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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/9637-8.txt b/9637-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ac02b2f --- /dev/null +++ b/9637-8.txt @@ -0,0 +1,14823 @@ +The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.1, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La dame de Monsoreau v.1 + +Author: Alexandre Dumas + +Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9637] +Release Date: January, 2006 +First Posted: October 12, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.1 *** + + + + +Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +LA DAME DE MONSOREAU + +PAR + +ALEXANDRE DUMAS + +ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + + +TABLE DES MATIÈRES DE LA PREMIERE PARTIE. + + +I.--Les noces de Saint-Luc. + +II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre +dans la maison. + +III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le rêve de la +réalité. + +IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de +Saint-Luc, avait passé sa nuit de noces. + +V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de +Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces +autrement qu'elle n'avait passé la première. + +VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III. + +VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le +roi Henri se trouva converti du jour au lendemain. + +VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut +peur d'avoir peur. + +IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla à Chicot, croyant +parler au roi. + +X.--Comment Bussy se mit à la recherche de son rêve de plus en plus +convaincu que c'était une réalité. + +XI.--Quel homme c'était que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau. + +XII.--Comment Bussy retrouva à la fois le portrait et l'original. + +XIII.--Ce qu'était Diane de Méridor. + +XIV.--Ce que c'était que Diane de Méridor.--Le traité. + +XV.--Ce que c'était que Diane de Méridor.--Le mariage. + +XVI.--Ce que c'était que Diane de Méridor.--Le mariage. + +XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui +fallait pour aller de Paris à Fontainebleau. + +XVIII.--Où le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frère +Gorenflot, dont il a déjà été parlé deux fois dans le cours de cette +histoire. + +XIX.--Comment Chicot s'aperçut qu'il était plus facile d'entrer dans +l'abbaye Sainte-Geneviève que d'en sortir. + +XX.--Comment Chicot, forcé de rester dans l'église de l'abbaye, vit et +entendit des choses qu'il était fort dangereux de voir et d'entendre. + +XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours +de généalogie. + +XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient côte à côte et +furent rejoints par un compagnon de voyage. + +XXIII.--Le vieillard orphelin. + +XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'était, en l'absence de Bussy, ménagé +des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine. + +XXV.--Le père et la fille. + + +IMAGES + + +Titre + +Les noces de Saint-Luc + +Bussy d'Amboise. + +Vous m'excuserez, Sire, je l'espère, d'avoir pris votre bouffon pour +un roi. + +Bussy fit en arrière un bond qui mit trois pas entre lui et les +assaillants. + +Frère Gorenflot. + +Si la jeune femme n'eût pas porté le costume de son page, Bussy ne +l'eût pas reconnue. + +Saint-Luc. + +Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son épée mise entre ses +jambes. + +Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu'à la tête, je suis +gentilhomme. + +Il se trouva que Bussy et lui étaient face à face + +Le Seigneur de Monsoreau + +En avant de la selle était une femme sur la bouche de laquelle il +appuyait la main. + +Il me serra contre sa poitrine et me déposa dans le bateau. + +Diane de Méridor. + +Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la +situation où vous êtes. + +Je me fie à la parole du beau Bussy; tenez, monsieur + +Chicot + +Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue. + +Puis... un moine tout entier apparut. + +La tête du duc d'Anjou était si pâle qu'elle semblait celle d'une +statue de marbre. + +Voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds du prince. + +Frère Gorenflot ronflait juste à la même place où l'avait laissé +Chicot. + +Ce cavalier se détachait en vigueur sur le ciel mat. + +Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs. + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES NOCES DE SAINT-LUC. + + +Le dimanche gras de l'année 1578, après la fête du populaire, et +tandis que s'éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse +journée, commençait une fête splendide dans le magnifique hôtel que +venait de se faire bâtir, de l'autre côté de l'eau et presque en face +du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée à la +royauté de France, marchait l'égale des familles princières. Cette +fête particulière, qui succédait à la fête publique, avait pour but de +célébrer les noces de François d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi +Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de +Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom. + +Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti à +grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévère qui +n'avait rien d'approprié à la circonstance. Son costume, en outre, +paraissait en harmonie avec son visage: c'était ce costume marron +foncé sous lequel Clouet nous l'a montré assistant aux noces de +Joyeuse, et cette espèce de spectre royal, sérieux jusqu'à la majesté, +avait glacé d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariée, qu'il +regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait. + +Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette +fête, ne semblait étrange à personne; car la cause en était un de ces +secrets de coeur que tout le monde côtoie avec précaution, comme ces +écueils à fleur d'eau auxquels on est sûr de se briser en les +touchant. + +A peine le repas terminé, le roi s'était levé brusquement, et force +avait été aussitôt à tout le monde, même à ceux qui avouaient tout bas +leur désir de rester à table, de suivre l'exemple du roi. Alors +Saint-Luc avait jeté un long regard sur sa femme, comme pour puiser du +courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi: + +--Sire, lui dit-il, Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur d'accepter +les violons que je veux lui donner à l'hôtel de Montmorency ce soir? + +Henri III s'était alors retourné avec un mélange de colère et de +chagrin, et, comme Saint-Luc, courbé devant lui, l'implorait avec une +voix des plus douces et une mine des plus engageantes: + +--Oui, monsieur, avait-il répondu, nous irons, quoique vous ne +méritiez certainement pas cette preuve d'amitié de notre part. + +Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait +remercié humblement le roi. Mais Henri avait tourné le dos sans +répondre à ses remercîments. + +--Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors +demandé la jeune femme à son mari. + +--Belle amie, répondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard, +quand cette grande colère sera dissipée. + +--Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne. + +--Il le faudra bien, répondit le jeune homme. + +Mademoiselle de Brissac n'était point encore assez madame de Saint-Luc +pour insister; elle renfonça sa curiosité au fond de son coeur, se +promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment où +Saint-Luc serait bien obligé de les accepter. + +On attendait donc Henri III à l'hôtel de Montmorency au moment où +s'ouvre l'histoire que nous allons raconter à nos lecteurs. Or il +était onze heures déjà, et le roi n'était pas encore arrivé. + +Saint-Luc avait convié à ce bal tout ce que le roi et tout ce que +lui-même comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les +princes et les favoris des princes, particulièrement ceux de notre +ancienne connaissance, le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou à +l'avènement de Henri III au trône; mais M. le duc d'Anjou, qui ne +s'était pas trouvé au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se +trouver davantage à la fête de l'hôtel Montmorency. + +Quant au roi et à la reine de Navarre, ils s'étaient, comme nous +l'avons dit dans un ouvrage précédent, sauvés dans le Béarn, et +faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant à la tête des +huguenots. + +M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition, +mais de l'opposition sourde et ténébreuse, dans laquelle il avait +toujours soin de se tenir en arrière, tout en poussant en avant ceux +de ses amis que n'avait point guéris l'exemple de la Mole et de +Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublié la +terrible mort. + +Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une +mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois +des rencontres, dans lesquelles il était bien rare que quelqu'un des +combattants ne demeurât point mort sur la place, ou tout au moins +grièvement blessé. + +Quant à Catherine, elle était arrivée au comble de ses voeux. Son fils +bien-aimé était parvenu à ce trône qu'elle ambitionnait tant pour lui, +ou plutôt pour elle; et elle régnait sous son nom, tout en ayant l'air +de se détacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de +son salut. + +Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale, +cherchait à rassurer son beau-père, fort ému de cette menaçante +absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitié que le roi Henri +portait à Saint-Luc, il avait cru s'allier à une faveur, et voilà que +sa fille, au contraire, épousait quelque chose comme une disgrâce. +Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une sécurité que +lui-même n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quélus, vêtus +de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints +splendides, et dont les fraises énormes semblaient des plats +supportant leur tête, ajoutaient encore à ses transes par leurs +ironiques lamentations. + +--Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de +Quélus, je crois, en vérité, que pour cette fois tu es perdu. Le roi +t'en veut de ce que tu t'es moqué de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut +de ce que tu t'es moqué de son nez.[*] + + [*] La petite vérole avait tellement maltraité M. le duc d'Anjou, + qu'il semblait avoir deux nez. + +--Mais non, répondit Saint-Luc, tu te trompes, Quélus, le roi ne vient +pas parce qu'il a été faire un pèlerinage aux Minimes du bois de +Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de +quelque femme que j'aurai oublié d'inviter. + +--Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi à +dîner? Est-ce là la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le +bourdon pour faire un pèlerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence +personnelle, motivée par la cause que tu dis, empêcherait-elle ses +Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, éclipse totale, +pas même ce tranche-montagne de Bussy. + +--Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tête d'une +façon désespérée, ceci me fait tout l'effet d'une disgrâce complète. +En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si dévouée à la +monarchie, a-t-elle pu déplaire à Sa Majesté? + +Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel. + +Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands éclats de rire, +qui, bien loin de rassurer le maréchal, le désespéraient. + +La jeune mariée, pensive et recueillie, se demandait, comme son père, +en quoi Saint-Luc avait pu déplaire au roi. + +Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, était le +moins tranquille de tous. + +Tout à coup, à l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la +salle, on annonça le roi. + +--Ah! s'écria le maréchal radieux, maintenant je ne crains plus rien, +et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait +complète. + +--Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi présent que +du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour, +comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc +d'Anjou ne vient pas. + +Mais, malgré cette triste réflexion, il ne s'en précipita pas moins +au-devant du roi, qui avait enfin quitté son sombre costume marron, et +qui s'avançait tout resplendissant de satin, de plumes et de +pierreries. + +Mais, au moment où apparaissait à l'une des portes le roi Henri III, +un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vêtu, chaussé, +coiffé, fraisé et goudronné de même, apparaissait par la porte en +face. De sorte que les courtisans, un instant emportés vers le +premier, s'arrêtèrent comme le flot à la pile de l'arche, et +refluèrent en tourbillonnant du premier au second roi. + +Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des +bouches ouvertes, des yeux effarés et des corps pirouettant sur une +jambe: + +--Çà, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. + +Un long éclat de rire lui répondit. + +Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu +disposé à la patience, commençait de froncer le sourcil, quand +Saint-Luc, s'approchant de lui: + +--Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habillé +exactement comme Votre Majesté, et qui donne sa main à baiser aux +dames. + +Henri III se mit à rire. Chicot jouissait à la cour du dernier Valois +d'une liberté pareille à celle dont jouissait, trente ans auparavant, +Triboulet à la cour du roi François 1er, et dont devait jouir, +quarante ans plus tard, Langely à la cour du roi Louis XIII. + +C'est que Chicot n'était pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler +Chicot, il s'était appelé DE Chicot. C'était un gentilhomme gascon +qui, maltraité, à ce qu'on assurait, par M. de Mayenne à la suite +d'une rivalité amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il +était, il l'avait emporté sur ce prince, s'était réfugié près de Henri +III, et qui payait en vérités quelquefois cruelles la protection que +lui avait donnée le successeur de Charles IX. + +--Eh! maître Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup. + +--En ce cas, continue à me laisser jouer mon rôle de roi à ma guise, +et joue le rôle du duc d'Anjou à la tienne; peut-être qu'on te prendra +pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce +qu'il pense, mais ce qu'il fait. + +--En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon +frère d'Anjou n'est pas venu. + +--Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et +tu es François. Je vais trôner, tu vas danser; je ferai pour toi +toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu +t'amuseras un peu, pauvre roi! + +Le regard du roi s'arrêta sur Saint-Luc. + +--Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il. + +--Décidément, pensa Brissac, je m'étais trompé en croyant le roi +irrité contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur. + +Et il courut à droite et à gauche, félicitant chacun, et surtout se +félicitant lui-même d'avoir donné sa fille à un homme jouissant d'une +si grande faveur près de Sa Majesté. + +Cependant Saint-Luc s'était rapproché de sa femme. Mademoiselle de +Brissac n'était pas une beauté, mais elle avait de charmants yeux +noirs, des dents blanches, une peau éblouissante; tout cela lui +composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit. + +--Monsieur, dit-elle à son mari, toujours préoccupée qu'elle était par +une seule pensée, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis +qu'il est arrivé, il ne cesse de me sourire. + +--Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du dîner, chère Jeanne, +car son regard, alors, vous faisait peur. + +--Sa Majesté était sans doute mal disposée alors, dit la jeune femme; +maintenant.... + +--Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les +lèvres serrées. J'aimerais bien mieux qu'il me montrât les dents; +Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous ménage quelque traître surprise... +Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et même, +tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient à nous; +retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui. + +--Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voilà une étrange +recommandation, et que, si je la suivais à la lettre, on pourrait +croire.... + +--Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le +crût. + +Et, tournant le dos à sa femme, dont l'étonnement était au comble, il +s'en alla faire sa cour à Chicot, qui jouait son rôle de roi avec un +entrain et une majesté des plus risibles. + +Cependant Henri, profitant du congé qui était donné à Sa Grandeur, +dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc. + +Tantôt il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui, +drôle ou non, avait le privilège de faire rire Saint-Luc aux éclats. +Tantôt il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits +glacés que Saint-Luc trouvait délicieux. Enfin, si Saint-Luc +disparaissait un instant de la salle où était le roi, pour faire les +honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitôt par un +de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire à +son maître, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait. + +Tout à coup, un bruit assez fort pour être remarqué au milieu de ce +tumulte frappa les oreilles de Henri. + +--Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot. +Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fâche. + +--Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraître remarquer l'allusion de Sa +Majesté, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble. + +--Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire. + +Saint-Luc s'éloigna. + +En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait +le roi en certaines occasions. + +--J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles +que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant, +qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront +nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages, +monsieur de Bussy, c'est trop! + +Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing +sur le côté, jouait le roi à s'y méprendre. + +--Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en fronçant le sourcil. + +Saint-Luc, de retour, allait répondre au roi, quand la foule, +s'ouvrant, laissa voir six pages vêtus de drap d'or, couverts de +colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maître, +toutes chatoyantes de pierreries. Derrière eux venait un homme jeune, +beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la lèvre +dédaigneusement retroussée, et dont le simple costume de velours noir +tranchait avec les riches habits de ses pages. + +--Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise! + +Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur, +et se rangeait pour le laisser passer. + +Maugiron, Schomberg et Quélus avaient pris place aux côtés du roi, +comme pour le défendre. + +--Tiens, dit le premier, faisant allusion à la présence inattendue de +Bussy et à l'absence continue du duc d'Alençon, auquel Bussy +appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maître. + +--Patience, répondit Quélus, devant le valet il y avait les valets du +valet, le maître du valet vient peut-être derrière le maître des +premiers valets. + +--Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du +roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne +te fait guère honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce +là un habit de noces? + +--Non, dit Quélus, mais c'est un habit d'enterrement. + +--Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il +d'avance son propre deuil? + +--Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas +Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrâce de ce côté-là? + +Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur. + +--Pourquoi donc suivrait-il Bussy? répliqua Quélus. Ne vous +rappelez-vous plus que lorsque Sa Majesté fit l'honneur de demander à +M. de Bussy s'il voulait être à elle, M. de Bussy lui fit répondre +que, étant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'être à +personne et se contenterait purement et simplement d'être à lui-même, +certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fût au +monde? + +Le roi fronça le sourcil et mordit sa moustache. + +--Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien à M. +d'Anjou, ce me semble. + +--Alors, riposta flegmatiquement Quélus, c'est que M. d'Anjou est plus +grand seigneur que notre roi. + +Cette observation était la plus poignante que l'on pût faire devant +Henri, lequel avait toujours fraternellement détesté le duc d'Anjou. + +Aussi, quoiqu'il ne répondît pas le moindre mot, le vit-on pâlir. + +--Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de +charité pour mes convives; ne gâtez pas mon jour de noces. + +Ces paroles de Saint-Luc ramenèrent probablement Henri à un autre +ordre de pensées. + +--Oui, dit-il, ne gâtons pas le jour de noces à Saint-Luc, messieurs. + +Et il prononça ces paroles en frisant sa moustache avec un air +narquois qui n'échappa point au pauvre marié. + +--Tiens, s'écria Schomberg, Bussy est donc allié des Brissac, à cette +heure? + +--Pourquoi cela? dit Maugiron. + +--Puisque voilà Saint-Luc qui le défend! Que diable! dans ce pauvre +monde où l'on a assez de se défendre soi-même, on ne défend, ce me +semble, que ses parents, ses alliés et ses amis. + +--Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allié, m mon ami, +ni mon parent: il est mon hôte. + +Le roi lança un regard furieux à Saint-Luc. + +--Et d'ailleurs, se hâta de dire celui-ci, foudroyé par le regard du +roi, je ne le défends pas le moins du monde. + +Bussy s'était rapproché gravement derrière les pages et allait saluer +le roi, quand Chicot, blessé qu'on donnât à d'autres qu'à lui la +priorité du respect, s'écria: + +--Eh là! là!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de +Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu +reconnaisses que c'est à toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai +Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui à qui tu vas, c'est +Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises, +que parfois j'en pâme de rire. + +Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant +lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit: + +--N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle. + +Et, au milieu des éclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au +jeune capitaine. + +Bussy rougit de colère; mais, réprimant son premier mouvement, il +feignit de prendre au sérieux l'observation du roi, et, sans paraître +avoir entendu les éclats de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, sans +paraître avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot: + +--Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement +à des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espère, d'avoir pris votre +bouffon pour un roi. + +--Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc? + +--Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soirée, +avoir reçu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien. + +--N'importe! maître Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du +pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majesté, +c'est impardonnable! + +--Sire, répliqua Bussy, pardonnez-moi, j'étais préoccupé. + +--De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en +pages, et par la mordieu! c'est empiéter sur nos prérogatives. + +--Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en prêtant le collet au +bouffon le mauvais rôle serait pour le roi. Je prie Votre Majesté de +s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai +en toute humilité. + +--Du drap d'or à ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les +pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont, +presque un prince, enfin, vous êtes vêtu de simple velours noir! + +--Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que, +quand on vit dans un temps où les maroufles sont vêtus comme les +princes, je crois de bon goût aux princes, pour se distinguer d'eux, +de se vêtir comme des maroufles. + +Et il rendit aux jeunes mignons, étincelants de parure, le sourire +impertinent dont ils l'avaient gratifié un instant auparavant. + +Henri regarda ses favoris pâlissants de fureur, qui semblaient +n'attendre qu'un mot de leur maître pour se jeter sur Bussy. Quélus, +le plus animé de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fût +déjà rencontré sans la défense expresse du roi, avait la main à la +garde de son épée. + +--Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'écria Chicot, +qui, ayant usurpé la place du roi, répondit ce que Henri eût dû +répondre. + +Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si +outrée, que la moitié de la salle éclata de rire. L'autre moitié ne +rit pas, et c'était tout simple: la moitié qui riait riait de l'autre +moitié. + +Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-être y +avoir rixe, étaient venus se ranger près de lui. C'étaient Charles +Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communément Antraguet, +François d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot. + +En voyant ces préliminaires d'hostilités, Saint-Luc devina que Bussy +était venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou +adresser quelque défi. Il trembla plus fort que jamais, car il se +sentait pris entre les colères ardentes de deux puissants ennemis, qui +choisissaient sa maison pour champ de bataille. + +Il courut à Quélus, qui paraissait le plus animé de tous, et, posant +la main sur la garde de l'épée du jeune homme: + +--Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modère-toi et attendons. + +--Eh! parbleu! modère-toi toi-même! s'écria-t-il. Le coup de poing de +ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre +l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose +contre nous tous touche au roi. + +--Quélus, Quélus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est +derrière Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant +plus à craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de +croire, je le présume, que j'ai peur du valet, mais du maître. + +--Eh! mordieu! s'écria Quélus, qu'a-t-on à craindre quand on +appartient au roi de France? Si nous nous mettons en péril pour lui, +le roi de France nous défendra. + +--Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc. + +--Ah dame! dit Quélus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant +combien le roi est jaloux dans ses amitiés? + +--Bon! dit Saint-Luc en lui-même, chacun songe à soi; ne nous oublions +donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les +quinze premiers jours de mon mariage, tâchons de nous faire un ami de +M. d'Anjou. + +Et, sur cette réflexion, il quitta Quélus et s'avança au-devant de +Bussy. + +Après son impertinente apostrophe, Bussy avait relevé la tête et +promené ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour +recueillir quelque impertinence en échange de celle qu'il avait +lancée. Mais tous les fronts s'étaient détournés, toutes les bouches +étaient demeurées muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le +roi, les autres d'improuver devant Bussy. + +Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouvé ce +qu'il cherchait. + +--Monsieur, dit Bussy, est-ce à ce que je viens de dire que je dois +l'honneur de l'entretien que vous paraissez désirer? + +--A ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus +gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non, +je vous avais vu, et je désirais avoir le plaisir de vous saluer et de +vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre présence +à ma maison. + +Bussy était un homme supérieur en toutes choses; brave jusqu'à la +folie, mais lettré, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le +courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maître de maison +l'emportait en ce moment sur la susceptibilité du raffiné. A tout +autre, il eût répété sa phrase, c'est-à-dire sa provocation; mais il +se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de répondre quelques mots +gracieux à son compliment. + +--Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc près de Bussy, je crois que mon +jeune coq a été chanter pouille au capitan. Il a bien fait, mais je ne +veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Quélus... Non, pas vous, +Quélus, vous avez trop mauvaise tête. Allez donc voir, Maugiron. + +Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le +laissa point arriver jusqu'à Bussy; et, revenant vers le roi, il lui +ramena Maugiron. + +--Que lui as-tu dit, à ce fat de Bussy? demanda le roi. + +--Moi, sire? + +--Oui, toi. + +--Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc. + +--Ah! ah! voilà tout? maugréa le roi. + +Saint-Luc s'aperçut qu'il avait fait une sottise. + +--Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur +de lui dire bonjour demain matin. + +--Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tête! + +--Mais veuille Votre gracieuse Majesté me garder le secret, ajouta +Saint-Luc en affectant de parler bas. + +--Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gêner, ce que j'en +dis. Il est certain que si tu pouvais m'en défaire sans qu'il en +résultât pour toi quelque égratignure.... + +Les mignons échangèrent entre eux un rapide regard, que Henri III fit +semblant de ne pas avoir remarqué. + +--Car enfin, continua le roi, le drôle est d'une insolence.... + +--Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez +tranquille, sire, il trouvera son maître. + +--Heu! fit le roi, secouant la tête de bas en haut, il tire rudement +l'épée! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enragé! cela nous +en débarrasserait bien plus commodément. + +Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagné de ses +trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il +savait être les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par conséquent, +étaient les plus grands amis du roi. + +--Corbleu! s'écria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons +gentilshommes, maître Bussy! car je tire l'épée, tout roi que je suis, +ni plus ni moins que si j'étais un bouffon. + +--Ah! le drôle! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste. + +--S'il continue de pareilles plaisanteries, je châtierai Chicot, sire, +dit Maugiron. + +--Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort +chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui +qui mérite le plus d'être châtié, car ce n'est pas lui le plus +insolent. + +Cette fois il n'y avait plus à s'y méprendre: Quélus fit signe à d'O +et à d'Épernon, qui, occupés ailleurs, n'avaient point pris part à +tout ce qui venait de se passer. + +--Messieurs, dit Quélus en les menant à l'écart, venez au conseil; +toi, Saint-Luc, cause avec le roi et achève ta paix, qui me paraît +heureusement commencée. + +Saint-Luc préféra ce dernier rôle, et s'approcha du roi et de Chicot, +qui étaient aux prises. + +Pendant ce temps, Quélus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure +d'une fenêtre. + +--Eh bien, demanda d'Épernon, voyons, que veux-tu dire? J'étais en +train de faire la cour à la femme de Joyeuse, et je te préviens que si +ton récit n'est pas des plus intéressants, je ne te pardonne pas. + +--Je veux vous dire, messieurs, répondit Quélus, qu'après le bal je +pars immédiatement pour la chasse. + +--Bon, dit d'O, pour quelle chasse? + +--Pour la chasse au sanglier. + +--Quelle lubie te passe par la tête d'aller, du froid qui court, te +faire éventrer dans quelque taillis? + +--N'importe! j'y vais. + +--Seul? + +--Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi. + +--Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron. + +--Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier à son +déjeuner. + +--Avec un collet renversé à l'italienne, dit Maugiron, faisant +allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des +mignons portait Bussy. + +--Ah! ah! dit d'Épernon, bon! j'en suis alors. + +--De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi. + +--Eh! regarde autour de toi, mon mignon. + +--Bon! je regarde. + +--Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez? + +--Bussy, ce me semble. + +--Eh bien! ne te paraît-il pas que c'est là un sanglier dont la hure +serait agréable au roi? + +--Tu crois que le roi... dit d'O. + +--C'est lui qui la demande, répondis Quélus. + +--Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous? + +--A l'affût, c'est plus sûr. + +Bussy remarqua la conférence, et, ne doutant pas qu'il ne fût question +de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis. + +--Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les +voilà groupés; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et +Pithias, Castor et... Mais où est donc Pollux? + +--Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voilà Castor +dépareillé. + +--Que peuvent-ils faire là? demanda Bussy en les regardant +insolemment. + +--Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon. + +--Non, messieurs, dit en souriant Quélus, nous parlons chasse. + +--Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour +chasser. Cela vous gercera la peau. + +--Monsieur, répondit Maugiron avec la même politesse, nous avons des +gants très-chauds et des pourpoints doublés de fourrures. + +--Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientôt que vous chassez? + +--Mais, cette nuit, peut-être, dit Schomberg. + +--Il n'y a pas de peut-être; cette nuit sûrement, ajouta Maugiron. + +--En ce cas, je vais prévenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majesté +si demain, à son réveil, elle allait trouver ses amis enrhumés? + +--Ne vous donnez pas la peine de prévenir le roi, monsieur, dit +Quélus; Sa Majesté sait que nous chassons. + +--L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus +impertinentes. + +--Non, monsieur, dit Quélus, nous chassons le sanglier. Il nous faut +absolument une hure. + +--Et l'animal?... demanda Antraguet. + +--Est détourné, dit Schomberg. + +--Mais encore faut-il savoir où il passera, demanda Livarot. + +--Nous tâcherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous, +monsieur de Bussy? + +--Non, répondit celui-ci, continuant la conversation sur le même mode. +Non, en vérité, je suis empêché. Demain il faut que je sois chez M. +d'Anjou pour la réception de M. de Monsoreau, à qui Monseigneur, comme +vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur. + +--Mais cette nuit? demanda Quélus. + +--Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une +mystérieuse maison du faubourg Saint-Antoine. + +--Ah! ah! fit d'Épernon, est-ce que la reine Margot serait incognito à +Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez hérité +de la Mole. + +--Oui; mais depuis quelque temps j'ai renoncé à l'héritage, et c'est +d'une autre personne qu'il s'agit. + +--Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda +d'O. + +--Justement; je vous demanderai même un conseil, monsieur de Quélus. + +--Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les +donner mauvais, surtout à mes amis. + +--On dit les rues de Paris peu sûres; le faubourg Saint-Antoine est un +quartier fort isolé. Quel chemin me conseillez-vous de prendre? + +--Dame! dit Quélus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la +nuit à nous attendre, à votre place, monsieur, je prendrais le petit +bac du Pré-aux-Clercs, je me ferais descendre à la tour du coin, je +suivrais le quai jusqu'au Grand-Châtelet, et par la rue de la +Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout +de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'hôtel des Tournelles sans +accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf à la +mystérieuse maison dont vous nous parliez tout à l'heure. + +--Merci de l'itinéraire, monsieur de Quélus, dit Bussy. Vous dites le +bac au Pré-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au +Grand-Châtelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On +ne s'en écartera pas d'une ligne, soyez tranquille. + +Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut à Balzac +d'Entragues: + +--Décidément, Antraguet, il n'y a rien à faire avec ces gens-là, +allons-nous-en. + +Livarot et Ribeirac se mirent à rire, suivant Bussy et d'Entragues, +qui s'éloignèrent, mais qui, en s'éloignant, se retournèrent plusieurs +fois. + +Les mignons demeurèrent calmes; ils paraissaient décidés à ne rien +comprendre. + +Comme Bussy allait franchir le dernier salon où se trouvait madame de +Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un +signe, montrant de l'oeil le favori du duc d'Anjou, qui s'éloignait. +Jeanne comprit avec cette perspicacité qui est le privilège des +femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage. + +--Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que +vous avez fait, à ce qu'on assure. + +--Contre le roi, madame? demanda Bussy. + +--Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi. + +--Volontiers, madame, dit Bussy. + +Et, offrant son bras à madame de Saint-Luc, il s'éloigna en récitant +le sonnet demandé. + +Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du côté des +mignons, et il entendit Quélus qui disait: + +--L'animal ne sera pas difficile à suivre avec de pareilles brisées; +ainsi donc, à l'angle de l'hôtel des Tournelles, près la porte +Saint-Antoine, en face l'hôtel Saint-Pol. + +--Avec chacun un laquais? demanda d'Épernon. + +--Non pas, Nogaret, non pas, dit Quélus, soyons seuls, sachons seuls +notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais +honte que le bâton d'un laquais le touchât; il est trop bon +gentilhomme. + +--Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron. + +--Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc. + +--Ah! c'est vrai, nous avions oublié que tu avais pris femme. Nous te +traitions encore en garçon, dit Schomberg. + +--En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc +reste avec sa femme la première nuit de ses noces. + +--Vous n'y êtes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme +qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la +peine; c'est le roi. + +--Comment, le roi? + +---Oui, Sa Majesté veut que je la reconduise au Louvre. + +Les jeunes gens le regardèrent avec un sourire que Saint-Luc chercha +vainement à interpréter. + +--Que veux-tu? dit Quélus, le roi te porte une si merveilleuse amitié, +qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de +Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc à son roi et à sa dame. + +--Heu! la bête est lourde, fit d'Epernon. + +--Bah! dit Quélus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un +épieu, j'en fais mon affaire. + +On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc. + +--Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse, +au revoir. + +Et il les quitta aussitôt. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa +le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et +gagna la porte que touchait déjà Bussy, retenu par la belle mariée, +qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir. + +--Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme +vous avez l'air effaré! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la +grande chasse qui se prépare? Ce serait une preuve de votre courage, +mais ce n'en serait pas une de votre galanterie. + +--Monsieur, répondit Saint-Luc, j'avais l'air effaré parce que je vous +cherchais. + +--Ah! vraiment? + +--Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chère Jeanne, +ajouta-t-il, dites à votre père qu'il tâche d'arrêter le roi; il faut +que je dise deux mots en tête-à-tête à M. de Bussy. + +Jeanne s'éloigna rapidement; elle ne comprenait rien à toutes ces +nécessités; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait +importantes. + +--Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy. + +--Je voulais vous dire, monsieur le comte, répondit Saint-Luc, que si +vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le +remettre à demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et +que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du côté de la +Bastille, vous ferez bien d'éviter l'hôtel des Tournelles, où il y a +un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voilà +ce que j'avais à vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser +qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant réfléchissez. + +En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait: + +--Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu +fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre. + +--Sire, me voici, répondit Saint-Luc en s'élançant dans la direction +de la voix de Chicot. + +Près du bouffon était Henri III, auquel un page tendait déjà le lourd +manteau fourré d'hermine, tandis qu'un autre lui présentait de gros +gants montant jusqu'aux coudes, et un troisième le masque de velours +doublé de satin. + +--Sire, dit Saint-Luc en s'adressant à la fois aux deux Henri, je vais +avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu'à vos litières. + +--Point du tout, dit Henri, Chicot va de son côté, moi du mien. Mes +amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre +tandis qu'ils courent le carême prenant. J'avais compté sur eux, et +les voilà qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser +partir ainsi. Tu es un homme grave et marié, tu dois me ramener à la +reine. Viens, mon ami, viens. Holà! un cheval pour M. Saint-Luc. Non +pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litière est large; +il y a place pour deux. + +Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle +voulut parler, dire un mot à son mari, prévenir son père que le roi +enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, plaçant un doigt sur sa bouche, +l'invita au silence et à la circonspection. + +--Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis ménagé François +d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.--Sire, +ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si dévoué à Votre Majesté, +que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde. + +Il y eut un grand tumulte, puis grandes génuflexions, puis grand +silence pour ouïr les adieux du roi à mademoiselle de Brissac et à son +père. Ils furent charmants. + +Puis les chevaux piaffèrent dans la cour, les flambeaux jetèrent sur +les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitié riant, moitié +grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans +de la royauté et tous les conviés de la noce. + +Jeanne, demeurée seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et +s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait +beaucoup de dévotion. Puis elle ordonna qu'on la laissât seule, et +qu'une collation fût prête pour le retour de son mari. + +M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marié à +la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait. +Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyèrent un de +leurs compagnons prévenir le maréchal que toutes les portes étaient +closes au Louvre, et qu'avant de fermer la dernière, le capitaine du +guichet avait répondu: + +--N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus +du Louvre cette nuit. Sa Majesté est couchée, et tout le monde dort. + +Le maréchal avait été porter cette nouvelle à sa fille, qui avait +déclaré qu'elle était trop inquiète pour se coucher, et qu'elle +veillerait en attendant son mari. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT CE N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUI OUVRE LA PORTE QUI ENTRE DANS +LA MAISON. + + +La porte Saint-Antoine était une espèce de voûte en pierre, pareille à +peu près à notre porte Saint-Denis et à notre porte Saint-Martin +d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son côté gauche aux bâtiments +adjacents à la Bastille, et se reliait ainsi à la vieille forteresse. + +L'espace compris à droite entre la porte et l'hôtel de Bretagne était +grand, sombre et boueux; mais cet espace était peu fréquenté le jour, +et tout à fait solitaire quand venait le soir, car les passants +nocturnes semblaient s'être fait un chemin au plus près de la +forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps où les +rues étaient des coupe-gorge, où le guet était à peu près inconnu, +sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les +secourir, mais tout au moins par ses cris appeler à l'aide et effrayer +les malfaiteurs. + +Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants +plus prudents que les nuits d'été. + +Celle pendant laquelle se passent les événements que nous avons déjà +racontés et ceux qui vont suivre était si froide, si noire et si +chargée de nuages sombres et bas, que nul n'eût aperçu, derrière les +créneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui, +de son côté, eût été fort empêchée de distinguer sur la place les gens +qui passaient. + +En avant de la porte Saint-Antoine, du côté de l'intérieur de la +ville, aucune maison ne s'élevait, mais seulement de grandes +murailles. Ces murailles étaient, à droite, celles de l'église +Saint-Paul; à gauche, celles de l'hôtel des Tournelles. C'est à +l'extrémité de cet hôtel, du côté de la rue Sainte-Catherine, que la +muraille faisait cet angle rentrant dont avait parlé Saint-Luc à +Bussy. + +Puis venait le pâté de maisons situées entre la rue de Jouy et la +grande rue Saint-Antoine, laquelle avait, à cette époque, en face +d'elle, la rue des Billettes et l'église Sainte-Catherine. + +D'ailleurs, nulle lanterne n'éclairait toute la portion du vieux Paris +que nous venons de décrire. Dans les nuits où la lune se chargeait +d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et +immobile, la gigantesque Bastille, qui se détachait en vigueur sur +l'azur étoilé du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne +voyait là où elle était qu'un redoublement de ténèbres que trouait de +place en place la pâle lumière de quelques fenêtres. + +Pendant cette nuit, qui avait commencé par une gelée assez vive, et +qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne +faisait crier sous ses pas la terre gercée de cette espèce de chaussée +aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir été +pratiquée par le prudent détour des promeneurs attardés. Mais, en +revanche, un oeil exercé eût pu distinguer, dans cet angle du mur des +Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour +prouver qu'elles appartenaient à de pauvres diables de corps humains +fort embarrassés de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait, +de minute en minute, l'immobilité à laquelle ils semblaient s'être +volontairement condamnés dans l'attente de quelque événement. + +Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait, à cause de l'obscurité, +voir sur la place, n'eût pas davantage pu entendre, tant elle était +faite à voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant +cette conversation ne manquait pas d'un certain intérêt. + +--Cet enragé Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est +une véritable nuit comme nous en avions à Varsovie, quand le roi Henri +était roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a prédit, +notre peau se fendra. + +--Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, répondit une +autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau +sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras +plus du froid. + +--En vérité, Schomberg, dit une troisième ombre, tu en parles fort à +ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant à moi, mes +lèvres saignent, et mes moustaches sont hérissées de glaçons. + +--Moi, ce sont les mains, dit une quatrième voix. Sur ma parole, je +parierais que je n'en ai plus. + +--Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Quélus? répondit +Schomberg. Elle te l'eût prêté, cette chère femme, surtout si tu lui +avais conté que c'était pour la débarrasser de son cher Bussy, qu'elle +aime à peu près comme la peste. + +--Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquième voix. Tout +à l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sûr, que vous avez trop +chaud. + +--Dieu t'entende, d'Épernon, fit Maugiron en battant la semelle. + +--Ce n'est pas moi qui ai parlé, dit d'Épernon, c'est d'O. Moi, je me +tais, de peur que mes paroles ne gèlent. + +--Que dis-tu? demanda Quélus à Maugiron. + +--D'O disait, reprit Maugiron, que tout à l'heure nous aurions trop +chaud, et je lui répondais: Que Dieu t'entende! + +--Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois là-bas quelque +chose qui vient par la rue Saint-Paul. + +--Erreur. Ce ne peut pas être lui. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce qu'il a indiqué un autre itinéraire. + +--Comme ce serait chose étonnante, n'est-ce pas, qu'il se fût douté de +quelque chose et qu'il en eût changé! + +--Vous ne connaissez point Bussy; où il a dit qu'il passerait, il +passera, quand même il saurait que le diable est embusqué sur la route +pour lui barrer le passage. + +--En attendant, répondit Quélus, voilà deux hommes qui viennent. + +--Ma foi, oui, répétèrent deux ou trois voix, reconnaissant la vérité +de la proposition. + +--En ce cas, chargeons, dit Schomberg. + +--Un moment, dit d'Épernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou +d'honnêtes sages-femmes. Tiens! ils s'arrêtent. + +En effet, à l'extrémité de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue +Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos +cinq compagnons s'étaient arrêtées comme indécises. + +--Oh! oh! dit Quélus, est-ce qu'ils nous auraient vus? + +--Allons donc! à peine si nous nous voyons nous-mêmes. + +--Tu as raison, reprit Quélus. Tiens! les voilà qui tournent à +gauche... ils s'arrêtent devant une maison... Ils cherchent. + +--Ma foi, oui. + +--On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant... +Est-ce qu'il nous échapperait? + +--Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg +Saint-Antoine, et que ceux-là, après avoir débouché par Saint-Paul, +ont descendu la rue, répondit Maugiron. + +--Eh! dit Schomberg, qui vous répondra que le fin matois ne vous a pas +donné une fausse indication, soit par hasard et négligemment, soit par +malice et avec réflexion? + +--Au fait, cela se pourrait, dit Quélus. + +Cette supposition fit bondir comme une meute affamée toute la troupe +des gentilshommes. Ils quittèrent leur retraite et s'élancèrent, +l'épée haute, vers les deux hommes arrêtés devant la porte. + +Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la +serrure, la porte avait cédé et commençait à s'ouvrir, lorsque le +bruit des assaillants fit lever la tête aux deux mystérieux +promeneurs. + +--Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux à son +compagnon. Serait-ce par hasard à nous qu'on en voudrait, d'Aurilly? + +--Ah! monseigneur, répliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela +m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito? + +--Des hommes armés! un guet-apens! + +--Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit, +monseigneur, que la dame était trop belle pour n'être point courtisée. + +--Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un siège en deçà qu'au +delà des portes. + +--Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais +qui vous dit?.... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient +franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidité de +l'éclair. Quélus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se +jetèrent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur +couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'Épernon +s'apprêtaient à les attaquer de face. + +--A mort! à mort! cria Quélus, toujours le plus ardent des cinq. + +Tout à coup celui que l'on avait appelé monseigneur, et à qui son +compagnon avait demandé s'il garderait l'incognito, se retourna vers +Quélus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance: + +--Je crois que vous avez dit: A mort! en parlant à un fils de France, +monsieur de Quélus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre +regard. + +Quélus recula, les yeux hagards, les genoux fléchissants, les mains +inertes. + +--Monseigneur le duc d'Anjou! s'écria-t-il. + +--Monseigneur le duc d'Anjou! répétèrent les autres. + +--Eh bien, reprit François d'un air terrible, crions-nous toujours: A +mort! à mort! mes gentilshommes? + +--Monseigneur, balbutia d'Épernon, c'était une plaisanterie; +pardonnez-nous. + +--Monseigneur, dit d'O à son tour, nous ne soupçonnions pas que nous +pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier +perdu. + +--Une plaisanterie! répliqua François, sans même faire à d'O l'honneur +de lui répondre, vous avez de singulières façons de plaisanter, +monsieur d'Épernon. Voyons, puisque ce n'est pas à moi qu'on en +voulait, quel est celui que menaçait votre plaisanterie? + +--Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc +quitter l'hôtel Montmorency et venir de ce côté. Cela nous a paru +étrange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari +quittait sa femme la première nuit de ses noces. + +L'excuse était plausible; car, selon toute probabilité, le duc d'Anjou +apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couché à l'hôtel +Montmorency, et cette nouvelle coïnciderait avec ce que venait de dire +Schomberg. + +--M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs? + +--Oui, monseigneur, reprirent en choeur les cinq compagnons. + +--Et depuis quand peut-on se tromper ainsi à nous deux? dit le duc +d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tête de plus que moi. + +--C'est vrai, monseigneur, dit Quélus; mais il est juste de la taille +de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner. + +--Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, répliqua Maugiron. + +--Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons +pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O. + +--Enfin, dit Quélus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons +eu à son égard l'ombre d'une mauvaise pensée, pas même celle de +troubler ses plaisirs. + +Tout en parlant ainsi et tout en écoutant les réponses plus ou moins +logiques que l'étonnement et la crainte permettaient de lui faire, +François, par une habile manoeuvre stratégique, avait quitté le seuil +de la porte et suivi pas à pas d'Aurilly, son joueur de luth, +compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait déjà à +une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les +autres, elle ne pût pas être reconnue. + +--Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je +prenne ici mes plaisirs? + +--Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez +venu, répliqua Quélus, pardonnez-nous; nous nous retirons. + +--C'est bien. Adieu, messieurs. + +--Monseigneur, ajouta d'Épernon, que notre discrétion bien connue de +Votre Altesse.... + +Le duc d'Anjou, qui avait déjà fait un pas pour se retirer, s'arrêta, +et fronçant le sourcil: + +--De la discrétion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande, +je vous prie? + +--Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule à cette heure +et suivie de son confident.... + +--Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que +l'on croie. + +Les cinq gentilshommes écoutèrent dans le plus profond et le plus +respectueux silence. + +--J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de +ses paroles dans la mémoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais +consulter le juif Manassès, qui sait lire dans le verre et dans le +marc du café. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En +passant, d'Aurilly vous a aperçus et vous a pris pour quelques archers +faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espèce de gaieté +effrayante pour ceux qui connaissaient le caractère du prince, en +véritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les +murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous dérober, +s'il était possible, à vos terribles regards. + +Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagné la rue +Saint-Paul, et se trouvait à portée d'être entendu des sentinelles de +la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine +sourde et invétérée que lui portait son frère, ne le rassuraient que +médiocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III. + +--Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce +que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prévenir +que je désire ne pas être suivi. + +Tous s'inclinèrent et prirent congé du prince, qui se retourna +plusieurs fois pour les accompagner de l'oeil, tout en faisant +quelques pas lui-même du côté opposé. + +--Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens à qui nous +venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantôt +minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu; +rentrons vite à l'hôtel, monseigneur, rentrons. + +--Non pas, dit le prince l'arrêtant; profitons de leur départ, au +contraire. + +--C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne +sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme +monseigneur peut le voir lui-même, la retraite où ils étaient cachés; +les voyez-vous, monseigneur, là-bas dans ce recoin, à l'angle de +l'hôtel des Tournelles? + +François regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte vérité. Les cinq +gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il était +évident qu'ils méditaient un projet interrompu par l'arrivée du +prince; peut-être même ne se postaient-ils dans cet endroit que pour +épier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient +effectivement chez le juif Manassès. + +--Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que décidez-vous? Je ferai +ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent +de demeurer. + +--Mordieu! dit le prince, c'est cependant fâcheux d'abandonner la +partie. + +--Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre. +J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Altesse que je m'étais informé: +la maison est louée pour un an; nous savons que la dame loge au +premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une +clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons +attendre. + +--Tu es sûr que la porte avait cédé? + +--J'en suis sûr: à la troisième clef que j'ai essayée. + +--A propos, l'as-tu refermée? + +--La porte? + +--Oui. + +--Sans doute, monseigneur. + +Avec quelque accent de vérité que d'Aurilly eût prononcé cette +affirmation, nous devons dire qu'il était moins sûr d'avoir refermé la +porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus +de doute au prince sur la seconde certitude que sur la première. + +--Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas été fâché de savoir +moi-même.... + +--Ce qu'ils font là, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de +me tromper; ils sont réunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre +Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre +elle? + +--Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir. + +--Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprécie mes +craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien +permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier +prince du sang... l'héritier de la couronne, que tant de gens ont +intérêt à ne pas voir hériter. + +Ces derniers mots firent une impression telle sur François, qu'il se +décida aussitôt à la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugréer +contre la disgrâce de cette rencontre et sans se promettre +intérieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le +désagrément qu'il venait d'en recevoir. + +--Soit! dit-il, rentrons à l'hôtel; nous y retrouverons Bussy, qui +doit être revenu de ses maudites noces; il aura ramassé quelque bonne +querelle et aura tué ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de +couchette, et cela me consolera. + +--Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, espérons en Bussy. Je ne demande +pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus +grande confiance en lui. + +Et ils partirent. + +Ils n'avaient pas tourné l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq +compagnons virent apparaître, à la hauteur de la rue Tison, un +cavalier enveloppé dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval +résonnait sur la terre presque pétrifiée, et, luttant contre cette +nuit épaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort +pour percer le ciel nuageux et cette atmosphère lourde de neige, +argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec +précaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui +imposait de marcher au pas faisait écumer malgré le froid. + +--Cette fois, dit Quélus, c'est lui. + +--Impossible! dit Maugiron. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitté avec Livarot, +d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laissé se hasarder +ainsi. + +--C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Épernon. Tiens! reconnais-tu +son hum! sonore, et sa façon insolente de porter la tête? Il est bien +seul. + +--Alors, dit d'O, c'est un piège. + +--En tout cas, piège ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est +lui: _Aux épées! aux épées!_ + +C'était en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue +Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itinéraire que lui +avait tracé Quélus; il avait, comme nous l'avons vu, reçu l'avis de +Saint-Luc, et, malgré le tressaillement fort naturel que ces paroles +lui avaient fait éprouver, il avait congédié ses trois amis à la porte +de l'hôtel Montmorency. + +C'était là une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel, +lequel disait de lui-même: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais +je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les +vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas à mon +gré un seul héros de l'antiquité que je ne puisse imiter dans tout ce +qu'il a fait. + +Et puis Bussy avait pensé que peut-être Saint-Luc, qu'il ne comptait +pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait +l'intérêt inattendu qu'à la position perplexe dans laquelle, lui, +Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager à +des précautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses +adversaires, en admettant qu'il eût des adversaires prêts à +l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il +avait, aux yeux de ses ennemis eux-mêmes, une réputation de courage +qui lui faisait, pour la soutenir au niveau où elle s'était élevée, +entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il +avait donc renvoyé ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eût +fait respecter même d'un escadron. Et seul, les bras croisés dans son +manteau, sans autres armes que son épée et son poignard, il se +dirigeait vers la maison où l'attendait, non pas une maîtresse, comme +on eût pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au +même jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitié, et +que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite à sa +belle Marguerite, promesse à laquelle il n'avait pas manqué une seule +fois, allait prendre, la nuit et lui-même, pour ne compromettre +personne, au logis du messager. + +Il avait fait impunément le trajet de la rue des Grands-Augustins à la +rue Saint-Antoine, quand, en arrivant à la hauteur de la rue +Sainte-Catherine, son oeil actif, perçant et exercé, distingua dans +les ténèbres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou, +moins bien prévenu, n'avait point aperçues d'abord. Il y a d'ailleurs +pour le coeur vraiment brave, à l'approche du péril qu'il devine, une +exaltation qui pousse à sa plus haute perfection l'acuité des sens et +de la pensée. + +Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise. + +--Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se +tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier +appel des maîtres. On fait cas de moi, à ce qu'il paraît. Diable! +voilà pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons! +ce brave Saint-Luc ne m'a point trompé, et, dût-il me trouer le +premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de +l'avertissement, compagnon. + +Et, ce disant, il avançait toujours; seulement, son bras droit jouait +à l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main +gauche avait détaché l'agrafe. + +Ce fut alors que Schomberg cria: _Aux épées!_ et qu'à ce cri répété +par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de +Bussy. + +--Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aiguë, mais tranquille, on +veut tuer, à ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bête +fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh +bien, messieurs, le sanglier va en découdre quelques uns, c'est moi +qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas à ma parole. + +--Soit! dit Schomberg; mais cela n'empêche pas que tu ne sois un grand +malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi à cheval, +quand nous t'écoutons à pied. + +Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vêtu de satin +blanc, sortit du manteau, et étincela comme un éclair d'argent aux +rayons de la lune, sans que Bussy pût deviner à quelle intention, si +ce n'est à une intention de menace, correspondante au geste qu'il +faisait. + +Aussi allait-il répondre comme répondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au +moment d'enfoncer les éperons dans le ventre de son cheval, il sentit +l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui +était particulière, et dont il avait déjà donné des preuves dans les +nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il était, avait lancé +une espèce de coutelas dont la large lame était plus lourde que le +manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, était restée dans +la plaie comme un couperet dans une branche de chêne. + +L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses +genoux. + +Bussy, toujours préparé à tout, se trouva les deux pieds à terre et +l'épée à la main. + +--Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez! + +Et, comme Schomberg s'approchait, emporté par son courage, et +calculant mal la portée de l'épée que Bussy tenait serrée au corps, +comme on calcule mal la portée de la dent du serpent roulé en spirale, +cette épée et ce bras se détendirent et lui crevèrent la cuisse. + +Schomberg poussa un cri. + +--Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de décousu déjà. C'était +le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait +couper, maladroit! + +Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec +son mouchoir, Bussy eut présenté la pointe de sa longue épée au +visage, à la poitrine des quatre autres assaillants, dédaignant de +crier, car appeler au secours, c'est-à-dire reconnaître qu'il avait +besoin d'aide, était indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau +autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non +pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il pût +s'adosser afin de n'être point pris par derrière, portant dix coups à +la minute, et sentant parfois cette molle résistance de la chair qui +indique que les coups ont porté. Une fois il glissa et regarda +machinalement la terre. Cet instant suffit à Quélus, qui lui porta un +coup dans le côté. + +--Touché! cria Quélus. + +--Oui, dans le pourpoint, répondit Bussy, qui ne voulait pas même +avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur. + +Et, bondissant sur Quélus, il lia si vigoureusement son épée, que +l'arme sauta à dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa +victoire, car au même instant d'O, d'Épernon et Maugiron l'attaquèrent +avec une nouvelle furie. Schomberg avait bandé sa blessure, Quélus +avait ramassé son épée; il comprit qu'il allait être cerné, qu'il +n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne +profitait pas de cette minute, il allait être perdu. + +Bussy fit en arrière un bond qui mit trois pas entre lui et les +assaillants; mais quatre épées le rattrapèrent bien vite, et cependant +c'était encore trop tard, car Bussy venait, grâce à un autre bond, de +s'adosser au mur. Là il s'arrêta, fort comme Achille ou comme Roland, +et souriant à cette tempête de coups qui s'abîmaient sur sa tête et +cliquetaient autour de lui. + +Tout à coup il sentit la sueur à son front et un nuage passa sur ses +yeux. + +Il avait oublié sa blessure, et les symptômes d'évanouissement qu'il +venait d'éprouver la lui rappelaient. + +--Ah! tu faiblis! s'écria Quélus redoublant ses coups. + +--Tiens! dit Bussy, juges-en. + +Et du pommeau de son épée il le frappa à la tempe. Quélus roula sous +ce coup de poing de fer. + +Puis, exalté, furieux comme le sanglier qui, après avoir tenu tête aux +chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'élança en avant. +D'O et d'Épernon reculèrent; Maugiron avait relevé Quélus, et le +tenait embrassé; Bussy brisa du pied l'épée de ce dernier, taillada +d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Épernon. Un instant Bussy fut +vainqueur; mais Quélus revint à lui, mais Schomberg, tout blessé qu'il +était, rentra en lice, mais quatre épées flamboyèrent de nouveau. +Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces +pour opérer sa retraite, et recula pas à pas pour regagner son mur. +Déjà la sueur glacée de son front, le tintement sourd de ses oreilles, +une taie douloureuse et sanglante étendue sur ses yeux, lui +annonçaient l'épuisement de ses forces. L'épée ne suivait plus le +chemin que lui traçait la pensée obscurcie. Bussy chercha le mur avec +sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, à +son grand étonnement, le mur céda. C'était une porte entrebâillée. +Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce +moment suprême. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si +violents, que toutes les épées s'écartèrent ou se baissèrent devant +lui. Alors il se laissa glisser de l'autre côté de cette porte, et, se +retournant, il la poussa d'un violent coup d'épaule. Le pêne claqua +dans la gâche. C'était fini, Bussy était hors de danger, Bussy était +vainqueur, puisqu'il était sauvé. + +Alors, d'un oeil égaré par la joie, il vit à travers le guichet à +l'étroit grillage les figures pâles de ses ennemis. Il entendit les +coups d'épée furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de +rage, des appels insensés. Enfin, tout à coup il lui sembla que la +terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois +pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-même et alla +rouler sur les marches d'un escalier. + +Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le +silence et l'obscurité du tombeau. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE RÊVE DE LA RÉALITÉ. + + +Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous +sa chemise, et de boucler le ceinturon de son épée par-dessus, ce qui +avait fait une espèce de bandage à la plaie vive et brûlante d'où le +sang s'échappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva là, +il avait déjà perdu assez de sang pour que cette perte amenât +l'évanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombé. + +Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcité par la colère et la +souffrance, la vie persistât sous les apparences de l'évanouissement, +soit que cet évanouissement cessât pour faire place à une fièvre qui +fit place à un second évanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut +voir, dans cette heure de rêve ou de réalité, pendant cet instant de +crépuscule placé entre l'ombre de deux nuits. + +Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpté, avec +une tapisserie à personnages et un plafond peint. Ces personnages, +dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des +piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils +s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mystérieux. Entre +les deux fenêtres, un portrait de femme était placé, éclatant de +lumière; seulement il semblait à Bussy que le cadre de ce portrait +n'était autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, +fixé sur son lit comme par un pouvoir supérieur, privé de tous ses +mouvements, ayant perdu toutes ses facultés, excepté celle de voir, +regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades +sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques colères +de ceux qui portaient des épées. Avait-il déjà vu ces personnages ou +les voyait-il pour la première fois? C'est ce qu'il ne pouvait +préciser, tant sa tête était alourdie. + +Tout à coup la femme du portrait sembla se détacher du cadre, et une +adorable créature, vêtue d'une longue robe de laine blanche, comme +celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses +épaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils +veloutés, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on pût voir +circuler le sang qui la teintait de rose, s'avança vers lui. Cette +femme était si prodigieusement belle, ses bras étendus étaient si +attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter à ses +pieds. Mais il semblait retenu à son lit par des liens pareils à ceux +qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dédaigneuse de la +terre, l'âme immatérielle monte au ciel. + +Cela le força de regarder le lit sur lequel il était couché, et il lui +sembla que c'était un de ces lits magnifiques, sculptés sous François +1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broché d'or. + +A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond +cessèrent d'occuper Bussy. La femme du portrait était tout pour lui, +et il cherchait à voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un +nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il +lui en dérobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage +mystérieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses +regards, il se mit à lui adresser un compliment en vers comme il les +faisait, c'est-à-dire couramment. + +Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre +elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains +comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard. + +Bussy sentit la colère lui monter à la tête, et il entra dans une +telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eût eu la liberté de +ses mouvements, il se fût certes jeté sur lui; il est même juste de +dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible. + +Comme il s'efforçait vainement de se détacher du lit auquel il +semblait enchaîné, le nouveau venu parla. + +--Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrivé? + +--Oui, maître, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de +Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant ôter votre bandeau. + +Bussy fit un effort pour voir si la femme à la douce voix était bien +la même que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il +n'aperçut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui +venait, selon l'invitation qui lui en avait été faite, d'ôter son +bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards +effarés. + +--Au diable l'homme! pensa Bussy. + +Et il essaya de formuler sa pensée par la parole ou par le geste, mais +l'un lui fut aussi impossible que l'autre. + +--Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du +lit, vous êtes blessé, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous +allons essayer de vous raccommoder. + +Bussy voulut répondre; mais il comprit que cela était chose +impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacée, et les extrêmes +bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent été +traversés par cent mille épingles. + +--Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et +un accent de douloureux intérêt qui fit venir les larmes aux yeux de +Bussy la voix douce qui avait déjà parlé, et que le blessé reconnut +pour être celle de la dame du portrait. + +--Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, répliqua +le jeune homme; en attendant il est évanoui. + +Ce fut là tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre +comme le froissement d'une robe qui s'éloignait. Puis il crut sentir +quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui +restait d'éveillé en lui acheva de s'évanouir. + +Plus tard il fut impossible à Bussy de fixer la durée de cet +évanouissement. + +Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur +son visage; des voix rauques et discordantes écorchaient son oreille, +il ouvrit les yeux pour voir si c'étaient les personnages de la +tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans +l'espérance que le portrait serait toujours là, il tourna la tête de +tous côtés. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. +Quant au portrait, il avait complètement disparu. Bussy n'avait à sa +droite qu'un homme vêtu de gris avec un tablier blanc retroussé à la +ceinture et taché de sang; à sa gauche, qu'un moine genovéfain, qui +lui soulevait la tête, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant +des prières. + +L'oeil errant de Bussy s'attacha bientôt à une masse de pierres qui se +dressait devant lui, et monta jusqu'à la plus grande hauteur de ces +pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon +flanqué de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et +froid, légèrement doré par le soleil levant. + +Bussy était purement et simplement dans la rue, ou plutôt sur le +rebord d'un fossé, et ce fossé était celui du Temple. + +--Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez +prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en +donner en ouvrant les fenêtres, et j'eusse été mieux sur mon lit de +damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma +poche, à moins que vous ne vous soyez déjà payés vous-mêmes, ce qui +serait prudent, quelque vingt écus d'or; prenez, mes amis, prenez. + +--Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine +de vous apporter, et vous étiez là, bien véritablement là. Nous vous y +avons trouvé, en passant au point du jour. + +--Ah! diable! dit Bussy; et le jeune médecin y était-il? + +Les assistants se regardèrent. + +--C'est un reste de délire, dit le moine en secouant la tête. Puis, +revenant à Bussy: + +--Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous +confesser. + +Bussy regarda le moine d'un air effaré. + +--Il n'y avait pas de médecin, pauvre cher jeune homme, dit la +vieille. Vous étiez là, seul, abandonné, froid comme un mort. Voyez, +il y a un peu de neige, et votre place est dessinée en noir sur la +neige. + +Bussy jeta un regard sur son côté endolori, se rappela avoir reçu un +coup d'épée, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir +à la même place, fixé sur la plaie par le ceinturon de son épée. + +--C'est singulier, dit-il. + +Déjà, profitant de la permission qu'il leur avait donnée, les +assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations +pitoyables à son endroit. + +--Là, dit-il quand le partage fut achevé, c'est fort bien, mes amis. +Maintenant, conduisez-moi à mon hôtel. + +--Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la +vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous +pouvez monter. + +--Est-ce vrai? dit Bussy. + +--C'est la vérité du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval +sommes à votre service, mon gentilhomme. + +--C'est égal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va +chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser. + +--Comment vous appelez-vous? demanda Bussy. + +--Je m'appelle frère Gorenflot, répondit le moine. + +--Eh bien, frère Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son +derrière, j'espère que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon +père, au plus pressé. J'ai froid, et je voudrais être à mon hôtel pour +me réchauffer. + +--Et comment s'appelle votre hôtel? + +--Hôtel de Bussy. + +--Comment! s'écrièrent les assistants, hôtel de Bussy! + +--Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? + +--Vous êtes donc des gens de M. de Bussy. + +--Je suis M. de Bussy lui-même. + +--Bussy! s'écria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le +fléau des mignons... Vive Bussy! + +Et le jeune homme, enlevé sur les épaules de ses auditeurs, fut +reporté en triomphe en son hôtel, tandis que le moine s'en allait +comptant sa part des vingt écus d'or, secouant la tête et murmurant: + +--Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'étonne plus qu'il n'ait +pas voulu se confesser. + +Une fois rentré dans son hôtel, Bussy fit appeler son chirurgien +ordinaire, lequel trouva la blessure sans conséquence. + +--Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas été pansée? + +--Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, après +tout, elle paraisse bien fraîche. + +--Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donné le délire? + +--Certainement. + +--Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages +portant des fleurs et des piques, ce plafond à fresques, ce lit +sculpté et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux +fenêtres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce médecin qui +jouait à Colin-Maillard, et à qui j'ai failli crier casse-cou, ce +serait donc du délire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec +les mignons? Où me suis-je donc battu, déjà? Ah! oui, c'est cela. +C'était près de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adossé +à un mur; ce mur, c'était une porte, et cette porte a cédé +heureusement. Je l'ai refermée à grand'peine, je me suis trouvé dans +une allée. Là, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment où je me +suis évanoui. Ou bien ai-je rêvé, maintenant? voici la question. Ah! +et mon cheval, à propos? On doit avoir retrouvé mon cheval mort sur la +place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un. + +Le docteur appela un valet. + +Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutilé, s'était +traîné jusqu'à la porte de l'hôtel, et qu'on l'avait trouvé là, +hennissant, à la pointe du jour. Aussitôt l'alarme s'était répandue +dans l'hôtel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maître, +s'étaient mis à sa recherche, et la plupart d'entre eux n'étaient pas +encore rentrés. + +--Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi à +l'état de rêve, et c'en était un en effet. Quelle probabilité y a-t-il +qu'un portrait se détache de son cadre pour venir converser avec un +médecin qui a les yeux bandés? C'est moi qui suis un fou. Et +cependant, quand je me le rappelle, ce portrait était bien charmant. +Il avait.... + +Bussy se mit à détailler le portrait, et, à mesure qu'il en repassait +tout les détails dans sa mémoire, un frisson voluptueux, ce frisson de +l'amour qui réchauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours +sur sa poitrine brûlante. + +--Et j'aurais rêvé tout cela! s'écria Bussy, tandis que le docteur +posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne +fait pas de pareils rêves.--Récapitulons. + +Et Bussy se mit à répéter pour la centième fois: + +--J'étais au bal; Saint-Luc m'a prévenu qu'on devait m'attendre du +côté de la Bastille. J'étais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je +les ai renvoyés. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Châtelet, +etc., etc. A l'hôtel des Tournelles, j'ai commencé d'apercevoir les +gens qui m'attendaient. Ils se sont rués sur moi, m'ont estropié mon +cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entré dans une +allée; je me suis trouvé mal, et puis... ah! voilà! c'est cet _et +puis_ qui me tue; il y a une fièvre, un délire, un rêve, après cet _et +puis_. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouvé sur le +talus des fossés du Temple, où un moine genovéfain a voulu me +confesser.--C'est égal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy après un +silence d'un instant, qu'il employa encore à rappeler ses souvenirs. +Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours +pour cette égratignure, comme j'ai fait pour la dernière? + +--C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda +le chirurgien. + +--Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent +dans les jambes. + +--Faites quelques pas. + +Bussy sauta à bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait +avancé en faisant assez allègrement le tour de sa chambre. + +--Cela ira, dit le médecin, pourvu que vous ne montiez pas à cheval et +que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour. + +--A la bonne heure! s'écria Bussy, voilà un médecin! cependant j'en ai +vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravée là, +et, si je le rencontre jamais, je le reconnaîtrai, j'en réponds. + +--Mon cher seigneur, dit le médecin, je ne vous conseille pas de le +chercher; on a toujours un peu de fièvre après les coups d'épée; vous +devriez cependant savoir cela, vous qui êtes à votre douzième. + +--Oh! mon Dieu! s'écria tout à coup Bussy, frappé d'une idée nouvelle, +car il ne songeait qu'au mystère de sa nuit, est-ce que mon rêve +aurait commencé au delà de la porte, au lieu de commencer en deçà? +Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allée et d'escalier qu'il n'y +avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces +brigands-là, me croyant tué, m'auraient porté tout bellement jusqu'aux +fossés du Temple, afin de dépister quelque spectateur de la scène? +Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement rêvé le +reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procuré le rêve qui +m'agite, qui me dévore, qui me tue, je fais serment de les éventrer +tous jusqu'au dernier! + +--Mon cher seigneur, dit le médecin, si vous voulez vous guérir +promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi. + +--Excepté cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans écouter ce +que lui disait le docteur. Celui-là, c'est autre chose; il s'est +conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma première visite. + +--Seulement, pas avant ce soir, à cinq heures, dit le médecin. + +--Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de +voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et +de demeurer seul. + +--Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous êtes en toutes choses +un singulier malade, agissez à votre guise, monseigneur; je ne vous +recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un +autre coup d'épée avant que celui-là soit guéri. + +Bussy promit au médecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, +s'étant fait habiller, il appela sa litière et se fit porter à l'hôtel +Montmorency. + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, +AVAIT PASSÉ SA NUIT DE NOCES. + + +C'était un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de +Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantôme, son +cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizième siècle. Nul +homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquêtes. +Les rois et les princes avaient brigué son amitié. Les reines et les +princesses lui avaient envoyé leurs plus doux sourires. Bussy avait +succédé à la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la +bonne reine, au coeur tendre, qui, après la mort du favori dont nous +avons écrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait +fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que +Henri, son mari, s'en était ému, lui qui ne s'émouvait guère de ces +sortes de choses, et que le duc François ne lui eût jamais pardonné +l'amour de sa soeur, si cet amour n'eût acquis Bussy à ses intérêts. +Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour à cette ambition sourde +et irrésolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui +valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits. + +Mais, au milieu de tous les succès de guerre, d'ambition et de +galanterie, Bussy était demeuré ce que peut être une âme inaccessible +à toute faiblesse humaine, et celui-là qui n'avait jamais connu la +peur n'avait jamais non plus, jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés +du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa +poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-même, était vierge et +pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touché +et qui sort de la mine où il a mûri sous le regard du soleil. Aussi +n'y avait-il point dans ce coeur place pour les détails de pensée qui +eussent fait de Bussy un empereur véritable. Il se croyait digne d'une +couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de +comparaison. + +Henri III lui avait fait offrir son amitié, et Bussy l'avait refusée, +disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis +encore; que par conséquent semblable condition ne lui convenait pas. +Henri III avait dévoré en silence cet affront, aggravé par le choix +qu'avait fait Bussy du duc François pour son maître. Il est vrai que +le duc François était le maître de Bussy comme le bestiaire est le +maître du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le +mange. Tel était ce Bussy que François poussait à soutenir ses +querelles particulières. Bussy le voyait bien, mais le rôle lui +convenait. + +Il s'était fait une théorie à la manière de la devise des Rohan, qui +disaient: «Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.» Bussy se +disait:--Je ne puis être roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et +veut l'être, je serai roi de M. le duc d'Anjou. + +Et, de fait, il l'était. + +Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy +redoutable, ils coururent prévenir M. de Brissac. + +--M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tête aux +rideaux de la portière. + +--Non, monsieur, fit le concierge. + +--Où le trouverai-je? + +--Je ne sais, monsieur, répondit le digne serviteur. On est même fort +inquiet à l'hôtel. M. de Saint-Luc n'est pas rentré depuis hier. + +--Bah! fit Bussy tout émerveillé. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +--Mais madame de Saint-Luc? + +--Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose. + +--Elle est à l'hôtel? + +--Oui. + +--Prévenez donc madame de Saint-Luc que je serais charmé si j'obtenais +d'elle la permission de lui présenter mes respects. + +Cinq minutes après, le messager revint dire que madame de Saint-Luc +recevrait avec grand plaisir M. de Bussy. + +Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; +Jeanne de Cossé était venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu +de la salle d'honneur. Elle était fort pâle, et ses cheveux, noirs +comme l'aile du corbeau, donnaient à cette pâleur le ton de l'ivoire +jauni; ses yeux étaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eût +suivi sur sa joue le sillon argenté d'une larme récente. Bussy, que +cette pâleur avait d'abord fait sourire et qui préparait un compliment +de circonstance à ces yeux battus, s'arrêta dans son improvisation à +ces symptômes de véritable douleur. + +--Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgré +toute la crainte que votre présence me fait éprouver. + +--Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne +peut-elle vous annoncer un malheur? + +--Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, +cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le. + +--Entre moi et M. de Saint-Luc? répéta Bussy étonné. + +--Oui, il m'a éloignée pour vous parler. Vous êtes au duc d'Anjou, il +est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de +Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquiétude. Il +est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. +Confessez-moi la vérité. Qu'est-il arrivé à M. de Saint-Luc? + +--Madame, dit Bussy, voilà, en vérité, qui est merveilleux. Je +m'attendais à ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma +blessure, et c'est moi que l'on interroge. + +--M. de Saint-Luc vous a blessé, il s'est battu! s'écria Jeanne. Ah! +vous voyez bien.... + +--Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi +du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main +que je suis blessé. Il y a même plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il +a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-même a dû vous +dire que nous étions maintenant comme Damon et Pythias! + +--Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu? + +--Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge était donc +vrai? + +--Que vous disait-il? + +--Que M. de Saint-Luc n'était pas rentré depuis hier onze heures. +Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari? + +--Hélas! non. + +--Mais où peut-il être? + +--Je vous le demande. + +--Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait +de ce qui était arrivé, c'est fort drôle. + +La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand étonnement. + +--Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu +beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultés. +Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites. + +Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est à-dire l'ordre donné +par Henri III à Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du +Louvre, et la réponse des gardes, à laquelle, en effet, aucun retour +n'avait succédé. + +--Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends. + +--Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne. + +--Oui: Sa Majesté a emmené Saint-Luc au Louvre, et, une fois entré, +Saint-Luc n'a pas pu en sortir. + +--Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir? + +--Ah! dame! dit Bussy embarrassé, vous me demandez de dévoiler les +secrets d'État. + +--Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allée, au Louvre, mon père +aussi. + +--Eh bien? + +--Eh bien, les gardes nous ont répondu qu'ils ne savaient ce que nous +voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait être rentré au logis. + +--Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr, et si vous voulez vous en assurer de votre côté.... + +--Comment? + +--Par vous-même. + +--Le puis-je donc? + +--Certainement. + +--Mais j'aurais beau me présenter au palais, on me renverra comme on a +déjà fait, avec les mêmes paroles qu'on m'a déjà dites. Car, s'il y +était, qui empêcherait que je ne le visse? + +--Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je. + +--Pourquoi faire? + +--Pour voir Saint-Luc. + +--Mais enfin s'il n'y est pas? + +--Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi. + +--C'est étrange. + +--Non, c'est royal. + +--Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous? + +--Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc. + +--Vous me confondez. + +--Venez toujours. + +--Comment l'entendez-vous? Vous prétendez que la femme de Saint-Luc ne +peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous! + +--Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux +mener là ... Une femme! fi donc! + +--Alors, vous me raillez... et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel +à vous! + +--Eh! non, chère dame, écoutez: vous avez vingt ans, vous êtes grande, +vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambrée, vous ressemblez à +mon plus jeune page... comprenez-vous... ce joli garçon à qui le drap +d'or allait si bien hier soir? + +--Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'écria Jeanne en rougissant. + +--Écoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose. +C'est à prendre ou à laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites? + +--Oh! je donnerais tout au monde pour cela. + +--Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez +rien à donner, moi! + +--Oui... mais.... + +--Oh! je vous ai dit de quelle façon. + +--Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, +prévenez ce jeune garçon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui +enverrai une de mes femmes. + +--Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que +je destine à ces drôles pour le premier bal de la reine mère. Celui +que je croirai le plus assorti à votre taille, je vous l'enverrai; +puis vous me rejoindrez à un endroit convenu; ce soir, rue +Saint-Honoré, près de la rue des Prouvelles, par exemple, et de là.... + +--De là? + +--Eh bien, de là nous irons au Louvre ensemble. + +Jeanne se mit à rire et tendit la main à Bussy. + +--Pardonnez-moi mes soupçons, dit-elle. + +--De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire +toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre obligé. + +Et, prenant congé de la jeune femme, il retourna chez lui faire les +préparatifs de la mascarade. + +Le soir, à l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrèrent +à la hauteur de la barrière des Sergents. Si la jeune femme n'eût pas +porté le costume de son page, Bussy ne l'eût pas reconnue. Elle était +adorable sous son déguisement. Tous deux, après avoir échangé quelques +paroles, s'acheminèrent vers le Louvre. + +A l'extrémité de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils +rencontrèrent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et +leur barrait le passage. + +Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le +duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, à son cheval pie et au +manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter. + +--Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous étiez embarrassé, +mon beau page, de savoir comment vous pourriez pénétrer dans le +Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une +triomphale entrée. + +--Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou. + +L'appel traversa l'espace, et, malgré le piétinement des chevaux et le +chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince. + +Le prince se retourna. + +--Toi, Bussy! s'écria-t-il tout enchanté; je te croyais blessé à mort, +et j'allais à ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle. + +--Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans même remercier le prince de +cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de +personne, excepté la mienne. En vérité, monseigneur, vous me fourrez +dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses +positions. Hier, à ce bal de Saint-Luc, c'était un véritable +coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur +mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps. + +--Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en +ferai compter les gouttes. + +--Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberté ordinaire, et +vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, +du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lèvres trop +serrées pour cela. + +--Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras. + +--Que verrai-je, monseigneur? + +--Tu verras comme je vais parler à mon frère. + +--Écoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de +recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour +les mignons, cela. + +--Sois tranquille, j'ai pris la chose à coeur. + +--Me promettez-vous que la réparation sera belle? + +--Je te promets que tu seras content. Tu hésites encore, je crois? + +--Monseigneur, je vous connais si bien! + +--Viens, te dis-je. On en parlera. + +--Voilà votre affaire toute trouvée, glissa Bussy à l'oreille de la +comtesse. Il va y avoir entre ces bons frères, qui s'exècrent, une +esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez +votre Saint-Luc. + +--Eh bien, demanda le duc, te décides-tu, et faut-il que je t'engage +ma parole de prince? + +--Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que +vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger. + +Et Bussy alla prendre son rang près du prince, tandis que le nouveau +page, suivant son maître au plus près, marchait immédiatement derrière +lui. + +--Te venger! non, non, dit le prince, répondant à la menace de Bussy, +ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me +charge de la vengeance. Écoute, ajouta-t-il à voix basse, je connais +les assassins. + +--Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en +informer? + +--Je les ai vus. + +--Comment cela? dit Bussy étonné. + +--Où j'avais affaire moi-même, à la porte Saint-Antoine; ils m'ont +rencontré, et ont failli me tuer à ta place. Ah! je ne me doutais pas +que ce fût toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela.... + +--Eh bien, sans cela?.... + +--Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en +laissant la menace en suspens. + +--Non, monseigneur, dit Bussy, j'étais seul, et vous, monseigneur? + +--Moi, j'étais avec Aurilly, et pourquoi étais-tu seul? + +--Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont +donné. + +--Et ils t'ont blessé? demanda le prince avec sa rapidité à répondre +par une feinte aux coups qu'on lui portait. + +--Écoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai +un joli coup d'épée tout au travers du flanc. + +--Ah! les scélérats! s'écria le prince; Aurilly me le disait bien, +qu'ils avaient de mauvaises idées. + +--Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embûche! comment, vous étiez avec +Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'épée que du luth! comment, +il a dit à Votre Altesse que ces gens-là avaient de mauvaises pensées, +vous étiez deux, et ils n'étaient que cinq, et vous n'avez pas guetté +pour prêter main forte? + +--Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embûche était +dressée. + +--Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les +amis du roi Henri III, vous avez cependant bien dû songer qu'ils en +voulaient à quelque ami à vous. Or, comme il n'y a guère que moi qui +aie le courage d'être votre ami, il n'était pas difficile de deviner +que c'était à moi qu'ils en voulaient. + +--Oui, peut-être as-tu raison, mon cher Bussy, dit François, mais je +n'ai pas songé à tout cela. + +--Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eût trouvé que ce mot pour +exprimer tout ce qu'il pensait de son maître. + +On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reçu au guichet par le +capitaine et les concierges. Il y avait consigne sévère; mais, comme +on le pense bien, cette consigne n'était pas pour le premier du +royaume après le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du +pont-levis avec toute sa suite. + +--Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez +faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise +solennelle; moi je vais dire deux mots à quelqu'un. + +--Tu me quittes, Bussy? dit avec inquiétude le prince, qui avait un +peu compté sur la présence de son gentilhomme. + +--Il le faut; mais que cela n'empêche; soyez tranquille, au fort du +tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je +vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je +n'arriverai pas. + +Puis, profitant de l'entrée du duc dans la grande salle, il se glissa, +suivi de Jeanne, dans les appartements. + +Bussy connaissait le Louvre comme son propre hôtel. Il prit un +escalier dérobé, deux ou trois corridors solitaires, et arriva à une +espèce d'antichambre. + +--Attendez-moi ici, dit-il à Jeanne. + +--Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayée. + +--Il le faut, répondit Bussy; je dois vous éclairer le chemin et vous +ménager les entrées. + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, +S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE +N'AVAIT PASSÉ LA PREMIÈRE. + + +Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi +Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, était devenu la +chambre à coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommodé à son +usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poète, avait dans +cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et +des étaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des +dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bénis par +le pape, des sachets parfumés venant d'Orient et une collection des +plus belles épées d'escrime qui se pussent voir. + +Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque +son frère lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi +que près de la chambre du roi était l'appartement de la nourrice de +Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III +était un prince très changeant dans ses amitiés, cet appartement avait +été successivement occupé par Saint-Mégrin, Maugiron, d'O, d'Épernon, +Quélus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'être, selon la +pensée de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, +éprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlevé +le jeune homme à sa femme. + +C'est qu'a Henri III, organisation étrange, prince futile, prince +profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'à Henri III, toujours +ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle +distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, +les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumière, les caquetages, la +prière ou la débauche. Aussi Henri III est-il à peu près le seul +personnage de ce caractère que nous retrouvions dans notre monde +moderne. + +Henri III, l'hermaphrodite antique, était destiné à voir le jour dans +quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, +d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son règne +devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies +inconnues, entre Néron et Héliogabale. + +Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la +nourrice, alla frapper à l'antichambre commune aux deux appartements. + +Le capitaine des gardes vint ouvrir. + +--M. de Bussy! s'écria l'officier étonné. + +--Oui, moi même, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi désire +parler à M. de Saint-Luc. + +--Fort bien, répondit le capitaine; qu'on prévienne M. de Saint Luc +que le roi veut lui parler. + +A travers la porte restée entr'ouverte Bussy décocha un regard au +page. + +Puis, se retournant vers M. de Nancey: + +--Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy. + +--Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se +rendre à la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou. + +--Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au +capitaine des gardes. + +--Bien volontiers, répondit le capitaine. + +--Entrez, Jean, dit Bussy à la jeune femme; et de la main il lui +montra l'embrasure d'une fenêtre dans laquelle elle alla se réfugier. + +Elle y était blottie à peine que Saint-Luc entra. Par discrétion, M. +de Nancey se retira hors de la portée de la voix. + +--Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la +mine renfrognée. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy. + +--Moi-même, cher Saint-Luc, et avant tout.... + +Il baissa la voix. + +--Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu. + +--Ah! dit Saint-Luc, c'était tout naturel, et il me répugnait de voir +assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tué. + +--Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-là, c'est énorme. + +--Comment cela? + +--Oui, j'en ai été quitte pour un joli coup d'épée que j'ai rendu avec +usure, je crois, à Schomberg et à d'Épernon. Quant à Quélus, il doit +remercier les os de son crâne. C'est un des plus durs que j'aie encore +rencontrés. + +--Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit +Saint-Luc en bâillant à se démonter la mâchoire. + +--Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. +D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, +à ce qu'il paraît? + +--Royalement, c'est tout dire. + +--Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en +vaut un autre. + +--Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que +celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup +d'épée; c'est plus long, mais c'est plus sûr. + +--Pauvre comte! dit Bussy, vous êtes donc prisonnier, comme je m'en +doutais? + +--Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prétend qu'il n'y a que +mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je +lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de +brutalités que son bouffon. + +--Eh bien, voyons: ne puis-je pas à mon tour, comme je vous l'offrais, +vous rendre un service? + +--Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutôt +chez le maréchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui +doit être fort inquiète et qui trouve certainement ma conduite des +plus étranges. + +--Que lui dirai-je? + +--Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-à-dire que je suis +prisonnier, consigné au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de +l'amitié comme Cicéron qui a écrit là-dessus, et de la vertu comme +Socrate qui l'a pratiquée. + +--Et que lui répondez-vous? demanda Bussy en riant. + +--Morbleu! je lui réponds qu'à propos d'amitié, je suis un ingrat, et +à propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empêche pas qu'il +s'obstine et qu'il me répète en soupirant: «Ah! Saint-Luc, l'amitié +n'est donc qu'une chimère! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un +nom!» Seulement, après l'avoir dit en français, il le redit en latin +et le répète en grec. + +A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la +moindre attention, poussa un éclat de rire. + +--Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita +placent_, à plus forte raison, _ter_. Mais est-ce là tout ce que je +puis faire pour vous? + +--Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur. + +--Alors, c'est fait. + +--Comment cela? + +--Je me suis douté de tout ce qui est arrivé, et j'ai d'avance tout +dit à votre femme. + +--Et qu'a-t-elle répondu? + +--Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un +coup d'oeil du côté de l'embrasure de la fenêtre, j'espère qu'elle se +sera enfin rendue à l'évidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque +chose de difficile, d'impossible même; il y aura plaisir à +entreprendre cela. + +--Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants +l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de +mes fenêtres; je monterai en croupe derrière vous, et vous me +conduirez près de ma femme. Libre à vous de continuer après, si bon +vous semble, votre voyage vers la lune. + +--Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener +l'hippogriffe à votre femme, et que votre femme vienne vous trouver. + +--Ici? + +--Oui, ici. + +--Au Louvre? + +--Au Louvre même. Est-ce que ce ne serait pas plus drôle encore, +dites? + +--Oh! mordieu! je crois bien. + +--Vous ne vous ennuierez plus? + +--Non, ma foi. + +--Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit? + +--Demandez à Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui +ai proposé trois coups d'épée. Ce coquin s'est fâché que c'était à +crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcillé, moi. Mais je crois que +si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je +m'en ferai tuer. + +--Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude +tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bière que vous +ne vous ennuyez dans votre prison, allez. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page? + +--A moi? + +--Oui, un garçon merveilleux. + +--Merci, dit Saint-Luc, je déteste les pages. Le roi, m'a offert de +faire venir celui des miens qui m'agréait le plus, et j'ai refusé. +Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici +ce qu'on fit à Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus +servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-même le programme +du costume. + +--Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours. + +--Bussy, dit Saint-Luc dépité, ce n'est pas bien à vous de me railler +ainsi. + +--Laissez moi faire. + +--Mais non. + +--Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut. + +--Mais non, non, non, cent fois non! + +--Holà! page, venez ici. + +--Mordieu! s'écria Saint-Luc. + +Le page quitta sa fenêtre, et vint tout rougissant. + +--Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupéfait de reconnaître Jeanne sous la +livrée de Bussy. + +--Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer? + +--Non, vrai Dieu! non, s'écria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi +qui vous dois une amitié éternelle! + +--Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous +regarde. + +--C'est vrai, dit celui-ci. + +Et, après avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en +arrière. + +En effet, M. de Nancey, étonné de la pantomime par trop expressive de +Saint-Luc, commençait à prêter l'oreille, quand un grand bruit, venant +de la galerie vitrée, le fit sortir de sa préoccupation. + +--Ah! mon Dieu! s'écria M. de Nancey, voilà le roi qui querelle +quelqu'un, ce me semble. + +--Je le crois, en effet, répliqua Bussy jouant l'inquiétude; +serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu? + +Le capitaine des gardes assura son épée à son côté, et partit dans la +direction de la galerie où, en effet, le bruit d'une vive discussion +perçait voûtes et murailles. + +--Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se +retournant vers Saint-Luc. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +--Il y a que M. d'Anjou et le roi se déchirent en ce moment, et que, +comme ce doit être un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien +perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous +rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sûreté ce beau page +que je vous donne; est-ce possible? + +--Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'était pas, il faudrait +bien que cela le devînt, mais heureusement j'ai fait le malade, je +garde la chambre. + +--En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos +prières. + +Et Bussy, tout joyeux d'avoir joué ce mauvais tour à Henri III, sortit +de l'antichambre et gagna la galerie où le roi, rouge de colère, +soutenait au duc d'Anjou, pâle de rage, que, dans la scène de la nuit +précédente, c'était Bussy qui était le provocateur. + +--Je vous affirme, sire, s'écriait le duc d'Anjou, que d'Épernon, +Schomberg, d'O, Maugiron et Quélus l'attendaient à l'hôtel des +Tournelles. + +--Qui vous l'a dit? + +--Je les ai vus moi-même, sire, de mes deux yeux vus. + +--Dans l'obscurité, n'est-ce pas? la nuit était noire comme +l'intérieur d'un four. + +--Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus. + +--A quoi donc? aux épaules? + +--Non, sire, à la voix. + +--Ils vous ont parlé? + +--Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont +chargé. + +--Vous? + +--Oui, moi. + +--Et qu'alliez vous faire à la porte Saint-Antoine? + +--Que vous importe? + +--Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui. + +--J'allais chez Manassès. + +--Chez Manassès, un juif! + +--Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur. + +--Je vais où je veux, je suis le roi. + +--Ce n'est pas répondre, c'est assommer. + +--D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a été le provocateur. + +--Bussy? + +--Oui. + +--Où cela? + +--Au bal de Saint-Luc. + +--Bussy a provoqué cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais +Bussy n'est pas fou. + +--Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. +D'ailleurs, il en était bien capable, puisque, malgré tout ce que vous +dites, il a blessé Schomberg à la cuisse, d'Épernon au bras, et +presque assommé Quélus. + +--Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parlé de cela, je lui +en ferai mon compliment. + +--Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un +exemple de ce batailleur. + +--Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans +la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis +votre frère, et s'il y a en France, excepté Votre Majesté, un seul +homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'à défaut du +respect la crainte lui fasse baisser les yeux. + +En ce moment, attiré par les clameurs des deux frères, parut Bussy, +galamment habillé de satin vert tendre avec des noeuds roses. + +--Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agréer mes +très-humbles respects. + +--Pardieu! le voici, dit Henri. + +--Votre Majesté, à ce qu'il paraît, me fait l'honneur de s'occuper de +moi? demanda Bussy. + +--Oui, répondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on +m'ait dit, votre visage respire la santé. + +--Sire, le sang tiré rafraîchit le visage, dit Bussy, et je dois avoir +le visage très-frais ce soir. + +--Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, +plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice. + +--Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne +me plains pas. + +Henri demeura stupéfait et regarda le duc d'Anjou. + +--Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il. + +--Je disais que Bussy a reçu un coup de dague qui lui traverse le +flanc. + +--Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi. + +--Puisque le frère de Votre Majesté l'assure, dit Bussy, cela doit +être vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir. + +--Et, ayant un coup d'épée dans le flanc, dit Henri, vous ne vous +plaignez pas? + +--Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empêcher de me venger +moi-même, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable +duelliste, je me vengerais, je l'espère bien, de la main gauche. + +--Insolent! murmura Henri. + +--Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parlé de justice, eh bien, +faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquête, +nommez des juges, et que l'on sache bien de quel côté venait le +guet-apens, et qui avait prépare l'assassinat. + +Henri rougit. + +--Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer où sont les +torts et envelopper tout le monde dans un pardon général. J'aime mieux +que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fâché que +Schomberg et d'Épernon se trouvent retenus chez eux par leurs +blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel était le plus enragé de tous +mes amis, à votre avis? Dites, cela doit vous être facile, puisque +vous prétendez les avoir vus? + +--Sire, dit le duc d'Anjou, c'était Quélus. + +--Ma foi oui! dit Quélus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien +vu. + +--Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quélus fassent la paix au +nom de tous. + +--Oh! oh! dit Quélus, que signifie cela, sire? + +--Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, à +l'instant même. + +Quélus fronça le sourcil. + +--Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du côté de Quélus et en +imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette +favour? + +La saillie était si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de +verve, que le roi lui-même se mit à rire. + +Alors, s'approchant de Quélus: + +--Allons, monsou, dit-il; le roi le vout. + +Et il lui jeta les deux bras au cou. + +--J'espère que cela ne vous engage à rien, dit tout bas Quélus à +Bussy. + +--Soyez tranquille, répondit Bussy du même ton. Nous nous retrouverons +un jour ou l'autre. + +Quélus, tout rouge et tout défrisé, se recula furieux. + +Henri fronça le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une +pirouette et sortit de la salle du conseil. + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III. + + +Après cette scène commencée en tragédie et terminée en comédie, et +dont le bruit, échappé au dehors comme un écho du Louvre, se répandit +par la ville, le roi, tout courroucé, reprit le chemin de son +appartement, suivi de Chicot, qui demandait à souper. + +--Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte. + +--C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre +quelque chose, ne fût-ce qu'un gigot. + +Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il dégrafa son manteau, +qu'il posa sur son lit, ôta son toquet, maintenu sur sa tête par de +longues épingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avançant +vers le couloir qui conduisait à la chambre de Saint-Luc, laquelle +n'était séparée de la sienne que par une simple muraille: + +--Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens. + +--Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je +désire même, continua-t-il en écoutant le pas de Henri qui +s'éloignait, que tu me laisses le temps de te ménager une petite +surprise. + +Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout à fait éteint: + +--Holà! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre. + +Un valet accourut. + +--Le roi a changé d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui +et Saint-Luc. Surtout il a recommandé le vin; allez, laquais. + +Le valet tourna sur ses talons et courut exécuter les ordres de +Chicot, qu'il ne doutait pas être les ordres du roi. + +Quant à Henri, il était passé, comme nous l'avons dit, dans +l'appartement de Saint-Luc, lequel, prévenu de la visite de Sa +Majesté, s'était couché et se faisait lire des prières par un vieux +serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait été fait prisonnier +avec lui. Sur un fauteuil doré, dans un coin, la tête entre ses deux +mains, dormait profondément le page qu'avait amené Bussy. + +Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil. + +--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il à Saint-Luc avec +inquiétude. + +--Votre Majesté, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorisé à +faire venir un page? + +--Oui, sans doute, répondit Henri III. + +--Eh bien, j'ai profité de la permission, sire. + +--Ah! ah! + +--Sa Majesté se repent-elle de m'avoir accordé cette distraction? +demanda Saint-Luc. + +--Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, +comment vas-tu? + +--Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fièvre. + +--En effet, dit le roi, tu as le visage empourpré, mon enfant; voyons +le pouls, tu sais que je suis un peu médecin. + +Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur. + +--Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agité. + +--Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en vérité je suis bien malade. + +--Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre +médecin. + +--Merci! sire. Je déteste Miron. + +--Je te garderai moi-même. + +--Sire, je ne souffrirai pas.... + +--Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc. +Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses à te raconter. + +--Ah! s'écria Saint-Luc désespéré, vous vous dites médecin, vous vous +dites mon ami, et vous voulez m'empêcher de dormir. Morbleu! docteur, +vous avez une drôle de manière de traiter vos malades! Morbleu! sire, +vous avez une singulière façon d'aimer vos amis. + +--Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es! + +--Sire, j'ai mon page Jean. + +--Mais il dort. + +--C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils +ne m'empêchent point de dormir moi-même. + +--Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu +te réveilles. + +--Sire, j'ai le réveil très-maussade, et il faut être bien habitué à +moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'être bien +éveillé. + +--Au moins, viens assister à mon coucher. + +--Et je serai libre après de revenir me mettre au lit? + +--Parfaitement libre. + +--Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en +réponds. Je tombe de sommeil. + +--Tu bâilleras tout à ton aise. + +--Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres +amis. + +--Ah! oui, ils sont dans un bel état, et Bussy me les a bien +accommodés. Schomberg a la cuisse crevée; d'Épernon a le poignet +tailladé comme une manche à l'espagnole; Quélus est encore tout +étourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade +d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie à mourir, et Maugiron qui me +boude. Allons! réveille ce grand bélître de page, et fais-toi passer +une robe de chambre. + +--Sire, si Votre Majesté veut me laisser. + +--Pourquoi faire? + +--Le respect.... + +--Allons donc! + +--Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majesté. + +--Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu; +et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que +nous tâchions de rire un peu. + +Et là-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitié de ce qu'il voulait, +sortit à moitié content. + +La porte ne se fut pas plutôt refermée derrière lui, que le page se +réveilla en sursaut, et d'un bond fut à la portière. + +--Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous +allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi +ici. Si l'on allait découvrir! + +--Ma chère Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voilà ici, et il lui +montrait le vieux serviteur, vous défendra contre toute indiscrétion. + +--Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en +rougissant. + +--Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton +attristé, je vous ferai reconduire à l'hôtel Montmorency, car la +consigne n'est que pour moi. Mais si vous étiez aussi bonne que belle, +si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre +Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir +de la tête, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un +si triste compagnon et me renverra coucher. + +Jeanne baissa les yeux. + +--Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi: +Ne soyez pas longtemps. + +--Jeanne, ma chère Jeanne, vous êtes adorable, dit, Saint-Luc, +rapportez-vous-en à moi de revenir le plus tôt possible près de vous. +D'ailleurs, il me vient une idée, je vais la mûrir un peu, et, à mon +retour, je vous en ferai part. + +--Une idée qui vous rendra la liberté? + +--Je l'espère. + +--Alors, allez. + +--Gaspard, dit Saint-Luc, empêchez bien que personne n'entre ici. +Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte à clef; apportez-moi +cette clef chez le roi. Allez dire à l'hôtel qu'on ne soit point +inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain. + +Gaspard promit en souriant d'exécuter les ordres que la jeune femme +écoutait en rougissant. + +Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut à +la chambre de Henri, qui déjà s'impatientait. + +Jeanne, toute seule et toute frémissante, se blottit dans l'ample +rideau qui tombait des tringles du lit, et là, rêveuse, inquiète, +courroucée, elle chercha de son côté, en jouant avec une sarbacane, un +moyen de sortir victorieuse de l'étrange position où elle se trouvait. + +Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum âpre et +voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri +foulaient, en effet, une jonchée de fleurs dont on avait coupé les +tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau délicate de Sa Majesté; +roses, jasmins, violettes, giroflées, malgré la rigueur de la saison, +formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III. + +La chambre, dont le plafond avait été abaissé et décoré de belles +peintures sur toile, était meublée, comme nous l'avons dit, de deux +lits, l'un desquels était si large, que, quoique son chevet fût appuyé +au mur, il tenait près du tiers de la chambre. Ce lit était d'une +tapisserie d'or et de soie à personnages mythologiques, représentant +l'histoire de Cenée ou de Cenis, tantôt homme et tantôt femme, +laquelle métamorphose ne s'opérait pas, comme on peut le présumer, +sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel +du lit était de toile d'argent lamée d'or et de figures de soie, et +les armes royales richement brodées étaient appliquées à la portion du +baldaquin qui, appliquée à la muraille, formait le chevet du lit. + +Il y avait aux fenêtres même tapisserie qu'aux lits, et les canapés et +les fauteuils étaient formés de même étoffe que celle du lit et des +fenêtres. Au milieu du plafond, une chaîne d'or laissait pendre une +lampe de vermeil, dans laquelle brûlait une huile qui répandait, en se +consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait +à la main un candélabre où brûlaient quatre bougies roses parfumées +aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumière +qui, jointe à celle de là lampe, éclairait suffisamment la chambre. + +Le roi, les pieds nus posés sur les fleurs qui jonchaient le parquet, +était assis sur sa chaise d'ébène incrustée d'or; il avait sur les +genoux sept ou huit petits chiens épagneuls tout jeunes, et dont les +frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs +triaient et frisaient ses cheveux retroussés comme ceux d'une femme, +sa moustache à crochet, et sa barbe rare et floconneuse. + +Un troisième enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de +crème rosé d'un goût tout particulier et d'odeurs des plus +appétissantes. + +Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majesté et le +sérieux d'un dieu indien. + +--Saint-Luc, disait-il, où est Saint-Luc? + +Saint-Luc entra. + +Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi. + +--Tiens, dit-il à Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de +se débarbouiller ou plutôt de se barbouiller aussi avec de la crème; +car si tu ne prends cette indispensable précaution, il arrivera une +chose fâcheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou +toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. Çà, les +graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'étendant sur un grand +fauteuil en face du roi, j'en veux tâter aussi, moi. + +--Chicot, Chicot! s'écria Henri; votre peau est trop sèche et +absorberait une trop grande quantité de crème; à peine y en a-t-il +assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes. + +--Ma peau s'est séchée à tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et +si mon poil est si dur, c'est que les contrariétés que tu me donnes le +tiennent continuellement hérissé; mais si tu me refuses la crème pour +mes joues, c'est-à-dire pour mon extérieur, c'est bon, mon fils, je ne +te dis que cela. + +Henri haussa les épaules en homme peu disposé à s'amuser des facéties +de son bouffon. + +--Laissez-moi, dit-il, vous radotez. + +Puis, se retournant vers Saint-Luc: + +--Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tête? + +Saint-Luc porta la main à son front, et poussa un gémissement. + +--Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Aïe!... +monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brûlez. + +Le coiffeur s'agenouilla. + +--Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant. + +--Oui, répondit le roi; comprends-tu ces imbéciles qui l'ont attaqué à +cinq, et qui l'ont manqué? Je les ferai rouer. Si tu avais été là, dis +donc, Saint-Luc? + +--Sire, répondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas +été plus heureux que mes compagnons. + +--Allons donc! que dis-tu? je gage mille écus d'or que tu touches dix +fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous +voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant? + +--Mais oui, sire. + +--Je demande si tu t'exerces souvent. + +--Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis +malade, sire, je ne suis bon à rien absolument. + +--Combien de fois me touchais-tu? + +--Nous faisions jeu égal à peu près, sire. + +--Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit +Henri à son barbier, vous m'arrachez la moustache. + +Le barbier s'agenouilla. + +--Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remède pour le mal de coeur. + +--Il faut manger, dit le roi. + +--Oh! sire, je crois que vous vous trompez. + +--Non, je t'assure. + +--Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de coeur +ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance. + +Et l'on entendit un bruit singulier pareil à celui qui résulte du +mouvement très-multiplié des mâchoires d'un singe. + +Le roi se retourna et vit Chicot, qui, après avoir englouti à lui tout +seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait +jouer bruyamment ses mandibules, tout en dégustant le contenu d'une +tasse de porcelaine du Japon. + +--Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous là, monsieur Chicot? + +--Je prends ma crème à l'intérieur, dit Chicot, puisque extérieurement +elle m'est défendue. + +--Ah! traître, s'écria le roi en faisant un demi-tour de tête si +malencontreux que le doigt pâteux du valet de chambre emplit de crème +la bouche du roi. + +--Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique +que toi; intérieure ou extérieure, je te les permets toutes deux. + +--Monsieur, vous m'étouffez, dit Henri au valet de chambre. + +Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le +barbier. + +--Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'écria Henri, +qu'on me l'aille chercher à l'instant même. + +--Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant +son doigt dans l'intérieur de la tasse de porcelaine, et faisant +glisser ensuite son doigt entre ses lèvres. + +--Pour qu'il passe son épée au travers du corps de Chicot, et que, si +maigre qu'il puisse être, il en fasse un rôti à mes chiens. + +Chicot se redressa, et, se coiffant de travers: + +--Par la mordieu! dit-il, du Chicot à tes chiens, du gentilhomme à tes +quadrupèdes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des +gardes, et nous verrons. + +Et Chicot tira sa longue épée, dont il s'escrima si plaisamment contre +le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi +ne put s'empêcher de rire. + +--Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mangé +à lui seul tout le souper. + +--Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre +à table, et tu as refusé. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je +n'ai plus faim et je vais me coucher. + +Pendant ce temps, le vieux Gaspard était venu apporter la clef à son +maître. + +--Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus +longtemps debout, de respect à mon roi, en tombant devant lui dans des +attaques nerveuses. J'ai le frisson. + +--Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignée +de petits chiens, emporte, emporte. + +--Pourquoi faire? demanda Saint-Luc. + +--Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne +l'auras plus. + +--Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur +corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette. + +--Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi. + +--Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me +réveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend épileptique. + +Et, sur ce, ayant salué le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par +les signes d'amitié que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir. + +Chicot avait déjà disparu. + +Les deux ou trois personnes qui avaient assisté au coucher sortirent à +leur tour. + +Il ne resta près du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage +d'un masque de toile fine enduite de graisse parfumée. Des trous pour +le nez, pour les yeux et pour la bouche étaient ménagés dans ce +masque. Un bonnet d'une étoffe de soie et d'argent le fixait sur le +front et aux oreilles. + +Puis on passa les bras du roi dans une brassière de satin rose, bien +douillettement doublée de soie fine et de ouate; puis on lui présenta +des gants d'une peau si souple, qu'on eût dit qu'ils étaient de +tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils étaient oints +intérieurement d'une huile parfumée qui leur donnait cette élasticité +dont à l'extérieur on cherchait inutilement la cause. + +Ces mystères de la toilette royale achevés, on fit boire à Henri son +consommé dans une tasse d'or; mais, avant de le porter à ses lèvres, +il en versa la moitié dans une autre tasse toute pareille à la sienne, +et ordonna qu'on envoyât cette moitié à Saint-Luc, en lui souhaitant +une bonne nuit. + +Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-là, sans doute à cause de +la grande préoccupation du roi, fut traité assez légèrement. Henri ne +fit qu'une seule prière sans même toucher à ses chapelets bénits; et, +faisant ouvrir son lit bassiné avec de la coriandre, du benjoin et de +la cannelle, il se coucha. + +Puis, une fois accommodé sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que +l'on enlevât la jonchée de fleurs qui commençait à épaissir l'air de +la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenêtres pour +renouveler cet air trop chargé de carbone. Après quoi un grand feu de +sarments brûla dans la cheminée de marbre, et, rapide comme un +météore, ne s'éteignit néanmoins qu'après avoir répandu sa douce +chaleur dans tout l'appartement. + +Alors le valet ferma tout, rideaux et portières, et fit entrer le +grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il +sauta sur le lit du roi, trépigna, tourna un instant, puis il se +coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son maître. + +Enfin on souffla les bougies roses qui brûlaient aux mains du satyre +d'or, on baissa la lumière de la veilleuse en y substituant une mèche +moins forte, et le valet chargé de ces derniers détails sortit à son +tour sur la pointe du pied. + +Déjà plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines +oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de +France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y eût une France. + +Il dormait. + +Une demi-heure après, les gens qui veillaient dans les galeries, et +qui, de leurs différents postes, pouvaient distinguer les fenêtres de +la chambre de Henri, virent à travers les rideaux s'éteindre tout à +fait la lampe royale, et les rayons argentés de la lune remplacer sur +les vitres la douce lumière rose qui les colorait. Ils pensèrent en +conséquence que Sa Majesté dormait de mieux en mieux. + +En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'étaient +éteints, et l'on eût entendu la chauve-souris la plus silencieuse +voler dans les sombres corridors du Louvre. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT, SANS QUE PERSONNE SUT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI +HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN. + + +Deux heures se passèrent ainsi. + +Soudain un cri terrible retentit. Ce cri était parti de la chambre de +Sa Majesté. + +Cependant la veilleuse était toujours éteinte, le silence toujours +profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet étrange appel +du roi. + +Car c'était le roi qui avait crié. + +Bientôt on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une +porcelaine qui éclatait en morceaux, de pas insensés courant dans la +chambre; puis ce furent des cris nouveaux mêlés à des aboiements de +chiens. Aussitôt les lumières brillent, les épées reluisent dans les +galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil +ébranlent les piliers massifs. + +--Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle, +courons chez le roi. + +Et au même instant, s'élançant d'un pas rapide, le capitaine des +gardes, le colonel des Suisses, les familiers du château, les +arquebusiers de service, se précipitèrent dans la chambre royale, +qu'un jet de flamme inonda aussitôt: vingt flambeaux illuminèrent la +scène. + +Près du fauteuil renversé, des tasses brisées, devant le lit en +désordre et dont les draps et les couvertures étaient épars dans la +chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se +tenait, les cheveux hérissés, les yeux fixes. + +Sa main droite était étendue, tremblante comme une feuille au vent. + +Sa main gauche crispée se cramponnait à la poignée de son épée qu'il +avait machinalement saisie. + +Le chien, aussi agité que son maître, le regardait les pattes +écartées, et hurlait. + +Le roi paraissait muet à force de terreur, et tout ce monde, n'osant +rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxiété +terrible. + +Alors parut à demi habillée, mais enveloppée dans un vaste manteau, la +jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce créature qui mena la +vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son époux avaient +réveillée. + +--Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc? +mon Dieu!... vos cris sont arrivés jusqu'à moi, et je suis venue. + +--Ce... ce... ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui +semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout +autre que pour lui. + +--Mais Votre Majesté a crié, reprit la reine... Votre Majesté est donc +souffrante? + +La terreur était peinte si visiblement sur les traits de Henri, +qu'elle gagnait peu à peu tous les assistants. On reculait, on +avançait, on dévorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il +n'était pas blessé, qu'il n'avait pas été frappé de la foudre ou mordu +par quelque reptile. + +--Oh! sire, s'écria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez +pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un médecin? + +--Un médecin! dit Henri du même ton sinistre, non, le corps n'est +point malade, c'est l'âme, c'est l'esprit; non, non, pas de médecin... +un confesseur. + +Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet, +le plafond. En aucun lieu n'était restée la trace de l'objet invisible +qui avait si fort épouvanté le roi. + +Cet examen était fait avec un redoublement de curiosité: le mystère se +compliquait, le roi demandait un confesseur! + +Aussitôt la demande faite, un messager a sauté sur son cheval, des +milliers d'étincelles ont jailli du pavé de la cour du Louvre. Cinq +minutes après Joseph Foulon, le supérieur du couvent de +Sainte-Geneviève, était réveillé, arraché pour ainsi dire de son lit, +et il arrivait chez le roi. + +Avec le confesseur, le tumulte a cessé, le silence se rétablit, on +s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a +peur... Le roi se confesse! + +Le lendemain de grand matin, le roi, levé avant tout le monde, ordonne +qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour +laisser passer le confesseur. + +Puis il fait venir le trésorier, le cirier, le maître des cérémonies, +il prend ses heures reliées de noir et lit des prières, s'interrompt +pour découper des images de saints, et tout à coup commande qu'on +fasse venir tous ses amis. + +A cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc était plus +souffrant que jamais. Il languit, il est écrasé de fatigue. Son mal +est dégénéré en accablement, son sommeil, ou plutôt sa léthargie a été +si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une +mince muraille le sépare seule du prince, il n'a rien entendu de la +scène de la nuit. Aussi demande-t-il à rester au lit, il y fera toutes +les prières que le roi lui ordonnera. + +A ce déplorable récit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on +lui envoie son apothicaire. + +Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du +couvent des Genovéfains, il passe, vêtu de noir, devant Schomberg qui +boite, devant d'Épernon qui a son bras en écharpe, devant Quélus +encore tout étourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur +distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se +flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper. + +D'Épernon fait observer qu'ayant le bras droit en écharpe il doit être +excepté de la cérémonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups +qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un désaccord dans la +gamme de la flagellation. + +Henri III lui répond que sa pénitence n'en sera que plus agréable à +Dieu. + +Lui-même donne l'exemple. Il ôte son pourpoint, sa veste, sa chemise, +et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son +habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'était +pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline; +seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il +ne trouve plus aucun torse à sa portée, il enlève des écailles de la +peinture des colonnes et des boiseries. + +Ce tumulte rassérène peu à peu le visage du roi, quoiqu'il soit +visible que son esprit reste toujours profondément frappé. + +Tout à coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende. +Derrière lui, les pénitences cessent comme par enchantement. Chicot +seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en exécration. D'O le lui +rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet. + +Henri est passé chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de +perles de vingt-cinq mille écus, l'a embrassée sur les deux joues, ce +qui ne lui est pas arrivé depuis plus d'un an, et l'a suppliée de +déposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac. + +Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitôt. Elle +demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, désire +qu'elle se mette un sac sur les épaules. + +--Pour mes péchés, répond Henri. + +Cette réponse satisfait la reine, car elle connaît mieux que personne +de quelle somme énorme de péchés son mari doit faire pénitence. Elle +s'habille au gré de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant +rendez-vous à la reine. + +A la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont +point cessé, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses +vrais et seuls amis. + +Au bout de dix minutes, la reine arrive, vêtue de son sac. Aussitôt on +distribue des cierges à toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible +temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et +les bons Parisiens, dévots au roi et à Notre-Dame, s'en vont à +Montmartre, grelottant d'abord, mais échauffés bientôt par les coups +furieux que distribue Chicot à tous ceux qui ont le malheur de se +trouver à portée de sa discipline. + +D'O s'est avoué vaincu, et a pris la file à cinquante pas de Chicot. + +A quatre heures du soir, la promenade lugubre était terminée, les +couvents avaient reçu de riches aumônes, les pieds de toute la cour +étaient gonflés, les dos de tous les courtisans étaient écorches; la +reine avait paru en public avec une énorme chemise de toile grossière, +le roi avec un chapelet de têtes de mort. Il y avait eu larmes, cris, +prières, encens, cantiques. + +La journée, comme on le voit, avait été bonne. + +En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir +au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait +si bien dansé l'avant-veille, se macérait ainsi le surlendemain. + +Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regardé passer en +riant la procession des flagellants, disant, en vrais dépréciateurs +que sont ces sortes de gens, que la dernière procession était plus +belle et plus fervente, ce qui n'était point vrai. + +Henri est rentré à jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les +épaules; il n'a pas quitté la reine de tout le jour, et il a profité +de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles, +pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de +pèlerinage avec elle. + +Quant à Chicot, las de frapper et affamé par l'exercice inusité auquel +l'a condamné le roi, il s'est dérobé un peu au-dessus de la porte +Montmartre, et avec frère Gorenflot, ce même moine genovéfain qui a +voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entré dans le +jardin d'une guinguette fort en renom, où il a bu du vin épicé et +mangé une sarcelle tuée dans les marais de la Grange-Batelière. Puis, +au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu +jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les pénitents et les +pénitentes, et distribuant, comme il le disait lui-même, ses +indulgences plénières. + +Le soir arrivé, le roi se sentit fatigué de son jeûne, de sa course +pieds nus et des coups furieux qu'il s'était donnés. Il se fit servir +un souper maigre, bassiner les épaules, allumer un grand feu, et passa +chez Saint-Luc, qu'il trouva allègre et dispos. + +Depuis la veille, le roi était bien changé; toutes ses idées étaient +tournées vers le néant des choses humaines, vers la pénitence et la +mort. + +--Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme dégoûté de la vie, +Dieu a en vérité bien fait de rendre l'existence si amère. + +--Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc. + +--Parce que l'homme fatigué de ce monde, au lieu de craindre la mort, +y aspire. + +--Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire +pas du tout, à la mort. + +--Écoute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tête; si tu faisais +bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple. + +--Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit. + +--Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que +nous entrions dans un cloître? J'ai des dispenses de notre saint-père +le pape; dès demain nous ferons profession. Je m'appellerai frère +Henri... + +--Pardon, sire, pardon, vous tenez peu à votre couronne que vous +connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup à ma femme que je ne +connais pas encore assez. Donc je refuse. + +--Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux, à ce qu'il paraît. + +--Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le coeur à +la joie. J'ai l'âme disposée d'une manière incroyable au bonheur et au +plaisir. + +--Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains. + +--C'était hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier, +j'étais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jeté dans +un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai passé une bonne nuit, +une journée charmante. Et, mordieu! vive la joie. + +--Tu jures, Saint-Luc, dit le roi. + +--Ai-je juré, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois, +vous, ce me semble. + +--J'ai juré, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus. + +--Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voilà la seule +chose à laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et +miséricordieux pour nos péchés, quand nos péchés tiennent à la +faiblesse humaine. + +--Tu crois donc que Dieu me pardonnera? + +--Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur. +Peste! vous, vous avez péché... en roi... tandis que moi, j'ai péché +en simple particulier; j'espère bien que, le jour du jugement, le +Seigneur aura deux poids et deux balances. + +Le roi poussa un soupir, murmura un _Confiteor_, se frappa la poitrine +au _meâ culpâ_. + +--Saint-Luc, dit-il à la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre? + +--C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de +Votre Majesté? + +--Nous allumerons toutes les lumières, je me coucherai, et tu me liras +les litanies des saints. + +--Merci, sire. + +--Tu ne veux donc pas? + +--Je m'en garderai bien. + +--Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes! + +--Non, je ne vous quitte pas, au contraire. + +--Ah! vraiment? + +--Si vous voulez. + +--Certainement, je le veux. + +--Mais à une condition _sine quâ non_. + +--Laquelle? + +--C'est que Votre Majesté va faire dresser des tables, envoyer +chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons. + +--Saint-Luc! Saint-Luc! s'écria le roi au comble de la terreur. + +--Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens folâtre, ce soir, moi. Voulez-vous +boire et danser, sire? + +Mais Henri ne répondait point. Son esprit, parfois si vif et si +enjoué, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une +secrète pensée qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attaché aux +pattes d'un oiseau qui étendrait vainement ses ailes pour s'envoler. + +--Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funèbre, rêves-tu +quelquefois? + +--Souvent, sire. + +--Tu crois aux rêves? + +--Par raison. + +--Comment cela? + +--Eh oui! les rêves consolent de la réalité. Ainsi, cette nuit, j'ai +fait un rêve charmant. + +--Lequel? + +--J'ai rêvé que ma femme... + +--Tu penses encore à ta femme, Saint-Luc? + +--Plus que jamais. + +--Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel. + +--J'ai rêvé, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant +son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire... + +--Hélas! oui, dit le roi. Ève était jolie aussi, malheureux! et Ève +nous a tous perdus. + +--Ah! voilà donc d'où vient votre rancune? Mais revenons à mon rêve, +sire. + +--Moi aussi, dit le roi, j'ai rêvé... + +--Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les +ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitôt, bravant guichets et +grille, elle avait passé par-dessus les murailles du Louvre, et était +venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que +je comprenais, et qui disait: « Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon +mari. » + +--Et tu as ouvert? dit le roi presque désespéré. + +--Je le crois bien, s'écria Saint-Luc, et avec empressement encore! + +--Mondain! + +--Mondain tant que vous voudrez, sire. + +--Et tu t'es réveillé alors? + +--Non pas, sire, je m'en suis bien gardé; le rêve était trop charmant. + +--Alors tu as continué de rêver? + +--Le plus que j'ai pu, sire. + +--Et tu espères, cette nuit.... + +--Rêver encore. Oui, n'en déplaise à Votre Majesté, voilà pourquoi je +refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des +prières. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'équivalent de +mon rêve. Ainsi, si, comme je l'ai dit à Votre Majesté, elle veut +faire dresser les tables, envoyer chercher les violons.... + +--Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu +me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu, +Saint-Luc, j'espère que le ciel t'enverra, au lieu de ce rêve +tentateur, quelque rêve salutaire qui t'amènera à partager demain mes +pénitences et à nous sauver de compagnie. + +--J'en doute, sire, et même j'en suis si certain, que, si j'ai un +conseil à donner à Votre Majesté, c'est de mettre dès ce soir à la +porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout à fait décidé à +mourir impénitent. + +--Non, dit Henri, non, j'espère que d'ici à demain la grâce le +touchera comme elle m'a touché. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour +toi. + +--Bonsoir, sire, je vais rêver pour vous. + +Et Saint-Luc commença le premier couplet d'une chanson plus que légère +que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne +humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte, +et rentra chez lui en murmurant: + +--Seigneur, mon Dieu! votre colère est juste et légitime, car le monde +va de mal en pis. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT LE ROI EUT PEUR D'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EUT PEUR +D'AVOIR PEUR. + + +En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour réunie, +selon ses ordres, dans la grande galerie. + +Alors il distribua quelques faveurs à ses amis, envoya en province +d'O, d'Épernon et Schomberg, menaça Maugiron et Quélus de leur faire +leur procès s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa +main à baiser à celui-ci, et tint longtemps son frère François serré +contre son coeur. + +Quant à la reine, il se montra envers elle prodigue d'amitiés et +d'éloges, à tel point, que les assistants en conçurent le plus +favorable augure pour la succession de la couronne de France. + +Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait +facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible; +enfin l'horloge du Louvre résonna dix fois: Henri jeta un long regard +autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il +chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de +refuser. + +Chicot le regardait faire. + +--Tiens! dit-il avec son audace accoutumée, tu as l'air de me faire +les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard à placer une +bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tu-diable! quel prieur je +ferais! Donne, mon fils, donne. + +--Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me +coucher. + +Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et, +avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux +tendres: + +--Bonsoir, messieurs, répéta-t-il, parodiant la voix de Henri; +bonsoir, nous allons nous coucher. + +Les courtisans se mordirent les lèvres; le roi rougit. + +--Çà, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et +surtout ma crème. + +--Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous +allons entrer dans le carême, et je suis en pénitence. + +--Je regrette la crème, dit Chicot. + +Le roi et le bouffon rentrèrent dans la chambre que nous connaissons. + +--Ah çà! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc +l'indispensable? Je suis donc très-beau, plus beau que ce Cupidon de +Quélus? + +--Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette, +sortez. + +Les valets obéirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurèrent +seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'étonnement. + +--Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas +encore graissés. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale? +Dame! c'est une pénitence comme une autre. + +Henri ne répondit pas. Tout le monde était sorti de la chambre, et les +deux rois, le fou et le sage, se regardaient. + +--Prions, dit Henri. + +--Merci, s'écria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est +pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans +la mauvaise compagnie où j'étais. Adieu, mon fils. Bonsoir. + +--Restez, dit le roi. + +--Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci dégénère en tyrannie. Tu +es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la +journée tu m'as fait déchirer les épaules de mes amis à coups de nerf +de boeuf, et voilà que nous prenons la tournure de recommencer ce +soir. Peste! Ne recommençons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous +deux ici, et à deux... tout coup porte. + +--Taisez-vous, misérable bavard! dit le roi, et songez à vous +repentir. + +--Bon! nous y voilà. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me +repente? de m'être fait le bouffon d'un moine? _Confiteor_... Je me +repens; _meâ culpâ_; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très +grande faute. + +--Pas de sacrilège, malheureux! pas de sacrilège! dit le roi. + +--Ah çà! dit Chicot, j'aimerais autant être enfermé dans la cage des +lions ou dans la loge des singes que d'être enfermé dans la chambre +d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais. + +Le roi enleva la clef de la porte. + +--Henri, dit Chicot, je te préviens que tu as l'air sinistre, et que, +si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte, +je casse la fenêtre. Ah mais! ah mais! + +--Chicot, dit le roi du ton le plus mélancolique, Chicot, mon ami, tu +abuses de ma tristesse. + +--Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les +tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou +douze palais comme Tibère. En attendant, prends ma longue épée, et +laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein? + +A ce mot de peur, un éclair était passé dans les yeux de Henri; puis, +avec un frisson étrange, il s'était levé et avait parcouru la chambre. + +Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle +pâleur sur son visage, que Chicot commença à le croire réellement +malade, et qu'après l'avoir regardé d'un air effaré faire trois ou +quatre tours dans sa chambre, il lui dit: + +--Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines à ton ami Chicot. + +Le roi s'arrêta devant le bouffon, et, le regardant: + +--Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami. + +--Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante. + +--Écoute, Chicot, dit Henri, tu es discret? + +--Il y a aussi celle de Pithiviers, où l'on mange de si bons pâtés de +mauviettes. + +--Malgré tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de coeur. + +--Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un régiment. + +--Et même tu es homme de bon conseil. + +--En ce cas, ne me donne pas de régiment, fais-moi conseiller. Ah! +non, j'y pense, j'aime mieux un régiment ou une abbaye. Je ne veux pas +être conseiller; je serais forcé d'être toujours de l'avis du roi. + +--Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure +terrible. + +--Ah! voilà que cela te reprend? dit Chicot. + +--Vous allez voir, vous allez entendre. + +--Voir quoi? entendre qui? + +--Attendez, et l'événement même vous apprendra les choses que vous +voulez savoir; attendez. + +--Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enragé avait +donc mordu ton père et ta mère la nuit où ils ont eu la fatale idée de +t'engendrer? + +--Chicot, tu es brave? + +--Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure à l'épreuve, +tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de façon à +faire scandale dans le Louvre, moi chétif, je suis dans le cas de +déshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des +gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin +du péril invisible, foin du danger que je ne connais pas! + +--Je vous commande de rester! fit le roi avec autorité. + +--Voilà, sur ma parole, un plaisant maître qui veut commander à la +peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je, à la rescousse! au feu! + +Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table. + +--Allons, drôle, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te +taises, je vais tout te raconter. + +--Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec +précaution de sa table et en tirant son énorme épée: une fois prévenu, +c'est bon; nous allons en découdre; raconte, raconte, mon fils. Il +paraîtrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est +bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et +elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un +crocodile? + +Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, plaçant son épée nue +entre ses cuisses, et entrelaçant la lame de ses deux jambes, comme +les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducée de Mercure. + +--La nuit dernière, dit Henri, je dormais.... + +--Et moi aussi, dit Chicot. + +--Soudain un souffle parcourt mon visage. + +--C'était la bête qui avait faim, dit Chicot, et qui léchait ta +graisse. + +--Je m'éveille à demi, et je sens ma barbe se hérisser de terreur sous +mon masque. + +--Ah! tu me fais délicieusement frissonner, dit Chicot en se +pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de +son épée. + +--Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le +bruit des paroles arriva à peine à l'oreille de Chicot, alors une voix +retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle +ébranla tout mon cerveau. + +--La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que +le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais +tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons. + +--Écoute bien. + +--Pardieu si j'écoute! dit Chicot en se détendant comme par un +ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe, +d'écouter. + +Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore: + +--Misérable pécheur! dit la voix.... + +--Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'était donc pas un +crocodile? + +--Misérable pécheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur +Dieu. + +Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil. + +--La voix de Dieu? reprit-il. + +--Ah! Chicot, répondit Henri, c'est une voix effrayante! + +--Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme +dit l'Écriture, au son de la trompette? + +--Es-tu là? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pécheur endurci, +es-tu bien décidé à persévérer dans tes iniquités? + +--Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu +ressemble assez à celle de ton peuple, ce me semble. + +--Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous +le proteste, Chicot, m'ont été bien cruels. + +--Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte +ce que disait la voix, que je sache si Dieu était bien instruit. + +--Impie! s'écria le roi, si tu doutes, je te ferai châtier. + +--Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'étonne seulement, c'est +que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces +reproches-là. Il est devenu bien patient depuis le déluge. En sorte, +mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable? + +--Oh! oui, dit Henri. + +--Il y avait de quoi. + +--La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle était figée au +coeur de mes os. + +--Comme dans Jérémie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de +gentilhomme, ce qu'à ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as +appelé? + +--Oui. + +--Et l'on est venu? + +--Oui. + +--Et a-t-on bien cherché? + +--Partout. + +--Pas de bon Dieu? + +--Tout s'était évanoui. + +--A commencer par le roi Henri. C'est effrayant. + +--Si effrayant, que j'ai appelé mon confesseur. + +--Ah! bon; il est accouru? + +--A l'instant même. + +--Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la vérité, contre ton +ordinaire. Que pense-t-il de cette révélation-là, ton confesseur? + +--Il a frémi. + +--Je crois bien. + +--Il s'est signé; il m'a ordonné de me repentir, comme Dieu me le +prescrivait. + +--Fort bien! il n'y a jamais de mal à se repentir. Mais de la vision +en elle-même, ou plutôt de l'audition, qu'en a-t-il dit? + +--Qu'elle était providentielle; que c'était un miracle, qu'il me +fallait songer au salut de l'État. Aussi ai-je, ce matin.... + +--Qu'as-tu fait ce matin, mon fils? + +--J'ai donné cent mille livres aux jésuites. + +--Très-bien. + +--Et haché à coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes +seigneurs. + +--Parfait! Mais ensuite? + +--Eh bien, ensuite... Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que +je parle, c'est à l'homme de sang-froid, à l'ami. + +--Ah! sire, dit Chicot sérieux, je pense que Votre Majesté a eu le +cauchemar. + +--Tu crois? + +--Que c'est un rêve que Votre Majesté a fait, et qu'il ne se +renouvellera pas si Votre Majesté ne se frappe pas trop l'esprit. + +--Un rêve? dit Henri en secouant la tête. Non, non; j'étais bien +éveillé, je t'en réponds, Chicot. + +--Tu dormais, Henri. + +--Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts. + +--Je dors comme cela, moi. + +--Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort +réellement. + +--Et que voyais-tu? + +--Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais +l'améthyste qui est au pommeau de mon épée briller là où vous êtes, +Chicot, d'une lumière sombre. + +--Et la lampe, qu'était-elle devenue? + +--Elle s'était éteinte. + +--Rêve, cher fils, pur rêve! + +--Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur +parle aux rois quand il veut opérer quelque grand changement sur la +terre? + +--Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne +l'entendent jamais. + +--Mais qui te rend donc si incrédule? + +--C'est que tu aies si bien entendu. + +--Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi. + +--Parbleu! répondit Chicot. + +--C'est pour que tu entendes toi-même ce que dira la voix. + +--Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je répète ce que +j'ai entendu. Chicot est si nul, si chétif, si fou, que, le dit-il à +chacun, personne ne le croira. Pas mal joué, mon fils. + +--Pourquoi ne pas croire plutôt, mon ami, dit le roi, que c'est à +votre fidélité bien connue que je confie ce secret? + +--Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce +mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquités. Mais n'importe! +j'accepte la commission. Je ne suis pas fâché d'entendre la voix du +Seigneur; peut-être dira-t-elle aussi quelque chose pour moi. + +--Eh bien, que faut-il faire? + +--Il faut te coucher, mon fils. + +--Mais si, au contraire.... + +--Pas de mais. + +--Cependant.... + +--Crois-tu par hasard que tu empêcheras la voix de Dieu de parler +parce que tu resteras debout? Un roi ne dépasse les autres hommes que +de la hauteur de la couronne, et, quand il est tête nue, crois-moi, +Henri, il est de même taille et quelquefois plus petit qu'eux. + +--C'est bien, dit le roi, tu restes? + +--C'est convenu. + +--Eh bien, je vais me coucher. + +--Bon! + +--Mais tu ne te coucheras pas, toi. + +--Je n'aurai garde. + +--Seulement, je n'ôte que mon pourpoint. + +--Fais à ta guise. + +--Je garde mou haut-de-chausses. + +--La précaution est bonne. + +--Et toi? + +--Moi, je reste où je suis. + +--Et tu ne dormiras pas? + +--Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme +la peur, mon fils, une chose indépendante de la volonté. + +--Tu feras ce que tu pourras, au moins? + +--Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me réveillera. + +--Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait déjà une jambe +dans le lit et qui la retira. + +--Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche? + +Le roi poussa un soupir, et, après avoir avec inquiétude sondé du +regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa +tout frissonnant dans son lit. + +--Là! fit Chicot, à mon tour. + +Et il s'étendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et +derrière lui les coussins et les oreillers. + +--Comment vous trouvez-vous, sire? + +--Pas mal, dit le roi, et toi? + +--Très-bien; bonsoir, Henri. + +--Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas. + +--Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en bâillant à se démonter la +mâchoire. + +Et tous deux fermèrent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir, +Chicot pour dormir réellement. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT LA VOIX DU SEIGNEUR SE TROMPA ET PARLA A CHICOT, CROYANT +PARLER AU ROI. + + +Le roi et Chicot restèrent pendant l'espace de dix minutes à peu près +immobiles et silencieux. Tout à coup le roi se leva comme en sursaut +et se mit sur son séant. + +Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui +précède le sommeil, Chicot en fit autant. + +Tous deux se regardèrent avec des yeux flamboyants. + +--Quoi? demanda Chicot à voix basse. + +--Le souffle! dit le roi à voix plus basse encore, le souffle! + +Au même instant une des bougies que tenait dans sa main le satyre d'or +s'éteignit; puis une seconde, puis une troisième, puis enfin la +dernière. + +--Oh! oh! dit Chicot, quel souffle! + +Chicot n'avait pas prononcé la dernière de ces syllabes, que la lampe +s'éteignit à son tour, et que la chambre demeura éclairée seulement +par les dernières lueurs du foyer. + +--Casse-cou! dit Chicot en se levant tout debout. + +--Il va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler. + +--Alors, dit Chicot, écoute. + +En effet, au même instant on entendit une voix creuse et sifflante par +intervalle qui disait dans la ruelle du lit: + +--Pécheur endurci, es-tu là? + +--Oui, oui, Seigneur; dit Henri, dont les dents claquaient. + +--Oh! oh! dit Chicot, voilà une voix bien enrhumée pour venir du ciel! +N'importe, c'est effrayant. + +--M'entends-tu? demanda la voix. + +--Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j'écoute, courbé sous votre +colère. + +--Crois-tu donc m'avoir obéi, continua la voix, en faisant toutes les +momeries extérieures que tu as faites aujourd'hui, sans que le fond de +ton coeur ait été sérieusement atteint? + +--Bien dit! s'écria Chicot, oh! bien touché! + +Les mains du roi se choquaient en se joignant. Chicot s'approcha de +lui. + +--Eh bien, murmura Henri, eh bien, crois-tu maintenant, malheureux? + +--Attendez, dit Chicot. + +--Que veux-tu? + +--Silence donc! Écoute: tire-toi tout doucement de ton lit et +laisse-moi m'y mettre à ta place. + +--Pourquoi cela? + +--Afin que la colère du Seigneur tombe d'abord sur moi. + +--Penses-tu qu'il m'épargnera pour cela? + +--Essayons toujours. + +Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement le roi +hors du lit et se mit en son lieu. + +--Maintenant, Henri, dit-il, va t'asseoir dans mon fauteuil et +laisse-moi faire. + +Henri obéit; il commençait à deviner. + +--Tu ne réponds pas, reprit la voix, preuve que tu es endurci dans le +péché. + +--Oh! pardon, pardon, Seigneur! dit Chicot en nasillant comme le roi. + +Puis, s'allongeant vers Henri: + +--C'est drôle, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne +reconnaît pas Chicot? + +--Ouais! fit Henri, que veut dire cela? + +--Attends, attends, tu vas en voir bien d'autres! + +--Malheureux! dit la voix. + +--Oui, Seigneur, oui, répondit Chicot, oui, je suis un pécheur +endurci, un affreux pécheur. + +--Alors reconnais tes crimes, et repens-toi. + +--Je reconnais, dit Chicot, avoir été un grand traître vis-à-vis de +mon cousin de Condé, dont j'ai séduit la femme; et je me repens. + +--Mais que dis-tu donc là? murmura le roi. Veux-tu bien te taire? Il y +a longtemps qu'il n'est plus question de cela. + +--Ah! vraiment, dit Chicot; passons à autre chose. + +--Parle, dit la voix. + +--Je reconnais, continua le faux Henri, avoir été un grand larron +vis-à-vis des Polonais qui m'avaient élu roi, que j'ai abandonnés une +belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne; et je me +repens. + +--Eh! bélître! dit Henri, que rappelles-tu là? c'est oublié. + +--Il faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot. +Laissez-moi faire. + +--Parle, dit la voix. + +--Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trône de France à mon +frère d'Alençon, à qui il revenait de droit, puisque j'y avais +formellement renoncé en acceptant le trône de Pologne; et je me +repens. + +--Coquin! dit le roi. + +--Ce n'est pas encore cela, reprit la voix. + +--Je reconnais m'être entendu avec ma bonne mère Catherine de Médicis +pour chasser de France mon beau-frère le roi de Navarre, après avoir +détruit tous ses amis, et ma soeur la reine Marguerite, après avoir +détruit tous ses amants; de quoi j'ai un repentir bien sincère. + +--Ah! brigand que tu es! murmura le roi, les dents serrées de colère. + +--Sire, n'offensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu'il sait +aussi bien que nous. + +--Il ne s'agit pas de politique, poursuivit la voix. + +--Ah! nous y voilà, poursuivit Chicot avec un accent lamentable. Il +s'agit de mes moeurs, n'est-ce pas? + +--A la bonne heure! dit la voix. + +--Il est vrai, mon Dieu, continua Chicot, parlant toujours au nom du +roi, que je suis bien efféminé, bien paresseux, bien mol, bien niais +et bien hypocrite. + +--C'est vrai! fit la voix avec un son caverneux. + +--J'ai maltraité les femmes, la mienne surtout, une si digne femme! + +--On doit aimer sa femme comme soi-même, et la préférer à toutes +choses, dit la voix furieuse. + +--Ah! s'écria Chicot d'un ton désespéré, j'ai bien péché alors. + +--Et tu as fait pécher les autres en donnant l'exemple. + +--C'est vrai, c'est encore vrai. + +--Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc. + +--Bah! fit Chicot, êtes-vous bien sûr, mon Dieu, que je ne l'aie pas +damné tout à fait? + +--Non; mais cela pourra bien lui arriver, et à toi aussi, si tu ne le +renvoies demain matin, au plus tard, dans sa famille. + +--Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me paraît amie de la maison de +Cossé. + +--Et si tu ne le fais duc et sa femme duchesse, continua la voix, pour +indemnité de ses jours de veuvage anticipé. + +--Et si je n'obéis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un +soupçon de résistance. + +--Si tu n'obéis pas, reprit la voix en grossissant d'une façon +terrible, tu cuiras pendant l'éternité dans la grande chaudière où +cuisent en t'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le maréchal de +Retz. + +Henri III poussa un gémissement. La peur, à cette menace, le reprenait +plus poignante que jamais. + +--Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s'intéresse à +M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m'emporte, qu'il a le bon Dieu +dans sa manche. + +Mais Henri n'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s'il les +entendait, elles ne pouvaient le rassurer. + +--Je suis perdu, disait-il avec égarement, je suis perdu! et cette +voix d'en haut me fera mourir. + +--Voix d'en haut! reprit Chicot, ah! pour cette fois, tu te trompes. +Voix d'à côté, tout au plus. + +--Comment! voix d'à côté? demanda Henri. + +--Eh! oui, n'entends-tu donc pas, mon fils, que la voix vient de ce +mur-là? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probablement que comme +l'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en +enfer. + +--Athée! blasphémateur! + +--C'est honorable pour toi, Henri. Aussi je te fais mon compliment. +Mais, je te l'avouerai, je te trouve bien froid à l'honneur que tu +reçois. Comment! le bon Dieu est au Louvre, et n'est séparé de toi que +par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons donc, +Valois; je ne te reconnais point là, et tu n'es pas poli. + +En ce moment une branche perdue dans un coin de la cheminée +s'enflamma, et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage +de Chicot. + +Ce visage avait une telle expression de gaieté, de raillerie, que le +roi s'en étonna. + +--Eh quoi! dit-il, tu as le coeur de railler? tu oses.... + +--Eh! oui, j'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-même tout à l'heure, ou +la peste me crève! Mais raisonne donc, mon fils, et fais ce que je te +dis. + +--Que j'aille voir.... + +--Si le bon Dieu est bien effectivement dans la chambre à côté. + +--Mais si la voix parle encore? + +--Est-ce que je ne suis pas là pour répondre? Il est même très-bon que +je continue de parler en ton nom, cela fera croire à la voix qui me +prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement crédule, +la voix divine, et ne connaît guère son monde. Comment! depuis un +quart d'heure que je brais, elle ne m'a pas reconnu? C'est humiliant +pour une intelligence. + +Henri fronça le sourcil. Chicot venait d'en dire tant, que son +incroyable crédulité était entamée. + +--Je croîs que tu as raison, Chicot, dit-il, et j'ai bien envie.... + +--Mais va donc! dit Chicot en le poussant. + +Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans la +chambre voisine, qui était, on se le rappelle, l'ancienne chambre de +la nourrice de Charles IX, habitée pour le moment par Saint-Luc. Mais +il n'eut pas plutôt fait quatre pas dans le couloir, qu'il entendit la +voix redoubler de reproches. Chicot y répondait par les plus +lamentables doléances. + +--Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un +sybarite, corrompu comme un païen. + +--Hé! pleurnichait Chicot! hé! hé! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu +m'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin, +l'esprit si changeant? Mais c'est fini, mou Dieu! à partir +d'aujourd'hui, je ne veux plus porter que des chemises de grosse +toile. Je m'enterrerai dans le fumier comme Job, et je mangerai de la +bouse de vache comme Ézéchiel. + +Cependant Henri continuait d'avancer dans le corridor, remarquant avec +admiration qu'à mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son +interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir +effectivement de la chambre de Saint-Luc. + +Henri allait frapper à la porte, quand il aperçut un rayon de lumière +qui filtrait à travers le large trou de la serrure ciselée. + +Il se baissa au niveau de cette serrure et regarda. + +Tout à coup Henri, qui était fort pâle, rougit de colère, se releva et +se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu'il ne pouvait croire +tout on le voyant. + +--Par la mordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu'on ait osé me jouer +à ce point-là? + +En effet, voici ce qu'il voyait par le trou de la serrure. + +Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en caleçon de soie et en +robe de chambre, soufflait dans une sarbacane les paroles menaçantes +que le roi prenait pour des paroles divines, et près de lui, appuyée à +son épaule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de +temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait en grossissant +sa voix toutes les fantaisies qui naissaient d'abord dans ses yeux +malins et sur ses lèvres rieuses. Puis c'étaient des éclats de folle +joie à chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se lamentait et +pleurait à faire croire au roi, tant l'imitation était parfaite et le +nasillement naturel, que c'était lui-même qu'il entendait pleurer et +se lamenter de ce corridor. + +--Jeanne de Cossé dans la chambre de Saint-Luc! un trou dans la +muraille! une mystification à moi! gronda sourdement Henri. Oh! les +misérables! ils me le payeront cher! + +Et sur une phrase plus injurieuse que les autres soufflée par madame +de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d'un pas, et d'un coup +de pied fort viril pour un efféminé, enfonça la porte, dont les gonds +se descellèrent à moitié et dont la serrure sauta. + +Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les rideaux, dans +lesquels elle s'enveloppa. + +Saint-Luc, la sarbacane à la main, pâle de terreur, tomba à deux +genoux devant le roi, pâle de colère. + +--Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! miséricorde! +J'en appelle à la Vierge Marie, à tous les saints... Je m'affaiblis, +je me meurs! + +Mais, dans la chambre à côté, nul des acteurs de la scène burlesque +que nous venons de raconter n'avait encore eu la force de parler, tant +la situation avait rapidement tourné au dramatique. + +Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilité par un geste. + +--Sortez! dit-il en étendant le bras. + +Et, cédant à un mouvement de rage indigne d'un roi, il arracha la +sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour l'en frapper. +Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort +d'acier l'eût mis sur ses jambes. + +--Sire, dit-il, vous n'avez le droit de me frapper qu'à la tête, je +suis gentilhomme. + +Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancher. Quelqu'un la +ramassa, c'était Chicot, qui, ayant entendu le bruit de la porte +brisée et jugeant que la présence d'un médiateur ne serait pas +inutile, était accouru à l'instant même. + +Il laissa Henri et Saint-Luc se démêler comme ils l'entendaient, et, +courant droit au rideau sous lequel il devinait quelqu'un, il en tira +la pauvre femme toute frémissante. + +--Tiens! tiens! dit-il, Adam et Ève après le péché! et tu les chasses, +Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard. + +--Oui, dit Henri. + +--Attends alors, je vais faire l'ange exterminateur. + +Et, se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en +guise d'épée flamboyante sur la tête des deux coupables, et dit: + +--Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre désobéissance. Je +vous défends d'y rentrer. + +Puis, se penchant à l'oreille de Saint-Luc, qui, pour la protéger, +s'il était besoin, contre la colère du roi, enveloppait le corps de sa +femme de son bras: + +--Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faites vingt +lieues d'ici à demain. + + + + +CHAPITRE X + +COMMENT BUSSY SE MIT À LA RECHERCHE DE SON RÊVE, DE PLUS EN PLUS +CONVAINCU QUE C'ÉTAIT UNE RÉALITÉ. + + +Cependant Bussy était rentré avec le duc d'Anjou, rêveurs tous deux: +le duc, parce qu'il redoutait les suites de cette sortie vigoureuse, à +laquelle il avait en quelque sorte été force par Bussy; Bussy, parce +que les événements de la nuit précédente le préoccupaient par-dessus +tout. + +--Enfin, se disait-il en regagnant son logis après force compliments +faits au duc d'Anjou sur l'énergie qu'il avait déployée; enfin, ce +qu'il y a de certain, c'est que j'ai été attaqué, c'est que je me suis +battu, c'est que j'ai été blessé, puisque je sens là, au côté droit, +ma blessure, qui est même fort douloureuse. Or, en me battant, je +voyais, comme je vois là la croix des Petits-Champs, je voyais le mur +de l'hôtel des Tournelles et les tours crénelées de la Bastille. C'est +à la place de la Bastille, un peu en avant de l'hôtel des Tournelles, +entre la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j'ai été +attaqué, puisque je m'en allais faubourg Saint-Antoine chercher la +lettre de la reine de Navarre. C'est donc là que j'ai été attaqué, +près d'une porte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette +porte refermée sur moi, j'ai regardé Quélus, qui avait les joues si +pâles et les yeux si flamboyants. J'étais dans une allée; au bout de +l'allée il y avait un escalier. J'ai senti la première marche de cet +escalier, puisque j'ai trébuché contre. Alors je me suis évanoui. Puis +a commencé mon rêve; puis je me suis retrouvé, par un vent très-frais, +couché sur le talus des fossés du Temple, entre un moine, un boucher +et une vieille femme. + +Maintenant, d'où vient que mes autres rêves s'effacent si vite et si +complètement de ma mémoire, tandis que celui-ci s'y grave plus avant à +mesure que je m'éloigne du moment où je l'ai fait? + +--Ah! dit Bussy, voilà le mystère. + +Et il s'arrêta à la porte de son hôtel, où il venait d'arriver en ce +moment même, et, s'appuyant au mur, il ferma les jeux. + +--Morbleu! dit-il, c'est impossible qu'un rêve laisse dans l'esprit +une pareille impression. Je vois la chambre avec sa tapisserie à +personnages, je vois le plafond peint, je vois mon lit en bois de +chêne sculpté, avec ses rideaux de damas blanc et or. Je vois le +portrait, je vois la femme blonde; je suis moins sûr que la femme et +le portrait ne soient pas la même chose. Enfin, je vois la bonne et +joyeuse figure du jeune médecin qu'on a conduit à mon lit les yeux +bandés. Voilà pourtant bien assez d'indices. Récapitulons: une +tapisserie, un plafond, un lit sculpté, des rideaux de damas blanc et +or, un portrait, une femme et un médecin. Allons! allons! il faut que +je me mette à la recherche de tout cela, et, à moins d'être la +dernière des brutes, il faut que je le retrouve. + +Et d'abord, dit Bussy, pour bien entamer la besogne, allons prendre un +costume plus convenable pour un coureur de nuit; ensuite, à la +Bastille! + +En vertu de cette résolution assez peu raisonnable de la part d'un +homme qui, après avoir manqué la veille d'être assassiné à un endroit, +allait le lendemain, à la même heure ou à peu près, explorer le même +endroit, Bussy remonta chez lui, fit assurer le bandage qui fermait sa +plaie par un valet quelque peu chirurgien qu'il avait à tout hasard, +passa de longues bottes qui montaient jusqu'au milieu des cuisses, +prit son épée la plus solide, s'enveloppa de son manteau, monta dans +sa litière, fit arrêter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit, +ordonna à ses gens de l'attendre, et, gagnant la grande rue +Saint-Antoine, s'achemina vers la place de la Bastille. + +Il était neuf heures du soir à peu près; le couvre-feu avait sonné; +Paris devenait désert. Grâce au dégel, qu'un peu de soleil et une plus +tiède atmosphère avaient amené dans la journée, les mares d'eau glacée +et les trous vaseux faisaient de la place de la Bastille un terrain +parsemé de lacs et de précipices, que contournait comme une chaussée +ce chemin frayé dont nous avons déjà parlé. + +Bussy s'orienta; il chercha l'endroit où son cheval s'était abattu, et +crut l'avoir trouvé; il fit les mêmes mouvements de retraite et +d'agression qu'il se rappelait avoir faits; il recula jusqu'au mur et +examina chaque porte pour retrouver le recoin auquel il s'était appuyé +et le guichet par lequel il avait regardé Quélus. Mais toutes les +portes avaient un recoin et presque toutes un guichet; il y avait une +allée derrière les portes. Par une fatalité qui paraîtra moins +extraordinaire quand on songera que le concierge était à cette époque +une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quarts des +portes avaient des allées. + +--Pardieu! se dit Bussy avec un dépit profond, quand je devrais +heurter à chacune de ces portes, interroger tous les locataires; quand +je devrais dépenser mille écus pour faire parler les valets et les +vieilles femmes, je saurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante +maisons; à dix maisons par soirée, c'est cinq soirées que je perdrai: +seulement j'attendrai qu'il fasse un peu plus sec. + +Bussy achevait ce monologue quand il aperçut une petite lumière +tremblotante et pâle, qui s'approchait en miroitant dans les flaques +d'eau, comme un fanal dans la mer. + +Cette lumière s'avançait lentement et inégalement de son côté, +s'arrêtant de temps en temps, obliquant parfois à gauche, parfois à +droite, puis, d'autres fois, trébuchant tout à coup et se mettant à +danser comme un feu follet, puis reprenant sa marche calme, puis enfin +se livrant à de nouvelles divagations. + +--Décidément, dit Bussy, c'est une singulière place que la place de la +Bastille; mais n'importe, attendons. + +Et Bussy, pour attendre plus à son aise, s'enveloppa de son manteau et +s'emboîta dans l'angle d'une porte. La nuit était des plus obscures, +et l'on ne pouvait pas se voir à quatre pas. + +La lanterne continua de s'avancer, faisant les plus folles évolutions. +Mais, comme Bussy n'était pas superstitieux, il demeura convaincu que +la lumière qu'il voyait n'était pas un feu errant, de la nature de +ceux qui épouvantaient si fort les voyageurs au moyen âge, mais +purement et simplement un falot pendu au bout d'une main, qui se +rattachait elle-même à un corps quelconque. + +En effet, après quelques secondes d'attente, la conjecture se trouva +juste: Bussy, à trente pas de lui à peu près, aperçut une forme noire, +longue et mince comme un poteau; laquelle forme prit, petit à petit, +le contour d'un être vivant, tenant la lanterne à son bras gauche, +tantôt étendu, soit en face de lui, soit sur le côté, tantôt dormant +le long de sa hanche. Cet être vivant paraissait, pour le moment, +appartenir à l'honorable confrérie des ivrognes, car c'était à +l'ivresse seulement qu'on pouvait attribuer les étranges circuits +qu'il dessinait et l'espèce de philosophie avec laquelle il trébuchait +dans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d'eau. + +Une fois, il lui arriva même de glisser sur une couche de glace mal +dégelée, et un retentissement sourd, accompagné d'un mouvement +involontaire de la lanterne, qui sembla se précipiter du haut en bas, +indiqua à Bussy que le nocturne promeneur, mal assuré sur ses deux +pieds, avait cherché un centre de gravité plus solide. + +Bussy commença dès lors de se sentir cette espèce de respect que tous +les nobles coeurs éprouvent pour les ivrognes attardés, et il allait +s'avancer pour porter du secours à ce desservant de Bacchus, comme +disait maître Ronsard, lorsqu'il vit la lanterne se relever avec une +rapidité qui indiquait dans celui qui s'en servait si mal une plus +grande solidité qu'on aurait pu le croire en s'en rapportant à +l'apparence. + +--Allons, murmura Bussy, encore une aventure, à ce qu'il paraît. + +Et, comme la lanterne reprenait sa marche et paraissait s'avancer +directement de son côté, il se renfonça plus avant que jamais dans +l'angle de la porte. + +La lanterne fit dix pas encore, et alors Bussy, à la lueur qu'elle +projetait, s'aperçut d'une chose étrange, c'est que l'homme qui la +portait avait un bandeau sur les yeux. + +--Pardieu! dit-il, voilà une singulière idée de jouer au +Colin-Maillard avec une lanterne, surtout par un temps et sur un +terrain comme celui-ci! Est-ce que je recommencerais à rêver, par +hasard? + +Bussy attendit encore, et l'homme au bandeau fit cinq ou six pas. + +--Dieu me pardonne, dit Bussy, je crois qu'il parle tout seul. Allons, +ce n'est ni un ivrogne ni un fou: c'est un mathématicien qui cherche +la solution d'un problème. + +Ces derniers mots étaient suggérés à l'observateur par les dernières +paroles qu'avait prononcées l'homme à la lanterne, et que Bussy avait +entendues. + +--Quatre cent quatre-vingt-huit, quatre cent quatre-vingt-neuf, quatre +cent quatre-vingt-dix, murmurait l'homme à la lanterne; ce doit être +bien près d'ici. + +Et alors, de la main droite, le mystérieux personnage leva son +bandeau, et, se trouvant en face d'une maison, il s'approcha de la +porte. + +Arrivé près de la porte, il l'examina avec attention. + +--Non, dit-il, ce n'est pas celle-ci. + +Puis il abaissa son bandeau, et se remit en marche en reprenant son +calcul. + +--Quatre cent quatre-vingt-onze, quatre cent quatre-vingt-douze, +quatre cent quatre-vingt-treize, quatre cent quatre-vingt-quatorze; je +dois brûler, dit-il. + +Et il leva de nouveau son bandeau, et, s'approchant de la porte +voisine de celle où Bussy se tenait caché, il l'examina avec non moins +d'attention que la première. + +--Hum! hum! dit-il, cela pourrait bien être; non, si, si, non; ces +diables de portes se ressemblent toutes! + +--C'est une réflexion que j'avais déjà faite, se dit en lui-même +Bussy; cela me donne de la considération pour le mathématicien. + +Le mathématicien replaça son bandeau et continua son chemin. + +--Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatre cent quatre-vingt-seize, +quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit, +quatre cent quatre-vingt-dix-neuf... S'il y a une porte en face de +moi, dit le chercheur, ce doit être celle-là. + +En effet, il y avait une porte, et cette porte était celle où Bussy se +tenait caché; il en résulta que, lorsque le mathématicien présumé leva +son bandeau, il se trouva que Bussy et lui étaient face à face. + +--Eh bien? dit Bussy. + +--Oh! fit le promeneur en reculant d'un pas. + +--Tiens! dit Bussy. + +--Ce n'est pas possible! s'écria l'inconnu. + +--Si fait, seulement c'est extraordinaire. C'est vous qui êtes le +médecin? + +--Et vous le gentilhomme? + +--Justement. + +--Jésus! quelle chance! + +--Le médecin, continua Bussy, qui hier soir a pansé un gentilhomme qui +avait reçu un coup d'épée dans le côté.... + +--Droit. + +--C'est cela, je vous ai reconnu tout de suite; c'est vous qui avez la +main si douce, si légère et en même temps si habile. + +--Ah! monsieur, je ne m'attendais pas à vous trouver là. + +--Que cherchiez-vous donc? + +--La maison. + +--Ah! fit Bussy, vous cherchiez la maison? + +--Oui. + +--Vous ne la connaissez donc pas? + +--Comment voulez-vous que je la connaisse? répondit le jeune homme, on +m'y a conduit les yeux bandés. + +--On vous y a conduit les yeux bandés? + +--Sans doute. + +--Alors vous êtes bien réellement venu dans cette maison? + +--Dans celle-ci ou dans une des maisons attenantes; je ne puis dire +laquelle, puisque je la cherche.... + +--Bon, dit Bussy, alors je n'ai pas rêvé! + +--Comment, vous n'avez pas rêvé? + +--Il faut vous dire, mon cher ami, que je croyais que toute cette +aventure, moins le coup d'épée, bien entendu, était un rêve.... + +--Eh bien, dit le jeune médecin, vous ne m'étonnez pas, monsieur. + +--Pourquoi cela? + +--Je me doutais qu'il y avait un mystère là-dessous. + +--Oui, mon ami, et un mystère que je veux éclaircir; vous m'y aiderez, +n'est-ce pas? + +--Bien volontiers. + +--Bon; avant tout, deux mots. + +--Dites. + +--Comment vous appelle-t-on? + +--Monsieur, dit le jeune médecin, je n'y mettrai pas de mauvaise +volonté. Je sais bien qu'en bonne façon et selon la mode, à une +question pareille, je devrais me camper fièrement sur une jambe et +vous dire, la main sur la hanche: «Et vous, monsieur, s'il vous +plaît?» Mais vous avez une longue épée, et je n'ai que ma lancette; +vous avez l'air d'un digne gentilhomme, et je dois vous paraître un +coquin, car je suis mouillé jusqu'aux os et crotté jusqu'au derrière. +Je me décide donc à répondre tout franc à votre question: Je me nomme +Remy le Haudouin. + +--Fort bien, monsieur, merci mille fois. Moi, je suis le comte Louis +de Clermont, seigneur de Bussy. + +--Bussy d'Amboise! le héros Bussy! s'écria le jeune docteur avec une +joie manifeste. Quoi! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce +colonel, que... qui... oh! + +--C'est moi-même, monsieur, reprit modestement le gentilhomme. Et +maintenant que nous voilà bien éclairés l'un sur l'autre, de grâce, +satisfaites ma curiosité, tout mouillé et tout crotté que vous êtes. + +--Le fait est, dit le jeune homme, regardant ses trousses toutes +mouchetées par la boue, le fait est que, comme Épaminondas le Thébain, +je serai forcé de rester trois jours à la maison, n'ayant qu'un seul +haut-de-chausses et ne possédant qu'un seul pourpoint. Mais, pardon, +vous me faisiez l'honneur de m'interroger, je crois? + +--Oui, monsieur, j'allais vous demander comment vous étiez venu dans +cette maison. + +--C'est à la fois très-simple et très-compliqué, vous allez voir, dit +le jeune homme. + +--Voyons. + +--Monsieur le comte, pardon, jusqu'ici j'étais si troublé, que j'ai +oublié de vous donner votre titre. + +--Cela ne fait rien, allez toujours. + +--Monsieur le comte, voici donc ce qui est arrivé: je loge rue +Beautreillis, à cinq cent deux pas d'ici. Je suis un pauvre apprenti +chirurgien, pas maladroit, je vous assure. + +--J'en sais quelque chose, dit Bussy. + +--Et qui ai fort étudié, continua le jeune homme, mais sans avoir de +clients. On m'appelle, comme je vous l'ai dit, Remy le Haudouin: Remy +de mon nom de baptême, et le Haudouin parce que je suis né à +Nanteuil-le-Haudouin. Or, il y a sept ou huit jours, un homme ayant +reçu, derrière l'Arsenal, un grand coup de couteau, je lui ai cousu la +peau du ventre et resserré fort proprement dans l'intérieur de cette +peau les intestins qui s'égaraient. Cela m'a fait dans le voisinage +une certaine réputation, à laquelle j'attribue le bonheur d'avoir été +hier, dans la nuit, réveillé par une petite voix flûtée. + +--Une voix de femme? s'écria Bussy. + +--Oui, mais, prenez-y garde, mon gentilhomme, tout rustique que je +sois, je suis sûr que c'était une voix de suivante. Je m'y connais, +attendu que j'ai plus entendu de ces voix-là que des voix de +maîtresses. + +--Et alors qu'avez-vous fait? + +--Je me suis levé et j'ai ouvert ma porte; mais, à peine étais-je sur +le palier, que deux petites mains, pas trop douces, mais pas trop +dures non plus, m'ont appliqué sur le visage un bandeau. + +--Sans rien dire? demanda Bussy. + +--Si fait; en me disant: «Venez; n'essayez pas de voir où vous allez; +soyez discret: voici votre récompense. + +--Et cette récompense était?.... + +--Une bourse contenant des pistoles, qu'elle me remit dans la main. + +--Ah! ah! et que répondîtes-vous? + +--Que j'étais prêt à suivre ma charmante conductrice. Je ne savais pas +si elle était charmante ou non, mais je pensai que l'épithète, pour +être peut-être un peu exagérée, ne pouvait pas nuire. + +--Et vous suivîtes sans faire d'observations, sans exiger de +garanties? + +--J'ai lu souvent de ces sortes d'histoires dans les livres, et j'ai +remarqué qu'il en résultait toujours quelque chose d'agréable pour le +médecin. Je suivis donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire; on +me guida sur un sol dur; il gelait; et je comptai quatre cents, quatre +cent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas. + +--Bien, dit Bussy, c'était prudent; alors vous devez être à cette +porte? + +--Je ne dois pas en être loin, du moins, puisque cette fois j'ai +compté jusqu'à quatre cent quatre-vingt-dix-neuf; à moins que la rusée +péronnelle, et je la soupçonne de cette noirceur, ne m'ait fait faire +des détours. + +--Oui; mais, en supposant qu'elle ait songé à cette précaution, dit +Bussy, elle a bien, quand le diable y serait, donné quelque indice, +prononcé quelque nom? + +--Aucun. + +--Mais vous-même avez dû faire quelque remarque? + +--J'ai remarqué tout ce qu'on peut remarquer avec des doigts habitués +à remplacer quelquefois les yeux, c'est-à-dire une porte avec des +clous; derrière la porte une allée; au bout de l'allée, un escalier. + +--A gauche! + +--C'est cela. J'ai compté les degrés même. + +--Combien? + +--Douze. + +--Et l'entrée tout de suite? + +--Un corridor, je crois, car on a ouvert trois portes. + +--Bien. + +--Puis j'ai entendu une voix, ah! celle-là, par exemple, c'était une +voix de maîtresse, douce et suave. + +--Oui, oui, c'était la sienne. + +--Bon, c'était la sienne. + +--J'en suis sûr. + +--C'est déjà quelque chose que vous soyez sûr. Puis on m'a poussé dans +la chambre où vous étiez couché, et l'on m'a dit d'ôter mon bandeau. + +--C'est cela. + +--Je vous ai aperçu alors. + +--Où étais-je? + +--Couché sur un lit. + +--Sur un lit de damas blanc à fleurs d'or? + +--Oui. + +--Dans une chambre tendue en tapisserie? + +--A merveille. + +--Avec un plafond à personnages? + +--C'est cela; de plus, entre deux fenêtres... + +--Un portrait? + +--Admirable. + +--Représentant une femme de dix-huit à vingt ans? + +--Oui. + +--Blonde? + +--Très-bien. + +--Belle comme tous les anges? + +--Plus belle. + +--Bravo! Alors qu'avez-vous fait? + +--Je vous ai pansé. + +--Et très-bien, ma foi! + +--Du mieux que j'ai pu. + +--Admirablement, mon cher monsieur, admirablement; car ce matin la +plaie était presque fermée et bien rose. + +--C'est grâce à un baume que j'ai composé, et qui me paraît, à moi, +souverain; car bien des fois ne sachant sur qui faire des expériences, +je me suis troué la peau en différentes places, et, ma foi! les trous +se refermaient en deux ou trois jours. + +--Mon cher monsieur Remy, s'écria Bussy, vous êtes un homme charmant, +et je me sens tout porté d'inclination vers vous. Mais après? voyons, +dites. + +--Après, vous tombâtes évanoui de nouveau. La voix me demandait de vos +nouvelles. + +--D'où vous demandait-elle cela? + +--D'une chambre à côté. + +--De sorte que vous n'avez pas vu la dame? + +--Je ne l'ai pas aperçue. + +--Vous lui répondîtes? + +--Que la blessure n'était pas dangereuse, et que, dans vingt-quatre +heures, il n'y paraîtrait plus. + +--Elle parut satisfaite? + +--Charmée; car elle s'écria: «Quel bonheur, mon Dieu!» + +--Elle a dit: «Quel bonheur!» Mon cher monsieur Remy, je ferai votre +fortune. Après, après? + +--Après, tout était fini; puisque vous étiez pansé, je n'avais plus +rien à faire là; la voix me dit alors: Monsieur Remy... + +--La voix savait votre nom? + +--Sans doute, toujours par suite de l'aventure du coup de couteau que +je vous ai racontée. + +--C'est juste, la voix vous dit: Monsieur Remy.... + +--Soyez homme d'honneur jusqu'au bout; ne compromettez pas une pauvre +femme emportée par un excès d'humanité, reprenez votre bandeau, et +souffrez, sans supercherie, que l'on vous reconduise chez vous. + +--Vous promîtes? + +--Je donnai ma parole. + +--Et vous l'avez tenue? + +--Vous le voyez bien, répondit naïvement le jeune homme, puisque je +cherche la porte. + +--Allons, dit Bussy, c'est un trait magnifique, un trait de galant +homme; et, bien que j'en enrage au fond, je ne puis m'empêcher de vous +dire: Touchez là, monsieur Remy. + +Et Bussy, enthousiasmé, tendit la main au jeune docteur. + +--Monsieur! dit Remy embarrassé. + +--Touchez, touchez, vous êtes digne d'être gentilhomme. + +--Monsieur, dit Remy, ce sera une gloire éternelle pour moi que +d'avoir touché la main du brave Bussy d'Amboise; en attendant, j'ai un +scrupule. + +--Et lequel? + +--Il y avait dix pistoles dans la bourse. + +--Eh bien? + +--C'est beaucoup trop pour un homme qui fait payer ses visites cinq +sous, quand il ne fait pas ses visites pour rien; et je cherchais la +maison.... + +--Pour rendre la bourse? + +--Justement. + +--Mon cher monsieur Remy, c'est trop de délicatesse, je vous jure; +vous avez honorablement gagné cet argent, et il est bien à vous. + +--Vous croyez? dit Remy intérieurement fort satisfait. + +--Je vous en réponds; mais seulement ce n'est point la dame qui vous +devait payer, car je ne la connais pas, et elle ne me connaît pas +davantage. + +--Voilà encore une raison, vous voyez bien. + +--Je voulais dire seulement que, moi aussi, j'avais une dette envers +vous. + +--Vous, une dette envers moi? + +--Oui, et je l'acquitterai. Que faites-vous à Paris? Voyons... +parlez... Faites-moi vos confidences, mon cher monsieur Remy. + +--Ce que je fais à Paris? Rien du tout, monsieur le comte; mais j'y +ferais quelque chose si j'avais des clients. + +--Eh bien, vous tombez à merveille; je vais vous en donner un d'abord: +voulez-vous de moi? Je suis une fameuse pratique, allez! Il ne se +passe pas de jour que je ne détruise chez les autres ou qu'on ne +détériore en moi l'oeuvre la plus belle du Créateur. Voyons... +voulez-vous entreprendre de raccommoder les trous qu'on fera à ma peau +et les trous que je ferai à la peau des autres? + +--Ah! monsieur le comte, dit Remy, je suis d'un mérite trop mince.... + +--Non, au contraire, vous êtes l'homme qu'il me faut, ou le diable +m'emporte! Vous avez la main légère comme une main de femme, et avec +cela le baume Ferragus.... + +--Monsieur.... + +--Vous viendrez habiter chez moi...; vous aurez votre logis à vous, +vos gens à vous; acceptez, ou, sur ma parole, vous me déchirerez +l'âme. D'ailleurs, votre tâche n'est pas terminée: il s'agit de poser +un second appareil, cher monsieur Remy. + +--Monsieur le comte, répondit le jeune docteur, je suis tellement +ravi, que je ne sais comment vous exprimer ma joie. Je travaillerai, +j'aurai des clients! + +--Mais non, puisque je vous dis que je vous prends pour moi tout +seul... avec mes amis, bien entendu. Maintenant, vous ne vous rappelez +aucune autre chose? + +--Aucune. + +--Ah bien, aidez-moi à me retrouver alors, si c'est possible. + +--Comment? + +--Voyons... vous qui êtes un homme d'observation, vous qui comptez les +pas, vous qui tâtez les murs, vous qui remarquez les voix, comment se +fait-il qu'après avoir été pansé par vous je me sois trouvé transporté +de cette maison sur le revers des fossés du Temple? + +--Vous? + +--Oui... moi... Avez-vous aidé en quelque chose à ce transport? + +--Non pas! je m'y serais fort opposé, au contraire, si l'on m'avait +consulté. Le froid pouvait vous faire grand mal. + +--Alors je m'y perds, dit Bussy; vous ne voulez pas chercher encore un +peu avec moi? + +--Je veux tout ce que vous voudrez, monsieur; mais j'ai bien peur que +ce ne soit inutile; toutes ces maisons se ressemblent. + +--Eh bien, dit Bussy, il faudra revoir cela le jour. + +--Oui, mais le jour nous serons vus. + +--Alors il faudra s'informer. + +--Nous nous informerons, monseigneur. + +--Et nous arriverons au but. Crois-moi, Remy, nous sommes deux +maintenant, et nous avons une réalité, ce qui est beaucoup. + + + + +CHAPITRE XI + +QUEL HOMME C'ÉTAIT QUE M. LE GRAND VENEUR BRYAN DE MONSOREAU. + + +Ce n'était pas de la joie, c'était presque du délire qui agitait Bussy +lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son rêve était une +réalité, et que cette femme lui avait en effet donné la généreuse +hospitalité dont il avait gardé au fond du coeur le vague souvenir. +Aussi ne voulut-il point lâcher le jeune docteur, qu'il venait +d'élever à la place de son médecin ordinaire. Il fallut que, tout +crotté qu'il était, Remy montât avec lui dans sa litière; il avait +peur, s'il le lâchait un seul instant, qu'il ne disparût comme une +autre vision; il comptait l'amener à l'hôtel de Bussy, le mettre sous +clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre +la liberté. + +Tout le temps du retour fut employé à de nouvelles questions; mais les +réponses tournaient dans le cercle borné que nous avons tracé tout à +l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guère plus que Bussy, si ce +n'est qu'il avait la certitude, ne s'étant pas évanoui, de n'avoir pas +rêvé. + +Mais, pour tout homme qui commence à devenir amoureux, et Bussy le +devenait à vue d'oeil, c'était déjà beaucoup que d'avoir quelqu'un à +qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme, +c'est vrai; mais c'était encore un mérite de plus aux yeux de Bussy, +puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle +était en tout point supérieure à son portrait. + +Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue, +mais Remy commença ses fonctions de docteur en exigeant que le blessé +dormît, ou tout du moins se couchât; la fatigue et la douleur +donnaient le même conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances +réunies l'emportèrent. + +Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eût installé lui-même son +nouveau commensal dans trois chambres qui avaient été autrefois son +habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisième +étage de l'hôtel Bussy. Puis, bien sûr que le jeune médecin, satisfait +de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence +lui préparait, ne s'échapperait pas clandestinement de l'hôtel, il +descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-même au premier. + +Le lendemain, en s'éveillant, il trouva Remy debout près de son lit. +Le jeune homme avait passé la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui +lui tombait du ciel, et il attendait le réveil de Bussy pour s'assurer +qu'à son tour il n'avait point rêvé. + +--Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous? + +--A merveille, mon cher Esculape, et vous, êtes-vous satisfait? + +--Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes +pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait dû, pendant +la journée d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il +ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure. + +--Voyez. + +Et Bussy se tourna sur le côté, pour que le jeune chirurgien pût lever +l'appareil. + +Tout allait au mieux; les lèvres de la plaie étaient roses et +rapprochées. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le +bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait déjà presque +plus rien à faire. + +--Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maître Ambroise +Paré? + +--Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous êtes à peu près guéri, +de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, à cinq cent +deux pas de la fameuse maison. + +--Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy? + +--Je le crois bien. + +--Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy. + +--Pardon! s'écria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoyé, je +crois, monseigneur? + +--Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je +t'aie tutoyé? + +--Au contraire! s'écria le jeune homme en essayant de saisir la main +de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal +entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou +de joie? + +--Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu à ton tour; +que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes +d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit déménagement, à +la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour. + + [*] L'estortuaire était ce bâton que le grand veneur remettait au + roi pour qu'il pût écarter les branches des arbres en courant au + galop. + +--Ah! dit Remy, voilà que nous voulons déjà faire des folies? + +--Eh non, au contraire, je te promets d'être bien raisonnable. + +--Mais il vous faudra monter à cheval! + +--Dame! c'est de toute nécessité. + +--Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur? + +--J'en ai quatre à choisir. + +--Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire +monter à la dame au portrait; vous savez? + +--Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en vérité +trouvé pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais +effroyablement que vous ne m'empêchassiez de me rendre à cette chasse, +ou plutôt à ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon +nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher +Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire +partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise, +bien certainement: ces tapisseries, ces émaux si fins, ce plafond +peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon goût +révèle une femme de qualité ou tout au moins une femme riche; si +j'allais la rencontrer là! + +--Tout est possible, répondit philosophiquement le Haudouin. + +--Excepté de retrouver la maison, soupira Bussy. + +--Et d'y pénétrer quand nous l'aurons retrouvée, ajouta Remy. + +--Oh! je ne pense jamais à cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy; +d'ailleurs, quand nous en serons là, ajouta-t-il, j'ai un moyen. + +--Lequel? + +--C'est de me faire administrer un autre coup d'épée. + +--Bon, dit Remy, voilà qui me donne l'espoir que vous me garderez. + +--Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans +que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me +passer de toi. + +La charmante figure du jeune praticien s'épanouit sous l'expression +d'une indicible joie. + +--Allons, dit-il, c'est décidé; vous allez à la chasse pour chercher +la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison. + +--Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun +notre découverte. + +Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quittèrent plutôt comme deux amis +que comme un maître et un serviteur. + +Il y avait en effet grande chasse commandée au bois de Vincennes pour +l'entrée en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nommé grand veneur +depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entrée +en pénitence du roi, qui commençait son carême le mardi gras, avaient +fait douter un instant qu'il assistât en personne à cette chasse; car, +lorsque le roi tombait dans ses accès de dévotion, il en avait parfois +pour plusieurs semaines à ne pas quitter le Louvre, quand il ne +poussait pas l'austérité jusqu'à entrer dans un couvent; mais, au +grand étonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du +matin, que le roi était parti pour le donjon de Vincennes et courait +le daim avec son frère monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour. + +Le rendez-vous était au rond-point du roi Saint-Louis. C'était ainsi +qu'on nommait, à cette époque, un carrefour où l'on voyait encore, +disait-on, le fameux chêne où le roi martyr avait rendu la justice. +Tout le monde était donc rassemblé à neuf heures, lorsque le nouvel +officier, objet de la curiosité générale, inconnu qu'il était à peu +près à toute la cour, parut monté sur un magnifique cheval noir. + +Tous les yeux se portèrent sur lui. + +C'était un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son +visage marqué de petite vérole et son teint nuancé de taches +fugitives, selon les émotions qu'il ressentait, prévenaient +désagréablement le regard et le forçaient à une contemplation plus +assidue, ce qui rarement tourne à l'avantage de ceux que l'on examine. +En effet, les sympathies sont provoquées par le premier aspect; l'oeil +franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du +regard. + +Vêtu d'un justaucorps de drap vert tout galonné d'argent, ceint du +baudrier d'argent, avec les armes du roi brodées en écusson; coiffé de +la barrette à longue plume, brandissant de la main gauche un épieu, +et, de la droite, l'estortuaire destiné au roi, M. de Monsoreau +pouvait paraître un terrible seigneur, mais ce n'était certainement +pas un beau gentilhomme. + +--Fi! la laide figure que vous nous avez ramenée de votre +gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce là les +gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du +diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant +bien grand et bien peuplé de vilains messieurs! On dit, et je préviens +Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu +absolument que le roi reçût le grand veneur de votre main. + +--Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc +d'Anjou, et je le récompense. + +--Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'être +reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de +cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et +je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous +prie de le croire, que ce grand fantôme. Il a la barbe rouge, je ne +m'en étais pas aperçu d'abord: c'est encore une beauté de plus. + +--Je n'avais pas entendu dire, répondit le duc d'Anjou, qu'il fallût +être moulé sur le modèle de l'Apollon ou de l'Antinoüs pour occuper +les charges de la cour. + +--Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le +plus grand sang-froid, c'est étonnant. + +--Je consulte le coeur, et non le visage, répondit le prince; les +services rendus et non les services promis. + +--Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais +je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu +vous rendre. + +--Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous êtes bien +curieux, trop curieux même. + +--Voilà bien les princes! s'écria Bussy avec sa liberté ordinaire. Ils +vont toujours questionnant: il faut leur répondre sur toutes choses, +et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous +répondent pas. + +--C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si +tu veux te renseigner? + +--Non. + +--Va demander la chose à M. de Monsoreau lui-même. + +--Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec +lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une +ressource, s'il ne me répond pas. + +--Laquelle? + +--Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent. + +Et, sur cette réponse, tournant le dos au prince, sans réfléchir +autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau à la main, il s'approcha +de M. de Monsoreau, qui, à cheval au milieu du cercle, point de mire +de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un +sang-froid merveilleux que le roi le débarrassât du poids de tous les +regards tombant à plomb sur sa personne. + +Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire à la bouche, le +chapeau à la main, il se dérida un peu. + +--Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois là très-seul. Est-ce +que la faveur dont vous jouissez vous a déjà fait autant d'ennemis que +vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir été nommé grand +veneur? + +--Par ma foi, monsieur le comte, répondit le seigneur de Monsoreau, je +n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir à +quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude? + +--Ma foi, dit bravement Bussy, à la grande admiration que le duc +d'Anjou m'a inspirée pour vous. + +--Comment cela? + +--En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez été nommé +grand veneur. + +M. de Monsoreau pâlit d'une manière si affreuse, que les sillons de la +petite vérole qui diapraient son visage semblèrent autant de points +noirs dans sa peau jaunie; en même temps il regarda Bussy d'un air qui +présageait une violente tempête. + +Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'était pas +homme à reculer; tout au contraire, il était de ceux qui réparent +d'ordinaire une indiscrétion par une insolence. + +--Vous dites, monsieur, répondit le grand veneur, que monseigneur vous +a raconté mon dernier exploit? + +--Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donné un violent +désir, je l'avoue, d'en entendre le récit de votre propre bouche. + +M. de Monsoreau serra l'épieu dans sa main crispée, comme s'il eût +éprouvé le violent désir de s'en faire une arme contre Bussy. + +--Ma foi, monsieur, dit-il, j'étais tout disposé à reconnaître votre +courtoisie en accédant à votre demande; mais voici malheureusement le +roi qui arrive, ce qui m'en ôte le temps; mais, si vous le voulez +bien, ce sera pour plus tard. + +Effectivement, le roi, monté sur son cheval favori, qui était un beau +genêt d'Espagne de couleur isabelle, s'avançait rapidement du donjon +au rond-point. + +Bussy, en faisant décrire un demi-cercle à son regard, rencontra des +yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire. + +--Maître et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace +quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent? + +Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait +de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait déjà vue une fois et qui ne +lui revint pas davantage à la seconde qu'à la première fois. Cependant +il accepta d'assez bonne grâce l'estortuaire que celui-ci lui +présentait, un genou en terre, selon l'habitude. + +Aussitôt que le roi fut armé, les maîtres piqueurs annoncèrent que le +daim était détourné, et la chasse commença. + +Bussy s'était placé sur le flanc de la troupe, de manière à voir +défiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans +avoir examiné s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce +fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien +séduisantes femmes à cette chasse, où le grand veneur faisait ses +débuts; mais il n'y avait point la charmante créature qu'il cherchait. + +Il en fut réduit à la conversation et à la compagnie de ses amis +ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande +distraction dans son ennui. + +--Nous avons un affreux grand veneur, dit-il à Bussy, qu'en penses-tu? + +--Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les +personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent! +Montre-moi donc sa femme. + +--Le grand veneur est à marier, mon cher, répliqua Antraguet. + +--Et d'où sais-tu cela? + +--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait +volontiers son quatrième mari, comme Lucrèce Borgia fit du comte +d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrière le cheval +noir de M. de Monsoreau! + +--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy. + +--D'une foule de pays. + +--Situés? + +--Vers l'Anjou. + +--Il est donc riche? + +--On le dit; mais voilà tout; il paraît que c'est de petite noblesse. + +--Et qui est la maîtresse de ce hobereau? + +--Il n'a pas de maîtresse: le digne monsieur tient à être unique dans +son genre; mais voilà monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la +main, viens vite. + +--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma +curiosité. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces +idées-là, tu sais, la première fois qu'on rencontre les gens--je ne +sais pourquoi il me semble que j'aurai maille à partir avec lui, et +puis ce nom, Monsoreau! + +--Mont de la souris, reprit Antraguet, voilà l'étymologie: mon vieil +abbé m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_. + +--Je ne demande pas mieux, répliqua Bussy. + +--Ah! mais attends donc, s'écria tout à coup Antraguet. + +--Quoi? + +--Mais Livarot connaît cela! + +--Quoi, cela? + +--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre. + +--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot! + +Livarot s'approcha. + +--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau? + +--Eh bien? demanda le jeune homme. + +--Renseigne-nous sur le Monsoreau. + +--Volontiers. + +--Est-ce long? + +--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et +ce que j'en pense. J'en ai peur! + +--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous +ce que tu en sais. + +--Ecoute!... Je revenais un soir.... + +--Cela commence d'une façon terrible, dit Antraguet. + +--Voulez-vous me laisser finir? + +--Oui. + +--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, à travers le bois +de Méridor; il y a de cela quelque six mois à peu près, quand tout à +coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide, +une haquenée blanche emportée dans le hallier; je pousse, je pousse, +et, au bout d'une longue allée, assombrie par les premières ombres de +la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il +volait. Le même cri étouffé se fait alors entendre de nouveau, et je +distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il +appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en +joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tué si, +au moment même où je lâchais la détente, la mèche ne se fût éteinte. + +--Eh bien, demanda Bussy, après? + +--Après, je demandai à un bûcheron quel était ce monsieur au cheval +noir qui enlevait les femmes; il me répondit que c'était M. de +Monsoreau. + +--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever +les femmes, n'est-ce pas, Bussy? + +--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins! + +--Et la femme, qui était-ce? demanda Antraguet. + +--Ah! voilà, on ne l'a jamais su. + +--Allons! dit Bussy, décidément c'est un homme remarquable, et il +m'intéresse. + +--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une +réputation atroce. + +--Cite-t-on d'autres faits? + +--Non, rien; il n'a même jamais fait ostensiblement grand mal; de plus +encore, il est assez bon, à ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui +n'empêche pas que dans la contrée qui jusqu'aujourd'hui a eu le +bonheur de le posséder on le craigne à l'égal du feu. D'ailleurs, +chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-être, mais devant le +diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra +mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, à qui il était destiné +d'abord et à qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a soufflé. + +--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet. + +--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc? + +--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot. + +--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici. + +--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit à une heure pour visiter les +terres de sa femme. + +--Exilé? + +--Cela m'en a tout l'air. + +--Saint-Luc exilé! impossible! + +--C'est l'Évangile, mon cher. + +--Selon Saint-Luc. + +--Non, selon le maréchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de +sa propre bouche. + +--Ah! voilà du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au +Monsoreau. + +--J'y suis, dit Bussy. + +--A quoi es-tu? + +--Je l'ai trouvé. + +--Qu'as-tu trouvé? + +--Le service qu'il a rendu à M. d'Anjou. + +--Saint-Luc? + +--Non, le Monsoreau. + +--Vraiment? + +--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez +avec moi. + +Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour +rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes, +marchait à quelques portées d'arquebuse en avant de lui. + +--Ah! monseigneur, s'écria-t-il en rejoignant le prince, quel homme +précieux que ce M. Monsoreau! + +--Ah! vraiment? + +--C'est incroyable! + +--Tu lui as donc parlé? fit le prince toujours railleur. + +--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orné. + +--Et lui as-tu demandé ce qu'il avait fait pour moi? + +--Certainement, je ne l'abordais qu'à cette fin. + +--Et il t'a répondu? demanda le duc, plus gai que jamais. + +--A l'instant même, et avec une politesse dont je lui sais un gré +infini. + +--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le +prince. + +--Il m'a courtoisement confessé, monseigneur, qu'il était le +pourvoyeur de Votre Altesse. + +--Pourvoyeur de gibier? + +--Non, de femmes. + +--Plaît-il? fit le duc, dont le front se rembrunit à l'instant même; +que signifie ce badinage, Bussy? + +--Cela signifie, monseigneur, qu'il enlève pour vous les femmes sur +son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute +l'honneur qu'il leur réserve, il leur met la main sur la bouche pour +les empêcher de crier. + +Le duc fronça le sourcil, crispa ses poings avec colère, pâlit et mit +son cheval à un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurèrent +en arrière. + +--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne. + +--D'autant meilleure, répondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me +semble, à tout le monde l'effet d'une plaisanterie. + +--Diable! fit Bussy, il paraîtrait que je l'ai sanglé ferme, le pauvre +duc! + +Un instant après, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait: + +--Eh! Bussy, où es-tu? viens donc! + +--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant. + +Il trouva le prince éclatant de rire. + +--Tiens! dit-il, monseigneur; il paraît que ce que je vous ai dit est +devenu drôle. + +--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit. + +--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mérite de faire rire +un prince qui ne rit pas souvent. + +--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir +le vrai. + +--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vérité. + +--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons, +conte-moi ta petite histoire; où donc as-tu pris ce que tu es venu me +conter? + +--Dans les bois de Méridor, monseigneur! Cette fois encore le duc +pâlit, mais il ne dit rien. + +--Décidément, murmura Bussy, le duc se trouve mêlé en quelque chose +dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme à la +haquenée blanche. + +Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant à son tour de ce +que le duc ne riait plus, s'il y a une manière de vous servir qui vous +plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons, +dussions-nous faire concurrence à M. de Monsoreau. + +--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais +expliquer. + +Le duc tira Bussy à part. + +--Écoute, lui dit-il, j'ai rencontré par hasard à l'église une femme +charmante: comme quelques traits de son visage, cachés sous un voile, +me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimée, je l'ai +suivie et me suis assuré du lieu où elle demeure. Sa suivante est +séduite, et j'ai une clef de la maison. + +--Eh bien, jusqu'à présent, monseigneur, il me semble que voilà qui va +bien. + +--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle. + +--Ah! monseigneur, voilà que nous entrons dans le fantastique. + +--Écoute, tu es brave, tu m'aimes, à ce que tu prétends? + +--J'ai mes jours. + +--Pour être brave? + +--Non, pour vous aimer. + +--Bien. Es-tu dans un de ces jours-là? + +--Pour rendre service à Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons. + +--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire +que pour soi-même. + +--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la +cour à votre maîtresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est +réellement aussi sage que belle? Cela me va. + +--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas. + +--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous. + +--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient +chez elle. + +--Il y a donc un homme? + +--J'en ai peur. + +--Un amant, un mari? + +--Un jaloux, tout au moins. + +--Tant mieux, monseigneur. + +--Comment, tant mieux? + +--Cela double vos chances. + +--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme. + +--Et vous me chargez de m'en assurer. + +--Oui, et si tu consens à me rendre ce service.... + +--Vous me ferez grand veneur à mon tour, quand la place sera vacante? + +--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que +jamais je n'ai rien fait pour toi. + +--Tiens! monseigneur s'en aperçoit? + +--Il y a longtemps déjà que je me le dis. + +--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-là. + +--Eh bien? + +--Quoi, monseigneur? + +--Consens-tu? + +--A épier la dame? + +--Oui. + +--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte médiocrement, et +j'en aimerais mieux une autre. + +--Tu t'offrais à me rendre service, Bussy, et voilà déjà que tu +recules! + +--Dame! vous m'offrez un métier d'espion, monseigneur. + +--Eh non, métier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une +sinécure; il faudra peut-être tirer l'épée. + +Bussy secoua la tête. + +--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que +soi-même; aussi faut-il les faire soi-même, fût-on prince. + +--Alors tu me refuses? + +--Ma foi oui, monseigneur. + +Le duc fronça le sourcil. + +--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-même, et, si je suis +tué ou blessé dans cette circonstance, je dirai que j'avais prié mon +ami Bussy de se charger de ce coup d'épée à donner ou à recevoir, et +que, pour la première fois de sa vie, il a été prudent. + +--Monseigneur, répondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: «Bussy, +j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute +occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux +noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en +défaire.» Monseigneur, j'y suis allé; ils étaient cinq; j'étais seul; +je les ai défiés; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqué tous +ensemble m'ont tué mon cheval, et cependant j'en ai blessé deux et +j'ai assommé le troisième. Aujourd'hui vous me demandez de faire du +tort à une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un +prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse. + +--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly, +comme je l'ai déjà faite. + +--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son +esprit. + +--Quoi? + +--Est-ce que vous étiez en train de monter votre faction, monseigneur, +lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient? + +--Justement. + +--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du côté de la +Bastille? + +--Elle demeure en face de Sainte-Catherine. + +--Vraiment? + +--C'est un quartier où l'on est égorgé parfaitement, tu dois en savoir +quelque chose. + +--Est-ce que Votre Altesse a guetté encore, depuis ce soir-là? + +--Hier. + +--Et monseigneur a vu? + +--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute +pour voir si personne ne l'épiait, et qui, selon toute probabilité, +m'ayant aperçu, s'est tenu obstinément devant cette porte. + +--Et cet homme était seul, monseigneur? demanda Bussy. + +--Oui, pendant une demi-heure à peu près, + +--Et après cette demi-heure? + +--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne à la main. + +--Ah! ah! fit Bussy. + +--Alors l'homme au manteau... continua le prince. + +--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy. + +--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme à la lanterne se sont mis à +causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposés à quitter +leur poste de la nuit, je leur ai laissé la place et je suis revenu. + +--Dégoûté de cette double épreuve? + +--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette +maison, qui pourrait bien être quelque égorgeoir.... + +--Vous ne seriez pas fâché qu'on y égorgeât un de vos amis. + +--Ou plutôt que cet ami, n'étant pas prince, n'ayant pas les ennemis +que j'ai, et d'ailleurs habitué à ces sortes d'aventures, étudiât la +réalité du péril que je puis courir, et m'en vînt rendre compte. + +--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme. + +--Non pas. + +--Pourquoi? + +--Elle est trop belle. + +--Vous dites vous-même qu'à peine vous l'avez vue. + +--Je l'ai vue assez pour avoir remarqué d'admirables cheveux blonds. + +--Ah! + +--Des yeux magnifiques. + +--Ah! ah! + +--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse. + +--Ah! ah! ah! + +--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement à une pareille femme. + +--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche. + +Le duc regarda Bussy de côté. + +--Parole d'honneur, dit Bussy. + +--Tu railles. + +--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses +instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir. + +--Tu reviens donc sur ta décision? + +--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-père Grégoire XIII qui ne +soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura à faire. + +--Il y aura à te cacher à distance de la porte que je t'indiquerai, +et, si un homme entre, à le suivre, pour t'assurer qui il est. + +--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrière lui? + +--Je t'ai dit que j'avais une clef. + +--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose à craindre, c'est que je +suive un autre homme, et que la clef n'aille à une autre porte. + +--Il n'y a pas à s'y tromper; cette porte est une porte d'allée; au +bout de l'allée à gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches +et tu te trouves dans le corridor. + +--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais été +dans la maison? + +--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout +expliqué. + +--Tudieu! que c'est commode d'être prince, on vous sert votre besogne +toute faite. Moi, monseigneur, il m'eût fallu reconnaître la maison +moi-même, explorer l'allée, compter les marches, sonder le corridor. +Cela m'eût pris un temps énorme, et qui sait encore si j'eusse réussi? + +--Ainsi donc tu consens? + +--Est-ce que je sais refuser quelque chose à Votre Altesse? Seulement +vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte. + +--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un détour; nous +passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir. + +--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire à l'homme, s'il +vient? + +--Rien autre chose que de le suivre jusqu'à ce que tu aies appris qui +il est. + +--C'est délicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrétion +jusqu'à s'arrêter au milieu du chemin et à couper court à mes +investigations? + +--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du côté qu'il te plaira. + +--Alors, Votre Altesse m'autorise à faire comme pour moi. + +--Tout à fait. + +--Ainsi ferai-je, monseigneur. + +--Pas un mot à tous nos jeunes seigneurs. + +--Foi de gentilhomme! + +--Personne avec toi dans cette exploration. + +--Seul, je vous le jure. + +--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre +la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir... + +--Je remplace monseigneur; voilà qui est dit. + +Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de +Monsoreau conduisait en homme de génie. Le roi fut charmé de la +manière précise dont le chasseur consommé avait fixé toutes les haltes +et disposé tous les relais. Après avoir été chassé deux heures, après +avoir été tourné dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, après +avoir été vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste à son +lancer. + +M. de Monsoreau reçut les félicitations du roi et du duc d'Anjou. + +--Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu mériter +vos compliments, puisque c'est à vous que je dois la place. + +--Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer à les +mériter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi +veut y chasser après demain et les jours suivants, et ce n'est pas +trop d'un jour pour prendre connaissance de la forêt. + +--Je le sais, Monseigneur, répondit Monsoreau, et mon équipage est +déjà préparé. Je partirai cette nuit. + +--Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dît Bussy; désormais plus de repos +pour vous. Vous avez voulu être grand veneur, vous l'êtes; il y a, +dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que +pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'êtes point +marié, mon cher monsieur. + +Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard perçant sur +le grand veneur; puis tournant la tête d'un autre côté, il alla faire +ses compliments au roi sur l'amélioration qui depuis la veille +paraissait s'être fait en sa santé. + +Quant à Monsoreau, il avait, à la plaisanterie de Bussy, encore une +fols pâli de cette pâleur hideuse qui lui donnait un si sinistre +aspect. + + + + +CHAPITRE XII + +COMMENT BUSSY RETROUVA A LA FOIS LE PORTRAIT ET L'ORIGINAL + + +La chasse fut terminée vers les quatre heures du soir: et à cinq +heures, comme si le roi avait prévu les désirs du duc d'Anjou, toute +la cour rentrait à Paris par le faubourg Saint-Antoine. + +M. de Monsoreau, sous le prétexte de partir à l'instant même, avait +pris congé des princes, et se dirigeait avec ses équipages vers +Fromenteau. + +En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer à ses amis la +fière et sombre apparence de la forteresse: c'était un moyen de leur +rappeler ce qui les attendait, si par hasard, après avoir été ses +amis, ils devenaient ses ennemis, + +Beaucoup comprirent et redoublèrent de déférence envers Sa Majesté. + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas à Bussy, qui marchait +à ses côtés: + +--Regarde bien, Bussy, regarde bien à droite, cette maison de bois qui +abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'oeil +la même ligne et compte, la maison à la Vierge comprise, quatre autres +maisons. + +--Bien, dit Bussy. + +--C'est la cinquième, dit le duc, celle qui est juste en face de la +rue Sainte-Catherine. + +--Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes +qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux. + +--Excepté celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les +fenêtres demeurent fermées, + +--Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un +effroyable battement de coeur. + +--Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien +gardée, on se garde bien. En tout cas, voici la maison: à l'hôtel, je +t'en donnerai la clef. + +Bussy darda son regard par cette étroite ouverture: mais quoique ses +ses yeux restassent constamment fixés sur elle, il ne vit rien. + +En revenant à l'hôtel d'Anjou, le duc donna effectivement à Bussy la +clef de la maison désignée, en lui recommandant de nouveau de faire +bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par +l'hôtel. + +--Eh bien? dit-il à Remy. + +--Je vous ferai la même question, monseigneur. + +--Tu n'as rien trouvé? + +--La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre +cinq ou six maisons qui se touchent. + +--Alors, dit Bussy, je crois que j'ai été plus heureux que toi, mon +cher le Haudouin. + +--Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherché de votre côté? + +--Non. Je suis passé dans la rue seulement. + +--Et vous avez reconnu la porte? + +--La Providence, mon cher ami, a des voies détournées et des +combinaisons mystérieuses. + +--Alors vous êtes sûr? + +--Je ne dis pas que je suis sûr; mais j'espère. + +--Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que +vous cherchiez? + +--Demain matin. + +--En attendant, avez-vous besoin de moi? + +--Aucunement, mon cher Remy. + +--Vous ne voulez pas que je vous suive? + +--Impossible. + +--Soyez prudent, au moins, monseigneur. + +--Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour +cela. + +Bussy dîna en homme qui ne sait pas où ni de quelle façon il soupera; +puis, à huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses épées, +attacha, malgré l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une +paire de pistolets à sa ceinture, et se fit porter dans la litière, à +l'extrémité de la rue Saint-Paul. + +Arrivé là, il reconnut la maison à la statue de la Vierge, compta les +quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquième était la +maison désignée, et alla, enveloppé dans un grand manteau de couleur +sombre, se blottir à l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien décidé à +attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne +venait, à agir pour son propre compte. + +Neuf heures sonnaient à Saint-Paul comme Bussy s'embusquait. + +Il était là depuis dix minutes à peine, quand, à travers l'obscurité, +il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. A la +hauteur de l'hôtel des Tournelles, ils s'arrêtèrent. L'un d'eux mit +pied à terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute +probabilité, était un laquais, et, après lui avoir vu reprendre le +chemin par lequel ils étaient venus, après l'avoir vu se perdre, lui +et ses deux chevaux, dans l'obscurité, il s'avança vers la maison +confiée à la surveillance de Bussy. + +Arrivé à quelques pas de la maison, l'inconnu décrivit un grand +cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant être +sûr qu'il n'était point observé, il s'approcha de la porte et +disparut. + +Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derrière lui. + +Il attendit un instant, de peur que le personnage mystérieux ne fût +resté en observation derrière le guichet. Puis, quelques minutes +s'étant écoulées, il s'avança à son tour, traversa la chaussée, ouvrit +la porte, et, instruit par l'expérience, il la referma sans bruit. + +Alors il se retourna: le guichet était bien à la hauteur de son oeil, +et c'était bien, selon toute probabilité, par ce guichet qu'il avait +regardé Quélus. + +Ce n'était pas tout, et Bussy n'était pas venu pour rester là. Il +s'avança lentement, tâtonnant aux deux côtés de l'allée, au bout de +laquelle, à gauche, il trouva la première marche d'un escalier. + +Là, il s'arrêta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes +faiblir sous le poids de l'émotion, ensuite il entendait une voix qui +disait: + +--Gertrude, prévenez votre maîtresse que c'est moi, et que je veux +entrer. + +La demande était faite d'un ton trop impératif pour souffrir un refus; +au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre +qui répondait: + +--Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre. + +Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait. + +Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptées Remy; il compta +douze marches à son tour, et se trouva sur le palier. + +Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en +retenant sa respiration et en étendant la main devant lui. Une +première porte se trouva sous sa main, c'était celle par laquelle +l'inconnu était entré; il poursuivit son chemin, en trouva une +seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des +pieds à la tête, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa +la porte. + +La chambre dans laquelle se trouva Bussy était complètement obscure, +moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte +latérale, un reflet de lumières du salon. + +Ce reflet portait sur une fenêtre, tendue de deux rideaux de +tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le coeur +du jeune homme. + +Ses yeux se portèrent sur la partie du plafond éclairée par cette même +lumière, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait déjà +remarqué; il étendit la main et sentit le lit sculpté. + +Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette +chambre où il s'était réveillé, pendant cette nuit où il avait reçu la +blessure qui lui avait valu l'hospitalité. + +Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy +lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout enveloppé de ce +délicieux parfum qui s'échappe de la couche d'une femme jeune et +belle. + +Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et écouta. + +On entendait dans la chambre à côté le pas impatient de l'inconnu; de +temps en temps il s'arrêtait, murmurant entre ses dents: + +--Eh bien, viendra-t-elle? + +A la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le +salon; la porte semblait parallèle à celle qui était déjà +entr'ouverte. Le tapis frémit sous la pression d'un petit pied; le +frôlement d'une robe de soie arriva jusqu'à l'oreille de Bussy, et le +jeune homme entendit une voix de femme empreinte à la fois de crainte +et de dédain, qui disait: + +--Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore? + +--Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est +l'amant, je félicite fort le mari. + +--Madame, dit l'homme à qui l'on faisait cette froide réception, j'ai +l'honneur de vous prévenir que, forcé de partir demain matin pour +Fontainebleau, je viens passer cette nuit près de vous. + +--M'apportez-vous des nouvelles de mon père? demanda la même voix de +femme. + +--Madame, écoutez-moi. + +--Monsieur, vous savez ce qui a été convenu hier, quand j'ai consenti +à devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon père +viendrait à Paris, ou j'irais retrouver mon père. + +--Madame, aussitôt après mon retour de Fontainebleau, nous partirons, +je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant.... + +--Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne +passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le même toit que vous, +que je ne sois rassurée sur le sort de mon père. + +Et la femme qui parlait d'une façon si ferme souffla dans un petit +sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolongé. + +C'était la manière dont on appelait les domestiques à cette époque où +les sonnettes n'étaient point encore inventées. + +Au même instant la porte par laquelle était entré Bussy s'ouvrit de +nouveau et donna passage à la suivante de la jeune femme; c'était une +grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet +appel de sa maîtresse et qui, l'ayant entendu, se hâtait d'accourir. + +Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte. + +Un jet de lumière pénétra alors dans la chambre où était Bussy, et +entre les deux fenêtres il reconnut le portrait. + +--Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous +tiendrez toujours à la portée de ma voix. + +La femme de chambre se retira, sans répondre, par le même chemin +qu'elle était venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte, +et par conséquent le merveilleux portrait éclairé. + +Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'était bien +celui qu'il avait vu. + +Il s'approcha doucement pour coller son oeil à l'ouverture que +l'épaisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si +doucement qu'il marchât, au moment où son regard pénétrait dans la +chambre, le parquet cria sous son pied. + +A ce bruit, la femme se retourna; c'était l'original du portrait, +c'était la fée du rêve. + +L'homme, quoiqu'il n'eût rien entendu, en la voyant se retourner, se +retourna aussi. + +C'était le seigneur de Monsoreau. + +--Ah! dit Bussy, la haquenée blanche... la femme enlevée... Je vais +sans doute entendre quelque terrible histoire. + +Et il essuya son visage, qui spontanément venait de se couvrir de +sueur. + +Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle pâle, debout et +dédaigneuse. + +Lui, assis, non moins pâle, mais livide, agitait son pied impatient et +se mordait la main. + +--Madame, dit enfin le seigneur de Monso-reau, n'espérez pas continuer +longtemps avec moi ce rôle de femme persécutée et victime; vous êtes à +Paris, vous êtes dans ma maison; et, de plus, vous êtes maintenant la +comtesse de Monsoreau, c'est-à-dire ma femme. + +--Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire à mon père? +pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde? + +--Vous avez oublié le duc d'Anjou, madame. + +--Vous m'avez affirmé qu'une fois votre femme je n'avais plus rien à +craindre de lui. + +--C'est-à-dire.... + +--Vous m'avez affirmé cela. + +--Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques précautions. + +--Eh bien, monsieur, prenez ces précautions, et revenez me voir quand +elles seront prises. + +--Diane, dit le comte, au coeur duquel la colère montait visiblement, +Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacré du mariage. C'est un +conseil que je veux bien vous donner. + +--Faites, monsieur, que je n'aie plus de défiance dans le mari, et je +respecterai le mariage. + +--Il me semblait cependant avoir, par la manière dont j'ai agi envers +vous, mérité toute votre confiance. + +--Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon intérêt ne +vous a pas seul guidé, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a +bien servi. + +--Oh! c'en est trop, s'écria le comte; je suis dans ma maison, vous +êtes ma femme, et, dût l'enfer vous venir en aide, cette nuit même +vous serez à moi. + +Bussy mit la main à la garde de son épée et fit un pas en avant; mais +Diane ne lui donna pas le temps de paraître. + +--Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voilà comme je +vous réponds. + +Et, bondissant dans la chambre où était Bussy, elle referma la porte, +poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'épuisait en +menaces, heurtant les planches du poing: + +--Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte, +dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur +le seuil. + +--Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses +bras, vous auriez un vengeur. + +Diane fut près de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger +qui la menaçât lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la +défensive, mais muette; tremblante, mais immobile. + +M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute +que Diane exécuterait sa menace, il sortit du salon en repoussant +violemment la porte derrière lui. + +Puis on entendit le bruit de ses pas s'éloigner dans le corridor et +décroître dans l'escalier. + +--Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se dégageant des bras de +Bussy et en faisant un pas en arrière, qui êtes-vous et comment vous +trouvez-vous ici? + +--Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant +Diane, je suis l'homme à qui vous avez conservé la vie. Comment +pourriez-vous croire que je suis entré chez vous dans une mauvaise +intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur? + +Grâce au flot de lumière qui inondait la noble figure du jeune homme, +Diane le reconnut. + +--Oh! vous ici, monsieur! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous +étiez là, vous avez tout entendu? + +--Hélas! oui, madame. + +--Mais, qui êtes-vous? votre nom, monsieur? + +--Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy. + +--Bussy! vous êtes le brave Bussy! s'écria naïvement Diane, sans se +douter de la joie que cette exclamation répandait dans le coeur du +jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant à sa +suivante, qui, ayant entendu sa maîtresse parler avec quelqu'un, +entrait tout effarée; Gertrude, je n'ai plus rien à craindre, car, à +partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus +noble et du plus loyal gentilhomme de France. + +Puis, tendant la main à Bussy: + +--Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous êtes: il faut que +vous sachiez qui je suis. + + + + +CHAPITRE XIII + +CE QU'ÉTAIT DIANE DE MÉRIDOR. + + +Bussy se releva tout étourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans +le salon que venait de quitter M. de Monsoreau. + +Il regardait Diane avec l'étonnement de l'admiration; il n'avait pas +osé croire que la femme qu'il cherchait pût soutenir la comparaison +avec la femme de son rêve, et voilà que la réalité surpassait tout ce +qu'il avait pris pour un caprice de son imagination. + +Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est-à-dire qu'elle était dans +ce premier éclat de la jeunesse et de la beauté qui donne son plus pur +coloris à la fleur, son plus charmant velouté au fruit; il n'y avait +pas à se tromper à l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait +admirée, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase. + +Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de +choses. + +--Monsieur, dit-elle, vous avez répondu à l'une de mes questions, mais +point à l'autre: je vous ai demandé qui vous êtes, et vous me l'avez +dit; mais j'ai demandé aussi comment vous vous trouvez ici, et à cette +demande vous n'avez rien répondu. + +--Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre +conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma +présence ressortiraient tout naturellement du récit que vous avez bien +voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-même tout à l'heure +que je devais savoir qui vous étiez? + +--Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, répondit Diane, votre +nom à vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom, +je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, à +la loyauté et à l'honneur duquel on pouvait fout confier. + +Bussy s'inclina. + +--Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre +que j'étais la fille du baron de Méridor, c'est-à-dire que j'étais la +seule héritière d'un des plus nobles et des plus vieux noms de +l'Anjou. + +--Il y eut, dit Bussy, un baron de Méridor qui, pouvant sauver sa +liberté à Pavie, vint rendre son épée aux Espagnols lorsqu'il sut le +roi prisonnier, et qui, ayant demandé pour toute grâce d'accompagner +François 1er à Madrid, partagea sa captivité, et ne le quitta que pour +venir en France traiter de sa rançon. + +--C'est mon père, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande +salle du château de Méridor, vous verrez, donné en souvenir de ce +dévouement, le portrait du roi François 1er de la main de Léonard de +Vinci. + +--Ah! dit Bussy, dans ce temps-là les princes savaient encore +récompenser leurs serviteurs. + +--A son retour d'Espagne, mon père se maria. Deux premiers enfants, +deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de +Méridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un héritier. +Bientôt le roi mourut à son tour, et la douleur du baron se changea en +désespoir; il quitta la cour quelques années après et vint s'enfermer +avec sa femme dans son château de Méridor. C'est là que je naquis +comme par miracle, dix ans après la mort de mes frères. + +Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse; +son affection pour moi n'était pas de la tendresse, c'était de +l'idolâtrie. Trois ans après ma naissance, je perdis ma mère; certes, +ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour +comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon +sourire le consola de la mort de ma mère. + +Je grandis, je me développai sous ses yeux. Comme j'étais tout pour +lui, lui aussi, pauvre père, il était tout pour moi. J'atteignis ma +seizième année sans me douter qu'il y eût un autre monde que celui de +mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans +songer que cette vie dût jamais finir et sans désirer qu'elle finit. + +Le château de Méridor était entouré de vastes forêts appartenant à M. +le duc d'Anjou; elles étaient peuplées de daims, de chevreuils et de +cerfs, que personne ne songeait à tourmenter, et que le repos dans +lequel on les laissait rendait familiers; tous étaient plus ou moins +de ma connaissance; quelques-uns étaient si bien habitués à ma voix, +qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma +protégée, ma favorite, Daphné, pauvre Daphné! venait manger dans ma +main. + +Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je +l'avais pleurée comme une amie, quand tout à coup je la vis reparaître +avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais, +en voyant leur mère me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien +à craindre et vinrent me caresser à leur tour. + +Vers ce temps, le bruit se répandit que M. le duc d'Anjou venait +d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques +jours après, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il +se nommait le comte de Monsoreau. + +Pourquoi ce nom me frappa-t-il au coeur quand je l'entendis prononcer? +Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un +pressentiment. + +Huit jours s'écoulèrent. On parlait fort et fort diversement dans tout +le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du +son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu'à la grille du +parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'éclair, Daphné +poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient. + +Un instant après, monté sur un cheval noir qui semblait avoir des +ailes, un homme passa, pareil à une vision; c'était M. de Monsoreau. + +Je voulus pousser un cri, je voulus demander grâce pour ma pauvre +protégée; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention, +tant il était emporté par l'ardeur de sa chasse. + +Alors, sans m'occuper de l'inquiétude que j'allais causer à mon père +s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction où +j'avais vu la chasse s'éloigner; j'espérais rencontrer, soit le comte +lui-même, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier +d'interrompre cette poursuite qui me déchirait le coeur. + +Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir où j'allais; depuis +longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue. +Bientôt je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre +et je me mis à pleurer. J'étais là depuis un quart d'heure à peu près, +quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je +ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en +un instant il fut à si peu de distance, que je ne doutai point que la +chasse ne dût passer à portée de ma vue. Je me levai aussitôt et je +m'élançai dans la direction où elle s'annonçait. + +En effet, je vis passer dans une clairière la pauvre Daphné haletante: +elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succombé à la +fatigue, et sans doute avait été déchiré par les chiens. + +Elle-même se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute +était moins grande que la première fois, sa course s'était changée en +élans saccadés, et en passant devant moi elle brama tristement. + +Comme la première fois, je fis de vains efforts pour me faire +entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il +poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor +à la bouche et sonnant furieusement. + +Derrière lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le +cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de +cris passa comme une tempête, disparut dans l'épaisseur de la forêt et +s'éteignit dans le lointain. + +J'étais désespérée; je me disais que, si je m'étais trouvée seulement +cinquante pas plus loin, au bord de la clairière qu'il avait +traversée, il m'eût vue, et qu'alors, à ma prière, il eût sans doute +fait grâce au pauvre animal. + +Cette pensée ranima mon courage; la chasse pouvait une troisième fois +passer à ma portée. Je suivis un chemin tout bordé de beaux arbres, +que je reconnus pour conduire au château de Beaugé. Ce château, qui +appartenait à M. le duc d'Anjou, était situé à trois lieues à peu près +du château de mon père. Au bout d'un instant je l'aperçus, et +seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues à pied, et +que j'étais seule et bien loin du château de Méridor. + +J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'à ce moment +seulement je songeai à l'imprudence et même à l'inconvenance de ma +conduite. Je suivis le bord de l'étang, car je comptais demander au +jardinier, brave homme qui, lorsque j'étais venue jusque-là avec mon +père, m'avait donné de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je, +demander au jardinier de me conduire, quand tout à coup la chasse se +fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, prêtant l'oreille. Le +bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au même instant, de l'autre +côté de l'étang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si +près, qu'elle allait être atteinte. Elle était seule, son second faon +avait succombé à son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des +forces; elle aspira la fraîcheur par ses naseaux, et se lança dans +l'étang, comme si elle eût voulu venir à moi. + +D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouvé toute son +énergie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et +presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces +s'épuisèrent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animés par la +curée prochaine, semblaient redoubler. Bientôt les chiens les plus +acharnés l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arrêtée qu'elle +était par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut à la +lisière du bois, accourut jusqu'à l'étang et sauta à bas de son +cheval. Alors, à mon tour je réunis toutes mes forces pour crier: +Grâce! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait aperçue, et je +criai de nouveau, et plus fort que la première fois. Il m'entendit, +car il leva la tête, et je le vis courir à un bateau, dont il détacha +l'amarre, et avec lequel il s'avança rapidement vers l'animal, qui se +débattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne +doutais pas que, mû par ma voix, par mes gestes et par mes prières, ce +ne fût pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hâtait ainsi, +quand tout à coup, arrivé à la portée de Daphné, je le vis tirer son +couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y reflétant, en fit +jaillir un éclair, puis l'éclair disparut; je jetai un cri: la lame +tout entière s'était plongée dans la gorge du pauvre animal. Un flot +de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'étang. La biche brama +d'une façon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se +dressa presque debout, et retomba morte. + +Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai +évanouie sur le talus de l'étang. + +Quand je revins à moi, j'étais couchée dans une chambre du château de +Beaugé, et mon père, qu'on avait envoyé chercher, pleurait à mon +chevet. + +Comme ce n'était rien qu'une crise nerveuse produite par la +surexcitation de la course, dès le lendemain je pus revenir à Méridor. +Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre. + +Le quatrième, mon père me dit que, pendant tout le temps que j'avais +été souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment où l'on +m'emportait évanouie, était venu prendre de mes nouvelles; il avait +été désespéré lorsqu'il avait appris qu'il était la cause involontaire +de cet accident, et avait demandé à me présenter ses excuses, disant +qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de +ma bouche. + +Il eût été ridicule de refuser de le voir; aussi, malgré ma +répugnance, je cédai. + +Le lendemain, il se présenta; j'avais compris le ridicule de ma +position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes +elles-mêmes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me défendis de +cette ridicule émotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je +portais à Daphné. + +Ce fut alors le comte qui joua l'homme désespéré, et qui vingt fois me +jura sur l'honneur que, s'il eût pu deviner que je portais quelque +intérêt à sa victime, il eût eu grand bonheur à l'épargner; cependant +ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'éloigna +sans avoir pu effacer de mon coeur la douloureuse impression qu'il y +avait faite. + +En se retirant, le comte demanda à mon père la permission de revenir. +Il était né en Espagne, il avait été élevé à Madrid: c'était pour le +baron un attrait que de parler d'un pays où il était resté si +longtemps. D'ailleurs, le comte était de bonne naissance, +sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc +d'Anjou; mon père n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande, +qui lui fut accordée. + +Hélas! à partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma +tranquillité. Bientôt je m'aperçus de l'impression que j'avais faite +sur le comte. D'abord il n'était venu qu'une fois la semaine, puis +deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon père, le +comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron éprouvait dans +sa conversation, qui était toujours celle d'un homme supérieur. Je +n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte était +galant avec moi comme avec une maîtresse, respectueux comme avec une +soeur. + +Un matin, mon père entra dans ma chambre avec un air plus grave que +d'habitude, et cependant sa gravité avait quelque chose de joyeux. + +--Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assuré que tu serais +heureuse de ne pas me quitter. + +--Oh! mon père, m'écriai-je, vous le savez, c'est mon voeu le plus +cher. + +--Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au +front, il ne tient qu'à toi de voir ton voeu se réaliser. + +Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je pâlis si affreusement, +qu'il s'arrêta avant que d'avoir touché mon front de ses lèvres. + +--Diane! mon enfant! s'écria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc? + +--M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je. + +--Eh bien? demanda-t-il étonné. + +--Oh! jamais, mon père, si vous avez quelque pitié pour votre fille, +jamais! + +--Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la pitié que j'ai pour +toi, c'est de l'idolâtrie, tu le sais; prends huit jours pour +réfléchir, et si, dans huit jours.... + +--Oh! non, non, m'écriai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas +vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non! + +Et je fondis en larmes. + +Mon père m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans +ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole +de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage. + +Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et +sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous reçûmes, mon père +et moi, une invitation de nous trouver à une grande fête que M. de +Monsoreau devait donner au frère du roi qui venait visiter la province +dont il portait le nom. Cette fête avait lieu à l'hôtel de ville +d'Angers. + +A cette lettre était jointe une invitation personnelle du prince, +lequel écrivait à mon père qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois à +la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir. + +Mon premier mouvement fut de prier mon père de refuser, et certes +j'eusse insisté si l'invitation eût été faite au nom seul de M. de +Monsoreau; mais le prince était de moitié dans l'invitation, et mon +père craignit par un refus de blesser Son Altesse. + +Nous nous rendîmes donc à cette fête. M. de Monsoreau nous reçut comme +si rien ne s'était passé entre nous; sa conduite vis-à-vis de moi ne +fut ni indifférente ni affectée; il me traita comme toutes les autres +dames, et je fus heureuse de n'avoir été, de son côté, l'objet +d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part. + +Il n'en fut pas de même du duc d'Anjou. Dès qu'il m'aperçut, son +regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal à +l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire à mon père ce qui me +faisait désirer de quitter le bal, j'insistai de telle façon, que nous +nous retirâmes des premiers. + +Trois jours après, M. de Monsoreau se présenta à Méridor; je l'aperçus +de loin dans l'avenue du château, et je me retirai dans ma chambre. + +J'avais peur que mon père ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au +bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que +personne m'eût prévenue de sa visite. Il y eut plus, mon père ne m'en +parla point; seulement, je crus remarquer qu'après cette visite du +sous-gouverneur il était plus sombre que d'habitude. + +Quelques jours s'écoulèrent encore. Je revenais de faire une promenade +dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau +était avec mon père. Le baron avait demandé deux ou trois fois de mes +nouvelles, et deux autres fois aussi s'était informé avec inquiétude +du lieu où je pouvais être allée. Il avait donné ordre qu'on le +prévînt de mon retour. + +En effet, à peine étais-je rentrée dans ma chambre, que mon père +accourut. + +--Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu +connaisses la cause me force à me séparer de toi pendant quelques +jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit être bien +urgent puisqu'il me détermine à être une semaine, quinze jours, un +mois peut-être sans te voir. + +Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner à quel danger j'étais +exposée. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me présageait +rien de bon. + +--Et où dois-je aller, mon père? demandai-je. + +--Au château de Lude, chez ma soeur, où tu resteras cachée à tous les +yeux. Quant à ton arrivée, on veillera à ce qu'elle ait lieu pendant +la nuit. + +--Ne m'accompagnez-vous pas? + +--Non, je dois rester ici pour détourner les soupçons; les gens de la +maison eux-mêmes ignoreront où tu vas. + +--Mais qui me conduira donc? + +--Deux hommes dont je suis sûr. + +--O mon Dieu! mon père! + +Le baron m'embrassa. + +--Mon enfant, dit-il, il le faut. + +Je connaissais tellement l'amour de mon père pour moi, que je +n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre +explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma +nourrice, m'accompagnerait. + +Mon père me quitta en me disant de me tenir prête. + +Le soir, à huit heures, il faisait très-sombre et très-froid, car on +était dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, à huit heures, +mon père me vint chercher. J'étais prête comme il me l'avait +recommandé; nous descendîmes sans bruit, nous traversâmes le jardin; +il ouvrit lui-même une petite porte qui donnait sur la forêt, et là +nous trouvâmes une litière tout attelée et deux hommes: mon père leur +parla longtemps, me recommandant à eux, à ce qu'il me parut; puis je +pris ma place dans la litière; Gertrude s'assit près de moi. Le baron +m'embrassa une dernière fois, et nous nous mîmes en marche. + +J'ignorais quelle sorte de danger me menaçait et me forçait de quitter +le château de Méridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle était aussi +ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole à nos conducteurs, +que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par +des chemins détournés, lorsque après deux heures de marche environ, au +moment où, malgré mes inquiétudes, le mouvement égal et monotone de la +litière commençait à m'endormir, je me sentis réveillée par Gertrude, +qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la +litière qui s'arrêtait. + +--Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc? + +Je passai ma tête par les rideaux: nous étions entourés par six +cavaliers masqués; nos hommes, qui avaient voulu se défendre, étaient +désarmés et maintenus. + +J'étais trop épouvantée pour appeler du secours; d'ailleurs, qui +serait venu à nos cris? + +Celui qui paraissait le chef des hommes masqués s'avança vers la +portière: + +--Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal, +mais il faut nous suivre. + +--Où cela? demandai-je. + +--Dans un lieu où, bien loin d'avoir rien à craindre, vous serez +traitée comme une reine. + +Cette promesse m'épouvanta plus que n'eût fait une menace. + +--Oh! mon père! mon père! murmurai-je. + +--Écoutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je +vous suis dévouée, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous +ne parvenons pas à fuir. + +Cette assurance que me donnait une pauvre suivante était loin de me +tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir +soutenue, que je repris un peu de force. + +--Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, répondis-je, nous +sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous défendre. + +Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea +la direction de notre litière. + +Bussy, comme on le comprend bien, écoutait le récit de Diane avec +l'attention la plus profonde. Il y a dans les premières émotions d'un +grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne +que l'on commence à aimer. La femme que le coeur vient de choisir est +élevée, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit, +s'épure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous +accorde, chacune de ses paroles est une grâce qu'elle vous fait; si +elle vous regarde, elle vous réjouit; si elle vous sourit, elle vous +comble. + +Le jeune homme avait donc laissé la belle narratrice dérouler le récit +de toute sa vie sans oser l'arrêter, sans avoir l'idée de +l'interrompre; chacun des détails de cette vie, sur laquelle il +sentait qu'il allait être appelé à veiller, avait pour lui un puissant +intérêt, et il écoutait les paroles de Diane muet et haletant, comme +si son existence eût dépendu de chacune de ces paroles. + +Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double +émotion qu'elle éprouvait à son tour, émotion dans laquelle le présent +réunissait tous les souvenirs du passé, s'était arrêtée un instant, +Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son +inquiétude, et, joignant les mains: + +--Oh! continuez, madame, dit-il, continuez! + +Il était impossible que Diane pût se tromper à l'intérêt qu'elle +inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la +physionomie du jeune homme, était en harmonie avec la prière que +contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit: + +--Nous marchâmes trois heures à peu près; puis la litière s'arrêta. +J'entendis crier une porte; on échangea quelques paroles; la litière +reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain +retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai +un coup d'oeil hors de la litière: nous étions dans la cour d'un +château. + +Quel était ce château? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent, +pendant la roule, nous avions tenté de nous orienter, mais nous +n'avions vu qu'une forêt sans fin. Il est vrai que l'idée était venue +à chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous ôter toute idée du +lieu où nous étions, faire dans cette forêt un chemin inutile et +calculé. + +La porte de notre litière s'ouvrit, et le même homme qui nous avait +déjà parlé nous invita à descendre. + +J'obéis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au +château nous étaient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en +avait fait la terrible promesse, notre captivité s'annonçait +accompagnée des plus grands égards. Nous suivîmes, les hommes aux +flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre à coucher richement +ornée, et qui paraissait avoir été décorée à l'époque la plus +brillante, comme élégance et comme style, du temps de François 1er. + +Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie. + +--Vous êtes chez vous, madame, me dit l'homme qui déjà deux fois nous +avait adressé la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre +vous sont nécessaires, la vôtre ne vous quittera point; sa chambre est +voisine de la vôtre. + +Gertrude et moi échangeâmes un regard joyeux. + +--Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masqué, +vous n'aurez qu'à frapper avec le marteau de cette porte, et +quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra +aussitôt à vos ordres. + +Cette apparente attention indiquait que nous étions gardées à vue. + +L'homme masqué s'inclina et sortit; nous entendîmes la porte se +refermer à double tour. + +Nous nous trouvâmes seules, Gertrude et moi. + +Nous restâmes un instant immobiles, nous regardant à la lueur des deux +candélabres qui éclairaient la table où était servi le souper. +Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se +taire; quelqu'un nous écoutait peut-être. + +La porte de la chambre qu'on nous avait désignée comme devant être +celle de Gertrude était ouverte; la même idée nous vint en même temps +de la visiter; elle prit un candélabre, et, sur la pointe du pied, +nous y entrâmes toutes deux. + +C'était un grand cabinet destiné à faire, comme chambre de toilette, +le complément de la chambre à coucher. Il avait une porte parallèle à +la porte de l'autre pièce par laquelle nous étions entrées: cette +deuxième porte, comme la première, était ornée d'un petit marteau de +cuivre ciselé, qui retombait sur un clou de même métal. Clous et +marteaux, on eût dit que le tout était l'ouvrage de Benvenuto Cellini. + +Il était évident que les deux portes donnaient dans la même +antichambre. + +Gertrude approcha la lumière de la serrure, le pêne était fermé à +double tour. + +Nous étions prisonnières. + +Il est incroyable combien, quand deux personnes, même de condition +différente, sont dans une même situation et partagent un même danger; +il est incroyable, dis-je, combien les pensées sont analogues, et +combien elles passent facilement par-dessus les éclaircissements +intermédiaires et les paroles inutiles. + +Gertrude s'approcha de moi. + +--Mademoiselle a-t-elle remarqué, dit-elle à voix basse, que nous +n'avons monté que cinq marches en quittant la cour? + +--Oui, répondis-je. + +--Nous sommes donc au rez-de-chaussée? + +--Sans aucun doute. + +--De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les +volets extérieurs, de sorte que.... + +--Si ces fenêtres n'étaient pas grillées... interrompis-je. + +--Oui, et si mademoiselle avait du courage.... + +--Du courage, m'écriai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon +enfant. + +Ce fut Gertrude qui, à son tour, mit son doigt sur sa bouche. + +--Oui, oui, je comprends, lui dis-je. + +Gertrude me fit signe de rester ou j'étais, et alla reporter le +candélabre sur la table de la chambre à coucher. + +J'avais déjà compris son intention et je m'étais rapprochée de la +fenêtre, dont je cherchais les ressorts. + +Je les trouvai, ou plutôt Gertrude, qui était venue me rejoindre, les +trouva. Le volet s'ouvrit. + +Je poussai un cri de joie; la fenêtre n'était pas grillée. + +Mais Gertrude avait déjà remarqué la cause de cette prétendue +négligence de nos gardiens: un large étang baignait le pied de la +muraille; nous étions gardées par dix pieds d'eau, bien mieux que nous +ne l'eussions été certainement par les grilles de nos fenêtres. + +Mais, en se reportant de l'eau à ses rives, mes yeux reconnurent un +paysage qui leur était familier, nous étions prisonnières au château +de Beaugé, où plusieurs fois, comme je l'ai déjà dit, j'étais venue +avec mon père, et où, un mois auparavant, on m'avait recueillie le +jour de la mort de ma pauvre Daphné. + +Le château du Beaugé appartenait à M. le duc d'Anjou. + +Ce fut alors qu'éclairée comme par la lueur d'un coup de foudre je +compris, tout. + +Je regardai l'étang avec une sombre satisfaction; c'était une dernière +ressource contre la violence, un suprême refuge contre le déshonneur. + +Nous refermâmes les volets. Je me jetai tout habillée sur mon lit, +Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit à mes pieds. + +Vingt fois pendant cette nuit je me réveillai en sursaut, en proie à +des terreurs inouïes; mais rien ne justifiait ces terreurs que la +situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises +intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir +au château, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais +n'interrompait le silence de la nuit. + +Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractère +effrayant que lui donne l'obscurité, me confirma dans mes craintes de +la nuit: toute fuite était impossible sans un secours extérieur, et +d'où nous pouvait venir ce secours? + +Vers les neuf heures, on frappa à notre porte: je passai dans la +chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir. + +Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte +de communication étaient nos serviteurs de la veille; ils venaient +enlever le souper, auquel nous n'avions pas touché, et apporter le +déjeuner. + +Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans +avoir répondu. + +Je rentrai alors; tout m'était expliqué par notre séjour au château de +Beaugé et par le prétendu respect qui nous entourait. M. le duc +d'Anjou m'avait vue à la fête donnée par M. de Monsoreau; M. le duc +d'Anjou était devenu amoureux de moi; mon père avait été prévenu, et +avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute être +l'objet; il m'avait éloignée de Méridor; mais, trahi, soit par un +serviteur infidèle, soit par un hasard malheureux, sa précaution avait +été inutile, et j'étais tombée aux mains de l'homme auquel il avait +tenté vainement de me soustraire. + +Je m'arrêtai à cette idée, la seule qui fût vraisemblable, et en +réalité la seule qui fût vraie. + +Sur les prières de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un +peu de pain. + +La matinée s'écoula à faire des plans de fuite insensés. Et cependant, +à cent pas devant nous, amarrée dans les roseaux, nous pouvions voir +une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eût +été à notre portée, mes forces, exaltées par la terreur, jointes aux +forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de +captivité. + +Pendant cette matinée, rien ne nous troubla. On nous servit le dîner +comme on nous avait servi le déjeuner; je tombais de faiblesse. Je me +mis à table, servie par Gertrude seulement; car, dès que nos gardiens +avaient déposé nos repas, ils se retiraient. Mais tout à coup, en +brisant mon pain, je mis à jour un petit billet. + +Je l'ouvris précipitamment; il contenait cette seule ligne: + +«Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de +celles de votre père.» + +On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait à rompre ma +poitrine. Je montrai le billet à Gertrude. Le reste delà journée se +passa à attendre et à espérer. + +La seconde nuit s'écoula aussi tranquille que la première; puis vint +l'heure du déjeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne +doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je +ne me trompais pas; le billet était conçu en ses termes: + +«La personne qui vous a enlevée arrive au château de Beaugé ce soir à +dix heures; mais, à neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos +fenêtres avec une lettre de votre père, qui vous commandera la +confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-être +pas. + +«Brûlez ce billet.» + +Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la +recommandation qu'elle contenait. L'écriture m'était complètement +inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'où elle pouvait, venir. + +Nous nous perdîmes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant +la matinée nous allâmes à la fenêtre pour regarder si nous +n'apercevions personne sur les rives de l'étang et dans les +profondeurs de la forêt; tout était solitaire. + +Une heure après le dîner, on frappa à notre porte; c'était la première +fois qu'il arrivait que l'on tentât d'entrer chez nous à d'autres +heures qu'à celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun +moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer. + +C'était l'homme qui nous avait parlé à la porte de la litière et dans +la cour du château. Je ne pus le reconnaître au visage, puisqu'il +était masqué lorsqu'il nous parla; mais, aux premières paroles qu'il +prononça, je le reconnus à la voix. + +Il me présenta une lettre. + +--De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je. + +--Que mademoiselle se donne la peine de lire, me répondit-il, et elle +verra. + +--Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle +vient. + +--Mademoiselle est la maîtresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais +ordre de lui remettre cette lettre; je dépose cette lettre à ses +pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera. + +Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un écuyer, plaça la lettre +sur le tabouret où je reposais mes pieds et sortit. + +--Que faire? demandai-je à Gertrude. + +--Si j'osais donner un conseil à mademoiselle, ce serait de lire cette +lettre. Peut-être contient-elle l'annonce de quelque danger auquel, +prévenues par elle, nous pourrons nous soustraire. + +Le conseil était si raisonnable, que je revins sur la résolution prise +d'abord et que j'ouvris la lettre. + +Diane, à ce moment, interrompit son récit, se leva, ouvrit un petit +meuble du genre de ceux auquel nous avons conservé le nom italien de +stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre. + +Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse. + +«A la belle Diane de Méridor,» lut-il. + +Puis, regardant la jeune femme: + +--Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou. + +--Ah! répondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompée! + +Puis, comme Bussy hésitait à ouvrir la lettre: + +--Lisez, dit-elle, le hasard vous a poussé du premier coup au plus +intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous. + +Bussy obéit et lut: + +«Un malheureux prince, que votre beauté divine a frappé au coeur, +viendra vous faire ce soir, à dix heures, ses excuses de sa conduite à +votre égard, conduite qui, lui-même le sent bien, n'a d'autre excuse +que l'amour invincible qu'il éprouve pour vous. + +«FRANÇOIS.» + +--Ainsi cette lettre était bien du duc d'Anjou? demanda Diane. + +--Hélas! oui, répondit Bussy, c'est son écriture et son seing. + +Diane soupira. + +--Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle. + +--Qui, le prince? demanda Bussy. + +--Non, lui, le comte de Monsoreau. + +Ce fut Bussy qui soupira à son tour. + +--Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte. + +--Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire +réelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes, +m'indiquait, comme l'avait prévu Gertrude, le danger auquel j'étais +exposée, et me rendait d'autant plus précieuse l'intervention de cet +ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon père. Je n'eus +donc plus d'espoir qu'en lui. + +Nos investigations recommençaient; mes regards et ceux de Gertrude, +plongeant à travers les vitres, ne quittaient point l'étang et cette +partie de la forêt qui faisait face à nos fenêtres. Dans toute +l'étendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vîmes rien qui +parût se rapporter à nos espérances et les seconder. + +La nuit arriva; mais, comme nous étions au mois de janvier, la nuit +venait vite; quatre ou cinq heures nous séparaient donc encore du +moment décisif: nous attendîmes avec anxiété. + +Il faisait une de ces belles gelées d'hiver pendant lesquelles, si ce +n'était le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers +le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parsemé de mille +étoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille à un +croissant, éclairait le paysage de sa lueur argentée; nous ouvrîmes la +fenêtre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, être +moins rigoureusement observée que la mienne. + +Vers sept heures, une légère vapeur monta de l'étang; mais, pareille à +un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empêchait pas de voir, +ou plutôt nos yeux, s'habituant à l'obscurité, étaient parvenus à +percer cette vapeur. + +Comme rien ne nous aidait à mesurer le temps, nous n'aurions pas pu +dire quelle heure il était, lorsqu'il nous sembla, sur la lisière du +bois, voir à travers cette transparente obscurité se mouvoir des +ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec précaution, gagnant +les arbres, qui, rendant les ténèbres plus épaisses, semblaient les +protéger. Peut-être eussions-nous cru, au reste, que ces ombres +n'étaient qu'un jeu de notre vue fatiguée, lorsque le hennissement +d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'à nous. + +--Ce sont nos amis, murmura Gertrude. + +--Ou le prince! répondis-je. + +--Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas. + +Cette réflexion si simple dissipa mes soupçons et me rassura. + +Nous redoublâmes d'attention. + +Un homme s'avança seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe +d'hommes, lequel était resté à l'abri sous un bouquet d'arbres. + +Cet homme marcha droit à la barque, la détacha du pieu où elle était +amarrée, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avança +silencieusement de notre côté. + +A mesure qu'elle s'avançait, mes yeux faisaient des efforts plus +violents pour percer l'obscurité. + +Il me sembla d'abord reconnaître la grande taille, puis les traits +sombres et fortement accusés du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il +fut à dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute. + +Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger. + +Je restai muette et immobile, rangée dans l'angle de la fenêtre, de +sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrivé au pied du mur, il arrêta sa +barque à un anneau, et je vis apparaître sa tête à la hauteur de +l'appui de la croisée. + +Je ne pus retenir un léger cri. + +--Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous +m'attendiez. + +--C'est-à-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, répondis-je, mais +j'ignorais que ce quelqu'un fût vous. + +Un sourire amer passa sur le visage du comte. + +--Qui donc, excepté moi et son père, veille sur l'honneur de Diane de +Méridor? + +--Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez écrite, +que vous veniez au nom de mon père. + +--Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prévu que vous douteriez de la +mission que j'ai reçue, voici un billet du baron. + +Et le comte me tendit un papier. + +Nous n'avions allumé ni bougies ni candélabres, pour être plus libres +de faire dans l'obscurité tout ce que commanderaient les +circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je +m'agenouillai devant le feu, et, à la lueur de la flamme du foyer, je +lus: + +« Ma chère Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au +danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc +entièrement à lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse +envoyer. + +« Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je désirerais que +tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers +lui. + +« Ton père, qui te supplie de le croire, et d'avoir pitié de toi et de +lui, + +« BARON DE MÉRIDOR.» + +Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la +répulsion qu'il m'inspirait était bien plutôt instinctive que +raisonnée. Je n'avais à lui reprocher que la mort d'une biche, et +c'était un crime bien léger pour un chasseur. + +J'allai donc à lui. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Monsieur, j'ai lu la lettre de mon père; il me dit que vous êtes +prêt à me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas où vous me +conduisez. + +--Je vous conduis où le baron vous attend, mademoiselle. + +--Et où m'attend-il? + +--Au château de Méridor. + +--Ainsi je vais revoir mon père? + +--Dans deux heures. + +--Oh! monsieur, si vous dites vrai... + +Je m'arrêtai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase. + +--Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix +tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait +attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui +exprimer. + +--Alors, mademoiselle, dit le comte, vous êtes prête à me suivre? + +Je regardai Gertrude avec inquiétude; il était facile de voir que +cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi. + +--Réfléchissez que chaque minute qui s'envole est précieuse pour vous +au delà de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard +d'une demi-heure à peu près; il va être dix heures bientôt, et +n'avez-vous point reçu l'avis qu'à dix heures le prince serait au +château de Beaugé? + +--Hélas! oui, répondis-je. + +--Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer +sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de +vous sauver. + +--Pourquoi mon père n'est-il donc pas venu? + +--Pensez-vous que votre père ne soit pas entouré? Pensez-vous qu'il +puisse faire un pas sans qu'on sache où il va? + +--Mais vous? demandai-je. + +--Moi, c'est autre chose; moi, je suis l'ami, le confident du prince. + +--Mais monsieur, m'écriai-je, si vous êtes l'ami, si vous êtes le +confident du prince, alors.... + +--Alors je le trahis pour vous; oui, c'est bien cela. Aussi vous +disais-je tout à l'heure que je risquais ma vie pour sauver votre +honneur. + +Il y avait un tel accent de conviction dans cette réponse du comte, et +elle était si visiblement d'accord avec la vérité, que, tout en +éprouvant un reste de répugnance à me confier à lui, je ne trouvais +pas de mots pour exprimer cette répugnance. + +--J'attends, dit le comte. + +Je regardai Gertrude, aussi indécise que moi. + +--Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce +côté. + +Et, du côté opposé à celui par lequel il était venu, longeant l'autre +rive de l'étang, il me montra une troupe de cavaliers qui s'avançaient +vers le château. + +--Quels sont ces hommes? demandai-je. + +--C'est le duc d'Anjou et sa suite, répondit le comte. + +--Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n'y a pas de temps à +perdre. + +--Il n'y en a déjà que trop de perdu, dit le comte: au nom du ciel, +décidez-vous donc! + +Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? murmurai-je. + +--Écoutez, dit le comte, écoutez, ils frappent à la porte. + +En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes +que nous avions vus se détacher du groupe pour prendre les devants. + +--Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps. + +J'essayai de me lever; mes jambes faiblirent. + +--A moi, Gertrude! balbutiai-je, à moi! + +--Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui +s'ouvre? Entendez-vous les chevaux qui piétinent dans la cour? + +--Oui! oui! répondis-je en faisant un effort, mais les forces me +manquent. + +--Oh! n'est-ce que cela? dit-elle. + +Et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle eût fait d'un +enfant, et me remit dans les bras du comte. + +En sentant l'attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment, +que je faillis lui échapper et tomber dans le lac. + +Mais il me serra contre sa poitrine et me déposa dans le bateau. + +Gertrude m'avait suivie et était descendue sans avoir besoin d'aide. + +Alors je m'aperçus que mon voile s'était détaché et flottait sur +l'eau. + +L'idée me vint qu'il indiquerait notre trace. + +--Mon voile! mon voile! dis-je au comte; rattrapez donc mon voile! + +Le comte jeta un coup d'oeil vers l'objet que je lui montrais du +doigt. + +--Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi. + +Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion à la +barque, qu'en quelques coups de rames nous nous trouvâmes près +d'atteindre la rive de l'étang. + +En ce moment, nous vîmes les fenêtres de ma chambre s'éclairer: des +serviteurs entraient avec des lumières. + +--Vous ai-je trompée? dit M. de Monsoreau, et était-il temps? + +--Oh! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous êtes bien véritablement mon +sauveur. + +Cependant les lumières couraient avec agitation, tantôt dans ma +chambre, tantôt dans celle de Gertrude. Nous entendîmes des cris, un +homme entra, devant lequel s'écartèrent tous les autres. Cet homme +s'approcha de la fenêtre ouverte, se pencha en dehors, aperçut le +voile flottant sur l'eau, et poussa un cri. + +--Voyez-vous que j'ai bien fait de laisser là ce voile? dit le comte, +le prince croira que, pour lui échapper, vous vous êtes jetée dans le +lac, et, tandis qu'il vous fera chercher, nous fuirons. + +C'est alors que je tremblai réellement devant les sombres profondeurs +de cet esprit qui, d'avance, avait compté sur un pareil moyen. + +En ce moment nous abordâmes. + + + + +CHAPITRE XIV + +CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.--LE TRAITÉ. + + +Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi émue à ce +souvenir qu'elle l'avait été à la réalité, sentait sa voix prête à lui +manquer. Bussy l'écoutait avec toutes les facultés de son âme, et il +vouait d'avance une haine éternelle à ses ennemis, quels qu'ils +fussent. + +Enfin, après avoir respiré un flacon qu'elle tira de sa poche, Diane +reprit: + +--A peine eûmes-nous mis pied à terre, que sept ou huit hommes +accoururent à nous. C'étaient des gens au comte, parmi lesquels il me +sembla reconnaître les deux serviteurs qui accompagnaient notre +litière quand nous avions été attaqués par ceux-là qui m'avaient +conduite au château de Beaugé. Un écuyer tenait en main deux chevaux; +l'un des deux était le cheval noir du comte; l'autre était une +haquenée blanche qui m'était destinée. Le comte m'aida à monter la +haquenée, et quand je fus en selle il s'élança sur son cheval. + +Gertrude monta en croupe d'un des serviteurs du comte. + +Ces dispositions furent à peines faites, que nous nous éloignâmes au +galop. + +J'avais remarqué que le comte avait pris ma haquenée par la bride, et +je lui avais fait observer que je montais assez bien à cheval pour +qu'il se dispensât de cette précaution; mais il me répondit que ma +monture était ombrageuse et pourrait faire quelque écart qui me +séparerait de lui. + +Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude +qui m'appelait. Je me retournai, et je m'aperçus que notre troupe +s'était dédoublée; quatre hommes avaient pris un sentier latéral et +l'entraînaient dans la forêt, tandis que le comte de Monsoreau et les +quatre autres suivaient avec moi le même chemin. + +--Gertrude! m'écriai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas +avec nous? + +C'est une précaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes +poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de +deux côtés on puisse dire qu'on a vu une femme enlevée par des hommes. +Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route, +et coure après votre suivante au lieu de courir après vous. + +Quoique spécieuse, la réponse ne me satisfit point; mais que dire, +mais que faire? je soupirai et j'attendis. + +D'ailleurs, le chemin que suivait le comte était bien celui qui me +ramenait au château de Méridor. Dans un quart d'heure, au train dont +nous marchions, nous devions être arrivés au château; quand tout à +coup, parvenu à un carrefour de la forêt qui m était bien connu, le +comte, au lieu de continuer à suivre le chemin qui me ramenait chez +mon père, se jeta à gauche et suivit une route qui s'en écartait +visiblement. Je m'écriai aussitôt, et, malgré la marche rapide de ma +haquenée, j'appuyais déjà la main sur le pommeau de la selle pour +sauter à terre, quand le comte, qui sans doute épiait tous mes +mouvements, se pencha de mon côté, m'enlaça de son bras, et, +m'enlevant de ma monture, me plaça sur l'arçon de son cheval. La +haquenée, se sentant libre, s'enfuit en hennissant à travers la forêt. + +Cette action s'était exécutée si rapidement de la part du comte, que +je n'avais eu que le temps de pousser un cri. + +M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche. + +--Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne +fais rien que par ordre de votre père, comme je vous en donnerai la +preuve à la première halte que nous ferons; si cette preuve ne vous +suffit point ou vous paraît douteuse, sur mon honneur encore, +mademoiselle, vous serez libre. + +--Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon +père! m'écriai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tête en +arrière. + +--Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hésitiez à me +suivre, et un instant de plus de cette hésitation nous perdait, lui, +vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le +comte en s'arrêtant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher +droit à votre déshonneur? Dites un mot, et je vous ramène au château +de Méridor. + +--Vous m'avez parlé d'une preuve que vous agissiez au nom de mon père? + +--Cette preuve, la voilà, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans +le premier gîte où nous nous arrêterons, lisez-la. Si, quand vous +l'aurez lue, vous voulez revenir au château, je vous le répète, sur +mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect +pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien +certain. + +--Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gîte, car +j'ai hâte de m'assurer si vous dites la vérité. + +--Souvenez-vous que vous me suivez librement. + +--Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans +cette situation où elle voit d'un côté la mort de son père et son +déshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier à la parole d'un +homme qu'elle connaît à peine; n'importe, je vous suis librement, +monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez +bien me faire donner un cheval. + +Le comte fit signe à un de ses hommes de mettre pied à terre. Je +sautai à bas du sien, et, un instant après, je me retrouvai en selle +près de lui. + +--La haquenée ne peut être loin, dit-il à l'homme démonté; cherchez-la +dans la forêt, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien à +son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez à la Châtre. + +Je frissonnai malgré moi. La Châtre était à dix lieues déjà du château +de Méridor, sur la route de Paris. + +--Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais, à la Châtre, nous +ferons nos conditions. + +--C'est-à-dire, mademoiselle, répondit le comte, qu'à la Châtre vous +me donnerez vos ordres. + +Cette prétendue obéissance ne me rassurait point; cependant, comme je +n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se présentait pour +échapper au duc d'Anjou était le seul, je continuai silencieusement ma +route. Au point du jour, nous arrivâmes à la Châtre. Mais, au lieu +d'entrer dans le village, à cent pas des premiers jardins, nous prîmes +à travers terres, et nous nous dirigeâmes vers une maison écartée. + +J'arrêtai mon cheval. + +--Où allons-nous? demandai-je. + +--Écoutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai déjà remarqué l'extrême +justesse de votre esprit, et c'est à votre esprit même que j'en +appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus +puissant après le roi, nous arrêter dans une hôtellerie ordinaire, et +au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous +dénoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un +village. + +Il y avait dans toutes les réponses du comte une logique ou tout au +moins une spéciosité qui me frappait. + +--Bien, lui dis-je. Allons. + +Et nous nous remîmes en marche. + +Nous étions attendus; un homme, sans que je m'en fusse aperçue, +s'était détaché de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu +brillait dans la cheminée d'une chambre à peu près propre, et un lit +était préparé. + +--Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos +ordres. + +Il salua, se retira et me laissa seule. + +Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma +poitrine la lettre de mon père... La voici, monsieur de Bussy: je vous +fais mon juge, lisez. + +Bussy prit la lettre et lut: + +«Ma Diane bien-aimée, si, comme je n'en doute pas, te rendant à ma +prière, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a dû te dire que tu +avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'était ce prince +qui t'avait fait enlever et conduire au château de Beaugé; juge par +cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui +te menace. Eh bien, cette honte, à laquelle je ne survivrais pas, il y +a un moyen d'y échapper: c'est d'épouser notre noble ami; une fois +comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte défendra, et, par +tous les moyens, il m'a juré de te défendre. Mon désir est donc, ma +fille chérie, que ce mariage ait lieu le plus tôt possible, et, si tu +accèdes à mes désirs, à mon consentement bien positif, je joins ma +bénédiction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder +tous les trésors de bonheur que son amour tient en réserve pour les +cours pareils au tien. + + «Ton père, qui n'ordonne pas, mais qui supplie, + + «Baron DE MÉRIDOR.» + + +--Hélas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre père, madame, +elle n'est que trop positive. + +--Elle est de lui, et je n'ai aucun doute à en faire; néanmoins je la +relus trois fois avant de prendre aucune décision. Enfin j'appelai le +comte. + +Il entra aussitôt: ce qui me prouva qu'il attendait à la porte. + +Je tenais la lettre à la main. + +--Eh bien, me dit-il, vous avez lu? + +--Oui, répondis-je. + +--Doutez-vous toujours de mon dévouement et de mon respect? + +--J'en eusse douté, monsieur, répondis-je, que cette lettre m'eût +imposé la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en +supposant que je sois disposée à céder aux conseils de mon père, que +comptez-vous faire? + +--Je compte vous mener à Paris, mademoiselle; c'est encore là qu'il +est le plus facile de vous cacher. + +--Et mon père? + +--Partout où vous serez, vous le savez bien, et dès qu'il n'y aura +plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre. + +--Eh bien, monsieur, je suis prête à accepter votre protection aux +conditions que vous imposez. + +--Je n'impose rien, mademoiselle, répondit le comte, j'offre un moyen +de vous sauver, voilà tout. + +--Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prête à +accepter le moyen de salut que vous m'offrez, à trois conditions. + +--Parlez, mademoiselle. + +--La première, c'est que Gertrude me sera rendue. + +--Elle est là, dit le comte. + +--La seconde est que nous voyagerons séparés jusqu'à Paris. + +--J'allais vous offrir cette séparation pour rassurer votre +susceptibilité. + +--Et la troisième, c'est que notre mariage, à moins d'urgence reconnue +de ma part, n'aura lieu qu'en présence de mon père. + +--C'est mon plus vif désir, et je compte sur sa bénédiction pour +appeler sur nous celle du ciel. + +Je demeurai stupéfaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque +opposition à cette triple expression de ma volonté, et, tout au +contraire, il abondait dans mon sens. + +--Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, à +mon tour, de vous donner quelques conseils? + +--J'écoute, monsieur. + +--C'est de ne voyager que la nuit. + +--J'y suis décidée. + +--C'est de me laisser le choix des gîtes que vous occuperez et le +choix de la route; toutes mes précautions seront prises dans un seul +but, celui de vous faire échapper au duc d'Anjou. + +--Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos intérêts sont les +mêmes; je n'ai donc aucune objection à faire contre ce que vous +demandez. + +--Enfin, à Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai +préparé, si simple et si écarté qu'il soit. + +--Je ne demande qu'à vivre cachée, monsieur; et, plus le logement sera +simple et écarté, mieux il conviendra à une fugitive. + +--Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me +reste plus, pour me conformer à ce plan tracé par vous, qu'à vous +présenter mes très-humbles respects, à vous envoyer votre femme de +chambre et à m'occuper de la route que vous devez suivre de votre +côté. + +--De mon côté, monsieur, répondis-je; je suis gentillefemme comme vous +êtes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes +les miennes. + +--Voilà tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse +m'assure que je serai bientôt le plus heureux des hommes. + +A ces mots, il s'inclina et sortit. + +Cinq minutes après, Gertrude entra. + +La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la +voulait séparer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de +se passer; il me fallait quelqu'un qui pût entrer dans toutes mes +vues, seconder tous mes désirs, comprendre, dans l'occasion, à +demi-mot, obéir sur un signe et sur un geste. Cette facilité de M. de +Monsoreau m'étonnait, et je craignais quelque infraction au traité qui +venait d'être arrêté entre nous. + +Comme j'achevais, nous entendîmes le bruit d'un cheval qui +s'éloignait. Je courus à la fenêtre: c'était le comte qui reprenait au +galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette +route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais +comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traité en me +rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'éloignant; il n'y +avait rien à dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se dirigeât, ce +départ du comte me rassurait. + +Nous passâmes toute la journée dans la petite maison, servies par +notre hôtesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de +notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le +danger me paraissait d'autant plus grand, que j'étais près du château +de Beaugé, je lui répondis que j'étais prête; cinq minutes après il +rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A +la porte je trouvai ma haquenée blanche; comme l'avait prévu le comte +de Monsoreau, elle était revenue au premier appel. + +Nous marchâmes toute la nuit et nous nous arrêtâmes, comme la veille, +au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze +lieues à peu près; au reste, toutes les précautions avaient été prises +par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du +froid; la haquenée qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur +particulière, et, en sortant de la maison, on m'avait jeté sur les +épaules un manteau de fourrure. + +Cette halte ressembla à la première, et toutes nos courses nocturnes à +celle que nous venions de faire: toujours les mêmes égards et les +mêmes respects; partout les mêmes soins; il était évident que nous +étions précédés par quelqu'un qui se chargeait de faire préparer les +logis: était-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette +partie de nos conventions avec la même régularité que les autres, pas +une seule fois pendant la route je ne l'aperçus. + +Vers le soir du septième jour, j'aperçus, du haut d'une colline, un +grand amas de maisons. C'était Paris. + +Nous fîmes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurité venue, nous +nous remîmes en route; bientôt nous passâmes sous une porte au delà de +laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense édifice, qu'à +ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastère, puis nous +traversâmes deux fois la rivière. Nous prîmes à droite, et, après dix +minutes de marche, nous nous trouvâmes sur la place de la Bastille. +Alors un homme qui semblait nous attendre se détacha d'une porte, et, +s'approchant du chef de l'escorte: + +--C'est ici, dit-il. + +Le chef de l'escorte se retourna vers moi. + +--Vous entendez, madame, nous sommes arrivés. + +Et, sautant à bas de son cheval, il me présenta la main pour descendre +de ma haquenée, comme il avait l'habitude de le faire à chaque +station. + +La porte était ouverte; une lampe éclairait l'escalier, posée sur les +degrés. + +--Madame, dit le chef de l'escorte, vous êtes ici chez vous; à cette +porte finit la mission que nous avons reçue de vous accompagner; +puis-je me flatter que cette mission a été accomplie selon vos désirs +et avec le respect qui nous avait été recommandé? + +--Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remercîments à vous +faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagnée. Je +voudrais les rémunérer d'une façon plus efficace; mais je ne possède +rien. + +--Ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit celui auquel je +présentais mes excuses; ils sont récompensés largement. + +Et, remontant à cheval après m'avoir saluée: + +--Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne +se souvienne assez de cette porte pour la reconnaître! + +A ces mots, la petite troupe s'éloigna au galop et se perdit dans la +rue Saint-Antoine. + +Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut à +travers le guichet que nous les vîmes s'éloigner. + +Puis nous nous avançâmes vers l'escalier, éclairé par la lampe; +Gertrude la prit et marcha devant. + +Nous montâmes les degrés et nous nous trouvâmes dans le corridor; les +trois portes en étaient ouvertes. + +Nous prîmes celle du milieu et nous nous trouvâmes dans le salon où +nous sommes. Il était tout éclairé comme en ce moment. + +J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette, +puis cette autre, qui était celle de ma chambre à coucher, et, à mon +grand étonnement, je me trouvai en face de mon portrait. + +Je reconnus celui qui était dans la chambre de mon père, à Méridor; le +comte l'avait sans doute demandé au baron et obtenu de lui. + +Je frissonnai à cette nouvelle preuve que mon père me regardait déjà +comme la femme de M. de Monsoreau. + +Nous parcourûmes l'appartement, il était solitaire; mais rien n'y +manquait: il y avait du feu dans toutes les cheminées, et, dans la +salle à manger, une table toute servie m'attendait. + +Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul +couvert; je me rassurai. + +--Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte +tient jusqu'au bout sa promesse. + +--Hélas, oui, répondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aimé qu'en +manquant à quelqu'une de ses promesses il m'eût dégagée des miennes. + +Je soupai; puis une seconde fois nous fîmes la visite de toute la +maison, mais sans y rencontrer âme vivante plus que la première fois; +elle était bien à nous, et à nous seules. + +Gertrude coucha dans ma chambre. + +Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que +j'appris d'elle que nous étions au bout de la rue Saint-Antoine, en +face l'hôtel des Tournelles, et que la forteresse qui s'élevait à ma +droite était la Bastille. + +Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne +connaissais point Paris, n'y étant jamais venue. + +La journée s'écoula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je +venais de me mettre à table pour souper, on frappa à la porte. + +Nous nous regardâmes, Gertrude et moi. + +On frappa une seconde fois. + +--Va voir qui frappe, lui dis-je. + +--Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant pâlir. + +--Si c'est le comte, répondis-je en faisant un effort sur moi-même, +ouvre-lui, Gertrude; il a fidèlement tenu ses promesses; il verra que, +comme lui, je n'ai qu'une parole. + +Un instant après Gertrude reparut. + +--C'est M. le comte, madame, dit-elle. + +--Qu'il entre, répondis-je. + +Gertrude s'effaça et fit place au comte, qui parut sur le seuil. + +--Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidèlement accompli le +traité? + +--Oui, monsieur, répondis-je, et je vous en remercie. + +--Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un +sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie. + +--Entrez, monsieur. + +Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir. + +--Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je. + +--D'où et de qui, madame? + +--De mon père et de Méridor avant tout. + +--Je ne suis point retourné au château de Méridor, et n'ai pas revu le +baron. + +--Alors, de Beaugé et du duc d'Anjou? + +--Ceci, c'est autre chose: je suis allé à Beaugé et j'ai parlé au duc. + +--Comment l'avez-vous trouvé? + +--Essayant de douter. + +--De quoi? + +--De votre mort. + +--Mais vous la lui avez confirmée? + +--J'ai fait ce que j'ai pu pour cela. + +--Et où est le duc? + +--De retour à Paris depuis hier soir. + +--Pourquoi est-il revenu si rapidement? + +--Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu où l'on croit avoir +la mort d'une femme à se reprocher. + +--L'avez-vous vu depuis son retour à Paris? + +--Je le quitte. + +--Vous a-t-il parlé de moi? + +--Je ne lui en ai pas laissé le temps. + +--De quoi lui avez-vous parlé alors? + +--D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai poussé à mettre à +exécution. + +--Laquelle? + +--Il s'est engagé, pour services à lui rendus par moi, de me faire +nommer grand veneur. + +--Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la +mort de ma pauvre Daphné, vous êtes un terrible chasseur, je me le +rappelle, et vous avez, comme tel, des droits à cette place. + +--Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme +serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on +me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point être +ingrat envers moi. + +Il y avait dans toutes ces réponses, malgré le ton respectueux avec +lequel elles étaient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'était +l'expression d'une sombre et implacable volonté. + +Je restai un instant muette. + +--Me sera-t-il permis d'écrire à mon père? demandai-je. + +--Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent être interceptées. + +--M'est-il défendu de sortir? + +--Rien ne vous est défendu, madame; mais seulement je vous ferai +observer que vous pouvez être suivie. + +--Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe? + +--Mieux vaudrait, je crois, pour votre sûreté, que vous ne +l'entendissiez pas; mais, si vous tenez à l'entendre, entendez-la, du +moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, à +l'église Sainte-Catherine. + +--Et où est cette église? + +--En face de votre maison, de l'autre côté de la rue. + +--Merci, monsieur. + +Il se fit un nouveau silence. + +--Quand vous reverrai-je, monsieur? + +--J'attends votre permission pour revenir. + +--En avez-vous besoin? + +--Sans doute, jusqu'à présent je suis un étranger pour vous. + +--Vous n'avez point de clef de cette maison? + +--Votre mari seul a le droit d'en avoir une. + +--Monsieur, répondis-je, effrayée de ces réponses si singulièrement +soumises plus que je ne l'eusse été de réponses absolues, monsieur, +vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir +quelque chose d'important à me dire. + +--Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas... +et la première preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de +recevoir mes respects. + +Et, à ces mots, le comte se leva. + +--Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus étonnée de cette façon +d'agir à laquelle j'étais loin de m'attendre. + +--Madame, répondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je +ne veux point abuser de la situation où vous êtes, et qui vous force à +recevoir mes soins. En ne demeurant que discrètement près de vous, +j'espère que peu à peu vous vous habituerez à ma présence; de cette +façon le sacrifice vous coûtera moins quand le moment sera arrivé de +devenir ma femme. + +--Monsieur, lui dis-je en me levant à mon tour, je reconnais toute la +délicatesse de vos procédés, et, malgré l'espèce de rudesse qui +accompagne chacune de vos paroles, je les apprécie. Vous avez raison, +et je vous parlerai avec la même franchise que vous m'avez parlé: +j'avais contre vous quelques préventions que le temps guérira, je +l'espère. + +--Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette espérance +et de vivre dans l'attente de cet heureux moment. + +Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus +humble de mes serviteurs, il fit signe à Gertrude, devant laquelle +toute cette conversation avait eu lieu, de l'éclairer, et sortit. + + + + +CHAPITRE XV + +CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.--LE MARIAGE. + + +Voilà, sur mon âme, un homme bien étrange! dit Bussy. + +--Oh! oui, bien étrange, n'est-ce pas, monsieur? Car son amour se +formulait vis-à-vis de moi avec toute l'âpreté de la haine. Gertrude, +en revenant, me retrouva donc plus triste et plus épouvantée que +jamais. + +Elle essaya de me rassurer; mais il était visible que la pauvre fille +était aussi inquiète que moi-même. Ce respect glacé, cette ironique +obéissance, cette passion contenue, et qui vibrait en notes stridentes +dans chacune de ses paroles, était plus effrayante que ne l'eût été +une volonté nettement exprimée, et que j'eusse pu combattre. + +Le lendemain était un dimanche: depuis que je me connaissais, je +n'avais jamais manqué d'assister à l'office divin. J'entendis la +cloche de l'église Sainte-Catherine qui semblait m'appeler. Je vis +tout le monde s'acheminer vers la maison de Dieu; je m'enveloppai d'un +voile épais, et, suivie de Gertrude, je me mêlai à la foule des +fidèles qui accouraient à l'appel de la cloche. + +Je cherchai le coin le plus obscur, et j'allai m'y agenouiller contre +la muraille. Gertrude se plaça, comme une sentinelle, entre le monde +et moi. Pour cette fois-là, ce fut inutile, personne ne fit ou ne +parut faire attention à nous. + +Le surlendemain, le comte revint et m'annonça qu'il était nommé grand +veneur; l'influence de M. le duc d'Anjou lui avait fait donner cette +place, presque promise à un des favoris du roi, nommé M. de Saint-Luc. +C'était un triomphe auquel il s'attendait à peine lui-même. + +--En effet, dit Bussy, cela nous étonna tous. + +--Il venait m'annoncer cette nouvelle, espérant que cette dignité +hâterait mon consentement, seulement, il ne pressait pas, il +n'insistait pas, il attendait tout de ma promesse et des événements. + +Quant à moi, je commençais d'espérer que, le duc d'Anjou me croyant +morte, et le danger n'existant plus, je cesserais d'être engagée au +comte. + +Sept autres jours s'écoulèrent sans rien amener de nouveau que deux +visites du comte. Ces visites, comme les précédentes, furent froides +et respectueuses, mais je vous ai expliqué ce qu'avaient de singulier, +et je dirai presque de menaçant, cette froideur et ce respect. + +Le dimanche suivant, j'allai à l'église comme j'avais déjà fait, et +repris la même place que j'avais occupée huit jours auparavant. La +sécurité rend imprudente: au milieu de mes prières, mon voile +s'écarta... Dans la maison de Dieu, d'ailleurs, je ne pensais qu'à +Dieu.... Je priais ardemment pour mon père, quand tout à coup je +sentis que Gertrude me touchait le bras; il me fallut un second appel +pour me tirer de l'espèce d'extase religieuse dans laquelle j'étais +plongée. Je levai la tête, je regardai machinalement autour de moi, et +j'aperçus avec terreur, appuyé contre une colonne, le duc d'Anjou qui +me dévorait des yeux. + +Un homme, qui semblait son confident plutôt que son serviteur, était +près de lui. + +--C'était Aurilly, dit Bussy, son joueur de luth. + +--En effet, répondit Diane, je crois que c'est ce nom que Gertrude me +dit plus tard. + +--Continuez, madame, dit Bussy, continuez, par grâce, je commence à +tout comprendre. + +--Je ramenai vivement mon voile sur mon visage, il était trop tard: il +m'avait vue, et, s'il ne m'avait point reconnue, ma ressemblance, du +moins, avec cette femme qu'il avait aimée et qu'il croyait avoir +perdue, venait de le frapper profondément. Mal à l'aise sous son +regard que je sentais peser sur moi, je me levai et m'avançai vers la +porte; mais, à la porte, je le retrouvai, il avait trempé ses doigts +dans le bénitier, et me présentait l'eau bénite. + +Je fis semblant de ne pas le voir, et passai sans accepter ce qu'il +m'offrait. + +Mais, sans que je me retournasse, je compris que nous étions suivies; +si j'eusse connu Paris, j'eusse essayé de tromper le duc sur ma +véritable demeure, mais je n'avais jamais parcouru d'autre chemin que +celui qui conduisait de la maison que j'habitais à l'église; je ne +connaissais personne à qui je pusse demander une hospitalité d'un +quart d'heure, pas d'amie, un seul défenseur que je craignais plus +qu'un ennemi, voilà tout. + +--Oh! mon Dieu! murmura Bussy, pourquoi le ciel, la Providence ou le +hasard ne m'ont-ils pas conduit plus tôt sur votre chemin? + +Diane remercia le jeune homme d'un regard. + +--Mais pardon, reprit Bussy: je vous interromps toujours, et cependant +je meurs de curiosité. Continuez, je vous en supplie. + +--Le même soir, M. de Monsoreau vint. Je ne savais point si je devais +lui parler de mon aventure, lorsque lui-même fit cesser mon +hésitation. + +--Vous m'avez demandé, dit-il, s'il vous était défendu d'aller à la +messe; et je vous ai répondu que vous étiez maîtresse souveraine de +vos actions et que vous feriez mieux de ne pas sortir. Vous n'avez pas +voulu m'en croire; vous êtes sortie ce matin pour aller entendre +l'office divin à l'église de Sainte-Catherine; le prince s'y trouvait +par hasard, ou plutôt par fatalité, et vous y a vue. + +--C'est vrai, monsieur, et j'hésitais à vous faire part de cette +circonstance, car j'ignorais que le prince m'avait reconnue pour celle +que je suis, ou si ma vue l'avait simplement frappé. + +--Votre vue l'a frappé, votre ressemblance avec la femme qu'il +regrette lui a paru extraordinaire: il vous a suivie et a pris des +informations; mais personne n'a rien pu lui dire, car personne ne sait +rien. + +--Mon Dieu! monsieur! m'écriai-je. + +--Le duc est un coeur sombre et persévérant, dit M. de Monsoreau. + +--Oh! il m'oubliera, je l'espère! + +--Je n'en crois rien: on ne vous oublie pas quand on vous a vue. J'ai +fait tout ce que j'ai pu pour vous oublier, moi, et je n'ai pas pu. + +Et le premier éclair de passion que j'aie remarqué chez M. de +Monsoreau passa en ce moment dans les yeux du comte. + +Je fus plus effrayée de cette flamme, qui venait de jaillir de ce +foyer qu'on eût cru éteint, que je ne l'avais été le matin à la vue du +prince. + +Je demeurai muette. + +--Que comptez-vous faire? me demanda le comte. + +--Monsieur, ne pourrai-je changer de maison, de quartier, de rue; +aller demeurer à l'autre bout de Paris, ou, mieux encore, retourner +dans l'Anjou? + +--Tout cela serait inutile, dit M. de Monsoreau en secouant la tête: +c'est un terrible limier que M. le duc d'Anjou; il est sur votre +trace; maintenant, allez où vous voudrez, il la suivra jusqu'à ce +qu'il vous joigne. + +--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez. + +--Ce n'est point mon intention; je vous dis ce qui est, et pas autre +chose. + +--Alors c'est moi qui vous ferai à mon tour la question que vous +m'adressiez tout à l'heure. Que comptez-vous faire, monsieur? + +--Hélas! reprit le comte de Monsoreau avec une amère ironie, je suis +un homme de pauvre imagination, moi. J'avais trouvé un moyen; ce moyen +ne vous convient pas; j'y renonce; mais ne me dites pas d'en chercher +d'autres. + +--Mais, mon Dieu! repris-je, le danger est peut-être moins pressant +que vous ne le croyez. + +--C'est ce que l'avenir nous apprendra, madame, dit le comte en se +levant. En tout cas, je vous le répète, madame de Monsoreau aura +d'autant moins à craindre du prince, que la nouvelle charge que +j'occupe me fait relever directement du roi, et que moi et ma femme +nous trouverons naturellement protection près du roi. + +Je ne répliquai que par un soupir. Ce que disait là le comte était +plein de raison et de vraisemblance. + +M. de Monsoreau attendit un instant, comme pour me laisser tout le +loisir de lui répondre; mais je n'en eus pas la force. Il était +debout, tout prêt à se retirer. Un sourire amer passa sur ses lèvres; +il s'inclina et sortit. + +Je crus entendre quelques imprécations s'échapper de sa bouche dans +l'escalier. + +J'appelai Gertrude. + +Gertrude avait l'habitude de se tenir, ou dans le cabinet, ou dans la +chambre à coucher quand venait le comte; elle accourut. + +J'étais à la fenêtre, enveloppée dans les rideaux de façon que, sans +être aperçue, je pusse voir ce qui se passait dans la rue. + +Le comte sortit et s'éloigna. + +Nous restâmes une heure à peu près, attentives à tout examiner, mais +personne ne vint. + +La nuit s'écoula sans rien amener de nouveau. + +Le lendemain Gertrude, en sortant, fut accostée par un jeune homme, +qu'elle reconnut pour être celui qui, la veille, accompagnait le +prince; mais, à toutes ses instances, elle refusa de répondre; à +toutes ses questions, elle resta muette. + +Le jeune homme, lassé, se retira. + +Cette rencontre m'inspira une profonde terreur; c'était le +commencement d'une investigation qui, certes, ne devait point +s'arrêter là. J'eus peur que M. de Monsoreau ne vint pas le soir, et +que quelque tentative ne fût faite contre moi dans la nuit; je +l'envoyai chercher; il vint aussitôt. + +Je lui racontai tout et lui fis le portrait du jeune homme d'après ce +que Gertrude m'en avait rapporté. + +--C'est Aurilly, dit-il; qu'a répondu Gertrude? + +--Gertrude n'a rien répondu. + +M. de Monsoreau réfléchit un instant. + +--Elle a eu tort, dit-il. + +--Comment cela? + +--Oui, il s'agit de gagner du temps. + +--Du temps? + +--Aujourd'hui, je suis encore dans la dépendance de M. le duc d'Anjou; +mais, dans quinze jours, dans douze jours, dans huit jours peut-être, +c'est le duc d'Anjou qui sera dans la mienne. Il s'agit donc de le +tromper pour qu'il attende. + +--Mon Dieu! + +--Sans doute, l'espoir le rendra patient. Un refus complet le poussera +vers quelque parti désespéré. + +--Monsieur, écrivez à mon père, m'écriai-je; mon père accourra et ira +se jeter aux pieds du roi. Le roi aura pitié d'un vieillard. + +--C'est selon la disposition d'esprit où sera le roi, et selon qu'il +sera dans sa politique d'être pour le moment l'ami ou l'ennemi de M. +le duc d'Anjou. D'ailleurs, il faut six jours à un messager pour aller +trouver votre père; il faut six jours à votre père pour venir. Dans +douze jours M. le duc d'Anjou aura fait, si nous ne l'arrêtons pas, +tout le chemin qu'il peut faire. + +--Et comment l'arrêter? + +M. de Monsoreau ne répondit point. Je compris sa pensée et je baissai +les yeux. + +--Monsieur, dis-je après un moment de silence, donnez vos ordres à +Gertrude, et elle suivra vos instructions. + +Un sourire imperceptible passa sur les lèvres de M. de Monsoreau, à ce +premier appel de ma part à sa protection. + +Il causa quelques instants avec Gertrude. + +--Madame, me dit-il, je pourrais être vu sortant de chez vous: deux ou +trois heures nous manquent seulement pour attendre la nuit; me +permettez-vous de passer ces deux ou trois heures dans votre +appartement? + +M. de Monsoreau avait presque le droit d'exiger; il se contentait de +demander: je lui fis signe de s'asseoir. + +C'est alors que je remarquai la suprême puissance que le comte avait +sur lui-même: à l'instant même, il surmonta la gêne qui résultait de +notre situation respective, et sa conversation, à laquelle cette +espèce d'âpreté que j'ai déjà signalée donnait un puissant caractère, +commença variée et attachante. Le comte avait beaucoup voyagé, +beaucoup vu, beaucoup pensé, et j'avais, au bout de deux heures, +compris toute l'influence que cet homme étrange avait prise sur mon +père. + +Bussy poussa un soupir. + +La nuit venue, sans insister, sans demander davantage, et comme +satisfait de ce qu'il avait obtenu, il se leva et sortit. + +Pendant la soirée, nous nous remîmes, Gertrude et moi, à notre +observatoire. Cette fois, nous vîmes distinctement deux hommes qui +examinaient la maison. Plusieurs fois ils s'approchèrent de la porte; +toute lumière intérieure était éteinte; ils ne purent nous voir. + +Vers onze heures ils s'éloignèrent. + +Le lendemain, Gertrude, en sortant, retrouva le même jeune homme à la +même place; il vint de nouveau à elle, et l'interrogea comme il avait +fait la veille. Ce jour-là Gertrude fut moins sévère et échangea +quelques mots avec lui. + +Le jour suivant, Gertrude fut plus communicative; elle lui dit que +j'étais la veuve d'un conseiller, qui, restée sans fortune, vivait +fort retirée; il voulut insister pour en savoir davantage, mais il +fallut qu'il se contentât, pour l'heure, de ces renseignements. + +Le jour d'après Aurilly parut avoir conçu quelques doutes sur la +véracité du récit de la veille; il parla de l'Anjou, de Beaugé, et +prononça le mot de Méridor. + +Gertrude répondit que tous ces noms lui étaient parfaitement inconnus. + +Alors il avoua qu'il était au duc d'Anjou, que le duc d'Anjou m'avait +vue et était amoureux de moi; puis, à la suite de cet aveu, vinrent +des offres magnifiques pour elle et pour moi: pour elle, si elle +voulait introduire le prince près de moi; pour moi, si je le voulais +recevoir. + +Chaque soir, M. de Monsoreau venait, et chaque soir je lui disais où +nous en étions. Il restait alors depuis huit heures jusqu'à minuit; +mais il était évident que son inquiétude était grande. + +Le samedi soir je le vis arriver plus pâle et plus agité que de +coutume. + +--Écoutez, me dit-il, il faut tout promettre pour mardi ou mercredi. + +--Tout promettre, et pourquoi? m'écriai-je. + +--Parce que M. le duc d'Anjou est décidé à tout, qu'il est bien en ce +moment avec le roi, et qu'il n'y a rien, par conséquent, à attendre du +roi. + +--Mais d'ici à mercredi doit-il donc se passer quelque événement qui +viendra à notre aide? + +--Peut-être. J'attends de jour en jour cette circonstance qui doit +mettre le prince dans ma dépendance. Je la pousse, je la hâte, +non-seulement de mes voeux, mais de mes actions. Demain il faut que je +vous quitte, que j'aille à Montereau. + +--Il le faut? répondis-je avec une espèce de terreur mêlée d'une +certaine joie. + +--Oui; j'ai là un rendez-vous indispensable pour hâter cette +circonstance dont je vous parlais. + +--Et si nous sommes dans la même situation, que faudra-t-il donc +faire, mon Dieu? + +--Que voulez-vous que je fasse contre un prince, madame, quand je n'ai +aucun droit de vous protéger? Il faudra céder à la mauvaise +fortune.... + +--Oh! mon père! mon père! m'écriai-je. + +Le comte me regarda fixement. + +--Oh! monsieur! + +--Qu'avez-vous donc à me reprocher? + +--Oh! rien: au contraire. + +--Mais n'ai-je pas été dévoué comme un ami, respectueux comme un +frère? + +--Vous vous êtes en tout point conduit en galant homme. + +--N'avais-je pas votre promesse? + +--Oui. + +--Vous l'ai-je une seule fois rappelée? + +--Non. + +--Et, cependant, quand les circonstances sont telles, que vous vous +trouvez placée entre une position honorable et une position honteuse, +vous préférez d'être la maîtresse du duc d'Anjou à être la femme du +comte de Monsoreau. + +--Je ne dis pas cela, monsieur. + +--Mais, alors, décidez-vous donc. + +--Je suis décidée. + +--A être la comtesse de Monsoreau? + +--Plutôt que la maîtresse du duc d'Anjou. + +--Plutôt que la maîtresse du duc d'Anjou: l'alternative est flatteuse. + +Je me tus. + +--N'importe, dit le comte, vous entendez? Que Gertrude gagne jusqu'à +mardi, et mardi nous verrons. + +Le lendemain, Gertrude sortit comme d'habitude, mais elle ne vit point +Aurilly. A son retour, nous fûmes plus inquiètes de son absence que +nous ne l'eussions été de sa présence. Gertrude sortit de nouveau sans +nécessité de sortir, pour le rencontrer seulement; mais elle ne le +rencontra point. Une troisième sortie fut aussi inutile que les deux +premières. + +J'envoyai Gertrude chez M. de Monsoreau, il était parti, et on ne +savait point où il était. + +Nous étions seules et isolées; nous nous sentîmes faibles: pour la +première fois je compris mon injustice envers le comte. + +--Oh! madame, s'écria Bussy, ne vous hâtez donc pas de revenir ainsi à +cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne +savons pas, mais que nous saurons. + +Le soir vint, accompagné de terreurs profondes; j'étais décidée à tout +plutôt que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'étais +munie de ce poignard, et j'avais résolu de me frapper aux yeux du +prince, au moment où lui ou de ses gens essayeraient de porter la main +sur moi. Nous nous barricadâmes dans nos chambres. Par une négligence +incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou intérieur. Nous +cachâmes la lampe et nous nous plaçâmes à notre observatoire. + +Tout fut tranquille jusqu'à onze heures du soir; à onze heures, cinq +hommes débouchèrent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil, +et s'en allèrent s'embusquer dans l'angle du mur de l'hôtel des +Tournelles. + +Nous commençâmes à trembler; ces hommes étaient probablement là pour +nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure à peu près +s'écoula. + +Au bout d'un quart d'heure nous vîmes paraître deux autres hommes au +coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages, +permit à Gertrude de reconnaître Aurilly dans l'un de ces deux hommes. + +--Hélas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille. + +--Oui, répondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres +sont là pour leur prêter secours. + +--Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au +bruit, les voisins accourront. + +--Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et +ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous +défendre? Hélas! en réalité, Gertrude, nous n'avons de véritable +défenseur que le comte. + +--Eh bien, pourquoi refusez-vous donc toujours d'être comtesse? + +Je poussai un soupir. + + + + +CHAPITRE XVI + +CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.--LE MARIAGE. + + +Pendant ce temps, les deux hommes qui avaient paru au coin de la rue +Saint-Paul s'étaient glissés le long des maisons et se tenaient sous +nos fenêtres. Nous entr'ouvrîmes doucement la croisée. + +--Es-tu sûr que c'est ici? demanda une voix. + +--Oui, monseigneur, parfaitement sûr. C'est la cinquième maison, à +partir du coin de la rue Saint-Paul. + +--Et la clef, penses-tu qu'elle ira? + +--J'ai pris l'empreinte de la serrure. + +Je saisis le bras de Gertrude et je le serra avec violence. + +--Et une fois entré? + +--Une fois entré, c'est mon affaire. La suivante nous ouvrira. Votre +Altesse possède dans sa poche une clef d'or qui vaut bien celle-ci. + +--Ouvre donc alors. + +Nous entendîmes le grincement de la clef dans la serrure. Mais, tout à +coup, les hommes embusqués à l'angle de l'hôtel se détachèrent de la +muraille, et s'élancèrent vers le prince et vers Aurilly, en criant: +«A mort! à mort!» + +Je n'y comprenais plus rien; ce que je devinais seulement, c'est qu'un +secours inattendu, inespéré, inouï, nous arrivait. Je tombai à genoux +et je remerciai le ciel. + +Mais le prince n'eut qu'à se montrer, le prince n'eut qu'à dire son +nom, toutes les voix se turent, toutes les épées rentrèrent au +fourreau, et chaque agresseur fit un pas en arrière. + +--Oui, oui, dit Bussy, ce n'était point au prince qu'ils en voulaient: +c'était à moi. + +--En tout cas, reprit Diane, cette attaque éloigna le prince. Nous le +vîmes se retirer par la rue de Jouy, tandis que les cinq gentilshommes +de l'embuscade allaient reprendre leur poste au coin de l'hôtel des +Tournelles. + +Il était évident que, pour cette nuit du moins, le danger venait de +s'écarter de nous, car ce n'était point à moi qu'en voulaient les cinq +gentilshommes. Mais nous étions trop inquiètes et trop émues pour ne +point rester sur pied. Nous demeurâmes debout contre la fenêtre, et +nous attendîmes quelque événement inconnu que nous sentions +instinctivement s'avancer à notre rencontre. + +L'attente fut courte. Un homme à cheval parut, tenant le milieu de la +rue Saint-Antoine. C'était sans doute celui que les cinq gentilshommes +embusqués attendaient, car, en l'apercevant, ils crièrent: _Aux épées! +aux épées!_ et s'élancèrent sur lui. + +Vous savez tout ce qui a rapport à ce gentilhomme, dit Diane, puisque +ce gentilhomme, c'était vous. + +--Au contraire, madame, dit Bussy, qui, dans le récit de la jeune +femme, espérait tirer quelque secret de son coeur; au contraire, je ne +sais rien que le combat, puisque après le combat je m'évanouis. + +--Il est inutile de vous dire, reprit Diane avec une légère rougeur, +l'intérêt que nous prîmes à cette lutte si inégale et néanmoins si +vaillamment soutenue. Chaque épisode du combat nous arrachait un +frissonnement, un cri, une prière. Nous vîmes votre cheval faiblir et +s'abattre. Nous vous crûmes perdu; mais il n'en était rien, le brave +Bussy méritait sa réputation. Vous tombâtes debout et n'eûtes pas même +besoin de vous relever pour frapper vos ennemis; enfin, entouré, +menacé de toutes parts, vous fîtes retraite comme le lion, la face +tournée à vos adversaires, et vous vîntes vous appuyer à la porte; +alors, la même idée nous vint à Gertrude et à moi, c'était de +descendre pour vous ouvrir; elle me regarda: «Oui,» lui dis-je; et +toutes deux nous nous élançâmes vers l'escalier. Mais, comme je vous +l'ai dit, nous nous étions barricadées en dedans, il nous fallut +quelques secondes pour écarter les meubles qui obstruaient le passage, +et au moment où nous arrivions sur le palier, nous entendîmes la porte +de la rue qui se refermait. + +Nous restâmes toutes deux immobiles. Quelle était donc la personne qui +venait d'entrer et comment était-elle entrée? + +Je m'appuyai à Gertrude, et nous demeurâmes muettes et dans l'attente. + +Bientôt des pas se firent entendre dans l'allée; ils se rapprochaient +de l'escalier, un homme parut, chancelant, étendit les bras, et tomba +sur les premières marches en poussant un sourd gémissement. + +Il était évident que cet homme n'était point poursuivi; qu'il avait +mis la porte, si heureusement laissée ouverte par le duc d'Anjou, +entre lui et ses adversaires, et que, blessé dangereusement, à mort +peut-être, il était venu s'abattre au pied de l'escalier. + +En tout cas, nous n'avions rien à craindre, et c'était au contraire +cet homme qui avait besoin de notre secours. + +--La lampe! dis-je à Gertrude. + +Elle courut et revint avec la lumière. + +Nous ne nous étions pas trompées: vous étiez évanoui. Nous vous +reconnûmes pour le brave gentilhomme qui s'était si vaillamment +défendu, et, sans hésiter, nous nous décidâmes à vous porter secours. + +En un instant, vous fûtes apporté dans ma chambre et déposé sur le +lit. + +Vous étiez toujours évanoui; les soins d'un chirurgien paraissaient +urgents. Gertrude se rappela avoir entendu raconter une cure +merveilleuse faite quelques jours auparavant par un jeune docteur de +la rue... de la rue Beautreillis. Elle savait son adresse; elle +m'offrit de l'aller quérir. + +--Mais, lui dis-je, ce jeune homme peut nous trahir. + +--Soyez tranquille, dit-elle, je prendrai mes précautions. + +--C'est une fille vaillante et prudente à la fois, continua Diane. Je +me fiai donc entièrement à elle. Elle prit de l'argent, une clef et +mon poignard; et je restai seule près de vous... et priant pour vous. + +--Hélas! dit Bussy, je ne connaissais pas tout mon bonheur, madame. + +--Un quart d'heure après, Gertrude revint; elle ramenait le jeune +docteur; il avait consenti à tout, et la suivait les yeux bandés. + +Je demeurai dans le salon tandis qu'on l'introduisait dans la chambre. +Là, on lui permit d'ôter le bandeau qui lui couvrait les yeux. + +--Oui, dit Bussy, c'est en ce moment que je repris connaissance, et +que mes yeux se portèrent sur votre portrait et qu'il me sembla que je +vous voyais entrer. + +--J'entrai en effet; mon inquiétude l'emportait sur la prudence; +j'échangeai quelques questions avec le jeune docteur; il examina votre +blessure, me répondit de vous, et je fus soulagée. + +--Tout cela était resté dans mon esprit, dit Bussy, mais comme un rêve +reste dans la mémoire; et cependant quelque chose me disait là, ajouta +le jeune homme en mettant la main sur son coeur, que je n'avais point +rêvé. + +--Lorsque le chirurgien eût pansé votre blessure, il tira de sa poche +un petit flacon contenant une liqueur rouge, et versa quelques gouttes +de cette liqueur sur vos lèvres. C'était, me dit-il, un élixir destiné +à vous rendre le sommeil et à combattre la fièvre. + +Effectivement, un instant après avoir avalé ce breuvage, vous fermâtes +les yeux de nouveau et vous retombâtes dans l'espèce d'évanouissement +dont un instant vous étiez sorti. + +Je m'effrayai; mais le docteur me rassura. Tout était pour le mieux, +me dit-il, et il n'y avait plus qu'à vous laisser dormir. + +Gertrude lui couvrit de nouveau les yeux d'un mouchoir, et le +reconduisit jusqu'à la porte de la rue Beautreillis. + +Seulement elle crut s'apercevoir qu'il comptait les pas. + +--En effet, madame, dit Bussy, il les avait comptés. + +--Cette supposition nous effraya. Ce jeune homme pouvait nous trahir. +Nous résolûmes de faire disparaître toute trace de l'hospitalité que +nous vous avions donnée; mais d'abord l'important était de vous faire +disparaître, vous. + +Je rappelai tout mon courage; il était deux heures du matin, les rues +étaient désertes. Gertrude répondit de vous soulever; elle y parvint, +je l'aidai, et nous vous emportâmes jusque sur les talus des fossés du +Temple. Puis nous revînmes tout épouvantées de cette hardiesse qui +nous avait fait sortir, deux femmes seules, à une heure où les hommes +eux-mêmes sortent accompagnés. + +Dieu veillait sur nous. Nous ne rencontrâmes personne, et rentrâmes +sans avoir été vues. + +En rentrant, je succombai sous le poids de mon émotion, et je +m'évanouis. + +--Oh! madame! madame! dit Bussy en joignant les mains, comment +reconnaîtrai-je jamais ce que vous avez fait pour moi? + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel Bussy regardait +ardemment Diane. La jeune femme, le coude appuyé sur une table, avait +laissé retomber sa tête dans sa main. + +Au milieu de ce silence, on entendit vibrer l'horloge de l'église +Sainte-Catherine. + +--Deux heures! dit Diane en tressaillant. Deux heures, et vous ici! + +--Oh! madame, supplia Bussy, ne me renvoyez pas sans m'avoir tout dit. +Ne me renvoyez pas sans m'avoir indiqué par quels moyens je puis vous +être utile. Supposez que Dieu vous ait donné un frère, et dites à ce +frère ce qu'il peut faire pour sa soeur. + +--Hélas! plus rien maintenant, dit la jeune femme, il est trop tard. + +--Qu'arriva-t-il le lendemain? demanda Bussy; que fîtes-vous pendant +cette journée où je ne pensai qu'à vous, sans être sûr cependant que +vous n'étiez pas un rêve de mon délire, une vision de ma fièvre? + +--Pendant cette journée, reprit Diane, Gertrude sortit et rencontra +Aurilly. Aurilly était plus pressant que jamais: il ne dit pas un mot +de ce qui s'était passé la veille; mais il demanda au nom de son +maître une entrevue. + +Gertrude parut consentir, mais elle demanda jusqu'au mercredi suivant, +c'est-à-dire jusque aujourd'hui, pour me décider. + +Aurilly promit que son maître se ferait violence jusque-là. + +Nous avions donc trois jours devant nous. + +Le soir M. de Monsoreau revint. + +Nous lui racontâmes tout, excepté ce qui avait rapport à vous. Nous +lui dîmes que la veille le duc avait ouvert la porte avec une fausse +clef, mais qu'au moment même où il allait entrer il avait été chargé +par cinq gentilshommes, au milieu desquels étaient MM. d'Épernon et de +Quélus. J'avais entendu prononcer ces deux noms, et je les lui +répétai. + +--Oui, oui, dit le comte, j'ai déjà entendu parler de cela; ainsi il a +une fausse clef. Je m'en doutais. + +--Ne pourrait-on changer la serrure? demandai-je. + +--Il en fera faire une autre, dit le comte. + +--Poser des verrous à la porte? + +--Il viendra avec dix hommes, et enfoncera portes et verrous. + +--Mais cet événement qui devait vous donner, m'avez-vous dit, tout +pouvoir sur le duc? + +--Est retardé indéfiniment peut-être. + +Je restai muette, et, la sueur au front, je ne me dissimulai plus +qu'il n'y avait d'autre moyen d'échapper au duc d'Anjou que de devenir +la femme du comte. + +--Monsieur, lui dis-je, le duc, par l'organe de son confident, s'est +engagé à attendre jusqu'à mercredi soir; moi, je vous demande jusqu'à +mardi. + +--Mardi soir, à la même heure, madame, dit le comte, je serai ici. + +Et, sans ajouter une parole, il se leva et sortit. + +Je le suivis des jeux; mais, au lieu de s'éloigner, il alla à son tour +se placer dans cet angle sombre du mur des Tournelles et parut décidé +à veiller sur moi toute la nuit. + +Chaque preuve de dévouement que me donnait cet homme était comme un +nouveau coup de poignard pour mon coeur. + +Les deux jours s'écoulèrent avec la rapidité d'un instant; rien ne +troubla notre solitude. Maintenant, ce que je souffris pendant ces +deux jours, en entendant se succéder le vol rapide des heures, est +impossible à décrire. + +Quand la nuit de la seconde journée vint, j'étais atterrée; tout +sentiment semblait petit à petit se retirer de moi. J'étais froide, +muette, insensible en apparence, comme une statue: mon coeur seul +battait, le reste de mon corps semblait avoir cessé de vivre. + +Gertrude se tenait à la fenêtre. Moi, assise où je suis, de temps en +temps seulement je passais mon mouchoir sur mon front mouillé de +sueur. + +Tout à coup Gertrude étendit la main de mon côté; mais ce geste, qui +autrefois m'eût fait bondir, me trouva impassible. + +--Madame! dit-elle. + +--Eh bien? demandai-je. + +--Quatre hommes... je vois quatre hommes... Ils s'approchent de ce +côté... ils ouvrent la porte... ils entrent. + +--Qu'ils entrent! répondis-je sans faire un mouvement. + +--Mais ces quatre hommes, c'est sans doute le duc d'Anjou, Aurilly et +les deux hommes de leur suite. + +Je tirai, pour toute réponse, mon poignard et le plaçai près de moi +sur la table. + +--Oh! laissez-moi voir du moins, dit Gertrude, en s'élançant vers la +porte. + +--Vois, répondis-je. + +Un instant après, Gertrude rentra. + +--Mademoiselle, dit-elle, c'est M. le comte. + +Je remis mon poignard dans ma poitrine sans prononcer une seule +parole. Seulement je tournai la tête du côté du comte. + +Sans doute il fut effrayé de ma pâleur. + +--Que me dit Gertrude? s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour le duc, +et que, si c'eût été le duc, vous vous fussiez tuée? + +C'était la première fois que je le voyais ému. + +Cette émotion était-elle réelle ou factice? + +--Gertrude a eu tort de vous dire cela, monsieur, répondis-je; du +moment où ce n'est pas le duc, tout est bien. + +Il se fit un instant de silence. + +--Vous savez que je ne suis pas venu seul, dit le comte. + +--Gertrude a vu quatre hommes. + +--Vous doutez-vous qui ils sont? + +--Je présume que l'un est prêtre, et que les deux autres sont nos +témoins. + +--Alors vous êtes prête à devenir ma femme? + +--N'est-ce pas chose convenue? Seulement je me souviens du traité; il +était convenu encore qu'à moins d'urgence reconnue de ma part, je ne +me marierais pas hors de la présence de mon père. + +--Je me rappelle parfaitement cette condition, mademoiselle; mais +croyez vous qu'il y ait urgence? + +--Oui, je le crois. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je suis prête à vous épouser, monsieur. Mais rappelez-vous +ceci: c'est que je ne serai réellement votre femme que lorsque j'aurai +revu mon père. + +Le comte fronça le sourcil et se mordit les lèvres. + +--Mademoiselle, dit-il, mon intention n'est point de forcer votre +volonté; si vous avez engagé votre parole, je vous rends votre parole: +vous êtes libre; seulement... + +Il s'approcha de la fenêtre et jeta un coup d'oeil dans la rue. + +--Seulement, dit-il, regardez. + +Je me levai, mue par cette puissante attraction qui nous pousse à nous +assurer de notre malheur, et au-dessous de la fenêtre j'aperçus un +homme enveloppé d'un manteau, qui semblait chercher un moyen de +pénétrer dans la maison. + +--O mon Dieu! dit Bussy, et vous dites que c'était hier? + +--Oui, comte, hier vers les neuf heures du soir. + +--Continuez, dit Bussy. + +Au bout d'un instant, un autre homme vint rejoindre le premier, +celui-là tenait une lanterne à la main. + +--Que pensez-vous de ces deux hommes? me demanda M. de Monsoreau. + +--Je pense que c'est le duc et son affidé, répondis-je. + +Bussy poussa un gémissement. + +--Maintenant, continua le comte, ordonnez: faut-il que je reste, +faut-il que je me retire? + +Je balançai un instant: oui, malgré la lettre de mon père, malgré la +promesse jurée, malgré le danger présent, palpable, menaçant, oui, je +balançai! et si ces deux hommes n'eussent point été là... + +--Oh! malheureux que je suis! s'écria Bussy: l'homme au manteau, +c'était moi, et celui qui portait la lanterne, c'était Remy le +Haudouin, ce jeune docteur que vous avez envoyé chercher. + +--C'était vous! s'écria Diane avec stupeur. + +--Oui, moi; moi, qui de plus en plus convaincu de la réalité de mes +souvenirs, cherchais à retrouver la maison où j'avais été recueilli, +la chambre où j'avais été transporté, la femme ou plutôt l'ange qui +m'avait apparu. Oh! j'avais bien raison de m'écrier que j'étais un +malheureux! + +Et Bussy demeura comme écrasé sous le poids de cette fatalité qui +s'était servie de lui pour déterminer Diane à donner sa main au comte. + +--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, vous êtes sa femme? + +--Depuis hier, répondit Diane. + +Et il se fit un nouveau silence, qui n'était interrompu que par la +respiration haletante des deux jeunes gens. + +--Mais vous, demanda tout à coup Diane, comment êtes-vous entré dans +cette maison, comment vous trouvez-vous ici? + +Bussy lui montra silencieusement la clef. + +--Une clef! s'écria Diane; d'où vous vient cette clef et qui vous l'a +donnée? + +--Gertrude n'avait-elle pas promis au prince de l'introduire près de +vous ce soir? Le prince avait vu M. de Monsoreau et m'avait vu +moi-même, comme M. de Monsoreau et moi l'avions vu; il a craint +quelque piège et m'a envoyé à sa place. + +--Et vous avez accepté cette mission? dit Diane avec le ton du +reproche. + +--C'était le seul moyen de pénétrer près de vous. Serez-vous assez +injuste pour m'en vouloir d'être venu chercher une des plus grandes +joies et une des plus grandes douleurs de ma vie? + +--Oui, je vous en veux, dit Diane, car il eût mieux valu que vous ne +me revissiez pas, et que, ne me revoyant pas, vous m'oubliassiez. + +--Non, madame, dit Bussy, vous vous trompez. C'est Dieu au contraire +qui m'a conduit près de vous pour pénétrer au plus profond de cette +trame dont vous êtes victime. Écoutez: du moment où je vous ai vue, je +vous ai voué ma vie. La mission que je me suis imposée va commencer. +Vous avez demandé des nouvelles de votre père? + +--Oh! oui, s'écria Diane, car, en vérité, je ne sais pas ce qu'il est +devenu. + +--Eh bien, dit Bussy, je me charge de vous en donner, moi; gardez +seulement un bon souvenir à celui qui, à partir de ce moment, va vivre +par vous et pour vous. + +--Mais cette clef? dit Diane avec inquiétude. + +--Cette clef, dit Bussy, je vous la rends, car je ne veux la tenir que +de votre main; seulement je vous engage ma foi de gentilhomme que +jamais soeur n'aura confié la clef de son appartement à un frère plus +dévoué et plus respectueux. + +--Je me fie à la parole du brave Bussy, dit Diane; tenez, monsieur. + +Et elle rendit la clef au jeune homme. + +--Madame, dit Bussy, dans quinze jours nous saurons ce qu'est +véritablement M. de Monsoreau. + +Et, saluant Diane avec un respect mêlé à la fois d'ardent amour et de +profonde tristesse, Bussy disparut par les montées. + +Diane inclina la tête vers la porte pour écouter le bruit des pas du +jeune homme qui s'éloignait, et ce bruit avait déjà cessé depuis +longtemps, que, le coeur bondissant et les yeux baignés de larmes, +elle écoutait encore. + + + + +CHAPITRE XVII + +COMMENT VOYAGEAIT LE ROI HENRI III, ET QUEL TEMPS IL LUI FALLAIT POUR +ALLER DE PARIS A FONTAINEBLEAU. + + +Le jour qui se levait quatre ou cinq heures après les événements que +nous venons de raconter vit, à à la lueur d'un soleil pâle et qui +argentait à peine les franges d'un nuage rougeâtre, le départ du roi +Henri III pour Fontainebleau, où, comme nous l'avons dit, une grande +chasse était projetée pour le surlendemain. + +Ce départ, qui, chez un autre, fût resté inaperçu, comme tous les +actes de la vie de ce prince étrange dont nous avons entrepris +d'esquisser le règne, faisait au contraire événement par le bruit et +le mouvement qu'il traînait avec lui. + +En effet, sur le quai du Louvre, vers les huit heures du matin, +commençait à s'allonger, sortant par la grande porte située entre la +tour du Coin et la rue de l'Astruce, une foule de gentilshommes de +service, montés sur de bons chevaux et enveloppés de manteaux fourrés, +puis les pages en grand nombre, puis un monde de laquais, et enfin une +compagnie de Suisses, précédant immédiatement la litière royale. + +Cette litière, traînée par huit mules richement caparaçonnées, mérite +une mention toute particulière. + +C'était une machine formant un carré long, supportée par quatre roues, +toute garnie de coussins à l'intérieur, toute drapée de rideaux de +brocart à l'extérieur; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur +huit de large. Dans les endroits difficiles, ou dans les montagnes +trop rudes, on substituait aux huit mules un nombre indéfini de boeufs +dont la lente mais vigoureuse opiniâtreté n'ajoutait pas à la vitesse, +sans doute, mais donnait au moins l'assurance d'arriver au but, sinon +une heure, du moins deux ou trois heures plus tard. + +Cette machine contenait le roi Henri III et toute sa cour, moins la +reine, Louise de Vaudemont, qui, il faut le dire, faisait si peu +partie de la cour de son mari, si ce n'est dans les pèlerinages et +dans les processions, que ce n'est point la peine d'en parler. + +Laissons donc la pauvre reine de côté, et disons de quoi se composait +la cour de voyage du roi Henri. + +Elle se composait du roi Henri III d'abord, de son médecin Marc Miron, +de son chapelain, dont le nom n'est point parvenu jusqu'à nous, de son +fou Chicot, notre vieille connaissance, des cinq ou six mignons en +faveur, et qui étaient, pour le moment, Quélus, Schomberg, d'Épernon, +d'O et Maugiron, d'une paire de grands chiens lévriers qui, au milieu +de tout ce monde, assis, couché, debout, agenouillé, accoudé, +glissaient leurs longues têtes de serpents, souvent de minute en +minute, avec des bâillements démesurés, et d'une corbeille de petits +chiens anglais que le roi portait tantôt sur ses genoux, tantôt +suspendue à son cou par une chaîne ou par des rubans. + +De temps en temps on tirait d'une espèce de niche pratiquée à cet +effet une chienne aux mamelles gonflées de lait qui donnait à téter à +tout ce corbillon de petits chiens, que regardaient en compassion et +en collant leur museau pointu contre le chapelet de têtes de mort qui +cliquetait au côté gauche du roi, les deux grands lévriers qui, sûrs +de la faveur toute particulière dont ils jouissaient, ne se donnaient +pas même la peine d'être jaloux. + +Au plafond de la litière se balançait une cage en fils de cuivre doré, +contenant les plus belles tourterelles du monde, c'est-à-dire avec un +plumage blanc comme la neige et un double collier noir. + +Quand par hasard quelque femme entrait dans la litière royale, la +ménagerie s'augmentait de deux ou trois singes de l'espèce des +ouistitis ou des sapajous, le singe étant pour le moment l'animal en +faveur près des élégantes de la cour du dernier Valois. + +Une Notre-Dame de Chartres, sculptée en marbre par Jean Goujon pour le +roi Henri II, était posée debout au fond de la litière dans une niche +dorée, et abaissait sur son divin Fils des regards qui semblaient tout +étonnés de ce qu'ils voyaient. + +Aussi tous les pamphlets du temps, et il n'en manquait pas, tous les +vers satiriques de l'époque, et il s'en élucubrait bon nombre, +faisaient-ils à cette litière l'honneur de s'occuper fréquemment +d'elle, et la désignaient-ils sous le nom d'arche de Noé. + +Le roi était assis au fond de la litière, juste au-dessous de la niche +de Notre-Dame; à ses pieds, Quélus et Maugiron tressaient des rubans, +ce qui était une des occupations les plus sérieuses des jeunes gens de +l'époque, dont quelques-uns étaient arrivés à faire, par une force de +combinaison inconnue auparavant, et qui ne s'est pas retrouvée depuis, +des nattes à douze brins; Schomberg, dans un angle, faisait une +tapisserie à ses armes, avec une nouvelle devise, qu'il croyait avoir +trouvée et qu'il n'avait que retrouvée; dans l'autre coin causaient le +chapelain et le docteur; d'O et d'Épernon regardaient par les +ouvertures et, réveillés trop matin, bâillaient comme les lévriers; +enfin Chicot, assis sur une des portières, les jambes pendantes hors +de la machine, afin d'être toujours prêt à descendre ou à remonter, +selon son caprice, chantait des cantiques, récitait des pasquils ou +faisait des anagrammes, selon la fureur du temps, et trouvait dans +chaque nom de courtisan, soit français, soit latin, des personnalités +infiniment désagréables pour celui dont il estropiait ainsi +l'individualité. + +En arrivant à la place du Châtelet, Chicot commença d'entamer un +cantique. + +Le chapelain qui, ainsi que nous l'avons dit, causait avec Miron, se +retourna en fronçant le sourcil. + +--Chicot, mon ami, dit Sa Majesté, prends garde à toi; écharpe mes +mignons, mets en pièces Ma Majesté, dis ce que tu voudras de Dieu, +Dieu est bon, mais ne te brouille pas avec l'Église. + +--Merci de l'avis, mon fils, dit Chicot; je ne voyais pas notre digne +chapelain qui cause là-bas, avec le docteur, du dernier mort qu'il lui +a envoyé à mettre en terre, et qui se plaint que c'était le troisième +de la journée, et toujours aux heures des repas, ce qui le dérange. +Pas de cantiques, tu parles d'or; c'est trop vieux. Je vais te chanter +une chanson toute nouvelle. + +--Sur quel air? demanda le roi. + +--Toujours le même, dit Chicot, et il se mit à chanter à pleine gorge: + + Notre roi doit cent millions. + +--Je dois plus que cela, dit Henri; ton chansonnier est mal renseigné, +Chicot. Chicot reprit sans se démonter: + + Henri doit deux cents millions, + Et faut, pour acquitter les dettes + Que messieurs les mignons ont faites, + De nouvelles inventions, + Nouveaux impôts, nouvelles tailles, + Qu'il faut, du profond des entrailles + Des pauvres sujets, arracher, + Malheureux qui traînent leurs vies + Sous la griffe de ces harpies + Qui avalent tout sans mâcher. + +--Bien, dit Quélus, tout en nattant sa soie, tu as une belle voix, +Chicot; le second couplet, mon ami. + +--Dis donc, Valois, dit Chicot sans répondre à Quélus, empêche donc +tes amis de m'appeler leur ami; cela m'humilie. + +--Parle en vers, Chicot, répondit le roi; la prose ne vaut rien. + +--Soit, dit Chicot, et il reprit: + + Leur parler et leur vêtement + Se voient tels, qu'une honnête femme + Aurait peur d'en recevoir blâme, + Vêtue aussi lascivement + Leur cou ne se tourne à son aise, + Dedans les replis de leur fraise; + Déjà le froment n'est plus bon + Pour l'emploi blanc de leur chemise. + Et faut, pour façon plus exquise, + Faire de riz leur amidon. + +--Bravo! dit le roi, n'est-ce pas toi, d'O, qui as inventé l'amidon de +riz? + +--Non pas, sire, dit Chicot, c'est M. de Saint-Mégrin, qui est +trépassé l'an dernier, sous les coups de M. de Mayenne; que diable, ne +lui enlevez pas ça, à ce pauvre mort, il ne compte que sur cet amidon +et sur ce qu'il a fait à M. de Guise pour aller à la postérité; en lui +enlevant l'amidon, il resterait à moitié route. + +Et, sans faire attention à la figure du roi, qui s'assombrissait à ce +souvenir, Chicot continua: + + Leur poil est tondu au compas. + +--Il est toujours question des mignons, bien entendu, interrompit +Chicot. + +--Oui, oui, va, dit Schomberg. + +--Chicot reprit: + + Leur poil est tondu au compas, + Mais non d'une façon pareille, + Car en avant, depuis l'oreille, + Il est long et derrière bas. + +--Sa chanson est déjà vieille, dit d'Épernon. + +--Vieille! elle est d'hier. + +--Eh bien, la mode à changé ce matin; regarde. + +Et d'Épernon ôta son toquet pour montrer à Chicot ses cheveux de +devant presque aussi ras que ceux de derrière. + +--Oh! la vilaine tête! dit Chicot. + +Et il continua: + + Leurs cheveux droits par artifice, + Par la gomme qui les hérisse, + Retordent leurs plis refrisés; + Et, dessus leur tête légère, + Un petit bonnet par derrière + Les rend encor plus déguisés. + +Je passe le quatrième couplet, dit Chicot, il est trop immoral. Et il +reprit: + + Pensez-vous que nos vieux François, + Qui par leurs armes valeureuses + En tant de guerres dangereuses + Ont fait retentir leurs exploits, + Et perdant le fruit de leur gloire + Avec le nom de leur victoire, + En tant de périlleux hasards, + Eussent la chemise empesée, + Eussent la perruque frisée, + Eussent le teint blanchi de fards? + +--Bravo! dit Henri, et, si mon frère était là, il te serait bien +reconnaissant, Chicot. + +--Qui appelles-tu ton frère, mon fils? dit Chicot. Est-ce par hasard +Joseph Foulon, abbé de Sainte-Geneviève, chez lequel on dit que tu vas +faire tes voeux? + +--Non pas, dit Henri, qui se prêtait à toutes les plaisanteries de +Chicot. Je parle de mon frère François. + +--Ah! tu as raison; celui-là n'est pas ton frère en Dieu, mais frère +en diable. Bon! bon! tu parles de François, fils de France par la +grâce de Dieu, duc de Brabant, de Lauthier, de Luxembourg, de Gueldre, +d'Alençon, d'Anjou, de Touraine, de Berry, d'Évreux et de +Château-Thierry, comte de Flandres, de Hollande, de Zélande, de +Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et Beaufort, marquis +du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, défenseur de la +liberté belge; à qui la nature a fait un nez, à qui la petite vérole +en a fait deux, et sur qui, moi, j'ai fait ce quatrain: + + Messieurs, ne soyez étonnés + Si voyez à François deux nez, + Car, par droit comme par usage, + Faut deux nez à double visage. + +Les mignons éclatèrent de rire, car le duc d'Anjou était leur ennemi +personnel, et l'épigramme contre le prince leur fit momentanément +oublier le pasquil que Chicot venait de chanter contre eux. + +Quant au roi, comme jusqu'à ce moment il n'avait reçu que les +éclaboussures de ce feu roulant, il riait plus haut que tout le monde, +n'épargnant personne, donnant du sucre et de la pâtisserie à ses +chiens et frappant de la langue sur son frère et sur ses amis. + +Tout à coup Chicot s'écria: + +--Oh! ce n'est pas politique; Henri, Henri, c'est audacieux et +imprudent. + +--Quoi donc? dit le roi. + +--Non, foi de Chicot, tu ne devrais pas avouer ces choses-là! fi donc! + +--Quelles choses? demanda Henri étonné. + +--Ce que tu dis de toi-même, quand tu signes ton nom; ah! Henriquet, +ah! mon fils! + +--Gare à vous, sire, dit Quélus, qui soupçonnait quelque méchanceté +sous l'air confit en douceur de Chicot. + +--Que diable veux-tu dire? demanda le roi. + +--Comment signes-tu, voyons? + +--Pardieu... je signe... je signe... Henri de Valois. + +--Bon; remarquez, messieurs, dit Chicot, que je ne le lui fais pas +dire; voyons, n'y a-t-il pas moyen de trouver un V dans ces treize +lettres? + +--Sans doute, Valois commence par un V. + +--Prenez vos tablettes, messire chapelain, car voici le nom sous +lequel il vous faut désormais inscrire le roi: Henri de Valois n'est +qu'une anagramme. + +--Comment? + +--Oui, qu'une anagramme; je vais vous dire le véritable nom de Sa +Majesté actuellement régnante. Nous disons: Dedans Henri de Valois il +y a un V, mettez un V sur vos tablettes. + +--C'est fait, dit d'Épernon. + +--N'y a-t-il pas aussi un _i_? + +--Certainement, c'est la dernière lettre du mot Henri. + +--Que la malice des hommes est grande, dit Chicot, d'avoir été séparer +ainsi des lettres faites pour être accolées l'une à l'autre! +Mettez-moi un _i_ à côté du V. Cela y est-il? + +--Oui, dit d'Épernon. + +--Cherchons bien maintenant si nous ne trouverons pas un _l_; ça y +est, n'est-ce pas? un _a_, ça y est encore; un autre _i_, nous le +tenons; enfin, un _n_. Bon. Sais-tu lire, Nogaret? + +--Je l'avoue à ma honte, dit d'Épernon. + +--Allons donc, maraud, est-ce que, par hasard, tu te crois d'assez +grande noblesse pour être ignorant? + +--Drôle! fit d'Épernon en levant sa sarbacane sur Chicot. + +--Frappe, mais épelle, dit Chicot. + +D'Epernon se mit à rire et épela. + +--Vi-lain, vilain! dit-il. + +--Bon! s'écria Chicot. Tu vois, Henri, comme cela commence, voilà déjà +ton vrai nom de baptême retrouvé. J'espère que tu me feras une pension +comme celle que notre frère Charles IX faisait à M. Amyot, quand je +vais avoir retrouvé ton nom de famille. + +--Tu te feras bâtonner, Chicot, dit le roi. + +--Où cueille-t-on les cannes avec lesquelles on bâtonne les +gentilshommes, mon fils, est-ce en Pologne? dis-moi cela. + +--Il me semble cependant, dit Quélus, que M. de Mayenne ne s'en est +pas privé avec toi, mon pauvre Chicot, le jour où il t'a trouvé avec +sa maîtresse. + +--Aussi est-ce un compte qui nous reste à régler ensemble. Soyez +tranquille, monsieur Cupido, la chose est là, portée à son débit. + +Et Chicot mit la main à son front; ce qui prouve que dès ce temps on +reconnaissait la tête pour le siège de la mémoire. + +--Voyons, Quélus, dit d'Épernon, tu verras que, grâce à toi, nous +allons laisser échapper le nom de famille. + +--Ne craints rien, dit Chicot, je le tiens, à M. de Guise je dirais: +par les cornes; mais à toi, Henri, je me contenterai de dire: par tes +oreilles. + +--Voyons le nom, voyons le nom! dirent tous les jeunes gens. + +--Nous avons d'abord, dans ce qui nous reste de lettres, un H +majuscule; prends l'H, Nogaret. + +D'Épernon obéit. + +--Puis un _e_, puis un _r_, puis là-bas, dans Valois, un _o_; puis, +comme tu sépares le prénom du nom par ce que les grammairiens +appellent particule, je mets la main sur un _d_ et sur un _e_, ce qui +va nous faire, avec l'_s_ qui termine le nom de la race, ce qui va +nous faire... épelle, d'Épernon, H, é, r, o, d, e, s. + +--Hérodes, dit d'Épernon. + +--Vilain Hérodes! s'écria le roi. + +--Juste, dit Chicot; et voilà ce que tu signes tous les jours, mon +fils. Oh! + +Et Chicot se renversa en donnant tous les signes d'une pudibonde +horreur. + +--Monsieur Chicot, vous passez les bornes, dit Henri. + +--Moi, dit Chicot, je dis ce qui est, pas autre chose; mais voilà bien +les rois: avertissez-les, ils se fâchent. + +--Voilà une belle généalogie! dit Henri. + +--Ne la renie pas, mon fils, dit Chicot; ventre de biche! c'est la +bonne pour un roi qui, deux ou trois fois par mois, a besoin des +juifs. + +--Il est dit, s'écria le roi, que ce maroufle-là n'aura pas le +dernier. Messieurs, taisez-vous; de cette façon-là, du moins, personne +ne lui donnera la réplique. + +Il se fit à l'instant même le plus profond silence. Et ce silence, que +Chicot, fort attentif au chemin que l'on parcourait, ne paraissait +aucunement disposé à rompre, durait depuis quelques minutes, lorsque, +au delà de la place Maubert, à l'angle de la rue des Noyers, on vit +Chicot s'élancer tout à coup hors de la litière, écarter les gardes, +et aller s'agenouiller à l'angle d'une maison d'assez bonne apparence, +et qui avançait sur la rue un balcon de bois sculpté sur un +entablement de poutrelles peintes. + +--Hé! païen, cria le roi, si tu as à t'agenouiller, agenouille-toi au +mains devant la croix qui fait le milieu de la rue Sainte-Geneviève, +et non pas devant cette maison; renferme-t-elle donc quelque église, +ou cache-t-elle quelque reposoir? + +Mais Chicot ne répondait point; il s'était jeté à deux genoux sur le +pavé, et disait tout haut cette prière, dont, en prêtant l'oreille, le +roi ne perdait pas un mot: + +« Bon Dieu! Dieu juste! voici, je la reconnais bien, et toute ma vie +je la reconnaîtrai, voici la maison où Chicot a souffert, sinon pour +toi, mon Dieu, mais du moins pour une de tes créatures; Chicot ne t'a +jamais demandé qu'il arrivât malheur à M. de Mayenne, auteur de son +martyre, ni à maître Nicolas David, instrument de son supplice. Non, +Seigneur, Chicot a su attendre, car Chicot est patient, quoiqu'il ne +soit pas éternel, et voilà six bonnes années, dont une année +bissextile, que Chicot entasse les intérêts du petit compte ouvert +entre lui et MM. de Mayenne et Nicolas David; or, à dix du cent, qui +est le taux légal, puisque c'est le taux auquel le roi emprunte, en +sept ans les intérêts cumulés doublent le capital. Fais donc, grand +Dieu! Dieu juste! que la patience de Chicot dure un an encore, afin +que les cinquante coups d'étrivières que Chicot a reçus dans cette +maison par les ordres de cet assassin de prince lorrain et de ce +spadassin d'avocat normand, et qui ont tiré du corps de Chicot une +pinte de sang, s'élèvent à deux pintes et à cent coups d'étrivières, +et pour chacun d'eux; de telle façon que M. de Mayenne, tout gros +qu'il soit, et Nicolas David, tout long qu'il est, n'aient plus assez +de sang ni de peau pour payer Chicot, et qu'ils en soient réduits à +faire banqueroute de quinze ou vingt pour cent, en expirant sous le +quatre-vingtième ou quatre-vingt-cinquième coup de verge. + +Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!» + +--Amen! dit le roi. + +Chicot baisa la terre, et, au suprême ébahissement de tous les +spectateurs, qui ne comprenaient rien à cette scène, il revint prendre +sa place dans la litière. + +--Ah ça! dit le roi, à qui son rang, dénué depuis trois ans de tant de +prérogatives qu'il avait laissé prendre aux autres, donnait au moins +le droit d'être instruit le premier, ah ça! maître Chicot, pourquoi +cette longue et singulière litanie, pourquoi tous ces coups dans la +poitrine, pourquoi enfin toutes ces momeries devant une maison +d'apparence si profane? + +--Sire, répliqua Chicot, c'est que Chicot est comme le renard, Chicot +flaire et baise longtemps les pierres où il a laissé de son sang, +jusqu'à ce que, contre ces pierres, il écrase la tête de ceux qui +l'ont versé. + +--Sire! s'écria Quélus, je parierais: Chicot a prononcé, comme Votre +Majesté a pu l'entendre, dans sa prière le nom du duc de Mayenne; je +parierais donc que cette prière a rapport à la bastonnade dont nous +parlions tout à l'heure. + +--Pariez, seigneur Jacques de Lévis, comte de Quélus, dit Chicot; +pariez et vous gagnerez. + +--Ainsi donc?... dit le roi. + +--Justement, sire, reprit Chicot: dans cette maison Chicot avait une +maîtresse, bonne et charmante créature, une demoiselle, ma foi. Une +nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux fit entourer la +maison, fit prendre Chicot et le fit bâtonner si rudement, que Chicot +passa à travers la fenêtre, et que, le temps lui manquant pour +l'ouvrir, il sauta du haut de ce petit balcon dans la rue. Or, comme +c'est un miracle que Chicot ne se soit pas tué, chaque fois que Chicot +passe devant cette maison, il s'agenouille, prie, et, dans sa prière, +remercie le Seigneur de l'avoir tiré d'un si mauvais pas. + +--Ah! pauvre Chicot! et vous qui le condamniez, sire; c'est cependant, +ce me semble, agir en bon chrétien que de faire ce qu'il fait. + +--Tu as donc été bien rossé, mon pauvre Chicot? + +--Oh! merveilleusement, sire; mais pas encore autant qu'il l'aurait +voulu. + +--Comment cela? + +--Non, en vérité, je n'eusse point été fâché de recevoir quelques +estocades. + +--Pour tes péchés? + +--Non, pour ceux de M. de Mayenne. + +--Ah! je comprends: ton intention est de rendre à César.... + +--A César, non pas; ne confondons point, sire; César, c'est le grand +général, c'est le guerrier vaillant, c'est le frère aîné, celui qui +veut être roi de France; non, celui-là est en compte avec Henri de +Valois, et c'est toi que ce compte regarde, mon fils; paye tes dettes, +Henri, je payerai les miennes. + +Henri n'aimait pas qu'on lui parlât de son cousin de Guise, aussi +l'apostrophe de Chicot le rendit-elle sérieux, si bien que l'on arriva +vers Bicêtre sans que la conversation interrompue eût repris son +cours. + +On avait mis trois heures à aller du Louvre à Bicêtre; si bien que les +optimistes comptaient arriver le lendemain soir à Fontainebleau, +tandis que les pessimistes offrirent de parier qu'on n'arriverait que +le surlendemain vers midi. + +Chicot prétendait qu'on n'arriverait pas du tout. + +Une fois sorti de Paris, le cortège parut se mouvoir plus à son aise; +la matinée était assez belle, le vent soufflait avec moins de +violence; le soleil avait enfin réussi à percer son voile de nuages, +et l'on eût dit un de ces beaux jours d'octobre pendant lesquels, au +bruit des dernières feuilles qui tombent, les promeneurs plongent les +yeux avec un doux regard dans le mystère bleuâtre des bois murmurants. + +Il était trois heures de l'après-midi, quand le cortège arriva aux +premières murailles de l'enclos de Juvisy. De ce point, on apercevait +déjà le pont bâti sur l'Orge, et la grande hôtellerie de la Cour de +France, qui confiait à la brise aiguë du soir le parfum de ses +tournebroches et les bruits joyeux de son foyer. + +Le nez de Chicot saisit au vol les émanations culinaires. Il se pencha +hors de la litière, et vit de loin, sur la porte de l'hôtellerie, +plusieurs hommes enveloppés de leurs manteaux. Au milieu de ces hommes +était un personnage gros et court, et dont le chapeau à larges bords +couvrait entièrement la face. + +Ces hommes rentrèrent précipitamment en voyant paraître le cortège. + +Mais l'homme gros et court n'était point rentré si vite, que sa vue +n'eût frappé Chicot. Aussi, au moment même où ce gros homme rentrait, +notre Gascon sautait-il à bas de la litière royale, et, allant +demander son cheval à un page qui le conduisait en bride, laissait-il, +effacé dans l'angle d'une muraille et perdu dans les premières ombres +de la nuit, s'éloigner le cortège, qui continuait son chemin vers +Essonne, où le roi comptait coucher; puis, lorsque les cavaliers +eurent disparu, lorsque le bruit lointain des roues de la litière sur +les pavés de la route se fut amorti dans l'espace, il sortit de sa +cachette, fit le tour derrière le château et se présenta à la porte de +l'hôtellerie, comme s'il venait de Fontainebleau. En arrivant devant +la fenêtre, Chicot jeta un regard rapide à travers les vitres et vit +avec plaisir que les hommes qu'il avait remarqués y étaient toujours, +et parmi eux le personnage gros et court auquel il avait paru faire +l'honneur d'accorder une attention toute particulière. Seulement, +comme Chicot paraissait avoir des raisons de désirer de n'être point +reconnu du susdit personnage, au lieu d'entrer dans la chambre où il +était, il se fit servir une bouteille de vin dans la chambre en face, +se plaçant de manière que nul ne pût gagner la porte sans être vu par +lui. + +De cette chambre, Chicot, prudemment placé dans l'ombre, pouvait +plonger son regard jusqu'à l'angle d'une cheminée. Dans cet angle, sur +un escabeau, était assis l'homme gros et court, lequel, croyant sans +doute n'avoir à craindre aucune investigation, se laissait inonder par +la lueur pétillante d'un foyer dont une brassée de sarments venait de +redoubler la chaleur et la clarté. + +--Je ne m'étais pas trompé, dit Chicot, et quand je faisais ma prière +à la maison de la rue des Noyers, on eût dit que je flairais le retour +de cet homme. Mais pourquoi revenir ainsi à la sourdine dans la bonne +capitale de notre ami Hérodes? Pourquoi se cacher quand il passe? Ah! +Pilate! Pilate! est-ce que le bon Dieu, par hasard, ne m'accorderait +pas l'année que je lui ai demandée, et me forcerait au remboursement +plus tôt que je ne le croyais? + +Bientôt Chicot s'aperçut avec joie que, de l'endroit où il était +placé, il pouvait non-seulement voir, mais encore que, par un de ces +effets d'acoustique que ménage si capricieusement parfois le hasard, +il pouvait entendre. Cette remarque faite, il se mit à prêter +l'oreille avec une attention non moins grande que celle avec laquelle +il tendait sa vue. + +--Messieurs, dit l'homme gros et court à ses compagnons, je crois +qu'il est temps de partir; le dernier laquais du cortège est passé +depuis longtemps, et je crois qu'à cette heure la route est sûre. + +--Parfaitement sûre, monseigneur, répondit une voix qui fit +tressaillir Chicot, et qui sortait d'un corps auquel Chicot n'avait +jusque-là accordé aucune attention, absorbé qu'il était dans la +contemplation du personnage principal. + +L'individu auquel appartenait le corps d'où sortait cette voix était +aussi long que celui auquel il donnait le titre de monseigneur était +court, aussi pâle qu'il était vermeil, aussi obséquieux qu'il était +arrogant. + +--Ah! maître Nicolas, se dit Chicot en riant sans bruit: _tu +quoque_... C'est bon. Nous aurons bien triste chance si, cette +fois-ci, nous nous séparons sans nous dire deux mots. + +Et Chicot vida son verre et paya l'hôte, afin que rien ne le mit en +retard quand il jugerait à propos de partir. + +La précaution n'était pas mauvaise, car les sept personnes qui avaient +attiré l'attention de Chicot payèrent à leur tour, ou plutôt le +personnage gros et court paya pour tous, et, chacun ayant repris son +cheval des mains d'un laquais ou d'un palefrenier et s'étant remis en +selle, la petite troupe prit le chemin de Paris et s'enfonça bientôt +dans les premières brumes du soir. + +--Bon! dit Chicot, il va à Paris; alors j'y retourne. + +Et Chicot, remontant à cheval à son tour, les suivit de loin, sans +perdre un instant de vue leurs manteaux gris, ou, lorsque par prudence +il les perdait de vue, sans cesser d'entendre le pas de leurs chevaux. + +Toute cette cavalerie quitta la route de Fromenteau, prit à travers +terre pour joindre Choisy, puis, passant la Seine au pont de +Charenton, rentra par la porte Saint-Antoine pour aller se perdre, +comme un essaim d'abeilles, dans l'hôtel de Guise, qui semblait +n'attendre que leur arrivée pour se refermer sur eux. + +--Bon! dit Chicot en s'embusquant au coin de la rue des Quatre-Fils, +il y a non-seulement du Mayenne, mais encore du Guise là-dessous. +Jusqu'à présent ce n'était que curieux, mais cela va devenir +intéressant. Attendons. + +Et Chicot attendit, en effet, une bonne heure, malgré la faim et le +froid qui commençaient à le mordre de leurs dents aiguës. Enfin la +porte se rouvrit: mais, au lieu de sept cavaliers enveloppés de leurs +manteaux, ce furent sept moines génovéfains, enveloppés de leurs +capuchons, qui reparurent en secouant d'énormes rosaires. + +--Oh! fit Chicot, quel dénoûment inattendu! L'hôtel de Guise est-il +donc si embaumé de sainteté, que les sacripans se changent en agneaux +du Seigneur, rien qu'en touchant le seuil? C'est toujours de plus en +plus intéressant. + +Et Chicot suivit les moines, comme il avait suivi les cavaliers, ne +doutant pas que les frocs ne recouvrissent les mêmes corps que +couvraient les manteaux. + +Les moines vinrent passer la Seine au pont Notre-Dame, traversèrent la +Cité, franchirent le Petit-Pont, prirent la place Maubert et montèrent +la rue Sainte-Geneviève. + +--Ouais! dit Chicot, après avoir ôté son chapeau à la maison de la rue +des Noyers, où le matin il avait fait sa prière, est-ce que nous +retournons à Fontainebleau, par hasard? Dans ce cas-là je n'aurais pas +pris le plus court. Mais non, je me trompe, nous n'irons pas si loin. + +En effet, les moines venaient de s'arrêter à la porte de l'abbaye de +Sainte-Geneviève et de s'enfoncer dans le porche, dans les profondeurs +duquel on apercevait un autre moine du même ordre qu'eux, occupé à +regarder avec l'attention la plus profonde les mains de ceux qui +entraient. + +--Tudieu! pensa Chicot, il paraît que, pour être admis ce soir à +l'abbaye, il faut avoir les mains propres. Décidément, il se passe +quelque chose d'extraordinaire. + +Cette réflexion achevée, Chicot, assez embarrassé de ce qu'il allait +faire pour ne point perdre les individus qu'il suivait, regarda autour +de lui, et vit avec étonnement, par toutes les rues qui convergeaient +à l'abbaye, poindre des capuchons, les uns isolés, les autres marchant +deux à deux, mais tous s'acheminant vers l'abbaye. + +--Ah ça! fit Chicot, il se tient donc ce soir chapitre général à +l'abbaye, que tous les génovéfains de France sont convoqués? Voilà, +foi de gentilhomme! la première fois qu'il me prend envie d'assister à +un chapitre; mais, je l'avoue, l'envie me tient bien. + +Et les moines s'enfonçaient sous le porche, montraient leurs mains ou +quelque signe qu'ils tenaient dans leurs mains, et passaient. + +--J'entrerais bien avec eux, se dit Chicot; mais, pour entrer avec +eux, il me manque deux choses assez essentielles: d'abord la +respectable robe qui les enveloppe, attendu que je n'aperçois aucun +laïque parmi ces saints personnages, et secondement cette chose qu'ils +montrent au frère portier, car décidément ils montrent quelque chose. +Ah! frère Gorenflot, frère Gorenflot! si je t'avais là sous la main, +mon digne ami! + +Cette exclamation était arrachée à Chicot par le souvenir d'un des +plus vénérables moines de l'ordre des génovéfains, convive habituel de +Chicot, lorsque, par hasard, Chicot ne mangeait pas au Louvre, +celui-là même avec lequel, le jour de la procession des pénitents, +notre Gascon s'était arrêté à la buvette de la porte Montmartre et +avait mangé une sarcelle et bu du vin épicé. + +Et les moines continuaient d'abonder, qu'on eût cru que la moitié de +la population parisienne avait pris le froc, et le frère portier, sans +se lasser, les examinait avec autant d'attention les uns que les +autres. + +--Voyons, voyons, se dit Chicot, il y a décidément quelque chose +d'extraordinaire ce soir. Soyons curieux jusqu'au bout. Il est sept +heures et demie, la quête est terminée. Je dois trouver frère +Gorenflot à la _Corne d'Abondance_, c'est l'heure de son souper. + +Chicot laissa la légion de moines faire ses évolutions aux environs de +l'abbaye et s'engouffrer dans le portail, et, mettant son cheval au +galop, il gagna la grande rue Saint-Jacques, où, en face du cloître +Saint-Benoît, s'élevait, florissante et très-cultivée des écoliers et +des moines ergoteurs, l'hôtellerie de la Corne d'Abondance. + +Chicot était connu dans la maison, non pas comme un habitué, mais +comme un de ces mystérieux hôtes qui venaient de temps en temps +laisser un écu d'or et une parcelle de leur raison dans +l'établissement de maître Claude Bonhomet. Ainsi se nommait le +dispensateur des dons de Cérès et de Bacchus, que versait incessamment +la fameuse corne mythologique qui servait d'enseigne à sa maison. + + + + +CHAPITRE XVIII + +OU LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC FRÈRE +GORENFLOT, DONT IL A DÉJÀ ÉTÉ PARLÉ DEUX FOIS DANS LE COURS DE CETTE +HISTOIRE. + + +A la belle journée avait succédé une belle soirée; seulement, comme la +journée avait été froide, la soirée était plus froide encore. On +voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardés la vapeur +de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait +distinctement les pas des passants sur le sol glacé, et le _hum_ +sonore arraché par la froidure et répercuté par les surfaces +élastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il +faisait une de ces jolies gelées printanières qui font trouver un +double charme à la belle couleur rose des vitres d'une hôtellerie. + +Chicot entra dans la salle d'abord, plongea ses regards dans tous les +coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les hôtes de maître +Claude celui qu'il cherchait, il passa familièrement à la cuisine. + +Le maître de l'établissement était en train d'y faire une lecture +pieuse, tandis qu'un flot de friture contenu dans une immense poêle +était en train d'attendre le degré de chaleur nécessaire à +l'introduction dans cette poêle de plusieurs merlans tout enfarinés. + +Au bruit que fit Chicot en entrant, maître Bonhomet leva la tête. + +--Ah! c'est vous, mon gentilhomme! dit-il en fermant son livre. +Bonsoir et bon appétit. + +--Merci du double souhait, quoique la moitié en soit faite autant à +votre profit qu'au mien. Mais cela dépendra. + +--Comment? cela dépendra! + +--Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul. + +--S'il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache, +je souperai avec vous. + +--Merci, mon cher hôte, quoique je vous sache excellent convive; mais +je cherche quelqu'un. + +--Frère Gorenflot peut-être? demanda Bonhomet. + +--Justement, répondit Chicot; a-t-il commencé de souper? + +--Non, pas encore; mais dépêchez-vous cependant. + +--Que je me dépêche? + +--Oui, car dans cinq minutes il aura fini. + +--Frère Gorenflot n'a pas commencé de souper, et dans cinq minutes il +aura fini, dites-vous? + +Et Chicot secoua la tête, ce qui, dans tous les pays du monde, passe +pour le signe de l'incrédulité. + +--Monsieur, dit maître Claude, c'est aujourd'hui mercredi, et nous +entrons en carême. + +--Eh bien, dit Chicot d'un air qui prouvait peu en faveur des +tendances religieuses de Gorenflot, après? + +--Ah! dame, répliqua Claude avec un geste qui signifiait évidemment: +Je ne comprends pas plus que vous, mais c'est ainsi. + +--Décidément, répliqua Chicot, il y a quelque chose de dérangé dans la +machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot! Je suis +destiné à voir aujourd'hui des choses miraculeuses. + +Et, de l'air d'un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue, +Chicot fit quelques pas vers une espèce de cabinet particulier, dont +il poussa la porte vitrée, fermée d'un rideau de laine à carreaux +blancs et roses, et dans le fond duquel il aperçut, à la lueur d'une +chandelle à la mèche fumeuse, le digne moine qui retournait +négligemment sur son assiette une maigre portion d'épinards cuits à +l'eau, qu'il essayait de rendre plus savoureux par l'introduction dans +cette substance herbacée d'un reste de fromage de Suresnes. + +Pendant que le digne frère opère ce mélange avec une moue indiquant +qu'il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de +le présenter à nos lecteurs sous un jour qui les dédommagera d'avoir +tardé si longtemps à faire sa connaissance. + +Frère Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi. +Cette taille, un peu exiguë peut-être, était rachetée, à ce que disait +le frère, par l'admirable harmonie des proportions; car, ce qu'il +perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant près de +trois pieds de diamètre d'une épaule à l'autre, ce qui, comme chacun +le sait, équivaut à neuf pieds de circonférence. + +Au centre de ces omoplates herculéennes s'emmanchait un large cou +sillonné de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes. +Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le +reste, c'est-à-dire qu'il était gros et court, ce qui, aux premières +émotions un peu fortes qu'éprouverait frère Gorenflot, rendrait +l'apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette défectuosité +et du danger qu'elle lui faisait courir, frère Gorenflot ne +s'impressionnait jamais; il était même, nous devons le dire, fort rare +de le voir affecté aussi visiblement qu'il l'était à l'heure où Chicot +entra dans le cabinet. + +--Eh! notre ami, que faites-vous donc là? s'écria notre Gascon en +regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non +mouchée et certain hanap rempli jusqu'aux bords d'une eau teinte à +peine par quelques gouttes de vin. + +--Vous le voyez, mon frère, je soupe, répondit Gorenflot en faisant +vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye. + +--Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot? Des herbes, du fromage? +Allons donc! s'écria Chicot. + +--Nous sommes dans l'un des premiers mercredis de carême; faisons +notre salut, mon frère, faisons notre salut! répondit Gorenflot en +nasillant et en levant béatiquement les yeux au ciel. + +Chicot demeura stupéfait; son regard indiquait qu'il avait déjà plus +d'une fois vu Gorenflot glorifier d'une autre manière ce saint temps +de carême dans lequel un venait d'entrer. + +--Notre salut? répéta-t-il, et que diable l'eau et les herbes +ont-elles à faire avec notre salut? + + --Vendredi chair ne mangeras, + Ni le mercredi mêmement, + +dit Gorenflot. + +--Mais à quelle heure avez-vous déjeuné? + +--Je n'ai point déjeuné, mon frère, dit le moine en nasillant de plus +en plus. + +--Ah! s'il ne s'agit que de nasiller, dit Chicot, je suis prêt à faire +assaut avec tous les génovéfains du monde. Alors, si vous n'avez pas +déjeuné, dit Chicot en nasillant en effet d'une façon immodérée, +qu'avez-vous fait, mon frère? + +--J'ai composé un discours, reprit Gorenflot en relevant fièrement la +tête. + +--Ah bah! un discours, et pourquoi faire? + +--Pour le prononcer ce soir à l'abbaye. + +--Tiens! pensa Chicot, un discours ce soir! c'est drôle. + +--Et même, ajouta Gorenflot en portant à sa bouche une première +fourchetée d'épinards au fromage, il faut que je songe à rentrer; mon +auditoire s'impatienterait peut-être. + +Chicot songea au nombre infini de moines qu'il avait vus s'avancer +vers l'abbaye, et, se rappelant que M. de Mayenne, selon toute +probabilité, était au nombre de ces moines, il se demanda comment +Gorenflot, qui, jusqu'à ce jour, avait été apprécié pour des qualités +qui n'avaient aucun rapport avec l'éloquence, avait été choisi par son +supérieur Joseph Foulon, alors abbé de Sainte-Geneviève, pour prêcher +devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblée. + +--Bah! dit-il, et à quelle heure prêchez-vous? + +--De neuf heures à neuf heures et demie, mon frère. + +--Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien +cinq minutes. Ventre de biche! il y a plus de huit jours que nous +n'avons trouvé l'occasion de dîner ensemble. + +--Ce n'est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitié n'en +souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, très-cher frère; +les devoirs de votre charge vous enchaînent près de notre grand roi +Henri III, que Dieu conserve! Les devoirs de mon état m'imposent la +quête et après la quête les prières; il n'est donc pas étonnant que +nous nous trouvions séparés. + +--Oui; mais, corboeuf! dit Chicot, c'est, ce me semble, une nouvelle +raison d'être joyeux quand nous nous retrouvons! + +--Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse +mine de la terre; mais il n'en faut pas moins que je vous quitte. + +Et le moine fit un mouvement pour se lever. + +--Achevez au moins vos herbes, dit Chicot en lui posant la main sur +l'épaule et le faisant se rasseoir. + +Gorenflot regarda les épinards et poussa un soupir; puis ses yeux se +portèrent sur l'eau rougie, et il détourna la tête. + +Chicot vit que le moment était venu de commencer l'attaque. + +--Vous rappelez-vous ce petit dîner dont je vous parlais tout à +l'heure, hein? dit-il, à la porte Montmartre, vous savez, où, tandis +que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres, +nous mangeâmes une sarcelle des marais de la Grange-Batelière avec un +coulis d'écrevisses, et nous bûmes de ce joli vin de Bourgogne; +comment appelez-vous donc ce vin-là? N'est-ce pas un vin que vous avez +découvert? + +--C'est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romanée. + +--Oui, oui, je me rappelle, c'est le lait que vous avez teté en venant +au monde, digne fils de Noé! + +Gorenflot passa avec un mélancolique sourire sa langue sur ses lèvres. + +--Que dites-vous de ce vin? dit Chicot. + +--Il était bon, dit le moine; mais il y en a cependant de meilleur. + +--C'est ce que soutenait l'autre soir Claude Bonhomet notre hôte, +lequel prétend qu'il en a dans sa cave cinquante bouteilles près +duquel celui de son confrère de la porte Montmartre n'est que de la +piquette. + +--C'est la vérité, dit Gorenflot. + +--Comment! c'est la vérité? s'écria Chicot, et vous buvez de cette +abominable eau rougie, quand vous n'avez que le bras à tendre pour +boire de pareil vin! Pouah! + +Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre. + +--Il y a temps pour tout, mon frère, dit Gorenflot. Le vin est bon +lorsqu'on n'a plus à faire, après l'avoir bu, qu'à glorifier le Dieu +qui l'a fait; mais, lorsque l'on a un discours à prononcer, l'eau est +préférable, non pas au goût, mais à l'usage: _facunda est aqua_. + +--Bah! fit Chicot. _Magis facundum est vinum_, et la preuve, c'est que +moi, qui ai aussi un discours à prononcer et qui ai foi dans ma +recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romanée, et, +ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenflot? + +--Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut +plus mauvaises. + +--Bzzzou, fit Chicot en prenant l'assiette de Gorenflot et en la +portant à son nez, bzzzou! + +Et, cette fois, ouvrant une petite fenêtre, il jeta dans la rue herbes +et assiette. + +Puis, se retournant: + +--Maître Claude! cria-t-il. + +L'hôte, qui probablement se tenait aux écoutes, parut sur le seuil. + +--Maître Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de +la Romanée que vous prétendez avoir meilleur que personne. + +--Deux bouteilles! dit Gorenflot.--Pourquoi faire, puisque je n'en +bois pas? + +--Si vous en buviez, j'en ferais venir quatre bouteilles, j'en ferais +venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu'il y a dans la +maison, dit Chicot.--Mais, quand je bois seul, je bois mal, et deux +bouteilles me suffiront. + +--En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c'est raisonnable, et, si +vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur +n'aura rien à vous dire. + +--Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de carême, fi donc! + +Et, se dirigeant vers le garde-manger, tandis que maître Bonhomet s'en +allait chercher à la cave les deux bouteilles demandées, il en tira +une fine poularde du Mans. + +--Que faites-vous là, mon frère? dit Gorenflot, qui suivait avec un +intérêt involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous là? + +--Vous voyez, je m'empare de cette carpe, de peur qu'un autre ne mette +la main dessus. Les mercredis de carême, il y a concurrence sur ces +sortes de comestibles. + +--Une carpe! dit Gorenflot étonné. + +--Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux +l'appétissante volaille. + +--Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec? demanda le moine. + +--Un bec! dit le Gascon, où voyez-vous un bec? je ne vois qu'un +museau. + +--Des ailes? continua le génovéfain. + +--Des nageoires. + +--Des plumes? + +--Des écailles, mon cher Gorenflot, vous êtes ivre. + +--Ivre! s'écria Gorenflot, ivre! Oh! par exemple! moi qui n'ai mangé +que des épinards et qui n'ai bu que de l'eau! + +--Eh bien, ce sont vos épinards qui vous chargent l'estomac, et votre +eau qui vous monte à la tête. + +--Parbleu! dit Gorenflot, voici notre hôte, il décidera. + +--Quoi? + +--Si c'est une carpe ou une poularde. + +--Soit. Mais d'abord qu'il débouche le vin. Je tiens à savoir si c'est +le même. Débouchez, maître Claude. + +Maître Claude déboucha une bouteille et en versa un demi-verre à +Chicot. + +Chicot avala le demi-verre et fit claper sa langue. + +--Ah! dit-il, je suis un triste dégustateur, et ma langue n'a pas la +moindre mémoire; il m'est impossible de dire s'il est plus mauvais, +s'il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis pas +même sûr que ce soit le même. + +Les yeux de Gorenflot étincelaient en regardant au fond du verre de +Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y étaient restées. + +--Tenez, mon frère, dit Chicot en versant plein un dé de vin dans le +verre du moine, vous êtes en ce monde pour votre prochain, +dirigez-moi. + +Gorenflot prit le verre, le porta à ses lèvres, et dégusta lentement +le peu de liqueur qu'il contenait. + +--C'est du même cru à coup sûr, dit-il; mais.... + +--Mais? reprit Chicot. + +--Mais il y en avait trop peu, reprit le moine, pour que je puisse +dire s'il était plus mauvais ou meilleur. + +--Je tiens cependant à le savoir, dit Chicot, Peste! je ne veux pas +être trompé, et, si vous n'aviez pas un discours à prononcer, mon +frère, je vous prierais de déguster ce vin une seconde fois. + +--Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine. + +--Pardieu! fit Chicot. + +Et il remplit à moitié le verre du génovéfain. + +Gorenflot porta le verre à ses lèvres avec non moins de respect que la +première fois, et le dégusta avec non moins de conscience. + +--Meilleur, dit-il, meilleur, j'en réponds. + +--Bah! vous vous entendez avec notre hôte! + +--Un bon buveur, dit Gorenflot, doit au premier coup reconnaître le +cru, au second la qualité, au troisième l'année. + +--Oh! l'année, dit Chicot, que je voudrais donc savoir l'année de ce +vin! + +--C'est bien facile, reprit Gorenflot en tendant son verre, +versez-m'en deux gouttes seulement, et je vais vous la dire. + +Chicot remplit le verre du moine aux trois quarts; le moine vida le +verre lentement, mais sans s'y reprendre. + +--1561, dit-il en reposant le verre. + +--Noël! cria Claude Bonhomet, 1561, c'est juste cela! + +--Frère Gorenflot, dit le Gascon en se découvrant, on en a béatifié à +Rome qui ne le méritaient pas autant que vous. + +--Un peu d'habitude, mon frère, dit modestement Gorenflot. + +--Et de prédisposition, dit Chicot. Peste! l'habitude seule n'y fait +rien, témoin moi, qui ai la prétention d'avoir l'habitude. Eh bien, +que faites-vous donc? + +--Vous le voyez, je me lève. + +--Pour quoi faire? + +--Pour aller à mon assemblée. + +--Sans manger un morceau de ma carpe? + +--Ah! c'est vrai, dit Gorenflot; il paraît, mon digne frère, que vous +vous connaissez encore moins en nourriture qu'en boisson. Maître +Bonhomet, qu'est-ce que c'est que cet animal? + +Et le frère Gorenflot montra l'objet de la discussion. + +L'aubergiste regarda avec étonnement celui qui lui faisait cette +question. + +--Oui, reprit Chicot, on vous demande qu'est-ce que cet animal. + +--Parbleu! dit l'hôte, c'est une poularde. + +--Une poularde! reprit Chicot d'un air consterné. + +--Et du Mans même, continua maître Claude. + +--Eh bien? fit Gorenflot triomphant. + +--Eh bien, dit Chicot, j'ai tort, à ce qu'il parait. Mais, comme je +tiens beaucoup à manger cette poularde et à ne point pécher cependant, +faites-moi le plaisir, mon frère, au nom de nos sentiments +réciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d'eau et de la +baptiser carpe. + +--Ah! ah! fit Gorenflot. + +--Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j'aurai mangé peut-être +quelque animal en état de péché mortel. + +--Soit! dit Gorenflot, qui, par sa nature, excellent compagnon, +commençait d'être mis en train par les trois dégustations qu'il avait +faites; mais il n'y a plus d'eau. + +--Il est dit, je ne sais plus où, reprit Chicot: «Tu te serviras, en +cas d'urgence, de ce que tu trouveras sous la main.» L'intention fait +tout; baptisez avec du vin, mon frère; baptisez avec du vin; l'animal +en sera peut-être un peu moins catholique; mais il n'en sera pas plus +mauvais. + +Et Chicot remplit bord à bord le verre du moine; la première bouteille +y passa. + +--Au nom de Bacchus, de Momus et de Comus, trinité du grand saint +Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe. + +Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber +deux ou trois gouttes sur l'animal. + +--Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du +moine, à la santé de la nouvelle baptisée; puisse-t-elle être cuite à +point, et puisse l'art que va déployer maître Claude Bonhomet pour la +perfectionner ajouter encore aux qualités qu'elle a reçues de la +nature! + +--A sa santé! dit Gorenflot en interrompant un rire bruyant pour +avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait versé Chicot, à sa +santé, morbleu! voilà de fier vin! + +--Maître Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe à la +broche; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez +hacher menu du lard et des échalotes; puis, quand elle commencera à se +dorer, glissez-moi deux rôties dans la lèchefrite, et servez chaud. + +Gorenflot ne soufflait pas le mot, mais il approuvait de l'oeil, et +avec un certain petit mouvement de tête qui indiquait une complète +adhésion. + +--Maintenant, dit Chicot quand il eut vu ses intentions remplies, des +sardines, maître Bonhomet, du thon. Nous sommes en carême, comme le +disait tout à l'heure le pieux frère Gorenflot, et je veux faire un +dîner tout à fait maigre. Puis, attendez donc, deux autres bouteilles +de cet excellent vin de la Romanée, de 1561. + +Les parfums de cette cuisine, qui rappelait la cuisine méridionale, si +chère aux véritables gourmands, commençaient à se répandre et +montaient insensiblement au cerveau du moine. + +Sa langue devint humide, ses yeux brillèrent; mais il se contint +encore, et même il fit un mouvement pour se lever. + +--Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du +combat? + +--Il le faut, mon frère, dit Gorenflot en levant les yeux au ciel pour +bien indiquer à Dieu le sacrifice qu'il lui faisait. + +--C'est bien imprudent à vous d'aller prononcer un discours à jeun. + +--Pourquoi? bégaya le moine. + +--Parce que vous manquerez de poumons, mon frère; Galien l'a dit: +_Pulmo hominis facile déficit_. Le poumon de l'homme est faible et +manque facilement. + +--Hélas! oui, dit Gorenflot, et je l'ai souvent éprouvé moi-même; si +j'avais eu des poumons, j'eusse été un foudre d'éloquence. + +--Vous voyez, fit Chicot. + +--Heureusement, reprit Gorenflot en retombant sur sa chaise, +heureusement que j'ai du zèle. + +--Oui, mais le zèle ne suffit pas; à votre place, je goûterais de ces +sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar. + +--Une seule sardine, dit Gorenflot, et un seul verre. + +Chicot posa une sardine sur l'assiette du frère, et lui passa la +seconde bouteille. + +Le moine mangea la sardine et but le contenu du verre. + +--Eh bien? demanda Chicot, qui, tout en poussant le génovéfain sur +l'article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre; eh +bien? + +--En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible. + +--Ventre de biche! dit Chicot, quand on a un discours à prononcer, il +ne s'agit pas de se sentir moins faible, il s'agit de se sentir tout à +fait bien; et, à votre place, continua le Gascon, pour arriver à ce +but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe; car, si vous ne +mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin: _Merum sobrio +mâle olet_. + +--Ah! diable! fit Gorenflot, vous avez raison, je n'y songeais pas. + +Et, comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot +coupa une de ses pattes qu'il avait baptisées du nom de nageoires, +patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse. + +--Corps du Christ! fit Gorenflot, voilà du savoureux poisson. + +Chicot lui coupa l'autre nageoire, qu'il déposa sur l'assiette du +moine, tandis qu'il suçait délicatement l'aile. + +--Et du fameux vin! dit-il en débouchant la troisième bouteille. + +Une fois lancé, une fois échauffé, une fois réveillé dans les +profondeurs de son estomac immense, Gorenflot n'eut plus la force de +s'arrêter lui-même; il dévora l'aile, fit un squelette de la carcasse, +et, appelant Bonhomet: + +--Maître Claude, dit-il, j'ai très faim, ne m'aviez-vous pas offert +certaine omelette au lard? + +--Certainement, dit Chicot, et même elle est commandée. N'est-ce pas, +Bonhomet? + +--Sans doute, fit l'aubergiste, qui ne contredisait jamais ses +pratiques quand leurs discours tendaient à un surcroît de consommation +et par conséquent de dépense. + +--Eh bien, apportez, apportez, maître, dit le moine. + +--Dans cinq minutes, répondit l'hôte, qui, sur un coup d'oeil de +Chicot, sortit diligemment pour préparer ce qu'on lui demandait. + +--Ah! fit Gorenflot en laissant retomber sur la table son énorme poing +armé d'une fourchette, cela va mieux. + +--N'est-ce pas? fit Chicot. + +--Et, si l'omelette était là, je n'en ferais qu'une bouchée, comme de +ce verre je ne fais qu'une gorgée. + +Et, l'oeil étincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la +troisième bouteille. + +--Ah çà! dit Chicot, vous étiez donc malade? + +--J'étais niais, l'ami, dit Gorenflot; ce maudit discours m'avait +écoeuré; depuis trois jours j'y pense. + +--Il devrait être magnifique? dit Chicot. + +--Splendide! fit le moine. + +--Dites-m'en quelque chose en attendant l'omelette. + +--Non pas! s'écria Gorenflot, un sermon à table, où as-tu vu cela, +maître fou, à la cour du roi ton maître? + +--On prononce de fort beaux discours à la cour du roi Henri, que Dieu +conserve! dit Chicot en levant son feutre. + +--Et sur quoi roulent ces discours? demanda Gorenflot. + +--Sur la vertu, dit Chicot. + +--Ah! oui, s'écria le moine en se renversant sur sa chaise, avec cela +que voilà encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III! + +--Je ne sais s'il est vertueux ou non, reprit le Gascon; mais ce que +je sais, c'est que je n'ai jamais rien vu dont j'aie eu à rougir. + +--Je le crois mordieu bien! dit le moine; il y a longtemps que tu ne +rougis plus, maître paillard! + +--Oh! fit Chicot, paillard! moi, l'abstinence en personne, la +continence en chair et en os! moi qui suis de toutes les processions, +de tous les jeûnes! + +--Oui, de ton Sardanapale, de ton Nabuchodonosor, de ton Hérodes! +Processions intéressées, jeûnes calculés. Heureusement on commence à +le savoir par coeur, ton roi Henri III, que le diable emporte! + +Et Gorenflot, en place du discours refusé, entonna à pleine gorge la +chanson suivante: + + Le roi, pour avoir de l'argent, + A fait le pauvre et l'indigent + Et l'hypocrite; + Le grand pardon il a gagné; + Au pain, à l'eau il a jeûné + Comme un ermite; + Mais Paris, qui le connaît bien, + Ne lui voudra plus prêter rien + A sa requête; + Car il a déjà tant prêté, + Qu'il a de lui dire arrêté. + --Allez en quête. + +--Bravo! cria Chicot, bravo! + +Puis, tout bas: + +--Bon, ajouta-t-il, puisqu'il chante, il parlera. + +En ce moment, maître Bonhomet entra, tenant d'une main la fameuse +omelette, et de l'autre deux nouvelles bouteilles. + +--Apporte, apporte! cria le moine, dont les yeux étincelèrent et dont +un large sourire découvrit les trente-deux dents. + +--Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours +à prononcer. + +--Le discours est là, dit le moine en frappant son front, que +commençait à envahir l'ardente enluminure de ses joues. + +--A neuf heures et demie, dit Chicot. + +--Je mentais, dit le moine, _omnis homo mendax, confiteor_. + +--Et pour quelle heure était-ce donc véritablement? + +--Pour dix heures. + +--Pour dix heures? Je croyais que l'abbaye fermait à neuf. + +--Qu'elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle à travers le +bloc de rubis contenu dans son verre; qu'elle ferme! j'en ai la clef. + +--La clef de l'abbaye! s'écria Chicot, vous avez la clef de l'abbaye? + +--Là, dans ma poche, dit Gorenflot en frappant sur son froc, là. + +--Impossible, dit Chicot, je connais les règles monastiques, j'ai été +en pénitence dans trois couvents. On ne confie pas la clef de l'abbaye +à un simple frère. + +--La voilà, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en +montrant avec jubilation une pièce de monnaie à Chicot. + +--Tiens! de l'argent, fit Chicot. Ah! je comprends. Vous corrompez le +frère portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux +pécheur! + +Gorenflot fendit sa bouche jusqu'aux oreilles avec ce béat et gracieux +sourire de l'homme ivre. + +--_Sufficit_, balbutia-t-il. + +Et il s'apprêtait à remettre la pièce d'argent dans sa poche. + +--Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens! la drôle de +monnaie! + +--A l'effigie de l'hérétique, dit Gorenflot. Aussi, trouée à l'endroit +du coeur. + +--En effet, dit Chicot, c'est un teston frappé par le roi de Béarn, et +voilà effectivement un trou. + +--Un coup de poignard, dit Gorenflot; mort à l'hérétique! Celui qui +tuera l'hérétique est béatifié d'avance, et je lui donne ma part du +paradis. + +--Ah! ah! fit Chicot, voici les choses qui commencent à se dessiner; +mais le malheureux n'est pas encore assez ivre. + +Et il remplit de nouveau le verre du moine. + +--Oui, dit le Gascon, mort à l'hérétique, et vive la messe! + +--Vive la messe! dit Gorenflot en ingurgitant le verre d'un seul +trait, vive la messe! + +--Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main +de son convive, se rappelait le frère portier examinant les mains de +tous les moines qu'il avait vus abonder sous le porche de l'abbaye, +ainsi vous montrez cette pièce de monnaie au frère portier... et.... + +--Et j'entre, dit Gorenflot. + +--Sans difficulté? + +--Comme ce verre de vin entre dans mon estomac. + +Et le moine absorba une nouvelle dose du généreux liquide. + +--Peste! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer +sans toucher les bords. + +--C'est-à-dire, balbutia Gorenflot ivre mort, c'est-à-dire que pour +frère Gorenflot on ouvre les deux battants. + +--Et vous prononcez votre discours? + +--Et je prononce mon discours, dit le moine. Voilà comme ça se +pratique: j'arrive, tu entends bien, Chicot, j'arrive.... + +--Je crois bien que j'entends! je suis tout oreilles. + +--J'arrive donc, comme je le disais. L'assemblée est nombreuse et +choisie: il y a des barons; il y a des comtes; il y a des ducs. + +--Et même des princes? + +--Et même des princes, répéta le moine; tu l'as dit, des princes, rien +que cela. J'entre humblement parmi les fidèles de l'Union. + +--Les fidèles de l'Union, répéta à son tour Chicot, qu'est-ce que +cette fidélité-là? + +--J'entre parmi les frères de l'Union; on appelle frère Gorenflot, et +je m'avance. + +A ces mots, le moine se leva. + +--C'est cela, dit Chicot, avancez. + +--Et je m'avance, reprit Gorenflot essayant de joindre l'exécution à +la parole. + +Mais, à peine eut-il fait un pas, qu'il trébucha à l'angle de la table +et roula sur le parquet. + +--Bravo! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une +chaise, vous vous avancez, vous saluez l'auditoire et vous dites: + +--Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent. + +--Et que disent les amis? + +--Les amis disent: Frère Gorenflot! le discours de frère Gorenflot, +hein? beau nom de ligueur, frère Gorenflot! + +Et le moine répéta son nom, en le caressant de l'intonation. + +--Beau nom de ligueur! répéta Chicot; quelle vérité va donc sortir du +vin de cet ivrogne? + +--Alors je commence. + +Et le moine se releva, fermant les yeux, parce qu'il était ébloui; +s'appuyant au mur, parce qu'il était mort ivre. + +--Vous commencez, dit Chicot en le maintenant contre la muraille comme +Paillasse fait d'Arlequin. + +--Je commence: «Mes frères, c'est un beau jour pour la foi; mes +frères, c'est un bien beau jour pour la foi; mes frères, c'est un +très-beau jour pour la foi.» + +Après ce superlatif, Chicot vit qu'il n'y avait plus rien à tirer du +moine; aussi le lâcha-t-il. + +Frère Gorenflot, qui ne gardait cet équilibre que grâce a l'appui que +lui présentait Chicot, aussitôt que cet appui lui manqua, glissa le +long de la muraille comme une planche mal assurée, et de ses pieds +alla heurter la table, du haut de laquelle la secousse qu'il lui +imprima fît tomber quelques bouteilles vides. + +--Amen! dit Chicot. + +Presque au même instant un ronflement pareil à celui du tonnerre fit +gémir les vitres de l'étroit cabinet. + +--Bon, dit Chicot, voilà les pattes de la poularde qui font leur +effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le +déshabiller sans inconvénient. + +Aussitôt, jugeant qu'il n'avait pas de temps à perdre, Chicot dénoua +les cordons de la robe du moine, en fit sortir chaque bras, et, +retournant Gorenflot comme il eût fait d'un sac de noix, il le roula +dans la nappe, le coiffa d'une serviette, et, cachant le froc du moine +sous son manteau, il passa dans la cuisine. + +--Maître Bonhomet, dit-il en donnant à l'aubergiste un noble à la +rose, voilà pour notre souper; voilà pour celui de mon cheval, que je +vous recommande, et voilà surtout pour qu'on ne réveille point le +digne frère Gorenflot, qui dort comme un élu. + +--Bien! dit l'aubergiste qui trouvait son compte à ces trois choses, +bien! soyez tranquille, monsieur Chicot. + +Sur cette assurance, Chicot sortit, et, léger comme un daim, +clairvoyant comme un renard, il gagna l'angle de la rue Saint-Étienne, +où, après avoir mis avec grand soin le teston à l'effigie de Béarn +dans sa main droite, il endossa la robe du frère, et, à dix heures +moins un quart, s'en vint, non sans un certain battement de coeur, se +présenter à son tour au guichet de l'abbaye Sainte-Geneviève. + + + + +CHAPITRE XIX + +COMMENT CHICOT S'APERÇUT QU'IL ÉTAIT PLUS FACILE D'ENTRER DANS +L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE QUE D'EN SORTIR. + + +Chicot, en passant le froc du moine, avait pris une précaution +importante, c'était de doubler l'épaisseur de ses épaules par l'habile +disposition de son manteau et des autres vêtements que la robe du +moine rendait inutiles; il avait même couleur de barbe que Gorenflot, +et, quoique l'un fût né sur les bords de la Saône et l'autre sur ceux +de la Garonne, il s'était amusé à contrefaire tant de fois la voix de +son ami, qu'il en était arrivé à l'imiter à s'y m'éprendre. Or chacun +sait que la barbe et la voix sont les deux seules choses qui sortent +des profondeurs d'un capuchon de moine. + +La porte allait se fermer quand Chicot arriva, et le frère portier +n'attendait plus que quelques retardataires. Le Gascon exhiba son +Béarnais percé au coeur et fut admis sans opposition. Deux moines le +précédaient; il les suivit et pénétra avec eux dans la chapelle du +couvent, qu'il connaissait pour y avoir souvent accompagné le roi; le +roi avait toujours accordé une protection particulière à l'abbaye +Sainte-Geneviève. + +La chapelle était de construction romane, c'est-à-dire qu'elle datait +du onzième siècle, et que, comme toutes les chapelles de cette époque, +le choeur recouvrait une crypte ou église souterraine. Il en résultait +que le choeur était plus élevé que la nef de huit ou dix pieds, que +l'on montait dans le choeur par deux escaliers latéraux, tandis qu'une +porte de fer, s'ouvrant entre les deux escaliers, conduisait de la nef +à la crypte, dans laquelle, une fois cette porte ouverte, on +descendait par autant de degrés qu'il y en avait aux escaliers du +choeur. + +Dans ce choeur, qui dominait toute l'église, de chaque côté de +l'autel, que surmontait un tableau de sainte Geneviève attribué à +maître Rosso, étaient les statues de Clovis et de Clotilde. + +Trois lampes seulement éclairaient la chapelle, l'une suspendue au +milieu du choeur, les deux autres disposées à égale distance dans la +nef. + +Cette lumière, à peine suffisante, donnait une solennité plus grande à +cette église, dont elle doublait les proportions, puisque +l'imagination pouvait étendre à l'infini les parties perdues dans +l'ombre. + +Chicot eut d'abord besoin d'accoutumer ses yeux à l'obscurité; pour +les exercer, il s'amusa à compter les moines. Il y en avait cent vingt +dans la nef et douze dans le choeur, en tout cent trente-deux. Les +douze moines du choeur étaient rangés sur une seule ligne en avant de +l'autel, et semblaient défendre le tabernacle comme une rangée de +sentinelles. + +Chicot vit avec plaisir qu'il n'était pas le dernier à se joindre à +ceux que le frère Gorenflot appelait les frères de l'Union. Derrière +lui entrèrent encore trois moines vêtus d'amples robes grises, +lesquels allèrent se placer en avant de cette ligne que nous avons +comparée à une rangée de sentinelles. + +Un petit moinillon que n'avait point alors aperçu Chicot, et qui était +sans doute quelque enfant de choeur du couvent, fit le tour de la +chapelle pour voir si tout le monde était bien à son poste; puis, +l'inspection finie, il alla parler à l'un des trois moines arrivés les +derniers, qui se trouvaient au milieu. + +--Nous sommes cent trente-six, dit le moine d'une voix forte: c'est le +compte de Dieu. + +Aussitôt les cent vingt moines agenouillés dans la nef se levèrent, et +prirent place sur des chaises ou dans les stalles. Bientôt un grand +bruit de gonds et de verrous annonça que les portes massives se +fermaient. + +Ce ne fut pas sans un certain battement de coeur que Chicot, tout +brave qu'il était, entendit le grincement des serrures. Pour se donner +le temps de se remettre, il alla s'asseoir à l'ombre de la chaire, +d'où ses yeux se portaient tout naturellement sur les trois moines qui +paraissaient les personnages principaux de cette réunion. + +On leur avait apporté des fauteuils, et ils s'étaient assis, pareils à +trois juges. Derrière eux, les douze moines du choeur se tenaient +debout. + +Quand le tumulte occasionné par la fermeture des portes et par le +changement d'attitude des assistants eut cessé, une petite cloche +tinta trois fois. + +C'était sans doute le signal du silence, car des _chuts_ prolongés se +firent entendre pendant les deux premiers coups, et, au troisième, +tout bruit cessa. + +--Frère Monsoreau! dit le même moine qui avait déjà parlé, quelles +nouvelles apportez-vous à l'Union de la province d'Anjou? + +Deux choses firent dresser l'oreille à Chicot: + +La première, cette voix au timbre si accentué, qu'elle semblait bien +plus faite pour sortir sur un champ de bataille de la visière d'un +casque que dans une église du capuchon d'un moine. + +La seconde, ce nom de frère Monsoreau, connu depuis quelques jours +seulement à la cour, ou, comme nous l'avons dit, il avait produit une +certaine sensation. + +Un moine de haute taille, et dont la robe formait des plis anguleux, +traversa une partie de l'assemblée, et, d'un pas ferme et hardi, monta +dans la chaire; Chicot essaya de voir son visage. + +C'était chose impossible. + +--Bon, dit-il, et, si l'on ne voit pas le visage des autres, au moins +les autres ne verront-ils pas le mien. + +--Mes frères, dit alors une voix qu'à ses premiers accents Chicot +reconnut pour celle du grand veneur, les nouvelles de la province +d'Anjou ne sont point satisfaisantes; non pas que nous y manquions de +sympathies, mais parce que nous y manquons de représentants. La +propagation de l'Union dans cette province avait été confiée au baron +de Méridor; mais ce vieillard, désespéré de la mort récente de sa +fille, a, dans sa douleur, négligé les affaires de la sainte Ligue, +et, jusqu'à ce qu'il soit consolé de la perte qu'il a faite, nous ne +pouvons compter sur lui. Quant à moi, j'apporte trois nouvelles +adhésions à l'association, et, selon le règlement, je les ai déposées +dans le tronc du couvent. Le conseil jugera si ces trois nouveaux +frères, dont je réponds d'ailleurs comme de moi-même, doivent être +admis à faire partie de la sainte Union. + +Un murmure d'approbation circula dans les rangs des moines, et frère +Monsoreau avait regagné sa place, que ce bruit n'était pas encore +éteint. + +--Frère la Hurière, reprit le même moine qui paraissait destiné à +faire l'appel des fidèles selon son caprice, dites-nous ce que vous +avez fait dans la ville de Paris. + +Un homme au capuchon rabattu parut à son tour dans la chaire que +venait de laisser vacante M. de Monsoreau. + +--Mes frères, dit-il, vous savez tous si je suis dévot à la foi +catholique, et si j'ai donné des preuves de cette dévotion pendant le +grand jour où elle a triomphé. Oui, mes frères, dès cette époque, et +je m'en glorifie, j'étais un des fidèles de notre grand Henri de +Guise, et c'est de la bouche même de M. de Besme, à qui Dieu accorde +toutes ses bénédictions! que j'ai reçu les ordres qu'il a daigné me +donner et que j'ai suivis à ce point, que j'ai voulu tuer mes propres +locataires. Or ce dévouement à cette sainte cause m'a fait nommer +quartenier, et j'ose dire que c'est une heureuse circonstance pour la +religion. J'ai pu ainsi noter tous les hérétiques du quartier +Saint-Germain-l'Auxerrois, où je tiens toujours, rue de l'Arbre-Sec, +l'hôtel de la Belle-Étoile, à votre service, mes frères, et, les ayant +notés, les désigner à nos amis. Certes, je n'ai plus soif du sang des +huguenots comme autrefois; mais je ne saurais me dissimuler le but +véritable de la sainte Union que nous sommes en train de fonder. + +--Écoutons, se dit Chicot; ce la Hurière était, si je m'en souviens +bien, un furieux tueur d'hérétiques, et il doit en savoir long sur la +Ligue, si l'on mesure chez messieurs les ligueurs la confiance sur le +mérite. + +--Parlez, parlez, dirent plusieurs voix. + +La Hurière, qui trouvait l'occasion de déployer des facultés d'orateur +qu'il avait rarement l'occasion de développer, quoiqu'il les crût +innées en lui, se recueillit un instant, toussa et reprit: + +--Si je ne me trompe, mes frères, l'extinction des hérésies +particulières n'est pas seulement ce qui nous préoccupe. Il faut que +les bons Français soient assurés de ne jamais rencontrer d'hérétiques +parmi les princes appelés à les gouverner. Or, mes frères, où en +sommes-nous? François II, qui promettait d'être un zélé, est mort sans +enfants; Charles IX, qui était un zélé, est mort sans enfants; le roi +Henri III, dont ce n'est point à moi de rechercher les croyances et de +qualifier les actions, mourra probablement sans enfants; restera donc +le duc d'Anjou, qui non-seulement n'a pas d'enfants non plus, mais qui +encore paraît tiède pour la sainte Ligue. + +Ici plusieurs voix interrompirent l'orateur, parmi lesquelles celle du +grand veneur. + +--Pourquoi tiède, dit la voix, et qui vous fait porter cette +accusation contre le prince? + +--Je dis tiède parce qu'il n'a pas encore donné son adhésion à la +Ligue, quoique l'illustre frère qui vient de m'interpeller l'ait +positivement promise en son nom. + +--Qui vous a dit qu'il ne l'ait point donnée, reprit la voix, +puisqu'il y a des adhésions nouvelles? Vous n'avez le droit, ce me +semble, de soupçonner personne tant que le dépouillement ne sera point +fait. + +--C'est vrai, dit la Hurière, j'attendrai donc encore; mais, après le +duc d'Anjou, qui est mortel et qui n'a point d'enfants (remarquez que +l'on meurt jeune dans la famille), à qui reviendra la couronne? Au +plus farouche huguenot qu'on puisse imaginer, à un renégat, à un +relaps, à un Nabuchodonosor. + +Ici, au lieu de murmures, ce furent des applaudissements frénétiques +qui interrompirent la Hurière. + +--A Henri de Béarn, enfin, contre lequel cette association est surtout +faite, à Henri de Béarn, que l'on croit souvent à Pau ou à Tarbes +occupé de ses amours, et que l'on rencontre à Paris. + +--A Paris! s'écrièrent plusieurs voix; à Paris! c'est impossible! + +--Il y est venu! s'écria la Hurière. Il s'y trouvait la nuit où madame +de Sauve a été assassinée; il y est peut-être encore en ce moment. + +--A mort le Béarnais! crièrent plusieurs voix. + +--Oui, sans doute, à mort! cria la Hurière, et, s'il vient par hasard +loger à la Belle-Étoile, je réponds bien de lui; mais il n'y viendra +pas. On ne prend pas un renard deux fois à la même trouée. Il ira +loger ailleurs, chez quelque ami; car il a des amis, l'hérétique. Eh +bien, c'est le nombre de ces amis qu'il faut diminuer ou faire +connaître. Notre Union est sainte, notre Ligue est loyale, consacrée, +bénie, encouragée par notre saint père le pape Grégoire III. Je +demande donc qu'on n'en fasse pas plus longtemps mystère, que des +listes soient remises aux quarteniers et aux dizeiniers, qu'ils +aillent avec ces listes dans les maisons inviter les bons citoyens à +signer. Ceux qui signeront seront nos amis; ceux qui refuseront de +signer seront nos ennemis, et, l'occasion se présentant d'une seconde +Saint-Barthélemy, qui semble aux vrais fidèles devenir de plus en plus +urgente, eh bien, nous ferions ce que nous avons déjà fait dans la +première, nous épargnerions à Dieu la fatigue de séparer lui-même les +bons des méchants. + +A cette péroraison, des tonnerres d'applaudissements éclatèrent; puis, +quand ils se furent calmés avec cette lenteur et ce tumulte qui +prouvent que les acclamations ne sont qu'interrompues, la voix grave +du moine qui avait déjà parlé plusieurs fois se fit entendre, et dit: + +--La proposition de frère la Hurière, que la sainte Union remercie de +son zèle, est prise en considération; elle sera débattue en conseil +supérieur. + +Les applaudissements redoublèrent. La Hurière s'inclina plusieurs fois +pour remercier l'assemblée, et, descendant les marches de la chaire, +regagna sa place, courbé sous l'immensité de son triomphe. + +--Ah! ah! se dit Chicot, je commence à voir clair dans tout ceci. On a +moins de confiance à l'endroit de la foi catholique dans mon fils +Henri que dans son frère Charles IX et MM. de Guise. C'est probable, +puisque le Mayenne est fourré dans tout ceci. MM. de Guise veulent +former dans l'État une petite société à part, dont ils seront les +maîtres; ainsi le grand Henri, qui est général, tiendra les armées; +ainsi le gros Mayenne tiendra la bourgeoisie; ainsi l'illustre +cardinal tiendra l'Église; et, un beau matin, mon fils Henri +s'apercevra qu'il ne tient rien du tout que son chapelet, avec lequel +on l'invitera poliment à se retirer dans quelque monastère. +Puissamment raisonné! Ah bien, oui... mais reste le duc d'Anjou. +Diable! le duc d'Anjou, qu'en fera-t-on? + +--Frère Gorenflot! dit la voix du moine qui avait déjà appelé le grand +veneur et la Hurière. + +Soit qu'il fût préoccupé des réflexions que nous venons de transmettre +à nos lecteurs, soit qu'il ne fût pas encore habitué de répondre au +nom qu'il avait pris cependant avec le froc du quêteur, Chicot ne +répondit pas. + +--Frère Gorenflot! reprit la voix du moinillon, voix si claire et si +aiguë, que Chicot tressaillit. + +--Oh! oh! murmura-t-il, on dirait d'une voix de femme qui appelle +frère Gorenflot. Est-ce que, dans cette honorable assemblée, +non-seulement les rangs, mais encore les sexes sont confondus? + +--Frère Gorenflot! répéta la même voix féminine, n'êtes-vous donc pas +ici? + +--Ah! mais, se dit tout bas Chicot, frère Gorenflot, c'est moi; +allons. + +Puis, tout haut: + +--Si fait, si fait, dit-il en nasillant comme le moine, me voilà, me +voilà. J'étais plongé dans les profondes méditations qu'avait fait +naître en moi le discours de frère la Hurière, et je n'avais pas +entendu que l'on m'avait appelé. + +Quelques murmures d'approbation rétrospective en faveur de la Hurière, +dont les paroles vibraient encore dans tous les coeurs, se firent +entendre et donnèrent à Chicot le temps de se préparer. + +Chicot pouvait, dira-t-on, ne pas répondre au nom de Gorenflot, +puisque nul ne levait son capuchon. Mais les assistants s'étaient +comptés, on se le rappelle; donc, inspection faite des visages, et +cette inspection eût été provoquée par l'absence d'un homme censé +présent, la fraude eût été découverte, et alors la position de Chicot +devenait grave. + +Chicot n'hésita donc point un instant. Il se leva, fit le gros dos, +monta les degrés de la chaire, et, tout en les montant, rabattit son +capuchon le plus possible. + +--Mes frères, dit-il en imitant à s'y méprendre la voix du moine, je +suis le frère quêteur de ce couvent, et vous savez que cette charge me +donne le droit d'entrer dans les demeures de tous. J'use donc de ce +droit pour le bien du Seigneur. + +Mes frères, continua-t-il en se rappelant l'exorde de Gorenflot si +inopinément interrompu par le sommeil, qui, à cette heure, en vertu du +liquide absorbé, étreignait encore en maître le vrai Gorenflot; mes +frères, c'est un beau jour pour la foi que celui qui nous réunit. +Parlons franc, mes frères, puisque nous voilà dans la maison du +Seigneur. + +Qu'est-ce que le royaume de France? Un corps. Saint Augustin l'a dit: +_Omnis civitas corpus est_: «Toute cité est un corps.» Quelle eut la +condition du salut d'un corps? la bonne santé. Comment conserve-t-on +la santé du corps? en pratiquant de prudentes saignées quand il y a +excès de forces. Or il est évident que les ennemis de la religion +catholique sont trop forts, puisque nous les redoutons; il faut donc +saigner encore une fois ce grand corps que l'on appelle la Société; +c'est ce que me répètent tous les jours les fidèles dont j'apporte au +couvent les oeufs, les jambons et l'argent. + +Cette première partie du discours de Chicot fit une vive impression +dans l'auditoire. + +Chicot laissa au murmure d'approbation qu'il venait de soulever le +temps de se produire, puis de s'apaiser, et il reprit: + +--On m'objectera peut-être que l'Église abhorre le sang: _Ecclesia +abhorret a sanguine_, continua-t-il. Mais notez bien ceci, mes chers +frères: le théologien ne dit pas de quel sang l'Église a horreur, et +je parierais un boeuf contre un oeuf que ce n'est point, en tout cas, +du sang des hérétiques dont il a voulu parler. En effet: _Fons malus +corruptorum sanguinis, hereticorum autem pessimus!_ Et puis, un autre +argument, mes frères: j'ai dit l'Église! Mais nous autres, nous ne +sommes pas seulement l'Église. Frère Monsoreau, qui a si éloquemment +parlé tout à l'heure, a, j'en suis bien certain, son couteau de grand +veneur à la ceinture. Frère la Hurière manie la broche avec facilité: +_Veru agreste, lethiferum tamen instrumentum_. Moi-même, qui vous +parle, mes frères, moi, Jacques-Népomucène Gorenflot, j'ai porté le +mousquet en Champagne, et j'ai brûlé des huguenots dans leur prêche. +Ç'aurait été pour moi un honneur suffisant, et j'aurais mon paradis +tout fait. Je le croyais du moins, quand tout à coup on a soulevé dans +ma conscience un scrupule: les huguenotes, avant d'être brûlées, +avaient été un peu violées; il paraît que cela gâtait la belle action, +à ce que m'a dit mon directeur, du moins... Aussi me suis-je hâté +d'entrer en religion, et, pour effacer la souillure que les hérétiques +avaient laissée en moi, j'ai fait, à partir de ce moment, voeu de +passer le reste de mes jours dans l'abstinence, et de ne plus +fréquenter que de bonnes catholiques. + +Cette seconde partie du discours de l'orateur n'eut pas moins de +succès que la première, et chacun parut admirer les moyens dont +s'était servi le Seigneur pour opérer la conversion de frère +Gorenflot. + +Aussi quelques applaudissements se mêlèrent-ils au murmure +d'approbation. Chicot salua modestement l'assemblée. + +--Il nous reste, reprit Chicot, à parler des chefs que nous nous +sommes donnés, et sur lesquels il me semble, à moi, pauvre génovéfain +indigne, qu'il y a quelque chose à dire. Certes, il est beau et +surtout prudent de s'introduire la nuit, sous un froc, pour entendre +prêcher frère Gorenflot; mais il me semble que le devoir de pareils +mandataires ne doit pas se borner là. Une si grande prudence prête à +rire à ces damnés huguenots, qui, après tout, sont des enragés +lorsqu'il s'agit d'estocades. Je demande donc que nous ayons une +allure plus digne de gens de coeur que nous sommes, ou plutôt que nous +voulons paraître. Qu'est-ce que nous souhaitons? L'extinction de +l'hérésie... Eh bien, mais... cela peut se crier sur les toits, ce me +semble. Que ne marchons-nous par les rues de Paris comme une sainte +procession, faisant montre de notre belle tenue et de nos bonnes +pertuisanes, mais non pas comme des larrons nocturnes qui regardent à +chaque carrefour si le guet arrive? Mais quel est l'homme qui donnera +l'exemple? dites-vous. Eh bien, ce sera moi, moi, Jacques-Népomucène +Gorenflot, moi, frère indigne de l'ordre de Sainte-Geneviève, humble +et pauvre quêteur de ce couvent, ce sera moi qui, la cuirasse sur le +dos, la salade sur la tête et le mousquet sur l'épaule, marcherai, +s'il le faut, à la tête des bons catholiques qui me voudront suivre, +et cela, je le ferai, ne fût-ce que pour faire rougir des chefs qui se +cachent, comme si, en défendant l'Église, il s'agissait de soutenir +quelque ribaude en querelle! + +La péroraison de Chicot, qui correspondait aux sentiments de beaucoup +de membres de la Ligue, qui ne voyaient pas la nécessité d'aller au +but par d'autre route que par le chemin dont la Saint-Barthélemy, six +ans auparavant, avait ouvert la barrière, et que par conséquent les +lenteurs des chefs désespéraient, alluma le feu sacré dans tous les +coeurs, et, à part trois capuchons qui demeurèrent silencieux, +l'assemblée se mit à crier d'une seule voix: Vive la messe! Noël au +brave frère Gorenflot! la procession! la procession! + +L'enthousiasme était d'autant plus vivement excité, que c'était la +première fois que le zèle du digne frère se produisait sous un pareil +jour. Jusque-là ses amis les plus intimes l'avaient rangé au nombre +des zélés sans doute, mais des zélés que le sentiment de la +conservation de soi-même retenait dans les bornes de la prudence. +Point du tout, de cette demi-teinte dans laquelle il était resté, +frère Gorenflot s'élançait tout à coup, armé en guerre, dans le jour +éclatant de l'arène; c'était une grande surprise qui amenait une +grande réhabilitation, et quelques-uns, dans leur admiration, d'autant +plus grande qu'elle était plus inattendue, mettaient dans leur esprit +frère Gorenflot, qui avait prêché la première procession, à la hauteur +de Pierre l'Ermite, qui avait prêché la première croisade. + +Malheureusement ou heureusement pour celui qui avait produit cette +exaltation, ce n'était pas le plan des chefs de lui laisser prendre +son cours. Un des trois moines silencieux se pencha à l'oreille du +moinillon, et la voix flûtée de l'enfant retentit aussitôt sous les +voûtes, criant trois fois: + +--Mes frères, il est l'heure de la retraite, la séance est levée. + +Les moines se levèrent bourdonnant, et, tout en se promettant de +demander d'une voix unanime, à la prochaine séance, la procession +proposée par le brave frère Gorenflot, prirent lentement le chemin de +la porte. Beaucoup s'étaient approchés de la chaire pour féliciter le +frère quêteur à la descente de cette tribune du haut de laquelle il +avait eu un si grand succès. Mais Chicot, réfléchissant qu'entendue de +près sa voix, de laquelle il n'avait jamais pu extraire un petit +accent gascon, pouvait être reconnue; que, vu de près, son corps, qui +dans la ligne verticale présentait six ou huit bons pouces de plus que +frère Gorenflot, lequel avait sans doute grandi dans l'esprit de ses +auditeurs, mais moralement surtout, pouvait exciter quelque +étonnement, Chicot, disons-nous, s'était jeté à genoux et paraissait, +comme Samuel, abîmé dans une conversation tête à tête avec le +Seigneur. + +On respecta donc son extase, et chacun s'achemina vers la sortie avec +une agitation qui, sous le capuchon dans les plis duquel il avait +ménagé des ouvertures pour ses jeux, réjouissait fort Chicot. + +Cependant le but de Chicot était à peu près manqué. Ce qui lui avait +fait quitter le roi Henri III sans lui demander congé, c'était la vue +du duc de Mayenne. Ce qui l'avait fait revenir à Paris, c'était la vue +de Nicolas David. Chicot, comme nous l'avons dit, avait bien fait un +double voeu de vengeance; mais il était bien petit compagnon pour +s'attaquer à un prince de la maison de Lorraine, ou, pour le faire +impunément, il lui fallait attendre longuement et patiemment +l'occasion. Il n'en était pas de même de Nicolas David, qui n'était +qu'un simple avocat normand, matois fort retors, il est vrai, qui +avait été soldat avant d'être avocat, et maître d'armes tandis qu'il +était soldat. Mais, sans être maître d'armes, Chicot avait la +prétention de jouer assez proprement de la rapière; la grande question +était donc pour lui de rejoindre son ennemi, et, une fois rejoint, +Chicot, comme les anciens preux, mettait sa vie sous la garde de son +bon droit et de son épée. + +Chicot regardait donc tous les moines s'en aller les uns après les +autres, afin, sous ces frocs et ces capuchons, de reconnaître, s'il +était possible, la taille longue et menue de maître Nicolas, quand il +s'aperçut tout à coup qu'en sortant chaque moine était soumis à un +examen pareil à celui qu'il avait subi en entrant, et, tirant, de sa +poche un signe quelconque, n'obtenait son _exeat_ que lorsque le frère +portier le lui avait donné sur l'inspection de ce signe. Chicot crut +d'abord s'être trompé, et resta un instant dans le doute; mais ce +doute fut bientôt changé en une certitude qui fit poindre une sueur +froide à la racine des cheveux de Chicot. + +Frère Gorenflot lui avait bien indiqué le signe à l'aide duquel on +pouvait entrer, mais il avait oublié de lui montrer le signe à l'aide +duquel on pouvait sortir. + + + + +CHAPITRE XX + +COMMENT CHICOT FORCÉ DE RESTER DANS L'ÉGLISE DE L'ABBAYE, VIT ET +ENTENDIT DES CHOSES QU'IL ÉTAIT FORT DANGEREUX DE VOIR ET D'ENTENDRE. + + +Chicot se hâta de descendre de sa chaire et de se mêler aux derniers +moines, afin de reconnaître, s'il était possible, le signe à l'aide +duquel on pouvait regagner la rue, et de se procurer ce signe, s'il en +était encore temps. En effet, après avoir rejoint les retardataires, +après avoir allongé la tête pardessus toutes les têtes, Chicot +reconnut que le signe de sortie était un denier taillé en étoile. + +Notre Gascon avait bon nombre de deniers dans sa poche, mais +malheureusement pas un n'avait cette taille particulière, d'autant +plus inusitée qu'elle exilait pour jamais cette pièce, ainsi mutilée, +de la circulation monétaire. + +Chicot envisagea la situation d'un coup d'oeil: arrivé à la porte, ne +pouvant pas produire son denier étoilé, il était reconnu comme un faux +frère, puis, comme tout naturellement les investigations ne se +borneraient point là, pour maître Chicot, fou du roi, charge qui lui +donnait beaucoup de privilèges au Louvre et dans les autres châteaux, +mais qui, dans l'abbaye Sainte-Geneviève, et surtout en des +circonstances pareilles, perdait beaucoup de son prestige. Chicot +était pris dans un traquenard; il gagna l'ombre d'un pilier et se +blottit dans l'angle d'un confessionnal, adossé à l'angle de ce +pilier. + +--Et puis, se dit Chicot, en me perdant je perds la cause de mon +imbécile de souverain, que j'ai la niaiserie d'aimer, tout en lui +disant des injures. Sans doute il eût mieux valu retourner à +l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance, et rejoindre frère Gorenflot; +mais à l'impossible nul n'est tenu. + +Et, tout en se parlant ainsi à lui-même, c'est-à-dire à +l'interlocuteur le plus intéressé à ne pas dire un mot de ce qu'il +disait, Chicot s'effaçait de son mieux entre l'angle de son +confessionnal et les moulures de son pilier. + +Alors il entendit l'enfant de choeur crier du parvis: + +--N'y a-t-il plus personne? On va fermer les portes. + +Aucune voix ne répondit; Chicot allongea le cou et vit effectivement +la chapelle vide, à l'exception des trois moines plus enfroqués que +jamais, lesquels se tenaient assis dans les stalles qu'on leur avait +apportées au milieu du choeur. + +--Bon, dit Chicot, pourvu qu'on ne ferme pas les fenêtres, c'est tout +ce que je demande. + +--Faisons la visite, dit l'enfant de choeur au frère portier. + +--Ventre de biche! dit Chicot, voilà un moinillon que je porte dans +mon coeur. + +Le frère portier alluma un cierge, et, suivi de l'enfant de choeur, +commença de faire le tour de l'église. + +Il n'y avait pas un instant à perdre. Le frère portier et son cierge +devaient passer à quatre pas de Chicot, qui ne pouvait manquer d'être +découvert. Chicot tourna habilement autour du pilier, demeurant dans +l'ombre à mesure que l'ombre tournait, et, ouvrant le confessionnal +fermé au loquet seulement, il se glissa dans la boîte oblongue, dont +il tira la porte sur lui après s'être assis dans la stalle. + +Le Frère portier et le moinillon passèrent à quatre pas de là, et à +travers le grillage sculpté Chicot vit se refléter sur sa robe la +lumière du cierge qui les éclairait. + +--Que diable! se dit Chicot, ce frère portier, ce moinillon et ces +trois moines ne vont pas rester éternellement dans l'église; quand ils +seront sortis, j'entasserai les chaises sur les bancs, Pélion sur +Ossa, comme dit M. Ronsard, et je sortirai par la fenêtre. + +Ah! oui, par la fenêtre! reprit Chicot se répondant à lui-même; mais, +quand je serai sorti par la fenêtre, je me trouverai dans la cour, et +la cour n'est point la rue. Je crois que mieux vaut encore passer la +nuit dans le confessionnal. La robe de Gorenflot est chaude; ce sera +une nuit moins païenne que celle que j'eusse passée ailleurs, et j'y +compte pour mon salut. + +--Éteins les lampes, dit l'enfant de choeur; que l'on voie bien du +dehors que le conciliabule est fini. + +Le portier, à l'aide d'un immense éteignoir étouffa aussitôt la +lumière des deux lampes de la nef, qui se trouva plongée ainsi dans +une funèbre obscurité. + +Puis celle du choeur. + +L'église ne fut plus alors éclairée que par le rayon blafard qu'une +lune d'hiver faisait glisser à grand peine à travers les vitraux +coloriés. + +Puis, après la lumière, le bruit s'éteignit. + +La cloche sonna douze fois. + +--Ventre de biche! dit Chicot, à minuit dans une église; s'il était à +ma place, mon fils Henriquet aurait une belle peur! Heureusement que +nous sommes d'une complexion moins timide. Allons, Chicot, mon ami, +bonsoir et bonne nuit. + +Et, après s'être adressé ce souhait à lui-même, Chicot s'accommoda du +mieux qu'il put dans son confessionnal, poussa le petit verrou +intérieur afin d'être chez lui et ferma les yeux. + +Il y avait dix minutes à peu près que ses paupières s'étaient jointes, +et que son esprit, troublé par les premières vapeurs du sommeil, +voyait flotter dans ce vague mystérieux qui forme le crépuscule de la +pensée une foule de figures indécises, quand un coup éclatant, frappé +sur un timbre de cuivre, vibra dans l'église, et alla se perdre +frémissant dans ses profondeurs. + +--Ouais! fit Chicot en rouvrant les yeux et en dressant les oreilles, +que veut dire ceci? + +En même temps, la lampe du choeur se ralluma bleuâtre, et, de son +premier reflet, éclaira les trois mêmes moines, assis toujours les uns +près des autres, à la même place et dans la même immobilité. + +Chicot ne fut point exempt d'une certaine crainte superstitieuse: tout +brave qu'il était, notre Gascon était de son époque, et son époque +était celle des traditions fantastiques et des légendes terribles. + +Il fit tout doucement le signe de la croix en murmurant tout bas: + +--_Vade retro, Satanas!_ + +Mais, comme les lumières ne s'éteignirent point au signe de notre +rédemption, ce qu'elles n'eussent point manqué de faire si elles +eussent été des lueurs infernales; comme les trois moines restèrent à +leurs places malgré le _vade retro_, le Gascon commença à croire qu'il +avait affaire à des lumières naturelles, et, sinon à de vrais moines, +du moins à des personnages en chair et en os. + +Chicot ne s'en secoua pas moins, en proie à ce frisson de l'homme qui +s'éveille, combiné avec le tressaillement de l'homme qui a peur. + +En ce moment, une des dalles du choeur se leva lentement et resta +dressée sur sa base étroite. Un capuchon gris se montra au bord de +l'ouverture noire, puis un moine tout entier apparut, qui prit pied +sur le marbre, tandis que la dalle se refermait doucement derrière +lui. + +A cette vue, Chicot oublia l'épreuve qu'il venait de tenter et cessa +d'avoir confiance dans la conjuration qu'il croyait décisive. Ses +cheveux se dressèrent sur sa tête, et il se figura un instant que tous +les prieurs, abbés et doyens de Sainte-Geneviève, depuis Optat, mort +en 533, jusqu'à Pierre Boudin, prédécesseur du supérieur actuel, +ressuscitaient dans leurs tombeaux, situés dans la crypte où dormaient +autrefois les reliques de sainte Geneviève, et allaient, selon +l'exemple qui leur était donné, soulever de leurs crânes osseux les +dalles du choeur. + +Mais ce doute ne fut pas long. + +--Frère Monsoreau, dit un des trois moines du choeur à celui qui +venait d'apparaître d'une si étrange manière, la personne que nous +attendons est-elle arrivée? + +--Oui, messeigneurs, répondit celui auquel la question était adressée, +et elle attend. + +--Ouvrez-lui la porte, et qu'elle vienne à nous. + +--Bon, dit Chicot, il paraît que la comédie avait deux actes, et que +je n'avais encore vu jouer que le premier. Deux actes! mauvaise coupe. + +Et, tout en plaisantant avec lui-même, Chicot n'en éprouvait pas moins +un dernier frisson qui semblait faire jaillir un millier de pointes +aiguës de la stalle de bois sur laquelle il se tenait assis. + +Cependant frère Monsoreau descendait un des escaliers qui conduisaient +de la nef au choeur, et venait ouvrir la porte de bronze donnant dans +la crypte située entre les deux escaliers. + +En même temps, le moine du milieu abaissait son capuchon, et montrait +la grande cicatrice, noble signe auquel les Parisiens reconnaissaient +avec tant d'ivresse celui qui déjà passait pour le héros des +catholiques, en attendant qu'il devint leur martyr. + +--Le grand Henri de Guise en personne, le même que S.M. très-imbécile +croit occupé au siège de la Charité! Ah! je comprends maintenant, s' +écria Chicot, celui qui est à sa droite et qui a béni les assistants, +c'est le cardinal de Lorraine, tandis que celui qui est à sa gauche, +qui parlait à ce mirmidon d'enfant de choeur, c'est monseigneur de +Mayenne, mon ami; mais où donc, dans tout cela, est maître Nicolas +David? + +En effet, comme pour donner immédiatement raison aux suppositions de +Chicot, le capuchon du moine de droite et le capuchon du moine de +gauche s'étaient abaissés et avaient mis à jour la tête intelligente, +le front large et l'oeil perçant du fameux cardinal, et le masque +infiniment plus vulgaire du duc de Mayenne. + +--Ah! je te reconnais, dit Chicot, trinité peu sainte, mais +très-visible. Maintenant, voyons ce que tu vas faire, je suis tout +yeux; voyons ce que tu vas dire, je suis tout oreilles. + +En ce moment même, M. de Monsoreau était arrivé à la porte de fer de +la crypte, qui s'ouvrait devant lui. + +--Aviez-vous cru qu'il viendrait? demanda le Balafré à son frère le +cardinal. + +--Non-seulement je l'ai cru, dit celui-ci, mais j'en étais si sûr, que +j'ai sous ma robe tout ce qu'il faut pour remplacer la sainte ampoule. + +Et Chicot, assez près de la trinité, comme il l'appelait, pour tout +voir et pour tout entendre, aperçut sous le faible reflet de la lampe +du choeur briller une boîte en vermeil aux ciselures en relief. + +--Tiens, dit Chicot, il paraît que l'on va sacrer quelqu'un. Moi qui +ai toujours eu envie de voir un sacre, comme cela se rencontre! + +Pendant ce temps une vingtaine de moines, la tête ensevelie sous +d'immenses capuchons, sortaient par la porte de la crypte et se +plaçaient dans la nef. Un seul, conduit par M. de Monsoreau, montait +l'escalier du choeur et venait se placer à la droite de MM. de Guise, +dans une stalle du choeur, ou plutôt debout sur la marche de cette +stalle. + +L'enfant de choeur, qui avait reparu, alla respectueusement prendre +les ordres du moine de droite et disparut. + +Le duc de Guise promena son regard sur cette assemblée, des cinq +sixièmes moins nombreuse que la première, et qui, par conséquent, +était, selon toute probabilité, une assemblée d'élite, et s'étant +assuré que, non-seulement tout ce monde l'écoutait, mais encore +l'écoutait avec impatience: + +--Amis, dit il, le temps est précieux; je vais donc droit au but. Vous +avez entendu tout à l'heure, car je présume que vous faisiez partie de +la première assemblée; vous avez entendu tout à l'heure, dis-je, dans +le rapport de quelques membres de la Ligue catholique, les plaintes de +ceux de l'association qui taxent de froideur et même de malveillance +un des principaux d'entre nous, le prince le plus rapproché du trône. +Le moment est venu de rendre à ce prince ce que nous lui devons de +respect et de justice. Vous allez l'entendre lui-même, et vous +jugerez, vous qui avez à coeur de remplir le premier but de la sainte +Ligue, si vos chefs méritent les reproches de froideur et d'inertie +faits tout à l'heure par un des frères de la sainte Ligue que nous +n'avons pas jugé à propos d'admettre dans notre secret par le moine +Gorenflot. + +A ce nom prononcé par le duc de Guise avec un accent qui décelait ses +mauvaises intentions envers le belliqueux génovéfain, Chicot, dans son +confessionnal, ne put s'empêcher de se livrer à une hilarité qui, pour +être muette, n'en était pas moins déplacée, eu égard aux grands +personnages qui en étaient l'objet. + +--Mes frères, continua le duc, le prince dont on nous avait promis le +concours, le prince dont nous osions à peine espérer la présence, mais +le simple assentiment, mes frères, le prince est ici. + +Tous les regards se tournèrent curieusement vers le moine placé à +droite des trois princes lorrains et qui se tenait debout sur le degré +de sa stalle. + +--Monseigneur, dit le duc de Guise en s'adressant à celui qui pour le +moment était l'objet de l'attention générale, la volonté de Dieu me +paraît manifeste, car, puisque vous avez consenti à vous joindre à +nous, c'est que nous faisons bien de faire ce que nous faisons. +Maintenant, une prière, Altesse: abaissez votre capuchon, afin que vos +fidèles voient par leurs propres yeux que vous tenez la promesse que +nous leur avons faite en votre nom, promesse si flatteuse, qu'ils +n'osaient y croire. + +Le personnage mystérieux que Henri de Guise venait d'interpeller ainsi +porta la main à son capuchon, qu'il rabattit sur ses épaules, et +Chicot, qui s'était attendu à trouver sous ce froc quelque prince +lorrain dont il n'avait pas encore entendu parler, vit avec étonnement +apparaître la tête du duc d'Anjou, si pâle, qu'à la lueur de la lampe +sépulcrale elle semblait celle d'une statue de marbre. + +--Oh! oh! dit Chicot, notre frère d'Anjou! il ne se lassera donc pas +de jouer au trône avec les têtes des autres? + +--Vive monseigneur le duc d'Anjou! crièrent tous les assistants. + +François devint plus pâle encore qu'il n'était. + +--Ne craignez rien, monseigneur, dit Henri de Guise, cette chapelle +est sourde et les portes en sont bien fermées. + +--Heureuse précaution, se dit Chicot. + +--Mes frères, dit le comte de Monsoreau, Son Altesse demande à +adresser quelques mots à l'assemblée. + +--Oui, oui, qu'elle parle! s'écrièrent toutes les voix, nous écoutons. + +Les trois princes lorrains se retournèrent vers le duc d'Anjou et +s'inclinèrent devant lui. + +Le duc d'Anjou s'appuya aux bras de sa stalle; on eût dit qu'il allait +tomber. + +--Messieurs, dit-il d'une voix si sourdement tremblante, qu'à peine +put-on entendre les paroles qu'il prononça d'abord; messieurs, je +crois que Dieu, qui souvent paraît insensible et sourd aux choses de +ce monde, tient au contraire ses yeux perçants constamment fixés sur +nous, et ne reste ainsi muet et insouciant en apparence que pour +remédier un jour par quelque coup d'éclat aux désordres que causent +les folles ambitions des humains. + +Le commencement du discours du duc était, comme son caractère, +passablement ténébreux; aussi chacun attendit-il qu'un peu de lumière +descendît sur les pensées de Son Altesse pour les blâmer ou les +applaudir. + +Le duc reprit d'une voix un peu plus assurée: + +--Moi aussi, j'ai jeté les yeux sur ce monde, et, ne pouvant embrasser +toute sa surface de mon faible regard, j'ai arrêté mes yeux sur la +France. Qu'ai-je vu alors par tout ce royaume? La sainte religion du +Christ ébranlée sur ses bases augustes et les vrais serviteurs de Dieu +épars et proscrits. Alors j'ai sondé les profondeurs de l'abîme ouvert +depuis vingt ans par les hérésies qui sapent les croyances sous +prétexte d'atteindre plus sûrement à Dieu, et mon âme, comme celle du +prophète, a été inondée de douleurs. + +Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée. Le duc venait de +manifester sa sympathie pour les souffrances de l'Église; ce qui déjà +était presque une déclaration de guerre à ceux qui faisaient souffrir +cette Église. + +--Ce fut au milieu de cette affliction profonde, continua le prince, +que le bruit vint à moi que plusieurs nobles gentilshommes pieux et +amis des coutumes de nos ancêtres essayaient de consolider l'autel +ébranlé. J'ai jeté les yeux autour de moi, et il m'a semblé que +j'assistais déjà au jugement suprême, et que Dieu avait séparé en deux +corps les réprouvés et les élus. D'un côté étaient ceux-là, et je me +suis reculé avec horreur; de l'autre côté étaient les élus, et je suis +venu me jeter dans leurs bras. Mes frères, me voici. + +--Amen! dit tout bas Chicot. + +Mais c'était une précaution inutile: Chicot eût pu répondre tout haut, +et sa voix n'eût pas été entendue au milieu des applaudissements et +des bravos qui s'élevèrent jusqu'aux voûtes de la chapelle. + +Les trois princes lorrains, après en avoir donné le signal, les +laissèrent se calmer; puis le cardinal, qui était le plus rapproché du +duc, faisant encore un pas de son côté, lui dit: + +--Vous êtes venu de votre plein gré parmi nous, prince? + +--De mon plein gré, monsieur. + +--Qui vous a instruit du saint mystère? + +--Mon ami, un homme zélé pour la religion, M. le comte de Monsoreau. + +--Maintenant, dit à son tour le duc de Guise, maintenant que Votre +Altesse est des nôtres, veuillez, monseigneur, avoir la bonté de nous +dire ce que vous comptez faire pour le bien de la sainte Ligue. + +--Je compte servir la religion catholique, apostolique et romaine dans +toutes ses exigences, répondit le néophyte. + +--Ventre de biche! dit Chicot, voici, sur mon âme, des gens bien +niais, de se cacher pour dire de pareilles choses! Que ne +proposent-ils cela tout bonnement au roi Henri III, mon illustre +maître? Tout cela lui irait à merveille: processions, macérations, +extirpations d'hérésies comme à Rome, fagots et auto-da-fés comme en +Flandre et en Espagne. Mais c'est le seul moyen de lui faire avoir des +enfants, à ce bon prince. Corboeuf! j'ai envie de sortir de mon +confessionnal et de me présenter à mon tour, tant ce cher duc d'Anjou +m'a touché! Continue, digne frère de Sa Majesté, noble imbécile, +continue! + +Et le duc d'Anjou, comme s'il eût été sensible à l'encouragement, +continua en effet. + +--Mais, dit-il, l'intérêt de la religion n'est pas le seul but que des +gentilshommes doivent se proposer. Quant à moi, j'en ai entrevu un +autre. + +--Ouais! fit Chicot, je suis gentilhomme aussi; cela m'intéresse donc +comme les autres; parle, d'Anjou, parle. + +--Monseigneur, on écoute Votre Altesse avec la plus sérieuse +attention, dit le cardinal de Guise. + +--Et nos coeurs battent d'espérance en vous écoutant, dit M. de +Mayenne. + +--Je m'expliquerai donc, dit le duc d'Anjou en sondant de son regard +inquiet les profondeurs ténébreuses de la chapelle, comme pour +s'assurer que ses paroles ne tomberaient qu'en oreilles dignes de +recevoir la confidence. + +M. de Monsoreau comprit l'inquiétude du prince et le rassura par un +sourire et par un coup d'oeil des plus significatifs. + +--Or, quand un gentilhomme a pensé à ce qu'il doit à Dieu, continua le +duc d'Anjou en baissant involontairement la voix, il pense alors à +son.... + +--Parbleu! à son roi, souffla Chicot, c'est connu. + +--A son pays, dit le duc d'Anjou, et il se demande si son pays jouit +bien réellement de tout l'honneur et de tout le bien-être qu'il était +destiné d'avoir en partage: car un bon gentilhomme tire ses avantages +de Dieu d'abord, et ensuite du pays dont il est l'enfant. + +L'assemblée applaudit violemment. + +--Eh bien, mais, dit Chicot, et le roi? il n'en est donc plus +question, de ce pauvre monarque? Et moi qui croyais, comme c'est écrit +sur la pyramide de Juvisy, qu'on disait toujours: _Dieu, le roi et les +dames!_ + +--Je me demande donc, poursuivit le duc d'Anjou, dont les pommettes +saillantes s'animaient peu à peu d'une rougeur fébrile, je me demande +donc si mon pays jouit de la paix et du bonheur que mérite cette +patrie si douce et si belle qu'on appelle la France, et je vois avec +douleur qu'il n'en est rien. + +En effet, mes frères, l'État se trouve tiraillé par des volontés et +des goûts différents, tous aussi puissants les uns que les autres, +grâce à la faiblesse d'une volonté supérieure, laquelle, oubliant +qu'elle doit tout dominer pour le bien de ses sujets, ne se souvient +de ce principe royal que par capricieux intervalles, et toujours si à +contre-sens, que ses actes énergiques n'ont lieu que pour faire le +mal; c'est sans nul doute à la fatale destinée de la France ou à +l'aveuglement de son chef qu'il faut attribuer ce malheur. Mais, +quoique nous en ignorions la vraie source, ou que nous ne fassions que +la soupçonner, le malheur n'en est pas moins réel, et j'en accuse, +moi, ou les crimes commis par la France contre la religion, ou les +impiétés commises par certains faux amis du roi plutôt que par le roi +lui-même. Ce qui fait, messieurs, que, dans l'un ou l'autre cas, j'ai +dû, en serviteur de l'autel et du trône, me rallier à ceux qui, par +tous les moyens, cherchent l'extinction de l'hérésie et la ruine des +conseillers perfides. Voilà, messieurs. ce que je veux faire pour la +Ligue en m'y associant avec vous. + +--Oh! oh! murmura Chicot avec des yeux tout ébahis de surprise; voilà +un bout de l'oreille qui passe, et, comme je l'avais cru d'abord, ce +n'est point une oreille d'âne, mais de renard. + +Cet exorde du duc d'Anjou, qui peut-être a paru un peu long à nos +lecteurs, séparés qu'ils sont par trois siècles de la politique de +cette époque, avait tellement intéressé les assistants, que la plupart +s'étaient rapprochés du prince pour ne point perdre une syllabe de ce +discours prononcé avec une voix de plus en plus obscure à mesure que +le sens des paroles devenait de plus en plus clair. + +Le spectacle était alors curieux. Les assistants, au nombre de +vingt-cinq ou trente, le capuchon en arrière, laissant voir des +figures nobles, hardies, éveillées, étincelantes de curiosité, se +groupaient sous la lueur de la seule lampe qui éclairait alors la +scène. + +De grandes ombres se répandaient dans toutes les autres parties de +l'édifice, qui semblaient, pour ainsi dire, étrangères au drame qui se +passait sur un seul point. + +Au milieu du groupe, on distinguait la figure pâle du duc d'Anjou, +dont les os frontaux cachaient les yeux enfoncés, et dont la bouche, +quand elle s'ouvrait, semblait le rictus sinistre d'une tête de mort. + +--Monseigneur, dit le duc de Guise, en remerciant Votre Altesse des +paroles qu'elle vient de prononcer, je crois devoir l'avertir qu'elle +n'est entourée que d'hommes dévoués, non-seulement aux principes +qu'elle vient de professer, mais encore à la personne de Son Altesse +Royale elle-même, et c'est ce dont, si elle en doutait, la suite de la +séance pourrait la convaincre plus énergiquement qu'elle ne le pense +elle-même. + +Le duc d'Anjou s'inclina, et en se relevant jeta un regard inquiet sur +l'assemblée. + +--Oh! oh! murmura Chicot, ou je me trompe, ou tout ce que nous avons +vu jusqu'à présent n'était qu'un préambule, et quelque chose va se +passer ici de plus important que toutes les fadaises qu'on a dites et +faites jusqu'à présent. + +--Monseigneur, dit le cardinal, auquel le regard du prince n'avait +point échappé, si Votre Altesse éprouvait par hasard quelque crainte, +les noms seuls de ceux qui l'entourent en ce moment la rassureraient, +je l'espère. Voici M. le gouverneur d'Aunis, M. d'Entragues le jeune, +M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse +connaît peut-être et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M. +le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc, +tous pénétrés de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de +marcher sous ses auspices à l'émancipation de la sainte religion et du +trône. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu'elle +voudra bien nous donner. + +Le duc d'Anjou ne put dissimuler un mouvement d'orgueil. Ces Guises, +si fiers, qu'on n'avait jamais pu les faire plier, parlaient d'obéir. + +Le duc de Mayenne reprit: + +--Vous êtes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le +chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous +quelle est la conduite qu'il faut tenir à l'égard de ces faux amis du +roi dont nous parlions tout à l'heure. + +--Rien de plus simple, répondit le prince avec cette espèce +d'exaltation fébrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles; +quand des plantes parasites et vénéneuses croissent dans un champ, +dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut déraciner ces +herbes dangereuses. Le roi est entouré non pas d'amis, mais de +courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans +la France et dans la chrétienté. + +--C'est vrai, dit le duc de Guise d'une voix sombre. + +--Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empêchent, +nous, les véritables amis de Sa Majesté, d'arriver jusqu'à elle, comme +c'est le droit de nos charges et de nos naissances. + +--Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs +vulgaires, à ceux de la première Ligue, le soin de servir Dieu. En +servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous, +faisons nos affaires. Des hommes nous gênent: ils nous bravent, ils +nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que +nous honorons le plus et qui est notre chef. + +Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur. + +--Détruisons, continua Mayenne, détruisons jusqu'au dernier cette +engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et +que chacun de nous s'engage à en retrancher un seul de la vie. Nous +sommes trente ici, comptons-les. + +--C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez déjà fait +voire tâche, monsieur de Mayenne. + +--Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc. + +--Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues; +moi, je me charge de Quélus. + +--Moi de Maugiron, dit Livarot. + +--Et moi de Schomberg, dit Ribeirac. + +--Bien! bien! répétait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave +Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns. + +--Et nous! et nous! crièrent tous les ligueurs. + +M. de Monsoreau s'avança. + +--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les +choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient réclamer sa +part de la curée. + +Chicot se trompait. + +--Messieurs, dit-il en étendant la main, je réclame un instant de +silence. Nous sommes des hommes résolus, et nous avons peur de nous +parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes +intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules. + +Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de +franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce +n'est pas de la difficulté que nous éprouvons à nous approcher de sa +personne. + +--Allons donc! disait Chicot écarquillant les yeux au fond de son +confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche +pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hâte-toi, +j'attends. + +--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est +l'impossibilité devant laquelle nous sommes acculés. C'est la royauté +que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse +française: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des +orgies, la prodigalité pour des fêtes qui font rire de pitié toute +l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les +arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une +conduite pareille, messieurs, c'est de la démence! + +Un silence funèbre accueillit les paroles du grand veneur. +L'impression était d'autant plus profonde, que chacun se disait tout +bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit +comme à l'écho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il était +en tous points de l'avis de l'orateur. + +M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un +excès d'approbation, continua: + +--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainéant, au moment où +l'Espagne allume les bûchers, au moment où l'Allemagne réveille les +vieux hérésiarques assoupis dans l'ombre des cloîtres, quand +l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idées et les +têtes? Toutes les nations travaillent glorieusement à quelque chose. +Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un +grand prince qui blâmera peut-être ma témérité, car il a le préjugé de +famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernés +par un roi, mais par un moine. + +A ces mots, l'explosion, habilement préparée et habilement contenue +depuis une heure par la circonspection des chefs, éclata si +violemment, que nul n'eût reconnu dans ces énergumènes ces froids et +sages calculateurs de la scène précédente. + +--A bas Valois! cria-t-on, à bas frère Henri! donnons-nous pour chef +un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais +pas un frocard! + +--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je +vous en conjure, pour mon frère, qui se trompe, ou plutôt qui est +trompé. Laissez-moi espérer, messieurs, que nos sages remontrances, +que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramèneront dans +la bonne voie. + +--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle. + +--Monseigneur, répondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu +peut-être un peu tôt, mais enfin elle a entendu l'expression sincère +de la pensée de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue +contre le Béarnais, épouvantail des imbéciles; il ne s'agit plus d'une +ligue pour soutenir l'Église, qui se soutiendra bien toute seule; il +s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position +abjecte où elle se trouve. Trop longtemps nous avons été retenus par +le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour +que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermés violemment +dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est révélé, +monseigneur, et Votre Altesse va assister à la véritable séance de la +Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le préambule. + +--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant +tout à la fois d'inquiétude et d'ambition. + +--Monseigneur, nous nous sommes réunis, continua le duc de Guise, non +pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre +des questions usées en théorie, mais pour agir efficacement. +Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et +d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'était la coutume des +anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un +présent digne de lui, nous offrons un présent au chef que nous nous +sommes choisi.... + +Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc. + +Cependant il resta muet et immobile, et sa pâleur seule trahit son +émotion. + +--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placée +derrière lui un objet assez lourd qu'il éleva entre ses mains, +messieurs, voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds +du prince. + +--Une couronne! s'écria le duc se soutenant à peine, une couronne à +moi, messieurs! + +--Vive François III! s'écria d'une voix qui fit trembler la voûte la +troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tiré leurs épées. + +--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant à la fois de joie et de +terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frère vit encore, mon frère +est l'oint du Seigneur. + +--Nous le déposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par +sa mort l'élection que nous venons de faire, ou plutôt en attendant +que quelqu'un de ses sujets, lassé de ce règne sans gloire, prévienne +par le poison ou le poignard la justice de Dieu!... + +--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs.... + +--Monseigneur, dit à son tour le cardinal, au scrupule si noble que +Votre Altesse vient d'exprimer tout à l'heure, voici notre réponse: +Henri III était l'oint du Seigneur; mais nous l'avons déposé; il n'est +plus l'élu de Dieu, et c'est vous qui allez l'être, monseigneur. Voici +un temple aussi vénérable que celui de Reims; car ici ont reposé les +reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris; ici a été inhumé le +corps de Clovis, premier roi chrétien; eh bien, monseigneur, dans ce +temple saint, en face de la statue du véritable fondateur de la +monarchie française, moi, l'un des princes de l'Église, et qui, sans +ambition folle, puis espérer un jour en devenir le chef, je vous dis, +monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chrême, une huile sainte +envoyée par le pape Grégoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur +archevêque de Reims, nommez votre connétable, et, dans un instant, +c'est vous qui serez sacré roi, et c'est votre frère Henri, qui, s'il +ne vous remet pas le trône, sera considéré comme un usurpateur. +Enfant, allumez les flambeaux de l'autel. + +Au même instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait évidemment que +cet ordre, déboucha de la sacristie, un allumoir à la main, et en un +instant cinquante flambeaux étincelèrent tant sur l'autel que dans le +choeur. + +On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et +une large épée fleurdelisée: c'était la mitre archiépiscopale; c'était +l'épée de connétable. + +Au même instant, au milieu des ténèbres que n'avait pu dissiper +l'illumination du choeur, l'orgue s'éveilla et fit entendre le _Veni +Creator_. + +Cette espèce de péripétie ménagée par les trois princes lorrains, et à +laquelle le duc d'Anjou lui-même ne s'attendait point, produisit une +impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exaltèrent, et +les faibles eux-mêmes se sentirent forts. + +Le duc d'Anjou releva la tête, et d'un pas plus assuré, et d'un bras +plus ferme qu'on n'aurait dû s'y attendre, il marcha droit à l'autel, +prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'épée, et, +revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient à ce +double honneur, il mit la mitre sur la tête du cardinal, et ceignit +l'épée au duc. + +Des applaudissements unanimes saluèrent cette action décisive, +d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractère irrésolu du +prince. + +--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms à M. le duc de +Mayenne, grand maître de France; le jour où je serai roi, vous serez +tous chevaliers de l'ordre. + +Les applaudissements redoublèrent, et tous les assistants vinrent l'un +après l'autre donner leurs noms à M. de Mayenne. + +--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je +n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en +prive! + +--Maintenant, à l'autel, sire, dit le cardinal de Guise. + +--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac +et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant +des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je +vous confie vous donne droit. + +Chacun de ceux qui venaient d'être nommés alla prendre le poste que, +dans une véritable cérémonie du sacre, l'étiquette leur eût assigné. + +--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblée, vous +m'adresserez tous une demande, et je tâcherai de ne point faire un +seul mécontent. + +Pendant ce temps le cardinal était passé derrière le tabernacle, et y +avait revêtu les ornements pontificaux. Bientôt il reparut avec la +sainte ampoule, qu'il déposa sur l'autel. + +Alors il fit un signe à l'enfant de choeur, qui apporta le livre des +Évangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix +sur le livre des Évangiles et les étendit vers le duc d'Anjou, qui mit +la main dessus. + +--En présence de Dieu, dit le duc, je promet à mon peuple de maintenir +et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi +très-chrétien et au fils aîné de l'Église. Et qu'ainsi Dieu me soit en +aide et ses saints Évangiles. + +--Amen! répondirent d'une seule voix tous les assistants. + +--Amen! reprit une espèce d'écho qui semblait venir des profondeurs de +l'église. + +Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de +connétable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du +tabernacle déposa son épée, que le cardinal bénit. + +Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la +présenta au roi, qui la prit par la poignée. + +--Sire, dit-il, prenez cette épée, qui vous est donnée avec la +bénédiction du Seigneur, afin que par elle et par la force de +l'Esprit-Saint, vous puissiez résister à tous vos ennemis, protéger et +défendre la sainte Église et le royaume qui vous est confié. Prenez +cette épée, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous +protégiez les veuves et les orphelins, vous répariez les désordres; +afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous méritiez +de régner avec celui dont vous êtes l'image sur la terre, et qui règne +avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. + +Le duc baissa l'épée de manière que la pointe touchât le sol, et, +après l'avoir offerte à Dieu, la rendit au duc de Guise. + +L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il déposa devant le duc +d'Anjou, qui s'agenouilla. + +Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la +pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte, +qu'il étendit sur la patène. + +Alors, la patène à la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons. + +Puis, prenant le saint-chrême avec le pouce, il traça une croix sur le +sommet de la tête du duc, en disant: + +--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et +Spiritus sancti._ + +Presque aussitôt l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir +brodé d'or. + +En ce moment le cardinal prit la couronne à deux mains et l'abaissa +vers la tête du prince, mais sans la poser. Aussitôt le duc de Guise +et le duc de Mayenne s'approchèrent, et de chaque côté soutinrent la +couronne. + +Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en +bénissant le prince de la main droite: + +«Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice.» + +Puis, la posant sur la tête du prince: + +«Reçois cette couronne, dit-il, au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit.» + +Le duc d'Anjou, blême et frissonnant, sentit la couronne se poser sur +sa tête, et instinctivement il y porta la main. + +La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le +front de tous les assistants. + +Mais ils se relevèrent bientôt, brandissant les épées et criant:--Vive +le roi François III! + +--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous régnez dès aujourd'hui +sur la France; car vous êtes sacré par le pape Grégoire XIII lui-même, +dont je suis le représentant. + +--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les +écrouelles! + +--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je +n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les +premiers, jugé digne de régner sur eux; et maintenant adieu, +messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde! + +Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les +voyait de côté, s'aperçut que, tandis que le duc de Mayenne +reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains échangeaient un +ironique sourire. + +--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et à quoi +sert le jeu si tout le monde triche? + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagné l'escalier de la +crypte, et bientôt il disparut dans les ténèbres de l'église +souterraine, où, l'un après l'autre, tous les assistants le suivirent, +à l'exception des trois frères, qui rentrèrent dans la sacristie, +tandis que le frère portier éteignait les cierges de l'autel. + +L'enfant de choeur referma la crypte derrière eux, et l'église se +trouva éclairée par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un +symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux élus de quelque +mystérieuse initiation. + + + + +CHAPITRE XXI + +COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE +GÉNÉALOGIE. + + +Chicot se leva dans son confessionnal pour déroidir ses jambes +engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette séance était la +dernière; et, comme il était près de deux heures du matin, il avait +hâte de faire ses dispositions pour le reste de la nuit. + +Mais, à son grand étonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la +crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains +sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jeté le +froc et repris leurs costumes habituels. + +En même temps, et en les voyant reparaître, l'enfant de choeur partit +d'un si franc et si joyeux éclat de rire, que la contagion gagna +Chicot, et qu'il se mit à rire aussi, sans savoir pourquoi. + +Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier. + +--Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont à peine sortis +et pourraient vous entendre. + +--Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que +par hasard ce moinillon serait une femme? + +En effet, le novice rejeta son capuchon en arrière, et découvrit la +plus spirituelle et la plus charmante tête de femme que jamais Léonard +de Vinci ait transportée sur la toile, lui qui cependant a peint la +_Joconde._ + +C'étaient des yeux noirs, pétillants de malice, mais qui, lorsqu'ils +venaient à dilater leurs pupilles, élargissaient leur disque d'ébène, +et prenaient une expression presque terrible à force d'être sérieuse. + +C'était une petite bouche merveille et fine, un nez dessiné avec une +correction rigoureuse; c'était enfin un menton arrondi, terminant +l'ovale parfait d'un visage un peu pâle, sur lequel ressortait, comme +deux arcs d'ébène, un double sourcil parfaitement dessiné. + +C'était la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse +sirène, adroite à dissimuler, sous la robe épaisse du petit moine, +l'imperfection tant reprochée d'une épaule un peu plus haute que +l'autre, et la courbe inélégante de sa jambe droite, qui la faisait +boiter légèrement. + +Grâce à ces imperfections, l'âme d'un démon était venue se loger dans +ce corps, à qui Dieu avait donné la tête d'un ange. + +Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour à +la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystère lui fut +révélé par cette présence et par celle de ses trois frères, obstinés à +rester après tout le monde. + +--Ah! mon frère le cardinal, disait la duchesse dans un spasme +d'hilarité, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de +Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez +la chose au sérieux; et lui qui s'est laissé graisser et couronner! +Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne! + +--N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et François +n'a plus à s'en dédire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait +à cela quelque ténébreux intérêt, a mené les choses si loin, que +maintenant nous sommes sûrs qu'il ne nous abandonnera point comme il a +fait de la Mole et de Coconnas à moitié chemin de l'échafaud. + +--Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre +facilement à des princes de notre race, et il y aura toujours plus +près du Louvre à l'abbaye de Sainte-Geneviève que de l'Hôtel de Ville +à la place de Grève. + +Chicot comprenait qu'on s'était moqué du duc d'Anjou, et, comme il +détestait le prince, il eût volontiers, pour cette mystification, +embrassé les Guise, en exceptant Mayenne, quitte à doubler pour madame +de Montpensier. + +--Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien +fermé, n'est-ce pas? + +--Oh! je vous en réponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller +voir. + +--Non pas, dit le duc, vous devez être fatigué, mon cher petit enfant +de choeur. + +--Ma foi non, c'était trop réjouissant. + +--Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc. + +--Oui. + +--Je ne l'ai pas aperçu. + +--Je crois bien, il est caché. + +--Et où cela? + +--Dans un confessionnal. + +Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille +trompettes de l'Apocalypse. + +--Qui donc est caché dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant +dans sa boîte; ventre de biche! je ne vois que moi. + +--Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc. + +--N'importe, n'est-il pas à nous? + +--Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc. + +Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se +dirigea en droite ligne vers le confessionnal habité par le Gascon. + +Chicot était brave; mais, cette fois, ses dents claquèrent +d'épouvante, et une sueur froide commença de dégoutter de son front +sur ses mains. + +--Ah ça, dit-il en lui-même en essayant de dégager son épée des plis +de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce +coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque +l'occasion s'en présente, tuons-le au moins avant que de mourir. + +Et, pour mettre à exécution ce courageux projet, Chicot, qui avait +enfin trouvé la poignée de son épée, passait déjà la main sur le +loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit. + +--Pas dans celui-là, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-là, dans +l'autre, à gauche, tout au fond. + +--Ah! fort bien, dit le duc, qui étendait déjà la main vers le +confessionnal de Chicot, et qui, à l'indication de sa soeur, tourna +brusquement vers le confessionnal opposé. + +--Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui eût envié +Gorenflot; il était temps! mais qui diable est donc dans l'autre? + +--Sortez, maître Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls. + +--Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal. + +--Bon, dit le Gascon, tu manquais à la fête, maître Nicolas; je te +cherchais partout, et voilà qu'enfin, au moment où je ne te cherchais +plus, je t'ai trouvé. + +--Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de +Guise. + +--Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est passé, et je n'en oublierai +pas un détail, soyez tranquille, monseigneur. + +--Vous pourrez donc tout rapporter à l'envoyé de Sa Sainteté Grégoire +XIII? demanda le Balafré. + +--Tout sans rien omettre. + +--Maintenant mon frère de Mayenne me dit que vous avez fait des +merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait? + +Le cardinal et la duchesse se rapprochèrent avec curiosité. Les trois +princes et leur soeur formaient alors un seul groupe. + +Éclairé en plein par la lampe, Nicolas David était à trois pieds +d'eux. + +--J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David, +c'est-à-dire que j'ai trouvé le moyen de vous faire asseoir sans +conteste sur le trône de France. + +--Eux aussi! s'écria Chicot. Ah ça, mais tout le monde va donc être le +roi de France! Aux derniers les bons. + +On voit que la gaieté était ressuscitée dans l'esprit du brave Chicot. +Cette gaieté naissait de trois circonstances: + +D'abord, il échappait d'une manière inattendue à un danger imminent, +ensuite il découvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne +conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis: +le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David. + +--Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses idées se furent un peu +casées dans sa tête, quel souper je te payerai demain pour la location +de ton froc, va! + +--Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen, +dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir à dos tous les rois de la +chrétienté, qui procèdent de droit divin. + +--J'ai songé à ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le +duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assuré. Je ne suis pas +seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes +ennemis auraient pu le répandre pour m'enlever votre confiance; nourri +d'études théologiques et légales, j'ai consulté, comme doit le faire +un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les décrets qui +donnent du poids à mon assertion dans nos habitudes de succession au +trône. C'est gagner tout que gagner la légitimité, et j'ai découvert, +messeigneurs, que vous êtes héritiers légitimes, et que les Valois ne +sont qu'une branche parasite et usurpatrice. + +La confiance avec laquelle Nicolas David prononça ce petit exorde +donna une joie fort vive à madame de Montpensier, une curiosité fort +grande au cardinal et au duc de Mayenne, et dérida presque le front +sévère du duc de Guise. + +--Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort +illustre d'ailleurs, prétende au pas sur les Valois. + +--Cela est pourtant prouvé, monseigneur, dit maître Nicolas en +relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et +en découvrant par ce mouvement la poignée d'une longue rapière. + +Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David. + +--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il. + +--L'arbre généalogique de la maison de Lorraine. + +--Dont la souche est? + +--Charlemagne, monseigneur. + +--Charlemagne! s'écrièrent les trois frères avec un air d'incrédulité +qui, néanmoins, n'était pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est +impossible. Le premier duc de Lorraine était contemporain de +Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'était nullement parent de +ce grand empereur. + +--Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je +n'ai point été chercher une de ces questions que l'on tranche par un +simple démenti et que le premier juge d'armes met à néant. Ce qu'il +vous faut, à vous, c'est un bon procès qui dure longtemps, qui occupe +le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez séduire, non +pas le peuple, il est à vous, mais le parlement. Voyez donc, +monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine, +contemporain de Charlemagne. + +Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Débonnaire. + +Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve. + +--Mais!... dit le duc de Guise. + +--Un peu de patience, monseigneur, nous y voilà. Écoutez bien. +Bonne.... + +--Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier. + +--Bien, reprit l'avocat; à qui mariée? + +--Bonne? + +--Oui. + +--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France. + +--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, répéta +David. Maintenant ajoutez: frère de Lothaire, spolié de la couronne de +France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V. + +--Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal. + +--Continuez, dit le Balafré, il y a une lueur là dedans. + +--Or Charles de Lorraine héritait de son frère à l'extinction de sa +race. Or la race de Lothaire est éteinte; donc, messieurs, vous êtes +les seuls et vrais héritiers de la couronne de France. + +--Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne +croyais. + +--Que dites-vous de cela, mon frère? demandèrent à la fois le cardinal +et le duc de Mayenne. + +--Je dis, répondit le Balafré, que malheureusement il existe en France +une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos prétentions +à néant. + +--Voilà où je vous attendais, monseigneur, s'écria David avec +l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de +la loi salique? + +--L'avénement au trône de Philippe de Valois, au préjudice d'Edouard +d'Angleterre. + +--Quelle est la date de cet avénement? + +Le Balafré chercha dans ses souvenirs. + +--1328, dit sans hésiter le cardinal de Lorraine. + +--C'est-à-dire trois cent quarante et un ans après l'usurpation de +Hugues Capet, deux cent quarante ans après l'extinction de la race de +Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos ancêtres avaient des +droits à la couronne lorsque la loi salique fut inventée. Or, chacun +sait cela, la loi n'a pas d'effet rétroactif. + +--Vous êtes un habile homme, maître Nicolas David, dit le Balafré en +regardant l'avocat avec une admiration qui n'était pas exempte d'un +certain mépris. + +--C'est fort ingénieux, fit le cardinal. + +--C'est fort beau, dit Mayenne. + +--C'est admirable, dit la duchesse, me voilà princesse royale. Je ne +veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne. + +--Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait +qu'une prière: _Ne nos inducas in tentationem et libéra nos ab +advocatis._ + +Le duc de Guise seul était demeuré pensif au milieu de l'enthousiasme +général. + +--Et dire que de pareils subterfuges sont nécessaires à un homme de ma +taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obéir les peuples regardent +des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme +dans les éclairs de ses yeux ou de son épée. + +--Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait +de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les +autres princes, dit-on, paraissent peuple auprès de vous. Mais +l'essentiel pour monter au trône, c'est, comme l'a dit maître Nicolas +David, un bon procès; et, quand nous y serons arrivés, c'est, comme +vous l'avez dit vous-même, que le blason de notre maison ne dépare pas +trop les blasons suspendus au-dessus des autres trônes de l'Europe. + +--Alors, cette généalogie est bonne, continua en soupirant Henri de +Guise, et voici les deux cents écus d'or que m'a demandés pour vous +mon frère de Mayenne,--maître Nicolas David! + +--Et en voici deux cents autres, dit le cardinal à l'avocat, dont les +yeux pétillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies, +pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger. + +--Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre +Éminence. + +--Nous ne pouvons vous charger de porter vous-même à Rome, à notre +saint père Grégoire XIII, cette généalogie, à laquelle il faut qu'il +donne son approbation. Vous êtes trop petit compagnon pour vous faire +ouvrir les portes du Vatican. + +--Hélas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis +de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais été simple gentilhomme! + +--Veux-tu te taire, truand! dit Chicot. + +--Mais vous ne l'êtes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur. +Nous sommes donc forcés de charger de cette mission Pierre de Gondy. + +--Permettez, mon frère, dit la duchesse redevenue sérieuse: les Gondy +sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune +prise, aucun recours. Leur ambition seule nous répond d'eux, et ils +peuvent trouver à satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi +Henri qu'avec la maison de Guise. + +--Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalité +ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier à Pierre de Gondy comme +nous nous fions à Nicolas David, qui est notre homme et que nous +pouvons faire pendre quand il nous plaira. + +Cette naïveté du duc, lancée à brûle-pourpoint au visage de l'avocat, +produisit sur le malheureux légiste le plus étrange effet; il éclata +d'un rire convulsif qui dénotait la plus grande frayeur. + +--Mon frère Charles plaisante, dit Henri de Guise à l'avocat +pâlissant, et l'on sait que vous êtes notre fidèle; vous l'avez prouvé +en mainte affaire. + +--Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing à son +ennemi, ou plutôt à ses deux ennemis. + +--Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures +sont prises à l'avance. Pierre de Gondy portera cette généalogie à +Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il +porte. Le pape approuvera ou désapprouvera sans que Gondy connaisse +cette approbation ou cette désapprobation. Enfin Gondy, toujours +ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette généalogie +approuvée ou désapprouvée. Vous, Nicolas David, vous partirez presque +en même temps que lui, et vous l'attendrez à Châlons, à Lyon ou à +Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arrêter +dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le +véritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous êtes +toujours notre seul homme de confiance. + +David s'inclina. + +--Tu sais à quelle condition, cher ami? murmura Chicot, à la condition +d'être pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je +jure par sainte Geneviève, ici présente en plâtre, en marbre ou en +bois, peut-être même en os, que tu te trouves placé en ce moment entre +deux gibets, mais que le plus rapproché de toi, cher ami, c'est celui +que je te ménage. + +Les trois frères se serrèrent la main et embrassèrent leur soeur la +duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines +laissées dans la sacristie; puis, après les avoir aidés à repasser les +frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha +devant eux jusqu'au porche, où les attendait le frère portier, et par +lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les écus d'or +sonnaient à chaque pas. + +Derrière eux, le frère portier tira les verrous, et, rentrant dans +l'église, s'en vint éteindre la lampe du choeur; aussitôt une +obscurité compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mystérieuse +horreur qui déjà plus d'une fois avait hérissé le poil de Chicot. + +Puis, dans cette obscurité, le bruit des sandales du moine sur les +dalles du pavé s'éloigna, faiblit et se perdit tout à fait. + +Cinq minutes, qui parurent fort longues à Chicot, s'écoulèrent sans +que rien troublât davantage ce silence et cette obscurité. + +--Bon, dit le Gascon, il paraît cette fois que tout est bien +réellement fini, que les trois actes sont joués, et que les acteurs +sont partis. Tâchons de les suivre: j'ai assez de comédie comme ça +pour une seule nuit. + +Et Chicot, qui était revenu sur son idée d'attendre le jour dans +l'église depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les +confessionnaux habités, souleva doucement le loquet, poussa la porte +avec précaution, et allongea le pied hors de sa boîte. + +Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un +coin une échelle destinée à nettoyer les châssis de verres coloriés. +Il ne perdit pas de temps. Les mains étendues, les pieds discrètement +avancés, il parvint sans bruit jusqu'à l'angle, mit la main sur +l'échelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette +échelle à une fenêtre. + +A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'était pas trompé dans ses +prévisions: la fenêtre donnait sur le cimetière du couvent, qui +lui-même donnait sur la rue Bordelle. + +Chicot ouvrit la fenêtre, se mit à cheval dessus, et, attirant +l'échelle à lui avec cette force et cette adresse que donnent presque +toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'intérieur à +l'extérieur. + +Une fois descendu, il cacha l'échelle dans une haie d'ifs plantée au +bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu'à la dernière clôture +qui le séparait de la rue, et qu'il franchit, non sans démolir +quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre côté de la rue. + +Une fois là, Chicot prit un temps pour respirer à pleine poitrine. + +Il était sorti avec quelques égratignures d'un guêpier où plus d'une +fois il avait senti qu'il jouait sa vie. + +Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses +poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arrêtant +qu'à l'hôtellerie de la Corne d'Abondance, à laquelle il frappa sans +hésitation comme sans retard. + +Maître Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'était un homme qui +savait que tout dérangement se paye, et qui comptait plus pour faire +sa fortune sur les extras que sur les ordinaires. + +Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot fût sorti en +simple cavalier et revînt en moine. + +--Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu. + +Chicot lui donna un écu. + +--Et frère Gorenflot? demanda-t-il. + +Un large sourire épanouit la figure du maître aubergiste; il s'avança +vers le cabinet, et, poussant la porte: + +--Voyez, dit-il. + +--Frère Gorenflot ronflait juste à la même place où l'avait laissé +Chicot. + +--Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans +t'en douter, d'avoir un fier cauchemar! + + + + +CHAPITRE XXII + +COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT CÔTE A CÔTE ET FURENT +REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE. + + +Le lendemain matin, à peu près vers l'heure où frère Gorenflot se +réveillait, chaudement empaqueté dans son froc, notre lecteur, s'il +eût voyagé sur la route de Paris à Angers, eût pu voir, entre Chartres +et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les +montures paisibles cheminaient côte à côte, se caressant des naseaux, +et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honnêtes animaux +qui, pour être privés du don de la parole, n'en ont pas moins trouvé +moyen de se communiquer leurs pensées. + +Les cavaliers étaient arrivés la veille à la même heure à peu près à +Chartres sur des coursiers fumants, à la bouche souillée d'écume; un +des deux coursiers était même tombé sur la place de la cathédrale, et, +comme c'était au moment même où les fidèles se rendaient à la messe, +ce n'avait pas été un spectacle sans intérêt pour les bourgeois de +Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les +propriétaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'eût +été une ignoble rosse. + +Quelques-uns avaient remarqué (les bourgeois de Chartres ont de tout +temps été fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient même +remarqué que le plus grand des deux cavaliers avait alors glissé un +écu dans la main d'un honnête garçon, lequel l'avait conduit, lui et +son compagnon, à une auberge voisine, et que, par la porte de derrière +de cette hôtellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs étaient +sortis une demi-heure après, montés sur deux chevaux frais, et avec +les joues enluminées de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud +que l'on vient de boire. + +Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais parée déjà +de tons bleuâtres précurseurs du printemps, le plus grand des deux +cavaliers s'était approché du plus petit, et lui avait dit en ouvrant +ses bras: + +--Chère petite femme, embrasse-moi tranquillement, car, à cette heure, +nous n'avons plus rien à craindre. + +Alors madame de Saint-Luc, car c'était bien elle, s'était penchée +gracieusement en ouvrant l'épais manteau dont elle était enveloppée, +et, en appuyant ses deux bras sur les épaules du jeune homme et sans +cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donné ce +tendre et long baiser qu'il demandait. + +Il était résulté de cette assurance que Saint-Luc avait donnée à sa +femme, et peut-être aussi du baiser donné par madame de Saint-Luc à +son mari, que ce jour-là on s'était arrêté dans une petite hôtellerie +du village de Courville, situé à quatre lieues seulement de Chartres, +laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres +avantages encore, donnait aux deux époux amants toute garantie de +sécurité. + +Là ils demeurèrent, toute la journée et toute la nuit, fort +mystérieusement cachés dans leur petite chambre, où, après s'être fait +servir à déjeuner, ils s'enfermèrent en recommandant à l'hôte, vu le +long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait été +le résultat, de ne point les déranger avant le lendemain au point du +jour, recommandation qui avait été ponctuellement suivie. + +C'était donc dans la matinée de ce jour-là que nous retrouvons M. et +madame de Saint-Luc sur la route de Chartres à Nogent. + +Or, ce jour-là, comme ils étaient plus tranquilles que la veille, ils +voyageaient non plus en fugitifs, non plus même en amoureux, mais en +écoliers qui se détournent à chaque instant du chemin pour se faire +admirer l'un à l'autre sur quelque petit monticule comme une statue +équestre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant +les premières mousses, cueillant les premières fleurs, sentinelles du +printemps qui percent la neige près de disparaître, et se faisant une +joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant +des canards ou du passage d'un lièvre dans la plaine. + +--Morbleu! s'écria tout à coup Saint-Luc, que c'est bon d'être libre! +As-tu jamais été libre, toi, Jeanne? + +--Moi, répondit la jeune femme avec un joyeux éclat de voix, jamais: +et c'est la première fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en +veux. Mon père était soupçonneux. Ma mère était casanière. Je ne +sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand +laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une +pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les +grands bois de Méridor avec ma bonne Diane, la défiant à la course et +courant à travers les ramées, courant jusqu'à ce que nous ne nous +trouvassions plus même l'une l'autre. Alors nous nous arrêtions +palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque +chevreuil, qui, effrayé par nous, s'élançait hors de son repaire, nous +laissant interroger nous-mêmes avec un certain frisson le silence des +vastes taillis. Mais toi, mon bien-aimé Saint-Luc, toi, tu étais +libre, au moins? + +--Moi, libre? + +--Sans doute, un homme.... + +--Ah bien, oui! jamais. Élevé près du duc d'Anjou, emmené par lui en +Pologne, ramené par lui à Paris, condamné à ne pas le quitter par +cette perpétuelle règle de l'étiquette, poursuivi, dès que je +m'éloignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse: +«Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi;» libre! ah +bien, oui! et ce corset qui m'étranglait l'estomac, et cette grande +fraise empesée qui m'écorchait le cou, et ces cheveux frisés à la +gomme qui se fussent mêlés à l'humidité et souillés à la poussière; et +ce toquet enfin cloué à ma tête par des épingles. Oh! non, non, ma +bonne Jeanne, je crois que j'étais encore moins libre que toi, va. +Aussi, tu vois, je profite de la liberté. Vive Dieu! la bonne chose! +et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement? + +--Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un +regard inquiet derrière elle, si l'on nous met à la Bastille? + +--Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que +demi-mal; il me semble que, pendant toute la journée d'hier, nous +sommes demeurés enfermés ni plus ni moins que si nous étions +prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuyés +cependant. + +--Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de +malice et de gaieté; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous +mette ensemble. + +Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu. + +--Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc. + +--Oh! sois tranquille, répondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons +rien à craindre, et nous serons bien cachés: si tu connaissais +Méridor, et ses grands chênes qui semblent les colonnes d'un temple +dont le ciel est la voûte, et ses halliers sans fin, et ses rivières +paresseuses qui coulent, l'été, sous de sombres arceaux de verdure, +et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands +étangs, les champs de blé, les parterres de fleurs, les pelouses sans +fin, et les petites tourelles d'où s'échappent sans cesse des milliers +de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une +ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de +tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces +jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur +de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc. + +--Je l'aime déjà: elle t'a aimée. + +--Oh! je suis bien sûre qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera +toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses +amitiés. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce +nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris +le gouvernement de la maison de son père, du vieux baron; il ne faut +donc pas nous en inquiéter. C'est un guerrier du temps de François +1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a été +autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le +passé, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour +dans le présent et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aimée. +Nous pourrons habiter Méridor sans qu'il le sache et s'en aperçoive +même jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui +laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le +roi François 1er est le plus grand capitaine de tous les temps. + +--Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prévois de grandes +querelles. + +--Comment cela? + +--Entre le baron et moi. + +--A quel propos? A propos du roi François 1er? + +--Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle +fille du monde.... + +--Je ne compte plus, puisque je suis ta femme. + +--Ah! c'est juste, dit Saint-Luc. + +--Te représentes-tu cette existence, mon bien-aimé? continua Jeanne. +Dès le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle +nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles +reliées l'une à l'autre par un corps de logis bâti sous Louis XII, une +architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et +les dentelles. Et des fenêtres, des fenêtres! une vue calme et sombre +sur les grands bois qui montent à perte de vue, et dans les allées +desquels on voit au loin paître quelque daim ou quelque chevreuil +relevant la tête au moindre bruit; puis, du côté opposé, une +perspective ouverte sur des plaines dorées, sur des villages aux toits +rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute +peuplée de petits bateaux. Puis nous aurons, à trois lieues, un lac +avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec +lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le +vieux baron, ignorant de ses hôtes, dira, prêtant l'oreille aux abois +lointains: «Diane, écoute donc, si on ne dirait pas Astrée et +Phlégéton qui chassent. + +--Et s'ils chassent, bon père, répondra Diane, laisse-les chasser.» + +--Dépêchons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais déjà être à Méridor. + +Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui dévoraient alors l'espace +pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arrêtaient tout à coup pour +laisser à leurs maîtres le loisir de reprendre une conversation +interrompue ou de corriger un baiser mal donné. + +Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, où, à peu près rassurés, +les deux époux séjournèrent un jour, puis, le lendemain de ce jour, +qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils +suivaient, ils s'engagèrent avec la volonté bien arrêtée d'arriver le +soir même à Méridor, dans les forêts sablonneuses qui s'étendaient à +cette époque de Guécelard à Ecomoy. + +Arrivés là, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui +connaissait l'humeur tour à tour bouillante et paresseuse du roi, qui, +selon la disposition d'esprit où il se trouvait au moment du départ de +Saint-Luc, avait dû envoyer vingt courriers et cent gardes après eux +avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'était contenté de +pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus +loin que d'ordinaire, en murmurant: + +--Oh! traître de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tôt! + +Or, comme les fugitifs n'avaient été rejoints par aucun courrier, +n'avaient aperçu aucun garde, il était probable qu'au lieu de s'être +trouvé dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'était trouvé +dans son humeur paresseuse. + +C'était ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derrière +lui un coup d'oeil sur cette route solitaire où n'apparaissait point +le moindre persécuteur. + +--Bon, pensait-il, la tempête sera retombée sur ce pauvre Chicot, qui, +tout fou qu'il est, et peut-être même justement parce qu'il est fou, +m'a donné un si bon conseil.... J'en serai quitte pour quelque +anagramme plus ou moins spirituelle. + +Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait +faite sur lui au jour de sa faveur. + +Tout à coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son +bras. + +Il tressaillit. Ce n'était point une caresse. + +--Regarde, dit Jeanne. + +Saint-Luc se retourna, et vit à l'horizon un cavalier qui faisait même +route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval. + +Ce cavalier était à la sommité du chemin; il se détachait en vigueur +sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont +dû remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus +grand que nature. + +Cette coïncidence parut de mauvais augure à Saint-Luc, soit à cause de +la disposition de son esprit, auquel la réalité semblait venir à point +nommé donner un démenti, soit que réellement, et malgré le calme qu'il +affectait, il craignît encore quelque retour capricieux du roi Henri +III. + +--Oui, en effet, dit-il, pâlissant malgré lui, voici un cavalier +là-bas. + +--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'éperon à son cheval. + +--Non pas, dit Saint-Luc, à qui la crainte qu'il éprouvait ne pouvait +faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que +j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul. +Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passé, nous +continuerons notre chemin. + +--Mais s'il s'arrête? + +--Eh bien, s'il s'arrête, nous verrons à qui nous avons affaire, et +nous agirons en conséquence. + +--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon +Saint-Luc est là pour me défendre. + +--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier +regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au +galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une +fraise, qui me donnent quelques inquiétudes. + +--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles +t'inquiéter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son +cheval par la bride et qui l'entraînait avec lui dans le bois. + +--Parce que la plume est d'une couleur fort à la mode en ce moment à +la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont là de ces +plumes qui coûteraient trop cher à faire teindre, et de ces fraises +qui coûteraient trop de soins à amidonner aux gentilshommes manceaux, +pour que nous ayons affaire à un compatriote de ces belles poulardes +qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait +l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maître. + +--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, à l'idée +qu'elle pouvait être séparée de son mari. + +Mais c'était chose plus facile à dire qu'à exécuter. Les sapins +étaient fort épais et formaient une véritable muraille de branches. De +plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain +sablonneux. + +Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on +entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne. + +--C'est bien a nous qu'il en veut, Jésus Seigneur! s'écria la jeune +femme. + +--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arrêtant, si c'est à nous qu'il en veut, +voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied à terre il nous +rejoindra toujours. + +--Il s'arrête, dit la jeune femme. + +--Et même il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma +foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui. + +--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me +semble. + +En effet, l'inconnu, après avoir attaché son cheval a l'un des sapins +de la lisière, entrait dans le bois en criant: + +--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille +diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu. + +--Que dit-il donc? demanda la comtesse. + +--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose. + +--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez +oublié votre bracelet dans l'hôtellerie de Courville. Que diable! un +portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette +respectable madame de Cossé surtout. En faveur de cette chère maman, +ne me faites donc pas courir pour cela. + +--Mais je connais cette voix! s'écria Saint-Luc. + +--Et puis il me parle de ma mère. + +--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie? + +--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis aperçue ce matin seulement. Je ne +pouvais me rappeler où je l'avais laissé. + +--Mais c'est Bussy! s'écria tout à coup Saint-Luc. + +--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout émue, notre ami? + +--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant +d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin +à l'éviter. + +--Saint-Luc! je ne m'étais donc pas trompé! dit la voix sonore de +Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva près des deux époux. + +Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux éclats et en offrant à la +comtesse le portrait que réellement elle avait oublié dans +l'hôtellerie de Courville, où l'on se rappelle que les voyageurs +avaient passé la nuit. + +--Est-ce que vous venez pour nous arrêter de la part du roi, monsieur +de Bussy? dit en souriant Jeanne. + +--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majesté pour +qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouvé votre +bracelet à Courville; cela m'a indiqué que vous me précédiez sur la +route. J'ai alors poussé mon cheval, je vous ai aperçus, je me suis +douté que c'était vous, et, sans le vouloir, je vous ai donné la +chasse. Excusez-moi. + +--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupçon, c'est le +hasard qui vous fait suivre la même route que nous? + +--Le hasard, répondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontrés, +je dirai la Providence. + +Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaça +devant l'oeil si brillant et le sourire si sincère du beau +gentilhomme. + +--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne. + +--Je voyage, dit Bussy en remontant à cheval. + +--Mais pas comme nous? + +--Non, malheureusement. + +--Pas pour cause de disgrâce? voulais-je dire. + +--Ma foi, peu s'en faut. + +--Et vous allez? + +--Je vais du côté d'Angers. Et vous? + +--Nous aussi. + +--Oui, je comprends, Brissac est à une dizaine de lieues d'ici, entre +Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir +paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je +porterais envie à votre bonheur si l'envie n'était pas un si vilain +défaut. + +--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de +reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous +le sommes; c'est chose très-facile, je vous jure, que le bonheur quand +on s'aime. + +Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler à son +témoignage. + +--Madame, dit Bussy, je me défie de ces bonheurs-là; tout le monde n'a +pas la chance de se marier comme vous, avec privilège du roi. + +--Allons donc, vous, l'homme aimé partout! + +--Quand on est aimé partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est +comme si on ne l'était nulle part. + +--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence à son +mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillité à +bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets +de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence. + +--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un +soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi. + +--Voulez-vous que je vous marie? répéta madame de Saint-Luc. + +--Si vous me mariez à votre goût, non; si vous me mariez à mon goût, +oui. + +--Vous dites cela comme un homme décidé à rester célibataire. + +--Peut-être. + +--Mais vous êtes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez épouser? + +--Comte, par grâce, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne +pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur. + +--Ah çà, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est +de ma femme que vous êtes amoureux. + +--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein +de délicatesse, et que les maris auraient bien tort d'être jaloux de +moi. + +--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'était Bussy qui +lui avait amené sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous +avez le coeur pris quelque part. + +--Je l'avoue, dit Bussy. + +--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne. + +--Par une passion, madame. + +--Je vous guérirai. + +--Je ne crois pas. + +--Je vous marierai. + +--J'en doute. + +--Et je vous rendrai aussi heureux que vous méritez de l'être. + +--Hélas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'être malheureux. + +--Je suis très-opiniâtre, je vous en avertis, dit Jeanne. + +--Et moi donc! dit Bussy. + +--Comte, vous céderez. + +--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis. +Sortons d'abord de cette sablonnière, s'il vous plaît, puis nous +gagnerons pour la couchée ce charmant petit village qui reluit là-bas +au soleil. + +--Celui-là ou quelque autre. + +--Peu m'importe, je n'ai point de préférence. + +--Vous nous accompagnez alors? + +--Jusqu'à l'endroit où je vais, à moins que vous n'y voyiez quelque +inconvénient. + +--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez où nous allons. + +--Et où allez-vous? + +--Au château de Méridor. + +Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint +même si pâle, que c'en était fait de son secret, si, en ce moment +même, Jeanne n'eût regardé son mari en souriant. + +Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux époux, ou +plutôt les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice +pour malice à la jeune femme; seulement sa malice à lui, c'était un +profond silence sur ses intentions. + +--Au château de Méridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de +force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie? + +--La terre d'une de mes bonnes amies, répondit Jeanne. + +--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est à sa +terre? + +--Sans doute, répondit madame de Saint-Luc, qui ignorait complètement +les événements arrivés à Méridor depuis deux mois: n'avez vous donc +jamais entendu parler du baron de Méridor, un des plus riches barons +poitevins et... + +--Et... répéta Bussy, voyant que Jeanne s'arrêtait. + +--Et de sa fille Diane de Méridor, la plus belle fille de baron qu'on +ait jamais vue? + +--Non, madame, répliqua Bussy, presque suffoqué par l'émotion. + +Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore +son mari avec une singulière expression, le beau gentilhomme, +disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route, +sans à-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de +Diane de Méridor, pour faire écho à la seule pensée qu'il eût dans le +coeur. + +Était-ce une surprise? ce n'était point probable; était-ce un piège? +c'était presque impossible. Saint-Luc n'était déjà plus à Paris +lorsqu'il était entré chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait +appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Méridor. + +--Et ce château est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy. + +--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est là et +non pas à votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au +reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous +venez, n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Allons, dit Jeanne, c'est déjà un pas fait vers le bonheur que je +vous proposais. + +Bussy s'inclina et continua de marcher près des deux jeunes époux, +qui, grâce aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine. +Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait +bien des choses à apprendre, se hasarda de questionner. C'était le +privilège de sa position, et il paraissait au reste résolu d'en user. + +--Et ce baron de Méridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus +riche des Poitevins, quel homme est-ce? + +--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier +qui, s'il eût vécu au temps du roi Arthus, eût certes obtenu une place +à la table ronde. + +--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et +l'émotion de sa voix, à qui a-t-il marié sa fille? + +--Marié sa fille! + +--Je le demande. + +--Diane, mariée! + +--Qu'y aurait-il d'extraordinaire à cela? + +--Rien; mais Diane n'est point mariée: certainement, j'eusse été la +première prévenue de ce mariage. + +Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage +de sa gorge étranglée. + +--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Méridor est au château avec son +père? + +--Nous l'espérons bien, répondit Saint-Luc, appuyant sur cette +réponse, pour montrer à sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il +partageait ses idées et s'associait à ses plans. + +Il se fît un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa +pensée. + +--Ah! s'écria tout à coup Jeanne en se haussant sur ses étriers, voici +les tourelles du château. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, +au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, +seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises? + +--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une émotion qui étonnait +lui-même ce brave coeur, resté jusqu'alors un peu sauvage, oui, je +vois. Ainsi c'est là le château de Méridor? + +Et, par une réaction naturelle à la pensée, à l'aspect de ce pays si +beau et si riche même au temps de la détresse de la nature, à l'aspect +de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnière +ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'étouffant réduit de la +rue Saint-Antoine. + +Cette fois encore il soupira, mais ce n'était plus tout à fait de +douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc +venait de lui donner l'espérance. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LE VIEILLARD ORPHELIN. + + +Madame de Saint-Luc ne s'était point trompée: deux heures après on +était en face du château de Méridor. + +Depuis les dernières paroles échangées entre les voyageurs, et que +nous avons répétées, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter à +ces bons amis, qui venaient de se faire connaître, l'aventure qui +tenait Diane éloignée de Méridor. Mais, une fois entré dans cette voie +de révélations, il fallait non-seulement révéler ce que tout le monde +allait bientôt savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne +voulait révéler à personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait +naturellement trop d'interprétations et de questions. + +Et puis Bussy voulait entrer à Méridor comme un homme parfaitement +inconnu. Il voulait voir, sans préparation aucune, M. de Méridor, +l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se +convaincre enfin, non pas que le récit de Diane était sincère, il ne +soupçonnait pas un instant de mensonge cet ange de pureté, mais +qu'elle n'avait été elle-même trompée sur aucun point, et que ce récit +qu'il avait écouté avec un si puissant intérêt avait été une +interprétation fidèle des événements. + +Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent +l'homme supérieur dans sa sphère dominatrice, même au milieu des +égarements de l'amour: ces deux sentiments étaient la circonspection à +l'égard des étrangers et le respect profond de la personne qu'on aime. + +Aussi madame de Saint-Luc, trompée, malgré sa perspicacité féminine, +par la puissance que Bussy avait conservée sur lui-même, +demeura-t-elle persuadée que le jeune homme venait d'entendre pour la +première fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'éveillant en +lui ni souvenir ni espérance, il s'attendait à trouver à Méridor +quelque provinciale bien gauche et bien embarrassée en face des hôtes +nouveaux qui lui arrivaient. + +En conséquence, elle se disposait à jouir de sa surprise. + +Cependant une chose l'étonnait, c'est que, le garde ayant sonné dans +sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourût point sur le +pont-levis, tandis que c'était un signal auquel Diane accourait +toujours. + +Mais, au lieu de Diane, on aperçut s'avancer par le porche principal +du château un vieillard courbé, appuyé sur un bâton. Il était vêtu +d'un surtout de velours vert brodé d'une fourrure de renard, et à sa +ceinture brillait un sifflet d'argent près d'un petit trousseau de +clef. + +Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs +comme les dernières neiges. + +Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race +allemande, qui marchaient derrière lui lentement et à pas égaux, la +tête basse et ne se devançant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le +vieillard put arriver près du parapet: + +--Qui est là? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur à +un pauvre vieillard de le visiter? + +--Moi, moi, seigneur Augustin! s'écria la voix rieuse de la jeune +femme. + +Car Jeanne de Cossé appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de +son frère cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'était mort que +depuis trois ans. + +Mais le baron, au lieu de répondre par l'exclamation joyeuse que +Jeanne s'attendait à entendre sortir de sa bouche, le baron leva +lentement la tête, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards: + +--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?.... + +--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est +vrai, mon déguisement.... + +--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les +yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils +pleurent trop, les larmes les brûlent. + +--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre +vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, même sous mes habits d'homme. +Il faut donc que je vous dise mon nom? + +--Oui, sans doute, répliqua le vieillard, puisque je vous dis que je +vous vois à peine. + +--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis +madame de Saint-Luc. + +--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas. + +--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom +de jeune fille est Jeanne de Cossé-Brissac. + +--Ah! mon Dieu! s'écria le vieillard en essayant d'ouvrir la barrière +de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu! + +Jeanne, qui ne comprenait rien à cette réception étrange, si +différente de celle à laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait à +l'âge du vieillard et au déclin de ses facultés, se voyant enfin +reconnue, sauta à bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras, +ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle +sentit ses joues humides; il pleurait. + +--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune. + +--Venez, dit le vieillard après avoir embrassé Jeanne. + +Et, comme s'il n'eût pas aperçu ses deux compagnons, le vieillard se +remit à marcher vers le château de son pas égal et mesuré, suivi +toujours à la même distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que +le temps de flairer et de regarder les visiteurs. + +Le château avait un aspect de tristesse étrange; tous les volets en +étaient fermés; on eût dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on +apercevait passant çà et là étaient vêtus de noir. Saint-Luc adressa +un regard à sa femme pour lui demander si c'était ainsi qu'elle +s'attendait à trouver le château. + +Jeanne comprit, et, comme elle avait hâte elle-même de sortir de cette +perplexité, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main: + +--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait +point ici? + +Le vieillard s'arrêta comme frappé de la foudre, et, regardant la +jeune femme avec une expression qui ressemblait presque à la terreur: + +--Diane? dit-il. + +Et soudain, à ce nom, les deux chiens, levant la tête de chaque côté +vers leur maître, poussèrent un lugubre gémissement. + +Bussy ne put s'empêcher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et +Saint-Luc s'arrêta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou +retourner en arrière. + +--Diane! répéta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps +pour comprendre la question qui lui était faite; mais vous ne savez +donc pas? + +Et sa voix déjà faible et tremblante s'éteignit dans un sanglot +arraché du plus profond du coeur. + +--Mais quoi donc? et qu'est-il arrivé? s'écria Jeanne émue et les +mains jointes. + +--Diane est morte! s'écria le vieillard en levant les mains avec un +geste désespéré vers le ciel, et en laissant échapper un torrent de +larmes. + +Et il se laissa tomber sur les premières marches du perron, auquel on +était arrivé. Il cachait sa tète entre ses deux mains en se balançant +comme pour chasser le souvenir funèbre qui venait sans cesse le +torturer. + +--Morte! s'écria Jeanne frappée d'épouvante et pâlissant comme un +spectre. + +--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard. + +--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laissé croire, à lui aussi, qu'elle +était morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour! + +--Morte! morte! répéta le baron; ils me l'ont tuée! + +--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, après le coup terrible +qu'elle avait reçu, venait de trouver la seule ressource qui empêche +de se briser le faible coeur des femmes, les larmes. + +Et elle éclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard, +au cou duquel ses bras venaient s'enlacer. + +Le vieux seigneur se releva, trébuchant. + +--N'importe, dit-il, pour être vide et désolée, la maison n'en est pas +moins hospitalière; entrez. + +Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le +péristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle à manger, et +entra dans le salon. + +Un domestique, dont le visage bouleversé et dont les jeux rougis +dénotaient le tendre attachement pour son maître, marchait devant, +ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient. + +Arrivé dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne, +s'assit ou plutôt se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois +sculpté. + +Le valet poussa une fenêtre pour donner de l'air, et, sans sortir de +la chambre, se retira dans un coin. + +Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les +blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes +les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se décider à +regarder comme réel le malheur qu'on lui annonçait. Il y a un âge où +l'on ne peut sonder l'abîme de la mort, parce qu'on ne croit point à +la mort. + +Ce fut le baron qui vint au-devant de son désir en reprenant la +parole. + +--Vous m'avez dit que vous étiez mariée, ma chère Jeanne; monsieur +est-il donc votre mari? + +Et il désignait Bussy. + +--Non, seigneur Augustin, répondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc. + +Saint-Luc s'inclina plus profondément encore devant le malheureux père +que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et +s'efforça même de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers +Bussy: + +--Et monsieur, dit-il, est votre frère, le frère de votre mari, un de +vos parents? + +--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami: +M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le +duc d'Anjou. + +A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lança un +regard terrible sur Bussy, et, comme épuisé par cette provocation +muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gémissement. + +--Quoi donc? demanda Jeanne. + +--Le baron vous connaît-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc. + +--C'est la première fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de +Méridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que +le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard. + +--Ah! vous êtes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous +êtes gentilhomme de ce monstre, de ce démon, et vous osez l'avouer! et +vous avez l'audace de vous présenter chez moi! + +--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc à sa femme, en regardant le +baron avec des yeux étonnés. + +--La douleur lui aura dérangé l'esprit, répondit Jeanne avec effroi. + +M. de Méridor avait accompagné les paroles qu'il venait de prononcer, +et qui faisaient douter à Jeanne qu'il eût toute sa raison, d'un +regard plus menaçant encore que le premier; mais Bussy, toujours +impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et +ne répliqua point. + +--Oui, de ce monstre, reprit M. de Méridor, dont la tète semblait +s'égarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tué ma fille? + +--Pauvre seigneur! murmura Bussy. + +--Mais que dit-il donc là? demanda Jeanne, interrogeant à son tour. + +--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effarés, +s'écria M. de Méridor en prenant les mains de Jeanne et celles de +Saint-Luc et en les réunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou +m'a tué ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a +tuée! + +Et le vieillard prononça ces dernières paroles avec un tel accent de +douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-même. + +--Seigneur, dit la jeune femme, cela fût-il, et je ne comprends point +comment cela peut être, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur +M. de Bussy, le plus loyal, le plus généreux gentilhomme qui soit. +Mais voyez donc, mon bon père, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous +dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc +venu, s'il eût pu se douter de l'accueil que vous lui réserviez! Ah! +cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimée Diane, dites-nous +comment cette catastrophe est arrivée. + +--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant à Bussy. + +Bussy s'inclina sans répondre. + +--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet événement. + +--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est +vrai, je n'en ai écrit, je n'en ai parlé à personne; il me semblait +que le monde ne pouvait vivre du moment où Diane ne vivait plus; il me +semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane. + +--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne. + +--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infâme, le +déshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si +belle, l'a fait enlever et conduire au château de Beaugé pour la +déshonorer comme il eût fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma +Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est précipitée d'une +fenêtre dans le lac, et l'on n'a plus retrouvé que son voile flottant +à la surface de l'eau. + +Et le vieillard ne put articuler cette dernière phrase sans des larmes +et des sanglots qui faisaient de cette scène un des plus lugubres +spectacles que Bussy eût vus jusque-là, Bussy, l'homme de guerre, +habitué à verser et à voir verser le sang. + +Jeanne, presque évanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une +espèce de terreur. + +--Oh! comte, s'écria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il +vous faut abandonner ce prince infâme; comte, un noble coeur comme le +vôtre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin. + +Le vieillard, un peu réconforté par ces paroles, attendait la réponse +de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles +sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises +morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un +des moindres adoucissements à la douleur de l'enfant mordu par un +chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu. + +Mais Bussy, au lieu de répondre à l'apostrophe de Saint-Luc, fit un +pas vers M. de Méridor. + +--Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un +entretien particulier? + +--Écoutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il +est bon et qu'il sait rendre service. + +--Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait +quelque chose d'étrange dans le regard du jeune homme. + +Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un +regard plein de noblesse et d'amitié: + +--Vous permettez, dit-il. + +Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuyés l'un sur l'autre +et doublement heureux de leur bonheur près de cette immense infortune. + +Alors, quand la porte se fut refermée derrière eux, Bussy s'approcha +du baron et le salua profondément. + +--Monsieur le baron, dit Bussy, vous venez, en ma présence, d'accuser +un prince que je sers, et vous l'avez accusé avec une violence qui me +force à vous demander une explication. + +Le vieillard fit un mouvement. + +--Oh! ne vous méprenez point au sens tout respectueux de mes paroles; +c'est avec la plus profonde sympathie que je vous parle, c'est avec le +plus vif désir d'adoucir votre chagrin que je vous dis: Monsieur le +baron, faites-moi, dans ses détails, le récit de la catastrophe +douloureuse que vous racontiez tout à l'heure à M. de Saint-Luc et à +sa femme. Voyons, tout s'est-il bien accompli comme vous le croyez, et +tout est-il bien perdu? + +--Monsieur, dit le vieillard, j'ai eu un moment d'espoir. Un noble et +loyal gentilhomme, M. de Monsoreau, a aimé ma pauvre fille et s'est +intéressé à elle. + +--M. de Monsoreau! eh bien, demanda Bussy, voyons, quelle a été sa +conduite dans tout ceci? + +--Ah! sa conduite fut loyale et digne, car Diane avait refusé sa main. +Cependant ce fut lui qui le premier m'avertit des infâmes projets du +duc. Ce fut lui qui m'indiqua le moyen de les faire échouer; il ne +demandait qu'une chose pour sauver ma fille, et cela encore prouvait +toute la noblesse et toute la droiture de son âme; il demandait, s'il +parvenait à l'arracher des mains du duc, que je la lui donnasse en +mariage, afin que, hélas! ma fille n'en sera pas moins perdue, lui, +jeune, actif et entreprenant, pût la défendre contre un puissant +prince, ce que son pauvre père ne pouvait entreprendre. Je donnai mon +consentement avec joie; mais, hélas! ce fut inutile: il arriva trop +tard, et ne trouva ma pauvre Diane sauvée du déshonneur que par la +mort. + +--Et, depuis ce moment fatal, demanda Bussy, M. de Monsoreau n'a-t-il +donc pas donné de ses nouvelles? + +--Il n'y a qu'un mois que ces événements se sont passés, dit le +vieillard, et le pauvre gentilhomme n'aura pas osé reparaître devant +moi, ayant échoué dans son généreux dessein. + +Bussy baissa la tête; tout lui était expliqué. + +Il comprenait maintenant comment M. de Monsoreau avait réussi à +enlever au prince la jeune fille qu'il aimait, et comment la crainte +que le prince ne découvrît que cette jeune fille était devenue sa +femme lui avait laissé accréditer, même près du pauvre père, le bruit +de sa mort. + +--Eh bien, monsieur, dit le vieillard, voyant que la rêverie penchait +le front du jeune homme, et tenait fixés sur la terre ses yeux, que le +récit qu'il venait d'achever avait fait étinceler plus d'une fois. + +--Eh bien, monsieur le baron, répondit Bussy, je suis chargé par +monseigneur le duc d'Anjou de vous amener à Paris, où Son Altesse +désire vous parler. + +--Me parler, à moi! s'écria le baron; moi, me trouver en face de cet +homme après la mort de ma fille! et que peut-il avoir à me dire, le +meurtrier? + +--Qui sait? se justifier peut-être. + +--Et, se justifiât-il, s'écria le vieillard, non, monsieur de Bussy, +non, je n'irai point à Paris; ce serait d'ailleurs trop m'éloigner de +l'endroit où repose ma chère enfant dans son froid linceul de roseaux. + +--Monsieur le baron, dit Bussy d'une voix ferme, permettez-moi +d'insister près de vous; c'est mon devoir de vous conduire à Paris, et +je suis venu exprès pour cela. + +--Eh bien, j'irai donc à Paris! s'écria le vieillard, tremblant de +colère; mais malheur à ceux qui m'auront perdu! Le roi m'entendra, et, +s'il ne m'entend pas, je ferai appel à tous les gentilshommes de +France. Aussi bien, murmura-t-il plus bas, j'oubliais dans ma douleur +que j'ai entre les mains une arme dont jusqu'à présent je n'ai eu à +faire aucun usage. Oui, monsieur de Bussy, je vous accompagnerai. + +--Et moi, monsieur le baron, dit Bussy en lui prenant la main, je vous +recommande la patience, le calme et la dignité qui conviennent à un +seigneur chrétien. Dieu a pour les nobles cours des miséricordes +infinies, et vous ne savez point ce qu'il vous réserve. Je vous prie +aussi, en attendant le jour où ces miséricordes éclateront, de ne +point me compter au nombre de vos ennemis, car vous ne savez point ce +que je vais faire pour vous. A demain donc, monsieur le baron, s'il +vous plaît, et, dès que le jour sera venu, nous nous mettrons en +route. + +--J'y consens, répondit le vieux seigneur, ému malgré lui par le doux +accent avec lequel Bussy avait prononcé ces paroles; mais, en +attendant, ami ou ennemi, vous êtes mon hôte, et je dois vous conduire +à votre appartement. + +Et le baron prit sur la table un flambeau d'argent à trois branches, +et d'un pas pesant gravit, suivi de Bussy d'Amboise, l'escalier +d'honneur du château. + +Les chiens voulaient le suivre; il les arrêta d'un signe; deux de ses +serviteurs marchaient derrière Bussy avec d'autres flambeaux. + +En arrivant sur le seuil de la chambre qui lui était destinée, le +comte demanda ce qu'étaient devenus M. de Saint-Luc et sa femme. + +--Mon vieux Germain doit avoir pris soin d'eux, répondit le baron. +Passez une bonne nuit monsieur le comte. + + + + +CHAPITRE XXIV + +COMMENT REMI LE HAUDOUIN S'ÉTAIT, EN L'ABSENCE DE BUSSY, MÉNAGÉ DES +INTELLIGENCES DANS LA MAISON DE LA RUE SAINT-ANTOINE. + + +Monsieur et madame de Saint-Luc ne pouvaient revenir de leur surprise: +Bussy aux secrets avec M. de Méridor; Bussy se disposant à partir avec +le vieillard pour Paris; Bussy, enfin, paraissant prendre tout à coup +la direction de ces affaires qui lui paraissaient d'abord étrangères +et inconnues, était pour les deux jeunes gens un phénomène +inexplicable. + +Quant au baron, le pouvoir magique de ce titre Altesse Royale avait +produit sur lui son effet ordinaire: un gentilhomme du temps de Henri +III n'en était pas encore à sourire devant des qualifications et des +armoiries. + +Altesse Royale, cela signifiait pour M. de Méridor comme pour tout +autre, excepté le roi, force majeure, c'est-à-dire la foudre et la +tempête. + +Le matin venu, le baron prit congé de ses hôtes, qu'il installa dans +le château; mais Saint-Luc et sa femme, comprenant la difficulté de la +situation, se promirent de quitter Méridor aussitôt que faire se +pourrait, et de rentrer dans les terres de Brissac, qui en étaient +voisines, aussitôt que l'on se serait assuré du consentement du timide +maréchal. + +Quant à Bussy, pour justifier son étrange conduite, il n'eût besoin +que d'une seconde. Bussy, maître du secret qu'il possédait et qu'il +pouvait révéler à qui lui faisait plaisir, ressemblait à l'un de ces +magiciens chers aux Orientaux, qui, d'un premier coup de baguette, +font tomber les larmes de tous les yeux, et qui, du second, dilatent +toutes les prunelles et fendent toutes les bouches par un joyeux +sourire. + +Cette seconde, que nous avons dit suffire à Bussy pour opérer de si +grands changements, fut employée par lui à laisser tomber tout bas +quelques syllabes dans l'oreille que lui tendait avidement la +charmante femme de Saint-Luc. + +Ces quelques syllabes prononcées, le visage de Jeanne s'épanouit; son +front si pur se colora d'une délicieuse rougeur. On vit ses petites +dents blanches et brillantes comme la nacre apparaître sous le corail +de ses lèvres; et, comme son mari, stupéfait, la regardait pour +l'interroger, elle mit un doigt sur sa bouche, et s'enfuit en +bondissant et en envoyant un baiser de remercîment à Bussy. + +Le vieillard n'avait rien vu de cette pantomime expressive: l'oeil +fixé sur le manoir paternel, il caressait machinalement ses deux +chiens, qui ne pouvaient se décider à le quitter; il donna quelques +ordres d'une voix émue à ses serviteurs, courbés sous son adieu et +sous sa parole. Puis, montant à grand'peine, et grâce à l'aide de son +écuyer, un vieux cheval pie qu'il affectionnait, et qui avait été son +cheval de bataille dans les dernières guerres civiles, il salua d'un +geste le château de Méridor et partit sans prononcer un seul mot. + +Bussy, l'oeil brillant, répondait aux sourires de Jeanne et se +retournait fréquemment pour dire adieu à ses amis. En le quittant, +Jeanne lui avait dit tout bas: + +--Quel homme étrange faites-vous, seigneur comte! Je vous avais promis +que le bonheur vous attendait à Méridor... et c'est vous au contraire +qui apportez à Méridor le bonheur qui s'en était envolé. + +De Méridor à Paris il y a loin; loin surtout pour un vieux baron +criblé de coups d'épée et de mousquet reçus dans ces rudes guerres où +les blessures étaient en proportion des guerriers. Longue route aussi +faisait cette distance pour ce digne cheval pie que l'on appelait +Jarnac, et qui, à ce nom, relevant sa tête enfoncée sous sa crinière, +roulait un oeil encore fier sous sa paupière fatiguée. + +Une fois en route, Bussy se mit à l'étude: cette étude était de +captiver par ses soins et ses attentions de fils le coeur du vieillard +dont il s'était d'abord attiré la haine, et sans doute il y réussit, +car, le sixième jour au matin, en arrivant à Paris, M. de Méridor dit +à son compagnon de voyage ces paroles, qui peignaient tout le +changement que le voyage avait amené dans son esprit: + +--C'est singulier, comte, me voici plus près que jamais de mon +malheur, et cependant je suis moins inquiet à l'arrivée que je ne +l'étais au départ. + +--Encore deux heures, seigneur Augustin, dit Bussy, et vous m'aurez +jugé comme je veux être jugé par vous. + +Les voyageurs entrèrent à Paris par le faubourg Saint-Marcel, +éternelle entrée dont la préférence se conçoit à cette époque, parce +que cet horrible quartier, un des plus laids de Paris, semblait le +plus parisien de tous, grâce à ses nombreuses églises, à ses milliers +de maisons pittoresques et à ses petits ponts sur des cloaques. + +--Où allons-nous? dit le baron; au Louvre, sans doute? + +--Monsieur, dit Bussy, je dois d'abord vous mener à mon hôtel, pour +que vous vous rafraîchissiez quelques minutes, et que vous soyez +ensuite en état de voir comme il convient la personne chez laquelle je +vous conduis. + +Le baron se laissa faire patiemment; Bussy le conduisit droit à son +hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. + +Les gens du comte ne l'attendaient pas ou plutôt ne l'attendaient +plus: rentré la nuit par une petite porte dont lui seul avait la clef, +il avait sellé lui-même son cheval, et était parti sans avoir été vu +d'aucun autre que de Remy le Haudouin. On comprend donc que sa +disparition instantanée, les dangers qu'il avait courus la semaine +précédente, et qui s'étaient trahis par sa blessure, ses habitudes +aventureuses enfin qu'aucune leçon ne corrigeait, avaient porté +beaucoup de gens à croire qu'il avait donné dans quelque piège tendu +sur son chemin par ses ennemis, que la fortune, si longtemps favorable +à son courage, avait un jour enfin été contraire à sa témérité, et que +Bussy, muet et invisible, était bien mort par quelque dague ou quelque +arquebusade. + +De sorte que les meilleurs amis et les plus fidèles serviteurs de +Bussy faisaient déjà des neuvaines pour son retour à la lumière, +retour qui leur paraissait non moins hasardeux que celui de Pyrithoüs, +tandis que les autres, plus positifs, ne comptant plus que sur son +cadavre, faisaient, pour le retrouver, les recherches les plus +minutieuses dans les égouts, dans les caves suspectes, dans les +carrières de la banlieue, dans le lit de la Bièvre ou dans les fossés +de la Bastille. + +Une seule personne répondait quand on lui demandait des nouvelles de +Bussy: + +--M. le comte se porte bien. + +Mais, si l'on voulait pousser plus loin l'interrogatoire, comme elle +n'en savait pas davantage, les renseignements qu'elle pouvait donner +s'arrêtaient là. + +Cette personne, qui essuyait, grâce à cette réponse rassurante, mais +peu détaillée, force rebuffades et mauvais compliments, était maître +Remy le Haudouin, qui, du soir au matin, trottait menu, perdant son +temps à des contemplations étranges, disparaissant de temps en temps +de l'hôtel, soit le jour, soit la nuit, rentrant alors avec des +appétits insolites, et ramenant par sa gaieté, chaque fois qu'il +rentrait, un peu de joie au coeur de cette maison. + +Le Haudouin, après une de ces absences mystérieuses, rentrait +justement à l'hôtel au moment où la cour d'honneur retentissait des +cris d'allégresse, où les valets empressés se jetaient sur la bride du +cheval de Bussy et se disputaient à qui serait son écuyer, car le +comte, au lieu de mettre pied à terre, demeurait à cheval. + +--Voyons, disait Bussy, vous êtes satisfaits de me voir vivant, merci. +Vous me demandez si c'est bien moi, regardez, touchez, mais faites +bien vite. Bien, maintenant aidez ce digne gentilhomme à descendre de +cheval, et faites attention que je le considère avec plus de respect +que je ne ferais d'un prince. + +Bussy avait raison de rehausser ainsi le vieillard, à qui l'on avait à +peine fait attention d'abord, et qu'à ses habits modestes, à ses +habits peu soucieux de la mode, et à son cheval pie, fort vite +apprécié de gens qui chaque jour manoeuvraient les chevaux de Bussy, +on avait été tenté de prendre pour un écuyer mis en retraite dans +quelque province, et que l'aventureux gentilhomme ramenait de cet exil +comme d'un autre monde. + +Mais, ces paroles prononcées, ce fut aussitôt à qui s'empresserait +près du baron. Le Haudouin regardait la scène en riant sous cape, +selon son habitude, et il fallut toute la gravité de Bussy pour forcer +ce rire à disparaître du joyeux visage du jeune docteur. + +--Vite une chambre à monseigneur! cria Bussy. + +--Laquelle? demandèrent aussitôt cinq ou six voix empressées. + +--La meilleure, la mienne. + +Et à son tour il offrit son bras au vieillard pour gravir l'escalier, +essayant de le recevoir avec plus d'honneur encore qu'il n'en avait +été reçu. + +M. de Méridor se laissait aller à cette entraînante courtoisie sans +volonté, comme on se laisse aller à la pente de certains rêves qui +vous conduisent à ces pays fantastiques, royaumes de l'imagination et +de la nuit. + +On apporta au baron le gobelet doré du comte, et Bussy voulut lui +verser lui-même le vin de l'hospitalité. + +--Merci, merci, monsieur, disait le vieillard; mais irons-nous bientôt +où nous devons aller? + +--Oui, seigneur Augustin, bientôt, soyez tranquille, et ce ne sera pas +seulement un bonheur pour vous, mais pour moi. + +--Que dites-vous, et d'où vient que vous me parlez presque toujours +une langue que je ne comprends pas? + +--Je dis, seigneur Augustin, que je vous ai parlé d'une providence +miséricordieuse aux grands coeurs, et que nous approchons du moment où +je vais, en votre nom, faire appel à cette providence. + +Le baron regarda Bussy d'un air étonné, mais Bussy, en lui faisant de +la main un signe respectueux, et qui voulait dire: Je reviens dans un +instant, sortit le sourire sur les lèvres. + +Comme il s'y attendait, le Haudouin était en sentinelle à la porte; il +prit le jeune homme par le bras, et l'emmena dans un cabinet. + +--Eh bien, cher Hippocrate, demanda-t-il, où en sommes-nous? + +--Où cela? + +--Parbleu! rue Saint-Antoine. + +--Monseigneur, nous en sommes à un point fort intéressant pour vous, +je présume. A ceci, rien de nouveau. + +Bussy respira. + +--Le mari n'est donc pas revenu? dit-il. + +--Si fait; mais sans aucun succès. Il y a dans tout cela un père qui +doit, à ce qu'il paraît, faire le dénoûment; un dieu qui, un matin où +l'autre, descendra dans une machine; de sorte qu'on attend ce père +absent, ce Dieu inconnu. + +--Bon! dit Bussy; mais comment sais-tu tout cela? + +--Comprenez bien, monseigneur, dit le Haudouin avec sa bonne et +franche gaieté, que votre absence faisait momentanément de ma position +près de vous une sinécure; j'ai voulu utiliser à votre avantage les +moments que vous me laissiez. + +--Voyons; qu'as-tu fait? raconte, mon cher Remy, j'écoute. + +--Voici: vous parti, j'ai apporté de l'argent, des livres et une épée +dans une petite chambre que j'avais louée et qui appartenait à la +maison faisant l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue +Sainte-Catherine. + +--Bien. + +--De là je pouvais voir, depuis ses soupiraux jusqu'à ses cheminées, +la maison que vous connaissez. + +--Fort bien! + +--A peine en possession de ma chambre, je me suis installé à une +fenêtre. + +--Excellent! + +--Oui, mais il y avait néanmoins un inconvénient à cette +excellence-là. + +--Lequel? + +--C'est que, si je voyais, j'étais vu, et qu'on pouvait, à tout +prendre, concevoir quelque ombrage d'un homme regardant sans cesse une +même perspective; obstination qui m'eût, au bout de deux ou trois +jours, fait passer pour un larron, un amant, un espion ou un fou.... + +--Puissamment raisonné, mon cher le Haudouin. Mais alors qu'as-tu +fait? + +--Oh! alors, monsieur le comte, j'ai vu qu'il fallait recourir aux +grands moyens, et ma foi.... + +--Eh bien? + +--Ma foi, je suis devenu amoureux. + +--Hein? fit Bussy, qui ne comprenait pas en quoi l'amour de Remy +pouvait le servir. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, répéta gravement le +jeune docteur, amoureux, très-amoureux, amoureux fou. + +--De qui? + +--De Gertrude. + +--De Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau? + +--Eh! oui, mon Dieu! de Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau. +Que voulez-vous, monseigneur? je ne suis pas un gentilhomme, moi, pour +devenir amoureux des maîtresses: je suis un pauvre petit médecin, sans +autre pratique qu'un client qui, je l'espère, ne me donnera plus que +de loin en loin de la besogne, et il faut bien que je fasse mes +expériences _in anima vili_, comme nous disons en Sorbonne. + +--Pauvre Remy! dit Bussy, crois bien que j'apprécie ton dévouement, +va! + +--Eh! monseigneur, répondit le Haudouin, je ne suis pas si fort à +plaindre, après tout: Gertrude est un beau brin de fille qui a deux +pouces de plus que moi et qui me lèverait à bras tendus en me tenant +par le collet de mon habit, ce qui tient chez elle à un grand +développement des muscles du biceps et du deltoïde. Cela me donne pour +elle une vénération qui la flatte, et, comme je lui cède toujours, +nous ne nous disputons jamais; puis elle a un talent précieux. + +--Lequel, mon pauvre Remy? + +--Elle raconte merveilleusement. + +--Ah! vraiment? + +--Oui, de sorte que par elle je sais tout ce qui se passe chez sa +maîtresse. Hein? que dites-vous? j'ai pensé que cela ne vous serait +pas désagréable d'avoir des intelligences dans la maison. + +--Le Haudouin, tu es un bon génie que le hasard ou plutôt la +Providence a mis sur ma route; alors, tu en es avec Gertrude dans des +termes.... + +--_Puella me diligit_, répondit le Haudouin en se balançant avec une +fatuité affectée. + +--Et tu es reçu dans la maison? + +--Hier soir, j'y ai fait mon entrée, à minuit, sur la pointe du pied, +par la fameuse porte à guichet que vous savez. + +--Et comment es-tu arrivé à ce bonheur? + +--Mais assez naturellement, je dois le dire. + +--Eh bien, dis. + +--Le surlendemain de votre départ, le lendemain du jour de mon +installation dans la petite chambre, j'ai attendu à la porte que la +dame de mes futures pensées sortît pour aller aux provisions, soin +dont elle se préoccupe, je dois l'avouer, tous les jours de huit +heures à neuf heures du matin. A huit heures dix minutes je l'ai vue +paraître; aussitôt je suis descendu de mon observatoire, et j'ai été +me placer sur sa route. + +--Et elle t'a reconnu? + +--Si bien reconnu, qu'elle a poussé un grand cri et s'est sauvée. + +--Alors? + +--Alors, j'ai couru après elle, et l'ai rattrapée à grand'peine, car +elle court très-fort; mais, vous comprenez, les jupes, cela gêne +toujours un peu. + +--Jésus! a-t-elle dit. + +--Sainte Vierge! ai-je crié. + +La chose lui a donné bonne idée de moi; un autre, moins pieux que moi, +se fût écrié: Morbleu! ou: Corbeuf! + +--Le médecin! a-t-elle dit. + +--La charmante ménagère! ai-je répondu. + +Elle a souri; mais se reprenant aussitôt: + +--Vous vous trompez, monsieur, a-t-elle dit, je ne vous connais point. + +--Mais moi je vous connais, lui ai-je dit, car, depuis trois jours, je +ne vis pas, je n'existe pas, je vous adore; à ce point que je ne +demeure plus rue Beautreillis, mais rue Saint-Antoine, au coin de la +rue Sainte-Catherine, et que je n'ai changé de logement que pour vous +voir entrer et sortir; si vous avez encore besoin de moi pour panser +de beaux gentilshommes, ce n'est donc plus à mon ancien logement qu'il +faut venir me chercher, mais à mon nouveau. + +--Silence! a-t-elle dit. + +--Ah! vous voyez bien! ai-je répondu. + +Et voilà comment notre connaissance s'est faite ou plutôt renouée. + +--De sorte qu'à cette heure tu es.... + +--Aussi heureux qu'un amant peut l'être... avec Gertrude, bien +entendu, tout est relatif; mais je suis plus qu'heureux, je suis au +comble de la félicité, puisque j'en suis arrivé où j'en voulais venir +dans votre intérêt. + +--Mais elle se doutera peut-être.... + +--De rien, je ne lui ai pas même parlé de vous. Est-ce que le pauvre +Remy le Haudouin connaît de nobles gentilshommes comme le seigneur de +Bussy? Non, je lui ai seulement demandé d'une façon indifférente:--Et +votre jeune maître va-t-il mieux? + +--Quel jeune maître? + +--Ce cavalier que j'ai soigné chez vous. + +--Ce n'est pas mon jeune maître, a-t-elle répondu. + +--Ah! c'est que, comme il était couché dans le lit de votre maîtresse, +moi, j'ai cru... ai-je repris. + +--Oh! mon Dieu, non; pauvre jeune homme! a-t-elle répondu avec un +soupir, il ne nous était rien; nous ne l'avons même revu qu'une fois +depuis. + +--Alors, vous ne savez même pas son nom? ai-je demandé. + +--Oh! si fait. + +--Vous auriez pu l'avoir su et l'avoir oublié. + +--Ce n'est pas un nom qu'on oublie. + +--Comment s'appelle-t-il donc? + +--Avez-vous entendu parler parfois du seigneur de Bussy? + +--Parbleu! ai-je répondu, Bussy, le brave Bussy! + +--Eh bien, c'est cela même. + +--Alors, la dame? + +--Ma maîtresse est mariée, monsieur. + +--On est mariée, on est fidèle, et cependant on pense parfois à un +beau jeune homme qu'on a vu... ne fût-ce qu'un instant, surtout quand +ce beau jeune homme était blessé, intéressant et couché dans notre +lit. + +--Aussi, a répondu Gertrude, pour être franche, je ne dis point que ma +maîtresse ne pense pas à lui. + +Une vive rougeur monta au front de Bussy. + +--Nous en parlons même, a ajouté Gertrude, toutes les fois que nous +sommes seules. + +--Excellente fille! s'écria le comte. + +--Et qu'en dites-vous? ai-je demandé. + +--Je raconte ses prouesses, ce qui n'est pas difficile, attendu qu'il +n'est bruit dans Paris que des coups d'épée qu'il donne et qu'il +reçoit. Je lui ai même appris, à ma maîtresse toujours, une petite +chanson fort à la mode. + +--Ah! je la connais, ai-je répondu; n'est-ce pas: + + Un beau chercheur de noise, + C'est le seigneur d'Amboise; + Tendre et fidèle aussi, + C'est monseigneur Bussy! + +--Justement! s'est écriée Gertrude. De sorte que ma maîtresse ne +chante plus que cela. + +Bussy serra la main du jeune docteur; un indicible frisson de bonheur +venait de passer dans ses veines. + +--C'est tout? dit-il, tant l'homme est insatiable dans ses désirs. + +--Voilà, monseigneur. Oh! j'en saurai davantage plus tard; mais, que +diable! on ne peut pas tout savoir en un jour... ou plutôt dans une +nuit. + + + + +CHAPITRE XXV + +LE PÈRE ET LA FILLE. + + +Le rapport de Remy faisait Bussy bien heureux; en effet, il lui +apprenait deux choses: d'abord que M. de Monsoreau était toujours +autant haï, et que lui, Bussy, était déjà plus aimé. + +Et puis, cette bonne amitié du jeune homme pour lui lui réjouissait le +coeur. Il y a dans tous les sentiments qui viennent du ciel un +épanouissement de tout notre être qui semble doubler nos facultés. On +se sent heureux, parce qu'on se sent bon. + +Bussy comprit donc qu'il n'y avait plus de temps à perdre maintenant, +et que chaque frisson de douleur qui serrait le coeur du vieillard +était presque un sacrilège: il y a un tel renversement des lois de la +nature dans un père qui pleure la mort de sa fille, que celui qui peut +consoler ce père d'un mot mérite les malédictions de tous les pères en +ne le consolant pas. + +En descendant dans la cour, M. de Méridor trouva un cheval frais que +Bussy avait fait préparer pour lui. Un autre cheval attendait Bussy; +tous deux se mirent en selle et partirent, accompagnés de Remy. + +Ils arrivèrent dans la rue Saint-Antoine, non sans un grand étonnement +de M. de Méridor, qui depuis vingt ans n'était point venu à Paris, et +qui, au bruit des chevaux, aux cris des laquais, au passage plus +fréquent des coches, trouvait Paris fort changé depuis le règne du roi +Henri II. + +Mais, malgré cet étonnement, qui touchait presque à l'admiration, le +baron n'en conservait pas moins une tristesse qui s'augmentait à +mesure qu'il approchait du but ignoré de son voyage. Quelle réception +allait lui faire le duc, et qu'allait-il ressortir de nouvelles +douleurs de cette entrevue? + +Puis, de temps en temps, en regardant avec étonnement Bussy, il se +demandait par quel étrange abandon il en était venu à suivre presque +aveuglément ce gentilhomme d'un prince auquel il devait tous ses +malheurs. N'eût-il pas bien plutôt été de sa dignité de braver le duc +d'Anjou, et, au lieu d'accompagner ainsi Bussy où il lui plairait de +le conduire, d'aller droit au Louvre se jeter aux genoux du roi? Que +pouvait lui dire le prince? En quoi pouvait-il le consoler? N'était-il +point de ceux-là qui appliquent des paroles dorées comme un baume +momentané sur les blessures qu'ils ont faites; mais on n'est pas +plutôt hors de leur présence que la blessure saigne plus vive et plus +douloureuse qu'auparavant. + +On arriva ainsi à la rue Saint-Paul. Bussy, comme un capitaine habile, +s'était fait précéder par Remy, lequel avait ordre d'éclairer le +chemin et de préparer les voies d'introduction dans la place. + +Ce dernier s'adressa à Gertrude, et revint dire à son patron que nul +feutre, nulle rapière, n'embarrassaient l'allée, l'escalier ou le +corridor qui conduisaient à la chambre de madame de Monsoreau. + +Toutes ces consultations, on le comprend bien, se faisaient à voix +basse entre Bussy et le Haudouin. + +Pendant ce temps, le baron regardait avec étonnement autour de lui. + +--Eh quoi! se demandait-il, c'est là que loge le duc d'Anjou? + +Et un sentiment de défiance commença de lui être inspiré par l'humble +apparence de la maison. + +--Pas précisément, monsieur, répondit en souriant Bussy; mais, si ce +n'est point sa demeure, c'est celle d'une dame qu'il a aimée. + +Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme. + +--Monsieur, dit-il en arrêtant son cheval, nous autres gens de +province, nous ne sommes point faits à ces façons; les moeurs faciles +de Paris nous épouvantent, et si bien, que nous ne savons pas vivre en +présence de vos mystères. Il me semble que si M. le duc d'Anjou tient +à voir le baron de Méridor, ce doit être en son palais à lui, et non +dans la maison d'une de ses maîtresses. Et puis, ajouta le vieillard +avec un profond soupir, pourquoi, vous qui paraissez un honnête homme, +me menez-vous en face d'une de ces femmes? Est-ce pour me faire +comprendre que ma pauvre Diane vivrait encore si, comme la maîtresse +de ce logis, elle eût préféré la honte à la mort. + +--Allons, allons, monsieur le baron, dit Bussy avec son sourire loyal +qui avait été son plus grand moyen de conviction envers le vieillard, +ne faites point d'avance de fausses conjectures. Sur ma foi de +gentilhomme, il ne s'agit point ici de ce que vous pensez. La dame que +vous allez voir est parfaitement vertueuse et digne de tous les +respects. + +--Mais qui donc est-elle? + +--C'est... c'est la femme d'un gentilhomme de votre connaissance. + +--En vérité? mais alors, monsieur, pourquoi dites-vous que le prince +l'a aimée? + +--Parce que je dis toujours la vérité, monsieur le baron; entrez, et +vous en jugerez vous-même en voyant s'accomplir ce que je vous ai +promis. + +--Prenez garde, je pleurais mon enfant chérie, et vous m'avez dit: +«Consolez-vous, monsieur, les miséricordes de Dieu sont grandes;» me +promettre une consolation à mes peines, c'était presque me promettre +un miracle. + +--Entrez, monsieur, répéta Bussy avec ce même sourire qui séduisait +toujours le vieux gentilhomme. + +Le baron mit pied à terre. + +Gertrude était accourue tout étonnée sur le seuil de la porte, et +regardait d'un oeil effaré le Haudouin, Bussy et le vieillard, ne +pouvant deviner par quelle combinaison de la Providence ces trois +hommes se trouvaient réunis. + +--Allez prévenir madame de Monsoreau, dit le comte, que M. de Bussy +est de retour, et désire à l'instant même lui parler. Mais, sur votre +âme! ajouta-t-il tout bas, ne lui dites pas un mot de la personne qui +m'accompagne. + +--Madame de Monsoreau! dit le vieillard avec stupeur, madame de +Monsoreau! + +--Passez, monsieur le baron, dit Bussy en poussant le seigneur +Augustin dans l'allée. + +On entendit alors, tandis que le vieillard montait l'escalier d'un pas +chancelant, on entendit, disons-nous, la voix de Diane qui répondait +avec un tremblement singulier: + +--M. de Bussy! dites-vous, Gertrude? M. de Bussy! Eh bien, qu'il +entre! + +--Cette voix, s'écria le baron en s'arrêtant soudain au milieu de +l'escalier, cette voix! oh! mon Dieu! mon Dieu! + +--Montez donc, monsieur le baron, dit Bussy. + +Mais, au même instant, et comme le baron, tout tremblant, se retenait +à la rampe en regardant autour de lui, au haut de l'escalier, en +pleine lumière, sous un rayon de soleil doré, resplendit tout à coup +Diane, plus belle que jamais, souriante, quoiqu'elle ne s'attendît +point à revoir son père. + +A cette vue, qu'il prit pour quelque vision magique, le vieillard +poussa un cri terrible, et, les bras étendus, l'oeil hagard, il offrit +une si parfaite image de la terreur et du délire, que Diane, prête à +se jeter à son cou, s'arrêta de son côté, épouvantée et stupéfaite. + +Le baron, en étendant sa main, trouva à sa portée l'épaule de Bussy et +s'y appuya. + +--Diane vivante! murmura le baron de Méridor, Diane! ma Diane que l'on +m'avait dite morte, ô mon Dieu! + +Et ce robuste guerrier, vigoureux acteur des guerres étrangères et des +guerres civiles qui l'avaient constamment épargné, ce vieux chêne que +le coup de foudre de la mort de Diane avait laissé debout, cet athlète +qui avait si puissamment lutté contre la douleur, écrasé, brisé, +anéanti par la joie, recula, les genoux fléchissants, et, sans Bussy, +fût tombé, précipité du haut de l'escalier à l'aspect de cette image +chérie qui tourbillonnait devant ses yeux, divisée en atomes confus. + +--Mon Dieu! monsieur de Bussy! s'écria Diane en descendant +précipitamment les quelques marches de l'escalier qui la séparaient du +vieillard, qu'a donc mon père? + +Et la jeune femme, épouvantée de cette pâleur subite et de l'effet +étrange produit par une entrevue qu'elle devait croire annoncée, +interrogeait plus encore des yeux que de la voix. + +--M. le baron de Méridor vous croyait morte, et il vous pleurait, +madame, ainsi qu'un père comme lui doit pleurer une fille comme vous. + +--Comment! s'écria Diane, et personne ne l'avait détrompé? + +--Personne. + +--Oh! non, non, personne! s'écria le vieillard, sortant de son +anéantissement passager, personne! pas même M. de Bussy! + +--Ingrat! dit le gentilhomme avec le ton d'un doux reproche. + +--Oh! oui, répondit le vieillard, oui, vous avez raison, car voilà un +instant qui me paye de toutes mes douleurs. O ma Diane, ma Diane +chérie! continua-t-il en ramenant d'une main la tête de sa fille +contre ses lèvres et en tendant l'autre à Bussy. + +Puis, tout à coup, redressant la tête comme si un souvenir douloureux +ou une crainte nouvelle se fût glissé jusqu'à son coeur malgré +l'armure de joie, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui venait de +l'envelopper: + +--Mais que me disiez-vous donc, seigneur de Bussy, que j'allais voir +madame de Monsoreau? où est-elle? + +--Hélas! mon père, murmura Diane. + +Bussy rassembla toutes ses forces. + +--Vous l'avez devant vous, dit-il, et le comte de Monsoreau est votre +gendre. + +--Eh quoi! balbutia le vieillard, M. de Monsoreau, mon gendre! et tout +ce monde, toi, Diane, lui-même, tout le monde me l'a laissé ignorer? + +--Je tremblais de vous écrire, mon père, de peur que la lettre ne +tombât aux mains du prince. D'ailleurs, je croyais que vous saviez +tout. + +--Mais dans quel but? demanda le vieillard, pourquoi tous ces étranges +mystères? + +--Oh! oui, mon père, songez-y, s'écria Diane, pourquoi M. de Monsoreau +vous a-t-il laissé croire que j'étais morte? pourquoi vous a-t-il +laissé ignorer qu'il était mon mari? + +Le baron, tremblant comme s'il eût craint de porter sa vue jusqu'au +fond de ces ténèbres, interrogeait timidement du regard les yeux +étincelants de sa fille et l'intelligente mélancolie de Bussy. + +Pendant tout ce temps, on avait pas à pas gagné le salon. + +--M. de Monsoreau, mon gendre! balbutiait toujours le baron de Méridor +anéanti. + +--Cela ne peut vous étonner, répondit Diane avec le ton d'un doux +reproche; ne m'avez-vous pas ordonné de l'épouser, mon père? + +--Oui, s'il te sauvait. + +--Eh bien, il m'a sauvée, dit sourdement Diane en tombant sur un siège +placé près de son prie-Dieu. Il m'a sauvée, pas du malheur, mais de la +honte du moins. + +--Alors, pourquoi m'a-t-il laissé croire à ta mort, moi qui pleurais +si amèrement? répéta le vieillard. Pourquoi me laissait-il mourir de +désespoir, quand un seul mot, un seul, pouvait me rendre la vie? + +--Oh! il y a encore quelque piège là-dessous! s'écria Diane. Mon père, +vous ne me quitterez plus; monsieur de Bussy, vous nous protégerez, +n'est-ce pas? + +--Hélas! madame, dit le jeune homme en s'inclinant, il ne m'appartient +plus de pénétrer dans les secrets de votre famille. J'ai dû, voyant +les étranges manoeuvres de votre mari, vous trouver un défenseur que +vous puissiez avouer. Ce défenseur, j'ai été le chercher à Méridor. +Vous êtes auprès de votre père, je me retire. + +--Il a raison, dit tristement le vieillard: M. de Monsoreau a craint +la colère du duc d'Anjou, et M. de Bussy la craint à son tour. + +Diane lança un de ses regards au jeune homme, et ce regard signifiait: + +--Vous qu'on appelle le brave Bussy, avez-vous peur de M. le duc +d'Anjou, comme pourrait en avoir peur M. de Monsoreau? + +Bussy comprit le regard de Diane et sourit. + +--Monsieur le baron, dit-il, pardonnez-moi, je vous prie, la demande +singulière que je vais vous prier de faire, et vous, madame, au nom de +l'intention que j'ai de vous rendre service, excusez-moi. + +Tous deux attendaient en se regardant. + +--Monsieur le baron, reprit Bussy, demandez, je vous prie, à madame de +Monsoreau.... + +Et il appuya sur ces derniers mots, qui firent pâlir la jeune femme. +Bussy vit la peine qu'il avait faite à Diane et reprit: + +--Demandez à votre fille si elle est heureuse du mariage que vous avez +commandé et auquel elle a consenti. + +Diane joignit les mains et poussa un sanglot. Ce fut la seule réponse +qu'elle put faire à Bussy. Il est vrai qu'aucune autre n'eût été aussi +positive. + +Les yeux du vieux baron se remplirent de larmes, car il commençait à +voir que son amitié, peut-être trop précipitée, pour M. de Monsoreau +allait se trouver être pour beaucoup dans le malheur de sa fille. + +--Maintenant, dit Bussy, il est donc vrai, monsieur, que, sans y être +forcé par aucune ruse ou par aucune violence, vous avez donné la main +de votre fille à M. de Monsoreau? + +--Oui, s'il la sauvait. + +--Et il l'a sauvée effectivement. Alors je n'ai pas besoin de vous +demander, monsieur, si votre intention est de laisser votre parole +engagée? + +--C'est une loi pour tous et surtout pour les gentilshommes, et vous +devez savoir cela mieux que tout autre, monsieur, de tenir ce qu'on a +promis. M. de Monsoreau a, de son propre aveu, sauvé la vie à ma +fille, ma fille est donc bien à M. de Monsoreau. + +--Ah! murmura la jeune femme, que ne suis-je morte? + +--Madame, dit Bussy, vous voyez bien que j'avais raison de vous dire +que je n'avais plus rien à faire ici. M. le baron vous donne à M. de +Monsoreau, et vous lui avez promis vous-même, au cas où vous reverriez +votre père sain et sauf, de vous donner à lui. + +--Ah! ne me déchirez pas le coeur, monsieur de Bussy! s'écria madame +de Monsoreau en s'approchant du jeune homme; mon père ne sait pas que +j'ai peur de cet homme; mon père ne sait pas que je le hais; mon père +s'obstine à voir en lui mon sauveur, et moi, moi, que mes instincts +éclairent, je m'obstine à dire que cet homme est mon bourreau! + +--Diane! Diane! s'écria le baron, il t'a sauvée! + +--Oui, s'écria Bussy, entraîné hors des limites où sa prudence et sa +délicatesse l'avaient retenu jusque-là, oui; mais, si le danger était +moins grand que vous ne le croyiez, si le danger était factice, si, +que sais-je? moi! Écoutez, baron, il y a là-dessous quelque mystère +qu'il me reste à éclaircir et que j'éclaircirai. Mais ce que je vous +proteste, moi, c'est que si j'eusse eu le bonheur de me trouver à la +place de M. de Monsoreau, moi aussi j'eusse sauvé du déshonneur votre +fille, innocente et belle, et, sur Dieu qui m'entend! je ne lui eusse +pas fait payer ce service. + +--Il l'aimait, dit M. de Méridor, qui sentait lui-même tout ce +qu'avait d'odieux la conduite de M. de Monsoreau, et il faut bien +pardonner à l'amour. + +--Et moi, donc! s'écria Bussy, est-ce que.... + +Mais, effrayé de cet éclat qui allait malgré lui s'échapper de son +coeur, Bussy s'arrêta, et ce fut l'éclair qui jaillit de ses yeux qui +acheva la phrase interrompue sur ses lèvres. + +Diane ne la comprit pas moins et mieux encore peut-être que si elle +eût été complète. + +--Eh bien, dit-elle en rougissant, vous m'avez comprise, n'est-ce pas? +Eh bien, mon ami, mon frère, vous avez réclamé ces deux titres, et je +vous les donne; eh bien, mon ami, eh bien, mon frère, pouvez-vous +quelque chose pour moi? + +--Mais le duc d'Anjou! le duc d'Anjou! murmura le vieillard, qui +voyait toujours la foudre qui le menaçait gronder dans la colère de +l'Altesse royale. + +--Je ne suis pas de ceux qui craignent les colères des princes, +seigneur Augustin, répondit le jeune homme; et je me trompe fort, ou +nous n'avons point cette colère à redouter; si vous le voulez, +monsieur de Méridor, je vous ferai, moi, tellement ami du prince, que +c'est lui qui vous protégera contre M. de Monsoreau, de qui vous +vient, croyez-moi, le véritable danger, danger inconnu, mais certain; +invisible, mais peut-être inévitable. + +--Mais, si le duc apprend que Diane est vivante, tout est perdu! dit +le vieillard. + +--Allons, dit Bussy, je vois bien que, quoi que j'aie pu vous dire, +vous croyez M. de Monsoreau avant moi et plus que moi. N'en parlons +plus, repoussez mon offre, monsieur le baron, repoussez le secours +tout-puissant que j'appelais à votre aide; jetez-vous dans les bras de +l'homme qui a si bien justifié votre confiance; je vous l'ai dit: j'ai +accompli ma tâche, je n'ai plus rien à faire ici. Adieu, seigneur +Augustin, adieu madame, vous ne me verrez plus, je me retire, adieu! + +--Oh! s'écria Diane en saisissant la main du jeune homme, m'avez-vous +vue faiblir un instant, moi? m'avez-vous vue revenir à lui? Non. Je +vous le demande à genoux, ne m'abandonnez pas, monsieur de Bussy, ne +m'abandonnez pas! + +Bussy serra les belles mains suppliantes de Diane, et toute sa colère +tomba comme tombe cette neige que fond à la crête des montagnes le +chaud sourire du soleil de mai. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Bussy, à la bonne heure, madame; oui, +j'accepte la mission sainte que vous me confiez, et, avant trois +jours, car il me faut le temps de rejoindre le prince, qui est, +dit-on, en pèlerinage à Chartres avec le roi, avant trois jours vous +verrez du nouveau, ou j'y perdrai mon nom de Bussy. + +Et, s'approchant d'elle avec une ivresse qui embrasait à la fois son +souffle et son regard: + +--Nous sommes alliés contre le Monsoreau, lui dit-il tout bas; +rappelez-vous que ce n'est pas lui qui vous a ramené votre père, et ne +me soyez point perfide. + +Et, serrant une dernière fois la main du baron, il s'élança hors de +l'appartement. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.1, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.1 *** + +***** This file should be named 9637-8.txt or 9637-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/6/3/9637/ + +Produced by the Online Distributed Proofreading Team. 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BEAUCE + + + + +PREMIERE PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + + +TABLE DES MATIERES DE LA PREMIERE PARTIE. + + +I.--Les noces de Saint-Luc. + +II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre +dans la maison. + +III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le reve de la +realite. + +IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de +Saint-Luc, avait passe sa nuit de noces. + +V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de +Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces +autrement qu'elle n'avait passe la premiere. + +VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III. + +VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le +roi Henri se trouva converti du jour au lendemain. + +VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut +peur d'avoir peur. + +IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla a Chicot, croyant +parler au roi. + +X.--Comment Bussy se mit a la recherche de son reve de plus en plus +convaincu que c'etait une realite. + +XI.--Quel homme c'etait que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau. + +XII.--Comment Bussy retrouva a la fois le portrait et l'original. + +XIII.--Ce qu'etait Diane de Meridor. + +XIV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le traite. + +XV.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage. + +XVI.--Ce que c'etait que Diane de Meridor.--Le mariage. + +XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui +fallait pour aller de Paris a Fontainebleau. + +XVIII.--Ou le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frere +Gorenflot, dont il a deja ete parle deux fois dans le cours de cette +histoire. + +XIX.--Comment Chicot s'apercut qu'il etait plus facile d'entrer dans +l'abbaye Sainte-Genevieve que d'en sortir. + +XX.--Comment Chicot, force de rester dans l'eglise de l'abbaye, vit et +entendit des choses qu'il etait fort dangereux de voir et d'entendre. + +XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours +de genealogie. + +XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient cote a cote et +furent rejoints par un compagnon de voyage. + +XXIII.--Le vieillard orphelin. + +XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'etait, en l'absence de Bussy, menage +des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine. + +XXV.--Le pere et la fille. + + +IMAGES + + +Titre + +Les noces de Saint-Luc + +Bussy d'Amboise. + +Vous m'excuserez, Sire, je l'espere, d'avoir pris votre bouffon pour +un roi. + +Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les +assaillants. + +Frere Gorenflot. + +Si la jeune femme n'eut pas porte le costume de son page, Bussy ne +l'eut pas reconnue. + +Saint-Luc. + +Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son epee mise entre ses +jambes. + +Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu'a la tete, je suis +gentilhomme. + +Il se trouva que Bussy et lui etaient face a face + +Le Seigneur de Monsoreau + +En avant de la selle etait une femme sur la bouche de laquelle il +appuyait la main. + +Il me serra contre sa poitrine et me deposa dans le bateau. + +Diane de Meridor. + +Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la +situation ou vous etes. + +Je me fie a la parole du beau Bussy; tenez, monsieur + +Chicot + +Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue. + +Puis... un moine tout entier apparut. + +La tete du duc d'Anjou etait si pale qu'elle semblait celle d'une +statue de marbre. + +Voici le present qu'en votre nom a tous je depose aux pieds du prince. + +Frere Gorenflot ronflait juste a la meme place ou l'avait laisse +Chicot. + +Ce cavalier se detachait en vigueur sur le ciel mat. + +Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs. + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES NOCES DE SAINT-LUC. + + +Le dimanche gras de l'annee 1578, apres la fete du populaire, et +tandis que s'eteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse +journee, commencait une fete splendide dans le magnifique hotel que +venait de se faire batir, de l'autre cote de l'eau et presque en face +du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliee a la +royaute de France, marchait l'egale des familles princieres. Cette +fete particuliere, qui succedait a la fete publique, avait pour but de +celebrer les noces de Francois d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi +Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de +Cosse-Brissac, fille du marechal de France de ce nom. + +Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti a +grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage severe qui +n'avait rien d'approprie a la circonstance. Son costume, en outre, +paraissait en harmonie avec son visage: c'etait ce costume marron +fonce sous lequel Clouet nous l'a montre assistant aux noces de +Joyeuse, et cette espece de spectre royal, serieux jusqu'a la majeste, +avait glace d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariee, qu'il +regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait. + +Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette +fete, ne semblait etrange a personne; car la cause en etait un de ces +secrets de coeur que tout le monde cotoie avec precaution, comme ces +ecueils a fleur d'eau auxquels on est sur de se briser en les +touchant. + +A peine le repas termine, le roi s'etait leve brusquement, et force +avait ete aussitot a tout le monde, meme a ceux qui avouaient tout bas +leur desir de rester a table, de suivre l'exemple du roi. Alors +Saint-Luc avait jete un long regard sur sa femme, comme pour puiser du +courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi: + +--Sire, lui dit-il, Votre Majeste me fera-t-elle l'honneur d'accepter +les violons que je veux lui donner a l'hotel de Montmorency ce soir? + +Henri III s'etait alors retourne avec un melange de colere et de +chagrin, et, comme Saint-Luc, courbe devant lui, l'implorait avec une +voix des plus douces et une mine des plus engageantes: + +--Oui, monsieur, avait-il repondu, nous irons, quoique vous ne +meritiez certainement pas cette preuve d'amitie de notre part. + +Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait +remercie humblement le roi. Mais Henri avait tourne le dos sans +repondre a ses remerciments. + +--Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors +demande la jeune femme a son mari. + +--Belle amie, repondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard, +quand cette grande colere sera dissipee. + +--Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne. + +--Il le faudra bien, repondit le jeune homme. + +Mademoiselle de Brissac n'etait point encore assez madame de Saint-Luc +pour insister; elle renfonca sa curiosite au fond de son coeur, se +promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment ou +Saint-Luc serait bien oblige de les accepter. + +On attendait donc Henri III a l'hotel de Montmorency au moment ou +s'ouvre l'histoire que nous allons raconter a nos lecteurs. Or il +etait onze heures deja, et le roi n'etait pas encore arrive. + +Saint-Luc avait convie a ce bal tout ce que le roi et tout ce que +lui-meme comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les +princes et les favoris des princes, particulierement ceux de notre +ancienne connaissance, le duc d'Alencon, devenu duc d'Anjou a +l'avenement de Henri III au trone; mais M. le duc d'Anjou, qui ne +s'etait pas trouve au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se +trouver davantage a la fete de l'hotel Montmorency. + +Quant au roi et a la reine de Navarre, ils s'etaient, comme nous +l'avons dit dans un ouvrage precedent, sauves dans le Bearn, et +faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant a la tete des +huguenots. + +M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition, +mais de l'opposition sourde et tenebreuse, dans laquelle il avait +toujours soin de se tenir en arriere, tout en poussant en avant ceux +de ses amis que n'avait point gueris l'exemple de la Mole et de +Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublie la +terrible mort. + +Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une +mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois +des rencontres, dans lesquelles il etait bien rare que quelqu'un des +combattants ne demeurat point mort sur la place, ou tout au moins +grievement blesse. + +Quant a Catherine, elle etait arrivee au comble de ses voeux. Son fils +bien-aime etait parvenu a ce trone qu'elle ambitionnait tant pour lui, +ou plutot pour elle; et elle regnait sous son nom, tout en ayant l'air +de se detacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de +son salut. + +Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale, +cherchait a rassurer son beau-pere, fort emu de cette menacante +absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitie que le roi Henri +portait a Saint-Luc, il avait cru s'allier a une faveur, et voila que +sa fille, au contraire, epousait quelque chose comme une disgrace. +Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une securite que +lui-meme n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quelus, vetus +de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints +splendides, et dont les fraises enormes semblaient des plats +supportant leur tete, ajoutaient encore a ses transes par leurs +ironiques lamentations. + +--Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de +Quelus, je crois, en verite, que pour cette fois tu es perdu. Le roi +t'en veut de ce que tu t'es moque de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut +de ce que tu t'es moque de son nez.[*] + + [*] La petite verole avait tellement maltraite M. le duc d'Anjou, + qu'il semblait avoir deux nez. + +--Mais non, repondit Saint-Luc, tu te trompes, Quelus, le roi ne vient +pas parce qu'il a ete faire un pelerinage aux Minimes du bois de +Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de +quelque femme que j'aurai oublie d'inviter. + +--Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi a +diner? Est-ce la la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le +bourdon pour faire un pelerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence +personnelle, motivee par la cause que tu dis, empecherait-elle ses +Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, eclipse totale, +pas meme ce tranche-montagne de Bussy. + +--Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tete d'une +facon desesperee, ceci me fait tout l'effet d'une disgrace complete. +En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si devouee a la +monarchie, a-t-elle pu deplaire a Sa Majeste? + +Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel. + +Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands eclats de rire, +qui, bien loin de rassurer le marechal, le desesperaient. + +La jeune mariee, pensive et recueillie, se demandait, comme son pere, +en quoi Saint-Luc avait pu deplaire au roi. + +Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, etait le +moins tranquille de tous. + +Tout a coup, a l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la +salle, on annonca le roi. + +--Ah! s'ecria le marechal radieux, maintenant je ne crains plus rien, +et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait +complete. + +--Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi present que +du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour, +comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc +d'Anjou ne vient pas. + +Mais, malgre cette triste reflexion, il ne s'en precipita pas moins +au-devant du roi, qui avait enfin quitte son sombre costume marron, et +qui s'avancait tout resplendissant de satin, de plumes et de +pierreries. + +Mais, au moment ou apparaissait a l'une des portes le roi Henri III, +un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vetu, chausse, +coiffe, fraise et goudronne de meme, apparaissait par la porte en +face. De sorte que les courtisans, un instant emportes vers le +premier, s'arreterent comme le flot a la pile de l'arche, et +refluerent en tourbillonnant du premier au second roi. + +Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des +bouches ouvertes, des yeux effares et des corps pirouettant sur une +jambe: + +--Ca, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. + +Un long eclat de rire lui repondit. + +Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu +dispose a la patience, commencait de froncer le sourcil, quand +Saint-Luc, s'approchant de lui: + +--Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habille +exactement comme Votre Majeste, et qui donne sa main a baiser aux +dames. + +Henri III se mit a rire. Chicot jouissait a la cour du dernier Valois +d'une liberte pareille a celle dont jouissait, trente ans auparavant, +Triboulet a la cour du roi Francois 1er, et dont devait jouir, +quarante ans plus tard, Langely a la cour du roi Louis XIII. + +C'est que Chicot n'etait pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler +Chicot, il s'etait appele DE Chicot. C'etait un gentilhomme gascon +qui, maltraite, a ce qu'on assurait, par M. de Mayenne a la suite +d'une rivalite amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il +etait, il l'avait emporte sur ce prince, s'etait refugie pres de Henri +III, et qui payait en verites quelquefois cruelles la protection que +lui avait donnee le successeur de Charles IX. + +--Eh! maitre Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup. + +--En ce cas, continue a me laisser jouer mon role de roi a ma guise, +et joue le role du duc d'Anjou a la tienne; peut-etre qu'on te prendra +pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce +qu'il pense, mais ce qu'il fait. + +--En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon +frere d'Anjou n'est pas venu. + +--Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et +tu es Francois. Je vais troner, tu vas danser; je ferai pour toi +toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu +t'amuseras un peu, pauvre roi! + +Le regard du roi s'arreta sur Saint-Luc. + +--Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il. + +--Decidement, pensa Brissac, je m'etais trompe en croyant le roi +irrite contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur. + +Et il courut a droite et a gauche, felicitant chacun, et surtout se +felicitant lui-meme d'avoir donne sa fille a un homme jouissant d'une +si grande faveur pres de Sa Majeste. + +Cependant Saint-Luc s'etait rapproche de sa femme. Mademoiselle de +Brissac n'etait pas une beaute, mais elle avait de charmants yeux +noirs, des dents blanches, une peau eblouissante; tout cela lui +composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit. + +--Monsieur, dit-elle a son mari, toujours preoccupee qu'elle etait par +une seule pensee, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis +qu'il est arrive, il ne cesse de me sourire. + +--Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du diner, chere Jeanne, +car son regard, alors, vous faisait peur. + +--Sa Majeste etait sans doute mal disposee alors, dit la jeune femme; +maintenant.... + +--Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les +levres serrees. J'aimerais bien mieux qu'il me montrat les dents; +Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous menage quelque traitre surprise... +Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et meme, +tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient a nous; +retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui. + +--Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voila une etrange +recommandation, et que, si je la suivais a la lettre, on pourrait +croire.... + +--Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le +crut. + +Et, tournant le dos a sa femme, dont l'etonnement etait au comble, il +s'en alla faire sa cour a Chicot, qui jouait son role de roi avec un +entrain et une majeste des plus risibles. + +Cependant Henri, profitant du conge qui etait donne a Sa Grandeur, +dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc. + +Tantot il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui, +drole ou non, avait le privilege de faire rire Saint-Luc aux eclats. +Tantot il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits +glaces que Saint-Luc trouvait delicieux. Enfin, si Saint-Luc +disparaissait un instant de la salle ou etait le roi, pour faire les +honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitot par un +de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire a +son maitre, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait. + +Tout a coup, un bruit assez fort pour etre remarque au milieu de ce +tumulte frappa les oreilles de Henri. + +--Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot. +Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fache. + +--Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraitre remarquer l'allusion de Sa +Majeste, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble. + +--Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire. + +Saint-Luc s'eloigna. + +En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait +le roi en certaines occasions. + +--J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles +que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant, +qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront +nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages, +monsieur de Bussy, c'est trop! + +Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing +sur le cote, jouait le roi a s'y meprendre. + +--Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en froncant le sourcil. + +Saint-Luc, de retour, allait repondre au roi, quand la foule, +s'ouvrant, laissa voir six pages vetus de drap d'or, couverts de +colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maitre, +toutes chatoyantes de pierreries. Derriere eux venait un homme jeune, +beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la levre +dedaigneusement retroussee, et dont le simple costume de velours noir +tranchait avec les riches habits de ses pages. + +--Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise! + +Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur, +et se rangeait pour le laisser passer. + +Maugiron, Schomberg et Quelus avaient pris place aux cotes du roi, +comme pour le defendre. + +--Tiens, dit le premier, faisant allusion a la presence inattendue de +Bussy et a l'absence continue du duc d'Alencon, auquel Bussy +appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maitre. + +--Patience, repondit Quelus, devant le valet il y avait les valets du +valet, le maitre du valet vient peut-etre derriere le maitre des +premiers valets. + +--Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du +roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne +te fait guere honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce +la un habit de noces? + +--Non, dit Quelus, mais c'est un habit d'enterrement. + +--Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il +d'avance son propre deuil? + +--Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas +Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrace de ce cote-la? + +Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur. + +--Pourquoi donc suivrait-il Bussy? repliqua Quelus. Ne vous +rappelez-vous plus que lorsque Sa Majeste fit l'honneur de demander a +M. de Bussy s'il voulait etre a elle, M. de Bussy lui fit repondre +que, etant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'etre a +personne et se contenterait purement et simplement d'etre a lui-meme, +certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fut au +monde? + +Le roi fronca le sourcil et mordit sa moustache. + +--Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien a M. +d'Anjou, ce me semble. + +--Alors, riposta flegmatiquement Quelus, c'est que M. d'Anjou est plus +grand seigneur que notre roi. + +Cette observation etait la plus poignante que l'on put faire devant +Henri, lequel avait toujours fraternellement deteste le duc d'Anjou. + +Aussi, quoiqu'il ne repondit pas le moindre mot, le vit-on palir. + +--Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de +charite pour mes convives; ne gatez pas mon jour de noces. + +Ces paroles de Saint-Luc ramenerent probablement Henri a un autre +ordre de pensees. + +--Oui, dit-il, ne gatons pas le jour de noces a Saint-Luc, messieurs. + +Et il prononca ces paroles en frisant sa moustache avec un air +narquois qui n'echappa point au pauvre marie. + +--Tiens, s'ecria Schomberg, Bussy est donc allie des Brissac, a cette +heure? + +--Pourquoi cela? dit Maugiron. + +--Puisque voila Saint-Luc qui le defend! Que diable! dans ce pauvre +monde ou l'on a assez de se defendre soi-meme, on ne defend, ce me +semble, que ses parents, ses allies et ses amis. + +--Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allie, m mon ami, +ni mon parent: il est mon hote. + +Le roi lanca un regard furieux a Saint-Luc. + +--Et d'ailleurs, se hata de dire celui-ci, foudroye par le regard du +roi, je ne le defends pas le moins du monde. + +Bussy s'etait rapproche gravement derriere les pages et allait saluer +le roi, quand Chicot, blesse qu'on donnat a d'autres qu'a lui la +priorite du respect, s'ecria: + +--Eh la! la!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de +Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu +reconnaisses que c'est a toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai +Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui a qui tu vas, c'est +Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises, +que parfois j'en pame de rire. + +Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant +lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit: + +--N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle. + +Et, au milieu des eclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au +jeune capitaine. + +Bussy rougit de colere; mais, reprimant son premier mouvement, il +feignit de prendre au serieux l'observation du roi, et, sans paraitre +avoir entendu les eclats de Quelus, de Schomberg et de Maugiron, sans +paraitre avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot: + +--Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement +a des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espere, d'avoir pris votre +bouffon pour un roi. + +--Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc? + +--Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soiree, +avoir recu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien. + +--N'importe! maitre Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du +pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majeste, +c'est impardonnable! + +--Sire, repliqua Bussy, pardonnez-moi, j'etais preoccupe. + +--De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en +pages, et par la mordieu! c'est empieter sur nos prerogatives. + +--Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en pretant le collet au +bouffon le mauvais role serait pour le roi. Je prie Votre Majeste de +s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai +en toute humilite. + +--Du drap d'or a ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les +pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont, +presque un prince, enfin, vous etes vetu de simple velours noir! + +--Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que, +quand on vit dans un temps ou les maroufles sont vetus comme les +princes, je crois de bon gout aux princes, pour se distinguer d'eux, +de se vetir comme des maroufles. + +Et il rendit aux jeunes mignons, etincelants de parure, le sourire +impertinent dont ils l'avaient gratifie un instant auparavant. + +Henri regarda ses favoris palissants de fureur, qui semblaient +n'attendre qu'un mot de leur maitre pour se jeter sur Bussy. Quelus, +le plus anime de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fut +deja rencontre sans la defense expresse du roi, avait la main a la +garde de son epee. + +--Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'ecria Chicot, +qui, ayant usurpe la place du roi, repondit ce que Henri eut du +repondre. + +Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si +outree, que la moitie de la salle eclata de rire. L'autre moitie ne +rit pas, et c'etait tout simple: la moitie qui riait riait de l'autre +moitie. + +Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-etre y +avoir rixe, etaient venus se ranger pres de lui. C'etaient Charles +Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communement Antraguet, +Francois d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot. + +En voyant ces preliminaires d'hostilites, Saint-Luc devina que Bussy +etait venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou +adresser quelque defi. Il trembla plus fort que jamais, car il se +sentait pris entre les coleres ardentes de deux puissants ennemis, qui +choisissaient sa maison pour champ de bataille. + +Il courut a Quelus, qui paraissait le plus anime de tous, et, posant +la main sur la garde de l'epee du jeune homme: + +--Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modere-toi et attendons. + +--Eh! parbleu! modere-toi toi-meme! s'ecria-t-il. Le coup de poing de +ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre +l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose +contre nous tous touche au roi. + +--Quelus, Quelus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est +derriere Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant +plus a craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de +croire, je le presume, que j'ai peur du valet, mais du maitre. + +--Eh! mordieu! s'ecria Quelus, qu'a-t-on a craindre quand on +appartient au roi de France? Si nous nous mettons en peril pour lui, +le roi de France nous defendra. + +--Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc. + +--Ah dame! dit Quelus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant +combien le roi est jaloux dans ses amities? + +--Bon! dit Saint-Luc en lui-meme, chacun songe a soi; ne nous oublions +donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les +quinze premiers jours de mon mariage, tachons de nous faire un ami de +M. d'Anjou. + +Et, sur cette reflexion, il quitta Quelus et s'avanca au-devant de +Bussy. + +Apres son impertinente apostrophe, Bussy avait releve la tete et +promene ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour +recueillir quelque impertinence en echange de celle qu'il avait +lancee. Mais tous les fronts s'etaient detournes, toutes les bouches +etaient demeurees muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le +roi, les autres d'improuver devant Bussy. + +Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouve ce +qu'il cherchait. + +--Monsieur, dit Bussy, est-ce a ce que je viens de dire que je dois +l'honneur de l'entretien que vous paraissez desirer? + +--A ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus +gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non, +je vous avais vu, et je desirais avoir le plaisir de vous saluer et de +vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre presence +a ma maison. + +Bussy etait un homme superieur en toutes choses; brave jusqu'a la +folie, mais lettre, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le +courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maitre de maison +l'emportait en ce moment sur la susceptibilite du raffine. A tout +autre, il eut repete sa phrase, c'est-a-dire sa provocation; mais il +se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de repondre quelques mots +gracieux a son compliment. + +--Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc pres de Bussy, je crois que mon +jeune coq a ete chanter pouille au capitan. Il a bien fait, mais je ne +veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Quelus... Non, pas vous, +Quelus, vous avez trop mauvaise tete. Allez donc voir, Maugiron. + +Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le +laissa point arriver jusqu'a Bussy; et, revenant vers le roi, il lui +ramena Maugiron. + +--Que lui as-tu dit, a ce fat de Bussy? demanda le roi. + +--Moi, sire? + +--Oui, toi. + +--Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc. + +--Ah! ah! voila tout? maugrea le roi. + +Saint-Luc s'apercut qu'il avait fait une sottise. + +--Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur +de lui dire bonjour demain matin. + +--Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tete! + +--Mais veuille Votre gracieuse Majeste me garder le secret, ajouta +Saint-Luc en affectant de parler bas. + +--Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gener, ce que j'en +dis. Il est certain que si tu pouvais m'en defaire sans qu'il en +resultat pour toi quelque egratignure.... + +Les mignons echangerent entre eux un rapide regard, que Henri III fit +semblant de ne pas avoir remarque. + +--Car enfin, continua le roi, le drole est d'une insolence.... + +--Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez +tranquille, sire, il trouvera son maitre. + +--Heu! fit le roi, secouant la tete de bas en haut, il tire rudement +l'epee! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enrage! cela nous +en debarrasserait bien plus commodement. + +Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagne de ses +trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il +savait etre les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par consequent, +etaient les plus grands amis du roi. + +--Corbleu! s'ecria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons +gentilshommes, maitre Bussy! car je tire l'epee, tout roi que je suis, +ni plus ni moins que si j'etais un bouffon. + +--Ah! le drole! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste. + +--S'il continue de pareilles plaisanteries, je chatierai Chicot, sire, +dit Maugiron. + +--Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort +chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui +qui merite le plus d'etre chatie, car ce n'est pas lui le plus +insolent. + +Cette fois il n'y avait plus a s'y meprendre: Quelus fit signe a d'O +et a d'Epernon, qui, occupes ailleurs, n'avaient point pris part a +tout ce qui venait de se passer. + +--Messieurs, dit Quelus en les menant a l'ecart, venez au conseil; +toi, Saint-Luc, cause avec le roi et acheve ta paix, qui me parait +heureusement commencee. + +Saint-Luc prefera ce dernier role, et s'approcha du roi et de Chicot, +qui etaient aux prises. + +Pendant ce temps, Quelus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure +d'une fenetre. + +--Eh bien, demanda d'Epernon, voyons, que veux-tu dire? J'etais en +train de faire la cour a la femme de Joyeuse, et je te previens que si +ton recit n'est pas des plus interessants, je ne te pardonne pas. + +--Je veux vous dire, messieurs, repondit Quelus, qu'apres le bal je +pars immediatement pour la chasse. + +--Bon, dit d'O, pour quelle chasse? + +--Pour la chasse au sanglier. + +--Quelle lubie te passe par la tete d'aller, du froid qui court, te +faire eventrer dans quelque taillis? + +--N'importe! j'y vais. + +--Seul? + +--Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi. + +--Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron. + +--Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier a son +dejeuner. + +--Avec un collet renverse a l'italienne, dit Maugiron, faisant +allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des +mignons portait Bussy. + +--Ah! ah! dit d'Epernon, bon! j'en suis alors. + +--De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi. + +--Eh! regarde autour de toi, mon mignon. + +--Bon! je regarde. + +--Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez? + +--Bussy, ce me semble. + +--Eh bien! ne te parait-il pas que c'est la un sanglier dont la hure +serait agreable au roi? + +--Tu crois que le roi... dit d'O. + +--C'est lui qui la demande, repondis Quelus. + +--Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous? + +--A l'affut, c'est plus sur. + +Bussy remarqua la conference, et, ne doutant pas qu'il ne fut question +de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis. + +--Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les +voila groupes; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et +Pithias, Castor et... Mais ou est donc Pollux? + +--Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voila Castor +depareille. + +--Que peuvent-ils faire la? demanda Bussy en les regardant +insolemment. + +--Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon. + +--Non, messieurs, dit en souriant Quelus, nous parlons chasse. + +--Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour +chasser. Cela vous gercera la peau. + +--Monsieur, repondit Maugiron avec la meme politesse, nous avons des +gants tres-chauds et des pourpoints doubles de fourrures. + +--Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientot que vous chassez? + +--Mais, cette nuit, peut-etre, dit Schomberg. + +--Il n'y a pas de peut-etre; cette nuit surement, ajouta Maugiron. + +--En ce cas, je vais prevenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majeste +si demain, a son reveil, elle allait trouver ses amis enrhumes? + +--Ne vous donnez pas la peine de prevenir le roi, monsieur, dit +Quelus; Sa Majeste sait que nous chassons. + +--L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus +impertinentes. + +--Non, monsieur, dit Quelus, nous chassons le sanglier. Il nous faut +absolument une hure. + +--Et l'animal?... demanda Antraguet. + +--Est detourne, dit Schomberg. + +--Mais encore faut-il savoir ou il passera, demanda Livarot. + +--Nous tacherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous, +monsieur de Bussy? + +--Non, repondit celui-ci, continuant la conversation sur le meme mode. +Non, en verite, je suis empeche. Demain il faut que je sois chez M. +d'Anjou pour la reception de M. de Monsoreau, a qui Monseigneur, comme +vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur. + +--Mais cette nuit? demanda Quelus. + +--Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une +mysterieuse maison du faubourg Saint-Antoine. + +--Ah! ah! fit d'Epernon, est-ce que la reine Margot serait incognito a +Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez herite +de la Mole. + +--Oui; mais depuis quelque temps j'ai renonce a l'heritage, et c'est +d'une autre personne qu'il s'agit. + +--Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda +d'O. + +--Justement; je vous demanderai meme un conseil, monsieur de Quelus. + +--Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les +donner mauvais, surtout a mes amis. + +--On dit les rues de Paris peu sures; le faubourg Saint-Antoine est un +quartier fort isole. Quel chemin me conseillez-vous de prendre? + +--Dame! dit Quelus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la +nuit a nous attendre, a votre place, monsieur, je prendrais le petit +bac du Pre-aux-Clercs, je me ferais descendre a la tour du coin, je +suivrais le quai jusqu'au Grand-Chatelet, et par la rue de la +Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout +de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'hotel des Tournelles sans +accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf a la +mysterieuse maison dont vous nous parliez tout a l'heure. + +--Merci de l'itineraire, monsieur de Quelus, dit Bussy. Vous dites le +bac au Pre-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au +Grand-Chatelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On +ne s'en ecartera pas d'une ligne, soyez tranquille. + +Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut a Balzac +d'Entragues: + +--Decidement, Antraguet, il n'y a rien a faire avec ces gens-la, +allons-nous-en. + +Livarot et Ribeirac se mirent a rire, suivant Bussy et d'Entragues, +qui s'eloignerent, mais qui, en s'eloignant, se retournerent plusieurs +fois. + +Les mignons demeurerent calmes; ils paraissaient decides a ne rien +comprendre. + +Comme Bussy allait franchir le dernier salon ou se trouvait madame de +Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un +signe, montrant de l'oeil le favori du duc d'Anjou, qui s'eloignait. +Jeanne comprit avec cette perspicacite qui est le privilege des +femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage. + +--Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que +vous avez fait, a ce qu'on assure. + +--Contre le roi, madame? demanda Bussy. + +--Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi. + +--Volontiers, madame, dit Bussy. + +Et, offrant son bras a madame de Saint-Luc, il s'eloigna en recitant +le sonnet demande. + +Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du cote des +mignons, et il entendit Quelus qui disait: + +--L'animal ne sera pas difficile a suivre avec de pareilles brisees; +ainsi donc, a l'angle de l'hotel des Tournelles, pres la porte +Saint-Antoine, en face l'hotel Saint-Pol. + +--Avec chacun un laquais? demanda d'Epernon. + +--Non pas, Nogaret, non pas, dit Quelus, soyons seuls, sachons seuls +notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais +honte que le baton d'un laquais le touchat; il est trop bon +gentilhomme. + +--Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron. + +--Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc. + +--Ah! c'est vrai, nous avions oublie que tu avais pris femme. Nous te +traitions encore en garcon, dit Schomberg. + +--En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc +reste avec sa femme la premiere nuit de ses noces. + +--Vous n'y etes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme +qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la +peine; c'est le roi. + +--Comment, le roi? + +---Oui, Sa Majeste veut que je la reconduise au Louvre. + +Les jeunes gens le regarderent avec un sourire que Saint-Luc chercha +vainement a interpreter. + +--Que veux-tu? dit Quelus, le roi te porte une si merveilleuse amitie, +qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de +Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc a son roi et a sa dame. + +--Heu! la bete est lourde, fit d'Epernon. + +--Bah! dit Quelus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un +epieu, j'en fais mon affaire. + +On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc. + +--Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse, +au revoir. + +Et il les quitta aussitot. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa +le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et +gagna la porte que touchait deja Bussy, retenu par la belle mariee, +qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir. + +--Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme +vous avez l'air effare! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la +grande chasse qui se prepare? Ce serait une preuve de votre courage, +mais ce n'en serait pas une de votre galanterie. + +--Monsieur, repondit Saint-Luc, j'avais l'air effare parce que je vous +cherchais. + +--Ah! vraiment? + +--Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chere Jeanne, +ajouta-t-il, dites a votre pere qu'il tache d'arreter le roi; il faut +que je dise deux mots en tete-a-tete a M. de Bussy. + +Jeanne s'eloigna rapidement; elle ne comprenait rien a toutes ces +necessites; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait +importantes. + +--Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy. + +--Je voulais vous dire, monsieur le comte, repondit Saint-Luc, que si +vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le +remettre a demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et +que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du cote de la +Bastille, vous ferez bien d'eviter l'hotel des Tournelles, ou il y a +un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voila +ce que j'avais a vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser +qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant reflechissez. + +En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait: + +--Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu +fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre. + +--Sire, me voici, repondit Saint-Luc en s'elancant dans la direction +de la voix de Chicot. + +Pres du bouffon etait Henri III, auquel un page tendait deja le lourd +manteau fourre d'hermine, tandis qu'un autre lui presentait de gros +gants montant jusqu'aux coudes, et un troisieme le masque de velours +double de satin. + +--Sire, dit Saint-Luc en s'adressant a la fois aux deux Henri, je vais +avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu'a vos litieres. + +--Point du tout, dit Henri, Chicot va de son cote, moi du mien. Mes +amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre +tandis qu'ils courent le careme prenant. J'avais compte sur eux, et +les voila qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser +partir ainsi. Tu es un homme grave et marie, tu dois me ramener a la +reine. Viens, mon ami, viens. Hola! un cheval pour M. Saint-Luc. Non +pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litiere est large; +il y a place pour deux. + +Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle +voulut parler, dire un mot a son mari, prevenir son pere que le roi +enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, placant un doigt sur sa bouche, +l'invita au silence et a la circonspection. + +--Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis menage Francois +d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.--Sire, +ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si devoue a Votre Majeste, +que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde. + +Il y eut un grand tumulte, puis grandes genuflexions, puis grand +silence pour ouir les adieux du roi a mademoiselle de Brissac et a son +pere. Ils furent charmants. + +Puis les chevaux piafferent dans la cour, les flambeaux jeterent sur +les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitie riant, moitie +grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans +de la royaute et tous les convies de la noce. + +Jeanne, demeuree seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et +s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait +beaucoup de devotion. Puis elle ordonna qu'on la laissat seule, et +qu'une collation fut prete pour le retour de son mari. + +M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marie a +la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait. +Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyerent un de +leurs compagnons prevenir le marechal que toutes les portes etaient +closes au Louvre, et qu'avant de fermer la derniere, le capitaine du +guichet avait repondu: + +--N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus +du Louvre cette nuit. Sa Majeste est couchee, et tout le monde dort. + +Le marechal avait ete porter cette nouvelle a sa fille, qui avait +declare qu'elle etait trop inquiete pour se coucher, et qu'elle +veillerait en attendant son mari. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT CE N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUI OUVRE LA PORTE QUI ENTRE DANS +LA MAISON. + + +La porte Saint-Antoine etait une espece de voute en pierre, pareille a +peu pres a notre porte Saint-Denis et a notre porte Saint-Martin +d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son cote gauche aux batiments +adjacents a la Bastille, et se reliait ainsi a la vieille forteresse. + +L'espace compris a droite entre la porte et l'hotel de Bretagne etait +grand, sombre et boueux; mais cet espace etait peu frequente le jour, +et tout a fait solitaire quand venait le soir, car les passants +nocturnes semblaient s'etre fait un chemin au plus pres de la +forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps ou les +rues etaient des coupe-gorge, ou le guet etait a peu pres inconnu, +sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les +secourir, mais tout au moins par ses cris appeler a l'aide et effrayer +les malfaiteurs. + +Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants +plus prudents que les nuits d'ete. + +Celle pendant laquelle se passent les evenements que nous avons deja +racontes et ceux qui vont suivre etait si froide, si noire et si +chargee de nuages sombres et bas, que nul n'eut apercu, derriere les +creneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui, +de son cote, eut ete fort empechee de distinguer sur la place les gens +qui passaient. + +En avant de la porte Saint-Antoine, du cote de l'interieur de la +ville, aucune maison ne s'elevait, mais seulement de grandes +murailles. Ces murailles etaient, a droite, celles de l'eglise +Saint-Paul; a gauche, celles de l'hotel des Tournelles. C'est a +l'extremite de cet hotel, du cote de la rue Sainte-Catherine, que la +muraille faisait cet angle rentrant dont avait parle Saint-Luc a +Bussy. + +Puis venait le pate de maisons situees entre la rue de Jouy et la +grande rue Saint-Antoine, laquelle avait, a cette epoque, en face +d'elle, la rue des Billettes et l'eglise Sainte-Catherine. + +D'ailleurs, nulle lanterne n'eclairait toute la portion du vieux Paris +que nous venons de decrire. Dans les nuits ou la lune se chargeait +d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et +immobile, la gigantesque Bastille, qui se detachait en vigueur sur +l'azur etoile du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne +voyait la ou elle etait qu'un redoublement de tenebres que trouait de +place en place la pale lumiere de quelques fenetres. + +Pendant cette nuit, qui avait commence par une gelee assez vive, et +qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne +faisait crier sous ses pas la terre gercee de cette espece de chaussee +aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir ete +pratiquee par le prudent detour des promeneurs attardes. Mais, en +revanche, un oeil exerce eut pu distinguer, dans cet angle du mur des +Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour +prouver qu'elles appartenaient a de pauvres diables de corps humains +fort embarrasses de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait, +de minute en minute, l'immobilite a laquelle ils semblaient s'etre +volontairement condamnes dans l'attente de quelque evenement. + +Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait, a cause de l'obscurite, +voir sur la place, n'eut pas davantage pu entendre, tant elle etait +faite a voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant +cette conversation ne manquait pas d'un certain interet. + +--Cet enrage Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est +une veritable nuit comme nous en avions a Varsovie, quand le roi Henri +etait roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a predit, +notre peau se fendra. + +--Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, repondit une +autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau +sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras +plus du froid. + +--En verite, Schomberg, dit une troisieme ombre, tu en parles fort a +ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant a moi, mes +levres saignent, et mes moustaches sont herissees de glacons. + +--Moi, ce sont les mains, dit une quatrieme voix. Sur ma parole, je +parierais que je n'en ai plus. + +--Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Quelus? repondit +Schomberg. Elle te l'eut prete, cette chere femme, surtout si tu lui +avais conte que c'etait pour la debarrasser de son cher Bussy, qu'elle +aime a peu pres comme la peste. + +--Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquieme voix. Tout +a l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sur, que vous avez trop +chaud. + +--Dieu t'entende, d'Epernon, fit Maugiron en battant la semelle. + +--Ce n'est pas moi qui ai parle, dit d'Epernon, c'est d'O. Moi, je me +tais, de peur que mes paroles ne gelent. + +--Que dis-tu? demanda Quelus a Maugiron. + +--D'O disait, reprit Maugiron, que tout a l'heure nous aurions trop +chaud, et je lui repondais: Que Dieu t'entende! + +--Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois la-bas quelque +chose qui vient par la rue Saint-Paul. + +--Erreur. Ce ne peut pas etre lui. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce qu'il a indique un autre itineraire. + +--Comme ce serait chose etonnante, n'est-ce pas, qu'il se fut doute de +quelque chose et qu'il en eut change! + +--Vous ne connaissez point Bussy; ou il a dit qu'il passerait, il +passera, quand meme il saurait que le diable est embusque sur la route +pour lui barrer le passage. + +--En attendant, repondit Quelus, voila deux hommes qui viennent. + +--Ma foi, oui, repeterent deux ou trois voix, reconnaissant la verite +de la proposition. + +--En ce cas, chargeons, dit Schomberg. + +--Un moment, dit d'Epernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou +d'honnetes sages-femmes. Tiens! ils s'arretent. + +En effet, a l'extremite de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue +Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos +cinq compagnons s'etaient arretees comme indecises. + +--Oh! oh! dit Quelus, est-ce qu'ils nous auraient vus? + +--Allons donc! a peine si nous nous voyons nous-memes. + +--Tu as raison, reprit Quelus. Tiens! les voila qui tournent a +gauche... ils s'arretent devant une maison... Ils cherchent. + +--Ma foi, oui. + +--On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant... +Est-ce qu'il nous echapperait? + +--Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg +Saint-Antoine, et que ceux-la, apres avoir debouche par Saint-Paul, +ont descendu la rue, repondit Maugiron. + +--Eh! dit Schomberg, qui vous repondra que le fin matois ne vous a pas +donne une fausse indication, soit par hasard et negligemment, soit par +malice et avec reflexion? + +--Au fait, cela se pourrait, dit Quelus. + +Cette supposition fit bondir comme une meute affamee toute la troupe +des gentilshommes. Ils quitterent leur retraite et s'elancerent, +l'epee haute, vers les deux hommes arretes devant la porte. + +Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la +serrure, la porte avait cede et commencait a s'ouvrir, lorsque le +bruit des assaillants fit lever la tete aux deux mysterieux +promeneurs. + +--Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux a son +compagnon. Serait-ce par hasard a nous qu'on en voudrait, d'Aurilly? + +--Ah! monseigneur, repliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela +m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito? + +--Des hommes armes! un guet-apens! + +--Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit, +monseigneur, que la dame etait trop belle pour n'etre point courtisee. + +--Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un siege en deca qu'au +dela des portes. + +--Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais +qui vous dit?.... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient +franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidite de +l'eclair. Quelus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se +jeterent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur +couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'Epernon +s'appretaient a les attaquer de face. + +--A mort! a mort! cria Quelus, toujours le plus ardent des cinq. + +Tout a coup celui que l'on avait appele monseigneur, et a qui son +compagnon avait demande s'il garderait l'incognito, se retourna vers +Quelus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance: + +--Je crois que vous avez dit: A mort! en parlant a un fils de France, +monsieur de Quelus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre +regard. + +Quelus recula, les yeux hagards, les genoux flechissants, les mains +inertes. + +--Monseigneur le duc d'Anjou! s'ecria-t-il. + +--Monseigneur le duc d'Anjou! repeterent les autres. + +--Eh bien, reprit Francois d'un air terrible, crions-nous toujours: A +mort! a mort! mes gentilshommes? + +--Monseigneur, balbutia d'Epernon, c'etait une plaisanterie; +pardonnez-nous. + +--Monseigneur, dit d'O a son tour, nous ne soupconnions pas que nous +pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier +perdu. + +--Une plaisanterie! repliqua Francois, sans meme faire a d'O l'honneur +de lui repondre, vous avez de singulieres facons de plaisanter, +monsieur d'Epernon. Voyons, puisque ce n'est pas a moi qu'on en +voulait, quel est celui que menacait votre plaisanterie? + +--Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc +quitter l'hotel Montmorency et venir de ce cote. Cela nous a paru +etrange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari +quittait sa femme la premiere nuit de ses noces. + +L'excuse etait plausible; car, selon toute probabilite, le duc d'Anjou +apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couche a l'hotel +Montmorency, et cette nouvelle coinciderait avec ce que venait de dire +Schomberg. + +--M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs? + +--Oui, monseigneur, reprirent en choeur les cinq compagnons. + +--Et depuis quand peut-on se tromper ainsi a nous deux? dit le duc +d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tete de plus que moi. + +--C'est vrai, monseigneur, dit Quelus; mais il est juste de la taille +de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner. + +--Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, repliqua Maugiron. + +--Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons +pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O. + +--Enfin, dit Quelus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons +eu a son egard l'ombre d'une mauvaise pensee, pas meme celle de +troubler ses plaisirs. + +Tout en parlant ainsi et tout en ecoutant les reponses plus ou moins +logiques que l'etonnement et la crainte permettaient de lui faire, +Francois, par une habile manoeuvre strategique, avait quitte le seuil +de la porte et suivi pas a pas d'Aurilly, son joueur de luth, +compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait deja a +une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les +autres, elle ne put pas etre reconnue. + +--Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je +prenne ici mes plaisirs? + +--Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez +venu, repliqua Quelus, pardonnez-nous; nous nous retirons. + +--C'est bien. Adieu, messieurs. + +--Monseigneur, ajouta d'Epernon, que notre discretion bien connue de +Votre Altesse.... + +Le duc d'Anjou, qui avait deja fait un pas pour se retirer, s'arreta, +et froncant le sourcil: + +--De la discretion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande, +je vous prie? + +--Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule a cette heure +et suivie de son confident.... + +--Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que +l'on croie. + +Les cinq gentilshommes ecouterent dans le plus profond et le plus +respectueux silence. + +--J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de +ses paroles dans la memoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais +consulter le juif Manasses, qui sait lire dans le verre et dans le +marc du cafe. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En +passant, d'Aurilly vous a apercus et vous a pris pour quelques archers +faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espece de gaiete +effrayante pour ceux qui connaissaient le caractere du prince, en +veritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les +murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous derober, +s'il etait possible, a vos terribles regards. + +Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagne la rue +Saint-Paul, et se trouvait a portee d'etre entendu des sentinelles de +la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine +sourde et inveteree que lui portait son frere, ne le rassuraient que +mediocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III. + +--Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce +que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prevenir +que je desire ne pas etre suivi. + +Tous s'inclinerent et prirent conge du prince, qui se retourna +plusieurs fois pour les accompagner de l'oeil, tout en faisant +quelques pas lui-meme du cote oppose. + +--Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens a qui nous +venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantot +minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu; +rentrons vite a l'hotel, monseigneur, rentrons. + +--Non pas, dit le prince l'arretant; profitons de leur depart, au +contraire. + +--C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne +sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme +monseigneur peut le voir lui-meme, la retraite ou ils etaient caches; +les voyez-vous, monseigneur, la-bas dans ce recoin, a l'angle de +l'hotel des Tournelles? + +Francois regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte verite. Les cinq +gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il etait +evident qu'ils meditaient un projet interrompu par l'arrivee du +prince; peut-etre meme ne se postaient-ils dans cet endroit que pour +epier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient +effectivement chez le juif Manasses. + +--Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que decidez-vous? Je ferai +ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent +de demeurer. + +--Mordieu! dit le prince, c'est cependant facheux d'abandonner la +partie. + +--Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre. +J'ai deja eu l'honneur de dire a Votre Altesse que je m'etais informe: +la maison est louee pour un an; nous savons que la dame loge au +premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une +clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons +attendre. + +--Tu es sur que la porte avait cede? + +--J'en suis sur: a la troisieme clef que j'ai essayee. + +--A propos, l'as-tu refermee? + +--La porte? + +--Oui. + +--Sans doute, monseigneur. + +Avec quelque accent de verite que d'Aurilly eut prononce cette +affirmation, nous devons dire qu'il etait moins sur d'avoir referme la +porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus +de doute au prince sur la seconde certitude que sur la premiere. + +--Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas ete fache de savoir +moi-meme.... + +--Ce qu'ils font la, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de +me tromper; ils sont reunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre +Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre +elle? + +--Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir. + +--Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprecie mes +craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien +permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier +prince du sang... l'heritier de la couronne, que tant de gens ont +interet a ne pas voir heriter. + +Ces derniers mots firent une impression telle sur Francois, qu'il se +decida aussitot a la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugreer +contre la disgrace de cette rencontre et sans se promettre +interieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le +desagrement qu'il venait d'en recevoir. + +--Soit! dit-il, rentrons a l'hotel; nous y retrouverons Bussy, qui +doit etre revenu de ses maudites noces; il aura ramasse quelque bonne +querelle et aura tue ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de +couchette, et cela me consolera. + +--Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, esperons en Bussy. Je ne demande +pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus +grande confiance en lui. + +Et ils partirent. + +Ils n'avaient pas tourne l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq +compagnons virent apparaitre, a la hauteur de la rue Tison, un +cavalier enveloppe dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval +resonnait sur la terre presque petrifiee, et, luttant contre cette +nuit epaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort +pour percer le ciel nuageux et cette atmosphere lourde de neige, +argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec +precaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui +imposait de marcher au pas faisait ecumer malgre le froid. + +--Cette fois, dit Quelus, c'est lui. + +--Impossible! dit Maugiron. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitte avec Livarot, +d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laisse se hasarder +ainsi. + +--C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Epernon. Tiens! reconnais-tu +son hum! sonore, et sa facon insolente de porter la tete? Il est bien +seul. + +--Alors, dit d'O, c'est un piege. + +--En tout cas, piege ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est +lui: _Aux epees! aux epees!_ + +C'etait en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue +Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itineraire que lui +avait trace Quelus; il avait, comme nous l'avons vu, recu l'avis de +Saint-Luc, et, malgre le tressaillement fort naturel que ces paroles +lui avaient fait eprouver, il avait congedie ses trois amis a la porte +de l'hotel Montmorency. + +C'etait la une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel, +lequel disait de lui-meme: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais +je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les +vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas a mon +gre un seul heros de l'antiquite que je ne puisse imiter dans tout ce +qu'il a fait. + +Et puis Bussy avait pense que peut-etre Saint-Luc, qu'il ne comptait +pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait +l'interet inattendu qu'a la position perplexe dans laquelle, lui, +Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager a +des precautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses +adversaires, en admettant qu'il eut des adversaires prets a +l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il +avait, aux yeux de ses ennemis eux-memes, une reputation de courage +qui lui faisait, pour la soutenir au niveau ou elle s'etait elevee, +entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il +avait donc renvoye ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eut +fait respecter meme d'un escadron. Et seul, les bras croises dans son +manteau, sans autres armes que son epee et son poignard, il se +dirigeait vers la maison ou l'attendait, non pas une maitresse, comme +on eut pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au +meme jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitie, et +que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite a sa +belle Marguerite, promesse a laquelle il n'avait pas manque une seule +fois, allait prendre, la nuit et lui-meme, pour ne compromettre +personne, au logis du messager. + +Il avait fait impunement le trajet de la rue des Grands-Augustins a la +rue Saint-Antoine, quand, en arrivant a la hauteur de la rue +Sainte-Catherine, son oeil actif, percant et exerce, distingua dans +les tenebres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou, +moins bien prevenu, n'avait point apercues d'abord. Il y a d'ailleurs +pour le coeur vraiment brave, a l'approche du peril qu'il devine, une +exaltation qui pousse a sa plus haute perfection l'acuite des sens et +de la pensee. + +Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise. + +--Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se +tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier +appel des maitres. On fait cas de moi, a ce qu'il parait. Diable! +voila pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons! +ce brave Saint-Luc ne m'a point trompe, et, dut-il me trouer le +premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de +l'avertissement, compagnon. + +Et, ce disant, il avancait toujours; seulement, son bras droit jouait +a l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main +gauche avait detache l'agrafe. + +Ce fut alors que Schomberg cria: _Aux epees!_ et qu'a ce cri repete +par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de +Bussy. + +--Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aigue, mais tranquille, on +veut tuer, a ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bete +fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh +bien, messieurs, le sanglier va en decoudre quelques uns, c'est moi +qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas a ma parole. + +--Soit! dit Schomberg; mais cela n'empeche pas que tu ne sois un grand +malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi a cheval, +quand nous t'ecoutons a pied. + +Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vetu de satin +blanc, sortit du manteau, et etincela comme un eclair d'argent aux +rayons de la lune, sans que Bussy put deviner a quelle intention, si +ce n'est a une intention de menace, correspondante au geste qu'il +faisait. + +Aussi allait-il repondre comme repondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au +moment d'enfoncer les eperons dans le ventre de son cheval, il sentit +l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui +etait particuliere, et dont il avait deja donne des preuves dans les +nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il etait, avait lance +une espece de coutelas dont la large lame etait plus lourde que le +manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, etait restee dans +la plaie comme un couperet dans une branche de chene. + +L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses +genoux. + +Bussy, toujours prepare a tout, se trouva les deux pieds a terre et +l'epee a la main. + +--Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez! + +Et, comme Schomberg s'approchait, emporte par son courage, et +calculant mal la portee de l'epee que Bussy tenait serree au corps, +comme on calcule mal la portee de la dent du serpent roule en spirale, +cette epee et ce bras se detendirent et lui creverent la cuisse. + +Schomberg poussa un cri. + +--Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de decousu deja. C'etait +le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait +couper, maladroit! + +Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec +son mouchoir, Bussy eut presente la pointe de sa longue epee au +visage, a la poitrine des quatre autres assaillants, dedaignant de +crier, car appeler au secours, c'est-a-dire reconnaitre qu'il avait +besoin d'aide, etait indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau +autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non +pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il put +s'adosser afin de n'etre point pris par derriere, portant dix coups a +la minute, et sentant parfois cette molle resistance de la chair qui +indique que les coups ont porte. Une fois il glissa et regarda +machinalement la terre. Cet instant suffit a Quelus, qui lui porta un +coup dans le cote. + +--Touche! cria Quelus. + +--Oui, dans le pourpoint, repondit Bussy, qui ne voulait pas meme +avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur. + +Et, bondissant sur Quelus, il lia si vigoureusement son epee, que +l'arme sauta a dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa +victoire, car au meme instant d'O, d'Epernon et Maugiron l'attaquerent +avec une nouvelle furie. Schomberg avait bande sa blessure, Quelus +avait ramasse son epee; il comprit qu'il allait etre cerne, qu'il +n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne +profitait pas de cette minute, il allait etre perdu. + +Bussy fit en arriere un bond qui mit trois pas entre lui et les +assaillants; mais quatre epees le rattraperent bien vite, et cependant +c'etait encore trop tard, car Bussy venait, grace a un autre bond, de +s'adosser au mur. La il s'arreta, fort comme Achille ou comme Roland, +et souriant a cette tempete de coups qui s'abimaient sur sa tete et +cliquetaient autour de lui. + +Tout a coup il sentit la sueur a son front et un nuage passa sur ses +yeux. + +Il avait oublie sa blessure, et les symptomes d'evanouissement qu'il +venait d'eprouver la lui rappelaient. + +--Ah! tu faiblis! s'ecria Quelus redoublant ses coups. + +--Tiens! dit Bussy, juges-en. + +Et du pommeau de son epee il le frappa a la tempe. Quelus roula sous +ce coup de poing de fer. + +Puis, exalte, furieux comme le sanglier qui, apres avoir tenu tete aux +chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'elanca en avant. +D'O et d'Epernon reculerent; Maugiron avait releve Quelus, et le +tenait embrasse; Bussy brisa du pied l'epee de ce dernier, taillada +d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Epernon. Un instant Bussy fut +vainqueur; mais Quelus revint a lui, mais Schomberg, tout blesse qu'il +etait, rentra en lice, mais quatre epees flamboyerent de nouveau. +Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces +pour operer sa retraite, et recula pas a pas pour regagner son mur. +Deja la sueur glacee de son front, le tintement sourd de ses oreilles, +une taie douloureuse et sanglante etendue sur ses yeux, lui +annoncaient l'epuisement de ses forces. L'epee ne suivait plus le +chemin que lui tracait la pensee obscurcie. Bussy chercha le mur avec +sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, a +son grand etonnement, le mur ceda. C'etait une porte entrebaillee. +Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce +moment supreme. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si +violents, que toutes les epees s'ecarterent ou se baisserent devant +lui. Alors il se laissa glisser de l'autre cote de cette porte, et, se +retournant, il la poussa d'un violent coup d'epaule. Le pene claqua +dans la gache. C'etait fini, Bussy etait hors de danger, Bussy etait +vainqueur, puisqu'il etait sauve. + +Alors, d'un oeil egare par la joie, il vit a travers le guichet a +l'etroit grillage les figures pales de ses ennemis. Il entendit les +coups d'epee furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de +rage, des appels insenses. Enfin, tout a coup il lui sembla que la +terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois +pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-meme et alla +rouler sur les marches d'un escalier. + +Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le +silence et l'obscurite du tombeau. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE REVE DE LA REALITE. + + +Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous +sa chemise, et de boucler le ceinturon de son epee par-dessus, ce qui +avait fait une espece de bandage a la plaie vive et brulante d'ou le +sang s'echappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva la, +il avait deja perdu assez de sang pour que cette perte amenat +l'evanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombe. + +Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcite par la colere et la +souffrance, la vie persistat sous les apparences de l'evanouissement, +soit que cet evanouissement cessat pour faire place a une fievre qui +fit place a un second evanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut +voir, dans cette heure de reve ou de realite, pendant cet instant de +crepuscule place entre l'ombre de deux nuits. + +Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpte, avec +une tapisserie a personnages et un plafond peint. Ces personnages, +dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des +piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils +s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mysterieux. Entre +les deux fenetres, un portrait de femme etait place, eclatant de +lumiere; seulement il semblait a Bussy que le cadre de ce portrait +n'etait autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, +fixe sur son lit comme par un pouvoir superieur, prive de tous ses +mouvements, ayant perdu toutes ses facultes, excepte celle de voir, +regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades +sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques coleres +de ceux qui portaient des epees. Avait-il deja vu ces personnages ou +les voyait-il pour la premiere fois? C'est ce qu'il ne pouvait +preciser, tant sa tete etait alourdie. + +Tout a coup la femme du portrait sembla se detacher du cadre, et une +adorable creature, vetue d'une longue robe de laine blanche, comme +celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses +epaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils +veloutes, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on put voir +circuler le sang qui la teintait de rose, s'avanca vers lui. Cette +femme etait si prodigieusement belle, ses bras etendus etaient si +attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter a ses +pieds. Mais il semblait retenu a son lit par des liens pareils a ceux +qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dedaigneuse de la +terre, l'ame immaterielle monte au ciel. + +Cela le forca de regarder le lit sur lequel il etait couche, et il lui +sembla que c'etait un de ces lits magnifiques, sculptes sous Francois +1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broche d'or. + +A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond +cesserent d'occuper Bussy. La femme du portrait etait tout pour lui, +et il cherchait a voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un +nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il +lui en derobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage +mysterieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses +regards, il se mit a lui adresser un compliment en vers comme il les +faisait, c'est-a-dire couramment. + +Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre +elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains +comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard. + +Bussy sentit la colere lui monter a la tete, et il entra dans une +telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eut eu la liberte de +ses mouvements, il se fut certes jete sur lui; il est meme juste de +dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible. + +Comme il s'efforcait vainement de se detacher du lit auquel il +semblait enchaine, le nouveau venu parla. + +--Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrive? + +--Oui, maitre, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de +Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant oter votre bandeau. + +Bussy fit un effort pour voir si la femme a la douce voix etait bien +la meme que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il +n'apercut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui +venait, selon l'invitation qui lui en avait ete faite, d'oter son +bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards +effares. + +--Au diable l'homme! pensa Bussy. + +Et il essaya de formuler sa pensee par la parole ou par le geste, mais +l'un lui fut aussi impossible que l'autre. + +--Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du +lit, vous etes blesse, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous +allons essayer de vous raccommoder. + +Bussy voulut repondre; mais il comprit que cela etait chose +impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacee, et les extremes +bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent ete +traverses par cent mille epingles. + +--Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et +un accent de douloureux interet qui fit venir les larmes aux yeux de +Bussy la voix douce qui avait deja parle, et que le blesse reconnut +pour etre celle de la dame du portrait. + +--Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, repliqua +le jeune homme; en attendant il est evanoui. + +Ce fut la tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre +comme le froissement d'une robe qui s'eloignait. Puis il crut sentir +quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui +restait d'eveille en lui acheva de s'evanouir. + +Plus tard il fut impossible a Bussy de fixer la duree de cet +evanouissement. + +Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur +son visage; des voix rauques et discordantes ecorchaient son oreille, +il ouvrit les yeux pour voir si c'etaient les personnages de la +tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans +l'esperance que le portrait serait toujours la, il tourna la tete de +tous cotes. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. +Quant au portrait, il avait completement disparu. Bussy n'avait a sa +droite qu'un homme vetu de gris avec un tablier blanc retrousse a la +ceinture et tache de sang; a sa gauche, qu'un moine genovefain, qui +lui soulevait la tete, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant +des prieres. + +L'oeil errant de Bussy s'attacha bientot a une masse de pierres qui se +dressait devant lui, et monta jusqu'a la plus grande hauteur de ces +pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon +flanque de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et +froid, legerement dore par le soleil levant. + +Bussy etait purement et simplement dans la rue, ou plutot sur le +rebord d'un fosse, et ce fosse etait celui du Temple. + +--Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez +prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en +donner en ouvrant les fenetres, et j'eusse ete mieux sur mon lit de +damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma +poche, a moins que vous ne vous soyez deja payes vous-memes, ce qui +serait prudent, quelque vingt ecus d'or; prenez, mes amis, prenez. + +--Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine +de vous apporter, et vous etiez la, bien veritablement la. Nous vous y +avons trouve, en passant au point du jour. + +--Ah! diable! dit Bussy; et le jeune medecin y etait-il? + +Les assistants se regarderent. + +--C'est un reste de delire, dit le moine en secouant la tete. Puis, +revenant a Bussy: + +--Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous +confesser. + +Bussy regarda le moine d'un air effare. + +--Il n'y avait pas de medecin, pauvre cher jeune homme, dit la +vieille. Vous etiez la, seul, abandonne, froid comme un mort. Voyez, +il y a un peu de neige, et votre place est dessinee en noir sur la +neige. + +Bussy jeta un regard sur son cote endolori, se rappela avoir recu un +coup d'epee, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir +a la meme place, fixe sur la plaie par le ceinturon de son epee. + +--C'est singulier, dit-il. + +Deja, profitant de la permission qu'il leur avait donnee, les +assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations +pitoyables a son endroit. + +--La, dit-il quand le partage fut acheve, c'est fort bien, mes amis. +Maintenant, conduisez-moi a mon hotel. + +--Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la +vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous +pouvez monter. + +--Est-ce vrai? dit Bussy. + +--C'est la verite du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval +sommes a votre service, mon gentilhomme. + +--C'est egal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va +chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser. + +--Comment vous appelez-vous? demanda Bussy. + +--Je m'appelle frere Gorenflot, repondit le moine. + +--Eh bien, frere Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son +derriere, j'espere que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon +pere, au plus presse. J'ai froid, et je voudrais etre a mon hotel pour +me rechauffer. + +--Et comment s'appelle votre hotel? + +--Hotel de Bussy. + +--Comment! s'ecrierent les assistants, hotel de Bussy! + +--Oui, qu'y a-t-il d'etonnant a cela? + +--Vous etes donc des gens de M. de Bussy. + +--Je suis M. de Bussy lui-meme. + +--Bussy! s'ecria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le +fleau des mignons... Vive Bussy! + +Et le jeune homme, enleve sur les epaules de ses auditeurs, fut +reporte en triomphe en son hotel, tandis que le moine s'en allait +comptant sa part des vingt ecus d'or, secouant la tete et murmurant: + +--Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'etonne plus qu'il n'ait +pas voulu se confesser. + +Une fois rentre dans son hotel, Bussy fit appeler son chirurgien +ordinaire, lequel trouva la blessure sans consequence. + +--Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas ete pansee? + +--Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, apres +tout, elle paraisse bien fraiche. + +--Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donne le delire? + +--Certainement. + +--Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages +portant des fleurs et des piques, ce plafond a fresques, ce lit +sculpte et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux +fenetres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce medecin qui +jouait a Colin-Maillard, et a qui j'ai failli crier casse-cou, ce +serait donc du delire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec +les mignons? Ou me suis-je donc battu, deja? Ah! oui, c'est cela. +C'etait pres de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adosse +a un mur; ce mur, c'etait une porte, et cette porte a cede +heureusement. Je l'ai refermee a grand'peine, je me suis trouve dans +une allee. La, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment ou je me +suis evanoui. Ou bien ai-je reve, maintenant? voici la question. Ah! +et mon cheval, a propos? On doit avoir retrouve mon cheval mort sur la +place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un. + +Le docteur appela un valet. + +Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutile, s'etait +traine jusqu'a la porte de l'hotel, et qu'on l'avait trouve la, +hennissant, a la pointe du jour. Aussitot l'alarme s'etait repandue +dans l'hotel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maitre, +s'etaient mis a sa recherche, et la plupart d'entre eux n'etaient pas +encore rentres. + +--Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi a +l'etat de reve, et c'en etait un en effet. Quelle probabilite y a-t-il +qu'un portrait se detache de son cadre pour venir converser avec un +medecin qui a les yeux bandes? C'est moi qui suis un fou. Et +cependant, quand je me le rappelle, ce portrait etait bien charmant. +Il avait.... + +Bussy se mit a detailler le portrait, et, a mesure qu'il en repassait +tout les details dans sa memoire, un frisson voluptueux, ce frisson de +l'amour qui rechauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours +sur sa poitrine brulante. + +--Et j'aurais reve tout cela! s'ecria Bussy, tandis que le docteur +posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne +fait pas de pareils reves.--Recapitulons. + +Et Bussy se mit a repeter pour la centieme fois: + +--J'etais au bal; Saint-Luc m'a prevenu qu'on devait m'attendre du +cote de la Bastille. J'etais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je +les ai renvoyes. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Chatelet, +etc., etc. A l'hotel des Tournelles, j'ai commence d'apercevoir les +gens qui m'attendaient. Ils se sont rues sur moi, m'ont estropie mon +cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entre dans une +allee; je me suis trouve mal, et puis... ah! voila! c'est cet _et +puis_ qui me tue; il y a une fievre, un delire, un reve, apres cet _et +puis_. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouve sur le +talus des fosses du Temple, ou un moine genovefain a voulu me +confesser.--C'est egal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy apres un +silence d'un instant, qu'il employa encore a rappeler ses souvenirs. +Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours +pour cette egratignure, comme j'ai fait pour la derniere? + +--C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda +le chirurgien. + +--Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent +dans les jambes. + +--Faites quelques pas. + +Bussy sauta a bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait +avance en faisant assez allegrement le tour de sa chambre. + +--Cela ira, dit le medecin, pourvu que vous ne montiez pas a cheval et +que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour. + +--A la bonne heure! s'ecria Bussy, voila un medecin! cependant j'en ai +vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravee la, +et, si je le rencontre jamais, je le reconnaitrai, j'en reponds. + +--Mon cher seigneur, dit le medecin, je ne vous conseille pas de le +chercher; on a toujours un peu de fievre apres les coups d'epee; vous +devriez cependant savoir cela, vous qui etes a votre douzieme. + +--Oh! mon Dieu! s'ecria tout a coup Bussy, frappe d'une idee nouvelle, +car il ne songeait qu'au mystere de sa nuit, est-ce que mon reve +aurait commence au dela de la porte, au lieu de commencer en deca? +Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allee et d'escalier qu'il n'y +avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces +brigands-la, me croyant tue, m'auraient porte tout bellement jusqu'aux +fosses du Temple, afin de depister quelque spectateur de la scene? +Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement reve le +reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procure le reve qui +m'agite, qui me devore, qui me tue, je fais serment de les eventrer +tous jusqu'au dernier! + +--Mon cher seigneur, dit le medecin, si vous voulez vous guerir +promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi. + +--Excepte cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans ecouter ce +que lui disait le docteur. Celui-la, c'est autre chose; il s'est +conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma premiere visite. + +--Seulement, pas avant ce soir, a cinq heures, dit le medecin. + +--Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de +voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et +de demeurer seul. + +--Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous etes en toutes choses +un singulier malade, agissez a votre guise, monseigneur; je ne vous +recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un +autre coup d'epee avant que celui-la soit gueri. + +Bussy promit au medecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, +s'etant fait habiller, il appela sa litiere et se fit porter a l'hotel +Montmorency. + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, +AVAIT PASSE SA NUIT DE NOCES. + + +C'etait un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de +Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantome, son +cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizieme siecle. Nul +homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquetes. +Les rois et les princes avaient brigue son amitie. Les reines et les +princesses lui avaient envoye leurs plus doux sourires. Bussy avait +succede a la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la +bonne reine, au coeur tendre, qui, apres la mort du favori dont nous +avons ecrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait +fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que +Henri, son mari, s'en etait emu, lui qui ne s'emouvait guere de ces +sortes de choses, et que le duc Francois ne lui eut jamais pardonne +l'amour de sa soeur, si cet amour n'eut acquis Bussy a ses interets. +Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour a cette ambition sourde +et irresolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui +valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits. + +Mais, au milieu de tous les succes de guerre, d'ambition et de +galanterie, Bussy etait demeure ce que peut etre une ame inaccessible +a toute faiblesse humaine, et celui-la qui n'avait jamais connu la +peur n'avait jamais non plus, jusqu'a l'epoque ou nous sommes arrives +du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa +poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-meme, etait vierge et +pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touche +et qui sort de la mine ou il a muri sous le regard du soleil. Aussi +n'y avait-il point dans ce coeur place pour les details de pensee qui +eussent fait de Bussy un empereur veritable. Il se croyait digne d'une +couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de +comparaison. + +Henri III lui avait fait offrir son amitie, et Bussy l'avait refusee, +disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis +encore; que par consequent semblable condition ne lui convenait pas. +Henri III avait devore en silence cet affront, aggrave par le choix +qu'avait fait Bussy du duc Francois pour son maitre. Il est vrai que +le duc Francois etait le maitre de Bussy comme le bestiaire est le +maitre du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le +mange. Tel etait ce Bussy que Francois poussait a soutenir ses +querelles particulieres. Bussy le voyait bien, mais le role lui +convenait. + +Il s'etait fait une theorie a la maniere de la devise des Rohan, qui +disaient: "Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis." Bussy se +disait:--Je ne puis etre roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et +veut l'etre, je serai roi de M. le duc d'Anjou. + +Et, de fait, il l'etait. + +Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy +redoutable, ils coururent prevenir M. de Brissac. + +--M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tete aux +rideaux de la portiere. + +--Non, monsieur, fit le concierge. + +--Ou le trouverai-je? + +--Je ne sais, monsieur, repondit le digne serviteur. On est meme fort +inquiet a l'hotel. M. de Saint-Luc n'est pas rentre depuis hier. + +--Bah! fit Bussy tout emerveille. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +--Mais madame de Saint-Luc? + +--Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose. + +--Elle est a l'hotel? + +--Oui. + +--Prevenez donc madame de Saint-Luc que je serais charme si j'obtenais +d'elle la permission de lui presenter mes respects. + +Cinq minutes apres, le messager revint dire que madame de Saint-Luc +recevrait avec grand plaisir M. de Bussy. + +Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; +Jeanne de Cosse etait venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu +de la salle d'honneur. Elle etait fort pale, et ses cheveux, noirs +comme l'aile du corbeau, donnaient a cette paleur le ton de l'ivoire +jauni; ses yeux etaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eut +suivi sur sa joue le sillon argente d'une larme recente. Bussy, que +cette paleur avait d'abord fait sourire et qui preparait un compliment +de circonstance a ces yeux battus, s'arreta dans son improvisation a +ces symptomes de veritable douleur. + +--Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgre +toute la crainte que votre presence me fait eprouver. + +--Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne +peut-elle vous annoncer un malheur? + +--Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, +cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le. + +--Entre moi et M. de Saint-Luc? repeta Bussy etonne. + +--Oui, il m'a eloignee pour vous parler. Vous etes au duc d'Anjou, il +est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de +Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquietude. Il +est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. +Confessez-moi la verite. Qu'est-il arrive a M. de Saint-Luc? + +--Madame, dit Bussy, voila, en verite, qui est merveilleux. Je +m'attendais a ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma +blessure, et c'est moi que l'on interroge. + +--M. de Saint-Luc vous a blesse, il s'est battu! s'ecria Jeanne. Ah! +vous voyez bien.... + +--Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi +du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main +que je suis blesse. Il y a meme plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il +a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-meme a du vous +dire que nous etions maintenant comme Damon et Pythias! + +--Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu? + +--Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge etait donc +vrai? + +--Que vous disait-il? + +--Que M. de Saint-Luc n'etait pas rentre depuis hier onze heures. +Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari? + +--Helas! non. + +--Mais ou peut-il etre? + +--Je vous le demande. + +--Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait +de ce qui etait arrive, c'est fort drole. + +La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand etonnement. + +--Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu +beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultes. +Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites. + +Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est a-dire l'ordre donne +par Henri III a Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du +Louvre, et la reponse des gardes, a laquelle, en effet, aucun retour +n'avait succede. + +--Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends. + +--Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne. + +--Oui: Sa Majeste a emmene Saint-Luc au Louvre, et, une fois entre, +Saint-Luc n'a pas pu en sortir. + +--Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir? + +--Ah! dame! dit Bussy embarrasse, vous me demandez de devoiler les +secrets d'Etat. + +--Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allee, au Louvre, mon pere +aussi. + +--Eh bien? + +--Eh bien, les gardes nous ont repondu qu'ils ne savaient ce que nous +voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait etre rentre au logis. + +--Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sur, et si vous voulez vous en assurer de votre cote.... + +--Comment? + +--Par vous-meme. + +--Le puis-je donc? + +--Certainement. + +--Mais j'aurais beau me presenter au palais, on me renverra comme on a +deja fait, avec les memes paroles qu'on m'a deja dites. Car, s'il y +etait, qui empecherait que je ne le visse? + +--Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je. + +--Pourquoi faire? + +--Pour voir Saint-Luc. + +--Mais enfin s'il n'y est pas? + +--Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi. + +--C'est etrange. + +--Non, c'est royal. + +--Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous? + +--Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc. + +--Vous me confondez. + +--Venez toujours. + +--Comment l'entendez-vous? Vous pretendez que la femme de Saint-Luc ne +peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous! + +--Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux +mener la ... Une femme! fi donc! + +--Alors, vous me raillez... et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel +a vous! + +--Eh! non, chere dame, ecoutez: vous avez vingt ans, vous etes grande, +vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambree, vous ressemblez a +mon plus jeune page... comprenez-vous... ce joli garcon a qui le drap +d'or allait si bien hier soir? + +--Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'ecria Jeanne en rougissant. + +--Ecoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose. +C'est a prendre ou a laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites? + +--Oh! je donnerais tout au monde pour cela. + +--Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez +rien a donner, moi! + +--Oui... mais.... + +--Oh! je vous ai dit de quelle facon. + +--Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, +prevenez ce jeune garcon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui +enverrai une de mes femmes. + +--Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que +je destine a ces droles pour le premier bal de la reine mere. Celui +que je croirai le plus assorti a votre taille, je vous l'enverrai; +puis vous me rejoindrez a un endroit convenu; ce soir, rue +Saint-Honore, pres de la rue des Prouvelles, par exemple, et de la.... + +--De la? + +--Eh bien, de la nous irons au Louvre ensemble. + +Jeanne se mit a rire et tendit la main a Bussy. + +--Pardonnez-moi mes soupcons, dit-elle. + +--De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire +toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre oblige. + +Et, prenant conge de la jeune femme, il retourna chez lui faire les +preparatifs de la mascarade. + +Le soir, a l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrerent +a la hauteur de la barriere des Sergents. Si la jeune femme n'eut pas +porte le costume de son page, Bussy ne l'eut pas reconnue. Elle etait +adorable sous son deguisement. Tous deux, apres avoir echange quelques +paroles, s'acheminerent vers le Louvre. + +A l'extremite de la rue des Fosses-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils +rencontrerent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et +leur barrait le passage. + +Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le +duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, a son cheval pie et au +manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter. + +--Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous etiez embarrasse, +mon beau page, de savoir comment vous pourriez penetrer dans le +Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une +triomphale entree. + +--Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou. + +L'appel traversa l'espace, et, malgre le pietinement des chevaux et le +chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince. + +Le prince se retourna. + +--Toi, Bussy! s'ecria-t-il tout enchante; je te croyais blesse a mort, +et j'allais a ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle. + +--Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans meme remercier le prince de +cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de +personne, excepte la mienne. En verite, monseigneur, vous me fourrez +dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses +positions. Hier, a ce bal de Saint-Luc, c'etait un veritable +coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur +mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps. + +--Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en +ferai compter les gouttes. + +--Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberte ordinaire, et +vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, +du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les levres trop +serrees pour cela. + +--Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras. + +--Que verrai-je, monseigneur? + +--Tu verras comme je vais parler a mon frere. + +--Ecoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de +recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour +les mignons, cela. + +--Sois tranquille, j'ai pris la chose a coeur. + +--Me promettez-vous que la reparation sera belle? + +--Je te promets que tu seras content. Tu hesites encore, je crois? + +--Monseigneur, je vous connais si bien! + +--Viens, te dis-je. On en parlera. + +--Voila votre affaire toute trouvee, glissa Bussy a l'oreille de la +comtesse. Il va y avoir entre ces bons freres, qui s'execrent, une +esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez +votre Saint-Luc. + +--Eh bien, demanda le duc, te decides-tu, et faut-il que je t'engage +ma parole de prince? + +--Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que +vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger. + +Et Bussy alla prendre son rang pres du prince, tandis que le nouveau +page, suivant son maitre au plus pres, marchait immediatement derriere +lui. + +--Te venger! non, non, dit le prince, repondant a la menace de Bussy, +ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me +charge de la vengeance. Ecoute, ajouta-t-il a voix basse, je connais +les assassins. + +--Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en +informer? + +--Je les ai vus. + +--Comment cela? dit Bussy etonne. + +--Ou j'avais affaire moi-meme, a la porte Saint-Antoine; ils m'ont +rencontre, et ont failli me tuer a ta place. Ah! je ne me doutais pas +que ce fut toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela.... + +--Eh bien, sans cela?.... + +--Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en +laissant la menace en suspens. + +--Non, monseigneur, dit Bussy, j'etais seul, et vous, monseigneur? + +--Moi, j'etais avec Aurilly, et pourquoi etais-tu seul? + +--Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont +donne. + +--Et ils t'ont blesse? demanda le prince avec sa rapidite a repondre +par une feinte aux coups qu'on lui portait. + +--Ecoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai +un joli coup d'epee tout au travers du flanc. + +--Ah! les scelerats! s'ecria le prince; Aurilly me le disait bien, +qu'ils avaient de mauvaises idees. + +--Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embuche! comment, vous etiez avec +Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'epee que du luth! comment, +il a dit a Votre Altesse que ces gens-la avaient de mauvaises pensees, +vous etiez deux, et ils n'etaient que cinq, et vous n'avez pas guette +pour preter main forte? + +--Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embuche etait +dressee. + +--Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les +amis du roi Henri III, vous avez cependant bien du songer qu'ils en +voulaient a quelque ami a vous. Or, comme il n'y a guere que moi qui +aie le courage d'etre votre ami, il n'etait pas difficile de deviner +que c'etait a moi qu'ils en voulaient. + +--Oui, peut-etre as-tu raison, mon cher Bussy, dit Francois, mais je +n'ai pas songe a tout cela. + +--Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eut trouve que ce mot pour +exprimer tout ce qu'il pensait de son maitre. + +On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut recu au guichet par le +capitaine et les concierges. Il y avait consigne severe; mais, comme +on le pense bien, cette consigne n'etait pas pour le premier du +royaume apres le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du +pont-levis avec toute sa suite. + +--Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez +faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise +solennelle; moi je vais dire deux mots a quelqu'un. + +--Tu me quittes, Bussy? dit avec inquietude le prince, qui avait un +peu compte sur la presence de son gentilhomme. + +--Il le faut; mais que cela n'empeche; soyez tranquille, au fort du +tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je +vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je +n'arriverai pas. + +Puis, profitant de l'entree du duc dans la grande salle, il se glissa, +suivi de Jeanne, dans les appartements. + +Bussy connaissait le Louvre comme son propre hotel. Il prit un +escalier derobe, deux ou trois corridors solitaires, et arriva a une +espece d'antichambre. + +--Attendez-moi ici, dit-il a Jeanne. + +--Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayee. + +--Il le faut, repondit Bussy; je dois vous eclairer le chemin et vous +menager les entrees. + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, +S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE +N'AVAIT PASSE LA PREMIERE. + + +Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi +Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, etait devenu la +chambre a coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommode a son +usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poete, avait dans +cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et +des etaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des +dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires benis par +le pape, des sachets parfumes venant d'Orient et une collection des +plus belles epees d'escrime qui se pussent voir. + +Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque +son frere lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi +que pres de la chambre du roi etait l'appartement de la nourrice de +Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III +etait un prince tres changeant dans ses amities, cet appartement avait +ete successivement occupe par Saint-Megrin, Maugiron, d'O, d'Epernon, +Quelus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'etre, selon la +pensee de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, +eprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enleve +le jeune homme a sa femme. + +C'est qu'a Henri III, organisation etrange, prince futile, prince +profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'a Henri III, toujours +ennuye, toujours inquiet, toujours reveur, il fallait une eternelle +distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, +les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumiere, les caquetages, la +priere ou la debauche. Aussi Henri III est-il a peu pres le seul +personnage de ce caractere que nous retrouvions dans notre monde +moderne. + +Henri III, l'hermaphrodite antique, etait destine a voir le jour dans +quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, +d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son regne +devait marquer une ere particuliere de molles debauches et de folies +inconnues, entre Neron et Heliogabale. + +Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la +nourrice, alla frapper a l'antichambre commune aux deux appartements. + +Le capitaine des gardes vint ouvrir. + +--M. de Bussy! s'ecria l'officier etonne. + +--Oui, moi meme, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi desire +parler a M. de Saint-Luc. + +--Fort bien, repondit le capitaine; qu'on previenne M. de Saint Luc +que le roi veut lui parler. + +A travers la porte restee entr'ouverte Bussy decocha un regard au +page. + +Puis, se retournant vers M. de Nancey: + +--Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy. + +--Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se +rendre a la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou. + +--Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au +capitaine des gardes. + +--Bien volontiers, repondit le capitaine. + +--Entrez, Jean, dit Bussy a la jeune femme; et de la main il lui +montra l'embrasure d'une fenetre dans laquelle elle alla se refugier. + +Elle y etait blottie a peine que Saint-Luc entra. Par discretion, M. +de Nancey se retira hors de la portee de la voix. + +--Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la +mine renfrognee. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy. + +--Moi-meme, cher Saint-Luc, et avant tout.... + +Il baissa la voix. + +--Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu. + +--Ah! dit Saint-Luc, c'etait tout naturel, et il me repugnait de voir +assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tue. + +--Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-la, c'est enorme. + +--Comment cela? + +--Oui, j'en ai ete quitte pour un joli coup d'epee que j'ai rendu avec +usure, je crois, a Schomberg et a d'Epernon. Quant a Quelus, il doit +remercier les os de son crane. C'est un des plus durs que j'aie encore +rencontres. + +--Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit +Saint-Luc en baillant a se demonter la machoire. + +--Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. +D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, +a ce qu'il parait? + +--Royalement, c'est tout dire. + +--Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en +vaut un autre. + +--Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que +celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup +d'epee; c'est plus long, mais c'est plus sur. + +--Pauvre comte! dit Bussy, vous etes donc prisonnier, comme je m'en +doutais? + +--Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi pretend qu'il n'y a que +mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je +lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de +brutalites que son bouffon. + +--Eh bien, voyons: ne puis-je pas a mon tour, comme je vous l'offrais, +vous rendre un service? + +--Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutot +chez le marechal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui +doit etre fort inquiete et qui trouve certainement ma conduite des +plus etranges. + +--Que lui dirai-je? + +--Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-a-dire que je suis +prisonnier, consigne au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de +l'amitie comme Ciceron qui a ecrit la-dessus, et de la vertu comme +Socrate qui l'a pratiquee. + +--Et que lui repondez-vous? demanda Bussy en riant. + +--Morbleu! je lui reponds qu'a propos d'amitie, je suis un ingrat, et +a propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empeche pas qu'il +s'obstine et qu'il me repete en soupirant: "Ah! Saint-Luc, l'amitie +n'est donc qu'une chimere! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un +nom!" Seulement, apres l'avoir dit en francais, il le redit en latin +et le repete en grec. + +A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la +moindre attention, poussa un eclat de rire. + +--Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita +placent_, a plus forte raison, _ter_. Mais est-ce la tout ce que je +puis faire pour vous? + +--Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur. + +--Alors, c'est fait. + +--Comment cela? + +--Je me suis doute de tout ce qui est arrive, et j'ai d'avance tout +dit a votre femme. + +--Et qu'a-t-elle repondu? + +--Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un +coup d'oeil du cote de l'embrasure de la fenetre, j'espere qu'elle se +sera enfin rendue a l'evidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque +chose de difficile, d'impossible meme; il y aura plaisir a +entreprendre cela. + +--Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants +l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de +mes fenetres; je monterai en croupe derriere vous, et vous me +conduirez pres de ma femme. Libre a vous de continuer apres, si bon +vous semble, votre voyage vers la lune. + +--Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener +l'hippogriffe a votre femme, et que votre femme vienne vous trouver. + +--Ici? + +--Oui, ici. + +--Au Louvre? + +--Au Louvre meme. Est-ce que ce ne serait pas plus drole encore, +dites? + +--Oh! mordieu! je crois bien. + +--Vous ne vous ennuierez plus? + +--Non, ma foi. + +--Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit? + +--Demandez a Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui +ai propose trois coups d'epee. Ce coquin s'est fache que c'etait a +crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcille, moi. Mais je crois que +si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je +m'en ferai tuer. + +--Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude +tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une biere que vous +ne vous ennuyez dans votre prison, allez. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page? + +--A moi? + +--Oui, un garcon merveilleux. + +--Merci, dit Saint-Luc, je deteste les pages. Le roi, m'a offert de +faire venir celui des miens qui m'agreait le plus, et j'ai refuse. +Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici +ce qu'on fit a Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus +servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-meme le programme +du costume. + +--Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours. + +--Bussy, dit Saint-Luc depite, ce n'est pas bien a vous de me railler +ainsi. + +--Laissez moi faire. + +--Mais non. + +--Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut. + +--Mais non, non, non, cent fois non! + +--Hola! page, venez ici. + +--Mordieu! s'ecria Saint-Luc. + +Le page quitta sa fenetre, et vint tout rougissant. + +--Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupefait de reconnaitre Jeanne sous la +livree de Bussy. + +--Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer? + +--Non, vrai Dieu! non, s'ecria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi +qui vous dois une amitie eternelle! + +--Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous +regarde. + +--C'est vrai, dit celui-ci. + +Et, apres avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en +arriere. + +En effet, M. de Nancey, etonne de la pantomime par trop expressive de +Saint-Luc, commencait a preter l'oreille, quand un grand bruit, venant +de la galerie vitree, le fit sortir de sa preoccupation. + +--Ah! mon Dieu! s'ecria M. de Nancey, voila le roi qui querelle +quelqu'un, ce me semble. + +--Je le crois, en effet, repliqua Bussy jouant l'inquietude; +serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu? + +Le capitaine des gardes assura son epee a son cote, et partit dans la +direction de la galerie ou, en effet, le bruit d'une vive discussion +percait voutes et murailles. + +--Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se +retournant vers Saint-Luc. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +--Il y a que M. d'Anjou et le roi se dechirent en ce moment, et que, +comme ce doit etre un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien +perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous +rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de surete ce beau page +que je vous donne; est-ce possible? + +--Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'etait pas, il faudrait +bien que cela le devint, mais heureusement j'ai fait le malade, je +garde la chambre. + +--En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos +prieres. + +Et Bussy, tout joyeux d'avoir joue ce mauvais tour a Henri III, sortit +de l'antichambre et gagna la galerie ou le roi, rouge de colere, +soutenait au duc d'Anjou, pale de rage, que, dans la scene de la nuit +precedente, c'etait Bussy qui etait le provocateur. + +--Je vous affirme, sire, s'ecriait le duc d'Anjou, que d'Epernon, +Schomberg, d'O, Maugiron et Quelus l'attendaient a l'hotel des +Tournelles. + +--Qui vous l'a dit? + +--Je les ai vus moi-meme, sire, de mes deux yeux vus. + +--Dans l'obscurite, n'est-ce pas? la nuit etait noire comme +l'interieur d'un four. + +--Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus. + +--A quoi donc? aux epaules? + +--Non, sire, a la voix. + +--Ils vous ont parle? + +--Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont +charge. + +--Vous? + +--Oui, moi. + +--Et qu'alliez vous faire a la porte Saint-Antoine? + +--Que vous importe? + +--Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui. + +--J'allais chez Manasses. + +--Chez Manasses, un juif! + +--Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur. + +--Je vais ou je veux, je suis le roi. + +--Ce n'est pas repondre, c'est assommer. + +--D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a ete le provocateur. + +--Bussy? + +--Oui. + +--Ou cela? + +--Au bal de Saint-Luc. + +--Bussy a provoque cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais +Bussy n'est pas fou. + +--Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. +D'ailleurs, il en etait bien capable, puisque, malgre tout ce que vous +dites, il a blesse Schomberg a la cuisse, d'Epernon au bras, et +presque assomme Quelus. + +--Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parle de cela, je lui +en ferai mon compliment. + +--Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un +exemple de ce batailleur. + +--Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans +la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis +votre frere, et s'il y a en France, excepte Votre Majeste, un seul +homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'a defaut du +respect la crainte lui fasse baisser les yeux. + +En ce moment, attire par les clameurs des deux freres, parut Bussy, +galamment habille de satin vert tendre avec des noeuds roses. + +--Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agreer mes +tres-humbles respects. + +--Pardieu! le voici, dit Henri. + +--Votre Majeste, a ce qu'il parait, me fait l'honneur de s'occuper de +moi? demanda Bussy. + +--Oui, repondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on +m'ait dit, votre visage respire la sante. + +--Sire, le sang tire rafraichit le visage, dit Bussy, et je dois avoir +le visage tres-frais ce soir. + +--Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, +plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice. + +--Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne +me plains pas. + +Henri demeura stupefait et regarda le duc d'Anjou. + +--Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il. + +--Je disais que Bussy a recu un coup de dague qui lui traverse le +flanc. + +--Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi. + +--Puisque le frere de Votre Majeste l'assure, dit Bussy, cela doit +etre vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir. + +--Et, ayant un coup d'epee dans le flanc, dit Henri, vous ne vous +plaignez pas? + +--Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empecher de me venger +moi-meme, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable +duelliste, je me vengerais, je l'espere bien, de la main gauche. + +--Insolent! murmura Henri. + +--Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parle de justice, eh bien, +faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquete, +nommez des juges, et que l'on sache bien de quel cote venait le +guet-apens, et qui avait prepare l'assassinat. + +Henri rougit. + +--Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer ou sont les +torts et envelopper tout le monde dans un pardon general. J'aime mieux +que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fache que +Schomberg et d'Epernon se trouvent retenus chez eux par leurs +blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel etait le plus enrage de tous +mes amis, a votre avis? Dites, cela doit vous etre facile, puisque +vous pretendez les avoir vus? + +--Sire, dit le duc d'Anjou, c'etait Quelus. + +--Ma foi oui! dit Quelus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien +vu. + +--Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quelus fassent la paix au +nom de tous. + +--Oh! oh! dit Quelus, que signifie cela, sire? + +--Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, a +l'instant meme. + +Quelus fronca le sourcil. + +--Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du cote de Quelus et en +imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette +favour? + +La saillie etait si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de +verve, que le roi lui-meme se mit a rire. + +Alors, s'approchant de Quelus: + +--Allons, monsou, dit-il; le roi le vout. + +Et il lui jeta les deux bras au cou. + +--J'espere que cela ne vous engage a rien, dit tout bas Quelus a +Bussy. + +--Soyez tranquille, repondit Bussy du meme ton. Nous nous retrouverons +un jour ou l'autre. + +Quelus, tout rouge et tout defrise, se recula furieux. + +Henri fronca le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une +pirouette et sortit de la salle du conseil. + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III. + + +Apres cette scene commencee en tragedie et terminee en comedie, et +dont le bruit, echappe au dehors comme un echo du Louvre, se repandit +par la ville, le roi, tout courrouce, reprit le chemin de son +appartement, suivi de Chicot, qui demandait a souper. + +--Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte. + +--C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre +quelque chose, ne fut-ce qu'un gigot. + +Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il degrafa son manteau, +qu'il posa sur son lit, ota son toquet, maintenu sur sa tete par de +longues epingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avancant +vers le couloir qui conduisait a la chambre de Saint-Luc, laquelle +n'etait separee de la sienne que par une simple muraille: + +--Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens. + +--Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je +desire meme, continua-t-il en ecoutant le pas de Henri qui +s'eloignait, que tu me laisses le temps de te menager une petite +surprise. + +Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout a fait eteint: + +--Hola! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre. + +Un valet accourut. + +--Le roi a change d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui +et Saint-Luc. Surtout il a recommande le vin; allez, laquais. + +Le valet tourna sur ses talons et courut executer les ordres de +Chicot, qu'il ne doutait pas etre les ordres du roi. + +Quant a Henri, il etait passe, comme nous l'avons dit, dans +l'appartement de Saint-Luc, lequel, prevenu de la visite de Sa +Majeste, s'etait couche et se faisait lire des prieres par un vieux +serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait ete fait prisonnier +avec lui. Sur un fauteuil dore, dans un coin, la tete entre ses deux +mains, dormait profondement le page qu'avait amene Bussy. + +Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil. + +--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il a Saint-Luc avec +inquietude. + +--Votre Majeste, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorise a +faire venir un page? + +--Oui, sans doute, repondit Henri III. + +--Eh bien, j'ai profite de la permission, sire. + +--Ah! ah! + +--Sa Majeste se repent-elle de m'avoir accorde cette distraction? +demanda Saint-Luc. + +--Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, +comment vas-tu? + +--Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fievre. + +--En effet, dit le roi, tu as le visage empourpre, mon enfant; voyons +le pouls, tu sais que je suis un peu medecin. + +Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur. + +--Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agite. + +--Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en verite je suis bien malade. + +--Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre +medecin. + +--Merci! sire. Je deteste Miron. + +--Je te garderai moi-meme. + +--Sire, je ne souffrirai pas.... + +--Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc. +Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses a te raconter. + +--Ah! s'ecria Saint-Luc desespere, vous vous dites medecin, vous vous +dites mon ami, et vous voulez m'empecher de dormir. Morbleu! docteur, +vous avez une drole de maniere de traiter vos malades! Morbleu! sire, +vous avez une singuliere facon d'aimer vos amis. + +--Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es! + +--Sire, j'ai mon page Jean. + +--Mais il dort. + +--C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils +ne m'empechent point de dormir moi-meme. + +--Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu +te reveilles. + +--Sire, j'ai le reveil tres-maussade, et il faut etre bien habitue a +moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'etre bien +eveille. + +--Au moins, viens assister a mon coucher. + +--Et je serai libre apres de revenir me mettre au lit? + +--Parfaitement libre. + +--Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en +reponds. Je tombe de sommeil. + +--Tu bailleras tout a ton aise. + +--Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres +amis. + +--Ah! oui, ils sont dans un bel etat, et Bussy me les a bien +accommodes. Schomberg a la cuisse crevee; d'Epernon a le poignet +taillade comme une manche a l'espagnole; Quelus est encore tout +etourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade +d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie a mourir, et Maugiron qui me +boude. Allons! reveille ce grand belitre de page, et fais-toi passer +une robe de chambre. + +--Sire, si Votre Majeste veut me laisser. + +--Pourquoi faire? + +--Le respect.... + +--Allons donc! + +--Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majeste. + +--Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu; +et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que +nous tachions de rire un peu. + +Et la-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitie de ce qu'il voulait, +sortit a moitie content. + +La porte ne se fut pas plutot refermee derriere lui, que le page se +reveilla en sursaut, et d'un bond fut a la portiere. + +--Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous +allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi +ici. Si l'on allait decouvrir! + +--Ma chere Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voila ici, et il lui +montrait le vieux serviteur, vous defendra contre toute indiscretion. + +--Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en +rougissant. + +--Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton +attriste, je vous ferai reconduire a l'hotel Montmorency, car la +consigne n'est que pour moi. Mais si vous etiez aussi bonne que belle, +si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre +Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir +de la tete, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un +si triste compagnon et me renverra coucher. + +Jeanne baissa les yeux. + +--Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi: +Ne soyez pas longtemps. + +--Jeanne, ma chere Jeanne, vous etes adorable, dit, Saint-Luc, +rapportez-vous-en a moi de revenir le plus tot possible pres de vous. +D'ailleurs, il me vient une idee, je vais la murir un peu, et, a mon +retour, je vous en ferai part. + +--Une idee qui vous rendra la liberte? + +--Je l'espere. + +--Alors, allez. + +--Gaspard, dit Saint-Luc, empechez bien que personne n'entre ici. +Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte a clef; apportez-moi +cette clef chez le roi. Allez dire a l'hotel qu'on ne soit point +inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain. + +Gaspard promit en souriant d'executer les ordres que la jeune femme +ecoutait en rougissant. + +Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut a +la chambre de Henri, qui deja s'impatientait. + +Jeanne, toute seule et toute fremissante, se blottit dans l'ample +rideau qui tombait des tringles du lit, et la, reveuse, inquiete, +courroucee, elle chercha de son cote, en jouant avec une sarbacane, un +moyen de sortir victorieuse de l'etrange position ou elle se trouvait. + +Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum apre et +voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri +foulaient, en effet, une jonchee de fleurs dont on avait coupe les +tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau delicate de Sa Majeste; +roses, jasmins, violettes, giroflees, malgre la rigueur de la saison, +formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III. + +La chambre, dont le plafond avait ete abaisse et decore de belles +peintures sur toile, etait meublee, comme nous l'avons dit, de deux +lits, l'un desquels etait si large, que, quoique son chevet fut appuye +au mur, il tenait pres du tiers de la chambre. Ce lit etait d'une +tapisserie d'or et de soie a personnages mythologiques, representant +l'histoire de Cenee ou de Cenis, tantot homme et tantot femme, +laquelle metamorphose ne s'operait pas, comme on peut le presumer, +sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel +du lit etait de toile d'argent lamee d'or et de figures de soie, et +les armes royales richement brodees etaient appliquees a la portion du +baldaquin qui, appliquee a la muraille, formait le chevet du lit. + +Il y avait aux fenetres meme tapisserie qu'aux lits, et les canapes et +les fauteuils etaient formes de meme etoffe que celle du lit et des +fenetres. Au milieu du plafond, une chaine d'or laissait pendre une +lampe de vermeil, dans laquelle brulait une huile qui repandait, en se +consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait +a la main un candelabre ou brulaient quatre bougies roses parfumees +aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumiere +qui, jointe a celle de la lampe, eclairait suffisamment la chambre. + +Le roi, les pieds nus poses sur les fleurs qui jonchaient le parquet, +etait assis sur sa chaise d'ebene incrustee d'or; il avait sur les +genoux sept ou huit petits chiens epagneuls tout jeunes, et dont les +frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs +triaient et frisaient ses cheveux retrousses comme ceux d'une femme, +sa moustache a crochet, et sa barbe rare et floconneuse. + +Un troisieme enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de +creme rose d'un gout tout particulier et d'odeurs des plus +appetissantes. + +Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majeste et le +serieux d'un dieu indien. + +--Saint-Luc, disait-il, ou est Saint-Luc? + +Saint-Luc entra. + +Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi. + +--Tiens, dit-il a Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de +se debarbouiller ou plutot de se barbouiller aussi avec de la creme; +car si tu ne prends cette indispensable precaution, il arrivera une +chose facheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou +toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. Ca, les +graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'etendant sur un grand +fauteuil en face du roi, j'en veux tater aussi, moi. + +--Chicot, Chicot! s'ecria Henri; votre peau est trop seche et +absorberait une trop grande quantite de creme; a peine y en a-t-il +assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes. + +--Ma peau s'est sechee a tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et +si mon poil est si dur, c'est que les contrarietes que tu me donnes le +tiennent continuellement herisse; mais si tu me refuses la creme pour +mes joues, c'est-a-dire pour mon exterieur, c'est bon, mon fils, je ne +te dis que cela. + +Henri haussa les epaules en homme peu dispose a s'amuser des faceties +de son bouffon. + +--Laissez-moi, dit-il, vous radotez. + +Puis, se retournant vers Saint-Luc: + +--Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tete? + +Saint-Luc porta la main a son front, et poussa un gemissement. + +--Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Aie!... +monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brulez. + +Le coiffeur s'agenouilla. + +--Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant. + +--Oui, repondit le roi; comprends-tu ces imbeciles qui l'ont attaque a +cinq, et qui l'ont manque? Je les ferai rouer. Si tu avais ete la, dis +donc, Saint-Luc? + +--Sire, repondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas +ete plus heureux que mes compagnons. + +--Allons donc! que dis-tu? je gage mille ecus d'or que tu touches dix +fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous +voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant? + +--Mais oui, sire. + +--Je demande si tu t'exerces souvent. + +--Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis +malade, sire, je ne suis bon a rien absolument. + +--Combien de fois me touchais-tu? + +--Nous faisions jeu egal a peu pres, sire. + +--Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit +Henri a son barbier, vous m'arrachez la moustache. + +Le barbier s'agenouilla. + +--Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remede pour le mal de coeur. + +--Il faut manger, dit le roi. + +--Oh! sire, je crois que vous vous trompez. + +--Non, je t'assure. + +--Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de coeur +ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance. + +Et l'on entendit un bruit singulier pareil a celui qui resulte du +mouvement tres-multiplie des machoires d'un singe. + +Le roi se retourna et vit Chicot, qui, apres avoir englouti a lui tout +seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait +jouer bruyamment ses mandibules, tout en degustant le contenu d'une +tasse de porcelaine du Japon. + +--Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous la, monsieur Chicot? + +--Je prends ma creme a l'interieur, dit Chicot, puisque exterieurement +elle m'est defendue. + +--Ah! traitre, s'ecria le roi en faisant un demi-tour de tete si +malencontreux que le doigt pateux du valet de chambre emplit de creme +la bouche du roi. + +--Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique +que toi; interieure ou exterieure, je te les permets toutes deux. + +--Monsieur, vous m'etouffez, dit Henri au valet de chambre. + +Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le +barbier. + +--Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'ecria Henri, +qu'on me l'aille chercher a l'instant meme. + +--Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant +son doigt dans l'interieur de la tasse de porcelaine, et faisant +glisser ensuite son doigt entre ses levres. + +--Pour qu'il passe son epee au travers du corps de Chicot, et que, si +maigre qu'il puisse etre, il en fasse un roti a mes chiens. + +Chicot se redressa, et, se coiffant de travers: + +--Par la mordieu! dit-il, du Chicot a tes chiens, du gentilhomme a tes +quadrupedes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des +gardes, et nous verrons. + +Et Chicot tira sa longue epee, dont il s'escrima si plaisamment contre +le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi +ne put s'empecher de rire. + +--Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mange +a lui seul tout le souper. + +--Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre +a table, et tu as refuse. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je +n'ai plus faim et je vais me coucher. + +Pendant ce temps, le vieux Gaspard etait venu apporter la clef a son +maitre. + +--Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus +longtemps debout, de respect a mon roi, en tombant devant lui dans des +attaques nerveuses. J'ai le frisson. + +--Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignee +de petits chiens, emporte, emporte. + +--Pourquoi faire? demanda Saint-Luc. + +--Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne +l'auras plus. + +--Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur +corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette. + +--Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi. + +--Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me +reveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend epileptique. + +Et, sur ce, ayant salue le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par +les signes d'amitie que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir. + +Chicot avait deja disparu. + +Les deux ou trois personnes qui avaient assiste au coucher sortirent a +leur tour. + +Il ne resta pres du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage +d'un masque de toile fine enduite de graisse parfumee. Des trous pour +le nez, pour les yeux et pour la bouche etaient menages dans ce +masque. Un bonnet d'une etoffe de soie et d'argent le fixait sur le +front et aux oreilles. + +Puis on passa les bras du roi dans une brassiere de satin rose, bien +douillettement doublee de soie fine et de ouate; puis on lui presenta +des gants d'une peau si souple, qu'on eut dit qu'ils etaient de +tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils etaient oints +interieurement d'une huile parfumee qui leur donnait cette elasticite +dont a l'exterieur on cherchait inutilement la cause. + +Ces mysteres de la toilette royale acheves, on fit boire a Henri son +consomme dans une tasse d'or; mais, avant de le porter a ses levres, +il en versa la moitie dans une autre tasse toute pareille a la sienne, +et ordonna qu'on envoyat cette moitie a Saint-Luc, en lui souhaitant +une bonne nuit. + +Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-la, sans doute a cause de +la grande preoccupation du roi, fut traite assez legerement. Henri ne +fit qu'une seule priere sans meme toucher a ses chapelets benits; et, +faisant ouvrir son lit bassine avec de la coriandre, du benjoin et de +la cannelle, il se coucha. + +Puis, une fois accommode sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que +l'on enlevat la jonchee de fleurs qui commencait a epaissir l'air de +la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenetres pour +renouveler cet air trop charge de carbone. Apres quoi un grand feu de +sarments brula dans la cheminee de marbre, et, rapide comme un +meteore, ne s'eteignit neanmoins qu'apres avoir repandu sa douce +chaleur dans tout l'appartement. + +Alors le valet ferma tout, rideaux et portieres, et fit entrer le +grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il +sauta sur le lit du roi, trepigna, tourna un instant, puis il se +coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son maitre. + +Enfin on souffla les bougies roses qui brulaient aux mains du satyre +d'or, on baissa la lumiere de la veilleuse en y substituant une meche +moins forte, et le valet charge de ces derniers details sortit a son +tour sur la pointe du pied. + +Deja plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines +oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de +France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y eut une France. + +Il dormait. + +Une demi-heure apres, les gens qui veillaient dans les galeries, et +qui, de leurs differents postes, pouvaient distinguer les fenetres de +la chambre de Henri, virent a travers les rideaux s'eteindre tout a +fait la lampe royale, et les rayons argentes de la lune remplacer sur +les vitres la douce lumiere rose qui les colorait. Ils penserent en +consequence que Sa Majeste dormait de mieux en mieux. + +En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'etaient +eteints, et l'on eut entendu la chauve-souris la plus silencieuse +voler dans les sombres corridors du Louvre. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT, SANS QUE PERSONNE SUT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI +HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN. + + +Deux heures se passerent ainsi. + +Soudain un cri terrible retentit. Ce cri etait parti de la chambre de +Sa Majeste. + +Cependant la veilleuse etait toujours eteinte, le silence toujours +profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet etrange appel +du roi. + +Car c'etait le roi qui avait crie. + +Bientot on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une +porcelaine qui eclatait en morceaux, de pas insenses courant dans la +chambre; puis ce furent des cris nouveaux meles a des aboiements de +chiens. Aussitot les lumieres brillent, les epees reluisent dans les +galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil +ebranlent les piliers massifs. + +--Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle, +courons chez le roi. + +Et au meme instant, s'elancant d'un pas rapide, le capitaine des +gardes, le colonel des Suisses, les familiers du chateau, les +arquebusiers de service, se precipiterent dans la chambre royale, +qu'un jet de flamme inonda aussitot: vingt flambeaux illuminerent la +scene. + +Pres du fauteuil renverse, des tasses brisees, devant le lit en +desordre et dont les draps et les couvertures etaient epars dans la +chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se +tenait, les cheveux herisses, les yeux fixes. + +Sa main droite etait etendue, tremblante comme une feuille au vent. + +Sa main gauche crispee se cramponnait a la poignee de son epee qu'il +avait machinalement saisie. + +Le chien, aussi agite que son maitre, le regardait les pattes +ecartees, et hurlait. + +Le roi paraissait muet a force de terreur, et tout ce monde, n'osant +rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxiete +terrible. + +Alors parut a demi habillee, mais enveloppee dans un vaste manteau, la +jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce creature qui mena la +vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son epoux avaient +reveillee. + +--Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc? +mon Dieu!... vos cris sont arrives jusqu'a moi, et je suis venue. + +--Ce... ce... ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui +semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout +autre que pour lui. + +--Mais Votre Majeste a crie, reprit la reine... Votre Majeste est donc +souffrante? + +La terreur etait peinte si visiblement sur les traits de Henri, +qu'elle gagnait peu a peu tous les assistants. On reculait, on +avancait, on devorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il +n'etait pas blesse, qu'il n'avait pas ete frappe de la foudre ou mordu +par quelque reptile. + +--Oh! sire, s'ecria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez +pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un medecin? + +--Un medecin! dit Henri du meme ton sinistre, non, le corps n'est +point malade, c'est l'ame, c'est l'esprit; non, non, pas de medecin... +un confesseur. + +Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet, +le plafond. En aucun lieu n'etait restee la trace de l'objet invisible +qui avait si fort epouvante le roi. + +Cet examen etait fait avec un redoublement de curiosite: le mystere se +compliquait, le roi demandait un confesseur! + +Aussitot la demande faite, un messager a saute sur son cheval, des +milliers d'etincelles ont jailli du pave de la cour du Louvre. Cinq +minutes apres Joseph Foulon, le superieur du couvent de +Sainte-Genevieve, etait reveille, arrache pour ainsi dire de son lit, +et il arrivait chez le roi. + +Avec le confesseur, le tumulte a cesse, le silence se retablit, on +s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a +peur... Le roi se confesse! + +Le lendemain de grand matin, le roi, leve avant tout le monde, ordonne +qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour +laisser passer le confesseur. + +Puis il fait venir le tresorier, le cirier, le maitre des ceremonies, +il prend ses heures reliees de noir et lit des prieres, s'interrompt +pour decouper des images de saints, et tout a coup commande qu'on +fasse venir tous ses amis. + +A cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc etait plus +souffrant que jamais. Il languit, il est ecrase de fatigue. Son mal +est degenere en accablement, son sommeil, ou plutot sa lethargie a ete +si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une +mince muraille le separe seule du prince, il n'a rien entendu de la +scene de la nuit. Aussi demande-t-il a rester au lit, il y fera toutes +les prieres que le roi lui ordonnera. + +A ce deplorable recit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on +lui envoie son apothicaire. + +Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du +couvent des Genovefains, il passe, vetu de noir, devant Schomberg qui +boite, devant d'Epernon qui a son bras en echarpe, devant Quelus +encore tout etourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur +distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se +flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper. + +D'Epernon fait observer qu'ayant le bras droit en echarpe il doit etre +excepte de la ceremonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups +qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un desaccord dans la +gamme de la flagellation. + +Henri III lui repond que sa penitence n'en sera que plus agreable a +Dieu. + +Lui-meme donne l'exemple. Il ote son pourpoint, sa veste, sa chemise, +et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son +habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'etait +pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline; +seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il +ne trouve plus aucun torse a sa portee, il enleve des ecailles de la +peinture des colonnes et des boiseries. + +Ce tumulte rasserene peu a peu le visage du roi, quoiqu'il soit +visible que son esprit reste toujours profondement frappe. + +Tout a coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende. +Derriere lui, les penitences cessent comme par enchantement. Chicot +seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en execration. D'O le lui +rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet. + +Henri est passe chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de +perles de vingt-cinq mille ecus, l'a embrassee sur les deux joues, ce +qui ne lui est pas arrive depuis plus d'un an, et l'a suppliee de +deposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac. + +Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitot. Elle +demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, desire +qu'elle se mette un sac sur les epaules. + +--Pour mes peches, repond Henri. + +Cette reponse satisfait la reine, car elle connait mieux que personne +de quelle somme enorme de peches son mari doit faire penitence. Elle +s'habille au gre de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant +rendez-vous a la reine. + +A la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont +point cesse, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses +vrais et seuls amis. + +Au bout de dix minutes, la reine arrive, vetue de son sac. Aussitot on +distribue des cierges a toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible +temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et +les bons Parisiens, devots au roi et a Notre-Dame, s'en vont a +Montmartre, grelottant d'abord, mais echauffes bientot par les coups +furieux que distribue Chicot a tous ceux qui ont le malheur de se +trouver a portee de sa discipline. + +D'O s'est avoue vaincu, et a pris la file a cinquante pas de Chicot. + +A quatre heures du soir, la promenade lugubre etait terminee, les +couvents avaient recu de riches aumones, les pieds de toute la cour +etaient gonfles, les dos de tous les courtisans etaient ecorches; la +reine avait paru en public avec une enorme chemise de toile grossiere, +le roi avec un chapelet de tetes de mort. Il y avait eu larmes, cris, +prieres, encens, cantiques. + +La journee, comme on le voit, avait ete bonne. + +En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir +au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait +si bien danse l'avant-veille, se macerait ainsi le surlendemain. + +Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regarde passer en +riant la procession des flagellants, disant, en vrais depreciateurs +que sont ces sortes de gens, que la derniere procession etait plus +belle et plus fervente, ce qui n'etait point vrai. + +Henri est rentre a jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les +epaules; il n'a pas quitte la reine de tout le jour, et il a profite +de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles, +pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de +pelerinage avec elle. + +Quant a Chicot, las de frapper et affame par l'exercice inusite auquel +l'a condamne le roi, il s'est derobe un peu au-dessus de la porte +Montmartre, et avec frere Gorenflot, ce meme moine genovefain qui a +voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entre dans le +jardin d'une guinguette fort en renom, ou il a bu du vin epice et +mange une sarcelle tuee dans les marais de la Grange-Bateliere. Puis, +au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu +jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les penitents et les +penitentes, et distribuant, comme il le disait lui-meme, ses +indulgences plenieres. + +Le soir arrive, le roi se sentit fatigue de son jeune, de sa course +pieds nus et des coups furieux qu'il s'etait donnes. Il se fit servir +un souper maigre, bassiner les epaules, allumer un grand feu, et passa +chez Saint-Luc, qu'il trouva allegre et dispos. + +Depuis la veille, le roi etait bien change; toutes ses idees etaient +tournees vers le neant des choses humaines, vers la penitence et la +mort. + +--Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme degoute de la vie, +Dieu a en verite bien fait de rendre l'existence si amere. + +--Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc. + +--Parce que l'homme fatigue de ce monde, au lieu de craindre la mort, +y aspire. + +--Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire +pas du tout, a la mort. + +--Ecoute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tete; si tu faisais +bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple. + +--Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit. + +--Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que +nous entrions dans un cloitre? J'ai des dispenses de notre saint-pere +le pape; des demain nous ferons profession. Je m'appellerai frere +Henri... + +--Pardon, sire, pardon, vous tenez peu a votre couronne que vous +connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup a ma femme que je ne +connais pas encore assez. Donc je refuse. + +--Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux, a ce qu'il parait. + +--Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le coeur a +la joie. J'ai l'ame disposee d'une maniere incroyable au bonheur et au +plaisir. + +--Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains. + +--C'etait hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier, +j'etais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jete dans +un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai passe une bonne nuit, +une journee charmante. Et, mordieu! vive la joie. + +--Tu jures, Saint-Luc, dit le roi. + +--Ai-je jure, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois, +vous, ce me semble. + +--J'ai jure, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus. + +--Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voila la seule +chose a laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et +misericordieux pour nos peches, quand nos peches tiennent a la +faiblesse humaine. + +--Tu crois donc que Dieu me pardonnera? + +--Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur. +Peste! vous, vous avez peche... en roi... tandis que moi, j'ai peche +en simple particulier; j'espere bien que, le jour du jugement, le +Seigneur aura deux poids et deux balances. + +Le roi poussa un soupir, murmura un _Confiteor_, se frappa la poitrine +au _mea culpa_. + +--Saint-Luc, dit-il a la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre? + +--C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de +Votre Majeste? + +--Nous allumerons toutes les lumieres, je me coucherai, et tu me liras +les litanies des saints. + +--Merci, sire. + +--Tu ne veux donc pas? + +--Je m'en garderai bien. + +--Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes! + +--Non, je ne vous quitte pas, au contraire. + +--Ah! vraiment? + +--Si vous voulez. + +--Certainement, je le veux. + +--Mais a une condition _sine qua non_. + +--Laquelle? + +--C'est que Votre Majeste va faire dresser des tables, envoyer +chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons. + +--Saint-Luc! Saint-Luc! s'ecria le roi au comble de la terreur. + +--Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens folatre, ce soir, moi. Voulez-vous +boire et danser, sire? + +Mais Henri ne repondait point. Son esprit, parfois si vif et si +enjoue, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une +secrete pensee qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attache aux +pattes d'un oiseau qui etendrait vainement ses ailes pour s'envoler. + +--Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funebre, reves-tu +quelquefois? + +--Souvent, sire. + +--Tu crois aux reves? + +--Par raison. + +--Comment cela? + +--Eh oui! les reves consolent de la realite. Ainsi, cette nuit, j'ai +fait un reve charmant. + +--Lequel? + +--J'ai reve que ma femme... + +--Tu penses encore a ta femme, Saint-Luc? + +--Plus que jamais. + +--Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel. + +--J'ai reve, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant +son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire... + +--Helas! oui, dit le roi. Eve etait jolie aussi, malheureux! et Eve +nous a tous perdus. + +--Ah! voila donc d'ou vient votre rancune? Mais revenons a mon reve, +sire. + +--Moi aussi, dit le roi, j'ai reve... + +--Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les +ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitot, bravant guichets et +grille, elle avait passe par-dessus les murailles du Louvre, et etait +venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que +je comprenais, et qui disait: "Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon +mari." + +--Et tu as ouvert? dit le roi presque desespere. + +--Je le crois bien, s'ecria Saint-Luc, et avec empressement encore! + +--Mondain! + +--Mondain tant que vous voudrez, sire. + +--Et tu t'es reveille alors? + +--Non pas, sire, je m'en suis bien garde; le reve etait trop charmant. + +--Alors tu as continue de rever? + +--Le plus que j'ai pu, sire. + +--Et tu esperes, cette nuit.... + +--Rever encore. Oui, n'en deplaise a Votre Majeste, voila pourquoi je +refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des +prieres. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'equivalent de +mon reve. Ainsi, si, comme je l'ai dit a Votre Majeste, elle veut +faire dresser les tables, envoyer chercher les violons.... + +--Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu +me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu, +Saint-Luc, j'espere que le ciel t'enverra, au lieu de ce reve +tentateur, quelque reve salutaire qui t'amenera a partager demain mes +penitences et a nous sauver de compagnie. + +--J'en doute, sire, et meme j'en suis si certain, que, si j'ai un +conseil a donner a Votre Majeste, c'est de mettre des ce soir a la +porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout a fait decide a +mourir impenitent. + +--Non, dit Henri, non, j'espere que d'ici a demain la grace le +touchera comme elle m'a touche. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour +toi. + +--Bonsoir, sire, je vais rever pour vous. + +Et Saint-Luc commenca le premier couplet d'une chanson plus que legere +que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne +humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte, +et rentra chez lui en murmurant: + +--Seigneur, mon Dieu! votre colere est juste et legitime, car le monde +va de mal en pis. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT LE ROI EUT PEUR D'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EUT PEUR +D'AVOIR PEUR. + + +En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour reunie, +selon ses ordres, dans la grande galerie. + +Alors il distribua quelques faveurs a ses amis, envoya en province +d'O, d'Epernon et Schomberg, menaca Maugiron et Quelus de leur faire +leur proces s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa +main a baiser a celui-ci, et tint longtemps son frere Francois serre +contre son coeur. + +Quant a la reine, il se montra envers elle prodigue d'amities et +d'eloges, a tel point, que les assistants en concurent le plus +favorable augure pour la succession de la couronne de France. + +Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait +facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible; +enfin l'horloge du Louvre resonna dix fois: Henri jeta un long regard +autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il +chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de +refuser. + +Chicot le regardait faire. + +--Tiens! dit-il avec son audace accoutumee, tu as l'air de me faire +les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard a placer une +bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tu-diable! quel prieur je +ferais! Donne, mon fils, donne. + +--Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me +coucher. + +Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et, +avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux +tendres: + +--Bonsoir, messieurs, repeta-t-il, parodiant la voix de Henri; +bonsoir, nous allons nous coucher. + +Les courtisans se mordirent les levres; le roi rougit. + +--Ca, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et +surtout ma creme. + +--Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous +allons entrer dans le careme, et je suis en penitence. + +--Je regrette la creme, dit Chicot. + +Le roi et le bouffon rentrerent dans la chambre que nous connaissons. + +--Ah ca! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc +l'indispensable? Je suis donc tres-beau, plus beau que ce Cupidon de +Quelus? + +--Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette, +sortez. + +Les valets obeirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurerent +seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'etonnement. + +--Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas +encore graisses. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale? +Dame! c'est une penitence comme une autre. + +Henri ne repondit pas. Tout le monde etait sorti de la chambre, et les +deux rois, le fou et le sage, se regardaient. + +--Prions, dit Henri. + +--Merci, s'ecria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est +pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans +la mauvaise compagnie ou j'etais. Adieu, mon fils. Bonsoir. + +--Restez, dit le roi. + +--Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci degenere en tyrannie. Tu +es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la +journee tu m'as fait dechirer les epaules de mes amis a coups de nerf +de boeuf, et voila que nous prenons la tournure de recommencer ce +soir. Peste! Ne recommencons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous +deux ici, et a deux... tout coup porte. + +--Taisez-vous, miserable bavard! dit le roi, et songez a vous +repentir. + +--Bon! nous y voila. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me +repente? de m'etre fait le bouffon d'un moine? _Confiteor_... Je me +repens; _mea culpa_; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma tres +grande faute. + +--Pas de sacrilege, malheureux! pas de sacrilege! dit le roi. + +--Ah ca! dit Chicot, j'aimerais autant etre enferme dans la cage des +lions ou dans la loge des singes que d'etre enferme dans la chambre +d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais. + +Le roi enleva la clef de la porte. + +--Henri, dit Chicot, je te previens que tu as l'air sinistre, et que, +si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte, +je casse la fenetre. Ah mais! ah mais! + +--Chicot, dit le roi du ton le plus melancolique, Chicot, mon ami, tu +abuses de ma tristesse. + +--Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les +tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou +douze palais comme Tibere. En attendant, prends ma longue epee, et +laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein? + +A ce mot de peur, un eclair etait passe dans les yeux de Henri; puis, +avec un frisson etrange, il s'etait leve et avait parcouru la chambre. + +Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle +paleur sur son visage, que Chicot commenca a le croire reellement +malade, et qu'apres l'avoir regarde d'un air effare faire trois ou +quatre tours dans sa chambre, il lui dit: + +--Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines a ton ami Chicot. + +Le roi s'arreta devant le bouffon, et, le regardant: + +--Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami. + +--Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante. + +--Ecoute, Chicot, dit Henri, tu es discret? + +--Il y a aussi celle de Pithiviers, ou l'on mange de si bons pates de +mauviettes. + +--Malgre tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de coeur. + +--Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un regiment. + +--Et meme tu es homme de bon conseil. + +--En ce cas, ne me donne pas de regiment, fais-moi conseiller. Ah! +non, j'y pense, j'aime mieux un regiment ou une abbaye. Je ne veux pas +etre conseiller; je serais force d'etre toujours de l'avis du roi. + +--Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure +terrible. + +--Ah! voila que cela te reprend? dit Chicot. + +--Vous allez voir, vous allez entendre. + +--Voir quoi? entendre qui? + +--Attendez, et l'evenement meme vous apprendra les choses que vous +voulez savoir; attendez. + +--Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enrage avait +donc mordu ton pere et ta mere la nuit ou ils ont eu la fatale idee de +t'engendrer? + +--Chicot, tu es brave? + +--Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure a l'epreuve, +tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de facon a +faire scandale dans le Louvre, moi chetif, je suis dans le cas de +deshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des +gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin +du peril invisible, foin du danger que je ne connais pas! + +--Je vous commande de rester! fit le roi avec autorite. + +--Voila, sur ma parole, un plaisant maitre qui veut commander a la +peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je, a la rescousse! au feu! + +Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table. + +--Allons, drole, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te +taises, je vais tout te raconter. + +--Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec +precaution de sa table et en tirant son enorme epee: une fois prevenu, +c'est bon; nous allons en decoudre; raconte, raconte, mon fils. Il +paraitrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est +bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et +elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un +crocodile? + +Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, placant son epee nue +entre ses cuisses, et entrelacant la lame de ses deux jambes, comme +les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducee de Mercure. + +--La nuit derniere, dit Henri, je dormais.... + +--Et moi aussi, dit Chicot. + +--Soudain un souffle parcourt mon visage. + +--C'etait la bete qui avait faim, dit Chicot, et qui lechait ta +graisse. + +--Je m'eveille a demi, et je sens ma barbe se herisser de terreur sous +mon masque. + +--Ah! tu me fais delicieusement frissonner, dit Chicot en se +pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de +son epee. + +--Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le +bruit des paroles arriva a peine a l'oreille de Chicot, alors une voix +retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle +ebranla tout mon cerveau. + +--La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que +le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais +tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons. + +--Ecoute bien. + +--Pardieu si j'ecoute! dit Chicot en se detendant comme par un +ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe, +d'ecouter. + +Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore: + +--Miserable pecheur! dit la voix.... + +--Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'etait donc pas un +crocodile? + +--Miserable pecheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur +Dieu. + +Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil. + +--La voix de Dieu? reprit-il. + +--Ah! Chicot, repondit Henri, c'est une voix effrayante! + +--Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme +dit l'Ecriture, au son de la trompette? + +--Es-tu la? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pecheur endurci, +es-tu bien decide a perseverer dans tes iniquites? + +--Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu +ressemble assez a celle de ton peuple, ce me semble. + +--Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous +le proteste, Chicot, m'ont ete bien cruels. + +--Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte +ce que disait la voix, que je sache si Dieu etait bien instruit. + +--Impie! s'ecria le roi, si tu doutes, je te ferai chatier. + +--Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'etonne seulement, c'est +que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces +reproches-la. Il est devenu bien patient depuis le deluge. En sorte, +mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable? + +--Oh! oui, dit Henri. + +--Il y avait de quoi. + +--La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle etait figee au +coeur de mes os. + +--Comme dans Jeremie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de +gentilhomme, ce qu'a ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as +appele? + +--Oui. + +--Et l'on est venu? + +--Oui. + +--Et a-t-on bien cherche? + +--Partout. + +--Pas de bon Dieu? + +--Tout s'etait evanoui. + +--A commencer par le roi Henri. C'est effrayant. + +--Si effrayant, que j'ai appele mon confesseur. + +--Ah! bon; il est accouru? + +--A l'instant meme. + +--Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la verite, contre ton +ordinaire. Que pense-t-il de cette revelation-la, ton confesseur? + +--Il a fremi. + +--Je crois bien. + +--Il s'est signe; il m'a ordonne de me repentir, comme Dieu me le +prescrivait. + +--Fort bien! il n'y a jamais de mal a se repentir. Mais de la vision +en elle-meme, ou plutot de l'audition, qu'en a-t-il dit? + +--Qu'elle etait providentielle; que c'etait un miracle, qu'il me +fallait songer au salut de l'Etat. Aussi ai-je, ce matin.... + +--Qu'as-tu fait ce matin, mon fils? + +--J'ai donne cent mille livres aux jesuites. + +--Tres-bien. + +--Et hache a coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes +seigneurs. + +--Parfait! Mais ensuite? + +--Eh bien, ensuite... Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que +je parle, c'est a l'homme de sang-froid, a l'ami. + +--Ah! sire, dit Chicot serieux, je pense que Votre Majeste a eu le +cauchemar. + +--Tu crois? + +--Que c'est un reve que Votre Majeste a fait, et qu'il ne se +renouvellera pas si Votre Majeste ne se frappe pas trop l'esprit. + +--Un reve? dit Henri en secouant la tete. Non, non; j'etais bien +eveille, je t'en reponds, Chicot. + +--Tu dormais, Henri. + +--Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts. + +--Je dors comme cela, moi. + +--Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort +reellement. + +--Et que voyais-tu? + +--Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais +l'amethyste qui est au pommeau de mon epee briller la ou vous etes, +Chicot, d'une lumiere sombre. + +--Et la lampe, qu'etait-elle devenue? + +--Elle s'etait eteinte. + +--Reve, cher fils, pur reve! + +--Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur +parle aux rois quand il veut operer quelque grand changement sur la +terre? + +--Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne +l'entendent jamais. + +--Mais qui te rend donc si incredule? + +--C'est que tu aies si bien entendu. + +--Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi. + +--Parbleu! repondit Chicot. + +--C'est pour que tu entendes toi-meme ce que dira la voix. + +--Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je repete ce que +j'ai entendu. Chicot est si nul, si chetif, si fou, que, le dit-il a +chacun, personne ne le croira. Pas mal joue, mon fils. + +--Pourquoi ne pas croire plutot, mon ami, dit le roi, que c'est a +votre fidelite bien connue que je confie ce secret? + +--Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce +mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquites. Mais n'importe! +j'accepte la commission. Je ne suis pas fache d'entendre la voix du +Seigneur; peut-etre dira-t-elle aussi quelque chose pour moi. + +--Eh bien, que faut-il faire? + +--Il faut te coucher, mon fils. + +--Mais si, au contraire.... + +--Pas de mais. + +--Cependant.... + +--Crois-tu par hasard que tu empecheras la voix de Dieu de parler +parce que tu resteras debout? Un roi ne depasse les autres hommes que +de la hauteur de la couronne, et, quand il est tete nue, crois-moi, +Henri, il est de meme taille et quelquefois plus petit qu'eux. + +--C'est bien, dit le roi, tu restes? + +--C'est convenu. + +--Eh bien, je vais me coucher. + +--Bon! + +--Mais tu ne te coucheras pas, toi. + +--Je n'aurai garde. + +--Seulement, je n'ote que mon pourpoint. + +--Fais a ta guise. + +--Je garde mou haut-de-chausses. + +--La precaution est bonne. + +--Et toi? + +--Moi, je reste ou je suis. + +--Et tu ne dormiras pas? + +--Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme +la peur, mon fils, une chose independante de la volonte. + +--Tu feras ce que tu pourras, au moins? + +--Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me reveillera. + +--Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait deja une jambe +dans le lit et qui la retira. + +--Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche? + +Le roi poussa un soupir, et, apres avoir avec inquietude sonde du +regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa +tout frissonnant dans son lit. + +--La! fit Chicot, a mon tour. + +Et il s'etendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et +derriere lui les coussins et les oreillers. + +--Comment vous trouvez-vous, sire? + +--Pas mal, dit le roi, et toi? + +--Tres-bien; bonsoir, Henri. + +--Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas. + +--Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en baillant a se demonter la +machoire. + +Et tous deux fermerent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir, +Chicot pour dormir reellement. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT LA VOIX DU SEIGNEUR SE TROMPA ET PARLA A CHICOT, CROYANT +PARLER AU ROI. + + +Le roi et Chicot resterent pendant l'espace de dix minutes a peu pres +immobiles et silencieux. Tout a coup le roi se leva comme en sursaut +et se mit sur son seant. + +Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui +precede le sommeil, Chicot en fit autant. + +Tous deux se regarderent avec des yeux flamboyants. + +--Quoi? demanda Chicot a voix basse. + +--Le souffle! dit le roi a voix plus basse encore, le souffle! + +Au meme instant une des bougies que tenait dans sa main le satyre d'or +s'eteignit; puis une seconde, puis une troisieme, puis enfin la +derniere. + +--Oh! oh! dit Chicot, quel souffle! + +Chicot n'avait pas prononce la derniere de ces syllabes, que la lampe +s'eteignit a son tour, et que la chambre demeura eclairee seulement +par les dernieres lueurs du foyer. + +--Casse-cou! dit Chicot en se levant tout debout. + +--Il va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler. + +--Alors, dit Chicot, ecoute. + +En effet, au meme instant on entendit une voix creuse et sifflante par +intervalle qui disait dans la ruelle du lit: + +--Pecheur endurci, es-tu la? + +--Oui, oui, Seigneur; dit Henri, dont les dents claquaient. + +--Oh! oh! dit Chicot, voila une voix bien enrhumee pour venir du ciel! +N'importe, c'est effrayant. + +--M'entends-tu? demanda la voix. + +--Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j'ecoute, courbe sous votre +colere. + +--Crois-tu donc m'avoir obei, continua la voix, en faisant toutes les +momeries exterieures que tu as faites aujourd'hui, sans que le fond de +ton coeur ait ete serieusement atteint? + +--Bien dit! s'ecria Chicot, oh! bien touche! + +Les mains du roi se choquaient en se joignant. Chicot s'approcha de +lui. + +--Eh bien, murmura Henri, eh bien, crois-tu maintenant, malheureux? + +--Attendez, dit Chicot. + +--Que veux-tu? + +--Silence donc! Ecoute: tire-toi tout doucement de ton lit et +laisse-moi m'y mettre a ta place. + +--Pourquoi cela? + +--Afin que la colere du Seigneur tombe d'abord sur moi. + +--Penses-tu qu'il m'epargnera pour cela? + +--Essayons toujours. + +Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement le roi +hors du lit et se mit en son lieu. + +--Maintenant, Henri, dit-il, va t'asseoir dans mon fauteuil et +laisse-moi faire. + +Henri obeit; il commencait a deviner. + +--Tu ne reponds pas, reprit la voix, preuve que tu es endurci dans le +peche. + +--Oh! pardon, pardon, Seigneur! dit Chicot en nasillant comme le roi. + +Puis, s'allongeant vers Henri: + +--C'est drole, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne +reconnait pas Chicot? + +--Ouais! fit Henri, que veut dire cela? + +--Attends, attends, tu vas en voir bien d'autres! + +--Malheureux! dit la voix. + +--Oui, Seigneur, oui, repondit Chicot, oui, je suis un pecheur +endurci, un affreux pecheur. + +--Alors reconnais tes crimes, et repens-toi. + +--Je reconnais, dit Chicot, avoir ete un grand traitre vis-a-vis de +mon cousin de Conde, dont j'ai seduit la femme; et je me repens. + +--Mais que dis-tu donc la? murmura le roi. Veux-tu bien te taire? Il y +a longtemps qu'il n'est plus question de cela. + +--Ah! vraiment, dit Chicot; passons a autre chose. + +--Parle, dit la voix. + +--Je reconnais, continua le faux Henri, avoir ete un grand larron +vis-a-vis des Polonais qui m'avaient elu roi, que j'ai abandonnes une +belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne; et je me +repens. + +--Eh! belitre! dit Henri, que rappelles-tu la? c'est oublie. + +--Il faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot. +Laissez-moi faire. + +--Parle, dit la voix. + +--Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trone de France a mon +frere d'Alencon, a qui il revenait de droit, puisque j'y avais +formellement renonce en acceptant le trone de Pologne; et je me +repens. + +--Coquin! dit le roi. + +--Ce n'est pas encore cela, reprit la voix. + +--Je reconnais m'etre entendu avec ma bonne mere Catherine de Medicis +pour chasser de France mon beau-frere le roi de Navarre, apres avoir +detruit tous ses amis, et ma soeur la reine Marguerite, apres avoir +detruit tous ses amants; de quoi j'ai un repentir bien sincere. + +--Ah! brigand que tu es! murmura le roi, les dents serrees de colere. + +--Sire, n'offensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu'il sait +aussi bien que nous. + +--Il ne s'agit pas de politique, poursuivit la voix. + +--Ah! nous y voila, poursuivit Chicot avec un accent lamentable. Il +s'agit de mes moeurs, n'est-ce pas? + +--A la bonne heure! dit la voix. + +--Il est vrai, mon Dieu, continua Chicot, parlant toujours au nom du +roi, que je suis bien effemine, bien paresseux, bien mol, bien niais +et bien hypocrite. + +--C'est vrai! fit la voix avec un son caverneux. + +--J'ai maltraite les femmes, la mienne surtout, une si digne femme! + +--On doit aimer sa femme comme soi-meme, et la preferer a toutes +choses, dit la voix furieuse. + +--Ah! s'ecria Chicot d'un ton desespere, j'ai bien peche alors. + +--Et tu as fait pecher les autres en donnant l'exemple. + +--C'est vrai, c'est encore vrai. + +--Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc. + +--Bah! fit Chicot, etes-vous bien sur, mon Dieu, que je ne l'aie pas +damne tout a fait? + +--Non; mais cela pourra bien lui arriver, et a toi aussi, si tu ne le +renvoies demain matin, au plus tard, dans sa famille. + +--Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me parait amie de la maison de +Cosse. + +--Et si tu ne le fais duc et sa femme duchesse, continua la voix, pour +indemnite de ses jours de veuvage anticipe. + +--Et si je n'obeis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un +soupcon de resistance. + +--Si tu n'obeis pas, reprit la voix en grossissant d'une facon +terrible, tu cuiras pendant l'eternite dans la grande chaudiere ou +cuisent en t'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le marechal de +Retz. + +Henri III poussa un gemissement. La peur, a cette menace, le reprenait +plus poignante que jamais. + +--Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s'interesse a +M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m'emporte, qu'il a le bon Dieu +dans sa manche. + +Mais Henri n'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s'il les +entendait, elles ne pouvaient le rassurer. + +--Je suis perdu, disait-il avec egarement, je suis perdu! et cette +voix d'en haut me fera mourir. + +--Voix d'en haut! reprit Chicot, ah! pour cette fois, tu te trompes. +Voix d'a cote, tout au plus. + +--Comment! voix d'a cote? demanda Henri. + +--Eh! oui, n'entends-tu donc pas, mon fils, que la voix vient de ce +mur-la? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probablement que comme +l'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en +enfer. + +--Athee! blasphemateur! + +--C'est honorable pour toi, Henri. Aussi je te fais mon compliment. +Mais, je te l'avouerai, je te trouve bien froid a l'honneur que tu +recois. Comment! le bon Dieu est au Louvre, et n'est separe de toi que +par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons donc, +Valois; je ne te reconnais point la, et tu n'es pas poli. + +En ce moment une branche perdue dans un coin de la cheminee +s'enflamma, et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage +de Chicot. + +Ce visage avait une telle expression de gaiete, de raillerie, que le +roi s'en etonna. + +--Eh quoi! dit-il, tu as le coeur de railler? tu oses.... + +--Eh! oui, j'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-meme tout a l'heure, ou +la peste me creve! Mais raisonne donc, mon fils, et fais ce que je te +dis. + +--Que j'aille voir.... + +--Si le bon Dieu est bien effectivement dans la chambre a cote. + +--Mais si la voix parle encore? + +--Est-ce que je ne suis pas la pour repondre? Il est meme tres-bon que +je continue de parler en ton nom, cela fera croire a la voix qui me +prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement credule, +la voix divine, et ne connait guere son monde. Comment! depuis un +quart d'heure que je brais, elle ne m'a pas reconnu? C'est humiliant +pour une intelligence. + +Henri fronca le sourcil. Chicot venait d'en dire tant, que son +incroyable credulite etait entamee. + +--Je crois que tu as raison, Chicot, dit-il, et j'ai bien envie.... + +--Mais va donc! dit Chicot en le poussant. + +Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans la +chambre voisine, qui etait, on se le rappelle, l'ancienne chambre de +la nourrice de Charles IX, habitee pour le moment par Saint-Luc. Mais +il n'eut pas plutot fait quatre pas dans le couloir, qu'il entendit la +voix redoubler de reproches. Chicot y repondait par les plus +lamentables doleances. + +--Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un +sybarite, corrompu comme un paien. + +--He! pleurnichait Chicot! he! he! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu +m'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin, +l'esprit si changeant? Mais c'est fini, mou Dieu! a partir +d'aujourd'hui, je ne veux plus porter que des chemises de grosse +toile. Je m'enterrerai dans le fumier comme Job, et je mangerai de la +bouse de vache comme Ezechiel. + +Cependant Henri continuait d'avancer dans le corridor, remarquant avec +admiration qu'a mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son +interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir +effectivement de la chambre de Saint-Luc. + +Henri allait frapper a la porte, quand il apercut un rayon de lumiere +qui filtrait a travers le large trou de la serrure ciselee. + +Il se baissa au niveau de cette serrure et regarda. + +Tout a coup Henri, qui etait fort pale, rougit de colere, se releva et +se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu'il ne pouvait croire +tout on le voyant. + +--Par la mordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu'on ait ose me jouer +a ce point-la? + +En effet, voici ce qu'il voyait par le trou de la serrure. + +Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en calecon de soie et en +robe de chambre, soufflait dans une sarbacane les paroles menacantes +que le roi prenait pour des paroles divines, et pres de lui, appuyee a +son epaule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de +temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait en grossissant +sa voix toutes les fantaisies qui naissaient d'abord dans ses yeux +malins et sur ses levres rieuses. Puis c'etaient des eclats de folle +joie a chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se lamentait et +pleurait a faire croire au roi, tant l'imitation etait parfaite et le +nasillement naturel, que c'etait lui-meme qu'il entendait pleurer et +se lamenter de ce corridor. + +--Jeanne de Cosse dans la chambre de Saint-Luc! un trou dans la +muraille! une mystification a moi! gronda sourdement Henri. Oh! les +miserables! ils me le payeront cher! + +Et sur une phrase plus injurieuse que les autres soufflee par madame +de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d'un pas, et d'un coup +de pied fort viril pour un effemine, enfonca la porte, dont les gonds +se descellerent a moitie et dont la serrure sauta. + +Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les rideaux, dans +lesquels elle s'enveloppa. + +Saint-Luc, la sarbacane a la main, pale de terreur, tomba a deux +genoux devant le roi, pale de colere. + +--Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! misericorde! +J'en appelle a la Vierge Marie, a tous les saints... Je m'affaiblis, +je me meurs! + +Mais, dans la chambre a cote, nul des acteurs de la scene burlesque +que nous venons de raconter n'avait encore eu la force de parler, tant +la situation avait rapidement tourne au dramatique. + +Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilite par un geste. + +--Sortez! dit-il en etendant le bras. + +Et, cedant a un mouvement de rage indigne d'un roi, il arracha la +sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour l'en frapper. +Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort +d'acier l'eut mis sur ses jambes. + +--Sire, dit-il, vous n'avez le droit de me frapper qu'a la tete, je +suis gentilhomme. + +Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancher. Quelqu'un la +ramassa, c'etait Chicot, qui, ayant entendu le bruit de la porte +brisee et jugeant que la presence d'un mediateur ne serait pas +inutile, etait accouru a l'instant meme. + +Il laissa Henri et Saint-Luc se demeler comme ils l'entendaient, et, +courant droit au rideau sous lequel il devinait quelqu'un, il en tira +la pauvre femme toute fremissante. + +--Tiens! tiens! dit-il, Adam et Eve apres le peche! et tu les chasses, +Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard. + +--Oui, dit Henri. + +--Attends alors, je vais faire l'ange exterminateur. + +Et, se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en +guise d'epee flamboyante sur la tete des deux coupables, et dit: + +--Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre desobeissance. Je +vous defends d'y rentrer. + +Puis, se penchant a l'oreille de Saint-Luc, qui, pour la proteger, +s'il etait besoin, contre la colere du roi, enveloppait le corps de sa +femme de son bras: + +--Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faites vingt +lieues d'ici a demain. + + + + +CHAPITRE X + +COMMENT BUSSY SE MIT A LA RECHERCHE DE SON REVE, DE PLUS EN PLUS +CONVAINCU QUE C'ETAIT UNE REALITE. + + +Cependant Bussy etait rentre avec le duc d'Anjou, reveurs tous deux: +le duc, parce qu'il redoutait les suites de cette sortie vigoureuse, a +laquelle il avait en quelque sorte ete force par Bussy; Bussy, parce +que les evenements de la nuit precedente le preoccupaient par-dessus +tout. + +--Enfin, se disait-il en regagnant son logis apres force compliments +faits au duc d'Anjou sur l'energie qu'il avait deployee; enfin, ce +qu'il y a de certain, c'est que j'ai ete attaque, c'est que je me suis +battu, c'est que j'ai ete blesse, puisque je sens la, au cote droit, +ma blessure, qui est meme fort douloureuse. Or, en me battant, je +voyais, comme je vois la la croix des Petits-Champs, je voyais le mur +de l'hotel des Tournelles et les tours crenelees de la Bastille. C'est +a la place de la Bastille, un peu en avant de l'hotel des Tournelles, +entre la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j'ai ete +attaque, puisque je m'en allais faubourg Saint-Antoine chercher la +lettre de la reine de Navarre. C'est donc la que j'ai ete attaque, +pres d'une porte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette +porte refermee sur moi, j'ai regarde Quelus, qui avait les joues si +pales et les yeux si flamboyants. J'etais dans une allee; au bout de +l'allee il y avait un escalier. J'ai senti la premiere marche de cet +escalier, puisque j'ai trebuche contre. Alors je me suis evanoui. Puis +a commence mon reve; puis je me suis retrouve, par un vent tres-frais, +couche sur le talus des fosses du Temple, entre un moine, un boucher +et une vieille femme. + +Maintenant, d'ou vient que mes autres reves s'effacent si vite et si +completement de ma memoire, tandis que celui-ci s'y grave plus avant a +mesure que je m'eloigne du moment ou je l'ai fait? + +--Ah! dit Bussy, voila le mystere. + +Et il s'arreta a la porte de son hotel, ou il venait d'arriver en ce +moment meme, et, s'appuyant au mur, il ferma les jeux. + +--Morbleu! dit-il, c'est impossible qu'un reve laisse dans l'esprit +une pareille impression. Je vois la chambre avec sa tapisserie a +personnages, je vois le plafond peint, je vois mon lit en bois de +chene sculpte, avec ses rideaux de damas blanc et or. Je vois le +portrait, je vois la femme blonde; je suis moins sur que la femme et +le portrait ne soient pas la meme chose. Enfin, je vois la bonne et +joyeuse figure du jeune medecin qu'on a conduit a mon lit les yeux +bandes. Voila pourtant bien assez d'indices. Recapitulons: une +tapisserie, un plafond, un lit sculpte, des rideaux de damas blanc et +or, un portrait, une femme et un medecin. Allons! allons! il faut que +je me mette a la recherche de tout cela, et, a moins d'etre la +derniere des brutes, il faut que je le retrouve. + +Et d'abord, dit Bussy, pour bien entamer la besogne, allons prendre un +costume plus convenable pour un coureur de nuit; ensuite, a la +Bastille! + +En vertu de cette resolution assez peu raisonnable de la part d'un +homme qui, apres avoir manque la veille d'etre assassine a un endroit, +allait le lendemain, a la meme heure ou a peu pres, explorer le meme +endroit, Bussy remonta chez lui, fit assurer le bandage qui fermait sa +plaie par un valet quelque peu chirurgien qu'il avait a tout hasard, +passa de longues bottes qui montaient jusqu'au milieu des cuisses, +prit son epee la plus solide, s'enveloppa de son manteau, monta dans +sa litiere, fit arreter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit, +ordonna a ses gens de l'attendre, et, gagnant la grande rue +Saint-Antoine, s'achemina vers la place de la Bastille. + +Il etait neuf heures du soir a peu pres; le couvre-feu avait sonne; +Paris devenait desert. Grace au degel, qu'un peu de soleil et une plus +tiede atmosphere avaient amene dans la journee, les mares d'eau glacee +et les trous vaseux faisaient de la place de la Bastille un terrain +parseme de lacs et de precipices, que contournait comme une chaussee +ce chemin fraye dont nous avons deja parle. + +Bussy s'orienta; il chercha l'endroit ou son cheval s'etait abattu, et +crut l'avoir trouve; il fit les memes mouvements de retraite et +d'agression qu'il se rappelait avoir faits; il recula jusqu'au mur et +examina chaque porte pour retrouver le recoin auquel il s'etait appuye +et le guichet par lequel il avait regarde Quelus. Mais toutes les +portes avaient un recoin et presque toutes un guichet; il y avait une +allee derriere les portes. Par une fatalite qui paraitra moins +extraordinaire quand on songera que le concierge etait a cette epoque +une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quarts des +portes avaient des allees. + +--Pardieu! se dit Bussy avec un depit profond, quand je devrais +heurter a chacune de ces portes, interroger tous les locataires; quand +je devrais depenser mille ecus pour faire parler les valets et les +vieilles femmes, je saurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante +maisons; a dix maisons par soiree, c'est cinq soirees que je perdrai: +seulement j'attendrai qu'il fasse un peu plus sec. + +Bussy achevait ce monologue quand il apercut une petite lumiere +tremblotante et pale, qui s'approchait en miroitant dans les flaques +d'eau, comme un fanal dans la mer. + +Cette lumiere s'avancait lentement et inegalement de son cote, +s'arretant de temps en temps, obliquant parfois a gauche, parfois a +droite, puis, d'autres fois, trebuchant tout a coup et se mettant a +danser comme un feu follet, puis reprenant sa marche calme, puis enfin +se livrant a de nouvelles divagations. + +--Decidement, dit Bussy, c'est une singuliere place que la place de la +Bastille; mais n'importe, attendons. + +Et Bussy, pour attendre plus a son aise, s'enveloppa de son manteau et +s'emboita dans l'angle d'une porte. La nuit etait des plus obscures, +et l'on ne pouvait pas se voir a quatre pas. + +La lanterne continua de s'avancer, faisant les plus folles evolutions. +Mais, comme Bussy n'etait pas superstitieux, il demeura convaincu que +la lumiere qu'il voyait n'etait pas un feu errant, de la nature de +ceux qui epouvantaient si fort les voyageurs au moyen age, mais +purement et simplement un falot pendu au bout d'une main, qui se +rattachait elle-meme a un corps quelconque. + +En effet, apres quelques secondes d'attente, la conjecture se trouva +juste: Bussy, a trente pas de lui a peu pres, apercut une forme noire, +longue et mince comme un poteau; laquelle forme prit, petit a petit, +le contour d'un etre vivant, tenant la lanterne a son bras gauche, +tantot etendu, soit en face de lui, soit sur le cote, tantot dormant +le long de sa hanche. Cet etre vivant paraissait, pour le moment, +appartenir a l'honorable confrerie des ivrognes, car c'etait a +l'ivresse seulement qu'on pouvait attribuer les etranges circuits +qu'il dessinait et l'espece de philosophie avec laquelle il trebuchait +dans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d'eau. + +Une fois, il lui arriva meme de glisser sur une couche de glace mal +degelee, et un retentissement sourd, accompagne d'un mouvement +involontaire de la lanterne, qui sembla se precipiter du haut en bas, +indiqua a Bussy que le nocturne promeneur, mal assure sur ses deux +pieds, avait cherche un centre de gravite plus solide. + +Bussy commenca des lors de se sentir cette espece de respect que tous +les nobles coeurs eprouvent pour les ivrognes attardes, et il allait +s'avancer pour porter du secours a ce desservant de Bacchus, comme +disait maitre Ronsard, lorsqu'il vit la lanterne se relever avec une +rapidite qui indiquait dans celui qui s'en servait si mal une plus +grande solidite qu'on aurait pu le croire en s'en rapportant a +l'apparence. + +--Allons, murmura Bussy, encore une aventure, a ce qu'il parait. + +Et, comme la lanterne reprenait sa marche et paraissait s'avancer +directement de son cote, il se renfonca plus avant que jamais dans +l'angle de la porte. + +La lanterne fit dix pas encore, et alors Bussy, a la lueur qu'elle +projetait, s'apercut d'une chose etrange, c'est que l'homme qui la +portait avait un bandeau sur les yeux. + +--Pardieu! dit-il, voila une singuliere idee de jouer au +Colin-Maillard avec une lanterne, surtout par un temps et sur un +terrain comme celui-ci! Est-ce que je recommencerais a rever, par +hasard? + +Bussy attendit encore, et l'homme au bandeau fit cinq ou six pas. + +--Dieu me pardonne, dit Bussy, je crois qu'il parle tout seul. Allons, +ce n'est ni un ivrogne ni un fou: c'est un mathematicien qui cherche +la solution d'un probleme. + +Ces derniers mots etaient suggeres a l'observateur par les dernieres +paroles qu'avait prononcees l'homme a la lanterne, et que Bussy avait +entendues. + +--Quatre cent quatre-vingt-huit, quatre cent quatre-vingt-neuf, quatre +cent quatre-vingt-dix, murmurait l'homme a la lanterne; ce doit etre +bien pres d'ici. + +Et alors, de la main droite, le mysterieux personnage leva son +bandeau, et, se trouvant en face d'une maison, il s'approcha de la +porte. + +Arrive pres de la porte, il l'examina avec attention. + +--Non, dit-il, ce n'est pas celle-ci. + +Puis il abaissa son bandeau, et se remit en marche en reprenant son +calcul. + +--Quatre cent quatre-vingt-onze, quatre cent quatre-vingt-douze, +quatre cent quatre-vingt-treize, quatre cent quatre-vingt-quatorze; je +dois bruler, dit-il. + +Et il leva de nouveau son bandeau, et, s'approchant de la porte +voisine de celle ou Bussy se tenait cache, il l'examina avec non moins +d'attention que la premiere. + +--Hum! hum! dit-il, cela pourrait bien etre; non, si, si, non; ces +diables de portes se ressemblent toutes! + +--C'est une reflexion que j'avais deja faite, se dit en lui-meme +Bussy; cela me donne de la consideration pour le mathematicien. + +Le mathematicien replaca son bandeau et continua son chemin. + +--Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatre cent quatre-vingt-seize, +quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit, +quatre cent quatre-vingt-dix-neuf... S'il y a une porte en face de +moi, dit le chercheur, ce doit etre celle-la. + +En effet, il y avait une porte, et cette porte etait celle ou Bussy se +tenait cache; il en resulta que, lorsque le mathematicien presume leva +son bandeau, il se trouva que Bussy et lui etaient face a face. + +--Eh bien? dit Bussy. + +--Oh! fit le promeneur en reculant d'un pas. + +--Tiens! dit Bussy. + +--Ce n'est pas possible! s'ecria l'inconnu. + +--Si fait, seulement c'est extraordinaire. C'est vous qui etes le +medecin? + +--Et vous le gentilhomme? + +--Justement. + +--Jesus! quelle chance! + +--Le medecin, continua Bussy, qui hier soir a panse un gentilhomme qui +avait recu un coup d'epee dans le cote.... + +--Droit. + +--C'est cela, je vous ai reconnu tout de suite; c'est vous qui avez la +main si douce, si legere et en meme temps si habile. + +--Ah! monsieur, je ne m'attendais pas a vous trouver la. + +--Que cherchiez-vous donc? + +--La maison. + +--Ah! fit Bussy, vous cherchiez la maison? + +--Oui. + +--Vous ne la connaissez donc pas? + +--Comment voulez-vous que je la connaisse? repondit le jeune homme, on +m'y a conduit les yeux bandes. + +--On vous y a conduit les yeux bandes? + +--Sans doute. + +--Alors vous etes bien reellement venu dans cette maison? + +--Dans celle-ci ou dans une des maisons attenantes; je ne puis dire +laquelle, puisque je la cherche.... + +--Bon, dit Bussy, alors je n'ai pas reve! + +--Comment, vous n'avez pas reve? + +--Il faut vous dire, mon cher ami, que je croyais que toute cette +aventure, moins le coup d'epee, bien entendu, etait un reve.... + +--Eh bien, dit le jeune medecin, vous ne m'etonnez pas, monsieur. + +--Pourquoi cela? + +--Je me doutais qu'il y avait un mystere la-dessous. + +--Oui, mon ami, et un mystere que je veux eclaircir; vous m'y aiderez, +n'est-ce pas? + +--Bien volontiers. + +--Bon; avant tout, deux mots. + +--Dites. + +--Comment vous appelle-t-on? + +--Monsieur, dit le jeune medecin, je n'y mettrai pas de mauvaise +volonte. Je sais bien qu'en bonne facon et selon la mode, a une +question pareille, je devrais me camper fierement sur une jambe et +vous dire, la main sur la hanche: "Et vous, monsieur, s'il vous +plait?" Mais vous avez une longue epee, et je n'ai que ma lancette; +vous avez l'air d'un digne gentilhomme, et je dois vous paraitre un +coquin, car je suis mouille jusqu'aux os et crotte jusqu'au derriere. +Je me decide donc a repondre tout franc a votre question: Je me nomme +Remy le Haudouin. + +--Fort bien, monsieur, merci mille fois. Moi, je suis le comte Louis +de Clermont, seigneur de Bussy. + +--Bussy d'Amboise! le heros Bussy! s'ecria le jeune docteur avec une +joie manifeste. Quoi! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce +colonel, que... qui... oh! + +--C'est moi-meme, monsieur, reprit modestement le gentilhomme. Et +maintenant que nous voila bien eclaires l'un sur l'autre, de grace, +satisfaites ma curiosite, tout mouille et tout crotte que vous etes. + +--Le fait est, dit le jeune homme, regardant ses trousses toutes +mouchetees par la boue, le fait est que, comme Epaminondas le Thebain, +je serai force de rester trois jours a la maison, n'ayant qu'un seul +haut-de-chausses et ne possedant qu'un seul pourpoint. Mais, pardon, +vous me faisiez l'honneur de m'interroger, je crois? + +--Oui, monsieur, j'allais vous demander comment vous etiez venu dans +cette maison. + +--C'est a la fois tres-simple et tres-complique, vous allez voir, dit +le jeune homme. + +--Voyons. + +--Monsieur le comte, pardon, jusqu'ici j'etais si trouble, que j'ai +oublie de vous donner votre titre. + +--Cela ne fait rien, allez toujours. + +--Monsieur le comte, voici donc ce qui est arrive: je loge rue +Beautreillis, a cinq cent deux pas d'ici. Je suis un pauvre apprenti +chirurgien, pas maladroit, je vous assure. + +--J'en sais quelque chose, dit Bussy. + +--Et qui ai fort etudie, continua le jeune homme, mais sans avoir de +clients. On m'appelle, comme je vous l'ai dit, Remy le Haudouin: Remy +de mon nom de bapteme, et le Haudouin parce que je suis ne a +Nanteuil-le-Haudouin. Or, il y a sept ou huit jours, un homme ayant +recu, derriere l'Arsenal, un grand coup de couteau, je lui ai cousu la +peau du ventre et resserre fort proprement dans l'interieur de cette +peau les intestins qui s'egaraient. Cela m'a fait dans le voisinage +une certaine reputation, a laquelle j'attribue le bonheur d'avoir ete +hier, dans la nuit, reveille par une petite voix flutee. + +--Une voix de femme? s'ecria Bussy. + +--Oui, mais, prenez-y garde, mon gentilhomme, tout rustique que je +sois, je suis sur que c'etait une voix de suivante. Je m'y connais, +attendu que j'ai plus entendu de ces voix-la que des voix de +maitresses. + +--Et alors qu'avez-vous fait? + +--Je me suis leve et j'ai ouvert ma porte; mais, a peine etais-je sur +le palier, que deux petites mains, pas trop douces, mais pas trop +dures non plus, m'ont applique sur le visage un bandeau. + +--Sans rien dire? demanda Bussy. + +--Si fait; en me disant: "Venez; n'essayez pas de voir ou vous allez; +soyez discret: voici votre recompense. + +--Et cette recompense etait?.... + +--Une bourse contenant des pistoles, qu'elle me remit dans la main. + +--Ah! ah! et que repondites-vous? + +--Que j'etais pret a suivre ma charmante conductrice. Je ne savais pas +si elle etait charmante ou non, mais je pensai que l'epithete, pour +etre peut-etre un peu exageree, ne pouvait pas nuire. + +--Et vous suivites sans faire d'observations, sans exiger de +garanties? + +--J'ai lu souvent de ces sortes d'histoires dans les livres, et j'ai +remarque qu'il en resultait toujours quelque chose d'agreable pour le +medecin. Je suivis donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire; on +me guida sur un sol dur; il gelait; et je comptai quatre cents, quatre +cent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas. + +--Bien, dit Bussy, c'etait prudent; alors vous devez etre a cette +porte? + +--Je ne dois pas en etre loin, du moins, puisque cette fois j'ai +compte jusqu'a quatre cent quatre-vingt-dix-neuf; a moins que la rusee +peronnelle, et je la soupconne de cette noirceur, ne m'ait fait faire +des detours. + +--Oui; mais, en supposant qu'elle ait songe a cette precaution, dit +Bussy, elle a bien, quand le diable y serait, donne quelque indice, +prononce quelque nom? + +--Aucun. + +--Mais vous-meme avez du faire quelque remarque? + +--J'ai remarque tout ce qu'on peut remarquer avec des doigts habitues +a remplacer quelquefois les yeux, c'est-a-dire une porte avec des +clous; derriere la porte une allee; au bout de l'allee, un escalier. + +--A gauche! + +--C'est cela. J'ai compte les degres meme. + +--Combien? + +--Douze. + +--Et l'entree tout de suite? + +--Un corridor, je crois, car on a ouvert trois portes. + +--Bien. + +--Puis j'ai entendu une voix, ah! celle-la, par exemple, c'etait une +voix de maitresse, douce et suave. + +--Oui, oui, c'etait la sienne. + +--Bon, c'etait la sienne. + +--J'en suis sur. + +--C'est deja quelque chose que vous soyez sur. Puis on m'a pousse dans +la chambre ou vous etiez couche, et l'on m'a dit d'oter mon bandeau. + +--C'est cela. + +--Je vous ai apercu alors. + +--Ou etais-je? + +--Couche sur un lit. + +--Sur un lit de damas blanc a fleurs d'or? + +--Oui. + +--Dans une chambre tendue en tapisserie? + +--A merveille. + +--Avec un plafond a personnages? + +--C'est cela; de plus, entre deux fenetres... + +--Un portrait? + +--Admirable. + +--Representant une femme de dix-huit a vingt ans? + +--Oui. + +--Blonde? + +--Tres-bien. + +--Belle comme tous les anges? + +--Plus belle. + +--Bravo! Alors qu'avez-vous fait? + +--Je vous ai panse. + +--Et tres-bien, ma foi! + +--Du mieux que j'ai pu. + +--Admirablement, mon cher monsieur, admirablement; car ce matin la +plaie etait presque fermee et bien rose. + +--C'est grace a un baume que j'ai compose, et qui me parait, a moi, +souverain; car bien des fois ne sachant sur qui faire des experiences, +je me suis troue la peau en differentes places, et, ma foi! les trous +se refermaient en deux ou trois jours. + +--Mon cher monsieur Remy, s'ecria Bussy, vous etes un homme charmant, +et je me sens tout porte d'inclination vers vous. Mais apres? voyons, +dites. + +--Apres, vous tombates evanoui de nouveau. La voix me demandait de vos +nouvelles. + +--D'ou vous demandait-elle cela? + +--D'une chambre a cote. + +--De sorte que vous n'avez pas vu la dame? + +--Je ne l'ai pas apercue. + +--Vous lui repondites? + +--Que la blessure n'etait pas dangereuse, et que, dans vingt-quatre +heures, il n'y paraitrait plus. + +--Elle parut satisfaite? + +--Charmee; car elle s'ecria: "Quel bonheur, mon Dieu!" + +--Elle a dit: "Quel bonheur!" Mon cher monsieur Remy, je ferai votre +fortune. Apres, apres? + +--Apres, tout etait fini; puisque vous etiez panse, je n'avais plus +rien a faire la; la voix me dit alors: Monsieur Remy... + +--La voix savait votre nom? + +--Sans doute, toujours par suite de l'aventure du coup de couteau que +je vous ai racontee. + +--C'est juste, la voix vous dit: Monsieur Remy.... + +--Soyez homme d'honneur jusqu'au bout; ne compromettez pas une pauvre +femme emportee par un exces d'humanite, reprenez votre bandeau, et +souffrez, sans supercherie, que l'on vous reconduise chez vous. + +--Vous promites? + +--Je donnai ma parole. + +--Et vous l'avez tenue? + +--Vous le voyez bien, repondit naivement le jeune homme, puisque je +cherche la porte. + +--Allons, dit Bussy, c'est un trait magnifique, un trait de galant +homme; et, bien que j'en enrage au fond, je ne puis m'empecher de vous +dire: Touchez la, monsieur Remy. + +Et Bussy, enthousiasme, tendit la main au jeune docteur. + +--Monsieur! dit Remy embarrasse. + +--Touchez, touchez, vous etes digne d'etre gentilhomme. + +--Monsieur, dit Remy, ce sera une gloire eternelle pour moi que +d'avoir touche la main du brave Bussy d'Amboise; en attendant, j'ai un +scrupule. + +--Et lequel? + +--Il y avait dix pistoles dans la bourse. + +--Eh bien? + +--C'est beaucoup trop pour un homme qui fait payer ses visites cinq +sous, quand il ne fait pas ses visites pour rien; et je cherchais la +maison.... + +--Pour rendre la bourse? + +--Justement. + +--Mon cher monsieur Remy, c'est trop de delicatesse, je vous jure; +vous avez honorablement gagne cet argent, et il est bien a vous. + +--Vous croyez? dit Remy interieurement fort satisfait. + +--Je vous en reponds; mais seulement ce n'est point la dame qui vous +devait payer, car je ne la connais pas, et elle ne me connait pas +davantage. + +--Voila encore une raison, vous voyez bien. + +--Je voulais dire seulement que, moi aussi, j'avais une dette envers +vous. + +--Vous, une dette envers moi? + +--Oui, et je l'acquitterai. Que faites-vous a Paris? Voyons... +parlez... Faites-moi vos confidences, mon cher monsieur Remy. + +--Ce que je fais a Paris? Rien du tout, monsieur le comte; mais j'y +ferais quelque chose si j'avais des clients. + +--Eh bien, vous tombez a merveille; je vais vous en donner un d'abord: +voulez-vous de moi? Je suis une fameuse pratique, allez! Il ne se +passe pas de jour que je ne detruise chez les autres ou qu'on ne +deteriore en moi l'oeuvre la plus belle du Createur. Voyons... +voulez-vous entreprendre de raccommoder les trous qu'on fera a ma peau +et les trous que je ferai a la peau des autres? + +--Ah! monsieur le comte, dit Remy, je suis d'un merite trop mince.... + +--Non, au contraire, vous etes l'homme qu'il me faut, ou le diable +m'emporte! Vous avez la main legere comme une main de femme, et avec +cela le baume Ferragus.... + +--Monsieur.... + +--Vous viendrez habiter chez moi...; vous aurez votre logis a vous, +vos gens a vous; acceptez, ou, sur ma parole, vous me dechirerez +l'ame. D'ailleurs, votre tache n'est pas terminee: il s'agit de poser +un second appareil, cher monsieur Remy. + +--Monsieur le comte, repondit le jeune docteur, je suis tellement +ravi, que je ne sais comment vous exprimer ma joie. Je travaillerai, +j'aurai des clients! + +--Mais non, puisque je vous dis que je vous prends pour moi tout +seul... avec mes amis, bien entendu. Maintenant, vous ne vous rappelez +aucune autre chose? + +--Aucune. + +--Ah bien, aidez-moi a me retrouver alors, si c'est possible. + +--Comment? + +--Voyons... vous qui etes un homme d'observation, vous qui comptez les +pas, vous qui tatez les murs, vous qui remarquez les voix, comment se +fait-il qu'apres avoir ete panse par vous je me sois trouve transporte +de cette maison sur le revers des fosses du Temple? + +--Vous? + +--Oui... moi... Avez-vous aide en quelque chose a ce transport? + +--Non pas! je m'y serais fort oppose, au contraire, si l'on m'avait +consulte. Le froid pouvait vous faire grand mal. + +--Alors je m'y perds, dit Bussy; vous ne voulez pas chercher encore un +peu avec moi? + +--Je veux tout ce que vous voudrez, monsieur; mais j'ai bien peur que +ce ne soit inutile; toutes ces maisons se ressemblent. + +--Eh bien, dit Bussy, il faudra revoir cela le jour. + +--Oui, mais le jour nous serons vus. + +--Alors il faudra s'informer. + +--Nous nous informerons, monseigneur. + +--Et nous arriverons au but. Crois-moi, Remy, nous sommes deux +maintenant, et nous avons une realite, ce qui est beaucoup. + + + + +CHAPITRE XI + +QUEL HOMME C'ETAIT QUE M. LE GRAND VENEUR BRYAN DE MONSOREAU. + + +Ce n'etait pas de la joie, c'etait presque du delire qui agitait Bussy +lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son reve etait une +realite, et que cette femme lui avait en effet donne la genereuse +hospitalite dont il avait garde au fond du coeur le vague souvenir. +Aussi ne voulut-il point lacher le jeune docteur, qu'il venait +d'elever a la place de son medecin ordinaire. Il fallut que, tout +crotte qu'il etait, Remy montat avec lui dans sa litiere; il avait +peur, s'il le lachait un seul instant, qu'il ne disparut comme une +autre vision; il comptait l'amener a l'hotel de Bussy, le mettre sous +clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre +la liberte. + +Tout le temps du retour fut employe a de nouvelles questions; mais les +reponses tournaient dans le cercle borne que nous avons trace tout a +l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guere plus que Bussy, si ce +n'est qu'il avait la certitude, ne s'etant pas evanoui, de n'avoir pas +reve. + +Mais, pour tout homme qui commence a devenir amoureux, et Bussy le +devenait a vue d'oeil, c'etait deja beaucoup que d'avoir quelqu'un a +qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme, +c'est vrai; mais c'etait encore un merite de plus aux yeux de Bussy, +puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle +etait en tout point superieure a son portrait. + +Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue, +mais Remy commenca ses fonctions de docteur en exigeant que le blesse +dormit, ou tout du moins se couchat; la fatigue et la douleur +donnaient le meme conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances +reunies l'emporterent. + +Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eut installe lui-meme son +nouveau commensal dans trois chambres qui avaient ete autrefois son +habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisieme +etage de l'hotel Bussy. Puis, bien sur que le jeune medecin, satisfait +de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence +lui preparait, ne s'echapperait pas clandestinement de l'hotel, il +descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-meme au premier. + +Le lendemain, en s'eveillant, il trouva Remy debout pres de son lit. +Le jeune homme avait passe la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui +lui tombait du ciel, et il attendait le reveil de Bussy pour s'assurer +qu'a son tour il n'avait point reve. + +--Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous? + +--A merveille, mon cher Esculape, et vous, etes-vous satisfait? + +--Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes +pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait du, pendant +la journee d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il +ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure. + +--Voyez. + +Et Bussy se tourna sur le cote, pour que le jeune chirurgien put lever +l'appareil. + +Tout allait au mieux; les levres de la plaie etaient roses et +rapprochees. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le +bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait deja presque +plus rien a faire. + +--Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maitre Ambroise +Pare? + +--Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous etes a peu pres gueri, +de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, a cinq cent +deux pas de la fameuse maison. + +--Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy? + +--Je le crois bien. + +--Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy. + +--Pardon! s'ecria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoye, je +crois, monseigneur? + +--Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je +t'aie tutoye? + +--Au contraire! s'ecria le jeune homme en essayant de saisir la main +de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal +entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou +de joie? + +--Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu a ton tour; +que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes +d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit demenagement, a +la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour. + + [*] L'estortuaire etait ce baton que le grand veneur remettait au + roi pour qu'il put ecarter les branches des arbres en courant au + galop. + +--Ah! dit Remy, voila que nous voulons deja faire des folies? + +--Eh non, au contraire, je te promets d'etre bien raisonnable. + +--Mais il vous faudra monter a cheval! + +--Dame! c'est de toute necessite. + +--Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur? + +--J'en ai quatre a choisir. + +--Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire +monter a la dame au portrait; vous savez? + +--Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en verite +trouve pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais +effroyablement que vous ne m'empechassiez de me rendre a cette chasse, +ou plutot a ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon +nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher +Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire +partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise, +bien certainement: ces tapisseries, ces emaux si fins, ce plafond +peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon gout +revele une femme de qualite ou tout au moins une femme riche; si +j'allais la rencontrer la! + +--Tout est possible, repondit philosophiquement le Haudouin. + +--Excepte de retrouver la maison, soupira Bussy. + +--Et d'y penetrer quand nous l'aurons retrouvee, ajouta Remy. + +--Oh! je ne pense jamais a cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy; +d'ailleurs, quand nous en serons la, ajouta-t-il, j'ai un moyen. + +--Lequel? + +--C'est de me faire administrer un autre coup d'epee. + +--Bon, dit Remy, voila qui me donne l'espoir que vous me garderez. + +--Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans +que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me +passer de toi. + +La charmante figure du jeune praticien s'epanouit sous l'expression +d'une indicible joie. + +--Allons, dit-il, c'est decide; vous allez a la chasse pour chercher +la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison. + +--Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun +notre decouverte. + +Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quitterent plutot comme deux amis +que comme un maitre et un serviteur. + +Il y avait en effet grande chasse commandee au bois de Vincennes pour +l'entree en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nomme grand veneur +depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entree +en penitence du roi, qui commencait son careme le mardi gras, avaient +fait douter un instant qu'il assistat en personne a cette chasse; car, +lorsque le roi tombait dans ses acces de devotion, il en avait parfois +pour plusieurs semaines a ne pas quitter le Louvre, quand il ne +poussait pas l'austerite jusqu'a entrer dans un couvent; mais, au +grand etonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du +matin, que le roi etait parti pour le donjon de Vincennes et courait +le daim avec son frere monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour. + +Le rendez-vous etait au rond-point du roi Saint-Louis. C'etait ainsi +qu'on nommait, a cette epoque, un carrefour ou l'on voyait encore, +disait-on, le fameux chene ou le roi martyr avait rendu la justice. +Tout le monde etait donc rassemble a neuf heures, lorsque le nouvel +officier, objet de la curiosite generale, inconnu qu'il etait a peu +pres a toute la cour, parut monte sur un magnifique cheval noir. + +Tous les yeux se porterent sur lui. + +C'etait un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son +visage marque de petite verole et son teint nuance de taches +fugitives, selon les emotions qu'il ressentait, prevenaient +desagreablement le regard et le forcaient a une contemplation plus +assidue, ce qui rarement tourne a l'avantage de ceux que l'on examine. +En effet, les sympathies sont provoquees par le premier aspect; l'oeil +franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du +regard. + +Vetu d'un justaucorps de drap vert tout galonne d'argent, ceint du +baudrier d'argent, avec les armes du roi brodees en ecusson; coiffe de +la barrette a longue plume, brandissant de la main gauche un epieu, +et, de la droite, l'estortuaire destine au roi, M. de Monsoreau +pouvait paraitre un terrible seigneur, mais ce n'etait certainement +pas un beau gentilhomme. + +--Fi! la laide figure que vous nous avez ramenee de votre +gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce la les +gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du +diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant +bien grand et bien peuple de vilains messieurs! On dit, et je previens +Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu +absolument que le roi recut le grand veneur de votre main. + +--Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc +d'Anjou, et je le recompense. + +--Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'etre +reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de +cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et +je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous +prie de le croire, que ce grand fantome. Il a la barbe rouge, je ne +m'en etais pas apercu d'abord: c'est encore une beaute de plus. + +--Je n'avais pas entendu dire, repondit le duc d'Anjou, qu'il fallut +etre moule sur le modele de l'Apollon ou de l'Antinous pour occuper +les charges de la cour. + +--Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le +plus grand sang-froid, c'est etonnant. + +--Je consulte le coeur, et non le visage, repondit le prince; les +services rendus et non les services promis. + +--Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais +je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu +vous rendre. + +--Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous etes bien +curieux, trop curieux meme. + +--Voila bien les princes! s'ecria Bussy avec sa liberte ordinaire. Ils +vont toujours questionnant: il faut leur repondre sur toutes choses, +et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous +repondent pas. + +--C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si +tu veux te renseigner? + +--Non. + +--Va demander la chose a M. de Monsoreau lui-meme. + +--Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec +lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une +ressource, s'il ne me repond pas. + +--Laquelle? + +--Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent. + +Et, sur cette reponse, tournant le dos au prince, sans reflechir +autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau a la main, il s'approcha +de M. de Monsoreau, qui, a cheval au milieu du cercle, point de mire +de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un +sang-froid merveilleux que le roi le debarrassat du poids de tous les +regards tombant a plomb sur sa personne. + +Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire a la bouche, le +chapeau a la main, il se derida un peu. + +--Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois la tres-seul. Est-ce +que la faveur dont vous jouissez vous a deja fait autant d'ennemis que +vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir ete nomme grand +veneur? + +--Par ma foi, monsieur le comte, repondit le seigneur de Monsoreau, je +n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir a +quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude? + +--Ma foi, dit bravement Bussy, a la grande admiration que le duc +d'Anjou m'a inspiree pour vous. + +--Comment cela? + +--En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez ete nomme +grand veneur. + +M. de Monsoreau palit d'une maniere si affreuse, que les sillons de la +petite verole qui diapraient son visage semblerent autant de points +noirs dans sa peau jaunie; en meme temps il regarda Bussy d'un air qui +presageait une violente tempete. + +Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'etait pas +homme a reculer; tout au contraire, il etait de ceux qui reparent +d'ordinaire une indiscretion par une insolence. + +--Vous dites, monsieur, repondit le grand veneur, que monseigneur vous +a raconte mon dernier exploit? + +--Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donne un violent +desir, je l'avoue, d'en entendre le recit de votre propre bouche. + +M. de Monsoreau serra l'epieu dans sa main crispee, comme s'il eut +eprouve le violent desir de s'en faire une arme contre Bussy. + +--Ma foi, monsieur, dit-il, j'etais tout dispose a reconnaitre votre +courtoisie en accedant a votre demande; mais voici malheureusement le +roi qui arrive, ce qui m'en ote le temps; mais, si vous le voulez +bien, ce sera pour plus tard. + +Effectivement, le roi, monte sur son cheval favori, qui etait un beau +genet d'Espagne de couleur isabelle, s'avancait rapidement du donjon +au rond-point. + +Bussy, en faisant decrire un demi-cercle a son regard, rencontra des +yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire. + +--Maitre et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace +quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent? + +Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait +de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait deja vue une fois et qui ne +lui revint pas davantage a la seconde qu'a la premiere fois. Cependant +il accepta d'assez bonne grace l'estortuaire que celui-ci lui +presentait, un genou en terre, selon l'habitude. + +Aussitot que le roi fut arme, les maitres piqueurs annoncerent que le +daim etait detourne, et la chasse commenca. + +Bussy s'etait place sur le flanc de la troupe, de maniere a voir +defiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans +avoir examine s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce +fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien +seduisantes femmes a cette chasse, ou le grand veneur faisait ses +debuts; mais il n'y avait point la charmante creature qu'il cherchait. + +Il en fut reduit a la conversation et a la compagnie de ses amis +ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande +distraction dans son ennui. + +--Nous avons un affreux grand veneur, dit-il a Bussy, qu'en penses-tu? + +--Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les +personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent! +Montre-moi donc sa femme. + +--Le grand veneur est a marier, mon cher, repliqua Antraguet. + +--Et d'ou sais-tu cela? + +--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait +volontiers son quatrieme mari, comme Lucrece Borgia fit du comte +d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derriere le cheval +noir de M. de Monsoreau! + +--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy. + +--D'une foule de pays. + +--Situes? + +--Vers l'Anjou. + +--Il est donc riche? + +--On le dit; mais voila tout; il parait que c'est de petite noblesse. + +--Et qui est la maitresse de ce hobereau? + +--Il n'a pas de maitresse: le digne monsieur tient a etre unique dans +son genre; mais voila monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la +main, viens vite. + +--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma +curiosite. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces +idees-la, tu sais, la premiere fois qu'on rencontre les gens--je ne +sais pourquoi il me semble que j'aurai maille a partir avec lui, et +puis ce nom, Monsoreau! + +--Mont de la souris, reprit Antraguet, voila l'etymologie: mon vieil +abbe m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_. + +--Je ne demande pas mieux, repliqua Bussy. + +--Ah! mais attends donc, s'ecria tout a coup Antraguet. + +--Quoi? + +--Mais Livarot connait cela! + +--Quoi, cela? + +--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre. + +--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot! + +Livarot s'approcha. + +--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau? + +--Eh bien? demanda le jeune homme. + +--Renseigne-nous sur le Monsoreau. + +--Volontiers. + +--Est-ce long? + +--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et +ce que j'en pense. J'en ai peur! + +--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous +ce que tu en sais. + +--Ecoute!... Je revenais un soir.... + +--Cela commence d'une facon terrible, dit Antraguet. + +--Voulez-vous me laisser finir? + +--Oui. + +--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, a travers le bois +de Meridor; il y a de cela quelque six mois a peu pres, quand tout a +coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide, +une haquenee blanche emportee dans le hallier; je pousse, je pousse, +et, au bout d'une longue allee, assombrie par les premieres ombres de +la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il +volait. Le meme cri etouffe se fait alors entendre de nouveau, et je +distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il +appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en +joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tue si, +au moment meme ou je lachais la detente, la meche ne se fut eteinte. + +--Eh bien, demanda Bussy, apres? + +--Apres, je demandai a un bucheron quel etait ce monsieur au cheval +noir qui enlevait les femmes; il me repondit que c'etait M. de +Monsoreau. + +--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever +les femmes, n'est-ce pas, Bussy? + +--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins! + +--Et la femme, qui etait-ce? demanda Antraguet. + +--Ah! voila, on ne l'a jamais su. + +--Allons! dit Bussy, decidement c'est un homme remarquable, et il +m'interesse. + +--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une +reputation atroce. + +--Cite-t-on d'autres faits? + +--Non, rien; il n'a meme jamais fait ostensiblement grand mal; de plus +encore, il est assez bon, a ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui +n'empeche pas que dans la contree qui jusqu'aujourd'hui a eu le +bonheur de le posseder on le craigne a l'egal du feu. D'ailleurs, +chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-etre, mais devant le +diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra +mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, a qui il etait destine +d'abord et a qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a souffle. + +--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet. + +--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc? + +--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot. + +--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici. + +--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit a une heure pour visiter les +terres de sa femme. + +--Exile? + +--Cela m'en a tout l'air. + +--Saint-Luc exile! impossible! + +--C'est l'Evangile, mon cher. + +--Selon Saint-Luc. + +--Non, selon le marechal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de +sa propre bouche. + +--Ah! voila du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au +Monsoreau. + +--J'y suis, dit Bussy. + +--A quoi es-tu? + +--Je l'ai trouve. + +--Qu'as-tu trouve? + +--Le service qu'il a rendu a M. d'Anjou. + +--Saint-Luc? + +--Non, le Monsoreau. + +--Vraiment? + +--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez +avec moi. + +Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour +rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes, +marchait a quelques portees d'arquebuse en avant de lui. + +--Ah! monseigneur, s'ecria-t-il en rejoignant le prince, quel homme +precieux que ce M. Monsoreau! + +--Ah! vraiment? + +--C'est incroyable! + +--Tu lui as donc parle? fit le prince toujours railleur. + +--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orne. + +--Et lui as-tu demande ce qu'il avait fait pour moi? + +--Certainement, je ne l'abordais qu'a cette fin. + +--Et il t'a repondu? demanda le duc, plus gai que jamais. + +--A l'instant meme, et avec une politesse dont je lui sais un gre +infini. + +--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le +prince. + +--Il m'a courtoisement confesse, monseigneur, qu'il etait le +pourvoyeur de Votre Altesse. + +--Pourvoyeur de gibier? + +--Non, de femmes. + +--Plait-il? fit le duc, dont le front se rembrunit a l'instant meme; +que signifie ce badinage, Bussy? + +--Cela signifie, monseigneur, qu'il enleve pour vous les femmes sur +son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute +l'honneur qu'il leur reserve, il leur met la main sur la bouche pour +les empecher de crier. + +Le duc fronca le sourcil, crispa ses poings avec colere, palit et mit +son cheval a un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurerent +en arriere. + +--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne. + +--D'autant meilleure, repondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me +semble, a tout le monde l'effet d'une plaisanterie. + +--Diable! fit Bussy, il paraitrait que je l'ai sangle ferme, le pauvre +duc! + +Un instant apres, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait: + +--Eh! Bussy, ou es-tu? viens donc! + +--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant. + +Il trouva le prince eclatant de rire. + +--Tiens! dit-il, monseigneur; il parait que ce que je vous ai dit est +devenu drole. + +--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit. + +--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le merite de faire rire +un prince qui ne rit pas souvent. + +--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir +le vrai. + +--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la verite. + +--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons, +conte-moi ta petite histoire; ou donc as-tu pris ce que tu es venu me +conter? + +--Dans les bois de Meridor, monseigneur! Cette fois encore le duc +palit, mais il ne dit rien. + +--Decidement, murmura Bussy, le duc se trouve mele en quelque chose +dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme a la +haquenee blanche. + +Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant a son tour de ce +que le duc ne riait plus, s'il y a une maniere de vous servir qui vous +plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons, +dussions-nous faire concurrence a M. de Monsoreau. + +--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais +expliquer. + +Le duc tira Bussy a part. + +--Ecoute, lui dit-il, j'ai rencontre par hasard a l'eglise une femme +charmante: comme quelques traits de son visage, caches sous un voile, +me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimee, je l'ai +suivie et me suis assure du lieu ou elle demeure. Sa suivante est +seduite, et j'ai une clef de la maison. + +--Eh bien, jusqu'a present, monseigneur, il me semble que voila qui va +bien. + +--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle. + +--Ah! monseigneur, voila que nous entrons dans le fantastique. + +--Ecoute, tu es brave, tu m'aimes, a ce que tu pretends? + +--J'ai mes jours. + +--Pour etre brave? + +--Non, pour vous aimer. + +--Bien. Es-tu dans un de ces jours-la? + +--Pour rendre service a Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons. + +--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire +que pour soi-meme. + +--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la +cour a votre maitresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est +reellement aussi sage que belle? Cela me va. + +--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas. + +--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous. + +--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient +chez elle. + +--Il y a donc un homme? + +--J'en ai peur. + +--Un amant, un mari? + +--Un jaloux, tout au moins. + +--Tant mieux, monseigneur. + +--Comment, tant mieux? + +--Cela double vos chances. + +--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme. + +--Et vous me chargez de m'en assurer. + +--Oui, et si tu consens a me rendre ce service.... + +--Vous me ferez grand veneur a mon tour, quand la place sera vacante? + +--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que +jamais je n'ai rien fait pour toi. + +--Tiens! monseigneur s'en apercoit? + +--Il y a longtemps deja que je me le dis. + +--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-la. + +--Eh bien? + +--Quoi, monseigneur? + +--Consens-tu? + +--A epier la dame? + +--Oui. + +--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte mediocrement, et +j'en aimerais mieux une autre. + +--Tu t'offrais a me rendre service, Bussy, et voila deja que tu +recules! + +--Dame! vous m'offrez un metier d'espion, monseigneur. + +--Eh non, metier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une +sinecure; il faudra peut-etre tirer l'epee. + +Bussy secoua la tete. + +--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que +soi-meme; aussi faut-il les faire soi-meme, fut-on prince. + +--Alors tu me refuses? + +--Ma foi oui, monseigneur. + +Le duc fronca le sourcil. + +--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-meme, et, si je suis +tue ou blesse dans cette circonstance, je dirai que j'avais prie mon +ami Bussy de se charger de ce coup d'epee a donner ou a recevoir, et +que, pour la premiere fois de sa vie, il a ete prudent. + +--Monseigneur, repondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: "Bussy, +j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute +occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux +noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en +defaire." Monseigneur, j'y suis alle; ils etaient cinq; j'etais seul; +je les ai defies; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaque tous +ensemble m'ont tue mon cheval, et cependant j'en ai blesse deux et +j'ai assomme le troisieme. Aujourd'hui vous me demandez de faire du +tort a une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un +prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse. + +--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly, +comme je l'ai deja faite. + +--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son +esprit. + +--Quoi? + +--Est-ce que vous etiez en train de monter votre faction, monseigneur, +lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient? + +--Justement. + +--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du cote de la +Bastille? + +--Elle demeure en face de Sainte-Catherine. + +--Vraiment? + +--C'est un quartier ou l'on est egorge parfaitement, tu dois en savoir +quelque chose. + +--Est-ce que Votre Altesse a guette encore, depuis ce soir-la? + +--Hier. + +--Et monseigneur a vu? + +--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute +pour voir si personne ne l'epiait, et qui, selon toute probabilite, +m'ayant apercu, s'est tenu obstinement devant cette porte. + +--Et cet homme etait seul, monseigneur? demanda Bussy. + +--Oui, pendant une demi-heure a peu pres, + +--Et apres cette demi-heure? + +--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne a la main. + +--Ah! ah! fit Bussy. + +--Alors l'homme au manteau... continua le prince. + +--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy. + +--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme a la lanterne se sont mis a +causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposes a quitter +leur poste de la nuit, je leur ai laisse la place et je suis revenu. + +--Degoute de cette double epreuve? + +--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette +maison, qui pourrait bien etre quelque egorgeoir.... + +--Vous ne seriez pas fache qu'on y egorgeat un de vos amis. + +--Ou plutot que cet ami, n'etant pas prince, n'ayant pas les ennemis +que j'ai, et d'ailleurs habitue a ces sortes d'aventures, etudiat la +realite du peril que je puis courir, et m'en vint rendre compte. + +--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme. + +--Non pas. + +--Pourquoi? + +--Elle est trop belle. + +--Vous dites vous-meme qu'a peine vous l'avez vue. + +--Je l'ai vue assez pour avoir remarque d'admirables cheveux blonds. + +--Ah! + +--Des yeux magnifiques. + +--Ah! ah! + +--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse. + +--Ah! ah! ah! + +--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement a une pareille femme. + +--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche. + +Le duc regarda Bussy de cote. + +--Parole d'honneur, dit Bussy. + +--Tu railles. + +--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses +instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir. + +--Tu reviens donc sur ta decision? + +--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-pere Gregoire XIII qui ne +soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura a faire. + +--Il y aura a te cacher a distance de la porte que je t'indiquerai, +et, si un homme entre, a le suivre, pour t'assurer qui il est. + +--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derriere lui? + +--Je t'ai dit que j'avais une clef. + +--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose a craindre, c'est que je +suive un autre homme, et que la clef n'aille a une autre porte. + +--Il n'y a pas a s'y tromper; cette porte est une porte d'allee; au +bout de l'allee a gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches +et tu te trouves dans le corridor. + +--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais ete +dans la maison? + +--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout +explique. + +--Tudieu! que c'est commode d'etre prince, on vous sert votre besogne +toute faite. Moi, monseigneur, il m'eut fallu reconnaitre la maison +moi-meme, explorer l'allee, compter les marches, sonder le corridor. +Cela m'eut pris un temps enorme, et qui sait encore si j'eusse reussi? + +--Ainsi donc tu consens? + +--Est-ce que je sais refuser quelque chose a Votre Altesse? Seulement +vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte. + +--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un detour; nous +passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir. + +--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire a l'homme, s'il +vient? + +--Rien autre chose que de le suivre jusqu'a ce que tu aies appris qui +il est. + +--C'est delicat; si, par exemple, cet homme pousse la discretion +jusqu'a s'arreter au milieu du chemin et a couper court a mes +investigations? + +--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du cote qu'il te plaira. + +--Alors, Votre Altesse m'autorise a faire comme pour moi. + +--Tout a fait. + +--Ainsi ferai-je, monseigneur. + +--Pas un mot a tous nos jeunes seigneurs. + +--Foi de gentilhomme! + +--Personne avec toi dans cette exploration. + +--Seul, je vous le jure. + +--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre +la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir... + +--Je remplace monseigneur; voila qui est dit. + +Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de +Monsoreau conduisait en homme de genie. Le roi fut charme de la +maniere precise dont le chasseur consomme avait fixe toutes les haltes +et dispose tous les relais. Apres avoir ete chasse deux heures, apres +avoir ete tourne dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, apres +avoir ete vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste a son +lancer. + +M. de Monsoreau recut les felicitations du roi et du duc d'Anjou. + +--Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu meriter +vos compliments, puisque c'est a vous que je dois la place. + +--Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer a les +meriter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi +veut y chasser apres demain et les jours suivants, et ce n'est pas +trop d'un jour pour prendre connaissance de la foret. + +--Je le sais, Monseigneur, repondit Monsoreau, et mon equipage est +deja prepare. Je partirai cette nuit. + +--Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dit Bussy; desormais plus de repos +pour vous. Vous avez voulu etre grand veneur, vous l'etes; il y a, +dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que +pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'etes point +marie, mon cher monsieur. + +Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard percant sur +le grand veneur; puis tournant la tete d'un autre cote, il alla faire +ses compliments au roi sur l'amelioration qui depuis la veille +paraissait s'etre fait en sa sante. + +Quant a Monsoreau, il avait, a la plaisanterie de Bussy, encore une +fols pali de cette paleur hideuse qui lui donnait un si sinistre +aspect. + + + + +CHAPITRE XII + +COMMENT BUSSY RETROUVA A LA FOIS LE PORTRAIT ET L'ORIGINAL + + +La chasse fut terminee vers les quatre heures du soir: et a cinq +heures, comme si le roi avait prevu les desirs du duc d'Anjou, toute +la cour rentrait a Paris par le faubourg Saint-Antoine. + +M. de Monsoreau, sous le pretexte de partir a l'instant meme, avait +pris conge des princes, et se dirigeait avec ses equipages vers +Fromenteau. + +En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer a ses amis la +fiere et sombre apparence de la forteresse: c'etait un moyen de leur +rappeler ce qui les attendait, si par hasard, apres avoir ete ses +amis, ils devenaient ses ennemis, + +Beaucoup comprirent et redoublerent de deference envers Sa Majeste. + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas a Bussy, qui marchait +a ses cotes: + +--Regarde bien, Bussy, regarde bien a droite, cette maison de bois qui +abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'oeil +la meme ligne et compte, la maison a la Vierge comprise, quatre autres +maisons. + +--Bien, dit Bussy. + +--C'est la cinquieme, dit le duc, celle qui est juste en face de la +rue Sainte-Catherine. + +--Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes +qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux. + +--Excepte celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les +fenetres demeurent fermees, + +--Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un +effroyable battement de coeur. + +--Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien +gardee, on se garde bien. En tout cas, voici la maison: a l'hotel, je +t'en donnerai la clef. + +Bussy darda son regard par cette etroite ouverture: mais quoique ses +ses yeux restassent constamment fixes sur elle, il ne vit rien. + +En revenant a l'hotel d'Anjou, le duc donna effectivement a Bussy la +clef de la maison designee, en lui recommandant de nouveau de faire +bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par +l'hotel. + +--Eh bien? dit-il a Remy. + +--Je vous ferai la meme question, monseigneur. + +--Tu n'as rien trouve? + +--La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre +cinq ou six maisons qui se touchent. + +--Alors, dit Bussy, je crois que j'ai ete plus heureux que toi, mon +cher le Haudouin. + +--Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherche de votre cote? + +--Non. Je suis passe dans la rue seulement. + +--Et vous avez reconnu la porte? + +--La Providence, mon cher ami, a des voies detournees et des +combinaisons mysterieuses. + +--Alors vous etes sur? + +--Je ne dis pas que je suis sur; mais j'espere. + +--Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que +vous cherchiez? + +--Demain matin. + +--En attendant, avez-vous besoin de moi? + +--Aucunement, mon cher Remy. + +--Vous ne voulez pas que je vous suive? + +--Impossible. + +--Soyez prudent, au moins, monseigneur. + +--Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour +cela. + +Bussy dina en homme qui ne sait pas ou ni de quelle facon il soupera; +puis, a huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses epees, +attacha, malgre l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une +paire de pistolets a sa ceinture, et se fit porter dans la litiere, a +l'extremite de la rue Saint-Paul. + +Arrive la, il reconnut la maison a la statue de la Vierge, compta les +quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquieme etait la +maison designee, et alla, enveloppe dans un grand manteau de couleur +sombre, se blottir a l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien decide a +attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne +venait, a agir pour son propre compte. + +Neuf heures sonnaient a Saint-Paul comme Bussy s'embusquait. + +Il etait la depuis dix minutes a peine, quand, a travers l'obscurite, +il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. A la +hauteur de l'hotel des Tournelles, ils s'arreterent. L'un d'eux mit +pied a terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute +probabilite, etait un laquais, et, apres lui avoir vu reprendre le +chemin par lequel ils etaient venus, apres l'avoir vu se perdre, lui +et ses deux chevaux, dans l'obscurite, il s'avanca vers la maison +confiee a la surveillance de Bussy. + +Arrive a quelques pas de la maison, l'inconnu decrivit un grand +cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant etre +sur qu'il n'etait point observe, il s'approcha de la porte et +disparut. + +Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derriere lui. + +Il attendit un instant, de peur que le personnage mysterieux ne fut +reste en observation derriere le guichet. Puis, quelques minutes +s'etant ecoulees, il s'avanca a son tour, traversa la chaussee, ouvrit +la porte, et, instruit par l'experience, il la referma sans bruit. + +Alors il se retourna: le guichet etait bien a la hauteur de son oeil, +et c'etait bien, selon toute probabilite, par ce guichet qu'il avait +regarde Quelus. + +Ce n'etait pas tout, et Bussy n'etait pas venu pour rester la. Il +s'avanca lentement, tatonnant aux deux cotes de l'allee, au bout de +laquelle, a gauche, il trouva la premiere marche d'un escalier. + +La, il s'arreta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes +faiblir sous le poids de l'emotion, ensuite il entendait une voix qui +disait: + +--Gertrude, prevenez votre maitresse que c'est moi, et que je veux +entrer. + +La demande etait faite d'un ton trop imperatif pour souffrir un refus; +au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre +qui repondait: + +--Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre. + +Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait. + +Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptees Remy; il compta +douze marches a son tour, et se trouva sur le palier. + +Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en +retenant sa respiration et en etendant la main devant lui. Une +premiere porte se trouva sous sa main, c'etait celle par laquelle +l'inconnu etait entre; il poursuivit son chemin, en trouva une +seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des +pieds a la tete, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa +la porte. + +La chambre dans laquelle se trouva Bussy etait completement obscure, +moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte +laterale, un reflet de lumieres du salon. + +Ce reflet portait sur une fenetre, tendue de deux rideaux de +tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le coeur +du jeune homme. + +Ses yeux se porterent sur la partie du plafond eclairee par cette meme +lumiere, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait deja +remarque; il etendit la main et sentit le lit sculpte. + +Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette +chambre ou il s'etait reveille, pendant cette nuit ou il avait recu la +blessure qui lui avait valu l'hospitalite. + +Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy +lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout enveloppe de ce +delicieux parfum qui s'echappe de la couche d'une femme jeune et +belle. + +Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et ecouta. + +On entendait dans la chambre a cote le pas impatient de l'inconnu; de +temps en temps il s'arretait, murmurant entre ses dents: + +--Eh bien, viendra-t-elle? + +A la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le +salon; la porte semblait parallele a celle qui etait deja +entr'ouverte. Le tapis fremit sous la pression d'un petit pied; le +frolement d'une robe de soie arriva jusqu'a l'oreille de Bussy, et le +jeune homme entendit une voix de femme empreinte a la fois de crainte +et de dedain, qui disait: + +--Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore? + +--Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est +l'amant, je felicite fort le mari. + +--Madame, dit l'homme a qui l'on faisait cette froide reception, j'ai +l'honneur de vous prevenir que, force de partir demain matin pour +Fontainebleau, je viens passer cette nuit pres de vous. + +--M'apportez-vous des nouvelles de mon pere? demanda la meme voix de +femme. + +--Madame, ecoutez-moi. + +--Monsieur, vous savez ce qui a ete convenu hier, quand j'ai consenti +a devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon pere +viendrait a Paris, ou j'irais retrouver mon pere. + +--Madame, aussitot apres mon retour de Fontainebleau, nous partirons, +je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant.... + +--Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne +passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le meme toit que vous, +que je ne sois rassuree sur le sort de mon pere. + +Et la femme qui parlait d'une facon si ferme souffla dans un petit +sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolonge. + +C'etait la maniere dont on appelait les domestiques a cette epoque ou +les sonnettes n'etaient point encore inventees. + +Au meme instant la porte par laquelle etait entre Bussy s'ouvrit de +nouveau et donna passage a la suivante de la jeune femme; c'etait une +grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet +appel de sa maitresse et qui, l'ayant entendu, se hatait d'accourir. + +Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte. + +Un jet de lumiere penetra alors dans la chambre ou etait Bussy, et +entre les deux fenetres il reconnut le portrait. + +--Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous +tiendrez toujours a la portee de ma voix. + +La femme de chambre se retira, sans repondre, par le meme chemin +qu'elle etait venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte, +et par consequent le merveilleux portrait eclaire. + +Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'etait bien +celui qu'il avait vu. + +Il s'approcha doucement pour coller son oeil a l'ouverture que +l'epaisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si +doucement qu'il marchat, au moment ou son regard penetrait dans la +chambre, le parquet cria sous son pied. + +A ce bruit, la femme se retourna; c'etait l'original du portrait, +c'etait la fee du reve. + +L'homme, quoiqu'il n'eut rien entendu, en la voyant se retourner, se +retourna aussi. + +C'etait le seigneur de Monsoreau. + +--Ah! dit Bussy, la haquenee blanche... la femme enlevee... Je vais +sans doute entendre quelque terrible histoire. + +Et il essuya son visage, qui spontanement venait de se couvrir de +sueur. + +Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle pale, debout et +dedaigneuse. + +Lui, assis, non moins pale, mais livide, agitait son pied impatient et +se mordait la main. + +--Madame, dit enfin le seigneur de Monso-reau, n'esperez pas continuer +longtemps avec moi ce role de femme persecutee et victime; vous etes a +Paris, vous etes dans ma maison; et, de plus, vous etes maintenant la +comtesse de Monsoreau, c'est-a-dire ma femme. + +--Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire a mon pere? +pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde? + +--Vous avez oublie le duc d'Anjou, madame. + +--Vous m'avez affirme qu'une fois votre femme je n'avais plus rien a +craindre de lui. + +--C'est-a-dire.... + +--Vous m'avez affirme cela. + +--Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques precautions. + +--Eh bien, monsieur, prenez ces precautions, et revenez me voir quand +elles seront prises. + +--Diane, dit le comte, au coeur duquel la colere montait visiblement, +Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacre du mariage. C'est un +conseil que je veux bien vous donner. + +--Faites, monsieur, que je n'aie plus de defiance dans le mari, et je +respecterai le mariage. + +--Il me semblait cependant avoir, par la maniere dont j'ai agi envers +vous, merite toute votre confiance. + +--Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon interet ne +vous a pas seul guide, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a +bien servi. + +--Oh! c'en est trop, s'ecria le comte; je suis dans ma maison, vous +etes ma femme, et, dut l'enfer vous venir en aide, cette nuit meme +vous serez a moi. + +Bussy mit la main a la garde de son epee et fit un pas en avant; mais +Diane ne lui donna pas le temps de paraitre. + +--Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voila comme je +vous reponds. + +Et, bondissant dans la chambre ou etait Bussy, elle referma la porte, +poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'epuisait en +menaces, heurtant les planches du poing: + +--Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte, +dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur +le seuil. + +--Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses +bras, vous auriez un vengeur. + +Diane fut pres de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger +qui la menacat lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la +defensive, mais muette; tremblante, mais immobile. + +M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute +que Diane executerait sa menace, il sortit du salon en repoussant +violemment la porte derriere lui. + +Puis on entendit le bruit de ses pas s'eloigner dans le corridor et +decroitre dans l'escalier. + +--Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se degageant des bras de +Bussy et en faisant un pas en arriere, qui etes-vous et comment vous +trouvez-vous ici? + +--Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant +Diane, je suis l'homme a qui vous avez conserve la vie. Comment +pourriez-vous croire que je suis entre chez vous dans une mauvaise +intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur? + +Grace au flot de lumiere qui inondait la noble figure du jeune homme, +Diane le reconnut. + +--Oh! vous ici, monsieur! s'ecria-t-elle en joignant les mains, vous +etiez la, vous avez tout entendu? + +--Helas! oui, madame. + +--Mais, qui etes-vous? votre nom, monsieur? + +--Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy. + +--Bussy! vous etes le brave Bussy! s'ecria naivement Diane, sans se +douter de la joie que cette exclamation repandait dans le coeur du +jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant a sa +suivante, qui, ayant entendu sa maitresse parler avec quelqu'un, +entrait tout effaree; Gertrude, je n'ai plus rien a craindre, car, a +partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus +noble et du plus loyal gentilhomme de France. + +Puis, tendant la main a Bussy: + +--Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous etes: il faut que +vous sachiez qui je suis. + + + + +CHAPITRE XIII + +CE QU'ETAIT DIANE DE MERIDOR. + + +Bussy se releva tout etourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans +le salon que venait de quitter M. de Monsoreau. + +Il regardait Diane avec l'etonnement de l'admiration; il n'avait pas +ose croire que la femme qu'il cherchait put soutenir la comparaison +avec la femme de son reve, et voila que la realite surpassait tout ce +qu'il avait pris pour un caprice de son imagination. + +Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est-a-dire qu'elle etait dans +ce premier eclat de la jeunesse et de la beaute qui donne son plus pur +coloris a la fleur, son plus charmant veloute au fruit; il n'y avait +pas a se tromper a l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait +admiree, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase. + +Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de +choses. + +--Monsieur, dit-elle, vous avez repondu a l'une de mes questions, mais +point a l'autre: je vous ai demande qui vous etes, et vous me l'avez +dit; mais j'ai demande aussi comment vous vous trouvez ici, et a cette +demande vous n'avez rien repondu. + +--Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre +conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma +presence ressortiraient tout naturellement du recit que vous avez bien +voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-meme tout a l'heure +que je devais savoir qui vous etiez? + +--Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, repondit Diane, votre +nom a vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom, +je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, a +la loyaute et a l'honneur duquel on pouvait fout confier. + +Bussy s'inclina. + +--Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre +que j'etais la fille du baron de Meridor, c'est-a-dire que j'etais la +seule heritiere d'un des plus nobles et des plus vieux noms de +l'Anjou. + +--Il y eut, dit Bussy, un baron de Meridor qui, pouvant sauver sa +liberte a Pavie, vint rendre son epee aux Espagnols lorsqu'il sut le +roi prisonnier, et qui, ayant demande pour toute grace d'accompagner +Francois 1er a Madrid, partagea sa captivite, et ne le quitta que pour +venir en France traiter de sa rancon. + +--C'est mon pere, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande +salle du chateau de Meridor, vous verrez, donne en souvenir de ce +devouement, le portrait du roi Francois 1er de la main de Leonard de +Vinci. + +--Ah! dit Bussy, dans ce temps-la les princes savaient encore +recompenser leurs serviteurs. + +--A son retour d'Espagne, mon pere se maria. Deux premiers enfants, +deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de +Meridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un heritier. +Bientot le roi mourut a son tour, et la douleur du baron se changea en +desespoir; il quitta la cour quelques annees apres et vint s'enfermer +avec sa femme dans son chateau de Meridor. C'est la que je naquis +comme par miracle, dix ans apres la mort de mes freres. + +Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse; +son affection pour moi n'etait pas de la tendresse, c'etait de +l'idolatrie. Trois ans apres ma naissance, je perdis ma mere; certes, +ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour +comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon +sourire le consola de la mort de ma mere. + +Je grandis, je me developpai sous ses yeux. Comme j'etais tout pour +lui, lui aussi, pauvre pere, il etait tout pour moi. J'atteignis ma +seizieme annee sans me douter qu'il y eut un autre monde que celui de +mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans +songer que cette vie dut jamais finir et sans desirer qu'elle finit. + +Le chateau de Meridor etait entoure de vastes forets appartenant a M. +le duc d'Anjou; elles etaient peuplees de daims, de chevreuils et de +cerfs, que personne ne songeait a tourmenter, et que le repos dans +lequel on les laissait rendait familiers; tous etaient plus ou moins +de ma connaissance; quelques-uns etaient si bien habitues a ma voix, +qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma +protegee, ma favorite, Daphne, pauvre Daphne! venait manger dans ma +main. + +Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je +l'avais pleuree comme une amie, quand tout a coup je la vis reparaitre +avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais, +en voyant leur mere me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien +a craindre et vinrent me caresser a leur tour. + +Vers ce temps, le bruit se repandit que M. le duc d'Anjou venait +d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques +jours apres, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il +se nommait le comte de Monsoreau. + +Pourquoi ce nom me frappa-t-il au coeur quand je l'entendis prononcer? +Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un +pressentiment. + +Huit jours s'ecoulerent. On parlait fort et fort diversement dans tout +le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du +son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu'a la grille du +parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'eclair, Daphne +poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient. + +Un instant apres, monte sur un cheval noir qui semblait avoir des +ailes, un homme passa, pareil a une vision; c'etait M. de Monsoreau. + +Je voulus pousser un cri, je voulus demander grace pour ma pauvre +protegee; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention, +tant il etait emporte par l'ardeur de sa chasse. + +Alors, sans m'occuper de l'inquietude que j'allais causer a mon pere +s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction ou +j'avais vu la chasse s'eloigner; j'esperais rencontrer, soit le comte +lui-meme, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier +d'interrompre cette poursuite qui me dechirait le coeur. + +Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir ou j'allais; depuis +longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue. +Bientot je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre +et je me mis a pleurer. J'etais la depuis un quart d'heure a peu pres, +quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je +ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en +un instant il fut a si peu de distance, que je ne doutai point que la +chasse ne dut passer a portee de ma vue. Je me levai aussitot et je +m'elancai dans la direction ou elle s'annoncait. + +En effet, je vis passer dans une clairiere la pauvre Daphne haletante: +elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succombe a la +fatigue, et sans doute avait ete dechire par les chiens. + +Elle-meme se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute +etait moins grande que la premiere fois, sa course s'etait changee en +elans saccades, et en passant devant moi elle brama tristement. + +Comme la premiere fois, je fis de vains efforts pour me faire +entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il +poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor +a la bouche et sonnant furieusement. + +Derriere lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le +cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de +cris passa comme une tempete, disparut dans l'epaisseur de la foret et +s'eteignit dans le lointain. + +J'etais desesperee; je me disais que, si je m'etais trouvee seulement +cinquante pas plus loin, au bord de la clairiere qu'il avait +traversee, il m'eut vue, et qu'alors, a ma priere, il eut sans doute +fait grace au pauvre animal. + +Cette pensee ranima mon courage; la chasse pouvait une troisieme fois +passer a ma portee. Je suivis un chemin tout borde de beaux arbres, +que je reconnus pour conduire au chateau de Beauge. Ce chateau, qui +appartenait a M. le duc d'Anjou, etait situe a trois lieues a peu pres +du chateau de mon pere. Au bout d'un instant je l'apercus, et +seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues a pied, et +que j'etais seule et bien loin du chateau de Meridor. + +J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'a ce moment +seulement je songeai a l'imprudence et meme a l'inconvenance de ma +conduite. Je suivis le bord de l'etang, car je comptais demander au +jardinier, brave homme qui, lorsque j'etais venue jusque-la avec mon +pere, m'avait donne de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je, +demander au jardinier de me conduire, quand tout a coup la chasse se +fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, pretant l'oreille. Le +bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au meme instant, de l'autre +cote de l'etang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si +pres, qu'elle allait etre atteinte. Elle etait seule, son second faon +avait succombe a son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des +forces; elle aspira la fraicheur par ses naseaux, et se lanca dans +l'etang, comme si elle eut voulu venir a moi. + +D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouve toute son +energie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et +presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces +s'epuiserent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animes par la +curee prochaine, semblaient redoubler. Bientot les chiens les plus +acharnes l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arretee qu'elle +etait par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut a la +lisiere du bois, accourut jusqu'a l'etang et sauta a bas de son +cheval. Alors, a mon tour je reunis toutes mes forces pour crier: +Grace! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait apercue, et je +criai de nouveau, et plus fort que la premiere fois. Il m'entendit, +car il leva la tete, et je le vis courir a un bateau, dont il detacha +l'amarre, et avec lequel il s'avanca rapidement vers l'animal, qui se +debattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne +doutais pas que, mu par ma voix, par mes gestes et par mes prieres, ce +ne fut pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hatait ainsi, +quand tout a coup, arrive a la portee de Daphne, je le vis tirer son +couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y refletant, en fit +jaillir un eclair, puis l'eclair disparut; je jetai un cri: la lame +tout entiere s'etait plongee dans la gorge du pauvre animal. Un flot +de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'etang. La biche brama +d'une facon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se +dressa presque debout, et retomba morte. + +Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai +evanouie sur le talus de l'etang. + +Quand je revins a moi, j'etais couchee dans une chambre du chateau de +Beauge, et mon pere, qu'on avait envoye chercher, pleurait a mon +chevet. + +Comme ce n'etait rien qu'une crise nerveuse produite par la +surexcitation de la course, des le lendemain je pus revenir a Meridor. +Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre. + +Le quatrieme, mon pere me dit que, pendant tout le temps que j'avais +ete souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment ou l'on +m'emportait evanouie, etait venu prendre de mes nouvelles; il avait +ete desespere lorsqu'il avait appris qu'il etait la cause involontaire +de cet accident, et avait demande a me presenter ses excuses, disant +qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de +ma bouche. + +Il eut ete ridicule de refuser de le voir; aussi, malgre ma +repugnance, je cedai. + +Le lendemain, il se presenta; j'avais compris le ridicule de ma +position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes +elles-memes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me defendis de +cette ridicule emotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je +portais a Daphne. + +Ce fut alors le comte qui joua l'homme desespere, et qui vingt fois me +jura sur l'honneur que, s'il eut pu deviner que je portais quelque +interet a sa victime, il eut eu grand bonheur a l'epargner; cependant +ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'eloigna +sans avoir pu effacer de mon coeur la douloureuse impression qu'il y +avait faite. + +En se retirant, le comte demanda a mon pere la permission de revenir. +Il etait ne en Espagne, il avait ete eleve a Madrid: c'etait pour le +baron un attrait que de parler d'un pays ou il etait reste si +longtemps. D'ailleurs, le comte etait de bonne naissance, +sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc +d'Anjou; mon pere n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande, +qui lui fut accordee. + +Helas! a partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma +tranquillite. Bientot je m'apercus de l'impression que j'avais faite +sur le comte. D'abord il n'etait venu qu'une fois la semaine, puis +deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon pere, le +comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron eprouvait dans +sa conversation, qui etait toujours celle d'un homme superieur. Je +n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte etait +galant avec moi comme avec une maitresse, respectueux comme avec une +soeur. + +Un matin, mon pere entra dans ma chambre avec un air plus grave que +d'habitude, et cependant sa gravite avait quelque chose de joyeux. + +--Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assure que tu serais +heureuse de ne pas me quitter. + +--Oh! mon pere, m'ecriai-je, vous le savez, c'est mon voeu le plus +cher. + +--Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au +front, il ne tient qu'a toi de voir ton voeu se realiser. + +Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je palis si affreusement, +qu'il s'arreta avant que d'avoir touche mon front de ses levres. + +--Diane! mon enfant! s'ecria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc? + +--M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je. + +--Eh bien? demanda-t-il etonne. + +--Oh! jamais, mon pere, si vous avez quelque pitie pour votre fille, +jamais! + +--Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la pitie que j'ai pour +toi, c'est de l'idolatrie, tu le sais; prends huit jours pour +reflechir, et si, dans huit jours.... + +--Oh! non, non, m'ecriai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas +vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non! + +Et je fondis en larmes. + +Mon pere m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans +ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole +de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage. + +Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et +sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous recumes, mon pere +et moi, une invitation de nous trouver a une grande fete que M. de +Monsoreau devait donner au frere du roi qui venait visiter la province +dont il portait le nom. Cette fete avait lieu a l'hotel de ville +d'Angers. + +A cette lettre etait jointe une invitation personnelle du prince, +lequel ecrivait a mon pere qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois a +la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir. + +Mon premier mouvement fut de prier mon pere de refuser, et certes +j'eusse insiste si l'invitation eut ete faite au nom seul de M. de +Monsoreau; mais le prince etait de moitie dans l'invitation, et mon +pere craignit par un refus de blesser Son Altesse. + +Nous nous rendimes donc a cette fete. M. de Monsoreau nous recut comme +si rien ne s'etait passe entre nous; sa conduite vis-a-vis de moi ne +fut ni indifferente ni affectee; il me traita comme toutes les autres +dames, et je fus heureuse de n'avoir ete, de son cote, l'objet +d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part. + +Il n'en fut pas de meme du duc d'Anjou. Des qu'il m'apercut, son +regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal a +l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire a mon pere ce qui me +faisait desirer de quitter le bal, j'insistai de telle facon, que nous +nous retirames des premiers. + +Trois jours apres, M. de Monsoreau se presenta a Meridor; je l'apercus +de loin dans l'avenue du chateau, et je me retirai dans ma chambre. + +J'avais peur que mon pere ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au +bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que +personne m'eut prevenue de sa visite. Il y eut plus, mon pere ne m'en +parla point; seulement, je crus remarquer qu'apres cette visite du +sous-gouverneur il etait plus sombre que d'habitude. + +Quelques jours s'ecoulerent encore. Je revenais de faire une promenade +dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau +etait avec mon pere. Le baron avait demande deux ou trois fois de mes +nouvelles, et deux autres fois aussi s'etait informe avec inquietude +du lieu ou je pouvais etre allee. Il avait donne ordre qu'on le +prevint de mon retour. + +En effet, a peine etais-je rentree dans ma chambre, que mon pere +accourut. + +--Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu +connaisses la cause me force a me separer de toi pendant quelques +jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit etre bien +urgent puisqu'il me determine a etre une semaine, quinze jours, un +mois peut-etre sans te voir. + +Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner a quel danger j'etais +exposee. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me presageait +rien de bon. + +--Et ou dois-je aller, mon pere? demandai-je. + +--Au chateau de Lude, chez ma soeur, ou tu resteras cachee a tous les +yeux. Quant a ton arrivee, on veillera a ce qu'elle ait lieu pendant +la nuit. + +--Ne m'accompagnez-vous pas? + +--Non, je dois rester ici pour detourner les soupcons; les gens de la +maison eux-memes ignoreront ou tu vas. + +--Mais qui me conduira donc? + +--Deux hommes dont je suis sur. + +--O mon Dieu! mon pere! + +Le baron m'embrassa. + +--Mon enfant, dit-il, il le faut. + +Je connaissais tellement l'amour de mon pere pour moi, que je +n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre +explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma +nourrice, m'accompagnerait. + +Mon pere me quitta en me disant de me tenir prete. + +Le soir, a huit heures, il faisait tres-sombre et tres-froid, car on +etait dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, a huit heures, +mon pere me vint chercher. J'etais prete comme il me l'avait +recommande; nous descendimes sans bruit, nous traversames le jardin; +il ouvrit lui-meme une petite porte qui donnait sur la foret, et la +nous trouvames une litiere tout attelee et deux hommes: mon pere leur +parla longtemps, me recommandant a eux, a ce qu'il me parut; puis je +pris ma place dans la litiere; Gertrude s'assit pres de moi. Le baron +m'embrassa une derniere fois, et nous nous mimes en marche. + +J'ignorais quelle sorte de danger me menacait et me forcait de quitter +le chateau de Meridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle etait aussi +ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole a nos conducteurs, +que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par +des chemins detournes, lorsque apres deux heures de marche environ, au +moment ou, malgre mes inquietudes, le mouvement egal et monotone de la +litiere commencait a m'endormir, je me sentis reveillee par Gertrude, +qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la +litiere qui s'arretait. + +--Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc? + +Je passai ma tete par les rideaux: nous etions entoures par six +cavaliers masques; nos hommes, qui avaient voulu se defendre, etaient +desarmes et maintenus. + +J'etais trop epouvantee pour appeler du secours; d'ailleurs, qui +serait venu a nos cris? + +Celui qui paraissait le chef des hommes masques s'avanca vers la +portiere: + +--Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal, +mais il faut nous suivre. + +--Ou cela? demandai-je. + +--Dans un lieu ou, bien loin d'avoir rien a craindre, vous serez +traitee comme une reine. + +Cette promesse m'epouvanta plus que n'eut fait une menace. + +--Oh! mon pere! mon pere! murmurai-je. + +--Ecoutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je +vous suis devouee, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous +ne parvenons pas a fuir. + +Cette assurance que me donnait une pauvre suivante etait loin de me +tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir +soutenue, que je repris un peu de force. + +--Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, repondis-je, nous +sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous defendre. + +Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea +la direction de notre litiere. + +Bussy, comme on le comprend bien, ecoutait le recit de Diane avec +l'attention la plus profonde. Il y a dans les premieres emotions d'un +grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne +que l'on commence a aimer. La femme que le coeur vient de choisir est +elevee, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit, +s'epure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous +accorde, chacune de ses paroles est une grace qu'elle vous fait; si +elle vous regarde, elle vous rejouit; si elle vous sourit, elle vous +comble. + +Le jeune homme avait donc laisse la belle narratrice derouler le recit +de toute sa vie sans oser l'arreter, sans avoir l'idee de +l'interrompre; chacun des details de cette vie, sur laquelle il +sentait qu'il allait etre appele a veiller, avait pour lui un puissant +interet, et il ecoutait les paroles de Diane muet et haletant, comme +si son existence eut dependu de chacune de ces paroles. + +Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double +emotion qu'elle eprouvait a son tour, emotion dans laquelle le present +reunissait tous les souvenirs du passe, s'etait arretee un instant, +Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son +inquietude, et, joignant les mains: + +--Oh! continuez, madame, dit-il, continuez! + +Il etait impossible que Diane put se tromper a l'interet qu'elle +inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la +physionomie du jeune homme, etait en harmonie avec la priere que +contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit: + +--Nous marchames trois heures a peu pres; puis la litiere s'arreta. +J'entendis crier une porte; on echangea quelques paroles; la litiere +reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain +retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai +un coup d'oeil hors de la litiere: nous etions dans la cour d'un +chateau. + +Quel etait ce chateau? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent, +pendant la roule, nous avions tente de nous orienter, mais nous +n'avions vu qu'une foret sans fin. Il est vrai que l'idee etait venue +a chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous oter toute idee du +lieu ou nous etions, faire dans cette foret un chemin inutile et +calcule. + +La porte de notre litiere s'ouvrit, et le meme homme qui nous avait +deja parle nous invita a descendre. + +J'obeis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au +chateau nous etaient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en +avait fait la terrible promesse, notre captivite s'annoncait +accompagnee des plus grands egards. Nous suivimes, les hommes aux +flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre a coucher richement +ornee, et qui paraissait avoir ete decoree a l'epoque la plus +brillante, comme elegance et comme style, du temps de Francois 1er. + +Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie. + +--Vous etes chez vous, madame, me dit l'homme qui deja deux fois nous +avait adresse la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre +vous sont necessaires, la votre ne vous quittera point; sa chambre est +voisine de la votre. + +Gertrude et moi echangeames un regard joyeux. + +--Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masque, +vous n'aurez qu'a frapper avec le marteau de cette porte, et +quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra +aussitot a vos ordres. + +Cette apparente attention indiquait que nous etions gardees a vue. + +L'homme masque s'inclina et sortit; nous entendimes la porte se +refermer a double tour. + +Nous nous trouvames seules, Gertrude et moi. + +Nous restames un instant immobiles, nous regardant a la lueur des deux +candelabres qui eclairaient la table ou etait servi le souper. +Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se +taire; quelqu'un nous ecoutait peut-etre. + +La porte de la chambre qu'on nous avait designee comme devant etre +celle de Gertrude etait ouverte; la meme idee nous vint en meme temps +de la visiter; elle prit un candelabre, et, sur la pointe du pied, +nous y entrames toutes deux. + +C'etait un grand cabinet destine a faire, comme chambre de toilette, +le complement de la chambre a coucher. Il avait une porte parallele a +la porte de l'autre piece par laquelle nous etions entrees: cette +deuxieme porte, comme la premiere, etait ornee d'un petit marteau de +cuivre cisele, qui retombait sur un clou de meme metal. Clous et +marteaux, on eut dit que le tout etait l'ouvrage de Benvenuto Cellini. + +Il etait evident que les deux portes donnaient dans la meme +antichambre. + +Gertrude approcha la lumiere de la serrure, le pene etait ferme a +double tour. + +Nous etions prisonnieres. + +Il est incroyable combien, quand deux personnes, meme de condition +differente, sont dans une meme situation et partagent un meme danger; +il est incroyable, dis-je, combien les pensees sont analogues, et +combien elles passent facilement par-dessus les eclaircissements +intermediaires et les paroles inutiles. + +Gertrude s'approcha de moi. + +--Mademoiselle a-t-elle remarque, dit-elle a voix basse, que nous +n'avons monte que cinq marches en quittant la cour? + +--Oui, repondis-je. + +--Nous sommes donc au rez-de-chaussee? + +--Sans aucun doute. + +--De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les +volets exterieurs, de sorte que.... + +--Si ces fenetres n'etaient pas grillees... interrompis-je. + +--Oui, et si mademoiselle avait du courage.... + +--Du courage, m'ecriai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon +enfant. + +Ce fut Gertrude qui, a son tour, mit son doigt sur sa bouche. + +--Oui, oui, je comprends, lui dis-je. + +Gertrude me fit signe de rester ou j'etais, et alla reporter le +candelabre sur la table de la chambre a coucher. + +J'avais deja compris son intention et je m'etais rapprochee de la +fenetre, dont je cherchais les ressorts. + +Je les trouvai, ou plutot Gertrude, qui etait venue me rejoindre, les +trouva. Le volet s'ouvrit. + +Je poussai un cri de joie; la fenetre n'etait pas grillee. + +Mais Gertrude avait deja remarque la cause de cette pretendue +negligence de nos gardiens: un large etang baignait le pied de la +muraille; nous etions gardees par dix pieds d'eau, bien mieux que nous +ne l'eussions ete certainement par les grilles de nos fenetres. + +Mais, en se reportant de l'eau a ses rives, mes yeux reconnurent un +paysage qui leur etait familier, nous etions prisonnieres au chateau +de Beauge, ou plusieurs fois, comme je l'ai deja dit, j'etais venue +avec mon pere, et ou, un mois auparavant, on m'avait recueillie le +jour de la mort de ma pauvre Daphne. + +Le chateau du Beauge appartenait a M. le duc d'Anjou. + +Ce fut alors qu'eclairee comme par la lueur d'un coup de foudre je +compris, tout. + +Je regardai l'etang avec une sombre satisfaction; c'etait une derniere +ressource contre la violence, un supreme refuge contre le deshonneur. + +Nous refermames les volets. Je me jetai tout habillee sur mon lit, +Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit a mes pieds. + +Vingt fois pendant cette nuit je me reveillai en sursaut, en proie a +des terreurs inouies; mais rien ne justifiait ces terreurs que la +situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises +intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir +au chateau, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais +n'interrompait le silence de la nuit. + +Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractere +effrayant que lui donne l'obscurite, me confirma dans mes craintes de +la nuit: toute fuite etait impossible sans un secours exterieur, et +d'ou nous pouvait venir ce secours? + +Vers les neuf heures, on frappa a notre porte: je passai dans la +chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir. + +Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte +de communication etaient nos serviteurs de la veille; ils venaient +enlever le souper, auquel nous n'avions pas touche, et apporter le +dejeuner. + +Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans +avoir repondu. + +Je rentrai alors; tout m'etait explique par notre sejour au chateau de +Beauge et par le pretendu respect qui nous entourait. M. le duc +d'Anjou m'avait vue a la fete donnee par M. de Monsoreau; M. le duc +d'Anjou etait devenu amoureux de moi; mon pere avait ete prevenu, et +avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute etre +l'objet; il m'avait eloignee de Meridor; mais, trahi, soit par un +serviteur infidele, soit par un hasard malheureux, sa precaution avait +ete inutile, et j'etais tombee aux mains de l'homme auquel il avait +tente vainement de me soustraire. + +Je m'arretai a cette idee, la seule qui fut vraisemblable, et en +realite la seule qui fut vraie. + +Sur les prieres de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un +peu de pain. + +La matinee s'ecoula a faire des plans de fuite insenses. Et cependant, +a cent pas devant nous, amarree dans les roseaux, nous pouvions voir +une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eut +ete a notre portee, mes forces, exaltees par la terreur, jointes aux +forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de +captivite. + +Pendant cette matinee, rien ne nous troubla. On nous servit le diner +comme on nous avait servi le dejeuner; je tombais de faiblesse. Je me +mis a table, servie par Gertrude seulement; car, des que nos gardiens +avaient depose nos repas, ils se retiraient. Mais tout a coup, en +brisant mon pain, je mis a jour un petit billet. + +Je l'ouvris precipitamment; il contenait cette seule ligne: + +"Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de +celles de votre pere." + +On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait a rompre ma +poitrine. Je montrai le billet a Gertrude. Le reste dela journee se +passa a attendre et a esperer. + +La seconde nuit s'ecoula aussi tranquille que la premiere; puis vint +l'heure du dejeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne +doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je +ne me trompais pas; le billet etait concu en ses termes: + +"La personne qui vous a enlevee arrive au chateau de Beauge ce soir a +dix heures; mais, a neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos +fenetres avec une lettre de votre pere, qui vous commandera la +confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-etre +pas. + +"Brulez ce billet." + +Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la +recommandation qu'elle contenait. L'ecriture m'etait completement +inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'ou elle pouvait, venir. + +Nous nous perdimes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant +la matinee nous allames a la fenetre pour regarder si nous +n'apercevions personne sur les rives de l'etang et dans les +profondeurs de la foret; tout etait solitaire. + +Une heure apres le diner, on frappa a notre porte; c'etait la premiere +fois qu'il arrivait que l'on tentat d'entrer chez nous a d'autres +heures qu'a celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun +moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer. + +C'etait l'homme qui nous avait parle a la porte de la litiere et dans +la cour du chateau. Je ne pus le reconnaitre au visage, puisqu'il +etait masque lorsqu'il nous parla; mais, aux premieres paroles qu'il +prononca, je le reconnus a la voix. + +Il me presenta une lettre. + +--De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je. + +--Que mademoiselle se donne la peine de lire, me repondit-il, et elle +verra. + +--Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle +vient. + +--Mademoiselle est la maitresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais +ordre de lui remettre cette lettre; je depose cette lettre a ses +pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera. + +Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un ecuyer, placa la lettre +sur le tabouret ou je reposais mes pieds et sortit. + +--Que faire? demandai-je a Gertrude. + +--Si j'osais donner un conseil a mademoiselle, ce serait de lire cette +lettre. Peut-etre contient-elle l'annonce de quelque danger auquel, +prevenues par elle, nous pourrons nous soustraire. + +Le conseil etait si raisonnable, que je revins sur la resolution prise +d'abord et que j'ouvris la lettre. + +Diane, a ce moment, interrompit son recit, se leva, ouvrit un petit +meuble du genre de ceux auquel nous avons conserve le nom italien de +stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre. + +Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse. + +"A la belle Diane de Meridor," lut-il. + +Puis, regardant la jeune femme: + +--Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou. + +--Ah! repondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompee! + +Puis, comme Bussy hesitait a ouvrir la lettre: + +--Lisez, dit-elle, le hasard vous a pousse du premier coup au plus +intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous. + +Bussy obeit et lut: + +"Un malheureux prince, que votre beaute divine a frappe au coeur, +viendra vous faire ce soir, a dix heures, ses excuses de sa conduite a +votre egard, conduite qui, lui-meme le sent bien, n'a d'autre excuse +que l'amour invincible qu'il eprouve pour vous. + +"FRANCOIS." + +--Ainsi cette lettre etait bien du duc d'Anjou? demanda Diane. + +--Helas! oui, repondit Bussy, c'est son ecriture et son seing. + +Diane soupira. + +--Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle. + +--Qui, le prince? demanda Bussy. + +--Non, lui, le comte de Monsoreau. + +Ce fut Bussy qui soupira a son tour. + +--Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte. + +--Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire +reelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes, +m'indiquait, comme l'avait prevu Gertrude, le danger auquel j'etais +exposee, et me rendait d'autant plus precieuse l'intervention de cet +ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon pere. Je n'eus +donc plus d'espoir qu'en lui. + +Nos investigations recommencaient; mes regards et ceux de Gertrude, +plongeant a travers les vitres, ne quittaient point l'etang et cette +partie de la foret qui faisait face a nos fenetres. Dans toute +l'etendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vimes rien qui +parut se rapporter a nos esperances et les seconder. + +La nuit arriva; mais, comme nous etions au mois de janvier, la nuit +venait vite; quatre ou cinq heures nous separaient donc encore du +moment decisif: nous attendimes avec anxiete. + +Il faisait une de ces belles gelees d'hiver pendant lesquelles, si ce +n'etait le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers +le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parseme de mille +etoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille a un +croissant, eclairait le paysage de sa lueur argentee; nous ouvrimes la +fenetre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, etre +moins rigoureusement observee que la mienne. + +Vers sept heures, une legere vapeur monta de l'etang; mais, pareille a +un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empechait pas de voir, +ou plutot nos yeux, s'habituant a l'obscurite, etaient parvenus a +percer cette vapeur. + +Comme rien ne nous aidait a mesurer le temps, nous n'aurions pas pu +dire quelle heure il etait, lorsqu'il nous sembla, sur la lisiere du +bois, voir a travers cette transparente obscurite se mouvoir des +ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec precaution, gagnant +les arbres, qui, rendant les tenebres plus epaisses, semblaient les +proteger. Peut-etre eussions-nous cru, au reste, que ces ombres +n'etaient qu'un jeu de notre vue fatiguee, lorsque le hennissement +d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'a nous. + +--Ce sont nos amis, murmura Gertrude. + +--Ou le prince! repondis-je. + +--Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas. + +Cette reflexion si simple dissipa mes soupcons et me rassura. + +Nous redoublames d'attention. + +Un homme s'avanca seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe +d'hommes, lequel etait reste a l'abri sous un bouquet d'arbres. + +Cet homme marcha droit a la barque, la detacha du pieu ou elle etait +amarree, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avanca +silencieusement de notre cote. + +A mesure qu'elle s'avancait, mes yeux faisaient des efforts plus +violents pour percer l'obscurite. + +Il me sembla d'abord reconnaitre la grande taille, puis les traits +sombres et fortement accuses du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il +fut a dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute. + +Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger. + +Je restai muette et immobile, rangee dans l'angle de la fenetre, de +sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrive au pied du mur, il arreta sa +barque a un anneau, et je vis apparaitre sa tete a la hauteur de +l'appui de la croisee. + +Je ne pus retenir un leger cri. + +--Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous +m'attendiez. + +--C'est-a-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, repondis-je, mais +j'ignorais que ce quelqu'un fut vous. + +Un sourire amer passa sur le visage du comte. + +--Qui donc, excepte moi et son pere, veille sur l'honneur de Diane de +Meridor? + +--Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez ecrite, +que vous veniez au nom de mon pere. + +--Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prevu que vous douteriez de la +mission que j'ai recue, voici un billet du baron. + +Et le comte me tendit un papier. + +Nous n'avions allume ni bougies ni candelabres, pour etre plus libres +de faire dans l'obscurite tout ce que commanderaient les +circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je +m'agenouillai devant le feu, et, a la lueur de la flamme du foyer, je +lus: + +"Ma chere Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au +danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc +entierement a lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse +envoyer. + +"Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je desirerais que +tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers +lui. + +"Ton pere, qui te supplie de le croire, et d'avoir pitie de toi et de +lui, + +"BARON DE MERIDOR." + +Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la +repulsion qu'il m'inspirait etait bien plutot instinctive que +raisonnee. Je n'avais a lui reprocher que la mort d'une biche, et +c'etait un crime bien leger pour un chasseur. + +J'allai donc a lui. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Monsieur, j'ai lu la lettre de mon pere; il me dit que vous etes +pret a me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas ou vous me +conduisez. + +--Je vous conduis ou le baron vous attend, mademoiselle. + +--Et ou m'attend-il? + +--Au chateau de Meridor. + +--Ainsi je vais revoir mon pere? + +--Dans deux heures. + +--Oh! monsieur, si vous dites vrai... + +Je m'arretai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase. + +--Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix +tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait +attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui +exprimer. + +--Alors, mademoiselle, dit le comte, vous etes prete a me suivre? + +Je regardai Gertrude avec inquietude; il etait facile de voir que +cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi. + +--Reflechissez que chaque minute qui s'envole est precieuse pour vous +au dela de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard +d'une demi-heure a peu pres; il va etre dix heures bientot, et +n'avez-vous point recu l'avis qu'a dix heures le prince serait au +chateau de Beauge? + +--Helas! oui, repondis-je. + +--Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer +sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de +vous sauver. + +--Pourquoi mon pere n'est-il donc pas venu? + +--Pensez-vous que votre pere ne soit pas entoure? Pensez-vous qu'il +puisse faire un pas sans qu'on sache ou il va? + +--Mais vous? demandai-je. + +--Moi, c'est autre chose; moi, je suis l'ami, le confident du prince. + +--Mais monsieur, m'ecriai-je, si vous etes l'ami, si vous etes le +confident du prince, alors.... + +--Alors je le trahis pour vous; oui, c'est bien cela. Aussi vous +disais-je tout a l'heure que je risquais ma vie pour sauver votre +honneur. + +Il y avait un tel accent de conviction dans cette reponse du comte, et +elle etait si visiblement d'accord avec la verite, que, tout en +eprouvant un reste de repugnance a me confier a lui, je ne trouvais +pas de mots pour exprimer cette repugnance. + +--J'attends, dit le comte. + +Je regardai Gertrude, aussi indecise que moi. + +--Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce +cote. + +Et, du cote oppose a celui par lequel il etait venu, longeant l'autre +rive de l'etang, il me montra une troupe de cavaliers qui s'avancaient +vers le chateau. + +--Quels sont ces hommes? demandai-je. + +--C'est le duc d'Anjou et sa suite, repondit le comte. + +--Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n'y a pas de temps a +perdre. + +--Il n'y en a deja que trop de perdu, dit le comte: au nom du ciel, +decidez-vous donc! + +Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? murmurai-je. + +--Ecoutez, dit le comte, ecoutez, ils frappent a la porte. + +En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes +que nous avions vus se detacher du groupe pour prendre les devants. + +--Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps. + +J'essayai de me lever; mes jambes faiblirent. + +--A moi, Gertrude! balbutiai-je, a moi! + +--Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui +s'ouvre? Entendez-vous les chevaux qui pietinent dans la cour? + +--Oui! oui! repondis-je en faisant un effort, mais les forces me +manquent. + +--Oh! n'est-ce que cela? dit-elle. + +Et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle eut fait d'un +enfant, et me remit dans les bras du comte. + +En sentant l'attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment, +que je faillis lui echapper et tomber dans le lac. + +Mais il me serra contre sa poitrine et me deposa dans le bateau. + +Gertrude m'avait suivie et etait descendue sans avoir besoin d'aide. + +Alors je m'apercus que mon voile s'etait detache et flottait sur +l'eau. + +L'idee me vint qu'il indiquerait notre trace. + +--Mon voile! mon voile! dis-je au comte; rattrapez donc mon voile! + +Le comte jeta un coup d'oeil vers l'objet que je lui montrais du +doigt. + +--Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi. + +Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion a la +barque, qu'en quelques coups de rames nous nous trouvames pres +d'atteindre la rive de l'etang. + +En ce moment, nous vimes les fenetres de ma chambre s'eclairer: des +serviteurs entraient avec des lumieres. + +--Vous ai-je trompee? dit M. de Monsoreau, et etait-il temps? + +--Oh! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous etes bien veritablement mon +sauveur. + +Cependant les lumieres couraient avec agitation, tantot dans ma +chambre, tantot dans celle de Gertrude. Nous entendimes des cris, un +homme entra, devant lequel s'ecarterent tous les autres. Cet homme +s'approcha de la fenetre ouverte, se pencha en dehors, apercut le +voile flottant sur l'eau, et poussa un cri. + +--Voyez-vous que j'ai bien fait de laisser la ce voile? dit le comte, +le prince croira que, pour lui echapper, vous vous etes jetee dans le +lac, et, tandis qu'il vous fera chercher, nous fuirons. + +C'est alors que je tremblai reellement devant les sombres profondeurs +de cet esprit qui, d'avance, avait compte sur un pareil moyen. + +En ce moment nous abordames. + + + + +CHAPITRE XIV + +CE QUE C'ETAIT QUE DIANE DE MERIDOR.--LE TRAITE. + + +Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi emue a ce +souvenir qu'elle l'avait ete a la realite, sentait sa voix prete a lui +manquer. Bussy l'ecoutait avec toutes les facultes de son ame, et il +vouait d'avance une haine eternelle a ses ennemis, quels qu'ils +fussent. + +Enfin, apres avoir respire un flacon qu'elle tira de sa poche, Diane +reprit: + +--A peine eumes-nous mis pied a terre, que sept ou huit hommes +accoururent a nous. C'etaient des gens au comte, parmi lesquels il me +sembla reconnaitre les deux serviteurs qui accompagnaient notre +litiere quand nous avions ete attaques par ceux-la qui m'avaient +conduite au chateau de Beauge. Un ecuyer tenait en main deux chevaux; +l'un des deux etait le cheval noir du comte; l'autre etait une +haquenee blanche qui m'etait destinee. Le comte m'aida a monter la +haquenee, et quand je fus en selle il s'elanca sur son cheval. + +Gertrude monta en croupe d'un des serviteurs du comte. + +Ces dispositions furent a peines faites, que nous nous eloignames au +galop. + +J'avais remarque que le comte avait pris ma haquenee par la bride, et +je lui avais fait observer que je montais assez bien a cheval pour +qu'il se dispensat de cette precaution; mais il me repondit que ma +monture etait ombrageuse et pourrait faire quelque ecart qui me +separerait de lui. + +Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude +qui m'appelait. Je me retournai, et je m'apercus que notre troupe +s'etait dedoublee; quatre hommes avaient pris un sentier lateral et +l'entrainaient dans la foret, tandis que le comte de Monsoreau et les +quatre autres suivaient avec moi le meme chemin. + +--Gertrude! m'ecriai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas +avec nous? + +C'est une precaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes +poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de +deux cotes on puisse dire qu'on a vu une femme enlevee par des hommes. +Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route, +et coure apres votre suivante au lieu de courir apres vous. + +Quoique specieuse, la reponse ne me satisfit point; mais que dire, +mais que faire? je soupirai et j'attendis. + +D'ailleurs, le chemin que suivait le comte etait bien celui qui me +ramenait au chateau de Meridor. Dans un quart d'heure, au train dont +nous marchions, nous devions etre arrives au chateau; quand tout a +coup, parvenu a un carrefour de la foret qui m etait bien connu, le +comte, au lieu de continuer a suivre le chemin qui me ramenait chez +mon pere, se jeta a gauche et suivit une route qui s'en ecartait +visiblement. Je m'ecriai aussitot, et, malgre la marche rapide de ma +haquenee, j'appuyais deja la main sur le pommeau de la selle pour +sauter a terre, quand le comte, qui sans doute epiait tous mes +mouvements, se pencha de mon cote, m'enlaca de son bras, et, +m'enlevant de ma monture, me placa sur l'arcon de son cheval. La +haquenee, se sentant libre, s'enfuit en hennissant a travers la foret. + +Cette action s'etait executee si rapidement de la part du comte, que +je n'avais eu que le temps de pousser un cri. + +M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche. + +--Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne +fais rien que par ordre de votre pere, comme je vous en donnerai la +preuve a la premiere halte que nous ferons; si cette preuve ne vous +suffit point ou vous parait douteuse, sur mon honneur encore, +mademoiselle, vous serez libre. + +--Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon +pere! m'ecriai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tete en +arriere. + +--Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hesitiez a me +suivre, et un instant de plus de cette hesitation nous perdait, lui, +vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le +comte en s'arretant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher +droit a votre deshonneur? Dites un mot, et je vous ramene au chateau +de Meridor. + +--Vous m'avez parle d'une preuve que vous agissiez au nom de mon pere? + +--Cette preuve, la voila, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans +le premier gite ou nous nous arreterons, lisez-la. Si, quand vous +l'aurez lue, vous voulez revenir au chateau, je vous le repete, sur +mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect +pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien +certain. + +--Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gite, car +j'ai hate de m'assurer si vous dites la verite. + +--Souvenez-vous que vous me suivez librement. + +--Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans +cette situation ou elle voit d'un cote la mort de son pere et son +deshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier a la parole d'un +homme qu'elle connait a peine; n'importe, je vous suis librement, +monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez +bien me faire donner un cheval. + +Le comte fit signe a un de ses hommes de mettre pied a terre. Je +sautai a bas du sien, et, un instant apres, je me retrouvai en selle +pres de lui. + +--La haquenee ne peut etre loin, dit-il a l'homme demonte; cherchez-la +dans la foret, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien a +son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez a la Chatre. + +Je frissonnai malgre moi. La Chatre etait a dix lieues deja du chateau +de Meridor, sur la route de Paris. + +--Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais, a la Chatre, nous +ferons nos conditions. + +--C'est-a-dire, mademoiselle, repondit le comte, qu'a la Chatre vous +me donnerez vos ordres. + +Cette pretendue obeissance ne me rassurait point; cependant, comme je +n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se presentait pour +echapper au duc d'Anjou etait le seul, je continuai silencieusement ma +route. Au point du jour, nous arrivames a la Chatre. Mais, au lieu +d'entrer dans le village, a cent pas des premiers jardins, nous primes +a travers terres, et nous nous dirigeames vers une maison ecartee. + +J'arretai mon cheval. + +--Ou allons-nous? demandai-je. + +--Ecoutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai deja remarque l'extreme +justesse de votre esprit, et c'est a votre esprit meme que j'en +appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus +puissant apres le roi, nous arreter dans une hotellerie ordinaire, et +au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous +denoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un +village. + +Il y avait dans toutes les reponses du comte une logique ou tout au +moins une speciosite qui me frappait. + +--Bien, lui dis-je. Allons. + +Et nous nous remimes en marche. + +Nous etions attendus; un homme, sans que je m'en fusse apercue, +s'etait detache de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu +brillait dans la cheminee d'une chambre a peu pres propre, et un lit +etait prepare. + +--Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos +ordres. + +Il salua, se retira et me laissa seule. + +Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma +poitrine la lettre de mon pere... La voici, monsieur de Bussy: je vous +fais mon juge, lisez. + +Bussy prit la lettre et lut: + +"Ma Diane bien-aimee, si, comme je n'en doute pas, te rendant a ma +priere, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a du te dire que tu +avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'etait ce prince +qui t'avait fait enlever et conduire au chateau de Beauge; juge par +cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui +te menace. Eh bien, cette honte, a laquelle je ne survivrais pas, il y +a un moyen d'y echapper: c'est d'epouser notre noble ami; une fois +comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte defendra, et, par +tous les moyens, il m'a jure de te defendre. Mon desir est donc, ma +fille cherie, que ce mariage ait lieu le plus tot possible, et, si tu +accedes a mes desirs, a mon consentement bien positif, je joins ma +benediction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder +tous les tresors de bonheur que son amour tient en reserve pour les +cours pareils au tien. + + "Ton pere, qui n'ordonne pas, mais qui supplie, + + "Baron DE MERIDOR." + + +--Helas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre pere, madame, +elle n'est que trop positive. + +--Elle est de lui, et je n'ai aucun doute a en faire; neanmoins je la +relus trois fois avant de prendre aucune decision. Enfin j'appelai le +comte. + +Il entra aussitot: ce qui me prouva qu'il attendait a la porte. + +Je tenais la lettre a la main. + +--Eh bien, me dit-il, vous avez lu? + +--Oui, repondis-je. + +--Doutez-vous toujours de mon devouement et de mon respect? + +--J'en eusse doute, monsieur, repondis-je, que cette lettre m'eut +impose la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en +supposant que je sois disposee a ceder aux conseils de mon pere, que +comptez-vous faire? + +--Je compte vous mener a Paris, mademoiselle; c'est encore la qu'il +est le plus facile de vous cacher. + +--Et mon pere? + +--Partout ou vous serez, vous le savez bien, et des qu'il n'y aura +plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre. + +--Eh bien, monsieur, je suis prete a accepter votre protection aux +conditions que vous imposez. + +--Je n'impose rien, mademoiselle, repondit le comte, j'offre un moyen +de vous sauver, voila tout. + +--Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prete a +accepter le moyen de salut que vous m'offrez, a trois conditions. + +--Parlez, mademoiselle. + +--La premiere, c'est que Gertrude me sera rendue. + +--Elle est la, dit le comte. + +--La seconde est que nous voyagerons separes jusqu'a Paris. + +--J'allais vous offrir cette separation pour rassurer votre +susceptibilite. + +--Et la troisieme, c'est que notre mariage, a moins d'urgence reconnue +de ma part, n'aura lieu qu'en presence de mon pere. + +--C'est mon plus vif desir, et je compte sur sa benediction pour +appeler sur nous celle du ciel. + +Je demeurai stupefaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque +opposition a cette triple expression de ma volonte, et, tout au +contraire, il abondait dans mon sens. + +--Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, a +mon tour, de vous donner quelques conseils? + +--J'ecoute, monsieur. + +--C'est de ne voyager que la nuit. + +--J'y suis decidee. + +--C'est de me laisser le choix des gites que vous occuperez et le +choix de la route; toutes mes precautions seront prises dans un seul +but, celui de vous faire echapper au duc d'Anjou. + +--Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos interets sont les +memes; je n'ai donc aucune objection a faire contre ce que vous +demandez. + +--Enfin, a Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai +prepare, si simple et si ecarte qu'il soit. + +--Je ne demande qu'a vivre cachee, monsieur; et, plus le logement sera +simple et ecarte, mieux il conviendra a une fugitive. + +--Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me +reste plus, pour me conformer a ce plan trace par vous, qu'a vous +presenter mes tres-humbles respects, a vous envoyer votre femme de +chambre et a m'occuper de la route que vous devez suivre de votre +cote. + +--De mon cote, monsieur, repondis-je; je suis gentillefemme comme vous +etes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes +les miennes. + +--Voila tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse +m'assure que je serai bientot le plus heureux des hommes. + +A ces mots, il s'inclina et sortit. + +Cinq minutes apres, Gertrude entra. + +La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la +voulait separer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de +se passer; il me fallait quelqu'un qui put entrer dans toutes mes +vues, seconder tous mes desirs, comprendre, dans l'occasion, a +demi-mot, obeir sur un signe et sur un geste. Cette facilite de M. de +Monsoreau m'etonnait, et je craignais quelque infraction au traite qui +venait d'etre arrete entre nous. + +Comme j'achevais, nous entendimes le bruit d'un cheval qui +s'eloignait. Je courus a la fenetre: c'etait le comte qui reprenait au +galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette +route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais +comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traite en me +rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'eloignant; il n'y +avait rien a dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se dirigeat, ce +depart du comte me rassurait. + +Nous passames toute la journee dans la petite maison, servies par +notre hotesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de +notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le +danger me paraissait d'autant plus grand, que j'etais pres du chateau +de Beauge, je lui repondis que j'etais prete; cinq minutes apres il +rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A +la porte je trouvai ma haquenee blanche; comme l'avait prevu le comte +de Monsoreau, elle etait revenue au premier appel. + +Nous marchames toute la nuit et nous nous arretames, comme la veille, +au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze +lieues a peu pres; au reste, toutes les precautions avaient ete prises +par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du +froid; la haquenee qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur +particuliere, et, en sortant de la maison, on m'avait jete sur les +epaules un manteau de fourrure. + +Cette halte ressembla a la premiere, et toutes nos courses nocturnes a +celle que nous venions de faire: toujours les memes egards et les +memes respects; partout les memes soins; il etait evident que nous +etions precedes par quelqu'un qui se chargeait de faire preparer les +logis: etait-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette +partie de nos conventions avec la meme regularite que les autres, pas +une seule fois pendant la route je ne l'apercus. + +Vers le soir du septieme jour, j'apercus, du haut d'une colline, un +grand amas de maisons. C'etait Paris. + +Nous fimes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurite venue, nous +nous remimes en route; bientot nous passames sous une porte au dela de +laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense edifice, qu'a +ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastere, puis nous +traversames deux fois la riviere. Nous primes a droite, et, apres dix +minutes de marche, nous nous trouvames sur la place de la Bastille. +Alors un homme qui semblait nous attendre se detacha d'une porte, et, +s'approchant du chef de l'escorte: + +--C'est ici, dit-il. + +Le chef de l'escorte se retourna vers moi. + +--Vous entendez, madame, nous sommes arrives. + +Et, sautant a bas de son cheval, il me presenta la main pour descendre +de ma haquenee, comme il avait l'habitude de le faire a chaque +station. + +La porte etait ouverte; une lampe eclairait l'escalier, posee sur les +degres. + +--Madame, dit le chef de l'escorte, vous etes ici chez vous; a cette +porte finit la mission que nous avons recue de vous accompagner; +puis-je me flatter que cette mission a ete accomplie selon vos desirs +et avec le respect qui nous avait ete recommande? + +--Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remerciments a vous +faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagnee. Je +voudrais les remunerer d'une facon plus efficace; mais je ne possede +rien. + +--Ne vous inquietez point de cela, madame, repondit celui auquel je +presentais mes excuses; ils sont recompenses largement. + +Et, remontant a cheval apres m'avoir saluee: + +--Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne +se souvienne assez de cette porte pour la reconnaitre! + +A ces mots, la petite troupe s'eloigna au galop et se perdit dans la +rue Saint-Antoine. + +Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut a +travers le guichet que nous les vimes s'eloigner. + +Puis nous nous avancames vers l'escalier, eclaire par la lampe; +Gertrude la prit et marcha devant. + +Nous montames les degres et nous nous trouvames dans le corridor; les +trois portes en etaient ouvertes. + +Nous primes celle du milieu et nous nous trouvames dans le salon ou +nous sommes. Il etait tout eclaire comme en ce moment. + +J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette, +puis cette autre, qui etait celle de ma chambre a coucher, et, a mon +grand etonnement, je me trouvai en face de mon portrait. + +Je reconnus celui qui etait dans la chambre de mon pere, a Meridor; le +comte l'avait sans doute demande au baron et obtenu de lui. + +Je frissonnai a cette nouvelle preuve que mon pere me regardait deja +comme la femme de M. de Monsoreau. + +Nous parcourumes l'appartement, il etait solitaire; mais rien n'y +manquait: il y avait du feu dans toutes les cheminees, et, dans la +salle a manger, une table toute servie m'attendait. + +Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul +couvert; je me rassurai. + +--Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte +tient jusqu'au bout sa promesse. + +--Helas, oui, repondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aime qu'en +manquant a quelqu'une de ses promesses il m'eut degagee des miennes. + +Je soupai; puis une seconde fois nous fimes la visite de toute la +maison, mais sans y rencontrer ame vivante plus que la premiere fois; +elle etait bien a nous, et a nous seules. + +Gertrude coucha dans ma chambre. + +Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que +j'appris d'elle que nous etions au bout de la rue Saint-Antoine, en +face l'hotel des Tournelles, et que la forteresse qui s'elevait a ma +droite etait la Bastille. + +Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne +connaissais point Paris, n'y etant jamais venue. + +La journee s'ecoula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je +venais de me mettre a table pour souper, on frappa a la porte. + +Nous nous regardames, Gertrude et moi. + +On frappa une seconde fois. + +--Va voir qui frappe, lui dis-je. + +--Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant palir. + +--Si c'est le comte, repondis-je en faisant un effort sur moi-meme, +ouvre-lui, Gertrude; il a fidelement tenu ses promesses; il verra que, +comme lui, je n'ai qu'une parole. + +Un instant apres Gertrude reparut. + +--C'est M. le comte, madame, dit-elle. + +--Qu'il entre, repondis-je. + +Gertrude s'effaca et fit place au comte, qui parut sur le seuil. + +--Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidelement accompli le +traite? + +--Oui, monsieur, repondis-je, et je vous en remercie. + +--Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un +sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie. + +--Entrez, monsieur. + +Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir. + +--Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je. + +--D'ou et de qui, madame? + +--De mon pere et de Meridor avant tout. + +--Je ne suis point retourne au chateau de Meridor, et n'ai pas revu le +baron. + +--Alors, de Beauge et du duc d'Anjou? + +--Ceci, c'est autre chose: je suis alle a Beauge et j'ai parle au duc. + +--Comment l'avez-vous trouve? + +--Essayant de douter. + +--De quoi? + +--De votre mort. + +--Mais vous la lui avez confirmee? + +--J'ai fait ce que j'ai pu pour cela. + +--Et ou est le duc? + +--De retour a Paris depuis hier soir. + +--Pourquoi est-il revenu si rapidement? + +--Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu ou l'on croit avoir +la mort d'une femme a se reprocher. + +--L'avez-vous vu depuis son retour a Paris? + +--Je le quitte. + +--Vous a-t-il parle de moi? + +--Je ne lui en ai pas laisse le temps. + +--De quoi lui avez-vous parle alors? + +--D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai pousse a mettre a +execution. + +--Laquelle? + +--Il s'est engage, pour services a lui rendus par moi, de me faire +nommer grand veneur. + +--Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la +mort de ma pauvre Daphne, vous etes un terrible chasseur, je me le +rappelle, et vous avez, comme tel, des droits a cette place. + +--Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme +serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on +me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point etre +ingrat envers moi. + +Il y avait dans toutes ces reponses, malgre le ton respectueux avec +lequel elles etaient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'etait +l'expression d'une sombre et implacable volonte. + +Je restai un instant muette. + +--Me sera-t-il permis d'ecrire a mon pere? demandai-je. + +--Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent etre interceptees. + +--M'est-il defendu de sortir? + +--Rien ne vous est defendu, madame; mais seulement je vous ferai +observer que vous pouvez etre suivie. + +--Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe? + +--Mieux vaudrait, je crois, pour votre surete, que vous ne +l'entendissiez pas; mais, si vous tenez a l'entendre, entendez-la, du +moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, a +l'eglise Sainte-Catherine. + +--Et ou est cette eglise? + +--En face de votre maison, de l'autre cote de la rue. + +--Merci, monsieur. + +Il se fit un nouveau silence. + +--Quand vous reverrai-je, monsieur? + +--J'attends votre permission pour revenir. + +--En avez-vous besoin? + +--Sans doute, jusqu'a present je suis un etranger pour vous. + +--Vous n'avez point de clef de cette maison? + +--Votre mari seul a le droit d'en avoir une. + +--Monsieur, repondis-je, effrayee de ces reponses si singulierement +soumises plus que je ne l'eusse ete de reponses absolues, monsieur, +vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir +quelque chose d'important a me dire. + +--Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas... +et la premiere preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de +recevoir mes respects. + +Et, a ces mots, le comte se leva. + +--Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus etonnee de cette facon +d'agir a laquelle j'etais loin de m'attendre. + +--Madame, repondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je +ne veux point abuser de la situation ou vous etes, et qui vous force a +recevoir mes soins. En ne demeurant que discretement pres de vous, +j'espere que peu a peu vous vous habituerez a ma presence; de cette +facon le sacrifice vous coutera moins quand le moment sera arrive de +devenir ma femme. + +--Monsieur, lui dis-je en me levant a mon tour, je reconnais toute la +delicatesse de vos procedes, et, malgre l'espece de rudesse qui +accompagne chacune de vos paroles, je les apprecie. Vous avez raison, +et je vous parlerai avec la meme franchise que vous m'avez parle: +j'avais contre vous quelques preventions que le temps guerira, je +l'espere. + +--Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette esperance +et de vivre dans l'attente de cet heureux moment. + +Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus +humble de mes serviteurs, il fit signe a Gertrude, devant laquelle +toute cette conversation avait eu lieu, de l'eclairer, et sortit. + + + + +CHAPITRE XV + +CE QUE C'ETAIT QUE DIANE DE MERIDOR.--LE MARIAGE. + + +Voila, sur mon ame, un homme bien etrange! dit Bussy. + +--Oh! oui, bien etrange, n'est-ce pas, monsieur? Car son amour se +formulait vis-a-vis de moi avec toute l'aprete de la haine. Gertrude, +en revenant, me retrouva donc plus triste et plus epouvantee que +jamais. + +Elle essaya de me rassurer; mais il etait visible que la pauvre fille +etait aussi inquiete que moi-meme. Ce respect glace, cette ironique +obeissance, cette passion contenue, et qui vibrait en notes stridentes +dans chacune de ses paroles, etait plus effrayante que ne l'eut ete +une volonte nettement exprimee, et que j'eusse pu combattre. + +Le lendemain etait un dimanche: depuis que je me connaissais, je +n'avais jamais manque d'assister a l'office divin. J'entendis la +cloche de l'eglise Sainte-Catherine qui semblait m'appeler. Je vis +tout le monde s'acheminer vers la maison de Dieu; je m'enveloppai d'un +voile epais, et, suivie de Gertrude, je me melai a la foule des +fideles qui accouraient a l'appel de la cloche. + +Je cherchai le coin le plus obscur, et j'allai m'y agenouiller contre +la muraille. Gertrude se placa, comme une sentinelle, entre le monde +et moi. Pour cette fois-la, ce fut inutile, personne ne fit ou ne +parut faire attention a nous. + +Le surlendemain, le comte revint et m'annonca qu'il etait nomme grand +veneur; l'influence de M. le duc d'Anjou lui avait fait donner cette +place, presque promise a un des favoris du roi, nomme M. de Saint-Luc. +C'etait un triomphe auquel il s'attendait a peine lui-meme. + +--En effet, dit Bussy, cela nous etonna tous. + +--Il venait m'annoncer cette nouvelle, esperant que cette dignite +haterait mon consentement, seulement, il ne pressait pas, il +n'insistait pas, il attendait tout de ma promesse et des evenements. + +Quant a moi, je commencais d'esperer que, le duc d'Anjou me croyant +morte, et le danger n'existant plus, je cesserais d'etre engagee au +comte. + +Sept autres jours s'ecoulerent sans rien amener de nouveau que deux +visites du comte. Ces visites, comme les precedentes, furent froides +et respectueuses, mais je vous ai explique ce qu'avaient de singulier, +et je dirai presque de menacant, cette froideur et ce respect. + +Le dimanche suivant, j'allai a l'eglise comme j'avais deja fait, et +repris la meme place que j'avais occupee huit jours auparavant. La +securite rend imprudente: au milieu de mes prieres, mon voile +s'ecarta... Dans la maison de Dieu, d'ailleurs, je ne pensais qu'a +Dieu.... Je priais ardemment pour mon pere, quand tout a coup je +sentis que Gertrude me touchait le bras; il me fallut un second appel +pour me tirer de l'espece d'extase religieuse dans laquelle j'etais +plongee. Je levai la tete, je regardai machinalement autour de moi, et +j'apercus avec terreur, appuye contre une colonne, le duc d'Anjou qui +me devorait des yeux. + +Un homme, qui semblait son confident plutot que son serviteur, etait +pres de lui. + +--C'etait Aurilly, dit Bussy, son joueur de luth. + +--En effet, repondit Diane, je crois que c'est ce nom que Gertrude me +dit plus tard. + +--Continuez, madame, dit Bussy, continuez, par grace, je commence a +tout comprendre. + +--Je ramenai vivement mon voile sur mon visage, il etait trop tard: il +m'avait vue, et, s'il ne m'avait point reconnue, ma ressemblance, du +moins, avec cette femme qu'il avait aimee et qu'il croyait avoir +perdue, venait de le frapper profondement. Mal a l'aise sous son +regard que je sentais peser sur moi, je me levai et m'avancai vers la +porte; mais, a la porte, je le retrouvai, il avait trempe ses doigts +dans le benitier, et me presentait l'eau benite. + +Je fis semblant de ne pas le voir, et passai sans accepter ce qu'il +m'offrait. + +Mais, sans que je me retournasse, je compris que nous etions suivies; +si j'eusse connu Paris, j'eusse essaye de tromper le duc sur ma +veritable demeure, mais je n'avais jamais parcouru d'autre chemin que +celui qui conduisait de la maison que j'habitais a l'eglise; je ne +connaissais personne a qui je pusse demander une hospitalite d'un +quart d'heure, pas d'amie, un seul defenseur que je craignais plus +qu'un ennemi, voila tout. + +--Oh! mon Dieu! murmura Bussy, pourquoi le ciel, la Providence ou le +hasard ne m'ont-ils pas conduit plus tot sur votre chemin? + +Diane remercia le jeune homme d'un regard. + +--Mais pardon, reprit Bussy: je vous interromps toujours, et cependant +je meurs de curiosite. Continuez, je vous en supplie. + +--Le meme soir, M. de Monsoreau vint. Je ne savais point si je devais +lui parler de mon aventure, lorsque lui-meme fit cesser mon +hesitation. + +--Vous m'avez demande, dit-il, s'il vous etait defendu d'aller a la +messe; et je vous ai repondu que vous etiez maitresse souveraine de +vos actions et que vous feriez mieux de ne pas sortir. Vous n'avez pas +voulu m'en croire; vous etes sortie ce matin pour aller entendre +l'office divin a l'eglise de Sainte-Catherine; le prince s'y trouvait +par hasard, ou plutot par fatalite, et vous y a vue. + +--C'est vrai, monsieur, et j'hesitais a vous faire part de cette +circonstance, car j'ignorais que le prince m'avait reconnue pour celle +que je suis, ou si ma vue l'avait simplement frappe. + +--Votre vue l'a frappe, votre ressemblance avec la femme qu'il +regrette lui a paru extraordinaire: il vous a suivie et a pris des +informations; mais personne n'a rien pu lui dire, car personne ne sait +rien. + +--Mon Dieu! monsieur! m'ecriai-je. + +--Le duc est un coeur sombre et perseverant, dit M. de Monsoreau. + +--Oh! il m'oubliera, je l'espere! + +--Je n'en crois rien: on ne vous oublie pas quand on vous a vue. J'ai +fait tout ce que j'ai pu pour vous oublier, moi, et je n'ai pas pu. + +Et le premier eclair de passion que j'aie remarque chez M. de +Monsoreau passa en ce moment dans les yeux du comte. + +Je fus plus effrayee de cette flamme, qui venait de jaillir de ce +foyer qu'on eut cru eteint, que je ne l'avais ete le matin a la vue du +prince. + +Je demeurai muette. + +--Que comptez-vous faire? me demanda le comte. + +--Monsieur, ne pourrai-je changer de maison, de quartier, de rue; +aller demeurer a l'autre bout de Paris, ou, mieux encore, retourner +dans l'Anjou? + +--Tout cela serait inutile, dit M. de Monsoreau en secouant la tete: +c'est un terrible limier que M. le duc d'Anjou; il est sur votre +trace; maintenant, allez ou vous voudrez, il la suivra jusqu'a ce +qu'il vous joigne. + +--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez. + +--Ce n'est point mon intention; je vous dis ce qui est, et pas autre +chose. + +--Alors c'est moi qui vous ferai a mon tour la question que vous +m'adressiez tout a l'heure. Que comptez-vous faire, monsieur? + +--Helas! reprit le comte de Monsoreau avec une amere ironie, je suis +un homme de pauvre imagination, moi. J'avais trouve un moyen; ce moyen +ne vous convient pas; j'y renonce; mais ne me dites pas d'en chercher +d'autres. + +--Mais, mon Dieu! repris-je, le danger est peut-etre moins pressant +que vous ne le croyez. + +--C'est ce que l'avenir nous apprendra, madame, dit le comte en se +levant. En tout cas, je vous le repete, madame de Monsoreau aura +d'autant moins a craindre du prince, que la nouvelle charge que +j'occupe me fait relever directement du roi, et que moi et ma femme +nous trouverons naturellement protection pres du roi. + +Je ne repliquai que par un soupir. Ce que disait la le comte etait +plein de raison et de vraisemblance. + +M. de Monsoreau attendit un instant, comme pour me laisser tout le +loisir de lui repondre; mais je n'en eus pas la force. Il etait +debout, tout pret a se retirer. Un sourire amer passa sur ses levres; +il s'inclina et sortit. + +Je crus entendre quelques imprecations s'echapper de sa bouche dans +l'escalier. + +J'appelai Gertrude. + +Gertrude avait l'habitude de se tenir, ou dans le cabinet, ou dans la +chambre a coucher quand venait le comte; elle accourut. + +J'etais a la fenetre, enveloppee dans les rideaux de facon que, sans +etre apercue, je pusse voir ce qui se passait dans la rue. + +Le comte sortit et s'eloigna. + +Nous restames une heure a peu pres, attentives a tout examiner, mais +personne ne vint. + +La nuit s'ecoula sans rien amener de nouveau. + +Le lendemain Gertrude, en sortant, fut accostee par un jeune homme, +qu'elle reconnut pour etre celui qui, la veille, accompagnait le +prince; mais, a toutes ses instances, elle refusa de repondre; a +toutes ses questions, elle resta muette. + +Le jeune homme, lasse, se retira. + +Cette rencontre m'inspira une profonde terreur; c'etait le +commencement d'une investigation qui, certes, ne devait point +s'arreter la. J'eus peur que M. de Monsoreau ne vint pas le soir, et +que quelque tentative ne fut faite contre moi dans la nuit; je +l'envoyai chercher; il vint aussitot. + +Je lui racontai tout et lui fis le portrait du jeune homme d'apres ce +que Gertrude m'en avait rapporte. + +--C'est Aurilly, dit-il; qu'a repondu Gertrude? + +--Gertrude n'a rien repondu. + +M. de Monsoreau reflechit un instant. + +--Elle a eu tort, dit-il. + +--Comment cela? + +--Oui, il s'agit de gagner du temps. + +--Du temps? + +--Aujourd'hui, je suis encore dans la dependance de M. le duc d'Anjou; +mais, dans quinze jours, dans douze jours, dans huit jours peut-etre, +c'est le duc d'Anjou qui sera dans la mienne. Il s'agit donc de le +tromper pour qu'il attende. + +--Mon Dieu! + +--Sans doute, l'espoir le rendra patient. Un refus complet le poussera +vers quelque parti desespere. + +--Monsieur, ecrivez a mon pere, m'ecriai-je; mon pere accourra et ira +se jeter aux pieds du roi. Le roi aura pitie d'un vieillard. + +--C'est selon la disposition d'esprit ou sera le roi, et selon qu'il +sera dans sa politique d'etre pour le moment l'ami ou l'ennemi de M. +le duc d'Anjou. D'ailleurs, il faut six jours a un messager pour aller +trouver votre pere; il faut six jours a votre pere pour venir. Dans +douze jours M. le duc d'Anjou aura fait, si nous ne l'arretons pas, +tout le chemin qu'il peut faire. + +--Et comment l'arreter? + +M. de Monsoreau ne repondit point. Je compris sa pensee et je baissai +les yeux. + +--Monsieur, dis-je apres un moment de silence, donnez vos ordres a +Gertrude, et elle suivra vos instructions. + +Un sourire imperceptible passa sur les levres de M. de Monsoreau, a ce +premier appel de ma part a sa protection. + +Il causa quelques instants avec Gertrude. + +--Madame, me dit-il, je pourrais etre vu sortant de chez vous: deux ou +trois heures nous manquent seulement pour attendre la nuit; me +permettez-vous de passer ces deux ou trois heures dans votre +appartement? + +M. de Monsoreau avait presque le droit d'exiger; il se contentait de +demander: je lui fis signe de s'asseoir. + +C'est alors que je remarquai la supreme puissance que le comte avait +sur lui-meme: a l'instant meme, il surmonta la gene qui resultait de +notre situation respective, et sa conversation, a laquelle cette +espece d'aprete que j'ai deja signalee donnait un puissant caractere, +commenca variee et attachante. Le comte avait beaucoup voyage, +beaucoup vu, beaucoup pense, et j'avais, au bout de deux heures, +compris toute l'influence que cet homme etrange avait prise sur mon +pere. + +Bussy poussa un soupir. + +La nuit venue, sans insister, sans demander davantage, et comme +satisfait de ce qu'il avait obtenu, il se leva et sortit. + +Pendant la soiree, nous nous remimes, Gertrude et moi, a notre +observatoire. Cette fois, nous vimes distinctement deux hommes qui +examinaient la maison. Plusieurs fois ils s'approcherent de la porte; +toute lumiere interieure etait eteinte; ils ne purent nous voir. + +Vers onze heures ils s'eloignerent. + +Le lendemain, Gertrude, en sortant, retrouva le meme jeune homme a la +meme place; il vint de nouveau a elle, et l'interrogea comme il avait +fait la veille. Ce jour-la Gertrude fut moins severe et echangea +quelques mots avec lui. + +Le jour suivant, Gertrude fut plus communicative; elle lui dit que +j'etais la veuve d'un conseiller, qui, restee sans fortune, vivait +fort retiree; il voulut insister pour en savoir davantage, mais il +fallut qu'il se contentat, pour l'heure, de ces renseignements. + +Le jour d'apres Aurilly parut avoir concu quelques doutes sur la +veracite du recit de la veille; il parla de l'Anjou, de Beauge, et +prononca le mot de Meridor. + +Gertrude repondit que tous ces noms lui etaient parfaitement inconnus. + +Alors il avoua qu'il etait au duc d'Anjou, que le duc d'Anjou m'avait +vue et etait amoureux de moi; puis, a la suite de cet aveu, vinrent +des offres magnifiques pour elle et pour moi: pour elle, si elle +voulait introduire le prince pres de moi; pour moi, si je le voulais +recevoir. + +Chaque soir, M. de Monsoreau venait, et chaque soir je lui disais ou +nous en etions. Il restait alors depuis huit heures jusqu'a minuit; +mais il etait evident que son inquietude etait grande. + +Le samedi soir je le vis arriver plus pale et plus agite que de +coutume. + +--Ecoutez, me dit-il, il faut tout promettre pour mardi ou mercredi. + +--Tout promettre, et pourquoi? m'ecriai-je. + +--Parce que M. le duc d'Anjou est decide a tout, qu'il est bien en ce +moment avec le roi, et qu'il n'y a rien, par consequent, a attendre du +roi. + +--Mais d'ici a mercredi doit-il donc se passer quelque evenement qui +viendra a notre aide? + +--Peut-etre. J'attends de jour en jour cette circonstance qui doit +mettre le prince dans ma dependance. Je la pousse, je la hate, +non-seulement de mes voeux, mais de mes actions. Demain il faut que je +vous quitte, que j'aille a Montereau. + +--Il le faut? repondis-je avec une espece de terreur melee d'une +certaine joie. + +--Oui; j'ai la un rendez-vous indispensable pour hater cette +circonstance dont je vous parlais. + +--Et si nous sommes dans la meme situation, que faudra-t-il donc +faire, mon Dieu? + +--Que voulez-vous que je fasse contre un prince, madame, quand je n'ai +aucun droit de vous proteger? Il faudra ceder a la mauvaise +fortune.... + +--Oh! mon pere! mon pere! m'ecriai-je. + +Le comte me regarda fixement. + +--Oh! monsieur! + +--Qu'avez-vous donc a me reprocher? + +--Oh! rien: au contraire. + +--Mais n'ai-je pas ete devoue comme un ami, respectueux comme un +frere? + +--Vous vous etes en tout point conduit en galant homme. + +--N'avais-je pas votre promesse? + +--Oui. + +--Vous l'ai-je une seule fois rappelee? + +--Non. + +--Et, cependant, quand les circonstances sont telles, que vous vous +trouvez placee entre une position honorable et une position honteuse, +vous preferez d'etre la maitresse du duc d'Anjou a etre la femme du +comte de Monsoreau. + +--Je ne dis pas cela, monsieur. + +--Mais, alors, decidez-vous donc. + +--Je suis decidee. + +--A etre la comtesse de Monsoreau? + +--Plutot que la maitresse du duc d'Anjou. + +--Plutot que la maitresse du duc d'Anjou: l'alternative est flatteuse. + +Je me tus. + +--N'importe, dit le comte, vous entendez? Que Gertrude gagne jusqu'a +mardi, et mardi nous verrons. + +Le lendemain, Gertrude sortit comme d'habitude, mais elle ne vit point +Aurilly. A son retour, nous fumes plus inquietes de son absence que +nous ne l'eussions ete de sa presence. Gertrude sortit de nouveau sans +necessite de sortir, pour le rencontrer seulement; mais elle ne le +rencontra point. Une troisieme sortie fut aussi inutile que les deux +premieres. + +J'envoyai Gertrude chez M. de Monsoreau, il etait parti, et on ne +savait point ou il etait. + +Nous etions seules et isolees; nous nous sentimes faibles: pour la +premiere fois je compris mon injustice envers le comte. + +--Oh! madame, s'ecria Bussy, ne vous hatez donc pas de revenir ainsi a +cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne +savons pas, mais que nous saurons. + +Le soir vint, accompagne de terreurs profondes; j'etais decidee a tout +plutot que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'etais +munie de ce poignard, et j'avais resolu de me frapper aux yeux du +prince, au moment ou lui ou de ses gens essayeraient de porter la main +sur moi. Nous nous barricadames dans nos chambres. Par une negligence +incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou interieur. Nous +cachames la lampe et nous nous placames a notre observatoire. + +Tout fut tranquille jusqu'a onze heures du soir; a onze heures, cinq +hommes deboucherent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil, +et s'en allerent s'embusquer dans l'angle du mur de l'hotel des +Tournelles. + +Nous commencames a trembler; ces hommes etaient probablement la pour +nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure a peu pres +s'ecoula. + +Au bout d'un quart d'heure nous vimes paraitre deux autres hommes au +coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages, +permit a Gertrude de reconnaitre Aurilly dans l'un de ces deux hommes. + +--Helas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille. + +--Oui, repondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres +sont la pour leur preter secours. + +--Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au +bruit, les voisins accourront. + +--Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et +ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous +defendre? Helas! en realite, Gertrude, nous n'avons de veritable +defenseur que le comte. + +--Eh bien, pourquoi refusez-vous donc toujours d'etre comtesse? + +Je poussai un soupir. + + + + +CHAPITRE XVI + +CE QUE C'ETAIT QUE DIANE DE MERIDOR.--LE MARIAGE. + + +Pendant ce temps, les deux hommes qui avaient paru au coin de la rue +Saint-Paul s'etaient glisses le long des maisons et se tenaient sous +nos fenetres. Nous entr'ouvrimes doucement la croisee. + +--Es-tu sur que c'est ici? demanda une voix. + +--Oui, monseigneur, parfaitement sur. C'est la cinquieme maison, a +partir du coin de la rue Saint-Paul. + +--Et la clef, penses-tu qu'elle ira? + +--J'ai pris l'empreinte de la serrure. + +Je saisis le bras de Gertrude et je le serra avec violence. + +--Et une fois entre? + +--Une fois entre, c'est mon affaire. La suivante nous ouvrira. Votre +Altesse possede dans sa poche une clef d'or qui vaut bien celle-ci. + +--Ouvre donc alors. + +Nous entendimes le grincement de la clef dans la serrure. Mais, tout a +coup, les hommes embusques a l'angle de l'hotel se detacherent de la +muraille, et s'elancerent vers le prince et vers Aurilly, en criant: +"A mort! a mort!" + +Je n'y comprenais plus rien; ce que je devinais seulement, c'est qu'un +secours inattendu, inespere, inoui, nous arrivait. Je tombai a genoux +et je remerciai le ciel. + +Mais le prince n'eut qu'a se montrer, le prince n'eut qu'a dire son +nom, toutes les voix se turent, toutes les epees rentrerent au +fourreau, et chaque agresseur fit un pas en arriere. + +--Oui, oui, dit Bussy, ce n'etait point au prince qu'ils en voulaient: +c'etait a moi. + +--En tout cas, reprit Diane, cette attaque eloigna le prince. Nous le +vimes se retirer par la rue de Jouy, tandis que les cinq gentilshommes +de l'embuscade allaient reprendre leur poste au coin de l'hotel des +Tournelles. + +Il etait evident que, pour cette nuit du moins, le danger venait de +s'ecarter de nous, car ce n'etait point a moi qu'en voulaient les cinq +gentilshommes. Mais nous etions trop inquietes et trop emues pour ne +point rester sur pied. Nous demeurames debout contre la fenetre, et +nous attendimes quelque evenement inconnu que nous sentions +instinctivement s'avancer a notre rencontre. + +L'attente fut courte. Un homme a cheval parut, tenant le milieu de la +rue Saint-Antoine. C'etait sans doute celui que les cinq gentilshommes +embusques attendaient, car, en l'apercevant, ils crierent: _Aux epees! +aux epees!_ et s'elancerent sur lui. + +Vous savez tout ce qui a rapport a ce gentilhomme, dit Diane, puisque +ce gentilhomme, c'etait vous. + +--Au contraire, madame, dit Bussy, qui, dans le recit de la jeune +femme, esperait tirer quelque secret de son coeur; au contraire, je ne +sais rien que le combat, puisque apres le combat je m'evanouis. + +--Il est inutile de vous dire, reprit Diane avec une legere rougeur, +l'interet que nous primes a cette lutte si inegale et neanmoins si +vaillamment soutenue. Chaque episode du combat nous arrachait un +frissonnement, un cri, une priere. Nous vimes votre cheval faiblir et +s'abattre. Nous vous crumes perdu; mais il n'en etait rien, le brave +Bussy meritait sa reputation. Vous tombates debout et n'eutes pas meme +besoin de vous relever pour frapper vos ennemis; enfin, entoure, +menace de toutes parts, vous fites retraite comme le lion, la face +tournee a vos adversaires, et vous vintes vous appuyer a la porte; +alors, la meme idee nous vint a Gertrude et a moi, c'etait de +descendre pour vous ouvrir; elle me regarda: "Oui," lui dis-je; et +toutes deux nous nous elancames vers l'escalier. Mais, comme je vous +l'ai dit, nous nous etions barricadees en dedans, il nous fallut +quelques secondes pour ecarter les meubles qui obstruaient le passage, +et au moment ou nous arrivions sur le palier, nous entendimes la porte +de la rue qui se refermait. + +Nous restames toutes deux immobiles. Quelle etait donc la personne qui +venait d'entrer et comment etait-elle entree? + +Je m'appuyai a Gertrude, et nous demeurames muettes et dans l'attente. + +Bientot des pas se firent entendre dans l'allee; ils se rapprochaient +de l'escalier, un homme parut, chancelant, etendit les bras, et tomba +sur les premieres marches en poussant un sourd gemissement. + +Il etait evident que cet homme n'etait point poursuivi; qu'il avait +mis la porte, si heureusement laissee ouverte par le duc d'Anjou, +entre lui et ses adversaires, et que, blesse dangereusement, a mort +peut-etre, il etait venu s'abattre au pied de l'escalier. + +En tout cas, nous n'avions rien a craindre, et c'etait au contraire +cet homme qui avait besoin de notre secours. + +--La lampe! dis-je a Gertrude. + +Elle courut et revint avec la lumiere. + +Nous ne nous etions pas trompees: vous etiez evanoui. Nous vous +reconnumes pour le brave gentilhomme qui s'etait si vaillamment +defendu, et, sans hesiter, nous nous decidames a vous porter secours. + +En un instant, vous futes apporte dans ma chambre et depose sur le +lit. + +Vous etiez toujours evanoui; les soins d'un chirurgien paraissaient +urgents. Gertrude se rappela avoir entendu raconter une cure +merveilleuse faite quelques jours auparavant par un jeune docteur de +la rue... de la rue Beautreillis. Elle savait son adresse; elle +m'offrit de l'aller querir. + +--Mais, lui dis-je, ce jeune homme peut nous trahir. + +--Soyez tranquille, dit-elle, je prendrai mes precautions. + +--C'est une fille vaillante et prudente a la fois, continua Diane. Je +me fiai donc entierement a elle. Elle prit de l'argent, une clef et +mon poignard; et je restai seule pres de vous... et priant pour vous. + +--Helas! dit Bussy, je ne connaissais pas tout mon bonheur, madame. + +--Un quart d'heure apres, Gertrude revint; elle ramenait le jeune +docteur; il avait consenti a tout, et la suivait les yeux bandes. + +Je demeurai dans le salon tandis qu'on l'introduisait dans la chambre. +La, on lui permit d'oter le bandeau qui lui couvrait les yeux. + +--Oui, dit Bussy, c'est en ce moment que je repris connaissance, et +que mes yeux se porterent sur votre portrait et qu'il me sembla que je +vous voyais entrer. + +--J'entrai en effet; mon inquietude l'emportait sur la prudence; +j'echangeai quelques questions avec le jeune docteur; il examina votre +blessure, me repondit de vous, et je fus soulagee. + +--Tout cela etait reste dans mon esprit, dit Bussy, mais comme un reve +reste dans la memoire; et cependant quelque chose me disait la, ajouta +le jeune homme en mettant la main sur son coeur, que je n'avais point +reve. + +--Lorsque le chirurgien eut panse votre blessure, il tira de sa poche +un petit flacon contenant une liqueur rouge, et versa quelques gouttes +de cette liqueur sur vos levres. C'etait, me dit-il, un elixir destine +a vous rendre le sommeil et a combattre la fievre. + +Effectivement, un instant apres avoir avale ce breuvage, vous fermates +les yeux de nouveau et vous retombates dans l'espece d'evanouissement +dont un instant vous etiez sorti. + +Je m'effrayai; mais le docteur me rassura. Tout etait pour le mieux, +me dit-il, et il n'y avait plus qu'a vous laisser dormir. + +Gertrude lui couvrit de nouveau les yeux d'un mouchoir, et le +reconduisit jusqu'a la porte de la rue Beautreillis. + +Seulement elle crut s'apercevoir qu'il comptait les pas. + +--En effet, madame, dit Bussy, il les avait comptes. + +--Cette supposition nous effraya. Ce jeune homme pouvait nous trahir. +Nous resolumes de faire disparaitre toute trace de l'hospitalite que +nous vous avions donnee; mais d'abord l'important etait de vous faire +disparaitre, vous. + +Je rappelai tout mon courage; il etait deux heures du matin, les rues +etaient desertes. Gertrude repondit de vous soulever; elle y parvint, +je l'aidai, et nous vous emportames jusque sur les talus des fosses du +Temple. Puis nous revinmes tout epouvantees de cette hardiesse qui +nous avait fait sortir, deux femmes seules, a une heure ou les hommes +eux-memes sortent accompagnes. + +Dieu veillait sur nous. Nous ne rencontrames personne, et rentrames +sans avoir ete vues. + +En rentrant, je succombai sous le poids de mon emotion, et je +m'evanouis. + +--Oh! madame! madame! dit Bussy en joignant les mains, comment +reconnaitrai-je jamais ce que vous avez fait pour moi? + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel Bussy regardait +ardemment Diane. La jeune femme, le coude appuye sur une table, avait +laisse retomber sa tete dans sa main. + +Au milieu de ce silence, on entendit vibrer l'horloge de l'eglise +Sainte-Catherine. + +--Deux heures! dit Diane en tressaillant. Deux heures, et vous ici! + +--Oh! madame, supplia Bussy, ne me renvoyez pas sans m'avoir tout dit. +Ne me renvoyez pas sans m'avoir indique par quels moyens je puis vous +etre utile. Supposez que Dieu vous ait donne un frere, et dites a ce +frere ce qu'il peut faire pour sa soeur. + +--Helas! plus rien maintenant, dit la jeune femme, il est trop tard. + +--Qu'arriva-t-il le lendemain? demanda Bussy; que fites-vous pendant +cette journee ou je ne pensai qu'a vous, sans etre sur cependant que +vous n'etiez pas un reve de mon delire, une vision de ma fievre? + +--Pendant cette journee, reprit Diane, Gertrude sortit et rencontra +Aurilly. Aurilly etait plus pressant que jamais: il ne dit pas un mot +de ce qui s'etait passe la veille; mais il demanda au nom de son +maitre une entrevue. + +Gertrude parut consentir, mais elle demanda jusqu'au mercredi suivant, +c'est-a-dire jusque aujourd'hui, pour me decider. + +Aurilly promit que son maitre se ferait violence jusque-la. + +Nous avions donc trois jours devant nous. + +Le soir M. de Monsoreau revint. + +Nous lui racontames tout, excepte ce qui avait rapport a vous. Nous +lui dimes que la veille le duc avait ouvert la porte avec une fausse +clef, mais qu'au moment meme ou il allait entrer il avait ete charge +par cinq gentilshommes, au milieu desquels etaient MM. d'Epernon et de +Quelus. J'avais entendu prononcer ces deux noms, et je les lui +repetai. + +--Oui, oui, dit le comte, j'ai deja entendu parler de cela; ainsi il a +une fausse clef. Je m'en doutais. + +--Ne pourrait-on changer la serrure? demandai-je. + +--Il en fera faire une autre, dit le comte. + +--Poser des verrous a la porte? + +--Il viendra avec dix hommes, et enfoncera portes et verrous. + +--Mais cet evenement qui devait vous donner, m'avez-vous dit, tout +pouvoir sur le duc? + +--Est retarde indefiniment peut-etre. + +Je restai muette, et, la sueur au front, je ne me dissimulai plus +qu'il n'y avait d'autre moyen d'echapper au duc d'Anjou que de devenir +la femme du comte. + +--Monsieur, lui dis-je, le duc, par l'organe de son confident, s'est +engage a attendre jusqu'a mercredi soir; moi, je vous demande jusqu'a +mardi. + +--Mardi soir, a la meme heure, madame, dit le comte, je serai ici. + +Et, sans ajouter une parole, il se leva et sortit. + +Je le suivis des jeux; mais, au lieu de s'eloigner, il alla a son tour +se placer dans cet angle sombre du mur des Tournelles et parut decide +a veiller sur moi toute la nuit. + +Chaque preuve de devouement que me donnait cet homme etait comme un +nouveau coup de poignard pour mon coeur. + +Les deux jours s'ecoulerent avec la rapidite d'un instant; rien ne +troubla notre solitude. Maintenant, ce que je souffris pendant ces +deux jours, en entendant se succeder le vol rapide des heures, est +impossible a decrire. + +Quand la nuit de la seconde journee vint, j'etais atterree; tout +sentiment semblait petit a petit se retirer de moi. J'etais froide, +muette, insensible en apparence, comme une statue: mon coeur seul +battait, le reste de mon corps semblait avoir cesse de vivre. + +Gertrude se tenait a la fenetre. Moi, assise ou je suis, de temps en +temps seulement je passais mon mouchoir sur mon front mouille de +sueur. + +Tout a coup Gertrude etendit la main de mon cote; mais ce geste, qui +autrefois m'eut fait bondir, me trouva impassible. + +--Madame! dit-elle. + +--Eh bien? demandai-je. + +--Quatre hommes... je vois quatre hommes... Ils s'approchent de ce +cote... ils ouvrent la porte... ils entrent. + +--Qu'ils entrent! repondis-je sans faire un mouvement. + +--Mais ces quatre hommes, c'est sans doute le duc d'Anjou, Aurilly et +les deux hommes de leur suite. + +Je tirai, pour toute reponse, mon poignard et le placai pres de moi +sur la table. + +--Oh! laissez-moi voir du moins, dit Gertrude, en s'elancant vers la +porte. + +--Vois, repondis-je. + +Un instant apres, Gertrude rentra. + +--Mademoiselle, dit-elle, c'est M. le comte. + +Je remis mon poignard dans ma poitrine sans prononcer une seule +parole. Seulement je tournai la tete du cote du comte. + +Sans doute il fut effraye de ma paleur. + +--Que me dit Gertrude? s'ecria-t-il, que vous m'avez pris pour le duc, +et que, si c'eut ete le duc, vous vous fussiez tuee? + +C'etait la premiere fois que je le voyais emu. + +Cette emotion etait-elle reelle ou factice? + +--Gertrude a eu tort de vous dire cela, monsieur, repondis-je; du +moment ou ce n'est pas le duc, tout est bien. + +Il se fit un instant de silence. + +--Vous savez que je ne suis pas venu seul, dit le comte. + +--Gertrude a vu quatre hommes. + +--Vous doutez-vous qui ils sont? + +--Je presume que l'un est pretre, et que les deux autres sont nos +temoins. + +--Alors vous etes prete a devenir ma femme? + +--N'est-ce pas chose convenue? Seulement je me souviens du traite; il +etait convenu encore qu'a moins d'urgence reconnue de ma part, je ne +me marierais pas hors de la presence de mon pere. + +--Je me rappelle parfaitement cette condition, mademoiselle; mais +croyez vous qu'il y ait urgence? + +--Oui, je le crois. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je suis prete a vous epouser, monsieur. Mais rappelez-vous +ceci: c'est que je ne serai reellement votre femme que lorsque j'aurai +revu mon pere. + +Le comte fronca le sourcil et se mordit les levres. + +--Mademoiselle, dit-il, mon intention n'est point de forcer votre +volonte; si vous avez engage votre parole, je vous rends votre parole: +vous etes libre; seulement... + +Il s'approcha de la fenetre et jeta un coup d'oeil dans la rue. + +--Seulement, dit-il, regardez. + +Je me levai, mue par cette puissante attraction qui nous pousse a nous +assurer de notre malheur, et au-dessous de la fenetre j'apercus un +homme enveloppe d'un manteau, qui semblait chercher un moyen de +penetrer dans la maison. + +--O mon Dieu! dit Bussy, et vous dites que c'etait hier? + +--Oui, comte, hier vers les neuf heures du soir. + +--Continuez, dit Bussy. + +Au bout d'un instant, un autre homme vint rejoindre le premier, +celui-la tenait une lanterne a la main. + +--Que pensez-vous de ces deux hommes? me demanda M. de Monsoreau. + +--Je pense que c'est le duc et son affide, repondis-je. + +Bussy poussa un gemissement. + +--Maintenant, continua le comte, ordonnez: faut-il que je reste, +faut-il que je me retire? + +Je balancai un instant: oui, malgre la lettre de mon pere, malgre la +promesse juree, malgre le danger present, palpable, menacant, oui, je +balancai! et si ces deux hommes n'eussent point ete la... + +--Oh! malheureux que je suis! s'ecria Bussy: l'homme au manteau, +c'etait moi, et celui qui portait la lanterne, c'etait Remy le +Haudouin, ce jeune docteur que vous avez envoye chercher. + +--C'etait vous! s'ecria Diane avec stupeur. + +--Oui, moi; moi, qui de plus en plus convaincu de la realite de mes +souvenirs, cherchais a retrouver la maison ou j'avais ete recueilli, +la chambre ou j'avais ete transporte, la femme ou plutot l'ange qui +m'avait apparu. Oh! j'avais bien raison de m'ecrier que j'etais un +malheureux! + +Et Bussy demeura comme ecrase sous le poids de cette fatalite qui +s'etait servie de lui pour determiner Diane a donner sa main au comte. + +--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, vous etes sa femme? + +--Depuis hier, repondit Diane. + +Et il se fit un nouveau silence, qui n'etait interrompu que par la +respiration haletante des deux jeunes gens. + +--Mais vous, demanda tout a coup Diane, comment etes-vous entre dans +cette maison, comment vous trouvez-vous ici? + +Bussy lui montra silencieusement la clef. + +--Une clef! s'ecria Diane; d'ou vous vient cette clef et qui vous l'a +donnee? + +--Gertrude n'avait-elle pas promis au prince de l'introduire pres de +vous ce soir? Le prince avait vu M. de Monsoreau et m'avait vu +moi-meme, comme M. de Monsoreau et moi l'avions vu; il a craint +quelque piege et m'a envoye a sa place. + +--Et vous avez accepte cette mission? dit Diane avec le ton du +reproche. + +--C'etait le seul moyen de penetrer pres de vous. Serez-vous assez +injuste pour m'en vouloir d'etre venu chercher une des plus grandes +joies et une des plus grandes douleurs de ma vie? + +--Oui, je vous en veux, dit Diane, car il eut mieux valu que vous ne +me revissiez pas, et que, ne me revoyant pas, vous m'oubliassiez. + +--Non, madame, dit Bussy, vous vous trompez. C'est Dieu au contraire +qui m'a conduit pres de vous pour penetrer au plus profond de cette +trame dont vous etes victime. Ecoutez: du moment ou je vous ai vue, je +vous ai voue ma vie. La mission que je me suis imposee va commencer. +Vous avez demande des nouvelles de votre pere? + +--Oh! oui, s'ecria Diane, car, en verite, je ne sais pas ce qu'il est +devenu. + +--Eh bien, dit Bussy, je me charge de vous en donner, moi; gardez +seulement un bon souvenir a celui qui, a partir de ce moment, va vivre +par vous et pour vous. + +--Mais cette clef? dit Diane avec inquietude. + +--Cette clef, dit Bussy, je vous la rends, car je ne veux la tenir que +de votre main; seulement je vous engage ma foi de gentilhomme que +jamais soeur n'aura confie la clef de son appartement a un frere plus +devoue et plus respectueux. + +--Je me fie a la parole du brave Bussy, dit Diane; tenez, monsieur. + +Et elle rendit la clef au jeune homme. + +--Madame, dit Bussy, dans quinze jours nous saurons ce qu'est +veritablement M. de Monsoreau. + +Et, saluant Diane avec un respect mele a la fois d'ardent amour et de +profonde tristesse, Bussy disparut par les montees. + +Diane inclina la tete vers la porte pour ecouter le bruit des pas du +jeune homme qui s'eloignait, et ce bruit avait deja cesse depuis +longtemps, que, le coeur bondissant et les yeux baignes de larmes, +elle ecoutait encore. + + + + +CHAPITRE XVII + +COMMENT VOYAGEAIT LE ROI HENRI III, ET QUEL TEMPS IL LUI FALLAIT POUR +ALLER DE PARIS A FONTAINEBLEAU. + + +Le jour qui se levait quatre ou cinq heures apres les evenements que +nous venons de raconter vit, a a la lueur d'un soleil pale et qui +argentait a peine les franges d'un nuage rougeatre, le depart du roi +Henri III pour Fontainebleau, ou, comme nous l'avons dit, une grande +chasse etait projetee pour le surlendemain. + +Ce depart, qui, chez un autre, fut reste inapercu, comme tous les +actes de la vie de ce prince etrange dont nous avons entrepris +d'esquisser le regne, faisait au contraire evenement par le bruit et +le mouvement qu'il trainait avec lui. + +En effet, sur le quai du Louvre, vers les huit heures du matin, +commencait a s'allonger, sortant par la grande porte situee entre la +tour du Coin et la rue de l'Astruce, une foule de gentilshommes de +service, montes sur de bons chevaux et enveloppes de manteaux fourres, +puis les pages en grand nombre, puis un monde de laquais, et enfin une +compagnie de Suisses, precedant immediatement la litiere royale. + +Cette litiere, trainee par huit mules richement caparaconnees, merite +une mention toute particuliere. + +C'etait une machine formant un carre long, supportee par quatre roues, +toute garnie de coussins a l'interieur, toute drapee de rideaux de +brocart a l'exterieur; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur +huit de large. Dans les endroits difficiles, ou dans les montagnes +trop rudes, on substituait aux huit mules un nombre indefini de boeufs +dont la lente mais vigoureuse opiniatrete n'ajoutait pas a la vitesse, +sans doute, mais donnait au moins l'assurance d'arriver au but, sinon +une heure, du moins deux ou trois heures plus tard. + +Cette machine contenait le roi Henri III et toute sa cour, moins la +reine, Louise de Vaudemont, qui, il faut le dire, faisait si peu +partie de la cour de son mari, si ce n'est dans les pelerinages et +dans les processions, que ce n'est point la peine d'en parler. + +Laissons donc la pauvre reine de cote, et disons de quoi se composait +la cour de voyage du roi Henri. + +Elle se composait du roi Henri III d'abord, de son medecin Marc Miron, +de son chapelain, dont le nom n'est point parvenu jusqu'a nous, de son +fou Chicot, notre vieille connaissance, des cinq ou six mignons en +faveur, et qui etaient, pour le moment, Quelus, Schomberg, d'Epernon, +d'O et Maugiron, d'une paire de grands chiens levriers qui, au milieu +de tout ce monde, assis, couche, debout, agenouille, accoude, +glissaient leurs longues tetes de serpents, souvent de minute en +minute, avec des baillements demesures, et d'une corbeille de petits +chiens anglais que le roi portait tantot sur ses genoux, tantot +suspendue a son cou par une chaine ou par des rubans. + +De temps en temps on tirait d'une espece de niche pratiquee a cet +effet une chienne aux mamelles gonflees de lait qui donnait a teter a +tout ce corbillon de petits chiens, que regardaient en compassion et +en collant leur museau pointu contre le chapelet de tetes de mort qui +cliquetait au cote gauche du roi, les deux grands levriers qui, surs +de la faveur toute particuliere dont ils jouissaient, ne se donnaient +pas meme la peine d'etre jaloux. + +Au plafond de la litiere se balancait une cage en fils de cuivre dore, +contenant les plus belles tourterelles du monde, c'est-a-dire avec un +plumage blanc comme la neige et un double collier noir. + +Quand par hasard quelque femme entrait dans la litiere royale, la +menagerie s'augmentait de deux ou trois singes de l'espece des +ouistitis ou des sapajous, le singe etant pour le moment l'animal en +faveur pres des elegantes de la cour du dernier Valois. + +Une Notre-Dame de Chartres, sculptee en marbre par Jean Goujon pour le +roi Henri II, etait posee debout au fond de la litiere dans une niche +doree, et abaissait sur son divin Fils des regards qui semblaient tout +etonnes de ce qu'ils voyaient. + +Aussi tous les pamphlets du temps, et il n'en manquait pas, tous les +vers satiriques de l'epoque, et il s'en elucubrait bon nombre, +faisaient-ils a cette litiere l'honneur de s'occuper frequemment +d'elle, et la designaient-ils sous le nom d'arche de Noe. + +Le roi etait assis au fond de la litiere, juste au-dessous de la niche +de Notre-Dame; a ses pieds, Quelus et Maugiron tressaient des rubans, +ce qui etait une des occupations les plus serieuses des jeunes gens de +l'epoque, dont quelques-uns etaient arrives a faire, par une force de +combinaison inconnue auparavant, et qui ne s'est pas retrouvee depuis, +des nattes a douze brins; Schomberg, dans un angle, faisait une +tapisserie a ses armes, avec une nouvelle devise, qu'il croyait avoir +trouvee et qu'il n'avait que retrouvee; dans l'autre coin causaient le +chapelain et le docteur; d'O et d'Epernon regardaient par les +ouvertures et, reveilles trop matin, baillaient comme les levriers; +enfin Chicot, assis sur une des portieres, les jambes pendantes hors +de la machine, afin d'etre toujours pret a descendre ou a remonter, +selon son caprice, chantait des cantiques, recitait des pasquils ou +faisait des anagrammes, selon la fureur du temps, et trouvait dans +chaque nom de courtisan, soit francais, soit latin, des personnalites +infiniment desagreables pour celui dont il estropiait ainsi +l'individualite. + +En arrivant a la place du Chatelet, Chicot commenca d'entamer un +cantique. + +Le chapelain qui, ainsi que nous l'avons dit, causait avec Miron, se +retourna en froncant le sourcil. + +--Chicot, mon ami, dit Sa Majeste, prends garde a toi; echarpe mes +mignons, mets en pieces Ma Majeste, dis ce que tu voudras de Dieu, +Dieu est bon, mais ne te brouille pas avec l'Eglise. + +--Merci de l'avis, mon fils, dit Chicot; je ne voyais pas notre digne +chapelain qui cause la-bas, avec le docteur, du dernier mort qu'il lui +a envoye a mettre en terre, et qui se plaint que c'etait le troisieme +de la journee, et toujours aux heures des repas, ce qui le derange. +Pas de cantiques, tu parles d'or; c'est trop vieux. Je vais te chanter +une chanson toute nouvelle. + +--Sur quel air? demanda le roi. + +--Toujours le meme, dit Chicot, et il se mit a chanter a pleine gorge: + + Notre roi doit cent millions. + +--Je dois plus que cela, dit Henri; ton chansonnier est mal renseigne, +Chicot. Chicot reprit sans se demonter: + + Henri doit deux cents millions, + Et faut, pour acquitter les dettes + Que messieurs les mignons ont faites, + De nouvelles inventions, + Nouveaux impots, nouvelles tailles, + Qu'il faut, du profond des entrailles + Des pauvres sujets, arracher, + Malheureux qui trainent leurs vies + Sous la griffe de ces harpies + Qui avalent tout sans macher. + +--Bien, dit Quelus, tout en nattant sa soie, tu as une belle voix, +Chicot; le second couplet, mon ami. + +--Dis donc, Valois, dit Chicot sans repondre a Quelus, empeche donc +tes amis de m'appeler leur ami; cela m'humilie. + +--Parle en vers, Chicot, repondit le roi; la prose ne vaut rien. + +--Soit, dit Chicot, et il reprit: + + Leur parler et leur vetement + Se voient tels, qu'une honnete femme + Aurait peur d'en recevoir blame, + Vetue aussi lascivement + Leur cou ne se tourne a son aise, + Dedans les replis de leur fraise; + Deja le froment n'est plus bon + Pour l'emploi blanc de leur chemise. + Et faut, pour facon plus exquise, + Faire de riz leur amidon. + +--Bravo! dit le roi, n'est-ce pas toi, d'O, qui as invente l'amidon de +riz? + +--Non pas, sire, dit Chicot, c'est M. de Saint-Megrin, qui est +trepasse l'an dernier, sous les coups de M. de Mayenne; que diable, ne +lui enlevez pas ca, a ce pauvre mort, il ne compte que sur cet amidon +et sur ce qu'il a fait a M. de Guise pour aller a la posterite; en lui +enlevant l'amidon, il resterait a moitie route. + +Et, sans faire attention a la figure du roi, qui s'assombrissait a ce +souvenir, Chicot continua: + + Leur poil est tondu au compas. + +--Il est toujours question des mignons, bien entendu, interrompit +Chicot. + +--Oui, oui, va, dit Schomberg. + +--Chicot reprit: + + Leur poil est tondu au compas, + Mais non d'une facon pareille, + Car en avant, depuis l'oreille, + Il est long et derriere bas. + +--Sa chanson est deja vieille, dit d'Epernon. + +--Vieille! elle est d'hier. + +--Eh bien, la mode a change ce matin; regarde. + +Et d'Epernon ota son toquet pour montrer a Chicot ses cheveux de +devant presque aussi ras que ceux de derriere. + +--Oh! la vilaine tete! dit Chicot. + +Et il continua: + + Leurs cheveux droits par artifice, + Par la gomme qui les herisse, + Retordent leurs plis refrises; + Et, dessus leur tete legere, + Un petit bonnet par derriere + Les rend encor plus deguises. + +Je passe le quatrieme couplet, dit Chicot, il est trop immoral. Et il +reprit: + + Pensez-vous que nos vieux Francois, + Qui par leurs armes valeureuses + En tant de guerres dangereuses + Ont fait retentir leurs exploits, + Et perdant le fruit de leur gloire + Avec le nom de leur victoire, + En tant de perilleux hasards, + Eussent la chemise empesee, + Eussent la perruque frisee, + Eussent le teint blanchi de fards? + +--Bravo! dit Henri, et, si mon frere etait la, il te serait bien +reconnaissant, Chicot. + +--Qui appelles-tu ton frere, mon fils? dit Chicot. Est-ce par hasard +Joseph Foulon, abbe de Sainte-Genevieve, chez lequel on dit que tu vas +faire tes voeux? + +--Non pas, dit Henri, qui se pretait a toutes les plaisanteries de +Chicot. Je parle de mon frere Francois. + +--Ah! tu as raison; celui-la n'est pas ton frere en Dieu, mais frere +en diable. Bon! bon! tu parles de Francois, fils de France par la +grace de Dieu, duc de Brabant, de Lauthier, de Luxembourg, de Gueldre, +d'Alencon, d'Anjou, de Touraine, de Berry, d'Evreux et de +Chateau-Thierry, comte de Flandres, de Hollande, de Zelande, de +Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et Beaufort, marquis +du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, defenseur de la +liberte belge; a qui la nature a fait un nez, a qui la petite verole +en a fait deux, et sur qui, moi, j'ai fait ce quatrain: + + Messieurs, ne soyez etonnes + Si voyez a Francois deux nez, + Car, par droit comme par usage, + Faut deux nez a double visage. + +Les mignons eclaterent de rire, car le duc d'Anjou etait leur ennemi +personnel, et l'epigramme contre le prince leur fit momentanement +oublier le pasquil que Chicot venait de chanter contre eux. + +Quant au roi, comme jusqu'a ce moment il n'avait recu que les +eclaboussures de ce feu roulant, il riait plus haut que tout le monde, +n'epargnant personne, donnant du sucre et de la patisserie a ses +chiens et frappant de la langue sur son frere et sur ses amis. + +Tout a coup Chicot s'ecria: + +--Oh! ce n'est pas politique; Henri, Henri, c'est audacieux et +imprudent. + +--Quoi donc? dit le roi. + +--Non, foi de Chicot, tu ne devrais pas avouer ces choses-la! fi donc! + +--Quelles choses? demanda Henri etonne. + +--Ce que tu dis de toi-meme, quand tu signes ton nom; ah! Henriquet, +ah! mon fils! + +--Gare a vous, sire, dit Quelus, qui soupconnait quelque mechancete +sous l'air confit en douceur de Chicot. + +--Que diable veux-tu dire? demanda le roi. + +--Comment signes-tu, voyons? + +--Pardieu... je signe... je signe... Henri de Valois. + +--Bon; remarquez, messieurs, dit Chicot, que je ne le lui fais pas +dire; voyons, n'y a-t-il pas moyen de trouver un V dans ces treize +lettres? + +--Sans doute, Valois commence par un V. + +--Prenez vos tablettes, messire chapelain, car voici le nom sous +lequel il vous faut desormais inscrire le roi: Henri de Valois n'est +qu'une anagramme. + +--Comment? + +--Oui, qu'une anagramme; je vais vous dire le veritable nom de Sa +Majeste actuellement regnante. Nous disons: Dedans Henri de Valois il +y a un V, mettez un V sur vos tablettes. + +--C'est fait, dit d'Epernon. + +--N'y a-t-il pas aussi un _i_? + +--Certainement, c'est la derniere lettre du mot Henri. + +--Que la malice des hommes est grande, dit Chicot, d'avoir ete separer +ainsi des lettres faites pour etre accolees l'une a l'autre! +Mettez-moi un _i_ a cote du V. Cela y est-il? + +--Oui, dit d'Epernon. + +--Cherchons bien maintenant si nous ne trouverons pas un _l_; ca y +est, n'est-ce pas? un _a_, ca y est encore; un autre _i_, nous le +tenons; enfin, un _n_. Bon. Sais-tu lire, Nogaret? + +--Je l'avoue a ma honte, dit d'Epernon. + +--Allons donc, maraud, est-ce que, par hasard, tu te crois d'assez +grande noblesse pour etre ignorant? + +--Drole! fit d'Epernon en levant sa sarbacane sur Chicot. + +--Frappe, mais epelle, dit Chicot. + +D'Epernon se mit a rire et epela. + +--Vi-lain, vilain! dit-il. + +--Bon! s'ecria Chicot. Tu vois, Henri, comme cela commence, voila deja +ton vrai nom de bapteme retrouve. J'espere que tu me feras une pension +comme celle que notre frere Charles IX faisait a M. Amyot, quand je +vais avoir retrouve ton nom de famille. + +--Tu te feras batonner, Chicot, dit le roi. + +--Ou cueille-t-on les cannes avec lesquelles on batonne les +gentilshommes, mon fils, est-ce en Pologne? dis-moi cela. + +--Il me semble cependant, dit Quelus, que M. de Mayenne ne s'en est +pas prive avec toi, mon pauvre Chicot, le jour ou il t'a trouve avec +sa maitresse. + +--Aussi est-ce un compte qui nous reste a regler ensemble. Soyez +tranquille, monsieur Cupido, la chose est la, portee a son debit. + +Et Chicot mit la main a son front; ce qui prouve que des ce temps on +reconnaissait la tete pour le siege de la memoire. + +--Voyons, Quelus, dit d'Epernon, tu verras que, grace a toi, nous +allons laisser echapper le nom de famille. + +--Ne craints rien, dit Chicot, je le tiens, a M. de Guise je dirais: +par les cornes; mais a toi, Henri, je me contenterai de dire: par tes +oreilles. + +--Voyons le nom, voyons le nom! dirent tous les jeunes gens. + +--Nous avons d'abord, dans ce qui nous reste de lettres, un H +majuscule; prends l'H, Nogaret. + +D'Epernon obeit. + +--Puis un _e_, puis un _r_, puis la-bas, dans Valois, un _o_; puis, +comme tu separes le prenom du nom par ce que les grammairiens +appellent particule, je mets la main sur un _d_ et sur un _e_, ce qui +va nous faire, avec l'_s_ qui termine le nom de la race, ce qui va +nous faire... epelle, d'Epernon, H, e, r, o, d, e, s. + +--Herodes, dit d'Epernon. + +--Vilain Herodes! s'ecria le roi. + +--Juste, dit Chicot; et voila ce que tu signes tous les jours, mon +fils. Oh! + +Et Chicot se renversa en donnant tous les signes d'une pudibonde +horreur. + +--Monsieur Chicot, vous passez les bornes, dit Henri. + +--Moi, dit Chicot, je dis ce qui est, pas autre chose; mais voila bien +les rois: avertissez-les, ils se fachent. + +--Voila une belle genealogie! dit Henri. + +--Ne la renie pas, mon fils, dit Chicot; ventre de biche! c'est la +bonne pour un roi qui, deux ou trois fois par mois, a besoin des +juifs. + +--Il est dit, s'ecria le roi, que ce maroufle-la n'aura pas le +dernier. Messieurs, taisez-vous; de cette facon-la, du moins, personne +ne lui donnera la replique. + +Il se fit a l'instant meme le plus profond silence. Et ce silence, que +Chicot, fort attentif au chemin que l'on parcourait, ne paraissait +aucunement dispose a rompre, durait depuis quelques minutes, lorsque, +au dela de la place Maubert, a l'angle de la rue des Noyers, on vit +Chicot s'elancer tout a coup hors de la litiere, ecarter les gardes, +et aller s'agenouiller a l'angle d'une maison d'assez bonne apparence, +et qui avancait sur la rue un balcon de bois sculpte sur un +entablement de poutrelles peintes. + +--He! paien, cria le roi, si tu as a t'agenouiller, agenouille-toi au +mains devant la croix qui fait le milieu de la rue Sainte-Genevieve, +et non pas devant cette maison; renferme-t-elle donc quelque eglise, +ou cache-t-elle quelque reposoir? + +Mais Chicot ne repondait point; il s'etait jete a deux genoux sur le +pave, et disait tout haut cette priere, dont, en pretant l'oreille, le +roi ne perdait pas un mot: + +"Bon Dieu! Dieu juste! voici, je la reconnais bien, et toute ma vie +je la reconnaitrai, voici la maison ou Chicot a souffert, sinon pour +toi, mon Dieu, mais du moins pour une de tes creatures; Chicot ne t'a +jamais demande qu'il arrivat malheur a M. de Mayenne, auteur de son +martyre, ni a maitre Nicolas David, instrument de son supplice. Non, +Seigneur, Chicot a su attendre, car Chicot est patient, quoiqu'il ne +soit pas eternel, et voila six bonnes annees, dont une annee +bissextile, que Chicot entasse les interets du petit compte ouvert +entre lui et MM. de Mayenne et Nicolas David; or, a dix du cent, qui +est le taux legal, puisque c'est le taux auquel le roi emprunte, en +sept ans les interets cumules doublent le capital. Fais donc, grand +Dieu! Dieu juste! que la patience de Chicot dure un an encore, afin +que les cinquante coups d'etrivieres que Chicot a recus dans cette +maison par les ordres de cet assassin de prince lorrain et de ce +spadassin d'avocat normand, et qui ont tire du corps de Chicot une +pinte de sang, s'elevent a deux pintes et a cent coups d'etrivieres, +et pour chacun d'eux; de telle facon que M. de Mayenne, tout gros +qu'il soit, et Nicolas David, tout long qu'il est, n'aient plus assez +de sang ni de peau pour payer Chicot, et qu'ils en soient reduits a +faire banqueroute de quinze ou vingt pour cent, en expirant sous le +quatre-vingtieme ou quatre-vingt-cinquieme coup de verge. + +Au nom du Pere, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!" + +--Amen! dit le roi. + +Chicot baisa la terre, et, au supreme ebahissement de tous les +spectateurs, qui ne comprenaient rien a cette scene, il revint prendre +sa place dans la litiere. + +--Ah ca! dit le roi, a qui son rang, denue depuis trois ans de tant de +prerogatives qu'il avait laisse prendre aux autres, donnait au moins +le droit d'etre instruit le premier, ah ca! maitre Chicot, pourquoi +cette longue et singuliere litanie, pourquoi tous ces coups dans la +poitrine, pourquoi enfin toutes ces momeries devant une maison +d'apparence si profane? + +--Sire, repliqua Chicot, c'est que Chicot est comme le renard, Chicot +flaire et baise longtemps les pierres ou il a laisse de son sang, +jusqu'a ce que, contre ces pierres, il ecrase la tete de ceux qui +l'ont verse. + +--Sire! s'ecria Quelus, je parierais: Chicot a prononce, comme Votre +Majeste a pu l'entendre, dans sa priere le nom du duc de Mayenne; je +parierais donc que cette priere a rapport a la bastonnade dont nous +parlions tout a l'heure. + +--Pariez, seigneur Jacques de Levis, comte de Quelus, dit Chicot; +pariez et vous gagnerez. + +--Ainsi donc?... dit le roi. + +--Justement, sire, reprit Chicot: dans cette maison Chicot avait une +maitresse, bonne et charmante creature, une demoiselle, ma foi. Une +nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux fit entourer la +maison, fit prendre Chicot et le fit batonner si rudement, que Chicot +passa a travers la fenetre, et que, le temps lui manquant pour +l'ouvrir, il sauta du haut de ce petit balcon dans la rue. Or, comme +c'est un miracle que Chicot ne se soit pas tue, chaque fois que Chicot +passe devant cette maison, il s'agenouille, prie, et, dans sa priere, +remercie le Seigneur de l'avoir tire d'un si mauvais pas. + +--Ah! pauvre Chicot! et vous qui le condamniez, sire; c'est cependant, +ce me semble, agir en bon chretien que de faire ce qu'il fait. + +--Tu as donc ete bien rosse, mon pauvre Chicot? + +--Oh! merveilleusement, sire; mais pas encore autant qu'il l'aurait +voulu. + +--Comment cela? + +--Non, en verite, je n'eusse point ete fache de recevoir quelques +estocades. + +--Pour tes peches? + +--Non, pour ceux de M. de Mayenne. + +--Ah! je comprends: ton intention est de rendre a Cesar.... + +--A Cesar, non pas; ne confondons point, sire; Cesar, c'est le grand +general, c'est le guerrier vaillant, c'est le frere aine, celui qui +veut etre roi de France; non, celui-la est en compte avec Henri de +Valois, et c'est toi que ce compte regarde, mon fils; paye tes dettes, +Henri, je payerai les miennes. + +Henri n'aimait pas qu'on lui parlat de son cousin de Guise, aussi +l'apostrophe de Chicot le rendit-elle serieux, si bien que l'on arriva +vers Bicetre sans que la conversation interrompue eut repris son +cours. + +On avait mis trois heures a aller du Louvre a Bicetre; si bien que les +optimistes comptaient arriver le lendemain soir a Fontainebleau, +tandis que les pessimistes offrirent de parier qu'on n'arriverait que +le surlendemain vers midi. + +Chicot pretendait qu'on n'arriverait pas du tout. + +Une fois sorti de Paris, le cortege parut se mouvoir plus a son aise; +la matinee etait assez belle, le vent soufflait avec moins de +violence; le soleil avait enfin reussi a percer son voile de nuages, +et l'on eut dit un de ces beaux jours d'octobre pendant lesquels, au +bruit des dernieres feuilles qui tombent, les promeneurs plongent les +yeux avec un doux regard dans le mystere bleuatre des bois murmurants. + +Il etait trois heures de l'apres-midi, quand le cortege arriva aux +premieres murailles de l'enclos de Juvisy. De ce point, on apercevait +deja le pont bati sur l'Orge, et la grande hotellerie de la Cour de +France, qui confiait a la brise aigue du soir le parfum de ses +tournebroches et les bruits joyeux de son foyer. + +Le nez de Chicot saisit au vol les emanations culinaires. Il se pencha +hors de la litiere, et vit de loin, sur la porte de l'hotellerie, +plusieurs hommes enveloppes de leurs manteaux. Au milieu de ces hommes +etait un personnage gros et court, et dont le chapeau a larges bords +couvrait entierement la face. + +Ces hommes rentrerent precipitamment en voyant paraitre le cortege. + +Mais l'homme gros et court n'etait point rentre si vite, que sa vue +n'eut frappe Chicot. Aussi, au moment meme ou ce gros homme rentrait, +notre Gascon sautait-il a bas de la litiere royale, et, allant +demander son cheval a un page qui le conduisait en bride, laissait-il, +efface dans l'angle d'une muraille et perdu dans les premieres ombres +de la nuit, s'eloigner le cortege, qui continuait son chemin vers +Essonne, ou le roi comptait coucher; puis, lorsque les cavaliers +eurent disparu, lorsque le bruit lointain des roues de la litiere sur +les paves de la route se fut amorti dans l'espace, il sortit de sa +cachette, fit le tour derriere le chateau et se presenta a la porte de +l'hotellerie, comme s'il venait de Fontainebleau. En arrivant devant +la fenetre, Chicot jeta un regard rapide a travers les vitres et vit +avec plaisir que les hommes qu'il avait remarques y etaient toujours, +et parmi eux le personnage gros et court auquel il avait paru faire +l'honneur d'accorder une attention toute particuliere. Seulement, +comme Chicot paraissait avoir des raisons de desirer de n'etre point +reconnu du susdit personnage, au lieu d'entrer dans la chambre ou il +etait, il se fit servir une bouteille de vin dans la chambre en face, +se placant de maniere que nul ne put gagner la porte sans etre vu par +lui. + +De cette chambre, Chicot, prudemment place dans l'ombre, pouvait +plonger son regard jusqu'a l'angle d'une cheminee. Dans cet angle, sur +un escabeau, etait assis l'homme gros et court, lequel, croyant sans +doute n'avoir a craindre aucune investigation, se laissait inonder par +la lueur petillante d'un foyer dont une brassee de sarments venait de +redoubler la chaleur et la clarte. + +--Je ne m'etais pas trompe, dit Chicot, et quand je faisais ma priere +a la maison de la rue des Noyers, on eut dit que je flairais le retour +de cet homme. Mais pourquoi revenir ainsi a la sourdine dans la bonne +capitale de notre ami Herodes? Pourquoi se cacher quand il passe? Ah! +Pilate! Pilate! est-ce que le bon Dieu, par hasard, ne m'accorderait +pas l'annee que je lui ai demandee, et me forcerait au remboursement +plus tot que je ne le croyais? + +Bientot Chicot s'apercut avec joie que, de l'endroit ou il etait +place, il pouvait non-seulement voir, mais encore que, par un de ces +effets d'acoustique que menage si capricieusement parfois le hasard, +il pouvait entendre. Cette remarque faite, il se mit a preter +l'oreille avec une attention non moins grande que celle avec laquelle +il tendait sa vue. + +--Messieurs, dit l'homme gros et court a ses compagnons, je crois +qu'il est temps de partir; le dernier laquais du cortege est passe +depuis longtemps, et je crois qu'a cette heure la route est sure. + +--Parfaitement sure, monseigneur, repondit une voix qui fit +tressaillir Chicot, et qui sortait d'un corps auquel Chicot n'avait +jusque-la accorde aucune attention, absorbe qu'il etait dans la +contemplation du personnage principal. + +L'individu auquel appartenait le corps d'ou sortait cette voix etait +aussi long que celui auquel il donnait le titre de monseigneur etait +court, aussi pale qu'il etait vermeil, aussi obsequieux qu'il etait +arrogant. + +--Ah! maitre Nicolas, se dit Chicot en riant sans bruit: _tu +quoque_... C'est bon. Nous aurons bien triste chance si, cette +fois-ci, nous nous separons sans nous dire deux mots. + +Et Chicot vida son verre et paya l'hote, afin que rien ne le mit en +retard quand il jugerait a propos de partir. + +La precaution n'etait pas mauvaise, car les sept personnes qui avaient +attire l'attention de Chicot payerent a leur tour, ou plutot le +personnage gros et court paya pour tous, et, chacun ayant repris son +cheval des mains d'un laquais ou d'un palefrenier et s'etant remis en +selle, la petite troupe prit le chemin de Paris et s'enfonca bientot +dans les premieres brumes du soir. + +--Bon! dit Chicot, il va a Paris; alors j'y retourne. + +Et Chicot, remontant a cheval a son tour, les suivit de loin, sans +perdre un instant de vue leurs manteaux gris, ou, lorsque par prudence +il les perdait de vue, sans cesser d'entendre le pas de leurs chevaux. + +Toute cette cavalerie quitta la route de Fromenteau, prit a travers +terre pour joindre Choisy, puis, passant la Seine au pont de +Charenton, rentra par la porte Saint-Antoine pour aller se perdre, +comme un essaim d'abeilles, dans l'hotel de Guise, qui semblait +n'attendre que leur arrivee pour se refermer sur eux. + +--Bon! dit Chicot en s'embusquant au coin de la rue des Quatre-Fils, +il y a non-seulement du Mayenne, mais encore du Guise la-dessous. +Jusqu'a present ce n'etait que curieux, mais cela va devenir +interessant. Attendons. + +Et Chicot attendit, en effet, une bonne heure, malgre la faim et le +froid qui commencaient a le mordre de leurs dents aigues. Enfin la +porte se rouvrit: mais, au lieu de sept cavaliers enveloppes de leurs +manteaux, ce furent sept moines genovefains, enveloppes de leurs +capuchons, qui reparurent en secouant d'enormes rosaires. + +--Oh! fit Chicot, quel denoument inattendu! L'hotel de Guise est-il +donc si embaume de saintete, que les sacripans se changent en agneaux +du Seigneur, rien qu'en touchant le seuil? C'est toujours de plus en +plus interessant. + +Et Chicot suivit les moines, comme il avait suivi les cavaliers, ne +doutant pas que les frocs ne recouvrissent les memes corps que +couvraient les manteaux. + +Les moines vinrent passer la Seine au pont Notre-Dame, traverserent la +Cite, franchirent le Petit-Pont, prirent la place Maubert et monterent +la rue Sainte-Genevieve. + +--Ouais! dit Chicot, apres avoir ote son chapeau a la maison de la rue +des Noyers, ou le matin il avait fait sa priere, est-ce que nous +retournons a Fontainebleau, par hasard? Dans ce cas-la je n'aurais pas +pris le plus court. Mais non, je me trompe, nous n'irons pas si loin. + +En effet, les moines venaient de s'arreter a la porte de l'abbaye de +Sainte-Genevieve et de s'enfoncer dans le porche, dans les profondeurs +duquel on apercevait un autre moine du meme ordre qu'eux, occupe a +regarder avec l'attention la plus profonde les mains de ceux qui +entraient. + +--Tudieu! pensa Chicot, il parait que, pour etre admis ce soir a +l'abbaye, il faut avoir les mains propres. Decidement, il se passe +quelque chose d'extraordinaire. + +Cette reflexion achevee, Chicot, assez embarrasse de ce qu'il allait +faire pour ne point perdre les individus qu'il suivait, regarda autour +de lui, et vit avec etonnement, par toutes les rues qui convergeaient +a l'abbaye, poindre des capuchons, les uns isoles, les autres marchant +deux a deux, mais tous s'acheminant vers l'abbaye. + +--Ah ca! fit Chicot, il se tient donc ce soir chapitre general a +l'abbaye, que tous les genovefains de France sont convoques? Voila, +foi de gentilhomme! la premiere fois qu'il me prend envie d'assister a +un chapitre; mais, je l'avoue, l'envie me tient bien. + +Et les moines s'enfoncaient sous le porche, montraient leurs mains ou +quelque signe qu'ils tenaient dans leurs mains, et passaient. + +--J'entrerais bien avec eux, se dit Chicot; mais, pour entrer avec +eux, il me manque deux choses assez essentielles: d'abord la +respectable robe qui les enveloppe, attendu que je n'apercois aucun +laique parmi ces saints personnages, et secondement cette chose qu'ils +montrent au frere portier, car decidement ils montrent quelque chose. +Ah! frere Gorenflot, frere Gorenflot! si je t'avais la sous la main, +mon digne ami! + +Cette exclamation etait arrachee a Chicot par le souvenir d'un des +plus venerables moines de l'ordre des genovefains, convive habituel de +Chicot, lorsque, par hasard, Chicot ne mangeait pas au Louvre, +celui-la meme avec lequel, le jour de la procession des penitents, +notre Gascon s'etait arrete a la buvette de la porte Montmartre et +avait mange une sarcelle et bu du vin epice. + +Et les moines continuaient d'abonder, qu'on eut cru que la moitie de +la population parisienne avait pris le froc, et le frere portier, sans +se lasser, les examinait avec autant d'attention les uns que les +autres. + +--Voyons, voyons, se dit Chicot, il y a decidement quelque chose +d'extraordinaire ce soir. Soyons curieux jusqu'au bout. Il est sept +heures et demie, la quete est terminee. Je dois trouver frere +Gorenflot a la _Corne d'Abondance_, c'est l'heure de son souper. + +Chicot laissa la legion de moines faire ses evolutions aux environs de +l'abbaye et s'engouffrer dans le portail, et, mettant son cheval au +galop, il gagna la grande rue Saint-Jacques, ou, en face du cloitre +Saint-Benoit, s'elevait, florissante et tres-cultivee des ecoliers et +des moines ergoteurs, l'hotellerie de la Corne d'Abondance. + +Chicot etait connu dans la maison, non pas comme un habitue, mais +comme un de ces mysterieux hotes qui venaient de temps en temps +laisser un ecu d'or et une parcelle de leur raison dans +l'etablissement de maitre Claude Bonhomet. Ainsi se nommait le +dispensateur des dons de Ceres et de Bacchus, que versait incessamment +la fameuse corne mythologique qui servait d'enseigne a sa maison. + + + + +CHAPITRE XVIII + +OU LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC FRERE +GORENFLOT, DONT IL A DEJA ETE PARLE DEUX FOIS DANS LE COURS DE CETTE +HISTOIRE. + + +A la belle journee avait succede une belle soiree; seulement, comme la +journee avait ete froide, la soiree etait plus froide encore. On +voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardes la vapeur +de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait +distinctement les pas des passants sur le sol glace, et le _hum_ +sonore arrache par la froidure et repercute par les surfaces +elastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il +faisait une de ces jolies gelees printanieres qui font trouver un +double charme a la belle couleur rose des vitres d'une hotellerie. + +Chicot entra dans la salle d'abord, plongea ses regards dans tous les +coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les hotes de maitre +Claude celui qu'il cherchait, il passa familierement a la cuisine. + +Le maitre de l'etablissement etait en train d'y faire une lecture +pieuse, tandis qu'un flot de friture contenu dans une immense poele +etait en train d'attendre le degre de chaleur necessaire a +l'introduction dans cette poele de plusieurs merlans tout enfarines. + +Au bruit que fit Chicot en entrant, maitre Bonhomet leva la tete. + +--Ah! c'est vous, mon gentilhomme! dit-il en fermant son livre. +Bonsoir et bon appetit. + +--Merci du double souhait, quoique la moitie en soit faite autant a +votre profit qu'au mien. Mais cela dependra. + +--Comment? cela dependra! + +--Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul. + +--S'il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache, +je souperai avec vous. + +--Merci, mon cher hote, quoique je vous sache excellent convive; mais +je cherche quelqu'un. + +--Frere Gorenflot peut-etre? demanda Bonhomet. + +--Justement, repondit Chicot; a-t-il commence de souper? + +--Non, pas encore; mais depechez-vous cependant. + +--Que je me depeche? + +--Oui, car dans cinq minutes il aura fini. + +--Frere Gorenflot n'a pas commence de souper, et dans cinq minutes il +aura fini, dites-vous? + +Et Chicot secoua la tete, ce qui, dans tous les pays du monde, passe +pour le signe de l'incredulite. + +--Monsieur, dit maitre Claude, c'est aujourd'hui mercredi, et nous +entrons en careme. + +--Eh bien, dit Chicot d'un air qui prouvait peu en faveur des +tendances religieuses de Gorenflot, apres? + +--Ah! dame, repliqua Claude avec un geste qui signifiait evidemment: +Je ne comprends pas plus que vous, mais c'est ainsi. + +--Decidement, repliqua Chicot, il y a quelque chose de derange dans la +machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot! Je suis +destine a voir aujourd'hui des choses miraculeuses. + +Et, de l'air d'un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue, +Chicot fit quelques pas vers une espece de cabinet particulier, dont +il poussa la porte vitree, fermee d'un rideau de laine a carreaux +blancs et roses, et dans le fond duquel il apercut, a la lueur d'une +chandelle a la meche fumeuse, le digne moine qui retournait +negligemment sur son assiette une maigre portion d'epinards cuits a +l'eau, qu'il essayait de rendre plus savoureux par l'introduction dans +cette substance herbacee d'un reste de fromage de Suresnes. + +Pendant que le digne frere opere ce melange avec une moue indiquant +qu'il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de +le presenter a nos lecteurs sous un jour qui les dedommagera d'avoir +tarde si longtemps a faire sa connaissance. + +Frere Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi. +Cette taille, un peu exigue peut-etre, etait rachetee, a ce que disait +le frere, par l'admirable harmonie des proportions; car, ce qu'il +perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant pres de +trois pieds de diametre d'une epaule a l'autre, ce qui, comme chacun +le sait, equivaut a neuf pieds de circonference. + +Au centre de ces omoplates herculeennes s'emmanchait un large cou +sillonne de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes. +Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le +reste, c'est-a-dire qu'il etait gros et court, ce qui, aux premieres +emotions un peu fortes qu'eprouverait frere Gorenflot, rendrait +l'apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette defectuosite +et du danger qu'elle lui faisait courir, frere Gorenflot ne +s'impressionnait jamais; il etait meme, nous devons le dire, fort rare +de le voir affecte aussi visiblement qu'il l'etait a l'heure ou Chicot +entra dans le cabinet. + +--Eh! notre ami, que faites-vous donc la? s'ecria notre Gascon en +regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non +mouchee et certain hanap rempli jusqu'aux bords d'une eau teinte a +peine par quelques gouttes de vin. + +--Vous le voyez, mon frere, je soupe, repondit Gorenflot en faisant +vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye. + +--Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot? Des herbes, du fromage? +Allons donc! s'ecria Chicot. + +--Nous sommes dans l'un des premiers mercredis de careme; faisons +notre salut, mon frere, faisons notre salut! repondit Gorenflot en +nasillant et en levant beatiquement les yeux au ciel. + +Chicot demeura stupefait; son regard indiquait qu'il avait deja plus +d'une fois vu Gorenflot glorifier d'une autre maniere ce saint temps +de careme dans lequel un venait d'entrer. + +--Notre salut? repeta-t-il, et que diable l'eau et les herbes +ont-elles a faire avec notre salut? + + --Vendredi chair ne mangeras, + Ni le mercredi memement, + +dit Gorenflot. + +--Mais a quelle heure avez-vous dejeune? + +--Je n'ai point dejeune, mon frere, dit le moine en nasillant de plus +en plus. + +--Ah! s'il ne s'agit que de nasiller, dit Chicot, je suis pret a faire +assaut avec tous les genovefains du monde. Alors, si vous n'avez pas +dejeune, dit Chicot en nasillant en effet d'une facon immoderee, +qu'avez-vous fait, mon frere? + +--J'ai compose un discours, reprit Gorenflot en relevant fierement la +tete. + +--Ah bah! un discours, et pourquoi faire? + +--Pour le prononcer ce soir a l'abbaye. + +--Tiens! pensa Chicot, un discours ce soir! c'est drole. + +--Et meme, ajouta Gorenflot en portant a sa bouche une premiere +fourchetee d'epinards au fromage, il faut que je songe a rentrer; mon +auditoire s'impatienterait peut-etre. + +Chicot songea au nombre infini de moines qu'il avait vus s'avancer +vers l'abbaye, et, se rappelant que M. de Mayenne, selon toute +probabilite, etait au nombre de ces moines, il se demanda comment +Gorenflot, qui, jusqu'a ce jour, avait ete apprecie pour des qualites +qui n'avaient aucun rapport avec l'eloquence, avait ete choisi par son +superieur Joseph Foulon, alors abbe de Sainte-Genevieve, pour precher +devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblee. + +--Bah! dit-il, et a quelle heure prechez-vous? + +--De neuf heures a neuf heures et demie, mon frere. + +--Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien +cinq minutes. Ventre de biche! il y a plus de huit jours que nous +n'avons trouve l'occasion de diner ensemble. + +--Ce n'est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitie n'en +souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, tres-cher frere; +les devoirs de votre charge vous enchainent pres de notre grand roi +Henri III, que Dieu conserve! Les devoirs de mon etat m'imposent la +quete et apres la quete les prieres; il n'est donc pas etonnant que +nous nous trouvions separes. + +--Oui; mais, corboeuf! dit Chicot, c'est, ce me semble, une nouvelle +raison d'etre joyeux quand nous nous retrouvons! + +--Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse +mine de la terre; mais il n'en faut pas moins que je vous quitte. + +Et le moine fit un mouvement pour se lever. + +--Achevez au moins vos herbes, dit Chicot en lui posant la main sur +l'epaule et le faisant se rasseoir. + +Gorenflot regarda les epinards et poussa un soupir; puis ses yeux se +porterent sur l'eau rougie, et il detourna la tete. + +Chicot vit que le moment etait venu de commencer l'attaque. + +--Vous rappelez-vous ce petit diner dont je vous parlais tout a +l'heure, hein? dit-il, a la porte Montmartre, vous savez, ou, tandis +que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres, +nous mangeames une sarcelle des marais de la Grange-Bateliere avec un +coulis d'ecrevisses, et nous bumes de ce joli vin de Bourgogne; +comment appelez-vous donc ce vin-la? N'est-ce pas un vin que vous avez +decouvert? + +--C'est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romanee. + +--Oui, oui, je me rappelle, c'est le lait que vous avez tete en venant +au monde, digne fils de Noe! + +Gorenflot passa avec un melancolique sourire sa langue sur ses levres. + +--Que dites-vous de ce vin? dit Chicot. + +--Il etait bon, dit le moine; mais il y en a cependant de meilleur. + +--C'est ce que soutenait l'autre soir Claude Bonhomet notre hote, +lequel pretend qu'il en a dans sa cave cinquante bouteilles pres +duquel celui de son confrere de la porte Montmartre n'est que de la +piquette. + +--C'est la verite, dit Gorenflot. + +--Comment! c'est la verite? s'ecria Chicot, et vous buvez de cette +abominable eau rougie, quand vous n'avez que le bras a tendre pour +boire de pareil vin! Pouah! + +Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre. + +--Il y a temps pour tout, mon frere, dit Gorenflot. Le vin est bon +lorsqu'on n'a plus a faire, apres l'avoir bu, qu'a glorifier le Dieu +qui l'a fait; mais, lorsque l'on a un discours a prononcer, l'eau est +preferable, non pas au gout, mais a l'usage: _facunda est aqua_. + +--Bah! fit Chicot. _Magis facundum est vinum_, et la preuve, c'est que +moi, qui ai aussi un discours a prononcer et qui ai foi dans ma +recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romanee, et, +ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenflot? + +--Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut +plus mauvaises. + +--Bzzzou, fit Chicot en prenant l'assiette de Gorenflot et en la +portant a son nez, bzzzou! + +Et, cette fois, ouvrant une petite fenetre, il jeta dans la rue herbes +et assiette. + +Puis, se retournant: + +--Maitre Claude! cria-t-il. + +L'hote, qui probablement se tenait aux ecoutes, parut sur le seuil. + +--Maitre Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de +la Romanee que vous pretendez avoir meilleur que personne. + +--Deux bouteilles! dit Gorenflot.--Pourquoi faire, puisque je n'en +bois pas? + +--Si vous en buviez, j'en ferais venir quatre bouteilles, j'en ferais +venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu'il y a dans la +maison, dit Chicot.--Mais, quand je bois seul, je bois mal, et deux +bouteilles me suffiront. + +--En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c'est raisonnable, et, si +vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur +n'aura rien a vous dire. + +--Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de careme, fi donc! + +Et, se dirigeant vers le garde-manger, tandis que maitre Bonhomet s'en +allait chercher a la cave les deux bouteilles demandees, il en tira +une fine poularde du Mans. + +--Que faites-vous la, mon frere? dit Gorenflot, qui suivait avec un +interet involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous la? + +--Vous voyez, je m'empare de cette carpe, de peur qu'un autre ne mette +la main dessus. Les mercredis de careme, il y a concurrence sur ces +sortes de comestibles. + +--Une carpe! dit Gorenflot etonne. + +--Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux +l'appetissante volaille. + +--Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec? demanda le moine. + +--Un bec! dit le Gascon, ou voyez-vous un bec? je ne vois qu'un +museau. + +--Des ailes? continua le genovefain. + +--Des nageoires. + +--Des plumes? + +--Des ecailles, mon cher Gorenflot, vous etes ivre. + +--Ivre! s'ecria Gorenflot, ivre! Oh! par exemple! moi qui n'ai mange +que des epinards et qui n'ai bu que de l'eau! + +--Eh bien, ce sont vos epinards qui vous chargent l'estomac, et votre +eau qui vous monte a la tete. + +--Parbleu! dit Gorenflot, voici notre hote, il decidera. + +--Quoi? + +--Si c'est une carpe ou une poularde. + +--Soit. Mais d'abord qu'il debouche le vin. Je tiens a savoir si c'est +le meme. Debouchez, maitre Claude. + +Maitre Claude deboucha une bouteille et en versa un demi-verre a +Chicot. + +Chicot avala le demi-verre et fit claper sa langue. + +--Ah! dit-il, je suis un triste degustateur, et ma langue n'a pas la +moindre memoire; il m'est impossible de dire s'il est plus mauvais, +s'il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis pas +meme sur que ce soit le meme. + +Les yeux de Gorenflot etincelaient en regardant au fond du verre de +Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y etaient restees. + +--Tenez, mon frere, dit Chicot en versant plein un de de vin dans le +verre du moine, vous etes en ce monde pour votre prochain, +dirigez-moi. + +Gorenflot prit le verre, le porta a ses levres, et degusta lentement +le peu de liqueur qu'il contenait. + +--C'est du meme cru a coup sur, dit-il; mais.... + +--Mais? reprit Chicot. + +--Mais il y en avait trop peu, reprit le moine, pour que je puisse +dire s'il etait plus mauvais ou meilleur. + +--Je tiens cependant a le savoir, dit Chicot, Peste! je ne veux pas +etre trompe, et, si vous n'aviez pas un discours a prononcer, mon +frere, je vous prierais de deguster ce vin une seconde fois. + +--Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine. + +--Pardieu! fit Chicot. + +Et il remplit a moitie le verre du genovefain. + +Gorenflot porta le verre a ses levres avec non moins de respect que la +premiere fois, et le degusta avec non moins de conscience. + +--Meilleur, dit-il, meilleur, j'en reponds. + +--Bah! vous vous entendez avec notre hote! + +--Un bon buveur, dit Gorenflot, doit au premier coup reconnaitre le +cru, au second la qualite, au troisieme l'annee. + +--Oh! l'annee, dit Chicot, que je voudrais donc savoir l'annee de ce +vin! + +--C'est bien facile, reprit Gorenflot en tendant son verre, +versez-m'en deux gouttes seulement, et je vais vous la dire. + +Chicot remplit le verre du moine aux trois quarts; le moine vida le +verre lentement, mais sans s'y reprendre. + +--1561, dit-il en reposant le verre. + +--Noel! cria Claude Bonhomet, 1561, c'est juste cela! + +--Frere Gorenflot, dit le Gascon en se decouvrant, on en a beatifie a +Rome qui ne le meritaient pas autant que vous. + +--Un peu d'habitude, mon frere, dit modestement Gorenflot. + +--Et de predisposition, dit Chicot. Peste! l'habitude seule n'y fait +rien, temoin moi, qui ai la pretention d'avoir l'habitude. Eh bien, +que faites-vous donc? + +--Vous le voyez, je me leve. + +--Pour quoi faire? + +--Pour aller a mon assemblee. + +--Sans manger un morceau de ma carpe? + +--Ah! c'est vrai, dit Gorenflot; il parait, mon digne frere, que vous +vous connaissez encore moins en nourriture qu'en boisson. Maitre +Bonhomet, qu'est-ce que c'est que cet animal? + +Et le frere Gorenflot montra l'objet de la discussion. + +L'aubergiste regarda avec etonnement celui qui lui faisait cette +question. + +--Oui, reprit Chicot, on vous demande qu'est-ce que cet animal. + +--Parbleu! dit l'hote, c'est une poularde. + +--Une poularde! reprit Chicot d'un air consterne. + +--Et du Mans meme, continua maitre Claude. + +--Eh bien? fit Gorenflot triomphant. + +--Eh bien, dit Chicot, j'ai tort, a ce qu'il parait. Mais, comme je +tiens beaucoup a manger cette poularde et a ne point pecher cependant, +faites-moi le plaisir, mon frere, au nom de nos sentiments +reciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d'eau et de la +baptiser carpe. + +--Ah! ah! fit Gorenflot. + +--Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j'aurai mange peut-etre +quelque animal en etat de peche mortel. + +--Soit! dit Gorenflot, qui, par sa nature, excellent compagnon, +commencait d'etre mis en train par les trois degustations qu'il avait +faites; mais il n'y a plus d'eau. + +--Il est dit, je ne sais plus ou, reprit Chicot: "Tu te serviras, en +cas d'urgence, de ce que tu trouveras sous la main." L'intention fait +tout; baptisez avec du vin, mon frere; baptisez avec du vin; l'animal +en sera peut-etre un peu moins catholique; mais il n'en sera pas plus +mauvais. + +Et Chicot remplit bord a bord le verre du moine; la premiere bouteille +y passa. + +--Au nom de Bacchus, de Momus et de Comus, trinite du grand saint +Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe. + +Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber +deux ou trois gouttes sur l'animal. + +--Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du +moine, a la sante de la nouvelle baptisee; puisse-t-elle etre cuite a +point, et puisse l'art que va deployer maitre Claude Bonhomet pour la +perfectionner ajouter encore aux qualites qu'elle a recues de la +nature! + +--A sa sante! dit Gorenflot en interrompant un rire bruyant pour +avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait verse Chicot, a sa +sante, morbleu! voila de fier vin! + +--Maitre Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe a la +broche; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez +hacher menu du lard et des echalotes; puis, quand elle commencera a se +dorer, glissez-moi deux roties dans la lechefrite, et servez chaud. + +Gorenflot ne soufflait pas le mot, mais il approuvait de l'oeil, et +avec un certain petit mouvement de tete qui indiquait une complete +adhesion. + +--Maintenant, dit Chicot quand il eut vu ses intentions remplies, des +sardines, maitre Bonhomet, du thon. Nous sommes en careme, comme le +disait tout a l'heure le pieux frere Gorenflot, et je veux faire un +diner tout a fait maigre. Puis, attendez donc, deux autres bouteilles +de cet excellent vin de la Romanee, de 1561. + +Les parfums de cette cuisine, qui rappelait la cuisine meridionale, si +chere aux veritables gourmands, commencaient a se repandre et +montaient insensiblement au cerveau du moine. + +Sa langue devint humide, ses yeux brillerent; mais il se contint +encore, et meme il fit un mouvement pour se lever. + +--Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du +combat? + +--Il le faut, mon frere, dit Gorenflot en levant les yeux au ciel pour +bien indiquer a Dieu le sacrifice qu'il lui faisait. + +--C'est bien imprudent a vous d'aller prononcer un discours a jeun. + +--Pourquoi? begaya le moine. + +--Parce que vous manquerez de poumons, mon frere; Galien l'a dit: +_Pulmo hominis facile deficit_. Le poumon de l'homme est faible et +manque facilement. + +--Helas! oui, dit Gorenflot, et je l'ai souvent eprouve moi-meme; si +j'avais eu des poumons, j'eusse ete un foudre d'eloquence. + +--Vous voyez, fit Chicot. + +--Heureusement, reprit Gorenflot en retombant sur sa chaise, +heureusement que j'ai du zele. + +--Oui, mais le zele ne suffit pas; a votre place, je gouterais de ces +sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar. + +--Une seule sardine, dit Gorenflot, et un seul verre. + +Chicot posa une sardine sur l'assiette du frere, et lui passa la +seconde bouteille. + +Le moine mangea la sardine et but le contenu du verre. + +--Eh bien? demanda Chicot, qui, tout en poussant le genovefain sur +l'article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre; eh +bien? + +--En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible. + +--Ventre de biche! dit Chicot, quand on a un discours a prononcer, il +ne s'agit pas de se sentir moins faible, il s'agit de se sentir tout a +fait bien; et, a votre place, continua le Gascon, pour arriver a ce +but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe; car, si vous ne +mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin: _Merum sobrio +male olet_. + +--Ah! diable! fit Gorenflot, vous avez raison, je n'y songeais pas. + +Et, comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot +coupa une de ses pattes qu'il avait baptisees du nom de nageoires, +patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse. + +--Corps du Christ! fit Gorenflot, voila du savoureux poisson. + +Chicot lui coupa l'autre nageoire, qu'il deposa sur l'assiette du +moine, tandis qu'il sucait delicatement l'aile. + +--Et du fameux vin! dit-il en debouchant la troisieme bouteille. + +Une fois lance, une fois echauffe, une fois reveille dans les +profondeurs de son estomac immense, Gorenflot n'eut plus la force de +s'arreter lui-meme; il devora l'aile, fit un squelette de la carcasse, +et, appelant Bonhomet: + +--Maitre Claude, dit-il, j'ai tres faim, ne m'aviez-vous pas offert +certaine omelette au lard? + +--Certainement, dit Chicot, et meme elle est commandee. N'est-ce pas, +Bonhomet? + +--Sans doute, fit l'aubergiste, qui ne contredisait jamais ses +pratiques quand leurs discours tendaient a un surcroit de consommation +et par consequent de depense. + +--Eh bien, apportez, apportez, maitre, dit le moine. + +--Dans cinq minutes, repondit l'hote, qui, sur un coup d'oeil de +Chicot, sortit diligemment pour preparer ce qu'on lui demandait. + +--Ah! fit Gorenflot en laissant retomber sur la table son enorme poing +arme d'une fourchette, cela va mieux. + +--N'est-ce pas? fit Chicot. + +--Et, si l'omelette etait la, je n'en ferais qu'une bouchee, comme de +ce verre je ne fais qu'une gorgee. + +Et, l'oeil etincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la +troisieme bouteille. + +--Ah ca! dit Chicot, vous etiez donc malade? + +--J'etais niais, l'ami, dit Gorenflot; ce maudit discours m'avait +ecoeure; depuis trois jours j'y pense. + +--Il devrait etre magnifique? dit Chicot. + +--Splendide! fit le moine. + +--Dites-m'en quelque chose en attendant l'omelette. + +--Non pas! s'ecria Gorenflot, un sermon a table, ou as-tu vu cela, +maitre fou, a la cour du roi ton maitre? + +--On prononce de fort beaux discours a la cour du roi Henri, que Dieu +conserve! dit Chicot en levant son feutre. + +--Et sur quoi roulent ces discours? demanda Gorenflot. + +--Sur la vertu, dit Chicot. + +--Ah! oui, s'ecria le moine en se renversant sur sa chaise, avec cela +que voila encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III! + +--Je ne sais s'il est vertueux ou non, reprit le Gascon; mais ce que +je sais, c'est que je n'ai jamais rien vu dont j'aie eu a rougir. + +--Je le crois mordieu bien! dit le moine; il y a longtemps que tu ne +rougis plus, maitre paillard! + +--Oh! fit Chicot, paillard! moi, l'abstinence en personne, la +continence en chair et en os! moi qui suis de toutes les processions, +de tous les jeunes! + +--Oui, de ton Sardanapale, de ton Nabuchodonosor, de ton Herodes! +Processions interessees, jeunes calcules. Heureusement on commence a +le savoir par coeur, ton roi Henri III, que le diable emporte! + +Et Gorenflot, en place du discours refuse, entonna a pleine gorge la +chanson suivante: + + Le roi, pour avoir de l'argent, + A fait le pauvre et l'indigent + Et l'hypocrite; + Le grand pardon il a gagne; + Au pain, a l'eau il a jeune + Comme un ermite; + Mais Paris, qui le connait bien, + Ne lui voudra plus preter rien + A sa requete; + Car il a deja tant prete, + Qu'il a de lui dire arrete. + --Allez en quete. + +--Bravo! cria Chicot, bravo! + +Puis, tout bas: + +--Bon, ajouta-t-il, puisqu'il chante, il parlera. + +En ce moment, maitre Bonhomet entra, tenant d'une main la fameuse +omelette, et de l'autre deux nouvelles bouteilles. + +--Apporte, apporte! cria le moine, dont les yeux etincelerent et dont +un large sourire decouvrit les trente-deux dents. + +--Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours +a prononcer. + +--Le discours est la, dit le moine en frappant son front, que +commencait a envahir l'ardente enluminure de ses joues. + +--A neuf heures et demie, dit Chicot. + +--Je mentais, dit le moine, _omnis homo mendax, confiteor_. + +--Et pour quelle heure etait-ce donc veritablement? + +--Pour dix heures. + +--Pour dix heures? Je croyais que l'abbaye fermait a neuf. + +--Qu'elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle a travers le +bloc de rubis contenu dans son verre; qu'elle ferme! j'en ai la clef. + +--La clef de l'abbaye! s'ecria Chicot, vous avez la clef de l'abbaye? + +--La, dans ma poche, dit Gorenflot en frappant sur son froc, la. + +--Impossible, dit Chicot, je connais les regles monastiques, j'ai ete +en penitence dans trois couvents. On ne confie pas la clef de l'abbaye +a un simple frere. + +--La voila, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en +montrant avec jubilation une piece de monnaie a Chicot. + +--Tiens! de l'argent, fit Chicot. Ah! je comprends. Vous corrompez le +frere portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux +pecheur! + +Gorenflot fendit sa bouche jusqu'aux oreilles avec ce beat et gracieux +sourire de l'homme ivre. + +--_Sufficit_, balbutia-t-il. + +Et il s'appretait a remettre la piece d'argent dans sa poche. + +--Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens! la drole de +monnaie! + +--A l'effigie de l'heretique, dit Gorenflot. Aussi, trouee a l'endroit +du coeur. + +--En effet, dit Chicot, c'est un teston frappe par le roi de Bearn, et +voila effectivement un trou. + +--Un coup de poignard, dit Gorenflot; mort a l'heretique! Celui qui +tuera l'heretique est beatifie d'avance, et je lui donne ma part du +paradis. + +--Ah! ah! fit Chicot, voici les choses qui commencent a se dessiner; +mais le malheureux n'est pas encore assez ivre. + +Et il remplit de nouveau le verre du moine. + +--Oui, dit le Gascon, mort a l'heretique, et vive la messe! + +--Vive la messe! dit Gorenflot en ingurgitant le verre d'un seul +trait, vive la messe! + +--Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main +de son convive, se rappelait le frere portier examinant les mains de +tous les moines qu'il avait vus abonder sous le porche de l'abbaye, +ainsi vous montrez cette piece de monnaie au frere portier... et.... + +--Et j'entre, dit Gorenflot. + +--Sans difficulte? + +--Comme ce verre de vin entre dans mon estomac. + +Et le moine absorba une nouvelle dose du genereux liquide. + +--Peste! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer +sans toucher les bords. + +--C'est-a-dire, balbutia Gorenflot ivre mort, c'est-a-dire que pour +frere Gorenflot on ouvre les deux battants. + +--Et vous prononcez votre discours? + +--Et je prononce mon discours, dit le moine. Voila comme ca se +pratique: j'arrive, tu entends bien, Chicot, j'arrive.... + +--Je crois bien que j'entends! je suis tout oreilles. + +--J'arrive donc, comme je le disais. L'assemblee est nombreuse et +choisie: il y a des barons; il y a des comtes; il y a des ducs. + +--Et meme des princes? + +--Et meme des princes, repeta le moine; tu l'as dit, des princes, rien +que cela. J'entre humblement parmi les fideles de l'Union. + +--Les fideles de l'Union, repeta a son tour Chicot, qu'est-ce que +cette fidelite-la? + +--J'entre parmi les freres de l'Union; on appelle frere Gorenflot, et +je m'avance. + +A ces mots, le moine se leva. + +--C'est cela, dit Chicot, avancez. + +--Et je m'avance, reprit Gorenflot essayant de joindre l'execution a +la parole. + +Mais, a peine eut-il fait un pas, qu'il trebucha a l'angle de la table +et roula sur le parquet. + +--Bravo! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une +chaise, vous vous avancez, vous saluez l'auditoire et vous dites: + +--Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent. + +--Et que disent les amis? + +--Les amis disent: Frere Gorenflot! le discours de frere Gorenflot, +hein? beau nom de ligueur, frere Gorenflot! + +Et le moine repeta son nom, en le caressant de l'intonation. + +--Beau nom de ligueur! repeta Chicot; quelle verite va donc sortir du +vin de cet ivrogne? + +--Alors je commence. + +Et le moine se releva, fermant les yeux, parce qu'il etait ebloui; +s'appuyant au mur, parce qu'il etait mort ivre. + +--Vous commencez, dit Chicot en le maintenant contre la muraille comme +Paillasse fait d'Arlequin. + +--Je commence: "Mes freres, c'est un beau jour pour la foi; mes +freres, c'est un bien beau jour pour la foi; mes freres, c'est un +tres-beau jour pour la foi." + +Apres ce superlatif, Chicot vit qu'il n'y avait plus rien a tirer du +moine; aussi le lacha-t-il. + +Frere Gorenflot, qui ne gardait cet equilibre que grace a l'appui que +lui presentait Chicot, aussitot que cet appui lui manqua, glissa le +long de la muraille comme une planche mal assuree, et de ses pieds +alla heurter la table, du haut de laquelle la secousse qu'il lui +imprima fit tomber quelques bouteilles vides. + +--Amen! dit Chicot. + +Presque au meme instant un ronflement pareil a celui du tonnerre fit +gemir les vitres de l'etroit cabinet. + +--Bon, dit Chicot, voila les pattes de la poularde qui font leur +effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le +deshabiller sans inconvenient. + +Aussitot, jugeant qu'il n'avait pas de temps a perdre, Chicot denoua +les cordons de la robe du moine, en fit sortir chaque bras, et, +retournant Gorenflot comme il eut fait d'un sac de noix, il le roula +dans la nappe, le coiffa d'une serviette, et, cachant le froc du moine +sous son manteau, il passa dans la cuisine. + +--Maitre Bonhomet, dit-il en donnant a l'aubergiste un noble a la +rose, voila pour notre souper; voila pour celui de mon cheval, que je +vous recommande, et voila surtout pour qu'on ne reveille point le +digne frere Gorenflot, qui dort comme un elu. + +--Bien! dit l'aubergiste qui trouvait son compte a ces trois choses, +bien! soyez tranquille, monsieur Chicot. + +Sur cette assurance, Chicot sortit, et, leger comme un daim, +clairvoyant comme un renard, il gagna l'angle de la rue Saint-Etienne, +ou, apres avoir mis avec grand soin le teston a l'effigie de Bearn +dans sa main droite, il endossa la robe du frere, et, a dix heures +moins un quart, s'en vint, non sans un certain battement de coeur, se +presenter a son tour au guichet de l'abbaye Sainte-Genevieve. + + + + +CHAPITRE XIX + +COMMENT CHICOT S'APERCUT QU'IL ETAIT PLUS FACILE D'ENTRER DANS +L'ABBAYE SAINTE-GENEVIEVE QUE D'EN SORTIR. + + +Chicot, en passant le froc du moine, avait pris une precaution +importante, c'etait de doubler l'epaisseur de ses epaules par l'habile +disposition de son manteau et des autres vetements que la robe du +moine rendait inutiles; il avait meme couleur de barbe que Gorenflot, +et, quoique l'un fut ne sur les bords de la Saone et l'autre sur ceux +de la Garonne, il s'etait amuse a contrefaire tant de fois la voix de +son ami, qu'il en etait arrive a l'imiter a s'y m'eprendre. Or chacun +sait que la barbe et la voix sont les deux seules choses qui sortent +des profondeurs d'un capuchon de moine. + +La porte allait se fermer quand Chicot arriva, et le frere portier +n'attendait plus que quelques retardataires. Le Gascon exhiba son +Bearnais perce au coeur et fut admis sans opposition. Deux moines le +precedaient; il les suivit et penetra avec eux dans la chapelle du +couvent, qu'il connaissait pour y avoir souvent accompagne le roi; le +roi avait toujours accorde une protection particuliere a l'abbaye +Sainte-Genevieve. + +La chapelle etait de construction romane, c'est-a-dire qu'elle datait +du onzieme siecle, et que, comme toutes les chapelles de cette epoque, +le choeur recouvrait une crypte ou eglise souterraine. Il en resultait +que le choeur etait plus eleve que la nef de huit ou dix pieds, que +l'on montait dans le choeur par deux escaliers lateraux, tandis qu'une +porte de fer, s'ouvrant entre les deux escaliers, conduisait de la nef +a la crypte, dans laquelle, une fois cette porte ouverte, on +descendait par autant de degres qu'il y en avait aux escaliers du +choeur. + +Dans ce choeur, qui dominait toute l'eglise, de chaque cote de +l'autel, que surmontait un tableau de sainte Genevieve attribue a +maitre Rosso, etaient les statues de Clovis et de Clotilde. + +Trois lampes seulement eclairaient la chapelle, l'une suspendue au +milieu du choeur, les deux autres disposees a egale distance dans la +nef. + +Cette lumiere, a peine suffisante, donnait une solennite plus grande a +cette eglise, dont elle doublait les proportions, puisque +l'imagination pouvait etendre a l'infini les parties perdues dans +l'ombre. + +Chicot eut d'abord besoin d'accoutumer ses yeux a l'obscurite; pour +les exercer, il s'amusa a compter les moines. Il y en avait cent vingt +dans la nef et douze dans le choeur, en tout cent trente-deux. Les +douze moines du choeur etaient ranges sur une seule ligne en avant de +l'autel, et semblaient defendre le tabernacle comme une rangee de +sentinelles. + +Chicot vit avec plaisir qu'il n'etait pas le dernier a se joindre a +ceux que le frere Gorenflot appelait les freres de l'Union. Derriere +lui entrerent encore trois moines vetus d'amples robes grises, +lesquels allerent se placer en avant de cette ligne que nous avons +comparee a une rangee de sentinelles. + +Un petit moinillon que n'avait point alors apercu Chicot, et qui etait +sans doute quelque enfant de choeur du couvent, fit le tour de la +chapelle pour voir si tout le monde etait bien a son poste; puis, +l'inspection finie, il alla parler a l'un des trois moines arrives les +derniers, qui se trouvaient au milieu. + +--Nous sommes cent trente-six, dit le moine d'une voix forte: c'est le +compte de Dieu. + +Aussitot les cent vingt moines agenouilles dans la nef se leverent, et +prirent place sur des chaises ou dans les stalles. Bientot un grand +bruit de gonds et de verrous annonca que les portes massives se +fermaient. + +Ce ne fut pas sans un certain battement de coeur que Chicot, tout +brave qu'il etait, entendit le grincement des serrures. Pour se donner +le temps de se remettre, il alla s'asseoir a l'ombre de la chaire, +d'ou ses yeux se portaient tout naturellement sur les trois moines qui +paraissaient les personnages principaux de cette reunion. + +On leur avait apporte des fauteuils, et ils s'etaient assis, pareils a +trois juges. Derriere eux, les douze moines du choeur se tenaient +debout. + +Quand le tumulte occasionne par la fermeture des portes et par le +changement d'attitude des assistants eut cesse, une petite cloche +tinta trois fois. + +C'etait sans doute le signal du silence, car des _chuts_ prolonges se +firent entendre pendant les deux premiers coups, et, au troisieme, +tout bruit cessa. + +--Frere Monsoreau! dit le meme moine qui avait deja parle, quelles +nouvelles apportez-vous a l'Union de la province d'Anjou? + +Deux choses firent dresser l'oreille a Chicot: + +La premiere, cette voix au timbre si accentue, qu'elle semblait bien +plus faite pour sortir sur un champ de bataille de la visiere d'un +casque que dans une eglise du capuchon d'un moine. + +La seconde, ce nom de frere Monsoreau, connu depuis quelques jours +seulement a la cour, ou, comme nous l'avons dit, il avait produit une +certaine sensation. + +Un moine de haute taille, et dont la robe formait des plis anguleux, +traversa une partie de l'assemblee, et, d'un pas ferme et hardi, monta +dans la chaire; Chicot essaya de voir son visage. + +C'etait chose impossible. + +--Bon, dit-il, et, si l'on ne voit pas le visage des autres, au moins +les autres ne verront-ils pas le mien. + +--Mes freres, dit alors une voix qu'a ses premiers accents Chicot +reconnut pour celle du grand veneur, les nouvelles de la province +d'Anjou ne sont point satisfaisantes; non pas que nous y manquions de +sympathies, mais parce que nous y manquons de representants. La +propagation de l'Union dans cette province avait ete confiee au baron +de Meridor; mais ce vieillard, desespere de la mort recente de sa +fille, a, dans sa douleur, neglige les affaires de la sainte Ligue, +et, jusqu'a ce qu'il soit console de la perte qu'il a faite, nous ne +pouvons compter sur lui. Quant a moi, j'apporte trois nouvelles +adhesions a l'association, et, selon le reglement, je les ai deposees +dans le tronc du couvent. Le conseil jugera si ces trois nouveaux +freres, dont je reponds d'ailleurs comme de moi-meme, doivent etre +admis a faire partie de la sainte Union. + +Un murmure d'approbation circula dans les rangs des moines, et frere +Monsoreau avait regagne sa place, que ce bruit n'etait pas encore +eteint. + +--Frere la Huriere, reprit le meme moine qui paraissait destine a +faire l'appel des fideles selon son caprice, dites-nous ce que vous +avez fait dans la ville de Paris. + +Un homme au capuchon rabattu parut a son tour dans la chaire que +venait de laisser vacante M. de Monsoreau. + +--Mes freres, dit-il, vous savez tous si je suis devot a la foi +catholique, et si j'ai donne des preuves de cette devotion pendant le +grand jour ou elle a triomphe. Oui, mes freres, des cette epoque, et +je m'en glorifie, j'etais un des fideles de notre grand Henri de +Guise, et c'est de la bouche meme de M. de Besme, a qui Dieu accorde +toutes ses benedictions! que j'ai recu les ordres qu'il a daigne me +donner et que j'ai suivis a ce point, que j'ai voulu tuer mes propres +locataires. Or ce devouement a cette sainte cause m'a fait nommer +quartenier, et j'ose dire que c'est une heureuse circonstance pour la +religion. J'ai pu ainsi noter tous les heretiques du quartier +Saint-Germain-l'Auxerrois, ou je tiens toujours, rue de l'Arbre-Sec, +l'hotel de la Belle-Etoile, a votre service, mes freres, et, les ayant +notes, les designer a nos amis. Certes, je n'ai plus soif du sang des +huguenots comme autrefois; mais je ne saurais me dissimuler le but +veritable de la sainte Union que nous sommes en train de fonder. + +--Ecoutons, se dit Chicot; ce la Huriere etait, si je m'en souviens +bien, un furieux tueur d'heretiques, et il doit en savoir long sur la +Ligue, si l'on mesure chez messieurs les ligueurs la confiance sur le +merite. + +--Parlez, parlez, dirent plusieurs voix. + +La Huriere, qui trouvait l'occasion de deployer des facultes d'orateur +qu'il avait rarement l'occasion de developper, quoiqu'il les crut +innees en lui, se recueillit un instant, toussa et reprit: + +--Si je ne me trompe, mes freres, l'extinction des heresies +particulieres n'est pas seulement ce qui nous preoccupe. Il faut que +les bons Francais soient assures de ne jamais rencontrer d'heretiques +parmi les princes appeles a les gouverner. Or, mes freres, ou en +sommes-nous? Francois II, qui promettait d'etre un zele, est mort sans +enfants; Charles IX, qui etait un zele, est mort sans enfants; le roi +Henri III, dont ce n'est point a moi de rechercher les croyances et de +qualifier les actions, mourra probablement sans enfants; restera donc +le duc d'Anjou, qui non-seulement n'a pas d'enfants non plus, mais qui +encore parait tiede pour la sainte Ligue. + +Ici plusieurs voix interrompirent l'orateur, parmi lesquelles celle du +grand veneur. + +--Pourquoi tiede, dit la voix, et qui vous fait porter cette +accusation contre le prince? + +--Je dis tiede parce qu'il n'a pas encore donne son adhesion a la +Ligue, quoique l'illustre frere qui vient de m'interpeller l'ait +positivement promise en son nom. + +--Qui vous a dit qu'il ne l'ait point donnee, reprit la voix, +puisqu'il y a des adhesions nouvelles? Vous n'avez le droit, ce me +semble, de soupconner personne tant que le depouillement ne sera point +fait. + +--C'est vrai, dit la Huriere, j'attendrai donc encore; mais, apres le +duc d'Anjou, qui est mortel et qui n'a point d'enfants (remarquez que +l'on meurt jeune dans la famille), a qui reviendra la couronne? Au +plus farouche huguenot qu'on puisse imaginer, a un renegat, a un +relaps, a un Nabuchodonosor. + +Ici, au lieu de murmures, ce furent des applaudissements frenetiques +qui interrompirent la Huriere. + +--A Henri de Bearn, enfin, contre lequel cette association est surtout +faite, a Henri de Bearn, que l'on croit souvent a Pau ou a Tarbes +occupe de ses amours, et que l'on rencontre a Paris. + +--A Paris! s'ecrierent plusieurs voix; a Paris! c'est impossible! + +--Il y est venu! s'ecria la Huriere. Il s'y trouvait la nuit ou madame +de Sauve a ete assassinee; il y est peut-etre encore en ce moment. + +--A mort le Bearnais! crierent plusieurs voix. + +--Oui, sans doute, a mort! cria la Huriere, et, s'il vient par hasard +loger a la Belle-Etoile, je reponds bien de lui; mais il n'y viendra +pas. On ne prend pas un renard deux fois a la meme trouee. Il ira +loger ailleurs, chez quelque ami; car il a des amis, l'heretique. Eh +bien, c'est le nombre de ces amis qu'il faut diminuer ou faire +connaitre. Notre Union est sainte, notre Ligue est loyale, consacree, +benie, encouragee par notre saint pere le pape Gregoire III. Je +demande donc qu'on n'en fasse pas plus longtemps mystere, que des +listes soient remises aux quarteniers et aux dizeiniers, qu'ils +aillent avec ces listes dans les maisons inviter les bons citoyens a +signer. Ceux qui signeront seront nos amis; ceux qui refuseront de +signer seront nos ennemis, et, l'occasion se presentant d'une seconde +Saint-Barthelemy, qui semble aux vrais fideles devenir de plus en plus +urgente, eh bien, nous ferions ce que nous avons deja fait dans la +premiere, nous epargnerions a Dieu la fatigue de separer lui-meme les +bons des mechants. + +A cette peroraison, des tonnerres d'applaudissements eclaterent; puis, +quand ils se furent calmes avec cette lenteur et ce tumulte qui +prouvent que les acclamations ne sont qu'interrompues, la voix grave +du moine qui avait deja parle plusieurs fois se fit entendre, et dit: + +--La proposition de frere la Huriere, que la sainte Union remercie de +son zele, est prise en consideration; elle sera debattue en conseil +superieur. + +Les applaudissements redoublerent. La Huriere s'inclina plusieurs fois +pour remercier l'assemblee, et, descendant les marches de la chaire, +regagna sa place, courbe sous l'immensite de son triomphe. + +--Ah! ah! se dit Chicot, je commence a voir clair dans tout ceci. On a +moins de confiance a l'endroit de la foi catholique dans mon fils +Henri que dans son frere Charles IX et MM. de Guise. C'est probable, +puisque le Mayenne est fourre dans tout ceci. MM. de Guise veulent +former dans l'Etat une petite societe a part, dont ils seront les +maitres; ainsi le grand Henri, qui est general, tiendra les armees; +ainsi le gros Mayenne tiendra la bourgeoisie; ainsi l'illustre +cardinal tiendra l'Eglise; et, un beau matin, mon fils Henri +s'apercevra qu'il ne tient rien du tout que son chapelet, avec lequel +on l'invitera poliment a se retirer dans quelque monastere. +Puissamment raisonne! Ah bien, oui... mais reste le duc d'Anjou. +Diable! le duc d'Anjou, qu'en fera-t-on? + +--Frere Gorenflot! dit la voix du moine qui avait deja appele le grand +veneur et la Huriere. + +Soit qu'il fut preoccupe des reflexions que nous venons de transmettre +a nos lecteurs, soit qu'il ne fut pas encore habitue de repondre au +nom qu'il avait pris cependant avec le froc du queteur, Chicot ne +repondit pas. + +--Frere Gorenflot! reprit la voix du moinillon, voix si claire et si +aigue, que Chicot tressaillit. + +--Oh! oh! murmura-t-il, on dirait d'une voix de femme qui appelle +frere Gorenflot. Est-ce que, dans cette honorable assemblee, +non-seulement les rangs, mais encore les sexes sont confondus? + +--Frere Gorenflot! repeta la meme voix feminine, n'etes-vous donc pas +ici? + +--Ah! mais, se dit tout bas Chicot, frere Gorenflot, c'est moi; +allons. + +Puis, tout haut: + +--Si fait, si fait, dit-il en nasillant comme le moine, me voila, me +voila. J'etais plonge dans les profondes meditations qu'avait fait +naitre en moi le discours de frere la Huriere, et je n'avais pas +entendu que l'on m'avait appele. + +Quelques murmures d'approbation retrospective en faveur de la Huriere, +dont les paroles vibraient encore dans tous les coeurs, se firent +entendre et donnerent a Chicot le temps de se preparer. + +Chicot pouvait, dira-t-on, ne pas repondre au nom de Gorenflot, +puisque nul ne levait son capuchon. Mais les assistants s'etaient +comptes, on se le rappelle; donc, inspection faite des visages, et +cette inspection eut ete provoquee par l'absence d'un homme cense +present, la fraude eut ete decouverte, et alors la position de Chicot +devenait grave. + +Chicot n'hesita donc point un instant. Il se leva, fit le gros dos, +monta les degres de la chaire, et, tout en les montant, rabattit son +capuchon le plus possible. + +--Mes freres, dit-il en imitant a s'y meprendre la voix du moine, je +suis le frere queteur de ce couvent, et vous savez que cette charge me +donne le droit d'entrer dans les demeures de tous. J'use donc de ce +droit pour le bien du Seigneur. + +Mes freres, continua-t-il en se rappelant l'exorde de Gorenflot si +inopinement interrompu par le sommeil, qui, a cette heure, en vertu du +liquide absorbe, etreignait encore en maitre le vrai Gorenflot; mes +freres, c'est un beau jour pour la foi que celui qui nous reunit. +Parlons franc, mes freres, puisque nous voila dans la maison du +Seigneur. + +Qu'est-ce que le royaume de France? Un corps. Saint Augustin l'a dit: +_Omnis civitas corpus est_: "Toute cite est un corps." Quelle eut la +condition du salut d'un corps? la bonne sante. Comment conserve-t-on +la sante du corps? en pratiquant de prudentes saignees quand il y a +exces de forces. Or il est evident que les ennemis de la religion +catholique sont trop forts, puisque nous les redoutons; il faut donc +saigner encore une fois ce grand corps que l'on appelle la Societe; +c'est ce que me repetent tous les jours les fideles dont j'apporte au +couvent les oeufs, les jambons et l'argent. + +Cette premiere partie du discours de Chicot fit une vive impression +dans l'auditoire. + +Chicot laissa au murmure d'approbation qu'il venait de soulever le +temps de se produire, puis de s'apaiser, et il reprit: + +--On m'objectera peut-etre que l'Eglise abhorre le sang: _Ecclesia +abhorret a sanguine_, continua-t-il. Mais notez bien ceci, mes chers +freres: le theologien ne dit pas de quel sang l'Eglise a horreur, et +je parierais un boeuf contre un oeuf que ce n'est point, en tout cas, +du sang des heretiques dont il a voulu parler. En effet: _Fons malus +corruptorum sanguinis, hereticorum autem pessimus!_ Et puis, un autre +argument, mes freres: j'ai dit l'Eglise! Mais nous autres, nous ne +sommes pas seulement l'Eglise. Frere Monsoreau, qui a si eloquemment +parle tout a l'heure, a, j'en suis bien certain, son couteau de grand +veneur a la ceinture. Frere la Huriere manie la broche avec facilite: +_Veru agreste, lethiferum tamen instrumentum_. Moi-meme, qui vous +parle, mes freres, moi, Jacques-Nepomucene Gorenflot, j'ai porte le +mousquet en Champagne, et j'ai brule des huguenots dans leur preche. +C'aurait ete pour moi un honneur suffisant, et j'aurais mon paradis +tout fait. Je le croyais du moins, quand tout a coup on a souleve dans +ma conscience un scrupule: les huguenotes, avant d'etre brulees, +avaient ete un peu violees; il parait que cela gatait la belle action, +a ce que m'a dit mon directeur, du moins... Aussi me suis-je hate +d'entrer en religion, et, pour effacer la souillure que les heretiques +avaient laissee en moi, j'ai fait, a partir de ce moment, voeu de +passer le reste de mes jours dans l'abstinence, et de ne plus +frequenter que de bonnes catholiques. + +Cette seconde partie du discours de l'orateur n'eut pas moins de +succes que la premiere, et chacun parut admirer les moyens dont +s'etait servi le Seigneur pour operer la conversion de frere +Gorenflot. + +Aussi quelques applaudissements se melerent-ils au murmure +d'approbation. Chicot salua modestement l'assemblee. + +--Il nous reste, reprit Chicot, a parler des chefs que nous nous +sommes donnes, et sur lesquels il me semble, a moi, pauvre genovefain +indigne, qu'il y a quelque chose a dire. Certes, il est beau et +surtout prudent de s'introduire la nuit, sous un froc, pour entendre +precher frere Gorenflot; mais il me semble que le devoir de pareils +mandataires ne doit pas se borner la. Une si grande prudence prete a +rire a ces damnes huguenots, qui, apres tout, sont des enrages +lorsqu'il s'agit d'estocades. Je demande donc que nous ayons une +allure plus digne de gens de coeur que nous sommes, ou plutot que nous +voulons paraitre. Qu'est-ce que nous souhaitons? L'extinction de +l'heresie... Eh bien, mais... cela peut se crier sur les toits, ce me +semble. Que ne marchons-nous par les rues de Paris comme une sainte +procession, faisant montre de notre belle tenue et de nos bonnes +pertuisanes, mais non pas comme des larrons nocturnes qui regardent a +chaque carrefour si le guet arrive? Mais quel est l'homme qui donnera +l'exemple? dites-vous. Eh bien, ce sera moi, moi, Jacques-Nepomucene +Gorenflot, moi, frere indigne de l'ordre de Sainte-Genevieve, humble +et pauvre queteur de ce couvent, ce sera moi qui, la cuirasse sur le +dos, la salade sur la tete et le mousquet sur l'epaule, marcherai, +s'il le faut, a la tete des bons catholiques qui me voudront suivre, +et cela, je le ferai, ne fut-ce que pour faire rougir des chefs qui se +cachent, comme si, en defendant l'Eglise, il s'agissait de soutenir +quelque ribaude en querelle! + +La peroraison de Chicot, qui correspondait aux sentiments de beaucoup +de membres de la Ligue, qui ne voyaient pas la necessite d'aller au +but par d'autre route que par le chemin dont la Saint-Barthelemy, six +ans auparavant, avait ouvert la barriere, et que par consequent les +lenteurs des chefs desesperaient, alluma le feu sacre dans tous les +coeurs, et, a part trois capuchons qui demeurerent silencieux, +l'assemblee se mit a crier d'une seule voix: Vive la messe! Noel au +brave frere Gorenflot! la procession! la procession! + +L'enthousiasme etait d'autant plus vivement excite, que c'etait la +premiere fois que le zele du digne frere se produisait sous un pareil +jour. Jusque-la ses amis les plus intimes l'avaient range au nombre +des zeles sans doute, mais des zeles que le sentiment de la +conservation de soi-meme retenait dans les bornes de la prudence. +Point du tout, de cette demi-teinte dans laquelle il etait reste, +frere Gorenflot s'elancait tout a coup, arme en guerre, dans le jour +eclatant de l'arene; c'etait une grande surprise qui amenait une +grande rehabilitation, et quelques-uns, dans leur admiration, d'autant +plus grande qu'elle etait plus inattendue, mettaient dans leur esprit +frere Gorenflot, qui avait preche la premiere procession, a la hauteur +de Pierre l'Ermite, qui avait preche la premiere croisade. + +Malheureusement ou heureusement pour celui qui avait produit cette +exaltation, ce n'etait pas le plan des chefs de lui laisser prendre +son cours. Un des trois moines silencieux se pencha a l'oreille du +moinillon, et la voix flutee de l'enfant retentit aussitot sous les +voutes, criant trois fois: + +--Mes freres, il est l'heure de la retraite, la seance est levee. + +Les moines se leverent bourdonnant, et, tout en se promettant de +demander d'une voix unanime, a la prochaine seance, la procession +proposee par le brave frere Gorenflot, prirent lentement le chemin de +la porte. Beaucoup s'etaient approches de la chaire pour feliciter le +frere queteur a la descente de cette tribune du haut de laquelle il +avait eu un si grand succes. Mais Chicot, reflechissant qu'entendue de +pres sa voix, de laquelle il n'avait jamais pu extraire un petit +accent gascon, pouvait etre reconnue; que, vu de pres, son corps, qui +dans la ligne verticale presentait six ou huit bons pouces de plus que +frere Gorenflot, lequel avait sans doute grandi dans l'esprit de ses +auditeurs, mais moralement surtout, pouvait exciter quelque +etonnement, Chicot, disons-nous, s'etait jete a genoux et paraissait, +comme Samuel, abime dans une conversation tete a tete avec le +Seigneur. + +On respecta donc son extase, et chacun s'achemina vers la sortie avec +une agitation qui, sous le capuchon dans les plis duquel il avait +menage des ouvertures pour ses jeux, rejouissait fort Chicot. + +Cependant le but de Chicot etait a peu pres manque. Ce qui lui avait +fait quitter le roi Henri III sans lui demander conge, c'etait la vue +du duc de Mayenne. Ce qui l'avait fait revenir a Paris, c'etait la vue +de Nicolas David. Chicot, comme nous l'avons dit, avait bien fait un +double voeu de vengeance; mais il etait bien petit compagnon pour +s'attaquer a un prince de la maison de Lorraine, ou, pour le faire +impunement, il lui fallait attendre longuement et patiemment +l'occasion. Il n'en etait pas de meme de Nicolas David, qui n'etait +qu'un simple avocat normand, matois fort retors, il est vrai, qui +avait ete soldat avant d'etre avocat, et maitre d'armes tandis qu'il +etait soldat. Mais, sans etre maitre d'armes, Chicot avait la +pretention de jouer assez proprement de la rapiere; la grande question +etait donc pour lui de rejoindre son ennemi, et, une fois rejoint, +Chicot, comme les anciens preux, mettait sa vie sous la garde de son +bon droit et de son epee. + +Chicot regardait donc tous les moines s'en aller les uns apres les +autres, afin, sous ces frocs et ces capuchons, de reconnaitre, s'il +etait possible, la taille longue et menue de maitre Nicolas, quand il +s'apercut tout a coup qu'en sortant chaque moine etait soumis a un +examen pareil a celui qu'il avait subi en entrant, et, tirant, de sa +poche un signe quelconque, n'obtenait son _exeat_ que lorsque le frere +portier le lui avait donne sur l'inspection de ce signe. Chicot crut +d'abord s'etre trompe, et resta un instant dans le doute; mais ce +doute fut bientot change en une certitude qui fit poindre une sueur +froide a la racine des cheveux de Chicot. + +Frere Gorenflot lui avait bien indique le signe a l'aide duquel on +pouvait entrer, mais il avait oublie de lui montrer le signe a l'aide +duquel on pouvait sortir. + + + + +CHAPITRE XX + +COMMENT CHICOT FORCE DE RESTER DANS L'EGLISE DE L'ABBAYE, VIT ET +ENTENDIT DES CHOSES QU'IL ETAIT FORT DANGEREUX DE VOIR ET D'ENTENDRE. + + +Chicot se hata de descendre de sa chaire et de se meler aux derniers +moines, afin de reconnaitre, s'il etait possible, le signe a l'aide +duquel on pouvait regagner la rue, et de se procurer ce signe, s'il en +etait encore temps. En effet, apres avoir rejoint les retardataires, +apres avoir allonge la tete pardessus toutes les tetes, Chicot +reconnut que le signe de sortie etait un denier taille en etoile. + +Notre Gascon avait bon nombre de deniers dans sa poche, mais +malheureusement pas un n'avait cette taille particuliere, d'autant +plus inusitee qu'elle exilait pour jamais cette piece, ainsi mutilee, +de la circulation monetaire. + +Chicot envisagea la situation d'un coup d'oeil: arrive a la porte, ne +pouvant pas produire son denier etoile, il etait reconnu comme un faux +frere, puis, comme tout naturellement les investigations ne se +borneraient point la, pour maitre Chicot, fou du roi, charge qui lui +donnait beaucoup de privileges au Louvre et dans les autres chateaux, +mais qui, dans l'abbaye Sainte-Genevieve, et surtout en des +circonstances pareilles, perdait beaucoup de son prestige. Chicot +etait pris dans un traquenard; il gagna l'ombre d'un pilier et se +blottit dans l'angle d'un confessionnal, adosse a l'angle de ce +pilier. + +--Et puis, se dit Chicot, en me perdant je perds la cause de mon +imbecile de souverain, que j'ai la niaiserie d'aimer, tout en lui +disant des injures. Sans doute il eut mieux valu retourner a +l'hotellerie de la Corne-d'Abondance, et rejoindre frere Gorenflot; +mais a l'impossible nul n'est tenu. + +Et, tout en se parlant ainsi a lui-meme, c'est-a-dire a +l'interlocuteur le plus interesse a ne pas dire un mot de ce qu'il +disait, Chicot s'effacait de son mieux entre l'angle de son +confessionnal et les moulures de son pilier. + +Alors il entendit l'enfant de choeur crier du parvis: + +--N'y a-t-il plus personne? On va fermer les portes. + +Aucune voix ne repondit; Chicot allongea le cou et vit effectivement +la chapelle vide, a l'exception des trois moines plus enfroques que +jamais, lesquels se tenaient assis dans les stalles qu'on leur avait +apportees au milieu du choeur. + +--Bon, dit Chicot, pourvu qu'on ne ferme pas les fenetres, c'est tout +ce que je demande. + +--Faisons la visite, dit l'enfant de choeur au frere portier. + +--Ventre de biche! dit Chicot, voila un moinillon que je porte dans +mon coeur. + +Le frere portier alluma un cierge, et, suivi de l'enfant de choeur, +commenca de faire le tour de l'eglise. + +Il n'y avait pas un instant a perdre. Le frere portier et son cierge +devaient passer a quatre pas de Chicot, qui ne pouvait manquer d'etre +decouvert. Chicot tourna habilement autour du pilier, demeurant dans +l'ombre a mesure que l'ombre tournait, et, ouvrant le confessionnal +ferme au loquet seulement, il se glissa dans la boite oblongue, dont +il tira la porte sur lui apres s'etre assis dans la stalle. + +Le Frere portier et le moinillon passerent a quatre pas de la, et a +travers le grillage sculpte Chicot vit se refleter sur sa robe la +lumiere du cierge qui les eclairait. + +--Que diable! se dit Chicot, ce frere portier, ce moinillon et ces +trois moines ne vont pas rester eternellement dans l'eglise; quand ils +seront sortis, j'entasserai les chaises sur les bancs, Pelion sur +Ossa, comme dit M. Ronsard, et je sortirai par la fenetre. + +Ah! oui, par la fenetre! reprit Chicot se repondant a lui-meme; mais, +quand je serai sorti par la fenetre, je me trouverai dans la cour, et +la cour n'est point la rue. Je crois que mieux vaut encore passer la +nuit dans le confessionnal. La robe de Gorenflot est chaude; ce sera +une nuit moins paienne que celle que j'eusse passee ailleurs, et j'y +compte pour mon salut. + +--Eteins les lampes, dit l'enfant de choeur; que l'on voie bien du +dehors que le conciliabule est fini. + +Le portier, a l'aide d'un immense eteignoir etouffa aussitot la +lumiere des deux lampes de la nef, qui se trouva plongee ainsi dans +une funebre obscurite. + +Puis celle du choeur. + +L'eglise ne fut plus alors eclairee que par le rayon blafard qu'une +lune d'hiver faisait glisser a grand peine a travers les vitraux +colories. + +Puis, apres la lumiere, le bruit s'eteignit. + +La cloche sonna douze fois. + +--Ventre de biche! dit Chicot, a minuit dans une eglise; s'il etait a +ma place, mon fils Henriquet aurait une belle peur! Heureusement que +nous sommes d'une complexion moins timide. Allons, Chicot, mon ami, +bonsoir et bonne nuit. + +Et, apres s'etre adresse ce souhait a lui-meme, Chicot s'accommoda du +mieux qu'il put dans son confessionnal, poussa le petit verrou +interieur afin d'etre chez lui et ferma les yeux. + +Il y avait dix minutes a peu pres que ses paupieres s'etaient jointes, +et que son esprit, trouble par les premieres vapeurs du sommeil, +voyait flotter dans ce vague mysterieux qui forme le crepuscule de la +pensee une foule de figures indecises, quand un coup eclatant, frappe +sur un timbre de cuivre, vibra dans l'eglise, et alla se perdre +fremissant dans ses profondeurs. + +--Ouais! fit Chicot en rouvrant les yeux et en dressant les oreilles, +que veut dire ceci? + +En meme temps, la lampe du choeur se ralluma bleuatre, et, de son +premier reflet, eclaira les trois memes moines, assis toujours les uns +pres des autres, a la meme place et dans la meme immobilite. + +Chicot ne fut point exempt d'une certaine crainte superstitieuse: tout +brave qu'il etait, notre Gascon etait de son epoque, et son epoque +etait celle des traditions fantastiques et des legendes terribles. + +Il fit tout doucement le signe de la croix en murmurant tout bas: + +--_Vade retro, Satanas!_ + +Mais, comme les lumieres ne s'eteignirent point au signe de notre +redemption, ce qu'elles n'eussent point manque de faire si elles +eussent ete des lueurs infernales; comme les trois moines resterent a +leurs places malgre le _vade retro_, le Gascon commenca a croire qu'il +avait affaire a des lumieres naturelles, et, sinon a de vrais moines, +du moins a des personnages en chair et en os. + +Chicot ne s'en secoua pas moins, en proie a ce frisson de l'homme qui +s'eveille, combine avec le tressaillement de l'homme qui a peur. + +En ce moment, une des dalles du choeur se leva lentement et resta +dressee sur sa base etroite. Un capuchon gris se montra au bord de +l'ouverture noire, puis un moine tout entier apparut, qui prit pied +sur le marbre, tandis que la dalle se refermait doucement derriere +lui. + +A cette vue, Chicot oublia l'epreuve qu'il venait de tenter et cessa +d'avoir confiance dans la conjuration qu'il croyait decisive. Ses +cheveux se dresserent sur sa tete, et il se figura un instant que tous +les prieurs, abbes et doyens de Sainte-Genevieve, depuis Optat, mort +en 533, jusqu'a Pierre Boudin, predecesseur du superieur actuel, +ressuscitaient dans leurs tombeaux, situes dans la crypte ou dormaient +autrefois les reliques de sainte Genevieve, et allaient, selon +l'exemple qui leur etait donne, soulever de leurs cranes osseux les +dalles du choeur. + +Mais ce doute ne fut pas long. + +--Frere Monsoreau, dit un des trois moines du choeur a celui qui +venait d'apparaitre d'une si etrange maniere, la personne que nous +attendons est-elle arrivee? + +--Oui, messeigneurs, repondit celui auquel la question etait adressee, +et elle attend. + +--Ouvrez-lui la porte, et qu'elle vienne a nous. + +--Bon, dit Chicot, il parait que la comedie avait deux actes, et que +je n'avais encore vu jouer que le premier. Deux actes! mauvaise coupe. + +Et, tout en plaisantant avec lui-meme, Chicot n'en eprouvait pas moins +un dernier frisson qui semblait faire jaillir un millier de pointes +aigues de la stalle de bois sur laquelle il se tenait assis. + +Cependant frere Monsoreau descendait un des escaliers qui conduisaient +de la nef au choeur, et venait ouvrir la porte de bronze donnant dans +la crypte situee entre les deux escaliers. + +En meme temps, le moine du milieu abaissait son capuchon, et montrait +la grande cicatrice, noble signe auquel les Parisiens reconnaissaient +avec tant d'ivresse celui qui deja passait pour le heros des +catholiques, en attendant qu'il devint leur martyr. + +--Le grand Henri de Guise en personne, le meme que S.M. tres-imbecile +croit occupe au siege de la Charite! Ah! je comprends maintenant, s' +ecria Chicot, celui qui est a sa droite et qui a beni les assistants, +c'est le cardinal de Lorraine, tandis que celui qui est a sa gauche, +qui parlait a ce mirmidon d'enfant de choeur, c'est monseigneur de +Mayenne, mon ami; mais ou donc, dans tout cela, est maitre Nicolas +David? + +En effet, comme pour donner immediatement raison aux suppositions de +Chicot, le capuchon du moine de droite et le capuchon du moine de +gauche s'etaient abaisses et avaient mis a jour la tete intelligente, +le front large et l'oeil percant du fameux cardinal, et le masque +infiniment plus vulgaire du duc de Mayenne. + +--Ah! je te reconnais, dit Chicot, trinite peu sainte, mais +tres-visible. Maintenant, voyons ce que tu vas faire, je suis tout +yeux; voyons ce que tu vas dire, je suis tout oreilles. + +En ce moment meme, M. de Monsoreau etait arrive a la porte de fer de +la crypte, qui s'ouvrait devant lui. + +--Aviez-vous cru qu'il viendrait? demanda le Balafre a son frere le +cardinal. + +--Non-seulement je l'ai cru, dit celui-ci, mais j'en etais si sur, que +j'ai sous ma robe tout ce qu'il faut pour remplacer la sainte ampoule. + +Et Chicot, assez pres de la trinite, comme il l'appelait, pour tout +voir et pour tout entendre, apercut sous le faible reflet de la lampe +du choeur briller une boite en vermeil aux ciselures en relief. + +--Tiens, dit Chicot, il parait que l'on va sacrer quelqu'un. Moi qui +ai toujours eu envie de voir un sacre, comme cela se rencontre! + +Pendant ce temps une vingtaine de moines, la tete ensevelie sous +d'immenses capuchons, sortaient par la porte de la crypte et se +placaient dans la nef. Un seul, conduit par M. de Monsoreau, montait +l'escalier du choeur et venait se placer a la droite de MM. de Guise, +dans une stalle du choeur, ou plutot debout sur la marche de cette +stalle. + +L'enfant de choeur, qui avait reparu, alla respectueusement prendre +les ordres du moine de droite et disparut. + +Le duc de Guise promena son regard sur cette assemblee, des cinq +sixiemes moins nombreuse que la premiere, et qui, par consequent, +etait, selon toute probabilite, une assemblee d'elite, et s'etant +assure que, non-seulement tout ce monde l'ecoutait, mais encore +l'ecoutait avec impatience: + +--Amis, dit il, le temps est precieux; je vais donc droit au but. Vous +avez entendu tout a l'heure, car je presume que vous faisiez partie de +la premiere assemblee; vous avez entendu tout a l'heure, dis-je, dans +le rapport de quelques membres de la Ligue catholique, les plaintes de +ceux de l'association qui taxent de froideur et meme de malveillance +un des principaux d'entre nous, le prince le plus rapproche du trone. +Le moment est venu de rendre a ce prince ce que nous lui devons de +respect et de justice. Vous allez l'entendre lui-meme, et vous +jugerez, vous qui avez a coeur de remplir le premier but de la sainte +Ligue, si vos chefs meritent les reproches de froideur et d'inertie +faits tout a l'heure par un des freres de la sainte Ligue que nous +n'avons pas juge a propos d'admettre dans notre secret par le moine +Gorenflot. + +A ce nom prononce par le duc de Guise avec un accent qui decelait ses +mauvaises intentions envers le belliqueux genovefain, Chicot, dans son +confessionnal, ne put s'empecher de se livrer a une hilarite qui, pour +etre muette, n'en etait pas moins deplacee, eu egard aux grands +personnages qui en etaient l'objet. + +--Mes freres, continua le duc, le prince dont on nous avait promis le +concours, le prince dont nous osions a peine esperer la presence, mais +le simple assentiment, mes freres, le prince est ici. + +Tous les regards se tournerent curieusement vers le moine place a +droite des trois princes lorrains et qui se tenait debout sur le degre +de sa stalle. + +--Monseigneur, dit le duc de Guise en s'adressant a celui qui pour le +moment etait l'objet de l'attention generale, la volonte de Dieu me +parait manifeste, car, puisque vous avez consenti a vous joindre a +nous, c'est que nous faisons bien de faire ce que nous faisons. +Maintenant, une priere, Altesse: abaissez votre capuchon, afin que vos +fideles voient par leurs propres yeux que vous tenez la promesse que +nous leur avons faite en votre nom, promesse si flatteuse, qu'ils +n'osaient y croire. + +Le personnage mysterieux que Henri de Guise venait d'interpeller ainsi +porta la main a son capuchon, qu'il rabattit sur ses epaules, et +Chicot, qui s'etait attendu a trouver sous ce froc quelque prince +lorrain dont il n'avait pas encore entendu parler, vit avec etonnement +apparaitre la tete du duc d'Anjou, si pale, qu'a la lueur de la lampe +sepulcrale elle semblait celle d'une statue de marbre. + +--Oh! oh! dit Chicot, notre frere d'Anjou! il ne se lassera donc pas +de jouer au trone avec les tetes des autres? + +--Vive monseigneur le duc d'Anjou! crierent tous les assistants. + +Francois devint plus pale encore qu'il n'etait. + +--Ne craignez rien, monseigneur, dit Henri de Guise, cette chapelle +est sourde et les portes en sont bien fermees. + +--Heureuse precaution, se dit Chicot. + +--Mes freres, dit le comte de Monsoreau, Son Altesse demande a +adresser quelques mots a l'assemblee. + +--Oui, oui, qu'elle parle! s'ecrierent toutes les voix, nous ecoutons. + +Les trois princes lorrains se retournerent vers le duc d'Anjou et +s'inclinerent devant lui. + +Le duc d'Anjou s'appuya aux bras de sa stalle; on eut dit qu'il allait +tomber. + +--Messieurs, dit-il d'une voix si sourdement tremblante, qu'a peine +put-on entendre les paroles qu'il prononca d'abord; messieurs, je +crois que Dieu, qui souvent parait insensible et sourd aux choses de +ce monde, tient au contraire ses yeux percants constamment fixes sur +nous, et ne reste ainsi muet et insouciant en apparence que pour +remedier un jour par quelque coup d'eclat aux desordres que causent +les folles ambitions des humains. + +Le commencement du discours du duc etait, comme son caractere, +passablement tenebreux; aussi chacun attendit-il qu'un peu de lumiere +descendit sur les pensees de Son Altesse pour les blamer ou les +applaudir. + +Le duc reprit d'une voix un peu plus assuree: + +--Moi aussi, j'ai jete les yeux sur ce monde, et, ne pouvant embrasser +toute sa surface de mon faible regard, j'ai arrete mes yeux sur la +France. Qu'ai-je vu alors par tout ce royaume? La sainte religion du +Christ ebranlee sur ses bases augustes et les vrais serviteurs de Dieu +epars et proscrits. Alors j'ai sonde les profondeurs de l'abime ouvert +depuis vingt ans par les heresies qui sapent les croyances sous +pretexte d'atteindre plus surement a Dieu, et mon ame, comme celle du +prophete, a ete inondee de douleurs. + +Un murmure d'approbation courut dans l'assemblee. Le duc venait de +manifester sa sympathie pour les souffrances de l'Eglise; ce qui deja +etait presque une declaration de guerre a ceux qui faisaient souffrir +cette Eglise. + +--Ce fut au milieu de cette affliction profonde, continua le prince, +que le bruit vint a moi que plusieurs nobles gentilshommes pieux et +amis des coutumes de nos ancetres essayaient de consolider l'autel +ebranle. J'ai jete les yeux autour de moi, et il m'a semble que +j'assistais deja au jugement supreme, et que Dieu avait separe en deux +corps les reprouves et les elus. D'un cote etaient ceux-la, et je me +suis recule avec horreur; de l'autre cote etaient les elus, et je suis +venu me jeter dans leurs bras. Mes freres, me voici. + +--Amen! dit tout bas Chicot. + +Mais c'etait une precaution inutile: Chicot eut pu repondre tout haut, +et sa voix n'eut pas ete entendue au milieu des applaudissements et +des bravos qui s'eleverent jusqu'aux voutes de la chapelle. + +Les trois princes lorrains, apres en avoir donne le signal, les +laisserent se calmer; puis le cardinal, qui etait le plus rapproche du +duc, faisant encore un pas de son cote, lui dit: + +--Vous etes venu de votre plein gre parmi nous, prince? + +--De mon plein gre, monsieur. + +--Qui vous a instruit du saint mystere? + +--Mon ami, un homme zele pour la religion, M. le comte de Monsoreau. + +--Maintenant, dit a son tour le duc de Guise, maintenant que Votre +Altesse est des notres, veuillez, monseigneur, avoir la bonte de nous +dire ce que vous comptez faire pour le bien de la sainte Ligue. + +--Je compte servir la religion catholique, apostolique et romaine dans +toutes ses exigences, repondit le neophyte. + +--Ventre de biche! dit Chicot, voici, sur mon ame, des gens bien +niais, de se cacher pour dire de pareilles choses! Que ne +proposent-ils cela tout bonnement au roi Henri III, mon illustre +maitre? Tout cela lui irait a merveille: processions, macerations, +extirpations d'heresies comme a Rome, fagots et auto-da-fes comme en +Flandre et en Espagne. Mais c'est le seul moyen de lui faire avoir des +enfants, a ce bon prince. Corboeuf! j'ai envie de sortir de mon +confessionnal et de me presenter a mon tour, tant ce cher duc d'Anjou +m'a touche! Continue, digne frere de Sa Majeste, noble imbecile, +continue! + +Et le duc d'Anjou, comme s'il eut ete sensible a l'encouragement, +continua en effet. + +--Mais, dit-il, l'interet de la religion n'est pas le seul but que des +gentilshommes doivent se proposer. Quant a moi, j'en ai entrevu un +autre. + +--Ouais! fit Chicot, je suis gentilhomme aussi; cela m'interesse donc +comme les autres; parle, d'Anjou, parle. + +--Monseigneur, on ecoute Votre Altesse avec la plus serieuse +attention, dit le cardinal de Guise. + +--Et nos coeurs battent d'esperance en vous ecoutant, dit M. de +Mayenne. + +--Je m'expliquerai donc, dit le duc d'Anjou en sondant de son regard +inquiet les profondeurs tenebreuses de la chapelle, comme pour +s'assurer que ses paroles ne tomberaient qu'en oreilles dignes de +recevoir la confidence. + +M. de Monsoreau comprit l'inquietude du prince et le rassura par un +sourire et par un coup d'oeil des plus significatifs. + +--Or, quand un gentilhomme a pense a ce qu'il doit a Dieu, continua le +duc d'Anjou en baissant involontairement la voix, il pense alors a +son.... + +--Parbleu! a son roi, souffla Chicot, c'est connu. + +--A son pays, dit le duc d'Anjou, et il se demande si son pays jouit +bien reellement de tout l'honneur et de tout le bien-etre qu'il etait +destine d'avoir en partage: car un bon gentilhomme tire ses avantages +de Dieu d'abord, et ensuite du pays dont il est l'enfant. + +L'assemblee applaudit violemment. + +--Eh bien, mais, dit Chicot, et le roi? il n'en est donc plus +question, de ce pauvre monarque? Et moi qui croyais, comme c'est ecrit +sur la pyramide de Juvisy, qu'on disait toujours: _Dieu, le roi et les +dames!_ + +--Je me demande donc, poursuivit le duc d'Anjou, dont les pommettes +saillantes s'animaient peu a peu d'une rougeur febrile, je me demande +donc si mon pays jouit de la paix et du bonheur que merite cette +patrie si douce et si belle qu'on appelle la France, et je vois avec +douleur qu'il n'en est rien. + +En effet, mes freres, l'Etat se trouve tiraille par des volontes et +des gouts differents, tous aussi puissants les uns que les autres, +grace a la faiblesse d'une volonte superieure, laquelle, oubliant +qu'elle doit tout dominer pour le bien de ses sujets, ne se souvient +de ce principe royal que par capricieux intervalles, et toujours si a +contre-sens, que ses actes energiques n'ont lieu que pour faire le +mal; c'est sans nul doute a la fatale destinee de la France ou a +l'aveuglement de son chef qu'il faut attribuer ce malheur. Mais, +quoique nous en ignorions la vraie source, ou que nous ne fassions que +la soupconner, le malheur n'en est pas moins reel, et j'en accuse, +moi, ou les crimes commis par la France contre la religion, ou les +impietes commises par certains faux amis du roi plutot que par le roi +lui-meme. Ce qui fait, messieurs, que, dans l'un ou l'autre cas, j'ai +du, en serviteur de l'autel et du trone, me rallier a ceux qui, par +tous les moyens, cherchent l'extinction de l'heresie et la ruine des +conseillers perfides. Voila, messieurs. ce que je veux faire pour la +Ligue en m'y associant avec vous. + +--Oh! oh! murmura Chicot avec des yeux tout ebahis de surprise; voila +un bout de l'oreille qui passe, et, comme je l'avais cru d'abord, ce +n'est point une oreille d'ane, mais de renard. + +Cet exorde du duc d'Anjou, qui peut-etre a paru un peu long a nos +lecteurs, separes qu'ils sont par trois siecles de la politique de +cette epoque, avait tellement interesse les assistants, que la plupart +s'etaient rapproches du prince pour ne point perdre une syllabe de ce +discours prononce avec une voix de plus en plus obscure a mesure que +le sens des paroles devenait de plus en plus clair. + +Le spectacle etait alors curieux. Les assistants, au nombre de +vingt-cinq ou trente, le capuchon en arriere, laissant voir des +figures nobles, hardies, eveillees, etincelantes de curiosite, se +groupaient sous la lueur de la seule lampe qui eclairait alors la +scene. + +De grandes ombres se repandaient dans toutes les autres parties de +l'edifice, qui semblaient, pour ainsi dire, etrangeres au drame qui se +passait sur un seul point. + +Au milieu du groupe, on distinguait la figure pale du duc d'Anjou, +dont les os frontaux cachaient les yeux enfonces, et dont la bouche, +quand elle s'ouvrait, semblait le rictus sinistre d'une tete de mort. + +--Monseigneur, dit le duc de Guise, en remerciant Votre Altesse des +paroles qu'elle vient de prononcer, je crois devoir l'avertir qu'elle +n'est entouree que d'hommes devoues, non-seulement aux principes +qu'elle vient de professer, mais encore a la personne de Son Altesse +Royale elle-meme, et c'est ce dont, si elle en doutait, la suite de la +seance pourrait la convaincre plus energiquement qu'elle ne le pense +elle-meme. + +Le duc d'Anjou s'inclina, et en se relevant jeta un regard inquiet sur +l'assemblee. + +--Oh! oh! murmura Chicot, ou je me trompe, ou tout ce que nous avons +vu jusqu'a present n'etait qu'un preambule, et quelque chose va se +passer ici de plus important que toutes les fadaises qu'on a dites et +faites jusqu'a present. + +--Monseigneur, dit le cardinal, auquel le regard du prince n'avait +point echappe, si Votre Altesse eprouvait par hasard quelque crainte, +les noms seuls de ceux qui l'entourent en ce moment la rassureraient, +je l'espere. Voici M. le gouverneur d'Aunis, M. d'Entragues le jeune, +M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse +connait peut-etre et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M. +le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc, +tous penetres de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de +marcher sous ses auspices a l'emancipation de la sainte religion et du +trone. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu'elle +voudra bien nous donner. + +Le duc d'Anjou ne put dissimuler un mouvement d'orgueil. Ces Guises, +si fiers, qu'on n'avait jamais pu les faire plier, parlaient d'obeir. + +Le duc de Mayenne reprit: + +--Vous etes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le +chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous +quelle est la conduite qu'il faut tenir a l'egard de ces faux amis du +roi dont nous parlions tout a l'heure. + +--Rien de plus simple, repondit le prince avec cette espece +d'exaltation febrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles; +quand des plantes parasites et veneneuses croissent dans un champ, +dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut deraciner ces +herbes dangereuses. Le roi est entoure non pas d'amis, mais de +courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans +la France et dans la chretiente. + +--C'est vrai, dit le duc de Guise d'une voix sombre. + +--Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empechent, +nous, les veritables amis de Sa Majeste, d'arriver jusqu'a elle, comme +c'est le droit de nos charges et de nos naissances. + +--Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs +vulgaires, a ceux de la premiere Ligue, le soin de servir Dieu. En +servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous, +faisons nos affaires. Des hommes nous genent: ils nous bravent, ils +nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que +nous honorons le plus et qui est notre chef. + +Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur. + +--Detruisons, continua Mayenne, detruisons jusqu'au dernier cette +engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et +que chacun de nous s'engage a en retrancher un seul de la vie. Nous +sommes trente ici, comptons-les. + +--C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez deja fait +voire tache, monsieur de Mayenne. + +--Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc. + +--Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues; +moi, je me charge de Quelus. + +--Moi de Maugiron, dit Livarot. + +--Et moi de Schomberg, dit Ribeirac. + +--Bien! bien! repetait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave +Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns. + +--Et nous! et nous! crierent tous les ligueurs. + +M. de Monsoreau s'avanca. + +--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les +choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient reclamer sa +part de la curee. + +Chicot se trompait. + +--Messieurs, dit-il en etendant la main, je reclame un instant de +silence. Nous sommes des hommes resolus, et nous avons peur de nous +parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes +intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules. + +Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de +franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce +n'est pas de la difficulte que nous eprouvons a nous approcher de sa +personne. + +--Allons donc! disait Chicot ecarquillant les yeux au fond de son +confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche +pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hate-toi, +j'attends. + +--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est +l'impossibilite devant laquelle nous sommes accules. C'est la royaute +que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse +francaise: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des +orgies, la prodigalite pour des fetes qui font rire de pitie toute +l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les +arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une +conduite pareille, messieurs, c'est de la demence! + +Un silence funebre accueillit les paroles du grand veneur. +L'impression etait d'autant plus profonde, que chacun se disait tout +bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit +comme a l'echo de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il etait +en tous points de l'avis de l'orateur. + +M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un +exces d'approbation, continua: + +--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et faineant, au moment ou +l'Espagne allume les buchers, au moment ou l'Allemagne reveille les +vieux heresiarques assoupis dans l'ombre des cloitres, quand +l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idees et les +tetes? Toutes les nations travaillent glorieusement a quelque chose. +Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un +grand prince qui blamera peut-etre ma temerite, car il a le prejuge de +famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernes +par un roi, mais par un moine. + +A ces mots, l'explosion, habilement preparee et habilement contenue +depuis une heure par la circonspection des chefs, eclata si +violemment, que nul n'eut reconnu dans ces energumenes ces froids et +sages calculateurs de la scene precedente. + +--A bas Valois! cria-t-on, a bas frere Henri! donnons-nous pour chef +un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais +pas un frocard! + +--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je +vous en conjure, pour mon frere, qui se trompe, ou plutot qui est +trompe. Laissez-moi esperer, messieurs, que nos sages remontrances, +que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le rameneront dans +la bonne voie. + +--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle. + +--Monseigneur, repondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu +peut-etre un peu tot, mais enfin elle a entendu l'expression sincere +de la pensee de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue +contre le Bearnais, epouvantail des imbeciles; il ne s'agit plus d'une +ligue pour soutenir l'Eglise, qui se soutiendra bien toute seule; il +s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position +abjecte ou elle se trouve. Trop longtemps nous avons ete retenus par +le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour +que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermes violemment +dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est revele, +monseigneur, et Votre Altesse va assister a la veritable seance de la +Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le preambule. + +--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant +tout a la fois d'inquietude et d'ambition. + +--Monseigneur, nous nous sommes reunis, continua le duc de Guise, non +pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre +des questions usees en theorie, mais pour agir efficacement. +Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et +d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'etait la coutume des +anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un +present digne de lui, nous offrons un present au chef que nous nous +sommes choisi.... + +Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc. + +Cependant il resta muet et immobile, et sa paleur seule trahit son +emotion. + +--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placee +derriere lui un objet assez lourd qu'il eleva entre ses mains, +messieurs, voici le present qu'en votre nom a tous je depose aux pieds +du prince. + +--Une couronne! s'ecria le duc se soutenant a peine, une couronne a +moi, messieurs! + +--Vive Francois III! s'ecria d'une voix qui fit trembler la voute la +troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tire leurs epees. + +--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant a la fois de joie et de +terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frere vit encore, mon frere +est l'oint du Seigneur. + +--Nous le deposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par +sa mort l'election que nous venons de faire, ou plutot en attendant +que quelqu'un de ses sujets, lasse de ce regne sans gloire, previenne +par le poison ou le poignard la justice de Dieu!... + +--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs.... + +--Monseigneur, dit a son tour le cardinal, au scrupule si noble que +Votre Altesse vient d'exprimer tout a l'heure, voici notre reponse: +Henri III etait l'oint du Seigneur; mais nous l'avons depose; il n'est +plus l'elu de Dieu, et c'est vous qui allez l'etre, monseigneur. Voici +un temple aussi venerable que celui de Reims; car ici ont repose les +reliques de sainte Genevieve, patronne de Paris; ici a ete inhume le +corps de Clovis, premier roi chretien; eh bien, monseigneur, dans ce +temple saint, en face de la statue du veritable fondateur de la +monarchie francaise, moi, l'un des princes de l'Eglise, et qui, sans +ambition folle, puis esperer un jour en devenir le chef, je vous dis, +monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chreme, une huile sainte +envoyee par le pape Gregoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur +archeveque de Reims, nommez votre connetable, et, dans un instant, +c'est vous qui serez sacre roi, et c'est votre frere Henri, qui, s'il +ne vous remet pas le trone, sera considere comme un usurpateur. +Enfant, allumez les flambeaux de l'autel. + +Au meme instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait evidemment que +cet ordre, deboucha de la sacristie, un allumoir a la main, et en un +instant cinquante flambeaux etincelerent tant sur l'autel que dans le +choeur. + +On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et +une large epee fleurdelisee: c'etait la mitre archiepiscopale; c'etait +l'epee de connetable. + +Au meme instant, au milieu des tenebres que n'avait pu dissiper +l'illumination du choeur, l'orgue s'eveilla et fit entendre le _Veni +Creator_. + +Cette espece de peripetie menagee par les trois princes lorrains, et a +laquelle le duc d'Anjou lui-meme ne s'attendait point, produisit une +impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exalterent, et +les faibles eux-memes se sentirent forts. + +Le duc d'Anjou releva la tete, et d'un pas plus assure, et d'un bras +plus ferme qu'on n'aurait du s'y attendre, il marcha droit a l'autel, +prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'epee, et, +revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient a ce +double honneur, il mit la mitre sur la tete du cardinal, et ceignit +l'epee au duc. + +Des applaudissements unanimes saluerent cette action decisive, +d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractere irresolu du +prince. + +--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms a M. le duc de +Mayenne, grand maitre de France; le jour ou je serai roi, vous serez +tous chevaliers de l'ordre. + +Les applaudissements redoublerent, et tous les assistants vinrent l'un +apres l'autre donner leurs noms a M. de Mayenne. + +--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je +n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en +prive! + +--Maintenant, a l'autel, sire, dit le cardinal de Guise. + +--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac +et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant +des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je +vous confie vous donne droit. + +Chacun de ceux qui venaient d'etre nommes alla prendre le poste que, +dans une veritable ceremonie du sacre, l'etiquette leur eut assigne. + +--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblee, vous +m'adresserez tous une demande, et je tacherai de ne point faire un +seul mecontent. + +Pendant ce temps le cardinal etait passe derriere le tabernacle, et y +avait revetu les ornements pontificaux. Bientot il reparut avec la +sainte ampoule, qu'il deposa sur l'autel. + +Alors il fit un signe a l'enfant de choeur, qui apporta le livre des +Evangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix +sur le livre des Evangiles et les etendit vers le duc d'Anjou, qui mit +la main dessus. + +--En presence de Dieu, dit le duc, je promet a mon peuple de maintenir +et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi +tres-chretien et au fils aine de l'Eglise. Et qu'ainsi Dieu me soit en +aide et ses saints Evangiles. + +--Amen! repondirent d'une seule voix tous les assistants. + +--Amen! reprit une espece d'echo qui semblait venir des profondeurs de +l'eglise. + +Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de +connetable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du +tabernacle deposa son epee, que le cardinal benit. + +Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la +presenta au roi, qui la prit par la poignee. + +--Sire, dit-il, prenez cette epee, qui vous est donnee avec la +benediction du Seigneur, afin que par elle et par la force de +l'Esprit-Saint, vous puissiez resister a tous vos ennemis, proteger et +defendre la sainte Eglise et le royaume qui vous est confie. Prenez +cette epee, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous +protegiez les veuves et les orphelins, vous repariez les desordres; +afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous meritiez +de regner avec celui dont vous etes l'image sur la terre, et qui regne +avec le Pere et le Saint-Esprit dans les siecles des siecles. + +Le duc baissa l'epee de maniere que la pointe touchat le sol, et, +apres l'avoir offerte a Dieu, la rendit au duc de Guise. + +L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il deposa devant le duc +d'Anjou, qui s'agenouilla. + +Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la +pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte, +qu'il etendit sur la patene. + +Alors, la patene a la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons. + +Puis, prenant le saint-chreme avec le pouce, il traca une croix sur le +sommet de la tete du duc, en disant: + +--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et +Spiritus sancti._ + +Presque aussitot l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir +brode d'or. + +En ce moment le cardinal prit la couronne a deux mains et l'abaissa +vers la tete du prince, mais sans la poser. Aussitot le duc de Guise +et le duc de Mayenne s'approcherent, et de chaque cote soutinrent la +couronne. + +Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en +benissant le prince de la main droite: + +"Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice." + +Puis, la posant sur la tete du prince: + +"Recois cette couronne, dit-il, au nom du Pere, du Fils et du +Saint-Esprit." + +Le duc d'Anjou, bleme et frissonnant, sentit la couronne se poser sur +sa tete, et instinctivement il y porta la main. + +La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le +front de tous les assistants. + +Mais ils se releverent bientot, brandissant les epees et criant:--Vive +le roi Francois III! + +--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous regnez des aujourd'hui +sur la France; car vous etes sacre par le pape Gregoire XIII lui-meme, +dont je suis le representant. + +--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les +ecrouelles! + +--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je +n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les +premiers, juge digne de regner sur eux; et maintenant adieu, +messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde! + +Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les +voyait de cote, s'apercut que, tandis que le duc de Mayenne +reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains echangeaient un +ironique sourire. + +--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et a quoi +sert le jeu si tout le monde triche? + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagne l'escalier de la +crypte, et bientot il disparut dans les tenebres de l'eglise +souterraine, ou, l'un apres l'autre, tous les assistants le suivirent, +a l'exception des trois freres, qui rentrerent dans la sacristie, +tandis que le frere portier eteignait les cierges de l'autel. + +L'enfant de choeur referma la crypte derriere eux, et l'eglise se +trouva eclairee par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un +symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux elus de quelque +mysterieuse initiation. + + + + +CHAPITRE XXI + +COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE +GENEALOGIE. + + +Chicot se leva dans son confessionnal pour deroidir ses jambes +engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette seance etait la +derniere; et, comme il etait pres de deux heures du matin, il avait +hate de faire ses dispositions pour le reste de la nuit. + +Mais, a son grand etonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la +crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains +sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jete le +froc et repris leurs costumes habituels. + +En meme temps, et en les voyant reparaitre, l'enfant de choeur partit +d'un si franc et si joyeux eclat de rire, que la contagion gagna +Chicot, et qu'il se mit a rire aussi, sans savoir pourquoi. + +Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier. + +--Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont a peine sortis +et pourraient vous entendre. + +--Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que +par hasard ce moinillon serait une femme? + +En effet, le novice rejeta son capuchon en arriere, et decouvrit la +plus spirituelle et la plus charmante tete de femme que jamais Leonard +de Vinci ait transportee sur la toile, lui qui cependant a peint la +_Joconde._ + +C'etaient des yeux noirs, petillants de malice, mais qui, lorsqu'ils +venaient a dilater leurs pupilles, elargissaient leur disque d'ebene, +et prenaient une expression presque terrible a force d'etre serieuse. + +C'etait une petite bouche merveille et fine, un nez dessine avec une +correction rigoureuse; c'etait enfin un menton arrondi, terminant +l'ovale parfait d'un visage un peu pale, sur lequel ressortait, comme +deux arcs d'ebene, un double sourcil parfaitement dessine. + +C'etait la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse +sirene, adroite a dissimuler, sous la robe epaisse du petit moine, +l'imperfection tant reprochee d'une epaule un peu plus haute que +l'autre, et la courbe inelegante de sa jambe droite, qui la faisait +boiter legerement. + +Grace a ces imperfections, l'ame d'un demon etait venue se loger dans +ce corps, a qui Dieu avait donne la tete d'un ange. + +Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour a +la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystere lui fut +revele par cette presence et par celle de ses trois freres, obstines a +rester apres tout le monde. + +--Ah! mon frere le cardinal, disait la duchesse dans un spasme +d'hilarite, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de +Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez +la chose au serieux; et lui qui s'est laisse graisser et couronner! +Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne! + +--N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et Francois +n'a plus a s'en dedire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait +a cela quelque tenebreux interet, a mene les choses si loin, que +maintenant nous sommes surs qu'il ne nous abandonnera point comme il a +fait de la Mole et de Coconnas a moitie chemin de l'echafaud. + +--Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre +facilement a des princes de notre race, et il y aura toujours plus +pres du Louvre a l'abbaye de Sainte-Genevieve que de l'Hotel de Ville +a la place de Greve. + +Chicot comprenait qu'on s'etait moque du duc d'Anjou, et, comme il +detestait le prince, il eut volontiers, pour cette mystification, +embrasse les Guise, en exceptant Mayenne, quitte a doubler pour madame +de Montpensier. + +--Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien +ferme, n'est-ce pas? + +--Oh! je vous en reponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller +voir. + +--Non pas, dit le duc, vous devez etre fatigue, mon cher petit enfant +de choeur. + +--Ma foi non, c'etait trop rejouissant. + +--Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc. + +--Oui. + +--Je ne l'ai pas apercu. + +--Je crois bien, il est cache. + +--Et ou cela? + +--Dans un confessionnal. + +Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille +trompettes de l'Apocalypse. + +--Qui donc est cache dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant +dans sa boite; ventre de biche! je ne vois que moi. + +--Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc. + +--N'importe, n'est-il pas a nous? + +--Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc. + +Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se +dirigea en droite ligne vers le confessionnal habite par le Gascon. + +Chicot etait brave; mais, cette fois, ses dents claquerent +d'epouvante, et une sueur froide commenca de degoutter de son front +sur ses mains. + +--Ah ca, dit-il en lui-meme en essayant de degager son epee des plis +de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce +coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque +l'occasion s'en presente, tuons-le au moins avant que de mourir. + +Et, pour mettre a execution ce courageux projet, Chicot, qui avait +enfin trouve la poignee de son epee, passait deja la main sur le +loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit. + +--Pas dans celui-la, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-la, dans +l'autre, a gauche, tout au fond. + +--Ah! fort bien, dit le duc, qui etendait deja la main vers le +confessionnal de Chicot, et qui, a l'indication de sa soeur, tourna +brusquement vers le confessionnal oppose. + +--Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui eut envie +Gorenflot; il etait temps! mais qui diable est donc dans l'autre? + +--Sortez, maitre Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls. + +--Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal. + +--Bon, dit le Gascon, tu manquais a la fete, maitre Nicolas; je te +cherchais partout, et voila qu'enfin, au moment ou je ne te cherchais +plus, je t'ai trouve. + +--Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de +Guise. + +--Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est passe, et je n'en oublierai +pas un detail, soyez tranquille, monseigneur. + +--Vous pourrez donc tout rapporter a l'envoye de Sa Saintete Gregoire +XIII? demanda le Balafre. + +--Tout sans rien omettre. + +--Maintenant mon frere de Mayenne me dit que vous avez fait des +merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait? + +Le cardinal et la duchesse se rapprocherent avec curiosite. Les trois +princes et leur soeur formaient alors un seul groupe. + +Eclaire en plein par la lampe, Nicolas David etait a trois pieds +d'eux. + +--J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David, +c'est-a-dire que j'ai trouve le moyen de vous faire asseoir sans +conteste sur le trone de France. + +--Eux aussi! s'ecria Chicot. Ah ca, mais tout le monde va donc etre le +roi de France! Aux derniers les bons. + +On voit que la gaiete etait ressuscitee dans l'esprit du brave Chicot. +Cette gaiete naissait de trois circonstances: + +D'abord, il echappait d'une maniere inattendue a un danger imminent, +ensuite il decouvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne +conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis: +le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David. + +--Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses idees se furent un peu +casees dans sa tete, quel souper je te payerai demain pour la location +de ton froc, va! + +--Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen, +dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir a dos tous les rois de la +chretiente, qui procedent de droit divin. + +--J'ai songe a ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le +duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assure. Je ne suis pas +seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes +ennemis auraient pu le repandre pour m'enlever votre confiance; nourri +d'etudes theologiques et legales, j'ai consulte, comme doit le faire +un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les decrets qui +donnent du poids a mon assertion dans nos habitudes de succession au +trone. C'est gagner tout que gagner la legitimite, et j'ai decouvert, +messeigneurs, que vous etes heritiers legitimes, et que les Valois ne +sont qu'une branche parasite et usurpatrice. + +La confiance avec laquelle Nicolas David prononca ce petit exorde +donna une joie fort vive a madame de Montpensier, une curiosite fort +grande au cardinal et au duc de Mayenne, et derida presque le front +severe du duc de Guise. + +--Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort +illustre d'ailleurs, pretende au pas sur les Valois. + +--Cela est pourtant prouve, monseigneur, dit maitre Nicolas en +relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et +en decouvrant par ce mouvement la poignee d'une longue rapiere. + +Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David. + +--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il. + +--L'arbre genealogique de la maison de Lorraine. + +--Dont la souche est? + +--Charlemagne, monseigneur. + +--Charlemagne! s'ecrierent les trois freres avec un air d'incredulite +qui, neanmoins, n'etait pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est +impossible. Le premier duc de Lorraine etait contemporain de +Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'etait nullement parent de +ce grand empereur. + +--Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je +n'ai point ete chercher une de ces questions que l'on tranche par un +simple dementi et que le premier juge d'armes met a neant. Ce qu'il +vous faut, a vous, c'est un bon proces qui dure longtemps, qui occupe +le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez seduire, non +pas le peuple, il est a vous, mais le parlement. Voyez donc, +monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine, +contemporain de Charlemagne. + +Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Debonnaire. + +Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve. + +--Mais!... dit le duc de Guise. + +--Un peu de patience, monseigneur, nous y voila. Ecoutez bien. +Bonne.... + +--Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier. + +--Bien, reprit l'avocat; a qui mariee? + +--Bonne? + +--Oui. + +--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France. + +--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, repeta +David. Maintenant ajoutez: frere de Lothaire, spolie de la couronne de +France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V. + +--Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal. + +--Continuez, dit le Balafre, il y a une lueur la dedans. + +--Or Charles de Lorraine heritait de son frere a l'extinction de sa +race. Or la race de Lothaire est eteinte; donc, messieurs, vous etes +les seuls et vrais heritiers de la couronne de France. + +--Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne +croyais. + +--Que dites-vous de cela, mon frere? demanderent a la fois le cardinal +et le duc de Mayenne. + +--Je dis, repondit le Balafre, que malheureusement il existe en France +une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos pretentions +a neant. + +--Voila ou je vous attendais, monseigneur, s'ecria David avec +l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de +la loi salique? + +--L'avenement au trone de Philippe de Valois, au prejudice d'Edouard +d'Angleterre. + +--Quelle est la date de cet avenement? + +Le Balafre chercha dans ses souvenirs. + +--1328, dit sans hesiter le cardinal de Lorraine. + +--C'est-a-dire trois cent quarante et un ans apres l'usurpation de +Hugues Capet, deux cent quarante ans apres l'extinction de la race de +Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos ancetres avaient des +droits a la couronne lorsque la loi salique fut inventee. Or, chacun +sait cela, la loi n'a pas d'effet retroactif. + +--Vous etes un habile homme, maitre Nicolas David, dit le Balafre en +regardant l'avocat avec une admiration qui n'etait pas exempte d'un +certain mepris. + +--C'est fort ingenieux, fit le cardinal. + +--C'est fort beau, dit Mayenne. + +--C'est admirable, dit la duchesse, me voila princesse royale. Je ne +veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne. + +--Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait +qu'une priere: _Ne nos inducas in tentationem et libera nos ab +advocatis._ + +Le duc de Guise seul etait demeure pensif au milieu de l'enthousiasme +general. + +--Et dire que de pareils subterfuges sont necessaires a un homme de ma +taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obeir les peuples regardent +des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme +dans les eclairs de ses yeux ou de son epee. + +--Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait +de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les +autres princes, dit-on, paraissent peuple aupres de vous. Mais +l'essentiel pour monter au trone, c'est, comme l'a dit maitre Nicolas +David, un bon proces; et, quand nous y serons arrives, c'est, comme +vous l'avez dit vous-meme, que le blason de notre maison ne depare pas +trop les blasons suspendus au-dessus des autres trones de l'Europe. + +--Alors, cette genealogie est bonne, continua en soupirant Henri de +Guise, et voici les deux cents ecus d'or que m'a demandes pour vous +mon frere de Mayenne,--maitre Nicolas David! + +--Et en voici deux cents autres, dit le cardinal a l'avocat, dont les +yeux petillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies, +pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger. + +--Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre +Eminence. + +--Nous ne pouvons vous charger de porter vous-meme a Rome, a notre +saint pere Gregoire XIII, cette genealogie, a laquelle il faut qu'il +donne son approbation. Vous etes trop petit compagnon pour vous faire +ouvrir les portes du Vatican. + +--Helas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis +de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais ete simple gentilhomme! + +--Veux-tu te taire, truand! dit Chicot. + +--Mais vous ne l'etes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur. +Nous sommes donc forces de charger de cette mission Pierre de Gondy. + +--Permettez, mon frere, dit la duchesse redevenue serieuse: les Gondy +sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune +prise, aucun recours. Leur ambition seule nous repond d'eux, et ils +peuvent trouver a satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi +Henri qu'avec la maison de Guise. + +--Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalite +ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier a Pierre de Gondy comme +nous nous fions a Nicolas David, qui est notre homme et que nous +pouvons faire pendre quand il nous plaira. + +Cette naivete du duc, lancee a brule-pourpoint au visage de l'avocat, +produisit sur le malheureux legiste le plus etrange effet; il eclata +d'un rire convulsif qui denotait la plus grande frayeur. + +--Mon frere Charles plaisante, dit Henri de Guise a l'avocat +palissant, et l'on sait que vous etes notre fidele; vous l'avez prouve +en mainte affaire. + +--Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing a son +ennemi, ou plutot a ses deux ennemis. + +--Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures +sont prises a l'avance. Pierre de Gondy portera cette genealogie a +Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il +porte. Le pape approuvera ou desapprouvera sans que Gondy connaisse +cette approbation ou cette desapprobation. Enfin Gondy, toujours +ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette genealogie +approuvee ou desapprouvee. Vous, Nicolas David, vous partirez presque +en meme temps que lui, et vous l'attendrez a Chalons, a Lyon ou a +Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arreter +dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le +veritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous etes +toujours notre seul homme de confiance. + +David s'inclina. + +--Tu sais a quelle condition, cher ami? murmura Chicot, a la condition +d'etre pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je +jure par sainte Genevieve, ici presente en platre, en marbre ou en +bois, peut-etre meme en os, que tu te trouves place en ce moment entre +deux gibets, mais que le plus rapproche de toi, cher ami, c'est celui +que je te menage. + +Les trois freres se serrerent la main et embrasserent leur soeur la +duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines +laissees dans la sacristie; puis, apres les avoir aides a repasser les +frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha +devant eux jusqu'au porche, ou les attendait le frere portier, et par +lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les ecus d'or +sonnaient a chaque pas. + +Derriere eux, le frere portier tira les verrous, et, rentrant dans +l'eglise, s'en vint eteindre la lampe du choeur; aussitot une +obscurite compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mysterieuse +horreur qui deja plus d'une fois avait herisse le poil de Chicot. + +Puis, dans cette obscurite, le bruit des sandales du moine sur les +dalles du pave s'eloigna, faiblit et se perdit tout a fait. + +Cinq minutes, qui parurent fort longues a Chicot, s'ecoulerent sans +que rien troublat davantage ce silence et cette obscurite. + +--Bon, dit le Gascon, il parait cette fois que tout est bien +reellement fini, que les trois actes sont joues, et que les acteurs +sont partis. Tachons de les suivre: j'ai assez de comedie comme ca +pour une seule nuit. + +Et Chicot, qui etait revenu sur son idee d'attendre le jour dans +l'eglise depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les +confessionnaux habites, souleva doucement le loquet, poussa la porte +avec precaution, et allongea le pied hors de sa boite. + +Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un +coin une echelle destinee a nettoyer les chassis de verres colories. +Il ne perdit pas de temps. Les mains etendues, les pieds discretement +avances, il parvint sans bruit jusqu'a l'angle, mit la main sur +l'echelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette +echelle a une fenetre. + +A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'etait pas trompe dans ses +previsions: la fenetre donnait sur le cimetiere du couvent, qui +lui-meme donnait sur la rue Bordelle. + +Chicot ouvrit la fenetre, se mit a cheval dessus, et, attirant +l'echelle a lui avec cette force et cette adresse que donnent presque +toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'interieur a +l'exterieur. + +Une fois descendu, il cacha l'echelle dans une haie d'ifs plantee au +bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu'a la derniere cloture +qui le separait de la rue, et qu'il franchit, non sans demolir +quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre cote de la rue. + +Une fois la, Chicot prit un temps pour respirer a pleine poitrine. + +Il etait sorti avec quelques egratignures d'un guepier ou plus d'une +fois il avait senti qu'il jouait sa vie. + +Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses +poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arretant +qu'a l'hotellerie de la Corne d'Abondance, a laquelle il frappa sans +hesitation comme sans retard. + +Maitre Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'etait un homme qui +savait que tout derangement se paye, et qui comptait plus pour faire +sa fortune sur les extras que sur les ordinaires. + +Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot fut sorti en +simple cavalier et revint en moine. + +--Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu. + +Chicot lui donna un ecu. + +--Et frere Gorenflot? demanda-t-il. + +Un large sourire epanouit la figure du maitre aubergiste; il s'avanca +vers le cabinet, et, poussant la porte: + +--Voyez, dit-il. + +--Frere Gorenflot ronflait juste a la meme place ou l'avait laisse +Chicot. + +--Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans +t'en douter, d'avoir un fier cauchemar! + + + + +CHAPITRE XXII + +COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT COTE A COTE ET FURENT +REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE. + + +Le lendemain matin, a peu pres vers l'heure ou frere Gorenflot se +reveillait, chaudement empaquete dans son froc, notre lecteur, s'il +eut voyage sur la route de Paris a Angers, eut pu voir, entre Chartres +et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les +montures paisibles cheminaient cote a cote, se caressant des naseaux, +et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honnetes animaux +qui, pour etre prives du don de la parole, n'en ont pas moins trouve +moyen de se communiquer leurs pensees. + +Les cavaliers etaient arrives la veille a la meme heure a peu pres a +Chartres sur des coursiers fumants, a la bouche souillee d'ecume; un +des deux coursiers etait meme tombe sur la place de la cathedrale, et, +comme c'etait au moment meme ou les fideles se rendaient a la messe, +ce n'avait pas ete un spectacle sans interet pour les bourgeois de +Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les +proprietaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'eut +ete une ignoble rosse. + +Quelques-uns avaient remarque (les bourgeois de Chartres ont de tout +temps ete fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient meme +remarque que le plus grand des deux cavaliers avait alors glisse un +ecu dans la main d'un honnete garcon, lequel l'avait conduit, lui et +son compagnon, a une auberge voisine, et que, par la porte de derriere +de cette hotellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs etaient +sortis une demi-heure apres, montes sur deux chevaux frais, et avec +les joues enluminees de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud +que l'on vient de boire. + +Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais paree deja +de tons bleuatres precurseurs du printemps, le plus grand des deux +cavaliers s'etait approche du plus petit, et lui avait dit en ouvrant +ses bras: + +--Chere petite femme, embrasse-moi tranquillement, car, a cette heure, +nous n'avons plus rien a craindre. + +Alors madame de Saint-Luc, car c'etait bien elle, s'etait penchee +gracieusement en ouvrant l'epais manteau dont elle etait enveloppee, +et, en appuyant ses deux bras sur les epaules du jeune homme et sans +cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donne ce +tendre et long baiser qu'il demandait. + +Il etait resulte de cette assurance que Saint-Luc avait donnee a sa +femme, et peut-etre aussi du baiser donne par madame de Saint-Luc a +son mari, que ce jour-la on s'etait arrete dans une petite hotellerie +du village de Courville, situe a quatre lieues seulement de Chartres, +laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres +avantages encore, donnait aux deux epoux amants toute garantie de +securite. + +La ils demeurerent, toute la journee et toute la nuit, fort +mysterieusement caches dans leur petite chambre, ou, apres s'etre fait +servir a dejeuner, ils s'enfermerent en recommandant a l'hote, vu le +long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait ete +le resultat, de ne point les deranger avant le lendemain au point du +jour, recommandation qui avait ete ponctuellement suivie. + +C'etait donc dans la matinee de ce jour-la que nous retrouvons M. et +madame de Saint-Luc sur la route de Chartres a Nogent. + +Or, ce jour-la, comme ils etaient plus tranquilles que la veille, ils +voyageaient non plus en fugitifs, non plus meme en amoureux, mais en +ecoliers qui se detournent a chaque instant du chemin pour se faire +admirer l'un a l'autre sur quelque petit monticule comme une statue +equestre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant +les premieres mousses, cueillant les premieres fleurs, sentinelles du +printemps qui percent la neige pres de disparaitre, et se faisant une +joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant +des canards ou du passage d'un lievre dans la plaine. + +--Morbleu! s'ecria tout a coup Saint-Luc, que c'est bon d'etre libre! +As-tu jamais ete libre, toi, Jeanne? + +--Moi, repondit la jeune femme avec un joyeux eclat de voix, jamais: +et c'est la premiere fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en +veux. Mon pere etait soupconneux. Ma mere etait casaniere. Je ne +sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand +laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une +pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les +grands bois de Meridor avec ma bonne Diane, la defiant a la course et +courant a travers les ramees, courant jusqu'a ce que nous ne nous +trouvassions plus meme l'une l'autre. Alors nous nous arretions +palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque +chevreuil, qui, effraye par nous, s'elancait hors de son repaire, nous +laissant interroger nous-memes avec un certain frisson le silence des +vastes taillis. Mais toi, mon bien-aime Saint-Luc, toi, tu etais +libre, au moins? + +--Moi, libre? + +--Sans doute, un homme.... + +--Ah bien, oui! jamais. Eleve pres du duc d'Anjou, emmene par lui en +Pologne, ramene par lui a Paris, condamne a ne pas le quitter par +cette perpetuelle regle de l'etiquette, poursuivi, des que je +m'eloignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse: +"Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi;" libre! ah +bien, oui! et ce corset qui m'etranglait l'estomac, et cette grande +fraise empesee qui m'ecorchait le cou, et ces cheveux frises a la +gomme qui se fussent meles a l'humidite et souilles a la poussiere; et +ce toquet enfin cloue a ma tete par des epingles. Oh! non, non, ma +bonne Jeanne, je crois que j'etais encore moins libre que toi, va. +Aussi, tu vois, je profite de la liberte. Vive Dieu! la bonne chose! +et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement? + +--Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un +regard inquiet derriere elle, si l'on nous met a la Bastille? + +--Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que +demi-mal; il me semble que, pendant toute la journee d'hier, nous +sommes demeures enfermes ni plus ni moins que si nous etions +prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuyes +cependant. + +--Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de +malice et de gaiete; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous +mette ensemble. + +Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu. + +--Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc. + +--Oh! sois tranquille, repondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons +rien a craindre, et nous serons bien caches: si tu connaissais +Meridor, et ses grands chenes qui semblent les colonnes d'un temple +dont le ciel est la voute, et ses halliers sans fin, et ses rivieres +paresseuses qui coulent, l'ete, sous de sombres arceaux de verdure, +et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands +etangs, les champs de ble, les parterres de fleurs, les pelouses sans +fin, et les petites tourelles d'ou s'echappent sans cesse des milliers +de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une +ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de +tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces +jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur +de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc. + +--Je l'aime deja: elle t'a aimee. + +--Oh! je suis bien sure qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera +toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses +amities. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce +nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris +le gouvernement de la maison de son pere, du vieux baron; il ne faut +donc pas nous en inquieter. C'est un guerrier du temps de Francois +1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a ete +autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le +passe, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour +dans le present et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aimee. +Nous pourrons habiter Meridor sans qu'il le sache et s'en apercoive +meme jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui +laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le +roi Francois 1er est le plus grand capitaine de tous les temps. + +--Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prevois de grandes +querelles. + +--Comment cela? + +--Entre le baron et moi. + +--A quel propos? A propos du roi Francois 1er? + +--Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle +fille du monde.... + +--Je ne compte plus, puisque je suis ta femme. + +--Ah! c'est juste, dit Saint-Luc. + +--Te representes-tu cette existence, mon bien-aime? continua Jeanne. +Des le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle +nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles +reliees l'une a l'autre par un corps de logis bati sous Louis XII, une +architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et +les dentelles. Et des fenetres, des fenetres! une vue calme et sombre +sur les grands bois qui montent a perte de vue, et dans les allees +desquels on voit au loin paitre quelque daim ou quelque chevreuil +relevant la tete au moindre bruit; puis, du cote oppose, une +perspective ouverte sur des plaines dorees, sur des villages aux toits +rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute +peuplee de petits bateaux. Puis nous aurons, a trois lieues, un lac +avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec +lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le +vieux baron, ignorant de ses hotes, dira, pretant l'oreille aux abois +lointains: "Diane, ecoute donc, si on ne dirait pas Astree et +Phlegeton qui chassent. + +--Et s'ils chassent, bon pere, repondra Diane, laisse-les chasser." + +--Depechons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais deja etre a Meridor. + +Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui devoraient alors l'espace +pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arretaient tout a coup pour +laisser a leurs maitres le loisir de reprendre une conversation +interrompue ou de corriger un baiser mal donne. + +Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, ou, a peu pres rassures, +les deux epoux sejournerent un jour, puis, le lendemain de ce jour, +qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils +suivaient, ils s'engagerent avec la volonte bien arretee d'arriver le +soir meme a Meridor, dans les forets sablonneuses qui s'etendaient a +cette epoque de Guecelard a Ecomoy. + +Arrives la, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui +connaissait l'humeur tour a tour bouillante et paresseuse du roi, qui, +selon la disposition d'esprit ou il se trouvait au moment du depart de +Saint-Luc, avait du envoyer vingt courriers et cent gardes apres eux +avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'etait contente de +pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus +loin que d'ordinaire, en murmurant: + +--Oh! traitre de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tot! + +Or, comme les fugitifs n'avaient ete rejoints par aucun courrier, +n'avaient apercu aucun garde, il etait probable qu'au lieu de s'etre +trouve dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'etait trouve +dans son humeur paresseuse. + +C'etait ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derriere +lui un coup d'oeil sur cette route solitaire ou n'apparaissait point +le moindre persecuteur. + +--Bon, pensait-il, la tempete sera retombee sur ce pauvre Chicot, qui, +tout fou qu'il est, et peut-etre meme justement parce qu'il est fou, +m'a donne un si bon conseil.... J'en serai quitte pour quelque +anagramme plus ou moins spirituelle. + +Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait +faite sur lui au jour de sa faveur. + +Tout a coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son +bras. + +Il tressaillit. Ce n'etait point une caresse. + +--Regarde, dit Jeanne. + +Saint-Luc se retourna, et vit a l'horizon un cavalier qui faisait meme +route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval. + +Ce cavalier etait a la sommite du chemin; il se detachait en vigueur +sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont +du remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus +grand que nature. + +Cette coincidence parut de mauvais augure a Saint-Luc, soit a cause de +la disposition de son esprit, auquel la realite semblait venir a point +nomme donner un dementi, soit que reellement, et malgre le calme qu'il +affectait, il craignit encore quelque retour capricieux du roi Henri +III. + +--Oui, en effet, dit-il, palissant malgre lui, voici un cavalier +la-bas. + +--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'eperon a son cheval. + +--Non pas, dit Saint-Luc, a qui la crainte qu'il eprouvait ne pouvait +faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que +j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul. +Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passe, nous +continuerons notre chemin. + +--Mais s'il s'arrete? + +--Eh bien, s'il s'arrete, nous verrons a qui nous avons affaire, et +nous agirons en consequence. + +--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon +Saint-Luc est la pour me defendre. + +--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier +regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au +galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une +fraise, qui me donnent quelques inquietudes. + +--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles +t'inquieter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son +cheval par la bride et qui l'entrainait avec lui dans le bois. + +--Parce que la plume est d'une couleur fort a la mode en ce moment a +la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont la de ces +plumes qui couteraient trop cher a faire teindre, et de ces fraises +qui couteraient trop de soins a amidonner aux gentilshommes manceaux, +pour que nous ayons affaire a un compatriote de ces belles poulardes +qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait +l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maitre. + +--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, a l'idee +qu'elle pouvait etre separee de son mari. + +Mais c'etait chose plus facile a dire qu'a executer. Les sapins +etaient fort epais et formaient une veritable muraille de branches. De +plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain +sablonneux. + +Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on +entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne. + +--C'est bien a nous qu'il en veut, Jesus Seigneur! s'ecria la jeune +femme. + +--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arretant, si c'est a nous qu'il en veut, +voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied a terre il nous +rejoindra toujours. + +--Il s'arrete, dit la jeune femme. + +--Et meme il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma +foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui. + +--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me +semble. + +En effet, l'inconnu, apres avoir attache son cheval a l'un des sapins +de la lisiere, entrait dans le bois en criant: + +--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille +diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu. + +--Que dit-il donc? demanda la comtesse. + +--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose. + +--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez +oublie votre bracelet dans l'hotellerie de Courville. Que diable! un +portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette +respectable madame de Cosse surtout. En faveur de cette chere maman, +ne me faites donc pas courir pour cela. + +--Mais je connais cette voix! s'ecria Saint-Luc. + +--Et puis il me parle de ma mere. + +--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie? + +--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis apercue ce matin seulement. Je ne +pouvais me rappeler ou je l'avais laisse. + +--Mais c'est Bussy! s'ecria tout a coup Saint-Luc. + +--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout emue, notre ami? + +--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant +d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin +a l'eviter. + +--Saint-Luc! je ne m'etais donc pas trompe! dit la voix sonore de +Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva pres des deux epoux. + +Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux eclats et en offrant a la +comtesse le portrait que reellement elle avait oublie dans +l'hotellerie de Courville, ou l'on se rappelle que les voyageurs +avaient passe la nuit. + +--Est-ce que vous venez pour nous arreter de la part du roi, monsieur +de Bussy? dit en souriant Jeanne. + +--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majeste pour +qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouve votre +bracelet a Courville; cela m'a indique que vous me precediez sur la +route. J'ai alors pousse mon cheval, je vous ai apercus, je me suis +doute que c'etait vous, et, sans le vouloir, je vous ai donne la +chasse. Excusez-moi. + +--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupcon, c'est le +hasard qui vous fait suivre la meme route que nous? + +--Le hasard, repondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontres, +je dirai la Providence. + +Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaca +devant l'oeil si brillant et le sourire si sincere du beau +gentilhomme. + +--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne. + +--Je voyage, dit Bussy en remontant a cheval. + +--Mais pas comme nous? + +--Non, malheureusement. + +--Pas pour cause de disgrace? voulais-je dire. + +--Ma foi, peu s'en faut. + +--Et vous allez? + +--Je vais du cote d'Angers. Et vous? + +--Nous aussi. + +--Oui, je comprends, Brissac est a une dizaine de lieues d'ici, entre +Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir +paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je +porterais envie a votre bonheur si l'envie n'etait pas un si vilain +defaut. + +--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de +reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous +le sommes; c'est chose tres-facile, je vous jure, que le bonheur quand +on s'aime. + +Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler a son +temoignage. + +--Madame, dit Bussy, je me defie de ces bonheurs-la; tout le monde n'a +pas la chance de se marier comme vous, avec privilege du roi. + +--Allons donc, vous, l'homme aime partout! + +--Quand on est aime partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est +comme si on ne l'etait nulle part. + +--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence a son +mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillite a +bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets +de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence. + +--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un +soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi. + +--Voulez-vous que je vous marie? repeta madame de Saint-Luc. + +--Si vous me mariez a votre gout, non; si vous me mariez a mon gout, +oui. + +--Vous dites cela comme un homme decide a rester celibataire. + +--Peut-etre. + +--Mais vous etes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez epouser? + +--Comte, par grace, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne +pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur. + +--Ah ca, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est +de ma femme que vous etes amoureux. + +--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein +de delicatesse, et que les maris auraient bien tort d'etre jaloux de +moi. + +--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'etait Bussy qui +lui avait amene sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous +avez le coeur pris quelque part. + +--Je l'avoue, dit Bussy. + +--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne. + +--Par une passion, madame. + +--Je vous guerirai. + +--Je ne crois pas. + +--Je vous marierai. + +--J'en doute. + +--Et je vous rendrai aussi heureux que vous meritez de l'etre. + +--Helas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'etre malheureux. + +--Je suis tres-opiniatre, je vous en avertis, dit Jeanne. + +--Et moi donc! dit Bussy. + +--Comte, vous cederez. + +--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis. +Sortons d'abord de cette sablonniere, s'il vous plait, puis nous +gagnerons pour la couchee ce charmant petit village qui reluit la-bas +au soleil. + +--Celui-la ou quelque autre. + +--Peu m'importe, je n'ai point de preference. + +--Vous nous accompagnez alors? + +--Jusqu'a l'endroit ou je vais, a moins que vous n'y voyiez quelque +inconvenient. + +--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez ou nous allons. + +--Et ou allez-vous? + +--Au chateau de Meridor. + +Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint +meme si pale, que c'en etait fait de son secret, si, en ce moment +meme, Jeanne n'eut regarde son mari en souriant. + +Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux epoux, ou +plutot les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice +pour malice a la jeune femme; seulement sa malice a lui, c'etait un +profond silence sur ses intentions. + +--Au chateau de Meridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de +force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie? + +--La terre d'une de mes bonnes amies, repondit Jeanne. + +--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est a sa +terre? + +--Sans doute, repondit madame de Saint-Luc, qui ignorait completement +les evenements arrives a Meridor depuis deux mois: n'avez vous donc +jamais entendu parler du baron de Meridor, un des plus riches barons +poitevins et... + +--Et... repeta Bussy, voyant que Jeanne s'arretait. + +--Et de sa fille Diane de Meridor, la plus belle fille de baron qu'on +ait jamais vue? + +--Non, madame, repliqua Bussy, presque suffoque par l'emotion. + +Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore +son mari avec une singuliere expression, le beau gentilhomme, +disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route, +sans a-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de +Diane de Meridor, pour faire echo a la seule pensee qu'il eut dans le +coeur. + +Etait-ce une surprise? ce n'etait point probable; etait-ce un piege? +c'etait presque impossible. Saint-Luc n'etait deja plus a Paris +lorsqu'il etait entre chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait +appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Meridor. + +--Et ce chateau est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy. + +--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est la et +non pas a votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au +reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous +venez, n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Allons, dit Jeanne, c'est deja un pas fait vers le bonheur que je +vous proposais. + +Bussy s'inclina et continua de marcher pres des deux jeunes epoux, +qui, grace aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine. +Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait +bien des choses a apprendre, se hasarda de questionner. C'etait le +privilege de sa position, et il paraissait au reste resolu d'en user. + +--Et ce baron de Meridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus +riche des Poitevins, quel homme est-ce? + +--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier +qui, s'il eut vecu au temps du roi Arthus, eut certes obtenu une place +a la table ronde. + +--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et +l'emotion de sa voix, a qui a-t-il marie sa fille? + +--Marie sa fille! + +--Je le demande. + +--Diane, mariee! + +--Qu'y aurait-il d'extraordinaire a cela? + +--Rien; mais Diane n'est point mariee: certainement, j'eusse ete la +premiere prevenue de ce mariage. + +Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage +de sa gorge etranglee. + +--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Meridor est au chateau avec son +pere? + +--Nous l'esperons bien, repondit Saint-Luc, appuyant sur cette +reponse, pour montrer a sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il +partageait ses idees et s'associait a ses plans. + +Il se fit un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa +pensee. + +--Ah! s'ecria tout a coup Jeanne en se haussant sur ses etriers, voici +les tourelles du chateau. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, +au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, +seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises? + +--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une emotion qui etonnait +lui-meme ce brave coeur, reste jusqu'alors un peu sauvage, oui, je +vois. Ainsi c'est la le chateau de Meridor? + +Et, par une reaction naturelle a la pensee, a l'aspect de ce pays si +beau et si riche meme au temps de la detresse de la nature, a l'aspect +de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonniere +ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'etouffant reduit de la +rue Saint-Antoine. + +Cette fois encore il soupira, mais ce n'etait plus tout a fait de +douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc +venait de lui donner l'esperance. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LE VIEILLARD ORPHELIN. + + +Madame de Saint-Luc ne s'etait point trompee: deux heures apres on +etait en face du chateau de Meridor. + +Depuis les dernieres paroles echangees entre les voyageurs, et que +nous avons repetees, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter a +ces bons amis, qui venaient de se faire connaitre, l'aventure qui +tenait Diane eloignee de Meridor. Mais, une fois entre dans cette voie +de revelations, il fallait non-seulement reveler ce que tout le monde +allait bientot savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne +voulait reveler a personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait +naturellement trop d'interpretations et de questions. + +Et puis Bussy voulait entrer a Meridor comme un homme parfaitement +inconnu. Il voulait voir, sans preparation aucune, M. de Meridor, +l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se +convaincre enfin, non pas que le recit de Diane etait sincere, il ne +soupconnait pas un instant de mensonge cet ange de purete, mais +qu'elle n'avait ete elle-meme trompee sur aucun point, et que ce recit +qu'il avait ecoute avec un si puissant interet avait ete une +interpretation fidele des evenements. + +Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent +l'homme superieur dans sa sphere dominatrice, meme au milieu des +egarements de l'amour: ces deux sentiments etaient la circonspection a +l'egard des etrangers et le respect profond de la personne qu'on aime. + +Aussi madame de Saint-Luc, trompee, malgre sa perspicacite feminine, +par la puissance que Bussy avait conservee sur lui-meme, +demeura-t-elle persuadee que le jeune homme venait d'entendre pour la +premiere fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'eveillant en +lui ni souvenir ni esperance, il s'attendait a trouver a Meridor +quelque provinciale bien gauche et bien embarrassee en face des hotes +nouveaux qui lui arrivaient. + +En consequence, elle se disposait a jouir de sa surprise. + +Cependant une chose l'etonnait, c'est que, le garde ayant sonne dans +sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourut point sur le +pont-levis, tandis que c'etait un signal auquel Diane accourait +toujours. + +Mais, au lieu de Diane, on apercut s'avancer par le porche principal +du chateau un vieillard courbe, appuye sur un baton. Il etait vetu +d'un surtout de velours vert brode d'une fourrure de renard, et a sa +ceinture brillait un sifflet d'argent pres d'un petit trousseau de +clef. + +Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs +comme les dernieres neiges. + +Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race +allemande, qui marchaient derriere lui lentement et a pas egaux, la +tete basse et ne se devancant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le +vieillard put arriver pres du parapet: + +--Qui est la? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur a +un pauvre vieillard de le visiter? + +--Moi, moi, seigneur Augustin! s'ecria la voix rieuse de la jeune +femme. + +Car Jeanne de Cosse appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de +son frere cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'etait mort que +depuis trois ans. + +Mais le baron, au lieu de repondre par l'exclamation joyeuse que +Jeanne s'attendait a entendre sortir de sa bouche, le baron leva +lentement la tete, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards: + +--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?.... + +--Oh! mon Dieu! s'ecria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est +vrai, mon deguisement.... + +--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les +yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils +pleurent trop, les larmes les brulent. + +--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre +vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, meme sous mes habits d'homme. +Il faut donc que je vous dise mon nom? + +--Oui, sans doute, repliqua le vieillard, puisque je vous dis que je +vous vois a peine. + +--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis +madame de Saint-Luc. + +--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas. + +--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom +de jeune fille est Jeanne de Cosse-Brissac. + +--Ah! mon Dieu! s'ecria le vieillard en essayant d'ouvrir la barriere +de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu! + +Jeanne, qui ne comprenait rien a cette reception etrange, si +differente de celle a laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait a +l'age du vieillard et au declin de ses facultes, se voyant enfin +reconnue, sauta a bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras, +ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle +sentit ses joues humides; il pleurait. + +--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune. + +--Venez, dit le vieillard apres avoir embrasse Jeanne. + +Et, comme s'il n'eut pas apercu ses deux compagnons, le vieillard se +remit a marcher vers le chateau de son pas egal et mesure, suivi +toujours a la meme distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que +le temps de flairer et de regarder les visiteurs. + +Le chateau avait un aspect de tristesse etrange; tous les volets en +etaient fermes; on eut dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on +apercevait passant ca et la etaient vetus de noir. Saint-Luc adressa +un regard a sa femme pour lui demander si c'etait ainsi qu'elle +s'attendait a trouver le chateau. + +Jeanne comprit, et, comme elle avait hate elle-meme de sortir de cette +perplexite, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main: + +--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait +point ici? + +Le vieillard s'arreta comme frappe de la foudre, et, regardant la +jeune femme avec une expression qui ressemblait presque a la terreur: + +--Diane? dit-il. + +Et soudain, a ce nom, les deux chiens, levant la tete de chaque cote +vers leur maitre, pousserent un lugubre gemissement. + +Bussy ne put s'empecher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et +Saint-Luc s'arreta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou +retourner en arriere. + +--Diane! repeta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps +pour comprendre la question qui lui etait faite; mais vous ne savez +donc pas? + +Et sa voix deja faible et tremblante s'eteignit dans un sanglot +arrache du plus profond du coeur. + +--Mais quoi donc? et qu'est-il arrive? s'ecria Jeanne emue et les +mains jointes. + +--Diane est morte! s'ecria le vieillard en levant les mains avec un +geste desespere vers le ciel, et en laissant echapper un torrent de +larmes. + +Et il se laissa tomber sur les premieres marches du perron, auquel on +etait arrive. Il cachait sa tete entre ses deux mains en se balancant +comme pour chasser le souvenir funebre qui venait sans cesse le +torturer. + +--Morte! s'ecria Jeanne frappee d'epouvante et palissant comme un +spectre. + +--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard. + +--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laisse croire, a lui aussi, qu'elle +etait morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour! + +--Morte! morte! repeta le baron; ils me l'ont tuee! + +--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, apres le coup terrible +qu'elle avait recu, venait de trouver la seule ressource qui empeche +de se briser le faible coeur des femmes, les larmes. + +Et elle eclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard, +au cou duquel ses bras venaient s'enlacer. + +Le vieux seigneur se releva, trebuchant. + +--N'importe, dit-il, pour etre vide et desolee, la maison n'en est pas +moins hospitaliere; entrez. + +Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le +peristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle a manger, et +entra dans le salon. + +Un domestique, dont le visage bouleverse et dont les jeux rougis +denotaient le tendre attachement pour son maitre, marchait devant, +ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient. + +Arrive dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne, +s'assit ou plutot se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois +sculpte. + +Le valet poussa une fenetre pour donner de l'air, et, sans sortir de +la chambre, se retira dans un coin. + +Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les +blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes +les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se decider a +regarder comme reel le malheur qu'on lui annoncait. Il y a un age ou +l'on ne peut sonder l'abime de la mort, parce qu'on ne croit point a +la mort. + +Ce fut le baron qui vint au-devant de son desir en reprenant la +parole. + +--Vous m'avez dit que vous etiez mariee, ma chere Jeanne; monsieur +est-il donc votre mari? + +Et il designait Bussy. + +--Non, seigneur Augustin, repondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc. + +Saint-Luc s'inclina plus profondement encore devant le malheureux pere +que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et +s'efforca meme de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers +Bussy: + +--Et monsieur, dit-il, est votre frere, le frere de votre mari, un de +vos parents? + +--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami: +M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le +duc d'Anjou. + +A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lanca un +regard terrible sur Bussy, et, comme epuise par cette provocation +muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gemissement. + +--Quoi donc? demanda Jeanne. + +--Le baron vous connait-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc. + +--C'est la premiere fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de +Meridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que +le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard. + +--Ah! vous etes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous +etes gentilhomme de ce monstre, de ce demon, et vous osez l'avouer! et +vous avez l'audace de vous presenter chez moi! + +--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc a sa femme, en regardant le +baron avec des yeux etonnes. + +--La douleur lui aura derange l'esprit, repondit Jeanne avec effroi. + +M. de Meridor avait accompagne les paroles qu'il venait de prononcer, +et qui faisaient douter a Jeanne qu'il eut toute sa raison, d'un +regard plus menacant encore que le premier; mais Bussy, toujours +impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et +ne repliqua point. + +--Oui, de ce monstre, reprit M. de Meridor, dont la tete semblait +s'egarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tue ma fille? + +--Pauvre seigneur! murmura Bussy. + +--Mais que dit-il donc la? demanda Jeanne, interrogeant a son tour. + +--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effares, +s'ecria M. de Meridor en prenant les mains de Jeanne et celles de +Saint-Luc et en les reunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou +m'a tue ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a +tuee! + +Et le vieillard prononca ces dernieres paroles avec un tel accent de +douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-meme. + +--Seigneur, dit la jeune femme, cela fut-il, et je ne comprends point +comment cela peut etre, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur +M. de Bussy, le plus loyal, le plus genereux gentilhomme qui soit. +Mais voyez donc, mon bon pere, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous +dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc +venu, s'il eut pu se douter de l'accueil que vous lui reserviez! Ah! +cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimee Diane, dites-nous +comment cette catastrophe est arrivee. + +--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant a Bussy. + +Bussy s'inclina sans repondre. + +--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet evenement. + +--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est +vrai, je n'en ai ecrit, je n'en ai parle a personne; il me semblait +que le monde ne pouvait vivre du moment ou Diane ne vivait plus; il me +semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane. + +--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne. + +--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infame, le +deshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si +belle, l'a fait enlever et conduire au chateau de Beauge pour la +deshonorer comme il eut fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma +Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est precipitee d'une +fenetre dans le lac, et l'on n'a plus retrouve que son voile flottant +a la surface de l'eau. + +Et le vieillard ne put articuler cette derniere phrase sans des larmes +et des sanglots qui faisaient de cette scene un des plus lugubres +spectacles que Bussy eut vus jusque-la, Bussy, l'homme de guerre, +habitue a verser et a voir verser le sang. + +Jeanne, presque evanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une +espece de terreur. + +--Oh! comte, s'ecria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il +vous faut abandonner ce prince infame; comte, un noble coeur comme le +votre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin. + +Le vieillard, un peu reconforte par ces paroles, attendait la reponse +de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles +sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises +morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un +des moindres adoucissements a la douleur de l'enfant mordu par un +chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu. + +Mais Bussy, au lieu de repondre a l'apostrophe de Saint-Luc, fit un +pas vers M. de Meridor. + +--Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un +entretien particulier? + +--Ecoutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il +est bon et qu'il sait rendre service. + +--Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait +quelque chose d'etrange dans le regard du jeune homme. + +Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un +regard plein de noblesse et d'amitie: + +--Vous permettez, dit-il. + +Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuyes l'un sur l'autre +et doublement heureux de leur bonheur pres de cette immense infortune. + +Alors, quand la porte se fut refermee derriere eux, Bussy s'approcha +du baron et le salua profondement. + +--Monsieur le baron, dit Bussy, vous venez, en ma presence, d'accuser +un prince que je sers, et vous l'avez accuse avec une violence qui me +force a vous demander une explication. + +Le vieillard fit un mouvement. + +--Oh! ne vous meprenez point au sens tout respectueux de mes paroles; +c'est avec la plus profonde sympathie que je vous parle, c'est avec le +plus vif desir d'adoucir votre chagrin que je vous dis: Monsieur le +baron, faites-moi, dans ses details, le recit de la catastrophe +douloureuse que vous racontiez tout a l'heure a M. de Saint-Luc et a +sa femme. Voyons, tout s'est-il bien accompli comme vous le croyez, et +tout est-il bien perdu? + +--Monsieur, dit le vieillard, j'ai eu un moment d'espoir. Un noble et +loyal gentilhomme, M. de Monsoreau, a aime ma pauvre fille et s'est +interesse a elle. + +--M. de Monsoreau! eh bien, demanda Bussy, voyons, quelle a ete sa +conduite dans tout ceci? + +--Ah! sa conduite fut loyale et digne, car Diane avait refuse sa main. +Cependant ce fut lui qui le premier m'avertit des infames projets du +duc. Ce fut lui qui m'indiqua le moyen de les faire echouer; il ne +demandait qu'une chose pour sauver ma fille, et cela encore prouvait +toute la noblesse et toute la droiture de son ame; il demandait, s'il +parvenait a l'arracher des mains du duc, que je la lui donnasse en +mariage, afin que, helas! ma fille n'en sera pas moins perdue, lui, +jeune, actif et entreprenant, put la defendre contre un puissant +prince, ce que son pauvre pere ne pouvait entreprendre. Je donnai mon +consentement avec joie; mais, helas! ce fut inutile: il arriva trop +tard, et ne trouva ma pauvre Diane sauvee du deshonneur que par la +mort. + +--Et, depuis ce moment fatal, demanda Bussy, M. de Monsoreau n'a-t-il +donc pas donne de ses nouvelles? + +--Il n'y a qu'un mois que ces evenements se sont passes, dit le +vieillard, et le pauvre gentilhomme n'aura pas ose reparaitre devant +moi, ayant echoue dans son genereux dessein. + +Bussy baissa la tete; tout lui etait explique. + +Il comprenait maintenant comment M. de Monsoreau avait reussi a +enlever au prince la jeune fille qu'il aimait, et comment la crainte +que le prince ne decouvrit que cette jeune fille etait devenue sa +femme lui avait laisse accrediter, meme pres du pauvre pere, le bruit +de sa mort. + +--Eh bien, monsieur, dit le vieillard, voyant que la reverie penchait +le front du jeune homme, et tenait fixes sur la terre ses yeux, que le +recit qu'il venait d'achever avait fait etinceler plus d'une fois. + +--Eh bien, monsieur le baron, repondit Bussy, je suis charge par +monseigneur le duc d'Anjou de vous amener a Paris, ou Son Altesse +desire vous parler. + +--Me parler, a moi! s'ecria le baron; moi, me trouver en face de cet +homme apres la mort de ma fille! et que peut-il avoir a me dire, le +meurtrier? + +--Qui sait? se justifier peut-etre. + +--Et, se justifiat-il, s'ecria le vieillard, non, monsieur de Bussy, +non, je n'irai point a Paris; ce serait d'ailleurs trop m'eloigner de +l'endroit ou repose ma chere enfant dans son froid linceul de roseaux. + +--Monsieur le baron, dit Bussy d'une voix ferme, permettez-moi +d'insister pres de vous; c'est mon devoir de vous conduire a Paris, et +je suis venu expres pour cela. + +--Eh bien, j'irai donc a Paris! s'ecria le vieillard, tremblant de +colere; mais malheur a ceux qui m'auront perdu! Le roi m'entendra, et, +s'il ne m'entend pas, je ferai appel a tous les gentilshommes de +France. Aussi bien, murmura-t-il plus bas, j'oubliais dans ma douleur +que j'ai entre les mains une arme dont jusqu'a present je n'ai eu a +faire aucun usage. Oui, monsieur de Bussy, je vous accompagnerai. + +--Et moi, monsieur le baron, dit Bussy en lui prenant la main, je vous +recommande la patience, le calme et la dignite qui conviennent a un +seigneur chretien. Dieu a pour les nobles cours des misericordes +infinies, et vous ne savez point ce qu'il vous reserve. Je vous prie +aussi, en attendant le jour ou ces misericordes eclateront, de ne +point me compter au nombre de vos ennemis, car vous ne savez point ce +que je vais faire pour vous. A demain donc, monsieur le baron, s'il +vous plait, et, des que le jour sera venu, nous nous mettrons en +route. + +--J'y consens, repondit le vieux seigneur, emu malgre lui par le doux +accent avec lequel Bussy avait prononce ces paroles; mais, en +attendant, ami ou ennemi, vous etes mon hote, et je dois vous conduire +a votre appartement. + +Et le baron prit sur la table un flambeau d'argent a trois branches, +et d'un pas pesant gravit, suivi de Bussy d'Amboise, l'escalier +d'honneur du chateau. + +Les chiens voulaient le suivre; il les arreta d'un signe; deux de ses +serviteurs marchaient derriere Bussy avec d'autres flambeaux. + +En arrivant sur le seuil de la chambre qui lui etait destinee, le +comte demanda ce qu'etaient devenus M. de Saint-Luc et sa femme. + +--Mon vieux Germain doit avoir pris soin d'eux, repondit le baron. +Passez une bonne nuit monsieur le comte. + + + + +CHAPITRE XXIV + +COMMENT REMI LE HAUDOUIN S'ETAIT, EN L'ABSENCE DE BUSSY, MENAGE DES +INTELLIGENCES DANS LA MAISON DE LA RUE SAINT-ANTOINE. + + +Monsieur et madame de Saint-Luc ne pouvaient revenir de leur surprise: +Bussy aux secrets avec M. de Meridor; Bussy se disposant a partir avec +le vieillard pour Paris; Bussy, enfin, paraissant prendre tout a coup +la direction de ces affaires qui lui paraissaient d'abord etrangeres +et inconnues, etait pour les deux jeunes gens un phenomene +inexplicable. + +Quant au baron, le pouvoir magique de ce titre Altesse Royale avait +produit sur lui son effet ordinaire: un gentilhomme du temps de Henri +III n'en etait pas encore a sourire devant des qualifications et des +armoiries. + +Altesse Royale, cela signifiait pour M. de Meridor comme pour tout +autre, excepte le roi, force majeure, c'est-a-dire la foudre et la +tempete. + +Le matin venu, le baron prit conge de ses hotes, qu'il installa dans +le chateau; mais Saint-Luc et sa femme, comprenant la difficulte de la +situation, se promirent de quitter Meridor aussitot que faire se +pourrait, et de rentrer dans les terres de Brissac, qui en etaient +voisines, aussitot que l'on se serait assure du consentement du timide +marechal. + +Quant a Bussy, pour justifier son etrange conduite, il n'eut besoin +que d'une seconde. Bussy, maitre du secret qu'il possedait et qu'il +pouvait reveler a qui lui faisait plaisir, ressemblait a l'un de ces +magiciens chers aux Orientaux, qui, d'un premier coup de baguette, +font tomber les larmes de tous les yeux, et qui, du second, dilatent +toutes les prunelles et fendent toutes les bouches par un joyeux +sourire. + +Cette seconde, que nous avons dit suffire a Bussy pour operer de si +grands changements, fut employee par lui a laisser tomber tout bas +quelques syllabes dans l'oreille que lui tendait avidement la +charmante femme de Saint-Luc. + +Ces quelques syllabes prononcees, le visage de Jeanne s'epanouit; son +front si pur se colora d'une delicieuse rougeur. On vit ses petites +dents blanches et brillantes comme la nacre apparaitre sous le corail +de ses levres; et, comme son mari, stupefait, la regardait pour +l'interroger, elle mit un doigt sur sa bouche, et s'enfuit en +bondissant et en envoyant un baiser de remerciment a Bussy. + +Le vieillard n'avait rien vu de cette pantomime expressive: l'oeil +fixe sur le manoir paternel, il caressait machinalement ses deux +chiens, qui ne pouvaient se decider a le quitter; il donna quelques +ordres d'une voix emue a ses serviteurs, courbes sous son adieu et +sous sa parole. Puis, montant a grand'peine, et grace a l'aide de son +ecuyer, un vieux cheval pie qu'il affectionnait, et qui avait ete son +cheval de bataille dans les dernieres guerres civiles, il salua d'un +geste le chateau de Meridor et partit sans prononcer un seul mot. + +Bussy, l'oeil brillant, repondait aux sourires de Jeanne et se +retournait frequemment pour dire adieu a ses amis. En le quittant, +Jeanne lui avait dit tout bas: + +--Quel homme etrange faites-vous, seigneur comte! Je vous avais promis +que le bonheur vous attendait a Meridor... et c'est vous au contraire +qui apportez a Meridor le bonheur qui s'en etait envole. + +De Meridor a Paris il y a loin; loin surtout pour un vieux baron +crible de coups d'epee et de mousquet recus dans ces rudes guerres ou +les blessures etaient en proportion des guerriers. Longue route aussi +faisait cette distance pour ce digne cheval pie que l'on appelait +Jarnac, et qui, a ce nom, relevant sa tete enfoncee sous sa criniere, +roulait un oeil encore fier sous sa paupiere fatiguee. + +Une fois en route, Bussy se mit a l'etude: cette etude etait de +captiver par ses soins et ses attentions de fils le coeur du vieillard +dont il s'etait d'abord attire la haine, et sans doute il y reussit, +car, le sixieme jour au matin, en arrivant a Paris, M. de Meridor dit +a son compagnon de voyage ces paroles, qui peignaient tout le +changement que le voyage avait amene dans son esprit: + +--C'est singulier, comte, me voici plus pres que jamais de mon +malheur, et cependant je suis moins inquiet a l'arrivee que je ne +l'etais au depart. + +--Encore deux heures, seigneur Augustin, dit Bussy, et vous m'aurez +juge comme je veux etre juge par vous. + +Les voyageurs entrerent a Paris par le faubourg Saint-Marcel, +eternelle entree dont la preference se concoit a cette epoque, parce +que cet horrible quartier, un des plus laids de Paris, semblait le +plus parisien de tous, grace a ses nombreuses eglises, a ses milliers +de maisons pittoresques et a ses petits ponts sur des cloaques. + +--Ou allons-nous? dit le baron; au Louvre, sans doute? + +--Monsieur, dit Bussy, je dois d'abord vous mener a mon hotel, pour +que vous vous rafraichissiez quelques minutes, et que vous soyez +ensuite en etat de voir comme il convient la personne chez laquelle je +vous conduis. + +Le baron se laissa faire patiemment; Bussy le conduisit droit a son +hotel de la rue de Grenelle-Saint-Honore. + +Les gens du comte ne l'attendaient pas ou plutot ne l'attendaient +plus: rentre la nuit par une petite porte dont lui seul avait la clef, +il avait selle lui-meme son cheval, et etait parti sans avoir ete vu +d'aucun autre que de Remy le Haudouin. On comprend donc que sa +disparition instantanee, les dangers qu'il avait courus la semaine +precedente, et qui s'etaient trahis par sa blessure, ses habitudes +aventureuses enfin qu'aucune lecon ne corrigeait, avaient porte +beaucoup de gens a croire qu'il avait donne dans quelque piege tendu +sur son chemin par ses ennemis, que la fortune, si longtemps favorable +a son courage, avait un jour enfin ete contraire a sa temerite, et que +Bussy, muet et invisible, etait bien mort par quelque dague ou quelque +arquebusade. + +De sorte que les meilleurs amis et les plus fideles serviteurs de +Bussy faisaient deja des neuvaines pour son retour a la lumiere, +retour qui leur paraissait non moins hasardeux que celui de Pyrithous, +tandis que les autres, plus positifs, ne comptant plus que sur son +cadavre, faisaient, pour le retrouver, les recherches les plus +minutieuses dans les egouts, dans les caves suspectes, dans les +carrieres de la banlieue, dans le lit de la Bievre ou dans les fosses +de la Bastille. + +Une seule personne repondait quand on lui demandait des nouvelles de +Bussy: + +--M. le comte se porte bien. + +Mais, si l'on voulait pousser plus loin l'interrogatoire, comme elle +n'en savait pas davantage, les renseignements qu'elle pouvait donner +s'arretaient la. + +Cette personne, qui essuyait, grace a cette reponse rassurante, mais +peu detaillee, force rebuffades et mauvais compliments, etait maitre +Remy le Haudouin, qui, du soir au matin, trottait menu, perdant son +temps a des contemplations etranges, disparaissant de temps en temps +de l'hotel, soit le jour, soit la nuit, rentrant alors avec des +appetits insolites, et ramenant par sa gaiete, chaque fois qu'il +rentrait, un peu de joie au coeur de cette maison. + +Le Haudouin, apres une de ces absences mysterieuses, rentrait +justement a l'hotel au moment ou la cour d'honneur retentissait des +cris d'allegresse, ou les valets empresses se jetaient sur la bride du +cheval de Bussy et se disputaient a qui serait son ecuyer, car le +comte, au lieu de mettre pied a terre, demeurait a cheval. + +--Voyons, disait Bussy, vous etes satisfaits de me voir vivant, merci. +Vous me demandez si c'est bien moi, regardez, touchez, mais faites +bien vite. Bien, maintenant aidez ce digne gentilhomme a descendre de +cheval, et faites attention que je le considere avec plus de respect +que je ne ferais d'un prince. + +Bussy avait raison de rehausser ainsi le vieillard, a qui l'on avait a +peine fait attention d'abord, et qu'a ses habits modestes, a ses +habits peu soucieux de la mode, et a son cheval pie, fort vite +apprecie de gens qui chaque jour manoeuvraient les chevaux de Bussy, +on avait ete tente de prendre pour un ecuyer mis en retraite dans +quelque province, et que l'aventureux gentilhomme ramenait de cet exil +comme d'un autre monde. + +Mais, ces paroles prononcees, ce fut aussitot a qui s'empresserait +pres du baron. Le Haudouin regardait la scene en riant sous cape, +selon son habitude, et il fallut toute la gravite de Bussy pour forcer +ce rire a disparaitre du joyeux visage du jeune docteur. + +--Vite une chambre a monseigneur! cria Bussy. + +--Laquelle? demanderent aussitot cinq ou six voix empressees. + +--La meilleure, la mienne. + +Et a son tour il offrit son bras au vieillard pour gravir l'escalier, +essayant de le recevoir avec plus d'honneur encore qu'il n'en avait +ete recu. + +M. de Meridor se laissait aller a cette entrainante courtoisie sans +volonte, comme on se laisse aller a la pente de certains reves qui +vous conduisent a ces pays fantastiques, royaumes de l'imagination et +de la nuit. + +On apporta au baron le gobelet dore du comte, et Bussy voulut lui +verser lui-meme le vin de l'hospitalite. + +--Merci, merci, monsieur, disait le vieillard; mais irons-nous bientot +ou nous devons aller? + +--Oui, seigneur Augustin, bientot, soyez tranquille, et ce ne sera pas +seulement un bonheur pour vous, mais pour moi. + +--Que dites-vous, et d'ou vient que vous me parlez presque toujours +une langue que je ne comprends pas? + +--Je dis, seigneur Augustin, que je vous ai parle d'une providence +misericordieuse aux grands coeurs, et que nous approchons du moment ou +je vais, en votre nom, faire appel a cette providence. + +Le baron regarda Bussy d'un air etonne, mais Bussy, en lui faisant de +la main un signe respectueux, et qui voulait dire: Je reviens dans un +instant, sortit le sourire sur les levres. + +Comme il s'y attendait, le Haudouin etait en sentinelle a la porte; il +prit le jeune homme par le bras, et l'emmena dans un cabinet. + +--Eh bien, cher Hippocrate, demanda-t-il, ou en sommes-nous? + +--Ou cela? + +--Parbleu! rue Saint-Antoine. + +--Monseigneur, nous en sommes a un point fort interessant pour vous, +je presume. A ceci, rien de nouveau. + +Bussy respira. + +--Le mari n'est donc pas revenu? dit-il. + +--Si fait; mais sans aucun succes. Il y a dans tout cela un pere qui +doit, a ce qu'il parait, faire le denoument; un dieu qui, un matin ou +l'autre, descendra dans une machine; de sorte qu'on attend ce pere +absent, ce Dieu inconnu. + +--Bon! dit Bussy; mais comment sais-tu tout cela? + +--Comprenez bien, monseigneur, dit le Haudouin avec sa bonne et +franche gaiete, que votre absence faisait momentanement de ma position +pres de vous une sinecure; j'ai voulu utiliser a votre avantage les +moments que vous me laissiez. + +--Voyons; qu'as-tu fait? raconte, mon cher Remy, j'ecoute. + +--Voici: vous parti, j'ai apporte de l'argent, des livres et une epee +dans une petite chambre que j'avais louee et qui appartenait a la +maison faisant l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue +Sainte-Catherine. + +--Bien. + +--De la je pouvais voir, depuis ses soupiraux jusqu'a ses cheminees, +la maison que vous connaissez. + +--Fort bien! + +--A peine en possession de ma chambre, je me suis installe a une +fenetre. + +--Excellent! + +--Oui, mais il y avait neanmoins un inconvenient a cette +excellence-la. + +--Lequel? + +--C'est que, si je voyais, j'etais vu, et qu'on pouvait, a tout +prendre, concevoir quelque ombrage d'un homme regardant sans cesse une +meme perspective; obstination qui m'eut, au bout de deux ou trois +jours, fait passer pour un larron, un amant, un espion ou un fou.... + +--Puissamment raisonne, mon cher le Haudouin. Mais alors qu'as-tu +fait? + +--Oh! alors, monsieur le comte, j'ai vu qu'il fallait recourir aux +grands moyens, et ma foi.... + +--Eh bien? + +--Ma foi, je suis devenu amoureux. + +--Hein? fit Bussy, qui ne comprenait pas en quoi l'amour de Remy +pouvait le servir. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, repeta gravement le +jeune docteur, amoureux, tres-amoureux, amoureux fou. + +--De qui? + +--De Gertrude. + +--De Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau? + +--Eh! oui, mon Dieu! de Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau. +Que voulez-vous, monseigneur? je ne suis pas un gentilhomme, moi, pour +devenir amoureux des maitresses: je suis un pauvre petit medecin, sans +autre pratique qu'un client qui, je l'espere, ne me donnera plus que +de loin en loin de la besogne, et il faut bien que je fasse mes +experiences _in anima vili_, comme nous disons en Sorbonne. + +--Pauvre Remy! dit Bussy, crois bien que j'apprecie ton devouement, +va! + +--Eh! monseigneur, repondit le Haudouin, je ne suis pas si fort a +plaindre, apres tout: Gertrude est un beau brin de fille qui a deux +pouces de plus que moi et qui me leverait a bras tendus en me tenant +par le collet de mon habit, ce qui tient chez elle a un grand +developpement des muscles du biceps et du deltoide. Cela me donne pour +elle une veneration qui la flatte, et, comme je lui cede toujours, +nous ne nous disputons jamais; puis elle a un talent precieux. + +--Lequel, mon pauvre Remy? + +--Elle raconte merveilleusement. + +--Ah! vraiment? + +--Oui, de sorte que par elle je sais tout ce qui se passe chez sa +maitresse. Hein? que dites-vous? j'ai pense que cela ne vous serait +pas desagreable d'avoir des intelligences dans la maison. + +--Le Haudouin, tu es un bon genie que le hasard ou plutot la +Providence a mis sur ma route; alors, tu en es avec Gertrude dans des +termes.... + +--_Puella me diligit_, repondit le Haudouin en se balancant avec une +fatuite affectee. + +--Et tu es recu dans la maison? + +--Hier soir, j'y ai fait mon entree, a minuit, sur la pointe du pied, +par la fameuse porte a guichet que vous savez. + +--Et comment es-tu arrive a ce bonheur? + +--Mais assez naturellement, je dois le dire. + +--Eh bien, dis. + +--Le surlendemain de votre depart, le lendemain du jour de mon +installation dans la petite chambre, j'ai attendu a la porte que la +dame de mes futures pensees sortit pour aller aux provisions, soin +dont elle se preoccupe, je dois l'avouer, tous les jours de huit +heures a neuf heures du matin. A huit heures dix minutes je l'ai vue +paraitre; aussitot je suis descendu de mon observatoire, et j'ai ete +me placer sur sa route. + +--Et elle t'a reconnu? + +--Si bien reconnu, qu'elle a pousse un grand cri et s'est sauvee. + +--Alors? + +--Alors, j'ai couru apres elle, et l'ai rattrapee a grand'peine, car +elle court tres-fort; mais, vous comprenez, les jupes, cela gene +toujours un peu. + +--Jesus! a-t-elle dit. + +--Sainte Vierge! ai-je crie. + +La chose lui a donne bonne idee de moi; un autre, moins pieux que moi, +se fut ecrie: Morbleu! ou: Corbeuf! + +--Le medecin! a-t-elle dit. + +--La charmante menagere! ai-je repondu. + +Elle a souri; mais se reprenant aussitot: + +--Vous vous trompez, monsieur, a-t-elle dit, je ne vous connais point. + +--Mais moi je vous connais, lui ai-je dit, car, depuis trois jours, je +ne vis pas, je n'existe pas, je vous adore; a ce point que je ne +demeure plus rue Beautreillis, mais rue Saint-Antoine, au coin de la +rue Sainte-Catherine, et que je n'ai change de logement que pour vous +voir entrer et sortir; si vous avez encore besoin de moi pour panser +de beaux gentilshommes, ce n'est donc plus a mon ancien logement qu'il +faut venir me chercher, mais a mon nouveau. + +--Silence! a-t-elle dit. + +--Ah! vous voyez bien! ai-je repondu. + +Et voila comment notre connaissance s'est faite ou plutot renouee. + +--De sorte qu'a cette heure tu es.... + +--Aussi heureux qu'un amant peut l'etre... avec Gertrude, bien +entendu, tout est relatif; mais je suis plus qu'heureux, je suis au +comble de la felicite, puisque j'en suis arrive ou j'en voulais venir +dans votre interet. + +--Mais elle se doutera peut-etre.... + +--De rien, je ne lui ai pas meme parle de vous. Est-ce que le pauvre +Remy le Haudouin connait de nobles gentilshommes comme le seigneur de +Bussy? Non, je lui ai seulement demande d'une facon indifferente:--Et +votre jeune maitre va-t-il mieux? + +--Quel jeune maitre? + +--Ce cavalier que j'ai soigne chez vous. + +--Ce n'est pas mon jeune maitre, a-t-elle repondu. + +--Ah! c'est que, comme il etait couche dans le lit de votre maitresse, +moi, j'ai cru... ai-je repris. + +--Oh! mon Dieu, non; pauvre jeune homme! a-t-elle repondu avec un +soupir, il ne nous etait rien; nous ne l'avons meme revu qu'une fois +depuis. + +--Alors, vous ne savez meme pas son nom? ai-je demande. + +--Oh! si fait. + +--Vous auriez pu l'avoir su et l'avoir oublie. + +--Ce n'est pas un nom qu'on oublie. + +--Comment s'appelle-t-il donc? + +--Avez-vous entendu parler parfois du seigneur de Bussy? + +--Parbleu! ai-je repondu, Bussy, le brave Bussy! + +--Eh bien, c'est cela meme. + +--Alors, la dame? + +--Ma maitresse est mariee, monsieur. + +--On est mariee, on est fidele, et cependant on pense parfois a un +beau jeune homme qu'on a vu... ne fut-ce qu'un instant, surtout quand +ce beau jeune homme etait blesse, interessant et couche dans notre +lit. + +--Aussi, a repondu Gertrude, pour etre franche, je ne dis point que ma +maitresse ne pense pas a lui. + +Une vive rougeur monta au front de Bussy. + +--Nous en parlons meme, a ajoute Gertrude, toutes les fois que nous +sommes seules. + +--Excellente fille! s'ecria le comte. + +--Et qu'en dites-vous? ai-je demande. + +--Je raconte ses prouesses, ce qui n'est pas difficile, attendu qu'il +n'est bruit dans Paris que des coups d'epee qu'il donne et qu'il +recoit. Je lui ai meme appris, a ma maitresse toujours, une petite +chanson fort a la mode. + +--Ah! je la connais, ai-je repondu; n'est-ce pas: + + Un beau chercheur de noise, + C'est le seigneur d'Amboise; + Tendre et fidele aussi, + C'est monseigneur Bussy! + +--Justement! s'est ecriee Gertrude. De sorte que ma maitresse ne +chante plus que cela. + +Bussy serra la main du jeune docteur; un indicible frisson de bonheur +venait de passer dans ses veines. + +--C'est tout? dit-il, tant l'homme est insatiable dans ses desirs. + +--Voila, monseigneur. Oh! j'en saurai davantage plus tard; mais, que +diable! on ne peut pas tout savoir en un jour... ou plutot dans une +nuit. + + + + +CHAPITRE XXV + +LE PERE ET LA FILLE. + + +Le rapport de Remy faisait Bussy bien heureux; en effet, il lui +apprenait deux choses: d'abord que M. de Monsoreau etait toujours +autant hai, et que lui, Bussy, etait deja plus aime. + +Et puis, cette bonne amitie du jeune homme pour lui lui rejouissait le +coeur. Il y a dans tous les sentiments qui viennent du ciel un +epanouissement de tout notre etre qui semble doubler nos facultes. On +se sent heureux, parce qu'on se sent bon. + +Bussy comprit donc qu'il n'y avait plus de temps a perdre maintenant, +et que chaque frisson de douleur qui serrait le coeur du vieillard +etait presque un sacrilege: il y a un tel renversement des lois de la +nature dans un pere qui pleure la mort de sa fille, que celui qui peut +consoler ce pere d'un mot merite les maledictions de tous les peres en +ne le consolant pas. + +En descendant dans la cour, M. de Meridor trouva un cheval frais que +Bussy avait fait preparer pour lui. Un autre cheval attendait Bussy; +tous deux se mirent en selle et partirent, accompagnes de Remy. + +Ils arriverent dans la rue Saint-Antoine, non sans un grand etonnement +de M. de Meridor, qui depuis vingt ans n'etait point venu a Paris, et +qui, au bruit des chevaux, aux cris des laquais, au passage plus +frequent des coches, trouvait Paris fort change depuis le regne du roi +Henri II. + +Mais, malgre cet etonnement, qui touchait presque a l'admiration, le +baron n'en conservait pas moins une tristesse qui s'augmentait a +mesure qu'il approchait du but ignore de son voyage. Quelle reception +allait lui faire le duc, et qu'allait-il ressortir de nouvelles +douleurs de cette entrevue? + +Puis, de temps en temps, en regardant avec etonnement Bussy, il se +demandait par quel etrange abandon il en etait venu a suivre presque +aveuglement ce gentilhomme d'un prince auquel il devait tous ses +malheurs. N'eut-il pas bien plutot ete de sa dignite de braver le duc +d'Anjou, et, au lieu d'accompagner ainsi Bussy ou il lui plairait de +le conduire, d'aller droit au Louvre se jeter aux genoux du roi? Que +pouvait lui dire le prince? En quoi pouvait-il le consoler? N'etait-il +point de ceux-la qui appliquent des paroles dorees comme un baume +momentane sur les blessures qu'ils ont faites; mais on n'est pas +plutot hors de leur presence que la blessure saigne plus vive et plus +douloureuse qu'auparavant. + +On arriva ainsi a la rue Saint-Paul. Bussy, comme un capitaine habile, +s'etait fait preceder par Remy, lequel avait ordre d'eclairer le +chemin et de preparer les voies d'introduction dans la place. + +Ce dernier s'adressa a Gertrude, et revint dire a son patron que nul +feutre, nulle rapiere, n'embarrassaient l'allee, l'escalier ou le +corridor qui conduisaient a la chambre de madame de Monsoreau. + +Toutes ces consultations, on le comprend bien, se faisaient a voix +basse entre Bussy et le Haudouin. + +Pendant ce temps, le baron regardait avec etonnement autour de lui. + +--Eh quoi! se demandait-il, c'est la que loge le duc d'Anjou? + +Et un sentiment de defiance commenca de lui etre inspire par l'humble +apparence de la maison. + +--Pas precisement, monsieur, repondit en souriant Bussy; mais, si ce +n'est point sa demeure, c'est celle d'une dame qu'il a aimee. + +Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme. + +--Monsieur, dit-il en arretant son cheval, nous autres gens de +province, nous ne sommes point faits a ces facons; les moeurs faciles +de Paris nous epouvantent, et si bien, que nous ne savons pas vivre en +presence de vos mysteres. Il me semble que si M. le duc d'Anjou tient +a voir le baron de Meridor, ce doit etre en son palais a lui, et non +dans la maison d'une de ses maitresses. Et puis, ajouta le vieillard +avec un profond soupir, pourquoi, vous qui paraissez un honnete homme, +me menez-vous en face d'une de ces femmes? Est-ce pour me faire +comprendre que ma pauvre Diane vivrait encore si, comme la maitresse +de ce logis, elle eut prefere la honte a la mort. + +--Allons, allons, monsieur le baron, dit Bussy avec son sourire loyal +qui avait ete son plus grand moyen de conviction envers le vieillard, +ne faites point d'avance de fausses conjectures. Sur ma foi de +gentilhomme, il ne s'agit point ici de ce que vous pensez. La dame que +vous allez voir est parfaitement vertueuse et digne de tous les +respects. + +--Mais qui donc est-elle? + +--C'est... c'est la femme d'un gentilhomme de votre connaissance. + +--En verite? mais alors, monsieur, pourquoi dites-vous que le prince +l'a aimee? + +--Parce que je dis toujours la verite, monsieur le baron; entrez, et +vous en jugerez vous-meme en voyant s'accomplir ce que je vous ai +promis. + +--Prenez garde, je pleurais mon enfant cherie, et vous m'avez dit: +"Consolez-vous, monsieur, les misericordes de Dieu sont grandes;" me +promettre une consolation a mes peines, c'etait presque me promettre +un miracle. + +--Entrez, monsieur, repeta Bussy avec ce meme sourire qui seduisait +toujours le vieux gentilhomme. + +Le baron mit pied a terre. + +Gertrude etait accourue tout etonnee sur le seuil de la porte, et +regardait d'un oeil effare le Haudouin, Bussy et le vieillard, ne +pouvant deviner par quelle combinaison de la Providence ces trois +hommes se trouvaient reunis. + +--Allez prevenir madame de Monsoreau, dit le comte, que M. de Bussy +est de retour, et desire a l'instant meme lui parler. Mais, sur votre +ame! ajouta-t-il tout bas, ne lui dites pas un mot de la personne qui +m'accompagne. + +--Madame de Monsoreau! dit le vieillard avec stupeur, madame de +Monsoreau! + +--Passez, monsieur le baron, dit Bussy en poussant le seigneur +Augustin dans l'allee. + +On entendit alors, tandis que le vieillard montait l'escalier d'un pas +chancelant, on entendit, disons-nous, la voix de Diane qui repondait +avec un tremblement singulier: + +--M. de Bussy! dites-vous, Gertrude? M. de Bussy! Eh bien, qu'il +entre! + +--Cette voix, s'ecria le baron en s'arretant soudain au milieu de +l'escalier, cette voix! oh! mon Dieu! mon Dieu! + +--Montez donc, monsieur le baron, dit Bussy. + +Mais, au meme instant, et comme le baron, tout tremblant, se retenait +a la rampe en regardant autour de lui, au haut de l'escalier, en +pleine lumiere, sous un rayon de soleil dore, resplendit tout a coup +Diane, plus belle que jamais, souriante, quoiqu'elle ne s'attendit +point a revoir son pere. + +A cette vue, qu'il prit pour quelque vision magique, le vieillard +poussa un cri terrible, et, les bras etendus, l'oeil hagard, il offrit +une si parfaite image de la terreur et du delire, que Diane, prete a +se jeter a son cou, s'arreta de son cote, epouvantee et stupefaite. + +Le baron, en etendant sa main, trouva a sa portee l'epaule de Bussy et +s'y appuya. + +--Diane vivante! murmura le baron de Meridor, Diane! ma Diane que l'on +m'avait dite morte, o mon Dieu! + +Et ce robuste guerrier, vigoureux acteur des guerres etrangeres et des +guerres civiles qui l'avaient constamment epargne, ce vieux chene que +le coup de foudre de la mort de Diane avait laisse debout, cet athlete +qui avait si puissamment lutte contre la douleur, ecrase, brise, +aneanti par la joie, recula, les genoux flechissants, et, sans Bussy, +fut tombe, precipite du haut de l'escalier a l'aspect de cette image +cherie qui tourbillonnait devant ses yeux, divisee en atomes confus. + +--Mon Dieu! monsieur de Bussy! s'ecria Diane en descendant +precipitamment les quelques marches de l'escalier qui la separaient du +vieillard, qu'a donc mon pere? + +Et la jeune femme, epouvantee de cette paleur subite et de l'effet +etrange produit par une entrevue qu'elle devait croire annoncee, +interrogeait plus encore des yeux que de la voix. + +--M. le baron de Meridor vous croyait morte, et il vous pleurait, +madame, ainsi qu'un pere comme lui doit pleurer une fille comme vous. + +--Comment! s'ecria Diane, et personne ne l'avait detrompe? + +--Personne. + +--Oh! non, non, personne! s'ecria le vieillard, sortant de son +aneantissement passager, personne! pas meme M. de Bussy! + +--Ingrat! dit le gentilhomme avec le ton d'un doux reproche. + +--Oh! oui, repondit le vieillard, oui, vous avez raison, car voila un +instant qui me paye de toutes mes douleurs. O ma Diane, ma Diane +cherie! continua-t-il en ramenant d'une main la tete de sa fille +contre ses levres et en tendant l'autre a Bussy. + +Puis, tout a coup, redressant la tete comme si un souvenir douloureux +ou une crainte nouvelle se fut glisse jusqu'a son coeur malgre +l'armure de joie, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui venait de +l'envelopper: + +--Mais que me disiez-vous donc, seigneur de Bussy, que j'allais voir +madame de Monsoreau? ou est-elle? + +--Helas! mon pere, murmura Diane. + +Bussy rassembla toutes ses forces. + +--Vous l'avez devant vous, dit-il, et le comte de Monsoreau est votre +gendre. + +--Eh quoi! balbutia le vieillard, M. de Monsoreau, mon gendre! et tout +ce monde, toi, Diane, lui-meme, tout le monde me l'a laisse ignorer? + +--Je tremblais de vous ecrire, mon pere, de peur que la lettre ne +tombat aux mains du prince. D'ailleurs, je croyais que vous saviez +tout. + +--Mais dans quel but? demanda le vieillard, pourquoi tous ces etranges +mysteres? + +--Oh! oui, mon pere, songez-y, s'ecria Diane, pourquoi M. de Monsoreau +vous a-t-il laisse croire que j'etais morte? pourquoi vous a-t-il +laisse ignorer qu'il etait mon mari? + +Le baron, tremblant comme s'il eut craint de porter sa vue jusqu'au +fond de ces tenebres, interrogeait timidement du regard les yeux +etincelants de sa fille et l'intelligente melancolie de Bussy. + +Pendant tout ce temps, on avait pas a pas gagne le salon. + +--M. de Monsoreau, mon gendre! balbutiait toujours le baron de Meridor +aneanti. + +--Cela ne peut vous etonner, repondit Diane avec le ton d'un doux +reproche; ne m'avez-vous pas ordonne de l'epouser, mon pere? + +--Oui, s'il te sauvait. + +--Eh bien, il m'a sauvee, dit sourdement Diane en tombant sur un siege +place pres de son prie-Dieu. Il m'a sauvee, pas du malheur, mais de la +honte du moins. + +--Alors, pourquoi m'a-t-il laisse croire a ta mort, moi qui pleurais +si amerement? repeta le vieillard. Pourquoi me laissait-il mourir de +desespoir, quand un seul mot, un seul, pouvait me rendre la vie? + +--Oh! il y a encore quelque piege la-dessous! s'ecria Diane. Mon pere, +vous ne me quitterez plus; monsieur de Bussy, vous nous protegerez, +n'est-ce pas? + +--Helas! madame, dit le jeune homme en s'inclinant, il ne m'appartient +plus de penetrer dans les secrets de votre famille. J'ai du, voyant +les etranges manoeuvres de votre mari, vous trouver un defenseur que +vous puissiez avouer. Ce defenseur, j'ai ete le chercher a Meridor. +Vous etes aupres de votre pere, je me retire. + +--Il a raison, dit tristement le vieillard: M. de Monsoreau a craint +la colere du duc d'Anjou, et M. de Bussy la craint a son tour. + +Diane lanca un de ses regards au jeune homme, et ce regard signifiait: + +--Vous qu'on appelle le brave Bussy, avez-vous peur de M. le duc +d'Anjou, comme pourrait en avoir peur M. de Monsoreau? + +Bussy comprit le regard de Diane et sourit. + +--Monsieur le baron, dit-il, pardonnez-moi, je vous prie, la demande +singuliere que je vais vous prier de faire, et vous, madame, au nom de +l'intention que j'ai de vous rendre service, excusez-moi. + +Tous deux attendaient en se regardant. + +--Monsieur le baron, reprit Bussy, demandez, je vous prie, a madame de +Monsoreau.... + +Et il appuya sur ces derniers mots, qui firent palir la jeune femme. +Bussy vit la peine qu'il avait faite a Diane et reprit: + +--Demandez a votre fille si elle est heureuse du mariage que vous avez +commande et auquel elle a consenti. + +Diane joignit les mains et poussa un sanglot. Ce fut la seule reponse +qu'elle put faire a Bussy. Il est vrai qu'aucune autre n'eut ete aussi +positive. + +Les yeux du vieux baron se remplirent de larmes, car il commencait a +voir que son amitie, peut-etre trop precipitee, pour M. de Monsoreau +allait se trouver etre pour beaucoup dans le malheur de sa fille. + +--Maintenant, dit Bussy, il est donc vrai, monsieur, que, sans y etre +force par aucune ruse ou par aucune violence, vous avez donne la main +de votre fille a M. de Monsoreau? + +--Oui, s'il la sauvait. + +--Et il l'a sauvee effectivement. Alors je n'ai pas besoin de vous +demander, monsieur, si votre intention est de laisser votre parole +engagee? + +--C'est une loi pour tous et surtout pour les gentilshommes, et vous +devez savoir cela mieux que tout autre, monsieur, de tenir ce qu'on a +promis. M. de Monsoreau a, de son propre aveu, sauve la vie a ma +fille, ma fille est donc bien a M. de Monsoreau. + +--Ah! murmura la jeune femme, que ne suis-je morte? + +--Madame, dit Bussy, vous voyez bien que j'avais raison de vous dire +que je n'avais plus rien a faire ici. M. le baron vous donne a M. de +Monsoreau, et vous lui avez promis vous-meme, au cas ou vous reverriez +votre pere sain et sauf, de vous donner a lui. + +--Ah! ne me dechirez pas le coeur, monsieur de Bussy! s'ecria madame +de Monsoreau en s'approchant du jeune homme; mon pere ne sait pas que +j'ai peur de cet homme; mon pere ne sait pas que je le hais; mon pere +s'obstine a voir en lui mon sauveur, et moi, moi, que mes instincts +eclairent, je m'obstine a dire que cet homme est mon bourreau! + +--Diane! Diane! s'ecria le baron, il t'a sauvee! + +--Oui, s'ecria Bussy, entraine hors des limites ou sa prudence et sa +delicatesse l'avaient retenu jusque-la, oui; mais, si le danger etait +moins grand que vous ne le croyiez, si le danger etait factice, si, +que sais-je? moi! Ecoutez, baron, il y a la-dessous quelque mystere +qu'il me reste a eclaircir et que j'eclaircirai. Mais ce que je vous +proteste, moi, c'est que si j'eusse eu le bonheur de me trouver a la +place de M. de Monsoreau, moi aussi j'eusse sauve du deshonneur votre +fille, innocente et belle, et, sur Dieu qui m'entend! je ne lui eusse +pas fait payer ce service. + +--Il l'aimait, dit M. de Meridor, qui sentait lui-meme tout ce +qu'avait d'odieux la conduite de M. de Monsoreau, et il faut bien +pardonner a l'amour. + +--Et moi, donc! s'ecria Bussy, est-ce que.... + +Mais, effraye de cet eclat qui allait malgre lui s'echapper de son +coeur, Bussy s'arreta, et ce fut l'eclair qui jaillit de ses yeux qui +acheva la phrase interrompue sur ses levres. + +Diane ne la comprit pas moins et mieux encore peut-etre que si elle +eut ete complete. + +--Eh bien, dit-elle en rougissant, vous m'avez comprise, n'est-ce pas? +Eh bien, mon ami, mon frere, vous avez reclame ces deux titres, et je +vous les donne; eh bien, mon ami, eh bien, mon frere, pouvez-vous +quelque chose pour moi? + +--Mais le duc d'Anjou! le duc d'Anjou! murmura le vieillard, qui +voyait toujours la foudre qui le menacait gronder dans la colere de +l'Altesse royale. + +--Je ne suis pas de ceux qui craignent les coleres des princes, +seigneur Augustin, repondit le jeune homme; et je me trompe fort, ou +nous n'avons point cette colere a redouter; si vous le voulez, +monsieur de Meridor, je vous ferai, moi, tellement ami du prince, que +c'est lui qui vous protegera contre M. de Monsoreau, de qui vous +vient, croyez-moi, le veritable danger, danger inconnu, mais certain; +invisible, mais peut-etre inevitable. + +--Mais, si le duc apprend que Diane est vivante, tout est perdu! dit +le vieillard. + +--Allons, dit Bussy, je vois bien que, quoi que j'aie pu vous dire, +vous croyez M. de Monsoreau avant moi et plus que moi. N'en parlons +plus, repoussez mon offre, monsieur le baron, repoussez le secours +tout-puissant que j'appelais a votre aide; jetez-vous dans les bras de +l'homme qui a si bien justifie votre confiance; je vous l'ai dit: j'ai +accompli ma tache, je n'ai plus rien a faire ici. Adieu, seigneur +Augustin, adieu madame, vous ne me verrez plus, je me retire, adieu! + +--Oh! s'ecria Diane en saisissant la main du jeune homme, m'avez-vous +vue faiblir un instant, moi? m'avez-vous vue revenir a lui? Non. Je +vous le demande a genoux, ne m'abandonnez pas, monsieur de Bussy, ne +m'abandonnez pas! + +Bussy serra les belles mains suppliantes de Diane, et toute sa colere +tomba comme tombe cette neige que fond a la crete des montagnes le +chaud sourire du soleil de mai. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Bussy, a la bonne heure, madame; oui, +j'accepte la mission sainte que vous me confiez, et, avant trois +jours, car il me faut le temps de rejoindre le prince, qui est, +dit-on, en pelerinage a Chartres avec le roi, avant trois jours vous +verrez du nouveau, ou j'y perdrai mon nom de Bussy. + +Et, s'approchant d'elle avec une ivresse qui embrasait a la fois son +souffle et son regard: + +--Nous sommes allies contre le Monsoreau, lui dit-il tout bas; +rappelez-vous que ce n'est pas lui qui vous a ramene votre pere, et ne +me soyez point perfide. + +Et, serrant une derniere fois la main du baron, il s'elanca hors de +l'appartement. + + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.1 *** + +This file should be named 7ddm110.txt or 7ddm110.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ddm111.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ddm110a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05 + +Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, +91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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BEAUCÉ + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +PARIS + +1890 + + + + + +TABLE DES MATIÈRES DE LA PREMIERE PARTIE. + + +I.--Les noces de Saint-Luc. + +II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre +dans la maison. + +III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le rêve de la +réalité. + +IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de +Saint-Luc, avait passé sa nuit de noces. + +V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de +Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces +autrement qu'elle n'avait passé la première. + +VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III. + +VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le +roi Henri se trouva converti du jour au lendemain. + +VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut +peur d'avoir peur. + +IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla à Chicot, croyant +parler au roi. + +X.--Comment Bussy se mit à la recherche de son rêve de plus en plus +convaincu que c'était une réalité. + +XI.--Quel homme c'était que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau. + +XII.--Comment Bussy retrouva à la fois le portrait et l'original. + +XIII.--Ce qu'était Diane de Méridor. + +XIV.--Ce que c'était que Diane de Méridor.--Le traité. + +XV.--Ce que c'était que Diane de Méridor.--Le mariage. + +XVI.--Ce que c'était que Diane de Méridor.--Le mariage. + +XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui +fallait pour aller de Paris à Fontainebleau. + +XVIII.--Où le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frère +Gorenflot, dont il a déjà été parlé deux fois dans le cours de cette +histoire. + +XIX.--Comment Chicot s'aperçut qu'il était plus facile d'entrer dans +l'abbaye Sainte-Geneviève que d'en sortir. + +XX.--Comment Chicot, forcé de rester dans l'église de l'abbaye, vit et +entendit des choses qu'il était fort dangereux de voir et d'entendre. + +XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours +de généalogie. + +XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient côte à côte et +furent rejoints par un compagnon de voyage. + +XXIII.--Le vieillard orphelin. + +XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'était, en l'absence de Bussy, ménagé +des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine. + +XXV.--Le père et la fille. + + +IMAGES + + +Titre + +Les noces de Saint-Luc + +Bussy d'Amboise. + +Vous m'excuserez, Sire, je l'espère, d'avoir pris votre bouffon pour +un roi. + +Bussy fit en arrière un bond qui mit trois pas entre lui et les +assaillants. + +Frère Gorenflot. + +Si la jeune femme n'eût pas porté le costume de son page, Bussy ne +l'eût pas reconnue. + +Saint-Luc. + +Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son épée mise entre ses +jambes. + +Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu'à la tête, je suis +gentilhomme. + +Il se trouva que Bussy et lui étaient face à face + +Le Seigneur de Monsoreau + +En avant de la selle était une femme sur la bouche de laquelle il +appuyait la main. + +Il me serra contre sa poitrine et me déposa dans le bateau. + +Diane de Méridor. + +Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la +situation où vous êtes. + +Je me fie à la parole du beau Bussy; tenez, monsieur + +Chicot + +Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue. + +Puis... un moine tout entier apparut. + +La tête du duc d'Anjou était si pâle qu'elle semblait celle d'une +statue de marbre. + +Voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds du prince. + +Frère Gorenflot ronflait juste à la même place où l'avait laissé +Chicot. + +Ce cavalier se détachait en vigueur sur le ciel mat. + +Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs. + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES NOCES DE SAINT-LUC. + + +Le dimanche gras de l'année 1578, après la fête du populaire, et +tandis que s'éteignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse +journée, commençait une fête splendide dans le magnifique hôtel que +venait de se faire bâtir, de l'autre côté de l'eau et presque en face +du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, alliée à la +royauté de France, marchait l'égale des familles princières. Cette +fête particulière, qui succédait à la fête publique, avait pour but de +célébrer les noces de François d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi +Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de +Cossé-Brissac, fille du maréchal de France de ce nom. + +Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti à +grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage sévère qui +n'avait rien d'approprié à la circonstance. Son costume, en outre, +paraissait en harmonie avec son visage: c'était ce costume marron +foncé sous lequel Clouet nous l'a montré assistant aux noces de +Joyeuse, et cette espèce de spectre royal, sérieux jusqu'à la majesté, +avait glacé d'effroi tout le monde, et surtout la jeune mariée, qu'il +regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait. + +Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette +fête, ne semblait étrange à personne; car la cause en était un de ces +secrets de coeur que tout le monde côtoie avec précaution, comme ces +écueils à fleur d'eau auxquels on est sûr de se briser en les +touchant. + +A peine le repas terminé, le roi s'était levé brusquement, et force +avait été aussitôt à tout le monde, même à ceux qui avouaient tout bas +leur désir de rester à table, de suivre l'exemple du roi. Alors +Saint-Luc avait jeté un long regard sur sa femme, comme pour puiser du +courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi: + +--Sire, lui dit-il, Votre Majesté me fera-t-elle l'honneur d'accepter +les violons que je veux lui donner à l'hôtel de Montmorency ce soir? + +Henri III s'était alors retourné avec un mélange de colère et de +chagrin, et, comme Saint-Luc, courbé devant lui, l'implorait avec une +voix des plus douces et une mine des plus engageantes: + +--Oui, monsieur, avait-il répondu, nous irons, quoique vous ne +méritiez certainement pas cette preuve d'amitié de notre part. + +Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait +remercié humblement le roi. Mais Henri avait tourné le dos sans +répondre à ses remercîments. + +--Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors +demandé la jeune femme à son mari. + +--Belle amie, répondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard, +quand cette grande colère sera dissipée. + +--Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne. + +--Il le faudra bien, répondit le jeune homme. + +Mademoiselle de Brissac n'était point encore assez madame de Saint-Luc +pour insister; elle renfonça sa curiosité au fond de son coeur, se +promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment où +Saint-Luc serait bien obligé de les accepter. + +On attendait donc Henri III à l'hôtel de Montmorency au moment où +s'ouvre l'histoire que nous allons raconter à nos lecteurs. Or il +était onze heures déjà, et le roi n'était pas encore arrivé. + +Saint-Luc avait convié à ce bal tout ce que le roi et tout ce que +lui-même comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les +princes et les favoris des princes, particulièrement ceux de notre +ancienne connaissance, le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou à +l'avènement de Henri III au trône; mais M. le duc d'Anjou, qui ne +s'était pas trouvé au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se +trouver davantage à la fête de l'hôtel Montmorency. + +Quant au roi et à la reine de Navarre, ils s'étaient, comme nous +l'avons dit dans un ouvrage précédent, sauvés dans le Béarn, et +faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant à la tête des +huguenots. + +M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition, +mais de l'opposition sourde et ténébreuse, dans laquelle il avait +toujours soin de se tenir en arrière, tout en poussant en avant ceux +de ses amis que n'avait point guéris l'exemple de la Mole et de +Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oublié la +terrible mort. + +Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une +mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois +des rencontres, dans lesquelles il était bien rare que quelqu'un des +combattants ne demeurât point mort sur la place, ou tout au moins +grièvement blessé. + +Quant à Catherine, elle était arrivée au comble de ses voeux. Son fils +bien-aimé était parvenu à ce trône qu'elle ambitionnait tant pour lui, +ou plutôt pour elle; et elle régnait sous son nom, tout en ayant l'air +de se détacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de +son salut. + +Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale, +cherchait à rassurer son beau-père, fort ému de cette menaçante +absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amitié que le roi Henri +portait à Saint-Luc, il avait cru s'allier à une faveur, et voilà que +sa fille, au contraire, épousait quelque chose comme une disgrâce. +Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une sécurité que +lui-même n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Quélus, vêtus +de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints +splendides, et dont les fraises énormes semblaient des plats +supportant leur tête, ajoutaient encore à ses transes par leurs +ironiques lamentations. + +--Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de +Quélus, je crois, en vérité, que pour cette fois tu es perdu. Le roi +t'en veut de ce que tu t'es moqué de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut +de ce que tu t'es moqué de son nez.[*] + + [*] La petite vérole avait tellement maltraité M. le duc d'Anjou, + qu'il semblait avoir deux nez. + +--Mais non, répondit Saint-Luc, tu te trompes, Quélus, le roi ne vient +pas parce qu'il a été faire un pèlerinage aux Minimes du bois de +Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de +quelque femme que j'aurai oublié d'inviter. + +--Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi à +dîner? Est-ce là la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le +bourdon pour faire un pèlerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence +personnelle, motivée par la cause que tu dis, empêcherait-elle ses +Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, éclipse totale, +pas même ce tranche-montagne de Bussy. + +--Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tête d'une +façon désespérée, ceci me fait tout l'effet d'une disgrâce complète. +En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si dévouée à la +monarchie, a-t-elle pu déplaire à Sa Majesté? + +Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel. + +Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands éclats de rire, +qui, bien loin de rassurer le maréchal, le désespéraient. + +La jeune mariée, pensive et recueillie, se demandait, comme son père, +en quoi Saint-Luc avait pu déplaire au roi. + +Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, était le +moins tranquille de tous. + +Tout à coup, à l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la +salle, on annonça le roi. + +--Ah! s'écria le maréchal radieux, maintenant je ne crains plus rien, +et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait +complète. + +--Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi présent que +du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour, +comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc +d'Anjou ne vient pas. + +Mais, malgré cette triste réflexion, il ne s'en précipita pas moins +au-devant du roi, qui avait enfin quitté son sombre costume marron, et +qui s'avançait tout resplendissant de satin, de plumes et de +pierreries. + +Mais, au moment où apparaissait à l'une des portes le roi Henri III, +un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vêtu, chaussé, +coiffé, fraisé et goudronné de même, apparaissait par la porte en +face. De sorte que les courtisans, un instant emportés vers le +premier, s'arrêtèrent comme le flot à la pile de l'arche, et +refluèrent en tourbillonnant du premier au second roi. + +Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des +bouches ouvertes, des yeux effarés et des corps pirouettant sur une +jambe: + +--Çà, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. + +Un long éclat de rire lui répondit. + +Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu +disposé à la patience, commençait de froncer le sourcil, quand +Saint-Luc, s'approchant de lui: + +--Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habillé +exactement comme Votre Majesté, et qui donne sa main à baiser aux +dames. + +Henri III se mit à rire. Chicot jouissait à la cour du dernier Valois +d'une liberté pareille à celle dont jouissait, trente ans auparavant, +Triboulet à la cour du roi François 1er, et dont devait jouir, +quarante ans plus tard, Langely à la cour du roi Louis XIII. + +C'est que Chicot n'était pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler +Chicot, il s'était appelé DE Chicot. C'était un gentilhomme gascon +qui, maltraité, à ce qu'on assurait, par M. de Mayenne à la suite +d'une rivalité amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il +était, il l'avait emporté sur ce prince, s'était réfugié près de Henri +III, et qui payait en vérités quelquefois cruelles la protection que +lui avait donnée le successeur de Charles IX. + +--Eh! maître Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup. + +--En ce cas, continue à me laisser jouer mon rôle de roi à ma guise, +et joue le rôle du duc d'Anjou à la tienne; peut-être qu'on te prendra +pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce +qu'il pense, mais ce qu'il fait. + +--En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon +frère d'Anjou n'est pas venu. + +--Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et +tu es François. Je vais trôner, tu vas danser; je ferai pour toi +toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu +t'amuseras un peu, pauvre roi! + +Le regard du roi s'arrêta sur Saint-Luc. + +--Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il. + +--Décidément, pensa Brissac, je m'étais trompé en croyant le roi +irrité contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur. + +Et il courut à droite et à gauche, félicitant chacun, et surtout se +félicitant lui-même d'avoir donné sa fille à un homme jouissant d'une +si grande faveur près de Sa Majesté. + +Cependant Saint-Luc s'était rapproché de sa femme. Mademoiselle de +Brissac n'était pas une beauté, mais elle avait de charmants yeux +noirs, des dents blanches, une peau éblouissante; tout cela lui +composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit. + +--Monsieur, dit-elle à son mari, toujours préoccupée qu'elle était par +une seule pensée, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis +qu'il est arrivé, il ne cesse de me sourire. + +--Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du dîner, chère Jeanne, +car son regard, alors, vous faisait peur. + +--Sa Majesté était sans doute mal disposée alors, dit la jeune femme; +maintenant.... + +--Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les +lèvres serrées. J'aimerais bien mieux qu'il me montrât les dents; +Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous ménage quelque traître surprise... +Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et même, +tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient à nous; +retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui. + +--Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voilà une étrange +recommandation, et que, si je la suivais à la lettre, on pourrait +croire.... + +--Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le +crût. + +Et, tournant le dos à sa femme, dont l'étonnement était au comble, il +s'en alla faire sa cour à Chicot, qui jouait son rôle de roi avec un +entrain et une majesté des plus risibles. + +Cependant Henri, profitant du congé qui était donné à Sa Grandeur, +dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc. + +Tantôt il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui, +drôle ou non, avait le privilège de faire rire Saint-Luc aux éclats. +Tantôt il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits +glacés que Saint-Luc trouvait délicieux. Enfin, si Saint-Luc +disparaissait un instant de la salle où était le roi, pour faire les +honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitôt par un +de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire à +son maître, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait. + +Tout à coup, un bruit assez fort pour être remarqué au milieu de ce +tumulte frappa les oreilles de Henri. + +--Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot. +Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fâche. + +--Oui, sire, dit Saint-Luc sans paraître remarquer l'allusion de Sa +Majesté, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble. + +--Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire. + +Saint-Luc s'éloigna. + +En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait +le roi en certaines occasions. + +--J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles +que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant, +qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront +nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages, +monsieur de Bussy, c'est trop! + +Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing +sur le côté, jouait le roi à s'y méprendre. + +--Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en fronçant le sourcil. + +Saint-Luc, de retour, allait répondre au roi, quand la foule, +s'ouvrant, laissa voir six pages vêtus de drap d'or, couverts de +colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur maître, +toutes chatoyantes de pierreries. Derrière eux venait un homme jeune, +beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la lèvre +dédaigneusement retroussée, et dont le simple costume de velours noir +tranchait avec les riches habits de ses pages. + +--Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise! + +Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur, +et se rangeait pour le laisser passer. + +Maugiron, Schomberg et Quélus avaient pris place aux côtés du roi, +comme pour le défendre. + +--Tiens, dit le premier, faisant allusion à la présence inattendue de +Bussy et à l'absence continue du duc d'Alençon, auquel Bussy +appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le maître. + +--Patience, répondit Quélus, devant le valet il y avait les valets du +valet, le maître du valet vient peut-être derrière le maître des +premiers valets. + +--Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du +roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne +te fait guère honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce +là un habit de noces? + +--Non, dit Quélus, mais c'est un habit d'enterrement. + +--Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il +d'avance son propre deuil? + +--Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas +Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrâce de ce côté-là? + +Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur. + +--Pourquoi donc suivrait-il Bussy? répliqua Quélus. Ne vous +rappelez-vous plus que lorsque Sa Majesté fit l'honneur de demander à +M. de Bussy s'il voulait être à elle, M. de Bussy lui fit répondre +que, étant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'être à +personne et se contenterait purement et simplement d'être à lui-même, +certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce fût au +monde? + +Le roi fronça le sourcil et mordit sa moustache. + +--Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien à M. +d'Anjou, ce me semble. + +--Alors, riposta flegmatiquement Quélus, c'est que M. d'Anjou est plus +grand seigneur que notre roi. + +Cette observation était la plus poignante que l'on pût faire devant +Henri, lequel avait toujours fraternellement détesté le duc d'Anjou. + +Aussi, quoiqu'il ne répondît pas le moindre mot, le vit-on pâlir. + +--Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de +charité pour mes convives; ne gâtez pas mon jour de noces. + +Ces paroles de Saint-Luc ramenèrent probablement Henri à un autre +ordre de pensées. + +--Oui, dit-il, ne gâtons pas le jour de noces à Saint-Luc, messieurs. + +Et il prononça ces paroles en frisant sa moustache avec un air +narquois qui n'échappa point au pauvre marié. + +--Tiens, s'écria Schomberg, Bussy est donc allié des Brissac, à cette +heure? + +--Pourquoi cela? dit Maugiron. + +--Puisque voilà Saint-Luc qui le défend! Que diable! dans ce pauvre +monde où l'on a assez de se défendre soi-même, on ne défend, ce me +semble, que ses parents, ses alliés et ses amis. + +--Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon allié, m mon ami, +ni mon parent: il est mon hôte. + +Le roi lança un regard furieux à Saint-Luc. + +--Et d'ailleurs, se hâta de dire celui-ci, foudroyé par le regard du +roi, je ne le défends pas le moins du monde. + +Bussy s'était rapproché gravement derrière les pages et allait saluer +le roi, quand Chicot, blessé qu'on donnât à d'autres qu'à lui la +priorité du respect, s'écria: + +--Eh là! là!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de +Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu +reconnaisses que c'est à toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai +Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui à qui tu vas, c'est +Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises, +que parfois j'en pâme de rire. + +Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant +lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit: + +--N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle. + +Et, au milieu des éclats de rire de ses mignons, il tourna le dos au +jeune capitaine. + +Bussy rougit de colère; mais, réprimant son premier mouvement, il +feignit de prendre au sérieux l'observation du roi, et, sans paraître +avoir entendu les éclats de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, sans +paraître avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot: + +--Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement +à des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espère, d'avoir pris votre +bouffon pour un roi. + +--Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc? + +--Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soirée, +avoir reçu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien. + +--N'importe! maître Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du +pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majesté, +c'est impardonnable! + +--Sire, répliqua Bussy, pardonnez-moi, j'étais préoccupé. + +--De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en +pages, et par la mordieu! c'est empiéter sur nos prérogatives. + +--Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en prêtant le collet au +bouffon le mauvais rôle serait pour le roi. Je prie Votre Majesté de +s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai +en toute humilité. + +--Du drap d'or à ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les +pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont, +presque un prince, enfin, vous êtes vêtu de simple velours noir! + +--Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que, +quand on vit dans un temps où les maroufles sont vêtus comme les +princes, je crois de bon goût aux princes, pour se distinguer d'eux, +de se vêtir comme des maroufles. + +Et il rendit aux jeunes mignons, étincelants de parure, le sourire +impertinent dont ils l'avaient gratifié un instant auparavant. + +Henri regarda ses favoris pâlissants de fureur, qui semblaient +n'attendre qu'un mot de leur maître pour se jeter sur Bussy. Quélus, +le plus animé de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se fût +déjà rencontré sans la défense expresse du roi, avait la main à la +garde de son épée. + +--Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'écria Chicot, +qui, ayant usurpé la place du roi, répondit ce que Henri eût dû +répondre. + +Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si +outrée, que la moitié de la salle éclata de rire. L'autre moitié ne +rit pas, et c'était tout simple: la moitié qui riait riait de l'autre +moitié. + +Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-être y +avoir rixe, étaient venus se ranger près de lui. C'étaient Charles +Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communément Antraguet, +François d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot. + +En voyant ces préliminaires d'hostilités, Saint-Luc devina que Bussy +était venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou +adresser quelque défi. Il trembla plus fort que jamais, car il se +sentait pris entre les colères ardentes de deux puissants ennemis, qui +choisissaient sa maison pour champ de bataille. + +Il courut à Quélus, qui paraissait le plus animé de tous, et, posant +la main sur la garde de l'épée du jeune homme: + +--Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modère-toi et attendons. + +--Eh! parbleu! modère-toi toi-même! s'écria-t-il. Le coup de poing de +ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre +l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose +contre nous tous touche au roi. + +--Quélus, Quélus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est +derrière Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant +plus à craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de +croire, je le présume, que j'ai peur du valet, mais du maître. + +--Eh! mordieu! s'écria Quélus, qu'a-t-on à craindre quand on +appartient au roi de France? Si nous nous mettons en péril pour lui, +le roi de France nous défendra. + +--Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc. + +--Ah dame! dit Quélus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant +combien le roi est jaloux dans ses amitiés? + +--Bon! dit Saint-Luc en lui-même, chacun songe à soi; ne nous oublions +donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les +quinze premiers jours de mon mariage, tâchons de nous faire un ami de +M. d'Anjou. + +Et, sur cette réflexion, il quitta Quélus et s'avança au-devant de +Bussy. + +Après son impertinente apostrophe, Bussy avait relevé la tête et +promené ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour +recueillir quelque impertinence en échange de celle qu'il avait +lancée. Mais tous les fronts s'étaient détournés, toutes les bouches +étaient demeurées muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le +roi, les autres d'improuver devant Bussy. + +Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouvé ce +qu'il cherchait. + +--Monsieur, dit Bussy, est-ce à ce que je viens de dire que je dois +l'honneur de l'entretien que vous paraissez désirer? + +--A ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus +gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non, +je vous avais vu, et je désirais avoir le plaisir de vous saluer et de +vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre présence +à ma maison. + +Bussy était un homme supérieur en toutes choses; brave jusqu'à la +folie, mais lettré, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le +courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du maître de maison +l'emportait en ce moment sur la susceptibilité du raffiné. A tout +autre, il eût répété sa phrase, c'est-à-dire sa provocation; mais il +se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de répondre quelques mots +gracieux à son compliment. + +--Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc près de Bussy, je crois que mon +jeune coq a été chanter pouille au capitan. Il a bien fait, mais je ne +veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Quélus... Non, pas vous, +Quélus, vous avez trop mauvaise tête. Allez donc voir, Maugiron. + +Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le +laissa point arriver jusqu'à Bussy; et, revenant vers le roi, il lui +ramena Maugiron. + +--Que lui as-tu dit, à ce fat de Bussy? demanda le roi. + +--Moi, sire? + +--Oui, toi. + +--Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc. + +--Ah! ah! voilà tout? maugréa le roi. + +Saint-Luc s'aperçut qu'il avait fait une sottise. + +--Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur +de lui dire bonjour demain matin. + +--Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tête! + +--Mais veuille Votre gracieuse Majesté me garder le secret, ajouta +Saint-Luc en affectant de parler bas. + +--Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gêner, ce que j'en +dis. Il est certain que si tu pouvais m'en défaire sans qu'il en +résultât pour toi quelque égratignure.... + +Les mignons échangèrent entre eux un rapide regard, que Henri III fit +semblant de ne pas avoir remarqué. + +--Car enfin, continua le roi, le drôle est d'une insolence.... + +--Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez +tranquille, sire, il trouvera son maître. + +--Heu! fit le roi, secouant la tête de bas en haut, il tire rudement +l'épée! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enragé! cela nous +en débarrasserait bien plus commodément. + +Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagné de ses +trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il +savait être les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par conséquent, +étaient les plus grands amis du roi. + +--Corbleu! s'écria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons +gentilshommes, maître Bussy! car je tire l'épée, tout roi que je suis, +ni plus ni moins que si j'étais un bouffon. + +--Ah! le drôle! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste. + +--S'il continue de pareilles plaisanteries, je châtierai Chicot, sire, +dit Maugiron. + +--Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort +chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui +qui mérite le plus d'être châtié, car ce n'est pas lui le plus +insolent. + +Cette fois il n'y avait plus à s'y méprendre: Quélus fit signe à d'O +et à d'Épernon, qui, occupés ailleurs, n'avaient point pris part à +tout ce qui venait de se passer. + +--Messieurs, dit Quélus en les menant à l'écart, venez au conseil; +toi, Saint-Luc, cause avec le roi et achève ta paix, qui me paraît +heureusement commencée. + +Saint-Luc préféra ce dernier rôle, et s'approcha du roi et de Chicot, +qui étaient aux prises. + +Pendant ce temps, Quélus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure +d'une fenêtre. + +--Eh bien, demanda d'Épernon, voyons, que veux-tu dire? J'étais en +train de faire la cour à la femme de Joyeuse, et je te préviens que si +ton récit n'est pas des plus intéressants, je ne te pardonne pas. + +--Je veux vous dire, messieurs, répondit Quélus, qu'après le bal je +pars immédiatement pour la chasse. + +--Bon, dit d'O, pour quelle chasse? + +--Pour la chasse au sanglier. + +--Quelle lubie te passe par la tête d'aller, du froid qui court, te +faire éventrer dans quelque taillis? + +--N'importe! j'y vais. + +--Seul? + +--Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi. + +--Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron. + +--Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier à son +déjeuner. + +--Avec un collet renversé à l'italienne, dit Maugiron, faisant +allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des +mignons portait Bussy. + +--Ah! ah! dit d'Épernon, bon! j'en suis alors. + +--De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi. + +--Eh! regarde autour de toi, mon mignon. + +--Bon! je regarde. + +--Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez? + +--Bussy, ce me semble. + +--Eh bien! ne te paraît-il pas que c'est là un sanglier dont la hure +serait agréable au roi? + +--Tu crois que le roi... dit d'O. + +--C'est lui qui la demande, répondis Quélus. + +--Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous? + +--A l'affût, c'est plus sûr. + +Bussy remarqua la conférence, et, ne doutant pas qu'il ne fût question +de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis. + +--Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les +voilà groupés; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et +Pithias, Castor et... Mais où est donc Pollux? + +--Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voilà Castor +dépareillé. + +--Que peuvent-ils faire là? demanda Bussy en les regardant +insolemment. + +--Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon. + +--Non, messieurs, dit en souriant Quélus, nous parlons chasse. + +--Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour +chasser. Cela vous gercera la peau. + +--Monsieur, répondit Maugiron avec la même politesse, nous avons des +gants très-chauds et des pourpoints doublés de fourrures. + +--Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientôt que vous chassez? + +--Mais, cette nuit, peut-être, dit Schomberg. + +--Il n'y a pas de peut-être; cette nuit sûrement, ajouta Maugiron. + +--En ce cas, je vais prévenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majesté +si demain, à son réveil, elle allait trouver ses amis enrhumés? + +--Ne vous donnez pas la peine de prévenir le roi, monsieur, dit +Quélus; Sa Majesté sait que nous chassons. + +--L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus +impertinentes. + +--Non, monsieur, dit Quélus, nous chassons le sanglier. Il nous faut +absolument une hure. + +--Et l'animal?... demanda Antraguet. + +--Est détourné, dit Schomberg. + +--Mais encore faut-il savoir où il passera, demanda Livarot. + +--Nous tâcherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous, +monsieur de Bussy? + +--Non, répondit celui-ci, continuant la conversation sur le même mode. +Non, en vérité, je suis empêché. Demain il faut que je sois chez M. +d'Anjou pour la réception de M. de Monsoreau, à qui Monseigneur, comme +vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur. + +--Mais cette nuit? demanda Quélus. + +--Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une +mystérieuse maison du faubourg Saint-Antoine. + +--Ah! ah! fit d'Épernon, est-ce que la reine Margot serait incognito à +Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez hérité +de la Mole. + +--Oui; mais depuis quelque temps j'ai renoncé à l'héritage, et c'est +d'une autre personne qu'il s'agit. + +--Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda +d'O. + +--Justement; je vous demanderai même un conseil, monsieur de Quélus. + +--Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les +donner mauvais, surtout à mes amis. + +--On dit les rues de Paris peu sûres; le faubourg Saint-Antoine est un +quartier fort isolé. Quel chemin me conseillez-vous de prendre? + +--Dame! dit Quélus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la +nuit à nous attendre, à votre place, monsieur, je prendrais le petit +bac du Pré-aux-Clercs, je me ferais descendre à la tour du coin, je +suivrais le quai jusqu'au Grand-Châtelet, et par la rue de la +Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout +de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'hôtel des Tournelles sans +accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf à la +mystérieuse maison dont vous nous parliez tout à l'heure. + +--Merci de l'itinéraire, monsieur de Quélus, dit Bussy. Vous dites le +bac au Pré-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au +Grand-Châtelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On +ne s'en écartera pas d'une ligne, soyez tranquille. + +Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut à Balzac +d'Entragues: + +--Décidément, Antraguet, il n'y a rien à faire avec ces gens-là, +allons-nous-en. + +Livarot et Ribeirac se mirent à rire, suivant Bussy et d'Entragues, +qui s'éloignèrent, mais qui, en s'éloignant, se retournèrent plusieurs +fois. + +Les mignons demeurèrent calmes; ils paraissaient décidés à ne rien +comprendre. + +Comme Bussy allait franchir le dernier salon où se trouvait madame de +Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un +signe, montrant de l'oeil le favori du duc d'Anjou, qui s'éloignait. +Jeanne comprit avec cette perspicacité qui est le privilège des +femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage. + +--Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que +vous avez fait, à ce qu'on assure. + +--Contre le roi, madame? demanda Bussy. + +--Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi. + +--Volontiers, madame, dit Bussy. + +Et, offrant son bras à madame de Saint-Luc, il s'éloigna en récitant +le sonnet demandé. + +Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du côté des +mignons, et il entendit Quélus qui disait: + +--L'animal ne sera pas difficile à suivre avec de pareilles brisées; +ainsi donc, à l'angle de l'hôtel des Tournelles, près la porte +Saint-Antoine, en face l'hôtel Saint-Pol. + +--Avec chacun un laquais? demanda d'Épernon. + +--Non pas, Nogaret, non pas, dit Quélus, soyons seuls, sachons seuls +notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais +honte que le bâton d'un laquais le touchât; il est trop bon +gentilhomme. + +--Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron. + +--Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc. + +--Ah! c'est vrai, nous avions oublié que tu avais pris femme. Nous te +traitions encore en garçon, dit Schomberg. + +--En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc +reste avec sa femme la première nuit de ses noces. + +--Vous n'y êtes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme +qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la +peine; c'est le roi. + +--Comment, le roi? + +---Oui, Sa Majesté veut que je la reconduise au Louvre. + +Les jeunes gens le regardèrent avec un sourire que Saint-Luc chercha +vainement à interpréter. + +--Que veux-tu? dit Quélus, le roi te porte une si merveilleuse amitié, +qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de +Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc à son roi et à sa dame. + +--Heu! la bête est lourde, fit d'Epernon. + +--Bah! dit Quélus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un +épieu, j'en fais mon affaire. + +On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc. + +--Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse, +au revoir. + +Et il les quitta aussitôt. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa +le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et +gagna la porte que touchait déjà Bussy, retenu par la belle mariée, +qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir. + +--Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme +vous avez l'air effaré! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la +grande chasse qui se prépare? Ce serait une preuve de votre courage, +mais ce n'en serait pas une de votre galanterie. + +--Monsieur, répondit Saint-Luc, j'avais l'air effaré parce que je vous +cherchais. + +--Ah! vraiment? + +--Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chère Jeanne, +ajouta-t-il, dites à votre père qu'il tâche d'arrêter le roi; il faut +que je dise deux mots en tête-à-tête à M. de Bussy. + +Jeanne s'éloigna rapidement; elle ne comprenait rien à toutes ces +nécessités; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait +importantes. + +--Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy. + +--Je voulais vous dire, monsieur le comte, répondit Saint-Luc, que si +vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le +remettre à demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et +que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du côté de la +Bastille, vous ferez bien d'éviter l'hôtel des Tournelles, où il y a +un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voilà +ce que j'avais à vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser +qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant réfléchissez. + +En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait: + +--Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu +fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre. + +--Sire, me voici, répondit Saint-Luc en s'élançant dans la direction +de la voix de Chicot. + +Près du bouffon était Henri III, auquel un page tendait déjà le lourd +manteau fourré d'hermine, tandis qu'un autre lui présentait de gros +gants montant jusqu'aux coudes, et un troisième le masque de velours +doublé de satin. + +--Sire, dit Saint-Luc en s'adressant à la fois aux deux Henri, je vais +avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu'à vos litières. + +--Point du tout, dit Henri, Chicot va de son côté, moi du mien. Mes +amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre +tandis qu'ils courent le carême prenant. J'avais compté sur eux, et +les voilà qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser +partir ainsi. Tu es un homme grave et marié, tu dois me ramener à la +reine. Viens, mon ami, viens. Holà! un cheval pour M. Saint-Luc. Non +pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litière est large; +il y a place pour deux. + +Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle +voulut parler, dire un mot à son mari, prévenir son père que le roi +enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, plaçant un doigt sur sa bouche, +l'invita au silence et à la circonspection. + +--Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis ménagé François +d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.--Sire, +ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si dévoué à Votre Majesté, +que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde. + +Il y eut un grand tumulte, puis grandes génuflexions, puis grand +silence pour ouïr les adieux du roi à mademoiselle de Brissac et à son +père. Ils furent charmants. + +Puis les chevaux piaffèrent dans la cour, les flambeaux jetèrent sur +les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moitié riant, moitié +grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans +de la royauté et tous les conviés de la noce. + +Jeanne, demeurée seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et +s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait +beaucoup de dévotion. Puis elle ordonna qu'on la laissât seule, et +qu'une collation fût prête pour le retour de son mari. + +M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune marié à +la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait. +Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyèrent un de +leurs compagnons prévenir le maréchal que toutes les portes étaient +closes au Louvre, et qu'avant de fermer la dernière, le capitaine du +guichet avait répondu: + +--N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus +du Louvre cette nuit. Sa Majesté est couchée, et tout le monde dort. + +Le maréchal avait été porter cette nouvelle à sa fille, qui avait +déclaré qu'elle était trop inquiète pour se coucher, et qu'elle +veillerait en attendant son mari. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT CE N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUI OUVRE LA PORTE QUI ENTRE DANS +LA MAISON. + + +La porte Saint-Antoine était une espèce de voûte en pierre, pareille à +peu près à notre porte Saint-Denis et à notre porte Saint-Martin +d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son côté gauche aux bâtiments +adjacents à la Bastille, et se reliait ainsi à la vieille forteresse. + +L'espace compris à droite entre la porte et l'hôtel de Bretagne était +grand, sombre et boueux; mais cet espace était peu fréquenté le jour, +et tout à fait solitaire quand venait le soir, car les passants +nocturnes semblaient s'être fait un chemin au plus près de la +forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps où les +rues étaient des coupe-gorge, où le guet était à peu près inconnu, +sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les +secourir, mais tout au moins par ses cris appeler à l'aide et effrayer +les malfaiteurs. + +Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants +plus prudents que les nuits d'été. + +Celle pendant laquelle se passent les événements que nous avons déjà +racontés et ceux qui vont suivre était si froide, si noire et si +chargée de nuages sombres et bas, que nul n'eût aperçu, derrière les +créneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui, +de son côté, eût été fort empêchée de distinguer sur la place les gens +qui passaient. + +En avant de la porte Saint-Antoine, du côté de l'intérieur de la +ville, aucune maison ne s'élevait, mais seulement de grandes +murailles. Ces murailles étaient, à droite, celles de l'église +Saint-Paul; à gauche, celles de l'hôtel des Tournelles. C'est à +l'extrémité de cet hôtel, du côté de la rue Sainte-Catherine, que la +muraille faisait cet angle rentrant dont avait parlé Saint-Luc à +Bussy. + +Puis venait le pâté de maisons situées entre la rue de Jouy et la +grande rue Saint-Antoine, laquelle avait, à cette époque, en face +d'elle, la rue des Billettes et l'église Sainte-Catherine. + +D'ailleurs, nulle lanterne n'éclairait toute la portion du vieux Paris +que nous venons de décrire. Dans les nuits où la lune se chargeait +d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et +immobile, la gigantesque Bastille, qui se détachait en vigueur sur +l'azur étoilé du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne +voyait là où elle était qu'un redoublement de ténèbres que trouait de +place en place la pâle lumière de quelques fenêtres. + +Pendant cette nuit, qui avait commencé par une gelée assez vive, et +qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne +faisait crier sous ses pas la terre gercée de cette espèce de chaussée +aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir été +pratiquée par le prudent détour des promeneurs attardés. Mais, en +revanche, un oeil exercé eût pu distinguer, dans cet angle du mur des +Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour +prouver qu'elles appartenaient à de pauvres diables de corps humains +fort embarrassés de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait, +de minute en minute, l'immobilité à laquelle ils semblaient s'être +volontairement condamnés dans l'attente de quelque événement. + +Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait, à cause de l'obscurité, +voir sur la place, n'eût pas davantage pu entendre, tant elle était +faite à voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant +cette conversation ne manquait pas d'un certain intérêt. + +--Cet enragé Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est +une véritable nuit comme nous en avions à Varsovie, quand le roi Henri +était roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a prédit, +notre peau se fendra. + +--Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, répondit une +autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau +sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras +plus du froid. + +--En vérité, Schomberg, dit une troisième ombre, tu en parles fort à +ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant à moi, mes +lèvres saignent, et mes moustaches sont hérissées de glaçons. + +--Moi, ce sont les mains, dit une quatrième voix. Sur ma parole, je +parierais que je n'en ai plus. + +--Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Quélus? répondit +Schomberg. Elle te l'eût prêté, cette chère femme, surtout si tu lui +avais conté que c'était pour la débarrasser de son cher Bussy, qu'elle +aime à peu près comme la peste. + +--Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquième voix. Tout +à l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sûr, que vous avez trop +chaud. + +--Dieu t'entende, d'Épernon, fit Maugiron en battant la semelle. + +--Ce n'est pas moi qui ai parlé, dit d'Épernon, c'est d'O. Moi, je me +tais, de peur que mes paroles ne gèlent. + +--Que dis-tu? demanda Quélus à Maugiron. + +--D'O disait, reprit Maugiron, que tout à l'heure nous aurions trop +chaud, et je lui répondais: Que Dieu t'entende! + +--Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois là-bas quelque +chose qui vient par la rue Saint-Paul. + +--Erreur. Ce ne peut pas être lui. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce qu'il a indiqué un autre itinéraire. + +--Comme ce serait chose étonnante, n'est-ce pas, qu'il se fût douté de +quelque chose et qu'il en eût changé! + +--Vous ne connaissez point Bussy; où il a dit qu'il passerait, il +passera, quand même il saurait que le diable est embusqué sur la route +pour lui barrer le passage. + +--En attendant, répondit Quélus, voilà deux hommes qui viennent. + +--Ma foi, oui, répétèrent deux ou trois voix, reconnaissant la vérité +de la proposition. + +--En ce cas, chargeons, dit Schomberg. + +--Un moment, dit d'Épernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou +d'honnêtes sages-femmes. Tiens! ils s'arrêtent. + +En effet, à l'extrémité de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue +Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos +cinq compagnons s'étaient arrêtées comme indécises. + +--Oh! oh! dit Quélus, est-ce qu'ils nous auraient vus? + +--Allons donc! à peine si nous nous voyons nous-mêmes. + +--Tu as raison, reprit Quélus. Tiens! les voilà qui tournent à +gauche... ils s'arrêtent devant une maison... Ils cherchent. + +--Ma foi, oui. + +--On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant... +Est-ce qu'il nous échapperait? + +--Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg +Saint-Antoine, et que ceux-là, après avoir débouché par Saint-Paul, +ont descendu la rue, répondit Maugiron. + +--Eh! dit Schomberg, qui vous répondra que le fin matois ne vous a pas +donné une fausse indication, soit par hasard et négligemment, soit par +malice et avec réflexion? + +--Au fait, cela se pourrait, dit Quélus. + +Cette supposition fit bondir comme une meute affamée toute la troupe +des gentilshommes. Ils quittèrent leur retraite et s'élancèrent, +l'épée haute, vers les deux hommes arrêtés devant la porte. + +Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la +serrure, la porte avait cédé et commençait à s'ouvrir, lorsque le +bruit des assaillants fit lever la tête aux deux mystérieux +promeneurs. + +--Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux à son +compagnon. Serait-ce par hasard à nous qu'on en voudrait, d'Aurilly? + +--Ah! monseigneur, répliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela +m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito? + +--Des hommes armés! un guet-apens! + +--Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit, +monseigneur, que la dame était trop belle pour n'être point courtisée. + +--Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un siège en deçà qu'au +delà des portes. + +--Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais +qui vous dit?.... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient +franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidité de +l'éclair. Quélus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se +jetèrent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur +couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'Épernon +s'apprêtaient à les attaquer de face. + +--A mort! à mort! cria Quélus, toujours le plus ardent des cinq. + +Tout à coup celui que l'on avait appelé monseigneur, et à qui son +compagnon avait demandé s'il garderait l'incognito, se retourna vers +Quélus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance: + +--Je crois que vous avez dit: A mort! en parlant à un fils de France, +monsieur de Quélus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre +regard. + +Quélus recula, les yeux hagards, les genoux fléchissants, les mains +inertes. + +--Monseigneur le duc d'Anjou! s'écria-t-il. + +--Monseigneur le duc d'Anjou! répétèrent les autres. + +--Eh bien, reprit François d'un air terrible, crions-nous toujours: A +mort! à mort! mes gentilshommes? + +--Monseigneur, balbutia d'Épernon, c'était une plaisanterie; +pardonnez-nous. + +--Monseigneur, dit d'O à son tour, nous ne soupçonnions pas que nous +pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier +perdu. + +--Une plaisanterie! répliqua François, sans même faire à d'O l'honneur +de lui répondre, vous avez de singulières façons de plaisanter, +monsieur d'Épernon. Voyons, puisque ce n'est pas à moi qu'on en +voulait, quel est celui que menaçait votre plaisanterie? + +--Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc +quitter l'hôtel Montmorency et venir de ce côté. Cela nous a paru +étrange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari +quittait sa femme la première nuit de ses noces. + +L'excuse était plausible; car, selon toute probabilité, le duc d'Anjou +apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couché à l'hôtel +Montmorency, et cette nouvelle coïnciderait avec ce que venait de dire +Schomberg. + +--M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs? + +--Oui, monseigneur, reprirent en choeur les cinq compagnons. + +--Et depuis quand peut-on se tromper ainsi à nous deux? dit le duc +d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tête de plus que moi. + +--C'est vrai, monseigneur, dit Quélus; mais il est juste de la taille +de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner. + +--Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, répliqua Maugiron. + +--Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons +pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O. + +--Enfin, dit Quélus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons +eu à son égard l'ombre d'une mauvaise pensée, pas même celle de +troubler ses plaisirs. + +Tout en parlant ainsi et tout en écoutant les réponses plus ou moins +logiques que l'étonnement et la crainte permettaient de lui faire, +François, par une habile manoeuvre stratégique, avait quitté le seuil +de la porte et suivi pas à pas d'Aurilly, son joueur de luth, +compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait déjà à +une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les +autres, elle ne pût pas être reconnue. + +--Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je +prenne ici mes plaisirs? + +--Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez +venu, répliqua Quélus, pardonnez-nous; nous nous retirons. + +--C'est bien. Adieu, messieurs. + +--Monseigneur, ajouta d'Épernon, que notre discrétion bien connue de +Votre Altesse.... + +Le duc d'Anjou, qui avait déjà fait un pas pour se retirer, s'arrêta, +et fronçant le sourcil: + +--De la discrétion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande, +je vous prie? + +--Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule à cette heure +et suivie de son confident.... + +--Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que +l'on croie. + +Les cinq gentilshommes écoutèrent dans le plus profond et le plus +respectueux silence. + +--J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de +ses paroles dans la mémoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais +consulter le juif Manassès, qui sait lire dans le verre et dans le +marc du café. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En +passant, d'Aurilly vous a aperçus et vous a pris pour quelques archers +faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espèce de gaieté +effrayante pour ceux qui connaissaient le caractère du prince, en +véritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les +murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous dérober, +s'il était possible, à vos terribles regards. + +Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagné la rue +Saint-Paul, et se trouvait à portée d'être entendu des sentinelles de +la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine +sourde et invétérée que lui portait son frère, ne le rassuraient que +médiocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III. + +--Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce +que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prévenir +que je désire ne pas être suivi. + +Tous s'inclinèrent et prirent congé du prince, qui se retourna +plusieurs fois pour les accompagner de l'oeil, tout en faisant +quelques pas lui-même du côté opposé. + +--Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens à qui nous +venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantôt +minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu; +rentrons vite à l'hôtel, monseigneur, rentrons. + +--Non pas, dit le prince l'arrêtant; profitons de leur départ, au +contraire. + +--C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne +sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme +monseigneur peut le voir lui-même, la retraite où ils étaient cachés; +les voyez-vous, monseigneur, là-bas dans ce recoin, à l'angle de +l'hôtel des Tournelles? + +François regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte vérité. Les cinq +gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il était +évident qu'ils méditaient un projet interrompu par l'arrivée du +prince; peut-être même ne se postaient-ils dans cet endroit que pour +épier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient +effectivement chez le juif Manassès. + +--Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que décidez-vous? Je ferai +ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent +de demeurer. + +--Mordieu! dit le prince, c'est cependant fâcheux d'abandonner la +partie. + +--Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre. +J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Altesse que je m'étais informé: +la maison est louée pour un an; nous savons que la dame loge au +premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une +clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons +attendre. + +--Tu es sûr que la porte avait cédé? + +--J'en suis sûr: à la troisième clef que j'ai essayée. + +--A propos, l'as-tu refermée? + +--La porte? + +--Oui. + +--Sans doute, monseigneur. + +Avec quelque accent de vérité que d'Aurilly eût prononcé cette +affirmation, nous devons dire qu'il était moins sûr d'avoir refermé la +porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus +de doute au prince sur la seconde certitude que sur la première. + +--Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas été fâché de savoir +moi-même.... + +--Ce qu'ils font là, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de +me tromper; ils sont réunis pour quelque guet-apens. Partons. Votre +Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre +elle? + +--Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir. + +--Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprécie mes +craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien +permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier +prince du sang... l'héritier de la couronne, que tant de gens ont +intérêt à ne pas voir hériter. + +Ces derniers mots firent une impression telle sur François, qu'il se +décida aussitôt à la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugréer +contre la disgrâce de cette rencontre et sans se promettre +intérieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le +désagrément qu'il venait d'en recevoir. + +--Soit! dit-il, rentrons à l'hôtel; nous y retrouverons Bussy, qui +doit être revenu de ses maudites noces; il aura ramassé quelque bonne +querelle et aura tué ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de +couchette, et cela me consolera. + +--Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, espérons en Bussy. Je ne demande +pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus +grande confiance en lui. + +Et ils partirent. + +Ils n'avaient pas tourné l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq +compagnons virent apparaître, à la hauteur de la rue Tison, un +cavalier enveloppé dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval +résonnait sur la terre presque pétrifiée, et, luttant contre cette +nuit épaisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort +pour percer le ciel nuageux et cette atmosphère lourde de neige, +argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec +précaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui +imposait de marcher au pas faisait écumer malgré le froid. + +--Cette fois, dit Quélus, c'est lui. + +--Impossible! dit Maugiron. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitté avec Livarot, +d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laissé se hasarder +ainsi. + +--C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'Épernon. Tiens! reconnais-tu +son hum! sonore, et sa façon insolente de porter la tête? Il est bien +seul. + +--Alors, dit d'O, c'est un piège. + +--En tout cas, piège ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est +lui: _Aux épées! aux épées!_ + +C'était en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue +Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itinéraire que lui +avait tracé Quélus; il avait, comme nous l'avons vu, reçu l'avis de +Saint-Luc, et, malgré le tressaillement fort naturel que ces paroles +lui avaient fait éprouver, il avait congédié ses trois amis à la porte +de l'hôtel Montmorency. + +C'était là une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel, +lequel disait de lui-même: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais +je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les +vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas à mon +gré un seul héros de l'antiquité que je ne puisse imiter dans tout ce +qu'il a fait. + +Et puis Bussy avait pensé que peut-être Saint-Luc, qu'il ne comptait +pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait +l'intérêt inattendu qu'à la position perplexe dans laquelle, lui, +Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager à +des précautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses +adversaires, en admettant qu'il eût des adversaires prêts à +l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il +avait, aux yeux de ses ennemis eux-mêmes, une réputation de courage +qui lui faisait, pour la soutenir au niveau où elle s'était élevée, +entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il +avait donc renvoyé ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'eût +fait respecter même d'un escadron. Et seul, les bras croisés dans son +manteau, sans autres armes que son épée et son poignard, il se +dirigeait vers la maison où l'attendait, non pas une maîtresse, comme +on eût pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au +même jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amitié, et +que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite à sa +belle Marguerite, promesse à laquelle il n'avait pas manqué une seule +fois, allait prendre, la nuit et lui-même, pour ne compromettre +personne, au logis du messager. + +Il avait fait impunément le trajet de la rue des Grands-Augustins à la +rue Saint-Antoine, quand, en arrivant à la hauteur de la rue +Sainte-Catherine, son oeil actif, perçant et exercé, distingua dans +les ténèbres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou, +moins bien prévenu, n'avait point aperçues d'abord. Il y a d'ailleurs +pour le coeur vraiment brave, à l'approche du péril qu'il devine, une +exaltation qui pousse à sa plus haute perfection l'acuité des sens et +de la pensée. + +Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise. + +--Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se +tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier +appel des maîtres. On fait cas de moi, à ce qu'il paraît. Diable! +voilà pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons! +ce brave Saint-Luc ne m'a point trompé, et, dût-il me trouer le +premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de +l'avertissement, compagnon. + +Et, ce disant, il avançait toujours; seulement, son bras droit jouait +à l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main +gauche avait détaché l'agrafe. + +Ce fut alors que Schomberg cria: _Aux épées!_ et qu'à ce cri répété +par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de +Bussy. + +--Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aiguë, mais tranquille, on +veut tuer, à ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bête +fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh +bien, messieurs, le sanglier va en découdre quelques uns, c'est moi +qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas à ma parole. + +--Soit! dit Schomberg; mais cela n'empêche pas que tu ne sois un grand +malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi à cheval, +quand nous t'écoutons à pied. + +Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vêtu de satin +blanc, sortit du manteau, et étincela comme un éclair d'argent aux +rayons de la lune, sans que Bussy pût deviner à quelle intention, si +ce n'est à une intention de menace, correspondante au geste qu'il +faisait. + +Aussi allait-il répondre comme répondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au +moment d'enfoncer les éperons dans le ventre de son cheval, il sentit +l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui +était particulière, et dont il avait déjà donné des preuves dans les +nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il était, avait lancé +une espèce de coutelas dont la large lame était plus lourde que le +manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, était restée dans +la plaie comme un couperet dans une branche de chêne. + +L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses +genoux. + +Bussy, toujours préparé à tout, se trouva les deux pieds à terre et +l'épée à la main. + +--Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez! + +Et, comme Schomberg s'approchait, emporté par son courage, et +calculant mal la portée de l'épée que Bussy tenait serrée au corps, +comme on calcule mal la portée de la dent du serpent roulé en spirale, +cette épée et ce bras se détendirent et lui crevèrent la cuisse. + +Schomberg poussa un cri. + +--Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de décousu déjà. C'était +le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait +couper, maladroit! + +Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec +son mouchoir, Bussy eut présenté la pointe de sa longue épée au +visage, à la poitrine des quatre autres assaillants, dédaignant de +crier, car appeler au secours, c'est-à-dire reconnaître qu'il avait +besoin d'aide, était indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau +autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non +pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il pût +s'adosser afin de n'être point pris par derrière, portant dix coups à +la minute, et sentant parfois cette molle résistance de la chair qui +indique que les coups ont porté. Une fois il glissa et regarda +machinalement la terre. Cet instant suffit à Quélus, qui lui porta un +coup dans le côté. + +--Touché! cria Quélus. + +--Oui, dans le pourpoint, répondit Bussy, qui ne voulait pas même +avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur. + +Et, bondissant sur Quélus, il lia si vigoureusement son épée, que +l'arme sauta à dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa +victoire, car au même instant d'O, d'Épernon et Maugiron l'attaquèrent +avec une nouvelle furie. Schomberg avait bandé sa blessure, Quélus +avait ramassé son épée; il comprit qu'il allait être cerné, qu'il +n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne +profitait pas de cette minute, il allait être perdu. + +Bussy fit en arrière un bond qui mit trois pas entre lui et les +assaillants; mais quatre épées le rattrapèrent bien vite, et cependant +c'était encore trop tard, car Bussy venait, grâce à un autre bond, de +s'adosser au mur. Là il s'arrêta, fort comme Achille ou comme Roland, +et souriant à cette tempête de coups qui s'abîmaient sur sa tête et +cliquetaient autour de lui. + +Tout à coup il sentit la sueur à son front et un nuage passa sur ses +yeux. + +Il avait oublié sa blessure, et les symptômes d'évanouissement qu'il +venait d'éprouver la lui rappelaient. + +--Ah! tu faiblis! s'écria Quélus redoublant ses coups. + +--Tiens! dit Bussy, juges-en. + +Et du pommeau de son épée il le frappa à la tempe. Quélus roula sous +ce coup de poing de fer. + +Puis, exalté, furieux comme le sanglier qui, après avoir tenu tête aux +chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'élança en avant. +D'O et d'Épernon reculèrent; Maugiron avait relevé Quélus, et le +tenait embrassé; Bussy brisa du pied l'épée de ce dernier, taillada +d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'Épernon. Un instant Bussy fut +vainqueur; mais Quélus revint à lui, mais Schomberg, tout blessé qu'il +était, rentra en lice, mais quatre épées flamboyèrent de nouveau. +Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces +pour opérer sa retraite, et recula pas à pas pour regagner son mur. +Déjà la sueur glacée de son front, le tintement sourd de ses oreilles, +une taie douloureuse et sanglante étendue sur ses yeux, lui +annonçaient l'épuisement de ses forces. L'épée ne suivait plus le +chemin que lui traçait la pensée obscurcie. Bussy chercha le mur avec +sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, à +son grand étonnement, le mur céda. C'était une porte entrebâillée. +Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce +moment suprême. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si +violents, que toutes les épées s'écartèrent ou se baissèrent devant +lui. Alors il se laissa glisser de l'autre côté de cette porte, et, se +retournant, il la poussa d'un violent coup d'épaule. Le pêne claqua +dans la gâche. C'était fini, Bussy était hors de danger, Bussy était +vainqueur, puisqu'il était sauvé. + +Alors, d'un oeil égaré par la joie, il vit à travers le guichet à +l'étroit grillage les figures pâles de ses ennemis. Il entendit les +coups d'épée furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de +rage, des appels insensés. Enfin, tout à coup il lui sembla que la +terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois +pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-même et alla +rouler sur les marches d'un escalier. + +Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le +silence et l'obscurité du tombeau. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE RÊVE DE LA RÉALITÉ. + + +Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous +sa chemise, et de boucler le ceinturon de son épée par-dessus, ce qui +avait fait une espèce de bandage à la plaie vive et brûlante d'où le +sang s'échappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva là, +il avait déjà perdu assez de sang pour que cette perte amenât +l'évanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombé. + +Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcité par la colère et la +souffrance, la vie persistât sous les apparences de l'évanouissement, +soit que cet évanouissement cessât pour faire place à une fièvre qui +fit place à un second évanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut +voir, dans cette heure de rêve ou de réalité, pendant cet instant de +crépuscule placé entre l'ombre de deux nuits. + +Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpté, avec +une tapisserie à personnages et un plafond peint. Ces personnages, +dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des +piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils +s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mystérieux. Entre +les deux fenêtres, un portrait de femme était placé, éclatant de +lumière; seulement il semblait à Bussy que le cadre de ce portrait +n'était autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, +fixé sur son lit comme par un pouvoir supérieur, privé de tous ses +mouvements, ayant perdu toutes ses facultés, excepté celle de voir, +regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades +sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques colères +de ceux qui portaient des épées. Avait-il déjà vu ces personnages ou +les voyait-il pour la première fois? C'est ce qu'il ne pouvait +préciser, tant sa tête était alourdie. + +Tout à coup la femme du portrait sembla se détacher du cadre, et une +adorable créature, vêtue d'une longue robe de laine blanche, comme +celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses +épaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils +veloutés, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on pût voir +circuler le sang qui la teintait de rose, s'avança vers lui. Cette +femme était si prodigieusement belle, ses bras étendus étaient si +attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter à ses +pieds. Mais il semblait retenu à son lit par des liens pareils à ceux +qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dédaigneuse de la +terre, l'âme immatérielle monte au ciel. + +Cela le força de regarder le lit sur lequel il était couché, et il lui +sembla que c'était un de ces lits magnifiques, sculptés sous François +1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broché d'or. + +A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond +cessèrent d'occuper Bussy. La femme du portrait était tout pour lui, +et il cherchait à voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un +nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il +lui en dérobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage +mystérieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses +regards, il se mit à lui adresser un compliment en vers comme il les +faisait, c'est-à-dire couramment. + +Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre +elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains +comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard. + +Bussy sentit la colère lui monter à la tête, et il entra dans une +telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eût eu la liberté de +ses mouvements, il se fût certes jeté sur lui; il est même juste de +dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible. + +Comme il s'efforçait vainement de se détacher du lit auquel il +semblait enchaîné, le nouveau venu parla. + +--Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrivé? + +--Oui, maître, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de +Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant ôter votre bandeau. + +Bussy fit un effort pour voir si la femme à la douce voix était bien +la même que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il +n'aperçut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui +venait, selon l'invitation qui lui en avait été faite, d'ôter son +bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards +effarés. + +--Au diable l'homme! pensa Bussy. + +Et il essaya de formuler sa pensée par la parole ou par le geste, mais +l'un lui fut aussi impossible que l'autre. + +--Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du +lit, vous êtes blessé, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous +allons essayer de vous raccommoder. + +Bussy voulut répondre; mais il comprit que cela était chose +impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacée, et les extrêmes +bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent été +traversés par cent mille épingles. + +--Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et +un accent de douloureux intérêt qui fit venir les larmes aux yeux de +Bussy la voix douce qui avait déjà parlé, et que le blessé reconnut +pour être celle de la dame du portrait. + +--Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, répliqua +le jeune homme; en attendant il est évanoui. + +Ce fut là tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre +comme le froissement d'une robe qui s'éloignait. Puis il crut sentir +quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui +restait d'éveillé en lui acheva de s'évanouir. + +Plus tard il fut impossible à Bussy de fixer la durée de cet +évanouissement. + +Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur +son visage; des voix rauques et discordantes écorchaient son oreille, +il ouvrit les yeux pour voir si c'étaient les personnages de la +tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans +l'espérance que le portrait serait toujours là, il tourna la tête de +tous côtés. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. +Quant au portrait, il avait complètement disparu. Bussy n'avait à sa +droite qu'un homme vêtu de gris avec un tablier blanc retroussé à la +ceinture et taché de sang; à sa gauche, qu'un moine genovéfain, qui +lui soulevait la tête, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant +des prières. + +L'oeil errant de Bussy s'attacha bientôt à une masse de pierres qui se +dressait devant lui, et monta jusqu'à la plus grande hauteur de ces +pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon +flanqué de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et +froid, légèrement doré par le soleil levant. + +Bussy était purement et simplement dans la rue, ou plutôt sur le +rebord d'un fossé, et ce fossé était celui du Temple. + +--Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez +prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en +donner en ouvrant les fenêtres, et j'eusse été mieux sur mon lit de +damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma +poche, à moins que vous ne vous soyez déjà payés vous-mêmes, ce qui +serait prudent, quelque vingt écus d'or; prenez, mes amis, prenez. + +--Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine +de vous apporter, et vous étiez là, bien véritablement là. Nous vous y +avons trouvé, en passant au point du jour. + +--Ah! diable! dit Bussy; et le jeune médecin y était-il? + +Les assistants se regardèrent. + +--C'est un reste de délire, dit le moine en secouant la tête. Puis, +revenant à Bussy: + +--Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous +confesser. + +Bussy regarda le moine d'un air effaré. + +--Il n'y avait pas de médecin, pauvre cher jeune homme, dit la +vieille. Vous étiez là, seul, abandonné, froid comme un mort. Voyez, +il y a un peu de neige, et votre place est dessinée en noir sur la +neige. + +Bussy jeta un regard sur son côté endolori, se rappela avoir reçu un +coup d'épée, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir +à la même place, fixé sur la plaie par le ceinturon de son épée. + +--C'est singulier, dit-il. + +Déjà, profitant de la permission qu'il leur avait donnée, les +assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations +pitoyables à son endroit. + +--Là, dit-il quand le partage fut achevé, c'est fort bien, mes amis. +Maintenant, conduisez-moi à mon hôtel. + +--Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la +vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous +pouvez monter. + +--Est-ce vrai? dit Bussy. + +--C'est la vérité du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval +sommes à votre service, mon gentilhomme. + +--C'est égal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va +chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser. + +--Comment vous appelez-vous? demanda Bussy. + +--Je m'appelle frère Gorenflot, répondit le moine. + +--Eh bien, frère Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son +derrière, j'espère que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon +père, au plus pressé. J'ai froid, et je voudrais être à mon hôtel pour +me réchauffer. + +--Et comment s'appelle votre hôtel? + +--Hôtel de Bussy. + +--Comment! s'écrièrent les assistants, hôtel de Bussy! + +--Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? + +--Vous êtes donc des gens de M. de Bussy. + +--Je suis M. de Bussy lui-même. + +--Bussy! s'écria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le +fléau des mignons... Vive Bussy! + +Et le jeune homme, enlevé sur les épaules de ses auditeurs, fut +reporté en triomphe en son hôtel, tandis que le moine s'en allait +comptant sa part des vingt écus d'or, secouant la tête et murmurant: + +--Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'étonne plus qu'il n'ait +pas voulu se confesser. + +Une fois rentré dans son hôtel, Bussy fit appeler son chirurgien +ordinaire, lequel trouva la blessure sans conséquence. + +--Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas été pansée? + +--Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, après +tout, elle paraisse bien fraîche. + +--Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donné le délire? + +--Certainement. + +--Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages +portant des fleurs et des piques, ce plafond à fresques, ce lit +sculpté et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux +fenêtres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce médecin qui +jouait à Colin-Maillard, et à qui j'ai failli crier casse-cou, ce +serait donc du délire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec +les mignons? Où me suis-je donc battu, déjà? Ah! oui, c'est cela. +C'était près de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adossé +à un mur; ce mur, c'était une porte, et cette porte a cédé +heureusement. Je l'ai refermée à grand'peine, je me suis trouvé dans +une allée. Là, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment où je me +suis évanoui. Ou bien ai-je rêvé, maintenant? voici la question. Ah! +et mon cheval, à propos? On doit avoir retrouvé mon cheval mort sur la +place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un. + +Le docteur appela un valet. + +Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutilé, s'était +traîné jusqu'à la porte de l'hôtel, et qu'on l'avait trouvé là, +hennissant, à la pointe du jour. Aussitôt l'alarme s'était répandue +dans l'hôtel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maître, +s'étaient mis à sa recherche, et la plupart d'entre eux n'étaient pas +encore rentrés. + +--Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi à +l'état de rêve, et c'en était un en effet. Quelle probabilité y a-t-il +qu'un portrait se détache de son cadre pour venir converser avec un +médecin qui a les yeux bandés? C'est moi qui suis un fou. Et +cependant, quand je me le rappelle, ce portrait était bien charmant. +Il avait.... + +Bussy se mit à détailler le portrait, et, à mesure qu'il en repassait +tout les détails dans sa mémoire, un frisson voluptueux, ce frisson de +l'amour qui réchauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours +sur sa poitrine brûlante. + +--Et j'aurais rêvé tout cela! s'écria Bussy, tandis que le docteur +posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne +fait pas de pareils rêves.--Récapitulons. + +Et Bussy se mit à répéter pour la centième fois: + +--J'étais au bal; Saint-Luc m'a prévenu qu'on devait m'attendre du +côté de la Bastille. J'étais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je +les ai renvoyés. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Châtelet, +etc., etc. A l'hôtel des Tournelles, j'ai commencé d'apercevoir les +gens qui m'attendaient. Ils se sont rués sur moi, m'ont estropié mon +cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entré dans une +allée; je me suis trouvé mal, et puis... ah! voilà! c'est cet _et +puis_ qui me tue; il y a une fièvre, un délire, un rêve, après cet _et +puis_. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouvé sur le +talus des fossés du Temple, où un moine genovéfain a voulu me +confesser.--C'est égal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy après un +silence d'un instant, qu'il employa encore à rappeler ses souvenirs. +Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours +pour cette égratignure, comme j'ai fait pour la dernière? + +--C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda +le chirurgien. + +--Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent +dans les jambes. + +--Faites quelques pas. + +Bussy sauta à bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait +avancé en faisant assez allègrement le tour de sa chambre. + +--Cela ira, dit le médecin, pourvu que vous ne montiez pas à cheval et +que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour. + +--A la bonne heure! s'écria Bussy, voilà un médecin! cependant j'en ai +vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravée là, +et, si je le rencontre jamais, je le reconnaîtrai, j'en réponds. + +--Mon cher seigneur, dit le médecin, je ne vous conseille pas de le +chercher; on a toujours un peu de fièvre après les coups d'épée; vous +devriez cependant savoir cela, vous qui êtes à votre douzième. + +--Oh! mon Dieu! s'écria tout à coup Bussy, frappé d'une idée nouvelle, +car il ne songeait qu'au mystère de sa nuit, est-ce que mon rêve +aurait commencé au delà de la porte, au lieu de commencer en deçà? +Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allée et d'escalier qu'il n'y +avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces +brigands-là, me croyant tué, m'auraient porté tout bellement jusqu'aux +fossés du Temple, afin de dépister quelque spectateur de la scène? +Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement rêvé le +reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procuré le rêve qui +m'agite, qui me dévore, qui me tue, je fais serment de les éventrer +tous jusqu'au dernier! + +--Mon cher seigneur, dit le médecin, si vous voulez vous guérir +promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi. + +--Excepté cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans écouter ce +que lui disait le docteur. Celui-là, c'est autre chose; il s'est +conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma première visite. + +--Seulement, pas avant ce soir, à cinq heures, dit le médecin. + +--Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de +voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et +de demeurer seul. + +--Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous êtes en toutes choses +un singulier malade, agissez à votre guise, monseigneur; je ne vous +recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un +autre coup d'épée avant que celui-là soit guéri. + +Bussy promit au médecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, +s'étant fait habiller, il appela sa litière et se fit porter à l'hôtel +Montmorency. + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, +AVAIT PASSÉ SA NUIT DE NOCES. + + +C'était un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de +Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantôme, son +cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizième siècle. Nul +homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquêtes. +Les rois et les princes avaient brigué son amitié. Les reines et les +princesses lui avaient envoyé leurs plus doux sourires. Bussy avait +succédé à la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la +bonne reine, au coeur tendre, qui, après la mort du favori dont nous +avons écrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait +fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que +Henri, son mari, s'en était ému, lui qui ne s'émouvait guère de ces +sortes de choses, et que le duc François ne lui eût jamais pardonné +l'amour de sa soeur, si cet amour n'eût acquis Bussy à ses intérêts. +Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour à cette ambition sourde +et irrésolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui +valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits. + +Mais, au milieu de tous les succès de guerre, d'ambition et de +galanterie, Bussy était demeuré ce que peut être une âme inaccessible +à toute faiblesse humaine, et celui-là qui n'avait jamais connu la +peur n'avait jamais non plus, jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés +du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa +poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-même, était vierge et +pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touché +et qui sort de la mine où il a mûri sous le regard du soleil. Aussi +n'y avait-il point dans ce coeur place pour les détails de pensée qui +eussent fait de Bussy un empereur véritable. Il se croyait digne d'une +couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de +comparaison. + +Henri III lui avait fait offrir son amitié, et Bussy l'avait refusée, +disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis +encore; que par conséquent semblable condition ne lui convenait pas. +Henri III avait dévoré en silence cet affront, aggravé par le choix +qu'avait fait Bussy du duc François pour son maître. Il est vrai que +le duc François était le maître de Bussy comme le bestiaire est le +maître du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le +mange. Tel était ce Bussy que François poussait à soutenir ses +querelles particulières. Bussy le voyait bien, mais le rôle lui +convenait. + +Il s'était fait une théorie à la manière de la devise des Rohan, qui +disaient: «Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.» Bussy se +disait:--Je ne puis être roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et +veut l'être, je serai roi de M. le duc d'Anjou. + +Et, de fait, il l'était. + +Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy +redoutable, ils coururent prévenir M. de Brissac. + +--M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tête aux +rideaux de la portière. + +--Non, monsieur, fit le concierge. + +--Où le trouverai-je? + +--Je ne sais, monsieur, répondit le digne serviteur. On est même fort +inquiet à l'hôtel. M. de Saint-Luc n'est pas rentré depuis hier. + +--Bah! fit Bussy tout émerveillé. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +--Mais madame de Saint-Luc? + +--Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose. + +--Elle est à l'hôtel? + +--Oui. + +--Prévenez donc madame de Saint-Luc que je serais charmé si j'obtenais +d'elle la permission de lui présenter mes respects. + +Cinq minutes après, le messager revint dire que madame de Saint-Luc +recevrait avec grand plaisir M. de Bussy. + +Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; +Jeanne de Cossé était venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu +de la salle d'honneur. Elle était fort pâle, et ses cheveux, noirs +comme l'aile du corbeau, donnaient à cette pâleur le ton de l'ivoire +jauni; ses yeux étaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eût +suivi sur sa joue le sillon argenté d'une larme récente. Bussy, que +cette pâleur avait d'abord fait sourire et qui préparait un compliment +de circonstance à ces yeux battus, s'arrêta dans son improvisation à +ces symptômes de véritable douleur. + +--Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgré +toute la crainte que votre présence me fait éprouver. + +--Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne +peut-elle vous annoncer un malheur? + +--Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, +cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le. + +--Entre moi et M. de Saint-Luc? répéta Bussy étonné. + +--Oui, il m'a éloignée pour vous parler. Vous êtes au duc d'Anjou, il +est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de +Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquiétude. Il +est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. +Confessez-moi la vérité. Qu'est-il arrivé à M. de Saint-Luc? + +--Madame, dit Bussy, voilà, en vérité, qui est merveilleux. Je +m'attendais à ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma +blessure, et c'est moi que l'on interroge. + +--M. de Saint-Luc vous a blessé, il s'est battu! s'écria Jeanne. Ah! +vous voyez bien.... + +--Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi +du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main +que je suis blessé. Il y a même plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il +a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-même a dû vous +dire que nous étions maintenant comme Damon et Pythias! + +--Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu? + +--Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge était donc +vrai? + +--Que vous disait-il? + +--Que M. de Saint-Luc n'était pas rentré depuis hier onze heures. +Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari? + +--Hélas! non. + +--Mais où peut-il être? + +--Je vous le demande. + +--Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait +de ce qui était arrivé, c'est fort drôle. + +La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand étonnement. + +--Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu +beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultés. +Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites. + +Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est à-dire l'ordre donné +par Henri III à Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du +Louvre, et la réponse des gardes, à laquelle, en effet, aucun retour +n'avait succédé. + +--Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends. + +--Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne. + +--Oui: Sa Majesté a emmené Saint-Luc au Louvre, et, une fois entré, +Saint-Luc n'a pas pu en sortir. + +--Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir? + +--Ah! dame! dit Bussy embarrassé, vous me demandez de dévoiler les +secrets d'État. + +--Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allée, au Louvre, mon père +aussi. + +--Eh bien? + +--Eh bien, les gardes nous ont répondu qu'ils ne savaient ce que nous +voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait être rentré au logis. + +--Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr, et si vous voulez vous en assurer de votre côté.... + +--Comment? + +--Par vous-même. + +--Le puis-je donc? + +--Certainement. + +--Mais j'aurais beau me présenter au palais, on me renverra comme on a +déjà fait, avec les mêmes paroles qu'on m'a déjà dites. Car, s'il y +était, qui empêcherait que je ne le visse? + +--Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je. + +--Pourquoi faire? + +--Pour voir Saint-Luc. + +--Mais enfin s'il n'y est pas? + +--Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi. + +--C'est étrange. + +--Non, c'est royal. + +--Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous? + +--Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc. + +--Vous me confondez. + +--Venez toujours. + +--Comment l'entendez-vous? Vous prétendez que la femme de Saint-Luc ne +peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous! + +--Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux +mener là ... Une femme! fi donc! + +--Alors, vous me raillez... et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel +à vous! + +--Eh! non, chère dame, écoutez: vous avez vingt ans, vous êtes grande, +vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambrée, vous ressemblez à +mon plus jeune page... comprenez-vous... ce joli garçon à qui le drap +d'or allait si bien hier soir? + +--Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'écria Jeanne en rougissant. + +--Écoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose. +C'est à prendre ou à laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites? + +--Oh! je donnerais tout au monde pour cela. + +--Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez +rien à donner, moi! + +--Oui... mais.... + +--Oh! je vous ai dit de quelle façon. + +--Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, +prévenez ce jeune garçon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui +enverrai une de mes femmes. + +--Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que +je destine à ces drôles pour le premier bal de la reine mère. Celui +que je croirai le plus assorti à votre taille, je vous l'enverrai; +puis vous me rejoindrez à un endroit convenu; ce soir, rue +Saint-Honoré, près de la rue des Prouvelles, par exemple, et de là.... + +--De là? + +--Eh bien, de là nous irons au Louvre ensemble. + +Jeanne se mit à rire et tendit la main à Bussy. + +--Pardonnez-moi mes soupçons, dit-elle. + +--De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire +toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre obligé. + +Et, prenant congé de la jeune femme, il retourna chez lui faire les +préparatifs de la mascarade. + +Le soir, à l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrèrent +à la hauteur de la barrière des Sergents. Si la jeune femme n'eût pas +porté le costume de son page, Bussy ne l'eût pas reconnue. Elle était +adorable sous son déguisement. Tous deux, après avoir échangé quelques +paroles, s'acheminèrent vers le Louvre. + +A l'extrémité de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils +rencontrèrent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et +leur barrait le passage. + +Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le +duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, à son cheval pie et au +manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter. + +--Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous étiez embarrassé, +mon beau page, de savoir comment vous pourriez pénétrer dans le +Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une +triomphale entrée. + +--Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou. + +L'appel traversa l'espace, et, malgré le piétinement des chevaux et le +chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince. + +Le prince se retourna. + +--Toi, Bussy! s'écria-t-il tout enchanté; je te croyais blessé à mort, +et j'allais à ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle. + +--Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans même remercier le prince de +cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de +personne, excepté la mienne. En vérité, monseigneur, vous me fourrez +dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses +positions. Hier, à ce bal de Saint-Luc, c'était un véritable +coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur +mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps. + +--Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en +ferai compter les gouttes. + +--Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberté ordinaire, et +vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, +du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lèvres trop +serrées pour cela. + +--Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras. + +--Que verrai-je, monseigneur? + +--Tu verras comme je vais parler à mon frère. + +--Écoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de +recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour +les mignons, cela. + +--Sois tranquille, j'ai pris la chose à coeur. + +--Me promettez-vous que la réparation sera belle? + +--Je te promets que tu seras content. Tu hésites encore, je crois? + +--Monseigneur, je vous connais si bien! + +--Viens, te dis-je. On en parlera. + +--Voilà votre affaire toute trouvée, glissa Bussy à l'oreille de la +comtesse. Il va y avoir entre ces bons frères, qui s'exècrent, une +esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez +votre Saint-Luc. + +--Eh bien, demanda le duc, te décides-tu, et faut-il que je t'engage +ma parole de prince? + +--Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que +vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger. + +Et Bussy alla prendre son rang près du prince, tandis que le nouveau +page, suivant son maître au plus près, marchait immédiatement derrière +lui. + +--Te venger! non, non, dit le prince, répondant à la menace de Bussy, +ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me +charge de la vengeance. Écoute, ajouta-t-il à voix basse, je connais +les assassins. + +--Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en +informer? + +--Je les ai vus. + +--Comment cela? dit Bussy étonné. + +--Où j'avais affaire moi-même, à la porte Saint-Antoine; ils m'ont +rencontré, et ont failli me tuer à ta place. Ah! je ne me doutais pas +que ce fût toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela.... + +--Eh bien, sans cela?.... + +--Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en +laissant la menace en suspens. + +--Non, monseigneur, dit Bussy, j'étais seul, et vous, monseigneur? + +--Moi, j'étais avec Aurilly, et pourquoi étais-tu seul? + +--Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont +donné. + +--Et ils t'ont blessé? demanda le prince avec sa rapidité à répondre +par une feinte aux coups qu'on lui portait. + +--Écoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai +un joli coup d'épée tout au travers du flanc. + +--Ah! les scélérats! s'écria le prince; Aurilly me le disait bien, +qu'ils avaient de mauvaises idées. + +--Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embûche! comment, vous étiez avec +Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'épée que du luth! comment, +il a dit à Votre Altesse que ces gens-là avaient de mauvaises pensées, +vous étiez deux, et ils n'étaient que cinq, et vous n'avez pas guetté +pour prêter main forte? + +--Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embûche était +dressée. + +--Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les +amis du roi Henri III, vous avez cependant bien dû songer qu'ils en +voulaient à quelque ami à vous. Or, comme il n'y a guère que moi qui +aie le courage d'être votre ami, il n'était pas difficile de deviner +que c'était à moi qu'ils en voulaient. + +--Oui, peut-être as-tu raison, mon cher Bussy, dit François, mais je +n'ai pas songé à tout cela. + +--Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eût trouvé que ce mot pour +exprimer tout ce qu'il pensait de son maître. + +On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reçu au guichet par le +capitaine et les concierges. Il y avait consigne sévère; mais, comme +on le pense bien, cette consigne n'était pas pour le premier du +royaume après le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du +pont-levis avec toute sa suite. + +--Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez +faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise +solennelle; moi je vais dire deux mots à quelqu'un. + +--Tu me quittes, Bussy? dit avec inquiétude le prince, qui avait un +peu compté sur la présence de son gentilhomme. + +--Il le faut; mais que cela n'empêche; soyez tranquille, au fort du +tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je +vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je +n'arriverai pas. + +Puis, profitant de l'entrée du duc dans la grande salle, il se glissa, +suivi de Jeanne, dans les appartements. + +Bussy connaissait le Louvre comme son propre hôtel. Il prit un +escalier dérobé, deux ou trois corridors solitaires, et arriva à une +espèce d'antichambre. + +--Attendez-moi ici, dit-il à Jeanne. + +--Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayée. + +--Il le faut, répondit Bussy; je dois vous éclairer le chemin et vous +ménager les entrées. + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, +S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE +N'AVAIT PASSÉ LA PREMIÈRE. + + +Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi +Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, était devenu la +chambre à coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommodé à son +usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poète, avait dans +cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et +des étaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des +dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bénis par +le pape, des sachets parfumés venant d'Orient et une collection des +plus belles épées d'escrime qui se pussent voir. + +Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque +son frère lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi +que près de la chambre du roi était l'appartement de la nourrice de +Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III +était un prince très changeant dans ses amitiés, cet appartement avait +été successivement occupé par Saint-Mégrin, Maugiron, d'O, d'Épernon, +Quélus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'être, selon la +pensée de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, +éprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlevé +le jeune homme à sa femme. + +C'est qu'a Henri III, organisation étrange, prince futile, prince +profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'à Henri III, toujours +ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle +distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, +les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumière, les caquetages, la +prière ou la débauche. Aussi Henri III est-il à peu près le seul +personnage de ce caractère que nous retrouvions dans notre monde +moderne. + +Henri III, l'hermaphrodite antique, était destiné à voir le jour dans +quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, +d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son règne +devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies +inconnues, entre Néron et Héliogabale. + +Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la +nourrice, alla frapper à l'antichambre commune aux deux appartements. + +Le capitaine des gardes vint ouvrir. + +--M. de Bussy! s'écria l'officier étonné. + +--Oui, moi même, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi désire +parler à M. de Saint-Luc. + +--Fort bien, répondit le capitaine; qu'on prévienne M. de Saint Luc +que le roi veut lui parler. + +A travers la porte restée entr'ouverte Bussy décocha un regard au +page. + +Puis, se retournant vers M. de Nancey: + +--Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy. + +--Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se +rendre à la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou. + +--Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au +capitaine des gardes. + +--Bien volontiers, répondit le capitaine. + +--Entrez, Jean, dit Bussy à la jeune femme; et de la main il lui +montra l'embrasure d'une fenêtre dans laquelle elle alla se réfugier. + +Elle y était blottie à peine que Saint-Luc entra. Par discrétion, M. +de Nancey se retira hors de la portée de la voix. + +--Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la +mine renfrognée. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy. + +--Moi-même, cher Saint-Luc, et avant tout.... + +Il baissa la voix. + +--Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu. + +--Ah! dit Saint-Luc, c'était tout naturel, et il me répugnait de voir +assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tué. + +--Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-là, c'est énorme. + +--Comment cela? + +--Oui, j'en ai été quitte pour un joli coup d'épée que j'ai rendu avec +usure, je crois, à Schomberg et à d'Épernon. Quant à Quélus, il doit +remercier les os de son crâne. C'est un des plus durs que j'aie encore +rencontrés. + +--Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit +Saint-Luc en bâillant à se démonter la mâchoire. + +--Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. +D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, +à ce qu'il paraît? + +--Royalement, c'est tout dire. + +--Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en +vaut un autre. + +--Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que +celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup +d'épée; c'est plus long, mais c'est plus sûr. + +--Pauvre comte! dit Bussy, vous êtes donc prisonnier, comme je m'en +doutais? + +--Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prétend qu'il n'y a que +mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je +lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de +brutalités que son bouffon. + +--Eh bien, voyons: ne puis-je pas à mon tour, comme je vous l'offrais, +vous rendre un service? + +--Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutôt +chez le maréchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui +doit être fort inquiète et qui trouve certainement ma conduite des +plus étranges. + +--Que lui dirai-je? + +--Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-à-dire que je suis +prisonnier, consigné au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de +l'amitié comme Cicéron qui a écrit là-dessus, et de la vertu comme +Socrate qui l'a pratiquée. + +--Et que lui répondez-vous? demanda Bussy en riant. + +--Morbleu! je lui réponds qu'à propos d'amitié, je suis un ingrat, et +à propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empêche pas qu'il +s'obstine et qu'il me répète en soupirant: «Ah! Saint-Luc, l'amitié +n'est donc qu'une chimère! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un +nom!» Seulement, après l'avoir dit en français, il le redit en latin +et le répète en grec. + +A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la +moindre attention, poussa un éclat de rire. + +--Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita +placent_, à plus forte raison, _ter_. Mais est-ce là tout ce que je +puis faire pour vous? + +--Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur. + +--Alors, c'est fait. + +--Comment cela? + +--Je me suis douté de tout ce qui est arrivé, et j'ai d'avance tout +dit à votre femme. + +--Et qu'a-t-elle répondu? + +--Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un +coup d'oeil du côté de l'embrasure de la fenêtre, j'espère qu'elle se +sera enfin rendue à l'évidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque +chose de difficile, d'impossible même; il y aura plaisir à +entreprendre cela. + +--Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants +l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de +mes fenêtres; je monterai en croupe derrière vous, et vous me +conduirez près de ma femme. Libre à vous de continuer après, si bon +vous semble, votre voyage vers la lune. + +--Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener +l'hippogriffe à votre femme, et que votre femme vienne vous trouver. + +--Ici? + +--Oui, ici. + +--Au Louvre? + +--Au Louvre même. Est-ce que ce ne serait pas plus drôle encore, +dites? + +--Oh! mordieu! je crois bien. + +--Vous ne vous ennuierez plus? + +--Non, ma foi. + +--Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit? + +--Demandez à Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui +ai proposé trois coups d'épée. Ce coquin s'est fâché que c'était à +crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcillé, moi. Mais je crois que +si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je +m'en ferai tuer. + +--Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude +tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bière que vous +ne vous ennuyez dans votre prison, allez. + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page? + +--A moi? + +--Oui, un garçon merveilleux. + +--Merci, dit Saint-Luc, je déteste les pages. Le roi, m'a offert de +faire venir celui des miens qui m'agréait le plus, et j'ai refusé. +Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici +ce qu'on fit à Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus +servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-même le programme +du costume. + +--Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours. + +--Bussy, dit Saint-Luc dépité, ce n'est pas bien à vous de me railler +ainsi. + +--Laissez moi faire. + +--Mais non. + +--Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut. + +--Mais non, non, non, cent fois non! + +--Holà! page, venez ici. + +--Mordieu! s'écria Saint-Luc. + +Le page quitta sa fenêtre, et vint tout rougissant. + +--Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupéfait de reconnaître Jeanne sous la +livrée de Bussy. + +--Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer? + +--Non, vrai Dieu! non, s'écria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi +qui vous dois une amitié éternelle! + +--Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous +regarde. + +--C'est vrai, dit celui-ci. + +Et, après avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en +arrière. + +En effet, M. de Nancey, étonné de la pantomime par trop expressive de +Saint-Luc, commençait à prêter l'oreille, quand un grand bruit, venant +de la galerie vitrée, le fit sortir de sa préoccupation. + +--Ah! mon Dieu! s'écria M. de Nancey, voilà le roi qui querelle +quelqu'un, ce me semble. + +--Je le crois, en effet, répliqua Bussy jouant l'inquiétude; +serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu? + +Le capitaine des gardes assura son épée à son côté, et partit dans la +direction de la galerie où, en effet, le bruit d'une vive discussion +perçait voûtes et murailles. + +--Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se +retournant vers Saint-Luc. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +--Il y a que M. d'Anjou et le roi se déchirent en ce moment, et que, +comme ce doit être un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien +perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous +rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sûreté ce beau page +que je vous donne; est-ce possible? + +--Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'était pas, il faudrait +bien que cela le devînt, mais heureusement j'ai fait le malade, je +garde la chambre. + +--En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos +prières. + +Et Bussy, tout joyeux d'avoir joué ce mauvais tour à Henri III, sortit +de l'antichambre et gagna la galerie où le roi, rouge de colère, +soutenait au duc d'Anjou, pâle de rage, que, dans la scène de la nuit +précédente, c'était Bussy qui était le provocateur. + +--Je vous affirme, sire, s'écriait le duc d'Anjou, que d'Épernon, +Schomberg, d'O, Maugiron et Quélus l'attendaient à l'hôtel des +Tournelles. + +--Qui vous l'a dit? + +--Je les ai vus moi-même, sire, de mes deux yeux vus. + +--Dans l'obscurité, n'est-ce pas? la nuit était noire comme +l'intérieur d'un four. + +--Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus. + +--A quoi donc? aux épaules? + +--Non, sire, à la voix. + +--Ils vous ont parlé? + +--Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont +chargé. + +--Vous? + +--Oui, moi. + +--Et qu'alliez vous faire à la porte Saint-Antoine? + +--Que vous importe? + +--Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui. + +--J'allais chez Manassès. + +--Chez Manassès, un juif! + +--Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur. + +--Je vais où je veux, je suis le roi. + +--Ce n'est pas répondre, c'est assommer. + +--D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a été le provocateur. + +--Bussy? + +--Oui. + +--Où cela? + +--Au bal de Saint-Luc. + +--Bussy a provoqué cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais +Bussy n'est pas fou. + +--Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. +D'ailleurs, il en était bien capable, puisque, malgré tout ce que vous +dites, il a blessé Schomberg à la cuisse, d'Épernon au bras, et +presque assommé Quélus. + +--Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parlé de cela, je lui +en ferai mon compliment. + +--Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un +exemple de ce batailleur. + +--Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans +la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis +votre frère, et s'il y a en France, excepté Votre Majesté, un seul +homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'à défaut du +respect la crainte lui fasse baisser les yeux. + +En ce moment, attiré par les clameurs des deux frères, parut Bussy, +galamment habillé de satin vert tendre avec des noeuds roses. + +--Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agréer mes +très-humbles respects. + +--Pardieu! le voici, dit Henri. + +--Votre Majesté, à ce qu'il paraît, me fait l'honneur de s'occuper de +moi? demanda Bussy. + +--Oui, répondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on +m'ait dit, votre visage respire la santé. + +--Sire, le sang tiré rafraîchit le visage, dit Bussy, et je dois avoir +le visage très-frais ce soir. + +--Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, +plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice. + +--Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne +me plains pas. + +Henri demeura stupéfait et regarda le duc d'Anjou. + +--Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il. + +--Je disais que Bussy a reçu un coup de dague qui lui traverse le +flanc. + +--Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi. + +--Puisque le frère de Votre Majesté l'assure, dit Bussy, cela doit +être vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir. + +--Et, ayant un coup d'épée dans le flanc, dit Henri, vous ne vous +plaignez pas? + +--Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empêcher de me venger +moi-même, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable +duelliste, je me vengerais, je l'espère bien, de la main gauche. + +--Insolent! murmura Henri. + +--Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parlé de justice, eh bien, +faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquête, +nommez des juges, et que l'on sache bien de quel côté venait le +guet-apens, et qui avait prépare l'assassinat. + +Henri rougit. + +--Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer où sont les +torts et envelopper tout le monde dans un pardon général. J'aime mieux +que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fâché que +Schomberg et d'Épernon se trouvent retenus chez eux par leurs +blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel était le plus enragé de tous +mes amis, à votre avis? Dites, cela doit vous être facile, puisque +vous prétendez les avoir vus? + +--Sire, dit le duc d'Anjou, c'était Quélus. + +--Ma foi oui! dit Quélus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien +vu. + +--Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quélus fassent la paix au +nom de tous. + +--Oh! oh! dit Quélus, que signifie cela, sire? + +--Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, à +l'instant même. + +Quélus fronça le sourcil. + +--Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du côté de Quélus et en +imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette +favour? + +La saillie était si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de +verve, que le roi lui-même se mit à rire. + +Alors, s'approchant de Quélus: + +--Allons, monsou, dit-il; le roi le vout. + +Et il lui jeta les deux bras au cou. + +--J'espère que cela ne vous engage à rien, dit tout bas Quélus à +Bussy. + +--Soyez tranquille, répondit Bussy du même ton. Nous nous retrouverons +un jour ou l'autre. + +Quélus, tout rouge et tout défrisé, se recula furieux. + +Henri fronça le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une +pirouette et sortit de la salle du conseil. + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III. + + +Après cette scène commencée en tragédie et terminée en comédie, et +dont le bruit, échappé au dehors comme un écho du Louvre, se répandit +par la ville, le roi, tout courroucé, reprit le chemin de son +appartement, suivi de Chicot, qui demandait à souper. + +--Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte. + +--C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre +quelque chose, ne fût-ce qu'un gigot. + +Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il dégrafa son manteau, +qu'il posa sur son lit, ôta son toquet, maintenu sur sa tête par de +longues épingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avançant +vers le couloir qui conduisait à la chambre de Saint-Luc, laquelle +n'était séparée de la sienne que par une simple muraille: + +--Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens. + +--Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je +désire même, continua-t-il en écoutant le pas de Henri qui +s'éloignait, que tu me laisses le temps de te ménager une petite +surprise. + +Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout à fait éteint: + +--Holà! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre. + +Un valet accourut. + +--Le roi a changé d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui +et Saint-Luc. Surtout il a recommandé le vin; allez, laquais. + +Le valet tourna sur ses talons et courut exécuter les ordres de +Chicot, qu'il ne doutait pas être les ordres du roi. + +Quant à Henri, il était passé, comme nous l'avons dit, dans +l'appartement de Saint-Luc, lequel, prévenu de la visite de Sa +Majesté, s'était couché et se faisait lire des prières par un vieux +serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait été fait prisonnier +avec lui. Sur un fauteuil doré, dans un coin, la tête entre ses deux +mains, dormait profondément le page qu'avait amené Bussy. + +Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil. + +--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il à Saint-Luc avec +inquiétude. + +--Votre Majesté, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorisé à +faire venir un page? + +--Oui, sans doute, répondit Henri III. + +--Eh bien, j'ai profité de la permission, sire. + +--Ah! ah! + +--Sa Majesté se repent-elle de m'avoir accordé cette distraction? +demanda Saint-Luc. + +--Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, +comment vas-tu? + +--Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fièvre. + +--En effet, dit le roi, tu as le visage empourpré, mon enfant; voyons +le pouls, tu sais que je suis un peu médecin. + +Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur. + +--Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agité. + +--Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en vérité je suis bien malade. + +--Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre +médecin. + +--Merci! sire. Je déteste Miron. + +--Je te garderai moi-même. + +--Sire, je ne souffrirai pas.... + +--Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc. +Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses à te raconter. + +--Ah! s'écria Saint-Luc désespéré, vous vous dites médecin, vous vous +dites mon ami, et vous voulez m'empêcher de dormir. Morbleu! docteur, +vous avez une drôle de manière de traiter vos malades! Morbleu! sire, +vous avez une singulière façon d'aimer vos amis. + +--Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es! + +--Sire, j'ai mon page Jean. + +--Mais il dort. + +--C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils +ne m'empêchent point de dormir moi-même. + +--Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu +te réveilles. + +--Sire, j'ai le réveil très-maussade, et il faut être bien habitué à +moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'être bien +éveillé. + +--Au moins, viens assister à mon coucher. + +--Et je serai libre après de revenir me mettre au lit? + +--Parfaitement libre. + +--Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en +réponds. Je tombe de sommeil. + +--Tu bâilleras tout à ton aise. + +--Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres +amis. + +--Ah! oui, ils sont dans un bel état, et Bussy me les a bien +accommodés. Schomberg a la cuisse crevée; d'Épernon a le poignet +tailladé comme une manche à l'espagnole; Quélus est encore tout +étourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade +d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie à mourir, et Maugiron qui me +boude. Allons! réveille ce grand bélître de page, et fais-toi passer +une robe de chambre. + +--Sire, si Votre Majesté veut me laisser. + +--Pourquoi faire? + +--Le respect.... + +--Allons donc! + +--Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majesté. + +--Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu; +et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que +nous tâchions de rire un peu. + +Et là-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitié de ce qu'il voulait, +sortit à moitié content. + +La porte ne se fut pas plutôt refermée derrière lui, que le page se +réveilla en sursaut, et d'un bond fut à la portière. + +--Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous +allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi +ici. Si l'on allait découvrir! + +--Ma chère Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voilà ici, et il lui +montrait le vieux serviteur, vous défendra contre toute indiscrétion. + +--Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en +rougissant. + +--Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton +attristé, je vous ferai reconduire à l'hôtel Montmorency, car la +consigne n'est que pour moi. Mais si vous étiez aussi bonne que belle, +si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre +Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir +de la tête, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un +si triste compagnon et me renverra coucher. + +Jeanne baissa les yeux. + +--Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi: +Ne soyez pas longtemps. + +--Jeanne, ma chère Jeanne, vous êtes adorable, dit, Saint-Luc, +rapportez-vous-en à moi de revenir le plus tôt possible près de vous. +D'ailleurs, il me vient une idée, je vais la mûrir un peu, et, à mon +retour, je vous en ferai part. + +--Une idée qui vous rendra la liberté? + +--Je l'espère. + +--Alors, allez. + +--Gaspard, dit Saint-Luc, empêchez bien que personne n'entre ici. +Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte à clef; apportez-moi +cette clef chez le roi. Allez dire à l'hôtel qu'on ne soit point +inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain. + +Gaspard promit en souriant d'exécuter les ordres que la jeune femme +écoutait en rougissant. + +Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut à +la chambre de Henri, qui déjà s'impatientait. + +Jeanne, toute seule et toute frémissante, se blottit dans l'ample +rideau qui tombait des tringles du lit, et là, rêveuse, inquiète, +courroucée, elle chercha de son côté, en jouant avec une sarbacane, un +moyen de sortir victorieuse de l'étrange position où elle se trouvait. + +Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum âpre et +voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri +foulaient, en effet, une jonchée de fleurs dont on avait coupé les +tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau délicate de Sa Majesté; +roses, jasmins, violettes, giroflées, malgré la rigueur de la saison, +formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III. + +La chambre, dont le plafond avait été abaissé et décoré de belles +peintures sur toile, était meublée, comme nous l'avons dit, de deux +lits, l'un desquels était si large, que, quoique son chevet fût appuyé +au mur, il tenait près du tiers de la chambre. Ce lit était d'une +tapisserie d'or et de soie à personnages mythologiques, représentant +l'histoire de Cenée ou de Cenis, tantôt homme et tantôt femme, +laquelle métamorphose ne s'opérait pas, comme on peut le présumer, +sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel +du lit était de toile d'argent lamée d'or et de figures de soie, et +les armes royales richement brodées étaient appliquées à la portion du +baldaquin qui, appliquée à la muraille, formait le chevet du lit. + +Il y avait aux fenêtres même tapisserie qu'aux lits, et les canapés et +les fauteuils étaient formés de même étoffe que celle du lit et des +fenêtres. Au milieu du plafond, une chaîne d'or laissait pendre une +lampe de vermeil, dans laquelle brûlait une huile qui répandait, en se +consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait +à la main un candélabre où brûlaient quatre bougies roses parfumées +aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumière +qui, jointe à celle de là lampe, éclairait suffisamment la chambre. + +Le roi, les pieds nus posés sur les fleurs qui jonchaient le parquet, +était assis sur sa chaise d'ébène incrustée d'or; il avait sur les +genoux sept ou huit petits chiens épagneuls tout jeunes, et dont les +frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs +triaient et frisaient ses cheveux retroussés comme ceux d'une femme, +sa moustache à crochet, et sa barbe rare et floconneuse. + +Un troisième enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de +crème rosé d'un goût tout particulier et d'odeurs des plus +appétissantes. + +Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majesté et le +sérieux d'un dieu indien. + +--Saint-Luc, disait-il, où est Saint-Luc? + +Saint-Luc entra. + +Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi. + +--Tiens, dit-il à Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de +se débarbouiller ou plutôt de se barbouiller aussi avec de la crème; +car si tu ne prends cette indispensable précaution, il arrivera une +chose fâcheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou +toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. Çà, les +graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'étendant sur un grand +fauteuil en face du roi, j'en veux tâter aussi, moi. + +--Chicot, Chicot! s'écria Henri; votre peau est trop sèche et +absorberait une trop grande quantité de crème; à peine y en a-t-il +assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes. + +--Ma peau s'est séchée à tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et +si mon poil est si dur, c'est que les contrariétés que tu me donnes le +tiennent continuellement hérissé; mais si tu me refuses la crème pour +mes joues, c'est-à-dire pour mon extérieur, c'est bon, mon fils, je ne +te dis que cela. + +Henri haussa les épaules en homme peu disposé à s'amuser des facéties +de son bouffon. + +--Laissez-moi, dit-il, vous radotez. + +Puis, se retournant vers Saint-Luc: + +--Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tête? + +Saint-Luc porta la main à son front, et poussa un gémissement. + +--Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Aïe!... +monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brûlez. + +Le coiffeur s'agenouilla. + +--Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant. + +--Oui, répondit le roi; comprends-tu ces imbéciles qui l'ont attaqué à +cinq, et qui l'ont manqué? Je les ferai rouer. Si tu avais été là, dis +donc, Saint-Luc? + +--Sire, répondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas +été plus heureux que mes compagnons. + +--Allons donc! que dis-tu? je gage mille écus d'or que tu touches dix +fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous +voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant? + +--Mais oui, sire. + +--Je demande si tu t'exerces souvent. + +--Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis +malade, sire, je ne suis bon à rien absolument. + +--Combien de fois me touchais-tu? + +--Nous faisions jeu égal à peu près, sire. + +--Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit +Henri à son barbier, vous m'arrachez la moustache. + +Le barbier s'agenouilla. + +--Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remède pour le mal de coeur. + +--Il faut manger, dit le roi. + +--Oh! sire, je crois que vous vous trompez. + +--Non, je t'assure. + +--Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de coeur +ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance. + +Et l'on entendit un bruit singulier pareil à celui qui résulte du +mouvement très-multiplié des mâchoires d'un singe. + +Le roi se retourna et vit Chicot, qui, après avoir englouti à lui tout +seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait +jouer bruyamment ses mandibules, tout en dégustant le contenu d'une +tasse de porcelaine du Japon. + +--Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous là, monsieur Chicot? + +--Je prends ma crème à l'intérieur, dit Chicot, puisque extérieurement +elle m'est défendue. + +--Ah! traître, s'écria le roi en faisant un demi-tour de tête si +malencontreux que le doigt pâteux du valet de chambre emplit de crème +la bouche du roi. + +--Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique +que toi; intérieure ou extérieure, je te les permets toutes deux. + +--Monsieur, vous m'étouffez, dit Henri au valet de chambre. + +Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le +barbier. + +--Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'écria Henri, +qu'on me l'aille chercher à l'instant même. + +--Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant +son doigt dans l'intérieur de la tasse de porcelaine, et faisant +glisser ensuite son doigt entre ses lèvres. + +--Pour qu'il passe son épée au travers du corps de Chicot, et que, si +maigre qu'il puisse être, il en fasse un rôti à mes chiens. + +Chicot se redressa, et, se coiffant de travers: + +--Par la mordieu! dit-il, du Chicot à tes chiens, du gentilhomme à tes +quadrupèdes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des +gardes, et nous verrons. + +Et Chicot tira sa longue épée, dont il s'escrima si plaisamment contre +le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi +ne put s'empêcher de rire. + +--Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mangé +à lui seul tout le souper. + +--Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre +à table, et tu as refusé. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je +n'ai plus faim et je vais me coucher. + +Pendant ce temps, le vieux Gaspard était venu apporter la clef à son +maître. + +--Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus +longtemps debout, de respect à mon roi, en tombant devant lui dans des +attaques nerveuses. J'ai le frisson. + +--Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignée +de petits chiens, emporte, emporte. + +--Pourquoi faire? demanda Saint-Luc. + +--Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne +l'auras plus. + +--Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur +corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette. + +--Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi. + +--Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me +réveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend épileptique. + +Et, sur ce, ayant salué le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par +les signes d'amitié que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir. + +Chicot avait déjà disparu. + +Les deux ou trois personnes qui avaient assisté au coucher sortirent à +leur tour. + +Il ne resta près du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage +d'un masque de toile fine enduite de graisse parfumée. Des trous pour +le nez, pour les yeux et pour la bouche étaient ménagés dans ce +masque. Un bonnet d'une étoffe de soie et d'argent le fixait sur le +front et aux oreilles. + +Puis on passa les bras du roi dans une brassière de satin rose, bien +douillettement doublée de soie fine et de ouate; puis on lui présenta +des gants d'une peau si souple, qu'on eût dit qu'ils étaient de +tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils étaient oints +intérieurement d'une huile parfumée qui leur donnait cette élasticité +dont à l'extérieur on cherchait inutilement la cause. + +Ces mystères de la toilette royale achevés, on fit boire à Henri son +consommé dans une tasse d'or; mais, avant de le porter à ses lèvres, +il en versa la moitié dans une autre tasse toute pareille à la sienne, +et ordonna qu'on envoyât cette moitié à Saint-Luc, en lui souhaitant +une bonne nuit. + +Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-là, sans doute à cause de +la grande préoccupation du roi, fut traité assez légèrement. Henri ne +fit qu'une seule prière sans même toucher à ses chapelets bénits; et, +faisant ouvrir son lit bassiné avec de la coriandre, du benjoin et de +la cannelle, il se coucha. + +Puis, une fois accommodé sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que +l'on enlevât la jonchée de fleurs qui commençait à épaissir l'air de +la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenêtres pour +renouveler cet air trop chargé de carbone. Après quoi un grand feu de +sarments brûla dans la cheminée de marbre, et, rapide comme un +météore, ne s'éteignit néanmoins qu'après avoir répandu sa douce +chaleur dans tout l'appartement. + +Alors le valet ferma tout, rideaux et portières, et fit entrer le +grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il +sauta sur le lit du roi, trépigna, tourna un instant, puis il se +coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son maître. + +Enfin on souffla les bougies roses qui brûlaient aux mains du satyre +d'or, on baissa la lumière de la veilleuse en y substituant une mèche +moins forte, et le valet chargé de ces derniers détails sortit à son +tour sur la pointe du pied. + +Déjà plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines +oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de +France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y eût une France. + +Il dormait. + +Une demi-heure après, les gens qui veillaient dans les galeries, et +qui, de leurs différents postes, pouvaient distinguer les fenêtres de +la chambre de Henri, virent à travers les rideaux s'éteindre tout à +fait la lampe royale, et les rayons argentés de la lune remplacer sur +les vitres la douce lumière rose qui les colorait. Ils pensèrent en +conséquence que Sa Majesté dormait de mieux en mieux. + +En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'étaient +éteints, et l'on eût entendu la chauve-souris la plus silencieuse +voler dans les sombres corridors du Louvre. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT, SANS QUE PERSONNE SUT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI +HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN. + + +Deux heures se passèrent ainsi. + +Soudain un cri terrible retentit. Ce cri était parti de la chambre de +Sa Majesté. + +Cependant la veilleuse était toujours éteinte, le silence toujours +profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet étrange appel +du roi. + +Car c'était le roi qui avait crié. + +Bientôt on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une +porcelaine qui éclatait en morceaux, de pas insensés courant dans la +chambre; puis ce furent des cris nouveaux mêlés à des aboiements de +chiens. Aussitôt les lumières brillent, les épées reluisent dans les +galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil +ébranlent les piliers massifs. + +--Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle, +courons chez le roi. + +Et au même instant, s'élançant d'un pas rapide, le capitaine des +gardes, le colonel des Suisses, les familiers du château, les +arquebusiers de service, se précipitèrent dans la chambre royale, +qu'un jet de flamme inonda aussitôt: vingt flambeaux illuminèrent la +scène. + +Près du fauteuil renversé, des tasses brisées, devant le lit en +désordre et dont les draps et les couvertures étaient épars dans la +chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se +tenait, les cheveux hérissés, les yeux fixes. + +Sa main droite était étendue, tremblante comme une feuille au vent. + +Sa main gauche crispée se cramponnait à la poignée de son épée qu'il +avait machinalement saisie. + +Le chien, aussi agité que son maître, le regardait les pattes +écartées, et hurlait. + +Le roi paraissait muet à force de terreur, et tout ce monde, n'osant +rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxiété +terrible. + +Alors parut à demi habillée, mais enveloppée dans un vaste manteau, la +jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce créature qui mena la +vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son époux avaient +réveillée. + +--Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc? +mon Dieu!... vos cris sont arrivés jusqu'à moi, et je suis venue. + +--Ce... ce... ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui +semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout +autre que pour lui. + +--Mais Votre Majesté a crié, reprit la reine... Votre Majesté est donc +souffrante? + +La terreur était peinte si visiblement sur les traits de Henri, +qu'elle gagnait peu à peu tous les assistants. On reculait, on +avançait, on dévorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il +n'était pas blessé, qu'il n'avait pas été frappé de la foudre ou mordu +par quelque reptile. + +--Oh! sire, s'écria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez +pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un médecin? + +--Un médecin! dit Henri du même ton sinistre, non, le corps n'est +point malade, c'est l'âme, c'est l'esprit; non, non, pas de médecin... +un confesseur. + +Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet, +le plafond. En aucun lieu n'était restée la trace de l'objet invisible +qui avait si fort épouvanté le roi. + +Cet examen était fait avec un redoublement de curiosité: le mystère se +compliquait, le roi demandait un confesseur! + +Aussitôt la demande faite, un messager a sauté sur son cheval, des +milliers d'étincelles ont jailli du pavé de la cour du Louvre. Cinq +minutes après Joseph Foulon, le supérieur du couvent de +Sainte-Geneviève, était réveillé, arraché pour ainsi dire de son lit, +et il arrivait chez le roi. + +Avec le confesseur, le tumulte a cessé, le silence se rétablit, on +s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a +peur... Le roi se confesse! + +Le lendemain de grand matin, le roi, levé avant tout le monde, ordonne +qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour +laisser passer le confesseur. + +Puis il fait venir le trésorier, le cirier, le maître des cérémonies, +il prend ses heures reliées de noir et lit des prières, s'interrompt +pour découper des images de saints, et tout à coup commande qu'on +fasse venir tous ses amis. + +A cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc était plus +souffrant que jamais. Il languit, il est écrasé de fatigue. Son mal +est dégénéré en accablement, son sommeil, ou plutôt sa léthargie a été +si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une +mince muraille le sépare seule du prince, il n'a rien entendu de la +scène de la nuit. Aussi demande-t-il à rester au lit, il y fera toutes +les prières que le roi lui ordonnera. + +A ce déplorable récit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on +lui envoie son apothicaire. + +Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du +couvent des Genovéfains, il passe, vêtu de noir, devant Schomberg qui +boite, devant d'Épernon qui a son bras en écharpe, devant Quélus +encore tout étourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur +distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se +flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper. + +D'Épernon fait observer qu'ayant le bras droit en écharpe il doit être +excepté de la cérémonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups +qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un désaccord dans la +gamme de la flagellation. + +Henri III lui répond que sa pénitence n'en sera que plus agréable à +Dieu. + +Lui-même donne l'exemple. Il ôte son pourpoint, sa veste, sa chemise, +et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son +habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'était +pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline; +seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il +ne trouve plus aucun torse à sa portée, il enlève des écailles de la +peinture des colonnes et des boiseries. + +Ce tumulte rassérène peu à peu le visage du roi, quoiqu'il soit +visible que son esprit reste toujours profondément frappé. + +Tout à coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende. +Derrière lui, les pénitences cessent comme par enchantement. Chicot +seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en exécration. D'O le lui +rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet. + +Henri est passé chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de +perles de vingt-cinq mille écus, l'a embrassée sur les deux joues, ce +qui ne lui est pas arrivé depuis plus d'un an, et l'a suppliée de +déposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac. + +Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitôt. Elle +demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, désire +qu'elle se mette un sac sur les épaules. + +--Pour mes péchés, répond Henri. + +Cette réponse satisfait la reine, car elle connaît mieux que personne +de quelle somme énorme de péchés son mari doit faire pénitence. Elle +s'habille au gré de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant +rendez-vous à la reine. + +A la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont +point cessé, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses +vrais et seuls amis. + +Au bout de dix minutes, la reine arrive, vêtue de son sac. Aussitôt on +distribue des cierges à toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible +temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et +les bons Parisiens, dévots au roi et à Notre-Dame, s'en vont à +Montmartre, grelottant d'abord, mais échauffés bientôt par les coups +furieux que distribue Chicot à tous ceux qui ont le malheur de se +trouver à portée de sa discipline. + +D'O s'est avoué vaincu, et a pris la file à cinquante pas de Chicot. + +A quatre heures du soir, la promenade lugubre était terminée, les +couvents avaient reçu de riches aumônes, les pieds de toute la cour +étaient gonflés, les dos de tous les courtisans étaient écorches; la +reine avait paru en public avec une énorme chemise de toile grossière, +le roi avec un chapelet de têtes de mort. Il y avait eu larmes, cris, +prières, encens, cantiques. + +La journée, comme on le voit, avait été bonne. + +En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir +au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait +si bien dansé l'avant-veille, se macérait ainsi le surlendemain. + +Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regardé passer en +riant la procession des flagellants, disant, en vrais dépréciateurs +que sont ces sortes de gens, que la dernière procession était plus +belle et plus fervente, ce qui n'était point vrai. + +Henri est rentré à jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les +épaules; il n'a pas quitté la reine de tout le jour, et il a profité +de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles, +pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de +pèlerinage avec elle. + +Quant à Chicot, las de frapper et affamé par l'exercice inusité auquel +l'a condamné le roi, il s'est dérobé un peu au-dessus de la porte +Montmartre, et avec frère Gorenflot, ce même moine genovéfain qui a +voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entré dans le +jardin d'une guinguette fort en renom, où il a bu du vin épicé et +mangé une sarcelle tuée dans les marais de la Grange-Batelière. Puis, +au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu +jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les pénitents et les +pénitentes, et distribuant, comme il le disait lui-même, ses +indulgences plénières. + +Le soir arrivé, le roi se sentit fatigué de son jeûne, de sa course +pieds nus et des coups furieux qu'il s'était donnés. Il se fit servir +un souper maigre, bassiner les épaules, allumer un grand feu, et passa +chez Saint-Luc, qu'il trouva allègre et dispos. + +Depuis la veille, le roi était bien changé; toutes ses idées étaient +tournées vers le néant des choses humaines, vers la pénitence et la +mort. + +--Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme dégoûté de la vie, +Dieu a en vérité bien fait de rendre l'existence si amère. + +--Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc. + +--Parce que l'homme fatigué de ce monde, au lieu de craindre la mort, +y aspire. + +--Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire +pas du tout, à la mort. + +--Écoute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tête; si tu faisais +bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple. + +--Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit. + +--Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que +nous entrions dans un cloître? J'ai des dispenses de notre saint-père +le pape; dès demain nous ferons profession. Je m'appellerai frère +Henri... + +--Pardon, sire, pardon, vous tenez peu à votre couronne que vous +connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup à ma femme que je ne +connais pas encore assez. Donc je refuse. + +--Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux, à ce qu'il paraît. + +--Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le coeur à +la joie. J'ai l'âme disposée d'une manière incroyable au bonheur et au +plaisir. + +--Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains. + +--C'était hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier, +j'étais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jeté dans +un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai passé une bonne nuit, +une journée charmante. Et, mordieu! vive la joie. + +--Tu jures, Saint-Luc, dit le roi. + +--Ai-je juré, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois, +vous, ce me semble. + +--J'ai juré, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus. + +--Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voilà la seule +chose à laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et +miséricordieux pour nos péchés, quand nos péchés tiennent à la +faiblesse humaine. + +--Tu crois donc que Dieu me pardonnera? + +--Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur. +Peste! vous, vous avez péché... en roi... tandis que moi, j'ai péché +en simple particulier; j'espère bien que, le jour du jugement, le +Seigneur aura deux poids et deux balances. + +Le roi poussa un soupir, murmura un _Confiteor_, se frappa la poitrine +au _meâ culpâ_. + +--Saint-Luc, dit-il à la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre? + +--C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de +Votre Majesté? + +--Nous allumerons toutes les lumières, je me coucherai, et tu me liras +les litanies des saints. + +--Merci, sire. + +--Tu ne veux donc pas? + +--Je m'en garderai bien. + +--Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes! + +--Non, je ne vous quitte pas, au contraire. + +--Ah! vraiment? + +--Si vous voulez. + +--Certainement, je le veux. + +--Mais à une condition _sine quâ non_. + +--Laquelle? + +--C'est que Votre Majesté va faire dresser des tables, envoyer +chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons. + +--Saint-Luc! Saint-Luc! s'écria le roi au comble de la terreur. + +--Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens folâtre, ce soir, moi. Voulez-vous +boire et danser, sire? + +Mais Henri ne répondait point. Son esprit, parfois si vif et si +enjoué, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une +secrète pensée qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attaché aux +pattes d'un oiseau qui étendrait vainement ses ailes pour s'envoler. + +--Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funèbre, rêves-tu +quelquefois? + +--Souvent, sire. + +--Tu crois aux rêves? + +--Par raison. + +--Comment cela? + +--Eh oui! les rêves consolent de la réalité. Ainsi, cette nuit, j'ai +fait un rêve charmant. + +--Lequel? + +--J'ai rêvé que ma femme... + +--Tu penses encore à ta femme, Saint-Luc? + +--Plus que jamais. + +--Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel. + +--J'ai rêvé, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant +son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire... + +--Hélas! oui, dit le roi. Ève était jolie aussi, malheureux! et Ève +nous a tous perdus. + +--Ah! voilà donc d'où vient votre rancune? Mais revenons à mon rêve, +sire. + +--Moi aussi, dit le roi, j'ai rêvé... + +--Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les +ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitôt, bravant guichets et +grille, elle avait passé par-dessus les murailles du Louvre, et était +venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que +je comprenais, et qui disait: « Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon +mari. » + +--Et tu as ouvert? dit le roi presque désespéré. + +--Je le crois bien, s'écria Saint-Luc, et avec empressement encore! + +--Mondain! + +--Mondain tant que vous voudrez, sire. + +--Et tu t'es réveillé alors? + +--Non pas, sire, je m'en suis bien gardé; le rêve était trop charmant. + +--Alors tu as continué de rêver? + +--Le plus que j'ai pu, sire. + +--Et tu espères, cette nuit.... + +--Rêver encore. Oui, n'en déplaise à Votre Majesté, voilà pourquoi je +refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des +prières. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'équivalent de +mon rêve. Ainsi, si, comme je l'ai dit à Votre Majesté, elle veut +faire dresser les tables, envoyer chercher les violons.... + +--Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu +me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu, +Saint-Luc, j'espère que le ciel t'enverra, au lieu de ce rêve +tentateur, quelque rêve salutaire qui t'amènera à partager demain mes +pénitences et à nous sauver de compagnie. + +--J'en doute, sire, et même j'en suis si certain, que, si j'ai un +conseil à donner à Votre Majesté, c'est de mettre dès ce soir à la +porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout à fait décidé à +mourir impénitent. + +--Non, dit Henri, non, j'espère que d'ici à demain la grâce le +touchera comme elle m'a touché. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour +toi. + +--Bonsoir, sire, je vais rêver pour vous. + +Et Saint-Luc commença le premier couplet d'une chanson plus que légère +que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne +humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte, +et rentra chez lui en murmurant: + +--Seigneur, mon Dieu! votre colère est juste et légitime, car le monde +va de mal en pis. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT LE ROI EUT PEUR D'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EUT PEUR +D'AVOIR PEUR. + + +En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour réunie, +selon ses ordres, dans la grande galerie. + +Alors il distribua quelques faveurs à ses amis, envoya en province +d'O, d'Épernon et Schomberg, menaça Maugiron et Quélus de leur faire +leur procès s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa +main à baiser à celui-ci, et tint longtemps son frère François serré +contre son coeur. + +Quant à la reine, il se montra envers elle prodigue d'amitiés et +d'éloges, à tel point, que les assistants en conçurent le plus +favorable augure pour la succession de la couronne de France. + +Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait +facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible; +enfin l'horloge du Louvre résonna dix fois: Henri jeta un long regard +autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il +chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de +refuser. + +Chicot le regardait faire. + +--Tiens! dit-il avec son audace accoutumée, tu as l'air de me faire +les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard à placer une +bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tu-diable! quel prieur je +ferais! Donne, mon fils, donne. + +--Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me +coucher. + +Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et, +avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux +tendres: + +--Bonsoir, messieurs, répéta-t-il, parodiant la voix de Henri; +bonsoir, nous allons nous coucher. + +Les courtisans se mordirent les lèvres; le roi rougit. + +--Çà, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et +surtout ma crème. + +--Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous +allons entrer dans le carême, et je suis en pénitence. + +--Je regrette la crème, dit Chicot. + +Le roi et le bouffon rentrèrent dans la chambre que nous connaissons. + +--Ah çà! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc +l'indispensable? Je suis donc très-beau, plus beau que ce Cupidon de +Quélus? + +--Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette, +sortez. + +Les valets obéirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurèrent +seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'étonnement. + +--Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas +encore graissés. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale? +Dame! c'est une pénitence comme une autre. + +Henri ne répondit pas. Tout le monde était sorti de la chambre, et les +deux rois, le fou et le sage, se regardaient. + +--Prions, dit Henri. + +--Merci, s'écria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est +pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans +la mauvaise compagnie où j'étais. Adieu, mon fils. Bonsoir. + +--Restez, dit le roi. + +--Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci dégénère en tyrannie. Tu +es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la +journée tu m'as fait déchirer les épaules de mes amis à coups de nerf +de boeuf, et voilà que nous prenons la tournure de recommencer ce +soir. Peste! Ne recommençons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous +deux ici, et à deux... tout coup porte. + +--Taisez-vous, misérable bavard! dit le roi, et songez à vous +repentir. + +--Bon! nous y voilà. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me +repente? de m'être fait le bouffon d'un moine? _Confiteor_... Je me +repens; _meâ culpâ_; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très +grande faute. + +--Pas de sacrilège, malheureux! pas de sacrilège! dit le roi. + +--Ah çà! dit Chicot, j'aimerais autant être enfermé dans la cage des +lions ou dans la loge des singes que d'être enfermé dans la chambre +d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais. + +Le roi enleva la clef de la porte. + +--Henri, dit Chicot, je te préviens que tu as l'air sinistre, et que, +si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte, +je casse la fenêtre. Ah mais! ah mais! + +--Chicot, dit le roi du ton le plus mélancolique, Chicot, mon ami, tu +abuses de ma tristesse. + +--Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les +tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou +douze palais comme Tibère. En attendant, prends ma longue épée, et +laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein? + +A ce mot de peur, un éclair était passé dans les yeux de Henri; puis, +avec un frisson étrange, il s'était levé et avait parcouru la chambre. + +Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle +pâleur sur son visage, que Chicot commença à le croire réellement +malade, et qu'après l'avoir regardé d'un air effaré faire trois ou +quatre tours dans sa chambre, il lui dit: + +--Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines à ton ami Chicot. + +Le roi s'arrêta devant le bouffon, et, le regardant: + +--Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami. + +--Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante. + +--Écoute, Chicot, dit Henri, tu es discret? + +--Il y a aussi celle de Pithiviers, où l'on mange de si bons pâtés de +mauviettes. + +--Malgré tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de coeur. + +--Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un régiment. + +--Et même tu es homme de bon conseil. + +--En ce cas, ne me donne pas de régiment, fais-moi conseiller. Ah! +non, j'y pense, j'aime mieux un régiment ou une abbaye. Je ne veux pas +être conseiller; je serais forcé d'être toujours de l'avis du roi. + +--Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure +terrible. + +--Ah! voilà que cela te reprend? dit Chicot. + +--Vous allez voir, vous allez entendre. + +--Voir quoi? entendre qui? + +--Attendez, et l'événement même vous apprendra les choses que vous +voulez savoir; attendez. + +--Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enragé avait +donc mordu ton père et ta mère la nuit où ils ont eu la fatale idée de +t'engendrer? + +--Chicot, tu es brave? + +--Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure à l'épreuve, +tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de façon à +faire scandale dans le Louvre, moi chétif, je suis dans le cas de +déshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des +gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin +du péril invisible, foin du danger que je ne connais pas! + +--Je vous commande de rester! fit le roi avec autorité. + +--Voilà, sur ma parole, un plaisant maître qui veut commander à la +peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je, à la rescousse! au feu! + +Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table. + +--Allons, drôle, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te +taises, je vais tout te raconter. + +--Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec +précaution de sa table et en tirant son énorme épée: une fois prévenu, +c'est bon; nous allons en découdre; raconte, raconte, mon fils. Il +paraîtrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est +bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et +elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un +crocodile? + +Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, plaçant son épée nue +entre ses cuisses, et entrelaçant la lame de ses deux jambes, comme +les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducée de Mercure. + +--La nuit dernière, dit Henri, je dormais.... + +--Et moi aussi, dit Chicot. + +--Soudain un souffle parcourt mon visage. + +--C'était la bête qui avait faim, dit Chicot, et qui léchait ta +graisse. + +--Je m'éveille à demi, et je sens ma barbe se hérisser de terreur sous +mon masque. + +--Ah! tu me fais délicieusement frissonner, dit Chicot en se +pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de +son épée. + +--Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le +bruit des paroles arriva à peine à l'oreille de Chicot, alors une voix +retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle +ébranla tout mon cerveau. + +--La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que +le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais +tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons. + +--Écoute bien. + +--Pardieu si j'écoute! dit Chicot en se détendant comme par un +ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe, +d'écouter. + +Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore: + +--Misérable pécheur! dit la voix.... + +--Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'était donc pas un +crocodile? + +--Misérable pécheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur +Dieu. + +Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil. + +--La voix de Dieu? reprit-il. + +--Ah! Chicot, répondit Henri, c'est une voix effrayante! + +--Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme +dit l'Écriture, au son de la trompette? + +--Es-tu là? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pécheur endurci, +es-tu bien décidé à persévérer dans tes iniquités? + +--Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu +ressemble assez à celle de ton peuple, ce me semble. + +--Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous +le proteste, Chicot, m'ont été bien cruels. + +--Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte +ce que disait la voix, que je sache si Dieu était bien instruit. + +--Impie! s'écria le roi, si tu doutes, je te ferai châtier. + +--Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'étonne seulement, c'est +que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces +reproches-là. Il est devenu bien patient depuis le déluge. En sorte, +mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable? + +--Oh! oui, dit Henri. + +--Il y avait de quoi. + +--La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle était figée au +coeur de mes os. + +--Comme dans Jérémie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de +gentilhomme, ce qu'à ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as +appelé? + +--Oui. + +--Et l'on est venu? + +--Oui. + +--Et a-t-on bien cherché? + +--Partout. + +--Pas de bon Dieu? + +--Tout s'était évanoui. + +--A commencer par le roi Henri. C'est effrayant. + +--Si effrayant, que j'ai appelé mon confesseur. + +--Ah! bon; il est accouru? + +--A l'instant même. + +--Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la vérité, contre ton +ordinaire. Que pense-t-il de cette révélation-là, ton confesseur? + +--Il a frémi. + +--Je crois bien. + +--Il s'est signé; il m'a ordonné de me repentir, comme Dieu me le +prescrivait. + +--Fort bien! il n'y a jamais de mal à se repentir. Mais de la vision +en elle-même, ou plutôt de l'audition, qu'en a-t-il dit? + +--Qu'elle était providentielle; que c'était un miracle, qu'il me +fallait songer au salut de l'État. Aussi ai-je, ce matin.... + +--Qu'as-tu fait ce matin, mon fils? + +--J'ai donné cent mille livres aux jésuites. + +--Très-bien. + +--Et haché à coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes +seigneurs. + +--Parfait! Mais ensuite? + +--Eh bien, ensuite... Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que +je parle, c'est à l'homme de sang-froid, à l'ami. + +--Ah! sire, dit Chicot sérieux, je pense que Votre Majesté a eu le +cauchemar. + +--Tu crois? + +--Que c'est un rêve que Votre Majesté a fait, et qu'il ne se +renouvellera pas si Votre Majesté ne se frappe pas trop l'esprit. + +--Un rêve? dit Henri en secouant la tête. Non, non; j'étais bien +éveillé, je t'en réponds, Chicot. + +--Tu dormais, Henri. + +--Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts. + +--Je dors comme cela, moi. + +--Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort +réellement. + +--Et que voyais-tu? + +--Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais +l'améthyste qui est au pommeau de mon épée briller là où vous êtes, +Chicot, d'une lumière sombre. + +--Et la lampe, qu'était-elle devenue? + +--Elle s'était éteinte. + +--Rêve, cher fils, pur rêve! + +--Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur +parle aux rois quand il veut opérer quelque grand changement sur la +terre? + +--Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne +l'entendent jamais. + +--Mais qui te rend donc si incrédule? + +--C'est que tu aies si bien entendu. + +--Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi. + +--Parbleu! répondit Chicot. + +--C'est pour que tu entendes toi-même ce que dira la voix. + +--Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je répète ce que +j'ai entendu. Chicot est si nul, si chétif, si fou, que, le dit-il à +chacun, personne ne le croira. Pas mal joué, mon fils. + +--Pourquoi ne pas croire plutôt, mon ami, dit le roi, que c'est à +votre fidélité bien connue que je confie ce secret? + +--Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce +mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquités. Mais n'importe! +j'accepte la commission. Je ne suis pas fâché d'entendre la voix du +Seigneur; peut-être dira-t-elle aussi quelque chose pour moi. + +--Eh bien, que faut-il faire? + +--Il faut te coucher, mon fils. + +--Mais si, au contraire.... + +--Pas de mais. + +--Cependant.... + +--Crois-tu par hasard que tu empêcheras la voix de Dieu de parler +parce que tu resteras debout? Un roi ne dépasse les autres hommes que +de la hauteur de la couronne, et, quand il est tête nue, crois-moi, +Henri, il est de même taille et quelquefois plus petit qu'eux. + +--C'est bien, dit le roi, tu restes? + +--C'est convenu. + +--Eh bien, je vais me coucher. + +--Bon! + +--Mais tu ne te coucheras pas, toi. + +--Je n'aurai garde. + +--Seulement, je n'ôte que mon pourpoint. + +--Fais à ta guise. + +--Je garde mou haut-de-chausses. + +--La précaution est bonne. + +--Et toi? + +--Moi, je reste où je suis. + +--Et tu ne dormiras pas? + +--Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme +la peur, mon fils, une chose indépendante de la volonté. + +--Tu feras ce que tu pourras, au moins? + +--Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me réveillera. + +--Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait déjà une jambe +dans le lit et qui la retira. + +--Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche? + +Le roi poussa un soupir, et, après avoir avec inquiétude sondé du +regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa +tout frissonnant dans son lit. + +--Là! fit Chicot, à mon tour. + +Et il s'étendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et +derrière lui les coussins et les oreillers. + +--Comment vous trouvez-vous, sire? + +--Pas mal, dit le roi, et toi? + +--Très-bien; bonsoir, Henri. + +--Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas. + +--Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en bâillant à se démonter la +mâchoire. + +Et tous deux fermèrent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir, +Chicot pour dormir réellement. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT LA VOIX DU SEIGNEUR SE TROMPA ET PARLA A CHICOT, CROYANT +PARLER AU ROI. + + +Le roi et Chicot restèrent pendant l'espace de dix minutes à peu près +immobiles et silencieux. Tout à coup le roi se leva comme en sursaut +et se mit sur son séant. + +Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui +précède le sommeil, Chicot en fit autant. + +Tous deux se regardèrent avec des yeux flamboyants. + +--Quoi? demanda Chicot à voix basse. + +--Le souffle! dit le roi à voix plus basse encore, le souffle! + +Au même instant une des bougies que tenait dans sa main le satyre d'or +s'éteignit; puis une seconde, puis une troisième, puis enfin la +dernière. + +--Oh! oh! dit Chicot, quel souffle! + +Chicot n'avait pas prononcé la dernière de ces syllabes, que la lampe +s'éteignit à son tour, et que la chambre demeura éclairée seulement +par les dernières lueurs du foyer. + +--Casse-cou! dit Chicot en se levant tout debout. + +--Il va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler. + +--Alors, dit Chicot, écoute. + +En effet, au même instant on entendit une voix creuse et sifflante par +intervalle qui disait dans la ruelle du lit: + +--Pécheur endurci, es-tu là? + +--Oui, oui, Seigneur; dit Henri, dont les dents claquaient. + +--Oh! oh! dit Chicot, voilà une voix bien enrhumée pour venir du ciel! +N'importe, c'est effrayant. + +--M'entends-tu? demanda la voix. + +--Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j'écoute, courbé sous votre +colère. + +--Crois-tu donc m'avoir obéi, continua la voix, en faisant toutes les +momeries extérieures que tu as faites aujourd'hui, sans que le fond de +ton coeur ait été sérieusement atteint? + +--Bien dit! s'écria Chicot, oh! bien touché! + +Les mains du roi se choquaient en se joignant. Chicot s'approcha de +lui. + +--Eh bien, murmura Henri, eh bien, crois-tu maintenant, malheureux? + +--Attendez, dit Chicot. + +--Que veux-tu? + +--Silence donc! Écoute: tire-toi tout doucement de ton lit et +laisse-moi m'y mettre à ta place. + +--Pourquoi cela? + +--Afin que la colère du Seigneur tombe d'abord sur moi. + +--Penses-tu qu'il m'épargnera pour cela? + +--Essayons toujours. + +Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement le roi +hors du lit et se mit en son lieu. + +--Maintenant, Henri, dit-il, va t'asseoir dans mon fauteuil et +laisse-moi faire. + +Henri obéit; il commençait à deviner. + +--Tu ne réponds pas, reprit la voix, preuve que tu es endurci dans le +péché. + +--Oh! pardon, pardon, Seigneur! dit Chicot en nasillant comme le roi. + +Puis, s'allongeant vers Henri: + +--C'est drôle, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne +reconnaît pas Chicot? + +--Ouais! fit Henri, que veut dire cela? + +--Attends, attends, tu vas en voir bien d'autres! + +--Malheureux! dit la voix. + +--Oui, Seigneur, oui, répondit Chicot, oui, je suis un pécheur +endurci, un affreux pécheur. + +--Alors reconnais tes crimes, et repens-toi. + +--Je reconnais, dit Chicot, avoir été un grand traître vis-à-vis de +mon cousin de Condé, dont j'ai séduit la femme; et je me repens. + +--Mais que dis-tu donc là? murmura le roi. Veux-tu bien te taire? Il y +a longtemps qu'il n'est plus question de cela. + +--Ah! vraiment, dit Chicot; passons à autre chose. + +--Parle, dit la voix. + +--Je reconnais, continua le faux Henri, avoir été un grand larron +vis-à-vis des Polonais qui m'avaient élu roi, que j'ai abandonnés une +belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne; et je me +repens. + +--Eh! bélître! dit Henri, que rappelles-tu là? c'est oublié. + +--Il faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot. +Laissez-moi faire. + +--Parle, dit la voix. + +--Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trône de France à mon +frère d'Alençon, à qui il revenait de droit, puisque j'y avais +formellement renoncé en acceptant le trône de Pologne; et je me +repens. + +--Coquin! dit le roi. + +--Ce n'est pas encore cela, reprit la voix. + +--Je reconnais m'être entendu avec ma bonne mère Catherine de Médicis +pour chasser de France mon beau-frère le roi de Navarre, après avoir +détruit tous ses amis, et ma soeur la reine Marguerite, après avoir +détruit tous ses amants; de quoi j'ai un repentir bien sincère. + +--Ah! brigand que tu es! murmura le roi, les dents serrées de colère. + +--Sire, n'offensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu'il sait +aussi bien que nous. + +--Il ne s'agit pas de politique, poursuivit la voix. + +--Ah! nous y voilà, poursuivit Chicot avec un accent lamentable. Il +s'agit de mes moeurs, n'est-ce pas? + +--A la bonne heure! dit la voix. + +--Il est vrai, mon Dieu, continua Chicot, parlant toujours au nom du +roi, que je suis bien efféminé, bien paresseux, bien mol, bien niais +et bien hypocrite. + +--C'est vrai! fit la voix avec un son caverneux. + +--J'ai maltraité les femmes, la mienne surtout, une si digne femme! + +--On doit aimer sa femme comme soi-même, et la préférer à toutes +choses, dit la voix furieuse. + +--Ah! s'écria Chicot d'un ton désespéré, j'ai bien péché alors. + +--Et tu as fait pécher les autres en donnant l'exemple. + +--C'est vrai, c'est encore vrai. + +--Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc. + +--Bah! fit Chicot, êtes-vous bien sûr, mon Dieu, que je ne l'aie pas +damné tout à fait? + +--Non; mais cela pourra bien lui arriver, et à toi aussi, si tu ne le +renvoies demain matin, au plus tard, dans sa famille. + +--Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me paraît amie de la maison de +Cossé. + +--Et si tu ne le fais duc et sa femme duchesse, continua la voix, pour +indemnité de ses jours de veuvage anticipé. + +--Et si je n'obéis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un +soupçon de résistance. + +--Si tu n'obéis pas, reprit la voix en grossissant d'une façon +terrible, tu cuiras pendant l'éternité dans la grande chaudière où +cuisent en t'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le maréchal de +Retz. + +Henri III poussa un gémissement. La peur, à cette menace, le reprenait +plus poignante que jamais. + +--Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s'intéresse à +M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m'emporte, qu'il a le bon Dieu +dans sa manche. + +Mais Henri n'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s'il les +entendait, elles ne pouvaient le rassurer. + +--Je suis perdu, disait-il avec égarement, je suis perdu! et cette +voix d'en haut me fera mourir. + +--Voix d'en haut! reprit Chicot, ah! pour cette fois, tu te trompes. +Voix d'à côté, tout au plus. + +--Comment! voix d'à côté? demanda Henri. + +--Eh! oui, n'entends-tu donc pas, mon fils, que la voix vient de ce +mur-là? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probablement que comme +l'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en +enfer. + +--Athée! blasphémateur! + +--C'est honorable pour toi, Henri. Aussi je te fais mon compliment. +Mais, je te l'avouerai, je te trouve bien froid à l'honneur que tu +reçois. Comment! le bon Dieu est au Louvre, et n'est séparé de toi que +par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons donc, +Valois; je ne te reconnais point là, et tu n'es pas poli. + +En ce moment une branche perdue dans un coin de la cheminée +s'enflamma, et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage +de Chicot. + +Ce visage avait une telle expression de gaieté, de raillerie, que le +roi s'en étonna. + +--Eh quoi! dit-il, tu as le coeur de railler? tu oses.... + +--Eh! oui, j'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-même tout à l'heure, ou +la peste me crève! Mais raisonne donc, mon fils, et fais ce que je te +dis. + +--Que j'aille voir.... + +--Si le bon Dieu est bien effectivement dans la chambre à côté. + +--Mais si la voix parle encore? + +--Est-ce que je ne suis pas là pour répondre? Il est même très-bon que +je continue de parler en ton nom, cela fera croire à la voix qui me +prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement crédule, +la voix divine, et ne connaît guère son monde. Comment! depuis un +quart d'heure que je brais, elle ne m'a pas reconnu? C'est humiliant +pour une intelligence. + +Henri fronça le sourcil. Chicot venait d'en dire tant, que son +incroyable crédulité était entamée. + +--Je croîs que tu as raison, Chicot, dit-il, et j'ai bien envie.... + +--Mais va donc! dit Chicot en le poussant. + +Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans la +chambre voisine, qui était, on se le rappelle, l'ancienne chambre de +la nourrice de Charles IX, habitée pour le moment par Saint-Luc. Mais +il n'eut pas plutôt fait quatre pas dans le couloir, qu'il entendit la +voix redoubler de reproches. Chicot y répondait par les plus +lamentables doléances. + +--Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un +sybarite, corrompu comme un païen. + +--Hé! pleurnichait Chicot! hé! hé! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu +m'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin, +l'esprit si changeant? Mais c'est fini, mou Dieu! à partir +d'aujourd'hui, je ne veux plus porter que des chemises de grosse +toile. Je m'enterrerai dans le fumier comme Job, et je mangerai de la +bouse de vache comme Ézéchiel. + +Cependant Henri continuait d'avancer dans le corridor, remarquant avec +admiration qu'à mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son +interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir +effectivement de la chambre de Saint-Luc. + +Henri allait frapper à la porte, quand il aperçut un rayon de lumière +qui filtrait à travers le large trou de la serrure ciselée. + +Il se baissa au niveau de cette serrure et regarda. + +Tout à coup Henri, qui était fort pâle, rougit de colère, se releva et +se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu'il ne pouvait croire +tout on le voyant. + +--Par la mordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu'on ait osé me jouer +à ce point-là? + +En effet, voici ce qu'il voyait par le trou de la serrure. + +Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en caleçon de soie et en +robe de chambre, soufflait dans une sarbacane les paroles menaçantes +que le roi prenait pour des paroles divines, et près de lui, appuyée à +son épaule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de +temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait en grossissant +sa voix toutes les fantaisies qui naissaient d'abord dans ses yeux +malins et sur ses lèvres rieuses. Puis c'étaient des éclats de folle +joie à chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se lamentait et +pleurait à faire croire au roi, tant l'imitation était parfaite et le +nasillement naturel, que c'était lui-même qu'il entendait pleurer et +se lamenter de ce corridor. + +--Jeanne de Cossé dans la chambre de Saint-Luc! un trou dans la +muraille! une mystification à moi! gronda sourdement Henri. Oh! les +misérables! ils me le payeront cher! + +Et sur une phrase plus injurieuse que les autres soufflée par madame +de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d'un pas, et d'un coup +de pied fort viril pour un efféminé, enfonça la porte, dont les gonds +se descellèrent à moitié et dont la serrure sauta. + +Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les rideaux, dans +lesquels elle s'enveloppa. + +Saint-Luc, la sarbacane à la main, pâle de terreur, tomba à deux +genoux devant le roi, pâle de colère. + +--Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! miséricorde! +J'en appelle à la Vierge Marie, à tous les saints... Je m'affaiblis, +je me meurs! + +Mais, dans la chambre à côté, nul des acteurs de la scène burlesque +que nous venons de raconter n'avait encore eu la force de parler, tant +la situation avait rapidement tourné au dramatique. + +Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilité par un geste. + +--Sortez! dit-il en étendant le bras. + +Et, cédant à un mouvement de rage indigne d'un roi, il arracha la +sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour l'en frapper. +Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort +d'acier l'eût mis sur ses jambes. + +--Sire, dit-il, vous n'avez le droit de me frapper qu'à la tête, je +suis gentilhomme. + +Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancher. Quelqu'un la +ramassa, c'était Chicot, qui, ayant entendu le bruit de la porte +brisée et jugeant que la présence d'un médiateur ne serait pas +inutile, était accouru à l'instant même. + +Il laissa Henri et Saint-Luc se démêler comme ils l'entendaient, et, +courant droit au rideau sous lequel il devinait quelqu'un, il en tira +la pauvre femme toute frémissante. + +--Tiens! tiens! dit-il, Adam et Ève après le péché! et tu les chasses, +Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard. + +--Oui, dit Henri. + +--Attends alors, je vais faire l'ange exterminateur. + +Et, se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en +guise d'épée flamboyante sur la tête des deux coupables, et dit: + +--Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre désobéissance. Je +vous défends d'y rentrer. + +Puis, se penchant à l'oreille de Saint-Luc, qui, pour la protéger, +s'il était besoin, contre la colère du roi, enveloppait le corps de sa +femme de son bras: + +--Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faites vingt +lieues d'ici à demain. + + + + +CHAPITRE X + +COMMENT BUSSY SE MIT À LA RECHERCHE DE SON RÊVE, DE PLUS EN PLUS +CONVAINCU QUE C'ÉTAIT UNE RÉALITÉ. + + +Cependant Bussy était rentré avec le duc d'Anjou, rêveurs tous deux: +le duc, parce qu'il redoutait les suites de cette sortie vigoureuse, à +laquelle il avait en quelque sorte été force par Bussy; Bussy, parce +que les événements de la nuit précédente le préoccupaient par-dessus +tout. + +--Enfin, se disait-il en regagnant son logis après force compliments +faits au duc d'Anjou sur l'énergie qu'il avait déployée; enfin, ce +qu'il y a de certain, c'est que j'ai été attaqué, c'est que je me suis +battu, c'est que j'ai été blessé, puisque je sens là, au côté droit, +ma blessure, qui est même fort douloureuse. Or, en me battant, je +voyais, comme je vois là la croix des Petits-Champs, je voyais le mur +de l'hôtel des Tournelles et les tours crénelées de la Bastille. C'est +à la place de la Bastille, un peu en avant de l'hôtel des Tournelles, +entre la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j'ai été +attaqué, puisque je m'en allais faubourg Saint-Antoine chercher la +lettre de la reine de Navarre. C'est donc là que j'ai été attaqué, +près d'une porte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette +porte refermée sur moi, j'ai regardé Quélus, qui avait les joues si +pâles et les yeux si flamboyants. J'étais dans une allée; au bout de +l'allée il y avait un escalier. J'ai senti la première marche de cet +escalier, puisque j'ai trébuché contre. Alors je me suis évanoui. Puis +a commencé mon rêve; puis je me suis retrouvé, par un vent très-frais, +couché sur le talus des fossés du Temple, entre un moine, un boucher +et une vieille femme. + +Maintenant, d'où vient que mes autres rêves s'effacent si vite et si +complètement de ma mémoire, tandis que celui-ci s'y grave plus avant à +mesure que je m'éloigne du moment où je l'ai fait? + +--Ah! dit Bussy, voilà le mystère. + +Et il s'arrêta à la porte de son hôtel, où il venait d'arriver en ce +moment même, et, s'appuyant au mur, il ferma les jeux. + +--Morbleu! dit-il, c'est impossible qu'un rêve laisse dans l'esprit +une pareille impression. Je vois la chambre avec sa tapisserie à +personnages, je vois le plafond peint, je vois mon lit en bois de +chêne sculpté, avec ses rideaux de damas blanc et or. Je vois le +portrait, je vois la femme blonde; je suis moins sûr que la femme et +le portrait ne soient pas la même chose. Enfin, je vois la bonne et +joyeuse figure du jeune médecin qu'on a conduit à mon lit les yeux +bandés. Voilà pourtant bien assez d'indices. Récapitulons: une +tapisserie, un plafond, un lit sculpté, des rideaux de damas blanc et +or, un portrait, une femme et un médecin. Allons! allons! il faut que +je me mette à la recherche de tout cela, et, à moins d'être la +dernière des brutes, il faut que je le retrouve. + +Et d'abord, dit Bussy, pour bien entamer la besogne, allons prendre un +costume plus convenable pour un coureur de nuit; ensuite, à la +Bastille! + +En vertu de cette résolution assez peu raisonnable de la part d'un +homme qui, après avoir manqué la veille d'être assassiné à un endroit, +allait le lendemain, à la même heure ou à peu près, explorer le même +endroit, Bussy remonta chez lui, fit assurer le bandage qui fermait sa +plaie par un valet quelque peu chirurgien qu'il avait à tout hasard, +passa de longues bottes qui montaient jusqu'au milieu des cuisses, +prit son épée la plus solide, s'enveloppa de son manteau, monta dans +sa litière, fit arrêter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit, +ordonna à ses gens de l'attendre, et, gagnant la grande rue +Saint-Antoine, s'achemina vers la place de la Bastille. + +Il était neuf heures du soir à peu près; le couvre-feu avait sonné; +Paris devenait désert. Grâce au dégel, qu'un peu de soleil et une plus +tiède atmosphère avaient amené dans la journée, les mares d'eau glacée +et les trous vaseux faisaient de la place de la Bastille un terrain +parsemé de lacs et de précipices, que contournait comme une chaussée +ce chemin frayé dont nous avons déjà parlé. + +Bussy s'orienta; il chercha l'endroit où son cheval s'était abattu, et +crut l'avoir trouvé; il fit les mêmes mouvements de retraite et +d'agression qu'il se rappelait avoir faits; il recula jusqu'au mur et +examina chaque porte pour retrouver le recoin auquel il s'était appuyé +et le guichet par lequel il avait regardé Quélus. Mais toutes les +portes avaient un recoin et presque toutes un guichet; il y avait une +allée derrière les portes. Par une fatalité qui paraîtra moins +extraordinaire quand on songera que le concierge était à cette époque +une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quarts des +portes avaient des allées. + +--Pardieu! se dit Bussy avec un dépit profond, quand je devrais +heurter à chacune de ces portes, interroger tous les locataires; quand +je devrais dépenser mille écus pour faire parler les valets et les +vieilles femmes, je saurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante +maisons; à dix maisons par soirée, c'est cinq soirées que je perdrai: +seulement j'attendrai qu'il fasse un peu plus sec. + +Bussy achevait ce monologue quand il aperçut une petite lumière +tremblotante et pâle, qui s'approchait en miroitant dans les flaques +d'eau, comme un fanal dans la mer. + +Cette lumière s'avançait lentement et inégalement de son côté, +s'arrêtant de temps en temps, obliquant parfois à gauche, parfois à +droite, puis, d'autres fois, trébuchant tout à coup et se mettant à +danser comme un feu follet, puis reprenant sa marche calme, puis enfin +se livrant à de nouvelles divagations. + +--Décidément, dit Bussy, c'est une singulière place que la place de la +Bastille; mais n'importe, attendons. + +Et Bussy, pour attendre plus à son aise, s'enveloppa de son manteau et +s'emboîta dans l'angle d'une porte. La nuit était des plus obscures, +et l'on ne pouvait pas se voir à quatre pas. + +La lanterne continua de s'avancer, faisant les plus folles évolutions. +Mais, comme Bussy n'était pas superstitieux, il demeura convaincu que +la lumière qu'il voyait n'était pas un feu errant, de la nature de +ceux qui épouvantaient si fort les voyageurs au moyen âge, mais +purement et simplement un falot pendu au bout d'une main, qui se +rattachait elle-même à un corps quelconque. + +En effet, après quelques secondes d'attente, la conjecture se trouva +juste: Bussy, à trente pas de lui à peu près, aperçut une forme noire, +longue et mince comme un poteau; laquelle forme prit, petit à petit, +le contour d'un être vivant, tenant la lanterne à son bras gauche, +tantôt étendu, soit en face de lui, soit sur le côté, tantôt dormant +le long de sa hanche. Cet être vivant paraissait, pour le moment, +appartenir à l'honorable confrérie des ivrognes, car c'était à +l'ivresse seulement qu'on pouvait attribuer les étranges circuits +qu'il dessinait et l'espèce de philosophie avec laquelle il trébuchait +dans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d'eau. + +Une fois, il lui arriva même de glisser sur une couche de glace mal +dégelée, et un retentissement sourd, accompagné d'un mouvement +involontaire de la lanterne, qui sembla se précipiter du haut en bas, +indiqua à Bussy que le nocturne promeneur, mal assuré sur ses deux +pieds, avait cherché un centre de gravité plus solide. + +Bussy commença dès lors de se sentir cette espèce de respect que tous +les nobles coeurs éprouvent pour les ivrognes attardés, et il allait +s'avancer pour porter du secours à ce desservant de Bacchus, comme +disait maître Ronsard, lorsqu'il vit la lanterne se relever avec une +rapidité qui indiquait dans celui qui s'en servait si mal une plus +grande solidité qu'on aurait pu le croire en s'en rapportant à +l'apparence. + +--Allons, murmura Bussy, encore une aventure, à ce qu'il paraît. + +Et, comme la lanterne reprenait sa marche et paraissait s'avancer +directement de son côté, il se renfonça plus avant que jamais dans +l'angle de la porte. + +La lanterne fit dix pas encore, et alors Bussy, à la lueur qu'elle +projetait, s'aperçut d'une chose étrange, c'est que l'homme qui la +portait avait un bandeau sur les yeux. + +--Pardieu! dit-il, voilà une singulière idée de jouer au +Colin-Maillard avec une lanterne, surtout par un temps et sur un +terrain comme celui-ci! Est-ce que je recommencerais à rêver, par +hasard? + +Bussy attendit encore, et l'homme au bandeau fit cinq ou six pas. + +--Dieu me pardonne, dit Bussy, je crois qu'il parle tout seul. Allons, +ce n'est ni un ivrogne ni un fou: c'est un mathématicien qui cherche +la solution d'un problème. + +Ces derniers mots étaient suggérés à l'observateur par les dernières +paroles qu'avait prononcées l'homme à la lanterne, et que Bussy avait +entendues. + +--Quatre cent quatre-vingt-huit, quatre cent quatre-vingt-neuf, quatre +cent quatre-vingt-dix, murmurait l'homme à la lanterne; ce doit être +bien près d'ici. + +Et alors, de la main droite, le mystérieux personnage leva son +bandeau, et, se trouvant en face d'une maison, il s'approcha de la +porte. + +Arrivé près de la porte, il l'examina avec attention. + +--Non, dit-il, ce n'est pas celle-ci. + +Puis il abaissa son bandeau, et se remit en marche en reprenant son +calcul. + +--Quatre cent quatre-vingt-onze, quatre cent quatre-vingt-douze, +quatre cent quatre-vingt-treize, quatre cent quatre-vingt-quatorze; je +dois brûler, dit-il. + +Et il leva de nouveau son bandeau, et, s'approchant de la porte +voisine de celle où Bussy se tenait caché, il l'examina avec non moins +d'attention que la première. + +--Hum! hum! dit-il, cela pourrait bien être; non, si, si, non; ces +diables de portes se ressemblent toutes! + +--C'est une réflexion que j'avais déjà faite, se dit en lui-même +Bussy; cela me donne de la considération pour le mathématicien. + +Le mathématicien replaça son bandeau et continua son chemin. + +--Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatre cent quatre-vingt-seize, +quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit, +quatre cent quatre-vingt-dix-neuf... S'il y a une porte en face de +moi, dit le chercheur, ce doit être celle-là. + +En effet, il y avait une porte, et cette porte était celle où Bussy se +tenait caché; il en résulta que, lorsque le mathématicien présumé leva +son bandeau, il se trouva que Bussy et lui étaient face à face. + +--Eh bien? dit Bussy. + +--Oh! fit le promeneur en reculant d'un pas. + +--Tiens! dit Bussy. + +--Ce n'est pas possible! s'écria l'inconnu. + +--Si fait, seulement c'est extraordinaire. C'est vous qui êtes le +médecin? + +--Et vous le gentilhomme? + +--Justement. + +--Jésus! quelle chance! + +--Le médecin, continua Bussy, qui hier soir a pansé un gentilhomme qui +avait reçu un coup d'épée dans le côté.... + +--Droit. + +--C'est cela, je vous ai reconnu tout de suite; c'est vous qui avez la +main si douce, si légère et en même temps si habile. + +--Ah! monsieur, je ne m'attendais pas à vous trouver là. + +--Que cherchiez-vous donc? + +--La maison. + +--Ah! fit Bussy, vous cherchiez la maison? + +--Oui. + +--Vous ne la connaissez donc pas? + +--Comment voulez-vous que je la connaisse? répondit le jeune homme, on +m'y a conduit les yeux bandés. + +--On vous y a conduit les yeux bandés? + +--Sans doute. + +--Alors vous êtes bien réellement venu dans cette maison? + +--Dans celle-ci ou dans une des maisons attenantes; je ne puis dire +laquelle, puisque je la cherche.... + +--Bon, dit Bussy, alors je n'ai pas rêvé! + +--Comment, vous n'avez pas rêvé? + +--Il faut vous dire, mon cher ami, que je croyais que toute cette +aventure, moins le coup d'épée, bien entendu, était un rêve.... + +--Eh bien, dit le jeune médecin, vous ne m'étonnez pas, monsieur. + +--Pourquoi cela? + +--Je me doutais qu'il y avait un mystère là-dessous. + +--Oui, mon ami, et un mystère que je veux éclaircir; vous m'y aiderez, +n'est-ce pas? + +--Bien volontiers. + +--Bon; avant tout, deux mots. + +--Dites. + +--Comment vous appelle-t-on? + +--Monsieur, dit le jeune médecin, je n'y mettrai pas de mauvaise +volonté. Je sais bien qu'en bonne façon et selon la mode, à une +question pareille, je devrais me camper fièrement sur une jambe et +vous dire, la main sur la hanche: «Et vous, monsieur, s'il vous +plaît?» Mais vous avez une longue épée, et je n'ai que ma lancette; +vous avez l'air d'un digne gentilhomme, et je dois vous paraître un +coquin, car je suis mouillé jusqu'aux os et crotté jusqu'au derrière. +Je me décide donc à répondre tout franc à votre question: Je me nomme +Remy le Haudouin. + +--Fort bien, monsieur, merci mille fois. Moi, je suis le comte Louis +de Clermont, seigneur de Bussy. + +--Bussy d'Amboise! le héros Bussy! s'écria le jeune docteur avec une +joie manifeste. Quoi! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce +colonel, que... qui... oh! + +--C'est moi-même, monsieur, reprit modestement le gentilhomme. Et +maintenant que nous voilà bien éclairés l'un sur l'autre, de grâce, +satisfaites ma curiosité, tout mouillé et tout crotté que vous êtes. + +--Le fait est, dit le jeune homme, regardant ses trousses toutes +mouchetées par la boue, le fait est que, comme Épaminondas le Thébain, +je serai forcé de rester trois jours à la maison, n'ayant qu'un seul +haut-de-chausses et ne possédant qu'un seul pourpoint. Mais, pardon, +vous me faisiez l'honneur de m'interroger, je crois? + +--Oui, monsieur, j'allais vous demander comment vous étiez venu dans +cette maison. + +--C'est à la fois très-simple et très-compliqué, vous allez voir, dit +le jeune homme. + +--Voyons. + +--Monsieur le comte, pardon, jusqu'ici j'étais si troublé, que j'ai +oublié de vous donner votre titre. + +--Cela ne fait rien, allez toujours. + +--Monsieur le comte, voici donc ce qui est arrivé: je loge rue +Beautreillis, à cinq cent deux pas d'ici. Je suis un pauvre apprenti +chirurgien, pas maladroit, je vous assure. + +--J'en sais quelque chose, dit Bussy. + +--Et qui ai fort étudié, continua le jeune homme, mais sans avoir de +clients. On m'appelle, comme je vous l'ai dit, Remy le Haudouin: Remy +de mon nom de baptême, et le Haudouin parce que je suis né à +Nanteuil-le-Haudouin. Or, il y a sept ou huit jours, un homme ayant +reçu, derrière l'Arsenal, un grand coup de couteau, je lui ai cousu la +peau du ventre et resserré fort proprement dans l'intérieur de cette +peau les intestins qui s'égaraient. Cela m'a fait dans le voisinage +une certaine réputation, à laquelle j'attribue le bonheur d'avoir été +hier, dans la nuit, réveillé par une petite voix flûtée. + +--Une voix de femme? s'écria Bussy. + +--Oui, mais, prenez-y garde, mon gentilhomme, tout rustique que je +sois, je suis sûr que c'était une voix de suivante. Je m'y connais, +attendu que j'ai plus entendu de ces voix-là que des voix de +maîtresses. + +--Et alors qu'avez-vous fait? + +--Je me suis levé et j'ai ouvert ma porte; mais, à peine étais-je sur +le palier, que deux petites mains, pas trop douces, mais pas trop +dures non plus, m'ont appliqué sur le visage un bandeau. + +--Sans rien dire? demanda Bussy. + +--Si fait; en me disant: «Venez; n'essayez pas de voir où vous allez; +soyez discret: voici votre récompense. + +--Et cette récompense était?.... + +--Une bourse contenant des pistoles, qu'elle me remit dans la main. + +--Ah! ah! et que répondîtes-vous? + +--Que j'étais prêt à suivre ma charmante conductrice. Je ne savais pas +si elle était charmante ou non, mais je pensai que l'épithète, pour +être peut-être un peu exagérée, ne pouvait pas nuire. + +--Et vous suivîtes sans faire d'observations, sans exiger de +garanties? + +--J'ai lu souvent de ces sortes d'histoires dans les livres, et j'ai +remarqué qu'il en résultait toujours quelque chose d'agréable pour le +médecin. Je suivis donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire; on +me guida sur un sol dur; il gelait; et je comptai quatre cents, quatre +cent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas. + +--Bien, dit Bussy, c'était prudent; alors vous devez être à cette +porte? + +--Je ne dois pas en être loin, du moins, puisque cette fois j'ai +compté jusqu'à quatre cent quatre-vingt-dix-neuf; à moins que la rusée +péronnelle, et je la soupçonne de cette noirceur, ne m'ait fait faire +des détours. + +--Oui; mais, en supposant qu'elle ait songé à cette précaution, dit +Bussy, elle a bien, quand le diable y serait, donné quelque indice, +prononcé quelque nom? + +--Aucun. + +--Mais vous-même avez dû faire quelque remarque? + +--J'ai remarqué tout ce qu'on peut remarquer avec des doigts habitués +à remplacer quelquefois les yeux, c'est-à-dire une porte avec des +clous; derrière la porte une allée; au bout de l'allée, un escalier. + +--A gauche! + +--C'est cela. J'ai compté les degrés même. + +--Combien? + +--Douze. + +--Et l'entrée tout de suite? + +--Un corridor, je crois, car on a ouvert trois portes. + +--Bien. + +--Puis j'ai entendu une voix, ah! celle-là, par exemple, c'était une +voix de maîtresse, douce et suave. + +--Oui, oui, c'était la sienne. + +--Bon, c'était la sienne. + +--J'en suis sûr. + +--C'est déjà quelque chose que vous soyez sûr. Puis on m'a poussé dans +la chambre où vous étiez couché, et l'on m'a dit d'ôter mon bandeau. + +--C'est cela. + +--Je vous ai aperçu alors. + +--Où étais-je? + +--Couché sur un lit. + +--Sur un lit de damas blanc à fleurs d'or? + +--Oui. + +--Dans une chambre tendue en tapisserie? + +--A merveille. + +--Avec un plafond à personnages? + +--C'est cela; de plus, entre deux fenêtres... + +--Un portrait? + +--Admirable. + +--Représentant une femme de dix-huit à vingt ans? + +--Oui. + +--Blonde? + +--Très-bien. + +--Belle comme tous les anges? + +--Plus belle. + +--Bravo! Alors qu'avez-vous fait? + +--Je vous ai pansé. + +--Et très-bien, ma foi! + +--Du mieux que j'ai pu. + +--Admirablement, mon cher monsieur, admirablement; car ce matin la +plaie était presque fermée et bien rose. + +--C'est grâce à un baume que j'ai composé, et qui me paraît, à moi, +souverain; car bien des fois ne sachant sur qui faire des expériences, +je me suis troué la peau en différentes places, et, ma foi! les trous +se refermaient en deux ou trois jours. + +--Mon cher monsieur Remy, s'écria Bussy, vous êtes un homme charmant, +et je me sens tout porté d'inclination vers vous. Mais après? voyons, +dites. + +--Après, vous tombâtes évanoui de nouveau. La voix me demandait de vos +nouvelles. + +--D'où vous demandait-elle cela? + +--D'une chambre à côté. + +--De sorte que vous n'avez pas vu la dame? + +--Je ne l'ai pas aperçue. + +--Vous lui répondîtes? + +--Que la blessure n'était pas dangereuse, et que, dans vingt-quatre +heures, il n'y paraîtrait plus. + +--Elle parut satisfaite? + +--Charmée; car elle s'écria: «Quel bonheur, mon Dieu!» + +--Elle a dit: «Quel bonheur!» Mon cher monsieur Remy, je ferai votre +fortune. Après, après? + +--Après, tout était fini; puisque vous étiez pansé, je n'avais plus +rien à faire là; la voix me dit alors: Monsieur Remy... + +--La voix savait votre nom? + +--Sans doute, toujours par suite de l'aventure du coup de couteau que +je vous ai racontée. + +--C'est juste, la voix vous dit: Monsieur Remy.... + +--Soyez homme d'honneur jusqu'au bout; ne compromettez pas une pauvre +femme emportée par un excès d'humanité, reprenez votre bandeau, et +souffrez, sans supercherie, que l'on vous reconduise chez vous. + +--Vous promîtes? + +--Je donnai ma parole. + +--Et vous l'avez tenue? + +--Vous le voyez bien, répondit naïvement le jeune homme, puisque je +cherche la porte. + +--Allons, dit Bussy, c'est un trait magnifique, un trait de galant +homme; et, bien que j'en enrage au fond, je ne puis m'empêcher de vous +dire: Touchez là, monsieur Remy. + +Et Bussy, enthousiasmé, tendit la main au jeune docteur. + +--Monsieur! dit Remy embarrassé. + +--Touchez, touchez, vous êtes digne d'être gentilhomme. + +--Monsieur, dit Remy, ce sera une gloire éternelle pour moi que +d'avoir touché la main du brave Bussy d'Amboise; en attendant, j'ai un +scrupule. + +--Et lequel? + +--Il y avait dix pistoles dans la bourse. + +--Eh bien? + +--C'est beaucoup trop pour un homme qui fait payer ses visites cinq +sous, quand il ne fait pas ses visites pour rien; et je cherchais la +maison.... + +--Pour rendre la bourse? + +--Justement. + +--Mon cher monsieur Remy, c'est trop de délicatesse, je vous jure; +vous avez honorablement gagné cet argent, et il est bien à vous. + +--Vous croyez? dit Remy intérieurement fort satisfait. + +--Je vous en réponds; mais seulement ce n'est point la dame qui vous +devait payer, car je ne la connais pas, et elle ne me connaît pas +davantage. + +--Voilà encore une raison, vous voyez bien. + +--Je voulais dire seulement que, moi aussi, j'avais une dette envers +vous. + +--Vous, une dette envers moi? + +--Oui, et je l'acquitterai. Que faites-vous à Paris? Voyons... +parlez... Faites-moi vos confidences, mon cher monsieur Remy. + +--Ce que je fais à Paris? Rien du tout, monsieur le comte; mais j'y +ferais quelque chose si j'avais des clients. + +--Eh bien, vous tombez à merveille; je vais vous en donner un d'abord: +voulez-vous de moi? Je suis une fameuse pratique, allez! Il ne se +passe pas de jour que je ne détruise chez les autres ou qu'on ne +détériore en moi l'oeuvre la plus belle du Créateur. Voyons... +voulez-vous entreprendre de raccommoder les trous qu'on fera à ma peau +et les trous que je ferai à la peau des autres? + +--Ah! monsieur le comte, dit Remy, je suis d'un mérite trop mince.... + +--Non, au contraire, vous êtes l'homme qu'il me faut, ou le diable +m'emporte! Vous avez la main légère comme une main de femme, et avec +cela le baume Ferragus.... + +--Monsieur.... + +--Vous viendrez habiter chez moi...; vous aurez votre logis à vous, +vos gens à vous; acceptez, ou, sur ma parole, vous me déchirerez +l'âme. D'ailleurs, votre tâche n'est pas terminée: il s'agit de poser +un second appareil, cher monsieur Remy. + +--Monsieur le comte, répondit le jeune docteur, je suis tellement +ravi, que je ne sais comment vous exprimer ma joie. Je travaillerai, +j'aurai des clients! + +--Mais non, puisque je vous dis que je vous prends pour moi tout +seul... avec mes amis, bien entendu. Maintenant, vous ne vous rappelez +aucune autre chose? + +--Aucune. + +--Ah bien, aidez-moi à me retrouver alors, si c'est possible. + +--Comment? + +--Voyons... vous qui êtes un homme d'observation, vous qui comptez les +pas, vous qui tâtez les murs, vous qui remarquez les voix, comment se +fait-il qu'après avoir été pansé par vous je me sois trouvé transporté +de cette maison sur le revers des fossés du Temple? + +--Vous? + +--Oui... moi... Avez-vous aidé en quelque chose à ce transport? + +--Non pas! je m'y serais fort opposé, au contraire, si l'on m'avait +consulté. Le froid pouvait vous faire grand mal. + +--Alors je m'y perds, dit Bussy; vous ne voulez pas chercher encore un +peu avec moi? + +--Je veux tout ce que vous voudrez, monsieur; mais j'ai bien peur que +ce ne soit inutile; toutes ces maisons se ressemblent. + +--Eh bien, dit Bussy, il faudra revoir cela le jour. + +--Oui, mais le jour nous serons vus. + +--Alors il faudra s'informer. + +--Nous nous informerons, monseigneur. + +--Et nous arriverons au but. Crois-moi, Remy, nous sommes deux +maintenant, et nous avons une réalité, ce qui est beaucoup. + + + + +CHAPITRE XI + +QUEL HOMME C'ÉTAIT QUE M. LE GRAND VENEUR BRYAN DE MONSOREAU. + + +Ce n'était pas de la joie, c'était presque du délire qui agitait Bussy +lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son rêve était une +réalité, et que cette femme lui avait en effet donné la généreuse +hospitalité dont il avait gardé au fond du coeur le vague souvenir. +Aussi ne voulut-il point lâcher le jeune docteur, qu'il venait +d'élever à la place de son médecin ordinaire. Il fallut que, tout +crotté qu'il était, Remy montât avec lui dans sa litière; il avait +peur, s'il le lâchait un seul instant, qu'il ne disparût comme une +autre vision; il comptait l'amener à l'hôtel de Bussy, le mettre sous +clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre +la liberté. + +Tout le temps du retour fut employé à de nouvelles questions; mais les +réponses tournaient dans le cercle borné que nous avons tracé tout à +l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guère plus que Bussy, si ce +n'est qu'il avait la certitude, ne s'étant pas évanoui, de n'avoir pas +rêvé. + +Mais, pour tout homme qui commence à devenir amoureux, et Bussy le +devenait à vue d'oeil, c'était déjà beaucoup que d'avoir quelqu'un à +qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme, +c'est vrai; mais c'était encore un mérite de plus aux yeux de Bussy, +puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle +était en tout point supérieure à son portrait. + +Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue, +mais Remy commença ses fonctions de docteur en exigeant que le blessé +dormît, ou tout du moins se couchât; la fatigue et la douleur +donnaient le même conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances +réunies l'emportèrent. + +Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eût installé lui-même son +nouveau commensal dans trois chambres qui avaient été autrefois son +habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisième +étage de l'hôtel Bussy. Puis, bien sûr que le jeune médecin, satisfait +de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence +lui préparait, ne s'échapperait pas clandestinement de l'hôtel, il +descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-même au premier. + +Le lendemain, en s'éveillant, il trouva Remy debout près de son lit. +Le jeune homme avait passé la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui +lui tombait du ciel, et il attendait le réveil de Bussy pour s'assurer +qu'à son tour il n'avait point rêvé. + +--Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous? + +--A merveille, mon cher Esculape, et vous, êtes-vous satisfait? + +--Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes +pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait dû, pendant +la journée d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il +ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure. + +--Voyez. + +Et Bussy se tourna sur le côté, pour que le jeune chirurgien pût lever +l'appareil. + +Tout allait au mieux; les lèvres de la plaie étaient roses et +rapprochées. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le +bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait déjà presque +plus rien à faire. + +--Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maître Ambroise +Paré? + +--Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous êtes à peu près guéri, +de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, à cinq cent +deux pas de la fameuse maison. + +--Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy? + +--Je le crois bien. + +--Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy. + +--Pardon! s'écria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoyé, je +crois, monseigneur? + +--Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je +t'aie tutoyé? + +--Au contraire! s'écria le jeune homme en essayant de saisir la main +de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal +entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou +de joie? + +--Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu à ton tour; +que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes +d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit déménagement, à +la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour. + + [*] L'estortuaire était ce bâton que le grand veneur remettait au + roi pour qu'il pût écarter les branches des arbres en courant au + galop. + +--Ah! dit Remy, voilà que nous voulons déjà faire des folies? + +--Eh non, au contraire, je te promets d'être bien raisonnable. + +--Mais il vous faudra monter à cheval! + +--Dame! c'est de toute nécessité. + +--Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur? + +--J'en ai quatre à choisir. + +--Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire +monter à la dame au portrait; vous savez? + +--Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en vérité +trouvé pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais +effroyablement que vous ne m'empêchassiez de me rendre à cette chasse, +ou plutôt à ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon +nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher +Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire +partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise, +bien certainement: ces tapisseries, ces émaux si fins, ce plafond +peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon goût +révèle une femme de qualité ou tout au moins une femme riche; si +j'allais la rencontrer là! + +--Tout est possible, répondit philosophiquement le Haudouin. + +--Excepté de retrouver la maison, soupira Bussy. + +--Et d'y pénétrer quand nous l'aurons retrouvée, ajouta Remy. + +--Oh! je ne pense jamais à cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy; +d'ailleurs, quand nous en serons là, ajouta-t-il, j'ai un moyen. + +--Lequel? + +--C'est de me faire administrer un autre coup d'épée. + +--Bon, dit Remy, voilà qui me donne l'espoir que vous me garderez. + +--Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans +que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me +passer de toi. + +La charmante figure du jeune praticien s'épanouit sous l'expression +d'une indicible joie. + +--Allons, dit-il, c'est décidé; vous allez à la chasse pour chercher +la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison. + +--Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun +notre découverte. + +Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quittèrent plutôt comme deux amis +que comme un maître et un serviteur. + +Il y avait en effet grande chasse commandée au bois de Vincennes pour +l'entrée en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nommé grand veneur +depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entrée +en pénitence du roi, qui commençait son carême le mardi gras, avaient +fait douter un instant qu'il assistât en personne à cette chasse; car, +lorsque le roi tombait dans ses accès de dévotion, il en avait parfois +pour plusieurs semaines à ne pas quitter le Louvre, quand il ne +poussait pas l'austérité jusqu'à entrer dans un couvent; mais, au +grand étonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du +matin, que le roi était parti pour le donjon de Vincennes et courait +le daim avec son frère monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour. + +Le rendez-vous était au rond-point du roi Saint-Louis. C'était ainsi +qu'on nommait, à cette époque, un carrefour où l'on voyait encore, +disait-on, le fameux chêne où le roi martyr avait rendu la justice. +Tout le monde était donc rassemblé à neuf heures, lorsque le nouvel +officier, objet de la curiosité générale, inconnu qu'il était à peu +près à toute la cour, parut monté sur un magnifique cheval noir. + +Tous les yeux se portèrent sur lui. + +C'était un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son +visage marqué de petite vérole et son teint nuancé de taches +fugitives, selon les émotions qu'il ressentait, prévenaient +désagréablement le regard et le forçaient à une contemplation plus +assidue, ce qui rarement tourne à l'avantage de ceux que l'on examine. +En effet, les sympathies sont provoquées par le premier aspect; l'oeil +franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du +regard. + +Vêtu d'un justaucorps de drap vert tout galonné d'argent, ceint du +baudrier d'argent, avec les armes du roi brodées en écusson; coiffé de +la barrette à longue plume, brandissant de la main gauche un épieu, +et, de la droite, l'estortuaire destiné au roi, M. de Monsoreau +pouvait paraître un terrible seigneur, mais ce n'était certainement +pas un beau gentilhomme. + +--Fi! la laide figure que vous nous avez ramenée de votre +gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce là les +gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du +diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant +bien grand et bien peuplé de vilains messieurs! On dit, et je préviens +Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu +absolument que le roi reçût le grand veneur de votre main. + +--Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc +d'Anjou, et je le récompense. + +--Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'être +reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de +cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et +je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous +prie de le croire, que ce grand fantôme. Il a la barbe rouge, je ne +m'en étais pas aperçu d'abord: c'est encore une beauté de plus. + +--Je n'avais pas entendu dire, répondit le duc d'Anjou, qu'il fallût +être moulé sur le modèle de l'Apollon ou de l'Antinoüs pour occuper +les charges de la cour. + +--Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le +plus grand sang-froid, c'est étonnant. + +--Je consulte le coeur, et non le visage, répondit le prince; les +services rendus et non les services promis. + +--Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais +je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu +vous rendre. + +--Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous êtes bien +curieux, trop curieux même. + +--Voilà bien les princes! s'écria Bussy avec sa liberté ordinaire. Ils +vont toujours questionnant: il faut leur répondre sur toutes choses, +et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous +répondent pas. + +--C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si +tu veux te renseigner? + +--Non. + +--Va demander la chose à M. de Monsoreau lui-même. + +--Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec +lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une +ressource, s'il ne me répond pas. + +--Laquelle? + +--Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent. + +Et, sur cette réponse, tournant le dos au prince, sans réfléchir +autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau à la main, il s'approcha +de M. de Monsoreau, qui, à cheval au milieu du cercle, point de mire +de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un +sang-froid merveilleux que le roi le débarrassât du poids de tous les +regards tombant à plomb sur sa personne. + +Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire à la bouche, le +chapeau à la main, il se dérida un peu. + +--Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois là très-seul. Est-ce +que la faveur dont vous jouissez vous a déjà fait autant d'ennemis que +vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir été nommé grand +veneur? + +--Par ma foi, monsieur le comte, répondit le seigneur de Monsoreau, je +n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir à +quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude? + +--Ma foi, dit bravement Bussy, à la grande admiration que le duc +d'Anjou m'a inspirée pour vous. + +--Comment cela? + +--En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez été nommé +grand veneur. + +M. de Monsoreau pâlit d'une manière si affreuse, que les sillons de la +petite vérole qui diapraient son visage semblèrent autant de points +noirs dans sa peau jaunie; en même temps il regarda Bussy d'un air qui +présageait une violente tempête. + +Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'était pas +homme à reculer; tout au contraire, il était de ceux qui réparent +d'ordinaire une indiscrétion par une insolence. + +--Vous dites, monsieur, répondit le grand veneur, que monseigneur vous +a raconté mon dernier exploit? + +--Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donné un violent +désir, je l'avoue, d'en entendre le récit de votre propre bouche. + +M. de Monsoreau serra l'épieu dans sa main crispée, comme s'il eût +éprouvé le violent désir de s'en faire une arme contre Bussy. + +--Ma foi, monsieur, dit-il, j'étais tout disposé à reconnaître votre +courtoisie en accédant à votre demande; mais voici malheureusement le +roi qui arrive, ce qui m'en ôte le temps; mais, si vous le voulez +bien, ce sera pour plus tard. + +Effectivement, le roi, monté sur son cheval favori, qui était un beau +genêt d'Espagne de couleur isabelle, s'avançait rapidement du donjon +au rond-point. + +Bussy, en faisant décrire un demi-cercle à son regard, rencontra des +yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire. + +--Maître et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace +quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent? + +Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait +de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait déjà vue une fois et qui ne +lui revint pas davantage à la seconde qu'à la première fois. Cependant +il accepta d'assez bonne grâce l'estortuaire que celui-ci lui +présentait, un genou en terre, selon l'habitude. + +Aussitôt que le roi fut armé, les maîtres piqueurs annoncèrent que le +daim était détourné, et la chasse commença. + +Bussy s'était placé sur le flanc de la troupe, de manière à voir +défiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans +avoir examiné s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce +fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien +séduisantes femmes à cette chasse, où le grand veneur faisait ses +débuts; mais il n'y avait point la charmante créature qu'il cherchait. + +Il en fut réduit à la conversation et à la compagnie de ses amis +ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande +distraction dans son ennui. + +--Nous avons un affreux grand veneur, dit-il à Bussy, qu'en penses-tu? + +--Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les +personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent! +Montre-moi donc sa femme. + +--Le grand veneur est à marier, mon cher, répliqua Antraguet. + +--Et d'où sais-tu cela? + +--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait +volontiers son quatrième mari, comme Lucrèce Borgia fit du comte +d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrière le cheval +noir de M. de Monsoreau! + +--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy. + +--D'une foule de pays. + +--Situés? + +--Vers l'Anjou. + +--Il est donc riche? + +--On le dit; mais voilà tout; il paraît que c'est de petite noblesse. + +--Et qui est la maîtresse de ce hobereau? + +--Il n'a pas de maîtresse: le digne monsieur tient à être unique dans +son genre; mais voilà monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la +main, viens vite. + +--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma +curiosité. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces +idées-là, tu sais, la première fois qu'on rencontre les gens--je ne +sais pourquoi il me semble que j'aurai maille à partir avec lui, et +puis ce nom, Monsoreau! + +--Mont de la souris, reprit Antraguet, voilà l'étymologie: mon vieil +abbé m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_. + +--Je ne demande pas mieux, répliqua Bussy. + +--Ah! mais attends donc, s'écria tout à coup Antraguet. + +--Quoi? + +--Mais Livarot connaît cela! + +--Quoi, cela? + +--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre. + +--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot! + +Livarot s'approcha. + +--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau? + +--Eh bien? demanda le jeune homme. + +--Renseigne-nous sur le Monsoreau. + +--Volontiers. + +--Est-ce long? + +--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et +ce que j'en pense. J'en ai peur! + +--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous +ce que tu en sais. + +--Ecoute!... Je revenais un soir.... + +--Cela commence d'une façon terrible, dit Antraguet. + +--Voulez-vous me laisser finir? + +--Oui. + +--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, à travers le bois +de Méridor; il y a de cela quelque six mois à peu près, quand tout à +coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide, +une haquenée blanche emportée dans le hallier; je pousse, je pousse, +et, au bout d'une longue allée, assombrie par les premières ombres de +la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il +volait. Le même cri étouffé se fait alors entendre de nouveau, et je +distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il +appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en +joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tué si, +au moment même où je lâchais la détente, la mèche ne se fût éteinte. + +--Eh bien, demanda Bussy, après? + +--Après, je demandai à un bûcheron quel était ce monsieur au cheval +noir qui enlevait les femmes; il me répondit que c'était M. de +Monsoreau. + +--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever +les femmes, n'est-ce pas, Bussy? + +--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins! + +--Et la femme, qui était-ce? demanda Antraguet. + +--Ah! voilà, on ne l'a jamais su. + +--Allons! dit Bussy, décidément c'est un homme remarquable, et il +m'intéresse. + +--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une +réputation atroce. + +--Cite-t-on d'autres faits? + +--Non, rien; il n'a même jamais fait ostensiblement grand mal; de plus +encore, il est assez bon, à ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui +n'empêche pas que dans la contrée qui jusqu'aujourd'hui a eu le +bonheur de le posséder on le craigne à l'égal du feu. D'ailleurs, +chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-être, mais devant le +diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra +mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, à qui il était destiné +d'abord et à qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a soufflé. + +--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet. + +--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc? + +--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot. + +--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici. + +--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit à une heure pour visiter les +terres de sa femme. + +--Exilé? + +--Cela m'en a tout l'air. + +--Saint-Luc exilé! impossible! + +--C'est l'Évangile, mon cher. + +--Selon Saint-Luc. + +--Non, selon le maréchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de +sa propre bouche. + +--Ah! voilà du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au +Monsoreau. + +--J'y suis, dit Bussy. + +--A quoi es-tu? + +--Je l'ai trouvé. + +--Qu'as-tu trouvé? + +--Le service qu'il a rendu à M. d'Anjou. + +--Saint-Luc? + +--Non, le Monsoreau. + +--Vraiment? + +--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez +avec moi. + +Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour +rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes, +marchait à quelques portées d'arquebuse en avant de lui. + +--Ah! monseigneur, s'écria-t-il en rejoignant le prince, quel homme +précieux que ce M. Monsoreau! + +--Ah! vraiment? + +--C'est incroyable! + +--Tu lui as donc parlé? fit le prince toujours railleur. + +--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orné. + +--Et lui as-tu demandé ce qu'il avait fait pour moi? + +--Certainement, je ne l'abordais qu'à cette fin. + +--Et il t'a répondu? demanda le duc, plus gai que jamais. + +--A l'instant même, et avec une politesse dont je lui sais un gré +infini. + +--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le +prince. + +--Il m'a courtoisement confessé, monseigneur, qu'il était le +pourvoyeur de Votre Altesse. + +--Pourvoyeur de gibier? + +--Non, de femmes. + +--Plaît-il? fit le duc, dont le front se rembrunit à l'instant même; +que signifie ce badinage, Bussy? + +--Cela signifie, monseigneur, qu'il enlève pour vous les femmes sur +son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute +l'honneur qu'il leur réserve, il leur met la main sur la bouche pour +les empêcher de crier. + +Le duc fronça le sourcil, crispa ses poings avec colère, pâlit et mit +son cheval à un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurèrent +en arrière. + +--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne. + +--D'autant meilleure, répondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me +semble, à tout le monde l'effet d'une plaisanterie. + +--Diable! fit Bussy, il paraîtrait que je l'ai sanglé ferme, le pauvre +duc! + +Un instant après, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait: + +--Eh! Bussy, où es-tu? viens donc! + +--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant. + +Il trouva le prince éclatant de rire. + +--Tiens! dit-il, monseigneur; il paraît que ce que je vous ai dit est +devenu drôle. + +--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit. + +--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mérite de faire rire +un prince qui ne rit pas souvent. + +--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir +le vrai. + +--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vérité. + +--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons, +conte-moi ta petite histoire; où donc as-tu pris ce que tu es venu me +conter? + +--Dans les bois de Méridor, monseigneur! Cette fois encore le duc +pâlit, mais il ne dit rien. + +--Décidément, murmura Bussy, le duc se trouve mêlé en quelque chose +dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme à la +haquenée blanche. + +Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant à son tour de ce +que le duc ne riait plus, s'il y a une manière de vous servir qui vous +plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons, +dussions-nous faire concurrence à M. de Monsoreau. + +--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais +expliquer. + +Le duc tira Bussy à part. + +--Écoute, lui dit-il, j'ai rencontré par hasard à l'église une femme +charmante: comme quelques traits de son visage, cachés sous un voile, +me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimée, je l'ai +suivie et me suis assuré du lieu où elle demeure. Sa suivante est +séduite, et j'ai une clef de la maison. + +--Eh bien, jusqu'à présent, monseigneur, il me semble que voilà qui va +bien. + +--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle. + +--Ah! monseigneur, voilà que nous entrons dans le fantastique. + +--Écoute, tu es brave, tu m'aimes, à ce que tu prétends? + +--J'ai mes jours. + +--Pour être brave? + +--Non, pour vous aimer. + +--Bien. Es-tu dans un de ces jours-là? + +--Pour rendre service à Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons. + +--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire +que pour soi-même. + +--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la +cour à votre maîtresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est +réellement aussi sage que belle? Cela me va. + +--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas. + +--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous. + +--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient +chez elle. + +--Il y a donc un homme? + +--J'en ai peur. + +--Un amant, un mari? + +--Un jaloux, tout au moins. + +--Tant mieux, monseigneur. + +--Comment, tant mieux? + +--Cela double vos chances. + +--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme. + +--Et vous me chargez de m'en assurer. + +--Oui, et si tu consens à me rendre ce service.... + +--Vous me ferez grand veneur à mon tour, quand la place sera vacante? + +--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que +jamais je n'ai rien fait pour toi. + +--Tiens! monseigneur s'en aperçoit? + +--Il y a longtemps déjà que je me le dis. + +--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-là. + +--Eh bien? + +--Quoi, monseigneur? + +--Consens-tu? + +--A épier la dame? + +--Oui. + +--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte médiocrement, et +j'en aimerais mieux une autre. + +--Tu t'offrais à me rendre service, Bussy, et voilà déjà que tu +recules! + +--Dame! vous m'offrez un métier d'espion, monseigneur. + +--Eh non, métier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une +sinécure; il faudra peut-être tirer l'épée. + +Bussy secoua la tête. + +--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que +soi-même; aussi faut-il les faire soi-même, fût-on prince. + +--Alors tu me refuses? + +--Ma foi oui, monseigneur. + +Le duc fronça le sourcil. + +--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-même, et, si je suis +tué ou blessé dans cette circonstance, je dirai que j'avais prié mon +ami Bussy de se charger de ce coup d'épée à donner ou à recevoir, et +que, pour la première fois de sa vie, il a été prudent. + +--Monseigneur, répondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: «Bussy, +j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute +occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux +noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en +défaire.» Monseigneur, j'y suis allé; ils étaient cinq; j'étais seul; +je les ai défiés; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqué tous +ensemble m'ont tué mon cheval, et cependant j'en ai blessé deux et +j'ai assommé le troisième. Aujourd'hui vous me demandez de faire du +tort à une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un +prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse. + +--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly, +comme je l'ai déjà faite. + +--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son +esprit. + +--Quoi? + +--Est-ce que vous étiez en train de monter votre faction, monseigneur, +lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient? + +--Justement. + +--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du côté de la +Bastille? + +--Elle demeure en face de Sainte-Catherine. + +--Vraiment? + +--C'est un quartier où l'on est égorgé parfaitement, tu dois en savoir +quelque chose. + +--Est-ce que Votre Altesse a guetté encore, depuis ce soir-là? + +--Hier. + +--Et monseigneur a vu? + +--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute +pour voir si personne ne l'épiait, et qui, selon toute probabilité, +m'ayant aperçu, s'est tenu obstinément devant cette porte. + +--Et cet homme était seul, monseigneur? demanda Bussy. + +--Oui, pendant une demi-heure à peu près, + +--Et après cette demi-heure? + +--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne à la main. + +--Ah! ah! fit Bussy. + +--Alors l'homme au manteau... continua le prince. + +--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy. + +--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme à la lanterne se sont mis à +causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposés à quitter +leur poste de la nuit, je leur ai laissé la place et je suis revenu. + +--Dégoûté de cette double épreuve? + +--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette +maison, qui pourrait bien être quelque égorgeoir.... + +--Vous ne seriez pas fâché qu'on y égorgeât un de vos amis. + +--Ou plutôt que cet ami, n'étant pas prince, n'ayant pas les ennemis +que j'ai, et d'ailleurs habitué à ces sortes d'aventures, étudiât la +réalité du péril que je puis courir, et m'en vînt rendre compte. + +--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme. + +--Non pas. + +--Pourquoi? + +--Elle est trop belle. + +--Vous dites vous-même qu'à peine vous l'avez vue. + +--Je l'ai vue assez pour avoir remarqué d'admirables cheveux blonds. + +--Ah! + +--Des yeux magnifiques. + +--Ah! ah! + +--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse. + +--Ah! ah! ah! + +--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement à une pareille femme. + +--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche. + +Le duc regarda Bussy de côté. + +--Parole d'honneur, dit Bussy. + +--Tu railles. + +--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses +instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir. + +--Tu reviens donc sur ta décision? + +--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-père Grégoire XIII qui ne +soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura à faire. + +--Il y aura à te cacher à distance de la porte que je t'indiquerai, +et, si un homme entre, à le suivre, pour t'assurer qui il est. + +--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrière lui? + +--Je t'ai dit que j'avais une clef. + +--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose à craindre, c'est que je +suive un autre homme, et que la clef n'aille à une autre porte. + +--Il n'y a pas à s'y tromper; cette porte est une porte d'allée; au +bout de l'allée à gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches +et tu te trouves dans le corridor. + +--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais été +dans la maison? + +--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout +expliqué. + +--Tudieu! que c'est commode d'être prince, on vous sert votre besogne +toute faite. Moi, monseigneur, il m'eût fallu reconnaître la maison +moi-même, explorer l'allée, compter les marches, sonder le corridor. +Cela m'eût pris un temps énorme, et qui sait encore si j'eusse réussi? + +--Ainsi donc tu consens? + +--Est-ce que je sais refuser quelque chose à Votre Altesse? Seulement +vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte. + +--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un détour; nous +passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir. + +--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire à l'homme, s'il +vient? + +--Rien autre chose que de le suivre jusqu'à ce que tu aies appris qui +il est. + +--C'est délicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrétion +jusqu'à s'arrêter au milieu du chemin et à couper court à mes +investigations? + +--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du côté qu'il te plaira. + +--Alors, Votre Altesse m'autorise à faire comme pour moi. + +--Tout à fait. + +--Ainsi ferai-je, monseigneur. + +--Pas un mot à tous nos jeunes seigneurs. + +--Foi de gentilhomme! + +--Personne avec toi dans cette exploration. + +--Seul, je vous le jure. + +--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre +la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir... + +--Je remplace monseigneur; voilà qui est dit. + +Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de +Monsoreau conduisait en homme de génie. Le roi fut charmé de la +manière précise dont le chasseur consommé avait fixé toutes les haltes +et disposé tous les relais. Après avoir été chassé deux heures, après +avoir été tourné dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, après +avoir été vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste à son +lancer. + +M. de Monsoreau reçut les félicitations du roi et du duc d'Anjou. + +--Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu mériter +vos compliments, puisque c'est à vous que je dois la place. + +--Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer à les +mériter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi +veut y chasser après demain et les jours suivants, et ce n'est pas +trop d'un jour pour prendre connaissance de la forêt. + +--Je le sais, Monseigneur, répondit Monsoreau, et mon équipage est +déjà préparé. Je partirai cette nuit. + +--Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dît Bussy; désormais plus de repos +pour vous. Vous avez voulu être grand veneur, vous l'êtes; il y a, +dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que +pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'êtes point +marié, mon cher monsieur. + +Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard perçant sur +le grand veneur; puis tournant la tête d'un autre côté, il alla faire +ses compliments au roi sur l'amélioration qui depuis la veille +paraissait s'être fait en sa santé. + +Quant à Monsoreau, il avait, à la plaisanterie de Bussy, encore une +fols pâli de cette pâleur hideuse qui lui donnait un si sinistre +aspect. + + + + +CHAPITRE XII + +COMMENT BUSSY RETROUVA A LA FOIS LE PORTRAIT ET L'ORIGINAL + + +La chasse fut terminée vers les quatre heures du soir: et à cinq +heures, comme si le roi avait prévu les désirs du duc d'Anjou, toute +la cour rentrait à Paris par le faubourg Saint-Antoine. + +M. de Monsoreau, sous le prétexte de partir à l'instant même, avait +pris congé des princes, et se dirigeait avec ses équipages vers +Fromenteau. + +En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer à ses amis la +fière et sombre apparence de la forteresse: c'était un moyen de leur +rappeler ce qui les attendait, si par hasard, après avoir été ses +amis, ils devenaient ses ennemis, + +Beaucoup comprirent et redoublèrent de déférence envers Sa Majesté. + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas à Bussy, qui marchait +à ses côtés: + +--Regarde bien, Bussy, regarde bien à droite, cette maison de bois qui +abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'oeil +la même ligne et compte, la maison à la Vierge comprise, quatre autres +maisons. + +--Bien, dit Bussy. + +--C'est la cinquième, dit le duc, celle qui est juste en face de la +rue Sainte-Catherine. + +--Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes +qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux. + +--Excepté celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les +fenêtres demeurent fermées, + +--Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un +effroyable battement de coeur. + +--Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien +gardée, on se garde bien. En tout cas, voici la maison: à l'hôtel, je +t'en donnerai la clef. + +Bussy darda son regard par cette étroite ouverture: mais quoique ses +ses yeux restassent constamment fixés sur elle, il ne vit rien. + +En revenant à l'hôtel d'Anjou, le duc donna effectivement à Bussy la +clef de la maison désignée, en lui recommandant de nouveau de faire +bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par +l'hôtel. + +--Eh bien? dit-il à Remy. + +--Je vous ferai la même question, monseigneur. + +--Tu n'as rien trouvé? + +--La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre +cinq ou six maisons qui se touchent. + +--Alors, dit Bussy, je crois que j'ai été plus heureux que toi, mon +cher le Haudouin. + +--Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherché de votre côté? + +--Non. Je suis passé dans la rue seulement. + +--Et vous avez reconnu la porte? + +--La Providence, mon cher ami, a des voies détournées et des +combinaisons mystérieuses. + +--Alors vous êtes sûr? + +--Je ne dis pas que je suis sûr; mais j'espère. + +--Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que +vous cherchiez? + +--Demain matin. + +--En attendant, avez-vous besoin de moi? + +--Aucunement, mon cher Remy. + +--Vous ne voulez pas que je vous suive? + +--Impossible. + +--Soyez prudent, au moins, monseigneur. + +--Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour +cela. + +Bussy dîna en homme qui ne sait pas où ni de quelle façon il soupera; +puis, à huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses épées, +attacha, malgré l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une +paire de pistolets à sa ceinture, et se fit porter dans la litière, à +l'extrémité de la rue Saint-Paul. + +Arrivé là, il reconnut la maison à la statue de la Vierge, compta les +quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquième était la +maison désignée, et alla, enveloppé dans un grand manteau de couleur +sombre, se blottir à l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien décidé à +attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne +venait, à agir pour son propre compte. + +Neuf heures sonnaient à Saint-Paul comme Bussy s'embusquait. + +Il était là depuis dix minutes à peine, quand, à travers l'obscurité, +il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. A la +hauteur de l'hôtel des Tournelles, ils s'arrêtèrent. L'un d'eux mit +pied à terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute +probabilité, était un laquais, et, après lui avoir vu reprendre le +chemin par lequel ils étaient venus, après l'avoir vu se perdre, lui +et ses deux chevaux, dans l'obscurité, il s'avança vers la maison +confiée à la surveillance de Bussy. + +Arrivé à quelques pas de la maison, l'inconnu décrivit un grand +cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant être +sûr qu'il n'était point observé, il s'approcha de la porte et +disparut. + +Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derrière lui. + +Il attendit un instant, de peur que le personnage mystérieux ne fût +resté en observation derrière le guichet. Puis, quelques minutes +s'étant écoulées, il s'avança à son tour, traversa la chaussée, ouvrit +la porte, et, instruit par l'expérience, il la referma sans bruit. + +Alors il se retourna: le guichet était bien à la hauteur de son oeil, +et c'était bien, selon toute probabilité, par ce guichet qu'il avait +regardé Quélus. + +Ce n'était pas tout, et Bussy n'était pas venu pour rester là. Il +s'avança lentement, tâtonnant aux deux côtés de l'allée, au bout de +laquelle, à gauche, il trouva la première marche d'un escalier. + +Là, il s'arrêta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes +faiblir sous le poids de l'émotion, ensuite il entendait une voix qui +disait: + +--Gertrude, prévenez votre maîtresse que c'est moi, et que je veux +entrer. + +La demande était faite d'un ton trop impératif pour souffrir un refus; +au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre +qui répondait: + +--Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre. + +Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait. + +Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptées Remy; il compta +douze marches à son tour, et se trouva sur le palier. + +Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en +retenant sa respiration et en étendant la main devant lui. Une +première porte se trouva sous sa main, c'était celle par laquelle +l'inconnu était entré; il poursuivit son chemin, en trouva une +seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des +pieds à la tête, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa +la porte. + +La chambre dans laquelle se trouva Bussy était complètement obscure, +moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte +latérale, un reflet de lumières du salon. + +Ce reflet portait sur une fenêtre, tendue de deux rideaux de +tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le coeur +du jeune homme. + +Ses yeux se portèrent sur la partie du plafond éclairée par cette même +lumière, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait déjà +remarqué; il étendit la main et sentit le lit sculpté. + +Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette +chambre où il s'était réveillé, pendant cette nuit où il avait reçu la +blessure qui lui avait valu l'hospitalité. + +Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy +lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout enveloppé de ce +délicieux parfum qui s'échappe de la couche d'une femme jeune et +belle. + +Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et écouta. + +On entendait dans la chambre à côté le pas impatient de l'inconnu; de +temps en temps il s'arrêtait, murmurant entre ses dents: + +--Eh bien, viendra-t-elle? + +A la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le +salon; la porte semblait parallèle à celle qui était déjà +entr'ouverte. Le tapis frémit sous la pression d'un petit pied; le +frôlement d'une robe de soie arriva jusqu'à l'oreille de Bussy, et le +jeune homme entendit une voix de femme empreinte à la fois de crainte +et de dédain, qui disait: + +--Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore? + +--Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est +l'amant, je félicite fort le mari. + +--Madame, dit l'homme à qui l'on faisait cette froide réception, j'ai +l'honneur de vous prévenir que, forcé de partir demain matin pour +Fontainebleau, je viens passer cette nuit près de vous. + +--M'apportez-vous des nouvelles de mon père? demanda la même voix de +femme. + +--Madame, écoutez-moi. + +--Monsieur, vous savez ce qui a été convenu hier, quand j'ai consenti +à devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon père +viendrait à Paris, ou j'irais retrouver mon père. + +--Madame, aussitôt après mon retour de Fontainebleau, nous partirons, +je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant.... + +--Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne +passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le même toit que vous, +que je ne sois rassurée sur le sort de mon père. + +Et la femme qui parlait d'une façon si ferme souffla dans un petit +sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolongé. + +C'était la manière dont on appelait les domestiques à cette époque où +les sonnettes n'étaient point encore inventées. + +Au même instant la porte par laquelle était entré Bussy s'ouvrit de +nouveau et donna passage à la suivante de la jeune femme; c'était une +grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet +appel de sa maîtresse et qui, l'ayant entendu, se hâtait d'accourir. + +Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte. + +Un jet de lumière pénétra alors dans la chambre où était Bussy, et +entre les deux fenêtres il reconnut le portrait. + +--Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous +tiendrez toujours à la portée de ma voix. + +La femme de chambre se retira, sans répondre, par le même chemin +qu'elle était venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte, +et par conséquent le merveilleux portrait éclairé. + +Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'était bien +celui qu'il avait vu. + +Il s'approcha doucement pour coller son oeil à l'ouverture que +l'épaisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si +doucement qu'il marchât, au moment où son regard pénétrait dans la +chambre, le parquet cria sous son pied. + +A ce bruit, la femme se retourna; c'était l'original du portrait, +c'était la fée du rêve. + +L'homme, quoiqu'il n'eût rien entendu, en la voyant se retourner, se +retourna aussi. + +C'était le seigneur de Monsoreau. + +--Ah! dit Bussy, la haquenée blanche... la femme enlevée... Je vais +sans doute entendre quelque terrible histoire. + +Et il essuya son visage, qui spontanément venait de se couvrir de +sueur. + +Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle pâle, debout et +dédaigneuse. + +Lui, assis, non moins pâle, mais livide, agitait son pied impatient et +se mordait la main. + +--Madame, dit enfin le seigneur de Monso-reau, n'espérez pas continuer +longtemps avec moi ce rôle de femme persécutée et victime; vous êtes à +Paris, vous êtes dans ma maison; et, de plus, vous êtes maintenant la +comtesse de Monsoreau, c'est-à-dire ma femme. + +--Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire à mon père? +pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde? + +--Vous avez oublié le duc d'Anjou, madame. + +--Vous m'avez affirmé qu'une fois votre femme je n'avais plus rien à +craindre de lui. + +--C'est-à-dire.... + +--Vous m'avez affirmé cela. + +--Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques précautions. + +--Eh bien, monsieur, prenez ces précautions, et revenez me voir quand +elles seront prises. + +--Diane, dit le comte, au coeur duquel la colère montait visiblement, +Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacré du mariage. C'est un +conseil que je veux bien vous donner. + +--Faites, monsieur, que je n'aie plus de défiance dans le mari, et je +respecterai le mariage. + +--Il me semblait cependant avoir, par la manière dont j'ai agi envers +vous, mérité toute votre confiance. + +--Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon intérêt ne +vous a pas seul guidé, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a +bien servi. + +--Oh! c'en est trop, s'écria le comte; je suis dans ma maison, vous +êtes ma femme, et, dût l'enfer vous venir en aide, cette nuit même +vous serez à moi. + +Bussy mit la main à la garde de son épée et fit un pas en avant; mais +Diane ne lui donna pas le temps de paraître. + +--Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voilà comme je +vous réponds. + +Et, bondissant dans la chambre où était Bussy, elle referma la porte, +poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'épuisait en +menaces, heurtant les planches du poing: + +--Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte, +dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur +le seuil. + +--Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses +bras, vous auriez un vengeur. + +Diane fut près de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger +qui la menaçât lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la +défensive, mais muette; tremblante, mais immobile. + +M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute +que Diane exécuterait sa menace, il sortit du salon en repoussant +violemment la porte derrière lui. + +Puis on entendit le bruit de ses pas s'éloigner dans le corridor et +décroître dans l'escalier. + +--Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se dégageant des bras de +Bussy et en faisant un pas en arrière, qui êtes-vous et comment vous +trouvez-vous ici? + +--Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant +Diane, je suis l'homme à qui vous avez conservé la vie. Comment +pourriez-vous croire que je suis entré chez vous dans une mauvaise +intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur? + +Grâce au flot de lumière qui inondait la noble figure du jeune homme, +Diane le reconnut. + +--Oh! vous ici, monsieur! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous +étiez là, vous avez tout entendu? + +--Hélas! oui, madame. + +--Mais, qui êtes-vous? votre nom, monsieur? + +--Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy. + +--Bussy! vous êtes le brave Bussy! s'écria naïvement Diane, sans se +douter de la joie que cette exclamation répandait dans le coeur du +jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant à sa +suivante, qui, ayant entendu sa maîtresse parler avec quelqu'un, +entrait tout effarée; Gertrude, je n'ai plus rien à craindre, car, à +partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus +noble et du plus loyal gentilhomme de France. + +Puis, tendant la main à Bussy: + +--Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous êtes: il faut que +vous sachiez qui je suis. + + + + +CHAPITRE XIII + +CE QU'ÉTAIT DIANE DE MÉRIDOR. + + +Bussy se releva tout étourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans +le salon que venait de quitter M. de Monsoreau. + +Il regardait Diane avec l'étonnement de l'admiration; il n'avait pas +osé croire que la femme qu'il cherchait pût soutenir la comparaison +avec la femme de son rêve, et voilà que la réalité surpassait tout ce +qu'il avait pris pour un caprice de son imagination. + +Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est-à-dire qu'elle était dans +ce premier éclat de la jeunesse et de la beauté qui donne son plus pur +coloris à la fleur, son plus charmant velouté au fruit; il n'y avait +pas à se tromper à l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait +admirée, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase. + +Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de +choses. + +--Monsieur, dit-elle, vous avez répondu à l'une de mes questions, mais +point à l'autre: je vous ai demandé qui vous êtes, et vous me l'avez +dit; mais j'ai demandé aussi comment vous vous trouvez ici, et à cette +demande vous n'avez rien répondu. + +--Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre +conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma +présence ressortiraient tout naturellement du récit que vous avez bien +voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-même tout à l'heure +que je devais savoir qui vous étiez? + +--Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, répondit Diane, votre +nom à vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom, +je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, à +la loyauté et à l'honneur duquel on pouvait fout confier. + +Bussy s'inclina. + +--Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre +que j'étais la fille du baron de Méridor, c'est-à-dire que j'étais la +seule héritière d'un des plus nobles et des plus vieux noms de +l'Anjou. + +--Il y eut, dit Bussy, un baron de Méridor qui, pouvant sauver sa +liberté à Pavie, vint rendre son épée aux Espagnols lorsqu'il sut le +roi prisonnier, et qui, ayant demandé pour toute grâce d'accompagner +François 1er à Madrid, partagea sa captivité, et ne le quitta que pour +venir en France traiter de sa rançon. + +--C'est mon père, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande +salle du château de Méridor, vous verrez, donné en souvenir de ce +dévouement, le portrait du roi François 1er de la main de Léonard de +Vinci. + +--Ah! dit Bussy, dans ce temps-là les princes savaient encore +récompenser leurs serviteurs. + +--A son retour d'Espagne, mon père se maria. Deux premiers enfants, +deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de +Méridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un héritier. +Bientôt le roi mourut à son tour, et la douleur du baron se changea en +désespoir; il quitta la cour quelques années après et vint s'enfermer +avec sa femme dans son château de Méridor. C'est là que je naquis +comme par miracle, dix ans après la mort de mes frères. + +Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse; +son affection pour moi n'était pas de la tendresse, c'était de +l'idolâtrie. Trois ans après ma naissance, je perdis ma mère; certes, +ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour +comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon +sourire le consola de la mort de ma mère. + +Je grandis, je me développai sous ses yeux. Comme j'étais tout pour +lui, lui aussi, pauvre père, il était tout pour moi. J'atteignis ma +seizième année sans me douter qu'il y eût un autre monde que celui de +mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans +songer que cette vie dût jamais finir et sans désirer qu'elle finit. + +Le château de Méridor était entouré de vastes forêts appartenant à M. +le duc d'Anjou; elles étaient peuplées de daims, de chevreuils et de +cerfs, que personne ne songeait à tourmenter, et que le repos dans +lequel on les laissait rendait familiers; tous étaient plus ou moins +de ma connaissance; quelques-uns étaient si bien habitués à ma voix, +qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma +protégée, ma favorite, Daphné, pauvre Daphné! venait manger dans ma +main. + +Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je +l'avais pleurée comme une amie, quand tout à coup je la vis reparaître +avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais, +en voyant leur mère me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien +à craindre et vinrent me caresser à leur tour. + +Vers ce temps, le bruit se répandit que M. le duc d'Anjou venait +d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques +jours après, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il +se nommait le comte de Monsoreau. + +Pourquoi ce nom me frappa-t-il au coeur quand je l'entendis prononcer? +Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un +pressentiment. + +Huit jours s'écoulèrent. On parlait fort et fort diversement dans tout +le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du +son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu'à la grille du +parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'éclair, Daphné +poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient. + +Un instant après, monté sur un cheval noir qui semblait avoir des +ailes, un homme passa, pareil à une vision; c'était M. de Monsoreau. + +Je voulus pousser un cri, je voulus demander grâce pour ma pauvre +protégée; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention, +tant il était emporté par l'ardeur de sa chasse. + +Alors, sans m'occuper de l'inquiétude que j'allais causer à mon père +s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction où +j'avais vu la chasse s'éloigner; j'espérais rencontrer, soit le comte +lui-même, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier +d'interrompre cette poursuite qui me déchirait le coeur. + +Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir où j'allais; depuis +longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue. +Bientôt je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre +et je me mis à pleurer. J'étais là depuis un quart d'heure à peu près, +quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je +ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en +un instant il fut à si peu de distance, que je ne doutai point que la +chasse ne dût passer à portée de ma vue. Je me levai aussitôt et je +m'élançai dans la direction où elle s'annonçait. + +En effet, je vis passer dans une clairière la pauvre Daphné haletante: +elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succombé à la +fatigue, et sans doute avait été déchiré par les chiens. + +Elle-même se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute +était moins grande que la première fois, sa course s'était changée en +élans saccadés, et en passant devant moi elle brama tristement. + +Comme la première fois, je fis de vains efforts pour me faire +entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il +poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor +à la bouche et sonnant furieusement. + +Derrière lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le +cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de +cris passa comme une tempête, disparut dans l'épaisseur de la forêt et +s'éteignit dans le lointain. + +J'étais désespérée; je me disais que, si je m'étais trouvée seulement +cinquante pas plus loin, au bord de la clairière qu'il avait +traversée, il m'eût vue, et qu'alors, à ma prière, il eût sans doute +fait grâce au pauvre animal. + +Cette pensée ranima mon courage; la chasse pouvait une troisième fois +passer à ma portée. Je suivis un chemin tout bordé de beaux arbres, +que je reconnus pour conduire au château de Beaugé. Ce château, qui +appartenait à M. le duc d'Anjou, était situé à trois lieues à peu près +du château de mon père. Au bout d'un instant je l'aperçus, et +seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues à pied, et +que j'étais seule et bien loin du château de Méridor. + +J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'à ce moment +seulement je songeai à l'imprudence et même à l'inconvenance de ma +conduite. Je suivis le bord de l'étang, car je comptais demander au +jardinier, brave homme qui, lorsque j'étais venue jusque-là avec mon +père, m'avait donné de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je, +demander au jardinier de me conduire, quand tout à coup la chasse se +fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, prêtant l'oreille. Le +bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au même instant, de l'autre +côté de l'étang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si +près, qu'elle allait être atteinte. Elle était seule, son second faon +avait succombé à son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des +forces; elle aspira la fraîcheur par ses naseaux, et se lança dans +l'étang, comme si elle eût voulu venir à moi. + +D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouvé toute son +énergie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et +presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces +s'épuisèrent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animés par la +curée prochaine, semblaient redoubler. Bientôt les chiens les plus +acharnés l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arrêtée qu'elle +était par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut à la +lisière du bois, accourut jusqu'à l'étang et sauta à bas de son +cheval. Alors, à mon tour je réunis toutes mes forces pour crier: +Grâce! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait aperçue, et je +criai de nouveau, et plus fort que la première fois. Il m'entendit, +car il leva la tête, et je le vis courir à un bateau, dont il détacha +l'amarre, et avec lequel il s'avança rapidement vers l'animal, qui se +débattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne +doutais pas que, mû par ma voix, par mes gestes et par mes prières, ce +ne fût pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hâtait ainsi, +quand tout à coup, arrivé à la portée de Daphné, je le vis tirer son +couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y reflétant, en fit +jaillir un éclair, puis l'éclair disparut; je jetai un cri: la lame +tout entière s'était plongée dans la gorge du pauvre animal. Un flot +de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'étang. La biche brama +d'une façon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se +dressa presque debout, et retomba morte. + +Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai +évanouie sur le talus de l'étang. + +Quand je revins à moi, j'étais couchée dans une chambre du château de +Beaugé, et mon père, qu'on avait envoyé chercher, pleurait à mon +chevet. + +Comme ce n'était rien qu'une crise nerveuse produite par la +surexcitation de la course, dès le lendemain je pus revenir à Méridor. +Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre. + +Le quatrième, mon père me dit que, pendant tout le temps que j'avais +été souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment où l'on +m'emportait évanouie, était venu prendre de mes nouvelles; il avait +été désespéré lorsqu'il avait appris qu'il était la cause involontaire +de cet accident, et avait demandé à me présenter ses excuses, disant +qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de +ma bouche. + +Il eût été ridicule de refuser de le voir; aussi, malgré ma +répugnance, je cédai. + +Le lendemain, il se présenta; j'avais compris le ridicule de ma +position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes +elles-mêmes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me défendis de +cette ridicule émotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je +portais à Daphné. + +Ce fut alors le comte qui joua l'homme désespéré, et qui vingt fois me +jura sur l'honneur que, s'il eût pu deviner que je portais quelque +intérêt à sa victime, il eût eu grand bonheur à l'épargner; cependant +ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'éloigna +sans avoir pu effacer de mon coeur la douloureuse impression qu'il y +avait faite. + +En se retirant, le comte demanda à mon père la permission de revenir. +Il était né en Espagne, il avait été élevé à Madrid: c'était pour le +baron un attrait que de parler d'un pays où il était resté si +longtemps. D'ailleurs, le comte était de bonne naissance, +sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc +d'Anjou; mon père n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande, +qui lui fut accordée. + +Hélas! à partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma +tranquillité. Bientôt je m'aperçus de l'impression que j'avais faite +sur le comte. D'abord il n'était venu qu'une fois la semaine, puis +deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon père, le +comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron éprouvait dans +sa conversation, qui était toujours celle d'un homme supérieur. Je +n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte était +galant avec moi comme avec une maîtresse, respectueux comme avec une +soeur. + +Un matin, mon père entra dans ma chambre avec un air plus grave que +d'habitude, et cependant sa gravité avait quelque chose de joyeux. + +--Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assuré que tu serais +heureuse de ne pas me quitter. + +--Oh! mon père, m'écriai-je, vous le savez, c'est mon voeu le plus +cher. + +--Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au +front, il ne tient qu'à toi de voir ton voeu se réaliser. + +Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je pâlis si affreusement, +qu'il s'arrêta avant que d'avoir touché mon front de ses lèvres. + +--Diane! mon enfant! s'écria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc? + +--M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je. + +--Eh bien? demanda-t-il étonné. + +--Oh! jamais, mon père, si vous avez quelque pitié pour votre fille, +jamais! + +--Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la pitié que j'ai pour +toi, c'est de l'idolâtrie, tu le sais; prends huit jours pour +réfléchir, et si, dans huit jours.... + +--Oh! non, non, m'écriai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas +vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non! + +Et je fondis en larmes. + +Mon père m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans +ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole +de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage. + +Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et +sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous reçûmes, mon père +et moi, une invitation de nous trouver à une grande fête que M. de +Monsoreau devait donner au frère du roi qui venait visiter la province +dont il portait le nom. Cette fête avait lieu à l'hôtel de ville +d'Angers. + +A cette lettre était jointe une invitation personnelle du prince, +lequel écrivait à mon père qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois à +la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir. + +Mon premier mouvement fut de prier mon père de refuser, et certes +j'eusse insisté si l'invitation eût été faite au nom seul de M. de +Monsoreau; mais le prince était de moitié dans l'invitation, et mon +père craignit par un refus de blesser Son Altesse. + +Nous nous rendîmes donc à cette fête. M. de Monsoreau nous reçut comme +si rien ne s'était passé entre nous; sa conduite vis-à-vis de moi ne +fut ni indifférente ni affectée; il me traita comme toutes les autres +dames, et je fus heureuse de n'avoir été, de son côté, l'objet +d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part. + +Il n'en fut pas de même du duc d'Anjou. Dès qu'il m'aperçut, son +regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal à +l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire à mon père ce qui me +faisait désirer de quitter le bal, j'insistai de telle façon, que nous +nous retirâmes des premiers. + +Trois jours après, M. de Monsoreau se présenta à Méridor; je l'aperçus +de loin dans l'avenue du château, et je me retirai dans ma chambre. + +J'avais peur que mon père ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au +bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que +personne m'eût prévenue de sa visite. Il y eut plus, mon père ne m'en +parla point; seulement, je crus remarquer qu'après cette visite du +sous-gouverneur il était plus sombre que d'habitude. + +Quelques jours s'écoulèrent encore. Je revenais de faire une promenade +dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau +était avec mon père. Le baron avait demandé deux ou trois fois de mes +nouvelles, et deux autres fois aussi s'était informé avec inquiétude +du lieu où je pouvais être allée. Il avait donné ordre qu'on le +prévînt de mon retour. + +En effet, à peine étais-je rentrée dans ma chambre, que mon père +accourut. + +--Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu +connaisses la cause me force à me séparer de toi pendant quelques +jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit être bien +urgent puisqu'il me détermine à être une semaine, quinze jours, un +mois peut-être sans te voir. + +Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner à quel danger j'étais +exposée. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me présageait +rien de bon. + +--Et où dois-je aller, mon père? demandai-je. + +--Au château de Lude, chez ma soeur, où tu resteras cachée à tous les +yeux. Quant à ton arrivée, on veillera à ce qu'elle ait lieu pendant +la nuit. + +--Ne m'accompagnez-vous pas? + +--Non, je dois rester ici pour détourner les soupçons; les gens de la +maison eux-mêmes ignoreront où tu vas. + +--Mais qui me conduira donc? + +--Deux hommes dont je suis sûr. + +--O mon Dieu! mon père! + +Le baron m'embrassa. + +--Mon enfant, dit-il, il le faut. + +Je connaissais tellement l'amour de mon père pour moi, que je +n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre +explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma +nourrice, m'accompagnerait. + +Mon père me quitta en me disant de me tenir prête. + +Le soir, à huit heures, il faisait très-sombre et très-froid, car on +était dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, à huit heures, +mon père me vint chercher. J'étais prête comme il me l'avait +recommandé; nous descendîmes sans bruit, nous traversâmes le jardin; +il ouvrit lui-même une petite porte qui donnait sur la forêt, et là +nous trouvâmes une litière tout attelée et deux hommes: mon père leur +parla longtemps, me recommandant à eux, à ce qu'il me parut; puis je +pris ma place dans la litière; Gertrude s'assit près de moi. Le baron +m'embrassa une dernière fois, et nous nous mîmes en marche. + +J'ignorais quelle sorte de danger me menaçait et me forçait de quitter +le château de Méridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle était aussi +ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole à nos conducteurs, +que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par +des chemins détournés, lorsque après deux heures de marche environ, au +moment où, malgré mes inquiétudes, le mouvement égal et monotone de la +litière commençait à m'endormir, je me sentis réveillée par Gertrude, +qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la +litière qui s'arrêtait. + +--Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc? + +Je passai ma tête par les rideaux: nous étions entourés par six +cavaliers masqués; nos hommes, qui avaient voulu se défendre, étaient +désarmés et maintenus. + +J'étais trop épouvantée pour appeler du secours; d'ailleurs, qui +serait venu à nos cris? + +Celui qui paraissait le chef des hommes masqués s'avança vers la +portière: + +--Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal, +mais il faut nous suivre. + +--Où cela? demandai-je. + +--Dans un lieu où, bien loin d'avoir rien à craindre, vous serez +traitée comme une reine. + +Cette promesse m'épouvanta plus que n'eût fait une menace. + +--Oh! mon père! mon père! murmurai-je. + +--Écoutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je +vous suis dévouée, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous +ne parvenons pas à fuir. + +Cette assurance que me donnait une pauvre suivante était loin de me +tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir +soutenue, que je repris un peu de force. + +--Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, répondis-je, nous +sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous défendre. + +Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea +la direction de notre litière. + +Bussy, comme on le comprend bien, écoutait le récit de Diane avec +l'attention la plus profonde. Il y a dans les premières émotions d'un +grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne +que l'on commence à aimer. La femme que le coeur vient de choisir est +élevée, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit, +s'épure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous +accorde, chacune de ses paroles est une grâce qu'elle vous fait; si +elle vous regarde, elle vous réjouit; si elle vous sourit, elle vous +comble. + +Le jeune homme avait donc laissé la belle narratrice dérouler le récit +de toute sa vie sans oser l'arrêter, sans avoir l'idée de +l'interrompre; chacun des détails de cette vie, sur laquelle il +sentait qu'il allait être appelé à veiller, avait pour lui un puissant +intérêt, et il écoutait les paroles de Diane muet et haletant, comme +si son existence eût dépendu de chacune de ces paroles. + +Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double +émotion qu'elle éprouvait à son tour, émotion dans laquelle le présent +réunissait tous les souvenirs du passé, s'était arrêtée un instant, +Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son +inquiétude, et, joignant les mains: + +--Oh! continuez, madame, dit-il, continuez! + +Il était impossible que Diane pût se tromper à l'intérêt qu'elle +inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la +physionomie du jeune homme, était en harmonie avec la prière que +contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit: + +--Nous marchâmes trois heures à peu près; puis la litière s'arrêta. +J'entendis crier une porte; on échangea quelques paroles; la litière +reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain +retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai +un coup d'oeil hors de la litière: nous étions dans la cour d'un +château. + +Quel était ce château? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent, +pendant la roule, nous avions tenté de nous orienter, mais nous +n'avions vu qu'une forêt sans fin. Il est vrai que l'idée était venue +à chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous ôter toute idée du +lieu où nous étions, faire dans cette forêt un chemin inutile et +calculé. + +La porte de notre litière s'ouvrit, et le même homme qui nous avait +déjà parlé nous invita à descendre. + +J'obéis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au +château nous étaient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en +avait fait la terrible promesse, notre captivité s'annonçait +accompagnée des plus grands égards. Nous suivîmes, les hommes aux +flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre à coucher richement +ornée, et qui paraissait avoir été décorée à l'époque la plus +brillante, comme élégance et comme style, du temps de François 1er. + +Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie. + +--Vous êtes chez vous, madame, me dit l'homme qui déjà deux fois nous +avait adressé la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre +vous sont nécessaires, la vôtre ne vous quittera point; sa chambre est +voisine de la vôtre. + +Gertrude et moi échangeâmes un regard joyeux. + +--Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masqué, +vous n'aurez qu'à frapper avec le marteau de cette porte, et +quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra +aussitôt à vos ordres. + +Cette apparente attention indiquait que nous étions gardées à vue. + +L'homme masqué s'inclina et sortit; nous entendîmes la porte se +refermer à double tour. + +Nous nous trouvâmes seules, Gertrude et moi. + +Nous restâmes un instant immobiles, nous regardant à la lueur des deux +candélabres qui éclairaient la table où était servi le souper. +Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se +taire; quelqu'un nous écoutait peut-être. + +La porte de la chambre qu'on nous avait désignée comme devant être +celle de Gertrude était ouverte; la même idée nous vint en même temps +de la visiter; elle prit un candélabre, et, sur la pointe du pied, +nous y entrâmes toutes deux. + +C'était un grand cabinet destiné à faire, comme chambre de toilette, +le complément de la chambre à coucher. Il avait une porte parallèle à +la porte de l'autre pièce par laquelle nous étions entrées: cette +deuxième porte, comme la première, était ornée d'un petit marteau de +cuivre ciselé, qui retombait sur un clou de même métal. Clous et +marteaux, on eût dit que le tout était l'ouvrage de Benvenuto Cellini. + +Il était évident que les deux portes donnaient dans la même +antichambre. + +Gertrude approcha la lumière de la serrure, le pêne était fermé à +double tour. + +Nous étions prisonnières. + +Il est incroyable combien, quand deux personnes, même de condition +différente, sont dans une même situation et partagent un même danger; +il est incroyable, dis-je, combien les pensées sont analogues, et +combien elles passent facilement par-dessus les éclaircissements +intermédiaires et les paroles inutiles. + +Gertrude s'approcha de moi. + +--Mademoiselle a-t-elle remarqué, dit-elle à voix basse, que nous +n'avons monté que cinq marches en quittant la cour? + +--Oui, répondis-je. + +--Nous sommes donc au rez-de-chaussée? + +--Sans aucun doute. + +--De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les +volets extérieurs, de sorte que.... + +--Si ces fenêtres n'étaient pas grillées... interrompis-je. + +--Oui, et si mademoiselle avait du courage.... + +--Du courage, m'écriai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon +enfant. + +Ce fut Gertrude qui, à son tour, mit son doigt sur sa bouche. + +--Oui, oui, je comprends, lui dis-je. + +Gertrude me fit signe de rester ou j'étais, et alla reporter le +candélabre sur la table de la chambre à coucher. + +J'avais déjà compris son intention et je m'étais rapprochée de la +fenêtre, dont je cherchais les ressorts. + +Je les trouvai, ou plutôt Gertrude, qui était venue me rejoindre, les +trouva. Le volet s'ouvrit. + +Je poussai un cri de joie; la fenêtre n'était pas grillée. + +Mais Gertrude avait déjà remarqué la cause de cette prétendue +négligence de nos gardiens: un large étang baignait le pied de la +muraille; nous étions gardées par dix pieds d'eau, bien mieux que nous +ne l'eussions été certainement par les grilles de nos fenêtres. + +Mais, en se reportant de l'eau à ses rives, mes yeux reconnurent un +paysage qui leur était familier, nous étions prisonnières au château +de Beaugé, où plusieurs fois, comme je l'ai déjà dit, j'étais venue +avec mon père, et où, un mois auparavant, on m'avait recueillie le +jour de la mort de ma pauvre Daphné. + +Le château du Beaugé appartenait à M. le duc d'Anjou. + +Ce fut alors qu'éclairée comme par la lueur d'un coup de foudre je +compris, tout. + +Je regardai l'étang avec une sombre satisfaction; c'était une dernière +ressource contre la violence, un suprême refuge contre le déshonneur. + +Nous refermâmes les volets. Je me jetai tout habillée sur mon lit, +Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit à mes pieds. + +Vingt fois pendant cette nuit je me réveillai en sursaut, en proie à +des terreurs inouïes; mais rien ne justifiait ces terreurs que la +situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises +intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir +au château, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais +n'interrompait le silence de la nuit. + +Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractère +effrayant que lui donne l'obscurité, me confirma dans mes craintes de +la nuit: toute fuite était impossible sans un secours extérieur, et +d'où nous pouvait venir ce secours? + +Vers les neuf heures, on frappa à notre porte: je passai dans la +chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir. + +Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte +de communication étaient nos serviteurs de la veille; ils venaient +enlever le souper, auquel nous n'avions pas touché, et apporter le +déjeuner. + +Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans +avoir répondu. + +Je rentrai alors; tout m'était expliqué par notre séjour au château de +Beaugé et par le prétendu respect qui nous entourait. M. le duc +d'Anjou m'avait vue à la fête donnée par M. de Monsoreau; M. le duc +d'Anjou était devenu amoureux de moi; mon père avait été prévenu, et +avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute être +l'objet; il m'avait éloignée de Méridor; mais, trahi, soit par un +serviteur infidèle, soit par un hasard malheureux, sa précaution avait +été inutile, et j'étais tombée aux mains de l'homme auquel il avait +tenté vainement de me soustraire. + +Je m'arrêtai à cette idée, la seule qui fût vraisemblable, et en +réalité la seule qui fût vraie. + +Sur les prières de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un +peu de pain. + +La matinée s'écoula à faire des plans de fuite insensés. Et cependant, +à cent pas devant nous, amarrée dans les roseaux, nous pouvions voir +une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eût +été à notre portée, mes forces, exaltées par la terreur, jointes aux +forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de +captivité. + +Pendant cette matinée, rien ne nous troubla. On nous servit le dîner +comme on nous avait servi le déjeuner; je tombais de faiblesse. Je me +mis à table, servie par Gertrude seulement; car, dès que nos gardiens +avaient déposé nos repas, ils se retiraient. Mais tout à coup, en +brisant mon pain, je mis à jour un petit billet. + +Je l'ouvris précipitamment; il contenait cette seule ligne: + +«Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de +celles de votre père.» + +On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait à rompre ma +poitrine. Je montrai le billet à Gertrude. Le reste delà journée se +passa à attendre et à espérer. + +La seconde nuit s'écoula aussi tranquille que la première; puis vint +l'heure du déjeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne +doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je +ne me trompais pas; le billet était conçu en ses termes: + +«La personne qui vous a enlevée arrive au château de Beaugé ce soir à +dix heures; mais, à neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos +fenêtres avec une lettre de votre père, qui vous commandera la +confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-être +pas. + +«Brûlez ce billet.» + +Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la +recommandation qu'elle contenait. L'écriture m'était complètement +inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'où elle pouvait, venir. + +Nous nous perdîmes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant +la matinée nous allâmes à la fenêtre pour regarder si nous +n'apercevions personne sur les rives de l'étang et dans les +profondeurs de la forêt; tout était solitaire. + +Une heure après le dîner, on frappa à notre porte; c'était la première +fois qu'il arrivait que l'on tentât d'entrer chez nous à d'autres +heures qu'à celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun +moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer. + +C'était l'homme qui nous avait parlé à la porte de la litière et dans +la cour du château. Je ne pus le reconnaître au visage, puisqu'il +était masqué lorsqu'il nous parla; mais, aux premières paroles qu'il +prononça, je le reconnus à la voix. + +Il me présenta une lettre. + +--De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je. + +--Que mademoiselle se donne la peine de lire, me répondit-il, et elle +verra. + +--Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle +vient. + +--Mademoiselle est la maîtresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais +ordre de lui remettre cette lettre; je dépose cette lettre à ses +pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera. + +Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un écuyer, plaça la lettre +sur le tabouret où je reposais mes pieds et sortit. + +--Que faire? demandai-je à Gertrude. + +--Si j'osais donner un conseil à mademoiselle, ce serait de lire cette +lettre. Peut-être contient-elle l'annonce de quelque danger auquel, +prévenues par elle, nous pourrons nous soustraire. + +Le conseil était si raisonnable, que je revins sur la résolution prise +d'abord et que j'ouvris la lettre. + +Diane, à ce moment, interrompit son récit, se leva, ouvrit un petit +meuble du genre de ceux auquel nous avons conservé le nom italien de +stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre. + +Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse. + +«A la belle Diane de Méridor,» lut-il. + +Puis, regardant la jeune femme: + +--Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou. + +--Ah! répondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompée! + +Puis, comme Bussy hésitait à ouvrir la lettre: + +--Lisez, dit-elle, le hasard vous a poussé du premier coup au plus +intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous. + +Bussy obéit et lut: + +«Un malheureux prince, que votre beauté divine a frappé au coeur, +viendra vous faire ce soir, à dix heures, ses excuses de sa conduite à +votre égard, conduite qui, lui-même le sent bien, n'a d'autre excuse +que l'amour invincible qu'il éprouve pour vous. + +«FRANÇOIS.» + +--Ainsi cette lettre était bien du duc d'Anjou? demanda Diane. + +--Hélas! oui, répondit Bussy, c'est son écriture et son seing. + +Diane soupira. + +--Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle. + +--Qui, le prince? demanda Bussy. + +--Non, lui, le comte de Monsoreau. + +Ce fut Bussy qui soupira à son tour. + +--Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte. + +--Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire +réelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes, +m'indiquait, comme l'avait prévu Gertrude, le danger auquel j'étais +exposée, et me rendait d'autant plus précieuse l'intervention de cet +ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon père. Je n'eus +donc plus d'espoir qu'en lui. + +Nos investigations recommençaient; mes regards et ceux de Gertrude, +plongeant à travers les vitres, ne quittaient point l'étang et cette +partie de la forêt qui faisait face à nos fenêtres. Dans toute +l'étendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vîmes rien qui +parût se rapporter à nos espérances et les seconder. + +La nuit arriva; mais, comme nous étions au mois de janvier, la nuit +venait vite; quatre ou cinq heures nous séparaient donc encore du +moment décisif: nous attendîmes avec anxiété. + +Il faisait une de ces belles gelées d'hiver pendant lesquelles, si ce +n'était le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers +le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parsemé de mille +étoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille à un +croissant, éclairait le paysage de sa lueur argentée; nous ouvrîmes la +fenêtre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, être +moins rigoureusement observée que la mienne. + +Vers sept heures, une légère vapeur monta de l'étang; mais, pareille à +un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empêchait pas de voir, +ou plutôt nos yeux, s'habituant à l'obscurité, étaient parvenus à +percer cette vapeur. + +Comme rien ne nous aidait à mesurer le temps, nous n'aurions pas pu +dire quelle heure il était, lorsqu'il nous sembla, sur la lisière du +bois, voir à travers cette transparente obscurité se mouvoir des +ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec précaution, gagnant +les arbres, qui, rendant les ténèbres plus épaisses, semblaient les +protéger. Peut-être eussions-nous cru, au reste, que ces ombres +n'étaient qu'un jeu de notre vue fatiguée, lorsque le hennissement +d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'à nous. + +--Ce sont nos amis, murmura Gertrude. + +--Ou le prince! répondis-je. + +--Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas. + +Cette réflexion si simple dissipa mes soupçons et me rassura. + +Nous redoublâmes d'attention. + +Un homme s'avança seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe +d'hommes, lequel était resté à l'abri sous un bouquet d'arbres. + +Cet homme marcha droit à la barque, la détacha du pieu où elle était +amarrée, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avança +silencieusement de notre côté. + +A mesure qu'elle s'avançait, mes yeux faisaient des efforts plus +violents pour percer l'obscurité. + +Il me sembla d'abord reconnaître la grande taille, puis les traits +sombres et fortement accusés du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il +fut à dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute. + +Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger. + +Je restai muette et immobile, rangée dans l'angle de la fenêtre, de +sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrivé au pied du mur, il arrêta sa +barque à un anneau, et je vis apparaître sa tête à la hauteur de +l'appui de la croisée. + +Je ne pus retenir un léger cri. + +--Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous +m'attendiez. + +--C'est-à-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, répondis-je, mais +j'ignorais que ce quelqu'un fût vous. + +Un sourire amer passa sur le visage du comte. + +--Qui donc, excepté moi et son père, veille sur l'honneur de Diane de +Méridor? + +--Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez écrite, +que vous veniez au nom de mon père. + +--Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prévu que vous douteriez de la +mission que j'ai reçue, voici un billet du baron. + +Et le comte me tendit un papier. + +Nous n'avions allumé ni bougies ni candélabres, pour être plus libres +de faire dans l'obscurité tout ce que commanderaient les +circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je +m'agenouillai devant le feu, et, à la lueur de la flamme du foyer, je +lus: + +« Ma chère Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au +danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc +entièrement à lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse +envoyer. + +« Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je désirerais que +tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers +lui. + +« Ton père, qui te supplie de le croire, et d'avoir pitié de toi et de +lui, + +« BARON DE MÉRIDOR.» + +Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la +répulsion qu'il m'inspirait était bien plutôt instinctive que +raisonnée. Je n'avais à lui reprocher que la mort d'une biche, et +c'était un crime bien léger pour un chasseur. + +J'allai donc à lui. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Monsieur, j'ai lu la lettre de mon père; il me dit que vous êtes +prêt à me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas où vous me +conduisez. + +--Je vous conduis où le baron vous attend, mademoiselle. + +--Et où m'attend-il? + +--Au château de Méridor. + +--Ainsi je vais revoir mon père? + +--Dans deux heures. + +--Oh! monsieur, si vous dites vrai... + +Je m'arrêtai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase. + +--Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix +tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait +attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui +exprimer. + +--Alors, mademoiselle, dit le comte, vous êtes prête à me suivre? + +Je regardai Gertrude avec inquiétude; il était facile de voir que +cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi. + +--Réfléchissez que chaque minute qui s'envole est précieuse pour vous +au delà de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard +d'une demi-heure à peu près; il va être dix heures bientôt, et +n'avez-vous point reçu l'avis qu'à dix heures le prince serait au +château de Beaugé? + +--Hélas! oui, répondis-je. + +--Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer +sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de +vous sauver. + +--Pourquoi mon père n'est-il donc pas venu? + +--Pensez-vous que votre père ne soit pas entouré? Pensez-vous qu'il +puisse faire un pas sans qu'on sache où il va? + +--Mais vous? demandai-je. + +--Moi, c'est autre chose; moi, je suis l'ami, le confident du prince. + +--Mais monsieur, m'écriai-je, si vous êtes l'ami, si vous êtes le +confident du prince, alors.... + +--Alors je le trahis pour vous; oui, c'est bien cela. Aussi vous +disais-je tout à l'heure que je risquais ma vie pour sauver votre +honneur. + +Il y avait un tel accent de conviction dans cette réponse du comte, et +elle était si visiblement d'accord avec la vérité, que, tout en +éprouvant un reste de répugnance à me confier à lui, je ne trouvais +pas de mots pour exprimer cette répugnance. + +--J'attends, dit le comte. + +Je regardai Gertrude, aussi indécise que moi. + +--Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce +côté. + +Et, du côté opposé à celui par lequel il était venu, longeant l'autre +rive de l'étang, il me montra une troupe de cavaliers qui s'avançaient +vers le château. + +--Quels sont ces hommes? demandai-je. + +--C'est le duc d'Anjou et sa suite, répondit le comte. + +--Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n'y a pas de temps à +perdre. + +--Il n'y en a déjà que trop de perdu, dit le comte: au nom du ciel, +décidez-vous donc! + +Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? murmurai-je. + +--Écoutez, dit le comte, écoutez, ils frappent à la porte. + +En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes +que nous avions vus se détacher du groupe pour prendre les devants. + +--Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps. + +J'essayai de me lever; mes jambes faiblirent. + +--A moi, Gertrude! balbutiai-je, à moi! + +--Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui +s'ouvre? Entendez-vous les chevaux qui piétinent dans la cour? + +--Oui! oui! répondis-je en faisant un effort, mais les forces me +manquent. + +--Oh! n'est-ce que cela? dit-elle. + +Et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle eût fait d'un +enfant, et me remit dans les bras du comte. + +En sentant l'attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment, +que je faillis lui échapper et tomber dans le lac. + +Mais il me serra contre sa poitrine et me déposa dans le bateau. + +Gertrude m'avait suivie et était descendue sans avoir besoin d'aide. + +Alors je m'aperçus que mon voile s'était détaché et flottait sur +l'eau. + +L'idée me vint qu'il indiquerait notre trace. + +--Mon voile! mon voile! dis-je au comte; rattrapez donc mon voile! + +Le comte jeta un coup d'oeil vers l'objet que je lui montrais du +doigt. + +--Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi. + +Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion à la +barque, qu'en quelques coups de rames nous nous trouvâmes près +d'atteindre la rive de l'étang. + +En ce moment, nous vîmes les fenêtres de ma chambre s'éclairer: des +serviteurs entraient avec des lumières. + +--Vous ai-je trompée? dit M. de Monsoreau, et était-il temps? + +--Oh! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous êtes bien véritablement mon +sauveur. + +Cependant les lumières couraient avec agitation, tantôt dans ma +chambre, tantôt dans celle de Gertrude. Nous entendîmes des cris, un +homme entra, devant lequel s'écartèrent tous les autres. Cet homme +s'approcha de la fenêtre ouverte, se pencha en dehors, aperçut le +voile flottant sur l'eau, et poussa un cri. + +--Voyez-vous que j'ai bien fait de laisser là ce voile? dit le comte, +le prince croira que, pour lui échapper, vous vous êtes jetée dans le +lac, et, tandis qu'il vous fera chercher, nous fuirons. + +C'est alors que je tremblai réellement devant les sombres profondeurs +de cet esprit qui, d'avance, avait compté sur un pareil moyen. + +En ce moment nous abordâmes. + + + + +CHAPITRE XIV + +CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.--LE TRAITÉ. + + +Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi émue à ce +souvenir qu'elle l'avait été à la réalité, sentait sa voix prête à lui +manquer. Bussy l'écoutait avec toutes les facultés de son âme, et il +vouait d'avance une haine éternelle à ses ennemis, quels qu'ils +fussent. + +Enfin, après avoir respiré un flacon qu'elle tira de sa poche, Diane +reprit: + +--A peine eûmes-nous mis pied à terre, que sept ou huit hommes +accoururent à nous. C'étaient des gens au comte, parmi lesquels il me +sembla reconnaître les deux serviteurs qui accompagnaient notre +litière quand nous avions été attaqués par ceux-là qui m'avaient +conduite au château de Beaugé. Un écuyer tenait en main deux chevaux; +l'un des deux était le cheval noir du comte; l'autre était une +haquenée blanche qui m'était destinée. Le comte m'aida à monter la +haquenée, et quand je fus en selle il s'élança sur son cheval. + +Gertrude monta en croupe d'un des serviteurs du comte. + +Ces dispositions furent à peines faites, que nous nous éloignâmes au +galop. + +J'avais remarqué que le comte avait pris ma haquenée par la bride, et +je lui avais fait observer que je montais assez bien à cheval pour +qu'il se dispensât de cette précaution; mais il me répondit que ma +monture était ombrageuse et pourrait faire quelque écart qui me +séparerait de lui. + +Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude +qui m'appelait. Je me retournai, et je m'aperçus que notre troupe +s'était dédoublée; quatre hommes avaient pris un sentier latéral et +l'entraînaient dans la forêt, tandis que le comte de Monsoreau et les +quatre autres suivaient avec moi le même chemin. + +--Gertrude! m'écriai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas +avec nous? + +C'est une précaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes +poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de +deux côtés on puisse dire qu'on a vu une femme enlevée par des hommes. +Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route, +et coure après votre suivante au lieu de courir après vous. + +Quoique spécieuse, la réponse ne me satisfit point; mais que dire, +mais que faire? je soupirai et j'attendis. + +D'ailleurs, le chemin que suivait le comte était bien celui qui me +ramenait au château de Méridor. Dans un quart d'heure, au train dont +nous marchions, nous devions être arrivés au château; quand tout à +coup, parvenu à un carrefour de la forêt qui m était bien connu, le +comte, au lieu de continuer à suivre le chemin qui me ramenait chez +mon père, se jeta à gauche et suivit une route qui s'en écartait +visiblement. Je m'écriai aussitôt, et, malgré la marche rapide de ma +haquenée, j'appuyais déjà la main sur le pommeau de la selle pour +sauter à terre, quand le comte, qui sans doute épiait tous mes +mouvements, se pencha de mon côté, m'enlaça de son bras, et, +m'enlevant de ma monture, me plaça sur l'arçon de son cheval. La +haquenée, se sentant libre, s'enfuit en hennissant à travers la forêt. + +Cette action s'était exécutée si rapidement de la part du comte, que +je n'avais eu que le temps de pousser un cri. + +M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche. + +--Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne +fais rien que par ordre de votre père, comme je vous en donnerai la +preuve à la première halte que nous ferons; si cette preuve ne vous +suffit point ou vous paraît douteuse, sur mon honneur encore, +mademoiselle, vous serez libre. + +--Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon +père! m'écriai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tête en +arrière. + +--Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hésitiez à me +suivre, et un instant de plus de cette hésitation nous perdait, lui, +vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le +comte en s'arrêtant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher +droit à votre déshonneur? Dites un mot, et je vous ramène au château +de Méridor. + +--Vous m'avez parlé d'une preuve que vous agissiez au nom de mon père? + +--Cette preuve, la voilà, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans +le premier gîte où nous nous arrêterons, lisez-la. Si, quand vous +l'aurez lue, vous voulez revenir au château, je vous le répète, sur +mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect +pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien +certain. + +--Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gîte, car +j'ai hâte de m'assurer si vous dites la vérité. + +--Souvenez-vous que vous me suivez librement. + +--Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans +cette situation où elle voit d'un côté la mort de son père et son +déshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier à la parole d'un +homme qu'elle connaît à peine; n'importe, je vous suis librement, +monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez +bien me faire donner un cheval. + +Le comte fit signe à un de ses hommes de mettre pied à terre. Je +sautai à bas du sien, et, un instant après, je me retrouvai en selle +près de lui. + +--La haquenée ne peut être loin, dit-il à l'homme démonté; cherchez-la +dans la forêt, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien à +son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez à la Châtre. + +Je frissonnai malgré moi. La Châtre était à dix lieues déjà du château +de Méridor, sur la route de Paris. + +--Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais, à la Châtre, nous +ferons nos conditions. + +--C'est-à-dire, mademoiselle, répondit le comte, qu'à la Châtre vous +me donnerez vos ordres. + +Cette prétendue obéissance ne me rassurait point; cependant, comme je +n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se présentait pour +échapper au duc d'Anjou était le seul, je continuai silencieusement ma +route. Au point du jour, nous arrivâmes à la Châtre. Mais, au lieu +d'entrer dans le village, à cent pas des premiers jardins, nous prîmes +à travers terres, et nous nous dirigeâmes vers une maison écartée. + +J'arrêtai mon cheval. + +--Où allons-nous? demandai-je. + +--Écoutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai déjà remarqué l'extrême +justesse de votre esprit, et c'est à votre esprit même que j'en +appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus +puissant après le roi, nous arrêter dans une hôtellerie ordinaire, et +au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous +dénoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un +village. + +Il y avait dans toutes les réponses du comte une logique ou tout au +moins une spéciosité qui me frappait. + +--Bien, lui dis-je. Allons. + +Et nous nous remîmes en marche. + +Nous étions attendus; un homme, sans que je m'en fusse aperçue, +s'était détaché de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu +brillait dans la cheminée d'une chambre à peu près propre, et un lit +était préparé. + +--Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos +ordres. + +Il salua, se retira et me laissa seule. + +Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma +poitrine la lettre de mon père... La voici, monsieur de Bussy: je vous +fais mon juge, lisez. + +Bussy prit la lettre et lut: + +«Ma Diane bien-aimée, si, comme je n'en doute pas, te rendant à ma +prière, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a dû te dire que tu +avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'était ce prince +qui t'avait fait enlever et conduire au château de Beaugé; juge par +cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui +te menace. Eh bien, cette honte, à laquelle je ne survivrais pas, il y +a un moyen d'y échapper: c'est d'épouser notre noble ami; une fois +comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte défendra, et, par +tous les moyens, il m'a juré de te défendre. Mon désir est donc, ma +fille chérie, que ce mariage ait lieu le plus tôt possible, et, si tu +accèdes à mes désirs, à mon consentement bien positif, je joins ma +bénédiction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder +tous les trésors de bonheur que son amour tient en réserve pour les +cours pareils au tien. + + «Ton père, qui n'ordonne pas, mais qui supplie, + + «Baron DE MÉRIDOR.» + + +--Hélas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre père, madame, +elle n'est que trop positive. + +--Elle est de lui, et je n'ai aucun doute à en faire; néanmoins je la +relus trois fois avant de prendre aucune décision. Enfin j'appelai le +comte. + +Il entra aussitôt: ce qui me prouva qu'il attendait à la porte. + +Je tenais la lettre à la main. + +--Eh bien, me dit-il, vous avez lu? + +--Oui, répondis-je. + +--Doutez-vous toujours de mon dévouement et de mon respect? + +--J'en eusse douté, monsieur, répondis-je, que cette lettre m'eût +imposé la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en +supposant que je sois disposée à céder aux conseils de mon père, que +comptez-vous faire? + +--Je compte vous mener à Paris, mademoiselle; c'est encore là qu'il +est le plus facile de vous cacher. + +--Et mon père? + +--Partout où vous serez, vous le savez bien, et dès qu'il n'y aura +plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre. + +--Eh bien, monsieur, je suis prête à accepter votre protection aux +conditions que vous imposez. + +--Je n'impose rien, mademoiselle, répondit le comte, j'offre un moyen +de vous sauver, voilà tout. + +--Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prête à +accepter le moyen de salut que vous m'offrez, à trois conditions. + +--Parlez, mademoiselle. + +--La première, c'est que Gertrude me sera rendue. + +--Elle est là, dit le comte. + +--La seconde est que nous voyagerons séparés jusqu'à Paris. + +--J'allais vous offrir cette séparation pour rassurer votre +susceptibilité. + +--Et la troisième, c'est que notre mariage, à moins d'urgence reconnue +de ma part, n'aura lieu qu'en présence de mon père. + +--C'est mon plus vif désir, et je compte sur sa bénédiction pour +appeler sur nous celle du ciel. + +Je demeurai stupéfaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque +opposition à cette triple expression de ma volonté, et, tout au +contraire, il abondait dans mon sens. + +--Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, à +mon tour, de vous donner quelques conseils? + +--J'écoute, monsieur. + +--C'est de ne voyager que la nuit. + +--J'y suis décidée. + +--C'est de me laisser le choix des gîtes que vous occuperez et le +choix de la route; toutes mes précautions seront prises dans un seul +but, celui de vous faire échapper au duc d'Anjou. + +--Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos intérêts sont les +mêmes; je n'ai donc aucune objection à faire contre ce que vous +demandez. + +--Enfin, à Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai +préparé, si simple et si écarté qu'il soit. + +--Je ne demande qu'à vivre cachée, monsieur; et, plus le logement sera +simple et écarté, mieux il conviendra à une fugitive. + +--Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me +reste plus, pour me conformer à ce plan tracé par vous, qu'à vous +présenter mes très-humbles respects, à vous envoyer votre femme de +chambre et à m'occuper de la route que vous devez suivre de votre +côté. + +--De mon côté, monsieur, répondis-je; je suis gentillefemme comme vous +êtes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes +les miennes. + +--Voilà tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse +m'assure que je serai bientôt le plus heureux des hommes. + +A ces mots, il s'inclina et sortit. + +Cinq minutes après, Gertrude entra. + +La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la +voulait séparer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de +se passer; il me fallait quelqu'un qui pût entrer dans toutes mes +vues, seconder tous mes désirs, comprendre, dans l'occasion, à +demi-mot, obéir sur un signe et sur un geste. Cette facilité de M. de +Monsoreau m'étonnait, et je craignais quelque infraction au traité qui +venait d'être arrêté entre nous. + +Comme j'achevais, nous entendîmes le bruit d'un cheval qui +s'éloignait. Je courus à la fenêtre: c'était le comte qui reprenait au +galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette +route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais +comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traité en me +rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'éloignant; il n'y +avait rien à dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se dirigeât, ce +départ du comte me rassurait. + +Nous passâmes toute la journée dans la petite maison, servies par +notre hôtesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de +notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le +danger me paraissait d'autant plus grand, que j'étais près du château +de Beaugé, je lui répondis que j'étais prête; cinq minutes après il +rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A +la porte je trouvai ma haquenée blanche; comme l'avait prévu le comte +de Monsoreau, elle était revenue au premier appel. + +Nous marchâmes toute la nuit et nous nous arrêtâmes, comme la veille, +au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze +lieues à peu près; au reste, toutes les précautions avaient été prises +par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du +froid; la haquenée qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur +particulière, et, en sortant de la maison, on m'avait jeté sur les +épaules un manteau de fourrure. + +Cette halte ressembla à la première, et toutes nos courses nocturnes à +celle que nous venions de faire: toujours les mêmes égards et les +mêmes respects; partout les mêmes soins; il était évident que nous +étions précédés par quelqu'un qui se chargeait de faire préparer les +logis: était-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette +partie de nos conventions avec la même régularité que les autres, pas +une seule fois pendant la route je ne l'aperçus. + +Vers le soir du septième jour, j'aperçus, du haut d'une colline, un +grand amas de maisons. C'était Paris. + +Nous fîmes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurité venue, nous +nous remîmes en route; bientôt nous passâmes sous une porte au delà de +laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense édifice, qu'à +ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastère, puis nous +traversâmes deux fois la rivière. Nous prîmes à droite, et, après dix +minutes de marche, nous nous trouvâmes sur la place de la Bastille. +Alors un homme qui semblait nous attendre se détacha d'une porte, et, +s'approchant du chef de l'escorte: + +--C'est ici, dit-il. + +Le chef de l'escorte se retourna vers moi. + +--Vous entendez, madame, nous sommes arrivés. + +Et, sautant à bas de son cheval, il me présenta la main pour descendre +de ma haquenée, comme il avait l'habitude de le faire à chaque +station. + +La porte était ouverte; une lampe éclairait l'escalier, posée sur les +degrés. + +--Madame, dit le chef de l'escorte, vous êtes ici chez vous; à cette +porte finit la mission que nous avons reçue de vous accompagner; +puis-je me flatter que cette mission a été accomplie selon vos désirs +et avec le respect qui nous avait été recommandé? + +--Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remercîments à vous +faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagnée. Je +voudrais les rémunérer d'une façon plus efficace; mais je ne possède +rien. + +--Ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit celui auquel je +présentais mes excuses; ils sont récompensés largement. + +Et, remontant à cheval après m'avoir saluée: + +--Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne +se souvienne assez de cette porte pour la reconnaître! + +A ces mots, la petite troupe s'éloigna au galop et se perdit dans la +rue Saint-Antoine. + +Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut à +travers le guichet que nous les vîmes s'éloigner. + +Puis nous nous avançâmes vers l'escalier, éclairé par la lampe; +Gertrude la prit et marcha devant. + +Nous montâmes les degrés et nous nous trouvâmes dans le corridor; les +trois portes en étaient ouvertes. + +Nous prîmes celle du milieu et nous nous trouvâmes dans le salon où +nous sommes. Il était tout éclairé comme en ce moment. + +J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette, +puis cette autre, qui était celle de ma chambre à coucher, et, à mon +grand étonnement, je me trouvai en face de mon portrait. + +Je reconnus celui qui était dans la chambre de mon père, à Méridor; le +comte l'avait sans doute demandé au baron et obtenu de lui. + +Je frissonnai à cette nouvelle preuve que mon père me regardait déjà +comme la femme de M. de Monsoreau. + +Nous parcourûmes l'appartement, il était solitaire; mais rien n'y +manquait: il y avait du feu dans toutes les cheminées, et, dans la +salle à manger, une table toute servie m'attendait. + +Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul +couvert; je me rassurai. + +--Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte +tient jusqu'au bout sa promesse. + +--Hélas, oui, répondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aimé qu'en +manquant à quelqu'une de ses promesses il m'eût dégagée des miennes. + +Je soupai; puis une seconde fois nous fîmes la visite de toute la +maison, mais sans y rencontrer âme vivante plus que la première fois; +elle était bien à nous, et à nous seules. + +Gertrude coucha dans ma chambre. + +Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que +j'appris d'elle que nous étions au bout de la rue Saint-Antoine, en +face l'hôtel des Tournelles, et que la forteresse qui s'élevait à ma +droite était la Bastille. + +Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne +connaissais point Paris, n'y étant jamais venue. + +La journée s'écoula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je +venais de me mettre à table pour souper, on frappa à la porte. + +Nous nous regardâmes, Gertrude et moi. + +On frappa une seconde fois. + +--Va voir qui frappe, lui dis-je. + +--Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant pâlir. + +--Si c'est le comte, répondis-je en faisant un effort sur moi-même, +ouvre-lui, Gertrude; il a fidèlement tenu ses promesses; il verra que, +comme lui, je n'ai qu'une parole. + +Un instant après Gertrude reparut. + +--C'est M. le comte, madame, dit-elle. + +--Qu'il entre, répondis-je. + +Gertrude s'effaça et fit place au comte, qui parut sur le seuil. + +--Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidèlement accompli le +traité? + +--Oui, monsieur, répondis-je, et je vous en remercie. + +--Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un +sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie. + +--Entrez, monsieur. + +Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir. + +--Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je. + +--D'où et de qui, madame? + +--De mon père et de Méridor avant tout. + +--Je ne suis point retourné au château de Méridor, et n'ai pas revu le +baron. + +--Alors, de Beaugé et du duc d'Anjou? + +--Ceci, c'est autre chose: je suis allé à Beaugé et j'ai parlé au duc. + +--Comment l'avez-vous trouvé? + +--Essayant de douter. + +--De quoi? + +--De votre mort. + +--Mais vous la lui avez confirmée? + +--J'ai fait ce que j'ai pu pour cela. + +--Et où est le duc? + +--De retour à Paris depuis hier soir. + +--Pourquoi est-il revenu si rapidement? + +--Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu où l'on croit avoir +la mort d'une femme à se reprocher. + +--L'avez-vous vu depuis son retour à Paris? + +--Je le quitte. + +--Vous a-t-il parlé de moi? + +--Je ne lui en ai pas laissé le temps. + +--De quoi lui avez-vous parlé alors? + +--D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai poussé à mettre à +exécution. + +--Laquelle? + +--Il s'est engagé, pour services à lui rendus par moi, de me faire +nommer grand veneur. + +--Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la +mort de ma pauvre Daphné, vous êtes un terrible chasseur, je me le +rappelle, et vous avez, comme tel, des droits à cette place. + +--Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme +serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on +me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point être +ingrat envers moi. + +Il y avait dans toutes ces réponses, malgré le ton respectueux avec +lequel elles étaient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'était +l'expression d'une sombre et implacable volonté. + +Je restai un instant muette. + +--Me sera-t-il permis d'écrire à mon père? demandai-je. + +--Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent être interceptées. + +--M'est-il défendu de sortir? + +--Rien ne vous est défendu, madame; mais seulement je vous ferai +observer que vous pouvez être suivie. + +--Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe? + +--Mieux vaudrait, je crois, pour votre sûreté, que vous ne +l'entendissiez pas; mais, si vous tenez à l'entendre, entendez-la, du +moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, à +l'église Sainte-Catherine. + +--Et où est cette église? + +--En face de votre maison, de l'autre côté de la rue. + +--Merci, monsieur. + +Il se fit un nouveau silence. + +--Quand vous reverrai-je, monsieur? + +--J'attends votre permission pour revenir. + +--En avez-vous besoin? + +--Sans doute, jusqu'à présent je suis un étranger pour vous. + +--Vous n'avez point de clef de cette maison? + +--Votre mari seul a le droit d'en avoir une. + +--Monsieur, répondis-je, effrayée de ces réponses si singulièrement +soumises plus que je ne l'eusse été de réponses absolues, monsieur, +vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir +quelque chose d'important à me dire. + +--Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas... +et la première preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de +recevoir mes respects. + +Et, à ces mots, le comte se leva. + +--Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus étonnée de cette façon +d'agir à laquelle j'étais loin de m'attendre. + +--Madame, répondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je +ne veux point abuser de la situation où vous êtes, et qui vous force à +recevoir mes soins. En ne demeurant que discrètement près de vous, +j'espère que peu à peu vous vous habituerez à ma présence; de cette +façon le sacrifice vous coûtera moins quand le moment sera arrivé de +devenir ma femme. + +--Monsieur, lui dis-je en me levant à mon tour, je reconnais toute la +délicatesse de vos procédés, et, malgré l'espèce de rudesse qui +accompagne chacune de vos paroles, je les apprécie. Vous avez raison, +et je vous parlerai avec la même franchise que vous m'avez parlé: +j'avais contre vous quelques préventions que le temps guérira, je +l'espère. + +--Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette espérance +et de vivre dans l'attente de cet heureux moment. + +Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus +humble de mes serviteurs, il fit signe à Gertrude, devant laquelle +toute cette conversation avait eu lieu, de l'éclairer, et sortit. + + + + +CHAPITRE XV + +CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.--LE MARIAGE. + + +Voilà, sur mon âme, un homme bien étrange! dit Bussy. + +--Oh! oui, bien étrange, n'est-ce pas, monsieur? Car son amour se +formulait vis-à-vis de moi avec toute l'âpreté de la haine. Gertrude, +en revenant, me retrouva donc plus triste et plus épouvantée que +jamais. + +Elle essaya de me rassurer; mais il était visible que la pauvre fille +était aussi inquiète que moi-même. Ce respect glacé, cette ironique +obéissance, cette passion contenue, et qui vibrait en notes stridentes +dans chacune de ses paroles, était plus effrayante que ne l'eût été +une volonté nettement exprimée, et que j'eusse pu combattre. + +Le lendemain était un dimanche: depuis que je me connaissais, je +n'avais jamais manqué d'assister à l'office divin. J'entendis la +cloche de l'église Sainte-Catherine qui semblait m'appeler. Je vis +tout le monde s'acheminer vers la maison de Dieu; je m'enveloppai d'un +voile épais, et, suivie de Gertrude, je me mêlai à la foule des +fidèles qui accouraient à l'appel de la cloche. + +Je cherchai le coin le plus obscur, et j'allai m'y agenouiller contre +la muraille. Gertrude se plaça, comme une sentinelle, entre le monde +et moi. Pour cette fois-là, ce fut inutile, personne ne fit ou ne +parut faire attention à nous. + +Le surlendemain, le comte revint et m'annonça qu'il était nommé grand +veneur; l'influence de M. le duc d'Anjou lui avait fait donner cette +place, presque promise à un des favoris du roi, nommé M. de Saint-Luc. +C'était un triomphe auquel il s'attendait à peine lui-même. + +--En effet, dit Bussy, cela nous étonna tous. + +--Il venait m'annoncer cette nouvelle, espérant que cette dignité +hâterait mon consentement, seulement, il ne pressait pas, il +n'insistait pas, il attendait tout de ma promesse et des événements. + +Quant à moi, je commençais d'espérer que, le duc d'Anjou me croyant +morte, et le danger n'existant plus, je cesserais d'être engagée au +comte. + +Sept autres jours s'écoulèrent sans rien amener de nouveau que deux +visites du comte. Ces visites, comme les précédentes, furent froides +et respectueuses, mais je vous ai expliqué ce qu'avaient de singulier, +et je dirai presque de menaçant, cette froideur et ce respect. + +Le dimanche suivant, j'allai à l'église comme j'avais déjà fait, et +repris la même place que j'avais occupée huit jours auparavant. La +sécurité rend imprudente: au milieu de mes prières, mon voile +s'écarta... Dans la maison de Dieu, d'ailleurs, je ne pensais qu'à +Dieu.... Je priais ardemment pour mon père, quand tout à coup je +sentis que Gertrude me touchait le bras; il me fallut un second appel +pour me tirer de l'espèce d'extase religieuse dans laquelle j'étais +plongée. Je levai la tête, je regardai machinalement autour de moi, et +j'aperçus avec terreur, appuyé contre une colonne, le duc d'Anjou qui +me dévorait des yeux. + +Un homme, qui semblait son confident plutôt que son serviteur, était +près de lui. + +--C'était Aurilly, dit Bussy, son joueur de luth. + +--En effet, répondit Diane, je crois que c'est ce nom que Gertrude me +dit plus tard. + +--Continuez, madame, dit Bussy, continuez, par grâce, je commence à +tout comprendre. + +--Je ramenai vivement mon voile sur mon visage, il était trop tard: il +m'avait vue, et, s'il ne m'avait point reconnue, ma ressemblance, du +moins, avec cette femme qu'il avait aimée et qu'il croyait avoir +perdue, venait de le frapper profondément. Mal à l'aise sous son +regard que je sentais peser sur moi, je me levai et m'avançai vers la +porte; mais, à la porte, je le retrouvai, il avait trempé ses doigts +dans le bénitier, et me présentait l'eau bénite. + +Je fis semblant de ne pas le voir, et passai sans accepter ce qu'il +m'offrait. + +Mais, sans que je me retournasse, je compris que nous étions suivies; +si j'eusse connu Paris, j'eusse essayé de tromper le duc sur ma +véritable demeure, mais je n'avais jamais parcouru d'autre chemin que +celui qui conduisait de la maison que j'habitais à l'église; je ne +connaissais personne à qui je pusse demander une hospitalité d'un +quart d'heure, pas d'amie, un seul défenseur que je craignais plus +qu'un ennemi, voilà tout. + +--Oh! mon Dieu! murmura Bussy, pourquoi le ciel, la Providence ou le +hasard ne m'ont-ils pas conduit plus tôt sur votre chemin? + +Diane remercia le jeune homme d'un regard. + +--Mais pardon, reprit Bussy: je vous interromps toujours, et cependant +je meurs de curiosité. Continuez, je vous en supplie. + +--Le même soir, M. de Monsoreau vint. Je ne savais point si je devais +lui parler de mon aventure, lorsque lui-même fit cesser mon +hésitation. + +--Vous m'avez demandé, dit-il, s'il vous était défendu d'aller à la +messe; et je vous ai répondu que vous étiez maîtresse souveraine de +vos actions et que vous feriez mieux de ne pas sortir. Vous n'avez pas +voulu m'en croire; vous êtes sortie ce matin pour aller entendre +l'office divin à l'église de Sainte-Catherine; le prince s'y trouvait +par hasard, ou plutôt par fatalité, et vous y a vue. + +--C'est vrai, monsieur, et j'hésitais à vous faire part de cette +circonstance, car j'ignorais que le prince m'avait reconnue pour celle +que je suis, ou si ma vue l'avait simplement frappé. + +--Votre vue l'a frappé, votre ressemblance avec la femme qu'il +regrette lui a paru extraordinaire: il vous a suivie et a pris des +informations; mais personne n'a rien pu lui dire, car personne ne sait +rien. + +--Mon Dieu! monsieur! m'écriai-je. + +--Le duc est un coeur sombre et persévérant, dit M. de Monsoreau. + +--Oh! il m'oubliera, je l'espère! + +--Je n'en crois rien: on ne vous oublie pas quand on vous a vue. J'ai +fait tout ce que j'ai pu pour vous oublier, moi, et je n'ai pas pu. + +Et le premier éclair de passion que j'aie remarqué chez M. de +Monsoreau passa en ce moment dans les yeux du comte. + +Je fus plus effrayée de cette flamme, qui venait de jaillir de ce +foyer qu'on eût cru éteint, que je ne l'avais été le matin à la vue du +prince. + +Je demeurai muette. + +--Que comptez-vous faire? me demanda le comte. + +--Monsieur, ne pourrai-je changer de maison, de quartier, de rue; +aller demeurer à l'autre bout de Paris, ou, mieux encore, retourner +dans l'Anjou? + +--Tout cela serait inutile, dit M. de Monsoreau en secouant la tête: +c'est un terrible limier que M. le duc d'Anjou; il est sur votre +trace; maintenant, allez où vous voudrez, il la suivra jusqu'à ce +qu'il vous joigne. + +--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez. + +--Ce n'est point mon intention; je vous dis ce qui est, et pas autre +chose. + +--Alors c'est moi qui vous ferai à mon tour la question que vous +m'adressiez tout à l'heure. Que comptez-vous faire, monsieur? + +--Hélas! reprit le comte de Monsoreau avec une amère ironie, je suis +un homme de pauvre imagination, moi. J'avais trouvé un moyen; ce moyen +ne vous convient pas; j'y renonce; mais ne me dites pas d'en chercher +d'autres. + +--Mais, mon Dieu! repris-je, le danger est peut-être moins pressant +que vous ne le croyez. + +--C'est ce que l'avenir nous apprendra, madame, dit le comte en se +levant. En tout cas, je vous le répète, madame de Monsoreau aura +d'autant moins à craindre du prince, que la nouvelle charge que +j'occupe me fait relever directement du roi, et que moi et ma femme +nous trouverons naturellement protection près du roi. + +Je ne répliquai que par un soupir. Ce que disait là le comte était +plein de raison et de vraisemblance. + +M. de Monsoreau attendit un instant, comme pour me laisser tout le +loisir de lui répondre; mais je n'en eus pas la force. Il était +debout, tout prêt à se retirer. Un sourire amer passa sur ses lèvres; +il s'inclina et sortit. + +Je crus entendre quelques imprécations s'échapper de sa bouche dans +l'escalier. + +J'appelai Gertrude. + +Gertrude avait l'habitude de se tenir, ou dans le cabinet, ou dans la +chambre à coucher quand venait le comte; elle accourut. + +J'étais à la fenêtre, enveloppée dans les rideaux de façon que, sans +être aperçue, je pusse voir ce qui se passait dans la rue. + +Le comte sortit et s'éloigna. + +Nous restâmes une heure à peu près, attentives à tout examiner, mais +personne ne vint. + +La nuit s'écoula sans rien amener de nouveau. + +Le lendemain Gertrude, en sortant, fut accostée par un jeune homme, +qu'elle reconnut pour être celui qui, la veille, accompagnait le +prince; mais, à toutes ses instances, elle refusa de répondre; à +toutes ses questions, elle resta muette. + +Le jeune homme, lassé, se retira. + +Cette rencontre m'inspira une profonde terreur; c'était le +commencement d'une investigation qui, certes, ne devait point +s'arrêter là. J'eus peur que M. de Monsoreau ne vint pas le soir, et +que quelque tentative ne fût faite contre moi dans la nuit; je +l'envoyai chercher; il vint aussitôt. + +Je lui racontai tout et lui fis le portrait du jeune homme d'après ce +que Gertrude m'en avait rapporté. + +--C'est Aurilly, dit-il; qu'a répondu Gertrude? + +--Gertrude n'a rien répondu. + +M. de Monsoreau réfléchit un instant. + +--Elle a eu tort, dit-il. + +--Comment cela? + +--Oui, il s'agit de gagner du temps. + +--Du temps? + +--Aujourd'hui, je suis encore dans la dépendance de M. le duc d'Anjou; +mais, dans quinze jours, dans douze jours, dans huit jours peut-être, +c'est le duc d'Anjou qui sera dans la mienne. Il s'agit donc de le +tromper pour qu'il attende. + +--Mon Dieu! + +--Sans doute, l'espoir le rendra patient. Un refus complet le poussera +vers quelque parti désespéré. + +--Monsieur, écrivez à mon père, m'écriai-je; mon père accourra et ira +se jeter aux pieds du roi. Le roi aura pitié d'un vieillard. + +--C'est selon la disposition d'esprit où sera le roi, et selon qu'il +sera dans sa politique d'être pour le moment l'ami ou l'ennemi de M. +le duc d'Anjou. D'ailleurs, il faut six jours à un messager pour aller +trouver votre père; il faut six jours à votre père pour venir. Dans +douze jours M. le duc d'Anjou aura fait, si nous ne l'arrêtons pas, +tout le chemin qu'il peut faire. + +--Et comment l'arrêter? + +M. de Monsoreau ne répondit point. Je compris sa pensée et je baissai +les yeux. + +--Monsieur, dis-je après un moment de silence, donnez vos ordres à +Gertrude, et elle suivra vos instructions. + +Un sourire imperceptible passa sur les lèvres de M. de Monsoreau, à ce +premier appel de ma part à sa protection. + +Il causa quelques instants avec Gertrude. + +--Madame, me dit-il, je pourrais être vu sortant de chez vous: deux ou +trois heures nous manquent seulement pour attendre la nuit; me +permettez-vous de passer ces deux ou trois heures dans votre +appartement? + +M. de Monsoreau avait presque le droit d'exiger; il se contentait de +demander: je lui fis signe de s'asseoir. + +C'est alors que je remarquai la suprême puissance que le comte avait +sur lui-même: à l'instant même, il surmonta la gêne qui résultait de +notre situation respective, et sa conversation, à laquelle cette +espèce d'âpreté que j'ai déjà signalée donnait un puissant caractère, +commença variée et attachante. Le comte avait beaucoup voyagé, +beaucoup vu, beaucoup pensé, et j'avais, au bout de deux heures, +compris toute l'influence que cet homme étrange avait prise sur mon +père. + +Bussy poussa un soupir. + +La nuit venue, sans insister, sans demander davantage, et comme +satisfait de ce qu'il avait obtenu, il se leva et sortit. + +Pendant la soirée, nous nous remîmes, Gertrude et moi, à notre +observatoire. Cette fois, nous vîmes distinctement deux hommes qui +examinaient la maison. Plusieurs fois ils s'approchèrent de la porte; +toute lumière intérieure était éteinte; ils ne purent nous voir. + +Vers onze heures ils s'éloignèrent. + +Le lendemain, Gertrude, en sortant, retrouva le même jeune homme à la +même place; il vint de nouveau à elle, et l'interrogea comme il avait +fait la veille. Ce jour-là Gertrude fut moins sévère et échangea +quelques mots avec lui. + +Le jour suivant, Gertrude fut plus communicative; elle lui dit que +j'étais la veuve d'un conseiller, qui, restée sans fortune, vivait +fort retirée; il voulut insister pour en savoir davantage, mais il +fallut qu'il se contentât, pour l'heure, de ces renseignements. + +Le jour d'après Aurilly parut avoir conçu quelques doutes sur la +véracité du récit de la veille; il parla de l'Anjou, de Beaugé, et +prononça le mot de Méridor. + +Gertrude répondit que tous ces noms lui étaient parfaitement inconnus. + +Alors il avoua qu'il était au duc d'Anjou, que le duc d'Anjou m'avait +vue et était amoureux de moi; puis, à la suite de cet aveu, vinrent +des offres magnifiques pour elle et pour moi: pour elle, si elle +voulait introduire le prince près de moi; pour moi, si je le voulais +recevoir. + +Chaque soir, M. de Monsoreau venait, et chaque soir je lui disais où +nous en étions. Il restait alors depuis huit heures jusqu'à minuit; +mais il était évident que son inquiétude était grande. + +Le samedi soir je le vis arriver plus pâle et plus agité que de +coutume. + +--Écoutez, me dit-il, il faut tout promettre pour mardi ou mercredi. + +--Tout promettre, et pourquoi? m'écriai-je. + +--Parce que M. le duc d'Anjou est décidé à tout, qu'il est bien en ce +moment avec le roi, et qu'il n'y a rien, par conséquent, à attendre du +roi. + +--Mais d'ici à mercredi doit-il donc se passer quelque événement qui +viendra à notre aide? + +--Peut-être. J'attends de jour en jour cette circonstance qui doit +mettre le prince dans ma dépendance. Je la pousse, je la hâte, +non-seulement de mes voeux, mais de mes actions. Demain il faut que je +vous quitte, que j'aille à Montereau. + +--Il le faut? répondis-je avec une espèce de terreur mêlée d'une +certaine joie. + +--Oui; j'ai là un rendez-vous indispensable pour hâter cette +circonstance dont je vous parlais. + +--Et si nous sommes dans la même situation, que faudra-t-il donc +faire, mon Dieu? + +--Que voulez-vous que je fasse contre un prince, madame, quand je n'ai +aucun droit de vous protéger? Il faudra céder à la mauvaise +fortune.... + +--Oh! mon père! mon père! m'écriai-je. + +Le comte me regarda fixement. + +--Oh! monsieur! + +--Qu'avez-vous donc à me reprocher? + +--Oh! rien: au contraire. + +--Mais n'ai-je pas été dévoué comme un ami, respectueux comme un +frère? + +--Vous vous êtes en tout point conduit en galant homme. + +--N'avais-je pas votre promesse? + +--Oui. + +--Vous l'ai-je une seule fois rappelée? + +--Non. + +--Et, cependant, quand les circonstances sont telles, que vous vous +trouvez placée entre une position honorable et une position honteuse, +vous préférez d'être la maîtresse du duc d'Anjou à être la femme du +comte de Monsoreau. + +--Je ne dis pas cela, monsieur. + +--Mais, alors, décidez-vous donc. + +--Je suis décidée. + +--A être la comtesse de Monsoreau? + +--Plutôt que la maîtresse du duc d'Anjou. + +--Plutôt que la maîtresse du duc d'Anjou: l'alternative est flatteuse. + +Je me tus. + +--N'importe, dit le comte, vous entendez? Que Gertrude gagne jusqu'à +mardi, et mardi nous verrons. + +Le lendemain, Gertrude sortit comme d'habitude, mais elle ne vit point +Aurilly. A son retour, nous fûmes plus inquiètes de son absence que +nous ne l'eussions été de sa présence. Gertrude sortit de nouveau sans +nécessité de sortir, pour le rencontrer seulement; mais elle ne le +rencontra point. Une troisième sortie fut aussi inutile que les deux +premières. + +J'envoyai Gertrude chez M. de Monsoreau, il était parti, et on ne +savait point où il était. + +Nous étions seules et isolées; nous nous sentîmes faibles: pour la +première fois je compris mon injustice envers le comte. + +--Oh! madame, s'écria Bussy, ne vous hâtez donc pas de revenir ainsi à +cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne +savons pas, mais que nous saurons. + +Le soir vint, accompagné de terreurs profondes; j'étais décidée à tout +plutôt que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'étais +munie de ce poignard, et j'avais résolu de me frapper aux yeux du +prince, au moment où lui ou de ses gens essayeraient de porter la main +sur moi. Nous nous barricadâmes dans nos chambres. Par une négligence +incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou intérieur. Nous +cachâmes la lampe et nous nous plaçâmes à notre observatoire. + +Tout fut tranquille jusqu'à onze heures du soir; à onze heures, cinq +hommes débouchèrent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil, +et s'en allèrent s'embusquer dans l'angle du mur de l'hôtel des +Tournelles. + +Nous commençâmes à trembler; ces hommes étaient probablement là pour +nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure à peu près +s'écoula. + +Au bout d'un quart d'heure nous vîmes paraître deux autres hommes au +coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages, +permit à Gertrude de reconnaître Aurilly dans l'un de ces deux hommes. + +--Hélas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille. + +--Oui, répondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres +sont là pour leur prêter secours. + +--Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au +bruit, les voisins accourront. + +--Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et +ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous +défendre? Hélas! en réalité, Gertrude, nous n'avons de véritable +défenseur que le comte. + +--Eh bien, pourquoi refusez-vous donc toujours d'être comtesse? + +Je poussai un soupir. + + + + +CHAPITRE XVI + +CE QUE C'ÉTAIT QUE DIANE DE MÉRIDOR.--LE MARIAGE. + + +Pendant ce temps, les deux hommes qui avaient paru au coin de la rue +Saint-Paul s'étaient glissés le long des maisons et se tenaient sous +nos fenêtres. Nous entr'ouvrîmes doucement la croisée. + +--Es-tu sûr que c'est ici? demanda une voix. + +--Oui, monseigneur, parfaitement sûr. C'est la cinquième maison, à +partir du coin de la rue Saint-Paul. + +--Et la clef, penses-tu qu'elle ira? + +--J'ai pris l'empreinte de la serrure. + +Je saisis le bras de Gertrude et je le serra avec violence. + +--Et une fois entré? + +--Une fois entré, c'est mon affaire. La suivante nous ouvrira. Votre +Altesse possède dans sa poche une clef d'or qui vaut bien celle-ci. + +--Ouvre donc alors. + +Nous entendîmes le grincement de la clef dans la serrure. Mais, tout à +coup, les hommes embusqués à l'angle de l'hôtel se détachèrent de la +muraille, et s'élancèrent vers le prince et vers Aurilly, en criant: +«A mort! à mort!» + +Je n'y comprenais plus rien; ce que je devinais seulement, c'est qu'un +secours inattendu, inespéré, inouï, nous arrivait. Je tombai à genoux +et je remerciai le ciel. + +Mais le prince n'eut qu'à se montrer, le prince n'eut qu'à dire son +nom, toutes les voix se turent, toutes les épées rentrèrent au +fourreau, et chaque agresseur fit un pas en arrière. + +--Oui, oui, dit Bussy, ce n'était point au prince qu'ils en voulaient: +c'était à moi. + +--En tout cas, reprit Diane, cette attaque éloigna le prince. Nous le +vîmes se retirer par la rue de Jouy, tandis que les cinq gentilshommes +de l'embuscade allaient reprendre leur poste au coin de l'hôtel des +Tournelles. + +Il était évident que, pour cette nuit du moins, le danger venait de +s'écarter de nous, car ce n'était point à moi qu'en voulaient les cinq +gentilshommes. Mais nous étions trop inquiètes et trop émues pour ne +point rester sur pied. Nous demeurâmes debout contre la fenêtre, et +nous attendîmes quelque événement inconnu que nous sentions +instinctivement s'avancer à notre rencontre. + +L'attente fut courte. Un homme à cheval parut, tenant le milieu de la +rue Saint-Antoine. C'était sans doute celui que les cinq gentilshommes +embusqués attendaient, car, en l'apercevant, ils crièrent: _Aux épées! +aux épées!_ et s'élancèrent sur lui. + +Vous savez tout ce qui a rapport à ce gentilhomme, dit Diane, puisque +ce gentilhomme, c'était vous. + +--Au contraire, madame, dit Bussy, qui, dans le récit de la jeune +femme, espérait tirer quelque secret de son coeur; au contraire, je ne +sais rien que le combat, puisque après le combat je m'évanouis. + +--Il est inutile de vous dire, reprit Diane avec une légère rougeur, +l'intérêt que nous prîmes à cette lutte si inégale et néanmoins si +vaillamment soutenue. Chaque épisode du combat nous arrachait un +frissonnement, un cri, une prière. Nous vîmes votre cheval faiblir et +s'abattre. Nous vous crûmes perdu; mais il n'en était rien, le brave +Bussy méritait sa réputation. Vous tombâtes debout et n'eûtes pas même +besoin de vous relever pour frapper vos ennemis; enfin, entouré, +menacé de toutes parts, vous fîtes retraite comme le lion, la face +tournée à vos adversaires, et vous vîntes vous appuyer à la porte; +alors, la même idée nous vint à Gertrude et à moi, c'était de +descendre pour vous ouvrir; elle me regarda: «Oui,» lui dis-je; et +toutes deux nous nous élançâmes vers l'escalier. Mais, comme je vous +l'ai dit, nous nous étions barricadées en dedans, il nous fallut +quelques secondes pour écarter les meubles qui obstruaient le passage, +et au moment où nous arrivions sur le palier, nous entendîmes la porte +de la rue qui se refermait. + +Nous restâmes toutes deux immobiles. Quelle était donc la personne qui +venait d'entrer et comment était-elle entrée? + +Je m'appuyai à Gertrude, et nous demeurâmes muettes et dans l'attente. + +Bientôt des pas se firent entendre dans l'allée; ils se rapprochaient +de l'escalier, un homme parut, chancelant, étendit les bras, et tomba +sur les premières marches en poussant un sourd gémissement. + +Il était évident que cet homme n'était point poursuivi; qu'il avait +mis la porte, si heureusement laissée ouverte par le duc d'Anjou, +entre lui et ses adversaires, et que, blessé dangereusement, à mort +peut-être, il était venu s'abattre au pied de l'escalier. + +En tout cas, nous n'avions rien à craindre, et c'était au contraire +cet homme qui avait besoin de notre secours. + +--La lampe! dis-je à Gertrude. + +Elle courut et revint avec la lumière. + +Nous ne nous étions pas trompées: vous étiez évanoui. Nous vous +reconnûmes pour le brave gentilhomme qui s'était si vaillamment +défendu, et, sans hésiter, nous nous décidâmes à vous porter secours. + +En un instant, vous fûtes apporté dans ma chambre et déposé sur le +lit. + +Vous étiez toujours évanoui; les soins d'un chirurgien paraissaient +urgents. Gertrude se rappela avoir entendu raconter une cure +merveilleuse faite quelques jours auparavant par un jeune docteur de +la rue... de la rue Beautreillis. Elle savait son adresse; elle +m'offrit de l'aller quérir. + +--Mais, lui dis-je, ce jeune homme peut nous trahir. + +--Soyez tranquille, dit-elle, je prendrai mes précautions. + +--C'est une fille vaillante et prudente à la fois, continua Diane. Je +me fiai donc entièrement à elle. Elle prit de l'argent, une clef et +mon poignard; et je restai seule près de vous... et priant pour vous. + +--Hélas! dit Bussy, je ne connaissais pas tout mon bonheur, madame. + +--Un quart d'heure après, Gertrude revint; elle ramenait le jeune +docteur; il avait consenti à tout, et la suivait les yeux bandés. + +Je demeurai dans le salon tandis qu'on l'introduisait dans la chambre. +Là, on lui permit d'ôter le bandeau qui lui couvrait les yeux. + +--Oui, dit Bussy, c'est en ce moment que je repris connaissance, et +que mes yeux se portèrent sur votre portrait et qu'il me sembla que je +vous voyais entrer. + +--J'entrai en effet; mon inquiétude l'emportait sur la prudence; +j'échangeai quelques questions avec le jeune docteur; il examina votre +blessure, me répondit de vous, et je fus soulagée. + +--Tout cela était resté dans mon esprit, dit Bussy, mais comme un rêve +reste dans la mémoire; et cependant quelque chose me disait là, ajouta +le jeune homme en mettant la main sur son coeur, que je n'avais point +rêvé. + +--Lorsque le chirurgien eût pansé votre blessure, il tira de sa poche +un petit flacon contenant une liqueur rouge, et versa quelques gouttes +de cette liqueur sur vos lèvres. C'était, me dit-il, un élixir destiné +à vous rendre le sommeil et à combattre la fièvre. + +Effectivement, un instant après avoir avalé ce breuvage, vous fermâtes +les yeux de nouveau et vous retombâtes dans l'espèce d'évanouissement +dont un instant vous étiez sorti. + +Je m'effrayai; mais le docteur me rassura. Tout était pour le mieux, +me dit-il, et il n'y avait plus qu'à vous laisser dormir. + +Gertrude lui couvrit de nouveau les yeux d'un mouchoir, et le +reconduisit jusqu'à la porte de la rue Beautreillis. + +Seulement elle crut s'apercevoir qu'il comptait les pas. + +--En effet, madame, dit Bussy, il les avait comptés. + +--Cette supposition nous effraya. Ce jeune homme pouvait nous trahir. +Nous résolûmes de faire disparaître toute trace de l'hospitalité que +nous vous avions donnée; mais d'abord l'important était de vous faire +disparaître, vous. + +Je rappelai tout mon courage; il était deux heures du matin, les rues +étaient désertes. Gertrude répondit de vous soulever; elle y parvint, +je l'aidai, et nous vous emportâmes jusque sur les talus des fossés du +Temple. Puis nous revînmes tout épouvantées de cette hardiesse qui +nous avait fait sortir, deux femmes seules, à une heure où les hommes +eux-mêmes sortent accompagnés. + +Dieu veillait sur nous. Nous ne rencontrâmes personne, et rentrâmes +sans avoir été vues. + +En rentrant, je succombai sous le poids de mon émotion, et je +m'évanouis. + +--Oh! madame! madame! dit Bussy en joignant les mains, comment +reconnaîtrai-je jamais ce que vous avez fait pour moi? + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel Bussy regardait +ardemment Diane. La jeune femme, le coude appuyé sur une table, avait +laissé retomber sa tête dans sa main. + +Au milieu de ce silence, on entendit vibrer l'horloge de l'église +Sainte-Catherine. + +--Deux heures! dit Diane en tressaillant. Deux heures, et vous ici! + +--Oh! madame, supplia Bussy, ne me renvoyez pas sans m'avoir tout dit. +Ne me renvoyez pas sans m'avoir indiqué par quels moyens je puis vous +être utile. Supposez que Dieu vous ait donné un frère, et dites à ce +frère ce qu'il peut faire pour sa soeur. + +--Hélas! plus rien maintenant, dit la jeune femme, il est trop tard. + +--Qu'arriva-t-il le lendemain? demanda Bussy; que fîtes-vous pendant +cette journée où je ne pensai qu'à vous, sans être sûr cependant que +vous n'étiez pas un rêve de mon délire, une vision de ma fièvre? + +--Pendant cette journée, reprit Diane, Gertrude sortit et rencontra +Aurilly. Aurilly était plus pressant que jamais: il ne dit pas un mot +de ce qui s'était passé la veille; mais il demanda au nom de son +maître une entrevue. + +Gertrude parut consentir, mais elle demanda jusqu'au mercredi suivant, +c'est-à-dire jusque aujourd'hui, pour me décider. + +Aurilly promit que son maître se ferait violence jusque-là. + +Nous avions donc trois jours devant nous. + +Le soir M. de Monsoreau revint. + +Nous lui racontâmes tout, excepté ce qui avait rapport à vous. Nous +lui dîmes que la veille le duc avait ouvert la porte avec une fausse +clef, mais qu'au moment même où il allait entrer il avait été chargé +par cinq gentilshommes, au milieu desquels étaient MM. d'Épernon et de +Quélus. J'avais entendu prononcer ces deux noms, et je les lui +répétai. + +--Oui, oui, dit le comte, j'ai déjà entendu parler de cela; ainsi il a +une fausse clef. Je m'en doutais. + +--Ne pourrait-on changer la serrure? demandai-je. + +--Il en fera faire une autre, dit le comte. + +--Poser des verrous à la porte? + +--Il viendra avec dix hommes, et enfoncera portes et verrous. + +--Mais cet événement qui devait vous donner, m'avez-vous dit, tout +pouvoir sur le duc? + +--Est retardé indéfiniment peut-être. + +Je restai muette, et, la sueur au front, je ne me dissimulai plus +qu'il n'y avait d'autre moyen d'échapper au duc d'Anjou que de devenir +la femme du comte. + +--Monsieur, lui dis-je, le duc, par l'organe de son confident, s'est +engagé à attendre jusqu'à mercredi soir; moi, je vous demande jusqu'à +mardi. + +--Mardi soir, à la même heure, madame, dit le comte, je serai ici. + +Et, sans ajouter une parole, il se leva et sortit. + +Je le suivis des jeux; mais, au lieu de s'éloigner, il alla à son tour +se placer dans cet angle sombre du mur des Tournelles et parut décidé +à veiller sur moi toute la nuit. + +Chaque preuve de dévouement que me donnait cet homme était comme un +nouveau coup de poignard pour mon coeur. + +Les deux jours s'écoulèrent avec la rapidité d'un instant; rien ne +troubla notre solitude. Maintenant, ce que je souffris pendant ces +deux jours, en entendant se succéder le vol rapide des heures, est +impossible à décrire. + +Quand la nuit de la seconde journée vint, j'étais atterrée; tout +sentiment semblait petit à petit se retirer de moi. J'étais froide, +muette, insensible en apparence, comme une statue: mon coeur seul +battait, le reste de mon corps semblait avoir cessé de vivre. + +Gertrude se tenait à la fenêtre. Moi, assise où je suis, de temps en +temps seulement je passais mon mouchoir sur mon front mouillé de +sueur. + +Tout à coup Gertrude étendit la main de mon côté; mais ce geste, qui +autrefois m'eût fait bondir, me trouva impassible. + +--Madame! dit-elle. + +--Eh bien? demandai-je. + +--Quatre hommes... je vois quatre hommes... Ils s'approchent de ce +côté... ils ouvrent la porte... ils entrent. + +--Qu'ils entrent! répondis-je sans faire un mouvement. + +--Mais ces quatre hommes, c'est sans doute le duc d'Anjou, Aurilly et +les deux hommes de leur suite. + +Je tirai, pour toute réponse, mon poignard et le plaçai près de moi +sur la table. + +--Oh! laissez-moi voir du moins, dit Gertrude, en s'élançant vers la +porte. + +--Vois, répondis-je. + +Un instant après, Gertrude rentra. + +--Mademoiselle, dit-elle, c'est M. le comte. + +Je remis mon poignard dans ma poitrine sans prononcer une seule +parole. Seulement je tournai la tête du côté du comte. + +Sans doute il fut effrayé de ma pâleur. + +--Que me dit Gertrude? s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour le duc, +et que, si c'eût été le duc, vous vous fussiez tuée? + +C'était la première fois que je le voyais ému. + +Cette émotion était-elle réelle ou factice? + +--Gertrude a eu tort de vous dire cela, monsieur, répondis-je; du +moment où ce n'est pas le duc, tout est bien. + +Il se fit un instant de silence. + +--Vous savez que je ne suis pas venu seul, dit le comte. + +--Gertrude a vu quatre hommes. + +--Vous doutez-vous qui ils sont? + +--Je présume que l'un est prêtre, et que les deux autres sont nos +témoins. + +--Alors vous êtes prête à devenir ma femme? + +--N'est-ce pas chose convenue? Seulement je me souviens du traité; il +était convenu encore qu'à moins d'urgence reconnue de ma part, je ne +me marierais pas hors de la présence de mon père. + +--Je me rappelle parfaitement cette condition, mademoiselle; mais +croyez vous qu'il y ait urgence? + +--Oui, je le crois. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je suis prête à vous épouser, monsieur. Mais rappelez-vous +ceci: c'est que je ne serai réellement votre femme que lorsque j'aurai +revu mon père. + +Le comte fronça le sourcil et se mordit les lèvres. + +--Mademoiselle, dit-il, mon intention n'est point de forcer votre +volonté; si vous avez engagé votre parole, je vous rends votre parole: +vous êtes libre; seulement... + +Il s'approcha de la fenêtre et jeta un coup d'oeil dans la rue. + +--Seulement, dit-il, regardez. + +Je me levai, mue par cette puissante attraction qui nous pousse à nous +assurer de notre malheur, et au-dessous de la fenêtre j'aperçus un +homme enveloppé d'un manteau, qui semblait chercher un moyen de +pénétrer dans la maison. + +--O mon Dieu! dit Bussy, et vous dites que c'était hier? + +--Oui, comte, hier vers les neuf heures du soir. + +--Continuez, dit Bussy. + +Au bout d'un instant, un autre homme vint rejoindre le premier, +celui-là tenait une lanterne à la main. + +--Que pensez-vous de ces deux hommes? me demanda M. de Monsoreau. + +--Je pense que c'est le duc et son affidé, répondis-je. + +Bussy poussa un gémissement. + +--Maintenant, continua le comte, ordonnez: faut-il que je reste, +faut-il que je me retire? + +Je balançai un instant: oui, malgré la lettre de mon père, malgré la +promesse jurée, malgré le danger présent, palpable, menaçant, oui, je +balançai! et si ces deux hommes n'eussent point été là... + +--Oh! malheureux que je suis! s'écria Bussy: l'homme au manteau, +c'était moi, et celui qui portait la lanterne, c'était Remy le +Haudouin, ce jeune docteur que vous avez envoyé chercher. + +--C'était vous! s'écria Diane avec stupeur. + +--Oui, moi; moi, qui de plus en plus convaincu de la réalité de mes +souvenirs, cherchais à retrouver la maison où j'avais été recueilli, +la chambre où j'avais été transporté, la femme ou plutôt l'ange qui +m'avait apparu. Oh! j'avais bien raison de m'écrier que j'étais un +malheureux! + +Et Bussy demeura comme écrasé sous le poids de cette fatalité qui +s'était servie de lui pour déterminer Diane à donner sa main au comte. + +--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, vous êtes sa femme? + +--Depuis hier, répondit Diane. + +Et il se fit un nouveau silence, qui n'était interrompu que par la +respiration haletante des deux jeunes gens. + +--Mais vous, demanda tout à coup Diane, comment êtes-vous entré dans +cette maison, comment vous trouvez-vous ici? + +Bussy lui montra silencieusement la clef. + +--Une clef! s'écria Diane; d'où vous vient cette clef et qui vous l'a +donnée? + +--Gertrude n'avait-elle pas promis au prince de l'introduire près de +vous ce soir? Le prince avait vu M. de Monsoreau et m'avait vu +moi-même, comme M. de Monsoreau et moi l'avions vu; il a craint +quelque piège et m'a envoyé à sa place. + +--Et vous avez accepté cette mission? dit Diane avec le ton du +reproche. + +--C'était le seul moyen de pénétrer près de vous. Serez-vous assez +injuste pour m'en vouloir d'être venu chercher une des plus grandes +joies et une des plus grandes douleurs de ma vie? + +--Oui, je vous en veux, dit Diane, car il eût mieux valu que vous ne +me revissiez pas, et que, ne me revoyant pas, vous m'oubliassiez. + +--Non, madame, dit Bussy, vous vous trompez. C'est Dieu au contraire +qui m'a conduit près de vous pour pénétrer au plus profond de cette +trame dont vous êtes victime. Écoutez: du moment où je vous ai vue, je +vous ai voué ma vie. La mission que je me suis imposée va commencer. +Vous avez demandé des nouvelles de votre père? + +--Oh! oui, s'écria Diane, car, en vérité, je ne sais pas ce qu'il est +devenu. + +--Eh bien, dit Bussy, je me charge de vous en donner, moi; gardez +seulement un bon souvenir à celui qui, à partir de ce moment, va vivre +par vous et pour vous. + +--Mais cette clef? dit Diane avec inquiétude. + +--Cette clef, dit Bussy, je vous la rends, car je ne veux la tenir que +de votre main; seulement je vous engage ma foi de gentilhomme que +jamais soeur n'aura confié la clef de son appartement à un frère plus +dévoué et plus respectueux. + +--Je me fie à la parole du brave Bussy, dit Diane; tenez, monsieur. + +Et elle rendit la clef au jeune homme. + +--Madame, dit Bussy, dans quinze jours nous saurons ce qu'est +véritablement M. de Monsoreau. + +Et, saluant Diane avec un respect mêlé à la fois d'ardent amour et de +profonde tristesse, Bussy disparut par les montées. + +Diane inclina la tête vers la porte pour écouter le bruit des pas du +jeune homme qui s'éloignait, et ce bruit avait déjà cessé depuis +longtemps, que, le coeur bondissant et les yeux baignés de larmes, +elle écoutait encore. + + + + +CHAPITRE XVII + +COMMENT VOYAGEAIT LE ROI HENRI III, ET QUEL TEMPS IL LUI FALLAIT POUR +ALLER DE PARIS A FONTAINEBLEAU. + + +Le jour qui se levait quatre ou cinq heures après les événements que +nous venons de raconter vit, à à la lueur d'un soleil pâle et qui +argentait à peine les franges d'un nuage rougeâtre, le départ du roi +Henri III pour Fontainebleau, où, comme nous l'avons dit, une grande +chasse était projetée pour le surlendemain. + +Ce départ, qui, chez un autre, fût resté inaperçu, comme tous les +actes de la vie de ce prince étrange dont nous avons entrepris +d'esquisser le règne, faisait au contraire événement par le bruit et +le mouvement qu'il traînait avec lui. + +En effet, sur le quai du Louvre, vers les huit heures du matin, +commençait à s'allonger, sortant par la grande porte située entre la +tour du Coin et la rue de l'Astruce, une foule de gentilshommes de +service, montés sur de bons chevaux et enveloppés de manteaux fourrés, +puis les pages en grand nombre, puis un monde de laquais, et enfin une +compagnie de Suisses, précédant immédiatement la litière royale. + +Cette litière, traînée par huit mules richement caparaçonnées, mérite +une mention toute particulière. + +C'était une machine formant un carré long, supportée par quatre roues, +toute garnie de coussins à l'intérieur, toute drapée de rideaux de +brocart à l'extérieur; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur +huit de large. Dans les endroits difficiles, ou dans les montagnes +trop rudes, on substituait aux huit mules un nombre indéfini de boeufs +dont la lente mais vigoureuse opiniâtreté n'ajoutait pas à la vitesse, +sans doute, mais donnait au moins l'assurance d'arriver au but, sinon +une heure, du moins deux ou trois heures plus tard. + +Cette machine contenait le roi Henri III et toute sa cour, moins la +reine, Louise de Vaudemont, qui, il faut le dire, faisait si peu +partie de la cour de son mari, si ce n'est dans les pèlerinages et +dans les processions, que ce n'est point la peine d'en parler. + +Laissons donc la pauvre reine de côté, et disons de quoi se composait +la cour de voyage du roi Henri. + +Elle se composait du roi Henri III d'abord, de son médecin Marc Miron, +de son chapelain, dont le nom n'est point parvenu jusqu'à nous, de son +fou Chicot, notre vieille connaissance, des cinq ou six mignons en +faveur, et qui étaient, pour le moment, Quélus, Schomberg, d'Épernon, +d'O et Maugiron, d'une paire de grands chiens lévriers qui, au milieu +de tout ce monde, assis, couché, debout, agenouillé, accoudé, +glissaient leurs longues têtes de serpents, souvent de minute en +minute, avec des bâillements démesurés, et d'une corbeille de petits +chiens anglais que le roi portait tantôt sur ses genoux, tantôt +suspendue à son cou par une chaîne ou par des rubans. + +De temps en temps on tirait d'une espèce de niche pratiquée à cet +effet une chienne aux mamelles gonflées de lait qui donnait à téter à +tout ce corbillon de petits chiens, que regardaient en compassion et +en collant leur museau pointu contre le chapelet de têtes de mort qui +cliquetait au côté gauche du roi, les deux grands lévriers qui, sûrs +de la faveur toute particulière dont ils jouissaient, ne se donnaient +pas même la peine d'être jaloux. + +Au plafond de la litière se balançait une cage en fils de cuivre doré, +contenant les plus belles tourterelles du monde, c'est-à-dire avec un +plumage blanc comme la neige et un double collier noir. + +Quand par hasard quelque femme entrait dans la litière royale, la +ménagerie s'augmentait de deux ou trois singes de l'espèce des +ouistitis ou des sapajous, le singe étant pour le moment l'animal en +faveur près des élégantes de la cour du dernier Valois. + +Une Notre-Dame de Chartres, sculptée en marbre par Jean Goujon pour le +roi Henri II, était posée debout au fond de la litière dans une niche +dorée, et abaissait sur son divin Fils des regards qui semblaient tout +étonnés de ce qu'ils voyaient. + +Aussi tous les pamphlets du temps, et il n'en manquait pas, tous les +vers satiriques de l'époque, et il s'en élucubrait bon nombre, +faisaient-ils à cette litière l'honneur de s'occuper fréquemment +d'elle, et la désignaient-ils sous le nom d'arche de Noé. + +Le roi était assis au fond de la litière, juste au-dessous de la niche +de Notre-Dame; à ses pieds, Quélus et Maugiron tressaient des rubans, +ce qui était une des occupations les plus sérieuses des jeunes gens de +l'époque, dont quelques-uns étaient arrivés à faire, par une force de +combinaison inconnue auparavant, et qui ne s'est pas retrouvée depuis, +des nattes à douze brins; Schomberg, dans un angle, faisait une +tapisserie à ses armes, avec une nouvelle devise, qu'il croyait avoir +trouvée et qu'il n'avait que retrouvée; dans l'autre coin causaient le +chapelain et le docteur; d'O et d'Épernon regardaient par les +ouvertures et, réveillés trop matin, bâillaient comme les lévriers; +enfin Chicot, assis sur une des portières, les jambes pendantes hors +de la machine, afin d'être toujours prêt à descendre ou à remonter, +selon son caprice, chantait des cantiques, récitait des pasquils ou +faisait des anagrammes, selon la fureur du temps, et trouvait dans +chaque nom de courtisan, soit français, soit latin, des personnalités +infiniment désagréables pour celui dont il estropiait ainsi +l'individualité. + +En arrivant à la place du Châtelet, Chicot commença d'entamer un +cantique. + +Le chapelain qui, ainsi que nous l'avons dit, causait avec Miron, se +retourna en fronçant le sourcil. + +--Chicot, mon ami, dit Sa Majesté, prends garde à toi; écharpe mes +mignons, mets en pièces Ma Majesté, dis ce que tu voudras de Dieu, +Dieu est bon, mais ne te brouille pas avec l'Église. + +--Merci de l'avis, mon fils, dit Chicot; je ne voyais pas notre digne +chapelain qui cause là-bas, avec le docteur, du dernier mort qu'il lui +a envoyé à mettre en terre, et qui se plaint que c'était le troisième +de la journée, et toujours aux heures des repas, ce qui le dérange. +Pas de cantiques, tu parles d'or; c'est trop vieux. Je vais te chanter +une chanson toute nouvelle. + +--Sur quel air? demanda le roi. + +--Toujours le même, dit Chicot, et il se mit à chanter à pleine gorge: + + Notre roi doit cent millions. + +--Je dois plus que cela, dit Henri; ton chansonnier est mal renseigné, +Chicot. Chicot reprit sans se démonter: + + Henri doit deux cents millions, + Et faut, pour acquitter les dettes + Que messieurs les mignons ont faites, + De nouvelles inventions, + Nouveaux impôts, nouvelles tailles, + Qu'il faut, du profond des entrailles + Des pauvres sujets, arracher, + Malheureux qui traînent leurs vies + Sous la griffe de ces harpies + Qui avalent tout sans mâcher. + +--Bien, dit Quélus, tout en nattant sa soie, tu as une belle voix, +Chicot; le second couplet, mon ami. + +--Dis donc, Valois, dit Chicot sans répondre à Quélus, empêche donc +tes amis de m'appeler leur ami; cela m'humilie. + +--Parle en vers, Chicot, répondit le roi; la prose ne vaut rien. + +--Soit, dit Chicot, et il reprit: + + Leur parler et leur vêtement + Se voient tels, qu'une honnête femme + Aurait peur d'en recevoir blâme, + Vêtue aussi lascivement + Leur cou ne se tourne à son aise, + Dedans les replis de leur fraise; + Déjà le froment n'est plus bon + Pour l'emploi blanc de leur chemise. + Et faut, pour façon plus exquise, + Faire de riz leur amidon. + +--Bravo! dit le roi, n'est-ce pas toi, d'O, qui as inventé l'amidon de +riz? + +--Non pas, sire, dit Chicot, c'est M. de Saint-Mégrin, qui est +trépassé l'an dernier, sous les coups de M. de Mayenne; que diable, ne +lui enlevez pas ça, à ce pauvre mort, il ne compte que sur cet amidon +et sur ce qu'il a fait à M. de Guise pour aller à la postérité; en lui +enlevant l'amidon, il resterait à moitié route. + +Et, sans faire attention à la figure du roi, qui s'assombrissait à ce +souvenir, Chicot continua: + + Leur poil est tondu au compas. + +--Il est toujours question des mignons, bien entendu, interrompit +Chicot. + +--Oui, oui, va, dit Schomberg. + +--Chicot reprit: + + Leur poil est tondu au compas, + Mais non d'une façon pareille, + Car en avant, depuis l'oreille, + Il est long et derrière bas. + +--Sa chanson est déjà vieille, dit d'Épernon. + +--Vieille! elle est d'hier. + +--Eh bien, la mode à changé ce matin; regarde. + +Et d'Épernon ôta son toquet pour montrer à Chicot ses cheveux de +devant presque aussi ras que ceux de derrière. + +--Oh! la vilaine tête! dit Chicot. + +Et il continua: + + Leurs cheveux droits par artifice, + Par la gomme qui les hérisse, + Retordent leurs plis refrisés; + Et, dessus leur tête légère, + Un petit bonnet par derrière + Les rend encor plus déguisés. + +Je passe le quatrième couplet, dit Chicot, il est trop immoral. Et il +reprit: + + Pensez-vous que nos vieux François, + Qui par leurs armes valeureuses + En tant de guerres dangereuses + Ont fait retentir leurs exploits, + Et perdant le fruit de leur gloire + Avec le nom de leur victoire, + En tant de périlleux hasards, + Eussent la chemise empesée, + Eussent la perruque frisée, + Eussent le teint blanchi de fards? + +--Bravo! dit Henri, et, si mon frère était là, il te serait bien +reconnaissant, Chicot. + +--Qui appelles-tu ton frère, mon fils? dit Chicot. Est-ce par hasard +Joseph Foulon, abbé de Sainte-Geneviève, chez lequel on dit que tu vas +faire tes voeux? + +--Non pas, dit Henri, qui se prêtait à toutes les plaisanteries de +Chicot. Je parle de mon frère François. + +--Ah! tu as raison; celui-là n'est pas ton frère en Dieu, mais frère +en diable. Bon! bon! tu parles de François, fils de France par la +grâce de Dieu, duc de Brabant, de Lauthier, de Luxembourg, de Gueldre, +d'Alençon, d'Anjou, de Touraine, de Berry, d'Évreux et de +Château-Thierry, comte de Flandres, de Hollande, de Zélande, de +Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et Beaufort, marquis +du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, défenseur de la +liberté belge; à qui la nature a fait un nez, à qui la petite vérole +en a fait deux, et sur qui, moi, j'ai fait ce quatrain: + + Messieurs, ne soyez étonnés + Si voyez à François deux nez, + Car, par droit comme par usage, + Faut deux nez à double visage. + +Les mignons éclatèrent de rire, car le duc d'Anjou était leur ennemi +personnel, et l'épigramme contre le prince leur fit momentanément +oublier le pasquil que Chicot venait de chanter contre eux. + +Quant au roi, comme jusqu'à ce moment il n'avait reçu que les +éclaboussures de ce feu roulant, il riait plus haut que tout le monde, +n'épargnant personne, donnant du sucre et de la pâtisserie à ses +chiens et frappant de la langue sur son frère et sur ses amis. + +Tout à coup Chicot s'écria: + +--Oh! ce n'est pas politique; Henri, Henri, c'est audacieux et +imprudent. + +--Quoi donc? dit le roi. + +--Non, foi de Chicot, tu ne devrais pas avouer ces choses-là! fi donc! + +--Quelles choses? demanda Henri étonné. + +--Ce que tu dis de toi-même, quand tu signes ton nom; ah! Henriquet, +ah! mon fils! + +--Gare à vous, sire, dit Quélus, qui soupçonnait quelque méchanceté +sous l'air confit en douceur de Chicot. + +--Que diable veux-tu dire? demanda le roi. + +--Comment signes-tu, voyons? + +--Pardieu... je signe... je signe... Henri de Valois. + +--Bon; remarquez, messieurs, dit Chicot, que je ne le lui fais pas +dire; voyons, n'y a-t-il pas moyen de trouver un V dans ces treize +lettres? + +--Sans doute, Valois commence par un V. + +--Prenez vos tablettes, messire chapelain, car voici le nom sous +lequel il vous faut désormais inscrire le roi: Henri de Valois n'est +qu'une anagramme. + +--Comment? + +--Oui, qu'une anagramme; je vais vous dire le véritable nom de Sa +Majesté actuellement régnante. Nous disons: Dedans Henri de Valois il +y a un V, mettez un V sur vos tablettes. + +--C'est fait, dit d'Épernon. + +--N'y a-t-il pas aussi un _i_? + +--Certainement, c'est la dernière lettre du mot Henri. + +--Que la malice des hommes est grande, dit Chicot, d'avoir été séparer +ainsi des lettres faites pour être accolées l'une à l'autre! +Mettez-moi un _i_ à côté du V. Cela y est-il? + +--Oui, dit d'Épernon. + +--Cherchons bien maintenant si nous ne trouverons pas un _l_; ça y +est, n'est-ce pas? un _a_, ça y est encore; un autre _i_, nous le +tenons; enfin, un _n_. Bon. Sais-tu lire, Nogaret? + +--Je l'avoue à ma honte, dit d'Épernon. + +--Allons donc, maraud, est-ce que, par hasard, tu te crois d'assez +grande noblesse pour être ignorant? + +--Drôle! fit d'Épernon en levant sa sarbacane sur Chicot. + +--Frappe, mais épelle, dit Chicot. + +D'Epernon se mit à rire et épela. + +--Vi-lain, vilain! dit-il. + +--Bon! s'écria Chicot. Tu vois, Henri, comme cela commence, voilà déjà +ton vrai nom de baptême retrouvé. J'espère que tu me feras une pension +comme celle que notre frère Charles IX faisait à M. Amyot, quand je +vais avoir retrouvé ton nom de famille. + +--Tu te feras bâtonner, Chicot, dit le roi. + +--Où cueille-t-on les cannes avec lesquelles on bâtonne les +gentilshommes, mon fils, est-ce en Pologne? dis-moi cela. + +--Il me semble cependant, dit Quélus, que M. de Mayenne ne s'en est +pas privé avec toi, mon pauvre Chicot, le jour où il t'a trouvé avec +sa maîtresse. + +--Aussi est-ce un compte qui nous reste à régler ensemble. Soyez +tranquille, monsieur Cupido, la chose est là, portée à son débit. + +Et Chicot mit la main à son front; ce qui prouve que dès ce temps on +reconnaissait la tête pour le siège de la mémoire. + +--Voyons, Quélus, dit d'Épernon, tu verras que, grâce à toi, nous +allons laisser échapper le nom de famille. + +--Ne craints rien, dit Chicot, je le tiens, à M. de Guise je dirais: +par les cornes; mais à toi, Henri, je me contenterai de dire: par tes +oreilles. + +--Voyons le nom, voyons le nom! dirent tous les jeunes gens. + +--Nous avons d'abord, dans ce qui nous reste de lettres, un H +majuscule; prends l'H, Nogaret. + +D'Épernon obéit. + +--Puis un _e_, puis un _r_, puis là-bas, dans Valois, un _o_; puis, +comme tu sépares le prénom du nom par ce que les grammairiens +appellent particule, je mets la main sur un _d_ et sur un _e_, ce qui +va nous faire, avec l'_s_ qui termine le nom de la race, ce qui va +nous faire... épelle, d'Épernon, H, é, r, o, d, e, s. + +--Hérodes, dit d'Épernon. + +--Vilain Hérodes! s'écria le roi. + +--Juste, dit Chicot; et voilà ce que tu signes tous les jours, mon +fils. Oh! + +Et Chicot se renversa en donnant tous les signes d'une pudibonde +horreur. + +--Monsieur Chicot, vous passez les bornes, dit Henri. + +--Moi, dit Chicot, je dis ce qui est, pas autre chose; mais voilà bien +les rois: avertissez-les, ils se fâchent. + +--Voilà une belle généalogie! dit Henri. + +--Ne la renie pas, mon fils, dit Chicot; ventre de biche! c'est la +bonne pour un roi qui, deux ou trois fois par mois, a besoin des +juifs. + +--Il est dit, s'écria le roi, que ce maroufle-là n'aura pas le +dernier. Messieurs, taisez-vous; de cette façon-là, du moins, personne +ne lui donnera la réplique. + +Il se fit à l'instant même le plus profond silence. Et ce silence, que +Chicot, fort attentif au chemin que l'on parcourait, ne paraissait +aucunement disposé à rompre, durait depuis quelques minutes, lorsque, +au delà de la place Maubert, à l'angle de la rue des Noyers, on vit +Chicot s'élancer tout à coup hors de la litière, écarter les gardes, +et aller s'agenouiller à l'angle d'une maison d'assez bonne apparence, +et qui avançait sur la rue un balcon de bois sculpté sur un +entablement de poutrelles peintes. + +--Hé! païen, cria le roi, si tu as à t'agenouiller, agenouille-toi au +mains devant la croix qui fait le milieu de la rue Sainte-Geneviève, +et non pas devant cette maison; renferme-t-elle donc quelque église, +ou cache-t-elle quelque reposoir? + +Mais Chicot ne répondait point; il s'était jeté à deux genoux sur le +pavé, et disait tout haut cette prière, dont, en prêtant l'oreille, le +roi ne perdait pas un mot: + +« Bon Dieu! Dieu juste! voici, je la reconnais bien, et toute ma vie +je la reconnaîtrai, voici la maison où Chicot a souffert, sinon pour +toi, mon Dieu, mais du moins pour une de tes créatures; Chicot ne t'a +jamais demandé qu'il arrivât malheur à M. de Mayenne, auteur de son +martyre, ni à maître Nicolas David, instrument de son supplice. Non, +Seigneur, Chicot a su attendre, car Chicot est patient, quoiqu'il ne +soit pas éternel, et voilà six bonnes années, dont une année +bissextile, que Chicot entasse les intérêts du petit compte ouvert +entre lui et MM. de Mayenne et Nicolas David; or, à dix du cent, qui +est le taux légal, puisque c'est le taux auquel le roi emprunte, en +sept ans les intérêts cumulés doublent le capital. Fais donc, grand +Dieu! Dieu juste! que la patience de Chicot dure un an encore, afin +que les cinquante coups d'étrivières que Chicot a reçus dans cette +maison par les ordres de cet assassin de prince lorrain et de ce +spadassin d'avocat normand, et qui ont tiré du corps de Chicot une +pinte de sang, s'élèvent à deux pintes et à cent coups d'étrivières, +et pour chacun d'eux; de telle façon que M. de Mayenne, tout gros +qu'il soit, et Nicolas David, tout long qu'il est, n'aient plus assez +de sang ni de peau pour payer Chicot, et qu'ils en soient réduits à +faire banqueroute de quinze ou vingt pour cent, en expirant sous le +quatre-vingtième ou quatre-vingt-cinquième coup de verge. + +Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!» + +--Amen! dit le roi. + +Chicot baisa la terre, et, au suprême ébahissement de tous les +spectateurs, qui ne comprenaient rien à cette scène, il revint prendre +sa place dans la litière. + +--Ah ça! dit le roi, à qui son rang, dénué depuis trois ans de tant de +prérogatives qu'il avait laissé prendre aux autres, donnait au moins +le droit d'être instruit le premier, ah ça! maître Chicot, pourquoi +cette longue et singulière litanie, pourquoi tous ces coups dans la +poitrine, pourquoi enfin toutes ces momeries devant une maison +d'apparence si profane? + +--Sire, répliqua Chicot, c'est que Chicot est comme le renard, Chicot +flaire et baise longtemps les pierres où il a laissé de son sang, +jusqu'à ce que, contre ces pierres, il écrase la tête de ceux qui +l'ont versé. + +--Sire! s'écria Quélus, je parierais: Chicot a prononcé, comme Votre +Majesté a pu l'entendre, dans sa prière le nom du duc de Mayenne; je +parierais donc que cette prière a rapport à la bastonnade dont nous +parlions tout à l'heure. + +--Pariez, seigneur Jacques de Lévis, comte de Quélus, dit Chicot; +pariez et vous gagnerez. + +--Ainsi donc?... dit le roi. + +--Justement, sire, reprit Chicot: dans cette maison Chicot avait une +maîtresse, bonne et charmante créature, une demoiselle, ma foi. Une +nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux fit entourer la +maison, fit prendre Chicot et le fit bâtonner si rudement, que Chicot +passa à travers la fenêtre, et que, le temps lui manquant pour +l'ouvrir, il sauta du haut de ce petit balcon dans la rue. Or, comme +c'est un miracle que Chicot ne se soit pas tué, chaque fois que Chicot +passe devant cette maison, il s'agenouille, prie, et, dans sa prière, +remercie le Seigneur de l'avoir tiré d'un si mauvais pas. + +--Ah! pauvre Chicot! et vous qui le condamniez, sire; c'est cependant, +ce me semble, agir en bon chrétien que de faire ce qu'il fait. + +--Tu as donc été bien rossé, mon pauvre Chicot? + +--Oh! merveilleusement, sire; mais pas encore autant qu'il l'aurait +voulu. + +--Comment cela? + +--Non, en vérité, je n'eusse point été fâché de recevoir quelques +estocades. + +--Pour tes péchés? + +--Non, pour ceux de M. de Mayenne. + +--Ah! je comprends: ton intention est de rendre à César.... + +--A César, non pas; ne confondons point, sire; César, c'est le grand +général, c'est le guerrier vaillant, c'est le frère aîné, celui qui +veut être roi de France; non, celui-là est en compte avec Henri de +Valois, et c'est toi que ce compte regarde, mon fils; paye tes dettes, +Henri, je payerai les miennes. + +Henri n'aimait pas qu'on lui parlât de son cousin de Guise, aussi +l'apostrophe de Chicot le rendit-elle sérieux, si bien que l'on arriva +vers Bicêtre sans que la conversation interrompue eût repris son +cours. + +On avait mis trois heures à aller du Louvre à Bicêtre; si bien que les +optimistes comptaient arriver le lendemain soir à Fontainebleau, +tandis que les pessimistes offrirent de parier qu'on n'arriverait que +le surlendemain vers midi. + +Chicot prétendait qu'on n'arriverait pas du tout. + +Une fois sorti de Paris, le cortège parut se mouvoir plus à son aise; +la matinée était assez belle, le vent soufflait avec moins de +violence; le soleil avait enfin réussi à percer son voile de nuages, +et l'on eût dit un de ces beaux jours d'octobre pendant lesquels, au +bruit des dernières feuilles qui tombent, les promeneurs plongent les +yeux avec un doux regard dans le mystère bleuâtre des bois murmurants. + +Il était trois heures de l'après-midi, quand le cortège arriva aux +premières murailles de l'enclos de Juvisy. De ce point, on apercevait +déjà le pont bâti sur l'Orge, et la grande hôtellerie de la Cour de +France, qui confiait à la brise aiguë du soir le parfum de ses +tournebroches et les bruits joyeux de son foyer. + +Le nez de Chicot saisit au vol les émanations culinaires. Il se pencha +hors de la litière, et vit de loin, sur la porte de l'hôtellerie, +plusieurs hommes enveloppés de leurs manteaux. Au milieu de ces hommes +était un personnage gros et court, et dont le chapeau à larges bords +couvrait entièrement la face. + +Ces hommes rentrèrent précipitamment en voyant paraître le cortège. + +Mais l'homme gros et court n'était point rentré si vite, que sa vue +n'eût frappé Chicot. Aussi, au moment même où ce gros homme rentrait, +notre Gascon sautait-il à bas de la litière royale, et, allant +demander son cheval à un page qui le conduisait en bride, laissait-il, +effacé dans l'angle d'une muraille et perdu dans les premières ombres +de la nuit, s'éloigner le cortège, qui continuait son chemin vers +Essonne, où le roi comptait coucher; puis, lorsque les cavaliers +eurent disparu, lorsque le bruit lointain des roues de la litière sur +les pavés de la route se fut amorti dans l'espace, il sortit de sa +cachette, fit le tour derrière le château et se présenta à la porte de +l'hôtellerie, comme s'il venait de Fontainebleau. En arrivant devant +la fenêtre, Chicot jeta un regard rapide à travers les vitres et vit +avec plaisir que les hommes qu'il avait remarqués y étaient toujours, +et parmi eux le personnage gros et court auquel il avait paru faire +l'honneur d'accorder une attention toute particulière. Seulement, +comme Chicot paraissait avoir des raisons de désirer de n'être point +reconnu du susdit personnage, au lieu d'entrer dans la chambre où il +était, il se fit servir une bouteille de vin dans la chambre en face, +se plaçant de manière que nul ne pût gagner la porte sans être vu par +lui. + +De cette chambre, Chicot, prudemment placé dans l'ombre, pouvait +plonger son regard jusqu'à l'angle d'une cheminée. Dans cet angle, sur +un escabeau, était assis l'homme gros et court, lequel, croyant sans +doute n'avoir à craindre aucune investigation, se laissait inonder par +la lueur pétillante d'un foyer dont une brassée de sarments venait de +redoubler la chaleur et la clarté. + +--Je ne m'étais pas trompé, dit Chicot, et quand je faisais ma prière +à la maison de la rue des Noyers, on eût dit que je flairais le retour +de cet homme. Mais pourquoi revenir ainsi à la sourdine dans la bonne +capitale de notre ami Hérodes? Pourquoi se cacher quand il passe? Ah! +Pilate! Pilate! est-ce que le bon Dieu, par hasard, ne m'accorderait +pas l'année que je lui ai demandée, et me forcerait au remboursement +plus tôt que je ne le croyais? + +Bientôt Chicot s'aperçut avec joie que, de l'endroit où il était +placé, il pouvait non-seulement voir, mais encore que, par un de ces +effets d'acoustique que ménage si capricieusement parfois le hasard, +il pouvait entendre. Cette remarque faite, il se mit à prêter +l'oreille avec une attention non moins grande que celle avec laquelle +il tendait sa vue. + +--Messieurs, dit l'homme gros et court à ses compagnons, je crois +qu'il est temps de partir; le dernier laquais du cortège est passé +depuis longtemps, et je crois qu'à cette heure la route est sûre. + +--Parfaitement sûre, monseigneur, répondit une voix qui fit +tressaillir Chicot, et qui sortait d'un corps auquel Chicot n'avait +jusque-là accordé aucune attention, absorbé qu'il était dans la +contemplation du personnage principal. + +L'individu auquel appartenait le corps d'où sortait cette voix était +aussi long que celui auquel il donnait le titre de monseigneur était +court, aussi pâle qu'il était vermeil, aussi obséquieux qu'il était +arrogant. + +--Ah! maître Nicolas, se dit Chicot en riant sans bruit: _tu +quoque_... C'est bon. Nous aurons bien triste chance si, cette +fois-ci, nous nous séparons sans nous dire deux mots. + +Et Chicot vida son verre et paya l'hôte, afin que rien ne le mit en +retard quand il jugerait à propos de partir. + +La précaution n'était pas mauvaise, car les sept personnes qui avaient +attiré l'attention de Chicot payèrent à leur tour, ou plutôt le +personnage gros et court paya pour tous, et, chacun ayant repris son +cheval des mains d'un laquais ou d'un palefrenier et s'étant remis en +selle, la petite troupe prit le chemin de Paris et s'enfonça bientôt +dans les premières brumes du soir. + +--Bon! dit Chicot, il va à Paris; alors j'y retourne. + +Et Chicot, remontant à cheval à son tour, les suivit de loin, sans +perdre un instant de vue leurs manteaux gris, ou, lorsque par prudence +il les perdait de vue, sans cesser d'entendre le pas de leurs chevaux. + +Toute cette cavalerie quitta la route de Fromenteau, prit à travers +terre pour joindre Choisy, puis, passant la Seine au pont de +Charenton, rentra par la porte Saint-Antoine pour aller se perdre, +comme un essaim d'abeilles, dans l'hôtel de Guise, qui semblait +n'attendre que leur arrivée pour se refermer sur eux. + +--Bon! dit Chicot en s'embusquant au coin de la rue des Quatre-Fils, +il y a non-seulement du Mayenne, mais encore du Guise là-dessous. +Jusqu'à présent ce n'était que curieux, mais cela va devenir +intéressant. Attendons. + +Et Chicot attendit, en effet, une bonne heure, malgré la faim et le +froid qui commençaient à le mordre de leurs dents aiguës. Enfin la +porte se rouvrit: mais, au lieu de sept cavaliers enveloppés de leurs +manteaux, ce furent sept moines génovéfains, enveloppés de leurs +capuchons, qui reparurent en secouant d'énormes rosaires. + +--Oh! fit Chicot, quel dénoûment inattendu! L'hôtel de Guise est-il +donc si embaumé de sainteté, que les sacripans se changent en agneaux +du Seigneur, rien qu'en touchant le seuil? C'est toujours de plus en +plus intéressant. + +Et Chicot suivit les moines, comme il avait suivi les cavaliers, ne +doutant pas que les frocs ne recouvrissent les mêmes corps que +couvraient les manteaux. + +Les moines vinrent passer la Seine au pont Notre-Dame, traversèrent la +Cité, franchirent le Petit-Pont, prirent la place Maubert et montèrent +la rue Sainte-Geneviève. + +--Ouais! dit Chicot, après avoir ôté son chapeau à la maison de la rue +des Noyers, où le matin il avait fait sa prière, est-ce que nous +retournons à Fontainebleau, par hasard? Dans ce cas-là je n'aurais pas +pris le plus court. Mais non, je me trompe, nous n'irons pas si loin. + +En effet, les moines venaient de s'arrêter à la porte de l'abbaye de +Sainte-Geneviève et de s'enfoncer dans le porche, dans les profondeurs +duquel on apercevait un autre moine du même ordre qu'eux, occupé à +regarder avec l'attention la plus profonde les mains de ceux qui +entraient. + +--Tudieu! pensa Chicot, il paraît que, pour être admis ce soir à +l'abbaye, il faut avoir les mains propres. Décidément, il se passe +quelque chose d'extraordinaire. + +Cette réflexion achevée, Chicot, assez embarrassé de ce qu'il allait +faire pour ne point perdre les individus qu'il suivait, regarda autour +de lui, et vit avec étonnement, par toutes les rues qui convergeaient +à l'abbaye, poindre des capuchons, les uns isolés, les autres marchant +deux à deux, mais tous s'acheminant vers l'abbaye. + +--Ah ça! fit Chicot, il se tient donc ce soir chapitre général à +l'abbaye, que tous les génovéfains de France sont convoqués? Voilà, +foi de gentilhomme! la première fois qu'il me prend envie d'assister à +un chapitre; mais, je l'avoue, l'envie me tient bien. + +Et les moines s'enfonçaient sous le porche, montraient leurs mains ou +quelque signe qu'ils tenaient dans leurs mains, et passaient. + +--J'entrerais bien avec eux, se dit Chicot; mais, pour entrer avec +eux, il me manque deux choses assez essentielles: d'abord la +respectable robe qui les enveloppe, attendu que je n'aperçois aucun +laïque parmi ces saints personnages, et secondement cette chose qu'ils +montrent au frère portier, car décidément ils montrent quelque chose. +Ah! frère Gorenflot, frère Gorenflot! si je t'avais là sous la main, +mon digne ami! + +Cette exclamation était arrachée à Chicot par le souvenir d'un des +plus vénérables moines de l'ordre des génovéfains, convive habituel de +Chicot, lorsque, par hasard, Chicot ne mangeait pas au Louvre, +celui-là même avec lequel, le jour de la procession des pénitents, +notre Gascon s'était arrêté à la buvette de la porte Montmartre et +avait mangé une sarcelle et bu du vin épicé. + +Et les moines continuaient d'abonder, qu'on eût cru que la moitié de +la population parisienne avait pris le froc, et le frère portier, sans +se lasser, les examinait avec autant d'attention les uns que les +autres. + +--Voyons, voyons, se dit Chicot, il y a décidément quelque chose +d'extraordinaire ce soir. Soyons curieux jusqu'au bout. Il est sept +heures et demie, la quête est terminée. Je dois trouver frère +Gorenflot à la _Corne d'Abondance_, c'est l'heure de son souper. + +Chicot laissa la légion de moines faire ses évolutions aux environs de +l'abbaye et s'engouffrer dans le portail, et, mettant son cheval au +galop, il gagna la grande rue Saint-Jacques, où, en face du cloître +Saint-Benoît, s'élevait, florissante et très-cultivée des écoliers et +des moines ergoteurs, l'hôtellerie de la Corne d'Abondance. + +Chicot était connu dans la maison, non pas comme un habitué, mais +comme un de ces mystérieux hôtes qui venaient de temps en temps +laisser un écu d'or et une parcelle de leur raison dans +l'établissement de maître Claude Bonhomet. Ainsi se nommait le +dispensateur des dons de Cérès et de Bacchus, que versait incessamment +la fameuse corne mythologique qui servait d'enseigne à sa maison. + + + + +CHAPITRE XVIII + +OU LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC FRÈRE +GORENFLOT, DONT IL A DÉJÀ ÉTÉ PARLÉ DEUX FOIS DANS LE COURS DE CETTE +HISTOIRE. + + +A la belle journée avait succédé une belle soirée; seulement, comme la +journée avait été froide, la soirée était plus froide encore. On +voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardés la vapeur +de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait +distinctement les pas des passants sur le sol glacé, et le _hum_ +sonore arraché par la froidure et répercuté par les surfaces +élastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il +faisait une de ces jolies gelées printanières qui font trouver un +double charme à la belle couleur rose des vitres d'une hôtellerie. + +Chicot entra dans la salle d'abord, plongea ses regards dans tous les +coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les hôtes de maître +Claude celui qu'il cherchait, il passa familièrement à la cuisine. + +Le maître de l'établissement était en train d'y faire une lecture +pieuse, tandis qu'un flot de friture contenu dans une immense poêle +était en train d'attendre le degré de chaleur nécessaire à +l'introduction dans cette poêle de plusieurs merlans tout enfarinés. + +Au bruit que fit Chicot en entrant, maître Bonhomet leva la tête. + +--Ah! c'est vous, mon gentilhomme! dit-il en fermant son livre. +Bonsoir et bon appétit. + +--Merci du double souhait, quoique la moitié en soit faite autant à +votre profit qu'au mien. Mais cela dépendra. + +--Comment? cela dépendra! + +--Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul. + +--S'il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache, +je souperai avec vous. + +--Merci, mon cher hôte, quoique je vous sache excellent convive; mais +je cherche quelqu'un. + +--Frère Gorenflot peut-être? demanda Bonhomet. + +--Justement, répondit Chicot; a-t-il commencé de souper? + +--Non, pas encore; mais dépêchez-vous cependant. + +--Que je me dépêche? + +--Oui, car dans cinq minutes il aura fini. + +--Frère Gorenflot n'a pas commencé de souper, et dans cinq minutes il +aura fini, dites-vous? + +Et Chicot secoua la tête, ce qui, dans tous les pays du monde, passe +pour le signe de l'incrédulité. + +--Monsieur, dit maître Claude, c'est aujourd'hui mercredi, et nous +entrons en carême. + +--Eh bien, dit Chicot d'un air qui prouvait peu en faveur des +tendances religieuses de Gorenflot, après? + +--Ah! dame, répliqua Claude avec un geste qui signifiait évidemment: +Je ne comprends pas plus que vous, mais c'est ainsi. + +--Décidément, répliqua Chicot, il y a quelque chose de dérangé dans la +machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot! Je suis +destiné à voir aujourd'hui des choses miraculeuses. + +Et, de l'air d'un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue, +Chicot fit quelques pas vers une espèce de cabinet particulier, dont +il poussa la porte vitrée, fermée d'un rideau de laine à carreaux +blancs et roses, et dans le fond duquel il aperçut, à la lueur d'une +chandelle à la mèche fumeuse, le digne moine qui retournait +négligemment sur son assiette une maigre portion d'épinards cuits à +l'eau, qu'il essayait de rendre plus savoureux par l'introduction dans +cette substance herbacée d'un reste de fromage de Suresnes. + +Pendant que le digne frère opère ce mélange avec une moue indiquant +qu'il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de +le présenter à nos lecteurs sous un jour qui les dédommagera d'avoir +tardé si longtemps à faire sa connaissance. + +Frère Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi. +Cette taille, un peu exiguë peut-être, était rachetée, à ce que disait +le frère, par l'admirable harmonie des proportions; car, ce qu'il +perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant près de +trois pieds de diamètre d'une épaule à l'autre, ce qui, comme chacun +le sait, équivaut à neuf pieds de circonférence. + +Au centre de ces omoplates herculéennes s'emmanchait un large cou +sillonné de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes. +Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le +reste, c'est-à-dire qu'il était gros et court, ce qui, aux premières +émotions un peu fortes qu'éprouverait frère Gorenflot, rendrait +l'apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette défectuosité +et du danger qu'elle lui faisait courir, frère Gorenflot ne +s'impressionnait jamais; il était même, nous devons le dire, fort rare +de le voir affecté aussi visiblement qu'il l'était à l'heure où Chicot +entra dans le cabinet. + +--Eh! notre ami, que faites-vous donc là? s'écria notre Gascon en +regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non +mouchée et certain hanap rempli jusqu'aux bords d'une eau teinte à +peine par quelques gouttes de vin. + +--Vous le voyez, mon frère, je soupe, répondit Gorenflot en faisant +vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye. + +--Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot? Des herbes, du fromage? +Allons donc! s'écria Chicot. + +--Nous sommes dans l'un des premiers mercredis de carême; faisons +notre salut, mon frère, faisons notre salut! répondit Gorenflot en +nasillant et en levant béatiquement les yeux au ciel. + +Chicot demeura stupéfait; son regard indiquait qu'il avait déjà plus +d'une fois vu Gorenflot glorifier d'une autre manière ce saint temps +de carême dans lequel un venait d'entrer. + +--Notre salut? répéta-t-il, et que diable l'eau et les herbes +ont-elles à faire avec notre salut? + + --Vendredi chair ne mangeras, + Ni le mercredi mêmement, + +dit Gorenflot. + +--Mais à quelle heure avez-vous déjeuné? + +--Je n'ai point déjeuné, mon frère, dit le moine en nasillant de plus +en plus. + +--Ah! s'il ne s'agit que de nasiller, dit Chicot, je suis prêt à faire +assaut avec tous les génovéfains du monde. Alors, si vous n'avez pas +déjeuné, dit Chicot en nasillant en effet d'une façon immodérée, +qu'avez-vous fait, mon frère? + +--J'ai composé un discours, reprit Gorenflot en relevant fièrement la +tête. + +--Ah bah! un discours, et pourquoi faire? + +--Pour le prononcer ce soir à l'abbaye. + +--Tiens! pensa Chicot, un discours ce soir! c'est drôle. + +--Et même, ajouta Gorenflot en portant à sa bouche une première +fourchetée d'épinards au fromage, il faut que je songe à rentrer; mon +auditoire s'impatienterait peut-être. + +Chicot songea au nombre infini de moines qu'il avait vus s'avancer +vers l'abbaye, et, se rappelant que M. de Mayenne, selon toute +probabilité, était au nombre de ces moines, il se demanda comment +Gorenflot, qui, jusqu'à ce jour, avait été apprécié pour des qualités +qui n'avaient aucun rapport avec l'éloquence, avait été choisi par son +supérieur Joseph Foulon, alors abbé de Sainte-Geneviève, pour prêcher +devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblée. + +--Bah! dit-il, et à quelle heure prêchez-vous? + +--De neuf heures à neuf heures et demie, mon frère. + +--Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien +cinq minutes. Ventre de biche! il y a plus de huit jours que nous +n'avons trouvé l'occasion de dîner ensemble. + +--Ce n'est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitié n'en +souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, très-cher frère; +les devoirs de votre charge vous enchaînent près de notre grand roi +Henri III, que Dieu conserve! Les devoirs de mon état m'imposent la +quête et après la quête les prières; il n'est donc pas étonnant que +nous nous trouvions séparés. + +--Oui; mais, corboeuf! dit Chicot, c'est, ce me semble, une nouvelle +raison d'être joyeux quand nous nous retrouvons! + +--Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse +mine de la terre; mais il n'en faut pas moins que je vous quitte. + +Et le moine fit un mouvement pour se lever. + +--Achevez au moins vos herbes, dit Chicot en lui posant la main sur +l'épaule et le faisant se rasseoir. + +Gorenflot regarda les épinards et poussa un soupir; puis ses yeux se +portèrent sur l'eau rougie, et il détourna la tête. + +Chicot vit que le moment était venu de commencer l'attaque. + +--Vous rappelez-vous ce petit dîner dont je vous parlais tout à +l'heure, hein? dit-il, à la porte Montmartre, vous savez, où, tandis +que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres, +nous mangeâmes une sarcelle des marais de la Grange-Batelière avec un +coulis d'écrevisses, et nous bûmes de ce joli vin de Bourgogne; +comment appelez-vous donc ce vin-là? N'est-ce pas un vin que vous avez +découvert? + +--C'est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romanée. + +--Oui, oui, je me rappelle, c'est le lait que vous avez teté en venant +au monde, digne fils de Noé! + +Gorenflot passa avec un mélancolique sourire sa langue sur ses lèvres. + +--Que dites-vous de ce vin? dit Chicot. + +--Il était bon, dit le moine; mais il y en a cependant de meilleur. + +--C'est ce que soutenait l'autre soir Claude Bonhomet notre hôte, +lequel prétend qu'il en a dans sa cave cinquante bouteilles près +duquel celui de son confrère de la porte Montmartre n'est que de la +piquette. + +--C'est la vérité, dit Gorenflot. + +--Comment! c'est la vérité? s'écria Chicot, et vous buvez de cette +abominable eau rougie, quand vous n'avez que le bras à tendre pour +boire de pareil vin! Pouah! + +Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre. + +--Il y a temps pour tout, mon frère, dit Gorenflot. Le vin est bon +lorsqu'on n'a plus à faire, après l'avoir bu, qu'à glorifier le Dieu +qui l'a fait; mais, lorsque l'on a un discours à prononcer, l'eau est +préférable, non pas au goût, mais à l'usage: _facunda est aqua_. + +--Bah! fit Chicot. _Magis facundum est vinum_, et la preuve, c'est que +moi, qui ai aussi un discours à prononcer et qui ai foi dans ma +recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romanée, et, +ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenflot? + +--Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut +plus mauvaises. + +--Bzzzou, fit Chicot en prenant l'assiette de Gorenflot et en la +portant à son nez, bzzzou! + +Et, cette fois, ouvrant une petite fenêtre, il jeta dans la rue herbes +et assiette. + +Puis, se retournant: + +--Maître Claude! cria-t-il. + +L'hôte, qui probablement se tenait aux écoutes, parut sur le seuil. + +--Maître Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de +la Romanée que vous prétendez avoir meilleur que personne. + +--Deux bouteilles! dit Gorenflot.--Pourquoi faire, puisque je n'en +bois pas? + +--Si vous en buviez, j'en ferais venir quatre bouteilles, j'en ferais +venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu'il y a dans la +maison, dit Chicot.--Mais, quand je bois seul, je bois mal, et deux +bouteilles me suffiront. + +--En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c'est raisonnable, et, si +vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur +n'aura rien à vous dire. + +--Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de carême, fi donc! + +Et, se dirigeant vers le garde-manger, tandis que maître Bonhomet s'en +allait chercher à la cave les deux bouteilles demandées, il en tira +une fine poularde du Mans. + +--Que faites-vous là, mon frère? dit Gorenflot, qui suivait avec un +intérêt involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous là? + +--Vous voyez, je m'empare de cette carpe, de peur qu'un autre ne mette +la main dessus. Les mercredis de carême, il y a concurrence sur ces +sortes de comestibles. + +--Une carpe! dit Gorenflot étonné. + +--Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux +l'appétissante volaille. + +--Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec? demanda le moine. + +--Un bec! dit le Gascon, où voyez-vous un bec? je ne vois qu'un +museau. + +--Des ailes? continua le génovéfain. + +--Des nageoires. + +--Des plumes? + +--Des écailles, mon cher Gorenflot, vous êtes ivre. + +--Ivre! s'écria Gorenflot, ivre! Oh! par exemple! moi qui n'ai mangé +que des épinards et qui n'ai bu que de l'eau! + +--Eh bien, ce sont vos épinards qui vous chargent l'estomac, et votre +eau qui vous monte à la tête. + +--Parbleu! dit Gorenflot, voici notre hôte, il décidera. + +--Quoi? + +--Si c'est une carpe ou une poularde. + +--Soit. Mais d'abord qu'il débouche le vin. Je tiens à savoir si c'est +le même. Débouchez, maître Claude. + +Maître Claude déboucha une bouteille et en versa un demi-verre à +Chicot. + +Chicot avala le demi-verre et fit claper sa langue. + +--Ah! dit-il, je suis un triste dégustateur, et ma langue n'a pas la +moindre mémoire; il m'est impossible de dire s'il est plus mauvais, +s'il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis pas +même sûr que ce soit le même. + +Les yeux de Gorenflot étincelaient en regardant au fond du verre de +Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y étaient restées. + +--Tenez, mon frère, dit Chicot en versant plein un dé de vin dans le +verre du moine, vous êtes en ce monde pour votre prochain, +dirigez-moi. + +Gorenflot prit le verre, le porta à ses lèvres, et dégusta lentement +le peu de liqueur qu'il contenait. + +--C'est du même cru à coup sûr, dit-il; mais.... + +--Mais? reprit Chicot. + +--Mais il y en avait trop peu, reprit le moine, pour que je puisse +dire s'il était plus mauvais ou meilleur. + +--Je tiens cependant à le savoir, dit Chicot, Peste! je ne veux pas +être trompé, et, si vous n'aviez pas un discours à prononcer, mon +frère, je vous prierais de déguster ce vin une seconde fois. + +--Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine. + +--Pardieu! fit Chicot. + +Et il remplit à moitié le verre du génovéfain. + +Gorenflot porta le verre à ses lèvres avec non moins de respect que la +première fois, et le dégusta avec non moins de conscience. + +--Meilleur, dit-il, meilleur, j'en réponds. + +--Bah! vous vous entendez avec notre hôte! + +--Un bon buveur, dit Gorenflot, doit au premier coup reconnaître le +cru, au second la qualité, au troisième l'année. + +--Oh! l'année, dit Chicot, que je voudrais donc savoir l'année de ce +vin! + +--C'est bien facile, reprit Gorenflot en tendant son verre, +versez-m'en deux gouttes seulement, et je vais vous la dire. + +Chicot remplit le verre du moine aux trois quarts; le moine vida le +verre lentement, mais sans s'y reprendre. + +--1561, dit-il en reposant le verre. + +--Noël! cria Claude Bonhomet, 1561, c'est juste cela! + +--Frère Gorenflot, dit le Gascon en se découvrant, on en a béatifié à +Rome qui ne le méritaient pas autant que vous. + +--Un peu d'habitude, mon frère, dit modestement Gorenflot. + +--Et de prédisposition, dit Chicot. Peste! l'habitude seule n'y fait +rien, témoin moi, qui ai la prétention d'avoir l'habitude. Eh bien, +que faites-vous donc? + +--Vous le voyez, je me lève. + +--Pour quoi faire? + +--Pour aller à mon assemblée. + +--Sans manger un morceau de ma carpe? + +--Ah! c'est vrai, dit Gorenflot; il paraît, mon digne frère, que vous +vous connaissez encore moins en nourriture qu'en boisson. Maître +Bonhomet, qu'est-ce que c'est que cet animal? + +Et le frère Gorenflot montra l'objet de la discussion. + +L'aubergiste regarda avec étonnement celui qui lui faisait cette +question. + +--Oui, reprit Chicot, on vous demande qu'est-ce que cet animal. + +--Parbleu! dit l'hôte, c'est une poularde. + +--Une poularde! reprit Chicot d'un air consterné. + +--Et du Mans même, continua maître Claude. + +--Eh bien? fit Gorenflot triomphant. + +--Eh bien, dit Chicot, j'ai tort, à ce qu'il parait. Mais, comme je +tiens beaucoup à manger cette poularde et à ne point pécher cependant, +faites-moi le plaisir, mon frère, au nom de nos sentiments +réciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d'eau et de la +baptiser carpe. + +--Ah! ah! fit Gorenflot. + +--Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j'aurai mangé peut-être +quelque animal en état de péché mortel. + +--Soit! dit Gorenflot, qui, par sa nature, excellent compagnon, +commençait d'être mis en train par les trois dégustations qu'il avait +faites; mais il n'y a plus d'eau. + +--Il est dit, je ne sais plus où, reprit Chicot: «Tu te serviras, en +cas d'urgence, de ce que tu trouveras sous la main.» L'intention fait +tout; baptisez avec du vin, mon frère; baptisez avec du vin; l'animal +en sera peut-être un peu moins catholique; mais il n'en sera pas plus +mauvais. + +Et Chicot remplit bord à bord le verre du moine; la première bouteille +y passa. + +--Au nom de Bacchus, de Momus et de Comus, trinité du grand saint +Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe. + +Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber +deux ou trois gouttes sur l'animal. + +--Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du +moine, à la santé de la nouvelle baptisée; puisse-t-elle être cuite à +point, et puisse l'art que va déployer maître Claude Bonhomet pour la +perfectionner ajouter encore aux qualités qu'elle a reçues de la +nature! + +--A sa santé! dit Gorenflot en interrompant un rire bruyant pour +avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait versé Chicot, à sa +santé, morbleu! voilà de fier vin! + +--Maître Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe à la +broche; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez +hacher menu du lard et des échalotes; puis, quand elle commencera à se +dorer, glissez-moi deux rôties dans la lèchefrite, et servez chaud. + +Gorenflot ne soufflait pas le mot, mais il approuvait de l'oeil, et +avec un certain petit mouvement de tête qui indiquait une complète +adhésion. + +--Maintenant, dit Chicot quand il eut vu ses intentions remplies, des +sardines, maître Bonhomet, du thon. Nous sommes en carême, comme le +disait tout à l'heure le pieux frère Gorenflot, et je veux faire un +dîner tout à fait maigre. Puis, attendez donc, deux autres bouteilles +de cet excellent vin de la Romanée, de 1561. + +Les parfums de cette cuisine, qui rappelait la cuisine méridionale, si +chère aux véritables gourmands, commençaient à se répandre et +montaient insensiblement au cerveau du moine. + +Sa langue devint humide, ses yeux brillèrent; mais il se contint +encore, et même il fit un mouvement pour se lever. + +--Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du +combat? + +--Il le faut, mon frère, dit Gorenflot en levant les yeux au ciel pour +bien indiquer à Dieu le sacrifice qu'il lui faisait. + +--C'est bien imprudent à vous d'aller prononcer un discours à jeun. + +--Pourquoi? bégaya le moine. + +--Parce que vous manquerez de poumons, mon frère; Galien l'a dit: +_Pulmo hominis facile déficit_. Le poumon de l'homme est faible et +manque facilement. + +--Hélas! oui, dit Gorenflot, et je l'ai souvent éprouvé moi-même; si +j'avais eu des poumons, j'eusse été un foudre d'éloquence. + +--Vous voyez, fit Chicot. + +--Heureusement, reprit Gorenflot en retombant sur sa chaise, +heureusement que j'ai du zèle. + +--Oui, mais le zèle ne suffit pas; à votre place, je goûterais de ces +sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar. + +--Une seule sardine, dit Gorenflot, et un seul verre. + +Chicot posa une sardine sur l'assiette du frère, et lui passa la +seconde bouteille. + +Le moine mangea la sardine et but le contenu du verre. + +--Eh bien? demanda Chicot, qui, tout en poussant le génovéfain sur +l'article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre; eh +bien? + +--En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible. + +--Ventre de biche! dit Chicot, quand on a un discours à prononcer, il +ne s'agit pas de se sentir moins faible, il s'agit de se sentir tout à +fait bien; et, à votre place, continua le Gascon, pour arriver à ce +but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe; car, si vous ne +mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin: _Merum sobrio +mâle olet_. + +--Ah! diable! fit Gorenflot, vous avez raison, je n'y songeais pas. + +Et, comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot +coupa une de ses pattes qu'il avait baptisées du nom de nageoires, +patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse. + +--Corps du Christ! fit Gorenflot, voilà du savoureux poisson. + +Chicot lui coupa l'autre nageoire, qu'il déposa sur l'assiette du +moine, tandis qu'il suçait délicatement l'aile. + +--Et du fameux vin! dit-il en débouchant la troisième bouteille. + +Une fois lancé, une fois échauffé, une fois réveillé dans les +profondeurs de son estomac immense, Gorenflot n'eut plus la force de +s'arrêter lui-même; il dévora l'aile, fit un squelette de la carcasse, +et, appelant Bonhomet: + +--Maître Claude, dit-il, j'ai très faim, ne m'aviez-vous pas offert +certaine omelette au lard? + +--Certainement, dit Chicot, et même elle est commandée. N'est-ce pas, +Bonhomet? + +--Sans doute, fit l'aubergiste, qui ne contredisait jamais ses +pratiques quand leurs discours tendaient à un surcroît de consommation +et par conséquent de dépense. + +--Eh bien, apportez, apportez, maître, dit le moine. + +--Dans cinq minutes, répondit l'hôte, qui, sur un coup d'oeil de +Chicot, sortit diligemment pour préparer ce qu'on lui demandait. + +--Ah! fit Gorenflot en laissant retomber sur la table son énorme poing +armé d'une fourchette, cela va mieux. + +--N'est-ce pas? fit Chicot. + +--Et, si l'omelette était là, je n'en ferais qu'une bouchée, comme de +ce verre je ne fais qu'une gorgée. + +Et, l'oeil étincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la +troisième bouteille. + +--Ah çà! dit Chicot, vous étiez donc malade? + +--J'étais niais, l'ami, dit Gorenflot; ce maudit discours m'avait +écoeuré; depuis trois jours j'y pense. + +--Il devrait être magnifique? dit Chicot. + +--Splendide! fit le moine. + +--Dites-m'en quelque chose en attendant l'omelette. + +--Non pas! s'écria Gorenflot, un sermon à table, où as-tu vu cela, +maître fou, à la cour du roi ton maître? + +--On prononce de fort beaux discours à la cour du roi Henri, que Dieu +conserve! dit Chicot en levant son feutre. + +--Et sur quoi roulent ces discours? demanda Gorenflot. + +--Sur la vertu, dit Chicot. + +--Ah! oui, s'écria le moine en se renversant sur sa chaise, avec cela +que voilà encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III! + +--Je ne sais s'il est vertueux ou non, reprit le Gascon; mais ce que +je sais, c'est que je n'ai jamais rien vu dont j'aie eu à rougir. + +--Je le crois mordieu bien! dit le moine; il y a longtemps que tu ne +rougis plus, maître paillard! + +--Oh! fit Chicot, paillard! moi, l'abstinence en personne, la +continence en chair et en os! moi qui suis de toutes les processions, +de tous les jeûnes! + +--Oui, de ton Sardanapale, de ton Nabuchodonosor, de ton Hérodes! +Processions intéressées, jeûnes calculés. Heureusement on commence à +le savoir par coeur, ton roi Henri III, que le diable emporte! + +Et Gorenflot, en place du discours refusé, entonna à pleine gorge la +chanson suivante: + + Le roi, pour avoir de l'argent, + A fait le pauvre et l'indigent + Et l'hypocrite; + Le grand pardon il a gagné; + Au pain, à l'eau il a jeûné + Comme un ermite; + Mais Paris, qui le connaît bien, + Ne lui voudra plus prêter rien + A sa requête; + Car il a déjà tant prêté, + Qu'il a de lui dire arrêté. + --Allez en quête. + +--Bravo! cria Chicot, bravo! + +Puis, tout bas: + +--Bon, ajouta-t-il, puisqu'il chante, il parlera. + +En ce moment, maître Bonhomet entra, tenant d'une main la fameuse +omelette, et de l'autre deux nouvelles bouteilles. + +--Apporte, apporte! cria le moine, dont les yeux étincelèrent et dont +un large sourire découvrit les trente-deux dents. + +--Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours +à prononcer. + +--Le discours est là, dit le moine en frappant son front, que +commençait à envahir l'ardente enluminure de ses joues. + +--A neuf heures et demie, dit Chicot. + +--Je mentais, dit le moine, _omnis homo mendax, confiteor_. + +--Et pour quelle heure était-ce donc véritablement? + +--Pour dix heures. + +--Pour dix heures? Je croyais que l'abbaye fermait à neuf. + +--Qu'elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle à travers le +bloc de rubis contenu dans son verre; qu'elle ferme! j'en ai la clef. + +--La clef de l'abbaye! s'écria Chicot, vous avez la clef de l'abbaye? + +--Là, dans ma poche, dit Gorenflot en frappant sur son froc, là. + +--Impossible, dit Chicot, je connais les règles monastiques, j'ai été +en pénitence dans trois couvents. On ne confie pas la clef de l'abbaye +à un simple frère. + +--La voilà, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en +montrant avec jubilation une pièce de monnaie à Chicot. + +--Tiens! de l'argent, fit Chicot. Ah! je comprends. Vous corrompez le +frère portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux +pécheur! + +Gorenflot fendit sa bouche jusqu'aux oreilles avec ce béat et gracieux +sourire de l'homme ivre. + +--_Sufficit_, balbutia-t-il. + +Et il s'apprêtait à remettre la pièce d'argent dans sa poche. + +--Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens! la drôle de +monnaie! + +--A l'effigie de l'hérétique, dit Gorenflot. Aussi, trouée à l'endroit +du coeur. + +--En effet, dit Chicot, c'est un teston frappé par le roi de Béarn, et +voilà effectivement un trou. + +--Un coup de poignard, dit Gorenflot; mort à l'hérétique! Celui qui +tuera l'hérétique est béatifié d'avance, et je lui donne ma part du +paradis. + +--Ah! ah! fit Chicot, voici les choses qui commencent à se dessiner; +mais le malheureux n'est pas encore assez ivre. + +Et il remplit de nouveau le verre du moine. + +--Oui, dit le Gascon, mort à l'hérétique, et vive la messe! + +--Vive la messe! dit Gorenflot en ingurgitant le verre d'un seul +trait, vive la messe! + +--Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main +de son convive, se rappelait le frère portier examinant les mains de +tous les moines qu'il avait vus abonder sous le porche de l'abbaye, +ainsi vous montrez cette pièce de monnaie au frère portier... et.... + +--Et j'entre, dit Gorenflot. + +--Sans difficulté? + +--Comme ce verre de vin entre dans mon estomac. + +Et le moine absorba une nouvelle dose du généreux liquide. + +--Peste! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer +sans toucher les bords. + +--C'est-à-dire, balbutia Gorenflot ivre mort, c'est-à-dire que pour +frère Gorenflot on ouvre les deux battants. + +--Et vous prononcez votre discours? + +--Et je prononce mon discours, dit le moine. Voilà comme ça se +pratique: j'arrive, tu entends bien, Chicot, j'arrive.... + +--Je crois bien que j'entends! je suis tout oreilles. + +--J'arrive donc, comme je le disais. L'assemblée est nombreuse et +choisie: il y a des barons; il y a des comtes; il y a des ducs. + +--Et même des princes? + +--Et même des princes, répéta le moine; tu l'as dit, des princes, rien +que cela. J'entre humblement parmi les fidèles de l'Union. + +--Les fidèles de l'Union, répéta à son tour Chicot, qu'est-ce que +cette fidélité-là? + +--J'entre parmi les frères de l'Union; on appelle frère Gorenflot, et +je m'avance. + +A ces mots, le moine se leva. + +--C'est cela, dit Chicot, avancez. + +--Et je m'avance, reprit Gorenflot essayant de joindre l'exécution à +la parole. + +Mais, à peine eut-il fait un pas, qu'il trébucha à l'angle de la table +et roula sur le parquet. + +--Bravo! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une +chaise, vous vous avancez, vous saluez l'auditoire et vous dites: + +--Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent. + +--Et que disent les amis? + +--Les amis disent: Frère Gorenflot! le discours de frère Gorenflot, +hein? beau nom de ligueur, frère Gorenflot! + +Et le moine répéta son nom, en le caressant de l'intonation. + +--Beau nom de ligueur! répéta Chicot; quelle vérité va donc sortir du +vin de cet ivrogne? + +--Alors je commence. + +Et le moine se releva, fermant les yeux, parce qu'il était ébloui; +s'appuyant au mur, parce qu'il était mort ivre. + +--Vous commencez, dit Chicot en le maintenant contre la muraille comme +Paillasse fait d'Arlequin. + +--Je commence: «Mes frères, c'est un beau jour pour la foi; mes +frères, c'est un bien beau jour pour la foi; mes frères, c'est un +très-beau jour pour la foi.» + +Après ce superlatif, Chicot vit qu'il n'y avait plus rien à tirer du +moine; aussi le lâcha-t-il. + +Frère Gorenflot, qui ne gardait cet équilibre que grâce a l'appui que +lui présentait Chicot, aussitôt que cet appui lui manqua, glissa le +long de la muraille comme une planche mal assurée, et de ses pieds +alla heurter la table, du haut de laquelle la secousse qu'il lui +imprima fît tomber quelques bouteilles vides. + +--Amen! dit Chicot. + +Presque au même instant un ronflement pareil à celui du tonnerre fit +gémir les vitres de l'étroit cabinet. + +--Bon, dit Chicot, voilà les pattes de la poularde qui font leur +effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le +déshabiller sans inconvénient. + +Aussitôt, jugeant qu'il n'avait pas de temps à perdre, Chicot dénoua +les cordons de la robe du moine, en fit sortir chaque bras, et, +retournant Gorenflot comme il eût fait d'un sac de noix, il le roula +dans la nappe, le coiffa d'une serviette, et, cachant le froc du moine +sous son manteau, il passa dans la cuisine. + +--Maître Bonhomet, dit-il en donnant à l'aubergiste un noble à la +rose, voilà pour notre souper; voilà pour celui de mon cheval, que je +vous recommande, et voilà surtout pour qu'on ne réveille point le +digne frère Gorenflot, qui dort comme un élu. + +--Bien! dit l'aubergiste qui trouvait son compte à ces trois choses, +bien! soyez tranquille, monsieur Chicot. + +Sur cette assurance, Chicot sortit, et, léger comme un daim, +clairvoyant comme un renard, il gagna l'angle de la rue Saint-Étienne, +où, après avoir mis avec grand soin le teston à l'effigie de Béarn +dans sa main droite, il endossa la robe du frère, et, à dix heures +moins un quart, s'en vint, non sans un certain battement de coeur, se +présenter à son tour au guichet de l'abbaye Sainte-Geneviève. + + + + +CHAPITRE XIX + +COMMENT CHICOT S'APERÇUT QU'IL ÉTAIT PLUS FACILE D'ENTRER DANS +L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE QUE D'EN SORTIR. + + +Chicot, en passant le froc du moine, avait pris une précaution +importante, c'était de doubler l'épaisseur de ses épaules par l'habile +disposition de son manteau et des autres vêtements que la robe du +moine rendait inutiles; il avait même couleur de barbe que Gorenflot, +et, quoique l'un fût né sur les bords de la Saône et l'autre sur ceux +de la Garonne, il s'était amusé à contrefaire tant de fois la voix de +son ami, qu'il en était arrivé à l'imiter à s'y m'éprendre. Or chacun +sait que la barbe et la voix sont les deux seules choses qui sortent +des profondeurs d'un capuchon de moine. + +La porte allait se fermer quand Chicot arriva, et le frère portier +n'attendait plus que quelques retardataires. Le Gascon exhiba son +Béarnais percé au coeur et fut admis sans opposition. Deux moines le +précédaient; il les suivit et pénétra avec eux dans la chapelle du +couvent, qu'il connaissait pour y avoir souvent accompagné le roi; le +roi avait toujours accordé une protection particulière à l'abbaye +Sainte-Geneviève. + +La chapelle était de construction romane, c'est-à-dire qu'elle datait +du onzième siècle, et que, comme toutes les chapelles de cette époque, +le choeur recouvrait une crypte ou église souterraine. Il en résultait +que le choeur était plus élevé que la nef de huit ou dix pieds, que +l'on montait dans le choeur par deux escaliers latéraux, tandis qu'une +porte de fer, s'ouvrant entre les deux escaliers, conduisait de la nef +à la crypte, dans laquelle, une fois cette porte ouverte, on +descendait par autant de degrés qu'il y en avait aux escaliers du +choeur. + +Dans ce choeur, qui dominait toute l'église, de chaque côté de +l'autel, que surmontait un tableau de sainte Geneviève attribué à +maître Rosso, étaient les statues de Clovis et de Clotilde. + +Trois lampes seulement éclairaient la chapelle, l'une suspendue au +milieu du choeur, les deux autres disposées à égale distance dans la +nef. + +Cette lumière, à peine suffisante, donnait une solennité plus grande à +cette église, dont elle doublait les proportions, puisque +l'imagination pouvait étendre à l'infini les parties perdues dans +l'ombre. + +Chicot eut d'abord besoin d'accoutumer ses yeux à l'obscurité; pour +les exercer, il s'amusa à compter les moines. Il y en avait cent vingt +dans la nef et douze dans le choeur, en tout cent trente-deux. Les +douze moines du choeur étaient rangés sur une seule ligne en avant de +l'autel, et semblaient défendre le tabernacle comme une rangée de +sentinelles. + +Chicot vit avec plaisir qu'il n'était pas le dernier à se joindre à +ceux que le frère Gorenflot appelait les frères de l'Union. Derrière +lui entrèrent encore trois moines vêtus d'amples robes grises, +lesquels allèrent se placer en avant de cette ligne que nous avons +comparée à une rangée de sentinelles. + +Un petit moinillon que n'avait point alors aperçu Chicot, et qui était +sans doute quelque enfant de choeur du couvent, fit le tour de la +chapelle pour voir si tout le monde était bien à son poste; puis, +l'inspection finie, il alla parler à l'un des trois moines arrivés les +derniers, qui se trouvaient au milieu. + +--Nous sommes cent trente-six, dit le moine d'une voix forte: c'est le +compte de Dieu. + +Aussitôt les cent vingt moines agenouillés dans la nef se levèrent, et +prirent place sur des chaises ou dans les stalles. Bientôt un grand +bruit de gonds et de verrous annonça que les portes massives se +fermaient. + +Ce ne fut pas sans un certain battement de coeur que Chicot, tout +brave qu'il était, entendit le grincement des serrures. Pour se donner +le temps de se remettre, il alla s'asseoir à l'ombre de la chaire, +d'où ses yeux se portaient tout naturellement sur les trois moines qui +paraissaient les personnages principaux de cette réunion. + +On leur avait apporté des fauteuils, et ils s'étaient assis, pareils à +trois juges. Derrière eux, les douze moines du choeur se tenaient +debout. + +Quand le tumulte occasionné par la fermeture des portes et par le +changement d'attitude des assistants eut cessé, une petite cloche +tinta trois fois. + +C'était sans doute le signal du silence, car des _chuts_ prolongés se +firent entendre pendant les deux premiers coups, et, au troisième, +tout bruit cessa. + +--Frère Monsoreau! dit le même moine qui avait déjà parlé, quelles +nouvelles apportez-vous à l'Union de la province d'Anjou? + +Deux choses firent dresser l'oreille à Chicot: + +La première, cette voix au timbre si accentué, qu'elle semblait bien +plus faite pour sortir sur un champ de bataille de la visière d'un +casque que dans une église du capuchon d'un moine. + +La seconde, ce nom de frère Monsoreau, connu depuis quelques jours +seulement à la cour, ou, comme nous l'avons dit, il avait produit une +certaine sensation. + +Un moine de haute taille, et dont la robe formait des plis anguleux, +traversa une partie de l'assemblée, et, d'un pas ferme et hardi, monta +dans la chaire; Chicot essaya de voir son visage. + +C'était chose impossible. + +--Bon, dit-il, et, si l'on ne voit pas le visage des autres, au moins +les autres ne verront-ils pas le mien. + +--Mes frères, dit alors une voix qu'à ses premiers accents Chicot +reconnut pour celle du grand veneur, les nouvelles de la province +d'Anjou ne sont point satisfaisantes; non pas que nous y manquions de +sympathies, mais parce que nous y manquons de représentants. La +propagation de l'Union dans cette province avait été confiée au baron +de Méridor; mais ce vieillard, désespéré de la mort récente de sa +fille, a, dans sa douleur, négligé les affaires de la sainte Ligue, +et, jusqu'à ce qu'il soit consolé de la perte qu'il a faite, nous ne +pouvons compter sur lui. Quant à moi, j'apporte trois nouvelles +adhésions à l'association, et, selon le règlement, je les ai déposées +dans le tronc du couvent. Le conseil jugera si ces trois nouveaux +frères, dont je réponds d'ailleurs comme de moi-même, doivent être +admis à faire partie de la sainte Union. + +Un murmure d'approbation circula dans les rangs des moines, et frère +Monsoreau avait regagné sa place, que ce bruit n'était pas encore +éteint. + +--Frère la Hurière, reprit le même moine qui paraissait destiné à +faire l'appel des fidèles selon son caprice, dites-nous ce que vous +avez fait dans la ville de Paris. + +Un homme au capuchon rabattu parut à son tour dans la chaire que +venait de laisser vacante M. de Monsoreau. + +--Mes frères, dit-il, vous savez tous si je suis dévot à la foi +catholique, et si j'ai donné des preuves de cette dévotion pendant le +grand jour où elle a triomphé. Oui, mes frères, dès cette époque, et +je m'en glorifie, j'étais un des fidèles de notre grand Henri de +Guise, et c'est de la bouche même de M. de Besme, à qui Dieu accorde +toutes ses bénédictions! que j'ai reçu les ordres qu'il a daigné me +donner et que j'ai suivis à ce point, que j'ai voulu tuer mes propres +locataires. Or ce dévouement à cette sainte cause m'a fait nommer +quartenier, et j'ose dire que c'est une heureuse circonstance pour la +religion. J'ai pu ainsi noter tous les hérétiques du quartier +Saint-Germain-l'Auxerrois, où je tiens toujours, rue de l'Arbre-Sec, +l'hôtel de la Belle-Étoile, à votre service, mes frères, et, les ayant +notés, les désigner à nos amis. Certes, je n'ai plus soif du sang des +huguenots comme autrefois; mais je ne saurais me dissimuler le but +véritable de la sainte Union que nous sommes en train de fonder. + +--Écoutons, se dit Chicot; ce la Hurière était, si je m'en souviens +bien, un furieux tueur d'hérétiques, et il doit en savoir long sur la +Ligue, si l'on mesure chez messieurs les ligueurs la confiance sur le +mérite. + +--Parlez, parlez, dirent plusieurs voix. + +La Hurière, qui trouvait l'occasion de déployer des facultés d'orateur +qu'il avait rarement l'occasion de développer, quoiqu'il les crût +innées en lui, se recueillit un instant, toussa et reprit: + +--Si je ne me trompe, mes frères, l'extinction des hérésies +particulières n'est pas seulement ce qui nous préoccupe. Il faut que +les bons Français soient assurés de ne jamais rencontrer d'hérétiques +parmi les princes appelés à les gouverner. Or, mes frères, où en +sommes-nous? François II, qui promettait d'être un zélé, est mort sans +enfants; Charles IX, qui était un zélé, est mort sans enfants; le roi +Henri III, dont ce n'est point à moi de rechercher les croyances et de +qualifier les actions, mourra probablement sans enfants; restera donc +le duc d'Anjou, qui non-seulement n'a pas d'enfants non plus, mais qui +encore paraît tiède pour la sainte Ligue. + +Ici plusieurs voix interrompirent l'orateur, parmi lesquelles celle du +grand veneur. + +--Pourquoi tiède, dit la voix, et qui vous fait porter cette +accusation contre le prince? + +--Je dis tiède parce qu'il n'a pas encore donné son adhésion à la +Ligue, quoique l'illustre frère qui vient de m'interpeller l'ait +positivement promise en son nom. + +--Qui vous a dit qu'il ne l'ait point donnée, reprit la voix, +puisqu'il y a des adhésions nouvelles? Vous n'avez le droit, ce me +semble, de soupçonner personne tant que le dépouillement ne sera point +fait. + +--C'est vrai, dit la Hurière, j'attendrai donc encore; mais, après le +duc d'Anjou, qui est mortel et qui n'a point d'enfants (remarquez que +l'on meurt jeune dans la famille), à qui reviendra la couronne? Au +plus farouche huguenot qu'on puisse imaginer, à un renégat, à un +relaps, à un Nabuchodonosor. + +Ici, au lieu de murmures, ce furent des applaudissements frénétiques +qui interrompirent la Hurière. + +--A Henri de Béarn, enfin, contre lequel cette association est surtout +faite, à Henri de Béarn, que l'on croit souvent à Pau ou à Tarbes +occupé de ses amours, et que l'on rencontre à Paris. + +--A Paris! s'écrièrent plusieurs voix; à Paris! c'est impossible! + +--Il y est venu! s'écria la Hurière. Il s'y trouvait la nuit où madame +de Sauve a été assassinée; il y est peut-être encore en ce moment. + +--A mort le Béarnais! crièrent plusieurs voix. + +--Oui, sans doute, à mort! cria la Hurière, et, s'il vient par hasard +loger à la Belle-Étoile, je réponds bien de lui; mais il n'y viendra +pas. On ne prend pas un renard deux fois à la même trouée. Il ira +loger ailleurs, chez quelque ami; car il a des amis, l'hérétique. Eh +bien, c'est le nombre de ces amis qu'il faut diminuer ou faire +connaître. Notre Union est sainte, notre Ligue est loyale, consacrée, +bénie, encouragée par notre saint père le pape Grégoire III. Je +demande donc qu'on n'en fasse pas plus longtemps mystère, que des +listes soient remises aux quarteniers et aux dizeiniers, qu'ils +aillent avec ces listes dans les maisons inviter les bons citoyens à +signer. Ceux qui signeront seront nos amis; ceux qui refuseront de +signer seront nos ennemis, et, l'occasion se présentant d'une seconde +Saint-Barthélemy, qui semble aux vrais fidèles devenir de plus en plus +urgente, eh bien, nous ferions ce que nous avons déjà fait dans la +première, nous épargnerions à Dieu la fatigue de séparer lui-même les +bons des méchants. + +A cette péroraison, des tonnerres d'applaudissements éclatèrent; puis, +quand ils se furent calmés avec cette lenteur et ce tumulte qui +prouvent que les acclamations ne sont qu'interrompues, la voix grave +du moine qui avait déjà parlé plusieurs fois se fit entendre, et dit: + +--La proposition de frère la Hurière, que la sainte Union remercie de +son zèle, est prise en considération; elle sera débattue en conseil +supérieur. + +Les applaudissements redoublèrent. La Hurière s'inclina plusieurs fois +pour remercier l'assemblée, et, descendant les marches de la chaire, +regagna sa place, courbé sous l'immensité de son triomphe. + +--Ah! ah! se dit Chicot, je commence à voir clair dans tout ceci. On a +moins de confiance à l'endroit de la foi catholique dans mon fils +Henri que dans son frère Charles IX et MM. de Guise. C'est probable, +puisque le Mayenne est fourré dans tout ceci. MM. de Guise veulent +former dans l'État une petite société à part, dont ils seront les +maîtres; ainsi le grand Henri, qui est général, tiendra les armées; +ainsi le gros Mayenne tiendra la bourgeoisie; ainsi l'illustre +cardinal tiendra l'Église; et, un beau matin, mon fils Henri +s'apercevra qu'il ne tient rien du tout que son chapelet, avec lequel +on l'invitera poliment à se retirer dans quelque monastère. +Puissamment raisonné! Ah bien, oui... mais reste le duc d'Anjou. +Diable! le duc d'Anjou, qu'en fera-t-on? + +--Frère Gorenflot! dit la voix du moine qui avait déjà appelé le grand +veneur et la Hurière. + +Soit qu'il fût préoccupé des réflexions que nous venons de transmettre +à nos lecteurs, soit qu'il ne fût pas encore habitué de répondre au +nom qu'il avait pris cependant avec le froc du quêteur, Chicot ne +répondit pas. + +--Frère Gorenflot! reprit la voix du moinillon, voix si claire et si +aiguë, que Chicot tressaillit. + +--Oh! oh! murmura-t-il, on dirait d'une voix de femme qui appelle +frère Gorenflot. Est-ce que, dans cette honorable assemblée, +non-seulement les rangs, mais encore les sexes sont confondus? + +--Frère Gorenflot! répéta la même voix féminine, n'êtes-vous donc pas +ici? + +--Ah! mais, se dit tout bas Chicot, frère Gorenflot, c'est moi; +allons. + +Puis, tout haut: + +--Si fait, si fait, dit-il en nasillant comme le moine, me voilà, me +voilà. J'étais plongé dans les profondes méditations qu'avait fait +naître en moi le discours de frère la Hurière, et je n'avais pas +entendu que l'on m'avait appelé. + +Quelques murmures d'approbation rétrospective en faveur de la Hurière, +dont les paroles vibraient encore dans tous les coeurs, se firent +entendre et donnèrent à Chicot le temps de se préparer. + +Chicot pouvait, dira-t-on, ne pas répondre au nom de Gorenflot, +puisque nul ne levait son capuchon. Mais les assistants s'étaient +comptés, on se le rappelle; donc, inspection faite des visages, et +cette inspection eût été provoquée par l'absence d'un homme censé +présent, la fraude eût été découverte, et alors la position de Chicot +devenait grave. + +Chicot n'hésita donc point un instant. Il se leva, fit le gros dos, +monta les degrés de la chaire, et, tout en les montant, rabattit son +capuchon le plus possible. + +--Mes frères, dit-il en imitant à s'y méprendre la voix du moine, je +suis le frère quêteur de ce couvent, et vous savez que cette charge me +donne le droit d'entrer dans les demeures de tous. J'use donc de ce +droit pour le bien du Seigneur. + +Mes frères, continua-t-il en se rappelant l'exorde de Gorenflot si +inopinément interrompu par le sommeil, qui, à cette heure, en vertu du +liquide absorbé, étreignait encore en maître le vrai Gorenflot; mes +frères, c'est un beau jour pour la foi que celui qui nous réunit. +Parlons franc, mes frères, puisque nous voilà dans la maison du +Seigneur. + +Qu'est-ce que le royaume de France? Un corps. Saint Augustin l'a dit: +_Omnis civitas corpus est_: «Toute cité est un corps.» Quelle eut la +condition du salut d'un corps? la bonne santé. Comment conserve-t-on +la santé du corps? en pratiquant de prudentes saignées quand il y a +excès de forces. Or il est évident que les ennemis de la religion +catholique sont trop forts, puisque nous les redoutons; il faut donc +saigner encore une fois ce grand corps que l'on appelle la Société; +c'est ce que me répètent tous les jours les fidèles dont j'apporte au +couvent les oeufs, les jambons et l'argent. + +Cette première partie du discours de Chicot fit une vive impression +dans l'auditoire. + +Chicot laissa au murmure d'approbation qu'il venait de soulever le +temps de se produire, puis de s'apaiser, et il reprit: + +--On m'objectera peut-être que l'Église abhorre le sang: _Ecclesia +abhorret a sanguine_, continua-t-il. Mais notez bien ceci, mes chers +frères: le théologien ne dit pas de quel sang l'Église a horreur, et +je parierais un boeuf contre un oeuf que ce n'est point, en tout cas, +du sang des hérétiques dont il a voulu parler. En effet: _Fons malus +corruptorum sanguinis, hereticorum autem pessimus!_ Et puis, un autre +argument, mes frères: j'ai dit l'Église! Mais nous autres, nous ne +sommes pas seulement l'Église. Frère Monsoreau, qui a si éloquemment +parlé tout à l'heure, a, j'en suis bien certain, son couteau de grand +veneur à la ceinture. Frère la Hurière manie la broche avec facilité: +_Veru agreste, lethiferum tamen instrumentum_. Moi-même, qui vous +parle, mes frères, moi, Jacques-Népomucène Gorenflot, j'ai porté le +mousquet en Champagne, et j'ai brûlé des huguenots dans leur prêche. +Ç'aurait été pour moi un honneur suffisant, et j'aurais mon paradis +tout fait. Je le croyais du moins, quand tout à coup on a soulevé dans +ma conscience un scrupule: les huguenotes, avant d'être brûlées, +avaient été un peu violées; il paraît que cela gâtait la belle action, +à ce que m'a dit mon directeur, du moins... Aussi me suis-je hâté +d'entrer en religion, et, pour effacer la souillure que les hérétiques +avaient laissée en moi, j'ai fait, à partir de ce moment, voeu de +passer le reste de mes jours dans l'abstinence, et de ne plus +fréquenter que de bonnes catholiques. + +Cette seconde partie du discours de l'orateur n'eut pas moins de +succès que la première, et chacun parut admirer les moyens dont +s'était servi le Seigneur pour opérer la conversion de frère +Gorenflot. + +Aussi quelques applaudissements se mêlèrent-ils au murmure +d'approbation. Chicot salua modestement l'assemblée. + +--Il nous reste, reprit Chicot, à parler des chefs que nous nous +sommes donnés, et sur lesquels il me semble, à moi, pauvre génovéfain +indigne, qu'il y a quelque chose à dire. Certes, il est beau et +surtout prudent de s'introduire la nuit, sous un froc, pour entendre +prêcher frère Gorenflot; mais il me semble que le devoir de pareils +mandataires ne doit pas se borner là. Une si grande prudence prête à +rire à ces damnés huguenots, qui, après tout, sont des enragés +lorsqu'il s'agit d'estocades. Je demande donc que nous ayons une +allure plus digne de gens de coeur que nous sommes, ou plutôt que nous +voulons paraître. Qu'est-ce que nous souhaitons? L'extinction de +l'hérésie... Eh bien, mais... cela peut se crier sur les toits, ce me +semble. Que ne marchons-nous par les rues de Paris comme une sainte +procession, faisant montre de notre belle tenue et de nos bonnes +pertuisanes, mais non pas comme des larrons nocturnes qui regardent à +chaque carrefour si le guet arrive? Mais quel est l'homme qui donnera +l'exemple? dites-vous. Eh bien, ce sera moi, moi, Jacques-Népomucène +Gorenflot, moi, frère indigne de l'ordre de Sainte-Geneviève, humble +et pauvre quêteur de ce couvent, ce sera moi qui, la cuirasse sur le +dos, la salade sur la tête et le mousquet sur l'épaule, marcherai, +s'il le faut, à la tête des bons catholiques qui me voudront suivre, +et cela, je le ferai, ne fût-ce que pour faire rougir des chefs qui se +cachent, comme si, en défendant l'Église, il s'agissait de soutenir +quelque ribaude en querelle! + +La péroraison de Chicot, qui correspondait aux sentiments de beaucoup +de membres de la Ligue, qui ne voyaient pas la nécessité d'aller au +but par d'autre route que par le chemin dont la Saint-Barthélemy, six +ans auparavant, avait ouvert la barrière, et que par conséquent les +lenteurs des chefs désespéraient, alluma le feu sacré dans tous les +coeurs, et, à part trois capuchons qui demeurèrent silencieux, +l'assemblée se mit à crier d'une seule voix: Vive la messe! Noël au +brave frère Gorenflot! la procession! la procession! + +L'enthousiasme était d'autant plus vivement excité, que c'était la +première fois que le zèle du digne frère se produisait sous un pareil +jour. Jusque-là ses amis les plus intimes l'avaient rangé au nombre +des zélés sans doute, mais des zélés que le sentiment de la +conservation de soi-même retenait dans les bornes de la prudence. +Point du tout, de cette demi-teinte dans laquelle il était resté, +frère Gorenflot s'élançait tout à coup, armé en guerre, dans le jour +éclatant de l'arène; c'était une grande surprise qui amenait une +grande réhabilitation, et quelques-uns, dans leur admiration, d'autant +plus grande qu'elle était plus inattendue, mettaient dans leur esprit +frère Gorenflot, qui avait prêché la première procession, à la hauteur +de Pierre l'Ermite, qui avait prêché la première croisade. + +Malheureusement ou heureusement pour celui qui avait produit cette +exaltation, ce n'était pas le plan des chefs de lui laisser prendre +son cours. Un des trois moines silencieux se pencha à l'oreille du +moinillon, et la voix flûtée de l'enfant retentit aussitôt sous les +voûtes, criant trois fois: + +--Mes frères, il est l'heure de la retraite, la séance est levée. + +Les moines se levèrent bourdonnant, et, tout en se promettant de +demander d'une voix unanime, à la prochaine séance, la procession +proposée par le brave frère Gorenflot, prirent lentement le chemin de +la porte. Beaucoup s'étaient approchés de la chaire pour féliciter le +frère quêteur à la descente de cette tribune du haut de laquelle il +avait eu un si grand succès. Mais Chicot, réfléchissant qu'entendue de +près sa voix, de laquelle il n'avait jamais pu extraire un petit +accent gascon, pouvait être reconnue; que, vu de près, son corps, qui +dans la ligne verticale présentait six ou huit bons pouces de plus que +frère Gorenflot, lequel avait sans doute grandi dans l'esprit de ses +auditeurs, mais moralement surtout, pouvait exciter quelque +étonnement, Chicot, disons-nous, s'était jeté à genoux et paraissait, +comme Samuel, abîmé dans une conversation tête à tête avec le +Seigneur. + +On respecta donc son extase, et chacun s'achemina vers la sortie avec +une agitation qui, sous le capuchon dans les plis duquel il avait +ménagé des ouvertures pour ses jeux, réjouissait fort Chicot. + +Cependant le but de Chicot était à peu près manqué. Ce qui lui avait +fait quitter le roi Henri III sans lui demander congé, c'était la vue +du duc de Mayenne. Ce qui l'avait fait revenir à Paris, c'était la vue +de Nicolas David. Chicot, comme nous l'avons dit, avait bien fait un +double voeu de vengeance; mais il était bien petit compagnon pour +s'attaquer à un prince de la maison de Lorraine, ou, pour le faire +impunément, il lui fallait attendre longuement et patiemment +l'occasion. Il n'en était pas de même de Nicolas David, qui n'était +qu'un simple avocat normand, matois fort retors, il est vrai, qui +avait été soldat avant d'être avocat, et maître d'armes tandis qu'il +était soldat. Mais, sans être maître d'armes, Chicot avait la +prétention de jouer assez proprement de la rapière; la grande question +était donc pour lui de rejoindre son ennemi, et, une fois rejoint, +Chicot, comme les anciens preux, mettait sa vie sous la garde de son +bon droit et de son épée. + +Chicot regardait donc tous les moines s'en aller les uns après les +autres, afin, sous ces frocs et ces capuchons, de reconnaître, s'il +était possible, la taille longue et menue de maître Nicolas, quand il +s'aperçut tout à coup qu'en sortant chaque moine était soumis à un +examen pareil à celui qu'il avait subi en entrant, et, tirant, de sa +poche un signe quelconque, n'obtenait son _exeat_ que lorsque le frère +portier le lui avait donné sur l'inspection de ce signe. Chicot crut +d'abord s'être trompé, et resta un instant dans le doute; mais ce +doute fut bientôt changé en une certitude qui fit poindre une sueur +froide à la racine des cheveux de Chicot. + +Frère Gorenflot lui avait bien indiqué le signe à l'aide duquel on +pouvait entrer, mais il avait oublié de lui montrer le signe à l'aide +duquel on pouvait sortir. + + + + +CHAPITRE XX + +COMMENT CHICOT FORCÉ DE RESTER DANS L'ÉGLISE DE L'ABBAYE, VIT ET +ENTENDIT DES CHOSES QU'IL ÉTAIT FORT DANGEREUX DE VOIR ET D'ENTENDRE. + + +Chicot se hâta de descendre de sa chaire et de se mêler aux derniers +moines, afin de reconnaître, s'il était possible, le signe à l'aide +duquel on pouvait regagner la rue, et de se procurer ce signe, s'il en +était encore temps. En effet, après avoir rejoint les retardataires, +après avoir allongé la tête pardessus toutes les têtes, Chicot +reconnut que le signe de sortie était un denier taillé en étoile. + +Notre Gascon avait bon nombre de deniers dans sa poche, mais +malheureusement pas un n'avait cette taille particulière, d'autant +plus inusitée qu'elle exilait pour jamais cette pièce, ainsi mutilée, +de la circulation monétaire. + +Chicot envisagea la situation d'un coup d'oeil: arrivé à la porte, ne +pouvant pas produire son denier étoilé, il était reconnu comme un faux +frère, puis, comme tout naturellement les investigations ne se +borneraient point là, pour maître Chicot, fou du roi, charge qui lui +donnait beaucoup de privilèges au Louvre et dans les autres châteaux, +mais qui, dans l'abbaye Sainte-Geneviève, et surtout en des +circonstances pareilles, perdait beaucoup de son prestige. Chicot +était pris dans un traquenard; il gagna l'ombre d'un pilier et se +blottit dans l'angle d'un confessionnal, adossé à l'angle de ce +pilier. + +--Et puis, se dit Chicot, en me perdant je perds la cause de mon +imbécile de souverain, que j'ai la niaiserie d'aimer, tout en lui +disant des injures. Sans doute il eût mieux valu retourner à +l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance, et rejoindre frère Gorenflot; +mais à l'impossible nul n'est tenu. + +Et, tout en se parlant ainsi à lui-même, c'est-à-dire à +l'interlocuteur le plus intéressé à ne pas dire un mot de ce qu'il +disait, Chicot s'effaçait de son mieux entre l'angle de son +confessionnal et les moulures de son pilier. + +Alors il entendit l'enfant de choeur crier du parvis: + +--N'y a-t-il plus personne? On va fermer les portes. + +Aucune voix ne répondit; Chicot allongea le cou et vit effectivement +la chapelle vide, à l'exception des trois moines plus enfroqués que +jamais, lesquels se tenaient assis dans les stalles qu'on leur avait +apportées au milieu du choeur. + +--Bon, dit Chicot, pourvu qu'on ne ferme pas les fenêtres, c'est tout +ce que je demande. + +--Faisons la visite, dit l'enfant de choeur au frère portier. + +--Ventre de biche! dit Chicot, voilà un moinillon que je porte dans +mon coeur. + +Le frère portier alluma un cierge, et, suivi de l'enfant de choeur, +commença de faire le tour de l'église. + +Il n'y avait pas un instant à perdre. Le frère portier et son cierge +devaient passer à quatre pas de Chicot, qui ne pouvait manquer d'être +découvert. Chicot tourna habilement autour du pilier, demeurant dans +l'ombre à mesure que l'ombre tournait, et, ouvrant le confessionnal +fermé au loquet seulement, il se glissa dans la boîte oblongue, dont +il tira la porte sur lui après s'être assis dans la stalle. + +Le Frère portier et le moinillon passèrent à quatre pas de là, et à +travers le grillage sculpté Chicot vit se refléter sur sa robe la +lumière du cierge qui les éclairait. + +--Que diable! se dit Chicot, ce frère portier, ce moinillon et ces +trois moines ne vont pas rester éternellement dans l'église; quand ils +seront sortis, j'entasserai les chaises sur les bancs, Pélion sur +Ossa, comme dit M. Ronsard, et je sortirai par la fenêtre. + +Ah! oui, par la fenêtre! reprit Chicot se répondant à lui-même; mais, +quand je serai sorti par la fenêtre, je me trouverai dans la cour, et +la cour n'est point la rue. Je crois que mieux vaut encore passer la +nuit dans le confessionnal. La robe de Gorenflot est chaude; ce sera +une nuit moins païenne que celle que j'eusse passée ailleurs, et j'y +compte pour mon salut. + +--Éteins les lampes, dit l'enfant de choeur; que l'on voie bien du +dehors que le conciliabule est fini. + +Le portier, à l'aide d'un immense éteignoir étouffa aussitôt la +lumière des deux lampes de la nef, qui se trouva plongée ainsi dans +une funèbre obscurité. + +Puis celle du choeur. + +L'église ne fut plus alors éclairée que par le rayon blafard qu'une +lune d'hiver faisait glisser à grand peine à travers les vitraux +coloriés. + +Puis, après la lumière, le bruit s'éteignit. + +La cloche sonna douze fois. + +--Ventre de biche! dit Chicot, à minuit dans une église; s'il était à +ma place, mon fils Henriquet aurait une belle peur! Heureusement que +nous sommes d'une complexion moins timide. Allons, Chicot, mon ami, +bonsoir et bonne nuit. + +Et, après s'être adressé ce souhait à lui-même, Chicot s'accommoda du +mieux qu'il put dans son confessionnal, poussa le petit verrou +intérieur afin d'être chez lui et ferma les yeux. + +Il y avait dix minutes à peu près que ses paupières s'étaient jointes, +et que son esprit, troublé par les premières vapeurs du sommeil, +voyait flotter dans ce vague mystérieux qui forme le crépuscule de la +pensée une foule de figures indécises, quand un coup éclatant, frappé +sur un timbre de cuivre, vibra dans l'église, et alla se perdre +frémissant dans ses profondeurs. + +--Ouais! fit Chicot en rouvrant les yeux et en dressant les oreilles, +que veut dire ceci? + +En même temps, la lampe du choeur se ralluma bleuâtre, et, de son +premier reflet, éclaira les trois mêmes moines, assis toujours les uns +près des autres, à la même place et dans la même immobilité. + +Chicot ne fut point exempt d'une certaine crainte superstitieuse: tout +brave qu'il était, notre Gascon était de son époque, et son époque +était celle des traditions fantastiques et des légendes terribles. + +Il fit tout doucement le signe de la croix en murmurant tout bas: + +--_Vade retro, Satanas!_ + +Mais, comme les lumières ne s'éteignirent point au signe de notre +rédemption, ce qu'elles n'eussent point manqué de faire si elles +eussent été des lueurs infernales; comme les trois moines restèrent à +leurs places malgré le _vade retro_, le Gascon commença à croire qu'il +avait affaire à des lumières naturelles, et, sinon à de vrais moines, +du moins à des personnages en chair et en os. + +Chicot ne s'en secoua pas moins, en proie à ce frisson de l'homme qui +s'éveille, combiné avec le tressaillement de l'homme qui a peur. + +En ce moment, une des dalles du choeur se leva lentement et resta +dressée sur sa base étroite. Un capuchon gris se montra au bord de +l'ouverture noire, puis un moine tout entier apparut, qui prit pied +sur le marbre, tandis que la dalle se refermait doucement derrière +lui. + +A cette vue, Chicot oublia l'épreuve qu'il venait de tenter et cessa +d'avoir confiance dans la conjuration qu'il croyait décisive. Ses +cheveux se dressèrent sur sa tête, et il se figura un instant que tous +les prieurs, abbés et doyens de Sainte-Geneviève, depuis Optat, mort +en 533, jusqu'à Pierre Boudin, prédécesseur du supérieur actuel, +ressuscitaient dans leurs tombeaux, situés dans la crypte où dormaient +autrefois les reliques de sainte Geneviève, et allaient, selon +l'exemple qui leur était donné, soulever de leurs crânes osseux les +dalles du choeur. + +Mais ce doute ne fut pas long. + +--Frère Monsoreau, dit un des trois moines du choeur à celui qui +venait d'apparaître d'une si étrange manière, la personne que nous +attendons est-elle arrivée? + +--Oui, messeigneurs, répondit celui auquel la question était adressée, +et elle attend. + +--Ouvrez-lui la porte, et qu'elle vienne à nous. + +--Bon, dit Chicot, il paraît que la comédie avait deux actes, et que +je n'avais encore vu jouer que le premier. Deux actes! mauvaise coupe. + +Et, tout en plaisantant avec lui-même, Chicot n'en éprouvait pas moins +un dernier frisson qui semblait faire jaillir un millier de pointes +aiguës de la stalle de bois sur laquelle il se tenait assis. + +Cependant frère Monsoreau descendait un des escaliers qui conduisaient +de la nef au choeur, et venait ouvrir la porte de bronze donnant dans +la crypte située entre les deux escaliers. + +En même temps, le moine du milieu abaissait son capuchon, et montrait +la grande cicatrice, noble signe auquel les Parisiens reconnaissaient +avec tant d'ivresse celui qui déjà passait pour le héros des +catholiques, en attendant qu'il devint leur martyr. + +--Le grand Henri de Guise en personne, le même que S.M. très-imbécile +croit occupé au siège de la Charité! Ah! je comprends maintenant, s' +écria Chicot, celui qui est à sa droite et qui a béni les assistants, +c'est le cardinal de Lorraine, tandis que celui qui est à sa gauche, +qui parlait à ce mirmidon d'enfant de choeur, c'est monseigneur de +Mayenne, mon ami; mais où donc, dans tout cela, est maître Nicolas +David? + +En effet, comme pour donner immédiatement raison aux suppositions de +Chicot, le capuchon du moine de droite et le capuchon du moine de +gauche s'étaient abaissés et avaient mis à jour la tête intelligente, +le front large et l'oeil perçant du fameux cardinal, et le masque +infiniment plus vulgaire du duc de Mayenne. + +--Ah! je te reconnais, dit Chicot, trinité peu sainte, mais +très-visible. Maintenant, voyons ce que tu vas faire, je suis tout +yeux; voyons ce que tu vas dire, je suis tout oreilles. + +En ce moment même, M. de Monsoreau était arrivé à la porte de fer de +la crypte, qui s'ouvrait devant lui. + +--Aviez-vous cru qu'il viendrait? demanda le Balafré à son frère le +cardinal. + +--Non-seulement je l'ai cru, dit celui-ci, mais j'en étais si sûr, que +j'ai sous ma robe tout ce qu'il faut pour remplacer la sainte ampoule. + +Et Chicot, assez près de la trinité, comme il l'appelait, pour tout +voir et pour tout entendre, aperçut sous le faible reflet de la lampe +du choeur briller une boîte en vermeil aux ciselures en relief. + +--Tiens, dit Chicot, il paraît que l'on va sacrer quelqu'un. Moi qui +ai toujours eu envie de voir un sacre, comme cela se rencontre! + +Pendant ce temps une vingtaine de moines, la tête ensevelie sous +d'immenses capuchons, sortaient par la porte de la crypte et se +plaçaient dans la nef. Un seul, conduit par M. de Monsoreau, montait +l'escalier du choeur et venait se placer à la droite de MM. de Guise, +dans une stalle du choeur, ou plutôt debout sur la marche de cette +stalle. + +L'enfant de choeur, qui avait reparu, alla respectueusement prendre +les ordres du moine de droite et disparut. + +Le duc de Guise promena son regard sur cette assemblée, des cinq +sixièmes moins nombreuse que la première, et qui, par conséquent, +était, selon toute probabilité, une assemblée d'élite, et s'étant +assuré que, non-seulement tout ce monde l'écoutait, mais encore +l'écoutait avec impatience: + +--Amis, dit il, le temps est précieux; je vais donc droit au but. Vous +avez entendu tout à l'heure, car je présume que vous faisiez partie de +la première assemblée; vous avez entendu tout à l'heure, dis-je, dans +le rapport de quelques membres de la Ligue catholique, les plaintes de +ceux de l'association qui taxent de froideur et même de malveillance +un des principaux d'entre nous, le prince le plus rapproché du trône. +Le moment est venu de rendre à ce prince ce que nous lui devons de +respect et de justice. Vous allez l'entendre lui-même, et vous +jugerez, vous qui avez à coeur de remplir le premier but de la sainte +Ligue, si vos chefs méritent les reproches de froideur et d'inertie +faits tout à l'heure par un des frères de la sainte Ligue que nous +n'avons pas jugé à propos d'admettre dans notre secret par le moine +Gorenflot. + +A ce nom prononcé par le duc de Guise avec un accent qui décelait ses +mauvaises intentions envers le belliqueux génovéfain, Chicot, dans son +confessionnal, ne put s'empêcher de se livrer à une hilarité qui, pour +être muette, n'en était pas moins déplacée, eu égard aux grands +personnages qui en étaient l'objet. + +--Mes frères, continua le duc, le prince dont on nous avait promis le +concours, le prince dont nous osions à peine espérer la présence, mais +le simple assentiment, mes frères, le prince est ici. + +Tous les regards se tournèrent curieusement vers le moine placé à +droite des trois princes lorrains et qui se tenait debout sur le degré +de sa stalle. + +--Monseigneur, dit le duc de Guise en s'adressant à celui qui pour le +moment était l'objet de l'attention générale, la volonté de Dieu me +paraît manifeste, car, puisque vous avez consenti à vous joindre à +nous, c'est que nous faisons bien de faire ce que nous faisons. +Maintenant, une prière, Altesse: abaissez votre capuchon, afin que vos +fidèles voient par leurs propres yeux que vous tenez la promesse que +nous leur avons faite en votre nom, promesse si flatteuse, qu'ils +n'osaient y croire. + +Le personnage mystérieux que Henri de Guise venait d'interpeller ainsi +porta la main à son capuchon, qu'il rabattit sur ses épaules, et +Chicot, qui s'était attendu à trouver sous ce froc quelque prince +lorrain dont il n'avait pas encore entendu parler, vit avec étonnement +apparaître la tête du duc d'Anjou, si pâle, qu'à la lueur de la lampe +sépulcrale elle semblait celle d'une statue de marbre. + +--Oh! oh! dit Chicot, notre frère d'Anjou! il ne se lassera donc pas +de jouer au trône avec les têtes des autres? + +--Vive monseigneur le duc d'Anjou! crièrent tous les assistants. + +François devint plus pâle encore qu'il n'était. + +--Ne craignez rien, monseigneur, dit Henri de Guise, cette chapelle +est sourde et les portes en sont bien fermées. + +--Heureuse précaution, se dit Chicot. + +--Mes frères, dit le comte de Monsoreau, Son Altesse demande à +adresser quelques mots à l'assemblée. + +--Oui, oui, qu'elle parle! s'écrièrent toutes les voix, nous écoutons. + +Les trois princes lorrains se retournèrent vers le duc d'Anjou et +s'inclinèrent devant lui. + +Le duc d'Anjou s'appuya aux bras de sa stalle; on eût dit qu'il allait +tomber. + +--Messieurs, dit-il d'une voix si sourdement tremblante, qu'à peine +put-on entendre les paroles qu'il prononça d'abord; messieurs, je +crois que Dieu, qui souvent paraît insensible et sourd aux choses de +ce monde, tient au contraire ses yeux perçants constamment fixés sur +nous, et ne reste ainsi muet et insouciant en apparence que pour +remédier un jour par quelque coup d'éclat aux désordres que causent +les folles ambitions des humains. + +Le commencement du discours du duc était, comme son caractère, +passablement ténébreux; aussi chacun attendit-il qu'un peu de lumière +descendît sur les pensées de Son Altesse pour les blâmer ou les +applaudir. + +Le duc reprit d'une voix un peu plus assurée: + +--Moi aussi, j'ai jeté les yeux sur ce monde, et, ne pouvant embrasser +toute sa surface de mon faible regard, j'ai arrêté mes yeux sur la +France. Qu'ai-je vu alors par tout ce royaume? La sainte religion du +Christ ébranlée sur ses bases augustes et les vrais serviteurs de Dieu +épars et proscrits. Alors j'ai sondé les profondeurs de l'abîme ouvert +depuis vingt ans par les hérésies qui sapent les croyances sous +prétexte d'atteindre plus sûrement à Dieu, et mon âme, comme celle du +prophète, a été inondée de douleurs. + +Un murmure d'approbation courut dans l'assemblée. Le duc venait de +manifester sa sympathie pour les souffrances de l'Église; ce qui déjà +était presque une déclaration de guerre à ceux qui faisaient souffrir +cette Église. + +--Ce fut au milieu de cette affliction profonde, continua le prince, +que le bruit vint à moi que plusieurs nobles gentilshommes pieux et +amis des coutumes de nos ancêtres essayaient de consolider l'autel +ébranlé. J'ai jeté les yeux autour de moi, et il m'a semblé que +j'assistais déjà au jugement suprême, et que Dieu avait séparé en deux +corps les réprouvés et les élus. D'un côté étaient ceux-là, et je me +suis reculé avec horreur; de l'autre côté étaient les élus, et je suis +venu me jeter dans leurs bras. Mes frères, me voici. + +--Amen! dit tout bas Chicot. + +Mais c'était une précaution inutile: Chicot eût pu répondre tout haut, +et sa voix n'eût pas été entendue au milieu des applaudissements et +des bravos qui s'élevèrent jusqu'aux voûtes de la chapelle. + +Les trois princes lorrains, après en avoir donné le signal, les +laissèrent se calmer; puis le cardinal, qui était le plus rapproché du +duc, faisant encore un pas de son côté, lui dit: + +--Vous êtes venu de votre plein gré parmi nous, prince? + +--De mon plein gré, monsieur. + +--Qui vous a instruit du saint mystère? + +--Mon ami, un homme zélé pour la religion, M. le comte de Monsoreau. + +--Maintenant, dit à son tour le duc de Guise, maintenant que Votre +Altesse est des nôtres, veuillez, monseigneur, avoir la bonté de nous +dire ce que vous comptez faire pour le bien de la sainte Ligue. + +--Je compte servir la religion catholique, apostolique et romaine dans +toutes ses exigences, répondit le néophyte. + +--Ventre de biche! dit Chicot, voici, sur mon âme, des gens bien +niais, de se cacher pour dire de pareilles choses! Que ne +proposent-ils cela tout bonnement au roi Henri III, mon illustre +maître? Tout cela lui irait à merveille: processions, macérations, +extirpations d'hérésies comme à Rome, fagots et auto-da-fés comme en +Flandre et en Espagne. Mais c'est le seul moyen de lui faire avoir des +enfants, à ce bon prince. Corboeuf! j'ai envie de sortir de mon +confessionnal et de me présenter à mon tour, tant ce cher duc d'Anjou +m'a touché! Continue, digne frère de Sa Majesté, noble imbécile, +continue! + +Et le duc d'Anjou, comme s'il eût été sensible à l'encouragement, +continua en effet. + +--Mais, dit-il, l'intérêt de la religion n'est pas le seul but que des +gentilshommes doivent se proposer. Quant à moi, j'en ai entrevu un +autre. + +--Ouais! fit Chicot, je suis gentilhomme aussi; cela m'intéresse donc +comme les autres; parle, d'Anjou, parle. + +--Monseigneur, on écoute Votre Altesse avec la plus sérieuse +attention, dit le cardinal de Guise. + +--Et nos coeurs battent d'espérance en vous écoutant, dit M. de +Mayenne. + +--Je m'expliquerai donc, dit le duc d'Anjou en sondant de son regard +inquiet les profondeurs ténébreuses de la chapelle, comme pour +s'assurer que ses paroles ne tomberaient qu'en oreilles dignes de +recevoir la confidence. + +M. de Monsoreau comprit l'inquiétude du prince et le rassura par un +sourire et par un coup d'oeil des plus significatifs. + +--Or, quand un gentilhomme a pensé à ce qu'il doit à Dieu, continua le +duc d'Anjou en baissant involontairement la voix, il pense alors à +son.... + +--Parbleu! à son roi, souffla Chicot, c'est connu. + +--A son pays, dit le duc d'Anjou, et il se demande si son pays jouit +bien réellement de tout l'honneur et de tout le bien-être qu'il était +destiné d'avoir en partage: car un bon gentilhomme tire ses avantages +de Dieu d'abord, et ensuite du pays dont il est l'enfant. + +L'assemblée applaudit violemment. + +--Eh bien, mais, dit Chicot, et le roi? il n'en est donc plus +question, de ce pauvre monarque? Et moi qui croyais, comme c'est écrit +sur la pyramide de Juvisy, qu'on disait toujours: _Dieu, le roi et les +dames!_ + +--Je me demande donc, poursuivit le duc d'Anjou, dont les pommettes +saillantes s'animaient peu à peu d'une rougeur fébrile, je me demande +donc si mon pays jouit de la paix et du bonheur que mérite cette +patrie si douce et si belle qu'on appelle la France, et je vois avec +douleur qu'il n'en est rien. + +En effet, mes frères, l'État se trouve tiraillé par des volontés et +des goûts différents, tous aussi puissants les uns que les autres, +grâce à la faiblesse d'une volonté supérieure, laquelle, oubliant +qu'elle doit tout dominer pour le bien de ses sujets, ne se souvient +de ce principe royal que par capricieux intervalles, et toujours si à +contre-sens, que ses actes énergiques n'ont lieu que pour faire le +mal; c'est sans nul doute à la fatale destinée de la France ou à +l'aveuglement de son chef qu'il faut attribuer ce malheur. Mais, +quoique nous en ignorions la vraie source, ou que nous ne fassions que +la soupçonner, le malheur n'en est pas moins réel, et j'en accuse, +moi, ou les crimes commis par la France contre la religion, ou les +impiétés commises par certains faux amis du roi plutôt que par le roi +lui-même. Ce qui fait, messieurs, que, dans l'un ou l'autre cas, j'ai +dû, en serviteur de l'autel et du trône, me rallier à ceux qui, par +tous les moyens, cherchent l'extinction de l'hérésie et la ruine des +conseillers perfides. Voilà, messieurs. ce que je veux faire pour la +Ligue en m'y associant avec vous. + +--Oh! oh! murmura Chicot avec des yeux tout ébahis de surprise; voilà +un bout de l'oreille qui passe, et, comme je l'avais cru d'abord, ce +n'est point une oreille d'âne, mais de renard. + +Cet exorde du duc d'Anjou, qui peut-être a paru un peu long à nos +lecteurs, séparés qu'ils sont par trois siècles de la politique de +cette époque, avait tellement intéressé les assistants, que la plupart +s'étaient rapprochés du prince pour ne point perdre une syllabe de ce +discours prononcé avec une voix de plus en plus obscure à mesure que +le sens des paroles devenait de plus en plus clair. + +Le spectacle était alors curieux. Les assistants, au nombre de +vingt-cinq ou trente, le capuchon en arrière, laissant voir des +figures nobles, hardies, éveillées, étincelantes de curiosité, se +groupaient sous la lueur de la seule lampe qui éclairait alors la +scène. + +De grandes ombres se répandaient dans toutes les autres parties de +l'édifice, qui semblaient, pour ainsi dire, étrangères au drame qui se +passait sur un seul point. + +Au milieu du groupe, on distinguait la figure pâle du duc d'Anjou, +dont les os frontaux cachaient les yeux enfoncés, et dont la bouche, +quand elle s'ouvrait, semblait le rictus sinistre d'une tête de mort. + +--Monseigneur, dit le duc de Guise, en remerciant Votre Altesse des +paroles qu'elle vient de prononcer, je crois devoir l'avertir qu'elle +n'est entourée que d'hommes dévoués, non-seulement aux principes +qu'elle vient de professer, mais encore à la personne de Son Altesse +Royale elle-même, et c'est ce dont, si elle en doutait, la suite de la +séance pourrait la convaincre plus énergiquement qu'elle ne le pense +elle-même. + +Le duc d'Anjou s'inclina, et en se relevant jeta un regard inquiet sur +l'assemblée. + +--Oh! oh! murmura Chicot, ou je me trompe, ou tout ce que nous avons +vu jusqu'à présent n'était qu'un préambule, et quelque chose va se +passer ici de plus important que toutes les fadaises qu'on a dites et +faites jusqu'à présent. + +--Monseigneur, dit le cardinal, auquel le regard du prince n'avait +point échappé, si Votre Altesse éprouvait par hasard quelque crainte, +les noms seuls de ceux qui l'entourent en ce moment la rassureraient, +je l'espère. Voici M. le gouverneur d'Aunis, M. d'Entragues le jeune, +M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse +connaît peut-être et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M. +le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc, +tous pénétrés de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de +marcher sous ses auspices à l'émancipation de la sainte religion et du +trône. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu'elle +voudra bien nous donner. + +Le duc d'Anjou ne put dissimuler un mouvement d'orgueil. Ces Guises, +si fiers, qu'on n'avait jamais pu les faire plier, parlaient d'obéir. + +Le duc de Mayenne reprit: + +--Vous êtes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le +chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous +quelle est la conduite qu'il faut tenir à l'égard de ces faux amis du +roi dont nous parlions tout à l'heure. + +--Rien de plus simple, répondit le prince avec cette espèce +d'exaltation fébrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles; +quand des plantes parasites et vénéneuses croissent dans un champ, +dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut déraciner ces +herbes dangereuses. Le roi est entouré non pas d'amis, mais de +courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans +la France et dans la chrétienté. + +--C'est vrai, dit le duc de Guise d'une voix sombre. + +--Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empêchent, +nous, les véritables amis de Sa Majesté, d'arriver jusqu'à elle, comme +c'est le droit de nos charges et de nos naissances. + +--Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs +vulgaires, à ceux de la première Ligue, le soin de servir Dieu. En +servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous, +faisons nos affaires. Des hommes nous gênent: ils nous bravent, ils +nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que +nous honorons le plus et qui est notre chef. + +Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur. + +--Détruisons, continua Mayenne, détruisons jusqu'au dernier cette +engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et +que chacun de nous s'engage à en retrancher un seul de la vie. Nous +sommes trente ici, comptons-les. + +--C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez déjà fait +voire tâche, monsieur de Mayenne. + +--Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc. + +--Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues; +moi, je me charge de Quélus. + +--Moi de Maugiron, dit Livarot. + +--Et moi de Schomberg, dit Ribeirac. + +--Bien! bien! répétait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave +Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns. + +--Et nous! et nous! crièrent tous les ligueurs. + +M. de Monsoreau s'avança. + +--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les +choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient réclamer sa +part de la curée. + +Chicot se trompait. + +--Messieurs, dit-il en étendant la main, je réclame un instant de +silence. Nous sommes des hommes résolus, et nous avons peur de nous +parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes +intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules. + +Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de +franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce +n'est pas de la difficulté que nous éprouvons à nous approcher de sa +personne. + +--Allons donc! disait Chicot écarquillant les yeux au fond de son +confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche +pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hâte-toi, +j'attends. + +--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est +l'impossibilité devant laquelle nous sommes acculés. C'est la royauté +que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse +française: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des +orgies, la prodigalité pour des fêtes qui font rire de pitié toute +l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les +arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une +conduite pareille, messieurs, c'est de la démence! + +Un silence funèbre accueillit les paroles du grand veneur. +L'impression était d'autant plus profonde, que chacun se disait tout +bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit +comme à l'écho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il était +en tous points de l'avis de l'orateur. + +M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un +excès d'approbation, continua: + +--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainéant, au moment où +l'Espagne allume les bûchers, au moment où l'Allemagne réveille les +vieux hérésiarques assoupis dans l'ombre des cloîtres, quand +l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idées et les +têtes? Toutes les nations travaillent glorieusement à quelque chose. +Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un +grand prince qui blâmera peut-être ma témérité, car il a le préjugé de +famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernés +par un roi, mais par un moine. + +A ces mots, l'explosion, habilement préparée et habilement contenue +depuis une heure par la circonspection des chefs, éclata si +violemment, que nul n'eût reconnu dans ces énergumènes ces froids et +sages calculateurs de la scène précédente. + +--A bas Valois! cria-t-on, à bas frère Henri! donnons-nous pour chef +un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais +pas un frocard! + +--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je +vous en conjure, pour mon frère, qui se trompe, ou plutôt qui est +trompé. Laissez-moi espérer, messieurs, que nos sages remontrances, +que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramèneront dans +la bonne voie. + +--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle. + +--Monseigneur, répondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu +peut-être un peu tôt, mais enfin elle a entendu l'expression sincère +de la pensée de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue +contre le Béarnais, épouvantail des imbéciles; il ne s'agit plus d'une +ligue pour soutenir l'Église, qui se soutiendra bien toute seule; il +s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position +abjecte où elle se trouve. Trop longtemps nous avons été retenus par +le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour +que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermés violemment +dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est révélé, +monseigneur, et Votre Altesse va assister à la véritable séance de la +Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le préambule. + +--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant +tout à la fois d'inquiétude et d'ambition. + +--Monseigneur, nous nous sommes réunis, continua le duc de Guise, non +pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre +des questions usées en théorie, mais pour agir efficacement. +Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et +d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'était la coutume des +anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un +présent digne de lui, nous offrons un présent au chef que nous nous +sommes choisi.... + +Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc. + +Cependant il resta muet et immobile, et sa pâleur seule trahit son +émotion. + +--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placée +derrière lui un objet assez lourd qu'il éleva entre ses mains, +messieurs, voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds +du prince. + +--Une couronne! s'écria le duc se soutenant à peine, une couronne à +moi, messieurs! + +--Vive François III! s'écria d'une voix qui fit trembler la voûte la +troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tiré leurs épées. + +--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant à la fois de joie et de +terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frère vit encore, mon frère +est l'oint du Seigneur. + +--Nous le déposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par +sa mort l'élection que nous venons de faire, ou plutôt en attendant +que quelqu'un de ses sujets, lassé de ce règne sans gloire, prévienne +par le poison ou le poignard la justice de Dieu!... + +--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs.... + +--Monseigneur, dit à son tour le cardinal, au scrupule si noble que +Votre Altesse vient d'exprimer tout à l'heure, voici notre réponse: +Henri III était l'oint du Seigneur; mais nous l'avons déposé; il n'est +plus l'élu de Dieu, et c'est vous qui allez l'être, monseigneur. Voici +un temple aussi vénérable que celui de Reims; car ici ont reposé les +reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris; ici a été inhumé le +corps de Clovis, premier roi chrétien; eh bien, monseigneur, dans ce +temple saint, en face de la statue du véritable fondateur de la +monarchie française, moi, l'un des princes de l'Église, et qui, sans +ambition folle, puis espérer un jour en devenir le chef, je vous dis, +monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chrême, une huile sainte +envoyée par le pape Grégoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur +archevêque de Reims, nommez votre connétable, et, dans un instant, +c'est vous qui serez sacré roi, et c'est votre frère Henri, qui, s'il +ne vous remet pas le trône, sera considéré comme un usurpateur. +Enfant, allumez les flambeaux de l'autel. + +Au même instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait évidemment que +cet ordre, déboucha de la sacristie, un allumoir à la main, et en un +instant cinquante flambeaux étincelèrent tant sur l'autel que dans le +choeur. + +On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et +une large épée fleurdelisée: c'était la mitre archiépiscopale; c'était +l'épée de connétable. + +Au même instant, au milieu des ténèbres que n'avait pu dissiper +l'illumination du choeur, l'orgue s'éveilla et fit entendre le _Veni +Creator_. + +Cette espèce de péripétie ménagée par les trois princes lorrains, et à +laquelle le duc d'Anjou lui-même ne s'attendait point, produisit une +impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exaltèrent, et +les faibles eux-mêmes se sentirent forts. + +Le duc d'Anjou releva la tête, et d'un pas plus assuré, et d'un bras +plus ferme qu'on n'aurait dû s'y attendre, il marcha droit à l'autel, +prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'épée, et, +revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient à ce +double honneur, il mit la mitre sur la tête du cardinal, et ceignit +l'épée au duc. + +Des applaudissements unanimes saluèrent cette action décisive, +d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractère irrésolu du +prince. + +--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms à M. le duc de +Mayenne, grand maître de France; le jour où je serai roi, vous serez +tous chevaliers de l'ordre. + +Les applaudissements redoublèrent, et tous les assistants vinrent l'un +après l'autre donner leurs noms à M. de Mayenne. + +--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je +n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en +prive! + +--Maintenant, à l'autel, sire, dit le cardinal de Guise. + +--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac +et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant +des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je +vous confie vous donne droit. + +Chacun de ceux qui venaient d'être nommés alla prendre le poste que, +dans une véritable cérémonie du sacre, l'étiquette leur eût assigné. + +--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblée, vous +m'adresserez tous une demande, et je tâcherai de ne point faire un +seul mécontent. + +Pendant ce temps le cardinal était passé derrière le tabernacle, et y +avait revêtu les ornements pontificaux. Bientôt il reparut avec la +sainte ampoule, qu'il déposa sur l'autel. + +Alors il fit un signe à l'enfant de choeur, qui apporta le livre des +Évangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix +sur le livre des Évangiles et les étendit vers le duc d'Anjou, qui mit +la main dessus. + +--En présence de Dieu, dit le duc, je promet à mon peuple de maintenir +et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi +très-chrétien et au fils aîné de l'Église. Et qu'ainsi Dieu me soit en +aide et ses saints Évangiles. + +--Amen! répondirent d'une seule voix tous les assistants. + +--Amen! reprit une espèce d'écho qui semblait venir des profondeurs de +l'église. + +Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de +connétable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du +tabernacle déposa son épée, que le cardinal bénit. + +Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la +présenta au roi, qui la prit par la poignée. + +--Sire, dit-il, prenez cette épée, qui vous est donnée avec la +bénédiction du Seigneur, afin que par elle et par la force de +l'Esprit-Saint, vous puissiez résister à tous vos ennemis, protéger et +défendre la sainte Église et le royaume qui vous est confié. Prenez +cette épée, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous +protégiez les veuves et les orphelins, vous répariez les désordres; +afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous méritiez +de régner avec celui dont vous êtes l'image sur la terre, et qui règne +avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. + +Le duc baissa l'épée de manière que la pointe touchât le sol, et, +après l'avoir offerte à Dieu, la rendit au duc de Guise. + +L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il déposa devant le duc +d'Anjou, qui s'agenouilla. + +Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la +pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte, +qu'il étendit sur la patène. + +Alors, la patène à la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons. + +Puis, prenant le saint-chrême avec le pouce, il traça une croix sur le +sommet de la tête du duc, en disant: + +--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et +Spiritus sancti._ + +Presque aussitôt l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir +brodé d'or. + +En ce moment le cardinal prit la couronne à deux mains et l'abaissa +vers la tête du prince, mais sans la poser. Aussitôt le duc de Guise +et le duc de Mayenne s'approchèrent, et de chaque côté soutinrent la +couronne. + +Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en +bénissant le prince de la main droite: + +«Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice.» + +Puis, la posant sur la tête du prince: + +«Reçois cette couronne, dit-il, au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit.» + +Le duc d'Anjou, blême et frissonnant, sentit la couronne se poser sur +sa tête, et instinctivement il y porta la main. + +La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le +front de tous les assistants. + +Mais ils se relevèrent bientôt, brandissant les épées et criant:--Vive +le roi François III! + +--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous régnez dès aujourd'hui +sur la France; car vous êtes sacré par le pape Grégoire XIII lui-même, +dont je suis le représentant. + +--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les +écrouelles! + +--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je +n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les +premiers, jugé digne de régner sur eux; et maintenant adieu, +messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde! + +Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les +voyait de côté, s'aperçut que, tandis que le duc de Mayenne +reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains échangeaient un +ironique sourire. + +--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et à quoi +sert le jeu si tout le monde triche? + +Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagné l'escalier de la +crypte, et bientôt il disparut dans les ténèbres de l'église +souterraine, où, l'un après l'autre, tous les assistants le suivirent, +à l'exception des trois frères, qui rentrèrent dans la sacristie, +tandis que le frère portier éteignait les cierges de l'autel. + +L'enfant de choeur referma la crypte derrière eux, et l'église se +trouva éclairée par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un +symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux élus de quelque +mystérieuse initiation. + + + + +CHAPITRE XXI + +COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE +GÉNÉALOGIE. + + +Chicot se leva dans son confessionnal pour déroidir ses jambes +engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette séance était la +dernière; et, comme il était près de deux heures du matin, il avait +hâte de faire ses dispositions pour le reste de la nuit. + +Mais, à son grand étonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la +crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains +sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jeté le +froc et repris leurs costumes habituels. + +En même temps, et en les voyant reparaître, l'enfant de choeur partit +d'un si franc et si joyeux éclat de rire, que la contagion gagna +Chicot, et qu'il se mit à rire aussi, sans savoir pourquoi. + +Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier. + +--Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont à peine sortis +et pourraient vous entendre. + +--Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que +par hasard ce moinillon serait une femme? + +En effet, le novice rejeta son capuchon en arrière, et découvrit la +plus spirituelle et la plus charmante tête de femme que jamais Léonard +de Vinci ait transportée sur la toile, lui qui cependant a peint la +_Joconde._ + +C'étaient des yeux noirs, pétillants de malice, mais qui, lorsqu'ils +venaient à dilater leurs pupilles, élargissaient leur disque d'ébène, +et prenaient une expression presque terrible à force d'être sérieuse. + +C'était une petite bouche merveille et fine, un nez dessiné avec une +correction rigoureuse; c'était enfin un menton arrondi, terminant +l'ovale parfait d'un visage un peu pâle, sur lequel ressortait, comme +deux arcs d'ébène, un double sourcil parfaitement dessiné. + +C'était la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse +sirène, adroite à dissimuler, sous la robe épaisse du petit moine, +l'imperfection tant reprochée d'une épaule un peu plus haute que +l'autre, et la courbe inélégante de sa jambe droite, qui la faisait +boiter légèrement. + +Grâce à ces imperfections, l'âme d'un démon était venue se loger dans +ce corps, à qui Dieu avait donné la tête d'un ange. + +Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour à +la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystère lui fut +révélé par cette présence et par celle de ses trois frères, obstinés à +rester après tout le monde. + +--Ah! mon frère le cardinal, disait la duchesse dans un spasme +d'hilarité, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de +Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez +la chose au sérieux; et lui qui s'est laissé graisser et couronner! +Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne! + +--N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et François +n'a plus à s'en dédire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait +à cela quelque ténébreux intérêt, a mené les choses si loin, que +maintenant nous sommes sûrs qu'il ne nous abandonnera point comme il a +fait de la Mole et de Coconnas à moitié chemin de l'échafaud. + +--Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre +facilement à des princes de notre race, et il y aura toujours plus +près du Louvre à l'abbaye de Sainte-Geneviève que de l'Hôtel de Ville +à la place de Grève. + +Chicot comprenait qu'on s'était moqué du duc d'Anjou, et, comme il +détestait le prince, il eût volontiers, pour cette mystification, +embrassé les Guise, en exceptant Mayenne, quitte à doubler pour madame +de Montpensier. + +--Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien +fermé, n'est-ce pas? + +--Oh! je vous en réponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller +voir. + +--Non pas, dit le duc, vous devez être fatigué, mon cher petit enfant +de choeur. + +--Ma foi non, c'était trop réjouissant. + +--Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc. + +--Oui. + +--Je ne l'ai pas aperçu. + +--Je crois bien, il est caché. + +--Et où cela? + +--Dans un confessionnal. + +Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille +trompettes de l'Apocalypse. + +--Qui donc est caché dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant +dans sa boîte; ventre de biche! je ne vois que moi. + +--Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc. + +--N'importe, n'est-il pas à nous? + +--Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc. + +Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se +dirigea en droite ligne vers le confessionnal habité par le Gascon. + +Chicot était brave; mais, cette fois, ses dents claquèrent +d'épouvante, et une sueur froide commença de dégoutter de son front +sur ses mains. + +--Ah ça, dit-il en lui-même en essayant de dégager son épée des plis +de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce +coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque +l'occasion s'en présente, tuons-le au moins avant que de mourir. + +Et, pour mettre à exécution ce courageux projet, Chicot, qui avait +enfin trouvé la poignée de son épée, passait déjà la main sur le +loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit. + +--Pas dans celui-là, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-là, dans +l'autre, à gauche, tout au fond. + +--Ah! fort bien, dit le duc, qui étendait déjà la main vers le +confessionnal de Chicot, et qui, à l'indication de sa soeur, tourna +brusquement vers le confessionnal opposé. + +--Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui eût envié +Gorenflot; il était temps! mais qui diable est donc dans l'autre? + +--Sortez, maître Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls. + +--Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal. + +--Bon, dit le Gascon, tu manquais à la fête, maître Nicolas; je te +cherchais partout, et voilà qu'enfin, au moment où je ne te cherchais +plus, je t'ai trouvé. + +--Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de +Guise. + +--Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est passé, et je n'en oublierai +pas un détail, soyez tranquille, monseigneur. + +--Vous pourrez donc tout rapporter à l'envoyé de Sa Sainteté Grégoire +XIII? demanda le Balafré. + +--Tout sans rien omettre. + +--Maintenant mon frère de Mayenne me dit que vous avez fait des +merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait? + +Le cardinal et la duchesse se rapprochèrent avec curiosité. Les trois +princes et leur soeur formaient alors un seul groupe. + +Éclairé en plein par la lampe, Nicolas David était à trois pieds +d'eux. + +--J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David, +c'est-à-dire que j'ai trouvé le moyen de vous faire asseoir sans +conteste sur le trône de France. + +--Eux aussi! s'écria Chicot. Ah ça, mais tout le monde va donc être le +roi de France! Aux derniers les bons. + +On voit que la gaieté était ressuscitée dans l'esprit du brave Chicot. +Cette gaieté naissait de trois circonstances: + +D'abord, il échappait d'une manière inattendue à un danger imminent, +ensuite il découvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne +conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis: +le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David. + +--Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses idées se furent un peu +casées dans sa tête, quel souper je te payerai demain pour la location +de ton froc, va! + +--Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen, +dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir à dos tous les rois de la +chrétienté, qui procèdent de droit divin. + +--J'ai songé à ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le +duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assuré. Je ne suis pas +seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes +ennemis auraient pu le répandre pour m'enlever votre confiance; nourri +d'études théologiques et légales, j'ai consulté, comme doit le faire +un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les décrets qui +donnent du poids à mon assertion dans nos habitudes de succession au +trône. C'est gagner tout que gagner la légitimité, et j'ai découvert, +messeigneurs, que vous êtes héritiers légitimes, et que les Valois ne +sont qu'une branche parasite et usurpatrice. + +La confiance avec laquelle Nicolas David prononça ce petit exorde +donna une joie fort vive à madame de Montpensier, une curiosité fort +grande au cardinal et au duc de Mayenne, et dérida presque le front +sévère du duc de Guise. + +--Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort +illustre d'ailleurs, prétende au pas sur les Valois. + +--Cela est pourtant prouvé, monseigneur, dit maître Nicolas en +relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et +en découvrant par ce mouvement la poignée d'une longue rapière. + +Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David. + +--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il. + +--L'arbre généalogique de la maison de Lorraine. + +--Dont la souche est? + +--Charlemagne, monseigneur. + +--Charlemagne! s'écrièrent les trois frères avec un air d'incrédulité +qui, néanmoins, n'était pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est +impossible. Le premier duc de Lorraine était contemporain de +Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'était nullement parent de +ce grand empereur. + +--Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je +n'ai point été chercher une de ces questions que l'on tranche par un +simple démenti et que le premier juge d'armes met à néant. Ce qu'il +vous faut, à vous, c'est un bon procès qui dure longtemps, qui occupe +le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez séduire, non +pas le peuple, il est à vous, mais le parlement. Voyez donc, +monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine, +contemporain de Charlemagne. + +Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Débonnaire. + +Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve. + +--Mais!... dit le duc de Guise. + +--Un peu de patience, monseigneur, nous y voilà. Écoutez bien. +Bonne.... + +--Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier. + +--Bien, reprit l'avocat; à qui mariée? + +--Bonne? + +--Oui. + +--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France. + +--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, répéta +David. Maintenant ajoutez: frère de Lothaire, spolié de la couronne de +France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V. + +--Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal. + +--Continuez, dit le Balafré, il y a une lueur là dedans. + +--Or Charles de Lorraine héritait de son frère à l'extinction de sa +race. Or la race de Lothaire est éteinte; donc, messieurs, vous êtes +les seuls et vrais héritiers de la couronne de France. + +--Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne +croyais. + +--Que dites-vous de cela, mon frère? demandèrent à la fois le cardinal +et le duc de Mayenne. + +--Je dis, répondit le Balafré, que malheureusement il existe en France +une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos prétentions +à néant. + +--Voilà où je vous attendais, monseigneur, s'écria David avec +l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de +la loi salique? + +--L'avénement au trône de Philippe de Valois, au préjudice d'Edouard +d'Angleterre. + +--Quelle est la date de cet avénement? + +Le Balafré chercha dans ses souvenirs. + +--1328, dit sans hésiter le cardinal de Lorraine. + +--C'est-à-dire trois cent quarante et un ans après l'usurpation de +Hugues Capet, deux cent quarante ans après l'extinction de la race de +Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos ancêtres avaient des +droits à la couronne lorsque la loi salique fut inventée. Or, chacun +sait cela, la loi n'a pas d'effet rétroactif. + +--Vous êtes un habile homme, maître Nicolas David, dit le Balafré en +regardant l'avocat avec une admiration qui n'était pas exempte d'un +certain mépris. + +--C'est fort ingénieux, fit le cardinal. + +--C'est fort beau, dit Mayenne. + +--C'est admirable, dit la duchesse, me voilà princesse royale. Je ne +veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne. + +--Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait +qu'une prière: _Ne nos inducas in tentationem et libéra nos ab +advocatis._ + +Le duc de Guise seul était demeuré pensif au milieu de l'enthousiasme +général. + +--Et dire que de pareils subterfuges sont nécessaires à un homme de ma +taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obéir les peuples regardent +des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme +dans les éclairs de ses yeux ou de son épée. + +--Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait +de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les +autres princes, dit-on, paraissent peuple auprès de vous. Mais +l'essentiel pour monter au trône, c'est, comme l'a dit maître Nicolas +David, un bon procès; et, quand nous y serons arrivés, c'est, comme +vous l'avez dit vous-même, que le blason de notre maison ne dépare pas +trop les blasons suspendus au-dessus des autres trônes de l'Europe. + +--Alors, cette généalogie est bonne, continua en soupirant Henri de +Guise, et voici les deux cents écus d'or que m'a demandés pour vous +mon frère de Mayenne,--maître Nicolas David! + +--Et en voici deux cents autres, dit le cardinal à l'avocat, dont les +yeux pétillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies, +pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger. + +--Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre +Éminence. + +--Nous ne pouvons vous charger de porter vous-même à Rome, à notre +saint père Grégoire XIII, cette généalogie, à laquelle il faut qu'il +donne son approbation. Vous êtes trop petit compagnon pour vous faire +ouvrir les portes du Vatican. + +--Hélas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis +de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais été simple gentilhomme! + +--Veux-tu te taire, truand! dit Chicot. + +--Mais vous ne l'êtes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur. +Nous sommes donc forcés de charger de cette mission Pierre de Gondy. + +--Permettez, mon frère, dit la duchesse redevenue sérieuse: les Gondy +sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune +prise, aucun recours. Leur ambition seule nous répond d'eux, et ils +peuvent trouver à satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi +Henri qu'avec la maison de Guise. + +--Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalité +ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier à Pierre de Gondy comme +nous nous fions à Nicolas David, qui est notre homme et que nous +pouvons faire pendre quand il nous plaira. + +Cette naïveté du duc, lancée à brûle-pourpoint au visage de l'avocat, +produisit sur le malheureux légiste le plus étrange effet; il éclata +d'un rire convulsif qui dénotait la plus grande frayeur. + +--Mon frère Charles plaisante, dit Henri de Guise à l'avocat +pâlissant, et l'on sait que vous êtes notre fidèle; vous l'avez prouvé +en mainte affaire. + +--Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing à son +ennemi, ou plutôt à ses deux ennemis. + +--Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures +sont prises à l'avance. Pierre de Gondy portera cette généalogie à +Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il +porte. Le pape approuvera ou désapprouvera sans que Gondy connaisse +cette approbation ou cette désapprobation. Enfin Gondy, toujours +ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette généalogie +approuvée ou désapprouvée. Vous, Nicolas David, vous partirez presque +en même temps que lui, et vous l'attendrez à Châlons, à Lyon ou à +Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arrêter +dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le +véritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous êtes +toujours notre seul homme de confiance. + +David s'inclina. + +--Tu sais à quelle condition, cher ami? murmura Chicot, à la condition +d'être pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je +jure par sainte Geneviève, ici présente en plâtre, en marbre ou en +bois, peut-être même en os, que tu te trouves placé en ce moment entre +deux gibets, mais que le plus rapproché de toi, cher ami, c'est celui +que je te ménage. + +Les trois frères se serrèrent la main et embrassèrent leur soeur la +duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines +laissées dans la sacristie; puis, après les avoir aidés à repasser les +frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha +devant eux jusqu'au porche, où les attendait le frère portier, et par +lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les écus d'or +sonnaient à chaque pas. + +Derrière eux, le frère portier tira les verrous, et, rentrant dans +l'église, s'en vint éteindre la lampe du choeur; aussitôt une +obscurité compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mystérieuse +horreur qui déjà plus d'une fois avait hérissé le poil de Chicot. + +Puis, dans cette obscurité, le bruit des sandales du moine sur les +dalles du pavé s'éloigna, faiblit et se perdit tout à fait. + +Cinq minutes, qui parurent fort longues à Chicot, s'écoulèrent sans +que rien troublât davantage ce silence et cette obscurité. + +--Bon, dit le Gascon, il paraît cette fois que tout est bien +réellement fini, que les trois actes sont joués, et que les acteurs +sont partis. Tâchons de les suivre: j'ai assez de comédie comme ça +pour une seule nuit. + +Et Chicot, qui était revenu sur son idée d'attendre le jour dans +l'église depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les +confessionnaux habités, souleva doucement le loquet, poussa la porte +avec précaution, et allongea le pied hors de sa boîte. + +Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un +coin une échelle destinée à nettoyer les châssis de verres coloriés. +Il ne perdit pas de temps. Les mains étendues, les pieds discrètement +avancés, il parvint sans bruit jusqu'à l'angle, mit la main sur +l'échelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette +échelle à une fenêtre. + +A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'était pas trompé dans ses +prévisions: la fenêtre donnait sur le cimetière du couvent, qui +lui-même donnait sur la rue Bordelle. + +Chicot ouvrit la fenêtre, se mit à cheval dessus, et, attirant +l'échelle à lui avec cette force et cette adresse que donnent presque +toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'intérieur à +l'extérieur. + +Une fois descendu, il cacha l'échelle dans une haie d'ifs plantée au +bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu'à la dernière clôture +qui le séparait de la rue, et qu'il franchit, non sans démolir +quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre côté de la rue. + +Une fois là, Chicot prit un temps pour respirer à pleine poitrine. + +Il était sorti avec quelques égratignures d'un guêpier où plus d'une +fois il avait senti qu'il jouait sa vie. + +Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses +poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arrêtant +qu'à l'hôtellerie de la Corne d'Abondance, à laquelle il frappa sans +hésitation comme sans retard. + +Maître Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'était un homme qui +savait que tout dérangement se paye, et qui comptait plus pour faire +sa fortune sur les extras que sur les ordinaires. + +Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot fût sorti en +simple cavalier et revînt en moine. + +--Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu. + +Chicot lui donna un écu. + +--Et frère Gorenflot? demanda-t-il. + +Un large sourire épanouit la figure du maître aubergiste; il s'avança +vers le cabinet, et, poussant la porte: + +--Voyez, dit-il. + +--Frère Gorenflot ronflait juste à la même place où l'avait laissé +Chicot. + +--Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans +t'en douter, d'avoir un fier cauchemar! + + + + +CHAPITRE XXII + +COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT CÔTE A CÔTE ET FURENT +REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE. + + +Le lendemain matin, à peu près vers l'heure où frère Gorenflot se +réveillait, chaudement empaqueté dans son froc, notre lecteur, s'il +eût voyagé sur la route de Paris à Angers, eût pu voir, entre Chartres +et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les +montures paisibles cheminaient côte à côte, se caressant des naseaux, +et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honnêtes animaux +qui, pour être privés du don de la parole, n'en ont pas moins trouvé +moyen de se communiquer leurs pensées. + +Les cavaliers étaient arrivés la veille à la même heure à peu près à +Chartres sur des coursiers fumants, à la bouche souillée d'écume; un +des deux coursiers était même tombé sur la place de la cathédrale, et, +comme c'était au moment même où les fidèles se rendaient à la messe, +ce n'avait pas été un spectacle sans intérêt pour les bourgeois de +Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les +propriétaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'eût +été une ignoble rosse. + +Quelques-uns avaient remarqué (les bourgeois de Chartres ont de tout +temps été fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient même +remarqué que le plus grand des deux cavaliers avait alors glissé un +écu dans la main d'un honnête garçon, lequel l'avait conduit, lui et +son compagnon, à une auberge voisine, et que, par la porte de derrière +de cette hôtellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs étaient +sortis une demi-heure après, montés sur deux chevaux frais, et avec +les joues enluminées de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud +que l'on vient de boire. + +Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais parée déjà +de tons bleuâtres précurseurs du printemps, le plus grand des deux +cavaliers s'était approché du plus petit, et lui avait dit en ouvrant +ses bras: + +--Chère petite femme, embrasse-moi tranquillement, car, à cette heure, +nous n'avons plus rien à craindre. + +Alors madame de Saint-Luc, car c'était bien elle, s'était penchée +gracieusement en ouvrant l'épais manteau dont elle était enveloppée, +et, en appuyant ses deux bras sur les épaules du jeune homme et sans +cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donné ce +tendre et long baiser qu'il demandait. + +Il était résulté de cette assurance que Saint-Luc avait donnée à sa +femme, et peut-être aussi du baiser donné par madame de Saint-Luc à +son mari, que ce jour-là on s'était arrêté dans une petite hôtellerie +du village de Courville, situé à quatre lieues seulement de Chartres, +laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres +avantages encore, donnait aux deux époux amants toute garantie de +sécurité. + +Là ils demeurèrent, toute la journée et toute la nuit, fort +mystérieusement cachés dans leur petite chambre, où, après s'être fait +servir à déjeuner, ils s'enfermèrent en recommandant à l'hôte, vu le +long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait été +le résultat, de ne point les déranger avant le lendemain au point du +jour, recommandation qui avait été ponctuellement suivie. + +C'était donc dans la matinée de ce jour-là que nous retrouvons M. et +madame de Saint-Luc sur la route de Chartres à Nogent. + +Or, ce jour-là, comme ils étaient plus tranquilles que la veille, ils +voyageaient non plus en fugitifs, non plus même en amoureux, mais en +écoliers qui se détournent à chaque instant du chemin pour se faire +admirer l'un à l'autre sur quelque petit monticule comme une statue +équestre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant +les premières mousses, cueillant les premières fleurs, sentinelles du +printemps qui percent la neige près de disparaître, et se faisant une +joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant +des canards ou du passage d'un lièvre dans la plaine. + +--Morbleu! s'écria tout à coup Saint-Luc, que c'est bon d'être libre! +As-tu jamais été libre, toi, Jeanne? + +--Moi, répondit la jeune femme avec un joyeux éclat de voix, jamais: +et c'est la première fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en +veux. Mon père était soupçonneux. Ma mère était casanière. Je ne +sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand +laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une +pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les +grands bois de Méridor avec ma bonne Diane, la défiant à la course et +courant à travers les ramées, courant jusqu'à ce que nous ne nous +trouvassions plus même l'une l'autre. Alors nous nous arrêtions +palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque +chevreuil, qui, effrayé par nous, s'élançait hors de son repaire, nous +laissant interroger nous-mêmes avec un certain frisson le silence des +vastes taillis. Mais toi, mon bien-aimé Saint-Luc, toi, tu étais +libre, au moins? + +--Moi, libre? + +--Sans doute, un homme.... + +--Ah bien, oui! jamais. Élevé près du duc d'Anjou, emmené par lui en +Pologne, ramené par lui à Paris, condamné à ne pas le quitter par +cette perpétuelle règle de l'étiquette, poursuivi, dès que je +m'éloignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse: +«Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi;» libre! ah +bien, oui! et ce corset qui m'étranglait l'estomac, et cette grande +fraise empesée qui m'écorchait le cou, et ces cheveux frisés à la +gomme qui se fussent mêlés à l'humidité et souillés à la poussière; et +ce toquet enfin cloué à ma tête par des épingles. Oh! non, non, ma +bonne Jeanne, je crois que j'étais encore moins libre que toi, va. +Aussi, tu vois, je profite de la liberté. Vive Dieu! la bonne chose! +et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement? + +--Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un +regard inquiet derrière elle, si l'on nous met à la Bastille? + +--Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que +demi-mal; il me semble que, pendant toute la journée d'hier, nous +sommes demeurés enfermés ni plus ni moins que si nous étions +prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuyés +cependant. + +--Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de +malice et de gaieté; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous +mette ensemble. + +Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu. + +--Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc. + +--Oh! sois tranquille, répondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons +rien à craindre, et nous serons bien cachés: si tu connaissais +Méridor, et ses grands chênes qui semblent les colonnes d'un temple +dont le ciel est la voûte, et ses halliers sans fin, et ses rivières +paresseuses qui coulent, l'été, sous de sombres arceaux de verdure, +et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands +étangs, les champs de blé, les parterres de fleurs, les pelouses sans +fin, et les petites tourelles d'où s'échappent sans cesse des milliers +de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une +ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de +tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces +jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur +de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc. + +--Je l'aime déjà: elle t'a aimée. + +--Oh! je suis bien sûre qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera +toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses +amitiés. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce +nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris +le gouvernement de la maison de son père, du vieux baron; il ne faut +donc pas nous en inquiéter. C'est un guerrier du temps de François +1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a été +autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le +passé, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour +dans le présent et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aimée. +Nous pourrons habiter Méridor sans qu'il le sache et s'en aperçoive +même jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui +laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le +roi François 1er est le plus grand capitaine de tous les temps. + +--Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prévois de grandes +querelles. + +--Comment cela? + +--Entre le baron et moi. + +--A quel propos? A propos du roi François 1er? + +--Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle +fille du monde.... + +--Je ne compte plus, puisque je suis ta femme. + +--Ah! c'est juste, dit Saint-Luc. + +--Te représentes-tu cette existence, mon bien-aimé? continua Jeanne. +Dès le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle +nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles +reliées l'une à l'autre par un corps de logis bâti sous Louis XII, une +architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et +les dentelles. Et des fenêtres, des fenêtres! une vue calme et sombre +sur les grands bois qui montent à perte de vue, et dans les allées +desquels on voit au loin paître quelque daim ou quelque chevreuil +relevant la tête au moindre bruit; puis, du côté opposé, une +perspective ouverte sur des plaines dorées, sur des villages aux toits +rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute +peuplée de petits bateaux. Puis nous aurons, à trois lieues, un lac +avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec +lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le +vieux baron, ignorant de ses hôtes, dira, prêtant l'oreille aux abois +lointains: «Diane, écoute donc, si on ne dirait pas Astrée et +Phlégéton qui chassent. + +--Et s'ils chassent, bon père, répondra Diane, laisse-les chasser.» + +--Dépêchons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais déjà être à Méridor. + +Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui dévoraient alors l'espace +pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arrêtaient tout à coup pour +laisser à leurs maîtres le loisir de reprendre une conversation +interrompue ou de corriger un baiser mal donné. + +Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, où, à peu près rassurés, +les deux époux séjournèrent un jour, puis, le lendemain de ce jour, +qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils +suivaient, ils s'engagèrent avec la volonté bien arrêtée d'arriver le +soir même à Méridor, dans les forêts sablonneuses qui s'étendaient à +cette époque de Guécelard à Ecomoy. + +Arrivés là, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui +connaissait l'humeur tour à tour bouillante et paresseuse du roi, qui, +selon la disposition d'esprit où il se trouvait au moment du départ de +Saint-Luc, avait dû envoyer vingt courriers et cent gardes après eux +avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'était contenté de +pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus +loin que d'ordinaire, en murmurant: + +--Oh! traître de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tôt! + +Or, comme les fugitifs n'avaient été rejoints par aucun courrier, +n'avaient aperçu aucun garde, il était probable qu'au lieu de s'être +trouvé dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'était trouvé +dans son humeur paresseuse. + +C'était ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derrière +lui un coup d'oeil sur cette route solitaire où n'apparaissait point +le moindre persécuteur. + +--Bon, pensait-il, la tempête sera retombée sur ce pauvre Chicot, qui, +tout fou qu'il est, et peut-être même justement parce qu'il est fou, +m'a donné un si bon conseil.... J'en serai quitte pour quelque +anagramme plus ou moins spirituelle. + +Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait +faite sur lui au jour de sa faveur. + +Tout à coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son +bras. + +Il tressaillit. Ce n'était point une caresse. + +--Regarde, dit Jeanne. + +Saint-Luc se retourna, et vit à l'horizon un cavalier qui faisait même +route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval. + +Ce cavalier était à la sommité du chemin; il se détachait en vigueur +sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont +dû remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus +grand que nature. + +Cette coïncidence parut de mauvais augure à Saint-Luc, soit à cause de +la disposition de son esprit, auquel la réalité semblait venir à point +nommé donner un démenti, soit que réellement, et malgré le calme qu'il +affectait, il craignît encore quelque retour capricieux du roi Henri +III. + +--Oui, en effet, dit-il, pâlissant malgré lui, voici un cavalier +là-bas. + +--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'éperon à son cheval. + +--Non pas, dit Saint-Luc, à qui la crainte qu'il éprouvait ne pouvait +faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que +j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul. +Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passé, nous +continuerons notre chemin. + +--Mais s'il s'arrête? + +--Eh bien, s'il s'arrête, nous verrons à qui nous avons affaire, et +nous agirons en conséquence. + +--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon +Saint-Luc est là pour me défendre. + +--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier +regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au +galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une +fraise, qui me donnent quelques inquiétudes. + +--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles +t'inquiéter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son +cheval par la bride et qui l'entraînait avec lui dans le bois. + +--Parce que la plume est d'une couleur fort à la mode en ce moment à +la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont là de ces +plumes qui coûteraient trop cher à faire teindre, et de ces fraises +qui coûteraient trop de soins à amidonner aux gentilshommes manceaux, +pour que nous ayons affaire à un compatriote de ces belles poulardes +qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait +l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maître. + +--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, à l'idée +qu'elle pouvait être séparée de son mari. + +Mais c'était chose plus facile à dire qu'à exécuter. Les sapins +étaient fort épais et formaient une véritable muraille de branches. De +plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain +sablonneux. + +Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on +entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne. + +--C'est bien a nous qu'il en veut, Jésus Seigneur! s'écria la jeune +femme. + +--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arrêtant, si c'est à nous qu'il en veut, +voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied à terre il nous +rejoindra toujours. + +--Il s'arrête, dit la jeune femme. + +--Et même il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma +foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui. + +--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me +semble. + +En effet, l'inconnu, après avoir attaché son cheval a l'un des sapins +de la lisière, entrait dans le bois en criant: + +--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille +diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu. + +--Que dit-il donc? demanda la comtesse. + +--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose. + +--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez +oublié votre bracelet dans l'hôtellerie de Courville. Que diable! un +portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette +respectable madame de Cossé surtout. En faveur de cette chère maman, +ne me faites donc pas courir pour cela. + +--Mais je connais cette voix! s'écria Saint-Luc. + +--Et puis il me parle de ma mère. + +--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie? + +--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis aperçue ce matin seulement. Je ne +pouvais me rappeler où je l'avais laissé. + +--Mais c'est Bussy! s'écria tout à coup Saint-Luc. + +--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout émue, notre ami? + +--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant +d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin +à l'éviter. + +--Saint-Luc! je ne m'étais donc pas trompé! dit la voix sonore de +Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva près des deux époux. + +Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux éclats et en offrant à la +comtesse le portrait que réellement elle avait oublié dans +l'hôtellerie de Courville, où l'on se rappelle que les voyageurs +avaient passé la nuit. + +--Est-ce que vous venez pour nous arrêter de la part du roi, monsieur +de Bussy? dit en souriant Jeanne. + +--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majesté pour +qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouvé votre +bracelet à Courville; cela m'a indiqué que vous me précédiez sur la +route. J'ai alors poussé mon cheval, je vous ai aperçus, je me suis +douté que c'était vous, et, sans le vouloir, je vous ai donné la +chasse. Excusez-moi. + +--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupçon, c'est le +hasard qui vous fait suivre la même route que nous? + +--Le hasard, répondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontrés, +je dirai la Providence. + +Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaça +devant l'oeil si brillant et le sourire si sincère du beau +gentilhomme. + +--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne. + +--Je voyage, dit Bussy en remontant à cheval. + +--Mais pas comme nous? + +--Non, malheureusement. + +--Pas pour cause de disgrâce? voulais-je dire. + +--Ma foi, peu s'en faut. + +--Et vous allez? + +--Je vais du côté d'Angers. Et vous? + +--Nous aussi. + +--Oui, je comprends, Brissac est à une dizaine de lieues d'ici, entre +Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir +paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je +porterais envie à votre bonheur si l'envie n'était pas un si vilain +défaut. + +--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de +reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous +le sommes; c'est chose très-facile, je vous jure, que le bonheur quand +on s'aime. + +Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler à son +témoignage. + +--Madame, dit Bussy, je me défie de ces bonheurs-là; tout le monde n'a +pas la chance de se marier comme vous, avec privilège du roi. + +--Allons donc, vous, l'homme aimé partout! + +--Quand on est aimé partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est +comme si on ne l'était nulle part. + +--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence à son +mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillité à +bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets +de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence. + +--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un +soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi. + +--Voulez-vous que je vous marie? répéta madame de Saint-Luc. + +--Si vous me mariez à votre goût, non; si vous me mariez à mon goût, +oui. + +--Vous dites cela comme un homme décidé à rester célibataire. + +--Peut-être. + +--Mais vous êtes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez épouser? + +--Comte, par grâce, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne +pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur. + +--Ah çà, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est +de ma femme que vous êtes amoureux. + +--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein +de délicatesse, et que les maris auraient bien tort d'être jaloux de +moi. + +--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'était Bussy qui +lui avait amené sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous +avez le coeur pris quelque part. + +--Je l'avoue, dit Bussy. + +--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne. + +--Par une passion, madame. + +--Je vous guérirai. + +--Je ne crois pas. + +--Je vous marierai. + +--J'en doute. + +--Et je vous rendrai aussi heureux que vous méritez de l'être. + +--Hélas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'être malheureux. + +--Je suis très-opiniâtre, je vous en avertis, dit Jeanne. + +--Et moi donc! dit Bussy. + +--Comte, vous céderez. + +--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis. +Sortons d'abord de cette sablonnière, s'il vous plaît, puis nous +gagnerons pour la couchée ce charmant petit village qui reluit là-bas +au soleil. + +--Celui-là ou quelque autre. + +--Peu m'importe, je n'ai point de préférence. + +--Vous nous accompagnez alors? + +--Jusqu'à l'endroit où je vais, à moins que vous n'y voyiez quelque +inconvénient. + +--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez où nous allons. + +--Et où allez-vous? + +--Au château de Méridor. + +Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint +même si pâle, que c'en était fait de son secret, si, en ce moment +même, Jeanne n'eût regardé son mari en souriant. + +Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux époux, ou +plutôt les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice +pour malice à la jeune femme; seulement sa malice à lui, c'était un +profond silence sur ses intentions. + +--Au château de Méridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de +force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie? + +--La terre d'une de mes bonnes amies, répondit Jeanne. + +--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est à sa +terre? + +--Sans doute, répondit madame de Saint-Luc, qui ignorait complètement +les événements arrivés à Méridor depuis deux mois: n'avez vous donc +jamais entendu parler du baron de Méridor, un des plus riches barons +poitevins et... + +--Et... répéta Bussy, voyant que Jeanne s'arrêtait. + +--Et de sa fille Diane de Méridor, la plus belle fille de baron qu'on +ait jamais vue? + +--Non, madame, répliqua Bussy, presque suffoqué par l'émotion. + +Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore +son mari avec une singulière expression, le beau gentilhomme, +disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route, +sans à-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de +Diane de Méridor, pour faire écho à la seule pensée qu'il eût dans le +coeur. + +Était-ce une surprise? ce n'était point probable; était-ce un piège? +c'était presque impossible. Saint-Luc n'était déjà plus à Paris +lorsqu'il était entré chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait +appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Méridor. + +--Et ce château est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy. + +--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est là et +non pas à votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au +reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous +venez, n'est-ce pas? + +--Oui, madame. + +--Allons, dit Jeanne, c'est déjà un pas fait vers le bonheur que je +vous proposais. + +Bussy s'inclina et continua de marcher près des deux jeunes époux, +qui, grâce aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine. +Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait +bien des choses à apprendre, se hasarda de questionner. C'était le +privilège de sa position, et il paraissait au reste résolu d'en user. + +--Et ce baron de Méridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus +riche des Poitevins, quel homme est-ce? + +--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier +qui, s'il eût vécu au temps du roi Arthus, eût certes obtenu une place +à la table ronde. + +--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et +l'émotion de sa voix, à qui a-t-il marié sa fille? + +--Marié sa fille! + +--Je le demande. + +--Diane, mariée! + +--Qu'y aurait-il d'extraordinaire à cela? + +--Rien; mais Diane n'est point mariée: certainement, j'eusse été la +première prévenue de ce mariage. + +Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage +de sa gorge étranglée. + +--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Méridor est au château avec son +père? + +--Nous l'espérons bien, répondit Saint-Luc, appuyant sur cette +réponse, pour montrer à sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il +partageait ses idées et s'associait à ses plans. + +Il se fît un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa +pensée. + +--Ah! s'écria tout à coup Jeanne en se haussant sur ses étriers, voici +les tourelles du château. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, +au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, +seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises? + +--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une émotion qui étonnait +lui-même ce brave coeur, resté jusqu'alors un peu sauvage, oui, je +vois. Ainsi c'est là le château de Méridor? + +Et, par une réaction naturelle à la pensée, à l'aspect de ce pays si +beau et si riche même au temps de la détresse de la nature, à l'aspect +de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnière +ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'étouffant réduit de la +rue Saint-Antoine. + +Cette fois encore il soupira, mais ce n'était plus tout à fait de +douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc +venait de lui donner l'espérance. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LE VIEILLARD ORPHELIN. + + +Madame de Saint-Luc ne s'était point trompée: deux heures après on +était en face du château de Méridor. + +Depuis les dernières paroles échangées entre les voyageurs, et que +nous avons répétées, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter à +ces bons amis, qui venaient de se faire connaître, l'aventure qui +tenait Diane éloignée de Méridor. Mais, une fois entré dans cette voie +de révélations, il fallait non-seulement révéler ce que tout le monde +allait bientôt savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne +voulait révéler à personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait +naturellement trop d'interprétations et de questions. + +Et puis Bussy voulait entrer à Méridor comme un homme parfaitement +inconnu. Il voulait voir, sans préparation aucune, M. de Méridor, +l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se +convaincre enfin, non pas que le récit de Diane était sincère, il ne +soupçonnait pas un instant de mensonge cet ange de pureté, mais +qu'elle n'avait été elle-même trompée sur aucun point, et que ce récit +qu'il avait écouté avec un si puissant intérêt avait été une +interprétation fidèle des événements. + +Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent +l'homme supérieur dans sa sphère dominatrice, même au milieu des +égarements de l'amour: ces deux sentiments étaient la circonspection à +l'égard des étrangers et le respect profond de la personne qu'on aime. + +Aussi madame de Saint-Luc, trompée, malgré sa perspicacité féminine, +par la puissance que Bussy avait conservée sur lui-même, +demeura-t-elle persuadée que le jeune homme venait d'entendre pour la +première fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'éveillant en +lui ni souvenir ni espérance, il s'attendait à trouver à Méridor +quelque provinciale bien gauche et bien embarrassée en face des hôtes +nouveaux qui lui arrivaient. + +En conséquence, elle se disposait à jouir de sa surprise. + +Cependant une chose l'étonnait, c'est que, le garde ayant sonné dans +sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourût point sur le +pont-levis, tandis que c'était un signal auquel Diane accourait +toujours. + +Mais, au lieu de Diane, on aperçut s'avancer par le porche principal +du château un vieillard courbé, appuyé sur un bâton. Il était vêtu +d'un surtout de velours vert brodé d'une fourrure de renard, et à sa +ceinture brillait un sifflet d'argent près d'un petit trousseau de +clef. + +Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs +comme les dernières neiges. + +Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race +allemande, qui marchaient derrière lui lentement et à pas égaux, la +tête basse et ne se devançant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le +vieillard put arriver près du parapet: + +--Qui est là? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur à +un pauvre vieillard de le visiter? + +--Moi, moi, seigneur Augustin! s'écria la voix rieuse de la jeune +femme. + +Car Jeanne de Cossé appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de +son frère cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'était mort que +depuis trois ans. + +Mais le baron, au lieu de répondre par l'exclamation joyeuse que +Jeanne s'attendait à entendre sortir de sa bouche, le baron leva +lentement la tête, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards: + +--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?.... + +--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est +vrai, mon déguisement.... + +--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les +yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils +pleurent trop, les larmes les brûlent. + +--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre +vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, même sous mes habits d'homme. +Il faut donc que je vous dise mon nom? + +--Oui, sans doute, répliqua le vieillard, puisque je vous dis que je +vous vois à peine. + +--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis +madame de Saint-Luc. + +--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas. + +--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom +de jeune fille est Jeanne de Cossé-Brissac. + +--Ah! mon Dieu! s'écria le vieillard en essayant d'ouvrir la barrière +de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu! + +Jeanne, qui ne comprenait rien à cette réception étrange, si +différente de celle à laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait à +l'âge du vieillard et au déclin de ses facultés, se voyant enfin +reconnue, sauta à bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras, +ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle +sentit ses joues humides; il pleurait. + +--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune. + +--Venez, dit le vieillard après avoir embrassé Jeanne. + +Et, comme s'il n'eût pas aperçu ses deux compagnons, le vieillard se +remit à marcher vers le château de son pas égal et mesuré, suivi +toujours à la même distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que +le temps de flairer et de regarder les visiteurs. + +Le château avait un aspect de tristesse étrange; tous les volets en +étaient fermés; on eût dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on +apercevait passant çà et là étaient vêtus de noir. Saint-Luc adressa +un regard à sa femme pour lui demander si c'était ainsi qu'elle +s'attendait à trouver le château. + +Jeanne comprit, et, comme elle avait hâte elle-même de sortir de cette +perplexité, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main: + +--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait +point ici? + +Le vieillard s'arrêta comme frappé de la foudre, et, regardant la +jeune femme avec une expression qui ressemblait presque à la terreur: + +--Diane? dit-il. + +Et soudain, à ce nom, les deux chiens, levant la tête de chaque côté +vers leur maître, poussèrent un lugubre gémissement. + +Bussy ne put s'empêcher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et +Saint-Luc s'arrêta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou +retourner en arrière. + +--Diane! répéta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps +pour comprendre la question qui lui était faite; mais vous ne savez +donc pas? + +Et sa voix déjà faible et tremblante s'éteignit dans un sanglot +arraché du plus profond du coeur. + +--Mais quoi donc? et qu'est-il arrivé? s'écria Jeanne émue et les +mains jointes. + +--Diane est morte! s'écria le vieillard en levant les mains avec un +geste désespéré vers le ciel, et en laissant échapper un torrent de +larmes. + +Et il se laissa tomber sur les premières marches du perron, auquel on +était arrivé. Il cachait sa tète entre ses deux mains en se balançant +comme pour chasser le souvenir funèbre qui venait sans cesse le +torturer. + +--Morte! s'écria Jeanne frappée d'épouvante et pâlissant comme un +spectre. + +--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard. + +--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laissé croire, à lui aussi, qu'elle +était morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour! + +--Morte! morte! répéta le baron; ils me l'ont tuée! + +--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, après le coup terrible +qu'elle avait reçu, venait de trouver la seule ressource qui empêche +de se briser le faible coeur des femmes, les larmes. + +Et elle éclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard, +au cou duquel ses bras venaient s'enlacer. + +Le vieux seigneur se releva, trébuchant. + +--N'importe, dit-il, pour être vide et désolée, la maison n'en est pas +moins hospitalière; entrez. + +Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le +péristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle à manger, et +entra dans le salon. + +Un domestique, dont le visage bouleversé et dont les jeux rougis +dénotaient le tendre attachement pour son maître, marchait devant, +ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient. + +Arrivé dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne, +s'assit ou plutôt se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois +sculpté. + +Le valet poussa une fenêtre pour donner de l'air, et, sans sortir de +la chambre, se retira dans un coin. + +Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les +blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes +les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se décider à +regarder comme réel le malheur qu'on lui annonçait. Il y a un âge où +l'on ne peut sonder l'abîme de la mort, parce qu'on ne croit point à +la mort. + +Ce fut le baron qui vint au-devant de son désir en reprenant la +parole. + +--Vous m'avez dit que vous étiez mariée, ma chère Jeanne; monsieur +est-il donc votre mari? + +Et il désignait Bussy. + +--Non, seigneur Augustin, répondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc. + +Saint-Luc s'inclina plus profondément encore devant le malheureux père +que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et +s'efforça même de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers +Bussy: + +--Et monsieur, dit-il, est votre frère, le frère de votre mari, un de +vos parents? + +--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami: +M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le +duc d'Anjou. + +A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lança un +regard terrible sur Bussy, et, comme épuisé par cette provocation +muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gémissement. + +--Quoi donc? demanda Jeanne. + +--Le baron vous connaît-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc. + +--C'est la première fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de +Méridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que +le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard. + +--Ah! vous êtes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous +êtes gentilhomme de ce monstre, de ce démon, et vous osez l'avouer! et +vous avez l'audace de vous présenter chez moi! + +--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc à sa femme, en regardant le +baron avec des yeux étonnés. + +--La douleur lui aura dérangé l'esprit, répondit Jeanne avec effroi. + +M. de Méridor avait accompagné les paroles qu'il venait de prononcer, +et qui faisaient douter à Jeanne qu'il eût toute sa raison, d'un +regard plus menaçant encore que le premier; mais Bussy, toujours +impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et +ne répliqua point. + +--Oui, de ce monstre, reprit M. de Méridor, dont la tète semblait +s'égarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tué ma fille? + +--Pauvre seigneur! murmura Bussy. + +--Mais que dit-il donc là? demanda Jeanne, interrogeant à son tour. + +--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effarés, +s'écria M. de Méridor en prenant les mains de Jeanne et celles de +Saint-Luc et en les réunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou +m'a tué ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a +tuée! + +Et le vieillard prononça ces dernières paroles avec un tel accent de +douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-même. + +--Seigneur, dit la jeune femme, cela fût-il, et je ne comprends point +comment cela peut être, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur +M. de Bussy, le plus loyal, le plus généreux gentilhomme qui soit. +Mais voyez donc, mon bon père, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous +dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc +venu, s'il eût pu se douter de l'accueil que vous lui réserviez! Ah! +cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimée Diane, dites-nous +comment cette catastrophe est arrivée. + +--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant à Bussy. + +Bussy s'inclina sans répondre. + +--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet événement. + +--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est +vrai, je n'en ai écrit, je n'en ai parlé à personne; il me semblait +que le monde ne pouvait vivre du moment où Diane ne vivait plus; il me +semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane. + +--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne. + +--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infâme, le +déshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si +belle, l'a fait enlever et conduire au château de Beaugé pour la +déshonorer comme il eût fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma +Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est précipitée d'une +fenêtre dans le lac, et l'on n'a plus retrouvé que son voile flottant +à la surface de l'eau. + +Et le vieillard ne put articuler cette dernière phrase sans des larmes +et des sanglots qui faisaient de cette scène un des plus lugubres +spectacles que Bussy eût vus jusque-là, Bussy, l'homme de guerre, +habitué à verser et à voir verser le sang. + +Jeanne, presque évanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une +espèce de terreur. + +--Oh! comte, s'écria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il +vous faut abandonner ce prince infâme; comte, un noble coeur comme le +vôtre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin. + +Le vieillard, un peu réconforté par ces paroles, attendait la réponse +de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles +sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises +morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un +des moindres adoucissements à la douleur de l'enfant mordu par un +chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu. + +Mais Bussy, au lieu de répondre à l'apostrophe de Saint-Luc, fit un +pas vers M. de Méridor. + +--Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un +entretien particulier? + +--Écoutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il +est bon et qu'il sait rendre service. + +--Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait +quelque chose d'étrange dans le regard du jeune homme. + +Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un +regard plein de noblesse et d'amitié: + +--Vous permettez, dit-il. + +Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuyés l'un sur l'autre +et doublement heureux de leur bonheur près de cette immense infortune. + +Alors, quand la porte se fut refermée derrière eux, Bussy s'approcha +du baron et le salua profondément. + +--Monsieur le baron, dit Bussy, vous venez, en ma présence, d'accuser +un prince que je sers, et vous l'avez accusé avec une violence qui me +force à vous demander une explication. + +Le vieillard fit un mouvement. + +--Oh! ne vous méprenez point au sens tout respectueux de mes paroles; +c'est avec la plus profonde sympathie que je vous parle, c'est avec le +plus vif désir d'adoucir votre chagrin que je vous dis: Monsieur le +baron, faites-moi, dans ses détails, le récit de la catastrophe +douloureuse que vous racontiez tout à l'heure à M. de Saint-Luc et à +sa femme. Voyons, tout s'est-il bien accompli comme vous le croyez, et +tout est-il bien perdu? + +--Monsieur, dit le vieillard, j'ai eu un moment d'espoir. Un noble et +loyal gentilhomme, M. de Monsoreau, a aimé ma pauvre fille et s'est +intéressé à elle. + +--M. de Monsoreau! eh bien, demanda Bussy, voyons, quelle a été sa +conduite dans tout ceci? + +--Ah! sa conduite fut loyale et digne, car Diane avait refusé sa main. +Cependant ce fut lui qui le premier m'avertit des infâmes projets du +duc. Ce fut lui qui m'indiqua le moyen de les faire échouer; il ne +demandait qu'une chose pour sauver ma fille, et cela encore prouvait +toute la noblesse et toute la droiture de son âme; il demandait, s'il +parvenait à l'arracher des mains du duc, que je la lui donnasse en +mariage, afin que, hélas! ma fille n'en sera pas moins perdue, lui, +jeune, actif et entreprenant, pût la défendre contre un puissant +prince, ce que son pauvre père ne pouvait entreprendre. Je donnai mon +consentement avec joie; mais, hélas! ce fut inutile: il arriva trop +tard, et ne trouva ma pauvre Diane sauvée du déshonneur que par la +mort. + +--Et, depuis ce moment fatal, demanda Bussy, M. de Monsoreau n'a-t-il +donc pas donné de ses nouvelles? + +--Il n'y a qu'un mois que ces événements se sont passés, dit le +vieillard, et le pauvre gentilhomme n'aura pas osé reparaître devant +moi, ayant échoué dans son généreux dessein. + +Bussy baissa la tête; tout lui était expliqué. + +Il comprenait maintenant comment M. de Monsoreau avait réussi à +enlever au prince la jeune fille qu'il aimait, et comment la crainte +que le prince ne découvrît que cette jeune fille était devenue sa +femme lui avait laissé accréditer, même près du pauvre père, le bruit +de sa mort. + +--Eh bien, monsieur, dit le vieillard, voyant que la rêverie penchait +le front du jeune homme, et tenait fixés sur la terre ses yeux, que le +récit qu'il venait d'achever avait fait étinceler plus d'une fois. + +--Eh bien, monsieur le baron, répondit Bussy, je suis chargé par +monseigneur le duc d'Anjou de vous amener à Paris, où Son Altesse +désire vous parler. + +--Me parler, à moi! s'écria le baron; moi, me trouver en face de cet +homme après la mort de ma fille! et que peut-il avoir à me dire, le +meurtrier? + +--Qui sait? se justifier peut-être. + +--Et, se justifiât-il, s'écria le vieillard, non, monsieur de Bussy, +non, je n'irai point à Paris; ce serait d'ailleurs trop m'éloigner de +l'endroit où repose ma chère enfant dans son froid linceul de roseaux. + +--Monsieur le baron, dit Bussy d'une voix ferme, permettez-moi +d'insister près de vous; c'est mon devoir de vous conduire à Paris, et +je suis venu exprès pour cela. + +--Eh bien, j'irai donc à Paris! s'écria le vieillard, tremblant de +colère; mais malheur à ceux qui m'auront perdu! Le roi m'entendra, et, +s'il ne m'entend pas, je ferai appel à tous les gentilshommes de +France. Aussi bien, murmura-t-il plus bas, j'oubliais dans ma douleur +que j'ai entre les mains une arme dont jusqu'à présent je n'ai eu à +faire aucun usage. Oui, monsieur de Bussy, je vous accompagnerai. + +--Et moi, monsieur le baron, dit Bussy en lui prenant la main, je vous +recommande la patience, le calme et la dignité qui conviennent à un +seigneur chrétien. Dieu a pour les nobles cours des miséricordes +infinies, et vous ne savez point ce qu'il vous réserve. Je vous prie +aussi, en attendant le jour où ces miséricordes éclateront, de ne +point me compter au nombre de vos ennemis, car vous ne savez point ce +que je vais faire pour vous. A demain donc, monsieur le baron, s'il +vous plaît, et, dès que le jour sera venu, nous nous mettrons en +route. + +--J'y consens, répondit le vieux seigneur, ému malgré lui par le doux +accent avec lequel Bussy avait prononcé ces paroles; mais, en +attendant, ami ou ennemi, vous êtes mon hôte, et je dois vous conduire +à votre appartement. + +Et le baron prit sur la table un flambeau d'argent à trois branches, +et d'un pas pesant gravit, suivi de Bussy d'Amboise, l'escalier +d'honneur du château. + +Les chiens voulaient le suivre; il les arrêta d'un signe; deux de ses +serviteurs marchaient derrière Bussy avec d'autres flambeaux. + +En arrivant sur le seuil de la chambre qui lui était destinée, le +comte demanda ce qu'étaient devenus M. de Saint-Luc et sa femme. + +--Mon vieux Germain doit avoir pris soin d'eux, répondit le baron. +Passez une bonne nuit monsieur le comte. + + + + +CHAPITRE XXIV + +COMMENT REMI LE HAUDOUIN S'ÉTAIT, EN L'ABSENCE DE BUSSY, MÉNAGÉ DES +INTELLIGENCES DANS LA MAISON DE LA RUE SAINT-ANTOINE. + + +Monsieur et madame de Saint-Luc ne pouvaient revenir de leur surprise: +Bussy aux secrets avec M. de Méridor; Bussy se disposant à partir avec +le vieillard pour Paris; Bussy, enfin, paraissant prendre tout à coup +la direction de ces affaires qui lui paraissaient d'abord étrangères +et inconnues, était pour les deux jeunes gens un phénomène +inexplicable. + +Quant au baron, le pouvoir magique de ce titre Altesse Royale avait +produit sur lui son effet ordinaire: un gentilhomme du temps de Henri +III n'en était pas encore à sourire devant des qualifications et des +armoiries. + +Altesse Royale, cela signifiait pour M. de Méridor comme pour tout +autre, excepté le roi, force majeure, c'est-à-dire la foudre et la +tempête. + +Le matin venu, le baron prit congé de ses hôtes, qu'il installa dans +le château; mais Saint-Luc et sa femme, comprenant la difficulté de la +situation, se promirent de quitter Méridor aussitôt que faire se +pourrait, et de rentrer dans les terres de Brissac, qui en étaient +voisines, aussitôt que l'on se serait assuré du consentement du timide +maréchal. + +Quant à Bussy, pour justifier son étrange conduite, il n'eût besoin +que d'une seconde. Bussy, maître du secret qu'il possédait et qu'il +pouvait révéler à qui lui faisait plaisir, ressemblait à l'un de ces +magiciens chers aux Orientaux, qui, d'un premier coup de baguette, +font tomber les larmes de tous les yeux, et qui, du second, dilatent +toutes les prunelles et fendent toutes les bouches par un joyeux +sourire. + +Cette seconde, que nous avons dit suffire à Bussy pour opérer de si +grands changements, fut employée par lui à laisser tomber tout bas +quelques syllabes dans l'oreille que lui tendait avidement la +charmante femme de Saint-Luc. + +Ces quelques syllabes prononcées, le visage de Jeanne s'épanouit; son +front si pur se colora d'une délicieuse rougeur. On vit ses petites +dents blanches et brillantes comme la nacre apparaître sous le corail +de ses lèvres; et, comme son mari, stupéfait, la regardait pour +l'interroger, elle mit un doigt sur sa bouche, et s'enfuit en +bondissant et en envoyant un baiser de remercîment à Bussy. + +Le vieillard n'avait rien vu de cette pantomime expressive: l'oeil +fixé sur le manoir paternel, il caressait machinalement ses deux +chiens, qui ne pouvaient se décider à le quitter; il donna quelques +ordres d'une voix émue à ses serviteurs, courbés sous son adieu et +sous sa parole. Puis, montant à grand'peine, et grâce à l'aide de son +écuyer, un vieux cheval pie qu'il affectionnait, et qui avait été son +cheval de bataille dans les dernières guerres civiles, il salua d'un +geste le château de Méridor et partit sans prononcer un seul mot. + +Bussy, l'oeil brillant, répondait aux sourires de Jeanne et se +retournait fréquemment pour dire adieu à ses amis. En le quittant, +Jeanne lui avait dit tout bas: + +--Quel homme étrange faites-vous, seigneur comte! Je vous avais promis +que le bonheur vous attendait à Méridor... et c'est vous au contraire +qui apportez à Méridor le bonheur qui s'en était envolé. + +De Méridor à Paris il y a loin; loin surtout pour un vieux baron +criblé de coups d'épée et de mousquet reçus dans ces rudes guerres où +les blessures étaient en proportion des guerriers. Longue route aussi +faisait cette distance pour ce digne cheval pie que l'on appelait +Jarnac, et qui, à ce nom, relevant sa tête enfoncée sous sa crinière, +roulait un oeil encore fier sous sa paupière fatiguée. + +Une fois en route, Bussy se mit à l'étude: cette étude était de +captiver par ses soins et ses attentions de fils le coeur du vieillard +dont il s'était d'abord attiré la haine, et sans doute il y réussit, +car, le sixième jour au matin, en arrivant à Paris, M. de Méridor dit +à son compagnon de voyage ces paroles, qui peignaient tout le +changement que le voyage avait amené dans son esprit: + +--C'est singulier, comte, me voici plus près que jamais de mon +malheur, et cependant je suis moins inquiet à l'arrivée que je ne +l'étais au départ. + +--Encore deux heures, seigneur Augustin, dit Bussy, et vous m'aurez +jugé comme je veux être jugé par vous. + +Les voyageurs entrèrent à Paris par le faubourg Saint-Marcel, +éternelle entrée dont la préférence se conçoit à cette époque, parce +que cet horrible quartier, un des plus laids de Paris, semblait le +plus parisien de tous, grâce à ses nombreuses églises, à ses milliers +de maisons pittoresques et à ses petits ponts sur des cloaques. + +--Où allons-nous? dit le baron; au Louvre, sans doute? + +--Monsieur, dit Bussy, je dois d'abord vous mener à mon hôtel, pour +que vous vous rafraîchissiez quelques minutes, et que vous soyez +ensuite en état de voir comme il convient la personne chez laquelle je +vous conduis. + +Le baron se laissa faire patiemment; Bussy le conduisit droit à son +hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. + +Les gens du comte ne l'attendaient pas ou plutôt ne l'attendaient +plus: rentré la nuit par une petite porte dont lui seul avait la clef, +il avait sellé lui-même son cheval, et était parti sans avoir été vu +d'aucun autre que de Remy le Haudouin. On comprend donc que sa +disparition instantanée, les dangers qu'il avait courus la semaine +précédente, et qui s'étaient trahis par sa blessure, ses habitudes +aventureuses enfin qu'aucune leçon ne corrigeait, avaient porté +beaucoup de gens à croire qu'il avait donné dans quelque piège tendu +sur son chemin par ses ennemis, que la fortune, si longtemps favorable +à son courage, avait un jour enfin été contraire à sa témérité, et que +Bussy, muet et invisible, était bien mort par quelque dague ou quelque +arquebusade. + +De sorte que les meilleurs amis et les plus fidèles serviteurs de +Bussy faisaient déjà des neuvaines pour son retour à la lumière, +retour qui leur paraissait non moins hasardeux que celui de Pyrithoüs, +tandis que les autres, plus positifs, ne comptant plus que sur son +cadavre, faisaient, pour le retrouver, les recherches les plus +minutieuses dans les égouts, dans les caves suspectes, dans les +carrières de la banlieue, dans le lit de la Bièvre ou dans les fossés +de la Bastille. + +Une seule personne répondait quand on lui demandait des nouvelles de +Bussy: + +--M. le comte se porte bien. + +Mais, si l'on voulait pousser plus loin l'interrogatoire, comme elle +n'en savait pas davantage, les renseignements qu'elle pouvait donner +s'arrêtaient là. + +Cette personne, qui essuyait, grâce à cette réponse rassurante, mais +peu détaillée, force rebuffades et mauvais compliments, était maître +Remy le Haudouin, qui, du soir au matin, trottait menu, perdant son +temps à des contemplations étranges, disparaissant de temps en temps +de l'hôtel, soit le jour, soit la nuit, rentrant alors avec des +appétits insolites, et ramenant par sa gaieté, chaque fois qu'il +rentrait, un peu de joie au coeur de cette maison. + +Le Haudouin, après une de ces absences mystérieuses, rentrait +justement à l'hôtel au moment où la cour d'honneur retentissait des +cris d'allégresse, où les valets empressés se jetaient sur la bride du +cheval de Bussy et se disputaient à qui serait son écuyer, car le +comte, au lieu de mettre pied à terre, demeurait à cheval. + +--Voyons, disait Bussy, vous êtes satisfaits de me voir vivant, merci. +Vous me demandez si c'est bien moi, regardez, touchez, mais faites +bien vite. Bien, maintenant aidez ce digne gentilhomme à descendre de +cheval, et faites attention que je le considère avec plus de respect +que je ne ferais d'un prince. + +Bussy avait raison de rehausser ainsi le vieillard, à qui l'on avait à +peine fait attention d'abord, et qu'à ses habits modestes, à ses +habits peu soucieux de la mode, et à son cheval pie, fort vite +apprécié de gens qui chaque jour manoeuvraient les chevaux de Bussy, +on avait été tenté de prendre pour un écuyer mis en retraite dans +quelque province, et que l'aventureux gentilhomme ramenait de cet exil +comme d'un autre monde. + +Mais, ces paroles prononcées, ce fut aussitôt à qui s'empresserait +près du baron. Le Haudouin regardait la scène en riant sous cape, +selon son habitude, et il fallut toute la gravité de Bussy pour forcer +ce rire à disparaître du joyeux visage du jeune docteur. + +--Vite une chambre à monseigneur! cria Bussy. + +--Laquelle? demandèrent aussitôt cinq ou six voix empressées. + +--La meilleure, la mienne. + +Et à son tour il offrit son bras au vieillard pour gravir l'escalier, +essayant de le recevoir avec plus d'honneur encore qu'il n'en avait +été reçu. + +M. de Méridor se laissait aller à cette entraînante courtoisie sans +volonté, comme on se laisse aller à la pente de certains rêves qui +vous conduisent à ces pays fantastiques, royaumes de l'imagination et +de la nuit. + +On apporta au baron le gobelet doré du comte, et Bussy voulut lui +verser lui-même le vin de l'hospitalité. + +--Merci, merci, monsieur, disait le vieillard; mais irons-nous bientôt +où nous devons aller? + +--Oui, seigneur Augustin, bientôt, soyez tranquille, et ce ne sera pas +seulement un bonheur pour vous, mais pour moi. + +--Que dites-vous, et d'où vient que vous me parlez presque toujours +une langue que je ne comprends pas? + +--Je dis, seigneur Augustin, que je vous ai parlé d'une providence +miséricordieuse aux grands coeurs, et que nous approchons du moment où +je vais, en votre nom, faire appel à cette providence. + +Le baron regarda Bussy d'un air étonné, mais Bussy, en lui faisant de +la main un signe respectueux, et qui voulait dire: Je reviens dans un +instant, sortit le sourire sur les lèvres. + +Comme il s'y attendait, le Haudouin était en sentinelle à la porte; il +prit le jeune homme par le bras, et l'emmena dans un cabinet. + +--Eh bien, cher Hippocrate, demanda-t-il, où en sommes-nous? + +--Où cela? + +--Parbleu! rue Saint-Antoine. + +--Monseigneur, nous en sommes à un point fort intéressant pour vous, +je présume. A ceci, rien de nouveau. + +Bussy respira. + +--Le mari n'est donc pas revenu? dit-il. + +--Si fait; mais sans aucun succès. Il y a dans tout cela un père qui +doit, à ce qu'il paraît, faire le dénoûment; un dieu qui, un matin où +l'autre, descendra dans une machine; de sorte qu'on attend ce père +absent, ce Dieu inconnu. + +--Bon! dit Bussy; mais comment sais-tu tout cela? + +--Comprenez bien, monseigneur, dit le Haudouin avec sa bonne et +franche gaieté, que votre absence faisait momentanément de ma position +près de vous une sinécure; j'ai voulu utiliser à votre avantage les +moments que vous me laissiez. + +--Voyons; qu'as-tu fait? raconte, mon cher Remy, j'écoute. + +--Voici: vous parti, j'ai apporté de l'argent, des livres et une épée +dans une petite chambre que j'avais louée et qui appartenait à la +maison faisant l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue +Sainte-Catherine. + +--Bien. + +--De là je pouvais voir, depuis ses soupiraux jusqu'à ses cheminées, +la maison que vous connaissez. + +--Fort bien! + +--A peine en possession de ma chambre, je me suis installé à une +fenêtre. + +--Excellent! + +--Oui, mais il y avait néanmoins un inconvénient à cette +excellence-là. + +--Lequel? + +--C'est que, si je voyais, j'étais vu, et qu'on pouvait, à tout +prendre, concevoir quelque ombrage d'un homme regardant sans cesse une +même perspective; obstination qui m'eût, au bout de deux ou trois +jours, fait passer pour un larron, un amant, un espion ou un fou.... + +--Puissamment raisonné, mon cher le Haudouin. Mais alors qu'as-tu +fait? + +--Oh! alors, monsieur le comte, j'ai vu qu'il fallait recourir aux +grands moyens, et ma foi.... + +--Eh bien? + +--Ma foi, je suis devenu amoureux. + +--Hein? fit Bussy, qui ne comprenait pas en quoi l'amour de Remy +pouvait le servir. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, répéta gravement le +jeune docteur, amoureux, très-amoureux, amoureux fou. + +--De qui? + +--De Gertrude. + +--De Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau? + +--Eh! oui, mon Dieu! de Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau. +Que voulez-vous, monseigneur? je ne suis pas un gentilhomme, moi, pour +devenir amoureux des maîtresses: je suis un pauvre petit médecin, sans +autre pratique qu'un client qui, je l'espère, ne me donnera plus que +de loin en loin de la besogne, et il faut bien que je fasse mes +expériences _in anima vili_, comme nous disons en Sorbonne. + +--Pauvre Remy! dit Bussy, crois bien que j'apprécie ton dévouement, +va! + +--Eh! monseigneur, répondit le Haudouin, je ne suis pas si fort à +plaindre, après tout: Gertrude est un beau brin de fille qui a deux +pouces de plus que moi et qui me lèverait à bras tendus en me tenant +par le collet de mon habit, ce qui tient chez elle à un grand +développement des muscles du biceps et du deltoïde. Cela me donne pour +elle une vénération qui la flatte, et, comme je lui cède toujours, +nous ne nous disputons jamais; puis elle a un talent précieux. + +--Lequel, mon pauvre Remy? + +--Elle raconte merveilleusement. + +--Ah! vraiment? + +--Oui, de sorte que par elle je sais tout ce qui se passe chez sa +maîtresse. Hein? que dites-vous? j'ai pensé que cela ne vous serait +pas désagréable d'avoir des intelligences dans la maison. + +--Le Haudouin, tu es un bon génie que le hasard ou plutôt la +Providence a mis sur ma route; alors, tu en es avec Gertrude dans des +termes.... + +--_Puella me diligit_, répondit le Haudouin en se balançant avec une +fatuité affectée. + +--Et tu es reçu dans la maison? + +--Hier soir, j'y ai fait mon entrée, à minuit, sur la pointe du pied, +par la fameuse porte à guichet que vous savez. + +--Et comment es-tu arrivé à ce bonheur? + +--Mais assez naturellement, je dois le dire. + +--Eh bien, dis. + +--Le surlendemain de votre départ, le lendemain du jour de mon +installation dans la petite chambre, j'ai attendu à la porte que la +dame de mes futures pensées sortît pour aller aux provisions, soin +dont elle se préoccupe, je dois l'avouer, tous les jours de huit +heures à neuf heures du matin. A huit heures dix minutes je l'ai vue +paraître; aussitôt je suis descendu de mon observatoire, et j'ai été +me placer sur sa route. + +--Et elle t'a reconnu? + +--Si bien reconnu, qu'elle a poussé un grand cri et s'est sauvée. + +--Alors? + +--Alors, j'ai couru après elle, et l'ai rattrapée à grand'peine, car +elle court très-fort; mais, vous comprenez, les jupes, cela gêne +toujours un peu. + +--Jésus! a-t-elle dit. + +--Sainte Vierge! ai-je crié. + +La chose lui a donné bonne idée de moi; un autre, moins pieux que moi, +se fût écrié: Morbleu! ou: Corbeuf! + +--Le médecin! a-t-elle dit. + +--La charmante ménagère! ai-je répondu. + +Elle a souri; mais se reprenant aussitôt: + +--Vous vous trompez, monsieur, a-t-elle dit, je ne vous connais point. + +--Mais moi je vous connais, lui ai-je dit, car, depuis trois jours, je +ne vis pas, je n'existe pas, je vous adore; à ce point que je ne +demeure plus rue Beautreillis, mais rue Saint-Antoine, au coin de la +rue Sainte-Catherine, et que je n'ai changé de logement que pour vous +voir entrer et sortir; si vous avez encore besoin de moi pour panser +de beaux gentilshommes, ce n'est donc plus à mon ancien logement qu'il +faut venir me chercher, mais à mon nouveau. + +--Silence! a-t-elle dit. + +--Ah! vous voyez bien! ai-je répondu. + +Et voilà comment notre connaissance s'est faite ou plutôt renouée. + +--De sorte qu'à cette heure tu es.... + +--Aussi heureux qu'un amant peut l'être... avec Gertrude, bien +entendu, tout est relatif; mais je suis plus qu'heureux, je suis au +comble de la félicité, puisque j'en suis arrivé où j'en voulais venir +dans votre intérêt. + +--Mais elle se doutera peut-être.... + +--De rien, je ne lui ai pas même parlé de vous. Est-ce que le pauvre +Remy le Haudouin connaît de nobles gentilshommes comme le seigneur de +Bussy? Non, je lui ai seulement demandé d'une façon indifférente:--Et +votre jeune maître va-t-il mieux? + +--Quel jeune maître? + +--Ce cavalier que j'ai soigné chez vous. + +--Ce n'est pas mon jeune maître, a-t-elle répondu. + +--Ah! c'est que, comme il était couché dans le lit de votre maîtresse, +moi, j'ai cru... ai-je repris. + +--Oh! mon Dieu, non; pauvre jeune homme! a-t-elle répondu avec un +soupir, il ne nous était rien; nous ne l'avons même revu qu'une fois +depuis. + +--Alors, vous ne savez même pas son nom? ai-je demandé. + +--Oh! si fait. + +--Vous auriez pu l'avoir su et l'avoir oublié. + +--Ce n'est pas un nom qu'on oublie. + +--Comment s'appelle-t-il donc? + +--Avez-vous entendu parler parfois du seigneur de Bussy? + +--Parbleu! ai-je répondu, Bussy, le brave Bussy! + +--Eh bien, c'est cela même. + +--Alors, la dame? + +--Ma maîtresse est mariée, monsieur. + +--On est mariée, on est fidèle, et cependant on pense parfois à un +beau jeune homme qu'on a vu... ne fût-ce qu'un instant, surtout quand +ce beau jeune homme était blessé, intéressant et couché dans notre +lit. + +--Aussi, a répondu Gertrude, pour être franche, je ne dis point que ma +maîtresse ne pense pas à lui. + +Une vive rougeur monta au front de Bussy. + +--Nous en parlons même, a ajouté Gertrude, toutes les fois que nous +sommes seules. + +--Excellente fille! s'écria le comte. + +--Et qu'en dites-vous? ai-je demandé. + +--Je raconte ses prouesses, ce qui n'est pas difficile, attendu qu'il +n'est bruit dans Paris que des coups d'épée qu'il donne et qu'il +reçoit. Je lui ai même appris, à ma maîtresse toujours, une petite +chanson fort à la mode. + +--Ah! je la connais, ai-je répondu; n'est-ce pas: + + Un beau chercheur de noise, + C'est le seigneur d'Amboise; + Tendre et fidèle aussi, + C'est monseigneur Bussy! + +--Justement! s'est écriée Gertrude. De sorte que ma maîtresse ne +chante plus que cela. + +Bussy serra la main du jeune docteur; un indicible frisson de bonheur +venait de passer dans ses veines. + +--C'est tout? dit-il, tant l'homme est insatiable dans ses désirs. + +--Voilà, monseigneur. Oh! j'en saurai davantage plus tard; mais, que +diable! on ne peut pas tout savoir en un jour... ou plutôt dans une +nuit. + + + + +CHAPITRE XXV + +LE PÈRE ET LA FILLE. + + +Le rapport de Remy faisait Bussy bien heureux; en effet, il lui +apprenait deux choses: d'abord que M. de Monsoreau était toujours +autant haï, et que lui, Bussy, était déjà plus aimé. + +Et puis, cette bonne amitié du jeune homme pour lui lui réjouissait le +coeur. Il y a dans tous les sentiments qui viennent du ciel un +épanouissement de tout notre être qui semble doubler nos facultés. On +se sent heureux, parce qu'on se sent bon. + +Bussy comprit donc qu'il n'y avait plus de temps à perdre maintenant, +et que chaque frisson de douleur qui serrait le coeur du vieillard +était presque un sacrilège: il y a un tel renversement des lois de la +nature dans un père qui pleure la mort de sa fille, que celui qui peut +consoler ce père d'un mot mérite les malédictions de tous les pères en +ne le consolant pas. + +En descendant dans la cour, M. de Méridor trouva un cheval frais que +Bussy avait fait préparer pour lui. Un autre cheval attendait Bussy; +tous deux se mirent en selle et partirent, accompagnés de Remy. + +Ils arrivèrent dans la rue Saint-Antoine, non sans un grand étonnement +de M. de Méridor, qui depuis vingt ans n'était point venu à Paris, et +qui, au bruit des chevaux, aux cris des laquais, au passage plus +fréquent des coches, trouvait Paris fort changé depuis le règne du roi +Henri II. + +Mais, malgré cet étonnement, qui touchait presque à l'admiration, le +baron n'en conservait pas moins une tristesse qui s'augmentait à +mesure qu'il approchait du but ignoré de son voyage. Quelle réception +allait lui faire le duc, et qu'allait-il ressortir de nouvelles +douleurs de cette entrevue? + +Puis, de temps en temps, en regardant avec étonnement Bussy, il se +demandait par quel étrange abandon il en était venu à suivre presque +aveuglément ce gentilhomme d'un prince auquel il devait tous ses +malheurs. N'eût-il pas bien plutôt été de sa dignité de braver le duc +d'Anjou, et, au lieu d'accompagner ainsi Bussy où il lui plairait de +le conduire, d'aller droit au Louvre se jeter aux genoux du roi? Que +pouvait lui dire le prince? En quoi pouvait-il le consoler? N'était-il +point de ceux-là qui appliquent des paroles dorées comme un baume +momentané sur les blessures qu'ils ont faites; mais on n'est pas +plutôt hors de leur présence que la blessure saigne plus vive et plus +douloureuse qu'auparavant. + +On arriva ainsi à la rue Saint-Paul. Bussy, comme un capitaine habile, +s'était fait précéder par Remy, lequel avait ordre d'éclairer le +chemin et de préparer les voies d'introduction dans la place. + +Ce dernier s'adressa à Gertrude, et revint dire à son patron que nul +feutre, nulle rapière, n'embarrassaient l'allée, l'escalier ou le +corridor qui conduisaient à la chambre de madame de Monsoreau. + +Toutes ces consultations, on le comprend bien, se faisaient à voix +basse entre Bussy et le Haudouin. + +Pendant ce temps, le baron regardait avec étonnement autour de lui. + +--Eh quoi! se demandait-il, c'est là que loge le duc d'Anjou? + +Et un sentiment de défiance commença de lui être inspiré par l'humble +apparence de la maison. + +--Pas précisément, monsieur, répondit en souriant Bussy; mais, si ce +n'est point sa demeure, c'est celle d'une dame qu'il a aimée. + +Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme. + +--Monsieur, dit-il en arrêtant son cheval, nous autres gens de +province, nous ne sommes point faits à ces façons; les moeurs faciles +de Paris nous épouvantent, et si bien, que nous ne savons pas vivre en +présence de vos mystères. Il me semble que si M. le duc d'Anjou tient +à voir le baron de Méridor, ce doit être en son palais à lui, et non +dans la maison d'une de ses maîtresses. Et puis, ajouta le vieillard +avec un profond soupir, pourquoi, vous qui paraissez un honnête homme, +me menez-vous en face d'une de ces femmes? Est-ce pour me faire +comprendre que ma pauvre Diane vivrait encore si, comme la maîtresse +de ce logis, elle eût préféré la honte à la mort. + +--Allons, allons, monsieur le baron, dit Bussy avec son sourire loyal +qui avait été son plus grand moyen de conviction envers le vieillard, +ne faites point d'avance de fausses conjectures. Sur ma foi de +gentilhomme, il ne s'agit point ici de ce que vous pensez. La dame que +vous allez voir est parfaitement vertueuse et digne de tous les +respects. + +--Mais qui donc est-elle? + +--C'est... c'est la femme d'un gentilhomme de votre connaissance. + +--En vérité? mais alors, monsieur, pourquoi dites-vous que le prince +l'a aimée? + +--Parce que je dis toujours la vérité, monsieur le baron; entrez, et +vous en jugerez vous-même en voyant s'accomplir ce que je vous ai +promis. + +--Prenez garde, je pleurais mon enfant chérie, et vous m'avez dit: +«Consolez-vous, monsieur, les miséricordes de Dieu sont grandes;» me +promettre une consolation à mes peines, c'était presque me promettre +un miracle. + +--Entrez, monsieur, répéta Bussy avec ce même sourire qui séduisait +toujours le vieux gentilhomme. + +Le baron mit pied à terre. + +Gertrude était accourue tout étonnée sur le seuil de la porte, et +regardait d'un oeil effaré le Haudouin, Bussy et le vieillard, ne +pouvant deviner par quelle combinaison de la Providence ces trois +hommes se trouvaient réunis. + +--Allez prévenir madame de Monsoreau, dit le comte, que M. de Bussy +est de retour, et désire à l'instant même lui parler. Mais, sur votre +âme! ajouta-t-il tout bas, ne lui dites pas un mot de la personne qui +m'accompagne. + +--Madame de Monsoreau! dit le vieillard avec stupeur, madame de +Monsoreau! + +--Passez, monsieur le baron, dit Bussy en poussant le seigneur +Augustin dans l'allée. + +On entendit alors, tandis que le vieillard montait l'escalier d'un pas +chancelant, on entendit, disons-nous, la voix de Diane qui répondait +avec un tremblement singulier: + +--M. de Bussy! dites-vous, Gertrude? M. de Bussy! Eh bien, qu'il +entre! + +--Cette voix, s'écria le baron en s'arrêtant soudain au milieu de +l'escalier, cette voix! oh! mon Dieu! mon Dieu! + +--Montez donc, monsieur le baron, dit Bussy. + +Mais, au même instant, et comme le baron, tout tremblant, se retenait +à la rampe en regardant autour de lui, au haut de l'escalier, en +pleine lumière, sous un rayon de soleil doré, resplendit tout à coup +Diane, plus belle que jamais, souriante, quoiqu'elle ne s'attendît +point à revoir son père. + +A cette vue, qu'il prit pour quelque vision magique, le vieillard +poussa un cri terrible, et, les bras étendus, l'oeil hagard, il offrit +une si parfaite image de la terreur et du délire, que Diane, prête à +se jeter à son cou, s'arrêta de son côté, épouvantée et stupéfaite. + +Le baron, en étendant sa main, trouva à sa portée l'épaule de Bussy et +s'y appuya. + +--Diane vivante! murmura le baron de Méridor, Diane! ma Diane que l'on +m'avait dite morte, ô mon Dieu! + +Et ce robuste guerrier, vigoureux acteur des guerres étrangères et des +guerres civiles qui l'avaient constamment épargné, ce vieux chêne que +le coup de foudre de la mort de Diane avait laissé debout, cet athlète +qui avait si puissamment lutté contre la douleur, écrasé, brisé, +anéanti par la joie, recula, les genoux fléchissants, et, sans Bussy, +fût tombé, précipité du haut de l'escalier à l'aspect de cette image +chérie qui tourbillonnait devant ses yeux, divisée en atomes confus. + +--Mon Dieu! monsieur de Bussy! s'écria Diane en descendant +précipitamment les quelques marches de l'escalier qui la séparaient du +vieillard, qu'a donc mon père? + +Et la jeune femme, épouvantée de cette pâleur subite et de l'effet +étrange produit par une entrevue qu'elle devait croire annoncée, +interrogeait plus encore des yeux que de la voix. + +--M. le baron de Méridor vous croyait morte, et il vous pleurait, +madame, ainsi qu'un père comme lui doit pleurer une fille comme vous. + +--Comment! s'écria Diane, et personne ne l'avait détrompé? + +--Personne. + +--Oh! non, non, personne! s'écria le vieillard, sortant de son +anéantissement passager, personne! pas même M. de Bussy! + +--Ingrat! dit le gentilhomme avec le ton d'un doux reproche. + +--Oh! oui, répondit le vieillard, oui, vous avez raison, car voilà un +instant qui me paye de toutes mes douleurs. O ma Diane, ma Diane +chérie! continua-t-il en ramenant d'une main la tête de sa fille +contre ses lèvres et en tendant l'autre à Bussy. + +Puis, tout à coup, redressant la tête comme si un souvenir douloureux +ou une crainte nouvelle se fût glissé jusqu'à son coeur malgré +l'armure de joie, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui venait de +l'envelopper: + +--Mais que me disiez-vous donc, seigneur de Bussy, que j'allais voir +madame de Monsoreau? où est-elle? + +--Hélas! mon père, murmura Diane. + +Bussy rassembla toutes ses forces. + +--Vous l'avez devant vous, dit-il, et le comte de Monsoreau est votre +gendre. + +--Eh quoi! balbutia le vieillard, M. de Monsoreau, mon gendre! et tout +ce monde, toi, Diane, lui-même, tout le monde me l'a laissé ignorer? + +--Je tremblais de vous écrire, mon père, de peur que la lettre ne +tombât aux mains du prince. D'ailleurs, je croyais que vous saviez +tout. + +--Mais dans quel but? demanda le vieillard, pourquoi tous ces étranges +mystères? + +--Oh! oui, mon père, songez-y, s'écria Diane, pourquoi M. de Monsoreau +vous a-t-il laissé croire que j'étais morte? pourquoi vous a-t-il +laissé ignorer qu'il était mon mari? + +Le baron, tremblant comme s'il eût craint de porter sa vue jusqu'au +fond de ces ténèbres, interrogeait timidement du regard les yeux +étincelants de sa fille et l'intelligente mélancolie de Bussy. + +Pendant tout ce temps, on avait pas à pas gagné le salon. + +--M. de Monsoreau, mon gendre! balbutiait toujours le baron de Méridor +anéanti. + +--Cela ne peut vous étonner, répondit Diane avec le ton d'un doux +reproche; ne m'avez-vous pas ordonné de l'épouser, mon père? + +--Oui, s'il te sauvait. + +--Eh bien, il m'a sauvée, dit sourdement Diane en tombant sur un siège +placé près de son prie-Dieu. Il m'a sauvée, pas du malheur, mais de la +honte du moins. + +--Alors, pourquoi m'a-t-il laissé croire à ta mort, moi qui pleurais +si amèrement? répéta le vieillard. Pourquoi me laissait-il mourir de +désespoir, quand un seul mot, un seul, pouvait me rendre la vie? + +--Oh! il y a encore quelque piège là-dessous! s'écria Diane. Mon père, +vous ne me quitterez plus; monsieur de Bussy, vous nous protégerez, +n'est-ce pas? + +--Hélas! madame, dit le jeune homme en s'inclinant, il ne m'appartient +plus de pénétrer dans les secrets de votre famille. J'ai dû, voyant +les étranges manoeuvres de votre mari, vous trouver un défenseur que +vous puissiez avouer. Ce défenseur, j'ai été le chercher à Méridor. +Vous êtes auprès de votre père, je me retire. + +--Il a raison, dit tristement le vieillard: M. de Monsoreau a craint +la colère du duc d'Anjou, et M. de Bussy la craint à son tour. + +Diane lança un de ses regards au jeune homme, et ce regard signifiait: + +--Vous qu'on appelle le brave Bussy, avez-vous peur de M. le duc +d'Anjou, comme pourrait en avoir peur M. de Monsoreau? + +Bussy comprit le regard de Diane et sourit. + +--Monsieur le baron, dit-il, pardonnez-moi, je vous prie, la demande +singulière que je vais vous prier de faire, et vous, madame, au nom de +l'intention que j'ai de vous rendre service, excusez-moi. + +Tous deux attendaient en se regardant. + +--Monsieur le baron, reprit Bussy, demandez, je vous prie, à madame de +Monsoreau.... + +Et il appuya sur ces derniers mots, qui firent pâlir la jeune femme. +Bussy vit la peine qu'il avait faite à Diane et reprit: + +--Demandez à votre fille si elle est heureuse du mariage que vous avez +commandé et auquel elle a consenti. + +Diane joignit les mains et poussa un sanglot. Ce fut la seule réponse +qu'elle put faire à Bussy. Il est vrai qu'aucune autre n'eût été aussi +positive. + +Les yeux du vieux baron se remplirent de larmes, car il commençait à +voir que son amitié, peut-être trop précipitée, pour M. de Monsoreau +allait se trouver être pour beaucoup dans le malheur de sa fille. + +--Maintenant, dit Bussy, il est donc vrai, monsieur, que, sans y être +forcé par aucune ruse ou par aucune violence, vous avez donné la main +de votre fille à M. de Monsoreau? + +--Oui, s'il la sauvait. + +--Et il l'a sauvée effectivement. Alors je n'ai pas besoin de vous +demander, monsieur, si votre intention est de laisser votre parole +engagée? + +--C'est une loi pour tous et surtout pour les gentilshommes, et vous +devez savoir cela mieux que tout autre, monsieur, de tenir ce qu'on a +promis. M. de Monsoreau a, de son propre aveu, sauvé la vie à ma +fille, ma fille est donc bien à M. de Monsoreau. + +--Ah! murmura la jeune femme, que ne suis-je morte? + +--Madame, dit Bussy, vous voyez bien que j'avais raison de vous dire +que je n'avais plus rien à faire ici. M. le baron vous donne à M. de +Monsoreau, et vous lui avez promis vous-même, au cas où vous reverriez +votre père sain et sauf, de vous donner à lui. + +--Ah! ne me déchirez pas le coeur, monsieur de Bussy! s'écria madame +de Monsoreau en s'approchant du jeune homme; mon père ne sait pas que +j'ai peur de cet homme; mon père ne sait pas que je le hais; mon père +s'obstine à voir en lui mon sauveur, et moi, moi, que mes instincts +éclairent, je m'obstine à dire que cet homme est mon bourreau! + +--Diane! Diane! s'écria le baron, il t'a sauvée! + +--Oui, s'écria Bussy, entraîné hors des limites où sa prudence et sa +délicatesse l'avaient retenu jusque-là, oui; mais, si le danger était +moins grand que vous ne le croyiez, si le danger était factice, si, +que sais-je? moi! Écoutez, baron, il y a là-dessous quelque mystère +qu'il me reste à éclaircir et que j'éclaircirai. Mais ce que je vous +proteste, moi, c'est que si j'eusse eu le bonheur de me trouver à la +place de M. de Monsoreau, moi aussi j'eusse sauvé du déshonneur votre +fille, innocente et belle, et, sur Dieu qui m'entend! je ne lui eusse +pas fait payer ce service. + +--Il l'aimait, dit M. de Méridor, qui sentait lui-même tout ce +qu'avait d'odieux la conduite de M. de Monsoreau, et il faut bien +pardonner à l'amour. + +--Et moi, donc! s'écria Bussy, est-ce que.... + +Mais, effrayé de cet éclat qui allait malgré lui s'échapper de son +coeur, Bussy s'arrêta, et ce fut l'éclair qui jaillit de ses yeux qui +acheva la phrase interrompue sur ses lèvres. + +Diane ne la comprit pas moins et mieux encore peut-être que si elle +eût été complète. + +--Eh bien, dit-elle en rougissant, vous m'avez comprise, n'est-ce pas? +Eh bien, mon ami, mon frère, vous avez réclamé ces deux titres, et je +vous les donne; eh bien, mon ami, eh bien, mon frère, pouvez-vous +quelque chose pour moi? + +--Mais le duc d'Anjou! le duc d'Anjou! murmura le vieillard, qui +voyait toujours la foudre qui le menaçait gronder dans la colère de +l'Altesse royale. + +--Je ne suis pas de ceux qui craignent les colères des princes, +seigneur Augustin, répondit le jeune homme; et je me trompe fort, ou +nous n'avons point cette colère à redouter; si vous le voulez, +monsieur de Méridor, je vous ferai, moi, tellement ami du prince, que +c'est lui qui vous protégera contre M. de Monsoreau, de qui vous +vient, croyez-moi, le véritable danger, danger inconnu, mais certain; +invisible, mais peut-être inévitable. + +--Mais, si le duc apprend que Diane est vivante, tout est perdu! dit +le vieillard. + +--Allons, dit Bussy, je vois bien que, quoi que j'aie pu vous dire, +vous croyez M. de Monsoreau avant moi et plus que moi. N'en parlons +plus, repoussez mon offre, monsieur le baron, repoussez le secours +tout-puissant que j'appelais à votre aide; jetez-vous dans les bras de +l'homme qui a si bien justifié votre confiance; je vous l'ai dit: j'ai +accompli ma tâche, je n'ai plus rien à faire ici. Adieu, seigneur +Augustin, adieu madame, vous ne me verrez plus, je me retire, adieu! + +--Oh! s'écria Diane en saisissant la main du jeune homme, m'avez-vous +vue faiblir un instant, moi? m'avez-vous vue revenir à lui? Non. Je +vous le demande à genoux, ne m'abandonnez pas, monsieur de Bussy, ne +m'abandonnez pas! + +Bussy serra les belles mains suppliantes de Diane, et toute sa colère +tomba comme tombe cette neige que fond à la crête des montagnes le +chaud sourire du soleil de mai. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Bussy, à la bonne heure, madame; oui, +j'accepte la mission sainte que vous me confiez, et, avant trois +jours, car il me faut le temps de rejoindre le prince, qui est, +dit-on, en pèlerinage à Chartres avec le roi, avant trois jours vous +verrez du nouveau, ou j'y perdrai mon nom de Bussy. + +Et, s'approchant d'elle avec une ivresse qui embrasait à la fois son +souffle et son regard: + +--Nous sommes alliés contre le Monsoreau, lui dit-il tout bas; +rappelez-vous que ce n'est pas lui qui vous a ramené votre père, et ne +me soyez point perfide. + +Et, serrant une dernière fois la main du baron, il s'élança hors de +l'appartement. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA DAME DE MONSOREAU V.1 *** + +This file should be named 8ddm110.txt or 8ddm110.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8ddm111.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8ddm110a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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