien, dit le roi, tu restes?
+
+--C'est convenu.
+
+--Eh bien, je vais me coucher.
+
+--Bon!
+
+--Mais tu ne te coucheras pas, toi.
+
+--Je n'aurai garde.
+
+--Seulement, je n'ote que mon pourpoint.
+
+--Fais a ta guise.
+
+--Je garde mou haut-de-chausses.
+
+--La precaution est bonne.
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je reste ou je suis.
+
+--Et tu ne dormiras pas?
+
+--Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme
+la peur, mon fils, une chose independante de la volonte.
+
+--Tu feras ce que tu pourras, au moins?
+
+--Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me reveillera.
+
+--Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait deja une jambe
+dans le lit et qui la retira.
+
+--Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche?
+
+Le roi poussa un soupir, et, apres avoir avec inquietude sonde du
+regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa
+tout frissonnant dans son lit.
+
+--La! fit Chicot, a mon tour.
+
+Et il s'etendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et
+derriere lui les coussins et les oreillers.
+
+--Comment vous trouvez-vous, sire?
+
+--Pas mal, dit le roi, et toi?
+
+--Tres-bien; bonsoir, Henri.
+
+--Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas.
+
+--Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en baillant a se demonter la
+machoire.
+
+Et tous deux fermerent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir,
+Chicot pour dormir reellement.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT LA VOIX DU SEIGNEUR SE TROMPA ET PARLA A CHICOT, CROYANT
+PARLER AU ROI.
+
+
+Le roi et Chicot resterent pendant l'espace de dix minutes a peu pres
+immobiles et silencieux. Tout a coup le roi se leva comme en sursaut
+et se mit sur son seant.
+
+Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui
+precede le sommeil, Chicot en fit autant.
+
+Tous deux se regarderent avec des yeux flamboyants.
+
+--Quoi? demanda Chicot a voix basse.
+
+--Le souffle! dit le roi a voix plus basse encore, le souffle!
+
+Au meme instant une des bougies que tenait dans sa main le satyre d'or
+s'eteignit; puis une seconde, puis une troisieme, puis enfin la
+derniere.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, quel souffle!
+
+Chicot n'avait pas prononce la derniere de ces syllabes, que la lampe
+s'eteignit a son tour, et que la chambre demeura eclairee seulement
+par les dernieres lueurs du foyer.
+
+--Casse-cou! dit Chicot en se levant tout debout.
+
+--Il va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler.
+
+--Alors, dit Chicot, ecoute.
+
+En effet, au meme instant on entendit une voix creuse et sifflante par
+intervalle qui disait dans la ruelle du lit:
+
+--Pecheur endurci, es-tu la?
+
+--Oui, oui, Seigneur; dit Henri, dont les dents claquaient.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, voila une voix bien enrhumee pour venir du ciel!
+N'importe, c'est effrayant.
+
+--M'entends-tu? demanda la voix.
+
+--Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j'ecoute, courbe sous votre
+colere.
+
+--Crois-tu donc m'avoir obei, continua la voix, en faisant toutes les
+momeries exterieures que tu as faites aujourd'hui, sans que le fond de
+ton coeur ait ete serieusement atteint?
+
+--Bien dit! s'ecria Chicot, oh! bien touche!
+
+Les mains du roi se choquaient en se joignant. Chicot s'approcha de
+lui.
+
+--Eh bien, murmura Henri, eh bien, crois-tu maintenant, malheureux?
+
+--Attendez, dit Chicot.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Silence donc! Ecoute: tire-toi tout doucement de ton lit et
+laisse-moi m'y mettre a ta place.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Afin que la colere du Seigneur tombe d'abord sur moi.
+
+--Penses-tu qu'il m'epargnera pour cela?
+
+--Essayons toujours.
+
+Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement le roi
+hors du lit et se mit en son lieu.
+
+--Maintenant, Henri, dit-il, va t'asseoir dans mon fauteuil et
+laisse-moi faire.
+
+Henri obeit; il commencait a deviner.
+
+--Tu ne reponds pas, reprit la voix, preuve que tu es endurci dans le
+peche.
+
+--Oh! pardon, pardon, Seigneur! dit Chicot en nasillant comme le roi.
+
+Puis, s'allongeant vers Henri:
+
+--C'est drole, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne
+reconnait pas Chicot?
+
+--Ouais! fit Henri, que veut dire cela?
+
+--Attends, attends, tu vas en voir bien d'autres!
+
+--Malheureux! dit la voix.
+
+--Oui, Seigneur, oui, repondit Chicot, oui, je suis un pecheur
+endurci, un affreux pecheur.
+
+--Alors reconnais tes crimes, et repens-toi.
+
+--Je reconnais, dit Chicot, avoir ete un grand traitre vis-a-vis de
+mon cousin de Conde, dont j'ai seduit la femme; et je me repens.
+
+--Mais que dis-tu donc la? murmura le roi. Veux-tu bien te taire? Il y
+a longtemps qu'il n'est plus question de cela.
+
+--Ah! vraiment, dit Chicot; passons a autre chose.
+
+--Parle, dit la voix.
+
+--Je reconnais, continua le faux Henri, avoir ete un grand larron
+vis-a-vis des Polonais qui m'avaient elu roi, que j'ai abandonnes une
+belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne; et je me
+repens.
+
+--Eh! belitre! dit Henri, que rappelles-tu la? c'est oublie.
+
+--Il faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot.
+Laissez-moi faire.
+
+--Parle, dit la voix.
+
+--Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trone de France a mon
+frere d'Alencon, a qui il revenait de droit, puisque j'y avais
+formellement renonce en acceptant le trone de Pologne; et je me
+repens.
+
+--Coquin! dit le roi.
+
+--Ce n'est pas encore cela, reprit la voix.
+
+--Je reconnais m'etre entendu avec ma bonne mere Catherine de Medicis
+pour chasser de France mon beau-frere le roi de Navarre, apres avoir
+detruit tous ses amis, et ma soeur la reine Marguerite, apres avoir
+detruit tous ses amants; de quoi j'ai un repentir bien sincere.
+
+--Ah! brigand que tu es! murmura le roi, les dents serrees de colere.
+
+--Sire, n'offensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu'il sait
+aussi bien que nous.
+
+--Il ne s'agit pas de politique, poursuivit la voix.
+
+--Ah! nous y voila, poursuivit Chicot avec un accent lamentable. Il
+s'agit de mes moeurs, n'est-ce pas?
+
+--A la bonne heure! dit la voix.
+
+--Il est vrai, mon Dieu, continua Chicot, parlant toujours au nom du
+roi, que je suis bien effemine, bien paresseux, bien mol, bien niais
+et bien hypocrite.
+
+--C'est vrai! fit la voix avec un son caverneux.
+
+--J'ai maltraite les femmes, la mienne surtout, une si digne femme!
+
+--On doit aimer sa femme comme soi-meme, et la preferer a toutes
+choses, dit la voix furieuse.
+
+--Ah! s'ecria Chicot d'un ton desespere, j'ai bien peche alors.
+
+--Et tu as fait pecher les autres en donnant l'exemple.
+
+--C'est vrai, c'est encore vrai.
+
+--Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc.
+
+--Bah! fit Chicot, etes-vous bien sur, mon Dieu, que je ne l'aie pas
+damne tout a fait?
+
+--Non; mais cela pourra bien lui arriver, et a toi aussi, si tu ne le
+renvoies demain matin, au plus tard, dans sa famille.
+
+--Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me parait amie de la maison de
+Cosse.
+
+--Et si tu ne le fais duc et sa femme duchesse, continua la voix, pour
+indemnite de ses jours de veuvage anticipe.
+
+--Et si je n'obeis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un
+soupcon de resistance.
+
+--Si tu n'obeis pas, reprit la voix en grossissant d'une facon
+terrible, tu cuiras pendant l'eternite dans la grande chaudiere ou
+cuisent en t'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le marechal de
+Retz.
+
+Henri III poussa un gemissement. La peur, a cette menace, le reprenait
+plus poignante que jamais.
+
+--Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s'interesse a
+M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m'emporte, qu'il a le bon Dieu
+dans sa manche.
+
+Mais Henri n'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s'il les
+entendait, elles ne pouvaient le rassurer.
+
+--Je suis perdu, disait-il avec egarement, je suis perdu! et cette
+voix d'en haut me fera mourir.
+
+--Voix d'en haut! reprit Chicot, ah! pour cette fois, tu te trompes.
+Voix d'a cote, tout au plus.
+
+--Comment! voix d'a cote? demanda Henri.
+
+--Eh! oui, n'entends-tu donc pas, mon fils, que la voix vient de ce
+mur-la? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probablement que comme
+l'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en
+enfer.
+
+--Athee! blasphemateur!
+
+--C'est honorable pour toi, Henri. Aussi je te fais mon compliment.
+Mais, je te l'avouerai, je te trouve bien froid a l'honneur que tu
+recois. Comment! le bon Dieu est au Louvre, et n'est separe de toi que
+par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons donc,
+Valois; je ne te reconnais point la, et tu n'es pas poli.
+
+En ce moment une branche perdue dans un coin de la cheminee
+s'enflamma, et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage
+de Chicot.
+
+Ce visage avait une telle expression de gaiete, de raillerie, que le
+roi s'en etonna.
+
+--Eh quoi! dit-il, tu as le coeur de railler? tu oses....
+
+--Eh! oui, j'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-meme tout a l'heure, ou
+la peste me creve! Mais raisonne donc, mon fils, et fais ce que je te
+dis.
+
+--Que j'aille voir....
+
+--Si le bon Dieu est bien effectivement dans la chambre a cote.
+
+--Mais si la voix parle encore?
+
+--Est-ce que je ne suis pas la pour repondre? Il est meme tres-bon que
+je continue de parler en ton nom, cela fera croire a la voix qui me
+prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement credule,
+la voix divine, et ne connait guere son monde. Comment! depuis un
+quart d'heure que je brais, elle ne m'a pas reconnu? C'est humiliant
+pour une intelligence.
+
+Henri fronca le sourcil. Chicot venait d'en dire tant, que son
+incroyable credulite etait entamee.
+
+--Je crois que tu as raison, Chicot, dit-il, et j'ai bien envie....
+
+--Mais va donc! dit Chicot en le poussant.
+
+Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans la
+chambre voisine, qui etait, on se le rappelle, l'ancienne chambre de
+la nourrice de Charles IX, habitee pour le moment par Saint-Luc. Mais
+il n'eut pas plutot fait quatre pas dans le couloir, qu'il entendit la
+voix redoubler de reproches. Chicot y repondait par les plus
+lamentables doleances.
+
+--Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un
+sybarite, corrompu comme un paien.
+
+--He! pleurnichait Chicot! he! he! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu
+m'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin,
+l'esprit si changeant? Mais c'est fini, mou Dieu! a partir
+d'aujourd'hui, je ne veux plus porter que des chemises de grosse
+toile. Je m'enterrerai dans le fumier comme Job, et je mangerai de la
+bouse de vache comme Ezechiel.
+
+Cependant Henri continuait d'avancer dans le corridor, remarquant avec
+admiration qu'a mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son
+interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir
+effectivement de la chambre de Saint-Luc.
+
+Henri allait frapper a la porte, quand il apercut un rayon de lumiere
+qui filtrait a travers le large trou de la serrure ciselee.
+
+Il se baissa au niveau de cette serrure et regarda.
+
+Tout a coup Henri, qui etait fort pale, rougit de colere, se releva et
+se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu'il ne pouvait croire
+tout on le voyant.
+
+--Par la mordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu'on ait ose me jouer
+a ce point-la?
+
+En effet, voici ce qu'il voyait par le trou de la serrure.
+
+Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en calecon de soie et en
+robe de chambre, soufflait dans une sarbacane les paroles menacantes
+que le roi prenait pour des paroles divines, et pres de lui, appuyee a
+son epaule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de
+temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait en grossissant
+sa voix toutes les fantaisies qui naissaient d'abord dans ses yeux
+malins et sur ses levres rieuses. Puis c'etaient des eclats de folle
+joie a chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se lamentait et
+pleurait a faire croire au roi, tant l'imitation etait parfaite et le
+nasillement naturel, que c'etait lui-meme qu'il entendait pleurer et
+se lamenter de ce corridor.
+
+--Jeanne de Cosse dans la chambre de Saint-Luc! un trou dans la
+muraille! une mystification a moi! gronda sourdement Henri. Oh! les
+miserables! ils me le payeront cher!
+
+Et sur une phrase plus injurieuse que les autres soufflee par madame
+de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d'un pas, et d'un coup
+de pied fort viril pour un effemine, enfonca la porte, dont les gonds
+se descellerent a moitie et dont la serrure sauta.
+
+Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les rideaux, dans
+lesquels elle s'enveloppa.
+
+Saint-Luc, la sarbacane a la main, pale de terreur, tomba a deux
+genoux devant le roi, pale de colere.
+
+--Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! misericorde!
+J'en appelle a la Vierge Marie, a tous les saints... Je m'affaiblis,
+je me meurs!
+
+Mais, dans la chambre a cote, nul des acteurs de la scene burlesque
+que nous venons de raconter n'avait encore eu la force de parler, tant
+la situation avait rapidement tourne au dramatique.
+
+Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilite par un geste.
+
+--Sortez! dit-il en etendant le bras.
+
+Et, cedant a un mouvement de rage indigne d'un roi, il arracha la
+sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour l'en frapper.
+Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort
+d'acier l'eut mis sur ses jambes.
+
+--Sire, dit-il, vous n'avez le droit de me frapper qu'a la tete, je
+suis gentilhomme.
+
+Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancher. Quelqu'un la
+ramassa, c'etait Chicot, qui, ayant entendu le bruit de la porte
+brisee et jugeant que la presence d'un mediateur ne serait pas
+inutile, etait accouru a l'instant meme.
+
+Il laissa Henri et Saint-Luc se demeler comme ils l'entendaient, et,
+courant droit au rideau sous lequel il devinait quelqu'un, il en tira
+la pauvre femme toute fremissante.
+
+--Tiens! tiens! dit-il, Adam et Eve apres le peche! et tu les chasses,
+Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard.
+
+--Oui, dit Henri.
+
+--Attends alors, je vais faire l'ange exterminateur.
+
+Et, se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en
+guise d'epee flamboyante sur la tete des deux coupables, et dit:
+
+--Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre desobeissance. Je
+vous defends d'y rentrer.
+
+Puis, se penchant a l'oreille de Saint-Luc, qui, pour la proteger,
+s'il etait besoin, contre la colere du roi, enveloppait le corps de sa
+femme de son bras:
+
+--Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faites vingt
+lieues d'ici a demain.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+COMMENT BUSSY SE MIT A LA RECHERCHE DE SON REVE, DE PLUS EN PLUS
+CONVAINCU QUE C'ETAIT UNE REALITE.
+
+
+Cependant Bussy etait rentre avec le duc d'Anjou, reveurs tous deux:
+le duc, parce qu'il redoutait les suites de cette sortie vigoureuse, a
+laquelle il avait en quelque sorte ete force par Bussy; Bussy, parce
+que les evenements de la nuit precedente le preoccupaient par-dessus
+tout.
+
+--Enfin, se disait-il en regagnant son logis apres force compliments
+faits au duc d'Anjou sur l'energie qu'il avait deployee; enfin, ce
+qu'il y a de certain, c'est que j'ai ete attaque, c'est que je me suis
+battu, c'est que j'ai ete blesse, puisque je sens la, au cote droit,
+ma blessure, qui est meme fort douloureuse. Or, en me battant, je
+voyais, comme je vois la la croix des Petits-Champs, je voyais le mur
+de l'hotel des Tournelles et les tours crenelees de la Bastille. C'est
+a la place de la Bastille, un peu en avant de l'hotel des Tournelles,
+entre la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j'ai ete
+attaque, puisque je m'en allais faubourg Saint-Antoine chercher la
+lettre de la reine de Navarre. C'est donc la que j'ai ete attaque,
+pres d'une porte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette
+porte refermee sur moi, j'ai regarde Quelus, qui avait les joues si
+pales et les yeux si flamboyants. J'etais dans une allee; au bout de
+l'allee il y avait un escalier. J'ai senti la premiere marche de cet
+escalier, puisque j'ai trebuche contre. Alors je me suis evanoui. Puis
+a commence mon reve; puis je me suis retrouve, par un vent tres-frais,
+couche sur le talus des fosses du Temple, entre un moine, un boucher
+et une vieille femme.
+
+Maintenant, d'ou vient que mes autres reves s'effacent si vite et si
+completement de ma memoire, tandis que celui-ci s'y grave plus avant a
+mesure que je m'eloigne du moment ou je l'ai fait?
+
+--Ah! dit Bussy, voila le mystere.
+
+Et il s'arreta a la porte de son hotel, ou il venait d'arriver en ce
+moment meme, et, s'appuyant au mur, il ferma les jeux.
+
+--Morbleu! dit-il, c'est impossible qu'un reve laisse dans l'esprit
+une pareille impression. Je vois la chambre avec sa tapisserie a
+personnages, je vois le plafond peint, je vois mon lit en bois de
+chene sculpte, avec ses rideaux de damas blanc et or. Je vois le
+portrait, je vois la femme blonde; je suis moins sur que la femme et
+le portrait ne soient pas la meme chose. Enfin, je vois la bonne et
+joyeuse figure du jeune medecin qu'on a conduit a mon lit les yeux
+bandes. Voila pourtant bien assez d'indices. Recapitulons: une
+tapisserie, un plafond, un lit sculpte, des rideaux de damas blanc et
+or, un portrait, une femme et un medecin. Allons! allons! il faut que
+je me mette a la recherche de tout cela, et, a moins d'etre la
+derniere des brutes, il faut que je le retrouve.
+
+Et d'abord, dit Bussy, pour bien entamer la besogne, allons prendre un
+costume plus convenable pour un coureur de nuit; ensuite, a la
+Bastille!
+
+En vertu de cette resolution assez peu raisonnable de la part d'un
+homme qui, apres avoir manque la veille d'etre assassine a un endroit,
+allait le lendemain, a la meme heure ou a peu pres, explorer le meme
+endroit, Bussy remonta chez lui, fit assurer le bandage qui fermait sa
+plaie par un valet quelque peu chirurgien qu'il avait a tout hasard,
+passa de longues bottes qui montaient jusqu'au milieu des cuisses,
+prit son epee la plus solide, s'enveloppa de son manteau, monta dans
+sa litiere, fit arreter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit,
+ordonna a ses gens de l'attendre, et, gagnant la grande rue
+Saint-Antoine, s'achemina vers la place de la Bastille.
+
+Il etait neuf heures du soir a peu pres; le couvre-feu avait sonne;
+Paris devenait desert. Grace au degel, qu'un peu de soleil et une plus
+tiede atmosphere avaient amene dans la journee, les mares d'eau glacee
+et les trous vaseux faisaient de la place de la Bastille un terrain
+parseme de lacs et de precipices, que contournait comme une chaussee
+ce chemin fraye dont nous avons deja parle.
+
+Bussy s'orienta; il chercha l'endroit ou son cheval s'etait abattu, et
+crut l'avoir trouve; il fit les memes mouvements de retraite et
+d'agression qu'il se rappelait avoir faits; il recula jusqu'au mur et
+examina chaque porte pour retrouver le recoin auquel il s'etait appuye
+et le guichet par lequel il avait regarde Quelus. Mais toutes les
+portes avaient un recoin et presque toutes un guichet; il y avait une
+allee derriere les portes. Par une fatalite qui paraitra moins
+extraordinaire quand on songera que le concierge etait a cette epoque
+une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quarts des
+portes avaient des allees.
+
+--Pardieu! se dit Bussy avec un depit profond, quand je devrais
+heurter a chacune de ces portes, interroger tous les locataires; quand
+je devrais depenser mille ecus pour faire parler les valets et les
+vieilles femmes, je saurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante
+maisons; a dix maisons par soiree, c'est cinq soirees que je perdrai:
+seulement j'attendrai qu'il fasse un peu plus sec.
+
+Bussy achevait ce monologue quand il apercut une petite lumiere
+tremblotante et pale, qui s'approchait en miroitant dans les flaques
+d'eau, comme un fanal dans la mer.
+
+Cette lumiere s'avancait lentement et inegalement de son cote,
+s'arretant de temps en temps, obliquant parfois a gauche, parfois a
+droite, puis, d'autres fois, trebuchant tout a coup et se mettant a
+danser comme un feu follet, puis reprenant sa marche calme, puis enfin
+se livrant a de nouvelles divagations.
+
+--Decidement, dit Bussy, c'est une singuliere place que la place de la
+Bastille; mais n'importe, attendons.
+
+Et Bussy, pour attendre plus a son aise, s'enveloppa de son manteau et
+s'emboita dans l'angle d'une porte. La nuit etait des plus obscures,
+et l'on ne pouvait pas se voir a quatre pas.
+
+La lanterne continua de s'avancer, faisant les plus folles evolutions.
+Mais, comme Bussy n'etait pas superstitieux, il demeura convaincu que
+la lumiere qu'il voyait n'etait pas un feu errant, de la nature de
+ceux qui epouvantaient si fort les voyageurs au moyen age, mais
+purement et simplement un falot pendu au bout d'une main, qui se
+rattachait elle-meme a un corps quelconque.
+
+En effet, apres quelques secondes d'attente, la conjecture se trouva
+juste: Bussy, a trente pas de lui a peu pres, apercut une forme noire,
+longue et mince comme un poteau; laquelle forme prit, petit a petit,
+le contour d'un etre vivant, tenant la lanterne a son bras gauche,
+tantot etendu, soit en face de lui, soit sur le cote, tantot dormant
+le long de sa hanche. Cet etre vivant paraissait, pour le moment,
+appartenir a l'honorable confrerie des ivrognes, car c'etait a
+l'ivresse seulement qu'on pouvait attribuer les etranges circuits
+qu'il dessinait et l'espece de philosophie avec laquelle il trebuchait
+dans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d'eau.
+
+Une fois, il lui arriva meme de glisser sur une couche de glace mal
+degelee, et un retentissement sourd, accompagne d'un mouvement
+involontaire de la lanterne, qui sembla se precipiter du haut en bas,
+indiqua a Bussy que le nocturne promeneur, mal assure sur ses deux
+pieds, avait cherche un centre de gravite plus solide.
+
+Bussy commenca des lors de se sentir cette espece de respect que tous
+les nobles coeurs eprouvent pour les ivrognes attardes, et il allait
+s'avancer pour porter du secours a ce desservant de Bacchus, comme
+disait maitre Ronsard, lorsqu'il vit la lanterne se relever avec une
+rapidite qui indiquait dans celui qui s'en servait si mal une plus
+grande solidite qu'on aurait pu le croire en s'en rapportant a
+l'apparence.
+
+--Allons, murmura Bussy, encore une aventure, a ce qu'il parait.
+
+Et, comme la lanterne reprenait sa marche et paraissait s'avancer
+directement de son cote, il se renfonca plus avant que jamais dans
+l'angle de la porte.
+
+La lanterne fit dix pas encore, et alors Bussy, a la lueur qu'elle
+projetait, s'apercut d'une chose etrange, c'est que l'homme qui la
+portait avait un bandeau sur les yeux.
+
+--Pardieu! dit-il, voila une singuliere idee de jouer au
+Colin-Maillard avec une lanterne, surtout par un temps et sur un
+terrain comme celui-ci! Est-ce que je recommencerais a rever, par
+hasard?
+
+Bussy attendit encore, et l'homme au bandeau fit cinq ou six pas.
+
+--Dieu me pardonne, dit Bussy, je crois qu'il parle tout seul. Allons,
+ce n'est ni un ivrogne ni un fou: c'est un mathematicien qui cherche
+la solution d'un probleme.
+
+Ces derniers mots etaient suggeres a l'observateur par les dernieres
+paroles qu'avait prononcees l'homme a la lanterne, et que Bussy avait
+entendues.
+
+--Quatre cent quatre-vingt-huit, quatre cent quatre-vingt-neuf, quatre
+cent quatre-vingt-dix, murmurait l'homme a la lanterne; ce doit etre
+bien pres d'ici.
+
+Et alors, de la main droite, le mysterieux personnage leva son
+bandeau, et, se trouvant en face d'une maison, il s'approcha de la
+porte.
+
+Arrive pres de la porte, il l'examina avec attention.
+
+--Non, dit-il, ce n'est pas celle-ci.
+
+Puis il abaissa son bandeau, et se remit en marche en reprenant son
+calcul.
+
+--Quatre cent quatre-vingt-onze, quatre cent quatre-vingt-douze,
+quatre cent quatre-vingt-treize, quatre cent quatre-vingt-quatorze; je
+dois bruler, dit-il.
+
+Et il leva de nouveau son bandeau, et, s'approchant de la porte
+voisine de celle ou Bussy se tenait cache, il l'examina avec non moins
+d'attention que la premiere.
+
+--Hum! hum! dit-il, cela pourrait bien etre; non, si, si, non; ces
+diables de portes se ressemblent toutes!
+
+--C'est une reflexion que j'avais deja faite, se dit en lui-meme
+Bussy; cela me donne de la consideration pour le mathematicien.
+
+Le mathematicien replaca son bandeau et continua son chemin.
+
+--Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatre cent quatre-vingt-seize,
+quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit,
+quatre cent quatre-vingt-dix-neuf... S'il y a une porte en face de
+moi, dit le chercheur, ce doit etre celle-la.
+
+En effet, il y avait une porte, et cette porte etait celle ou Bussy se
+tenait cache; il en resulta que, lorsque le mathematicien presume leva
+son bandeau, il se trouva que Bussy et lui etaient face a face.
+
+--Eh bien? dit Bussy.
+
+--Oh! fit le promeneur en reculant d'un pas.
+
+--Tiens! dit Bussy.
+
+--Ce n'est pas possible! s'ecria l'inconnu.
+
+--Si fait, seulement c'est extraordinaire. C'est vous qui etes le
+medecin?
+
+--Et vous le gentilhomme?
+
+--Justement.
+
+--Jesus! quelle chance!
+
+--Le medecin, continua Bussy, qui hier soir a panse un gentilhomme qui
+avait recu un coup d'epee dans le cote....
+
+--Droit.
+
+--C'est cela, je vous ai reconnu tout de suite; c'est vous qui avez la
+main si douce, si legere et en meme temps si habile.
+
+--Ah! monsieur, je ne m'attendais pas a vous trouver la.
+
+--Que cherchiez-vous donc?
+
+--La maison.
+
+--Ah! fit Bussy, vous cherchiez la maison?
+
+--Oui.
+
+--Vous ne la connaissez donc pas?
+
+--Comment voulez-vous que je la connaisse? repondit le jeune homme, on
+m'y a conduit les yeux bandes.
+
+--On vous y a conduit les yeux bandes?
+
+--Sans doute.
+
+--Alors vous etes bien reellement venu dans cette maison?
+
+--Dans celle-ci ou dans une des maisons attenantes; je ne puis dire
+laquelle, puisque je la cherche....
+
+--Bon, dit Bussy, alors je n'ai pas reve!
+
+--Comment, vous n'avez pas reve?
+
+--Il faut vous dire, mon cher ami, que je croyais que toute cette
+aventure, moins le coup d'epee, bien entendu, etait un reve....
+
+--Eh bien, dit le jeune medecin, vous ne m'etonnez pas, monsieur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je me doutais qu'il y avait un mystere la-dessous.
+
+--Oui, mon ami, et un mystere que je veux eclaircir; vous m'y aiderez,
+n'est-ce pas?
+
+--Bien volontiers.
+
+--Bon; avant tout, deux mots.
+
+--Dites.
+
+--Comment vous appelle-t-on?
+
+--Monsieur, dit le jeune medecin, je n'y mettrai pas de mauvaise
+volonte. Je sais bien qu'en bonne facon et selon la mode, a une
+question pareille, je devrais me camper fierement sur une jambe et
+vous dire, la main sur la hanche: "Et vous, monsieur, s'il vous
+plait?" Mais vous avez une longue epee, et je n'ai que ma lancette;
+vous avez l'air d'un digne gentilhomme, et je dois vous paraitre un
+coquin, car je suis mouille jusqu'aux os et crotte jusqu'au derriere.
+Je me decide donc a repondre tout franc a votre question: Je me nomme
+Remy le Haudouin.
+
+--Fort bien, monsieur, merci mille fois. Moi, je suis le comte Louis
+de Clermont, seigneur de Bussy.
+
+--Bussy d'Amboise! le heros Bussy! s'ecria le jeune docteur avec une
+joie manifeste. Quoi! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce
+colonel, que... qui... oh!
+
+--C'est moi-meme, monsieur, reprit modestement le gentilhomme. Et
+maintenant que nous voila bien eclaires l'un sur l'autre, de grace,
+satisfaites ma curiosite, tout mouille et tout crotte que vous etes.
+
+--Le fait est, dit le jeune homme, regardant ses trousses toutes
+mouchetees par la boue, le fait est que, comme Epaminondas le Thebain,
+je serai force de rester trois jours a la maison, n'ayant qu'un seul
+haut-de-chausses et ne possedant qu'un seul pourpoint. Mais, pardon,
+vous me faisiez l'honneur de m'interroger, je crois?
+
+--Oui, monsieur, j'allais vous demander comment vous etiez venu dans
+cette maison.
+
+--C'est a la fois tres-simple et tres-complique, vous allez voir, dit
+le jeune homme.
+
+--Voyons.
+
+--Monsieur le comte, pardon, jusqu'ici j'etais si trouble, que j'ai
+oublie de vous donner votre titre.
+
+--Cela ne fait rien, allez toujours.
+
+--Monsieur le comte, voici donc ce qui est arrive: je loge rue
+Beautreillis, a cinq cent deux pas d'ici. Je suis un pauvre apprenti
+chirurgien, pas maladroit, je vous assure.
+
+--J'en sais quelque chose, dit Bussy.
+
+--Et qui ai fort etudie, continua le jeune homme, mais sans avoir de
+clients. On m'appelle, comme je vous l'ai dit, Remy le Haudouin: Remy
+de mon nom de bapteme, et le Haudouin parce que je suis ne a
+Nanteuil-le-Haudouin. Or, il y a sept ou huit jours, un homme ayant
+recu, derriere l'Arsenal, un grand coup de couteau, je lui ai cousu la
+peau du ventre et resserre fort proprement dans l'interieur de cette
+peau les intestins qui s'egaraient. Cela m'a fait dans le voisinage
+une certaine reputation, a laquelle j'attribue le bonheur d'avoir ete
+hier, dans la nuit, reveille par une petite voix flutee.
+
+--Une voix de femme? s'ecria Bussy.
+
+--Oui, mais, prenez-y garde, mon gentilhomme, tout rustique que je
+sois, je suis sur que c'etait une voix de suivante. Je m'y connais,
+attendu que j'ai plus entendu de ces voix-la que des voix de
+maitresses.
+
+--Et alors qu'avez-vous fait?
+
+--Je me suis leve et j'ai ouvert ma porte; mais, a peine etais-je sur
+le palier, que deux petites mains, pas trop douces, mais pas trop
+dures non plus, m'ont applique sur le visage un bandeau.
+
+--Sans rien dire? demanda Bussy.
+
+--Si fait; en me disant: "Venez; n'essayez pas de voir ou vous allez;
+soyez discret: voici votre recompense.
+
+--Et cette recompense etait?....
+
+--Une bourse contenant des pistoles, qu'elle me remit dans la main.
+
+--Ah! ah! et que repondites-vous?
+
+--Que j'etais pret a suivre ma charmante conductrice. Je ne savais pas
+si elle etait charmante ou non, mais je pensai que l'epithete, pour
+etre peut-etre un peu exageree, ne pouvait pas nuire.
+
+--Et vous suivites sans faire d'observations, sans exiger de
+garanties?
+
+--J'ai lu souvent de ces sortes d'histoires dans les livres, et j'ai
+remarque qu'il en resultait toujours quelque chose d'agreable pour le
+medecin. Je suivis donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire; on
+me guida sur un sol dur; il gelait; et je comptai quatre cents, quatre
+cent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas.
+
+--Bien, dit Bussy, c'etait prudent; alors vous devez etre a cette
+porte?
+
+--Je ne dois pas en etre loin, du moins, puisque cette fois j'ai
+compte jusqu'a quatre cent quatre-vingt-dix-neuf; a moins que la rusee
+peronnelle, et je la soupconne de cette noirceur, ne m'ait fait faire
+des detours.
+
+--Oui; mais, en supposant qu'elle ait songe a cette precaution, dit
+Bussy, elle a bien, quand le diable y serait, donne quelque indice,
+prononce quelque nom?
+
+--Aucun.
+
+--Mais vous-meme avez du faire quelque remarque?
+
+--J'ai remarque tout ce qu'on peut remarquer avec des doigts habitues
+a remplacer quelquefois les yeux, c'est-a-dire une porte avec des
+clous; derriere la porte une allee; au bout de l'allee, un escalier.
+
+--A gauche!
+
+--C'est cela. J'ai compte les degres meme.
+
+--Combien?
+
+--Douze.
+
+--Et l'entree tout de suite?
+
+--Un corridor, je crois, car on a ouvert trois portes.
+
+--Bien.
+
+--Puis j'ai entendu une voix, ah! celle-la, par exemple, c'etait une
+voix de maitresse, douce et suave.
+
+--Oui, oui, c'etait la sienne.
+
+--Bon, c'etait la sienne.
+
+--J'en suis sur.
+
+--C'est deja quelque chose que vous soyez sur. Puis on m'a pousse dans
+la chambre ou vous etiez couche, et l'on m'a dit d'oter mon bandeau.
+
+--C'est cela.
+
+--Je vous ai apercu alors.
+
+--Ou etais-je?
+
+--Couche sur un lit.
+
+--Sur un lit de damas blanc a fleurs d'or?
+
+--Oui.
+
+--Dans une chambre tendue en tapisserie?
+
+--A merveille.
+
+--Avec un plafond a personnages?
+
+--C'est cela; de plus, entre deux fenetres...
+
+--Un portrait?
+
+--Admirable.
+
+--Representant une femme de dix-huit a vingt ans?
+
+--Oui.
+
+--Blonde?
+
+--Tres-bien.
+
+--Belle comme tous les anges?
+
+--Plus belle.
+
+--Bravo! Alors qu'avez-vous fait?
+
+--Je vous ai panse.
+
+--Et tres-bien, ma foi!
+
+--Du mieux que j'ai pu.
+
+--Admirablement, mon cher monsieur, admirablement; car ce matin la
+plaie etait presque fermee et bien rose.
+
+--C'est grace a un baume que j'ai compose, et qui me parait, a moi,
+souverain; car bien des fois ne sachant sur qui faire des experiences,
+je me suis troue la peau en differentes places, et, ma foi! les trous
+se refermaient en deux ou trois jours.
+
+--Mon cher monsieur Remy, s'ecria Bussy, vous etes un homme charmant,
+et je me sens tout porte d'inclination vers vous. Mais apres? voyons,
+dites.
+
+--Apres, vous tombates evanoui de nouveau. La voix me demandait de vos
+nouvelles.
+
+--D'ou vous demandait-elle cela?
+
+--D'une chambre a cote.
+
+--De sorte que vous n'avez pas vu la dame?
+
+--Je ne l'ai pas apercue.
+
+--Vous lui repondites?
+
+--Que la blessure n'etait pas dangereuse, et que, dans vingt-quatre
+heures, il n'y paraitrait plus.
+
+--Elle parut satisfaite?
+
+--Charmee; car elle s'ecria: "Quel bonheur, mon Dieu!"
+
+--Elle a dit: "Quel bonheur!" Mon cher monsieur Remy, je ferai votre
+fortune. Apres, apres?
+
+--Apres, tout etait fini; puisque vous etiez panse, je n'avais plus
+rien a faire la; la voix me dit alors: Monsieur Remy...
+
+--La voix savait votre nom?
+
+--Sans doute, toujours par suite de l'aventure du coup de couteau que
+je vous ai racontee.
+
+--C'est juste, la voix vous dit: Monsieur Remy....
+
+--Soyez homme d'honneur jusqu'au bout; ne compromettez pas une pauvre
+femme emportee par un exces d'humanite, reprenez votre bandeau, et
+souffrez, sans supercherie, que l'on vous reconduise chez vous.
+
+--Vous promites?
+
+--Je donnai ma parole.
+
+--Et vous l'avez tenue?
+
+--Vous le voyez bien, repondit naivement le jeune homme, puisque je
+cherche la porte.
+
+--Allons, dit Bussy, c'est un trait magnifique, un trait de galant
+homme; et, bien que j'en enrage au fond, je ne puis m'empecher de vous
+dire: Touchez la, monsieur Remy.
+
+Et Bussy, enthousiasme, tendit la main au jeune docteur.
+
+--Monsieur! dit Remy embarrasse.
+
+--Touchez, touchez, vous etes digne d'etre gentilhomme.
+
+--Monsieur, dit Remy, ce sera une gloire eternelle pour moi que
+d'avoir touche la main du brave Bussy d'Amboise; en attendant, j'ai un
+scrupule.
+
+--Et lequel?
+
+--Il y avait dix pistoles dans la bourse.
+
+--Eh bien?
+
+--C'est beaucoup trop pour un homme qui fait payer ses visites cinq
+sous, quand il ne fait pas ses visites pour rien; et je cherchais la
+maison....
+
+--Pour rendre la bourse?
+
+--Justement.
+
+--Mon cher monsieur Remy, c'est trop de delicatesse, je vous jure;
+vous avez honorablement gagne cet argent, et il est bien a vous.
+
+--Vous croyez? dit Remy interieurement fort satisfait.
+
+--Je vous en reponds; mais seulement ce n'est point la dame qui vous
+devait payer, car je ne la connais pas, et elle ne me connait pas
+davantage.
+
+--Voila encore une raison, vous voyez bien.
+
+--Je voulais dire seulement que, moi aussi, j'avais une dette envers
+vous.
+
+--Vous, une dette envers moi?
+
+--Oui, et je l'acquitterai. Que faites-vous a Paris? Voyons...
+parlez... Faites-moi vos confidences, mon cher monsieur Remy.
+
+--Ce que je fais a Paris? Rien du tout, monsieur le comte; mais j'y
+ferais quelque chose si j'avais des clients.
+
+--Eh bien, vous tombez a merveille; je vais vous en donner un d'abord:
+voulez-vous de moi? Je suis une fameuse pratique, allez! Il ne se
+passe pas de jour que je ne detruise chez les autres ou qu'on ne
+deteriore en moi l'oeuvre la plus belle du Createur. Voyons...
+voulez-vous entreprendre de raccommoder les trous qu'on fera a ma peau
+et les trous que je ferai a la peau des autres?
+
+--Ah! monsieur le comte, dit Remy, je suis d'un merite trop mince....
+
+--Non, au contraire, vous etes l'homme qu'il me faut, ou le diable
+m'emporte! Vous avez la main legere comme une main de femme, et avec
+cela le baume Ferragus....
+
+--Monsieur....
+
+--Vous viendrez habiter chez moi...; vous aurez votre logis a vous,
+vos gens a vous; acceptez, ou, sur ma parole, vous me dechirerez
+l'ame. D'ailleurs, votre tache n'est pas terminee: il s'agit de poser
+un second appareil, cher monsieur Remy.
+
+--Monsieur le comte, repondit le jeune docteur, je suis tellement
+ravi, que je ne sais comment vous exprimer ma joie. Je travaillerai,
+j'aurai des clients!
+
+--Mais non, puisque je vous dis que je vous prends pour moi tout
+seul... avec mes amis, bien entendu. Maintenant, vous ne vous rappelez
+aucune autre chose?
+
+--Aucune.
+
+--Ah bien, aidez-moi a me retrouver alors, si c'est possible.
+
+--Comment?
+
+--Voyons... vous qui etes un homme d'observation, vous qui comptez les
+pas, vous qui tatez les murs, vous qui remarquez les voix, comment se
+fait-il qu'apres avoir ete panse par vous je me sois trouve transporte
+de cette maison sur le revers des fosses du Temple?
+
+--Vous?
+
+--Oui... moi... Avez-vous aide en quelque chose a ce transport?
+
+--Non pas! je m'y serais fort oppose, au contraire, si l'on m'avait
+consulte. Le froid pouvait vous faire grand mal.
+
+--Alors je m'y perds, dit Bussy; vous ne voulez pas chercher encore un
+peu avec moi?
+
+--Je veux tout ce que vous voudrez, monsieur; mais j'ai bien peur que
+ce ne soit inutile; toutes ces maisons se ressemblent.
+
+--Eh bien, dit Bussy, il faudra revoir cela le jour.
+
+--Oui, mais le jour nous serons vus.
+
+--Alors il faudra s'informer.
+
+--Nous nous informerons, monseigneur.
+
+--Et nous arriverons au but. Crois-moi, Remy, nous sommes deux
+maintenant, et nous avons une realite, ce qui est beaucoup.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+QUEL HOMME C'ETAIT QUE M. LE GRAND VENEUR BRYAN DE MONSOREAU.
+
+
+Ce n'etait pas de la joie, c'etait presque du delire qui agitait Bussy
+lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son reve etait une
+realite, et que cette femme lui avait en effet donne la genereuse
+hospitalite dont il avait garde au fond du coeur le vague souvenir.
+Aussi ne voulut-il point lacher le jeune docteur, qu'il venait
+d'elever a la place de son medecin ordinaire. Il fallut que, tout
+crotte qu'il etait, Remy montat avec lui dans sa litiere; il avait
+peur, s'il le lachait un seul instant, qu'il ne disparut comme une
+autre vision; il comptait l'amener a l'hotel de Bussy, le mettre sous
+clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre
+la liberte.
+
+Tout le temps du retour fut employe a de nouvelles questions; mais les
+reponses tournaient dans le cercle borne que nous avons trace tout a
+l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guere plus que Bussy, si ce
+n'est qu'il avait la certitude, ne s'etant pas evanoui, de n'avoir pas
+reve.
+
+Mais, pour tout homme qui commence a devenir amoureux, et Bussy le
+devenait a vue d'oeil, c'etait deja beaucoup que d'avoir quelqu'un a
+qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme,
+c'est vrai; mais c'etait encore un merite de plus aux yeux de Bussy,
+puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle
+etait en tout point superieure a son portrait.
+
+Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue,
+mais Remy commenca ses fonctions de docteur en exigeant que le blesse
+dormit, ou tout du moins se couchat; la fatigue et la douleur
+donnaient le meme conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances
+reunies l'emporterent.
+
+Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eut installe lui-meme son
+nouveau commensal dans trois chambres qui avaient ete autrefois son
+habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisieme
+etage de l'hotel Bussy. Puis, bien sur que le jeune medecin, satisfait
+de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence
+lui preparait, ne s'echapperait pas clandestinement de l'hotel, il
+descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-meme au premier.
+
+Le lendemain, en s'eveillant, il trouva Remy debout pres de son lit.
+Le jeune homme avait passe la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui
+lui tombait du ciel, et il attendait le reveil de Bussy pour s'assurer
+qu'a son tour il n'avait point reve.
+
+--Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous?
+
+--A merveille, mon cher Esculape, et vous, etes-vous satisfait?
+
+--Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes
+pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait du, pendant
+la journee d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il
+ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure.
+
+--Voyez.
+
+Et Bussy se tourna sur le cote, pour que le jeune chirurgien put lever
+l'appareil.
+
+Tout allait au mieux; les levres de la plaie etaient roses et
+rapprochees. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le
+bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait deja presque
+plus rien a faire.
+
+--Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maitre Ambroise
+Pare?
+
+--Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous etes a peu pres gueri,
+de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, a cinq cent
+deux pas de la fameuse maison.
+
+--Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy?
+
+--Je le crois bien.
+
+--Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy.
+
+--Pardon! s'ecria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoye, je
+crois, monseigneur?
+
+--Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je
+t'aie tutoye?
+
+--Au contraire! s'ecria le jeune homme en essayant de saisir la main
+de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal
+entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou
+de joie?
+
+--Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu a ton tour;
+que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes
+d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit demenagement, a
+la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour.
+
+ [*] L'estortuaire etait ce baton que le grand veneur remettait au
+ roi pour qu'il put ecarter les branches des arbres en courant au
+ galop.
+
+--Ah! dit Remy, voila que nous voulons deja faire des folies?
+
+--Eh non, au contraire, je te promets d'etre bien raisonnable.
+
+--Mais il vous faudra monter a cheval!
+
+--Dame! c'est de toute necessite.
+
+--Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur?
+
+--J'en ai quatre a choisir.
+
+--Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire
+monter a la dame au portrait; vous savez?
+
+--Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en verite
+trouve pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais
+effroyablement que vous ne m'empechassiez de me rendre a cette chasse,
+ou plutot a ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon
+nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher
+Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire
+partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise,
+bien certainement: ces tapisseries, ces emaux si fins, ce plafond
+peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon gout
+revele une femme de qualite ou tout au moins une femme riche; si
+j'allais la rencontrer la!
+
+--Tout est possible, repondit philosophiquement le Haudouin.
+
+--Excepte de retrouver la maison, soupira Bussy.
+
+--Et d'y penetrer quand nous l'aurons retrouvee, ajouta Remy.
+
+--Oh! je ne pense jamais a cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy;
+d'ailleurs, quand nous en serons la, ajouta-t-il, j'ai un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de me faire administrer un autre coup d'epee.
+
+--Bon, dit Remy, voila qui me donne l'espoir que vous me garderez.
+
+--Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans
+que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me
+passer de toi.
+
+La charmante figure du jeune praticien s'epanouit sous l'expression
+d'une indicible joie.
+
+--Allons, dit-il, c'est decide; vous allez a la chasse pour chercher
+la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison.
+
+--Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun
+notre decouverte.
+
+Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quitterent plutot comme deux amis
+que comme un maitre et un serviteur.
+
+Il y avait en effet grande chasse commandee au bois de Vincennes pour
+l'entree en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nomme grand veneur
+depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entree
+en penitence du roi, qui commencait son careme le mardi gras, avaient
+fait douter un instant qu'il assistat en personne a cette chasse; car,
+lorsque le roi tombait dans ses acces de devotion, il en avait parfois
+pour plusieurs semaines a ne pas quitter le Louvre, quand il ne
+poussait pas l'austerite jusqu'a entrer dans un couvent; mais, au
+grand etonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du
+matin, que le roi etait parti pour le donjon de Vincennes et courait
+le daim avec son frere monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour.
+
+Le rendez-vous etait au rond-point du roi Saint-Louis. C'etait ainsi
+qu'on nommait, a cette epoque, un carrefour ou l'on voyait encore,
+disait-on, le fameux chene ou le roi martyr avait rendu la justice.
+Tout le monde etait donc rassemble a neuf heures, lorsque le nouvel
+officier, objet de la curiosite generale, inconnu qu'il etait a peu
+pres a toute la cour, parut monte sur un magnifique cheval noir.
+
+Tous les yeux se porterent sur lui.
+
+C'etait un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son
+visage marque de petite verole et son teint nuance de taches
+fugitives, selon les emotions qu'il ressentait, prevenaient
+desagreablement le regard et le forcaient a une contemplation plus
+assidue, ce qui rarement tourne a l'avantage de ceux que l'on examine.
+En effet, les sympathies sont provoquees par le premier aspect; l'oeil
+franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du
+regard.
+
+Vetu d'un justaucorps de drap vert tout galonne d'argent, ceint du
+baudrier d'argent, avec les armes du roi brodees en ecusson; coiffe de
+la barrette a longue plume, brandissant de la main gauche un epieu,
+et, de la droite, l'estortuaire destine au roi, M. de Monsoreau
+pouvait paraitre un terrible seigneur, mais ce n'etait certainement
+pas un beau gentilhomme.
+
+--Fi! la laide figure que vous nous avez ramenee de votre
+gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce la les
+gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du
+diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant
+bien grand et bien peuple de vilains messieurs! On dit, et je previens
+Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu
+absolument que le roi recut le grand veneur de votre main.
+
+--Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc
+d'Anjou, et je le recompense.
+
+--Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'etre
+reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de
+cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et
+je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous
+prie de le croire, que ce grand fantome. Il a la barbe rouge, je ne
+m'en etais pas apercu d'abord: c'est encore une beaute de plus.
+
+--Je n'avais pas entendu dire, repondit le duc d'Anjou, qu'il fallut
+etre moule sur le modele de l'Apollon ou de l'Antinous pour occuper
+les charges de la cour.
+
+--Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le
+plus grand sang-froid, c'est etonnant.
+
+--Je consulte le coeur, et non le visage, repondit le prince; les
+services rendus et non les services promis.
+
+--Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais
+je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu
+vous rendre.
+
+--Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous etes bien
+curieux, trop curieux meme.
+
+--Voila bien les princes! s'ecria Bussy avec sa liberte ordinaire. Ils
+vont toujours questionnant: il faut leur repondre sur toutes choses,
+et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous
+repondent pas.
+
+--C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si
+tu veux te renseigner?
+
+--Non.
+
+--Va demander la chose a M. de Monsoreau lui-meme.
+
+--Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec
+lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une
+ressource, s'il ne me repond pas.
+
+--Laquelle?
+
+--Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent.
+
+Et, sur cette reponse, tournant le dos au prince, sans reflechir
+autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau a la main, il s'approcha
+de M. de Monsoreau, qui, a cheval au milieu du cercle, point de mire
+de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un
+sang-froid merveilleux que le roi le debarrassat du poids de tous les
+regards tombant a plomb sur sa personne.
+
+Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire a la bouche, le
+chapeau a la main, il se derida un peu.
+
+--Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois la tres-seul. Est-ce
+que la faveur dont vous jouissez vous a deja fait autant d'ennemis que
+vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir ete nomme grand
+veneur?
+
+--Par ma foi, monsieur le comte, repondit le seigneur de Monsoreau, je
+n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir a
+quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude?
+
+--Ma foi, dit bravement Bussy, a la grande admiration que le duc
+d'Anjou m'a inspiree pour vous.
+
+--Comment cela?
+
+--En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez ete nomme
+grand veneur.
+
+M. de Monsoreau palit d'une maniere si affreuse, que les sillons de la
+petite verole qui diapraient son visage semblerent autant de points
+noirs dans sa peau jaunie; en meme temps il regarda Bussy d'un air qui
+presageait une violente tempete.
+
+Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'etait pas
+homme a reculer; tout au contraire, il etait de ceux qui reparent
+d'ordinaire une indiscretion par une insolence.
+
+--Vous dites, monsieur, repondit le grand veneur, que monseigneur vous
+a raconte mon dernier exploit?
+
+--Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donne un violent
+desir, je l'avoue, d'en entendre le recit de votre propre bouche.
+
+M. de Monsoreau serra l'epieu dans sa main crispee, comme s'il eut
+eprouve le violent desir de s'en faire une arme contre Bussy.
+
+--Ma foi, monsieur, dit-il, j'etais tout dispose a reconnaitre votre
+courtoisie en accedant a votre demande; mais voici malheureusement le
+roi qui arrive, ce qui m'en ote le temps; mais, si vous le voulez
+bien, ce sera pour plus tard.
+
+Effectivement, le roi, monte sur son cheval favori, qui etait un beau
+genet d'Espagne de couleur isabelle, s'avancait rapidement du donjon
+au rond-point.
+
+Bussy, en faisant decrire un demi-cercle a son regard, rencontra des
+yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire.
+
+--Maitre et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace
+quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent?
+
+Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait
+de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait deja vue une fois et qui ne
+lui revint pas davantage a la seconde qu'a la premiere fois. Cependant
+il accepta d'assez bonne grace l'estortuaire que celui-ci lui
+presentait, un genou en terre, selon l'habitude.
+
+Aussitot que le roi fut arme, les maitres piqueurs annoncerent que le
+daim etait detourne, et la chasse commenca.
+
+Bussy s'etait place sur le flanc de la troupe, de maniere a voir
+defiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans
+avoir examine s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce
+fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien
+seduisantes femmes a cette chasse, ou le grand veneur faisait ses
+debuts; mais il n'y avait point la charmante creature qu'il cherchait.
+
+Il en fut reduit a la conversation et a la compagnie de ses amis
+ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande
+distraction dans son ennui.
+
+--Nous avons un affreux grand veneur, dit-il a Bussy, qu'en penses-tu?
+
+--Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les
+personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent!
+Montre-moi donc sa femme.
+
+--Le grand veneur est a marier, mon cher, repliqua Antraguet.
+
+--Et d'ou sais-tu cela?
+
+--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait
+volontiers son quatrieme mari, comme Lucrece Borgia fit du comte
+d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derriere le cheval
+noir de M. de Monsoreau!
+
+--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy.
+
+--D'une foule de pays.
+
+--Situes?
+
+--Vers l'Anjou.
+
+--Il est donc riche?
+
+--On le dit; mais voila tout; il parait que c'est de petite noblesse.
+
+--Et qui est la maitresse de ce hobereau?
+
+--Il n'a pas de maitresse: le digne monsieur tient a etre unique dans
+son genre; mais voila monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la
+main, viens vite.
+
+--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma
+curiosite. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces
+idees-la, tu sais, la premiere fois qu'on rencontre les gens--je ne
+sais pourquoi il me semble que j'aurai maille a partir avec lui, et
+puis ce nom, Monsoreau!
+
+--Mont de la souris, reprit Antraguet, voila l'etymologie: mon vieil
+abbe m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_.
+
+--Je ne demande pas mieux, repliqua Bussy.
+
+--Ah! mais attends donc, s'ecria tout a coup Antraguet.
+
+--Quoi?
+
+--Mais Livarot connait cela!
+
+--Quoi, cela?
+
+--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre.
+
+--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot!
+
+Livarot s'approcha.
+
+--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau?
+
+--Eh bien? demanda le jeune homme.
+
+--Renseigne-nous sur le Monsoreau.
+
+--Volontiers.
+
+--Est-ce long?
+
+--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et
+ce que j'en pense. J'en ai peur!
+
+--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous
+ce que tu en sais.
+
+--Ecoute!... Je revenais un soir....
+
+--Cela commence d'une facon terrible, dit Antraguet.
+
+--Voulez-vous me laisser finir?
+
+--Oui.
+
+--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, a travers le bois
+de Meridor; il y a de cela quelque six mois a peu pres, quand tout a
+coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide,
+une haquenee blanche emportee dans le hallier; je pousse, je pousse,
+et, au bout d'une longue allee, assombrie par les premieres ombres de
+la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il
+volait. Le meme cri etouffe se fait alors entendre de nouveau, et je
+distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il
+appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en
+joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tue si,
+au moment meme ou je lachais la detente, la meche ne se fut eteinte.
+
+--Eh bien, demanda Bussy, apres?
+
+--Apres, je demandai a un bucheron quel etait ce monsieur au cheval
+noir qui enlevait les femmes; il me repondit que c'etait M. de
+Monsoreau.
+
+--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever
+les femmes, n'est-ce pas, Bussy?
+
+--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins!
+
+--Et la femme, qui etait-ce? demanda Antraguet.
+
+--Ah! voila, on ne l'a jamais su.
+
+--Allons! dit Bussy, decidement c'est un homme remarquable, et il
+m'interesse.
+
+--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une
+reputation atroce.
+
+--Cite-t-on d'autres faits?
+
+--Non, rien; il n'a meme jamais fait ostensiblement grand mal; de plus
+encore, il est assez bon, a ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui
+n'empeche pas que dans la contree qui jusqu'aujourd'hui a eu le
+bonheur de le posseder on le craigne a l'egal du feu. D'ailleurs,
+chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-etre, mais devant le
+diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra
+mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, a qui il etait destine
+d'abord et a qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a souffle.
+
+--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet.
+
+--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc?
+
+--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot.
+
+--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici.
+
+--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit a une heure pour visiter les
+terres de sa femme.
+
+--Exile?
+
+--Cela m'en a tout l'air.
+
+--Saint-Luc exile! impossible!
+
+--C'est l'Evangile, mon cher.
+
+--Selon Saint-Luc.
+
+--Non, selon le marechal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de
+sa propre bouche.
+
+--Ah! voila du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au
+Monsoreau.
+
+--J'y suis, dit Bussy.
+
+--A quoi es-tu?
+
+--Je l'ai trouve.
+
+--Qu'as-tu trouve?
+
+--Le service qu'il a rendu a M. d'Anjou.
+
+--Saint-Luc?
+
+--Non, le Monsoreau.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez
+avec moi.
+
+Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour
+rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes,
+marchait a quelques portees d'arquebuse en avant de lui.
+
+--Ah! monseigneur, s'ecria-t-il en rejoignant le prince, quel homme
+precieux que ce M. Monsoreau!
+
+--Ah! vraiment?
+
+--C'est incroyable!
+
+--Tu lui as donc parle? fit le prince toujours railleur.
+
+--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orne.
+
+--Et lui as-tu demande ce qu'il avait fait pour moi?
+
+--Certainement, je ne l'abordais qu'a cette fin.
+
+--Et il t'a repondu? demanda le duc, plus gai que jamais.
+
+--A l'instant meme, et avec une politesse dont je lui sais un gre
+infini.
+
+--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le
+prince.
+
+--Il m'a courtoisement confesse, monseigneur, qu'il etait le
+pourvoyeur de Votre Altesse.
+
+--Pourvoyeur de gibier?
+
+--Non, de femmes.
+
+--Plait-il? fit le duc, dont le front se rembrunit a l'instant meme;
+que signifie ce badinage, Bussy?
+
+--Cela signifie, monseigneur, qu'il enleve pour vous les femmes sur
+son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute
+l'honneur qu'il leur reserve, il leur met la main sur la bouche pour
+les empecher de crier.
+
+Le duc fronca le sourcil, crispa ses poings avec colere, palit et mit
+son cheval a un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurerent
+en arriere.
+
+--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne.
+
+--D'autant meilleure, repondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me
+semble, a tout le monde l'effet d'une plaisanterie.
+
+--Diable! fit Bussy, il paraitrait que je l'ai sangle ferme, le pauvre
+duc!
+
+Un instant apres, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait:
+
+--Eh! Bussy, ou es-tu? viens donc!
+
+--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant.
+
+Il trouva le prince eclatant de rire.
+
+--Tiens! dit-il, monseigneur; il parait que ce que je vous ai dit est
+devenu drole.
+
+--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit.
+
+--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le merite de faire rire
+un prince qui ne rit pas souvent.
+
+--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir
+le vrai.
+
+--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la verite.
+
+--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons,
+conte-moi ta petite histoire; ou donc as-tu pris ce que tu es venu me
+conter?
+
+--Dans les bois de Meridor, monseigneur! Cette fois encore le duc
+palit, mais il ne dit rien.
+
+--Decidement, murmura Bussy, le duc se trouve mele en quelque chose
+dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme a la
+haquenee blanche.
+
+Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant a son tour de ce
+que le duc ne riait plus, s'il y a une maniere de vous servir qui vous
+plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons,
+dussions-nous faire concurrence a M. de Monsoreau.
+
+--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais
+expliquer.
+
+Le duc tira Bussy a part.
+
+--Ecoute, lui dit-il, j'ai rencontre par hasard a l'eglise une femme
+charmante: comme quelques traits de son visage, caches sous un voile,
+me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimee, je l'ai
+suivie et me suis assure du lieu ou elle demeure. Sa suivante est
+seduite, et j'ai une clef de la maison.
+
+--Eh bien, jusqu'a present, monseigneur, il me semble que voila qui va
+bien.
+
+--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle.
+
+--Ah! monseigneur, voila que nous entrons dans le fantastique.
+
+--Ecoute, tu es brave, tu m'aimes, a ce que tu pretends?
+
+--J'ai mes jours.
+
+--Pour etre brave?
+
+--Non, pour vous aimer.
+
+--Bien. Es-tu dans un de ces jours-la?
+
+--Pour rendre service a Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons.
+
+--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire
+que pour soi-meme.
+
+--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la
+cour a votre maitresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est
+reellement aussi sage que belle? Cela me va.
+
+--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas.
+
+--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous.
+
+--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient
+chez elle.
+
+--Il y a donc un homme?
+
+--J'en ai peur.
+
+--Un amant, un mari?
+
+--Un jaloux, tout au moins.
+
+--Tant mieux, monseigneur.
+
+--Comment, tant mieux?
+
+--Cela double vos chances.
+
+--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme.
+
+--Et vous me chargez de m'en assurer.
+
+--Oui, et si tu consens a me rendre ce service....
+
+--Vous me ferez grand veneur a mon tour, quand la place sera vacante?
+
+--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que
+jamais je n'ai rien fait pour toi.
+
+--Tiens! monseigneur s'en apercoit?
+
+--Il y a longtemps deja que je me le dis.
+
+--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-la.
+
+--Eh bien?
+
+--Quoi, monseigneur?
+
+--Consens-tu?
+
+--A epier la dame?
+
+--Oui.
+
+--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte mediocrement, et
+j'en aimerais mieux une autre.
+
+--Tu t'offrais a me rendre service, Bussy, et voila deja que tu
+recules!
+
+--Dame! vous m'offrez un metier d'espion, monseigneur.
+
+--Eh non, metier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une
+sinecure; il faudra peut-etre tirer l'epee.
+
+Bussy secoua la tete.
+
+--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que
+soi-meme; aussi faut-il les faire soi-meme, fut-on prince.
+
+--Alors tu me refuses?
+
+--Ma foi oui, monseigneur.
+
+Le duc fronca le sourcil.
+
+--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-meme, et, si je suis
+tue ou blesse dans cette circonstance, je dirai que j'avais prie mon
+ami Bussy de se charger de ce coup d'epee a donner ou a recevoir, et
+que, pour la premiere fois de sa vie, il a ete prudent.
+
+--Monseigneur, repondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: "Bussy,
+j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute
+occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux
+noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en
+defaire." Monseigneur, j'y suis alle; ils etaient cinq; j'etais seul;
+je les ai defies; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaque tous
+ensemble m'ont tue mon cheval, et cependant j'en ai blesse deux et
+j'ai assomme le troisieme. Aujourd'hui vous me demandez de faire du
+tort a une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un
+prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse.
+
+--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly,
+comme je l'ai deja faite.
+
+--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son
+esprit.
+
+--Quoi?
+
+--Est-ce que vous etiez en train de monter votre faction, monseigneur,
+lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient?
+
+--Justement.
+
+--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du cote de la
+Bastille?
+
+--Elle demeure en face de Sainte-Catherine.
+
+--Vraiment?
+
+--C'est un quartier ou l'on est egorge parfaitement, tu dois en savoir
+quelque chose.
+
+--Est-ce que Votre Altesse a guette encore, depuis ce soir-la?
+
+--Hier.
+
+--Et monseigneur a vu?
+
+--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute
+pour voir si personne ne l'epiait, et qui, selon toute probabilite,
+m'ayant apercu, s'est tenu obstinement devant cette porte.
+
+--Et cet homme etait seul, monseigneur? demanda Bussy.
+
+--Oui, pendant une demi-heure a peu pres,
+
+--Et apres cette demi-heure?
+
+--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne a la main.
+
+--Ah! ah! fit Bussy.
+
+--Alors l'homme au manteau... continua le prince.
+
+--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy.
+
+--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme a la lanterne se sont mis a
+causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposes a quitter
+leur poste de la nuit, je leur ai laisse la place et je suis revenu.
+
+--Degoute de cette double epreuve?
+
+--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette
+maison, qui pourrait bien etre quelque egorgeoir....
+
+--Vous ne seriez pas fache qu'on y egorgeat un de vos amis.
+
+--Ou plutot que cet ami, n'etant pas prince, n'ayant pas les ennemis
+que j'ai, et d'ailleurs habitue a ces sortes d'aventures, etudiat la
+realite du peril que je puis courir, et m'en vint rendre compte.
+
+--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme.
+
+--Non pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle est trop belle.
+
+--Vous dites vous-meme qu'a peine vous l'avez vue.
+
+--Je l'ai vue assez pour avoir remarque d'admirables cheveux blonds.
+
+--Ah!
+
+--Des yeux magnifiques.
+
+--Ah! ah!
+
+--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse.
+
+--Ah! ah! ah!
+
+--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement a une pareille femme.
+
+--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche.
+
+Le duc regarda Bussy de cote.
+
+--Parole d'honneur, dit Bussy.
+
+--Tu railles.
+
+--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses
+instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir.
+
+--Tu reviens donc sur ta decision?
+
+--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-pere Gregoire XIII qui ne
+soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura a faire.
+
+--Il y aura a te cacher a distance de la porte que je t'indiquerai,
+et, si un homme entre, a le suivre, pour t'assurer qui il est.
+
+--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derriere lui?
+
+--Je t'ai dit que j'avais une clef.
+
+--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose a craindre, c'est que je
+suive un autre homme, et que la clef n'aille a une autre porte.
+
+--Il n'y a pas a s'y tromper; cette porte est une porte d'allee; au
+bout de l'allee a gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches
+et tu te trouves dans le corridor.
+
+--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais ete
+dans la maison?
+
+--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout
+explique.
+
+--Tudieu! que c'est commode d'etre prince, on vous sert votre besogne
+toute faite. Moi, monseigneur, il m'eut fallu reconnaitre la maison
+moi-meme, explorer l'allee, compter les marches, sonder le corridor.
+Cela m'eut pris un temps enorme, et qui sait encore si j'eusse reussi?
+
+--Ainsi donc tu consens?
+
+--Est-ce que je sais refuser quelque chose a Votre Altesse? Seulement
+vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte.
+
+--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un detour; nous
+passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir.
+
+--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire a l'homme, s'il
+vient?
+
+--Rien autre chose que de le suivre jusqu'a ce que tu aies appris qui
+il est.
+
+--C'est delicat; si, par exemple, cet homme pousse la discretion
+jusqu'a s'arreter au milieu du chemin et a couper court a mes
+investigations?
+
+--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du cote qu'il te plaira.
+
+--Alors, Votre Altesse m'autorise a faire comme pour moi.
+
+--Tout a fait.
+
+--Ainsi ferai-je, monseigneur.
+
+--Pas un mot a tous nos jeunes seigneurs.
+
+--Foi de gentilhomme!
+
+--Personne avec toi dans cette exploration.
+
+--Seul, je vous le jure.
+
+--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre
+la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir...
+
+--Je remplace monseigneur; voila qui est dit.
+
+Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de
+Monsoreau conduisait en homme de genie. Le roi fut charme de la
+maniere precise dont le chasseur consomme avait fixe toutes les haltes
+et dispose tous les relais. Apres avoir ete chasse deux heures, apres
+avoir ete tourne dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, apres
+avoir ete vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste a son
+lancer.
+
+M. de Monsoreau recut les felicitations du roi et du duc d'Anjou.
+
+--Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu meriter
+vos compliments, puisque c'est a vous que je dois la place.
+
+--Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer a les
+meriter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi
+veut y chasser apres demain et les jours suivants, et ce n'est pas
+trop d'un jour pour prendre connaissance de la foret.
+
+--Je le sais, Monseigneur, repondit Monsoreau, et mon equipage est
+deja prepare. Je partirai cette nuit.
+
+--Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dit Bussy; desormais plus de repos
+pour vous. Vous avez voulu etre grand veneur, vous l'etes; il y a,
+dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que
+pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'etes point
+marie, mon cher monsieur.
+
+Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard percant sur
+le grand veneur; puis tournant la tete d'un autre cote, il alla faire
+ses compliments au roi sur l'amelioration qui depuis la veille
+paraissait s'etre fait en sa sante.
+
+Quant a Monsoreau, il avait, a la plaisanterie de Bussy, encore une
+fols pali de cette paleur hideuse qui lui donnait un si sinistre
+aspect.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+COMMENT BUSSY RETROUVA A LA FOIS LE PORTRAIT ET L'ORIGINAL
+
+
+La chasse fut terminee vers les quatre heures du soir: et a cinq
+heures, comme si le roi avait prevu les desirs du duc d'Anjou, toute
+la cour rentrait a Paris par le faubourg Saint-Antoine.
+
+M. de Monsoreau, sous le pretexte de partir a l'instant meme, avait
+pris conge des princes, et se dirigeait avec ses equipages vers
+Fromenteau.
+
+En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer a ses amis la
+fiere et sombre apparence de la forteresse: c'etait un moyen de leur
+rappeler ce qui les attendait, si par hasard, apres avoir ete ses
+amis, ils devenaient ses ennemis,
+
+Beaucoup comprirent et redoublerent de deference envers Sa Majeste.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas a Bussy, qui marchait
+a ses cotes:
+
+--Regarde bien, Bussy, regarde bien a droite, cette maison de bois qui
+abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'oeil
+la meme ligne et compte, la maison a la Vierge comprise, quatre autres
+maisons.
+
+--Bien, dit Bussy.
+
+--C'est la cinquieme, dit le duc, celle qui est juste en face de la
+rue Sainte-Catherine.
+
+--Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes
+qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux.
+
+--Excepte celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les
+fenetres demeurent fermees,
+
+--Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un
+effroyable battement de coeur.
+
+--Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien
+gardee, on se garde bien. En tout cas, voici la maison: a l'hotel, je
+t'en donnerai la clef.
+
+Bussy darda son regard par cette etroite ouverture: mais quoique ses
+ses yeux restassent constamment fixes sur elle, il ne vit rien.
+
+En revenant a l'hotel d'Anjou, le duc donna effectivement a Bussy la
+clef de la maison designee, en lui recommandant de nouveau de faire
+bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par
+l'hotel.
+
+--Eh bien? dit-il a Remy.
+
+--Je vous ferai la meme question, monseigneur.
+
+--Tu n'as rien trouve?
+
+--La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre
+cinq ou six maisons qui se touchent.
+
+--Alors, dit Bussy, je crois que j'ai ete plus heureux que toi, mon
+cher le Haudouin.
+
+--Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherche de votre cote?
+
+--Non. Je suis passe dans la rue seulement.
+
+--Et vous avez reconnu la porte?
+
+--La Providence, mon cher ami, a des voies detournees et des
+combinaisons mysterieuses.
+
+--Alors vous etes sur?
+
+--Je ne dis pas que je suis sur; mais j'espere.
+
+--Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que
+vous cherchiez?
+
+--Demain matin.
+
+--En attendant, avez-vous besoin de moi?
+
+--Aucunement, mon cher Remy.
+
+--Vous ne voulez pas que je vous suive?
+
+--Impossible.
+
+--Soyez prudent, au moins, monseigneur.
+
+--Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour
+cela.
+
+Bussy dina en homme qui ne sait pas ou ni de quelle facon il soupera;
+puis, a huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses epees,
+attacha, malgre l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une
+paire de pistolets a sa ceinture, et se fit porter dans la litiere, a
+l'extremite de la rue Saint-Paul.
+
+Arrive la, il reconnut la maison a la statue de la Vierge, compta les
+quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquieme etait la
+maison designee, et alla, enveloppe dans un grand manteau de couleur
+sombre, se blottir a l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien decide a
+attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne
+venait, a agir pour son propre compte.
+
+Neuf heures sonnaient a Saint-Paul comme Bussy s'embusquait.
+
+Il etait la depuis dix minutes a peine, quand, a travers l'obscurite,
+il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. A la
+hauteur de l'hotel des Tournelles, ils s'arreterent. L'un d'eux mit
+pied a terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute
+probabilite, etait un laquais, et, apres lui avoir vu reprendre le
+chemin par lequel ils etaient venus, apres l'avoir vu se perdre, lui
+et ses deux chevaux, dans l'obscurite, il s'avanca vers la maison
+confiee a la surveillance de Bussy.
+
+Arrive a quelques pas de la maison, l'inconnu decrivit un grand
+cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant etre
+sur qu'il n'etait point observe, il s'approcha de la porte et
+disparut.
+
+Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derriere lui.
+
+Il attendit un instant, de peur que le personnage mysterieux ne fut
+reste en observation derriere le guichet. Puis, quelques minutes
+s'etant ecoulees, il s'avanca a son tour, traversa la chaussee, ouvrit
+la porte, et, instruit par l'experience, il la referma sans bruit.
+
+Alors il se retourna: le guichet etait bien a la hauteur de son oeil,
+et c'etait bien, selon toute probabilite, par ce guichet qu'il avait
+regarde Quelus.
+
+Ce n'etait pas tout, et Bussy n'etait pas venu pour rester la. Il
+s'avanca lentement, tatonnant aux deux cotes de l'allee, au bout de
+laquelle, a gauche, il trouva la premiere marche d'un escalier.
+
+La, il s'arreta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes
+faiblir sous le poids de l'emotion, ensuite il entendait une voix qui
+disait:
+
+--Gertrude, prevenez votre maitresse que c'est moi, et que je veux
+entrer.
+
+La demande etait faite d'un ton trop imperatif pour souffrir un refus;
+au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre
+qui repondait:
+
+--Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre.
+
+Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait.
+
+Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptees Remy; il compta
+douze marches a son tour, et se trouva sur le palier.
+
+Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en
+retenant sa respiration et en etendant la main devant lui. Une
+premiere porte se trouva sous sa main, c'etait celle par laquelle
+l'inconnu etait entre; il poursuivit son chemin, en trouva une
+seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des
+pieds a la tete, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa
+la porte.
+
+La chambre dans laquelle se trouva Bussy etait completement obscure,
+moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte
+laterale, un reflet de lumieres du salon.
+
+Ce reflet portait sur une fenetre, tendue de deux rideaux de
+tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le coeur
+du jeune homme.
+
+Ses yeux se porterent sur la partie du plafond eclairee par cette meme
+lumiere, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait deja
+remarque; il etendit la main et sentit le lit sculpte.
+
+Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette
+chambre ou il s'etait reveille, pendant cette nuit ou il avait recu la
+blessure qui lui avait valu l'hospitalite.
+
+Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy
+lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout enveloppe de ce
+delicieux parfum qui s'echappe de la couche d'une femme jeune et
+belle.
+
+Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et ecouta.
+
+On entendait dans la chambre a cote le pas impatient de l'inconnu; de
+temps en temps il s'arretait, murmurant entre ses dents:
+
+--Eh bien, viendra-t-elle?
+
+A la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le
+salon; la porte semblait parallele a celle qui etait deja
+entr'ouverte. Le tapis fremit sous la pression d'un petit pied; le
+frolement d'une robe de soie arriva jusqu'a l'oreille de Bussy, et le
+jeune homme entendit une voix de femme empreinte a la fois de crainte
+et de dedain, qui disait:
+
+--Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore?
+
+--Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est
+l'amant, je felicite fort le mari.
+
+--Madame, dit l'homme a qui l'on faisait cette froide reception, j'ai
+l'honneur de vous prevenir que, force de partir demain matin pour
+Fontainebleau, je viens passer cette nuit pres de vous.
+
+--M'apportez-vous des nouvelles de mon pere? demanda la meme voix de
+femme.
+
+--Madame, ecoutez-moi.
+
+--Monsieur, vous savez ce qui a ete convenu hier, quand j'ai consenti
+a devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon pere
+viendrait a Paris, ou j'irais retrouver mon pere.
+
+--Madame, aussitot apres mon retour de Fontainebleau, nous partirons,
+je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant....
+
+--Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne
+passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le meme toit que vous,
+que je ne sois rassuree sur le sort de mon pere.
+
+Et la femme qui parlait d'une facon si ferme souffla dans un petit
+sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolonge.
+
+C'etait la maniere dont on appelait les domestiques a cette epoque ou
+les sonnettes n'etaient point encore inventees.
+
+Au meme instant la porte par laquelle etait entre Bussy s'ouvrit de
+nouveau et donna passage a la suivante de la jeune femme; c'etait une
+grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet
+appel de sa maitresse et qui, l'ayant entendu, se hatait d'accourir.
+
+Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte.
+
+Un jet de lumiere penetra alors dans la chambre ou etait Bussy, et
+entre les deux fenetres il reconnut le portrait.
+
+--Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous
+tiendrez toujours a la portee de ma voix.
+
+La femme de chambre se retira, sans repondre, par le meme chemin
+qu'elle etait venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte,
+et par consequent le merveilleux portrait eclaire.
+
+Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'etait bien
+celui qu'il avait vu.
+
+Il s'approcha doucement pour coller son oeil a l'ouverture que
+l'epaisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si
+doucement qu'il marchat, au moment ou son regard penetrait dans la
+chambre, le parquet cria sous son pied.
+
+A ce bruit, la femme se retourna; c'etait l'original du portrait,
+c'etait la fee du reve.
+
+L'homme, quoiqu'il n'eut rien entendu, en la voyant se retourner, se
+retourna aussi.
+
+C'etait le seigneur de Monsoreau.
+
+--Ah! dit Bussy, la haquenee blanche... la femme enlevee... Je vais
+sans doute entendre quelque terrible histoire.
+
+Et il essuya son visage, qui spontanement venait de se couvrir de
+sueur.
+
+Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle pale, debout et
+dedaigneuse.
+
+Lui, assis, non moins pale, mais livide, agitait son pied impatient et
+se mordait la main.
+
+--Madame, dit enfin le seigneur de Monso-reau, n'esperez pas continuer
+longtemps avec moi ce role de femme persecutee et victime; vous etes a
+Paris, vous etes dans ma maison; et, de plus, vous etes maintenant la
+comtesse de Monsoreau, c'est-a-dire ma femme.
+
+--Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire a mon pere?
+pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde?
+
+--Vous avez oublie le duc d'Anjou, madame.
+
+--Vous m'avez affirme qu'une fois votre femme je n'avais plus rien a
+craindre de lui.
+
+--C'est-a-dire....
+
+--Vous m'avez affirme cela.
+
+--Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques precautions.
+
+--Eh bien, monsieur, prenez ces precautions, et revenez me voir quand
+elles seront prises.
+
+--Diane, dit le comte, au coeur duquel la colere montait visiblement,
+Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacre du mariage. C'est un
+conseil que je veux bien vous donner.
+
+--Faites, monsieur, que je n'aie plus de defiance dans le mari, et je
+respecterai le mariage.
+
+--Il me semblait cependant avoir, par la maniere dont j'ai agi envers
+vous, merite toute votre confiance.
+
+--Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon interet ne
+vous a pas seul guide, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a
+bien servi.
+
+--Oh! c'en est trop, s'ecria le comte; je suis dans ma maison, vous
+etes ma femme, et, dut l'enfer vous venir en aide, cette nuit meme
+vous serez a moi.
+
+Bussy mit la main a la garde de son epee et fit un pas en avant; mais
+Diane ne lui donna pas le temps de paraitre.
+
+--Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voila comme je
+vous reponds.
+
+Et, bondissant dans la chambre ou etait Bussy, elle referma la porte,
+poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'epuisait en
+menaces, heurtant les planches du poing:
+
+--Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte,
+dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur
+le seuil.
+
+--Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses
+bras, vous auriez un vengeur.
+
+Diane fut pres de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger
+qui la menacat lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la
+defensive, mais muette; tremblante, mais immobile.
+
+M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute
+que Diane executerait sa menace, il sortit du salon en repoussant
+violemment la porte derriere lui.
+
+Puis on entendit le bruit de ses pas s'eloigner dans le corridor et
+decroitre dans l'escalier.
+
+--Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se degageant des bras de
+Bussy et en faisant un pas en arriere, qui etes-vous et comment vous
+trouvez-vous ici?
+
+--Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant
+Diane, je suis l'homme a qui vous avez conserve la vie. Comment
+pourriez-vous croire que je suis entre chez vous dans une mauvaise
+intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur?
+
+Grace au flot de lumiere qui inondait la noble figure du jeune homme,
+Diane le reconnut.
+
+--Oh! vous ici, monsieur! s'ecria-t-elle en joignant les mains, vous
+etiez la, vous avez tout entendu?
+
+--Helas! oui, madame.
+
+--Mais, qui etes-vous? votre nom, monsieur?
+
+--Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy.
+
+--Bussy! vous etes le brave Bussy! s'ecria naivement Diane, sans se
+douter de la joie que cette exclamation repandait dans le coeur du
+jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant a sa
+suivante, qui, ayant entendu sa maitresse parler avec quelqu'un,
+entrait tout effaree; Gertrude, je n'ai plus rien a craindre, car, a
+partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus
+noble et du plus loyal gentilhomme de France.
+
+Puis, tendant la main a Bussy:
+
+--Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous etes: il faut que
+vous sachiez qui je suis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CE QU'ETAIT DIANE DE MERIDOR.
+
+
+Bussy se releva tout etourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans
+le salon que venait de quitter M. de Monsoreau.
+
+Il regardait Diane avec l'etonnement de l'admiration; il n'avait pas
+ose croire que la femme qu'il cherchait put soutenir la comparaison
+avec la femme de son reve, et voila que la realite surpassait tout ce
+qu'il avait pris pour un caprice de son imagination.
+
+Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est-a-dire qu'elle etait dans
+ce premier eclat de la jeunesse et de la beaute qui donne son plus pur
+coloris a la fleur, son plus charmant veloute au fruit; il n'y avait
+pas a se tromper a l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait
+admiree, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase.
+
+Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de
+choses.
+
+--Monsieur, dit-elle, vous avez repondu a l'une de mes questions, mais
+point a l'autre: je vous ai demande qui vous etes, et vous me l'avez
+dit; mais j'ai demande aussi comment vous vous trouvez ici, et a cette
+demande vous n'avez rien repondu.
+
+--Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre
+conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma
+presence ressortiraient tout naturellement du recit que vous avez bien
+voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-meme tout a l'heure
+que je devais savoir qui vous etiez?
+
+--Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, repondit Diane, votre
+nom a vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom,
+je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, a
+la loyaute et a l'honneur duquel on pouvait fout confier.
+
+Bussy s'inclina.
+
+--Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre
+que j'etais la fille du baron de Meridor, c'est-a-dire que j'etais la
+seule heritiere d'un des plus nobles et des plus vieux noms de
+l'Anjou.
+
+--Il y eut, dit Bussy, un baron de Meridor qui, pouvant sauver sa
+liberte a Pavie, vint rendre son epee aux Espagnols lorsqu'il sut le
+roi prisonnier, et qui, ayant demande pour toute grace d'accompagner
+Francois 1er a Madrid, partagea sa captivite, et ne le quitta que pour
+venir en France traiter de sa rancon.
+
+--C'est mon pere, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande
+salle du chateau de Meridor, vous verrez, donne en souvenir de ce
+devouement, le portrait du roi Francois 1er de la main de Leonard de
+Vinci.
+
+--Ah! dit Bussy, dans ce temps-la les princes savaient encore
+recompenser leurs serviteurs.
+
+--A son retour d'Espagne, mon pere se maria. Deux premiers enfants,
+deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de
+Meridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un heritier.
+Bientot le roi mourut a son tour, et la douleur du baron se changea en
+desespoir; il quitta la cour quelques annees apres et vint s'enfermer
+avec sa femme dans son chateau de Meridor. C'est la que je naquis
+comme par miracle, dix ans apres la mort de mes freres.
+
+Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse;
+son affection pour moi n'etait pas de la tendresse, c'etait de
+l'idolatrie. Trois ans apres ma naissance, je perdis ma mere; certes,
+ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour
+comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon
+sourire le consola de la mort de ma mere.
+
+Je grandis, je me developpai sous ses yeux. Comme j'etais tout pour
+lui, lui aussi, pauvre pere, il etait tout pour moi. J'atteignis ma
+seizieme annee sans me douter qu'il y eut un autre monde que celui de
+mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans
+songer que cette vie dut jamais finir et sans desirer qu'elle finit.
+
+Le chateau de Meridor etait entoure de vastes forets appartenant a M.
+le duc d'Anjou; elles etaient peuplees de daims, de chevreuils et de
+cerfs, que personne ne songeait a tourmenter, et que le repos dans
+lequel on les laissait rendait familiers; tous etaient plus ou moins
+de ma connaissance; quelques-uns etaient si bien habitues a ma voix,
+qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma
+protegee, ma favorite, Daphne, pauvre Daphne! venait manger dans ma
+main.
+
+Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je
+l'avais pleuree comme une amie, quand tout a coup je la vis reparaitre
+avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais,
+en voyant leur mere me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien
+a craindre et vinrent me caresser a leur tour.
+
+Vers ce temps, le bruit se repandit que M. le duc d'Anjou venait
+d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques
+jours apres, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il
+se nommait le comte de Monsoreau.
+
+Pourquoi ce nom me frappa-t-il au coeur quand je l'entendis prononcer?
+Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un
+pressentiment.
+
+Huit jours s'ecoulerent. On parlait fort et fort diversement dans tout
+le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du
+son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu'a la grille du
+parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'eclair, Daphne
+poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient.
+
+Un instant apres, monte sur un cheval noir qui semblait avoir des
+ailes, un homme passa, pareil a une vision; c'etait M. de Monsoreau.
+
+Je voulus pousser un cri, je voulus demander grace pour ma pauvre
+protegee; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention,
+tant il etait emporte par l'ardeur de sa chasse.
+
+Alors, sans m'occuper de l'inquietude que j'allais causer a mon pere
+s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction ou
+j'avais vu la chasse s'eloigner; j'esperais rencontrer, soit le comte
+lui-meme, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier
+d'interrompre cette poursuite qui me dechirait le coeur.
+
+Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir ou j'allais; depuis
+longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue.
+Bientot je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre
+et je me mis a pleurer. J'etais la depuis un quart d'heure a peu pres,
+quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je
+ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en
+un instant il fut a si peu de distance, que je ne doutai point que la
+chasse ne dut passer a portee de ma vue. Je me levai aussitot et je
+m'elancai dans la direction ou elle s'annoncait.
+
+En effet, je vis passer dans une clairiere la pauvre Daphne haletante:
+elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succombe a la
+fatigue, et sans doute avait ete dechire par les chiens.
+
+Elle-meme se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute
+etait moins grande que la premiere fois, sa course s'etait changee en
+elans saccades, et en passant devant moi elle brama tristement.
+
+Comme la premiere fois, je fis de vains efforts pour me faire
+entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il
+poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor
+a la bouche et sonnant furieusement.
+
+Derriere lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le
+cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de
+cris passa comme une tempete, disparut dans l'epaisseur de la foret et
+s'eteignit dans le lointain.
+
+J'etais desesperee; je me disais que, si je m'etais trouvee seulement
+cinquante pas plus loin, au bord de la clairiere qu'il avait
+traversee, il m'eut vue, et qu'alors, a ma priere, il eut sans doute
+fait grace au pauvre animal.
+
+Cette pensee ranima mon courage; la chasse pouvait une troisieme fois
+passer a ma portee. Je suivis un chemin tout borde de beaux arbres,
+que je reconnus pour conduire au chateau de Beauge. Ce chateau, qui
+appartenait a M. le duc d'Anjou, etait situe a trois lieues a peu pres
+du chateau de mon pere. Au bout d'un instant je l'apercus, et
+seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues a pied, et
+que j'etais seule et bien loin du chateau de Meridor.
+
+J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'a ce moment
+seulement je songeai a l'imprudence et meme a l'inconvenance de ma
+conduite. Je suivis le bord de l'etang, car je comptais demander au
+jardinier, brave homme qui, lorsque j'etais venue jusque-la avec mon
+pere, m'avait donne de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je,
+demander au jardinier de me conduire, quand tout a coup la chasse se
+fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, pretant l'oreille. Le
+bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au meme instant, de l'autre
+cote de l'etang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si
+pres, qu'elle allait etre atteinte. Elle etait seule, son second faon
+avait succombe a son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des
+forces; elle aspira la fraicheur par ses naseaux, et se lanca dans
+l'etang, comme si elle eut voulu venir a moi.
+
+D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouve toute son
+energie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et
+presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces
+s'epuiserent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animes par la
+curee prochaine, semblaient redoubler. Bientot les chiens les plus
+acharnes l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arretee qu'elle
+etait par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut a la
+lisiere du bois, accourut jusqu'a l'etang et sauta a bas de son
+cheval. Alors, a mon tour je reunis toutes mes forces pour crier:
+Grace! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait apercue, et je
+criai de nouveau, et plus fort que la premiere fois. Il m'entendit,
+car il leva la tete, et je le vis courir a un bateau, dont il detacha
+l'amarre, et avec lequel il s'avanca rapidement vers l'animal, qui se
+debattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne
+doutais pas que, mu par ma voix, par mes gestes et par mes prieres, ce
+ne fut pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hatait ainsi,
+quand tout a coup, arrive a la portee de Daphne, je le vis tirer son
+couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y refletant, en fit
+jaillir un eclair, puis l'eclair disparut; je jetai un cri: la lame
+tout entiere s'etait plongee dans la gorge du pauvre animal. Un flot
+de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'etang. La biche brama
+d'une facon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se
+dressa presque debout, et retomba morte.
+
+Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai
+evanouie sur le talus de l'etang.
+
+Quand je revins a moi, j'etais couchee dans une chambre du chateau de
+Beauge, et mon pere, qu'on avait envoye chercher, pleurait a mon
+chevet.
+
+Comme ce n'etait rien qu'une crise nerveuse produite par la
+surexcitation de la course, des le lendemain je pus revenir a Meridor.
+Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre.
+
+Le quatrieme, mon pere me dit que, pendant tout le temps que j'avais
+ete souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment ou l'on
+m'emportait evanouie, etait venu prendre de mes nouvelles; il avait
+ete desespere lorsqu'il avait appris qu'il etait la cause involontaire
+de cet accident, et avait demande a me presenter ses excuses, disant
+qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de
+ma bouche.
+
+Il eut ete ridicule de refuser de le voir; aussi, malgre ma
+repugnance, je cedai.
+
+Le lendemain, il se presenta; j'avais compris le ridicule de ma
+position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes
+elles-memes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me defendis de
+cette ridicule emotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je
+portais a Daphne.
+
+Ce fut alors le comte qui joua l'homme desespere, et qui vingt fois me
+jura sur l'honneur que, s'il eut pu deviner que je portais quelque
+interet a sa victime, il eut eu grand bonheur a l'epargner; cependant
+ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'eloigna
+sans avoir pu effacer de mon coeur la douloureuse impression qu'il y
+avait faite.
+
+En se retirant, le comte demanda a mon pere la permission de revenir.
+Il etait ne en Espagne, il avait ete eleve a Madrid: c'etait pour le
+baron un attrait que de parler d'un pays ou il etait reste si
+longtemps. D'ailleurs, le comte etait de bonne naissance,
+sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc
+d'Anjou; mon pere n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande,
+qui lui fut accordee.
+
+Helas! a partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma
+tranquillite. Bientot je m'apercus de l'impression que j'avais faite
+sur le comte. D'abord il n'etait venu qu'une fois la semaine, puis
+deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon pere, le
+comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron eprouvait dans
+sa conversation, qui etait toujours celle d'un homme superieur. Je
+n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte etait
+galant avec moi comme avec une maitresse, respectueux comme avec une
+soeur.
+
+Un matin, mon pere entra dans ma chambre avec un air plus grave que
+d'habitude, et cependant sa gravite avait quelque chose de joyeux.
+
+--Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assure que tu serais
+heureuse de ne pas me quitter.
+
+--Oh! mon pere, m'ecriai-je, vous le savez, c'est mon voeu le plus
+cher.
+
+--Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au
+front, il ne tient qu'a toi de voir ton voeu se realiser.
+
+Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je palis si affreusement,
+qu'il s'arreta avant que d'avoir touche mon front de ses levres.
+
+--Diane! mon enfant! s'ecria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc?
+
+--M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je.
+
+--Eh bien? demanda-t-il etonne.
+
+--Oh! jamais, mon pere, si vous avez quelque pitie pour votre fille,
+jamais!
+
+--Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la pitie que j'ai pour
+toi, c'est de l'idolatrie, tu le sais; prends huit jours pour
+reflechir, et si, dans huit jours....
+
+--Oh! non, non, m'ecriai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas
+vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non!
+
+Et je fondis en larmes.
+
+Mon pere m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans
+ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole
+de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage.
+
+Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et
+sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous recumes, mon pere
+et moi, une invitation de nous trouver a une grande fete que M. de
+Monsoreau devait donner au frere du roi qui venait visiter la province
+dont il portait le nom. Cette fete avait lieu a l'hotel de ville
+d'Angers.
+
+A cette lettre etait jointe une invitation personnelle du prince,
+lequel ecrivait a mon pere qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois a
+la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir.
+
+Mon premier mouvement fut de prier mon pere de refuser, et certes
+j'eusse insiste si l'invitation eut ete faite au nom seul de M. de
+Monsoreau; mais le prince etait de moitie dans l'invitation, et mon
+pere craignit par un refus de blesser Son Altesse.
+
+Nous nous rendimes donc a cette fete. M. de Monsoreau nous recut comme
+si rien ne s'etait passe entre nous; sa conduite vis-a-vis de moi ne
+fut ni indifferente ni affectee; il me traita comme toutes les autres
+dames, et je fus heureuse de n'avoir ete, de son cote, l'objet
+d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part.
+
+Il n'en fut pas de meme du duc d'Anjou. Des qu'il m'apercut, son
+regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal a
+l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire a mon pere ce qui me
+faisait desirer de quitter le bal, j'insistai de telle facon, que nous
+nous retirames des premiers.
+
+Trois jours apres, M. de Monsoreau se presenta a Meridor; je l'apercus
+de loin dans l'avenue du chateau, et je me retirai dans ma chambre.
+
+J'avais peur que mon pere ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au
+bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que
+personne m'eut prevenue de sa visite. Il y eut plus, mon pere ne m'en
+parla point; seulement, je crus remarquer qu'apres cette visite du
+sous-gouverneur il etait plus sombre que d'habitude.
+
+Quelques jours s'ecoulerent encore. Je revenais de faire une promenade
+dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau
+etait avec mon pere. Le baron avait demande deux ou trois fois de mes
+nouvelles, et deux autres fois aussi s'etait informe avec inquietude
+du lieu ou je pouvais etre allee. Il avait donne ordre qu'on le
+prevint de mon retour.
+
+En effet, a peine etais-je rentree dans ma chambre, que mon pere
+accourut.
+
+--Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu
+connaisses la cause me force a me separer de toi pendant quelques
+jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit etre bien
+urgent puisqu'il me determine a etre une semaine, quinze jours, un
+mois peut-etre sans te voir.
+
+Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner a quel danger j'etais
+exposee. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me presageait
+rien de bon.
+
+--Et ou dois-je aller, mon pere? demandai-je.
+
+--Au chateau de Lude, chez ma soeur, ou tu resteras cachee a tous les
+yeux. Quant a ton arrivee, on veillera a ce qu'elle ait lieu pendant
+la nuit.
+
+--Ne m'accompagnez-vous pas?
+
+--Non, je dois rester ici pour detourner les soupcons; les gens de la
+maison eux-memes ignoreront ou tu vas.
+
+--Mais qui me conduira donc?
+
+--Deux hommes dont je suis sur.
+
+--O mon Dieu! mon pere!
+
+Le baron m'embrassa.
+
+--Mon enfant, dit-il, il le faut.
+
+Je connaissais tellement l'amour de mon pere pour moi, que je
+n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre
+explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma
+nourrice, m'accompagnerait.
+
+Mon pere me quitta en me disant de me tenir prete.
+
+Le soir, a huit heures, il faisait tres-sombre et tres-froid, car on
+etait dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, a huit heures,
+mon pere me vint chercher. J'etais prete comme il me l'avait
+recommande; nous descendimes sans bruit, nous traversames le jardin;
+il ouvrit lui-meme une petite porte qui donnait sur la foret, et la
+nous trouvames une litiere tout attelee et deux hommes: mon pere leur
+parla longtemps, me recommandant a eux, a ce qu'il me parut; puis je
+pris ma place dans la litiere; Gertrude s'assit pres de moi. Le baron
+m'embrassa une derniere fois, et nous nous mimes en marche.
+
+J'ignorais quelle sorte de danger me menacait et me forcait de quitter
+le chateau de Meridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle etait aussi
+ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole a nos conducteurs,
+que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par
+des chemins detournes, lorsque apres deux heures de marche environ, au
+moment ou, malgre mes inquietudes, le mouvement egal et monotone de la
+litiere commencait a m'endormir, je me sentis reveillee par Gertrude,
+qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la
+litiere qui s'arretait.
+
+--Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc?
+
+Je passai ma tete par les rideaux: nous etions entoures par six
+cavaliers masques; nos hommes, qui avaient voulu se defendre, etaient
+desarmes et maintenus.
+
+J'etais trop epouvantee pour appeler du secours; d'ailleurs, qui
+serait venu a nos cris?
+
+Celui qui paraissait le chef des hommes masques s'avanca vers la
+portiere:
+
+--Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal,
+mais il faut nous suivre.
+
+--Ou cela? demandai-je.
+
+--Dans un lieu ou, bien loin d'avoir rien a craindre, vous serez
+traitee comme une reine.
+
+Cette promesse m'epouvanta plus que n'eut fait une menace.
+
+--Oh! mon pere! mon pere! murmurai-je.
+
+--Ecoutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je
+vous suis devouee, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous
+ne parvenons pas a fuir.
+
+Cette assurance que me donnait une pauvre suivante etait loin de me
+tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir
+soutenue, que je repris un peu de force.
+
+--Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, repondis-je, nous
+sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous defendre.
+
+Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea
+la direction de notre litiere.
+
+Bussy, comme on le comprend bien, ecoutait le recit de Diane avec
+l'attention la plus profonde. Il y a dans les premieres emotions d'un
+grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne
+que l'on commence a aimer. La femme que le coeur vient de choisir est
+elevee, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit,
+s'epure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous
+accorde, chacune de ses paroles est une grace qu'elle vous fait; si
+elle vous regarde, elle vous rejouit; si elle vous sourit, elle vous
+comble.
+
+Le jeune homme avait donc laisse la belle narratrice derouler le recit
+de toute sa vie sans oser l'arreter, sans avoir l'idee de
+l'interrompre; chacun des details de cette vie, sur laquelle il
+sentait qu'il allait etre appele a veiller, avait pour lui un puissant
+interet, et il ecoutait les paroles de Diane muet et haletant, comme
+si son existence eut dependu de chacune de ces paroles.
+
+Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double
+emotion qu'elle eprouvait a son tour, emotion dans laquelle le present
+reunissait tous les souvenirs du passe, s'etait arretee un instant,
+Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son
+inquietude, et, joignant les mains:
+
+--Oh! continuez, madame, dit-il, continuez!
+
+Il etait impossible que Diane put se tromper a l'interet qu'elle
+inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la
+physionomie du jeune homme, etait en harmonie avec la priere que
+contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit:
+
+--Nous marchames trois heures a peu pres; puis la litiere s'arreta.
+J'entendis crier une porte; on echangea quelques paroles; la litiere
+reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain
+retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai
+un coup d'oeil hors de la litiere: nous etions dans la cour d'un
+chateau.
+
+Quel etait ce chateau? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent,
+pendant la roule, nous avions tente de nous orienter, mais nous
+n'avions vu qu'une foret sans fin. Il est vrai que l'idee etait venue
+a chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous oter toute idee du
+lieu ou nous etions, faire dans cette foret un chemin inutile et
+calcule.
+
+La porte de notre litiere s'ouvrit, et le meme homme qui nous avait
+deja parle nous invita a descendre.
+
+J'obeis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au
+chateau nous etaient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en
+avait fait la terrible promesse, notre captivite s'annoncait
+accompagnee des plus grands egards. Nous suivimes, les hommes aux
+flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre a coucher richement
+ornee, et qui paraissait avoir ete decoree a l'epoque la plus
+brillante, comme elegance et comme style, du temps de Francois 1er.
+
+Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie.
+
+--Vous etes chez vous, madame, me dit l'homme qui deja deux fois nous
+avait adresse la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre
+vous sont necessaires, la votre ne vous quittera point; sa chambre est
+voisine de la votre.
+
+Gertrude et moi echangeames un regard joyeux.
+
+--Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masque,
+vous n'aurez qu'a frapper avec le marteau de cette porte, et
+quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra
+aussitot a vos ordres.
+
+Cette apparente attention indiquait que nous etions gardees a vue.
+
+L'homme masque s'inclina et sortit; nous entendimes la porte se
+refermer a double tour.
+
+Nous nous trouvames seules, Gertrude et moi.
+
+Nous restames un instant immobiles, nous regardant a la lueur des deux
+candelabres qui eclairaient la table ou etait servi le souper.
+Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se
+taire; quelqu'un nous ecoutait peut-etre.
+
+La porte de la chambre qu'on nous avait designee comme devant etre
+celle de Gertrude etait ouverte; la meme idee nous vint en meme temps
+de la visiter; elle prit un candelabre, et, sur la pointe du pied,
+nous y entrames toutes deux.
+
+C'etait un grand cabinet destine a faire, comme chambre de toilette,
+le complement de la chambre a coucher. Il avait une porte parallele a
+la porte de l'autre piece par laquelle nous etions entrees: cette
+deuxieme porte, comme la premiere, etait ornee d'un petit marteau de
+cuivre cisele, qui retombait sur un clou de meme metal. Clous et
+marteaux, on eut dit que le tout etait l'ouvrage de Benvenuto Cellini.
+
+Il etait evident que les deux portes donnaient dans la meme
+antichambre.
+
+Gertrude approcha la lumiere de la serrure, le pene etait ferme a
+double tour.
+
+Nous etions prisonnieres.
+
+Il est incroyable combien, quand deux personnes, meme de condition
+differente, sont dans une meme situation et partagent un meme danger;
+il est incroyable, dis-je, combien les pensees sont analogues, et
+combien elles passent facilement par-dessus les eclaircissements
+intermediaires et les paroles inutiles.
+
+Gertrude s'approcha de moi.
+
+--Mademoiselle a-t-elle remarque, dit-elle a voix basse, que nous
+n'avons monte que cinq marches en quittant la cour?
+
+--Oui, repondis-je.
+
+--Nous sommes donc au rez-de-chaussee?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les
+volets exterieurs, de sorte que....
+
+--Si ces fenetres n'etaient pas grillees... interrompis-je.
+
+--Oui, et si mademoiselle avait du courage....
+
+--Du courage, m'ecriai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon
+enfant.
+
+Ce fut Gertrude qui, a son tour, mit son doigt sur sa bouche.
+
+--Oui, oui, je comprends, lui dis-je.
+
+Gertrude me fit signe de rester ou j'etais, et alla reporter le
+candelabre sur la table de la chambre a coucher.
+
+J'avais deja compris son intention et je m'etais rapprochee de la
+fenetre, dont je cherchais les ressorts.
+
+Je les trouvai, ou plutot Gertrude, qui etait venue me rejoindre, les
+trouva. Le volet s'ouvrit.
+
+Je poussai un cri de joie; la fenetre n'etait pas grillee.
+
+Mais Gertrude avait deja remarque la cause de cette pretendue
+negligence de nos gardiens: un large etang baignait le pied de la
+muraille; nous etions gardees par dix pieds d'eau, bien mieux que nous
+ne l'eussions ete certainement par les grilles de nos fenetres.
+
+Mais, en se reportant de l'eau a ses rives, mes yeux reconnurent un
+paysage qui leur etait familier, nous etions prisonnieres au chateau
+de Beauge, ou plusieurs fois, comme je l'ai deja dit, j'etais venue
+avec mon pere, et ou, un mois auparavant, on m'avait recueillie le
+jour de la mort de ma pauvre Daphne.
+
+Le chateau du Beauge appartenait a M. le duc d'Anjou.
+
+Ce fut alors qu'eclairee comme par la lueur d'un coup de foudre je
+compris, tout.
+
+Je regardai l'etang avec une sombre satisfaction; c'etait une derniere
+ressource contre la violence, un supreme refuge contre le deshonneur.
+
+Nous refermames les volets. Je me jetai tout habillee sur mon lit,
+Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit a mes pieds.
+
+Vingt fois pendant cette nuit je me reveillai en sursaut, en proie a
+des terreurs inouies; mais rien ne justifiait ces terreurs que la
+situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises
+intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir
+au chateau, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais
+n'interrompait le silence de la nuit.
+
+Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractere
+effrayant que lui donne l'obscurite, me confirma dans mes craintes de
+la nuit: toute fuite etait impossible sans un secours exterieur, et
+d'ou nous pouvait venir ce secours?
+
+Vers les neuf heures, on frappa a notre porte: je passai dans la
+chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir.
+
+Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte
+de communication etaient nos serviteurs de la veille; ils venaient
+enlever le souper, auquel nous n'avions pas touche, et apporter le
+dejeuner.
+
+Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans
+avoir repondu.
+
+Je rentrai alors; tout m'etait explique par notre sejour au chateau de
+Beauge et par le pretendu respect qui nous entourait. M. le duc
+d'Anjou m'avait vue a la fete donnee par M. de Monsoreau; M. le duc
+d'Anjou etait devenu amoureux de moi; mon pere avait ete prevenu, et
+avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute etre
+l'objet; il m'avait eloignee de Meridor; mais, trahi, soit par un
+serviteur infidele, soit par un hasard malheureux, sa precaution avait
+ete inutile, et j'etais tombee aux mains de l'homme auquel il avait
+tente vainement de me soustraire.
+
+Je m'arretai a cette idee, la seule qui fut vraisemblable, et en
+realite la seule qui fut vraie.
+
+Sur les prieres de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un
+peu de pain.
+
+La matinee s'ecoula a faire des plans de fuite insenses. Et cependant,
+a cent pas devant nous, amarree dans les roseaux, nous pouvions voir
+une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eut
+ete a notre portee, mes forces, exaltees par la terreur, jointes aux
+forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de
+captivite.
+
+Pendant cette matinee, rien ne nous troubla. On nous servit le diner
+comme on nous avait servi le dejeuner; je tombais de faiblesse. Je me
+mis a table, servie par Gertrude seulement; car, des que nos gardiens
+avaient depose nos repas, ils se retiraient. Mais tout a coup, en
+brisant mon pain, je mis a jour un petit billet.
+
+Je l'ouvris precipitamment; il contenait cette seule ligne:
+
+"Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de
+celles de votre pere."
+
+On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait a rompre ma
+poitrine. Je montrai le billet a Gertrude. Le reste dela journee se
+passa a attendre et a esperer.
+
+La seconde nuit s'ecoula aussi tranquille que la premiere; puis vint
+l'heure du dejeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne
+doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je
+ne me trompais pas; le billet etait concu en ses termes:
+
+"La personne qui vous a enlevee arrive au chateau de Beauge ce soir a
+dix heures; mais, a neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos
+fenetres avec une lettre de votre pere, qui vous commandera la
+confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-etre
+pas.
+
+"Brulez ce billet."
+
+Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la
+recommandation qu'elle contenait. L'ecriture m'etait completement
+inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'ou elle pouvait, venir.
+
+Nous nous perdimes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant
+la matinee nous allames a la fenetre pour regarder si nous
+n'apercevions personne sur les rives de l'etang et dans les
+profondeurs de la foret; tout etait solitaire.
+
+Une heure apres le diner, on frappa a notre porte; c'etait la premiere
+fois qu'il arrivait que l'on tentat d'entrer chez nous a d'autres
+heures qu'a celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun
+moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer.
+
+C'etait l'homme qui nous avait parle a la porte de la litiere et dans
+la cour du chateau. Je ne pus le reconnaitre au visage, puisqu'il
+etait masque lorsqu'il nous parla; mais, aux premieres paroles qu'il
+prononca, je le reconnus a la voix.
+
+Il me presenta une lettre.
+
+--De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je.
+
+--Que mademoiselle se donne la peine de lire, me repondit-il, et elle
+verra.
+
+--Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle
+vient.
+
+--Mademoiselle est la maitresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais
+ordre de lui remettre cette lettre; je depose cette lettre a ses
+pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera.
+
+Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un ecuyer, placa la lettre
+sur le tabouret ou je reposais mes pieds et sortit.
+
+--Que faire? demandai-je a Gertrude.
+
+--Si j'osais donner un conseil a mademoiselle, ce serait de lire cette
+lettre. Peut-etre contient-elle l'annonce de quelque danger auquel,
+prevenues par elle, nous pourrons nous soustraire.
+
+Le conseil etait si raisonnable, que je revins sur la resolution prise
+d'abord et que j'ouvris la lettre.
+
+Diane, a ce moment, interrompit son recit, se leva, ouvrit un petit
+meuble du genre de ceux auquel nous avons conserve le nom italien de
+stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre.
+
+Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse.
+
+"A la belle Diane de Meridor," lut-il.
+
+Puis, regardant la jeune femme:
+
+--Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou.
+
+--Ah! repondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompee!
+
+Puis, comme Bussy hesitait a ouvrir la lettre:
+
+--Lisez, dit-elle, le hasard vous a pousse du premier coup au plus
+intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous.
+
+Bussy obeit et lut:
+
+"Un malheureux prince, que votre beaute divine a frappe au coeur,
+viendra vous faire ce soir, a dix heures, ses excuses de sa conduite a
+votre egard, conduite qui, lui-meme le sent bien, n'a d'autre excuse
+que l'amour invincible qu'il eprouve pour vous.
+
+"FRANCOIS."
+
+--Ainsi cette lettre etait bien du duc d'Anjou? demanda Diane.
+
+--Helas! oui, repondit Bussy, c'est son ecriture et son seing.
+
+Diane soupira.
+
+--Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle.
+
+--Qui, le prince? demanda Bussy.
+
+--Non, lui, le comte de Monsoreau.
+
+Ce fut Bussy qui soupira a son tour.
+
+--Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte.
+
+--Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire
+reelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes,
+m'indiquait, comme l'avait prevu Gertrude, le danger auquel j'etais
+exposee, et me rendait d'autant plus precieuse l'intervention de cet
+ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon pere. Je n'eus
+donc plus d'espoir qu'en lui.
+
+Nos investigations recommencaient; mes regards et ceux de Gertrude,
+plongeant a travers les vitres, ne quittaient point l'etang et cette
+partie de la foret qui faisait face a nos fenetres. Dans toute
+l'etendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vimes rien qui
+parut se rapporter a nos esperances et les seconder.
+
+La nuit arriva; mais, comme nous etions au mois de janvier, la nuit
+venait vite; quatre ou cinq heures nous separaient donc encore du
+moment decisif: nous attendimes avec anxiete.
+
+Il faisait une de ces belles gelees d'hiver pendant lesquelles, si ce
+n'etait le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers
+le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parseme de mille
+etoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille a un
+croissant, eclairait le paysage de sa lueur argentee; nous ouvrimes la
+fenetre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, etre
+moins rigoureusement observee que la mienne.
+
+Vers sept heures, une legere vapeur monta de l'etang; mais, pareille a
+un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empechait pas de voir,
+ou plutot nos yeux, s'habituant a l'obscurite, etaient parvenus a
+percer cette vapeur.
+
+Comme rien ne nous aidait a mesurer le temps, nous n'aurions pas pu
+dire quelle heure il etait, lorsqu'il nous sembla, sur la lisiere du
+bois, voir a travers cette transparente obscurite se mouvoir des
+ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec precaution, gagnant
+les arbres, qui, rendant les tenebres plus epaisses, semblaient les
+proteger. Peut-etre eussions-nous cru, au reste, que ces ombres
+n'etaient qu'un jeu de notre vue fatiguee, lorsque le hennissement
+d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'a nous.
+
+--Ce sont nos amis, murmura Gertrude.
+
+--Ou le prince! repondis-je.
+
+--Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas.
+
+Cette reflexion si simple dissipa mes soupcons et me rassura.
+
+Nous redoublames d'attention.
+
+Un homme s'avanca seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe
+d'hommes, lequel etait reste a l'abri sous un bouquet d'arbres.
+
+Cet homme marcha droit a la barque, la detacha du pieu ou elle etait
+amarree, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avanca
+silencieusement de notre cote.
+
+A mesure qu'elle s'avancait, mes yeux faisaient des efforts plus
+violents pour percer l'obscurite.
+
+Il me sembla d'abord reconnaitre la grande taille, puis les traits
+sombres et fortement accuses du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il
+fut a dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute.
+
+Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger.
+
+Je restai muette et immobile, rangee dans l'angle de la fenetre, de
+sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrive au pied du mur, il arreta sa
+barque a un anneau, et je vis apparaitre sa tete a la hauteur de
+l'appui de la croisee.
+
+Je ne pus retenir un leger cri.
+
+--Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous
+m'attendiez.
+
+--C'est-a-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, repondis-je, mais
+j'ignorais que ce quelqu'un fut vous.
+
+Un sourire amer passa sur le visage du comte.
+
+--Qui donc, excepte moi et son pere, veille sur l'honneur de Diane de
+Meridor?
+
+--Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez ecrite,
+que vous veniez au nom de mon pere.
+
+--Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prevu que vous douteriez de la
+mission que j'ai recue, voici un billet du baron.
+
+Et le comte me tendit un papier.
+
+Nous n'avions allume ni bougies ni candelabres, pour etre plus libres
+de faire dans l'obscurite tout ce que commanderaient les
+circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je
+m'agenouillai devant le feu, et, a la lueur de la flamme du foyer, je
+lus:
+
+"Ma chere Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au
+danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc
+entierement a lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse
+envoyer.
+
+"Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je desirerais que
+tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers
+lui.
+
+"Ton pere, qui te supplie de le croire, et d'avoir pitie de toi et de
+lui,
+
+"BARON DE MERIDOR."
+
+Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la
+repulsion qu'il m'inspirait etait bien plutot instinctive que
+raisonnee. Je n'avais a lui reprocher que la mort d'une biche, et
+c'etait un crime bien leger pour un chasseur.
+
+J'allai donc a lui.
+
+--Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Monsieur, j'ai lu la lettre de mon pere; il me dit que vous etes
+pret a me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas ou vous me
+conduisez.
+
+--Je vous conduis ou le baron vous attend, mademoiselle.
+
+--Et ou m'attend-il?
+
+--Au chateau de Meridor.
+
+--Ainsi je vais revoir mon pere?
+
+--Dans deux heures.
+
+--Oh! monsieur, si vous dites vrai...
+
+Je m'arretai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase.
+
+--Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix
+tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait
+attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui
+exprimer.
+
+--Alors, mademoiselle, dit le comte, vous etes prete a me suivre?
+
+Je regardai Gertrude avec inquietude; il etait facile de voir que
+cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi.
+
+--Reflechissez que chaque minute qui s'envole est precieuse pour vous
+au dela de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard
+d'une demi-heure a peu pres; il va etre dix heures bientot, et
+n'avez-vous point recu l'avis qu'a dix heures le prince serait au
+chateau de Beauge?
+
+--Helas! oui, repondis-je.
+
+--Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer
+sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de
+vous sauver.
+
+--Pourquoi mon pere n'est-il donc pas venu?
+
+--Pensez-vous que votre pere ne soit pas entoure? Pensez-vous qu'il
+puisse faire un pas sans qu'on sache ou il va?
+
+--Mais vous? demandai-je.
+
+--Moi, c'est autre chose; moi, je suis l'ami, le confident du prince.
+
+--Mais monsieur, m'ecriai-je, si vous etes l'ami, si vous etes le
+confident du prince, alors....
+
+--Alors je le trahis pour vous; oui, c'est bien cela. Aussi vous
+disais-je tout a l'heure que je risquais ma vie pour sauver votre
+honneur.
+
+Il y avait un tel accent de conviction dans cette reponse du comte, et
+elle etait si visiblement d'accord avec la verite, que, tout en
+eprouvant un reste de repugnance a me confier a lui, je ne trouvais
+pas de mots pour exprimer cette repugnance.
+
+--J'attends, dit le comte.
+
+Je regardai Gertrude, aussi indecise que moi.
+
+--Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce
+cote.
+
+Et, du cote oppose a celui par lequel il etait venu, longeant l'autre
+rive de l'etang, il me montra une troupe de cavaliers qui s'avancaient
+vers le chateau.
+
+--Quels sont ces hommes? demandai-je.
+
+--C'est le duc d'Anjou et sa suite, repondit le comte.
+
+--Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n'y a pas de temps a
+perdre.
+
+--Il n'y en a deja que trop de perdu, dit le comte: au nom du ciel,
+decidez-vous donc!
+
+Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? murmurai-je.
+
+--Ecoutez, dit le comte, ecoutez, ils frappent a la porte.
+
+En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes
+que nous avions vus se detacher du groupe pour prendre les devants.
+
+--Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps.
+
+J'essayai de me lever; mes jambes faiblirent.
+
+--A moi, Gertrude! balbutiai-je, a moi!
+
+--Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui
+s'ouvre? Entendez-vous les chevaux qui pietinent dans la cour?
+
+--Oui! oui! repondis-je en faisant un effort, mais les forces me
+manquent.
+
+--Oh! n'est-ce que cela? dit-elle.
+
+Et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle eut fait d'un
+enfant, et me remit dans les bras du comte.
+
+En sentant l'attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment,
+que je faillis lui echapper et tomber dans le lac.
+
+Mais il me serra contre sa poitrine et me deposa dans le bateau.
+
+Gertrude m'avait suivie et etait descendue sans avoir besoin d'aide.
+
+Alors je m'apercus que mon voile s'etait detache et flottait sur
+l'eau.
+
+L'idee me vint qu'il indiquerait notre trace.
+
+--Mon voile! mon voile! dis-je au comte; rattrapez donc mon voile!
+
+Le comte jeta un coup d'oeil vers l'objet que je lui montrais du
+doigt.
+
+--Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi.
+
+Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion a la
+barque, qu'en quelques coups de rames nous nous trouvames pres
+d'atteindre la rive de l'etang.
+
+En ce moment, nous vimes les fenetres de ma chambre s'eclairer: des
+serviteurs entraient avec des lumieres.
+
+--Vous ai-je trompee? dit M. de Monsoreau, et etait-il temps?
+
+--Oh! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous etes bien veritablement mon
+sauveur.
+
+Cependant les lumieres couraient avec agitation, tantot dans ma
+chambre, tantot dans celle de Gertrude. Nous entendimes des cris, un
+homme entra, devant lequel s'ecarterent tous les autres. Cet homme
+s'approcha de la fenetre ouverte, se pencha en dehors, apercut le
+voile flottant sur l'eau, et poussa un cri.
+
+--Voyez-vous que j'ai bien fait de laisser la ce voile? dit le comte,
+le prince croira que, pour lui echapper, vous vous etes jetee dans le
+lac, et, tandis qu'il vous fera chercher, nous fuirons.
+
+C'est alors que je tremblai reellement devant les sombres profondeurs
+de cet esprit qui, d'avance, avait compte sur un pareil moyen.
+
+En ce moment nous abordames.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+CE QUE C'ETAIT QUE DIANE DE MERIDOR.--LE TRAITE.
+
+
+Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi emue a ce
+souvenir qu'elle l'avait ete a la realite, sentait sa voix prete a lui
+manquer. Bussy l'ecoutait avec toutes les facultes de son ame, et il
+vouait d'avance une haine eternelle a ses ennemis, quels qu'ils
+fussent.
+
+Enfin, apres avoir respire un flacon qu'elle tira de sa poche, Diane
+reprit:
+
+--A peine eumes-nous mis pied a terre, que sept ou huit hommes
+accoururent a nous. C'etaient des gens au comte, parmi lesquels il me
+sembla reconnaitre les deux serviteurs qui accompagnaient notre
+litiere quand nous avions ete attaques par ceux-la qui m'avaient
+conduite au chateau de Beauge. Un ecuyer tenait en main deux chevaux;
+l'un des deux etait le cheval noir du comte; l'autre etait une
+haquenee blanche qui m'etait destinee. Le comte m'aida a monter la
+haquenee, et quand je fus en selle il s'elanca sur son cheval.
+
+Gertrude monta en croupe d'un des serviteurs du comte.
+
+Ces dispositions furent a peines faites, que nous nous eloignames au
+galop.
+
+J'avais remarque que le comte avait pris ma haquenee par la bride, et
+je lui avais fait observer que je montais assez bien a cheval pour
+qu'il se dispensat de cette precaution; mais il me repondit que ma
+monture etait ombrageuse et pourrait faire quelque ecart qui me
+separerait de lui.
+
+Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude
+qui m'appelait. Je me retournai, et je m'apercus que notre troupe
+s'etait dedoublee; quatre hommes avaient pris un sentier lateral et
+l'entrainaient dans la foret, tandis que le comte de Monsoreau et les
+quatre autres suivaient avec moi le meme chemin.
+
+--Gertrude! m'ecriai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas
+avec nous?
+
+C'est une precaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes
+poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de
+deux cotes on puisse dire qu'on a vu une femme enlevee par des hommes.
+Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route,
+et coure apres votre suivante au lieu de courir apres vous.
+
+Quoique specieuse, la reponse ne me satisfit point; mais que dire,
+mais que faire? je soupirai et j'attendis.
+
+D'ailleurs, le chemin que suivait le comte etait bien celui qui me
+ramenait au chateau de Meridor. Dans un quart d'heure, au train dont
+nous marchions, nous devions etre arrives au chateau; quand tout a
+coup, parvenu a un carrefour de la foret qui m etait bien connu, le
+comte, au lieu de continuer a suivre le chemin qui me ramenait chez
+mon pere, se jeta a gauche et suivit une route qui s'en ecartait
+visiblement. Je m'ecriai aussitot, et, malgre la marche rapide de ma
+haquenee, j'appuyais deja la main sur le pommeau de la selle pour
+sauter a terre, quand le comte, qui sans doute epiait tous mes
+mouvements, se pencha de mon cote, m'enlaca de son bras, et,
+m'enlevant de ma monture, me placa sur l'arcon de son cheval. La
+haquenee, se sentant libre, s'enfuit en hennissant a travers la foret.
+
+Cette action s'etait executee si rapidement de la part du comte, que
+je n'avais eu que le temps de pousser un cri.
+
+M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche.
+
+--Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne
+fais rien que par ordre de votre pere, comme je vous en donnerai la
+preuve a la premiere halte que nous ferons; si cette preuve ne vous
+suffit point ou vous parait douteuse, sur mon honneur encore,
+mademoiselle, vous serez libre.
+
+--Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon
+pere! m'ecriai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tete en
+arriere.
+
+--Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hesitiez a me
+suivre, et un instant de plus de cette hesitation nous perdait, lui,
+vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le
+comte en s'arretant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher
+droit a votre deshonneur? Dites un mot, et je vous ramene au chateau
+de Meridor.
+
+--Vous m'avez parle d'une preuve que vous agissiez au nom de mon pere?
+
+--Cette preuve, la voila, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans
+le premier gite ou nous nous arreterons, lisez-la. Si, quand vous
+l'aurez lue, vous voulez revenir au chateau, je vous le repete, sur
+mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect
+pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien
+certain.
+
+--Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gite, car
+j'ai hate de m'assurer si vous dites la verite.
+
+--Souvenez-vous que vous me suivez librement.
+
+--Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans
+cette situation ou elle voit d'un cote la mort de son pere et son
+deshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier a la parole d'un
+homme qu'elle connait a peine; n'importe, je vous suis librement,
+monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez
+bien me faire donner un cheval.
+
+Le comte fit signe a un de ses hommes de mettre pied a terre. Je
+sautai a bas du sien, et, un instant apres, je me retrouvai en selle
+pres de lui.
+
+--La haquenee ne peut etre loin, dit-il a l'homme demonte; cherchez-la
+dans la foret, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien a
+son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez a la Chatre.
+
+Je frissonnai malgre moi. La Chatre etait a dix lieues deja du chateau
+de Meridor, sur la route de Paris.
+
+--Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais, a la Chatre, nous
+ferons nos conditions.
+
+--C'est-a-dire, mademoiselle, repondit le comte, qu'a la Chatre vous
+me donnerez vos ordres.
+
+Cette pretendue obeissance ne me rassurait point; cependant, comme je
+n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se presentait pour
+echapper au duc d'Anjou etait le seul, je continuai silencieusement ma
+route. Au point du jour, nous arrivames a la Chatre. Mais, au lieu
+d'entrer dans le village, a cent pas des premiers jardins, nous primes
+a travers terres, et nous nous dirigeames vers une maison ecartee.
+
+J'arretai mon cheval.
+
+--Ou allons-nous? demandai-je.
+
+--Ecoutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai deja remarque l'extreme
+justesse de votre esprit, et c'est a votre esprit meme que j'en
+appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus
+puissant apres le roi, nous arreter dans une hotellerie ordinaire, et
+au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous
+denoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un
+village.
+
+Il y avait dans toutes les reponses du comte une logique ou tout au
+moins une speciosite qui me frappait.
+
+--Bien, lui dis-je. Allons.
+
+Et nous nous remimes en marche.
+
+Nous etions attendus; un homme, sans que je m'en fusse apercue,
+s'etait detache de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu
+brillait dans la cheminee d'une chambre a peu pres propre, et un lit
+etait prepare.
+
+--Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos
+ordres.
+
+Il salua, se retira et me laissa seule.
+
+Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma
+poitrine la lettre de mon pere... La voici, monsieur de Bussy: je vous
+fais mon juge, lisez.
+
+Bussy prit la lettre et lut:
+
+"Ma Diane bien-aimee, si, comme je n'en doute pas, te rendant a ma
+priere, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a du te dire que tu
+avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'etait ce prince
+qui t'avait fait enlever et conduire au chateau de Beauge; juge par
+cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui
+te menace. Eh bien, cette honte, a laquelle je ne survivrais pas, il y
+a un moyen d'y echapper: c'est d'epouser notre noble ami; une fois
+comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte defendra, et, par
+tous les moyens, il m'a jure de te defendre. Mon desir est donc, ma
+fille cherie, que ce mariage ait lieu le plus tot possible, et, si tu
+accedes a mes desirs, a mon consentement bien positif, je joins ma
+benediction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder
+tous les tresors de bonheur que son amour tient en reserve pour les
+cours pareils au tien.
+
+ "Ton pere, qui n'ordonne pas, mais qui supplie,
+
+ "Baron DE MERIDOR."
+
+
+--Helas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre pere, madame,
+elle n'est que trop positive.
+
+--Elle est de lui, et je n'ai aucun doute a en faire; neanmoins je la
+relus trois fois avant de prendre aucune decision. Enfin j'appelai le
+comte.
+
+Il entra aussitot: ce qui me prouva qu'il attendait a la porte.
+
+Je tenais la lettre a la main.
+
+--Eh bien, me dit-il, vous avez lu?
+
+--Oui, repondis-je.
+
+--Doutez-vous toujours de mon devouement et de mon respect?
+
+--J'en eusse doute, monsieur, repondis-je, que cette lettre m'eut
+impose la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en
+supposant que je sois disposee a ceder aux conseils de mon pere, que
+comptez-vous faire?
+
+--Je compte vous mener a Paris, mademoiselle; c'est encore la qu'il
+est le plus facile de vous cacher.
+
+--Et mon pere?
+
+--Partout ou vous serez, vous le savez bien, et des qu'il n'y aura
+plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre.
+
+--Eh bien, monsieur, je suis prete a accepter votre protection aux
+conditions que vous imposez.
+
+--Je n'impose rien, mademoiselle, repondit le comte, j'offre un moyen
+de vous sauver, voila tout.
+
+--Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prete a
+accepter le moyen de salut que vous m'offrez, a trois conditions.
+
+--Parlez, mademoiselle.
+
+--La premiere, c'est que Gertrude me sera rendue.
+
+--Elle est la, dit le comte.
+
+--La seconde est que nous voyagerons separes jusqu'a Paris.
+
+--J'allais vous offrir cette separation pour rassurer votre
+susceptibilite.
+
+--Et la troisieme, c'est que notre mariage, a moins d'urgence reconnue
+de ma part, n'aura lieu qu'en presence de mon pere.
+
+--C'est mon plus vif desir, et je compte sur sa benediction pour
+appeler sur nous celle du ciel.
+
+Je demeurai stupefaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque
+opposition a cette triple expression de ma volonte, et, tout au
+contraire, il abondait dans mon sens.
+
+--Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, a
+mon tour, de vous donner quelques conseils?
+
+--J'ecoute, monsieur.
+
+--C'est de ne voyager que la nuit.
+
+--J'y suis decidee.
+
+--C'est de me laisser le choix des gites que vous occuperez et le
+choix de la route; toutes mes precautions seront prises dans un seul
+but, celui de vous faire echapper au duc d'Anjou.
+
+--Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos interets sont les
+memes; je n'ai donc aucune objection a faire contre ce que vous
+demandez.
+
+--Enfin, a Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai
+prepare, si simple et si ecarte qu'il soit.
+
+--Je ne demande qu'a vivre cachee, monsieur; et, plus le logement sera
+simple et ecarte, mieux il conviendra a une fugitive.
+
+--Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me
+reste plus, pour me conformer a ce plan trace par vous, qu'a vous
+presenter mes tres-humbles respects, a vous envoyer votre femme de
+chambre et a m'occuper de la route que vous devez suivre de votre
+cote.
+
+--De mon cote, monsieur, repondis-je; je suis gentillefemme comme vous
+etes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes
+les miennes.
+
+--Voila tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse
+m'assure que je serai bientot le plus heureux des hommes.
+
+A ces mots, il s'inclina et sortit.
+
+Cinq minutes apres, Gertrude entra.
+
+La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la
+voulait separer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de
+se passer; il me fallait quelqu'un qui put entrer dans toutes mes
+vues, seconder tous mes desirs, comprendre, dans l'occasion, a
+demi-mot, obeir sur un signe et sur un geste. Cette facilite de M. de
+Monsoreau m'etonnait, et je craignais quelque infraction au traite qui
+venait d'etre arrete entre nous.
+
+Comme j'achevais, nous entendimes le bruit d'un cheval qui
+s'eloignait. Je courus a la fenetre: c'etait le comte qui reprenait au
+galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette
+route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais
+comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traite en me
+rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'eloignant; il n'y
+avait rien a dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se dirigeat, ce
+depart du comte me rassurait.
+
+Nous passames toute la journee dans la petite maison, servies par
+notre hotesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de
+notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le
+danger me paraissait d'autant plus grand, que j'etais pres du chateau
+de Beauge, je lui repondis que j'etais prete; cinq minutes apres il
+rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A
+la porte je trouvai ma haquenee blanche; comme l'avait prevu le comte
+de Monsoreau, elle etait revenue au premier appel.
+
+Nous marchames toute la nuit et nous nous arretames, comme la veille,
+au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze
+lieues a peu pres; au reste, toutes les precautions avaient ete prises
+par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du
+froid; la haquenee qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur
+particuliere, et, en sortant de la maison, on m'avait jete sur les
+epaules un manteau de fourrure.
+
+Cette halte ressembla a la premiere, et toutes nos courses nocturnes a
+celle que nous venions de faire: toujours les memes egards et les
+memes respects; partout les memes soins; il etait evident que nous
+etions precedes par quelqu'un qui se chargeait de faire preparer les
+logis: etait-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette
+partie de nos conventions avec la meme regularite que les autres, pas
+une seule fois pendant la route je ne l'apercus.
+
+Vers le soir du septieme jour, j'apercus, du haut d'une colline, un
+grand amas de maisons. C'etait Paris.
+
+Nous fimes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurite venue, nous
+nous remimes en route; bientot nous passames sous une porte au dela de
+laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense edifice, qu'a
+ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastere, puis nous
+traversames deux fois la riviere. Nous primes a droite, et, apres dix
+minutes de marche, nous nous trouvames sur la place de la Bastille.
+Alors un homme qui semblait nous attendre se detacha d'une porte, et,
+s'approchant du chef de l'escorte:
+
+--C'est ici, dit-il.
+
+Le chef de l'escorte se retourna vers moi.
+
+--Vous entendez, madame, nous sommes arrives.
+
+Et, sautant a bas de son cheval, il me presenta la main pour descendre
+de ma haquenee, comme il avait l'habitude de le faire a chaque
+station.
+
+La porte etait ouverte; une lampe eclairait l'escalier, posee sur les
+degres.
+
+--Madame, dit le chef de l'escorte, vous etes ici chez vous; a cette
+porte finit la mission que nous avons recue de vous accompagner;
+puis-je me flatter que cette mission a ete accomplie selon vos desirs
+et avec le respect qui nous avait ete recommande?
+
+--Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remerciments a vous
+faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagnee. Je
+voudrais les remunerer d'une facon plus efficace; mais je ne possede
+rien.
+
+--Ne vous inquietez point de cela, madame, repondit celui auquel je
+presentais mes excuses; ils sont recompenses largement.
+
+Et, remontant a cheval apres m'avoir saluee:
+
+--Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne
+se souvienne assez de cette porte pour la reconnaitre!
+
+A ces mots, la petite troupe s'eloigna au galop et se perdit dans la
+rue Saint-Antoine.
+
+Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut a
+travers le guichet que nous les vimes s'eloigner.
+
+Puis nous nous avancames vers l'escalier, eclaire par la lampe;
+Gertrude la prit et marcha devant.
+
+Nous montames les degres et nous nous trouvames dans le corridor; les
+trois portes en etaient ouvertes.
+
+Nous primes celle du milieu et nous nous trouvames dans le salon ou
+nous sommes. Il etait tout eclaire comme en ce moment.
+
+J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette,
+puis cette autre, qui etait celle de ma chambre a coucher, et, a mon
+grand etonnement, je me trouvai en face de mon portrait.
+
+Je reconnus celui qui etait dans la chambre de mon pere, a Meridor; le
+comte l'avait sans doute demande au baron et obtenu de lui.
+
+Je frissonnai a cette nouvelle preuve que mon pere me regardait deja
+comme la femme de M. de Monsoreau.
+
+Nous parcourumes l'appartement, il etait solitaire; mais rien n'y
+manquait: il y avait du feu dans toutes les cheminees, et, dans la
+salle a manger, une table toute servie m'attendait.
+
+Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul
+couvert; je me rassurai.
+
+--Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte
+tient jusqu'au bout sa promesse.
+
+--Helas, oui, repondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aime qu'en
+manquant a quelqu'une de ses promesses il m'eut degagee des miennes.
+
+Je soupai; puis une seconde fois nous fimes la visite de toute la
+maison, mais sans y rencontrer ame vivante plus que la premiere fois;
+elle etait bien a nous, et a nous seules.
+
+Gertrude coucha dans ma chambre.
+
+Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que
+j'appris d'elle que nous etions au bout de la rue Saint-Antoine, en
+face l'hotel des Tournelles, et que la forteresse qui s'elevait a ma
+droite etait la Bastille.
+
+Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne
+connaissais point Paris, n'y etant jamais venue.
+
+La journee s'ecoula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je
+venais de me mettre a table pour souper, on frappa a la porte.
+
+Nous nous regardames, Gertrude et moi.
+
+On frappa une seconde fois.
+
+--Va voir qui frappe, lui dis-je.
+
+--Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant palir.
+
+--Si c'est le comte, repondis-je en faisant un effort sur moi-meme,
+ouvre-lui, Gertrude; il a fidelement tenu ses promesses; il verra que,
+comme lui, je n'ai qu'une parole.
+
+Un instant apres Gertrude reparut.
+
+--C'est M. le comte, madame, dit-elle.
+
+--Qu'il entre, repondis-je.
+
+Gertrude s'effaca et fit place au comte, qui parut sur le seuil.
+
+--Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidelement accompli le
+traite?
+
+--Oui, monsieur, repondis-je, et je vous en remercie.
+
+--Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un
+sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie.
+
+--Entrez, monsieur.
+
+Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir.
+
+--Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je.
+
+--D'ou et de qui, madame?
+
+--De mon pere et de Meridor avant tout.
+
+--Je ne suis point retourne au chateau de Meridor, et n'ai pas revu le
+baron.
+
+--Alors, de Beauge et du duc d'Anjou?
+
+--Ceci, c'est autre chose: je suis alle a Beauge et j'ai parle au duc.
+
+--Comment l'avez-vous trouve?
+
+--Essayant de douter.
+
+--De quoi?
+
+--De votre mort.
+
+--Mais vous la lui avez confirmee?
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu pour cela.
+
+--Et ou est le duc?
+
+--De retour a Paris depuis hier soir.
+
+--Pourquoi est-il revenu si rapidement?
+
+--Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu ou l'on croit avoir
+la mort d'une femme a se reprocher.
+
+--L'avez-vous vu depuis son retour a Paris?
+
+--Je le quitte.
+
+--Vous a-t-il parle de moi?
+
+--Je ne lui en ai pas laisse le temps.
+
+--De quoi lui avez-vous parle alors?
+
+--D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai pousse a mettre a
+execution.
+
+--Laquelle?
+
+--Il s'est engage, pour services a lui rendus par moi, de me faire
+nommer grand veneur.
+
+--Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la
+mort de ma pauvre Daphne, vous etes un terrible chasseur, je me le
+rappelle, et vous avez, comme tel, des droits a cette place.
+
+--Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme
+serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on
+me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point etre
+ingrat envers moi.
+
+Il y avait dans toutes ces reponses, malgre le ton respectueux avec
+lequel elles etaient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'etait
+l'expression d'une sombre et implacable volonte.
+
+Je restai un instant muette.
+
+--Me sera-t-il permis d'ecrire a mon pere? demandai-je.
+
+--Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent etre interceptees.
+
+--M'est-il defendu de sortir?
+
+--Rien ne vous est defendu, madame; mais seulement je vous ferai
+observer que vous pouvez etre suivie.
+
+--Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe?
+
+--Mieux vaudrait, je crois, pour votre surete, que vous ne
+l'entendissiez pas; mais, si vous tenez a l'entendre, entendez-la, du
+moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, a
+l'eglise Sainte-Catherine.
+
+--Et ou est cette eglise?
+
+--En face de votre maison, de l'autre cote de la rue.
+
+--Merci, monsieur.
+
+Il se fit un nouveau silence.
+
+--Quand vous reverrai-je, monsieur?
+
+--J'attends votre permission pour revenir.
+
+--En avez-vous besoin?
+
+--Sans doute, jusqu'a present je suis un etranger pour vous.
+
+--Vous n'avez point de clef de cette maison?
+
+--Votre mari seul a le droit d'en avoir une.
+
+--Monsieur, repondis-je, effrayee de ces reponses si singulierement
+soumises plus que je ne l'eusse ete de reponses absolues, monsieur,
+vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir
+quelque chose d'important a me dire.
+
+--Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas...
+et la premiere preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de
+recevoir mes respects.
+
+Et, a ces mots, le comte se leva.
+
+--Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus etonnee de cette facon
+d'agir a laquelle j'etais loin de m'attendre.
+
+--Madame, repondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je
+ne veux point abuser de la situation ou vous etes, et qui vous force a
+recevoir mes soins. En ne demeurant que discretement pres de vous,
+j'espere que peu a peu vous vous habituerez a ma presence; de cette
+facon le sacrifice vous coutera moins quand le moment sera arrive de
+devenir ma femme.
+
+--Monsieur, lui dis-je en me levant a mon tour, je reconnais toute la
+delicatesse de vos procedes, et, malgre l'espece de rudesse qui
+accompagne chacune de vos paroles, je les apprecie. Vous avez raison,
+et je vous parlerai avec la meme franchise que vous m'avez parle:
+j'avais contre vous quelques preventions que le temps guerira, je
+l'espere.
+
+--Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette esperance
+et de vivre dans l'attente de cet heureux moment.
+
+Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus
+humble de mes serviteurs, il fit signe a Gertrude, devant laquelle
+toute cette conversation avait eu lieu, de l'eclairer, et sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+CE QUE C'ETAIT QUE DIANE DE MERIDOR.--LE MARIAGE.
+
+
+Voila, sur mon ame, un homme bien etrange! dit Bussy.
+
+--Oh! oui, bien etrange, n'est-ce pas, monsieur? Car son amour se
+formulait vis-a-vis de moi avec toute l'aprete de la haine. Gertrude,
+en revenant, me retrouva donc plus triste et plus epouvantee que
+jamais.
+
+Elle essaya de me rassurer; mais il etait visible que la pauvre fille
+etait aussi inquiete que moi-meme. Ce respect glace, cette ironique
+obeissance, cette passion contenue, et qui vibrait en notes stridentes
+dans chacune de ses paroles, etait plus effrayante que ne l'eut ete
+une volonte nettement exprimee, et que j'eusse pu combattre.
+
+Le lendemain etait un dimanche: depuis que je me connaissais, je
+n'avais jamais manque d'assister a l'office divin. J'entendis la
+cloche de l'eglise Sainte-Catherine qui semblait m'appeler. Je vis
+tout le monde s'acheminer vers la maison de Dieu; je m'enveloppai d'un
+voile epais, et, suivie de Gertrude, je me melai a la foule des
+fideles qui accouraient a l'appel de la cloche.
+
+Je cherchai le coin le plus obscur, et j'allai m'y agenouiller contre
+la muraille. Gertrude se placa, comme une sentinelle, entre le monde
+et moi. Pour cette fois-la, ce fut inutile, personne ne fit ou ne
+parut faire attention a nous.
+
+Le surlendemain, le comte revint et m'annonca qu'il etait nomme grand
+veneur; l'influence de M. le duc d'Anjou lui avait fait donner cette
+place, presque promise a un des favoris du roi, nomme M. de Saint-Luc.
+C'etait un triomphe auquel il s'attendait a peine lui-meme.
+
+--En effet, dit Bussy, cela nous etonna tous.
+
+--Il venait m'annoncer cette nouvelle, esperant que cette dignite
+haterait mon consentement, seulement, il ne pressait pas, il
+n'insistait pas, il attendait tout de ma promesse et des evenements.
+
+Quant a moi, je commencais d'esperer que, le duc d'Anjou me croyant
+morte, et le danger n'existant plus, je cesserais d'etre engagee au
+comte.
+
+Sept autres jours s'ecoulerent sans rien amener de nouveau que deux
+visites du comte. Ces visites, comme les precedentes, furent froides
+et respectueuses, mais je vous ai explique ce qu'avaient de singulier,
+et je dirai presque de menacant, cette froideur et ce respect.
+
+Le dimanche suivant, j'allai a l'eglise comme j'avais deja fait, et
+repris la meme place que j'avais occupee huit jours auparavant. La
+securite rend imprudente: au milieu de mes prieres, mon voile
+s'ecarta... Dans la maison de Dieu, d'ailleurs, je ne pensais qu'a
+Dieu.... Je priais ardemment pour mon pere, quand tout a coup je
+sentis que Gertrude me touchait le bras; il me fallut un second appel
+pour me tirer de l'espece d'extase religieuse dans laquelle j'etais
+plongee. Je levai la tete, je regardai machinalement autour de moi, et
+j'apercus avec terreur, appuye contre une colonne, le duc d'Anjou qui
+me devorait des yeux.
+
+Un homme, qui semblait son confident plutot que son serviteur, etait
+pres de lui.
+
+--C'etait Aurilly, dit Bussy, son joueur de luth.
+
+--En effet, repondit Diane, je crois que c'est ce nom que Gertrude me
+dit plus tard.
+
+--Continuez, madame, dit Bussy, continuez, par grace, je commence a
+tout comprendre.
+
+--Je ramenai vivement mon voile sur mon visage, il etait trop tard: il
+m'avait vue, et, s'il ne m'avait point reconnue, ma ressemblance, du
+moins, avec cette femme qu'il avait aimee et qu'il croyait avoir
+perdue, venait de le frapper profondement. Mal a l'aise sous son
+regard que je sentais peser sur moi, je me levai et m'avancai vers la
+porte; mais, a la porte, je le retrouvai, il avait trempe ses doigts
+dans le benitier, et me presentait l'eau benite.
+
+Je fis semblant de ne pas le voir, et passai sans accepter ce qu'il
+m'offrait.
+
+Mais, sans que je me retournasse, je compris que nous etions suivies;
+si j'eusse connu Paris, j'eusse essaye de tromper le duc sur ma
+veritable demeure, mais je n'avais jamais parcouru d'autre chemin que
+celui qui conduisait de la maison que j'habitais a l'eglise; je ne
+connaissais personne a qui je pusse demander une hospitalite d'un
+quart d'heure, pas d'amie, un seul defenseur que je craignais plus
+qu'un ennemi, voila tout.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura Bussy, pourquoi le ciel, la Providence ou le
+hasard ne m'ont-ils pas conduit plus tot sur votre chemin?
+
+Diane remercia le jeune homme d'un regard.
+
+--Mais pardon, reprit Bussy: je vous interromps toujours, et cependant
+je meurs de curiosite. Continuez, je vous en supplie.
+
+--Le meme soir, M. de Monsoreau vint. Je ne savais point si je devais
+lui parler de mon aventure, lorsque lui-meme fit cesser mon
+hesitation.
+
+--Vous m'avez demande, dit-il, s'il vous etait defendu d'aller a la
+messe; et je vous ai repondu que vous etiez maitresse souveraine de
+vos actions et que vous feriez mieux de ne pas sortir. Vous n'avez pas
+voulu m'en croire; vous etes sortie ce matin pour aller entendre
+l'office divin a l'eglise de Sainte-Catherine; le prince s'y trouvait
+par hasard, ou plutot par fatalite, et vous y a vue.
+
+--C'est vrai, monsieur, et j'hesitais a vous faire part de cette
+circonstance, car j'ignorais que le prince m'avait reconnue pour celle
+que je suis, ou si ma vue l'avait simplement frappe.
+
+--Votre vue l'a frappe, votre ressemblance avec la femme qu'il
+regrette lui a paru extraordinaire: il vous a suivie et a pris des
+informations; mais personne n'a rien pu lui dire, car personne ne sait
+rien.
+
+--Mon Dieu! monsieur! m'ecriai-je.
+
+--Le duc est un coeur sombre et perseverant, dit M. de Monsoreau.
+
+--Oh! il m'oubliera, je l'espere!
+
+--Je n'en crois rien: on ne vous oublie pas quand on vous a vue. J'ai
+fait tout ce que j'ai pu pour vous oublier, moi, et je n'ai pas pu.
+
+Et le premier eclair de passion que j'aie remarque chez M. de
+Monsoreau passa en ce moment dans les yeux du comte.
+
+Je fus plus effrayee de cette flamme, qui venait de jaillir de ce
+foyer qu'on eut cru eteint, que je ne l'avais ete le matin a la vue du
+prince.
+
+Je demeurai muette.
+
+--Que comptez-vous faire? me demanda le comte.
+
+--Monsieur, ne pourrai-je changer de maison, de quartier, de rue;
+aller demeurer a l'autre bout de Paris, ou, mieux encore, retourner
+dans l'Anjou?
+
+--Tout cela serait inutile, dit M. de Monsoreau en secouant la tete:
+c'est un terrible limier que M. le duc d'Anjou; il est sur votre
+trace; maintenant, allez ou vous voudrez, il la suivra jusqu'a ce
+qu'il vous joigne.
+
+--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez.
+
+--Ce n'est point mon intention; je vous dis ce qui est, et pas autre
+chose.
+
+--Alors c'est moi qui vous ferai a mon tour la question que vous
+m'adressiez tout a l'heure. Que comptez-vous faire, monsieur?
+
+--Helas! reprit le comte de Monsoreau avec une amere ironie, je suis
+un homme de pauvre imagination, moi. J'avais trouve un moyen; ce moyen
+ne vous convient pas; j'y renonce; mais ne me dites pas d'en chercher
+d'autres.
+
+--Mais, mon Dieu! repris-je, le danger est peut-etre moins pressant
+que vous ne le croyez.
+
+--C'est ce que l'avenir nous apprendra, madame, dit le comte en se
+levant. En tout cas, je vous le repete, madame de Monsoreau aura
+d'autant moins a craindre du prince, que la nouvelle charge que
+j'occupe me fait relever directement du roi, et que moi et ma femme
+nous trouverons naturellement protection pres du roi.
+
+Je ne repliquai que par un soupir. Ce que disait la le comte etait
+plein de raison et de vraisemblance.
+
+M. de Monsoreau attendit un instant, comme pour me laisser tout le
+loisir de lui repondre; mais je n'en eus pas la force. Il etait
+debout, tout pret a se retirer. Un sourire amer passa sur ses levres;
+il s'inclina et sortit.
+
+Je crus entendre quelques imprecations s'echapper de sa bouche dans
+l'escalier.
+
+J'appelai Gertrude.
+
+Gertrude avait l'habitude de se tenir, ou dans le cabinet, ou dans la
+chambre a coucher quand venait le comte; elle accourut.
+
+J'etais a la fenetre, enveloppee dans les rideaux de facon que, sans
+etre apercue, je pusse voir ce qui se passait dans la rue.
+
+Le comte sortit et s'eloigna.
+
+Nous restames une heure a peu pres, attentives a tout examiner, mais
+personne ne vint.
+
+La nuit s'ecoula sans rien amener de nouveau.
+
+Le lendemain Gertrude, en sortant, fut accostee par un jeune homme,
+qu'elle reconnut pour etre celui qui, la veille, accompagnait le
+prince; mais, a toutes ses instances, elle refusa de repondre; a
+toutes ses questions, elle resta muette.
+
+Le jeune homme, lasse, se retira.
+
+Cette rencontre m'inspira une profonde terreur; c'etait le
+commencement d'une investigation qui, certes, ne devait point
+s'arreter la. J'eus peur que M. de Monsoreau ne vint pas le soir, et
+que quelque tentative ne fut faite contre moi dans la nuit; je
+l'envoyai chercher; il vint aussitot.
+
+Je lui racontai tout et lui fis le portrait du jeune homme d'apres ce
+que Gertrude m'en avait rapporte.
+
+--C'est Aurilly, dit-il; qu'a repondu Gertrude?
+
+--Gertrude n'a rien repondu.
+
+M. de Monsoreau reflechit un instant.
+
+--Elle a eu tort, dit-il.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, il s'agit de gagner du temps.
+
+--Du temps?
+
+--Aujourd'hui, je suis encore dans la dependance de M. le duc d'Anjou;
+mais, dans quinze jours, dans douze jours, dans huit jours peut-etre,
+c'est le duc d'Anjou qui sera dans la mienne. Il s'agit donc de le
+tromper pour qu'il attende.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Sans doute, l'espoir le rendra patient. Un refus complet le poussera
+vers quelque parti desespere.
+
+--Monsieur, ecrivez a mon pere, m'ecriai-je; mon pere accourra et ira
+se jeter aux pieds du roi. Le roi aura pitie d'un vieillard.
+
+--C'est selon la disposition d'esprit ou sera le roi, et selon qu'il
+sera dans sa politique d'etre pour le moment l'ami ou l'ennemi de M.
+le duc d'Anjou. D'ailleurs, il faut six jours a un messager pour aller
+trouver votre pere; il faut six jours a votre pere pour venir. Dans
+douze jours M. le duc d'Anjou aura fait, si nous ne l'arretons pas,
+tout le chemin qu'il peut faire.
+
+--Et comment l'arreter?
+
+M. de Monsoreau ne repondit point. Je compris sa pensee et je baissai
+les yeux.
+
+--Monsieur, dis-je apres un moment de silence, donnez vos ordres a
+Gertrude, et elle suivra vos instructions.
+
+Un sourire imperceptible passa sur les levres de M. de Monsoreau, a ce
+premier appel de ma part a sa protection.
+
+Il causa quelques instants avec Gertrude.
+
+--Madame, me dit-il, je pourrais etre vu sortant de chez vous: deux ou
+trois heures nous manquent seulement pour attendre la nuit; me
+permettez-vous de passer ces deux ou trois heures dans votre
+appartement?
+
+M. de Monsoreau avait presque le droit d'exiger; il se contentait de
+demander: je lui fis signe de s'asseoir.
+
+C'est alors que je remarquai la supreme puissance que le comte avait
+sur lui-meme: a l'instant meme, il surmonta la gene qui resultait de
+notre situation respective, et sa conversation, a laquelle cette
+espece d'aprete que j'ai deja signalee donnait un puissant caractere,
+commenca variee et attachante. Le comte avait beaucoup voyage,
+beaucoup vu, beaucoup pense, et j'avais, au bout de deux heures,
+compris toute l'influence que cet homme etrange avait prise sur mon
+pere.
+
+Bussy poussa un soupir.
+
+La nuit venue, sans insister, sans demander davantage, et comme
+satisfait de ce qu'il avait obtenu, il se leva et sortit.
+
+Pendant la soiree, nous nous remimes, Gertrude et moi, a notre
+observatoire. Cette fois, nous vimes distinctement deux hommes qui
+examinaient la maison. Plusieurs fois ils s'approcherent de la porte;
+toute lumiere interieure etait eteinte; ils ne purent nous voir.
+
+Vers onze heures ils s'eloignerent.
+
+Le lendemain, Gertrude, en sortant, retrouva le meme jeune homme a la
+meme place; il vint de nouveau a elle, et l'interrogea comme il avait
+fait la veille. Ce jour-la Gertrude fut moins severe et echangea
+quelques mots avec lui.
+
+Le jour suivant, Gertrude fut plus communicative; elle lui dit que
+j'etais la veuve d'un conseiller, qui, restee sans fortune, vivait
+fort retiree; il voulut insister pour en savoir davantage, mais il
+fallut qu'il se contentat, pour l'heure, de ces renseignements.
+
+Le jour d'apres Aurilly parut avoir concu quelques doutes sur la
+veracite du recit de la veille; il parla de l'Anjou, de Beauge, et
+prononca le mot de Meridor.
+
+Gertrude repondit que tous ces noms lui etaient parfaitement inconnus.
+
+Alors il avoua qu'il etait au duc d'Anjou, que le duc d'Anjou m'avait
+vue et etait amoureux de moi; puis, a la suite de cet aveu, vinrent
+des offres magnifiques pour elle et pour moi: pour elle, si elle
+voulait introduire le prince pres de moi; pour moi, si je le voulais
+recevoir.
+
+Chaque soir, M. de Monsoreau venait, et chaque soir je lui disais ou
+nous en etions. Il restait alors depuis huit heures jusqu'a minuit;
+mais il etait evident que son inquietude etait grande.
+
+Le samedi soir je le vis arriver plus pale et plus agite que de
+coutume.
+
+--Ecoutez, me dit-il, il faut tout promettre pour mardi ou mercredi.
+
+--Tout promettre, et pourquoi? m'ecriai-je.
+
+--Parce que M. le duc d'Anjou est decide a tout, qu'il est bien en ce
+moment avec le roi, et qu'il n'y a rien, par consequent, a attendre du
+roi.
+
+--Mais d'ici a mercredi doit-il donc se passer quelque evenement qui
+viendra a notre aide?
+
+--Peut-etre. J'attends de jour en jour cette circonstance qui doit
+mettre le prince dans ma dependance. Je la pousse, je la hate,
+non-seulement de mes voeux, mais de mes actions. Demain il faut que je
+vous quitte, que j'aille a Montereau.
+
+--Il le faut? repondis-je avec une espece de terreur melee d'une
+certaine joie.
+
+--Oui; j'ai la un rendez-vous indispensable pour hater cette
+circonstance dont je vous parlais.
+
+--Et si nous sommes dans la meme situation, que faudra-t-il donc
+faire, mon Dieu?
+
+--Que voulez-vous que je fasse contre un prince, madame, quand je n'ai
+aucun droit de vous proteger? Il faudra ceder a la mauvaise
+fortune....
+
+--Oh! mon pere! mon pere! m'ecriai-je.
+
+Le comte me regarda fixement.
+
+--Oh! monsieur!
+
+--Qu'avez-vous donc a me reprocher?
+
+--Oh! rien: au contraire.
+
+--Mais n'ai-je pas ete devoue comme un ami, respectueux comme un
+frere?
+
+--Vous vous etes en tout point conduit en galant homme.
+
+--N'avais-je pas votre promesse?
+
+--Oui.
+
+--Vous l'ai-je une seule fois rappelee?
+
+--Non.
+
+--Et, cependant, quand les circonstances sont telles, que vous vous
+trouvez placee entre une position honorable et une position honteuse,
+vous preferez d'etre la maitresse du duc d'Anjou a etre la femme du
+comte de Monsoreau.
+
+--Je ne dis pas cela, monsieur.
+
+--Mais, alors, decidez-vous donc.
+
+--Je suis decidee.
+
+--A etre la comtesse de Monsoreau?
+
+--Plutot que la maitresse du duc d'Anjou.
+
+--Plutot que la maitresse du duc d'Anjou: l'alternative est flatteuse.
+
+Je me tus.
+
+--N'importe, dit le comte, vous entendez? Que Gertrude gagne jusqu'a
+mardi, et mardi nous verrons.
+
+Le lendemain, Gertrude sortit comme d'habitude, mais elle ne vit point
+Aurilly. A son retour, nous fumes plus inquietes de son absence que
+nous ne l'eussions ete de sa presence. Gertrude sortit de nouveau sans
+necessite de sortir, pour le rencontrer seulement; mais elle ne le
+rencontra point. Une troisieme sortie fut aussi inutile que les deux
+premieres.
+
+J'envoyai Gertrude chez M. de Monsoreau, il etait parti, et on ne
+savait point ou il etait.
+
+Nous etions seules et isolees; nous nous sentimes faibles: pour la
+premiere fois je compris mon injustice envers le comte.
+
+--Oh! madame, s'ecria Bussy, ne vous hatez donc pas de revenir ainsi a
+cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne
+savons pas, mais que nous saurons.
+
+Le soir vint, accompagne de terreurs profondes; j'etais decidee a tout
+plutot que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'etais
+munie de ce poignard, et j'avais resolu de me frapper aux yeux du
+prince, au moment ou lui ou de ses gens essayeraient de porter la main
+sur moi. Nous nous barricadames dans nos chambres. Par une negligence
+incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou interieur. Nous
+cachames la lampe et nous nous placames a notre observatoire.
+
+Tout fut tranquille jusqu'a onze heures du soir; a onze heures, cinq
+hommes deboucherent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil,
+et s'en allerent s'embusquer dans l'angle du mur de l'hotel des
+Tournelles.
+
+Nous commencames a trembler; ces hommes etaient probablement la pour
+nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure a peu pres
+s'ecoula.
+
+Au bout d'un quart d'heure nous vimes paraitre deux autres hommes au
+coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages,
+permit a Gertrude de reconnaitre Aurilly dans l'un de ces deux hommes.
+
+--Helas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille.
+
+--Oui, repondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres
+sont la pour leur preter secours.
+
+--Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au
+bruit, les voisins accourront.
+
+--Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et
+ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous
+defendre? Helas! en realite, Gertrude, nous n'avons de veritable
+defenseur que le comte.
+
+--Eh bien, pourquoi refusez-vous donc toujours d'etre comtesse?
+
+Je poussai un soupir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+CE QUE C'ETAIT QUE DIANE DE MERIDOR.--LE MARIAGE.
+
+
+Pendant ce temps, les deux hommes qui avaient paru au coin de la rue
+Saint-Paul s'etaient glisses le long des maisons et se tenaient sous
+nos fenetres. Nous entr'ouvrimes doucement la croisee.
+
+--Es-tu sur que c'est ici? demanda une voix.
+
+--Oui, monseigneur, parfaitement sur. C'est la cinquieme maison, a
+partir du coin de la rue Saint-Paul.
+
+--Et la clef, penses-tu qu'elle ira?
+
+--J'ai pris l'empreinte de la serrure.
+
+Je saisis le bras de Gertrude et je le serra avec violence.
+
+--Et une fois entre?
+
+--Une fois entre, c'est mon affaire. La suivante nous ouvrira. Votre
+Altesse possede dans sa poche une clef d'or qui vaut bien celle-ci.
+
+--Ouvre donc alors.
+
+Nous entendimes le grincement de la clef dans la serrure. Mais, tout a
+coup, les hommes embusques a l'angle de l'hotel se detacherent de la
+muraille, et s'elancerent vers le prince et vers Aurilly, en criant:
+"A mort! a mort!"
+
+Je n'y comprenais plus rien; ce que je devinais seulement, c'est qu'un
+secours inattendu, inespere, inoui, nous arrivait. Je tombai a genoux
+et je remerciai le ciel.
+
+Mais le prince n'eut qu'a se montrer, le prince n'eut qu'a dire son
+nom, toutes les voix se turent, toutes les epees rentrerent au
+fourreau, et chaque agresseur fit un pas en arriere.
+
+--Oui, oui, dit Bussy, ce n'etait point au prince qu'ils en voulaient:
+c'etait a moi.
+
+--En tout cas, reprit Diane, cette attaque eloigna le prince. Nous le
+vimes se retirer par la rue de Jouy, tandis que les cinq gentilshommes
+de l'embuscade allaient reprendre leur poste au coin de l'hotel des
+Tournelles.
+
+Il etait evident que, pour cette nuit du moins, le danger venait de
+s'ecarter de nous, car ce n'etait point a moi qu'en voulaient les cinq
+gentilshommes. Mais nous etions trop inquietes et trop emues pour ne
+point rester sur pied. Nous demeurames debout contre la fenetre, et
+nous attendimes quelque evenement inconnu que nous sentions
+instinctivement s'avancer a notre rencontre.
+
+L'attente fut courte. Un homme a cheval parut, tenant le milieu de la
+rue Saint-Antoine. C'etait sans doute celui que les cinq gentilshommes
+embusques attendaient, car, en l'apercevant, ils crierent: _Aux epees!
+aux epees!_ et s'elancerent sur lui.
+
+Vous savez tout ce qui a rapport a ce gentilhomme, dit Diane, puisque
+ce gentilhomme, c'etait vous.
+
+--Au contraire, madame, dit Bussy, qui, dans le recit de la jeune
+femme, esperait tirer quelque secret de son coeur; au contraire, je ne
+sais rien que le combat, puisque apres le combat je m'evanouis.
+
+--Il est inutile de vous dire, reprit Diane avec une legere rougeur,
+l'interet que nous primes a cette lutte si inegale et neanmoins si
+vaillamment soutenue. Chaque episode du combat nous arrachait un
+frissonnement, un cri, une priere. Nous vimes votre cheval faiblir et
+s'abattre. Nous vous crumes perdu; mais il n'en etait rien, le brave
+Bussy meritait sa reputation. Vous tombates debout et n'eutes pas meme
+besoin de vous relever pour frapper vos ennemis; enfin, entoure,
+menace de toutes parts, vous fites retraite comme le lion, la face
+tournee a vos adversaires, et vous vintes vous appuyer a la porte;
+alors, la meme idee nous vint a Gertrude et a moi, c'etait de
+descendre pour vous ouvrir; elle me regarda: "Oui," lui dis-je; et
+toutes deux nous nous elancames vers l'escalier. Mais, comme je vous
+l'ai dit, nous nous etions barricadees en dedans, il nous fallut
+quelques secondes pour ecarter les meubles qui obstruaient le passage,
+et au moment ou nous arrivions sur le palier, nous entendimes la porte
+de la rue qui se refermait.
+
+Nous restames toutes deux immobiles. Quelle etait donc la personne qui
+venait d'entrer et comment etait-elle entree?
+
+Je m'appuyai a Gertrude, et nous demeurames muettes et dans l'attente.
+
+Bientot des pas se firent entendre dans l'allee; ils se rapprochaient
+de l'escalier, un homme parut, chancelant, etendit les bras, et tomba
+sur les premieres marches en poussant un sourd gemissement.
+
+Il etait evident que cet homme n'etait point poursuivi; qu'il avait
+mis la porte, si heureusement laissee ouverte par le duc d'Anjou,
+entre lui et ses adversaires, et que, blesse dangereusement, a mort
+peut-etre, il etait venu s'abattre au pied de l'escalier.
+
+En tout cas, nous n'avions rien a craindre, et c'etait au contraire
+cet homme qui avait besoin de notre secours.
+
+--La lampe! dis-je a Gertrude.
+
+Elle courut et revint avec la lumiere.
+
+Nous ne nous etions pas trompees: vous etiez evanoui. Nous vous
+reconnumes pour le brave gentilhomme qui s'etait si vaillamment
+defendu, et, sans hesiter, nous nous decidames a vous porter secours.
+
+En un instant, vous futes apporte dans ma chambre et depose sur le
+lit.
+
+Vous etiez toujours evanoui; les soins d'un chirurgien paraissaient
+urgents. Gertrude se rappela avoir entendu raconter une cure
+merveilleuse faite quelques jours auparavant par un jeune docteur de
+la rue... de la rue Beautreillis. Elle savait son adresse; elle
+m'offrit de l'aller querir.
+
+--Mais, lui dis-je, ce jeune homme peut nous trahir.
+
+--Soyez tranquille, dit-elle, je prendrai mes precautions.
+
+--C'est une fille vaillante et prudente a la fois, continua Diane. Je
+me fiai donc entierement a elle. Elle prit de l'argent, une clef et
+mon poignard; et je restai seule pres de vous... et priant pour vous.
+
+--Helas! dit Bussy, je ne connaissais pas tout mon bonheur, madame.
+
+--Un quart d'heure apres, Gertrude revint; elle ramenait le jeune
+docteur; il avait consenti a tout, et la suivait les yeux bandes.
+
+Je demeurai dans le salon tandis qu'on l'introduisait dans la chambre.
+La, on lui permit d'oter le bandeau qui lui couvrait les yeux.
+
+--Oui, dit Bussy, c'est en ce moment que je repris connaissance, et
+que mes yeux se porterent sur votre portrait et qu'il me sembla que je
+vous voyais entrer.
+
+--J'entrai en effet; mon inquietude l'emportait sur la prudence;
+j'echangeai quelques questions avec le jeune docteur; il examina votre
+blessure, me repondit de vous, et je fus soulagee.
+
+--Tout cela etait reste dans mon esprit, dit Bussy, mais comme un reve
+reste dans la memoire; et cependant quelque chose me disait la, ajouta
+le jeune homme en mettant la main sur son coeur, que je n'avais point
+reve.
+
+--Lorsque le chirurgien eut panse votre blessure, il tira de sa poche
+un petit flacon contenant une liqueur rouge, et versa quelques gouttes
+de cette liqueur sur vos levres. C'etait, me dit-il, un elixir destine
+a vous rendre le sommeil et a combattre la fievre.
+
+Effectivement, un instant apres avoir avale ce breuvage, vous fermates
+les yeux de nouveau et vous retombates dans l'espece d'evanouissement
+dont un instant vous etiez sorti.
+
+Je m'effrayai; mais le docteur me rassura. Tout etait pour le mieux,
+me dit-il, et il n'y avait plus qu'a vous laisser dormir.
+
+Gertrude lui couvrit de nouveau les yeux d'un mouchoir, et le
+reconduisit jusqu'a la porte de la rue Beautreillis.
+
+Seulement elle crut s'apercevoir qu'il comptait les pas.
+
+--En effet, madame, dit Bussy, il les avait comptes.
+
+--Cette supposition nous effraya. Ce jeune homme pouvait nous trahir.
+Nous resolumes de faire disparaitre toute trace de l'hospitalite que
+nous vous avions donnee; mais d'abord l'important etait de vous faire
+disparaitre, vous.
+
+Je rappelai tout mon courage; il etait deux heures du matin, les rues
+etaient desertes. Gertrude repondit de vous soulever; elle y parvint,
+je l'aidai, et nous vous emportames jusque sur les talus des fosses du
+Temple. Puis nous revinmes tout epouvantees de cette hardiesse qui
+nous avait fait sortir, deux femmes seules, a une heure ou les hommes
+eux-memes sortent accompagnes.
+
+Dieu veillait sur nous. Nous ne rencontrames personne, et rentrames
+sans avoir ete vues.
+
+En rentrant, je succombai sous le poids de mon emotion, et je
+m'evanouis.
+
+--Oh! madame! madame! dit Bussy en joignant les mains, comment
+reconnaitrai-je jamais ce que vous avez fait pour moi?
+
+Il se fit un instant de silence, pendant lequel Bussy regardait
+ardemment Diane. La jeune femme, le coude appuye sur une table, avait
+laisse retomber sa tete dans sa main.
+
+Au milieu de ce silence, on entendit vibrer l'horloge de l'eglise
+Sainte-Catherine.
+
+--Deux heures! dit Diane en tressaillant. Deux heures, et vous ici!
+
+--Oh! madame, supplia Bussy, ne me renvoyez pas sans m'avoir tout dit.
+Ne me renvoyez pas sans m'avoir indique par quels moyens je puis vous
+etre utile. Supposez que Dieu vous ait donne un frere, et dites a ce
+frere ce qu'il peut faire pour sa soeur.
+
+--Helas! plus rien maintenant, dit la jeune femme, il est trop tard.
+
+--Qu'arriva-t-il le lendemain? demanda Bussy; que fites-vous pendant
+cette journee ou je ne pensai qu'a vous, sans etre sur cependant que
+vous n'etiez pas un reve de mon delire, une vision de ma fievre?
+
+--Pendant cette journee, reprit Diane, Gertrude sortit et rencontra
+Aurilly. Aurilly etait plus pressant que jamais: il ne dit pas un mot
+de ce qui s'etait passe la veille; mais il demanda au nom de son
+maitre une entrevue.
+
+Gertrude parut consentir, mais elle demanda jusqu'au mercredi suivant,
+c'est-a-dire jusque aujourd'hui, pour me decider.
+
+Aurilly promit que son maitre se ferait violence jusque-la.
+
+Nous avions donc trois jours devant nous.
+
+Le soir M. de Monsoreau revint.
+
+Nous lui racontames tout, excepte ce qui avait rapport a vous. Nous
+lui dimes que la veille le duc avait ouvert la porte avec une fausse
+clef, mais qu'au moment meme ou il allait entrer il avait ete charge
+par cinq gentilshommes, au milieu desquels etaient MM. d'Epernon et de
+Quelus. J'avais entendu prononcer ces deux noms, et je les lui
+repetai.
+
+--Oui, oui, dit le comte, j'ai deja entendu parler de cela; ainsi il a
+une fausse clef. Je m'en doutais.
+
+--Ne pourrait-on changer la serrure? demandai-je.
+
+--Il en fera faire une autre, dit le comte.
+
+--Poser des verrous a la porte?
+
+--Il viendra avec dix hommes, et enfoncera portes et verrous.
+
+--Mais cet evenement qui devait vous donner, m'avez-vous dit, tout
+pouvoir sur le duc?
+
+--Est retarde indefiniment peut-etre.
+
+Je restai muette, et, la sueur au front, je ne me dissimulai plus
+qu'il n'y avait d'autre moyen d'echapper au duc d'Anjou que de devenir
+la femme du comte.
+
+--Monsieur, lui dis-je, le duc, par l'organe de son confident, s'est
+engage a attendre jusqu'a mercredi soir; moi, je vous demande jusqu'a
+mardi.
+
+--Mardi soir, a la meme heure, madame, dit le comte, je serai ici.
+
+Et, sans ajouter une parole, il se leva et sortit.
+
+Je le suivis des jeux; mais, au lieu de s'eloigner, il alla a son tour
+se placer dans cet angle sombre du mur des Tournelles et parut decide
+a veiller sur moi toute la nuit.
+
+Chaque preuve de devouement que me donnait cet homme etait comme un
+nouveau coup de poignard pour mon coeur.
+
+Les deux jours s'ecoulerent avec la rapidite d'un instant; rien ne
+troubla notre solitude. Maintenant, ce que je souffris pendant ces
+deux jours, en entendant se succeder le vol rapide des heures, est
+impossible a decrire.
+
+Quand la nuit de la seconde journee vint, j'etais atterree; tout
+sentiment semblait petit a petit se retirer de moi. J'etais froide,
+muette, insensible en apparence, comme une statue: mon coeur seul
+battait, le reste de mon corps semblait avoir cesse de vivre.
+
+Gertrude se tenait a la fenetre. Moi, assise ou je suis, de temps en
+temps seulement je passais mon mouchoir sur mon front mouille de
+sueur.
+
+Tout a coup Gertrude etendit la main de mon cote; mais ce geste, qui
+autrefois m'eut fait bondir, me trouva impassible.
+
+--Madame! dit-elle.
+
+--Eh bien? demandai-je.
+
+--Quatre hommes... je vois quatre hommes... Ils s'approchent de ce
+cote... ils ouvrent la porte... ils entrent.
+
+--Qu'ils entrent! repondis-je sans faire un mouvement.
+
+--Mais ces quatre hommes, c'est sans doute le duc d'Anjou, Aurilly et
+les deux hommes de leur suite.
+
+Je tirai, pour toute reponse, mon poignard et le placai pres de moi
+sur la table.
+
+--Oh! laissez-moi voir du moins, dit Gertrude, en s'elancant vers la
+porte.
+
+--Vois, repondis-je.
+
+Un instant apres, Gertrude rentra.
+
+--Mademoiselle, dit-elle, c'est M. le comte.
+
+Je remis mon poignard dans ma poitrine sans prononcer une seule
+parole. Seulement je tournai la tete du cote du comte.
+
+Sans doute il fut effraye de ma paleur.
+
+--Que me dit Gertrude? s'ecria-t-il, que vous m'avez pris pour le duc,
+et que, si c'eut ete le duc, vous vous fussiez tuee?
+
+C'etait la premiere fois que je le voyais emu.
+
+Cette emotion etait-elle reelle ou factice?
+
+--Gertrude a eu tort de vous dire cela, monsieur, repondis-je; du
+moment ou ce n'est pas le duc, tout est bien.
+
+Il se fit un instant de silence.
+
+--Vous savez que je ne suis pas venu seul, dit le comte.
+
+--Gertrude a vu quatre hommes.
+
+--Vous doutez-vous qui ils sont?
+
+--Je presume que l'un est pretre, et que les deux autres sont nos
+temoins.
+
+--Alors vous etes prete a devenir ma femme?
+
+--N'est-ce pas chose convenue? Seulement je me souviens du traite; il
+etait convenu encore qu'a moins d'urgence reconnue de ma part, je ne
+me marierais pas hors de la presence de mon pere.
+
+--Je me rappelle parfaitement cette condition, mademoiselle; mais
+croyez vous qu'il y ait urgence?
+
+--Oui, je le crois.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je suis prete a vous epouser, monsieur. Mais rappelez-vous
+ceci: c'est que je ne serai reellement votre femme que lorsque j'aurai
+revu mon pere.
+
+Le comte fronca le sourcil et se mordit les levres.
+
+--Mademoiselle, dit-il, mon intention n'est point de forcer votre
+volonte; si vous avez engage votre parole, je vous rends votre parole:
+vous etes libre; seulement...
+
+Il s'approcha de la fenetre et jeta un coup d'oeil dans la rue.
+
+--Seulement, dit-il, regardez.
+
+Je me levai, mue par cette puissante attraction qui nous pousse a nous
+assurer de notre malheur, et au-dessous de la fenetre j'apercus un
+homme enveloppe d'un manteau, qui semblait chercher un moyen de
+penetrer dans la maison.
+
+--O mon Dieu! dit Bussy, et vous dites que c'etait hier?
+
+--Oui, comte, hier vers les neuf heures du soir.
+
+--Continuez, dit Bussy.
+
+Au bout d'un instant, un autre homme vint rejoindre le premier,
+celui-la tenait une lanterne a la main.
+
+--Que pensez-vous de ces deux hommes? me demanda M. de Monsoreau.
+
+--Je pense que c'est le duc et son affide, repondis-je.
+
+Bussy poussa un gemissement.
+
+--Maintenant, continua le comte, ordonnez: faut-il que je reste,
+faut-il que je me retire?
+
+Je balancai un instant: oui, malgre la lettre de mon pere, malgre la
+promesse juree, malgre le danger present, palpable, menacant, oui, je
+balancai! et si ces deux hommes n'eussent point ete la...
+
+--Oh! malheureux que je suis! s'ecria Bussy: l'homme au manteau,
+c'etait moi, et celui qui portait la lanterne, c'etait Remy le
+Haudouin, ce jeune docteur que vous avez envoye chercher.
+
+--C'etait vous! s'ecria Diane avec stupeur.
+
+--Oui, moi; moi, qui de plus en plus convaincu de la realite de mes
+souvenirs, cherchais a retrouver la maison ou j'avais ete recueilli,
+la chambre ou j'avais ete transporte, la femme ou plutot l'ange qui
+m'avait apparu. Oh! j'avais bien raison de m'ecrier que j'etais un
+malheureux!
+
+Et Bussy demeura comme ecrase sous le poids de cette fatalite qui
+s'etait servie de lui pour determiner Diane a donner sa main au comte.
+
+--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, vous etes sa femme?
+
+--Depuis hier, repondit Diane.
+
+Et il se fit un nouveau silence, qui n'etait interrompu que par la
+respiration haletante des deux jeunes gens.
+
+--Mais vous, demanda tout a coup Diane, comment etes-vous entre dans
+cette maison, comment vous trouvez-vous ici?
+
+Bussy lui montra silencieusement la clef.
+
+--Une clef! s'ecria Diane; d'ou vous vient cette clef et qui vous l'a
+donnee?
+
+--Gertrude n'avait-elle pas promis au prince de l'introduire pres de
+vous ce soir? Le prince avait vu M. de Monsoreau et m'avait vu
+moi-meme, comme M. de Monsoreau et moi l'avions vu; il a craint
+quelque piege et m'a envoye a sa place.
+
+--Et vous avez accepte cette mission? dit Diane avec le ton du
+reproche.
+
+--C'etait le seul moyen de penetrer pres de vous. Serez-vous assez
+injuste pour m'en vouloir d'etre venu chercher une des plus grandes
+joies et une des plus grandes douleurs de ma vie?
+
+--Oui, je vous en veux, dit Diane, car il eut mieux valu que vous ne
+me revissiez pas, et que, ne me revoyant pas, vous m'oubliassiez.
+
+--Non, madame, dit Bussy, vous vous trompez. C'est Dieu au contraire
+qui m'a conduit pres de vous pour penetrer au plus profond de cette
+trame dont vous etes victime. Ecoutez: du moment ou je vous ai vue, je
+vous ai voue ma vie. La mission que je me suis imposee va commencer.
+Vous avez demande des nouvelles de votre pere?
+
+--Oh! oui, s'ecria Diane, car, en verite, je ne sais pas ce qu'il est
+devenu.
+
+--Eh bien, dit Bussy, je me charge de vous en donner, moi; gardez
+seulement un bon souvenir a celui qui, a partir de ce moment, va vivre
+par vous et pour vous.
+
+--Mais cette clef? dit Diane avec inquietude.
+
+--Cette clef, dit Bussy, je vous la rends, car je ne veux la tenir que
+de votre main; seulement je vous engage ma foi de gentilhomme que
+jamais soeur n'aura confie la clef de son appartement a un frere plus
+devoue et plus respectueux.
+
+--Je me fie a la parole du brave Bussy, dit Diane; tenez, monsieur.
+
+Et elle rendit la clef au jeune homme.
+
+--Madame, dit Bussy, dans quinze jours nous saurons ce qu'est
+veritablement M. de Monsoreau.
+
+Et, saluant Diane avec un respect mele a la fois d'ardent amour et de
+profonde tristesse, Bussy disparut par les montees.
+
+Diane inclina la tete vers la porte pour ecouter le bruit des pas du
+jeune homme qui s'eloignait, et ce bruit avait deja cesse depuis
+longtemps, que, le coeur bondissant et les yeux baignes de larmes,
+elle ecoutait encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+COMMENT VOYAGEAIT LE ROI HENRI III, ET QUEL TEMPS IL LUI FALLAIT POUR
+ALLER DE PARIS A FONTAINEBLEAU.
+
+
+Le jour qui se levait quatre ou cinq heures apres les evenements que
+nous venons de raconter vit, a a la lueur d'un soleil pale et qui
+argentait a peine les franges d'un nuage rougeatre, le depart du roi
+Henri III pour Fontainebleau, ou, comme nous l'avons dit, une grande
+chasse etait projetee pour le surlendemain.
+
+Ce depart, qui, chez un autre, fut reste inapercu, comme tous les
+actes de la vie de ce prince etrange dont nous avons entrepris
+d'esquisser le regne, faisait au contraire evenement par le bruit et
+le mouvement qu'il trainait avec lui.
+
+En effet, sur le quai du Louvre, vers les huit heures du matin,
+commencait a s'allonger, sortant par la grande porte situee entre la
+tour du Coin et la rue de l'Astruce, une foule de gentilshommes de
+service, montes sur de bons chevaux et enveloppes de manteaux fourres,
+puis les pages en grand nombre, puis un monde de laquais, et enfin une
+compagnie de Suisses, precedant immediatement la litiere royale.
+
+Cette litiere, trainee par huit mules richement caparaconnees, merite
+une mention toute particuliere.
+
+C'etait une machine formant un carre long, supportee par quatre roues,
+toute garnie de coussins a l'interieur, toute drapee de rideaux de
+brocart a l'exterieur; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur
+huit de large. Dans les endroits difficiles, ou dans les montagnes
+trop rudes, on substituait aux huit mules un nombre indefini de boeufs
+dont la lente mais vigoureuse opiniatrete n'ajoutait pas a la vitesse,
+sans doute, mais donnait au moins l'assurance d'arriver au but, sinon
+une heure, du moins deux ou trois heures plus tard.
+
+Cette machine contenait le roi Henri III et toute sa cour, moins la
+reine, Louise de Vaudemont, qui, il faut le dire, faisait si peu
+partie de la cour de son mari, si ce n'est dans les pelerinages et
+dans les processions, que ce n'est point la peine d'en parler.
+
+Laissons donc la pauvre reine de cote, et disons de quoi se composait
+la cour de voyage du roi Henri.
+
+Elle se composait du roi Henri III d'abord, de son medecin Marc Miron,
+de son chapelain, dont le nom n'est point parvenu jusqu'a nous, de son
+fou Chicot, notre vieille connaissance, des cinq ou six mignons en
+faveur, et qui etaient, pour le moment, Quelus, Schomberg, d'Epernon,
+d'O et Maugiron, d'une paire de grands chiens levriers qui, au milieu
+de tout ce monde, assis, couche, debout, agenouille, accoude,
+glissaient leurs longues tetes de serpents, souvent de minute en
+minute, avec des baillements demesures, et d'une corbeille de petits
+chiens anglais que le roi portait tantot sur ses genoux, tantot
+suspendue a son cou par une chaine ou par des rubans.
+
+De temps en temps on tirait d'une espece de niche pratiquee a cet
+effet une chienne aux mamelles gonflees de lait qui donnait a teter a
+tout ce corbillon de petits chiens, que regardaient en compassion et
+en collant leur museau pointu contre le chapelet de tetes de mort qui
+cliquetait au cote gauche du roi, les deux grands levriers qui, surs
+de la faveur toute particuliere dont ils jouissaient, ne se donnaient
+pas meme la peine d'etre jaloux.
+
+Au plafond de la litiere se balancait une cage en fils de cuivre dore,
+contenant les plus belles tourterelles du monde, c'est-a-dire avec un
+plumage blanc comme la neige et un double collier noir.
+
+Quand par hasard quelque femme entrait dans la litiere royale, la
+menagerie s'augmentait de deux ou trois singes de l'espece des
+ouistitis ou des sapajous, le singe etant pour le moment l'animal en
+faveur pres des elegantes de la cour du dernier Valois.
+
+Une Notre-Dame de Chartres, sculptee en marbre par Jean Goujon pour le
+roi Henri II, etait posee debout au fond de la litiere dans une niche
+doree, et abaissait sur son divin Fils des regards qui semblaient tout
+etonnes de ce qu'ils voyaient.
+
+Aussi tous les pamphlets du temps, et il n'en manquait pas, tous les
+vers satiriques de l'epoque, et il s'en elucubrait bon nombre,
+faisaient-ils a cette litiere l'honneur de s'occuper frequemment
+d'elle, et la designaient-ils sous le nom d'arche de Noe.
+
+Le roi etait assis au fond de la litiere, juste au-dessous de la niche
+de Notre-Dame; a ses pieds, Quelus et Maugiron tressaient des rubans,
+ce qui etait une des occupations les plus serieuses des jeunes gens de
+l'epoque, dont quelques-uns etaient arrives a faire, par une force de
+combinaison inconnue auparavant, et qui ne s'est pas retrouvee depuis,
+des nattes a douze brins; Schomberg, dans un angle, faisait une
+tapisserie a ses armes, avec une nouvelle devise, qu'il croyait avoir
+trouvee et qu'il n'avait que retrouvee; dans l'autre coin causaient le
+chapelain et le docteur; d'O et d'Epernon regardaient par les
+ouvertures et, reveilles trop matin, baillaient comme les levriers;
+enfin Chicot, assis sur une des portieres, les jambes pendantes hors
+de la machine, afin d'etre toujours pret a descendre ou a remonter,
+selon son caprice, chantait des cantiques, recitait des pasquils ou
+faisait des anagrammes, selon la fureur du temps, et trouvait dans
+chaque nom de courtisan, soit francais, soit latin, des personnalites
+infiniment desagreables pour celui dont il estropiait ainsi
+l'individualite.
+
+En arrivant a la place du Chatelet, Chicot commenca d'entamer un
+cantique.
+
+Le chapelain qui, ainsi que nous l'avons dit, causait avec Miron, se
+retourna en froncant le sourcil.
+
+--Chicot, mon ami, dit Sa Majeste, prends garde a toi; echarpe mes
+mignons, mets en pieces Ma Majeste, dis ce que tu voudras de Dieu,
+Dieu est bon, mais ne te brouille pas avec l'Eglise.
+
+--Merci de l'avis, mon fils, dit Chicot; je ne voyais pas notre digne
+chapelain qui cause la-bas, avec le docteur, du dernier mort qu'il lui
+a envoye a mettre en terre, et qui se plaint que c'etait le troisieme
+de la journee, et toujours aux heures des repas, ce qui le derange.
+Pas de cantiques, tu parles d'or; c'est trop vieux. Je vais te chanter
+une chanson toute nouvelle.
+
+--Sur quel air? demanda le roi.
+
+--Toujours le meme, dit Chicot, et il se mit a chanter a pleine gorge:
+
+ Notre roi doit cent millions.
+
+--Je dois plus que cela, dit Henri; ton chansonnier est mal renseigne,
+Chicot. Chicot reprit sans se demonter:
+
+ Henri doit deux cents millions,
+ Et faut, pour acquitter les dettes
+ Que messieurs les mignons ont faites,
+ De nouvelles inventions,
+ Nouveaux impots, nouvelles tailles,
+ Qu'il faut, du profond des entrailles
+ Des pauvres sujets, arracher,
+ Malheureux qui trainent leurs vies
+ Sous la griffe de ces harpies
+ Qui avalent tout sans macher.
+
+--Bien, dit Quelus, tout en nattant sa soie, tu as une belle voix,
+Chicot; le second couplet, mon ami.
+
+--Dis donc, Valois, dit Chicot sans repondre a Quelus, empeche donc
+tes amis de m'appeler leur ami; cela m'humilie.
+
+--Parle en vers, Chicot, repondit le roi; la prose ne vaut rien.
+
+--Soit, dit Chicot, et il reprit:
+
+ Leur parler et leur vetement
+ Se voient tels, qu'une honnete femme
+ Aurait peur d'en recevoir blame,
+ Vetue aussi lascivement
+ Leur cou ne se tourne a son aise,
+ Dedans les replis de leur fraise;
+ Deja le froment n'est plus bon
+ Pour l'emploi blanc de leur chemise.
+ Et faut, pour facon plus exquise,
+ Faire de riz leur amidon.
+
+--Bravo! dit le roi, n'est-ce pas toi, d'O, qui as invente l'amidon de
+riz?
+
+--Non pas, sire, dit Chicot, c'est M. de Saint-Megrin, qui est
+trepasse l'an dernier, sous les coups de M. de Mayenne; que diable, ne
+lui enlevez pas ca, a ce pauvre mort, il ne compte que sur cet amidon
+et sur ce qu'il a fait a M. de Guise pour aller a la posterite; en lui
+enlevant l'amidon, il resterait a moitie route.
+
+Et, sans faire attention a la figure du roi, qui s'assombrissait a ce
+souvenir, Chicot continua:
+
+ Leur poil est tondu au compas.
+
+--Il est toujours question des mignons, bien entendu, interrompit
+Chicot.
+
+--Oui, oui, va, dit Schomberg.
+
+--Chicot reprit:
+
+ Leur poil est tondu au compas,
+ Mais non d'une facon pareille,
+ Car en avant, depuis l'oreille,
+ Il est long et derriere bas.
+
+--Sa chanson est deja vieille, dit d'Epernon.
+
+--Vieille! elle est d'hier.
+
+--Eh bien, la mode a change ce matin; regarde.
+
+Et d'Epernon ota son toquet pour montrer a Chicot ses cheveux de
+devant presque aussi ras que ceux de derriere.
+
+--Oh! la vilaine tete! dit Chicot.
+
+Et il continua:
+
+ Leurs cheveux droits par artifice,
+ Par la gomme qui les herisse,
+ Retordent leurs plis refrises;
+ Et, dessus leur tete legere,
+ Un petit bonnet par derriere
+ Les rend encor plus deguises.
+
+Je passe le quatrieme couplet, dit Chicot, il est trop immoral. Et il
+reprit:
+
+ Pensez-vous que nos vieux Francois,
+ Qui par leurs armes valeureuses
+ En tant de guerres dangereuses
+ Ont fait retentir leurs exploits,
+ Et perdant le fruit de leur gloire
+ Avec le nom de leur victoire,
+ En tant de perilleux hasards,
+ Eussent la chemise empesee,
+ Eussent la perruque frisee,
+ Eussent le teint blanchi de fards?
+
+--Bravo! dit Henri, et, si mon frere etait la, il te serait bien
+reconnaissant, Chicot.
+
+--Qui appelles-tu ton frere, mon fils? dit Chicot. Est-ce par hasard
+Joseph Foulon, abbe de Sainte-Genevieve, chez lequel on dit que tu vas
+faire tes voeux?
+
+--Non pas, dit Henri, qui se pretait a toutes les plaisanteries de
+Chicot. Je parle de mon frere Francois.
+
+--Ah! tu as raison; celui-la n'est pas ton frere en Dieu, mais frere
+en diable. Bon! bon! tu parles de Francois, fils de France par la
+grace de Dieu, duc de Brabant, de Lauthier, de Luxembourg, de Gueldre,
+d'Alencon, d'Anjou, de Touraine, de Berry, d'Evreux et de
+Chateau-Thierry, comte de Flandres, de Hollande, de Zelande, de
+Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et Beaufort, marquis
+du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, defenseur de la
+liberte belge; a qui la nature a fait un nez, a qui la petite verole
+en a fait deux, et sur qui, moi, j'ai fait ce quatrain:
+
+ Messieurs, ne soyez etonnes
+ Si voyez a Francois deux nez,
+ Car, par droit comme par usage,
+ Faut deux nez a double visage.
+
+Les mignons eclaterent de rire, car le duc d'Anjou etait leur ennemi
+personnel, et l'epigramme contre le prince leur fit momentanement
+oublier le pasquil que Chicot venait de chanter contre eux.
+
+Quant au roi, comme jusqu'a ce moment il n'avait recu que les
+eclaboussures de ce feu roulant, il riait plus haut que tout le monde,
+n'epargnant personne, donnant du sucre et de la patisserie a ses
+chiens et frappant de la langue sur son frere et sur ses amis.
+
+Tout a coup Chicot s'ecria:
+
+--Oh! ce n'est pas politique; Henri, Henri, c'est audacieux et
+imprudent.
+
+--Quoi donc? dit le roi.
+
+--Non, foi de Chicot, tu ne devrais pas avouer ces choses-la! fi donc!
+
+--Quelles choses? demanda Henri etonne.
+
+--Ce que tu dis de toi-meme, quand tu signes ton nom; ah! Henriquet,
+ah! mon fils!
+
+--Gare a vous, sire, dit Quelus, qui soupconnait quelque mechancete
+sous l'air confit en douceur de Chicot.
+
+--Que diable veux-tu dire? demanda le roi.
+
+--Comment signes-tu, voyons?
+
+--Pardieu... je signe... je signe... Henri de Valois.
+
+--Bon; remarquez, messieurs, dit Chicot, que je ne le lui fais pas
+dire; voyons, n'y a-t-il pas moyen de trouver un V dans ces treize
+lettres?
+
+--Sans doute, Valois commence par un V.
+
+--Prenez vos tablettes, messire chapelain, car voici le nom sous
+lequel il vous faut desormais inscrire le roi: Henri de Valois n'est
+qu'une anagramme.
+
+--Comment?
+
+--Oui, qu'une anagramme; je vais vous dire le veritable nom de Sa
+Majeste actuellement regnante. Nous disons: Dedans Henri de Valois il
+y a un V, mettez un V sur vos tablettes.
+
+--C'est fait, dit d'Epernon.
+
+--N'y a-t-il pas aussi un _i_?
+
+--Certainement, c'est la derniere lettre du mot Henri.
+
+--Que la malice des hommes est grande, dit Chicot, d'avoir ete separer
+ainsi des lettres faites pour etre accolees l'une a l'autre!
+Mettez-moi un _i_ a cote du V. Cela y est-il?
+
+--Oui, dit d'Epernon.
+
+--Cherchons bien maintenant si nous ne trouverons pas un _l_; ca y
+est, n'est-ce pas? un _a_, ca y est encore; un autre _i_, nous le
+tenons; enfin, un _n_. Bon. Sais-tu lire, Nogaret?
+
+--Je l'avoue a ma honte, dit d'Epernon.
+
+--Allons donc, maraud, est-ce que, par hasard, tu te crois d'assez
+grande noblesse pour etre ignorant?
+
+--Drole! fit d'Epernon en levant sa sarbacane sur Chicot.
+
+--Frappe, mais epelle, dit Chicot.
+
+D'Epernon se mit a rire et epela.
+
+--Vi-lain, vilain! dit-il.
+
+--Bon! s'ecria Chicot. Tu vois, Henri, comme cela commence, voila deja
+ton vrai nom de bapteme retrouve. J'espere que tu me feras une pension
+comme celle que notre frere Charles IX faisait a M. Amyot, quand je
+vais avoir retrouve ton nom de famille.
+
+--Tu te feras batonner, Chicot, dit le roi.
+
+--Ou cueille-t-on les cannes avec lesquelles on batonne les
+gentilshommes, mon fils, est-ce en Pologne? dis-moi cela.
+
+--Il me semble cependant, dit Quelus, que M. de Mayenne ne s'en est
+pas prive avec toi, mon pauvre Chicot, le jour ou il t'a trouve avec
+sa maitresse.
+
+--Aussi est-ce un compte qui nous reste a regler ensemble. Soyez
+tranquille, monsieur Cupido, la chose est la, portee a son debit.
+
+Et Chicot mit la main a son front; ce qui prouve que des ce temps on
+reconnaissait la tete pour le siege de la memoire.
+
+--Voyons, Quelus, dit d'Epernon, tu verras que, grace a toi, nous
+allons laisser echapper le nom de famille.
+
+--Ne craints rien, dit Chicot, je le tiens, a M. de Guise je dirais:
+par les cornes; mais a toi, Henri, je me contenterai de dire: par tes
+oreilles.
+
+--Voyons le nom, voyons le nom! dirent tous les jeunes gens.
+
+--Nous avons d'abord, dans ce qui nous reste de lettres, un H
+majuscule; prends l'H, Nogaret.
+
+D'Epernon obeit.
+
+--Puis un _e_, puis un _r_, puis la-bas, dans Valois, un _o_; puis,
+comme tu separes le prenom du nom par ce que les grammairiens
+appellent particule, je mets la main sur un _d_ et sur un _e_, ce qui
+va nous faire, avec l'_s_ qui termine le nom de la race, ce qui va
+nous faire... epelle, d'Epernon, H, e, r, o, d, e, s.
+
+--Herodes, dit d'Epernon.
+
+--Vilain Herodes! s'ecria le roi.
+
+--Juste, dit Chicot; et voila ce que tu signes tous les jours, mon
+fils. Oh!
+
+Et Chicot se renversa en donnant tous les signes d'une pudibonde
+horreur.
+
+--Monsieur Chicot, vous passez les bornes, dit Henri.
+
+--Moi, dit Chicot, je dis ce qui est, pas autre chose; mais voila bien
+les rois: avertissez-les, ils se fachent.
+
+--Voila une belle genealogie! dit Henri.
+
+--Ne la renie pas, mon fils, dit Chicot; ventre de biche! c'est la
+bonne pour un roi qui, deux ou trois fois par mois, a besoin des
+juifs.
+
+--Il est dit, s'ecria le roi, que ce maroufle-la n'aura pas le
+dernier. Messieurs, taisez-vous; de cette facon-la, du moins, personne
+ne lui donnera la replique.
+
+Il se fit a l'instant meme le plus profond silence. Et ce silence, que
+Chicot, fort attentif au chemin que l'on parcourait, ne paraissait
+aucunement dispose a rompre, durait depuis quelques minutes, lorsque,
+au dela de la place Maubert, a l'angle de la rue des Noyers, on vit
+Chicot s'elancer tout a coup hors de la litiere, ecarter les gardes,
+et aller s'agenouiller a l'angle d'une maison d'assez bonne apparence,
+et qui avancait sur la rue un balcon de bois sculpte sur un
+entablement de poutrelles peintes.
+
+--He! paien, cria le roi, si tu as a t'agenouiller, agenouille-toi au
+mains devant la croix qui fait le milieu de la rue Sainte-Genevieve,
+et non pas devant cette maison; renferme-t-elle donc quelque eglise,
+ou cache-t-elle quelque reposoir?
+
+Mais Chicot ne repondait point; il s'etait jete a deux genoux sur le
+pave, et disait tout haut cette priere, dont, en pretant l'oreille, le
+roi ne perdait pas un mot:
+
+"Bon Dieu! Dieu juste! voici, je la reconnais bien, et toute ma vie
+je la reconnaitrai, voici la maison ou Chicot a souffert, sinon pour
+toi, mon Dieu, mais du moins pour une de tes creatures; Chicot ne t'a
+jamais demande qu'il arrivat malheur a M. de Mayenne, auteur de son
+martyre, ni a maitre Nicolas David, instrument de son supplice. Non,
+Seigneur, Chicot a su attendre, car Chicot est patient, quoiqu'il ne
+soit pas eternel, et voila six bonnes annees, dont une annee
+bissextile, que Chicot entasse les interets du petit compte ouvert
+entre lui et MM. de Mayenne et Nicolas David; or, a dix du cent, qui
+est le taux legal, puisque c'est le taux auquel le roi emprunte, en
+sept ans les interets cumules doublent le capital. Fais donc, grand
+Dieu! Dieu juste! que la patience de Chicot dure un an encore, afin
+que les cinquante coups d'etrivieres que Chicot a recus dans cette
+maison par les ordres de cet assassin de prince lorrain et de ce
+spadassin d'avocat normand, et qui ont tire du corps de Chicot une
+pinte de sang, s'elevent a deux pintes et a cent coups d'etrivieres,
+et pour chacun d'eux; de telle facon que M. de Mayenne, tout gros
+qu'il soit, et Nicolas David, tout long qu'il est, n'aient plus assez
+de sang ni de peau pour payer Chicot, et qu'ils en soient reduits a
+faire banqueroute de quinze ou vingt pour cent, en expirant sous le
+quatre-vingtieme ou quatre-vingt-cinquieme coup de verge.
+
+Au nom du Pere, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!"
+
+--Amen! dit le roi.
+
+Chicot baisa la terre, et, au supreme ebahissement de tous les
+spectateurs, qui ne comprenaient rien a cette scene, il revint prendre
+sa place dans la litiere.
+
+--Ah ca! dit le roi, a qui son rang, denue depuis trois ans de tant de
+prerogatives qu'il avait laisse prendre aux autres, donnait au moins
+le droit d'etre instruit le premier, ah ca! maitre Chicot, pourquoi
+cette longue et singuliere litanie, pourquoi tous ces coups dans la
+poitrine, pourquoi enfin toutes ces momeries devant une maison
+d'apparence si profane?
+
+--Sire, repliqua Chicot, c'est que Chicot est comme le renard, Chicot
+flaire et baise longtemps les pierres ou il a laisse de son sang,
+jusqu'a ce que, contre ces pierres, il ecrase la tete de ceux qui
+l'ont verse.
+
+--Sire! s'ecria Quelus, je parierais: Chicot a prononce, comme Votre
+Majeste a pu l'entendre, dans sa priere le nom du duc de Mayenne; je
+parierais donc que cette priere a rapport a la bastonnade dont nous
+parlions tout a l'heure.
+
+--Pariez, seigneur Jacques de Levis, comte de Quelus, dit Chicot;
+pariez et vous gagnerez.
+
+--Ainsi donc?... dit le roi.
+
+--Justement, sire, reprit Chicot: dans cette maison Chicot avait une
+maitresse, bonne et charmante creature, une demoiselle, ma foi. Une
+nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux fit entourer la
+maison, fit prendre Chicot et le fit batonner si rudement, que Chicot
+passa a travers la fenetre, et que, le temps lui manquant pour
+l'ouvrir, il sauta du haut de ce petit balcon dans la rue. Or, comme
+c'est un miracle que Chicot ne se soit pas tue, chaque fois que Chicot
+passe devant cette maison, il s'agenouille, prie, et, dans sa priere,
+remercie le Seigneur de l'avoir tire d'un si mauvais pas.
+
+--Ah! pauvre Chicot! et vous qui le condamniez, sire; c'est cependant,
+ce me semble, agir en bon chretien que de faire ce qu'il fait.
+
+--Tu as donc ete bien rosse, mon pauvre Chicot?
+
+--Oh! merveilleusement, sire; mais pas encore autant qu'il l'aurait
+voulu.
+
+--Comment cela?
+
+--Non, en verite, je n'eusse point ete fache de recevoir quelques
+estocades.
+
+--Pour tes peches?
+
+--Non, pour ceux de M. de Mayenne.
+
+--Ah! je comprends: ton intention est de rendre a Cesar....
+
+--A Cesar, non pas; ne confondons point, sire; Cesar, c'est le grand
+general, c'est le guerrier vaillant, c'est le frere aine, celui qui
+veut etre roi de France; non, celui-la est en compte avec Henri de
+Valois, et c'est toi que ce compte regarde, mon fils; paye tes dettes,
+Henri, je payerai les miennes.
+
+Henri n'aimait pas qu'on lui parlat de son cousin de Guise, aussi
+l'apostrophe de Chicot le rendit-elle serieux, si bien que l'on arriva
+vers Bicetre sans que la conversation interrompue eut repris son
+cours.
+
+On avait mis trois heures a aller du Louvre a Bicetre; si bien que les
+optimistes comptaient arriver le lendemain soir a Fontainebleau,
+tandis que les pessimistes offrirent de parier qu'on n'arriverait que
+le surlendemain vers midi.
+
+Chicot pretendait qu'on n'arriverait pas du tout.
+
+Une fois sorti de Paris, le cortege parut se mouvoir plus a son aise;
+la matinee etait assez belle, le vent soufflait avec moins de
+violence; le soleil avait enfin reussi a percer son voile de nuages,
+et l'on eut dit un de ces beaux jours d'octobre pendant lesquels, au
+bruit des dernieres feuilles qui tombent, les promeneurs plongent les
+yeux avec un doux regard dans le mystere bleuatre des bois murmurants.
+
+Il etait trois heures de l'apres-midi, quand le cortege arriva aux
+premieres murailles de l'enclos de Juvisy. De ce point, on apercevait
+deja le pont bati sur l'Orge, et la grande hotellerie de la Cour de
+France, qui confiait a la brise aigue du soir le parfum de ses
+tournebroches et les bruits joyeux de son foyer.
+
+Le nez de Chicot saisit au vol les emanations culinaires. Il se pencha
+hors de la litiere, et vit de loin, sur la porte de l'hotellerie,
+plusieurs hommes enveloppes de leurs manteaux. Au milieu de ces hommes
+etait un personnage gros et court, et dont le chapeau a larges bords
+couvrait entierement la face.
+
+Ces hommes rentrerent precipitamment en voyant paraitre le cortege.
+
+Mais l'homme gros et court n'etait point rentre si vite, que sa vue
+n'eut frappe Chicot. Aussi, au moment meme ou ce gros homme rentrait,
+notre Gascon sautait-il a bas de la litiere royale, et, allant
+demander son cheval a un page qui le conduisait en bride, laissait-il,
+efface dans l'angle d'une muraille et perdu dans les premieres ombres
+de la nuit, s'eloigner le cortege, qui continuait son chemin vers
+Essonne, ou le roi comptait coucher; puis, lorsque les cavaliers
+eurent disparu, lorsque le bruit lointain des roues de la litiere sur
+les paves de la route se fut amorti dans l'espace, il sortit de sa
+cachette, fit le tour derriere le chateau et se presenta a la porte de
+l'hotellerie, comme s'il venait de Fontainebleau. En arrivant devant
+la fenetre, Chicot jeta un regard rapide a travers les vitres et vit
+avec plaisir que les hommes qu'il avait remarques y etaient toujours,
+et parmi eux le personnage gros et court auquel il avait paru faire
+l'honneur d'accorder une attention toute particuliere. Seulement,
+comme Chicot paraissait avoir des raisons de desirer de n'etre point
+reconnu du susdit personnage, au lieu d'entrer dans la chambre ou il
+etait, il se fit servir une bouteille de vin dans la chambre en face,
+se placant de maniere que nul ne put gagner la porte sans etre vu par
+lui.
+
+De cette chambre, Chicot, prudemment place dans l'ombre, pouvait
+plonger son regard jusqu'a l'angle d'une cheminee. Dans cet angle, sur
+un escabeau, etait assis l'homme gros et court, lequel, croyant sans
+doute n'avoir a craindre aucune investigation, se laissait inonder par
+la lueur petillante d'un foyer dont une brassee de sarments venait de
+redoubler la chaleur et la clarte.
+
+--Je ne m'etais pas trompe, dit Chicot, et quand je faisais ma priere
+a la maison de la rue des Noyers, on eut dit que je flairais le retour
+de cet homme. Mais pourquoi revenir ainsi a la sourdine dans la bonne
+capitale de notre ami Herodes? Pourquoi se cacher quand il passe? Ah!
+Pilate! Pilate! est-ce que le bon Dieu, par hasard, ne m'accorderait
+pas l'annee que je lui ai demandee, et me forcerait au remboursement
+plus tot que je ne le croyais?
+
+Bientot Chicot s'apercut avec joie que, de l'endroit ou il etait
+place, il pouvait non-seulement voir, mais encore que, par un de ces
+effets d'acoustique que menage si capricieusement parfois le hasard,
+il pouvait entendre. Cette remarque faite, il se mit a preter
+l'oreille avec une attention non moins grande que celle avec laquelle
+il tendait sa vue.
+
+--Messieurs, dit l'homme gros et court a ses compagnons, je crois
+qu'il est temps de partir; le dernier laquais du cortege est passe
+depuis longtemps, et je crois qu'a cette heure la route est sure.
+
+--Parfaitement sure, monseigneur, repondit une voix qui fit
+tressaillir Chicot, et qui sortait d'un corps auquel Chicot n'avait
+jusque-la accorde aucune attention, absorbe qu'il etait dans la
+contemplation du personnage principal.
+
+L'individu auquel appartenait le corps d'ou sortait cette voix etait
+aussi long que celui auquel il donnait le titre de monseigneur etait
+court, aussi pale qu'il etait vermeil, aussi obsequieux qu'il etait
+arrogant.
+
+--Ah! maitre Nicolas, se dit Chicot en riant sans bruit: _tu
+quoque_... C'est bon. Nous aurons bien triste chance si, cette
+fois-ci, nous nous separons sans nous dire deux mots.
+
+Et Chicot vida son verre et paya l'hote, afin que rien ne le mit en
+retard quand il jugerait a propos de partir.
+
+La precaution n'etait pas mauvaise, car les sept personnes qui avaient
+attire l'attention de Chicot payerent a leur tour, ou plutot le
+personnage gros et court paya pour tous, et, chacun ayant repris son
+cheval des mains d'un laquais ou d'un palefrenier et s'etant remis en
+selle, la petite troupe prit le chemin de Paris et s'enfonca bientot
+dans les premieres brumes du soir.
+
+--Bon! dit Chicot, il va a Paris; alors j'y retourne.
+
+Et Chicot, remontant a cheval a son tour, les suivit de loin, sans
+perdre un instant de vue leurs manteaux gris, ou, lorsque par prudence
+il les perdait de vue, sans cesser d'entendre le pas de leurs chevaux.
+
+Toute cette cavalerie quitta la route de Fromenteau, prit a travers
+terre pour joindre Choisy, puis, passant la Seine au pont de
+Charenton, rentra par la porte Saint-Antoine pour aller se perdre,
+comme un essaim d'abeilles, dans l'hotel de Guise, qui semblait
+n'attendre que leur arrivee pour se refermer sur eux.
+
+--Bon! dit Chicot en s'embusquant au coin de la rue des Quatre-Fils,
+il y a non-seulement du Mayenne, mais encore du Guise la-dessous.
+Jusqu'a present ce n'etait que curieux, mais cela va devenir
+interessant. Attendons.
+
+Et Chicot attendit, en effet, une bonne heure, malgre la faim et le
+froid qui commencaient a le mordre de leurs dents aigues. Enfin la
+porte se rouvrit: mais, au lieu de sept cavaliers enveloppes de leurs
+manteaux, ce furent sept moines genovefains, enveloppes de leurs
+capuchons, qui reparurent en secouant d'enormes rosaires.
+
+--Oh! fit Chicot, quel denoument inattendu! L'hotel de Guise est-il
+donc si embaume de saintete, que les sacripans se changent en agneaux
+du Seigneur, rien qu'en touchant le seuil? C'est toujours de plus en
+plus interessant.
+
+Et Chicot suivit les moines, comme il avait suivi les cavaliers, ne
+doutant pas que les frocs ne recouvrissent les memes corps que
+couvraient les manteaux.
+
+Les moines vinrent passer la Seine au pont Notre-Dame, traverserent la
+Cite, franchirent le Petit-Pont, prirent la place Maubert et monterent
+la rue Sainte-Genevieve.
+
+--Ouais! dit Chicot, apres avoir ote son chapeau a la maison de la rue
+des Noyers, ou le matin il avait fait sa priere, est-ce que nous
+retournons a Fontainebleau, par hasard? Dans ce cas-la je n'aurais pas
+pris le plus court. Mais non, je me trompe, nous n'irons pas si loin.
+
+En effet, les moines venaient de s'arreter a la porte de l'abbaye de
+Sainte-Genevieve et de s'enfoncer dans le porche, dans les profondeurs
+duquel on apercevait un autre moine du meme ordre qu'eux, occupe a
+regarder avec l'attention la plus profonde les mains de ceux qui
+entraient.
+
+--Tudieu! pensa Chicot, il parait que, pour etre admis ce soir a
+l'abbaye, il faut avoir les mains propres. Decidement, il se passe
+quelque chose d'extraordinaire.
+
+Cette reflexion achevee, Chicot, assez embarrasse de ce qu'il allait
+faire pour ne point perdre les individus qu'il suivait, regarda autour
+de lui, et vit avec etonnement, par toutes les rues qui convergeaient
+a l'abbaye, poindre des capuchons, les uns isoles, les autres marchant
+deux a deux, mais tous s'acheminant vers l'abbaye.
+
+--Ah ca! fit Chicot, il se tient donc ce soir chapitre general a
+l'abbaye, que tous les genovefains de France sont convoques? Voila,
+foi de gentilhomme! la premiere fois qu'il me prend envie d'assister a
+un chapitre; mais, je l'avoue, l'envie me tient bien.
+
+Et les moines s'enfoncaient sous le porche, montraient leurs mains ou
+quelque signe qu'ils tenaient dans leurs mains, et passaient.
+
+--J'entrerais bien avec eux, se dit Chicot; mais, pour entrer avec
+eux, il me manque deux choses assez essentielles: d'abord la
+respectable robe qui les enveloppe, attendu que je n'apercois aucun
+laique parmi ces saints personnages, et secondement cette chose qu'ils
+montrent au frere portier, car decidement ils montrent quelque chose.
+Ah! frere Gorenflot, frere Gorenflot! si je t'avais la sous la main,
+mon digne ami!
+
+Cette exclamation etait arrachee a Chicot par le souvenir d'un des
+plus venerables moines de l'ordre des genovefains, convive habituel de
+Chicot, lorsque, par hasard, Chicot ne mangeait pas au Louvre,
+celui-la meme avec lequel, le jour de la procession des penitents,
+notre Gascon s'etait arrete a la buvette de la porte Montmartre et
+avait mange une sarcelle et bu du vin epice.
+
+Et les moines continuaient d'abonder, qu'on eut cru que la moitie de
+la population parisienne avait pris le froc, et le frere portier, sans
+se lasser, les examinait avec autant d'attention les uns que les
+autres.
+
+--Voyons, voyons, se dit Chicot, il y a decidement quelque chose
+d'extraordinaire ce soir. Soyons curieux jusqu'au bout. Il est sept
+heures et demie, la quete est terminee. Je dois trouver frere
+Gorenflot a la _Corne d'Abondance_, c'est l'heure de son souper.
+
+Chicot laissa la legion de moines faire ses evolutions aux environs de
+l'abbaye et s'engouffrer dans le portail, et, mettant son cheval au
+galop, il gagna la grande rue Saint-Jacques, ou, en face du cloitre
+Saint-Benoit, s'elevait, florissante et tres-cultivee des ecoliers et
+des moines ergoteurs, l'hotellerie de la Corne d'Abondance.
+
+Chicot etait connu dans la maison, non pas comme un habitue, mais
+comme un de ces mysterieux hotes qui venaient de temps en temps
+laisser un ecu d'or et une parcelle de leur raison dans
+l'etablissement de maitre Claude Bonhomet. Ainsi se nommait le
+dispensateur des dons de Ceres et de Bacchus, que versait incessamment
+la fameuse corne mythologique qui servait d'enseigne a sa maison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+OU LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC FRERE
+GORENFLOT, DONT IL A DEJA ETE PARLE DEUX FOIS DANS LE COURS DE CETTE
+HISTOIRE.
+
+
+A la belle journee avait succede une belle soiree; seulement, comme la
+journee avait ete froide, la soiree etait plus froide encore. On
+voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardes la vapeur
+de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait
+distinctement les pas des passants sur le sol glace, et le _hum_
+sonore arrache par la froidure et repercute par les surfaces
+elastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il
+faisait une de ces jolies gelees printanieres qui font trouver un
+double charme a la belle couleur rose des vitres d'une hotellerie.
+
+Chicot entra dans la salle d'abord, plongea ses regards dans tous les
+coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les hotes de maitre
+Claude celui qu'il cherchait, il passa familierement a la cuisine.
+
+Le maitre de l'etablissement etait en train d'y faire une lecture
+pieuse, tandis qu'un flot de friture contenu dans une immense poele
+etait en train d'attendre le degre de chaleur necessaire a
+l'introduction dans cette poele de plusieurs merlans tout enfarines.
+
+Au bruit que fit Chicot en entrant, maitre Bonhomet leva la tete.
+
+--Ah! c'est vous, mon gentilhomme! dit-il en fermant son livre.
+Bonsoir et bon appetit.
+
+--Merci du double souhait, quoique la moitie en soit faite autant a
+votre profit qu'au mien. Mais cela dependra.
+
+--Comment? cela dependra!
+
+--Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul.
+
+--S'il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache,
+je souperai avec vous.
+
+--Merci, mon cher hote, quoique je vous sache excellent convive; mais
+je cherche quelqu'un.
+
+--Frere Gorenflot peut-etre? demanda Bonhomet.
+
+--Justement, repondit Chicot; a-t-il commence de souper?
+
+--Non, pas encore; mais depechez-vous cependant.
+
+--Que je me depeche?
+
+--Oui, car dans cinq minutes il aura fini.
+
+--Frere Gorenflot n'a pas commence de souper, et dans cinq minutes il
+aura fini, dites-vous?
+
+Et Chicot secoua la tete, ce qui, dans tous les pays du monde, passe
+pour le signe de l'incredulite.
+
+--Monsieur, dit maitre Claude, c'est aujourd'hui mercredi, et nous
+entrons en careme.
+
+--Eh bien, dit Chicot d'un air qui prouvait peu en faveur des
+tendances religieuses de Gorenflot, apres?
+
+--Ah! dame, repliqua Claude avec un geste qui signifiait evidemment:
+Je ne comprends pas plus que vous, mais c'est ainsi.
+
+--Decidement, repliqua Chicot, il y a quelque chose de derange dans la
+machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot! Je suis
+destine a voir aujourd'hui des choses miraculeuses.
+
+Et, de l'air d'un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue,
+Chicot fit quelques pas vers une espece de cabinet particulier, dont
+il poussa la porte vitree, fermee d'un rideau de laine a carreaux
+blancs et roses, et dans le fond duquel il apercut, a la lueur d'une
+chandelle a la meche fumeuse, le digne moine qui retournait
+negligemment sur son assiette une maigre portion d'epinards cuits a
+l'eau, qu'il essayait de rendre plus savoureux par l'introduction dans
+cette substance herbacee d'un reste de fromage de Suresnes.
+
+Pendant que le digne frere opere ce melange avec une moue indiquant
+qu'il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de
+le presenter a nos lecteurs sous un jour qui les dedommagera d'avoir
+tarde si longtemps a faire sa connaissance.
+
+Frere Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi.
+Cette taille, un peu exigue peut-etre, etait rachetee, a ce que disait
+le frere, par l'admirable harmonie des proportions; car, ce qu'il
+perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant pres de
+trois pieds de diametre d'une epaule a l'autre, ce qui, comme chacun
+le sait, equivaut a neuf pieds de circonference.
+
+Au centre de ces omoplates herculeennes s'emmanchait un large cou
+sillonne de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes.
+Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le
+reste, c'est-a-dire qu'il etait gros et court, ce qui, aux premieres
+emotions un peu fortes qu'eprouverait frere Gorenflot, rendrait
+l'apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette defectuosite
+et du danger qu'elle lui faisait courir, frere Gorenflot ne
+s'impressionnait jamais; il etait meme, nous devons le dire, fort rare
+de le voir affecte aussi visiblement qu'il l'etait a l'heure ou Chicot
+entra dans le cabinet.
+
+--Eh! notre ami, que faites-vous donc la? s'ecria notre Gascon en
+regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non
+mouchee et certain hanap rempli jusqu'aux bords d'une eau teinte a
+peine par quelques gouttes de vin.
+
+--Vous le voyez, mon frere, je soupe, repondit Gorenflot en faisant
+vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye.
+
+--Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot? Des herbes, du fromage?
+Allons donc! s'ecria Chicot.
+
+--Nous sommes dans l'un des premiers mercredis de careme; faisons
+notre salut, mon frere, faisons notre salut! repondit Gorenflot en
+nasillant et en levant beatiquement les yeux au ciel.
+
+Chicot demeura stupefait; son regard indiquait qu'il avait deja plus
+d'une fois vu Gorenflot glorifier d'une autre maniere ce saint temps
+de careme dans lequel un venait d'entrer.
+
+--Notre salut? repeta-t-il, et que diable l'eau et les herbes
+ont-elles a faire avec notre salut?
+
+ --Vendredi chair ne mangeras,
+ Ni le mercredi memement,
+
+dit Gorenflot.
+
+--Mais a quelle heure avez-vous dejeune?
+
+--Je n'ai point dejeune, mon frere, dit le moine en nasillant de plus
+en plus.
+
+--Ah! s'il ne s'agit que de nasiller, dit Chicot, je suis pret a faire
+assaut avec tous les genovefains du monde. Alors, si vous n'avez pas
+dejeune, dit Chicot en nasillant en effet d'une facon immoderee,
+qu'avez-vous fait, mon frere?
+
+--J'ai compose un discours, reprit Gorenflot en relevant fierement la
+tete.
+
+--Ah bah! un discours, et pourquoi faire?
+
+--Pour le prononcer ce soir a l'abbaye.
+
+--Tiens! pensa Chicot, un discours ce soir! c'est drole.
+
+--Et meme, ajouta Gorenflot en portant a sa bouche une premiere
+fourchetee d'epinards au fromage, il faut que je songe a rentrer; mon
+auditoire s'impatienterait peut-etre.
+
+Chicot songea au nombre infini de moines qu'il avait vus s'avancer
+vers l'abbaye, et, se rappelant que M. de Mayenne, selon toute
+probabilite, etait au nombre de ces moines, il se demanda comment
+Gorenflot, qui, jusqu'a ce jour, avait ete apprecie pour des qualites
+qui n'avaient aucun rapport avec l'eloquence, avait ete choisi par son
+superieur Joseph Foulon, alors abbe de Sainte-Genevieve, pour precher
+devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblee.
+
+--Bah! dit-il, et a quelle heure prechez-vous?
+
+--De neuf heures a neuf heures et demie, mon frere.
+
+--Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien
+cinq minutes. Ventre de biche! il y a plus de huit jours que nous
+n'avons trouve l'occasion de diner ensemble.
+
+--Ce n'est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitie n'en
+souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, tres-cher frere;
+les devoirs de votre charge vous enchainent pres de notre grand roi
+Henri III, que Dieu conserve! Les devoirs de mon etat m'imposent la
+quete et apres la quete les prieres; il n'est donc pas etonnant que
+nous nous trouvions separes.
+
+--Oui; mais, corboeuf! dit Chicot, c'est, ce me semble, une nouvelle
+raison d'etre joyeux quand nous nous retrouvons!
+
+--Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse
+mine de la terre; mais il n'en faut pas moins que je vous quitte.
+
+Et le moine fit un mouvement pour se lever.
+
+--Achevez au moins vos herbes, dit Chicot en lui posant la main sur
+l'epaule et le faisant se rasseoir.
+
+Gorenflot regarda les epinards et poussa un soupir; puis ses yeux se
+porterent sur l'eau rougie, et il detourna la tete.
+
+Chicot vit que le moment etait venu de commencer l'attaque.
+
+--Vous rappelez-vous ce petit diner dont je vous parlais tout a
+l'heure, hein? dit-il, a la porte Montmartre, vous savez, ou, tandis
+que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres,
+nous mangeames une sarcelle des marais de la Grange-Bateliere avec un
+coulis d'ecrevisses, et nous bumes de ce joli vin de Bourgogne;
+comment appelez-vous donc ce vin-la? N'est-ce pas un vin que vous avez
+decouvert?
+
+--C'est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romanee.
+
+--Oui, oui, je me rappelle, c'est le lait que vous avez tete en venant
+au monde, digne fils de Noe!
+
+Gorenflot passa avec un melancolique sourire sa langue sur ses levres.
+
+--Que dites-vous de ce vin? dit Chicot.
+
+--Il etait bon, dit le moine; mais il y en a cependant de meilleur.
+
+--C'est ce que soutenait l'autre soir Claude Bonhomet notre hote,
+lequel pretend qu'il en a dans sa cave cinquante bouteilles pres
+duquel celui de son confrere de la porte Montmartre n'est que de la
+piquette.
+
+--C'est la verite, dit Gorenflot.
+
+--Comment! c'est la verite? s'ecria Chicot, et vous buvez de cette
+abominable eau rougie, quand vous n'avez que le bras a tendre pour
+boire de pareil vin! Pouah!
+
+Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre.
+
+--Il y a temps pour tout, mon frere, dit Gorenflot. Le vin est bon
+lorsqu'on n'a plus a faire, apres l'avoir bu, qu'a glorifier le Dieu
+qui l'a fait; mais, lorsque l'on a un discours a prononcer, l'eau est
+preferable, non pas au gout, mais a l'usage: _facunda est aqua_.
+
+--Bah! fit Chicot. _Magis facundum est vinum_, et la preuve, c'est que
+moi, qui ai aussi un discours a prononcer et qui ai foi dans ma
+recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romanee, et,
+ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenflot?
+
+--Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut
+plus mauvaises.
+
+--Bzzzou, fit Chicot en prenant l'assiette de Gorenflot et en la
+portant a son nez, bzzzou!
+
+Et, cette fois, ouvrant une petite fenetre, il jeta dans la rue herbes
+et assiette.
+
+Puis, se retournant:
+
+--Maitre Claude! cria-t-il.
+
+L'hote, qui probablement se tenait aux ecoutes, parut sur le seuil.
+
+--Maitre Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de
+la Romanee que vous pretendez avoir meilleur que personne.
+
+--Deux bouteilles! dit Gorenflot.--Pourquoi faire, puisque je n'en
+bois pas?
+
+--Si vous en buviez, j'en ferais venir quatre bouteilles, j'en ferais
+venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu'il y a dans la
+maison, dit Chicot.--Mais, quand je bois seul, je bois mal, et deux
+bouteilles me suffiront.
+
+--En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c'est raisonnable, et, si
+vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur
+n'aura rien a vous dire.
+
+--Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de careme, fi donc!
+
+Et, se dirigeant vers le garde-manger, tandis que maitre Bonhomet s'en
+allait chercher a la cave les deux bouteilles demandees, il en tira
+une fine poularde du Mans.
+
+--Que faites-vous la, mon frere? dit Gorenflot, qui suivait avec un
+interet involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous la?
+
+--Vous voyez, je m'empare de cette carpe, de peur qu'un autre ne mette
+la main dessus. Les mercredis de careme, il y a concurrence sur ces
+sortes de comestibles.
+
+--Une carpe! dit Gorenflot etonne.
+
+--Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux
+l'appetissante volaille.
+
+--Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec? demanda le moine.
+
+--Un bec! dit le Gascon, ou voyez-vous un bec? je ne vois qu'un
+museau.
+
+--Des ailes? continua le genovefain.
+
+--Des nageoires.
+
+--Des plumes?
+
+--Des ecailles, mon cher Gorenflot, vous etes ivre.
+
+--Ivre! s'ecria Gorenflot, ivre! Oh! par exemple! moi qui n'ai mange
+que des epinards et qui n'ai bu que de l'eau!
+
+--Eh bien, ce sont vos epinards qui vous chargent l'estomac, et votre
+eau qui vous monte a la tete.
+
+--Parbleu! dit Gorenflot, voici notre hote, il decidera.
+
+--Quoi?
+
+--Si c'est une carpe ou une poularde.
+
+--Soit. Mais d'abord qu'il debouche le vin. Je tiens a savoir si c'est
+le meme. Debouchez, maitre Claude.
+
+Maitre Claude deboucha une bouteille et en versa un demi-verre a
+Chicot.
+
+Chicot avala le demi-verre et fit claper sa langue.
+
+--Ah! dit-il, je suis un triste degustateur, et ma langue n'a pas la
+moindre memoire; il m'est impossible de dire s'il est plus mauvais,
+s'il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis pas
+meme sur que ce soit le meme.
+
+Les yeux de Gorenflot etincelaient en regardant au fond du verre de
+Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y etaient restees.
+
+--Tenez, mon frere, dit Chicot en versant plein un de de vin dans le
+verre du moine, vous etes en ce monde pour votre prochain,
+dirigez-moi.
+
+Gorenflot prit le verre, le porta a ses levres, et degusta lentement
+le peu de liqueur qu'il contenait.
+
+--C'est du meme cru a coup sur, dit-il; mais....
+
+--Mais? reprit Chicot.
+
+--Mais il y en avait trop peu, reprit le moine, pour que je puisse
+dire s'il etait plus mauvais ou meilleur.
+
+--Je tiens cependant a le savoir, dit Chicot, Peste! je ne veux pas
+etre trompe, et, si vous n'aviez pas un discours a prononcer, mon
+frere, je vous prierais de deguster ce vin une seconde fois.
+
+--Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine.
+
+--Pardieu! fit Chicot.
+
+Et il remplit a moitie le verre du genovefain.
+
+Gorenflot porta le verre a ses levres avec non moins de respect que la
+premiere fois, et le degusta avec non moins de conscience.
+
+--Meilleur, dit-il, meilleur, j'en reponds.
+
+--Bah! vous vous entendez avec notre hote!
+
+--Un bon buveur, dit Gorenflot, doit au premier coup reconnaitre le
+cru, au second la qualite, au troisieme l'annee.
+
+--Oh! l'annee, dit Chicot, que je voudrais donc savoir l'annee de ce
+vin!
+
+--C'est bien facile, reprit Gorenflot en tendant son verre,
+versez-m'en deux gouttes seulement, et je vais vous la dire.
+
+Chicot remplit le verre du moine aux trois quarts; le moine vida le
+verre lentement, mais sans s'y reprendre.
+
+--1561, dit-il en reposant le verre.
+
+--Noel! cria Claude Bonhomet, 1561, c'est juste cela!
+
+--Frere Gorenflot, dit le Gascon en se decouvrant, on en a beatifie a
+Rome qui ne le meritaient pas autant que vous.
+
+--Un peu d'habitude, mon frere, dit modestement Gorenflot.
+
+--Et de predisposition, dit Chicot. Peste! l'habitude seule n'y fait
+rien, temoin moi, qui ai la pretention d'avoir l'habitude. Eh bien,
+que faites-vous donc?
+
+--Vous le voyez, je me leve.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour aller a mon assemblee.
+
+--Sans manger un morceau de ma carpe?
+
+--Ah! c'est vrai, dit Gorenflot; il parait, mon digne frere, que vous
+vous connaissez encore moins en nourriture qu'en boisson. Maitre
+Bonhomet, qu'est-ce que c'est que cet animal?
+
+Et le frere Gorenflot montra l'objet de la discussion.
+
+L'aubergiste regarda avec etonnement celui qui lui faisait cette
+question.
+
+--Oui, reprit Chicot, on vous demande qu'est-ce que cet animal.
+
+--Parbleu! dit l'hote, c'est une poularde.
+
+--Une poularde! reprit Chicot d'un air consterne.
+
+--Et du Mans meme, continua maitre Claude.
+
+--Eh bien? fit Gorenflot triomphant.
+
+--Eh bien, dit Chicot, j'ai tort, a ce qu'il parait. Mais, comme je
+tiens beaucoup a manger cette poularde et a ne point pecher cependant,
+faites-moi le plaisir, mon frere, au nom de nos sentiments
+reciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d'eau et de la
+baptiser carpe.
+
+--Ah! ah! fit Gorenflot.
+
+--Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j'aurai mange peut-etre
+quelque animal en etat de peche mortel.
+
+--Soit! dit Gorenflot, qui, par sa nature, excellent compagnon,
+commencait d'etre mis en train par les trois degustations qu'il avait
+faites; mais il n'y a plus d'eau.
+
+--Il est dit, je ne sais plus ou, reprit Chicot: "Tu te serviras, en
+cas d'urgence, de ce que tu trouveras sous la main." L'intention fait
+tout; baptisez avec du vin, mon frere; baptisez avec du vin; l'animal
+en sera peut-etre un peu moins catholique; mais il n'en sera pas plus
+mauvais.
+
+Et Chicot remplit bord a bord le verre du moine; la premiere bouteille
+y passa.
+
+--Au nom de Bacchus, de Momus et de Comus, trinite du grand saint
+Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe.
+
+Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber
+deux ou trois gouttes sur l'animal.
+
+--Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du
+moine, a la sante de la nouvelle baptisee; puisse-t-elle etre cuite a
+point, et puisse l'art que va deployer maitre Claude Bonhomet pour la
+perfectionner ajouter encore aux qualites qu'elle a recues de la
+nature!
+
+--A sa sante! dit Gorenflot en interrompant un rire bruyant pour
+avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait verse Chicot, a sa
+sante, morbleu! voila de fier vin!
+
+--Maitre Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe a la
+broche; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez
+hacher menu du lard et des echalotes; puis, quand elle commencera a se
+dorer, glissez-moi deux roties dans la lechefrite, et servez chaud.
+
+Gorenflot ne soufflait pas le mot, mais il approuvait de l'oeil, et
+avec un certain petit mouvement de tete qui indiquait une complete
+adhesion.
+
+--Maintenant, dit Chicot quand il eut vu ses intentions remplies, des
+sardines, maitre Bonhomet, du thon. Nous sommes en careme, comme le
+disait tout a l'heure le pieux frere Gorenflot, et je veux faire un
+diner tout a fait maigre. Puis, attendez donc, deux autres bouteilles
+de cet excellent vin de la Romanee, de 1561.
+
+Les parfums de cette cuisine, qui rappelait la cuisine meridionale, si
+chere aux veritables gourmands, commencaient a se repandre et
+montaient insensiblement au cerveau du moine.
+
+Sa langue devint humide, ses yeux brillerent; mais il se contint
+encore, et meme il fit un mouvement pour se lever.
+
+--Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du
+combat?
+
+--Il le faut, mon frere, dit Gorenflot en levant les yeux au ciel pour
+bien indiquer a Dieu le sacrifice qu'il lui faisait.
+
+--C'est bien imprudent a vous d'aller prononcer un discours a jeun.
+
+--Pourquoi? begaya le moine.
+
+--Parce que vous manquerez de poumons, mon frere; Galien l'a dit:
+_Pulmo hominis facile deficit_. Le poumon de l'homme est faible et
+manque facilement.
+
+--Helas! oui, dit Gorenflot, et je l'ai souvent eprouve moi-meme; si
+j'avais eu des poumons, j'eusse ete un foudre d'eloquence.
+
+--Vous voyez, fit Chicot.
+
+--Heureusement, reprit Gorenflot en retombant sur sa chaise,
+heureusement que j'ai du zele.
+
+--Oui, mais le zele ne suffit pas; a votre place, je gouterais de ces
+sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar.
+
+--Une seule sardine, dit Gorenflot, et un seul verre.
+
+Chicot posa une sardine sur l'assiette du frere, et lui passa la
+seconde bouteille.
+
+Le moine mangea la sardine et but le contenu du verre.
+
+--Eh bien? demanda Chicot, qui, tout en poussant le genovefain sur
+l'article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre; eh
+bien?
+
+--En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, quand on a un discours a prononcer, il
+ne s'agit pas de se sentir moins faible, il s'agit de se sentir tout a
+fait bien; et, a votre place, continua le Gascon, pour arriver a ce
+but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe; car, si vous ne
+mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin: _Merum sobrio
+male olet_.
+
+--Ah! diable! fit Gorenflot, vous avez raison, je n'y songeais pas.
+
+Et, comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot
+coupa une de ses pattes qu'il avait baptisees du nom de nageoires,
+patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse.
+
+--Corps du Christ! fit Gorenflot, voila du savoureux poisson.
+
+Chicot lui coupa l'autre nageoire, qu'il deposa sur l'assiette du
+moine, tandis qu'il sucait delicatement l'aile.
+
+--Et du fameux vin! dit-il en debouchant la troisieme bouteille.
+
+Une fois lance, une fois echauffe, une fois reveille dans les
+profondeurs de son estomac immense, Gorenflot n'eut plus la force de
+s'arreter lui-meme; il devora l'aile, fit un squelette de la carcasse,
+et, appelant Bonhomet:
+
+--Maitre Claude, dit-il, j'ai tres faim, ne m'aviez-vous pas offert
+certaine omelette au lard?
+
+--Certainement, dit Chicot, et meme elle est commandee. N'est-ce pas,
+Bonhomet?
+
+--Sans doute, fit l'aubergiste, qui ne contredisait jamais ses
+pratiques quand leurs discours tendaient a un surcroit de consommation
+et par consequent de depense.
+
+--Eh bien, apportez, apportez, maitre, dit le moine.
+
+--Dans cinq minutes, repondit l'hote, qui, sur un coup d'oeil de
+Chicot, sortit diligemment pour preparer ce qu'on lui demandait.
+
+--Ah! fit Gorenflot en laissant retomber sur la table son enorme poing
+arme d'une fourchette, cela va mieux.
+
+--N'est-ce pas? fit Chicot.
+
+--Et, si l'omelette etait la, je n'en ferais qu'une bouchee, comme de
+ce verre je ne fais qu'une gorgee.
+
+Et, l'oeil etincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la
+troisieme bouteille.
+
+--Ah ca! dit Chicot, vous etiez donc malade?
+
+--J'etais niais, l'ami, dit Gorenflot; ce maudit discours m'avait
+ecoeure; depuis trois jours j'y pense.
+
+--Il devrait etre magnifique? dit Chicot.
+
+--Splendide! fit le moine.
+
+--Dites-m'en quelque chose en attendant l'omelette.
+
+--Non pas! s'ecria Gorenflot, un sermon a table, ou as-tu vu cela,
+maitre fou, a la cour du roi ton maitre?
+
+--On prononce de fort beaux discours a la cour du roi Henri, que Dieu
+conserve! dit Chicot en levant son feutre.
+
+--Et sur quoi roulent ces discours? demanda Gorenflot.
+
+--Sur la vertu, dit Chicot.
+
+--Ah! oui, s'ecria le moine en se renversant sur sa chaise, avec cela
+que voila encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III!
+
+--Je ne sais s'il est vertueux ou non, reprit le Gascon; mais ce que
+je sais, c'est que je n'ai jamais rien vu dont j'aie eu a rougir.
+
+--Je le crois mordieu bien! dit le moine; il y a longtemps que tu ne
+rougis plus, maitre paillard!
+
+--Oh! fit Chicot, paillard! moi, l'abstinence en personne, la
+continence en chair et en os! moi qui suis de toutes les processions,
+de tous les jeunes!
+
+--Oui, de ton Sardanapale, de ton Nabuchodonosor, de ton Herodes!
+Processions interessees, jeunes calcules. Heureusement on commence a
+le savoir par coeur, ton roi Henri III, que le diable emporte!
+
+Et Gorenflot, en place du discours refuse, entonna a pleine gorge la
+chanson suivante:
+
+ Le roi, pour avoir de l'argent,
+ A fait le pauvre et l'indigent
+ Et l'hypocrite;
+ Le grand pardon il a gagne;
+ Au pain, a l'eau il a jeune
+ Comme un ermite;
+ Mais Paris, qui le connait bien,
+ Ne lui voudra plus preter rien
+ A sa requete;
+ Car il a deja tant prete,
+ Qu'il a de lui dire arrete.
+ --Allez en quete.
+
+--Bravo! cria Chicot, bravo!
+
+Puis, tout bas:
+
+--Bon, ajouta-t-il, puisqu'il chante, il parlera.
+
+En ce moment, maitre Bonhomet entra, tenant d'une main la fameuse
+omelette, et de l'autre deux nouvelles bouteilles.
+
+--Apporte, apporte! cria le moine, dont les yeux etincelerent et dont
+un large sourire decouvrit les trente-deux dents.
+
+--Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours
+a prononcer.
+
+--Le discours est la, dit le moine en frappant son front, que
+commencait a envahir l'ardente enluminure de ses joues.
+
+--A neuf heures et demie, dit Chicot.
+
+--Je mentais, dit le moine, _omnis homo mendax, confiteor_.
+
+--Et pour quelle heure etait-ce donc veritablement?
+
+--Pour dix heures.
+
+--Pour dix heures? Je croyais que l'abbaye fermait a neuf.
+
+--Qu'elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle a travers le
+bloc de rubis contenu dans son verre; qu'elle ferme! j'en ai la clef.
+
+--La clef de l'abbaye! s'ecria Chicot, vous avez la clef de l'abbaye?
+
+--La, dans ma poche, dit Gorenflot en frappant sur son froc, la.
+
+--Impossible, dit Chicot, je connais les regles monastiques, j'ai ete
+en penitence dans trois couvents. On ne confie pas la clef de l'abbaye
+a un simple frere.
+
+--La voila, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en
+montrant avec jubilation une piece de monnaie a Chicot.
+
+--Tiens! de l'argent, fit Chicot. Ah! je comprends. Vous corrompez le
+frere portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux
+pecheur!
+
+Gorenflot fendit sa bouche jusqu'aux oreilles avec ce beat et gracieux
+sourire de l'homme ivre.
+
+--_Sufficit_, balbutia-t-il.
+
+Et il s'appretait a remettre la piece d'argent dans sa poche.
+
+--Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens! la drole de
+monnaie!
+
+--A l'effigie de l'heretique, dit Gorenflot. Aussi, trouee a l'endroit
+du coeur.
+
+--En effet, dit Chicot, c'est un teston frappe par le roi de Bearn, et
+voila effectivement un trou.
+
+--Un coup de poignard, dit Gorenflot; mort a l'heretique! Celui qui
+tuera l'heretique est beatifie d'avance, et je lui donne ma part du
+paradis.
+
+--Ah! ah! fit Chicot, voici les choses qui commencent a se dessiner;
+mais le malheureux n'est pas encore assez ivre.
+
+Et il remplit de nouveau le verre du moine.
+
+--Oui, dit le Gascon, mort a l'heretique, et vive la messe!
+
+--Vive la messe! dit Gorenflot en ingurgitant le verre d'un seul
+trait, vive la messe!
+
+--Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main
+de son convive, se rappelait le frere portier examinant les mains de
+tous les moines qu'il avait vus abonder sous le porche de l'abbaye,
+ainsi vous montrez cette piece de monnaie au frere portier... et....
+
+--Et j'entre, dit Gorenflot.
+
+--Sans difficulte?
+
+--Comme ce verre de vin entre dans mon estomac.
+
+Et le moine absorba une nouvelle dose du genereux liquide.
+
+--Peste! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer
+sans toucher les bords.
+
+--C'est-a-dire, balbutia Gorenflot ivre mort, c'est-a-dire que pour
+frere Gorenflot on ouvre les deux battants.
+
+--Et vous prononcez votre discours?
+
+--Et je prononce mon discours, dit le moine. Voila comme ca se
+pratique: j'arrive, tu entends bien, Chicot, j'arrive....
+
+--Je crois bien que j'entends! je suis tout oreilles.
+
+--J'arrive donc, comme je le disais. L'assemblee est nombreuse et
+choisie: il y a des barons; il y a des comtes; il y a des ducs.
+
+--Et meme des princes?
+
+--Et meme des princes, repeta le moine; tu l'as dit, des princes, rien
+que cela. J'entre humblement parmi les fideles de l'Union.
+
+--Les fideles de l'Union, repeta a son tour Chicot, qu'est-ce que
+cette fidelite-la?
+
+--J'entre parmi les freres de l'Union; on appelle frere Gorenflot, et
+je m'avance.
+
+A ces mots, le moine se leva.
+
+--C'est cela, dit Chicot, avancez.
+
+--Et je m'avance, reprit Gorenflot essayant de joindre l'execution a
+la parole.
+
+Mais, a peine eut-il fait un pas, qu'il trebucha a l'angle de la table
+et roula sur le parquet.
+
+--Bravo! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une
+chaise, vous vous avancez, vous saluez l'auditoire et vous dites:
+
+--Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent.
+
+--Et que disent les amis?
+
+--Les amis disent: Frere Gorenflot! le discours de frere Gorenflot,
+hein? beau nom de ligueur, frere Gorenflot!
+
+Et le moine repeta son nom, en le caressant de l'intonation.
+
+--Beau nom de ligueur! repeta Chicot; quelle verite va donc sortir du
+vin de cet ivrogne?
+
+--Alors je commence.
+
+Et le moine se releva, fermant les yeux, parce qu'il etait ebloui;
+s'appuyant au mur, parce qu'il etait mort ivre.
+
+--Vous commencez, dit Chicot en le maintenant contre la muraille comme
+Paillasse fait d'Arlequin.
+
+--Je commence: "Mes freres, c'est un beau jour pour la foi; mes
+freres, c'est un bien beau jour pour la foi; mes freres, c'est un
+tres-beau jour pour la foi."
+
+Apres ce superlatif, Chicot vit qu'il n'y avait plus rien a tirer du
+moine; aussi le lacha-t-il.
+
+Frere Gorenflot, qui ne gardait cet equilibre que grace a l'appui que
+lui presentait Chicot, aussitot que cet appui lui manqua, glissa le
+long de la muraille comme une planche mal assuree, et de ses pieds
+alla heurter la table, du haut de laquelle la secousse qu'il lui
+imprima fit tomber quelques bouteilles vides.
+
+--Amen! dit Chicot.
+
+Presque au meme instant un ronflement pareil a celui du tonnerre fit
+gemir les vitres de l'etroit cabinet.
+
+--Bon, dit Chicot, voila les pattes de la poularde qui font leur
+effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le
+deshabiller sans inconvenient.
+
+Aussitot, jugeant qu'il n'avait pas de temps a perdre, Chicot denoua
+les cordons de la robe du moine, en fit sortir chaque bras, et,
+retournant Gorenflot comme il eut fait d'un sac de noix, il le roula
+dans la nappe, le coiffa d'une serviette, et, cachant le froc du moine
+sous son manteau, il passa dans la cuisine.
+
+--Maitre Bonhomet, dit-il en donnant a l'aubergiste un noble a la
+rose, voila pour notre souper; voila pour celui de mon cheval, que je
+vous recommande, et voila surtout pour qu'on ne reveille point le
+digne frere Gorenflot, qui dort comme un elu.
+
+--Bien! dit l'aubergiste qui trouvait son compte a ces trois choses,
+bien! soyez tranquille, monsieur Chicot.
+
+Sur cette assurance, Chicot sortit, et, leger comme un daim,
+clairvoyant comme un renard, il gagna l'angle de la rue Saint-Etienne,
+ou, apres avoir mis avec grand soin le teston a l'effigie de Bearn
+dans sa main droite, il endossa la robe du frere, et, a dix heures
+moins un quart, s'en vint, non sans un certain battement de coeur, se
+presenter a son tour au guichet de l'abbaye Sainte-Genevieve.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+COMMENT CHICOT S'APERCUT QU'IL ETAIT PLUS FACILE D'ENTRER DANS
+L'ABBAYE SAINTE-GENEVIEVE QUE D'EN SORTIR.
+
+
+Chicot, en passant le froc du moine, avait pris une precaution
+importante, c'etait de doubler l'epaisseur de ses epaules par l'habile
+disposition de son manteau et des autres vetements que la robe du
+moine rendait inutiles; il avait meme couleur de barbe que Gorenflot,
+et, quoique l'un fut ne sur les bords de la Saone et l'autre sur ceux
+de la Garonne, il s'etait amuse a contrefaire tant de fois la voix de
+son ami, qu'il en etait arrive a l'imiter a s'y m'eprendre. Or chacun
+sait que la barbe et la voix sont les deux seules choses qui sortent
+des profondeurs d'un capuchon de moine.
+
+La porte allait se fermer quand Chicot arriva, et le frere portier
+n'attendait plus que quelques retardataires. Le Gascon exhiba son
+Bearnais perce au coeur et fut admis sans opposition. Deux moines le
+precedaient; il les suivit et penetra avec eux dans la chapelle du
+couvent, qu'il connaissait pour y avoir souvent accompagne le roi; le
+roi avait toujours accorde une protection particuliere a l'abbaye
+Sainte-Genevieve.
+
+La chapelle etait de construction romane, c'est-a-dire qu'elle datait
+du onzieme siecle, et que, comme toutes les chapelles de cette epoque,
+le choeur recouvrait une crypte ou eglise souterraine. Il en resultait
+que le choeur etait plus eleve que la nef de huit ou dix pieds, que
+l'on montait dans le choeur par deux escaliers lateraux, tandis qu'une
+porte de fer, s'ouvrant entre les deux escaliers, conduisait de la nef
+a la crypte, dans laquelle, une fois cette porte ouverte, on
+descendait par autant de degres qu'il y en avait aux escaliers du
+choeur.
+
+Dans ce choeur, qui dominait toute l'eglise, de chaque cote de
+l'autel, que surmontait un tableau de sainte Genevieve attribue a
+maitre Rosso, etaient les statues de Clovis et de Clotilde.
+
+Trois lampes seulement eclairaient la chapelle, l'une suspendue au
+milieu du choeur, les deux autres disposees a egale distance dans la
+nef.
+
+Cette lumiere, a peine suffisante, donnait une solennite plus grande a
+cette eglise, dont elle doublait les proportions, puisque
+l'imagination pouvait etendre a l'infini les parties perdues dans
+l'ombre.
+
+Chicot eut d'abord besoin d'accoutumer ses yeux a l'obscurite; pour
+les exercer, il s'amusa a compter les moines. Il y en avait cent vingt
+dans la nef et douze dans le choeur, en tout cent trente-deux. Les
+douze moines du choeur etaient ranges sur une seule ligne en avant de
+l'autel, et semblaient defendre le tabernacle comme une rangee de
+sentinelles.
+
+Chicot vit avec plaisir qu'il n'etait pas le dernier a se joindre a
+ceux que le frere Gorenflot appelait les freres de l'Union. Derriere
+lui entrerent encore trois moines vetus d'amples robes grises,
+lesquels allerent se placer en avant de cette ligne que nous avons
+comparee a une rangee de sentinelles.
+
+Un petit moinillon que n'avait point alors apercu Chicot, et qui etait
+sans doute quelque enfant de choeur du couvent, fit le tour de la
+chapelle pour voir si tout le monde etait bien a son poste; puis,
+l'inspection finie, il alla parler a l'un des trois moines arrives les
+derniers, qui se trouvaient au milieu.
+
+--Nous sommes cent trente-six, dit le moine d'une voix forte: c'est le
+compte de Dieu.
+
+Aussitot les cent vingt moines agenouilles dans la nef se leverent, et
+prirent place sur des chaises ou dans les stalles. Bientot un grand
+bruit de gonds et de verrous annonca que les portes massives se
+fermaient.
+
+Ce ne fut pas sans un certain battement de coeur que Chicot, tout
+brave qu'il etait, entendit le grincement des serrures. Pour se donner
+le temps de se remettre, il alla s'asseoir a l'ombre de la chaire,
+d'ou ses yeux se portaient tout naturellement sur les trois moines qui
+paraissaient les personnages principaux de cette reunion.
+
+On leur avait apporte des fauteuils, et ils s'etaient assis, pareils a
+trois juges. Derriere eux, les douze moines du choeur se tenaient
+debout.
+
+Quand le tumulte occasionne par la fermeture des portes et par le
+changement d'attitude des assistants eut cesse, une petite cloche
+tinta trois fois.
+
+C'etait sans doute le signal du silence, car des _chuts_ prolonges se
+firent entendre pendant les deux premiers coups, et, au troisieme,
+tout bruit cessa.
+
+--Frere Monsoreau! dit le meme moine qui avait deja parle, quelles
+nouvelles apportez-vous a l'Union de la province d'Anjou?
+
+Deux choses firent dresser l'oreille a Chicot:
+
+La premiere, cette voix au timbre si accentue, qu'elle semblait bien
+plus faite pour sortir sur un champ de bataille de la visiere d'un
+casque que dans une eglise du capuchon d'un moine.
+
+La seconde, ce nom de frere Monsoreau, connu depuis quelques jours
+seulement a la cour, ou, comme nous l'avons dit, il avait produit une
+certaine sensation.
+
+Un moine de haute taille, et dont la robe formait des plis anguleux,
+traversa une partie de l'assemblee, et, d'un pas ferme et hardi, monta
+dans la chaire; Chicot essaya de voir son visage.
+
+C'etait chose impossible.
+
+--Bon, dit-il, et, si l'on ne voit pas le visage des autres, au moins
+les autres ne verront-ils pas le mien.
+
+--Mes freres, dit alors une voix qu'a ses premiers accents Chicot
+reconnut pour celle du grand veneur, les nouvelles de la province
+d'Anjou ne sont point satisfaisantes; non pas que nous y manquions de
+sympathies, mais parce que nous y manquons de representants. La
+propagation de l'Union dans cette province avait ete confiee au baron
+de Meridor; mais ce vieillard, desespere de la mort recente de sa
+fille, a, dans sa douleur, neglige les affaires de la sainte Ligue,
+et, jusqu'a ce qu'il soit console de la perte qu'il a faite, nous ne
+pouvons compter sur lui. Quant a moi, j'apporte trois nouvelles
+adhesions a l'association, et, selon le reglement, je les ai deposees
+dans le tronc du couvent. Le conseil jugera si ces trois nouveaux
+freres, dont je reponds d'ailleurs comme de moi-meme, doivent etre
+admis a faire partie de la sainte Union.
+
+Un murmure d'approbation circula dans les rangs des moines, et frere
+Monsoreau avait regagne sa place, que ce bruit n'etait pas encore
+eteint.
+
+--Frere la Huriere, reprit le meme moine qui paraissait destine a
+faire l'appel des fideles selon son caprice, dites-nous ce que vous
+avez fait dans la ville de Paris.
+
+Un homme au capuchon rabattu parut a son tour dans la chaire que
+venait de laisser vacante M. de Monsoreau.
+
+--Mes freres, dit-il, vous savez tous si je suis devot a la foi
+catholique, et si j'ai donne des preuves de cette devotion pendant le
+grand jour ou elle a triomphe. Oui, mes freres, des cette epoque, et
+je m'en glorifie, j'etais un des fideles de notre grand Henri de
+Guise, et c'est de la bouche meme de M. de Besme, a qui Dieu accorde
+toutes ses benedictions! que j'ai recu les ordres qu'il a daigne me
+donner et que j'ai suivis a ce point, que j'ai voulu tuer mes propres
+locataires. Or ce devouement a cette sainte cause m'a fait nommer
+quartenier, et j'ose dire que c'est une heureuse circonstance pour la
+religion. J'ai pu ainsi noter tous les heretiques du quartier
+Saint-Germain-l'Auxerrois, ou je tiens toujours, rue de l'Arbre-Sec,
+l'hotel de la Belle-Etoile, a votre service, mes freres, et, les ayant
+notes, les designer a nos amis. Certes, je n'ai plus soif du sang des
+huguenots comme autrefois; mais je ne saurais me dissimuler le but
+veritable de la sainte Union que nous sommes en train de fonder.
+
+--Ecoutons, se dit Chicot; ce la Huriere etait, si je m'en souviens
+bien, un furieux tueur d'heretiques, et il doit en savoir long sur la
+Ligue, si l'on mesure chez messieurs les ligueurs la confiance sur le
+merite.
+
+--Parlez, parlez, dirent plusieurs voix.
+
+La Huriere, qui trouvait l'occasion de deployer des facultes d'orateur
+qu'il avait rarement l'occasion de developper, quoiqu'il les crut
+innees en lui, se recueillit un instant, toussa et reprit:
+
+--Si je ne me trompe, mes freres, l'extinction des heresies
+particulieres n'est pas seulement ce qui nous preoccupe. Il faut que
+les bons Francais soient assures de ne jamais rencontrer d'heretiques
+parmi les princes appeles a les gouverner. Or, mes freres, ou en
+sommes-nous? Francois II, qui promettait d'etre un zele, est mort sans
+enfants; Charles IX, qui etait un zele, est mort sans enfants; le roi
+Henri III, dont ce n'est point a moi de rechercher les croyances et de
+qualifier les actions, mourra probablement sans enfants; restera donc
+le duc d'Anjou, qui non-seulement n'a pas d'enfants non plus, mais qui
+encore parait tiede pour la sainte Ligue.
+
+Ici plusieurs voix interrompirent l'orateur, parmi lesquelles celle du
+grand veneur.
+
+--Pourquoi tiede, dit la voix, et qui vous fait porter cette
+accusation contre le prince?
+
+--Je dis tiede parce qu'il n'a pas encore donne son adhesion a la
+Ligue, quoique l'illustre frere qui vient de m'interpeller l'ait
+positivement promise en son nom.
+
+--Qui vous a dit qu'il ne l'ait point donnee, reprit la voix,
+puisqu'il y a des adhesions nouvelles? Vous n'avez le droit, ce me
+semble, de soupconner personne tant que le depouillement ne sera point
+fait.
+
+--C'est vrai, dit la Huriere, j'attendrai donc encore; mais, apres le
+duc d'Anjou, qui est mortel et qui n'a point d'enfants (remarquez que
+l'on meurt jeune dans la famille), a qui reviendra la couronne? Au
+plus farouche huguenot qu'on puisse imaginer, a un renegat, a un
+relaps, a un Nabuchodonosor.
+
+Ici, au lieu de murmures, ce furent des applaudissements frenetiques
+qui interrompirent la Huriere.
+
+--A Henri de Bearn, enfin, contre lequel cette association est surtout
+faite, a Henri de Bearn, que l'on croit souvent a Pau ou a Tarbes
+occupe de ses amours, et que l'on rencontre a Paris.
+
+--A Paris! s'ecrierent plusieurs voix; a Paris! c'est impossible!
+
+--Il y est venu! s'ecria la Huriere. Il s'y trouvait la nuit ou madame
+de Sauve a ete assassinee; il y est peut-etre encore en ce moment.
+
+--A mort le Bearnais! crierent plusieurs voix.
+
+--Oui, sans doute, a mort! cria la Huriere, et, s'il vient par hasard
+loger a la Belle-Etoile, je reponds bien de lui; mais il n'y viendra
+pas. On ne prend pas un renard deux fois a la meme trouee. Il ira
+loger ailleurs, chez quelque ami; car il a des amis, l'heretique. Eh
+bien, c'est le nombre de ces amis qu'il faut diminuer ou faire
+connaitre. Notre Union est sainte, notre Ligue est loyale, consacree,
+benie, encouragee par notre saint pere le pape Gregoire III. Je
+demande donc qu'on n'en fasse pas plus longtemps mystere, que des
+listes soient remises aux quarteniers et aux dizeiniers, qu'ils
+aillent avec ces listes dans les maisons inviter les bons citoyens a
+signer. Ceux qui signeront seront nos amis; ceux qui refuseront de
+signer seront nos ennemis, et, l'occasion se presentant d'une seconde
+Saint-Barthelemy, qui semble aux vrais fideles devenir de plus en plus
+urgente, eh bien, nous ferions ce que nous avons deja fait dans la
+premiere, nous epargnerions a Dieu la fatigue de separer lui-meme les
+bons des mechants.
+
+A cette peroraison, des tonnerres d'applaudissements eclaterent; puis,
+quand ils se furent calmes avec cette lenteur et ce tumulte qui
+prouvent que les acclamations ne sont qu'interrompues, la voix grave
+du moine qui avait deja parle plusieurs fois se fit entendre, et dit:
+
+--La proposition de frere la Huriere, que la sainte Union remercie de
+son zele, est prise en consideration; elle sera debattue en conseil
+superieur.
+
+Les applaudissements redoublerent. La Huriere s'inclina plusieurs fois
+pour remercier l'assemblee, et, descendant les marches de la chaire,
+regagna sa place, courbe sous l'immensite de son triomphe.
+
+--Ah! ah! se dit Chicot, je commence a voir clair dans tout ceci. On a
+moins de confiance a l'endroit de la foi catholique dans mon fils
+Henri que dans son frere Charles IX et MM. de Guise. C'est probable,
+puisque le Mayenne est fourre dans tout ceci. MM. de Guise veulent
+former dans l'Etat une petite societe a part, dont ils seront les
+maitres; ainsi le grand Henri, qui est general, tiendra les armees;
+ainsi le gros Mayenne tiendra la bourgeoisie; ainsi l'illustre
+cardinal tiendra l'Eglise; et, un beau matin, mon fils Henri
+s'apercevra qu'il ne tient rien du tout que son chapelet, avec lequel
+on l'invitera poliment a se retirer dans quelque monastere.
+Puissamment raisonne! Ah bien, oui... mais reste le duc d'Anjou.
+Diable! le duc d'Anjou, qu'en fera-t-on?
+
+--Frere Gorenflot! dit la voix du moine qui avait deja appele le grand
+veneur et la Huriere.
+
+Soit qu'il fut preoccupe des reflexions que nous venons de transmettre
+a nos lecteurs, soit qu'il ne fut pas encore habitue de repondre au
+nom qu'il avait pris cependant avec le froc du queteur, Chicot ne
+repondit pas.
+
+--Frere Gorenflot! reprit la voix du moinillon, voix si claire et si
+aigue, que Chicot tressaillit.
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, on dirait d'une voix de femme qui appelle
+frere Gorenflot. Est-ce que, dans cette honorable assemblee,
+non-seulement les rangs, mais encore les sexes sont confondus?
+
+--Frere Gorenflot! repeta la meme voix feminine, n'etes-vous donc pas
+ici?
+
+--Ah! mais, se dit tout bas Chicot, frere Gorenflot, c'est moi;
+allons.
+
+Puis, tout haut:
+
+--Si fait, si fait, dit-il en nasillant comme le moine, me voila, me
+voila. J'etais plonge dans les profondes meditations qu'avait fait
+naitre en moi le discours de frere la Huriere, et je n'avais pas
+entendu que l'on m'avait appele.
+
+Quelques murmures d'approbation retrospective en faveur de la Huriere,
+dont les paroles vibraient encore dans tous les coeurs, se firent
+entendre et donnerent a Chicot le temps de se preparer.
+
+Chicot pouvait, dira-t-on, ne pas repondre au nom de Gorenflot,
+puisque nul ne levait son capuchon. Mais les assistants s'etaient
+comptes, on se le rappelle; donc, inspection faite des visages, et
+cette inspection eut ete provoquee par l'absence d'un homme cense
+present, la fraude eut ete decouverte, et alors la position de Chicot
+devenait grave.
+
+Chicot n'hesita donc point un instant. Il se leva, fit le gros dos,
+monta les degres de la chaire, et, tout en les montant, rabattit son
+capuchon le plus possible.
+
+--Mes freres, dit-il en imitant a s'y meprendre la voix du moine, je
+suis le frere queteur de ce couvent, et vous savez que cette charge me
+donne le droit d'entrer dans les demeures de tous. J'use donc de ce
+droit pour le bien du Seigneur.
+
+Mes freres, continua-t-il en se rappelant l'exorde de Gorenflot si
+inopinement interrompu par le sommeil, qui, a cette heure, en vertu du
+liquide absorbe, etreignait encore en maitre le vrai Gorenflot; mes
+freres, c'est un beau jour pour la foi que celui qui nous reunit.
+Parlons franc, mes freres, puisque nous voila dans la maison du
+Seigneur.
+
+Qu'est-ce que le royaume de France? Un corps. Saint Augustin l'a dit:
+_Omnis civitas corpus est_: "Toute cite est un corps." Quelle eut la
+condition du salut d'un corps? la bonne sante. Comment conserve-t-on
+la sante du corps? en pratiquant de prudentes saignees quand il y a
+exces de forces. Or il est evident que les ennemis de la religion
+catholique sont trop forts, puisque nous les redoutons; il faut donc
+saigner encore une fois ce grand corps que l'on appelle la Societe;
+c'est ce que me repetent tous les jours les fideles dont j'apporte au
+couvent les oeufs, les jambons et l'argent.
+
+Cette premiere partie du discours de Chicot fit une vive impression
+dans l'auditoire.
+
+Chicot laissa au murmure d'approbation qu'il venait de soulever le
+temps de se produire, puis de s'apaiser, et il reprit:
+
+--On m'objectera peut-etre que l'Eglise abhorre le sang: _Ecclesia
+abhorret a sanguine_, continua-t-il. Mais notez bien ceci, mes chers
+freres: le theologien ne dit pas de quel sang l'Eglise a horreur, et
+je parierais un boeuf contre un oeuf que ce n'est point, en tout cas,
+du sang des heretiques dont il a voulu parler. En effet: _Fons malus
+corruptorum sanguinis, hereticorum autem pessimus!_ Et puis, un autre
+argument, mes freres: j'ai dit l'Eglise! Mais nous autres, nous ne
+sommes pas seulement l'Eglise. Frere Monsoreau, qui a si eloquemment
+parle tout a l'heure, a, j'en suis bien certain, son couteau de grand
+veneur a la ceinture. Frere la Huriere manie la broche avec facilite:
+_Veru agreste, lethiferum tamen instrumentum_. Moi-meme, qui vous
+parle, mes freres, moi, Jacques-Nepomucene Gorenflot, j'ai porte le
+mousquet en Champagne, et j'ai brule des huguenots dans leur preche.
+C'aurait ete pour moi un honneur suffisant, et j'aurais mon paradis
+tout fait. Je le croyais du moins, quand tout a coup on a souleve dans
+ma conscience un scrupule: les huguenotes, avant d'etre brulees,
+avaient ete un peu violees; il parait que cela gatait la belle action,
+a ce que m'a dit mon directeur, du moins... Aussi me suis-je hate
+d'entrer en religion, et, pour effacer la souillure que les heretiques
+avaient laissee en moi, j'ai fait, a partir de ce moment, voeu de
+passer le reste de mes jours dans l'abstinence, et de ne plus
+frequenter que de bonnes catholiques.
+
+Cette seconde partie du discours de l'orateur n'eut pas moins de
+succes que la premiere, et chacun parut admirer les moyens dont
+s'etait servi le Seigneur pour operer la conversion de frere
+Gorenflot.
+
+Aussi quelques applaudissements se melerent-ils au murmure
+d'approbation. Chicot salua modestement l'assemblee.
+
+--Il nous reste, reprit Chicot, a parler des chefs que nous nous
+sommes donnes, et sur lesquels il me semble, a moi, pauvre genovefain
+indigne, qu'il y a quelque chose a dire. Certes, il est beau et
+surtout prudent de s'introduire la nuit, sous un froc, pour entendre
+precher frere Gorenflot; mais il me semble que le devoir de pareils
+mandataires ne doit pas se borner la. Une si grande prudence prete a
+rire a ces damnes huguenots, qui, apres tout, sont des enrages
+lorsqu'il s'agit d'estocades. Je demande donc que nous ayons une
+allure plus digne de gens de coeur que nous sommes, ou plutot que nous
+voulons paraitre. Qu'est-ce que nous souhaitons? L'extinction de
+l'heresie... Eh bien, mais... cela peut se crier sur les toits, ce me
+semble. Que ne marchons-nous par les rues de Paris comme une sainte
+procession, faisant montre de notre belle tenue et de nos bonnes
+pertuisanes, mais non pas comme des larrons nocturnes qui regardent a
+chaque carrefour si le guet arrive? Mais quel est l'homme qui donnera
+l'exemple? dites-vous. Eh bien, ce sera moi, moi, Jacques-Nepomucene
+Gorenflot, moi, frere indigne de l'ordre de Sainte-Genevieve, humble
+et pauvre queteur de ce couvent, ce sera moi qui, la cuirasse sur le
+dos, la salade sur la tete et le mousquet sur l'epaule, marcherai,
+s'il le faut, a la tete des bons catholiques qui me voudront suivre,
+et cela, je le ferai, ne fut-ce que pour faire rougir des chefs qui se
+cachent, comme si, en defendant l'Eglise, il s'agissait de soutenir
+quelque ribaude en querelle!
+
+La peroraison de Chicot, qui correspondait aux sentiments de beaucoup
+de membres de la Ligue, qui ne voyaient pas la necessite d'aller au
+but par d'autre route que par le chemin dont la Saint-Barthelemy, six
+ans auparavant, avait ouvert la barriere, et que par consequent les
+lenteurs des chefs desesperaient, alluma le feu sacre dans tous les
+coeurs, et, a part trois capuchons qui demeurerent silencieux,
+l'assemblee se mit a crier d'une seule voix: Vive la messe! Noel au
+brave frere Gorenflot! la procession! la procession!
+
+L'enthousiasme etait d'autant plus vivement excite, que c'etait la
+premiere fois que le zele du digne frere se produisait sous un pareil
+jour. Jusque-la ses amis les plus intimes l'avaient range au nombre
+des zeles sans doute, mais des zeles que le sentiment de la
+conservation de soi-meme retenait dans les bornes de la prudence.
+Point du tout, de cette demi-teinte dans laquelle il etait reste,
+frere Gorenflot s'elancait tout a coup, arme en guerre, dans le jour
+eclatant de l'arene; c'etait une grande surprise qui amenait une
+grande rehabilitation, et quelques-uns, dans leur admiration, d'autant
+plus grande qu'elle etait plus inattendue, mettaient dans leur esprit
+frere Gorenflot, qui avait preche la premiere procession, a la hauteur
+de Pierre l'Ermite, qui avait preche la premiere croisade.
+
+Malheureusement ou heureusement pour celui qui avait produit cette
+exaltation, ce n'etait pas le plan des chefs de lui laisser prendre
+son cours. Un des trois moines silencieux se pencha a l'oreille du
+moinillon, et la voix flutee de l'enfant retentit aussitot sous les
+voutes, criant trois fois:
+
+--Mes freres, il est l'heure de la retraite, la seance est levee.
+
+Les moines se leverent bourdonnant, et, tout en se promettant de
+demander d'une voix unanime, a la prochaine seance, la procession
+proposee par le brave frere Gorenflot, prirent lentement le chemin de
+la porte. Beaucoup s'etaient approches de la chaire pour feliciter le
+frere queteur a la descente de cette tribune du haut de laquelle il
+avait eu un si grand succes. Mais Chicot, reflechissant qu'entendue de
+pres sa voix, de laquelle il n'avait jamais pu extraire un petit
+accent gascon, pouvait etre reconnue; que, vu de pres, son corps, qui
+dans la ligne verticale presentait six ou huit bons pouces de plus que
+frere Gorenflot, lequel avait sans doute grandi dans l'esprit de ses
+auditeurs, mais moralement surtout, pouvait exciter quelque
+etonnement, Chicot, disons-nous, s'etait jete a genoux et paraissait,
+comme Samuel, abime dans une conversation tete a tete avec le
+Seigneur.
+
+On respecta donc son extase, et chacun s'achemina vers la sortie avec
+une agitation qui, sous le capuchon dans les plis duquel il avait
+menage des ouvertures pour ses jeux, rejouissait fort Chicot.
+
+Cependant le but de Chicot etait a peu pres manque. Ce qui lui avait
+fait quitter le roi Henri III sans lui demander conge, c'etait la vue
+du duc de Mayenne. Ce qui l'avait fait revenir a Paris, c'etait la vue
+de Nicolas David. Chicot, comme nous l'avons dit, avait bien fait un
+double voeu de vengeance; mais il etait bien petit compagnon pour
+s'attaquer a un prince de la maison de Lorraine, ou, pour le faire
+impunement, il lui fallait attendre longuement et patiemment
+l'occasion. Il n'en etait pas de meme de Nicolas David, qui n'etait
+qu'un simple avocat normand, matois fort retors, il est vrai, qui
+avait ete soldat avant d'etre avocat, et maitre d'armes tandis qu'il
+etait soldat. Mais, sans etre maitre d'armes, Chicot avait la
+pretention de jouer assez proprement de la rapiere; la grande question
+etait donc pour lui de rejoindre son ennemi, et, une fois rejoint,
+Chicot, comme les anciens preux, mettait sa vie sous la garde de son
+bon droit et de son epee.
+
+Chicot regardait donc tous les moines s'en aller les uns apres les
+autres, afin, sous ces frocs et ces capuchons, de reconnaitre, s'il
+etait possible, la taille longue et menue de maitre Nicolas, quand il
+s'apercut tout a coup qu'en sortant chaque moine etait soumis a un
+examen pareil a celui qu'il avait subi en entrant, et, tirant, de sa
+poche un signe quelconque, n'obtenait son _exeat_ que lorsque le frere
+portier le lui avait donne sur l'inspection de ce signe. Chicot crut
+d'abord s'etre trompe, et resta un instant dans le doute; mais ce
+doute fut bientot change en une certitude qui fit poindre une sueur
+froide a la racine des cheveux de Chicot.
+
+Frere Gorenflot lui avait bien indique le signe a l'aide duquel on
+pouvait entrer, mais il avait oublie de lui montrer le signe a l'aide
+duquel on pouvait sortir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+COMMENT CHICOT FORCE DE RESTER DANS L'EGLISE DE L'ABBAYE, VIT ET
+ENTENDIT DES CHOSES QU'IL ETAIT FORT DANGEREUX DE VOIR ET D'ENTENDRE.
+
+
+Chicot se hata de descendre de sa chaire et de se meler aux derniers
+moines, afin de reconnaitre, s'il etait possible, le signe a l'aide
+duquel on pouvait regagner la rue, et de se procurer ce signe, s'il en
+etait encore temps. En effet, apres avoir rejoint les retardataires,
+apres avoir allonge la tete pardessus toutes les tetes, Chicot
+reconnut que le signe de sortie etait un denier taille en etoile.
+
+Notre Gascon avait bon nombre de deniers dans sa poche, mais
+malheureusement pas un n'avait cette taille particuliere, d'autant
+plus inusitee qu'elle exilait pour jamais cette piece, ainsi mutilee,
+de la circulation monetaire.
+
+Chicot envisagea la situation d'un coup d'oeil: arrive a la porte, ne
+pouvant pas produire son denier etoile, il etait reconnu comme un faux
+frere, puis, comme tout naturellement les investigations ne se
+borneraient point la, pour maitre Chicot, fou du roi, charge qui lui
+donnait beaucoup de privileges au Louvre et dans les autres chateaux,
+mais qui, dans l'abbaye Sainte-Genevieve, et surtout en des
+circonstances pareilles, perdait beaucoup de son prestige. Chicot
+etait pris dans un traquenard; il gagna l'ombre d'un pilier et se
+blottit dans l'angle d'un confessionnal, adosse a l'angle de ce
+pilier.
+
+--Et puis, se dit Chicot, en me perdant je perds la cause de mon
+imbecile de souverain, que j'ai la niaiserie d'aimer, tout en lui
+disant des injures. Sans doute il eut mieux valu retourner a
+l'hotellerie de la Corne-d'Abondance, et rejoindre frere Gorenflot;
+mais a l'impossible nul n'est tenu.
+
+Et, tout en se parlant ainsi a lui-meme, c'est-a-dire a
+l'interlocuteur le plus interesse a ne pas dire un mot de ce qu'il
+disait, Chicot s'effacait de son mieux entre l'angle de son
+confessionnal et les moulures de son pilier.
+
+Alors il entendit l'enfant de choeur crier du parvis:
+
+--N'y a-t-il plus personne? On va fermer les portes.
+
+Aucune voix ne repondit; Chicot allongea le cou et vit effectivement
+la chapelle vide, a l'exception des trois moines plus enfroques que
+jamais, lesquels se tenaient assis dans les stalles qu'on leur avait
+apportees au milieu du choeur.
+
+--Bon, dit Chicot, pourvu qu'on ne ferme pas les fenetres, c'est tout
+ce que je demande.
+
+--Faisons la visite, dit l'enfant de choeur au frere portier.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, voila un moinillon que je porte dans
+mon coeur.
+
+Le frere portier alluma un cierge, et, suivi de l'enfant de choeur,
+commenca de faire le tour de l'eglise.
+
+Il n'y avait pas un instant a perdre. Le frere portier et son cierge
+devaient passer a quatre pas de Chicot, qui ne pouvait manquer d'etre
+decouvert. Chicot tourna habilement autour du pilier, demeurant dans
+l'ombre a mesure que l'ombre tournait, et, ouvrant le confessionnal
+ferme au loquet seulement, il se glissa dans la boite oblongue, dont
+il tira la porte sur lui apres s'etre assis dans la stalle.
+
+Le Frere portier et le moinillon passerent a quatre pas de la, et a
+travers le grillage sculpte Chicot vit se refleter sur sa robe la
+lumiere du cierge qui les eclairait.
+
+--Que diable! se dit Chicot, ce frere portier, ce moinillon et ces
+trois moines ne vont pas rester eternellement dans l'eglise; quand ils
+seront sortis, j'entasserai les chaises sur les bancs, Pelion sur
+Ossa, comme dit M. Ronsard, et je sortirai par la fenetre.
+
+Ah! oui, par la fenetre! reprit Chicot se repondant a lui-meme; mais,
+quand je serai sorti par la fenetre, je me trouverai dans la cour, et
+la cour n'est point la rue. Je crois que mieux vaut encore passer la
+nuit dans le confessionnal. La robe de Gorenflot est chaude; ce sera
+une nuit moins paienne que celle que j'eusse passee ailleurs, et j'y
+compte pour mon salut.
+
+--Eteins les lampes, dit l'enfant de choeur; que l'on voie bien du
+dehors que le conciliabule est fini.
+
+Le portier, a l'aide d'un immense eteignoir etouffa aussitot la
+lumiere des deux lampes de la nef, qui se trouva plongee ainsi dans
+une funebre obscurite.
+
+Puis celle du choeur.
+
+L'eglise ne fut plus alors eclairee que par le rayon blafard qu'une
+lune d'hiver faisait glisser a grand peine a travers les vitraux
+colories.
+
+Puis, apres la lumiere, le bruit s'eteignit.
+
+La cloche sonna douze fois.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, a minuit dans une eglise; s'il etait a
+ma place, mon fils Henriquet aurait une belle peur! Heureusement que
+nous sommes d'une complexion moins timide. Allons, Chicot, mon ami,
+bonsoir et bonne nuit.
+
+Et, apres s'etre adresse ce souhait a lui-meme, Chicot s'accommoda du
+mieux qu'il put dans son confessionnal, poussa le petit verrou
+interieur afin d'etre chez lui et ferma les yeux.
+
+Il y avait dix minutes a peu pres que ses paupieres s'etaient jointes,
+et que son esprit, trouble par les premieres vapeurs du sommeil,
+voyait flotter dans ce vague mysterieux qui forme le crepuscule de la
+pensee une foule de figures indecises, quand un coup eclatant, frappe
+sur un timbre de cuivre, vibra dans l'eglise, et alla se perdre
+fremissant dans ses profondeurs.
+
+--Ouais! fit Chicot en rouvrant les yeux et en dressant les oreilles,
+que veut dire ceci?
+
+En meme temps, la lampe du choeur se ralluma bleuatre, et, de son
+premier reflet, eclaira les trois memes moines, assis toujours les uns
+pres des autres, a la meme place et dans la meme immobilite.
+
+Chicot ne fut point exempt d'une certaine crainte superstitieuse: tout
+brave qu'il etait, notre Gascon etait de son epoque, et son epoque
+etait celle des traditions fantastiques et des legendes terribles.
+
+Il fit tout doucement le signe de la croix en murmurant tout bas:
+
+--_Vade retro, Satanas!_
+
+Mais, comme les lumieres ne s'eteignirent point au signe de notre
+redemption, ce qu'elles n'eussent point manque de faire si elles
+eussent ete des lueurs infernales; comme les trois moines resterent a
+leurs places malgre le _vade retro_, le Gascon commenca a croire qu'il
+avait affaire a des lumieres naturelles, et, sinon a de vrais moines,
+du moins a des personnages en chair et en os.
+
+Chicot ne s'en secoua pas moins, en proie a ce frisson de l'homme qui
+s'eveille, combine avec le tressaillement de l'homme qui a peur.
+
+En ce moment, une des dalles du choeur se leva lentement et resta
+dressee sur sa base etroite. Un capuchon gris se montra au bord de
+l'ouverture noire, puis un moine tout entier apparut, qui prit pied
+sur le marbre, tandis que la dalle se refermait doucement derriere
+lui.
+
+A cette vue, Chicot oublia l'epreuve qu'il venait de tenter et cessa
+d'avoir confiance dans la conjuration qu'il croyait decisive. Ses
+cheveux se dresserent sur sa tete, et il se figura un instant que tous
+les prieurs, abbes et doyens de Sainte-Genevieve, depuis Optat, mort
+en 533, jusqu'a Pierre Boudin, predecesseur du superieur actuel,
+ressuscitaient dans leurs tombeaux, situes dans la crypte ou dormaient
+autrefois les reliques de sainte Genevieve, et allaient, selon
+l'exemple qui leur etait donne, soulever de leurs cranes osseux les
+dalles du choeur.
+
+Mais ce doute ne fut pas long.
+
+--Frere Monsoreau, dit un des trois moines du choeur a celui qui
+venait d'apparaitre d'une si etrange maniere, la personne que nous
+attendons est-elle arrivee?
+
+--Oui, messeigneurs, repondit celui auquel la question etait adressee,
+et elle attend.
+
+--Ouvrez-lui la porte, et qu'elle vienne a nous.
+
+--Bon, dit Chicot, il parait que la comedie avait deux actes, et que
+je n'avais encore vu jouer que le premier. Deux actes! mauvaise coupe.
+
+Et, tout en plaisantant avec lui-meme, Chicot n'en eprouvait pas moins
+un dernier frisson qui semblait faire jaillir un millier de pointes
+aigues de la stalle de bois sur laquelle il se tenait assis.
+
+Cependant frere Monsoreau descendait un des escaliers qui conduisaient
+de la nef au choeur, et venait ouvrir la porte de bronze donnant dans
+la crypte situee entre les deux escaliers.
+
+En meme temps, le moine du milieu abaissait son capuchon, et montrait
+la grande cicatrice, noble signe auquel les Parisiens reconnaissaient
+avec tant d'ivresse celui qui deja passait pour le heros des
+catholiques, en attendant qu'il devint leur martyr.
+
+--Le grand Henri de Guise en personne, le meme que S.M. tres-imbecile
+croit occupe au siege de la Charite! Ah! je comprends maintenant, s'
+ecria Chicot, celui qui est a sa droite et qui a beni les assistants,
+c'est le cardinal de Lorraine, tandis que celui qui est a sa gauche,
+qui parlait a ce mirmidon d'enfant de choeur, c'est monseigneur de
+Mayenne, mon ami; mais ou donc, dans tout cela, est maitre Nicolas
+David?
+
+En effet, comme pour donner immediatement raison aux suppositions de
+Chicot, le capuchon du moine de droite et le capuchon du moine de
+gauche s'etaient abaisses et avaient mis a jour la tete intelligente,
+le front large et l'oeil percant du fameux cardinal, et le masque
+infiniment plus vulgaire du duc de Mayenne.
+
+--Ah! je te reconnais, dit Chicot, trinite peu sainte, mais
+tres-visible. Maintenant, voyons ce que tu vas faire, je suis tout
+yeux; voyons ce que tu vas dire, je suis tout oreilles.
+
+En ce moment meme, M. de Monsoreau etait arrive a la porte de fer de
+la crypte, qui s'ouvrait devant lui.
+
+--Aviez-vous cru qu'il viendrait? demanda le Balafre a son frere le
+cardinal.
+
+--Non-seulement je l'ai cru, dit celui-ci, mais j'en etais si sur, que
+j'ai sous ma robe tout ce qu'il faut pour remplacer la sainte ampoule.
+
+Et Chicot, assez pres de la trinite, comme il l'appelait, pour tout
+voir et pour tout entendre, apercut sous le faible reflet de la lampe
+du choeur briller une boite en vermeil aux ciselures en relief.
+
+--Tiens, dit Chicot, il parait que l'on va sacrer quelqu'un. Moi qui
+ai toujours eu envie de voir un sacre, comme cela se rencontre!
+
+Pendant ce temps une vingtaine de moines, la tete ensevelie sous
+d'immenses capuchons, sortaient par la porte de la crypte et se
+placaient dans la nef. Un seul, conduit par M. de Monsoreau, montait
+l'escalier du choeur et venait se placer a la droite de MM. de Guise,
+dans une stalle du choeur, ou plutot debout sur la marche de cette
+stalle.
+
+L'enfant de choeur, qui avait reparu, alla respectueusement prendre
+les ordres du moine de droite et disparut.
+
+Le duc de Guise promena son regard sur cette assemblee, des cinq
+sixiemes moins nombreuse que la premiere, et qui, par consequent,
+etait, selon toute probabilite, une assemblee d'elite, et s'etant
+assure que, non-seulement tout ce monde l'ecoutait, mais encore
+l'ecoutait avec impatience:
+
+--Amis, dit il, le temps est precieux; je vais donc droit au but. Vous
+avez entendu tout a l'heure, car je presume que vous faisiez partie de
+la premiere assemblee; vous avez entendu tout a l'heure, dis-je, dans
+le rapport de quelques membres de la Ligue catholique, les plaintes de
+ceux de l'association qui taxent de froideur et meme de malveillance
+un des principaux d'entre nous, le prince le plus rapproche du trone.
+Le moment est venu de rendre a ce prince ce que nous lui devons de
+respect et de justice. Vous allez l'entendre lui-meme, et vous
+jugerez, vous qui avez a coeur de remplir le premier but de la sainte
+Ligue, si vos chefs meritent les reproches de froideur et d'inertie
+faits tout a l'heure par un des freres de la sainte Ligue que nous
+n'avons pas juge a propos d'admettre dans notre secret par le moine
+Gorenflot.
+
+A ce nom prononce par le duc de Guise avec un accent qui decelait ses
+mauvaises intentions envers le belliqueux genovefain, Chicot, dans son
+confessionnal, ne put s'empecher de se livrer a une hilarite qui, pour
+etre muette, n'en etait pas moins deplacee, eu egard aux grands
+personnages qui en etaient l'objet.
+
+--Mes freres, continua le duc, le prince dont on nous avait promis le
+concours, le prince dont nous osions a peine esperer la presence, mais
+le simple assentiment, mes freres, le prince est ici.
+
+Tous les regards se tournerent curieusement vers le moine place a
+droite des trois princes lorrains et qui se tenait debout sur le degre
+de sa stalle.
+
+--Monseigneur, dit le duc de Guise en s'adressant a celui qui pour le
+moment etait l'objet de l'attention generale, la volonte de Dieu me
+parait manifeste, car, puisque vous avez consenti a vous joindre a
+nous, c'est que nous faisons bien de faire ce que nous faisons.
+Maintenant, une priere, Altesse: abaissez votre capuchon, afin que vos
+fideles voient par leurs propres yeux que vous tenez la promesse que
+nous leur avons faite en votre nom, promesse si flatteuse, qu'ils
+n'osaient y croire.
+
+Le personnage mysterieux que Henri de Guise venait d'interpeller ainsi
+porta la main a son capuchon, qu'il rabattit sur ses epaules, et
+Chicot, qui s'etait attendu a trouver sous ce froc quelque prince
+lorrain dont il n'avait pas encore entendu parler, vit avec etonnement
+apparaitre la tete du duc d'Anjou, si pale, qu'a la lueur de la lampe
+sepulcrale elle semblait celle d'une statue de marbre.
+
+--Oh! oh! dit Chicot, notre frere d'Anjou! il ne se lassera donc pas
+de jouer au trone avec les tetes des autres?
+
+--Vive monseigneur le duc d'Anjou! crierent tous les assistants.
+
+Francois devint plus pale encore qu'il n'etait.
+
+--Ne craignez rien, monseigneur, dit Henri de Guise, cette chapelle
+est sourde et les portes en sont bien fermees.
+
+--Heureuse precaution, se dit Chicot.
+
+--Mes freres, dit le comte de Monsoreau, Son Altesse demande a
+adresser quelques mots a l'assemblee.
+
+--Oui, oui, qu'elle parle! s'ecrierent toutes les voix, nous ecoutons.
+
+Les trois princes lorrains se retournerent vers le duc d'Anjou et
+s'inclinerent devant lui.
+
+Le duc d'Anjou s'appuya aux bras de sa stalle; on eut dit qu'il allait
+tomber.
+
+--Messieurs, dit-il d'une voix si sourdement tremblante, qu'a peine
+put-on entendre les paroles qu'il prononca d'abord; messieurs, je
+crois que Dieu, qui souvent parait insensible et sourd aux choses de
+ce monde, tient au contraire ses yeux percants constamment fixes sur
+nous, et ne reste ainsi muet et insouciant en apparence que pour
+remedier un jour par quelque coup d'eclat aux desordres que causent
+les folles ambitions des humains.
+
+Le commencement du discours du duc etait, comme son caractere,
+passablement tenebreux; aussi chacun attendit-il qu'un peu de lumiere
+descendit sur les pensees de Son Altesse pour les blamer ou les
+applaudir.
+
+Le duc reprit d'une voix un peu plus assuree:
+
+--Moi aussi, j'ai jete les yeux sur ce monde, et, ne pouvant embrasser
+toute sa surface de mon faible regard, j'ai arrete mes yeux sur la
+France. Qu'ai-je vu alors par tout ce royaume? La sainte religion du
+Christ ebranlee sur ses bases augustes et les vrais serviteurs de Dieu
+epars et proscrits. Alors j'ai sonde les profondeurs de l'abime ouvert
+depuis vingt ans par les heresies qui sapent les croyances sous
+pretexte d'atteindre plus surement a Dieu, et mon ame, comme celle du
+prophete, a ete inondee de douleurs.
+
+Un murmure d'approbation courut dans l'assemblee. Le duc venait de
+manifester sa sympathie pour les souffrances de l'Eglise; ce qui deja
+etait presque une declaration de guerre a ceux qui faisaient souffrir
+cette Eglise.
+
+--Ce fut au milieu de cette affliction profonde, continua le prince,
+que le bruit vint a moi que plusieurs nobles gentilshommes pieux et
+amis des coutumes de nos ancetres essayaient de consolider l'autel
+ebranle. J'ai jete les yeux autour de moi, et il m'a semble que
+j'assistais deja au jugement supreme, et que Dieu avait separe en deux
+corps les reprouves et les elus. D'un cote etaient ceux-la, et je me
+suis recule avec horreur; de l'autre cote etaient les elus, et je suis
+venu me jeter dans leurs bras. Mes freres, me voici.
+
+--Amen! dit tout bas Chicot.
+
+Mais c'etait une precaution inutile: Chicot eut pu repondre tout haut,
+et sa voix n'eut pas ete entendue au milieu des applaudissements et
+des bravos qui s'eleverent jusqu'aux voutes de la chapelle.
+
+Les trois princes lorrains, apres en avoir donne le signal, les
+laisserent se calmer; puis le cardinal, qui etait le plus rapproche du
+duc, faisant encore un pas de son cote, lui dit:
+
+--Vous etes venu de votre plein gre parmi nous, prince?
+
+--De mon plein gre, monsieur.
+
+--Qui vous a instruit du saint mystere?
+
+--Mon ami, un homme zele pour la religion, M. le comte de Monsoreau.
+
+--Maintenant, dit a son tour le duc de Guise, maintenant que Votre
+Altesse est des notres, veuillez, monseigneur, avoir la bonte de nous
+dire ce que vous comptez faire pour le bien de la sainte Ligue.
+
+--Je compte servir la religion catholique, apostolique et romaine dans
+toutes ses exigences, repondit le neophyte.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, voici, sur mon ame, des gens bien
+niais, de se cacher pour dire de pareilles choses! Que ne
+proposent-ils cela tout bonnement au roi Henri III, mon illustre
+maitre? Tout cela lui irait a merveille: processions, macerations,
+extirpations d'heresies comme a Rome, fagots et auto-da-fes comme en
+Flandre et en Espagne. Mais c'est le seul moyen de lui faire avoir des
+enfants, a ce bon prince. Corboeuf! j'ai envie de sortir de mon
+confessionnal et de me presenter a mon tour, tant ce cher duc d'Anjou
+m'a touche! Continue, digne frere de Sa Majeste, noble imbecile,
+continue!
+
+Et le duc d'Anjou, comme s'il eut ete sensible a l'encouragement,
+continua en effet.
+
+--Mais, dit-il, l'interet de la religion n'est pas le seul but que des
+gentilshommes doivent se proposer. Quant a moi, j'en ai entrevu un
+autre.
+
+--Ouais! fit Chicot, je suis gentilhomme aussi; cela m'interesse donc
+comme les autres; parle, d'Anjou, parle.
+
+--Monseigneur, on ecoute Votre Altesse avec la plus serieuse
+attention, dit le cardinal de Guise.
+
+--Et nos coeurs battent d'esperance en vous ecoutant, dit M. de
+Mayenne.
+
+--Je m'expliquerai donc, dit le duc d'Anjou en sondant de son regard
+inquiet les profondeurs tenebreuses de la chapelle, comme pour
+s'assurer que ses paroles ne tomberaient qu'en oreilles dignes de
+recevoir la confidence.
+
+M. de Monsoreau comprit l'inquietude du prince et le rassura par un
+sourire et par un coup d'oeil des plus significatifs.
+
+--Or, quand un gentilhomme a pense a ce qu'il doit a Dieu, continua le
+duc d'Anjou en baissant involontairement la voix, il pense alors a
+son....
+
+--Parbleu! a son roi, souffla Chicot, c'est connu.
+
+--A son pays, dit le duc d'Anjou, et il se demande si son pays jouit
+bien reellement de tout l'honneur et de tout le bien-etre qu'il etait
+destine d'avoir en partage: car un bon gentilhomme tire ses avantages
+de Dieu d'abord, et ensuite du pays dont il est l'enfant.
+
+L'assemblee applaudit violemment.
+
+--Eh bien, mais, dit Chicot, et le roi? il n'en est donc plus
+question, de ce pauvre monarque? Et moi qui croyais, comme c'est ecrit
+sur la pyramide de Juvisy, qu'on disait toujours: _Dieu, le roi et les
+dames!_
+
+--Je me demande donc, poursuivit le duc d'Anjou, dont les pommettes
+saillantes s'animaient peu a peu d'une rougeur febrile, je me demande
+donc si mon pays jouit de la paix et du bonheur que merite cette
+patrie si douce et si belle qu'on appelle la France, et je vois avec
+douleur qu'il n'en est rien.
+
+En effet, mes freres, l'Etat se trouve tiraille par des volontes et
+des gouts differents, tous aussi puissants les uns que les autres,
+grace a la faiblesse d'une volonte superieure, laquelle, oubliant
+qu'elle doit tout dominer pour le bien de ses sujets, ne se souvient
+de ce principe royal que par capricieux intervalles, et toujours si a
+contre-sens, que ses actes energiques n'ont lieu que pour faire le
+mal; c'est sans nul doute a la fatale destinee de la France ou a
+l'aveuglement de son chef qu'il faut attribuer ce malheur. Mais,
+quoique nous en ignorions la vraie source, ou que nous ne fassions que
+la soupconner, le malheur n'en est pas moins reel, et j'en accuse,
+moi, ou les crimes commis par la France contre la religion, ou les
+impietes commises par certains faux amis du roi plutot que par le roi
+lui-meme. Ce qui fait, messieurs, que, dans l'un ou l'autre cas, j'ai
+du, en serviteur de l'autel et du trone, me rallier a ceux qui, par
+tous les moyens, cherchent l'extinction de l'heresie et la ruine des
+conseillers perfides. Voila, messieurs. ce que je veux faire pour la
+Ligue en m'y associant avec vous.
+
+--Oh! oh! murmura Chicot avec des yeux tout ebahis de surprise; voila
+un bout de l'oreille qui passe, et, comme je l'avais cru d'abord, ce
+n'est point une oreille d'ane, mais de renard.
+
+Cet exorde du duc d'Anjou, qui peut-etre a paru un peu long a nos
+lecteurs, separes qu'ils sont par trois siecles de la politique de
+cette epoque, avait tellement interesse les assistants, que la plupart
+s'etaient rapproches du prince pour ne point perdre une syllabe de ce
+discours prononce avec une voix de plus en plus obscure a mesure que
+le sens des paroles devenait de plus en plus clair.
+
+Le spectacle etait alors curieux. Les assistants, au nombre de
+vingt-cinq ou trente, le capuchon en arriere, laissant voir des
+figures nobles, hardies, eveillees, etincelantes de curiosite, se
+groupaient sous la lueur de la seule lampe qui eclairait alors la
+scene.
+
+De grandes ombres se repandaient dans toutes les autres parties de
+l'edifice, qui semblaient, pour ainsi dire, etrangeres au drame qui se
+passait sur un seul point.
+
+Au milieu du groupe, on distinguait la figure pale du duc d'Anjou,
+dont les os frontaux cachaient les yeux enfonces, et dont la bouche,
+quand elle s'ouvrait, semblait le rictus sinistre d'une tete de mort.
+
+--Monseigneur, dit le duc de Guise, en remerciant Votre Altesse des
+paroles qu'elle vient de prononcer, je crois devoir l'avertir qu'elle
+n'est entouree que d'hommes devoues, non-seulement aux principes
+qu'elle vient de professer, mais encore a la personne de Son Altesse
+Royale elle-meme, et c'est ce dont, si elle en doutait, la suite de la
+seance pourrait la convaincre plus energiquement qu'elle ne le pense
+elle-meme.
+
+Le duc d'Anjou s'inclina, et en se relevant jeta un regard inquiet sur
+l'assemblee.
+
+--Oh! oh! murmura Chicot, ou je me trompe, ou tout ce que nous avons
+vu jusqu'a present n'etait qu'un preambule, et quelque chose va se
+passer ici de plus important que toutes les fadaises qu'on a dites et
+faites jusqu'a present.
+
+--Monseigneur, dit le cardinal, auquel le regard du prince n'avait
+point echappe, si Votre Altesse eprouvait par hasard quelque crainte,
+les noms seuls de ceux qui l'entourent en ce moment la rassureraient,
+je l'espere. Voici M. le gouverneur d'Aunis, M. d'Entragues le jeune,
+M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse
+connait peut-etre et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M.
+le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc,
+tous penetres de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de
+marcher sous ses auspices a l'emancipation de la sainte religion et du
+trone. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu'elle
+voudra bien nous donner.
+
+Le duc d'Anjou ne put dissimuler un mouvement d'orgueil. Ces Guises,
+si fiers, qu'on n'avait jamais pu les faire plier, parlaient d'obeir.
+
+Le duc de Mayenne reprit:
+
+--Vous etes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le
+chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous
+quelle est la conduite qu'il faut tenir a l'egard de ces faux amis du
+roi dont nous parlions tout a l'heure.
+
+--Rien de plus simple, repondit le prince avec cette espece
+d'exaltation febrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles;
+quand des plantes parasites et veneneuses croissent dans un champ,
+dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut deraciner ces
+herbes dangereuses. Le roi est entoure non pas d'amis, mais de
+courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans
+la France et dans la chretiente.
+
+--C'est vrai, dit le duc de Guise d'une voix sombre.
+
+--Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empechent,
+nous, les veritables amis de Sa Majeste, d'arriver jusqu'a elle, comme
+c'est le droit de nos charges et de nos naissances.
+
+--Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs
+vulgaires, a ceux de la premiere Ligue, le soin de servir Dieu. En
+servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous,
+faisons nos affaires. Des hommes nous genent: ils nous bravent, ils
+nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que
+nous honorons le plus et qui est notre chef.
+
+Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur.
+
+--Detruisons, continua Mayenne, detruisons jusqu'au dernier cette
+engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et
+que chacun de nous s'engage a en retrancher un seul de la vie. Nous
+sommes trente ici, comptons-les.
+
+--C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez deja fait
+voire tache, monsieur de Mayenne.
+
+--Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc.
+
+--Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues;
+moi, je me charge de Quelus.
+
+--Moi de Maugiron, dit Livarot.
+
+--Et moi de Schomberg, dit Ribeirac.
+
+--Bien! bien! repetait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave
+Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns.
+
+--Et nous! et nous! crierent tous les ligueurs.
+
+M. de Monsoreau s'avanca.
+
+--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les
+choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient reclamer sa
+part de la curee.
+
+Chicot se trompait.
+
+--Messieurs, dit-il en etendant la main, je reclame un instant de
+silence. Nous sommes des hommes resolus, et nous avons peur de nous
+parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes
+intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules.
+
+Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de
+franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce
+n'est pas de la difficulte que nous eprouvons a nous approcher de sa
+personne.
+
+--Allons donc! disait Chicot ecarquillant les yeux au fond de son
+confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche
+pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hate-toi,
+j'attends.
+
+--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est
+l'impossibilite devant laquelle nous sommes accules. C'est la royaute
+que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse
+francaise: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des
+orgies, la prodigalite pour des fetes qui font rire de pitie toute
+l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les
+arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une
+conduite pareille, messieurs, c'est de la demence!
+
+Un silence funebre accueillit les paroles du grand veneur.
+L'impression etait d'autant plus profonde, que chacun se disait tout
+bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit
+comme a l'echo de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il etait
+en tous points de l'avis de l'orateur.
+
+M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un
+exces d'approbation, continua:
+
+--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et faineant, au moment ou
+l'Espagne allume les buchers, au moment ou l'Allemagne reveille les
+vieux heresiarques assoupis dans l'ombre des cloitres, quand
+l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idees et les
+tetes? Toutes les nations travaillent glorieusement a quelque chose.
+Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un
+grand prince qui blamera peut-etre ma temerite, car il a le prejuge de
+famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernes
+par un roi, mais par un moine.
+
+A ces mots, l'explosion, habilement preparee et habilement contenue
+depuis une heure par la circonspection des chefs, eclata si
+violemment, que nul n'eut reconnu dans ces energumenes ces froids et
+sages calculateurs de la scene precedente.
+
+--A bas Valois! cria-t-on, a bas frere Henri! donnons-nous pour chef
+un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais
+pas un frocard!
+
+--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je
+vous en conjure, pour mon frere, qui se trompe, ou plutot qui est
+trompe. Laissez-moi esperer, messieurs, que nos sages remontrances,
+que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le rameneront dans
+la bonne voie.
+
+--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle.
+
+--Monseigneur, repondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu
+peut-etre un peu tot, mais enfin elle a entendu l'expression sincere
+de la pensee de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue
+contre le Bearnais, epouvantail des imbeciles; il ne s'agit plus d'une
+ligue pour soutenir l'Eglise, qui se soutiendra bien toute seule; il
+s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position
+abjecte ou elle se trouve. Trop longtemps nous avons ete retenus par
+le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour
+que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermes violemment
+dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est revele,
+monseigneur, et Votre Altesse va assister a la veritable seance de la
+Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le preambule.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant
+tout a la fois d'inquietude et d'ambition.
+
+--Monseigneur, nous nous sommes reunis, continua le duc de Guise, non
+pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre
+des questions usees en theorie, mais pour agir efficacement.
+Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et
+d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'etait la coutume des
+anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un
+present digne de lui, nous offrons un present au chef que nous nous
+sommes choisi....
+
+Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc.
+
+Cependant il resta muet et immobile, et sa paleur seule trahit son
+emotion.
+
+--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placee
+derriere lui un objet assez lourd qu'il eleva entre ses mains,
+messieurs, voici le present qu'en votre nom a tous je depose aux pieds
+du prince.
+
+--Une couronne! s'ecria le duc se soutenant a peine, une couronne a
+moi, messieurs!
+
+--Vive Francois III! s'ecria d'une voix qui fit trembler la voute la
+troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tire leurs epees.
+
+--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant a la fois de joie et de
+terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frere vit encore, mon frere
+est l'oint du Seigneur.
+
+--Nous le deposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par
+sa mort l'election que nous venons de faire, ou plutot en attendant
+que quelqu'un de ses sujets, lasse de ce regne sans gloire, previenne
+par le poison ou le poignard la justice de Dieu!...
+
+--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs....
+
+--Monseigneur, dit a son tour le cardinal, au scrupule si noble que
+Votre Altesse vient d'exprimer tout a l'heure, voici notre reponse:
+Henri III etait l'oint du Seigneur; mais nous l'avons depose; il n'est
+plus l'elu de Dieu, et c'est vous qui allez l'etre, monseigneur. Voici
+un temple aussi venerable que celui de Reims; car ici ont repose les
+reliques de sainte Genevieve, patronne de Paris; ici a ete inhume le
+corps de Clovis, premier roi chretien; eh bien, monseigneur, dans ce
+temple saint, en face de la statue du veritable fondateur de la
+monarchie francaise, moi, l'un des princes de l'Eglise, et qui, sans
+ambition folle, puis esperer un jour en devenir le chef, je vous dis,
+monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chreme, une huile sainte
+envoyee par le pape Gregoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur
+archeveque de Reims, nommez votre connetable, et, dans un instant,
+c'est vous qui serez sacre roi, et c'est votre frere Henri, qui, s'il
+ne vous remet pas le trone, sera considere comme un usurpateur.
+Enfant, allumez les flambeaux de l'autel.
+
+Au meme instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait evidemment que
+cet ordre, deboucha de la sacristie, un allumoir a la main, et en un
+instant cinquante flambeaux etincelerent tant sur l'autel que dans le
+choeur.
+
+On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et
+une large epee fleurdelisee: c'etait la mitre archiepiscopale; c'etait
+l'epee de connetable.
+
+Au meme instant, au milieu des tenebres que n'avait pu dissiper
+l'illumination du choeur, l'orgue s'eveilla et fit entendre le _Veni
+Creator_.
+
+Cette espece de peripetie menagee par les trois princes lorrains, et a
+laquelle le duc d'Anjou lui-meme ne s'attendait point, produisit une
+impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exalterent, et
+les faibles eux-memes se sentirent forts.
+
+Le duc d'Anjou releva la tete, et d'un pas plus assure, et d'un bras
+plus ferme qu'on n'aurait du s'y attendre, il marcha droit a l'autel,
+prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'epee, et,
+revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient a ce
+double honneur, il mit la mitre sur la tete du cardinal, et ceignit
+l'epee au duc.
+
+Des applaudissements unanimes saluerent cette action decisive,
+d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractere irresolu du
+prince.
+
+--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms a M. le duc de
+Mayenne, grand maitre de France; le jour ou je serai roi, vous serez
+tous chevaliers de l'ordre.
+
+Les applaudissements redoublerent, et tous les assistants vinrent l'un
+apres l'autre donner leurs noms a M. de Mayenne.
+
+--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je
+n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en
+prive!
+
+--Maintenant, a l'autel, sire, dit le cardinal de Guise.
+
+--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac
+et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant
+des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je
+vous confie vous donne droit.
+
+Chacun de ceux qui venaient d'etre nommes alla prendre le poste que,
+dans une veritable ceremonie du sacre, l'etiquette leur eut assigne.
+
+--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblee, vous
+m'adresserez tous une demande, et je tacherai de ne point faire un
+seul mecontent.
+
+Pendant ce temps le cardinal etait passe derriere le tabernacle, et y
+avait revetu les ornements pontificaux. Bientot il reparut avec la
+sainte ampoule, qu'il deposa sur l'autel.
+
+Alors il fit un signe a l'enfant de choeur, qui apporta le livre des
+Evangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix
+sur le livre des Evangiles et les etendit vers le duc d'Anjou, qui mit
+la main dessus.
+
+--En presence de Dieu, dit le duc, je promet a mon peuple de maintenir
+et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi
+tres-chretien et au fils aine de l'Eglise. Et qu'ainsi Dieu me soit en
+aide et ses saints Evangiles.
+
+--Amen! repondirent d'une seule voix tous les assistants.
+
+--Amen! reprit une espece d'echo qui semblait venir des profondeurs de
+l'eglise.
+
+Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de
+connetable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du
+tabernacle deposa son epee, que le cardinal benit.
+
+Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la
+presenta au roi, qui la prit par la poignee.
+
+--Sire, dit-il, prenez cette epee, qui vous est donnee avec la
+benediction du Seigneur, afin que par elle et par la force de
+l'Esprit-Saint, vous puissiez resister a tous vos ennemis, proteger et
+defendre la sainte Eglise et le royaume qui vous est confie. Prenez
+cette epee, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous
+protegiez les veuves et les orphelins, vous repariez les desordres;
+afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous meritiez
+de regner avec celui dont vous etes l'image sur la terre, et qui regne
+avec le Pere et le Saint-Esprit dans les siecles des siecles.
+
+Le duc baissa l'epee de maniere que la pointe touchat le sol, et,
+apres l'avoir offerte a Dieu, la rendit au duc de Guise.
+
+L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il deposa devant le duc
+d'Anjou, qui s'agenouilla.
+
+Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la
+pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte,
+qu'il etendit sur la patene.
+
+Alors, la patene a la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons.
+
+Puis, prenant le saint-chreme avec le pouce, il traca une croix sur le
+sommet de la tete du duc, en disant:
+
+--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et
+Spiritus sancti._
+
+Presque aussitot l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir
+brode d'or.
+
+En ce moment le cardinal prit la couronne a deux mains et l'abaissa
+vers la tete du prince, mais sans la poser. Aussitot le duc de Guise
+et le duc de Mayenne s'approcherent, et de chaque cote soutinrent la
+couronne.
+
+Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en
+benissant le prince de la main droite:
+
+"Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice."
+
+Puis, la posant sur la tete du prince:
+
+"Recois cette couronne, dit-il, au nom du Pere, du Fils et du
+Saint-Esprit."
+
+Le duc d'Anjou, bleme et frissonnant, sentit la couronne se poser sur
+sa tete, et instinctivement il y porta la main.
+
+La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le
+front de tous les assistants.
+
+Mais ils se releverent bientot, brandissant les epees et criant:--Vive
+le roi Francois III!
+
+--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous regnez des aujourd'hui
+sur la France; car vous etes sacre par le pape Gregoire XIII lui-meme,
+dont je suis le representant.
+
+--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les
+ecrouelles!
+
+--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je
+n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les
+premiers, juge digne de regner sur eux; et maintenant adieu,
+messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!
+
+Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les
+voyait de cote, s'apercut que, tandis que le duc de Mayenne
+reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains echangeaient un
+ironique sourire.
+
+--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et a quoi
+sert le jeu si tout le monde triche?
+
+Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagne l'escalier de la
+crypte, et bientot il disparut dans les tenebres de l'eglise
+souterraine, ou, l'un apres l'autre, tous les assistants le suivirent,
+a l'exception des trois freres, qui rentrerent dans la sacristie,
+tandis que le frere portier eteignait les cierges de l'autel.
+
+L'enfant de choeur referma la crypte derriere eux, et l'eglise se
+trouva eclairee par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un
+symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux elus de quelque
+mysterieuse initiation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE
+GENEALOGIE.
+
+
+Chicot se leva dans son confessionnal pour deroidir ses jambes
+engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette seance etait la
+derniere; et, comme il etait pres de deux heures du matin, il avait
+hate de faire ses dispositions pour le reste de la nuit.
+
+Mais, a son grand etonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la
+crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains
+sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jete le
+froc et repris leurs costumes habituels.
+
+En meme temps, et en les voyant reparaitre, l'enfant de choeur partit
+d'un si franc et si joyeux eclat de rire, que la contagion gagna
+Chicot, et qu'il se mit a rire aussi, sans savoir pourquoi.
+
+Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier.
+
+--Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont a peine sortis
+et pourraient vous entendre.
+
+--Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que
+par hasard ce moinillon serait une femme?
+
+En effet, le novice rejeta son capuchon en arriere, et decouvrit la
+plus spirituelle et la plus charmante tete de femme que jamais Leonard
+de Vinci ait transportee sur la toile, lui qui cependant a peint la
+_Joconde._
+
+C'etaient des yeux noirs, petillants de malice, mais qui, lorsqu'ils
+venaient a dilater leurs pupilles, elargissaient leur disque d'ebene,
+et prenaient une expression presque terrible a force d'etre serieuse.
+
+C'etait une petite bouche merveille et fine, un nez dessine avec une
+correction rigoureuse; c'etait enfin un menton arrondi, terminant
+l'ovale parfait d'un visage un peu pale, sur lequel ressortait, comme
+deux arcs d'ebene, un double sourcil parfaitement dessine.
+
+C'etait la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse
+sirene, adroite a dissimuler, sous la robe epaisse du petit moine,
+l'imperfection tant reprochee d'une epaule un peu plus haute que
+l'autre, et la courbe inelegante de sa jambe droite, qui la faisait
+boiter legerement.
+
+Grace a ces imperfections, l'ame d'un demon etait venue se loger dans
+ce corps, a qui Dieu avait donne la tete d'un ange.
+
+Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour a
+la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystere lui fut
+revele par cette presence et par celle de ses trois freres, obstines a
+rester apres tout le monde.
+
+--Ah! mon frere le cardinal, disait la duchesse dans un spasme
+d'hilarite, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de
+Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez
+la chose au serieux; et lui qui s'est laisse graisser et couronner!
+Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne!
+
+--N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et Francois
+n'a plus a s'en dedire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait
+a cela quelque tenebreux interet, a mene les choses si loin, que
+maintenant nous sommes surs qu'il ne nous abandonnera point comme il a
+fait de la Mole et de Coconnas a moitie chemin de l'echafaud.
+
+--Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre
+facilement a des princes de notre race, et il y aura toujours plus
+pres du Louvre a l'abbaye de Sainte-Genevieve que de l'Hotel de Ville
+a la place de Greve.
+
+Chicot comprenait qu'on s'etait moque du duc d'Anjou, et, comme il
+detestait le prince, il eut volontiers, pour cette mystification,
+embrasse les Guise, en exceptant Mayenne, quitte a doubler pour madame
+de Montpensier.
+
+--Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien
+ferme, n'est-ce pas?
+
+--Oh! je vous en reponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller
+voir.
+
+--Non pas, dit le duc, vous devez etre fatigue, mon cher petit enfant
+de choeur.
+
+--Ma foi non, c'etait trop rejouissant.
+
+--Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc.
+
+--Oui.
+
+--Je ne l'ai pas apercu.
+
+--Je crois bien, il est cache.
+
+--Et ou cela?
+
+--Dans un confessionnal.
+
+Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille
+trompettes de l'Apocalypse.
+
+--Qui donc est cache dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant
+dans sa boite; ventre de biche! je ne vois que moi.
+
+--Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc.
+
+--N'importe, n'est-il pas a nous?
+
+--Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc.
+
+Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se
+dirigea en droite ligne vers le confessionnal habite par le Gascon.
+
+Chicot etait brave; mais, cette fois, ses dents claquerent
+d'epouvante, et une sueur froide commenca de degoutter de son front
+sur ses mains.
+
+--Ah ca, dit-il en lui-meme en essayant de degager son epee des plis
+de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce
+coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque
+l'occasion s'en presente, tuons-le au moins avant que de mourir.
+
+Et, pour mettre a execution ce courageux projet, Chicot, qui avait
+enfin trouve la poignee de son epee, passait deja la main sur le
+loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit.
+
+--Pas dans celui-la, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-la, dans
+l'autre, a gauche, tout au fond.
+
+--Ah! fort bien, dit le duc, qui etendait deja la main vers le
+confessionnal de Chicot, et qui, a l'indication de sa soeur, tourna
+brusquement vers le confessionnal oppose.
+
+--Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui eut envie
+Gorenflot; il etait temps! mais qui diable est donc dans l'autre?
+
+--Sortez, maitre Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls.
+
+--Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal.
+
+--Bon, dit le Gascon, tu manquais a la fete, maitre Nicolas; je te
+cherchais partout, et voila qu'enfin, au moment ou je ne te cherchais
+plus, je t'ai trouve.
+
+--Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de
+Guise.
+
+--Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est passe, et je n'en oublierai
+pas un detail, soyez tranquille, monseigneur.
+
+--Vous pourrez donc tout rapporter a l'envoye de Sa Saintete Gregoire
+XIII? demanda le Balafre.
+
+--Tout sans rien omettre.
+
+--Maintenant mon frere de Mayenne me dit que vous avez fait des
+merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait?
+
+Le cardinal et la duchesse se rapprocherent avec curiosite. Les trois
+princes et leur soeur formaient alors un seul groupe.
+
+Eclaire en plein par la lampe, Nicolas David etait a trois pieds
+d'eux.
+
+--J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David,
+c'est-a-dire que j'ai trouve le moyen de vous faire asseoir sans
+conteste sur le trone de France.
+
+--Eux aussi! s'ecria Chicot. Ah ca, mais tout le monde va donc etre le
+roi de France! Aux derniers les bons.
+
+On voit que la gaiete etait ressuscitee dans l'esprit du brave Chicot.
+Cette gaiete naissait de trois circonstances:
+
+D'abord, il echappait d'une maniere inattendue a un danger imminent,
+ensuite il decouvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne
+conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis:
+le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David.
+
+--Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses idees se furent un peu
+casees dans sa tete, quel souper je te payerai demain pour la location
+de ton froc, va!
+
+--Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen,
+dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir a dos tous les rois de la
+chretiente, qui procedent de droit divin.
+
+--J'ai songe a ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le
+duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assure. Je ne suis pas
+seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes
+ennemis auraient pu le repandre pour m'enlever votre confiance; nourri
+d'etudes theologiques et legales, j'ai consulte, comme doit le faire
+un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les decrets qui
+donnent du poids a mon assertion dans nos habitudes de succession au
+trone. C'est gagner tout que gagner la legitimite, et j'ai decouvert,
+messeigneurs, que vous etes heritiers legitimes, et que les Valois ne
+sont qu'une branche parasite et usurpatrice.
+
+La confiance avec laquelle Nicolas David prononca ce petit exorde
+donna une joie fort vive a madame de Montpensier, une curiosite fort
+grande au cardinal et au duc de Mayenne, et derida presque le front
+severe du duc de Guise.
+
+--Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort
+illustre d'ailleurs, pretende au pas sur les Valois.
+
+--Cela est pourtant prouve, monseigneur, dit maitre Nicolas en
+relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et
+en decouvrant par ce mouvement la poignee d'une longue rapiere.
+
+Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
+
+--L'arbre genealogique de la maison de Lorraine.
+
+--Dont la souche est?
+
+--Charlemagne, monseigneur.
+
+--Charlemagne! s'ecrierent les trois freres avec un air d'incredulite
+qui, neanmoins, n'etait pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est
+impossible. Le premier duc de Lorraine etait contemporain de
+Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'etait nullement parent de
+ce grand empereur.
+
+--Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je
+n'ai point ete chercher une de ces questions que l'on tranche par un
+simple dementi et que le premier juge d'armes met a neant. Ce qu'il
+vous faut, a vous, c'est un bon proces qui dure longtemps, qui occupe
+le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez seduire, non
+pas le peuple, il est a vous, mais le parlement. Voyez donc,
+monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine,
+contemporain de Charlemagne.
+
+Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Debonnaire.
+
+Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve.
+
+--Mais!... dit le duc de Guise.
+
+--Un peu de patience, monseigneur, nous y voila. Ecoutez bien.
+Bonne....
+
+--Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier.
+
+--Bien, reprit l'avocat; a qui mariee?
+
+--Bonne?
+
+--Oui.
+
+--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France.
+
+--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, repeta
+David. Maintenant ajoutez: frere de Lothaire, spolie de la couronne de
+France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V.
+
+--Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal.
+
+--Continuez, dit le Balafre, il y a une lueur la dedans.
+
+--Or Charles de Lorraine heritait de son frere a l'extinction de sa
+race. Or la race de Lothaire est eteinte; donc, messieurs, vous etes
+les seuls et vrais heritiers de la couronne de France.
+
+--Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne
+croyais.
+
+--Que dites-vous de cela, mon frere? demanderent a la fois le cardinal
+et le duc de Mayenne.
+
+--Je dis, repondit le Balafre, que malheureusement il existe en France
+une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos pretentions
+a neant.
+
+--Voila ou je vous attendais, monseigneur, s'ecria David avec
+l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de
+la loi salique?
+
+--L'avenement au trone de Philippe de Valois, au prejudice d'Edouard
+d'Angleterre.
+
+--Quelle est la date de cet avenement?
+
+Le Balafre chercha dans ses souvenirs.
+
+--1328, dit sans hesiter le cardinal de Lorraine.
+
+--C'est-a-dire trois cent quarante et un ans apres l'usurpation de
+Hugues Capet, deux cent quarante ans apres l'extinction de la race de
+Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos ancetres avaient des
+droits a la couronne lorsque la loi salique fut inventee. Or, chacun
+sait cela, la loi n'a pas d'effet retroactif.
+
+--Vous etes un habile homme, maitre Nicolas David, dit le Balafre en
+regardant l'avocat avec une admiration qui n'etait pas exempte d'un
+certain mepris.
+
+--C'est fort ingenieux, fit le cardinal.
+
+--C'est fort beau, dit Mayenne.
+
+--C'est admirable, dit la duchesse, me voila princesse royale. Je ne
+veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne.
+
+--Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait
+qu'une priere: _Ne nos inducas in tentationem et libera nos ab
+advocatis._
+
+Le duc de Guise seul etait demeure pensif au milieu de l'enthousiasme
+general.
+
+--Et dire que de pareils subterfuges sont necessaires a un homme de ma
+taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obeir les peuples regardent
+des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme
+dans les eclairs de ses yeux ou de son epee.
+
+--Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait
+de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les
+autres princes, dit-on, paraissent peuple aupres de vous. Mais
+l'essentiel pour monter au trone, c'est, comme l'a dit maitre Nicolas
+David, un bon proces; et, quand nous y serons arrives, c'est, comme
+vous l'avez dit vous-meme, que le blason de notre maison ne depare pas
+trop les blasons suspendus au-dessus des autres trones de l'Europe.
+
+--Alors, cette genealogie est bonne, continua en soupirant Henri de
+Guise, et voici les deux cents ecus d'or que m'a demandes pour vous
+mon frere de Mayenne,--maitre Nicolas David!
+
+--Et en voici deux cents autres, dit le cardinal a l'avocat, dont les
+yeux petillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies,
+pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger.
+
+--Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre
+Eminence.
+
+--Nous ne pouvons vous charger de porter vous-meme a Rome, a notre
+saint pere Gregoire XIII, cette genealogie, a laquelle il faut qu'il
+donne son approbation. Vous etes trop petit compagnon pour vous faire
+ouvrir les portes du Vatican.
+
+--Helas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis
+de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais ete simple gentilhomme!
+
+--Veux-tu te taire, truand! dit Chicot.
+
+--Mais vous ne l'etes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur.
+Nous sommes donc forces de charger de cette mission Pierre de Gondy.
+
+--Permettez, mon frere, dit la duchesse redevenue serieuse: les Gondy
+sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune
+prise, aucun recours. Leur ambition seule nous repond d'eux, et ils
+peuvent trouver a satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi
+Henri qu'avec la maison de Guise.
+
+--Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalite
+ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier a Pierre de Gondy comme
+nous nous fions a Nicolas David, qui est notre homme et que nous
+pouvons faire pendre quand il nous plaira.
+
+Cette naivete du duc, lancee a brule-pourpoint au visage de l'avocat,
+produisit sur le malheureux legiste le plus etrange effet; il eclata
+d'un rire convulsif qui denotait la plus grande frayeur.
+
+--Mon frere Charles plaisante, dit Henri de Guise a l'avocat
+palissant, et l'on sait que vous etes notre fidele; vous l'avez prouve
+en mainte affaire.
+
+--Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing a son
+ennemi, ou plutot a ses deux ennemis.
+
+--Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures
+sont prises a l'avance. Pierre de Gondy portera cette genealogie a
+Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il
+porte. Le pape approuvera ou desapprouvera sans que Gondy connaisse
+cette approbation ou cette desapprobation. Enfin Gondy, toujours
+ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette genealogie
+approuvee ou desapprouvee. Vous, Nicolas David, vous partirez presque
+en meme temps que lui, et vous l'attendrez a Chalons, a Lyon ou a
+Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arreter
+dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le
+veritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous etes
+toujours notre seul homme de confiance.
+
+David s'inclina.
+
+--Tu sais a quelle condition, cher ami? murmura Chicot, a la condition
+d'etre pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je
+jure par sainte Genevieve, ici presente en platre, en marbre ou en
+bois, peut-etre meme en os, que tu te trouves place en ce moment entre
+deux gibets, mais que le plus rapproche de toi, cher ami, c'est celui
+que je te menage.
+
+Les trois freres se serrerent la main et embrasserent leur soeur la
+duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines
+laissees dans la sacristie; puis, apres les avoir aides a repasser les
+frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha
+devant eux jusqu'au porche, ou les attendait le frere portier, et par
+lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les ecus d'or
+sonnaient a chaque pas.
+
+Derriere eux, le frere portier tira les verrous, et, rentrant dans
+l'eglise, s'en vint eteindre la lampe du choeur; aussitot une
+obscurite compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mysterieuse
+horreur qui deja plus d'une fois avait herisse le poil de Chicot.
+
+Puis, dans cette obscurite, le bruit des sandales du moine sur les
+dalles du pave s'eloigna, faiblit et se perdit tout a fait.
+
+Cinq minutes, qui parurent fort longues a Chicot, s'ecoulerent sans
+que rien troublat davantage ce silence et cette obscurite.
+
+--Bon, dit le Gascon, il parait cette fois que tout est bien
+reellement fini, que les trois actes sont joues, et que les acteurs
+sont partis. Tachons de les suivre: j'ai assez de comedie comme ca
+pour une seule nuit.
+
+Et Chicot, qui etait revenu sur son idee d'attendre le jour dans
+l'eglise depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les
+confessionnaux habites, souleva doucement le loquet, poussa la porte
+avec precaution, et allongea le pied hors de sa boite.
+
+Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un
+coin une echelle destinee a nettoyer les chassis de verres colories.
+Il ne perdit pas de temps. Les mains etendues, les pieds discretement
+avances, il parvint sans bruit jusqu'a l'angle, mit la main sur
+l'echelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette
+echelle a une fenetre.
+
+A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'etait pas trompe dans ses
+previsions: la fenetre donnait sur le cimetiere du couvent, qui
+lui-meme donnait sur la rue Bordelle.
+
+Chicot ouvrit la fenetre, se mit a cheval dessus, et, attirant
+l'echelle a lui avec cette force et cette adresse que donnent presque
+toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'interieur a
+l'exterieur.
+
+Une fois descendu, il cacha l'echelle dans une haie d'ifs plantee au
+bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu'a la derniere cloture
+qui le separait de la rue, et qu'il franchit, non sans demolir
+quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre cote de la rue.
+
+Une fois la, Chicot prit un temps pour respirer a pleine poitrine.
+
+Il etait sorti avec quelques egratignures d'un guepier ou plus d'une
+fois il avait senti qu'il jouait sa vie.
+
+Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses
+poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arretant
+qu'a l'hotellerie de la Corne d'Abondance, a laquelle il frappa sans
+hesitation comme sans retard.
+
+Maitre Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'etait un homme qui
+savait que tout derangement se paye, et qui comptait plus pour faire
+sa fortune sur les extras que sur les ordinaires.
+
+Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot fut sorti en
+simple cavalier et revint en moine.
+
+--Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu.
+
+Chicot lui donna un ecu.
+
+--Et frere Gorenflot? demanda-t-il.
+
+Un large sourire epanouit la figure du maitre aubergiste; il s'avanca
+vers le cabinet, et, poussant la porte:
+
+--Voyez, dit-il.
+
+--Frere Gorenflot ronflait juste a la meme place ou l'avait laisse
+Chicot.
+
+--Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans
+t'en douter, d'avoir un fier cauchemar!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT COTE A COTE ET FURENT
+REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE.
+
+
+Le lendemain matin, a peu pres vers l'heure ou frere Gorenflot se
+reveillait, chaudement empaquete dans son froc, notre lecteur, s'il
+eut voyage sur la route de Paris a Angers, eut pu voir, entre Chartres
+et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les
+montures paisibles cheminaient cote a cote, se caressant des naseaux,
+et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honnetes animaux
+qui, pour etre prives du don de la parole, n'en ont pas moins trouve
+moyen de se communiquer leurs pensees.
+
+Les cavaliers etaient arrives la veille a la meme heure a peu pres a
+Chartres sur des coursiers fumants, a la bouche souillee d'ecume; un
+des deux coursiers etait meme tombe sur la place de la cathedrale, et,
+comme c'etait au moment meme ou les fideles se rendaient a la messe,
+ce n'avait pas ete un spectacle sans interet pour les bourgeois de
+Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les
+proprietaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'eut
+ete une ignoble rosse.
+
+Quelques-uns avaient remarque (les bourgeois de Chartres ont de tout
+temps ete fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient meme
+remarque que le plus grand des deux cavaliers avait alors glisse un
+ecu dans la main d'un honnete garcon, lequel l'avait conduit, lui et
+son compagnon, a une auberge voisine, et que, par la porte de derriere
+de cette hotellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs etaient
+sortis une demi-heure apres, montes sur deux chevaux frais, et avec
+les joues enluminees de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud
+que l'on vient de boire.
+
+Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais paree deja
+de tons bleuatres precurseurs du printemps, le plus grand des deux
+cavaliers s'etait approche du plus petit, et lui avait dit en ouvrant
+ses bras:
+
+--Chere petite femme, embrasse-moi tranquillement, car, a cette heure,
+nous n'avons plus rien a craindre.
+
+Alors madame de Saint-Luc, car c'etait bien elle, s'etait penchee
+gracieusement en ouvrant l'epais manteau dont elle etait enveloppee,
+et, en appuyant ses deux bras sur les epaules du jeune homme et sans
+cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donne ce
+tendre et long baiser qu'il demandait.
+
+Il etait resulte de cette assurance que Saint-Luc avait donnee a sa
+femme, et peut-etre aussi du baiser donne par madame de Saint-Luc a
+son mari, que ce jour-la on s'etait arrete dans une petite hotellerie
+du village de Courville, situe a quatre lieues seulement de Chartres,
+laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres
+avantages encore, donnait aux deux epoux amants toute garantie de
+securite.
+
+La ils demeurerent, toute la journee et toute la nuit, fort
+mysterieusement caches dans leur petite chambre, ou, apres s'etre fait
+servir a dejeuner, ils s'enfermerent en recommandant a l'hote, vu le
+long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait ete
+le resultat, de ne point les deranger avant le lendemain au point du
+jour, recommandation qui avait ete ponctuellement suivie.
+
+C'etait donc dans la matinee de ce jour-la que nous retrouvons M. et
+madame de Saint-Luc sur la route de Chartres a Nogent.
+
+Or, ce jour-la, comme ils etaient plus tranquilles que la veille, ils
+voyageaient non plus en fugitifs, non plus meme en amoureux, mais en
+ecoliers qui se detournent a chaque instant du chemin pour se faire
+admirer l'un a l'autre sur quelque petit monticule comme une statue
+equestre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant
+les premieres mousses, cueillant les premieres fleurs, sentinelles du
+printemps qui percent la neige pres de disparaitre, et se faisant une
+joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant
+des canards ou du passage d'un lievre dans la plaine.
+
+--Morbleu! s'ecria tout a coup Saint-Luc, que c'est bon d'etre libre!
+As-tu jamais ete libre, toi, Jeanne?
+
+--Moi, repondit la jeune femme avec un joyeux eclat de voix, jamais:
+et c'est la premiere fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en
+veux. Mon pere etait soupconneux. Ma mere etait casaniere. Je ne
+sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand
+laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une
+pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les
+grands bois de Meridor avec ma bonne Diane, la defiant a la course et
+courant a travers les ramees, courant jusqu'a ce que nous ne nous
+trouvassions plus meme l'une l'autre. Alors nous nous arretions
+palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque
+chevreuil, qui, effraye par nous, s'elancait hors de son repaire, nous
+laissant interroger nous-memes avec un certain frisson le silence des
+vastes taillis. Mais toi, mon bien-aime Saint-Luc, toi, tu etais
+libre, au moins?
+
+--Moi, libre?
+
+--Sans doute, un homme....
+
+--Ah bien, oui! jamais. Eleve pres du duc d'Anjou, emmene par lui en
+Pologne, ramene par lui a Paris, condamne a ne pas le quitter par
+cette perpetuelle regle de l'etiquette, poursuivi, des que je
+m'eloignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse:
+"Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi;" libre! ah
+bien, oui! et ce corset qui m'etranglait l'estomac, et cette grande
+fraise empesee qui m'ecorchait le cou, et ces cheveux frises a la
+gomme qui se fussent meles a l'humidite et souilles a la poussiere; et
+ce toquet enfin cloue a ma tete par des epingles. Oh! non, non, ma
+bonne Jeanne, je crois que j'etais encore moins libre que toi, va.
+Aussi, tu vois, je profite de la liberte. Vive Dieu! la bonne chose!
+et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement?
+
+--Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un
+regard inquiet derriere elle, si l'on nous met a la Bastille?
+
+--Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que
+demi-mal; il me semble que, pendant toute la journee d'hier, nous
+sommes demeures enfermes ni plus ni moins que si nous etions
+prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuyes
+cependant.
+
+--Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de
+malice et de gaiete; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous
+mette ensemble.
+
+Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu.
+
+--Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc.
+
+--Oh! sois tranquille, repondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons
+rien a craindre, et nous serons bien caches: si tu connaissais
+Meridor, et ses grands chenes qui semblent les colonnes d'un temple
+dont le ciel est la voute, et ses halliers sans fin, et ses rivieres
+paresseuses qui coulent, l'ete, sous de sombres arceaux de verdure,
+et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands
+etangs, les champs de ble, les parterres de fleurs, les pelouses sans
+fin, et les petites tourelles d'ou s'echappent sans cesse des milliers
+de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une
+ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de
+tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces
+jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur
+de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc.
+
+--Je l'aime deja: elle t'a aimee.
+
+--Oh! je suis bien sure qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera
+toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses
+amities. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce
+nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris
+le gouvernement de la maison de son pere, du vieux baron; il ne faut
+donc pas nous en inquieter. C'est un guerrier du temps de Francois
+1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a ete
+autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le
+passe, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour
+dans le present et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aimee.
+Nous pourrons habiter Meridor sans qu'il le sache et s'en apercoive
+meme jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui
+laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le
+roi Francois 1er est le plus grand capitaine de tous les temps.
+
+--Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prevois de grandes
+querelles.
+
+--Comment cela?
+
+--Entre le baron et moi.
+
+--A quel propos? A propos du roi Francois 1er?
+
+--Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle
+fille du monde....
+
+--Je ne compte plus, puisque je suis ta femme.
+
+--Ah! c'est juste, dit Saint-Luc.
+
+--Te representes-tu cette existence, mon bien-aime? continua Jeanne.
+Des le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle
+nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles
+reliees l'une a l'autre par un corps de logis bati sous Louis XII, une
+architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et
+les dentelles. Et des fenetres, des fenetres! une vue calme et sombre
+sur les grands bois qui montent a perte de vue, et dans les allees
+desquels on voit au loin paitre quelque daim ou quelque chevreuil
+relevant la tete au moindre bruit; puis, du cote oppose, une
+perspective ouverte sur des plaines dorees, sur des villages aux toits
+rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute
+peuplee de petits bateaux. Puis nous aurons, a trois lieues, un lac
+avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec
+lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le
+vieux baron, ignorant de ses hotes, dira, pretant l'oreille aux abois
+lointains: "Diane, ecoute donc, si on ne dirait pas Astree et
+Phlegeton qui chassent.
+
+--Et s'ils chassent, bon pere, repondra Diane, laisse-les chasser."
+
+--Depechons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais deja etre a Meridor.
+
+Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui devoraient alors l'espace
+pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arretaient tout a coup pour
+laisser a leurs maitres le loisir de reprendre une conversation
+interrompue ou de corriger un baiser mal donne.
+
+Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, ou, a peu pres rassures,
+les deux epoux sejournerent un jour, puis, le lendemain de ce jour,
+qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils
+suivaient, ils s'engagerent avec la volonte bien arretee d'arriver le
+soir meme a Meridor, dans les forets sablonneuses qui s'etendaient a
+cette epoque de Guecelard a Ecomoy.
+
+Arrives la, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui
+connaissait l'humeur tour a tour bouillante et paresseuse du roi, qui,
+selon la disposition d'esprit ou il se trouvait au moment du depart de
+Saint-Luc, avait du envoyer vingt courriers et cent gardes apres eux
+avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'etait contente de
+pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus
+loin que d'ordinaire, en murmurant:
+
+--Oh! traitre de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tot!
+
+Or, comme les fugitifs n'avaient ete rejoints par aucun courrier,
+n'avaient apercu aucun garde, il etait probable qu'au lieu de s'etre
+trouve dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'etait trouve
+dans son humeur paresseuse.
+
+C'etait ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derriere
+lui un coup d'oeil sur cette route solitaire ou n'apparaissait point
+le moindre persecuteur.
+
+--Bon, pensait-il, la tempete sera retombee sur ce pauvre Chicot, qui,
+tout fou qu'il est, et peut-etre meme justement parce qu'il est fou,
+m'a donne un si bon conseil.... J'en serai quitte pour quelque
+anagramme plus ou moins spirituelle.
+
+Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait
+faite sur lui au jour de sa faveur.
+
+Tout a coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son
+bras.
+
+Il tressaillit. Ce n'etait point une caresse.
+
+--Regarde, dit Jeanne.
+
+Saint-Luc se retourna, et vit a l'horizon un cavalier qui faisait meme
+route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval.
+
+Ce cavalier etait a la sommite du chemin; il se detachait en vigueur
+sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont
+du remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus
+grand que nature.
+
+Cette coincidence parut de mauvais augure a Saint-Luc, soit a cause de
+la disposition de son esprit, auquel la realite semblait venir a point
+nomme donner un dementi, soit que reellement, et malgre le calme qu'il
+affectait, il craignit encore quelque retour capricieux du roi Henri
+III.
+
+--Oui, en effet, dit-il, palissant malgre lui, voici un cavalier
+la-bas.
+
+--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'eperon a son cheval.
+
+--Non pas, dit Saint-Luc, a qui la crainte qu'il eprouvait ne pouvait
+faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que
+j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul.
+Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passe, nous
+continuerons notre chemin.
+
+--Mais s'il s'arrete?
+
+--Eh bien, s'il s'arrete, nous verrons a qui nous avons affaire, et
+nous agirons en consequence.
+
+--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon
+Saint-Luc est la pour me defendre.
+
+--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier
+regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au
+galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une
+fraise, qui me donnent quelques inquietudes.
+
+--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles
+t'inquieter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son
+cheval par la bride et qui l'entrainait avec lui dans le bois.
+
+--Parce que la plume est d'une couleur fort a la mode en ce moment a
+la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont la de ces
+plumes qui couteraient trop cher a faire teindre, et de ces fraises
+qui couteraient trop de soins a amidonner aux gentilshommes manceaux,
+pour que nous ayons affaire a un compatriote de ces belles poulardes
+qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait
+l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maitre.
+
+--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, a l'idee
+qu'elle pouvait etre separee de son mari.
+
+Mais c'etait chose plus facile a dire qu'a executer. Les sapins
+etaient fort epais et formaient une veritable muraille de branches. De
+plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain
+sablonneux.
+
+Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on
+entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne.
+
+--C'est bien a nous qu'il en veut, Jesus Seigneur! s'ecria la jeune
+femme.
+
+--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arretant, si c'est a nous qu'il en veut,
+voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied a terre il nous
+rejoindra toujours.
+
+--Il s'arrete, dit la jeune femme.
+
+--Et meme il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma
+foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui.
+
+--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me
+semble.
+
+En effet, l'inconnu, apres avoir attache son cheval a l'un des sapins
+de la lisiere, entrait dans le bois en criant:
+
+--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille
+diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu.
+
+--Que dit-il donc? demanda la comtesse.
+
+--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose.
+
+--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez
+oublie votre bracelet dans l'hotellerie de Courville. Que diable! un
+portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette
+respectable madame de Cosse surtout. En faveur de cette chere maman,
+ne me faites donc pas courir pour cela.
+
+--Mais je connais cette voix! s'ecria Saint-Luc.
+
+--Et puis il me parle de ma mere.
+
+--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis apercue ce matin seulement. Je ne
+pouvais me rappeler ou je l'avais laisse.
+
+--Mais c'est Bussy! s'ecria tout a coup Saint-Luc.
+
+--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout emue, notre ami?
+
+--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant
+d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin
+a l'eviter.
+
+--Saint-Luc! je ne m'etais donc pas trompe! dit la voix sonore de
+Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva pres des deux epoux.
+
+Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux eclats et en offrant a la
+comtesse le portrait que reellement elle avait oublie dans
+l'hotellerie de Courville, ou l'on se rappelle que les voyageurs
+avaient passe la nuit.
+
+--Est-ce que vous venez pour nous arreter de la part du roi, monsieur
+de Bussy? dit en souriant Jeanne.
+
+--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majeste pour
+qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouve votre
+bracelet a Courville; cela m'a indique que vous me precediez sur la
+route. J'ai alors pousse mon cheval, je vous ai apercus, je me suis
+doute que c'etait vous, et, sans le vouloir, je vous ai donne la
+chasse. Excusez-moi.
+
+--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupcon, c'est le
+hasard qui vous fait suivre la meme route que nous?
+
+--Le hasard, repondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontres,
+je dirai la Providence.
+
+Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaca
+devant l'oeil si brillant et le sourire si sincere du beau
+gentilhomme.
+
+--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne.
+
+--Je voyage, dit Bussy en remontant a cheval.
+
+--Mais pas comme nous?
+
+--Non, malheureusement.
+
+--Pas pour cause de disgrace? voulais-je dire.
+
+--Ma foi, peu s'en faut.
+
+--Et vous allez?
+
+--Je vais du cote d'Angers. Et vous?
+
+--Nous aussi.
+
+--Oui, je comprends, Brissac est a une dizaine de lieues d'ici, entre
+Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir
+paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je
+porterais envie a votre bonheur si l'envie n'etait pas un si vilain
+defaut.
+
+--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de
+reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous
+le sommes; c'est chose tres-facile, je vous jure, que le bonheur quand
+on s'aime.
+
+Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler a son
+temoignage.
+
+--Madame, dit Bussy, je me defie de ces bonheurs-la; tout le monde n'a
+pas la chance de se marier comme vous, avec privilege du roi.
+
+--Allons donc, vous, l'homme aime partout!
+
+--Quand on est aime partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est
+comme si on ne l'etait nulle part.
+
+--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence a son
+mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillite a
+bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets
+de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence.
+
+--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un
+soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi.
+
+--Voulez-vous que je vous marie? repeta madame de Saint-Luc.
+
+--Si vous me mariez a votre gout, non; si vous me mariez a mon gout,
+oui.
+
+--Vous dites cela comme un homme decide a rester celibataire.
+
+--Peut-etre.
+
+--Mais vous etes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez epouser?
+
+--Comte, par grace, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne
+pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur.
+
+--Ah ca, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est
+de ma femme que vous etes amoureux.
+
+--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein
+de delicatesse, et que les maris auraient bien tort d'etre jaloux de
+moi.
+
+--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'etait Bussy qui
+lui avait amene sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous
+avez le coeur pris quelque part.
+
+--Je l'avoue, dit Bussy.
+
+--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne.
+
+--Par une passion, madame.
+
+--Je vous guerirai.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Je vous marierai.
+
+--J'en doute.
+
+--Et je vous rendrai aussi heureux que vous meritez de l'etre.
+
+--Helas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'etre malheureux.
+
+--Je suis tres-opiniatre, je vous en avertis, dit Jeanne.
+
+--Et moi donc! dit Bussy.
+
+--Comte, vous cederez.
+
+--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis.
+Sortons d'abord de cette sablonniere, s'il vous plait, puis nous
+gagnerons pour la couchee ce charmant petit village qui reluit la-bas
+au soleil.
+
+--Celui-la ou quelque autre.
+
+--Peu m'importe, je n'ai point de preference.
+
+--Vous nous accompagnez alors?
+
+--Jusqu'a l'endroit ou je vais, a moins que vous n'y voyiez quelque
+inconvenient.
+
+--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez ou nous allons.
+
+--Et ou allez-vous?
+
+--Au chateau de Meridor.
+
+Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint
+meme si pale, que c'en etait fait de son secret, si, en ce moment
+meme, Jeanne n'eut regarde son mari en souriant.
+
+Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux epoux, ou
+plutot les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice
+pour malice a la jeune femme; seulement sa malice a lui, c'etait un
+profond silence sur ses intentions.
+
+--Au chateau de Meridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de
+force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie?
+
+--La terre d'une de mes bonnes amies, repondit Jeanne.
+
+--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est a sa
+terre?
+
+--Sans doute, repondit madame de Saint-Luc, qui ignorait completement
+les evenements arrives a Meridor depuis deux mois: n'avez vous donc
+jamais entendu parler du baron de Meridor, un des plus riches barons
+poitevins et...
+
+--Et... repeta Bussy, voyant que Jeanne s'arretait.
+
+--Et de sa fille Diane de Meridor, la plus belle fille de baron qu'on
+ait jamais vue?
+
+--Non, madame, repliqua Bussy, presque suffoque par l'emotion.
+
+Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore
+son mari avec une singuliere expression, le beau gentilhomme,
+disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route,
+sans a-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de
+Diane de Meridor, pour faire echo a la seule pensee qu'il eut dans le
+coeur.
+
+Etait-ce une surprise? ce n'etait point probable; etait-ce un piege?
+c'etait presque impossible. Saint-Luc n'etait deja plus a Paris
+lorsqu'il etait entre chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait
+appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Meridor.
+
+--Et ce chateau est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy.
+
+--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est la et
+non pas a votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au
+reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous
+venez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame.
+
+--Allons, dit Jeanne, c'est deja un pas fait vers le bonheur que je
+vous proposais.
+
+Bussy s'inclina et continua de marcher pres des deux jeunes epoux,
+qui, grace aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine.
+Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait
+bien des choses a apprendre, se hasarda de questionner. C'etait le
+privilege de sa position, et il paraissait au reste resolu d'en user.
+
+--Et ce baron de Meridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus
+riche des Poitevins, quel homme est-ce?
+
+--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier
+qui, s'il eut vecu au temps du roi Arthus, eut certes obtenu une place
+a la table ronde.
+
+--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et
+l'emotion de sa voix, a qui a-t-il marie sa fille?
+
+--Marie sa fille!
+
+--Je le demande.
+
+--Diane, mariee!
+
+--Qu'y aurait-il d'extraordinaire a cela?
+
+--Rien; mais Diane n'est point mariee: certainement, j'eusse ete la
+premiere prevenue de ce mariage.
+
+Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage
+de sa gorge etranglee.
+
+--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Meridor est au chateau avec son
+pere?
+
+--Nous l'esperons bien, repondit Saint-Luc, appuyant sur cette
+reponse, pour montrer a sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il
+partageait ses idees et s'associait a ses plans.
+
+Il se fit un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa
+pensee.
+
+--Ah! s'ecria tout a coup Jeanne en se haussant sur ses etriers, voici
+les tourelles du chateau. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy,
+au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois,
+seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises?
+
+--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une emotion qui etonnait
+lui-meme ce brave coeur, reste jusqu'alors un peu sauvage, oui, je
+vois. Ainsi c'est la le chateau de Meridor?
+
+Et, par une reaction naturelle a la pensee, a l'aspect de ce pays si
+beau et si riche meme au temps de la detresse de la nature, a l'aspect
+de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonniere
+ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'etouffant reduit de la
+rue Saint-Antoine.
+
+Cette fois encore il soupira, mais ce n'etait plus tout a fait de
+douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc
+venait de lui donner l'esperance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LE VIEILLARD ORPHELIN.
+
+
+Madame de Saint-Luc ne s'etait point trompee: deux heures apres on
+etait en face du chateau de Meridor.
+
+Depuis les dernieres paroles echangees entre les voyageurs, et que
+nous avons repetees, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter a
+ces bons amis, qui venaient de se faire connaitre, l'aventure qui
+tenait Diane eloignee de Meridor. Mais, une fois entre dans cette voie
+de revelations, il fallait non-seulement reveler ce que tout le monde
+allait bientot savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne
+voulait reveler a personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait
+naturellement trop d'interpretations et de questions.
+
+Et puis Bussy voulait entrer a Meridor comme un homme parfaitement
+inconnu. Il voulait voir, sans preparation aucune, M. de Meridor,
+l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se
+convaincre enfin, non pas que le recit de Diane etait sincere, il ne
+soupconnait pas un instant de mensonge cet ange de purete, mais
+qu'elle n'avait ete elle-meme trompee sur aucun point, et que ce recit
+qu'il avait ecoute avec un si puissant interet avait ete une
+interpretation fidele des evenements.
+
+Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent
+l'homme superieur dans sa sphere dominatrice, meme au milieu des
+egarements de l'amour: ces deux sentiments etaient la circonspection a
+l'egard des etrangers et le respect profond de la personne qu'on aime.
+
+Aussi madame de Saint-Luc, trompee, malgre sa perspicacite feminine,
+par la puissance que Bussy avait conservee sur lui-meme,
+demeura-t-elle persuadee que le jeune homme venait d'entendre pour la
+premiere fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'eveillant en
+lui ni souvenir ni esperance, il s'attendait a trouver a Meridor
+quelque provinciale bien gauche et bien embarrassee en face des hotes
+nouveaux qui lui arrivaient.
+
+En consequence, elle se disposait a jouir de sa surprise.
+
+Cependant une chose l'etonnait, c'est que, le garde ayant sonne dans
+sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourut point sur le
+pont-levis, tandis que c'etait un signal auquel Diane accourait
+toujours.
+
+Mais, au lieu de Diane, on apercut s'avancer par le porche principal
+du chateau un vieillard courbe, appuye sur un baton. Il etait vetu
+d'un surtout de velours vert brode d'une fourrure de renard, et a sa
+ceinture brillait un sifflet d'argent pres d'un petit trousseau de
+clef.
+
+Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs
+comme les dernieres neiges.
+
+Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race
+allemande, qui marchaient derriere lui lentement et a pas egaux, la
+tete basse et ne se devancant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le
+vieillard put arriver pres du parapet:
+
+--Qui est la? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur a
+un pauvre vieillard de le visiter?
+
+--Moi, moi, seigneur Augustin! s'ecria la voix rieuse de la jeune
+femme.
+
+Car Jeanne de Cosse appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de
+son frere cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'etait mort que
+depuis trois ans.
+
+Mais le baron, au lieu de repondre par l'exclamation joyeuse que
+Jeanne s'attendait a entendre sortir de sa bouche, le baron leva
+lentement la tete, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards:
+
+--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?....
+
+--Oh! mon Dieu! s'ecria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est
+vrai, mon deguisement....
+
+--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les
+yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils
+pleurent trop, les larmes les brulent.
+
+--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre
+vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, meme sous mes habits d'homme.
+Il faut donc que je vous dise mon nom?
+
+--Oui, sans doute, repliqua le vieillard, puisque je vous dis que je
+vous vois a peine.
+
+--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis
+madame de Saint-Luc.
+
+--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas.
+
+--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom
+de jeune fille est Jeanne de Cosse-Brissac.
+
+--Ah! mon Dieu! s'ecria le vieillard en essayant d'ouvrir la barriere
+de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu!
+
+Jeanne, qui ne comprenait rien a cette reception etrange, si
+differente de celle a laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait a
+l'age du vieillard et au declin de ses facultes, se voyant enfin
+reconnue, sauta a bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras,
+ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle
+sentit ses joues humides; il pleurait.
+
+--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune.
+
+--Venez, dit le vieillard apres avoir embrasse Jeanne.
+
+Et, comme s'il n'eut pas apercu ses deux compagnons, le vieillard se
+remit a marcher vers le chateau de son pas egal et mesure, suivi
+toujours a la meme distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que
+le temps de flairer et de regarder les visiteurs.
+
+Le chateau avait un aspect de tristesse etrange; tous les volets en
+etaient fermes; on eut dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on
+apercevait passant ca et la etaient vetus de noir. Saint-Luc adressa
+un regard a sa femme pour lui demander si c'etait ainsi qu'elle
+s'attendait a trouver le chateau.
+
+Jeanne comprit, et, comme elle avait hate elle-meme de sortir de cette
+perplexite, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main:
+
+--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait
+point ici?
+
+Le vieillard s'arreta comme frappe de la foudre, et, regardant la
+jeune femme avec une expression qui ressemblait presque a la terreur:
+
+--Diane? dit-il.
+
+Et soudain, a ce nom, les deux chiens, levant la tete de chaque cote
+vers leur maitre, pousserent un lugubre gemissement.
+
+Bussy ne put s'empecher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et
+Saint-Luc s'arreta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou
+retourner en arriere.
+
+--Diane! repeta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps
+pour comprendre la question qui lui etait faite; mais vous ne savez
+donc pas?
+
+Et sa voix deja faible et tremblante s'eteignit dans un sanglot
+arrache du plus profond du coeur.
+
+--Mais quoi donc? et qu'est-il arrive? s'ecria Jeanne emue et les
+mains jointes.
+
+--Diane est morte! s'ecria le vieillard en levant les mains avec un
+geste desespere vers le ciel, et en laissant echapper un torrent de
+larmes.
+
+Et il se laissa tomber sur les premieres marches du perron, auquel on
+etait arrive. Il cachait sa tete entre ses deux mains en se balancant
+comme pour chasser le souvenir funebre qui venait sans cesse le
+torturer.
+
+--Morte! s'ecria Jeanne frappee d'epouvante et palissant comme un
+spectre.
+
+--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard.
+
+--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laisse croire, a lui aussi, qu'elle
+etait morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour!
+
+--Morte! morte! repeta le baron; ils me l'ont tuee!
+
+--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, apres le coup terrible
+qu'elle avait recu, venait de trouver la seule ressource qui empeche
+de se briser le faible coeur des femmes, les larmes.
+
+Et elle eclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard,
+au cou duquel ses bras venaient s'enlacer.
+
+Le vieux seigneur se releva, trebuchant.
+
+--N'importe, dit-il, pour etre vide et desolee, la maison n'en est pas
+moins hospitaliere; entrez.
+
+Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le
+peristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle a manger, et
+entra dans le salon.
+
+Un domestique, dont le visage bouleverse et dont les jeux rougis
+denotaient le tendre attachement pour son maitre, marchait devant,
+ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient.
+
+Arrive dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne,
+s'assit ou plutot se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois
+sculpte.
+
+Le valet poussa une fenetre pour donner de l'air, et, sans sortir de
+la chambre, se retira dans un coin.
+
+Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les
+blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes
+les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se decider a
+regarder comme reel le malheur qu'on lui annoncait. Il y a un age ou
+l'on ne peut sonder l'abime de la mort, parce qu'on ne croit point a
+la mort.
+
+Ce fut le baron qui vint au-devant de son desir en reprenant la
+parole.
+
+--Vous m'avez dit que vous etiez mariee, ma chere Jeanne; monsieur
+est-il donc votre mari?
+
+Et il designait Bussy.
+
+--Non, seigneur Augustin, repondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc.
+
+Saint-Luc s'inclina plus profondement encore devant le malheureux pere
+que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et
+s'efforca meme de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers
+Bussy:
+
+--Et monsieur, dit-il, est votre frere, le frere de votre mari, un de
+vos parents?
+
+--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami:
+M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le
+duc d'Anjou.
+
+A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lanca un
+regard terrible sur Bussy, et, comme epuise par cette provocation
+muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gemissement.
+
+--Quoi donc? demanda Jeanne.
+
+--Le baron vous connait-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc.
+
+--C'est la premiere fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de
+Meridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que
+le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard.
+
+--Ah! vous etes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous
+etes gentilhomme de ce monstre, de ce demon, et vous osez l'avouer! et
+vous avez l'audace de vous presenter chez moi!
+
+--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc a sa femme, en regardant le
+baron avec des yeux etonnes.
+
+--La douleur lui aura derange l'esprit, repondit Jeanne avec effroi.
+
+M. de Meridor avait accompagne les paroles qu'il venait de prononcer,
+et qui faisaient douter a Jeanne qu'il eut toute sa raison, d'un
+regard plus menacant encore que le premier; mais Bussy, toujours
+impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et
+ne repliqua point.
+
+--Oui, de ce monstre, reprit M. de Meridor, dont la tete semblait
+s'egarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tue ma fille?
+
+--Pauvre seigneur! murmura Bussy.
+
+--Mais que dit-il donc la? demanda Jeanne, interrogeant a son tour.
+
+--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effares,
+s'ecria M. de Meridor en prenant les mains de Jeanne et celles de
+Saint-Luc et en les reunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou
+m'a tue ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a
+tuee!
+
+Et le vieillard prononca ces dernieres paroles avec un tel accent de
+douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-meme.
+
+--Seigneur, dit la jeune femme, cela fut-il, et je ne comprends point
+comment cela peut etre, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur
+M. de Bussy, le plus loyal, le plus genereux gentilhomme qui soit.
+Mais voyez donc, mon bon pere, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous
+dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc
+venu, s'il eut pu se douter de l'accueil que vous lui reserviez! Ah!
+cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimee Diane, dites-nous
+comment cette catastrophe est arrivee.
+
+--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant a Bussy.
+
+Bussy s'inclina sans repondre.
+
+--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet evenement.
+
+--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est
+vrai, je n'en ai ecrit, je n'en ai parle a personne; il me semblait
+que le monde ne pouvait vivre du moment ou Diane ne vivait plus; il me
+semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane.
+
+--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne.
+
+--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infame, le
+deshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si
+belle, l'a fait enlever et conduire au chateau de Beauge pour la
+deshonorer comme il eut fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma
+Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est precipitee d'une
+fenetre dans le lac, et l'on n'a plus retrouve que son voile flottant
+a la surface de l'eau.
+
+Et le vieillard ne put articuler cette derniere phrase sans des larmes
+et des sanglots qui faisaient de cette scene un des plus lugubres
+spectacles que Bussy eut vus jusque-la, Bussy, l'homme de guerre,
+habitue a verser et a voir verser le sang.
+
+Jeanne, presque evanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une
+espece de terreur.
+
+--Oh! comte, s'ecria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il
+vous faut abandonner ce prince infame; comte, un noble coeur comme le
+votre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin.
+
+Le vieillard, un peu reconforte par ces paroles, attendait la reponse
+de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles
+sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises
+morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un
+des moindres adoucissements a la douleur de l'enfant mordu par un
+chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu.
+
+Mais Bussy, au lieu de repondre a l'apostrophe de Saint-Luc, fit un
+pas vers M. de Meridor.
+
+--Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un
+entretien particulier?
+
+--Ecoutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il
+est bon et qu'il sait rendre service.
+
+--Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait
+quelque chose d'etrange dans le regard du jeune homme.
+
+Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un
+regard plein de noblesse et d'amitie:
+
+--Vous permettez, dit-il.
+
+Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuyes l'un sur l'autre
+et doublement heureux de leur bonheur pres de cette immense infortune.
+
+Alors, quand la porte se fut refermee derriere eux, Bussy s'approcha
+du baron et le salua profondement.
+
+--Monsieur le baron, dit Bussy, vous venez, en ma presence, d'accuser
+un prince que je sers, et vous l'avez accuse avec une violence qui me
+force a vous demander une explication.
+
+Le vieillard fit un mouvement.
+
+--Oh! ne vous meprenez point au sens tout respectueux de mes paroles;
+c'est avec la plus profonde sympathie que je vous parle, c'est avec le
+plus vif desir d'adoucir votre chagrin que je vous dis: Monsieur le
+baron, faites-moi, dans ses details, le recit de la catastrophe
+douloureuse que vous racontiez tout a l'heure a M. de Saint-Luc et a
+sa femme. Voyons, tout s'est-il bien accompli comme vous le croyez, et
+tout est-il bien perdu?
+
+--Monsieur, dit le vieillard, j'ai eu un moment d'espoir. Un noble et
+loyal gentilhomme, M. de Monsoreau, a aime ma pauvre fille et s'est
+interesse a elle.
+
+--M. de Monsoreau! eh bien, demanda Bussy, voyons, quelle a ete sa
+conduite dans tout ceci?
+
+--Ah! sa conduite fut loyale et digne, car Diane avait refuse sa main.
+Cependant ce fut lui qui le premier m'avertit des infames projets du
+duc. Ce fut lui qui m'indiqua le moyen de les faire echouer; il ne
+demandait qu'une chose pour sauver ma fille, et cela encore prouvait
+toute la noblesse et toute la droiture de son ame; il demandait, s'il
+parvenait a l'arracher des mains du duc, que je la lui donnasse en
+mariage, afin que, helas! ma fille n'en sera pas moins perdue, lui,
+jeune, actif et entreprenant, put la defendre contre un puissant
+prince, ce que son pauvre pere ne pouvait entreprendre. Je donnai mon
+consentement avec joie; mais, helas! ce fut inutile: il arriva trop
+tard, et ne trouva ma pauvre Diane sauvee du deshonneur que par la
+mort.
+
+--Et, depuis ce moment fatal, demanda Bussy, M. de Monsoreau n'a-t-il
+donc pas donne de ses nouvelles?
+
+--Il n'y a qu'un mois que ces evenements se sont passes, dit le
+vieillard, et le pauvre gentilhomme n'aura pas ose reparaitre devant
+moi, ayant echoue dans son genereux dessein.
+
+Bussy baissa la tete; tout lui etait explique.
+
+Il comprenait maintenant comment M. de Monsoreau avait reussi a
+enlever au prince la jeune fille qu'il aimait, et comment la crainte
+que le prince ne decouvrit que cette jeune fille etait devenue sa
+femme lui avait laisse accrediter, meme pres du pauvre pere, le bruit
+de sa mort.
+
+--Eh bien, monsieur, dit le vieillard, voyant que la reverie penchait
+le front du jeune homme, et tenait fixes sur la terre ses yeux, que le
+recit qu'il venait d'achever avait fait etinceler plus d'une fois.
+
+--Eh bien, monsieur le baron, repondit Bussy, je suis charge par
+monseigneur le duc d'Anjou de vous amener a Paris, ou Son Altesse
+desire vous parler.
+
+--Me parler, a moi! s'ecria le baron; moi, me trouver en face de cet
+homme apres la mort de ma fille! et que peut-il avoir a me dire, le
+meurtrier?
+
+--Qui sait? se justifier peut-etre.
+
+--Et, se justifiat-il, s'ecria le vieillard, non, monsieur de Bussy,
+non, je n'irai point a Paris; ce serait d'ailleurs trop m'eloigner de
+l'endroit ou repose ma chere enfant dans son froid linceul de roseaux.
+
+--Monsieur le baron, dit Bussy d'une voix ferme, permettez-moi
+d'insister pres de vous; c'est mon devoir de vous conduire a Paris, et
+je suis venu expres pour cela.
+
+--Eh bien, j'irai donc a Paris! s'ecria le vieillard, tremblant de
+colere; mais malheur a ceux qui m'auront perdu! Le roi m'entendra, et,
+s'il ne m'entend pas, je ferai appel a tous les gentilshommes de
+France. Aussi bien, murmura-t-il plus bas, j'oubliais dans ma douleur
+que j'ai entre les mains une arme dont jusqu'a present je n'ai eu a
+faire aucun usage. Oui, monsieur de Bussy, je vous accompagnerai.
+
+--Et moi, monsieur le baron, dit Bussy en lui prenant la main, je vous
+recommande la patience, le calme et la dignite qui conviennent a un
+seigneur chretien. Dieu a pour les nobles cours des misericordes
+infinies, et vous ne savez point ce qu'il vous reserve. Je vous prie
+aussi, en attendant le jour ou ces misericordes eclateront, de ne
+point me compter au nombre de vos ennemis, car vous ne savez point ce
+que je vais faire pour vous. A demain donc, monsieur le baron, s'il
+vous plait, et, des que le jour sera venu, nous nous mettrons en
+route.
+
+--J'y consens, repondit le vieux seigneur, emu malgre lui par le doux
+accent avec lequel Bussy avait prononce ces paroles; mais, en
+attendant, ami ou ennemi, vous etes mon hote, et je dois vous conduire
+a votre appartement.
+
+Et le baron prit sur la table un flambeau d'argent a trois branches,
+et d'un pas pesant gravit, suivi de Bussy d'Amboise, l'escalier
+d'honneur du chateau.
+
+Les chiens voulaient le suivre; il les arreta d'un signe; deux de ses
+serviteurs marchaient derriere Bussy avec d'autres flambeaux.
+
+En arrivant sur le seuil de la chambre qui lui etait destinee, le
+comte demanda ce qu'etaient devenus M. de Saint-Luc et sa femme.
+
+--Mon vieux Germain doit avoir pris soin d'eux, repondit le baron.
+Passez une bonne nuit monsieur le comte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+COMMENT REMI LE HAUDOUIN S'ETAIT, EN L'ABSENCE DE BUSSY, MENAGE DES
+INTELLIGENCES DANS LA MAISON DE LA RUE SAINT-ANTOINE.
+
+
+Monsieur et madame de Saint-Luc ne pouvaient revenir de leur surprise:
+Bussy aux secrets avec M. de Meridor; Bussy se disposant a partir avec
+le vieillard pour Paris; Bussy, enfin, paraissant prendre tout a coup
+la direction de ces affaires qui lui paraissaient d'abord etrangeres
+et inconnues, etait pour les deux jeunes gens un phenomene
+inexplicable.
+
+Quant au baron, le pouvoir magique de ce titre Altesse Royale avait
+produit sur lui son effet ordinaire: un gentilhomme du temps de Henri
+III n'en etait pas encore a sourire devant des qualifications et des
+armoiries.
+
+Altesse Royale, cela signifiait pour M. de Meridor comme pour tout
+autre, excepte le roi, force majeure, c'est-a-dire la foudre et la
+tempete.
+
+Le matin venu, le baron prit conge de ses hotes, qu'il installa dans
+le chateau; mais Saint-Luc et sa femme, comprenant la difficulte de la
+situation, se promirent de quitter Meridor aussitot que faire se
+pourrait, et de rentrer dans les terres de Brissac, qui en etaient
+voisines, aussitot que l'on se serait assure du consentement du timide
+marechal.
+
+Quant a Bussy, pour justifier son etrange conduite, il n'eut besoin
+que d'une seconde. Bussy, maitre du secret qu'il possedait et qu'il
+pouvait reveler a qui lui faisait plaisir, ressemblait a l'un de ces
+magiciens chers aux Orientaux, qui, d'un premier coup de baguette,
+font tomber les larmes de tous les yeux, et qui, du second, dilatent
+toutes les prunelles et fendent toutes les bouches par un joyeux
+sourire.
+
+Cette seconde, que nous avons dit suffire a Bussy pour operer de si
+grands changements, fut employee par lui a laisser tomber tout bas
+quelques syllabes dans l'oreille que lui tendait avidement la
+charmante femme de Saint-Luc.
+
+Ces quelques syllabes prononcees, le visage de Jeanne s'epanouit; son
+front si pur se colora d'une delicieuse rougeur. On vit ses petites
+dents blanches et brillantes comme la nacre apparaitre sous le corail
+de ses levres; et, comme son mari, stupefait, la regardait pour
+l'interroger, elle mit un doigt sur sa bouche, et s'enfuit en
+bondissant et en envoyant un baiser de remerciment a Bussy.
+
+Le vieillard n'avait rien vu de cette pantomime expressive: l'oeil
+fixe sur le manoir paternel, il caressait machinalement ses deux
+chiens, qui ne pouvaient se decider a le quitter; il donna quelques
+ordres d'une voix emue a ses serviteurs, courbes sous son adieu et
+sous sa parole. Puis, montant a grand'peine, et grace a l'aide de son
+ecuyer, un vieux cheval pie qu'il affectionnait, et qui avait ete son
+cheval de bataille dans les dernieres guerres civiles, il salua d'un
+geste le chateau de Meridor et partit sans prononcer un seul mot.
+
+Bussy, l'oeil brillant, repondait aux sourires de Jeanne et se
+retournait frequemment pour dire adieu a ses amis. En le quittant,
+Jeanne lui avait dit tout bas:
+
+--Quel homme etrange faites-vous, seigneur comte! Je vous avais promis
+que le bonheur vous attendait a Meridor... et c'est vous au contraire
+qui apportez a Meridor le bonheur qui s'en etait envole.
+
+De Meridor a Paris il y a loin; loin surtout pour un vieux baron
+crible de coups d'epee et de mousquet recus dans ces rudes guerres ou
+les blessures etaient en proportion des guerriers. Longue route aussi
+faisait cette distance pour ce digne cheval pie que l'on appelait
+Jarnac, et qui, a ce nom, relevant sa tete enfoncee sous sa criniere,
+roulait un oeil encore fier sous sa paupiere fatiguee.
+
+Une fois en route, Bussy se mit a l'etude: cette etude etait de
+captiver par ses soins et ses attentions de fils le coeur du vieillard
+dont il s'etait d'abord attire la haine, et sans doute il y reussit,
+car, le sixieme jour au matin, en arrivant a Paris, M. de Meridor dit
+a son compagnon de voyage ces paroles, qui peignaient tout le
+changement que le voyage avait amene dans son esprit:
+
+--C'est singulier, comte, me voici plus pres que jamais de mon
+malheur, et cependant je suis moins inquiet a l'arrivee que je ne
+l'etais au depart.
+
+--Encore deux heures, seigneur Augustin, dit Bussy, et vous m'aurez
+juge comme je veux etre juge par vous.
+
+Les voyageurs entrerent a Paris par le faubourg Saint-Marcel,
+eternelle entree dont la preference se concoit a cette epoque, parce
+que cet horrible quartier, un des plus laids de Paris, semblait le
+plus parisien de tous, grace a ses nombreuses eglises, a ses milliers
+de maisons pittoresques et a ses petits ponts sur des cloaques.
+
+--Ou allons-nous? dit le baron; au Louvre, sans doute?
+
+--Monsieur, dit Bussy, je dois d'abord vous mener a mon hotel, pour
+que vous vous rafraichissiez quelques minutes, et que vous soyez
+ensuite en etat de voir comme il convient la personne chez laquelle je
+vous conduis.
+
+Le baron se laissa faire patiemment; Bussy le conduisit droit a son
+hotel de la rue de Grenelle-Saint-Honore.
+
+Les gens du comte ne l'attendaient pas ou plutot ne l'attendaient
+plus: rentre la nuit par une petite porte dont lui seul avait la clef,
+il avait selle lui-meme son cheval, et etait parti sans avoir ete vu
+d'aucun autre que de Remy le Haudouin. On comprend donc que sa
+disparition instantanee, les dangers qu'il avait courus la semaine
+precedente, et qui s'etaient trahis par sa blessure, ses habitudes
+aventureuses enfin qu'aucune lecon ne corrigeait, avaient porte
+beaucoup de gens a croire qu'il avait donne dans quelque piege tendu
+sur son chemin par ses ennemis, que la fortune, si longtemps favorable
+a son courage, avait un jour enfin ete contraire a sa temerite, et que
+Bussy, muet et invisible, etait bien mort par quelque dague ou quelque
+arquebusade.
+
+De sorte que les meilleurs amis et les plus fideles serviteurs de
+Bussy faisaient deja des neuvaines pour son retour a la lumiere,
+retour qui leur paraissait non moins hasardeux que celui de Pyrithous,
+tandis que les autres, plus positifs, ne comptant plus que sur son
+cadavre, faisaient, pour le retrouver, les recherches les plus
+minutieuses dans les egouts, dans les caves suspectes, dans les
+carrieres de la banlieue, dans le lit de la Bievre ou dans les fosses
+de la Bastille.
+
+Une seule personne repondait quand on lui demandait des nouvelles de
+Bussy:
+
+--M. le comte se porte bien.
+
+Mais, si l'on voulait pousser plus loin l'interrogatoire, comme elle
+n'en savait pas davantage, les renseignements qu'elle pouvait donner
+s'arretaient la.
+
+Cette personne, qui essuyait, grace a cette reponse rassurante, mais
+peu detaillee, force rebuffades et mauvais compliments, etait maitre
+Remy le Haudouin, qui, du soir au matin, trottait menu, perdant son
+temps a des contemplations etranges, disparaissant de temps en temps
+de l'hotel, soit le jour, soit la nuit, rentrant alors avec des
+appetits insolites, et ramenant par sa gaiete, chaque fois qu'il
+rentrait, un peu de joie au coeur de cette maison.
+
+Le Haudouin, apres une de ces absences mysterieuses, rentrait
+justement a l'hotel au moment ou la cour d'honneur retentissait des
+cris d'allegresse, ou les valets empresses se jetaient sur la bride du
+cheval de Bussy et se disputaient a qui serait son ecuyer, car le
+comte, au lieu de mettre pied a terre, demeurait a cheval.
+
+--Voyons, disait Bussy, vous etes satisfaits de me voir vivant, merci.
+Vous me demandez si c'est bien moi, regardez, touchez, mais faites
+bien vite. Bien, maintenant aidez ce digne gentilhomme a descendre de
+cheval, et faites attention que je le considere avec plus de respect
+que je ne ferais d'un prince.
+
+Bussy avait raison de rehausser ainsi le vieillard, a qui l'on avait a
+peine fait attention d'abord, et qu'a ses habits modestes, a ses
+habits peu soucieux de la mode, et a son cheval pie, fort vite
+apprecie de gens qui chaque jour manoeuvraient les chevaux de Bussy,
+on avait ete tente de prendre pour un ecuyer mis en retraite dans
+quelque province, et que l'aventureux gentilhomme ramenait de cet exil
+comme d'un autre monde.
+
+Mais, ces paroles prononcees, ce fut aussitot a qui s'empresserait
+pres du baron. Le Haudouin regardait la scene en riant sous cape,
+selon son habitude, et il fallut toute la gravite de Bussy pour forcer
+ce rire a disparaitre du joyeux visage du jeune docteur.
+
+--Vite une chambre a monseigneur! cria Bussy.
+
+--Laquelle? demanderent aussitot cinq ou six voix empressees.
+
+--La meilleure, la mienne.
+
+Et a son tour il offrit son bras au vieillard pour gravir l'escalier,
+essayant de le recevoir avec plus d'honneur encore qu'il n'en avait
+ete recu.
+
+M. de Meridor se laissait aller a cette entrainante courtoisie sans
+volonte, comme on se laisse aller a la pente de certains reves qui
+vous conduisent a ces pays fantastiques, royaumes de l'imagination et
+de la nuit.
+
+On apporta au baron le gobelet dore du comte, et Bussy voulut lui
+verser lui-meme le vin de l'hospitalite.
+
+--Merci, merci, monsieur, disait le vieillard; mais irons-nous bientot
+ou nous devons aller?
+
+--Oui, seigneur Augustin, bientot, soyez tranquille, et ce ne sera pas
+seulement un bonheur pour vous, mais pour moi.
+
+--Que dites-vous, et d'ou vient que vous me parlez presque toujours
+une langue que je ne comprends pas?
+
+--Je dis, seigneur Augustin, que je vous ai parle d'une providence
+misericordieuse aux grands coeurs, et que nous approchons du moment ou
+je vais, en votre nom, faire appel a cette providence.
+
+Le baron regarda Bussy d'un air etonne, mais Bussy, en lui faisant de
+la main un signe respectueux, et qui voulait dire: Je reviens dans un
+instant, sortit le sourire sur les levres.
+
+Comme il s'y attendait, le Haudouin etait en sentinelle a la porte; il
+prit le jeune homme par le bras, et l'emmena dans un cabinet.
+
+--Eh bien, cher Hippocrate, demanda-t-il, ou en sommes-nous?
+
+--Ou cela?
+
+--Parbleu! rue Saint-Antoine.
+
+--Monseigneur, nous en sommes a un point fort interessant pour vous,
+je presume. A ceci, rien de nouveau.
+
+Bussy respira.
+
+--Le mari n'est donc pas revenu? dit-il.
+
+--Si fait; mais sans aucun succes. Il y a dans tout cela un pere qui
+doit, a ce qu'il parait, faire le denoument; un dieu qui, un matin ou
+l'autre, descendra dans une machine; de sorte qu'on attend ce pere
+absent, ce Dieu inconnu.
+
+--Bon! dit Bussy; mais comment sais-tu tout cela?
+
+--Comprenez bien, monseigneur, dit le Haudouin avec sa bonne et
+franche gaiete, que votre absence faisait momentanement de ma position
+pres de vous une sinecure; j'ai voulu utiliser a votre avantage les
+moments que vous me laissiez.
+
+--Voyons; qu'as-tu fait? raconte, mon cher Remy, j'ecoute.
+
+--Voici: vous parti, j'ai apporte de l'argent, des livres et une epee
+dans une petite chambre que j'avais louee et qui appartenait a la
+maison faisant l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue
+Sainte-Catherine.
+
+--Bien.
+
+--De la je pouvais voir, depuis ses soupiraux jusqu'a ses cheminees,
+la maison que vous connaissez.
+
+--Fort bien!
+
+--A peine en possession de ma chambre, je me suis installe a une
+fenetre.
+
+--Excellent!
+
+--Oui, mais il y avait neanmoins un inconvenient a cette
+excellence-la.
+
+--Lequel?
+
+--C'est que, si je voyais, j'etais vu, et qu'on pouvait, a tout
+prendre, concevoir quelque ombrage d'un homme regardant sans cesse une
+meme perspective; obstination qui m'eut, au bout de deux ou trois
+jours, fait passer pour un larron, un amant, un espion ou un fou....
+
+--Puissamment raisonne, mon cher le Haudouin. Mais alors qu'as-tu
+fait?
+
+--Oh! alors, monsieur le comte, j'ai vu qu'il fallait recourir aux
+grands moyens, et ma foi....
+
+--Eh bien?
+
+--Ma foi, je suis devenu amoureux.
+
+--Hein? fit Bussy, qui ne comprenait pas en quoi l'amour de Remy
+pouvait le servir.
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, repeta gravement le
+jeune docteur, amoureux, tres-amoureux, amoureux fou.
+
+--De qui?
+
+--De Gertrude.
+
+--De Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau?
+
+--Eh! oui, mon Dieu! de Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau.
+Que voulez-vous, monseigneur? je ne suis pas un gentilhomme, moi, pour
+devenir amoureux des maitresses: je suis un pauvre petit medecin, sans
+autre pratique qu'un client qui, je l'espere, ne me donnera plus que
+de loin en loin de la besogne, et il faut bien que je fasse mes
+experiences _in anima vili_, comme nous disons en Sorbonne.
+
+--Pauvre Remy! dit Bussy, crois bien que j'apprecie ton devouement,
+va!
+
+--Eh! monseigneur, repondit le Haudouin, je ne suis pas si fort a
+plaindre, apres tout: Gertrude est un beau brin de fille qui a deux
+pouces de plus que moi et qui me leverait a bras tendus en me tenant
+par le collet de mon habit, ce qui tient chez elle a un grand
+developpement des muscles du biceps et du deltoide. Cela me donne pour
+elle une veneration qui la flatte, et, comme je lui cede toujours,
+nous ne nous disputons jamais; puis elle a un talent precieux.
+
+--Lequel, mon pauvre Remy?
+
+--Elle raconte merveilleusement.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Oui, de sorte que par elle je sais tout ce qui se passe chez sa
+maitresse. Hein? que dites-vous? j'ai pense que cela ne vous serait
+pas desagreable d'avoir des intelligences dans la maison.
+
+--Le Haudouin, tu es un bon genie que le hasard ou plutot la
+Providence a mis sur ma route; alors, tu en es avec Gertrude dans des
+termes....
+
+--_Puella me diligit_, repondit le Haudouin en se balancant avec une
+fatuite affectee.
+
+--Et tu es recu dans la maison?
+
+--Hier soir, j'y ai fait mon entree, a minuit, sur la pointe du pied,
+par la fameuse porte a guichet que vous savez.
+
+--Et comment es-tu arrive a ce bonheur?
+
+--Mais assez naturellement, je dois le dire.
+
+--Eh bien, dis.
+
+--Le surlendemain de votre depart, le lendemain du jour de mon
+installation dans la petite chambre, j'ai attendu a la porte que la
+dame de mes futures pensees sortit pour aller aux provisions, soin
+dont elle se preoccupe, je dois l'avouer, tous les jours de huit
+heures a neuf heures du matin. A huit heures dix minutes je l'ai vue
+paraitre; aussitot je suis descendu de mon observatoire, et j'ai ete
+me placer sur sa route.
+
+--Et elle t'a reconnu?
+
+--Si bien reconnu, qu'elle a pousse un grand cri et s'est sauvee.
+
+--Alors?
+
+--Alors, j'ai couru apres elle, et l'ai rattrapee a grand'peine, car
+elle court tres-fort; mais, vous comprenez, les jupes, cela gene
+toujours un peu.
+
+--Jesus! a-t-elle dit.
+
+--Sainte Vierge! ai-je crie.
+
+La chose lui a donne bonne idee de moi; un autre, moins pieux que moi,
+se fut ecrie: Morbleu! ou: Corbeuf!
+
+--Le medecin! a-t-elle dit.
+
+--La charmante menagere! ai-je repondu.
+
+Elle a souri; mais se reprenant aussitot:
+
+--Vous vous trompez, monsieur, a-t-elle dit, je ne vous connais point.
+
+--Mais moi je vous connais, lui ai-je dit, car, depuis trois jours, je
+ne vis pas, je n'existe pas, je vous adore; a ce point que je ne
+demeure plus rue Beautreillis, mais rue Saint-Antoine, au coin de la
+rue Sainte-Catherine, et que je n'ai change de logement que pour vous
+voir entrer et sortir; si vous avez encore besoin de moi pour panser
+de beaux gentilshommes, ce n'est donc plus a mon ancien logement qu'il
+faut venir me chercher, mais a mon nouveau.
+
+--Silence! a-t-elle dit.
+
+--Ah! vous voyez bien! ai-je repondu.
+
+Et voila comment notre connaissance s'est faite ou plutot renouee.
+
+--De sorte qu'a cette heure tu es....
+
+--Aussi heureux qu'un amant peut l'etre... avec Gertrude, bien
+entendu, tout est relatif; mais je suis plus qu'heureux, je suis au
+comble de la felicite, puisque j'en suis arrive ou j'en voulais venir
+dans votre interet.
+
+--Mais elle se doutera peut-etre....
+
+--De rien, je ne lui ai pas meme parle de vous. Est-ce que le pauvre
+Remy le Haudouin connait de nobles gentilshommes comme le seigneur de
+Bussy? Non, je lui ai seulement demande d'une facon indifferente:--Et
+votre jeune maitre va-t-il mieux?
+
+--Quel jeune maitre?
+
+--Ce cavalier que j'ai soigne chez vous.
+
+--Ce n'est pas mon jeune maitre, a-t-elle repondu.
+
+--Ah! c'est que, comme il etait couche dans le lit de votre maitresse,
+moi, j'ai cru... ai-je repris.
+
+--Oh! mon Dieu, non; pauvre jeune homme! a-t-elle repondu avec un
+soupir, il ne nous etait rien; nous ne l'avons meme revu qu'une fois
+depuis.
+
+--Alors, vous ne savez meme pas son nom? ai-je demande.
+
+--Oh! si fait.
+
+--Vous auriez pu l'avoir su et l'avoir oublie.
+
+--Ce n'est pas un nom qu'on oublie.
+
+--Comment s'appelle-t-il donc?
+
+--Avez-vous entendu parler parfois du seigneur de Bussy?
+
+--Parbleu! ai-je repondu, Bussy, le brave Bussy!
+
+--Eh bien, c'est cela meme.
+
+--Alors, la dame?
+
+--Ma maitresse est mariee, monsieur.
+
+--On est mariee, on est fidele, et cependant on pense parfois a un
+beau jeune homme qu'on a vu... ne fut-ce qu'un instant, surtout quand
+ce beau jeune homme etait blesse, interessant et couche dans notre
+lit.
+
+--Aussi, a repondu Gertrude, pour etre franche, je ne dis point que ma
+maitresse ne pense pas a lui.
+
+Une vive rougeur monta au front de Bussy.
+
+--Nous en parlons meme, a ajoute Gertrude, toutes les fois que nous
+sommes seules.
+
+--Excellente fille! s'ecria le comte.
+
+--Et qu'en dites-vous? ai-je demande.
+
+--Je raconte ses prouesses, ce qui n'est pas difficile, attendu qu'il
+n'est bruit dans Paris que des coups d'epee qu'il donne et qu'il
+recoit. Je lui ai meme appris, a ma maitresse toujours, une petite
+chanson fort a la mode.
+
+--Ah! je la connais, ai-je repondu; n'est-ce pas:
+
+ Un beau chercheur de noise,
+ C'est le seigneur d'Amboise;
+ Tendre et fidele aussi,
+ C'est monseigneur Bussy!
+
+--Justement! s'est ecriee Gertrude. De sorte que ma maitresse ne
+chante plus que cela.
+
+Bussy serra la main du jeune docteur; un indicible frisson de bonheur
+venait de passer dans ses veines.
+
+--C'est tout? dit-il, tant l'homme est insatiable dans ses desirs.
+
+--Voila, monseigneur. Oh! j'en saurai davantage plus tard; mais, que
+diable! on ne peut pas tout savoir en un jour... ou plutot dans une
+nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+LE PERE ET LA FILLE.
+
+
+Le rapport de Remy faisait Bussy bien heureux; en effet, il lui
+apprenait deux choses: d'abord que M. de Monsoreau etait toujours
+autant hai, et que lui, Bussy, etait deja plus aime.
+
+Et puis, cette bonne amitie du jeune homme pour lui lui rejouissait le
+coeur. Il y a dans tous les sentiments qui viennent du ciel un
+epanouissement de tout notre etre qui semble doubler nos facultes. On
+se sent heureux, parce qu'on se sent bon.
+
+Bussy comprit donc qu'il n'y avait plus de temps a perdre maintenant,
+et que chaque frisson de douleur qui serrait le coeur du vieillard
+etait presque un sacrilege: il y a un tel renversement des lois de la
+nature dans un pere qui pleure la mort de sa fille, que celui qui peut
+consoler ce pere d'un mot merite les maledictions de tous les peres en
+ne le consolant pas.
+
+En descendant dans la cour, M. de Meridor trouva un cheval frais que
+Bussy avait fait preparer pour lui. Un autre cheval attendait Bussy;
+tous deux se mirent en selle et partirent, accompagnes de Remy.
+
+Ils arriverent dans la rue Saint-Antoine, non sans un grand etonnement
+de M. de Meridor, qui depuis vingt ans n'etait point venu a Paris, et
+qui, au bruit des chevaux, aux cris des laquais, au passage plus
+frequent des coches, trouvait Paris fort change depuis le regne du roi
+Henri II.
+
+Mais, malgre cet etonnement, qui touchait presque a l'admiration, le
+baron n'en conservait pas moins une tristesse qui s'augmentait a
+mesure qu'il approchait du but ignore de son voyage. Quelle reception
+allait lui faire le duc, et qu'allait-il ressortir de nouvelles
+douleurs de cette entrevue?
+
+Puis, de temps en temps, en regardant avec etonnement Bussy, il se
+demandait par quel etrange abandon il en etait venu a suivre presque
+aveuglement ce gentilhomme d'un prince auquel il devait tous ses
+malheurs. N'eut-il pas bien plutot ete de sa dignite de braver le duc
+d'Anjou, et, au lieu d'accompagner ainsi Bussy ou il lui plairait de
+le conduire, d'aller droit au Louvre se jeter aux genoux du roi? Que
+pouvait lui dire le prince? En quoi pouvait-il le consoler? N'etait-il
+point de ceux-la qui appliquent des paroles dorees comme un baume
+momentane sur les blessures qu'ils ont faites; mais on n'est pas
+plutot hors de leur presence que la blessure saigne plus vive et plus
+douloureuse qu'auparavant.
+
+On arriva ainsi a la rue Saint-Paul. Bussy, comme un capitaine habile,
+s'etait fait preceder par Remy, lequel avait ordre d'eclairer le
+chemin et de preparer les voies d'introduction dans la place.
+
+Ce dernier s'adressa a Gertrude, et revint dire a son patron que nul
+feutre, nulle rapiere, n'embarrassaient l'allee, l'escalier ou le
+corridor qui conduisaient a la chambre de madame de Monsoreau.
+
+Toutes ces consultations, on le comprend bien, se faisaient a voix
+basse entre Bussy et le Haudouin.
+
+Pendant ce temps, le baron regardait avec etonnement autour de lui.
+
+--Eh quoi! se demandait-il, c'est la que loge le duc d'Anjou?
+
+Et un sentiment de defiance commenca de lui etre inspire par l'humble
+apparence de la maison.
+
+--Pas precisement, monsieur, repondit en souriant Bussy; mais, si ce
+n'est point sa demeure, c'est celle d'une dame qu'il a aimee.
+
+Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
+
+--Monsieur, dit-il en arretant son cheval, nous autres gens de
+province, nous ne sommes point faits a ces facons; les moeurs faciles
+de Paris nous epouvantent, et si bien, que nous ne savons pas vivre en
+presence de vos mysteres. Il me semble que si M. le duc d'Anjou tient
+a voir le baron de Meridor, ce doit etre en son palais a lui, et non
+dans la maison d'une de ses maitresses. Et puis, ajouta le vieillard
+avec un profond soupir, pourquoi, vous qui paraissez un honnete homme,
+me menez-vous en face d'une de ces femmes? Est-ce pour me faire
+comprendre que ma pauvre Diane vivrait encore si, comme la maitresse
+de ce logis, elle eut prefere la honte a la mort.
+
+--Allons, allons, monsieur le baron, dit Bussy avec son sourire loyal
+qui avait ete son plus grand moyen de conviction envers le vieillard,
+ne faites point d'avance de fausses conjectures. Sur ma foi de
+gentilhomme, il ne s'agit point ici de ce que vous pensez. La dame que
+vous allez voir est parfaitement vertueuse et digne de tous les
+respects.
+
+--Mais qui donc est-elle?
+
+--C'est... c'est la femme d'un gentilhomme de votre connaissance.
+
+--En verite? mais alors, monsieur, pourquoi dites-vous que le prince
+l'a aimee?
+
+--Parce que je dis toujours la verite, monsieur le baron; entrez, et
+vous en jugerez vous-meme en voyant s'accomplir ce que je vous ai
+promis.
+
+--Prenez garde, je pleurais mon enfant cherie, et vous m'avez dit:
+"Consolez-vous, monsieur, les misericordes de Dieu sont grandes;" me
+promettre une consolation a mes peines, c'etait presque me promettre
+un miracle.
+
+--Entrez, monsieur, repeta Bussy avec ce meme sourire qui seduisait
+toujours le vieux gentilhomme.
+
+Le baron mit pied a terre.
+
+Gertrude etait accourue tout etonnee sur le seuil de la porte, et
+regardait d'un oeil effare le Haudouin, Bussy et le vieillard, ne
+pouvant deviner par quelle combinaison de la Providence ces trois
+hommes se trouvaient reunis.
+
+--Allez prevenir madame de Monsoreau, dit le comte, que M. de Bussy
+est de retour, et desire a l'instant meme lui parler. Mais, sur votre
+ame! ajouta-t-il tout bas, ne lui dites pas un mot de la personne qui
+m'accompagne.
+
+--Madame de Monsoreau! dit le vieillard avec stupeur, madame de
+Monsoreau!
+
+--Passez, monsieur le baron, dit Bussy en poussant le seigneur
+Augustin dans l'allee.
+
+On entendit alors, tandis que le vieillard montait l'escalier d'un pas
+chancelant, on entendit, disons-nous, la voix de Diane qui repondait
+avec un tremblement singulier:
+
+--M. de Bussy! dites-vous, Gertrude? M. de Bussy! Eh bien, qu'il
+entre!
+
+--Cette voix, s'ecria le baron en s'arretant soudain au milieu de
+l'escalier, cette voix! oh! mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Montez donc, monsieur le baron, dit Bussy.
+
+Mais, au meme instant, et comme le baron, tout tremblant, se retenait
+a la rampe en regardant autour de lui, au haut de l'escalier, en
+pleine lumiere, sous un rayon de soleil dore, resplendit tout a coup
+Diane, plus belle que jamais, souriante, quoiqu'elle ne s'attendit
+point a revoir son pere.
+
+A cette vue, qu'il prit pour quelque vision magique, le vieillard
+poussa un cri terrible, et, les bras etendus, l'oeil hagard, il offrit
+une si parfaite image de la terreur et du delire, que Diane, prete a
+se jeter a son cou, s'arreta de son cote, epouvantee et stupefaite.
+
+Le baron, en etendant sa main, trouva a sa portee l'epaule de Bussy et
+s'y appuya.
+
+--Diane vivante! murmura le baron de Meridor, Diane! ma Diane que l'on
+m'avait dite morte, o mon Dieu!
+
+Et ce robuste guerrier, vigoureux acteur des guerres etrangeres et des
+guerres civiles qui l'avaient constamment epargne, ce vieux chene que
+le coup de foudre de la mort de Diane avait laisse debout, cet athlete
+qui avait si puissamment lutte contre la douleur, ecrase, brise,
+aneanti par la joie, recula, les genoux flechissants, et, sans Bussy,
+fut tombe, precipite du haut de l'escalier a l'aspect de cette image
+cherie qui tourbillonnait devant ses yeux, divisee en atomes confus.
+
+--Mon Dieu! monsieur de Bussy! s'ecria Diane en descendant
+precipitamment les quelques marches de l'escalier qui la separaient du
+vieillard, qu'a donc mon pere?
+
+Et la jeune femme, epouvantee de cette paleur subite et de l'effet
+etrange produit par une entrevue qu'elle devait croire annoncee,
+interrogeait plus encore des yeux que de la voix.
+
+--M. le baron de Meridor vous croyait morte, et il vous pleurait,
+madame, ainsi qu'un pere comme lui doit pleurer une fille comme vous.
+
+--Comment! s'ecria Diane, et personne ne l'avait detrompe?
+
+--Personne.
+
+--Oh! non, non, personne! s'ecria le vieillard, sortant de son
+aneantissement passager, personne! pas meme M. de Bussy!
+
+--Ingrat! dit le gentilhomme avec le ton d'un doux reproche.
+
+--Oh! oui, repondit le vieillard, oui, vous avez raison, car voila un
+instant qui me paye de toutes mes douleurs. O ma Diane, ma Diane
+cherie! continua-t-il en ramenant d'une main la tete de sa fille
+contre ses levres et en tendant l'autre a Bussy.
+
+Puis, tout a coup, redressant la tete comme si un souvenir douloureux
+ou une crainte nouvelle se fut glisse jusqu'a son coeur malgre
+l'armure de joie, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui venait de
+l'envelopper:
+
+--Mais que me disiez-vous donc, seigneur de Bussy, que j'allais voir
+madame de Monsoreau? ou est-elle?
+
+--Helas! mon pere, murmura Diane.
+
+Bussy rassembla toutes ses forces.
+
+--Vous l'avez devant vous, dit-il, et le comte de Monsoreau est votre
+gendre.
+
+--Eh quoi! balbutia le vieillard, M. de Monsoreau, mon gendre! et tout
+ce monde, toi, Diane, lui-meme, tout le monde me l'a laisse ignorer?
+
+--Je tremblais de vous ecrire, mon pere, de peur que la lettre ne
+tombat aux mains du prince. D'ailleurs, je croyais que vous saviez
+tout.
+
+--Mais dans quel but? demanda le vieillard, pourquoi tous ces etranges
+mysteres?
+
+--Oh! oui, mon pere, songez-y, s'ecria Diane, pourquoi M. de Monsoreau
+vous a-t-il laisse croire que j'etais morte? pourquoi vous a-t-il
+laisse ignorer qu'il etait mon mari?
+
+Le baron, tremblant comme s'il eut craint de porter sa vue jusqu'au
+fond de ces tenebres, interrogeait timidement du regard les yeux
+etincelants de sa fille et l'intelligente melancolie de Bussy.
+
+Pendant tout ce temps, on avait pas a pas gagne le salon.
+
+--M. de Monsoreau, mon gendre! balbutiait toujours le baron de Meridor
+aneanti.
+
+--Cela ne peut vous etonner, repondit Diane avec le ton d'un doux
+reproche; ne m'avez-vous pas ordonne de l'epouser, mon pere?
+
+--Oui, s'il te sauvait.
+
+--Eh bien, il m'a sauvee, dit sourdement Diane en tombant sur un siege
+place pres de son prie-Dieu. Il m'a sauvee, pas du malheur, mais de la
+honte du moins.
+
+--Alors, pourquoi m'a-t-il laisse croire a ta mort, moi qui pleurais
+si amerement? repeta le vieillard. Pourquoi me laissait-il mourir de
+desespoir, quand un seul mot, un seul, pouvait me rendre la vie?
+
+--Oh! il y a encore quelque piege la-dessous! s'ecria Diane. Mon pere,
+vous ne me quitterez plus; monsieur de Bussy, vous nous protegerez,
+n'est-ce pas?
+
+--Helas! madame, dit le jeune homme en s'inclinant, il ne m'appartient
+plus de penetrer dans les secrets de votre famille. J'ai du, voyant
+les etranges manoeuvres de votre mari, vous trouver un defenseur que
+vous puissiez avouer. Ce defenseur, j'ai ete le chercher a Meridor.
+Vous etes aupres de votre pere, je me retire.
+
+--Il a raison, dit tristement le vieillard: M. de Monsoreau a craint
+la colere du duc d'Anjou, et M. de Bussy la craint a son tour.
+
+Diane lanca un de ses regards au jeune homme, et ce regard signifiait:
+
+--Vous qu'on appelle le brave Bussy, avez-vous peur de M. le duc
+d'Anjou, comme pourrait en avoir peur M. de Monsoreau?
+
+Bussy comprit le regard de Diane et sourit.
+
+--Monsieur le baron, dit-il, pardonnez-moi, je vous prie, la demande
+singuliere que je vais vous prier de faire, et vous, madame, au nom de
+l'intention que j'ai de vous rendre service, excusez-moi.
+
+Tous deux attendaient en se regardant.
+
+--Monsieur le baron, reprit Bussy, demandez, je vous prie, a madame de
+Monsoreau....
+
+Et il appuya sur ces derniers mots, qui firent palir la jeune femme.
+Bussy vit la peine qu'il avait faite a Diane et reprit:
+
+--Demandez a votre fille si elle est heureuse du mariage que vous avez
+commande et auquel elle a consenti.
+
+Diane joignit les mains et poussa un sanglot. Ce fut la seule reponse
+qu'elle put faire a Bussy. Il est vrai qu'aucune autre n'eut ete aussi
+positive.
+
+Les yeux du vieux baron se remplirent de larmes, car il commencait a
+voir que son amitie, peut-etre trop precipitee, pour M. de Monsoreau
+allait se trouver etre pour beaucoup dans le malheur de sa fille.
+
+--Maintenant, dit Bussy, il est donc vrai, monsieur, que, sans y etre
+force par aucune ruse ou par aucune violence, vous avez donne la main
+de votre fille a M. de Monsoreau?
+
+--Oui, s'il la sauvait.
+
+--Et il l'a sauvee effectivement. Alors je n'ai pas besoin de vous
+demander, monsieur, si votre intention est de laisser votre parole
+engagee?
+
+--C'est une loi pour tous et surtout pour les gentilshommes, et vous
+devez savoir cela mieux que tout autre, monsieur, de tenir ce qu'on a
+promis. M. de Monsoreau a, de son propre aveu, sauve la vie a ma
+fille, ma fille est donc bien a M. de Monsoreau.
+
+--Ah! murmura la jeune femme, que ne suis-je morte?
+
+--Madame, dit Bussy, vous voyez bien que j'avais raison de vous dire
+que je n'avais plus rien a faire ici. M. le baron vous donne a M. de
+Monsoreau, et vous lui avez promis vous-meme, au cas ou vous reverriez
+votre pere sain et sauf, de vous donner a lui.
+
+--Ah! ne me dechirez pas le coeur, monsieur de Bussy! s'ecria madame
+de Monsoreau en s'approchant du jeune homme; mon pere ne sait pas que
+j'ai peur de cet homme; mon pere ne sait pas que je le hais; mon pere
+s'obstine a voir en lui mon sauveur, et moi, moi, que mes instincts
+eclairent, je m'obstine a dire que cet homme est mon bourreau!
+
+--Diane! Diane! s'ecria le baron, il t'a sauvee!
+
+--Oui, s'ecria Bussy, entraine hors des limites ou sa prudence et sa
+delicatesse l'avaient retenu jusque-la, oui; mais, si le danger etait
+moins grand que vous ne le croyiez, si le danger etait factice, si,
+que sais-je? moi! Ecoutez, baron, il y a la-dessous quelque mystere
+qu'il me reste a eclaircir et que j'eclaircirai. Mais ce que je vous
+proteste, moi, c'est que si j'eusse eu le bonheur de me trouver a la
+place de M. de Monsoreau, moi aussi j'eusse sauve du deshonneur votre
+fille, innocente et belle, et, sur Dieu qui m'entend! je ne lui eusse
+pas fait payer ce service.
+
+--Il l'aimait, dit M. de Meridor, qui sentait lui-meme tout ce
+qu'avait d'odieux la conduite de M. de Monsoreau, et il faut bien
+pardonner a l'amour.
+
+--Et moi, donc! s'ecria Bussy, est-ce que....
+
+Mais, effraye de cet eclat qui allait malgre lui s'echapper de son
+coeur, Bussy s'arreta, et ce fut l'eclair qui jaillit de ses yeux qui
+acheva la phrase interrompue sur ses levres.
+
+Diane ne la comprit pas moins et mieux encore peut-etre que si elle
+eut ete complete.
+
+--Eh bien, dit-elle en rougissant, vous m'avez comprise, n'est-ce pas?
+Eh bien, mon ami, mon frere, vous avez reclame ces deux titres, et je
+vous les donne; eh bien, mon ami, eh bien, mon frere, pouvez-vous
+quelque chose pour moi?
+
+--Mais le duc d'Anjou! le duc d'Anjou! murmura le vieillard, qui
+voyait toujours la foudre qui le menacait gronder dans la colere de
+l'Altesse royale.
+
+--Je ne suis pas de ceux qui craignent les coleres des princes,
+seigneur Augustin, repondit le jeune homme; et je me trompe fort, ou
+nous n'avons point cette colere a redouter; si vous le voulez,
+monsieur de Meridor, je vous ferai, moi, tellement ami du prince, que
+c'est lui qui vous protegera contre M. de Monsoreau, de qui vous
+vient, croyez-moi, le veritable danger, danger inconnu, mais certain;
+invisible, mais peut-etre inevitable.
+
+--Mais, si le duc apprend que Diane est vivante, tout est perdu! dit
+le vieillard.
+
+--Allons, dit Bussy, je vois bien que, quoi que j'aie pu vous dire,
+vous croyez M. de Monsoreau avant moi et plus que moi. N'en parlons
+plus, repoussez mon offre, monsieur le baron, repoussez le secours
+tout-puissant que j'appelais a votre aide; jetez-vous dans les bras de
+l'homme qui a si bien justifie votre confiance; je vous l'ai dit: j'ai
+accompli ma tache, je n'ai plus rien a faire ici. Adieu, seigneur
+Augustin, adieu madame, vous ne me verrez plus, je me retire, adieu!
+
+--Oh! s'ecria Diane en saisissant la main du jeune homme, m'avez-vous
+vue faiblir un instant, moi? m'avez-vous vue revenir a lui? Non. Je
+vous le demande a genoux, ne m'abandonnez pas, monsieur de Bussy, ne
+m'abandonnez pas!
+
+Bussy serra les belles mains suppliantes de Diane, et toute sa colere
+tomba comme tombe cette neige que fond a la crete des montagnes le
+chaud sourire du soleil de mai.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Bussy, a la bonne heure, madame; oui,
+j'accepte la mission sainte que vous me confiez, et, avant trois
+jours, car il me faut le temps de rejoindre le prince, qui est,
+dit-on, en pelerinage a Chartres avec le roi, avant trois jours vous
+verrez du nouveau, ou j'y perdrai mon nom de Bussy.
+
+Et, s'approchant d'elle avec une ivresse qui embrasait a la fois son
+souffle et son regard:
+
+--Nous sommes allies contre le Monsoreau, lui dit-il tout bas;
+rappelez-vous que ce n'est pas lui qui vous a ramene votre pere, et ne
+me soyez point perfide.
+
+Et, serrant une derniere fois la main du baron, il s'elanca hors de
+l'appartement.
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.1 ***
+
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+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
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+http://promo.net/pg
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05
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+Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92,
+91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
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+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
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